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Les États-Unis et l'UE envisagent un accord commercial sur les fruits


Les États-Unis et l’UE envisagent un accord commercial sur les fruits

Les États-Unis et l'UE envisagent un accord commercial sur les fruits

Les pourparlers commerciaux entre les États-Unis et l’UE reprennent soudainement leur plein essor – mais ils ne se transformeront pas rapidement en quelque chose d’aussi ambitieux que le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement qui a frappé les rochers en 2016.

S’exprimant mercredi à Davos, le président américain Donald Trump a prédit un accord avec Bruxelles avant les élections américaines de novembre et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a déclaré aux médias allemands qu’une sorte d’accord pourrait être conclu « dans quelques semaines ».

Pourtant, même le calendrier de Trump est serré pour un pacte commercial à part entière et von der Leyen a souligné qu’elle envisageait un accent plus limité et tripartite sur «la technologie, le commerce et l’énergie».

La Commission européenne a refusé de développer ses remarques, mais les négociateurs des deux parties ont longtemps travaillé sur deux accords pour aligner les normes technologiques et les évaluations de conformité sur tout, des jouets et de l’électronique aux ascenseurs et aux dispositifs médicaux.

En novembre, la chef du commerce sortant Cecilia Malmström a déclaré qu’un tel accord était proche et que l’UE attendait que les États-Unis le prennent.

Trump a déclaré qu’il avait une «date très précise» à l’esprit pour un accord américano-européen. Lorsqu’on lui a demandé si c’était avant les élections de novembre, il a répondu: « Je pense que nous aurons un accord avant. »

Von der Leyen a déclaré au quotidien allemand Die Welt qu’elle et Trump avaient «discuté d’un processus où nous allons nous asseoir ensemble de manière très sérieuse et régler les différents points de conflit et également convenir relativement rapidement d’un accord, car je crois que personne n’a intérêt à entrer dans des différends commerciaux au cours des prochains mois. »

Lorsqu’on lui a demandé à quelle vitesse un accord était possible, elle a répondu: « Nous parlons de quelques semaines, les experts sont déjà assis ensemble et travaillent. »

Pour l’Europe, un accord léger allégerait une partie de la pression.

Depuis 2018, lorsque Washington a imposé des droits de douane sur l’acier et l’aluminium européens, Trump a recherché des points de pression pour utiliser la politique commerciale afin de réduire le déficit commercial de marchandises des États-Unis avec l’UE. Depuis lors, il a également imposé des droits sur des produits européens allant du vin aux avions pour se venger des subventions européennes accordées à la société aérospatiale Airbus, le principal rival de Boeing, et a également menacé à plusieurs reprises d’imposer des tarifs sur l’industrie automobile européenne.

Dans le passé, l’UE et les États-Unis ont pu utiliser un accord cosmétique pour apaiser les tensions. En 2018, le prédécesseur de von der Leyen, Jean-Claude Juncker, a convenu d’un accord politique avec Trump en s’engageant à acheter plus de soja américain et de gaz naturel liquéfié pour éviter les tarifs des voitures. En réalité, Bruxelles n’avait pas le pouvoir de faire de telles promesses car les achats se font sur un marché libre.

Le principal obstacle à la relance d’un accord TTIP à part entière est l’agriculture. L’Europe a catégoriquement refusé d’inclure un chapitre de négociation sur l’agriculture dans les négociations commerciales transatlantiques, et la position américaine traditionnelle a été qu’un accord ne serait pas possible sans lui.

L’autre principale complication est que le président français Emmanuel Macron et le Parlement européen refusent d’approuver les accords commerciaux avec les pays qui n’ont pas ratifié l’accord de Paris sur le climat. Trump a entamé le processus de retrait américain.

Le commissaire européen au commerce, Phil Hogan, a toutefois suggéré cette semaine qu’un compromis sur l’agriculture, au moins, pourrait être possible.

« Nous essayons donc de voir comment, grâce à la coopération réglementaire, nous pourrions envisager des barrières non tarifaires comme un moyen de mettre les questions agricoles sur la table », a déclaré Hogan lors d’un événement BusinessEurope à Bruxelles lundi.

« Nous ne pourrons pas convenir d’un mandat au sein de l’Union européenne pour autoriser l’agriculture, mais ils [les États-Unis] ne pourront pas non plus accepter d’inclure les marchés publics, les questions maritimes ou l’agenda » Buy American «  », a-t-il déclaré.

Mais Hogan a ajouté qu’une approche alternative – la suppression des barrières réglementaires sur les produits agricoles – pourrait sortir de cette impasse et aiderait les agriculteurs américains et européens.

« Nous avons une longue liste des deux côtés » des barrières réglementaires dans l’agriculture, a déclaré Hogan, qui pourraient être « résolues » dans le cadre d’un accord commercial.

Les normes alimentaires sont toutefois un territoire politique explosif et ont suscité l’hostilité envers les pourparlers initiaux du TTIP.

Quel que soit l’objectif de Trump avec l’UE, il a indiqué que les négociations ne seraient pas faciles. Il s’est plaint que les États-Unis accusaient un déficit de «150 milliards de dollars et plus depuis de nombreuses années … avec l’Union européenne. Ils ont des barrières commerciales où vous ne pouvez pas faire du commerce, ils ont des tarifs partout. Ils rendent cela impossible. Ils sont, franchement, plus difficiles à faire affaire avec la Chine.

https://news-24.fr/les-etats-unis-et-lue-envisagent-un-accord-commercial-sur-les-fruits/ »

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Accords commerciaux entre les États-Unis et la Chine : vers la fin de la guerre commerciale ?

Interview18 décembre 2019Le point de vue de Sylvie Matelly

Donald Trump a annoncé un accord prévoyant une suppression par étapes des droits de douane punitifs envers la Chine, cette annonce semblant amorcer une accalmie, au moins temporaire, dans la guerre commerciale que les deux pays se livrent depuis presque deux ans. Se dirige-t-on vers la fin de celle-ci ? Le point de vue de Sylvie Matelly, directrice adjointe à l’IRIS.

Qu’est-ce qui a poussé les États-Unis et la Chine à faire une trêve dans leur guerre commerciale ? Se dirige-t-on vers une sortie de crise durable ?

Ce n’est pas le premier accord annoncé, mais celui-ci semble avoir été conclu. Il y a eu plusieurs tentatives depuis le début de cette guerre commerciale, en janvier 2018. Plusieurs accords ont été négociés, mais très peu sont arrivés à terme. Cette dernière tentative se révèle assez globale, incluant la plupart des sujets.

Les raisons qui ont mené à cet accord sont multiples.

La Chine souffre de cette guerre commerciale depuis plusieurs mois, la croissance du pays est menacée et le pacte social, permis par cette croissance, semble s’effriter. On l’a vu à Hong Kong avec les manifestations et l’on voit d’autres problèmes apparaître ailleurs. Pour la Chine, il y avait urgence à calmer le jeu et à accepter un certain nombre de concessions pour que le commerce reprenne avec les États-Unis et que la croissance chinoise se stabilise.

L’économie des États-Unis est pour l’instant peu affectée par cette guerre commerciale, à l’exception de certains secteurs économiques, comme l’agriculture par exemple. Donald Trump avait d’ailleurs débloqué, il y a quelques mois, des moyens financiers pour soutenir les agriculteurs américains et compenser le manque à gagner des tarifs douaniers imposés par la Chine en représailles des sanctions américaines.

Or, il se trouve que les secteurs américains les plus impactés par la guerre commerciale sont aussi ceux qui représentent le plus grand nombre d’électeurs pour Donald Trump. L’accord trouvé avec la Chine relève donc pour partie d’une stratégie politique et électorale, dans une logique de précampagne pour sa réélection à la présidence des États-Unis en novembre prochain. Le président américain a ainsi tweeté qu’il s’agissait de « l’accord du siècle », le considérant comme un succès politique tendant à prouver que la guerre commerciale a fonctionné, de son point de vue, et que la Chine a cédé sur l’essentiel.

Pour autant, je ne pense pas que l’on se dirige vers une sortie de crise durable entre les États-Unis et la Chine tant les sujets de discorde sont nombreux. Même si cet accord venait à régler la question commerciale, ce dont on peut déjà douter, il reste de nombreux points d’achoppement. L’accord en intègre un certain nombre comme la question des droits de propriété par exemple. Pour l’instant, il ne s’agit que d’engagements et pas de mesures concrètes.

L’accord commercial est-il équilibré ou est-ce qu’un des deux pays en sort davantage gagnant ?

C’est difficile à dire, tout simplement car on ne sait pas exactement ce que contient cet accord. L’annonce faite par les Américains explique qu’il englobe tous les sujets qui fâchent, notamment la propriété intellectuelle et la question des transferts de technologies, ce n’est donc pas juste un accord commercial. La seule chose dont nous sommes sûrs, c’est que les Chinois semblent s’engager à acheter pour 200 milliards de produits américains, soit un tiers du déficit commercial, ce qui est assez conséquent.

Aux États-Unis, l’accord commercial a déclenché de fortes critiques : le New York Times a publié un article extrêmement négatif et certains experts des affaires commerciales se sont exprimés à la télévision en expliquant que l’accord était défavorable aux États-Unis… Les Américains ont obtenu des concessions des Chinois surtout sur la forme, mais pas d’engagements fermes, tandis que les Chinois ont obtenu des Américains des engagements beaucoup plus concrets, ce qui renforce cette idée que les États-Unis y perdent. Mais nous en saurons plus une fois l’accord intégral publié.

Les États-Unis se sont par ailleurs attaqués à l’Union européenne, et à plusieurs de ses membres, dont la France, soufflant le chaud et le froid quant à de potentielles représailles commerciales. Où en est-on de ces différents dossiers ? Quel est l’impact de ces tensions sur les différents marchés ?

Pour l’heure, les tensions sont palpables : des mesures ont été prises début octobre dans le cadre du jugement porté par l’Organe de règlements des différents de l’OMC au début du mois d’octobre, les Américains ayant eu le droit d’imposer jusqu’à sept milliards de dollars de sanctions et ils ne s’en sont pas privés. Des menaces ont été faites aux Français dans le contexte de la mise en œuvre de la taxe GAFA. Cependant, ce n’est pas pour l’instant aussi massif que la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine.

On sent une véritable hésitation entre un Donald Trump, très offensif sur l’Union européenne, et son administration, beaucoup plus prudente que le Président avant de se fâcher avec les principaux alliés des États-Unis. Les éléments qui fâchent Donald Trump sont nombreux : déficit commercial entre les États-Unis et l’Union européenne — surtout l’Allemagne en réalité —, taxe GAFA, taxe carbone qui s’imposerait aux importations américaines dans le cadre du Green Deal, l’OTAN et le fardeau de la sécurité européenne… En résumé, l’Union européenne constitue pour le Président des États-Unis l’archétype de ce qu’il ne faut pas faire en matière de renoncement à certains aspects de souveraineté au profit d’une organisation régionale (cf. sa perception de l’ALENA aussi et la renégociation de l’accord qu’il a imposé), mais aussi en matière de valeurs : le modèle social par exemple, le RGPD et la protection des données personnelles sont autant de dossiers qu’il ne comprend pas et qui sont très éloignés de sa culture et de ses convictions. Il a par conséquent beaucoup de mépris pour ces pays européens dont il a l’impression qu’en plus, ils ont toujours profité des États-Unis (répartition du fardeau au sein de l’OTAN par exemple ou interventions américaines lors des deux guerres mondiales).

https://www.iris-france.org/143017-accords-commerciaux-entre-les-etats-unis-et-la-chine-vers-la-fin-de-la-guerre-commerciale%e2%80%89/

Place désormais à la Russafrique

Place désormais à la Russafrique

By Nicolas Beau -24 octobre 201953PARTAGES467

Le sommet qui a réuni les dirigeants russes et quarante chefs d’état africain à Sotchi les 23 et 24 octobre témoigne des avancées spectaculaires de la Russie en Afrique

Du Congo Brazzaville à Madagascar, à la Libye ou à l’Egypte , l’offensive de Vladimir Poutine en Afrique se fait au pas de charge. L’ex Union Soviétique qui profite des foucades de la diplomatie américaine, des frilosités françaises et de la discrétion chinoise sur les dossiers purement politiques.

Lors de l’inauguration du sommet qui se tient à Sotchi, la complicité semblait totale totale entre le russe Poutine et l’Egyptien Abdel Fattah al-Sissi, président en exercice de l’Union africaine. Le style Poutine passe bien chez les dictateurs africains. Voici un vrai chef, volontiers anti occidental, qui ne s’embarrasse ni de démocratie, ni des droits de l’homme.

Des accords sécuritaires à la pelle

A Sotchi, on aura parlé de l’essentiel. A savoir de business, d’armement et de lutte contre les terroristes. Lesquels englobent à peu près tous ceux qui veulent remettre en cause la grande confrérie des dictateurs.

Sur le terrain sécuritaire, la Russie a signé une vingtaine d’accords de coopération militaire avec des pays africains depuis 2017. Plusieurs d’entre eux appartiennent au pré carré français, qu’il s’agisse du Congo Brazzaville, du Burkina ou de la Centrafrique. La Russie a également aidé le maréchal Haftar en Libye dans sa tentative de s’emparer par la force des commandes du pays au grand dam de la France qui est favorable à une solution diplomatique sous l’égide de l’ONU, .

La mainmise militaire de la Russie sur la Centrafrique, réussie en à peine deux ans, témoigne plus que partout ailleurs de ce retour en force. Moscou a livré des armes à Bangui fin 2017. Quelques mois plus tard, le président centrafricain Touadera recrutait un conseiller russe pour les dossiers touchant à la sécurité. Dans la foulée, des dizaines de mercenaires russes débarquaient dans le pays pour former officiellement l’armée centrafricaine et sécuriser les activités minières. Enfin les Russes ont largement favorisé les accords à Khartoum entre le pouvoir centrafricain et les groupes armés du nord du pays.

Sur le terrain économique, le président russe souhaite « au minimum doubler » ses échanges économiques avec le continent africain d’ici à cinq ans. Pour l’instant, ces transactions qui ne s’élèvent qu’à 17,9 milliards de dollars, loin derrière la Chine (200 milliards) ou la France (quelque 50 milliards), portent notamment sur le secteur de l’armement. Dans le domaine du nucléaire civil en revanche, Vladimir Poutine a promis plus qu’il n’avait tenu

Des ex gangsters à la manoeuvre

Au regard des profils des intermédiaires russes, les héritiers de la Françafrique font figure de petits joueurs. L’homme clé des échanges de la Russie avec le continent n’est autre qu’un ancien gangster condamné à douze ans de prison dans le passé, Evgueni Prigojine, officiellement à la tète d’une entreprise de restauration collective. Son groupe travaille officiellement, à hauteur d’un milliard de chiffre d’affaires par an pour l’armée et les cantines scolaires. Les actions violentes dans lesquelles le nom de ce dernier apparait sont nombreuses, qu’il s’agisse du meurtre de trois journalistes russes trop curieux en Centrafrique ou de l’assassinat du mari d’une opposante au maitre de la Russie..

Or c’est ce même Prigojine qui dirige en effet en sous main le groupe de sécurité Wagner qui intervient aussi bien en Syrie et en Ukraine qu’en Afrique. C’est lui aussi qui envoie dans une vingtaine de pays des conseillers « media » ou des consultants politiques pour favoriser les intérèts russes. De là à prétendre que la présence russe dans ces pays sera durable, il y a un pas qu’il ne faut sans soute pas franchir. Les revers que la Russie a connu au Soudan et en Afrique du Sud doivent tempérer l’impression que la Russafrique irait de succès en succès.

En compagnie du très décomplexé Vladimir Poutine à Sotchi, les chefs d’état africains vieillissants connaissent une inespérée cure de viagra.

https://mondafrique.com/place-desormais-a-la-russafrique/

Les Ayatollahs sautent de joie

Les Ayatollahs sautent de joie


Par Dmitry Orlov – Le 15 octobre – Source Club Orlov

Lors de la récente Assemblée générale des Nations Unies, il y avait une personne qui paraissait plus heureuse que les autres, surtout en comparaison des Européens, aux mines plutôt sombres. C’était le président iranien Hassan Rouhani. Il rayonnait positivement de plaisir et de bonne humeur. Bien que son discours ait été dur, contenant des termes tels que « terrorisme économique » et « piraterie internationale », dont il accusait le régime de Washington, son comportement n’était que joie. En passant, il a anéanti les espoirs de Boris Johnson de négocier un rapprochement entre l’Iran et les Washingtoniens, estimant clairement que toute nouvelle tentative de négociation avec eux était tout à fait inutile.


Rohani n’est certainement pas le seul à adopter cette position, même s’il est peut-être le seul parmi les dirigeants nationaux à le faire ouvertement. Les Chinois ont fait traîner les négociations commerciales sans aucune intention de parvenir à un accord. Les Russes considèrent les négociations de maîtrise des armements avec les Washingtoniens comme plutôt inutiles, promettant une réponse symétrique (mais beaucoup moins coûteuse) à toute escalade américaine.

En effet, à quoi bon négocier avec les Américains si, comme l’expérience l’a montré, ils peuvent par la suite revenir à l’improviste sur un accord conclu ? Ils le font soit sans aucune justification (comme ce fut le cas récemment avec les Kurdes syriens), soit sur la base d’un quelconque caprice du moment (comme l’abandon du traité FNI entre les États-Unis et la Russie).

Ce point semble encore mériter d’être répété quelques fois, bien qu’il ait été soulevé à maintes reprises par de nombreux analystes et qu’il devienne de plus en plus flagrant. (Les Russes ont même inventé un nouveau mot pour décrire cette condition : недоговороспособный (« nedogovorosposóbny », littéralement « incapable-de-passer-un-accord ».) Mais il y a un autre point à faire valoir et la plupart des observateurs géopolitiques semblent passer à coté jusqu’à présent. Soit dit en passant, cela explique l’humeur joyeuse de Rohani à l’ONU, et je suis également heureux de le partager avec vous.

Négocier des accords avec le régime de Washington n’est pas seulement inutile, c’est aussi non nécessaire, car il est désormais possible pour tous les grands acteurs géopolitiques d’atteindre leurs objectifs stratégiques sans aucun accord avec les États-Unis, et parfois même sans avoir à engager un dialogue sérieux avec eux. Les exceptions sont le Japon et l’UE, dont la capacité d’affirmer leur volonté souveraine est très limitée, ayant cédé une grande partie de leur souveraineté aux États-Unis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et pendant la guerre froide.

Même des joueurs mineurs, comme la Corée du Nord, ont appris cette leçon. Après avoir tenté de négocier avec les États-Unis, les Nord-Coréens ont rapidement découvert que les Américains venaient souvent les mains vides, essayant d’obtenir des concessions sans rien donner en retour, et qu’ils se livraient à des effets de manche, comme les commentaires spectaculaires et contre-productifs de John Bolton sur l’application du « modèle libyen » en Corée du Nord. (Le dirigeant libyen, si vous vous souvenez, a été sauvagement assassiné par des forces soutenues par les États-Unis.)

Mais en ne parvenant pas à un accord avec les États-Unis, les Nord-Coréens ont obtenu quelque chose de précieux : la reconnaissance universelle que les États-Unis sont militairement impuissants à s’y opposer. Oui, ils peuvent les détruire, mais la Corée du Sud et le Japon seraient également détruits, et comme il s’agit de deux nations que les États-Unis sont tenus de défendre en vertu d’un traité, prendre des mesures qui entraînent leur destruction n’est pas exactement une stratégie. Ainsi, les États-Unis sont passés d’une position belligérante contre la Corée du Nord, la menaçant militairement, à devoir se contenter d’appliquer des sanctions économiques presque totalement impuissantes étant donné la nature largement autarcique de l’État nord-coréen et son manque de commerce avec les États-Unis.

C’est un exemple intéressant, parce qu’il montre que même des acteurs relativement faibles et mineurs peuvent maintenant obtenir des Américains qu’ils fassent ce qu’ils veulent sans négocier aucun accord avec eux. Mais cette même logique s’applique encore plus aux grandes entités géopolitiques, comme la Chine, la Russie et l’Iran. Pour reprendre quelques métaphores religieuses, ces trois pays forment la Sainte Trinité que le destin a désignée pour vaincre le Grand Satan (les États-Unis, du moins dans le langage politique iranien). Chacun d’eux joue un rôle essentiel.

La fonction de la Russie est de tirer parti de sa technologie militaire supérieure pour contrecarrer militairement les États-Unis et de rendre tout son complexe militaro-industriel fantastiquement surévalué, impuissant et obsolète, avant de le faire disparaître dans l’oubli. La Réserve fédérale américaine imprime maintenant 60 milliards de dollars par mois, un chiffre qui correspond à peu près au coût mensuel du budget de la défense américaine.

La technologie russe a déjà transformé toute la flotte des porte-avions américains en une pile de déchets flottants inutiles. La Russie a mis au point des armes qui peuvent détruire des porte-avions à une distance de sécurité supérieure à la portée utile de leurs jets. Les missiles hypersoniques russes ont fait la même chose pour l’ensemble des systèmes de défense antimissile américains. De même, tout l’argent que les États-Unis ont dépensé pour développer des avions « furtifs » (1 500 milliards de dollars pour le seul chasseur F-35) a été annulé par les nouveaux systèmes radar russes qui peuvent parfaitement bien voir ces avions supposés invisibles. Ironiquement, le développement de la technologie « furtive » était basé sur les travaux d’un scientifique soviétique, Peter Ufimtsev, qui a émigré aux États-Unis après l’effondrement de l’URSS : ce que la Russie donne, la Russie le reprend aussi.

La Russie a également mis sa technologie de défense à la disposition d’autres pays, notamment les deux autres membres de la Sainte Trinité. À la surprise générale, Vladimir Poutine a annoncé récemment que la Chine sera en mesure d’utiliser le système russe d’alerte rapide en cas d’attaque nucléaire pour détecter les attaques lancées contre le territoire chinois. Cela étendra effectivement les capacités de dissuasion nucléaire de la Russie à la Chine. Et l’Iran a acheté des systèmes de défense aérienne russes S-300 et discute activement de l’achat du S-400 encore plus perfectionné. Ces systèmes feront de l’espace aérien au-dessus de l’Iran et de certaines parties de la Syrie des zones d’interdiction de vol pour les avions américains et de l’OTAN [et israéliens, NdT].

Si les objectifs de la Russie sont de pousser doucement les États-Unis vers l’oubli dans une tentative futile de les suivre dans le développement de nouveaux systèmes d’armes (les systèmes russes ont tendance à être non seulement plus efficaces mais aussi moins chers) tout en réalisant un profit en vendant leurs armes aux pays qui cherchent à s’assurer contre l’agression américaine, les objectifs chinois sont plus ambitieux encore. Au cours des cinquante dernières années, la Chine, qui était un pays agraire rustique, est devenue la plus grande superpuissance industrielle du monde. Entre-temps, aux États-Unis, le segment industriel s’est réduit à environ un dixième de l’ensemble de l’économie, le reste étant maintenant composé de baristas, de toiletteurs de chiens, de moniteurs de yoga et d’autres types de gratte-dos mutuels.

En raison de ce changement spectaculaire, les États-Unis enregistrent un important déficit commercial structurel avec la Chine. Alors qu’auparavant la Chine finançait ce déficit commercial en achetant de la dette américaine sous forme de bons du Trésor, elle a cessé de le faire il y a quelque temps et vend maintenant des bons du Trésor et achète de l’or. Elle n’est pas la seule à le faire (par exemple, la Russie a déjà vendu toutes ses obligations du Trésor américain), ce qui provoque d’importantes perturbations financières aux États-Unis, au point où les institutions financières refusent d’accepter des titres de créances américains en garantie de prêts à un jour [Marché Repo, NdT]. C’est cette évolution qui a forcé la Réserve fédérale à imprimer 60 milliards de dollars par mois tout en empilant dans son bilan les titres de créances américains désormais boudés. La tendance à long terme est indubitable : au cours des 77 derniers mois, les banques centrales étrangères ont vendu les deux tiers des bons du Trésor américain qu’elles avaient accumulés au cours des 35 dernières années.

Il est curieux de constater que, jusqu’à présent, la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine n’a fait qu’aggraver le déficit commercial. Ainsi, la tactique de négociation non négociatrice de la Chine semble fonctionner brillamment. Les États-Unis n’ont que deux moyens de financer leur déficit commercial : 1. vendre des déchets financiers ; et 2. vendre des terres, des usines et du matériel, la propriété intellectuelle, les reins de leur population et tout ce qui a de la valeur. Il n’y a vraiment pas d’autres options. Et comme la vente de déchets financiers ne fonctionne plus, l’option 2 est tout ce qui reste. Cela rappelle le démembrement d’actifs qui a eu lieu dans l’ex-URSS après son effondrement (et qui se poursuit toujours en Ukraine, pays qui se prépare à commencer à vendre ses terres aux sociétés transnationales).

Certains pourraient penser qu’il existe également l’option 3 : ramener l’industrie aux États-Unis. Mais il a fallu 50 ans à la Chine pour devenir une puissance industrielle, avec des taux de croissance réguliers à deux chiffres. Aux États-Unis, le taux de croissance jusqu’à présent au cours de ce siècle, si l’on ne tient pas compte de l’effet du gonflement de la dette, a en fait été négatif. Les États-Unis n’ont pas 50 ans, même pas 10. Et si, au cours de cette hypothétique transformation, elle doit financer son déficit commercial en vendant les usines et les équipements dont elle aurait besoin pour se réindustrialiser, elle n’y parviendra jamais.

Et cela nous amène en Iran avec ses ayatollahs rieurs et souriants. La quête sacrée de l’Iran en tant que partie intégrante de la Sainte Trinité consiste à paralyser les États-Unis et leurs mandataires au Moyen-Orient, rendant la région sûre pour une théocratie démocratique (ou peut être autre chose). Il y a deux proxys américains sur place : l’Arabie Saoudite et Israël. Cette attrition finira sans doute aussi par se produire pour eux, dans le cas de l’Arabie saoudite, lorsque ses plus anciens et plus grands gisements pétroliers, comme celui de Ghawar, cesseront finalement de produire ; dans le cas d’Israël, cela arrivera lorsque le flux d’argent du Trésor américain vers ce pays cessera en raison des difficultés financières mentionnées ci-dessus, malgré le pouvoir considérable du lobby pro-israélien aux États-Unis.

Mais c’est une vision à plus long terme ; dans le cas présent, ce qui fait sourire les ayatollahs, c’est que la séquence récente des événements est une comédie. Les Américains ont renié l’accord avec l’Iran laborieusement négocié sous l’administration Obama et réimposent des sanctions unilatérales (et essentiellement illégales) contre l’Iran. En réponse, la Chine continue d’acheter du pétrole iranien, tout comme la Turquie et plusieurs autres pays.

Pendant ce temps, l’UE regroupe et forme l’INSTEX – un système commercial qui évite le dollar américain et le système de virements électroniques SWIFT et qui est spécialement conçu pour contourner les sanctions commerciales unilatérales américaines, en particulier dans le cas de l’Iran. Ensuite, les Américains se sont lancés dans une guerre de pétroliers – et l’ont perdue rapidement de la façon la plus humiliante possible, car il devient clair qu’ils sont militairement impuissants à patrouiller dans le si important détroit d’Ormuz. Et puis deux événements vraiment ridicules ont eu lieu.

Premièrement, les Yéménites, qui ont été attaqués par une coalition dirigée par les Saoudiens pendant plusieurs années et qui ont subi d’horribles privations, sont parvenus à bloquer la moitié de la production pétrolière de l’Arabie saoudite avec des roquettes et des drones. Les États-Unis ont immédiatement blâmé l’Iran… sauf que cela implique que les batteries de défense aérienne saoudiennes fabriquées par les États-Unis, dont la plupart sont dirigées contre l’Iran, sont des tas de ferraille inutiles incapables d’arrêter de petits drones lents, et volant bas. Pour ajouter à l’humour de la situation, les Américains ont décidé alors d’expédier en Arabie Saoudite encore plus de ces mêmes batteries Patriot inutiles.

Deuxièmement, les Yéménites ont reconquis une parcelle de territoire frontalier que l’Arabie saoudite leur a confisquée il y a plusieurs décennies, détruisant ainsi près de la moitié de la partie relativement fonctionnelle de l’armée saoudienne, avec des soldats réellement Saoudiens (le reste étant essentiellement composé de mercenaires provenant de tout le Proche-Orient). Les Américains, qui ont récemment vendu aux Saoudiens pour 100 milliards de dollars de systèmes d’armement devenus manifestement inutiles, refusent de lever le petit doigt pour les aider.

Pour faire monter l’hilarité d’un cran, Vladimir Poutine, lors d’une conférence de presse conjointe avec le turc Erdoğan et notre vieil ami Rohani, a proposé de vendre des systèmes russes de défense aérienne à l’Arabie Saoudite. Ceux-ci ont été testés au combat sur des drones lancés contre la base aérienne russe de Hmeimimim, en Syrie, par ce qui reste de l’EI. Peu ont pu passer au travers, donc arrêter les drones n’est pas un problème pour les Russes. Il ne fait aucun doute que cela coûterait aux Saoudiens un peu moins cher que les 100 milliards de dollars qu’ils ont donnés aux Américains – et dont ils n’ont rien obtenu d’efficace en retour.

À la lumière de tout cela, ma nouvelle et importante thèse est que les nations souveraines du monde entier, grandes et petites, mais surtout la Sainte Trinité de la Chine, la Russie et l’Iran, peuvent amener les États-Unis à faire ce qu’ils veulent sans négocier avec elle.

Enfin, la photo suivante, qui montre Rohani refusant de serrer la main de Boris Johnson en riant, semble mériter un concours de légendes. Que pensez-vous qu’il a dit à Johnson dans son excellent anglais qui a rendu Johnson et Macron si désorientés ?

Dmitry Orlov

Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateurs de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie » c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.

Traduit par Hervé, relu par Kira pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/les-ayatollahs-sautent-de-joie

Entre nostalgie et ras-le-bol, les salariés du Tati de Barbès inquiets pour leur avenir

Grande conso

Entre nostalgie et ras-le-bol, les salariés du Tati de Barbès inquiets pour leur avenir

Par Léa Taieb le 09.08.2019 à 17h52ABONNÉS

REPORTAGE – La chaîne de magasins Tati traverse une crise existentielle. Mi-juillet, le groupe GPG et repreneur a annoncé la fermeture de treize magasins Tati et la suppression de 189 postes, n’ayant pas réussi à relancer la marque vichy rose. En 2020, seul le Tati historique de Barbès (XVIIIème arrondissement de Paris) devrait survivre. Mais, a-t-il réellement un avenir?

Barbès, premier et dernier magasin Tati?

En 1948, le Tunisien Jules Ouaki fonde Tati et ouvre son premier magasin dans la quartier de Barbès.AFP/ARCHIVES – JOËL SAGET

Sortir du métro Barbès-Rochechouart. Lever la tête, croiser le logo géant Tati, puis lire le slogan: « les plus bas prix ». Se souvenir de la belle époque (celle que l’on n’a pas forcément connue), quand le magasin Tati était plus visité que la Tour Eiffel. Revenir au présent. Jeter un oeil à la façade un peu vieillotte. Se rappeler la conjoncture. Serait-ce la fin d’une époque? EN SAVOIR PLUS

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En 1948, le Tunisien Jules Ouaki fonde Tati et ouvre son premier magasin dans la quartier de Barbès. “C’était une ambiance familiale. Monsieur Ouaki passait tous les vendredis dans les rayons » raconte une « ancienne » qui a souhaité garder l’anonymat. Petit à petit, l’enseigne s’agrandit et part à la conquête de tous les immeubles voisins. Au début des années 1970, l’espace de vente s’étend sur 2.800 mètres carrés (sa superficie actuelle). C’était le bon temps. Le bazar se vendait à Paris, « le matin, avant même l’ouverture: les clients faisaient la queue dans la rue et cela jusqu’en 1995. Vous ne pouvez pas vous rendre compte », s’exclame la salariée. 

Dans les années 1980-90, la marque bon marché rayonne, une satisfaction pour les salariés. « Le rythme était intense, on n’était pas surpayés, mais il y avait de la reconnaissance », se souvient Nicole, déléguée syndicale et employée depuis une trentaine d’années.

Les salariés subissent les mauvais résultats de Tati

Une époque qui semble bel et bien révolue. Les treizième mois, tickets restaurants et pauses de dix minutes ont été supprimés, « on ne plaisante plus », lâche Nicole, le coeur lourd. Les infrastructures semblent même défaillantes: « il fait très froid l’hiver, donc on se retrouve à travailler avec des manteaux. Et en été, il fait excessivement chaud faute de clim », déplore-t-elle. « Aujourd’hui, on court dans tous les sens. On est clairement en sous-effectif », complète une autre employée. 

Depuis juin 2017, le groupe GPG a repris la gestion de Tati, promettant de préserver 1.428 emplois et 109 magasins. « Je me suis lancé dans cette aventure pour deux raisons que tout le monde connait: mon profond respect pour la marque Tati et son fondateur d’une part, et la volonté de sauver les 1.400 emplois destinés à disparaître d’autre part« , a expliqué Philippe Ginestet -PDG du groupe GPG et fondateur des magasins Gifi- dans un courrier adressé à son personnel le 17 juillet. Après avoir tenté l’aventure Tati pendant deux ans, le groupe GPG a fini par renoncer: l’entité a perdu 28 millions d’euros et n’attire plus les clients. « Le textile à petit-prix reste un marché difficile en France avec une concurrence accrue (Primark, Zara et H&M), et l’impact de la crise des gilets jaunes sur le retail s’avère significatif comme le soulignent plusieurs études sur le sujet (Xerfi, Rapport du Sénat) », rappelle Véronique Pernin, la responsable de la communication du groupe GPG. 

Une reprise sous haute tension 

« Oui, c’est vrai, le groupe a présenté le meilleur dossier pour reprendre Tati. Son projet officiel était louable, assure Élodie Ferrier, secrétaire fédérale de la CGT Commerce [qui n’est pas employée par Tati, ndlr]. Mais, la direction travaillait sur un projet parallèle destiné à faire disparaître Tati », accuse-t-elle. Elle donne un exemple: pendant les soldes, lorsqu’un produit était étiqueté -70%, le client devait payer le prix hors soldes, mais recevait un bon d’achat qu’il pouvait réutiliser deux semaines plus tard, dans le même magasin Tati. « C’est une opération qui a dissuadé beaucoup de clients, qui finissaient par ne rien acheter. Tous repartaient déçus, décrit Nicole. Alors que chez Gifi (au 42 boulevard de Rochechouart), les soldes étaient des vraies soldes. » Véronique Pernin le reconnaît : l’opération n’a pas été gagnante. « Mais chez Gifi, la pratique avait déjà été mise en place », soutient-elle. 

La direction assure avoir « tout mis en oeuvre pour sauver Tati: aménagement des magasins, nouveau concept, refonte des gammes, ouvertures de neuf magasins, recrutements et une présence massive en publicité avec un slogan devenu immédiatement populaire « Chez Tati, t’as tout ». Elle a investi 150 millions d’euros, soit deux fois plus que ce qui était prévu dans le plan de reprise.

Mais, selon plusieurs employées rencontrées au magasin de Barbès, la campagne de communication n’était pas la priorité. Il fallait plutôt « rénover les espaces de ventes. Ici, le magasin n’est ni moderne, ni adapté aux personnes âgées ou aux femmes enceintes. Il y a beaucoup trop d’escaliers », observe l’une d’elles. La responsable communication s’en défend: le groupe a investi 36 millions d’euros dans la rénovation de magasins. Un effort jugé insuffisant par la CGT.

Toujours, selon le syndicat, le repreneur n’a pas lancé de nouvelles collections, ce qui veut dire que les stocks ne se renouvellent pas, les rayons restent vides et les clients s’en plaignent. « Il n’y a plus de jupes, plus de chemisiers, on ne répond pas à la demande », s’insurge une vendeuse. Un argument qui ne convainc pas Véronique Pernin: « quand une entreprise perd de l’argent, renouveler les stocks n’est pas une nécessité ».

« Cette stratégie n’a pas donné envie aux consommateurs » estime Élodie Ferrier, la secrétaire de la CGT. Et rien n’est fait pour retenir la clientèle. Le prix des produits vendus chez Tati augmente un peu plus chaque jour. « Un ballon qui coûtait 2 euros, coûte désormais 13 euros, donc les clients n’ont plus aucune raison de choisir Tati », illustre Nicole. Résultat: le magasin est déserté. Le groupe GPG aurait-il fait exprès de mettre l’entreprise en difficulté? C’est la thèse défendue par la CGT et bon nombre des salariés de Barbès. « Un mode de pensée très manichéen », réagit Véronique Pernin. 

Un avenir incertain 

« Je ne vois pas comment le Tati de Barbès peut survivre, répond franchement, Élodie Ferrier. Comment va-t-il se pérenniser sans une centrale d’achat? » Désespérés et « dans le noir complet », les salariés de Tati ont interpellé le ministère du Travail, « la seule instance qui peut encore faire autorité ». Après une réunion au ministère du Travail le 5 août, le gouvernement a annoncé qu’il allait prendre contact avec la direction de l’enseigne. Véronique Pernin dément ces informations, « nous sommes en contact permanent avec Muriel Pénicaud. Elle connaît la situation et les difficultés que le groupe traverse ». Par ailleurs, Tati Barbès continuera à travailler avec les deux centrales d’achats (à Villeneuve-sur-Lot et en Belgique) du groupe GPG, contrairement à ce qu’affirme la CGT.  

Le groupe GPG a décidé de conserver le magasin mythique de Barbès « ce qui permettra de drainer les aficionados de l’enseigne sur l’adresse originelle » espère Philippe Ginestet. La direction mise sur le concept du Tati unique, une sorte de Tati collector, la formule « réseaux de magasins » n’ayant pas fonctionné. Dans deux ans, un bilan s’imposera. 

Élodie Ferrier n’y croit pas et avance une explication: « la direction n’annonce pas la fin de Barbès, car si les employés du Tati de Barbès se mettent en grève, tous les autres suivront. »  Aux dernières nouvelles, le groupe souhaite renouer le dialogue avec le personnel de Barbès « afin de redéployer collectivement ce magasin ». Une réunion du comité social et économique est prévue le 3 septembre entre la direction et les représentants du personnel sur les conditions de fermeture des 13 magasins. Pas sûr que l’ambiance soit à la réconciliation.

https://www.challenges.fr/entreprise/grande-conso/tati-barbes-dernier-souvenir-d-un-paris-perdu_668494#xtor=CS4-92[Entre+nostalgie+et+ras-le-bol%2C+les+salari%C3%A9s+du+Tati+de+Barb%C3%A8s+inquiets+pour+leur+avenir]-668494

Trump se prépare-t-il à une guerre commerciale contre l’UE ? « Les Européens sont pires que la Chine »

Trump se prépare-t-il à une guerre commerciale contre l’UE ? « Les Européens sont pires que la Chine »

 Dominique Dewitte  28 juin 2019 3 minutes read

Le président américain Donald Trump à son arrivée à Osaka pour la réunion du G20
 Getty Images

Le président américain Trump est arrivé au Japon jeudi pour la réunion annuelle du G20 qui se tiendra cette année à Osaka. Peu avant son départ, il a été interviewé à Fox Business par la présentatrice Maria Bartiromo. Le passage de Trump a duré 47 minutes et a de nouveau donné une série de citations remarquables. Une série de leaders mondiaux qui se rendront ce vendredi à Osaka n’ont pas été épargnés.

Après avoir d’abord discuté du dossier chinois et du différend commercial, Trump est passé au Japon, le pays hôte :

« Le Japon peut regarder l’attaque d’une télévision Sony »

« Nous avons un traité avec le Japon. Si le Japon est attaqué, nous participerons à la troisième guerre mondiale. Nous irons là-bas, les protégerons et risquerons nos vies. Nous allons nous battre, d’accord ? Mais si nous sommes attaqués, le Japon n’a rien à faire du tout. Il pourra regarder l’attaque que nous subirons sur une télé Sony. »

Puis il est passé à l’Allemagne :

« L’Allemagne est un pays défaillant »

« L’Allemagne profite énormément de nous. Qu’est ce que vous dites de ça ? L’Allemagne paye – l’OTAN concerne la Russie, n’est-ce pas ? Défendre l’Europe contre la Russie, voilà de quoi il s’agit. Mais l’Allemagne paye des milliards et des milliards à la Russie pour l’énergie. Ils donnent donc des milliards à la Russie et nous sommes supposés défendre l’Allemagne et l’Allemagne est malhonnête.  »

De l’Allemagne à l’Europe, il n’y avait qu’un pas :

« L’UE a été créée pour tirer parti des Etats-Unis »

« Oh oui, l’Europe est… L’Europe nous traite encore plus mal que la Chine. L’Europe, croyez-moi, écoutez, je viens d’Europe, nous en venons, vous venez d’Europe. Vous venez de nations européennes. [Bartiromo est d’origine américano-italienne, ndlr]. Les pays européens ont été établis pour tirer parti des États-Unis. Elle [l’UE] a été créé pour le commerce et pour profiter de nous, et c’est ce qu’ils font. »

« Vous savez, ils l’ont fait très intelligemment. Et ils ont Draghi, qui est… nous devrions avoir Draghi à la place de notre responsable de la FED. Draghi comme vous savez a déclaré la semaine dernière qu’il allait baisser les taux d’intérêt pour stimuler l’économie. Ils vont mettre de l’argent dans l’économie, ils vont pomper de l’argent dans l’économie, parce que leur économie est OK, mais pas terrible. »

« Je ne dis pas que l’OTAN est une mauvaise chose, je dis que c’est injuste que l’Europe, que l’Europe nous coûte 180 milliards par an – 181 milliards, d’accord ? »

« Les Européens sont pires que la Chine »

« Les Européens ont profité de nous. Je suis sérieux Pire que la Chine, ils ont des barrières commerciales pires que celles de la Chine. Ils n’achètent pas nos produits, nous achetons leurs produits. Ils nous envoient des voitures, mais ne prennent ppas nos voitures. »

«L’Europe nous a très mal traités. Maintenant, je vais vous dire ce que j’ai. Quand j’ai commencé, j’ai dit à Jean-Claude, c’est un homme fantastique, un homme d’affaires fantastique, un homme d’affaires extrêmement dur. Et puis vous avez une femme en Europe. Je ne mentionnerai pas son nom, mais on pense à elle pour prendre la place de Jean-Claude, car il prend sa retraite, d’une certaine manière. Elle déteste les États-Unis peut-être plus que quiconque que j’aie jamais rencontré. Ce qu’elle fait, ce qu’elle fait à notre pays, elle poursuit toutes nos sociétés en justice. Vous savez, nous devrions également poursuivre Google et Facebook en justice et peut-être que cela se produira, d’accord. Mais regardez Apple, ils poursuivent Apple pour des milliards de dollars. Ils poursuivent tout le monde. Cela fait qu’il est presque impossible de faire des affaires dans deux sens. »

Plus tard dans la journée, Trump a envoyé un tweet sur l’Inde: «J’attends avec impatience mon entretien avec le Premier ministre Modi sur le fait que l’Inde applique depuis des années des droits de douane élevés sur les produits américains et les a récemment augmentés. C’est inacceptable et ces droits de douane doivent être retirés ! »

Donald J. Trump@realDonaldTrump

I look forward to speaking with Prime Minister Modi about the fact that India, for years having put very high Tariffs against the United States, just recently increased the Tariffs even further. This is unacceptable and the Tariffs must be withdrawn!111 k05:47 – 27 juin 2019Informations sur les Publicités Twitter et confidentialité37,9 k personnes parlent à ce sujet

La femme que Trump ne veut pas nommer : Margrethe Vestager

La femme que Trump ne veut pas nommer est la commissaire danoise Margrethe Vestager. Elle a été officiellement nommée par le gouvernement danois cette semaine pour un nouveau mandat à la CE. C’est important parce que son parti libéral est maintenant dans l’opposition au Danemark. Cependant, selon les experts européens, les chances que Vestager succède à Juncker sont minces. Maintenant que Macron veut se débarrasser du « Spitzenkandidat » allemand Manfred Weber, les autres Spitzenkandidat Timmermans et Vestager sont également menacés d’être écartés. Beaucoup pensent cependant que la nomination de Vestager à la présidence de la Commission européenne ne ferait que donner à Trump le signe que l’Europe ne le laissera pas la berner.

Jean Claude Juncker & Margrethe Vestager

De son côté, l’interview indique que Trump pourrait aussi se préparer à une guerre commerciale contre l’Europe. Les références à Draghi, à Vestager, aux voitures allemandes, au pipeline NordStream…envoient des signaux très clairs. En arrivera-t-on à cela ? Certains ne le pensent pas, car les conséquences pour les marchés boursiers seraient brutales et Trump est connu pour mesurer la santé de l’économie au niveau des bourses. D’autre part, avec Matteo Salvini, Boris Johnson, Andrzej Duda et Viktor Orbàn, Trump aura plusieurs alliés qui n’hésiteront pas à l’aider à saboter la politique étrangère de l’UE.

GUERRE COMMERCIALE Vers une crise mondiale à cause des tensions commerciales ? 5 questions sur les défis du libre-échange (ceux qu’on comprend très bien… et les autres)

GUERRE COMMERCIALE
Vers une crise mondiale à cause des tensions commerciales ? 5 questions sur les défis du libre-échange (ceux qu’on comprend très bien… et les autres)

Atlantico : En dépit de cette inquiétude concernant les tensions commerciales entre les Etats-Unis et la Chine,  le statu quo – avec les déséquilibres enregistrés depuis des années et les risques politiques liés à la désindustrialisation des pays occidentaux – serait-il vraiment préférable ? L’Occident a-t-il trop longtemps cédé devant les « mauvais joueurs » comme la Chine ou l’Allemagne ?

Rémi Bourgeot : Les déséquilibres commerciaux ont souvent été identifiés comme une source importante de la crise mondiale depuis dix ans, mais on reste loin d’une convergence en ce qui concerne les modalités du rééquilibrage. Les grands pays excédentaires comme la Chine et l’Allemagne prennent peu à peu conscience des limites de leur modèle de développement, dans un contexte de remise en cause mondiale, mais restent réticents à mettre en œuvre un rééquilibrage qui menace leur croissance, déséquilibrée et de plus en plus fragile. Les équilibres politiques évoluent cependant. Derrière l’ampleur des critiques contre l’approche et le style politique de Donald Trump dans les négociations, la question commerciale est désormais prise au sérieux des deux côtés de l’échiquier politique, notamment par la nouvelle génération de responsables politiques, en particulier démocrates, à l’approche de la prochaine élection présidentielle.

Par ailleurs, les enjeux technologiques pèsent de plus en plus sur la question des échanges commerciaux, comme en attestent les démarches ciblant Huawei. Une phase de digitalisation phénoménale menée par l’abaissement des coûts des composants, l’extension de la connectivité et l’intelligence artificielle va encore accroitre ce poids dans les années à venir. L’internet des objets va ainsi accroître encore davantage les préoccupations technologiques dans les relations économiques entre pays et blocs. Les capacités d’intrusion des fournisseurs de systèmes numériques dans les vies privées et les intérêts étatiques devraient accélérer la recomposition de l’échiquier commercial mondial selon de grands blocs de pays se mettant d’accord sur un certain nombre de règles, naturellement influencées par leurs rapports de force respectifs. Au-delà des tensions commerciales entre les Etats-Unis et la Chine, ou l’Allemagne dans une moindre mesure, se confirment des tendances plus lourdes de démondialisation portées par des évolutions technologiques de fond davantage encore que par les soubresauts politiques.

Michel Ruimy : Les tensions commerciales sino-américaines sont un vaste sujet. Déjà, le 27 juillet 2010, à Washington, Barack Obama avait déclaré en ouvrant un sommet visant à convaincre Pékin d’accroître sa coopération : « Les relations entre les États-Unis et la Chine façonneront le XXIème siècle ».

Aujourd’hui, nous avons d’un côté, Donald Trump, qui souhaite mettre fin à la naïveté des Occidentaux vis-à-vis de la Chine qu’il accuse de concurrence déloyale en protégeant ses industries, en entravant l’activité des firmes étrangères, en pillant les droits de propriété intellectuelle… Sa qualité est d’en avoir saisi l’importance géostratégique par le biais des emplois industriels perdus. Son défaut est de ne répondre que par les droits de douane et par des blocages. Reste donc pour lui à trouver la bonne politique.

Or, l’actuel président américain considère que ses prédécesseurs, notamment Barack Obama, ont fait un usage trop parcimonieux de la puissance américaine et que les résultats obtenus sur la scène internationale ont été, en conséquence, décevants. Il souhaite donc utiliser cette puissance pour dégager de nouvelles marges de manœuvre et obtenir, comme il le dit prosaïquement, de meilleurs « deals ». La force de cette posture est qu’elle repose sur des idées simples martelées sur Twitter : les alliés profitent de nous car nous leur offrons des garanties sans conditions, les ennemis profitent de nous car nous ne leur faisons pas assez peur.

De son côté, la Chine, se sentant humiliée depuis deux siècles, souhaite une revanche. Xi Jinping ambitionne de faire de la Chine le pays le plus avancé. Il s’appuie, en particulier, sur un agenda (« Chine 2025 »).

Mais, à regarder de plus près, les deux pays ne sont ni alliés, ni ennemis, mais deux grandes puissances aux économies liées : concurrents dans certains domaines, partenaires dans d’autres.

En revanche, en Europe, le débat est, à peine, lancé qu’il s’arrête sur les divergences des intérêts de court terme. L’Italie et les pays de l’Est espèrent profiter de « largesses » chinoises. L’Allemagne ne pense qu’à une seule chose : vendre autant de BMW en Amérique et en Chine, et elle est prête à tout pour cela. En France, Emmanuel Macron a saisi l’enjeu. Il promeut une « Europe puissante ». Mais il est seul, à la recherche de projets concrets. Il manque de doctrine sur la « politique industrielle », manque dont sa politique souffre en France même. Il serait dommageable pour son industrie, pour sa population… que l’Europe soit absente lors des futurs enjeux économiques et commerciaux. Pourtant, devant l’incapacité à déterminer une ligne commune, ceci risque malheureusement de se produire.

On peut penser que l’Occident a besoin de faire un vrai examen de conscience sur ses forces et ses faiblesses. Le modèle intellectuel par défaut, celui de la spécialisation induite par les échanges internationaux, implique que nous soyons spécialisés sur la valeur ajoutée intellectuelle et non sur la production physique. Mais ne sommes-nous plus dans cette situation de pays concepteurs d’une part et de pays ateliers d’autre part ? Quelles conclusions devrions-nous en tirer ?

Rémi Bourgeot : Le modèle qui consiste pour les pays émergents à se développer sur la base d’exportations reposant sur la faiblesse des coûts salariaux est toujours en vogue. On voit néanmoins, sans grande surprise, des pays émergents comme la Chine parvenir à monter en gamme sur certains segments cruciaux. Mais la Chine continue toutefois à dépendre assez largement de ses fournisseurs en Europe et aux Etats-Unis, comme par exemple en ce qui concerne les puces et processeurs importés des Etats-Unis, mais aussi les machines-outils européennes et américaines dans un certain nombre d’industries, comme l’automobile par exemple. Sur d’autres segments technologiques, comme la 5G, une entreprise comme Huawei est néanmoins parvenu à prendre une avance véritable. Ainsi, bien que le rattrapage des émergents sur les pays développés reste incomplet, contrairement aux grandes phases de rattrapage passées qu’a connues par exemple un pays comme le Japon dans les années d’après-guerre, la distinction entre pays concepteurs et pays ateliers, qui était au cœur de la dernière phase de mondialisation, n’est plus tout à fait opérante. Par ailleurs, la nouvelle phase de robotisation reposant sur la baisse des coûts des composants et l’intelligence artificielle va progressivement gommer les conséquences économiques des écarts salariaux entre grandes zones. Les pays développés ont là une opportunité de redéployer leurs bases industrielles, s’ils parviennent en gérer les conséquences sociales et, en particulier, à inscrire le travail dans ces tendances, en échappant aux carcans bureaucratiques et en misant sur les capacités créatives.

Michel Ruimy : Le refus, il y a quelques mois, de la fusion Alstom-Siemens l’a encore montré une nouvelle fois : l’Europe n’a plus de doctrine industrielle. Pourtant, il faut d’urgence en retrouver une d’une part, pour relancer l’Union européenne et d’autre part, pour résister face à nos concurrents.

La nécessité est d’autant plus aiguë que la relance par la macroéconomie (un budget européen), imaginée par Emmanuel Macron dans son discours de la Sorbonne (septembre 2017), s’enlise dans des oppositions, à commencer par les réticences allemandes. La voie de la microéconomie redevient donc centrale.

Néanmoins, définir une politique industrielle européenne n’est pas aisé. Le protectionnisme de Donald Trump montre le chemin à éviter. Il faut également trouver des réponses aux refus des pays sans champion national, comme l’Irlande, qui facilitent l’accueil d’investisseurs non européens ou, par exemple, aux opérateurs téléphoniques qui choisissent le chinois Huawei en raison de son avance technologique et des rabais qu’il pratique.

En fait, l’essentiel du défi est financier. Rien n’est à la hauteur : ni les sommes nationales, ni les sommes communautaires. Sur la période 2014 – 2020, l’Europe ne dépensera que 100 milliards dans la Recherche & Développement tous secteurs confondus alors qu’il en faudrait beaucoup plus d’autant que les ruptures technologiques sont la marque du début de ce siècle. Les Etats-Unis et la Chine entendent les saisir, à leur manière : schumpétérienne ou étatiste. Dans ce contexte, l’Europe ne peut rester « les bras croisés ».

Par ailleurs, la théorie des jeux montre que les échanges ne sont bons que s’il y a réciprocité et s’il y a récurrence, situation peu courante avec la Chine.Quel est l’intérêt de se maintenir dans cette situation perdante pour les Occidentaux ?

Michel Ruimy : Dans les années 1980, le leader Deng Xiaoping, avait donné ce conseil à ses successeurs à la tête du Parti communiste, dans leur approche du monde : « ne montrez pas votre force et prenez votre temps ».

Ce fut la doctrine officielle jusqu’à Xi Jinping, qui estime, aujourd’hui, que l’heure de la Chine est arrivée et qu’il n’y a plus de raison de « cacher sa force ». L’homme qui dirige la Chine d’une main de fer depuis 2012 a transformé la posture chinoise d’« émergence pacifique » à l’affirmation de la puissance de Pékin sur la scène mondiale. Un exemple de cette affirmation de puissance a été la publication, il y a quatre ans, du plan « Chine 2025 », qui définit les secteurs stratégiques dans lesquels Pékin souhaite devenir leader mondial – robotique, intelligence artificielle, technologies de pointe… Ce document a sonné l’alarme chez les Occidentaux qui avaient jusque-là considéré la Chine comme un pays en rattrapage. Au même moment, le rachat par la Chine du pionnier de la robotique allemand Kuka a provoqué un choc à Berlin, d’autant que la réciprocité est impossible.

Dès lors, les Occidentaux ont commencé à réagir. Donald Trump a fait … du Trump. Les Européens, plus lentement et en ordre dispersé, ont eux aussi redéfini leur positionnement. La Commission européenne parle, dans un document de travail, de « rival systémique » à propos de la Chine. Emmanuel Macron, quant à lui, proclame la fin de la « naïveté » européenne. Plus vite dit, que fait en raison des divisions des Etats-Membres.

En fait, l’Europe ne se maintient pas dans cette situation. Elle n’a pas le choix. A ce jour, son objectif n’est pas une confrontation mais la recherche, au contraire, d’une voie étroite entre la tentation de la guerre froide des Américains et les pulsions hégémoniques de la Chine.

La Chine ne joue-t-elle pas surtout de sa monnaie ? Besoin d’un nouvel ordre monétaire mondial ? Mais là, les considérations géopolitiques – à savoir faire du yuan une monnaie de réserve – se mélangent aux considérations économiques. Qu’en est-il exactement ?

Rémi Bourgeot : La Chine a misé sur une sous-évaluation massive du yuan jusqu’au milieu des années 2000. A partir de 2005, elle a commencé à céder aux pressions du congrès américain et a laissé sa devise s’apprécier, mais certes moins que ce que les afflux financiers alors massifs auraient entraîné à l’époque. L’appréciation du taux de change réel du yuan a été très substantielle. Depuis environ cinq ans, le yuan subit plutôt une tendance de marché à la baisse, du fait du ralentissement de l’économie chinoise et des craintes qui fragilisent les afflux d’investissements étrangers. Les autorités chinoises, qui pilotent le taux de change au jour le jour, peuvent naturellement jouer de ces tendances baissières pour contrer les conséquences des barrières douanières mises en place aux Etats-Unis. Mais plus généralement la baisse du taux de change pose le problème du reflux des investissements étrangers en cas d’aggravation des craintes sur le modèle économique chinois. Le recours à la dépréciation reste ainsi une arme à double tranchant pour ce pays aujourd’hui dans une phase aussi délicate, sur le plan économique et financier, avec la menace d’éclatement de certaines bulles.

Michel Ruimy : La Chine aspire à ce que sa monnaie, même si elle ne flotte pas encore librement, soit reconnue comme une « monnaie de réserve » (Ni totalement fixe, ni totalement flottant, le régime de change du yuan renminbi peut être qualifié d’intermédiaire). Une manière de battre en brèche la domination du dollar et des Etats-Unis. Car la monnaie chinois reste une devise mineure sur le marché international des changes (2,5 % des transactions internationales contre environ 30 % pour l’euro et près de 45 % pour le dollar américain).

De plus, l’outil monétaire permet, d’un côté, de jouer sur l’attractivité des exportations du pays. La baisse du yuan par rapport à d’autres monnaies rend les marchandises plus compétitives sur les marchés mondiaux… un fait très mal accepté par ses partenaires commerciaux, au premier rang desquels se trouvent les États-Unis. D’un autre côté, une baisse progressive du yuan est destinée, en principe, à rapprocher la monnaie chinoise du dollar afin de préparer le terrain à une « libération » du yuan. En d’autres termes, afin qu’il puisse à terme passer en taux de change flottant, comme la majorité des autres monnaies. Cependant, les Etats-Unis jugent qu’il s’agit d’un prétexte. Ils estiment que le yuan est déjà assez sous-évalué : après dix années d’une hausse qui a culminé en 2014, le yuan n’a fait que reculer face au billet vert.

Comprenons-nous vraiment les balances commerciales ? Les règles internationales attribuent les produits au made in China ou made in France mais où va réellement la valeur d’un iPhone par exemple ? Est-ce que les déficits et les excédents sont vraiment ce qu’ils semblent être ?

Rémi Bourgeot : On entend souvent que le lieu de production n’est pas véritablement important au final pour les pays disposant de grandes entreprises, au motif que celles-ci réalisent d’importants bénéfices en profitant de la main-d’œuvre bon marché dans les pays en développement. Se pose néanmoins la question de l’usage de ces profits et de leur localisation, mais surtout de l’activité économique, de l’emploi et des compétences mises en œuvre dans ce modèle. Comme l’illustre les déboires d’un certain nombre de programmes aéronautiques, l’éclatement particulièrement complexe entre la conception et la production pose, par ailleurs, des problèmes de fiabilité et plus généralement d’intégration des systèmes. On a eu tendance à négliger les coûts mis en œuvre pour recoller les morceaux entre les différents sites de production, dans le maillage particulièrement complexe des chaînes de valeur qui se sont mises en place au cours des trois dernières décennies.

Michel Ruimy : Tout d’abord, les déficits commerciaux ne sont pas forcément mauvais. En effet, les ménages gagnent en pouvoir d’achat et peuvent, dans une certaine mesure, se procurer des biens domestiques. Quant aux entreprises, elles augmentent leur rentabilité en achetant à l’étranger des marchandises moins chers que les produits nationaux et peuvent, avec ce supplément de rentabilité, davantage investir. En outre, elles peuvent, via les importations, obtenir des biens d’équipement qui leur permettront d’améliorer la qualité de leur propre production et, ainsi, d’accroître, plus tard, leurs exportations. Autrement dit, un surcroît d’importations aujourd’hui peut être la promesse d’un surcroît d’exportations de demain.

Mais il y a une deuxième façon de voir le solde commercial, en l’occurrence comme la différence entre l’investissement et l’épargne. Un niveau d’investissement supérieur à l’épargne peut conduire à un déficit commercial puisque ce pays finance son excès d’investissement en utilisant une partie de l’épargne étrangère (Il emprunte vis-à-vis du reste du monde). De ce point de vue, un déficit est néfaste si cet endettement est insoutenable s’il rémunère des investissements improductifs ou la seule consommation. Il est tout à fait soutenable si les entrées de capitaux financent des investissements productifs c’est-à-dire que l’économie n’aurait pas pu financer avec sa seule épargne.

Ensuite, les soldes commerciaux reflètent bien peu les politiques commerciales. A long terme, il dépend surtout du différentiel entre l’investissement et l’épargne domestiques. La politique commerciale, quant à elle, influence surtout le volume des échanges. Si les Etats-Unis connaissent un déficit extérieur, c’est avant tout parce qu’ils investissent davantage qu’ils n’épargnent.

Ainsi, l’Phone est un concentré de mondialisation à lui tout seul, où la Chine ne joue qu’un rôle mineur dans la chaîne de valeur. Dans une étude de 2010 décomposant le coût d’un iPhone, des chercheurs avaient évalué la « création de valeur » de la Chine à moins de 4 %, loin derrière les 35 % de produits japonais, 20 % de produits allemands, 15 % de produits coréens et 6 % de produits américains ! Ainsi, du point de vue de la valeur ajoutée, lorsqu’un iPhone est expédié de Chine vers les Etats-Unis, ce sont la Corée, Taiwan, le Japon, la Chine qui exportent vers les Etats-Unis. Et, si Apple réalise des marges importantes sur les ventes d’iPad et d’iPhone et capte ainsi une large majorité de la valeur ajoutée, d’autres entreprises internationales sont ravies de profiter du succès des produits de la firme.

Par ailleurs, les déficits commerciaux ne se traduisent pas toujours par des destructions d’emplois et une moindre croissance. Une hausse des importations ne peut s’expliquer que par deux choses : soit une hausse du revenu domestique, qui accroît la demande domestique notamment vers des produits non fabriqués localement, soit une baisse des prix des produits étrangers relativement aux produits domestiques. Dans ce cas, la hausse des importations peut se faire au détriment des ventes domestiques, auquel cas la croissance ralentit et les destructions d’emplois s’accélèrent.

En outre, le commerce extérieur n’explique pas l’essentiel de la désindustrialisation. Beaucoup présentent la désindustrialisation des pays développés comme la conséquence de la mondialisation. Ils justifient ainsi la nécessité d’accroître la compétitivité. Ceci est toutefois à nuancer. Le commerce extérieur a peut-être contribué à détruire des emplois dans l’industrie, mais ce n’est pas le principal coupable. Les gains de productivité dans l’industrie américaine ont suscité un supplément de pouvoir d’achat, mais celui-ci n’a pas (seulement) été dépensé dans l’achat de biens manufacturés, il s’est reporté vers d’autres secteurs, en premier lieu les services. L’industrie a ainsi connu ces dernières décennies ce que l’agriculture a connaît depuis longtemps : une dépopulation d’agriculteurs car la demande n’a pas continué de progresser au même rythme que la productivité. La désindustrialisation ne doit pas être perçue comme une pathologie mais comme la manifestation naturelle du développement économique. A mesure que les résidents d’un pays voient leur revenu augmenter, ils consacrent une part croissante de leur revenu à la consommation de services. Il est alors normal qu’une partie croissante des emplois se situe dans le tertiaire.

Enfin, les soldes commerciaux bilatéraux n’ont pas à être équilibrés. L’administration Trump a pu qualifier de déloyaux certains déficits bilatéraux des Etats-Unis vis-à-vis de pays spécifiques (Mexique). Or, la préférence pour des échanges bilatéraux équilibrés dénote une étrange vision de l’économie, c’est-à-dire celle d’une économie de troc, où prévaut la double coïncidence des besoins, plutôt qu’une économie monétaire. Si les pays échangent entre eux, c’est précisément parce qu’ils ne produisent pas la même chose. Par conséquent, il est logique qu’un pays exporte certains biens davantage à certains pays plutôt qu’à d’autres, tout comme il est logique qu’il n’importe pas autant de certains pays plutôt que d’autres.

Enfin, quelle peut être la force des consommateurs ? Pourquoi les consommateurs occidentaux continuent-ils à se tirer des balles dans le pied en achetant des produits pas chers et bas de gamme d’un point de vue de normes de sécurité ou d’éthique ? Y a-t-il eu des évolutions de comportements sur ce front et depuis que dans les années 80, on se soit inquiété du Japon et de ses produits ? Quels sont le genre d’arguments qui marchent ou pas ?

Rémi Bourgeot : On constate dans de nombreux pays une prise de conscience au sujet du lieu de production des biens de consommation. Cette tendance est intéressante. La distinction sous-jacente était d’ailleurs déjà très présente dans les grands pays exportateurs comme l’Allemagne et le Japon. La dimension écologique est évidemment un facteur de poids qui s’ajoute à ces considérations, du fait du coût environnemental du transport de marchandises et des moindres critères entourant la production dans un certain nombre de pays à bas coûts salariaux. On voit émerger ainsi une réflexion sur la cohérence des systèmes économiques en ce qui concerne la production, la consommation et la conception. Cette prise de conscience est importante. La relégation de catégories croissantes de travailleurs, sur des critères d’abord d’éducation puis désormais de génération (trop jeune ou trop vieux), a néanmoins créé un cercle vicieux, autant en ce qui concerne la consommation que la gestion des compétences. La compression du pouvoir d’achat, d’autant plus dans un contexte de bulle immobilière, neutralise cette bonne volonté d’une partie des consommateurs et focalise l’acte d’achat sur les produits low cost, ou en tout cas se traduit par une pression très forte sur les prix. C’est le paradoxe d’un système qui mêle envolée des prix sur un certain nombre de biens, comme l’immobilier et ce qui en dépend, et pressure de façon extraordinaire les prix à la consommation, lorsque les mesures monétaires qui portent à bout de bras l’inflation et la croissance se traduisent par une envolée du prix de certains actifs refuges.

Michel Ruimy : La théorie économique montre que le consommateur achète, notamment, en fonction de son revenu et des prix de marché des différents biens. Autrement dit, l’un des paramètres auxquels il est sensible est le prix du bien désiré.

Or, il faut bien saisir que la mondialisation économique a conduit à une désinflation salariale dans les pays développés en raison de la concurrence des tarifs salariaux pratiqués dans les pays du Sud-Est asiatique. Cette situation a conduit au pincement du pouvoir d’achat des ménages des pays occidentaux. Dès lors, ne pouvant espérer une augmentation de salaire du fait de la vive concurrence sur les marchés, les consommateurs plébiscitent les produits peu chers qui ont été fabriqués, de manière caricaturale, par une entreprise chinoise.

Dans ce contexte, les marchandises fabriquées par les pays asiatiques sont attractives du fait de la modicité de leur prix. Elles répondent aux besoins de nombreux ménages, notamment les « moins fortunés », qui n’ont d’autres choix. Dans ce contexte, pour pouvoir donner plus de pouvoir d’achat, les pouvoirs publics accroissent la concurrence sur les marchés afin que d’induire une baisse des prix des biens vendus. Finalement, de manière générale, le consommateur n’a pas d’autre choix que de consommer « étranger ».

Les manifestations des « Gilets jaunes » revendiquent notamment un « coup de pouce » sur leur pouvoir d’achat. Les « largesses » du président de la République ont montré qu’il avait satisfait, en partie, leurs revendications. Les consommateurs français sont de plus en plus sensibles au contenu de leur porte-monnaie. Le gouvernement, et les entreprises, ne devraient pas l’oublier.

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après

JUSQU’OÙ IRA LA GUERRE COMMERCIALE ENTRE LES ÉTATS-UNIS ET LA CHINE ?

JUSQU’OÙ IRA LA GUERRE COMMERCIALE ENTRE LES ÉTATS-UNIS ET LA CHINE ?

AUTEUR CHARLES GAVE | PUBLIÉ PAR RICHARD DÉTENTE | 3 JUIN 2019 | ARTICLES675 

Dans cet entretien avec Charles Gave, nous faisons un résumé de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine. Quels en sont les causes, conséquences et enjeux géostratégiques ? Jusqu’où ira l’escalade entre Donald Trump et Xi Jinping ?

 

La reproduction, intégrale ou partielle, est autorisée dès lors qu’elle est accompagnée d’un lien vers la source originale.


RICHARD DÉTENTE VIDÉOS DE VULGARISATION ÉCONOMIQUE ET FINANCIÈRE

https://or.fr/actualites/jusquou-ira-guerre-commerciale-entre-etats-unis-chine-1551

Le FMI met les USA en garde contre les risques commerciaux et financiers

Finance et marchés

Le FMI met les USA en garde contre les risques commerciaux et financiers

LE FMI MET LES USA EN GARDE CONTRE LES RISQUES COMMERCIAUX ET FINANCIERS

Le Fonds monétaire international (FMI) a prévenu les Etats-Unis qu’une aggravation des différends commerciaux ou un retournement brutal des marchés financiers présenteraient des risques importants pour leur économie. /Photo prise le 8 avril 2019/REUTERS/Yuri Gripas YURI GRIPAS

WASHINGTON (Reuters) – Le Fonds monétaire international (FMI) a prévenu les Etats-Unis qu’une aggravation des différends commerciaux ou un retournement brutal des marchés financiers présenteraient des risques importants pour leur économie

Dans un rapport publié jeudi, le FMI estime que les Etats-Unis pourraient réaliser 2,6% de croissance cette année, alors qu’il ne projetait que 2,3% en avril.

Le Fonds conseille malgré tout à la Réserve fédérale de s’abstenir de relever à nouveau les taux d’intérêt car une telle décision freinerait la croissance.

« Une aggravation des différends commerciaux en cours ou le retournement brutal d’un marché financier encore récemment exubérant représentent des risques tangibles pour l’économie américaine », écrit le FMI.

Ce dernier se montre critique vis-à-vis de la méthode suivie par les Etats-Unis, à coups de droits de douane, pour rééquilibrer les relations commerciales internationales et il estime qu’il est tout particulièrement important de résoudre le différend commercial avec la Chine car il représente une menace sérieuse pour l’économie mondiale.

Le FMI juge en outre que le système financier américain est de plus en plus vulnérable à un éventuel durcissement des conditions de financement, observant que l’endettement des entreprises n’a jamais été aussi élevé et que les normes de crédit se sont relâchées.

« Un retournement brutal de cet environnement accommodant, agissant en interaction avec les passifs des entreprises, pourrait provoquer un tassement significatif de l’activité, de l’investissement et de la création d’emplois », dit encore le Fonds.

« Le système financier paraît sain mais les risques à moyen terme pour la stabilité financière sont en hausse », poursuit le FMI, qui ne manque pas de reprocher aux régulateurs américains de ne pas faire grand chose pour parer à ces risques et d’au lieu de cela d’assouplir les contraintes réglementaires.

(Jason Lange, Wilfrid Exbrayat pour le service français, édité par Juliette Rouillon)

https://www.challenges.fr/finance-et-marche/le-fmi-met-les-usa-en-garde-contre-les-risques-commerciaux-et-financiers_657292

Huawei : la guerre technologique est déclarée

Huawei ne devrait pas être le seul perdant du bras de fer engagé par les Etats-Unis.
PHOTO : © ZUMA Press/ZUMA/REA
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COMMERCE

Huawei : la guerre technologique est déclarée

En privant le le géant chinois des télécoms Huawei d’accès à leur marché, les Etats-Unis franchissent un cap dans leur affrontement commercial avec la Chine. Un épisode qui révèle également combien le secteur des télécoms dépend technologiquement d’un très petit nombre d’acteurs.

Les Etats-Unis ont sorti l’artillerie lourde. En annonçant l’inscription de l’entreprise chinoise Huawei sur la liste des sociétés avec lesquelles il est interdit de commercer, le gouvernement américain a franchi un cap dans la guerre technologique qui l’oppose avec la Chine. Aussitôt cette décision prise, toute une série d’entreprises américaines ont déclaré arrêter de fournir leurs services à Huawei. Ces décisions privent donc la société chinoise de nombreux services sur lesquels reposent ses produits, et en premier lieu ceux fournis par Google avec le système d’exploitation pour mobile Android. Cette décision n’impacte donc pas uniquement la société chinoise, mais aussi l’ensemble des utilisateurs de produits Huawei de par le monde. Et montre à que le secteur des télécommunications est technologiquement dépendant d’un très petit nombre d’acteurs, parmi lesquels Google… Et Huawei elle-même. Décryptage en cinq points.

1/ Pourquoi tant de tensions autour de Huawei ?

Huawei est essentiellement connue du grand public pour ses smartphones, marché dont elle occupe la deuxième place mondiale, derrière Samsung mais devant Apple. Mais l’entreprise est surtout un équipementier de télécoms : elle fournit les opérateurs téléphoniques (Orange, SFR, etc.) en routeurs et antennes relais. C’est même le leader mondial de ce secteur.

Or, dans le développement du réseau mobile cinquième génération, appelé plus communément la 5G, Huawei est également très bien positionnée. Les standards de cette technologie, qui doit être déployée dans les prochaines années, ne sont pas encore parfaitement définis, mais celle-ci constitue bien plus qu’une amélioration des standards antérieurs. En s’appuyant sur des bandes de fréquences bien plus élevées, elle pourra transmettre davantage de données et plus rapidement. Ses promoteurs avancent un débit multiplié par dix et un délai de transmission réduit d’autant. Sur cette technologie devrait se développer tout un tas d’usages nouveaux : la réalité virtuelle, les voitures autonomes, les objets connectés et, peut-être, l’industrie du futur.

Evidemment, l’acteur qui fournira le matériel sur lequel reposera la 5G aura un rôle stratégique majeur. Ce d’autant qu’on suspecte les équipementiers qui vont produire en série les antennes relais d’y ajouter des « portes dérobées » (backdoors). Celles-ci permettent de récupérer des informations et des données qui transitent par ces équipements.

Ce risque de cyberespionnage n’est cependant pas le seul qui explique les tensions. Un équipementier occupant une position dominante sur un réseau a aussi une capacité d’intervention sur ce dernier pour éventuellement l’interrompre à un moment donné et nuire à sa stabilité. C’est bien pour cela, alors que les opérateurs sont en train de faire leur choix entre les différents équipementiers pour leur futur réseau 5G, que ce sujet s’invite au cœur des tensions internationales et géopolitiques.

Reste qu’étant donné l’avance qu’avait prise Huawei, se passer d’elle pourrait ralentir le déploiement de la 5G de deux ans et coûter très cher, a estimé l’opérateur Deutsch Telekom.

2/ Que craignent les Etats-Unis ?

Washington accuse Huawei de cyberespionnage et de collaboration avec les autorités chinoises. S’ils n’ont pas de réelles preuves, les Etat-Unis s’appuient sur différentes enquêtes internationales suspectant l’entreprise d’espionnage. Surtout, ils mettent en avant la législation chinoise, qui oblige les entreprises nationales à collaborer avec les autorités.

La loi sur la cybersécurité de 2017 stipule en effet que « les entreprises de réseau doivent fournir un support et une assistance aux autorités publiques, c’est-à-dire à la police », explique Séverine Arsène, chercheuse associée au Médialab de Sciences Po. « La loi chinoise sur le terrorisme indique également que les activités de télécoms doivent contribuer à la collecte d’informations », ajoute cette sinologue. Les autorités ont en outre un accès privilégié aux données stockées sur le territoire chinois, ce qui est évidemment le cas d’une grande partie de celles gérées par Huawei.

Plus globalement, c’est bien l’absence de réel Etat de droit chinois qui pose problème. « La Chine est un Etat qui définit de manière large les termes dans ses dispositions réglementaires, si bien qu’il est difficile de statuer sur les accusations d’espionnage, précise Séverine Arsène, mais la formulation de la loi laisse supposer que la police peut avoir accès à certaines données. »

La stratégie américaine est cependant à mettre en perspective avec le fait que, dans le secteur stratégique de la 5G, elle a laissé un acteur étranger prendre les devants. « La guerre commerciale et technologique que livrent les Etats-Unis peut aussi être vue comme une volonté de ralentir Huawei pour tenter de rattraper leur retard », expliquait en janvier Michel Nakhla, professeur d’économie et de gestion à l’école Mines ParisTech.

3/ Comment réagit l’Europe ?

Les Etats-Unis ont fortement incité leurs alliés à l’imiter et à bannir l’entreprise chinoise de leurs marchés. Les réactions européennes ont cependant été très variées. La France s’est dotée le mois dernier d’une loi, ne visant pas spécifiquement Huawei, mais permettant d’exclure n’importe quel équipementier sur décision des services du gouvernement. L’entreprise est pour l’instant autorisée à répondre aux appels d’offres des opérateurs allemands.

Selon des fuites dans la presse, le Royaume-Uni s’apprêterait, lui, à autoriser Huawei, tant qu’il ne fournit pas d’équipement pour le centre du réseau, comme les grandes villes où circulent des grandes quantités de données sensibles. Cette décision, qui n’a pas encore été officialisée, surprend de la part de l’allié historique des Américains. Plusieurs ministres britanniques ont d’ailleurs fait part de leurs réserves quant à l’autorisation du géant des télécoms chinois.

Le Royaume-Uni est cependant dans une position délicate, car le pays est engagé avec le géant chinois depuis longtemps. Le groupe y est présent depuis 2001 et emploie aujourd’hui plus de 1 500 personnes. Il a même promis un investissement de plus de 3 milliards de livres l’année dernière. Plus globalement, l’île est la première destination des investissements chinois en Europe. Et vu les difficultés commerciales qui s’annoncent avec le Brexit, il serait particulièrement inopportun pour les sujets de sa Majesté de se fâcher avec un tel partenaire…

Huawei, de son côté, multiplie naturellement les efforts pour amadouer les Européens. Il a ouvert ces dernières semaines son deuxième centre de cybersécurité à Bruxelles, en plus de celui de Londres.

4/ Quel impact pour Huawei ?

Washington a placé la firme chinoise sur sa liste d’entreprises à risque, rendant obligatoire l’autorisation des autorités pour commercer avec lui. Mais les charges retenues contre Huawei sont telles qu’il s’agit bien, en réalité, d’un bannissement commercial. L’entreprise dispose cependant d’un délai de quatre-vingt-dix jours pour arrêter progressivement toutes ses activités avec les acteurs américains. Le gouvernement américain pourrait également profiter de ce sursis de trois mois pour changer éventuellement d’avis, s’il juge les conséquences trop importantes dans sa guerre commerciale avec la Chine.

En attendant, voilà Huawei privé des logiciels de Microsoft et, donc, de Google. Au-delà du système d’exploitation Android, ce sont aussi des applications aussi répandues que Gmail (messagerie), YouTube (vidéo), GoogleSearch (moteur de recherche), Maps (cartographie) ou Google Play Store auxquelles le géant chinois n’aura plus accès.

Un véritable handicap pour le marché international, car il est évidemment très difficile de vendre des smartphones sans certaines de ces applications. Même la Commission européenne estime que le magasin d’application Google Play Store est une « application indispensable » au vu de sa position dominante. Pour les consommateurs ayant déjà un smartphone Huawei, les logiciels ne seront pas supprimés, mais toutes les mises à jour ne seront pas accessibles. L’accès aux dernières versions des applications risque donc d’être difficile.

Pour le marché chinois, cela n’aura pas de trop lourdes conséquences, car des acteurs nationaux ont développé certains services similaires. En résumé, les Chinois ont leur propre Google, auquel manque toutefois la pièce centrale : le système d’exploitation. Android étant développé en « open source », il pourrait être copié pour proposer un service similaire. Mais le service de Google n’est transparent qu’en son centre, et pas sur l’ensemble des services et de son univers nécessaire au développement d’un système d’exploitation, que ce soit le magasin d’application ou les API (interface de programmation d’applications).

La dépendance chinoise ne concerne pas uniquement la partie logicielle (« software ») mais aussi la partie équipement avec la fourniture (« hardware ») de produits indispensables comme les semi-conducteurs qu’assuraient les Américains Intel, Broadcom et Qualcomm. « Malgré ses efforts, la Chine n’a pas encore de constructeurs de puces et de semi-conducteurs chinois sous droit intellectuel chinois », résume Séverine Arsène.

5/ Un marché sous dépendance ?

Huawei ne devrait pas être le seul perdant du bras de fer engagé par les Etats-Unis. Car s’il voit des fournisseurs stratégiques se désolidariser de lui, ces derniers perdent également un client important. Ces acteurs, en petit nombre, sont cependant quasi exclusivement localisés dans deux pays et juridictions : les Etats-Unis et la Chine. Si bien que le reste du monde est globalement dépendant d’acteurs eux-mêmes interdépendants, appartenant aux deux premières puissances commerciales mondiales, dont les relations ne cessent de se tendre !

Malgré un impact réel des décisions américaines, la Chine peut se passer des géants numériques américains, puisqu’elle a des équivalents nationaux. Mais si une telle décision venait à toucher l’Europe, le résultat serait tout autre. Ceci laisse donc imaginer les conséquences dans nos sociétés d’une privation de services aussi stratégique que Google, Microsoft, Amazon, Intel, etc.

Comme le rappelle Benoît Thieulin, ancien président du Conseil national du numérique : la domination américaine sur l’Europe « se fait à tous les niveaux de la puissance numérique : les moteurs de recherche, les réseaux sociaux, le commerce en ligne, les infrastructures technologiques, l’intelligence artificielle (IA)… ». Voilà un beau sujet de réflexion pour le Parlement européen qui sera élu ce dimanche…