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Ce qu’il faut savoir sur la manifestation à l’appel des nationalistes en Corse

Ce qu’il faut savoir sur la manifestation à l’appel des nationalistes en Corse

Des milliers de personnes sont attendues, samedi 3 février, à Ajaccio, pour appeler le gouvernement à négocier, quelques jours avant la venue d’Emmanuel Macron.

Le président autonomiste du conseil exécutif de Corse, Gilles Simeoni (à gauche) et le président nationaliste de l\'Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni, le 22 janvier 2018 à Paris.
Le président autonomiste du conseil exécutif de Corse, Gilles Simeoni (à gauche) et le président nationaliste de l’Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni, le 22 janvier 2018 à Paris. (JACQUES DEMARTHON / AFP)
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Robin PrudentFrance Télévisions

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Rugby : quel entraîneur se cache derrière la moustache de Jacques Brunel ?

« Demucrazia è rispettu pè u populu Corsu. » Le slogan, qui signifie « Démocratie et respect pour le peuple corse », va résonner dans les rues d’Ajaccio, samedi 3 février. Une grande « manifestation populaire » est organisée à l’appel des dirigeants nationalistes de l’île, Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni. Franceinfo vous résume les enjeux de ce rassemblement, trois jours avant la visite d’Emmanuel Macron sur l’île.

1Qui appelle à la manifestation en Corse ?

A l’origine de cette manifestation, on retrouve les deux hommes forts de l’île : le président autonomiste du conseil exécutif de Corse, Gilles Simeoni, et le président nationaliste de l’Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni. Les deux alliés ont été portés une nouvelle fois au pouvoir en décembre 2017, lors des élections territoriales. Ils espèrent mobiliser à nouveau les 65 000 électeurs de leur mouvement « Pè a Corsica » (« Pour la Corse »), qui regroupe indépendantistes et autonomistes.

Depuis cet appel à la manifestation, plusieurs forces politiques et syndicales ont appelé au rassemblement. C’est désormais un collectif réunissant syndicats, associations et différents mouvements nationalistes qui pilote la manifestation.

A l’inverse, d’autres responsables politiques de l’île ont décliné la proposition. Parmi eux : Valérie Bozzi, présidente du groupe de droite associé au parti Les Républicains à l’Assemblée de Corse, Jean-Martin Mondoloni, le chef de file de la « droite régionaliste », ou encore le maire de Bonifacio (Corse-du-Sud) et élu d’opposition La République en marche, Jean-Charles Orsucci, relève Le Monde.

2Quel est l’objectif de ce rassemblement ?

Les nationalistes corses ne veulent pas lâcher les négociations. La manifestation vise « à convaincre le président, à travers une mobilisation populaire et pacifique, d’ouvrir un dialogue », a affirmé le président autonomiste du conseil exécutif, Gilles Simeoni.

La liste des revendications nationalistes est connue : co-officialité de la langue corse, rapprochement et amnistie des prisonniers, statut de résident et inscription de la Corse dans la Constitution. Les deux dirigeants nationalistes les ont d’ailleurs présentées la semaine dernière à Paris au Premier ministre Edouard Philippe et au président du Sénat Gérard Larcher.

« On n’est pas dans une logique de bras de fer. Mais lors de nos rencontres avec le Premier ministre, avec Gérard Collomb, Jacqueline Gourault et le président du Sénat Gérard Larcher, nous avons eu des fins de non-recevoir sur la plupart des dossiers présentés, a expliqué Gilles Simeoni aux « 4 Vérités », sur France 2, vendredi. Nous ne voulons pas nous retrouver dans une situation de blocage et de crise politique. »

3Comment la date a-t-elle été choisie ?

Le samedi 3 février n’a pas été décidé au hasard. Après plusieurs semaines de négociations sans avancées, selon les nationalistes, ils ont décidé de mettre la pression sur l’Etat français à quelques jours de la visite d’Emmanuel Macron sur l’île.

Mardi 6 février, le président de la République doit se rendre en Corse avec trois membres du gouvernement – Gérard Collomb, Jacqueline Gourault et Marlène Schiappa, originaire de l’île. Une visite de deux jours, organisée à l’occasion du vingtième anniversaire de l’assassinat du préfet Erignac.

Mais les défis politiques de l’île devraient bien être au menu de ce déplacement. Un « déjeuner républicain » est prévu mercredi à la préfecture de Haute-Corse, à Bastia. A cinq jours du déplacement, la présence de l’exécutif corse était encore « en cours de calage » selon l’Elysée, contacté par 20 Minutes. La manifestation de ce samedi devrait ainsi être cruciale dans les négociations à venir.

4Quelle est la position du gouvernement ?

Le gouvernement tâtonne sur le dossier corse. Après les réunions avec les responsables nationalistes de l’île, Matignon avait semblé surpris par la déception des élus nationalistes. « Il y a eu avec le Premier ministre un dialogue constructif : à l’issue de cet échange, chacun a d’ailleurs convenu que nous entrions dans une nouvelle phase politique », avait-on fait valoir dans l’entourage d’Edouard Philippe. Les élus corses n’ont pas eu, semble-t-il, la même vision des choses.

Matignon a « pris acte » de l’appel à manifester qui avait suivi ces rencontres, tout en souhaitant que le « dialogue initié » entre le gouvernement et l’exécutif local corse se « poursuive ». Mais c’est la parole du chef de l’Etat qui est très attendue dans les jours à venir. En avril 2017, Emmanuel Macron avait laissé entrevoir un espoir pour les nationalistes. « S’il apparaît que le cadre actuel ne permet pas à la Corse de développer ses potentialités, alors nous pourrons envisager d’aller plus loin et de réviser la Constitution », expliquait-il à l’époque, rappelle 20 Minutes.

5Comment s’organise la manifestation ?

Les dirigeants nationalistes veulent tout faire pour éviter un flop de la manifestation. Gilles Simeoni a ainsi souligné « l’importance qu’elle soit une réussite et qu’elle se passe bien, d’éviter tout débordement qui pourrait donner des prétextes à celles et ceux qui ne veulent pas d’une logique de déblocage ». Un service d’ordre a été spécialement mis en place et confié notamment au Syndicat des travailleurs corses.

Les nationalistes ont aussi activé leurs réseaux pour tenter de mobiliser largement. Sur Twitter, les soutiens s’organisent autour du hastag #Demucrazia (« Démocratie »). Les entreprises de transports « amies » ont été sollicitées pour l’événement, observe Le Monde, et les appels au covoiturage se multiplient. De quoi mobiliser largement ? Pas si sûr. « Nous sommes conscients que nous ne pourrons pas faire descendre des dizaines de milliers de personnes dans la rue », souffle un membre de l’état-major de Corsica Libera, le principal mouvement indépendantiste, au Monde.

Les chemins de fer corse (CFC), une société publique financée par la Collectivité, ont aussi annoncé des trains supplémentaires et « une réduction de 50% sur tous les trains Grandes Lignes » samedi, à l’occasion de la manifestation ajaccienne. Une initiative commerciale et non politique selon la société, qui a irrité au plus haut point nombre d’internautes et l’opposition politique insulaire.

https://www.francetvinfo.fr/france/corse/cinq-questions-sur-la-manifestation-a-l-appel-des-nationalistes-en-corse_2592286.html#xtor=EPR-51-[corse-ce-qu-il-faut-savoir-sur-la-manifestation-populaire-a-l-appel-des-nationalistes-prevue-cet-apres-midi_2592452]-20180203-[titre]

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Johnny, la Corse et la France périphérique – Le Figaro interroge Christophe Guilluy

Johnny, la Corse et la France périphérique – Le Figaro interroge Christophe Guilluy

Johnny, la Corse et la France périphérique – Le Figaro interroge Christophe Guilluy

Christophe Guilluy, géographe, auteur notamment de Fractures françaises et de La France périphérique, répond au journal Le Figaro. ♦ FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Victoire des nationalistes en Corse, référendum controversé en Catalogne, élection de Donald Trump, Brexit, phénomène Johnny : pour le géographe, tous ces événements témoignent des fractures qui traversent les sociétés modernes.


Le Figaro : Comment analysez-vous la victoire des nationalistes en Corse ?Christophe Guilluy : La Corse est un territoire assez emblématique de la France périphérique. Son organisation économique est caractéristique de cette France-là. Il n’y a pas de grande métropole mondialisée sur l’île, mais uniquement des villes moyennes ou petites et des zones rurales. Le dynamisme économique est donc très faible, mis à part dans le tourisme ou le BTP, qui sont des industries dépendantes de l’extérieur. Cela se traduit par une importante insécurité sociale : précarité, taux de pauvreté gigantesque, chômage des jeunes, surreprésentation des retraités modestes. L’insécurité culturelle est également très forte. Avant de tomber dans le préjugé qui voudrait que « les Corses soient racistes », il convient de dire qu’il s’agit d’une des régions (avec la PACA et après l’Ile-de-France) où le taux de population immigrée est le plus élevé. Il ne faut pas l’oublier.

La sensibilité des Corses à la question identitaire est liée à leur histoire et leur culture, mais aussi à des fondamentaux démographiques. D’un côté, un hiver démographique, c’est-à-dire un taux de natalité des autochtones très bas, et, de l’autre, une poussée de l’immigration notamment maghrébine depuis trente ans conjuguée à une natalité plus forte des nouveaux arrivants. Cette instabilité démographique est le principal générateur de l’insécurité culturelle sur l’île. La question qui obsède les Corses aujourd’hui est la question qui hante toute la France périphérique et toutes les classes moyennes et populaires occidentales au XXIe siècle : « Vais-je devenir minoritaire dans mon île, mon village, mon quartier ? » C’est à la lumière de cette angoisse existentielle qu’il faut comprendre l’affaire du burkini sur la plage de Sisco, en juillet 2016, ou encore les tensions dans le quartier des Jardins de l’Empereur, à Ajaccio, en décembre 2015. C’est aussi à l’aune de cette interrogation qu’il faut évaluer le vote « populiste » lors de la présidentielle ou nationaliste aujourd’hui. En Corse, il y a encore une culture très forte et des solidarités profondes. À travers ce vote, les Corses disent : « Nous allons préserver ce que nous sommes. »

Il faut ajouter à cela l’achat par les continentaux de résidences secondaires qui participe de l’insécurité économique en faisant augmenter les prix de l’immobilier. Cette question se pose dans de nombreuses zones touristiques en France : littoral atlantique ou méditerranéen, Bretagne, beaux villages du Sud-Est et même dans les DOM-TOM. En Martinique aussi, les jeunes locaux ont de plus en plus de difficultés à se loger à cause de l’arrivée des métropolitains. La question du « jeune prolo » qui ne peut plus vivre là où il est né est fondamentale. Tous les jeunes prolos qui sont nés hier dans les grandes métropoles ont dû se délocaliser. Ils sont les pots cassés du rouleau compresseur de la mondialisation. La violence du marché de l’immobilier est toujours traitée par le petit bout de la lorgnette comme une question comptable. C’est aussi une question existentielle ! En Corse, elle est exacerbée par le contexte insulaire. Cela explique que, lorsqu’ils proposent la corsisation des emplois, les nationalistes font carton plein chez les jeunes. C’est leur préférence nationale à eux.

Qu’est-ce qui prime dans le ressort du vote  : l’insécurité sociale ou l’insécurité culturelle ?

La condition de ce vote, comme de tous les votes populistes, est la réunion de l’insécurité sociale et culturelle. Les électeurs de Fillon, qui se sont majoritairement reportés sur Macron au second tour, étaient sensibles à la question de l’insécurité culturelle, mais étaient épargnés par l’insécurité sociale. À l’inverse, les électeurs de Mélenchon étaient sensibles à la question sociale, mais pas touchés par l’insécurité culturelle. C’est pourquoi le débat sur la ligne que doit tenir le FN, sociale ou identitaire, est stérile. De même, à droite, sur la ligne dite Buisson. L’insécurité culturelle de la bourgeoisie de droite, bien que très forte sur la question de l’islam et de l’immigration, ne débouchera jamais sur un vote « populiste » car cette bourgeoisie estime que sa meilleure protection reste son capital social et patrimonial et ne prendra pas le risque de l’entamer dans une aventure incertaine. Le ressort du vote populiste est double et mêlé. Il est à la fois social et identitaire. De ce point de vue, la Corse est un laboratoire. L’offre politique des nationalistes est pertinente car elle n’est pas seulement identitaire. Elle prend en compte la condition des plus modestes et leur propose des solutions pour rester au pays et y vivre. Au-delà de l’effacement du clivage droite/gauche et d’un rejet du clanisme historique, leur force vient du fait qu’ils représentent une élite et qu’ils prennent en charge cette double insécurité. Cette offre politique n’a jamais existé sur le continent car le FN n’a pas intégré une fraction de l’élite. C’est même tout le contraire. Ce parti n’est jamais parvenu à faire le lien entre l’électorat populaire et le monde intellectuel, médiatique ou économique. Une société, c’est une élite et un peuple, un monde d’en bas et un monde d’en haut, qui prend en charge le bien commun. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le vote nationaliste et/ou populiste arrive à un moment où la classe politique traditionnelle a déserté, aussi bien en Corse que sur le continent.

L’erreur de la plupart des observateurs est de présenter Trump comme un outsider. Ce n’est pas vrai. S’il a pu gagner, c’est justement parce qu’il vient de l’élite. C’est un membre de la haute bourgeoisie new-yorkaise. Il fait partie du monde économique, médiatique et culturel depuis toujours, et il avait un pied dans le monde politique depuis des années. Il a gagné car il faisait le lien entre l’Amérique d’en haut et l’Amérique périphérique.

Pour sortir de la crise, les sociétés occidentales auront besoin d’élites économiques et politiques qui voudront prendre en charge la double insécurité de ce qu’était hier la classe moyenne. C’est ce qui s’est passé en Angleterre après le Brexit, ce qui s’est passé aux Etats-Unis avec Trump, ce qui se passe en Corse avec les nationalistes. Il y a aujourd’hui, partout dans le monde occidental, un problème de représentation politique. Les électeurs se servent des indépendantismes, comme de Trump ou du Brexit, pour dire autre chose. En Corse, le vote nationaliste ne dit pas l’envie d’être indépendant par rapport à la France. C’est une lecture beaucoup trop simpliste. Si, demain, il y a un référendum, les nationalistes le perdront nettement. D’ailleurs, c’est simple, ils ne le demandent pas.

Le cas de la Corse est-il comparable à celui de la Catalogne ?

Le point commun, c’est l’usure des vieux partis, un système représentatif qui ne l’est plus et l’implosion du clivage droite/gauche. Pour le reste, la Catalogne, c’est l’exact inverse de la Corse. Il ne s’agit pas de prendre en charge le bien commun d’une population fragilisée socialement, mais de renforcer des positions de classes et territoriales dans la mondialisation. La Catalogne n’est pas l’Espagne périphérique, mais tout au contraire une région métropole. Barcelone représente ainsi plus de la moitié de la région catalane. C’est une grande métropole qui absorbe l’essentiel de l’emploi, de l’économie et des richesses. Le vote indépendantiste est cette fois le résultat de la gentrification de toute la région. Les plus modestes sont peu à peu évincés d’un territoire qui s’organise autour d’une société totalement en prise avec les fondamentaux de la bourgeoisie mondialisée. Ce qui porte le nationalisme catalan, c’est l’idéologie libérale libertaire métropolitaine, avec son corollaire : le gauchisme culturel et l’« antifascisme » d’opérette. Dans la rhétorique nationaliste, Madrid est ainsi présentée comme une « capitale franquiste » tandis que Barcelone incarnerait l’« ouverture aux autres ». La jeunesse, moteur du nationalisme catalan, s’identifie à la gauche radicale. Le paradoxe, c’est que nous assistons en réalité à une sécession des riches, qui ont choisi de s’affranchir totalement des solidarités nationales, notamment envers les régions pauvres. C’est la « révolte des élites » de Christopher Lasch appliquée aux territoires. L’indépendance nationale est un prétexte à l’indépendance fiscale. L’indépendantisme, un faux nez pour renforcer une position économique dominante. Dans Le Crépuscule de la France d’en haut (*), j’ironisais sur les Rougon-Macquart déguisés en hipsters. Là, on pourrait parler de Rougon-Macquart déguisés en « natios ». Derrière les nationalistes, il y a les lib-lib.

Le clivage nation/ville monde est-il celui de demain ?

L’exemple de la Catalogne préfigure peut-être, en effet, un futur pas si lointain où le processus de métropolisation conduira à l’avènement de cités-Etats. En face, les défenseurs de la nation apparaîtront comme les défenseurs du bien commun. Aujourd’hui, la seule critique des hyperriches est une posture trop facile qui permet de ne pas voir ce que nous sommes devenus, nous : les intellectuels, les politiques, les journalistes, les acteurs économiques, et on pourrait y ajouter les cadres supérieurs. Nous avons abandonné le bien commun au profit de nos intérêts particuliers. Hormis quelques individus isolés, je ne vois pas quelle fraction du monde d’en haut au sens large aspire aujourd’hui à défendre l’intérêt général.

Macron a souvent été présenté comme la quintessence de la France d’en haut. Peut-il, malgré tout, s’adresser à celle d’en bas ?

Il est trop tôt pour le dire. Je ne suis pas dans le cerveau de Macron. Cela nécessiterait une profonde révolution intellectuelle de sa part. Notons simplement que, depuis son élection, il a su se montrer suffisamment transgressif pour ne pas tenir exactement les discours qu’on attendait de lui. Le point le plus intéressant, c’est qu’il s’est dégagé du clivage droite/gauche. La comparaison avec Trump n’est ainsi pas absurde. Tous les deux ont l’avantage d’être désinhibés. Mais il faut aussi tenir à l’esprit que, dans un monde globalisé dominé par la finance et les multinationales, le pouvoir du politique reste très limité. Je crois davantage aux petites révolutions culturelles qu’au grand soir. Trump va nous montrer que le grand retournement ne peut pas se produire du jour au lendemain mais peut se faire par petites touches, par transgressions successives. Trump a amené l’idée de contestation du libre-échange et mis sur la table la question du protectionnisme. Cela n’aura pas d’effets à court terme. Ce n’est pas grave car cela annonce peut-être une mutation à long terme, un changement de paradigme. La question est maintenant de savoir qui viendra après Trump. La disparition de la classe moyenne occidentale, c’est-à-dire de la société elle-même, est l’enjeu fondamental du XXIe siècle, le défi auquel devront répondre ses successeurs.

Que révèle le phénomène Johnny ?

On peut cependant rappeler le mépris de classe qui a entouré le personnage de Johnny, notamment via « Les Guignols de l’info ». Il ne faut pas oublier que ce chanteur, icône absolue de la culture populaire, a été dénigré pendant des décennies par l’intelligentsia, qui voyait en lui une espèce d’abruti, chantant pour des « déplorables », pour reprendre la formule de Hillary Clinton. L’engouement pour Johnny rappelle l’enthousiasme des bobos et de Canal+ pour le ballon rond au moment de la Coupe du monde 1998. Le foot est soudainement devenu hype. Jusque-là, il était vu par eux comme un sport d’ « ouvriers buveurs de bière ». On retrouve le même phénomène aux États-Unis avec le dénigrement de la figure du white trash ou du redneck. Malgré quarante ans d’éreintement de Johnny, les classes populaires ont continué à l’aimer. Le virage à 180 degrés de l’intelligentsia ces derniers jours n’est pas anodin. Il démontre qu’il existe un soft power des classes populaires. L’hommage presque contraint du monde d’en haut à ce chanteur révèle en creux l’importance d’un socle populaire encore majoritaire. C’est aussi un signe supplémentaire de l’effritement de l’hégémonie culturelle de la France d’en haut. Les classes populaires n’écoutent plus les leçons de morale. Pas plus en politique qu’en chanson.

Christophe Guilluy
Propos recueillis par Alexandre Devecchio
13/12/2017

Source : Le FigaroVox du 13/12/2017

(*) Bernard Mazin a analysé cet ouvrage pour Polémia. Voy. :

https://www.polemia.com/le-crepuscule-de-la-france-den-haut-de-christophe-guilluy/embed/#?secret=1r2PtjrouL

Correspondance Polémia – 16/12/2017

Crédit photo : Christophe via Flickr (cc)

https://www.polemia.com/johnny-la-corse-et-la-france-peripherique-le-figaro-interroge-christophe-guilluy/

https://www.polemia.com/johnny-la-corse-et-la-france-peripherique-le-figaro-interroge-christophe-guilluy/

Corse. Jean Guy Talamoni : « Nous ne demandons pas un euro de plus prélevé sur le Trésor public français »

Corse. Jean Guy Talamoni : « Nous ne demandons pas un euro de plus prélevé sur le Trésor public français »

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12/12/2017 – 06h00 Bastia (Breizh-info.com) –Le 1er janvier 2018, la Corse, qui deviendra une collectivité territoriale unique, sera dirigée par la coalition entre régionalistes et nationalistes.

Cette coalition occupera 41 des 63 sièges de la nouvelle assemblée unique, dotée de nouveaux pouvoirs que les nationalistes veulent toutefois étendre d’ici aux prochaines années. La liste Pè a Corsica, conduite par Gilles Simeoni, a recueilli 56,5 % des suffrages dimanche.

Cette victoire nationaliste corse, avec 52% de participation, soit plus que lors des élections législatives en France, donne toute légitimité à Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni pour négocier avec le gouvernement français, sur la réforme constitutionnelle, l’autonomie, les prisonniers politiques et le statut de résident corse.

Nous avons interrogé Jean-Guy Talamoni, actuel président de l’Assemblée de Corse, pour comprendre les enjeux qui attendent dans les prochaines années les habitants de l’île de beauté.

Breizh-info.com : Tout d’abord, quelle est votre première réaction après cette victoire historique pour les nationalistes corses ?

Jean-Guy Talamoni : C’est une très grande satisfaction. Mais encore davantage de responsabilités qui pèsent sur nos épaules. Nous avons travaillé depuis deux ans avec beaucoup de détermination et allons pouvoir continuer à travailler au bénéfice de l’ensemble des Corses et pas seulement des nationalistes qui ont été les premiers à nous faire confiance en 2015.

C’est dans cet esprit que nous comptons poursuivre cette mandature. Car en réalité, il ne s’agit depuis deux ans que d’un tiers de la mandature – qui est normalement de six ans . Nous avons donc demandé aux Corses de nous maintenir pour que nous puissions continuer notre travail et bénéficier d’une mandature complète.

Breizh-info.com : L’objectif désormais, c’est l’autonomie dans dix ans ?

Jean-Guy Talamoni : Plus exactement nous nous donnons trois ans pour obtenir un nouveau statut institutionnel que l’on peut qualifier d’autonomie. Plus précisément du transfert de pouvoirs législatifs à la Corse, dans de larges domaines comme l’économique, le social, le culturel, l’aménagement du territoire. En fait, à peu près tout, sauf les prérogatives de l’État régalien.

Voici le statut pour lequel nous allons demander rapidement des discussions avec Paris. Nous nous donnons trois ans pour l’obtenir et 7 ans pour le mettre en oeuvre, et cela suppose que les Corses nous fassent confiance au terme de notre mandature.

C’est un statut qui sera plus performant que celui que nous aurons à partir de janvier (fusions de trois collectivités en une collectivité de Corse). C’est insuffisant car nous avons besoin de leviers juridiques que nous n’avons pas aujourd’hui et de pouvoirs législatifs dans les compétences que je vous énonçais plus haut.

Nous devons pouvoir gouverner de façon convenable les affaires publiques de la Corse. C’est pour cela que dès l’installation de la nouvelle collectivité unique en janvier 2018, nous allons demander un nouveau statut à Paris.

Breizh-info : Certains jugent la participation à ces élections faible (pourtant plus forte que pour la dernière élection législative) . Qu’en pensez-vous ?

Jean-Guy Talamoni : D’une part, une Assemblée est légitime même si le taux d’abstention a été important. Je pense au Parlement européen souvent élu avec un taux d’abstention très important, mais aussi à l’actuel Palais Bourbon dont les membres ont été élus avec 43% de participation. On ne peut pas remettre en cause cette légitimité

En revanche, l’abstention est un problème. C’est le symptôme d’une désaffection pour la politique d’une partie de la population, qui se sent par ailleurs abandonnée. C’est un problème. Cela ne concerne pas spécifiquement la Corse mais l’Europe et même au delà. Ces populations se réfugient dans l’abstention ou bien dans un vote un peu irrationnel, ce qui donne Trump aux États-Unis, le Brexit, ou encore le vote d’extrême droite en Europe.

Nous voulons nous attaquer aux causes, aux fractures qui minent nos sociétés occidentales : fracture sociale, territoriale, intergénérationnelle – souvent les jeunes se méfient de la politique et ne vont pas aux urnes car ils considèrent que les élus sont tous les mêmes.

Nous avons commencé à lutter depuis deux ans contre ces fractures. Pour la fracture intergénérationnelle, j’ai créé une assemblée des jeunes pour participer à la vie publique. Ils sont ambassadeurs auprès de la jeunesse pour expliquer que la politique n’est pas une activité sale, mais une activité noble et qu’il faut qu’ils y participent quelles que soient leurs idées politiques.

Concernant la fracture territoriale, nous avons mis un dispositif en place pour aider les régions de montagne en Corse, souvent abandonnées. Pour la fracture sociale, nous avons travaillé sur un statut fiscal et social – au bénéfice aussi des particuliers. Nous travaillons sur un plan contre la précarité et la pauvreté. Nous avons pris des mesures pour les retraités les plus modestes (réduction de 50% du prix des transports pour la moitié de ces retraités). Ce sont des mesures fortes, surtout lorsque l’on sait que nous avons récupéré les finances publiques en difficulté.

L’abstention est la conséquence de ces fractures : c’est très grave car c’est la démocratie elle même qui doit être réhabilitée. Il faut agir vis-à-vis des populations qui se sentent abandonnées.

Breizh-info.com : Votre victoire est-elle aussi la victoire d’un courant identitaire – qui se développe aujourd’hui en Europe ? Eric Zemmour comparait récemment vos résultats et votre victoire à ceux, élevés également, de Marine Le Pen en Corse lors de l’élection présidentielle et expliquait que les nationalistes auraient gagné en raison d’une forme d’identitarisme corse ? Qu’en pensez-vous ?

Jean-Guy Talamoni : Monsieur Zemmour n’est pas un spécialiste de la question corse. Je le laisse responsable de son analyse que je ne partage aucunement. Le vote en faveur de Marine Le Pen, élevé à l’occasion de la présidentielle, a été quasiment nul à l’occasion de ces élections territoriales, parce que ce sont les élections qui concernent vraiment les Corses.

Nous concernant, les idées de Madame Le Pen sont à l’opposé des nôtres. Nous le disons depuis des dizaines d’années. Nous avons déjà empêché Le Pen père d’atterrir en Corse – je me souviens moi même jeune militant à l’époque avoir participé à ces opérations. Nous n’avons jamais rien eu de commun avec ces idées. Notre nationalisme s’enracine dans l’histoire de la Corse, dans la Corse du 18ème siècle particulièrement, qui est une contribution à l’Europe des lumières, avec tolérance religieuse, avec accueil des étrangers.

Pour notre part, les idées que défend le FN français sont aux antipodes de notre culture et de notre tradition politique. Je suis très clair sur ce sujet. Rien de commun avec ce mouvement français.

Breizh-info.com : Concernant les prisonniers politiques Corses, vous souhaitez mettre ce dossier au coeur des négociations avec Paris. Un avocat expliquait l’autre fois sur un journal que selon lui, l’amnistie ne pouvait pas être mise en place contrairement au rapprochement des prisonniers. Que demandez vous ?

Jean-Guy Talamoni : Je ne sais pas quel avocat a dit cela. Ce n’est pas notre point de vue . L’amnistie demeure notre demande fondamentale. Le rapprochement n’est qu’une mesure transitoire. Cela nous intéresse mais nous nous pensons que les nationalistes corses n’ont pas à être en prison ni en France ni en Corse.

L’amnistie, la France y a eu recours à plusieurs reprises au vingtième siècle. Après la Deuxième Guerre mondiale notamment pour des crimes et pour les collaborateurs, mais aussi après la guerre d’Algérie. Mais également pour la Corse et la Nouvelle-Calédonie. C’est un processus existant à l’échelle planétaire et qui vient tourner la page d’un conflit. Celui entre la Corse et Paris a, depuis juin 2014 et la sortie de clandestinité du FLNC, cessé. Il n’existe plus.

Il y a certes des discussions, un rapport de force politique et démocratique, mais plus ce conflit que nous avons connu depuis 40 ans. Pour tourner la page, la seule solution, c’est l’amnistie.

Breizh-info.com : A quoi vont vous amener toutes ces revendications si le gouvernement français les bloque ?

Jean-Guy Talamoni : D’une part, nous susciterons une mobilisation populaire en Corse (manifestations notamment) et d’autre part, nous ferons la tournée des pays en Europe pour dénoncer l’attitude de la France qui donne des leçons de droits de l’homme et de démocratie à toute l’Europe et même au delà, et qui n’est pas capable de prendre en compte le fait démocratique en Corse. J’espère que nous ne serons pas obligés d’en arriver là, mais je pense que nous serions en cas de blocage à dire les choses clairement.

Breizh-info : On entend parfois des critiques visant les nationalistes Corses, concernant notamment la dépendance de l’île vis-à-vis de Paris et du reste de la France.  Les Corses – qui veulent leur autonomie – vivent-ils au crochet de la France ?

Jean-Guy Talamoni : Cette analyse nous parait complètement fausse. Nous demandons qu’une analyse contradictoire soit faite entre la France et la Corse à cet égard. Par ailleurs, que les choses soient claires : nous ne demandons pas un euro de plus prélevé sur le Trésor public français. Nous demandons un transfert de la fiscalité. C’est à dire des impôts payés par les Corses. Nous voulons travailler avec nos propres capacités contributives.

La politique de notre majorité ne consiste pas à demander des sommes à Paris mais bien un transfert de fiscalité. Pour faire avec les impôts payés par les Corses. C’est une question de responsabilisation de la Corse et de dignité de notre communauté.

Breizh-info.com : Après la Catalogne, l’Écosse, la Corse… Peut-on imaginer demain la même chose en Bretagne ou en Alsace ? Est ce que finalement l’Europe des nations – qui a échoué comme on le constate tous les jours – ne va-t-elle pas laisser sa place et sa chance à une Europe des régions, des patries charnelles ?

Jean-Guy Talamoni : En ce qui me concerne je l’appellerai Europe des peuples. C’est effectivement ce que nous souhaitons. Je crois qu’il faut se garder de recettes universelles qui conviendraient à tout le monde. La Catalogne est la Catalogne, l’Écosse est l’Écosse. La Bretagne – que je connais et que j’ai visité il y a encore peu de temps – c’est encore autre chose, idem pour l’Alsace.

Ce qui peut être commun c’est la volonté d’être en tant que communauté (le moi collectif). Cette volonté doit être respectée, valorisée, développée. Après il n y a pas de recette universelle. Chacun a sa forme de lutte. Je suis pour une solidarité entre les différents peuples d’Europe qui veulent accéder à leur émancipation, et en même temps, je pense que chacun doit agir à son rythme avec les moyens adaptés à sa situation.

J’en profite pour saluer toute la Bretagne et les Bretons !

Propos recueillis par Yann Vallerie

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2017, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2017/12/12/84154/corse-jean-guy-talamoni-nationalistes-corse-victoire-autonomie