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« Aucun pays de l’Otan n’ira trop chatouiller les Russes » en mer Noire

« Aucun pays de l’Otan n’ira trop chatouiller les Russes » en mer Noire

Des navires de l'Otan en manoeuvre en mer Noire, en mars 2015.
Des navires de l’Otan en manoeuvre en mer Noire, en mars 2015. Daniel Mihailescu, AFP

Washington travaille à un plan prévoyant l’envoi de nouveaux navires de l’Otan en mer Noire, en réponse à l’affrontement armé entre les marines russe et ukrainienne en novembre au large de la péninsule annexée de Crimée.

Les États-Unis ont annoncé le 3 avril dernier vouloir renforcer la présence militaire de l’Otan en Mer Noire en envoyant de nouveaux navires. « Nous allons nous assurer que nous avons les capacités de dissuader une Russie très agressive », a ainsi déclaré l’ambassadrice américaine auprès de l’Otan Kay Bailey Hutchinson. Elle a assuré que la proposition américaine visait « à assurer qu’il existe un passage en sécurité des navires ukrainiens par le détroit de Kertch ».

Ce plan fait ainsi suite au récent incident naval entre l’Ukraine et la Russie. En novembre, les gardes-côtes russes ont arraisonné des navires de guerre ukrainiens qui tentaient de pénétrer dans la mer d’Azov, partagée entre les deux pays, par le détroit de Kertch qui la sépare de la mer Noire. L’incident armé a fait trois blessés. Vingt-quatre marins ukrainiens sont depuis retenus prisonniers.

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Une dégradation de la situation dans la région de la mer Noire ?

Pour Quentin Lopinot, chercheur associé au Center for Strategic and International Studies, un cercle de réflexion de Washington, cette proposition américaine répond avant tout à la dégradation de la situation dans la région de la mer Noire : « La Russie y poursuit un important effort de modernisation de sa flotte et de ses infrastructures, et marque sa présence de manière plus agressive. Washington ne souhaite pas laisser sans réponse ce développement, craignant que Moscou parvienne ainsi à contrôler de facto ou à dominer la région de la mer Noire. L’enjeu est donc aussi de s’assurer que la mer Noire demeure dans les faits un espace international, où la liberté de naviguer est respectée. »

De son côté, Yves Boyer, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), estime avant tout qu’il s’agit dans coup de communication. « Il faut faire des annonces. Les Américains veulent rassurer la Bulgarie, la Roumanie ou encore la Géorgie. Il y a aussi peut-être l’idée d’aider le président ukrainien Porochenko qui est en mauvaise posture avant le second tour des élections présidentielles », explique-t-il.

En réponse, la Russie a indiqué voir cette proposition américaine « de manière négative ». « Nous ne comprenons pas ce qu’il veulent dire par là. La situation dans le détroit de Kertch et de la navigation là-bas est bien connue », a déclaré le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov. Selon Yves Boyer, la Russie peut en effet légitimement considérer ce plan comme une provocation : « C’est comme chatouiller l’ours sous le menton, en pensant que cela va l’impressionner, mais tout cela est ridicule. La rive de la mer d’Azov est complètement russe. C’est comme si on disait aux Américains de ne pas se mêler des affaires dans le golfe du Mexique ».

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Le stratégique détroit de Kertch

Avant cet incident naval, Kiev et les Occidentaux accusaient pourtant déjà depuis des mois la Russie d' »entraver » délibérément la navigation des navires commerciaux par le détroit de Kertch, dont la Russie revendique le contrôle depuis l’annexion de la Crimée qui lui offre la maîtrise des deux rives. « Ce détroit est important pour Moscou car il permet d’établir une continuité physique entre la péninsule de Crimée et le territoire de la Russie. Le contrôle du détroit permet donc de consolider l’annexion de la Crimée », résume Quentin Lopinot.

Ce détroit est également crucial pour Kiev car il permet d’entrer en mer d’Azov, où se trouvent plusieurs ports ukrainiens très importants pour le pays, notamment ceux de Berdiansk ou Marioupol.

« La Russie n’est pas n’importe quel pays »

Actuellement, plusieurs pays frontaliers appartenant à l’Otan sont naturellement présents en permanence en mer Noire. Il s’agit de la Roumanie, de la Bulgarie et de la Turquie. Pour le reste, le transit militaire dans cette région est soumis aux conditions de la Convention de Montreux. Cet accord international signé en 1936 détermine l’exercice de la libre circulation en mer Noire. « Il y a ainsi régulièrement des navires américains, français, britanniques ou encore allemands qui entrent en mer Noire selon cette convention », décrit Yves Boyer. « En 2018, quatre destroyers américains y ont navigué et la France devrait envoyer trois bâtiments en 2019 » précise Quentin Lopinot. « Mais la nouveauté ne résiderait pas tant dans l’augmentation du volume de navires présents dans la zone, que dans une meilleure coordination des moyens entre alliés. L’enjeu n’est pas d’accumuler les moyens militaires dans cette zone, mais plutôt de mieux les utiliser pour être plus efficace », ajoute-t-il.

Selon Yves Boyer, l’affrontement militaire est en tout cas peu probable. Ce chercheur estime qu’ « aucun pays de l’Otan n’ira trop chatouiller les Russes en mer d’Azov. Il ne faut pas oublier que la Russie n’est pas n’importe quel pays, c’est la deuxième puissance nucléaire au monde ».

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