Archives pour la catégorie CRIMEE

Crimée: au moins 17 morts dans une tuerie dans un collège

Crimée: au moins 17 morts dans une tuerie dans un collège

Les secours portent assistance à la victime d’une explosion dans un collège, dans la ville de Kertch en Crimée, le 17 octobre 2018 / © KERCH.FM/AFP / –

Au moins 17 personnes ont été abattues mercredi et plus de 40 autres blessées dans l’attaque ayant visé un collège technique de Kertch en Crimée, les autorités accusant un élève de l’établissement qui s’est ensuite suicidé.

L’attaque a eu lieu en fin de matinée dans un collège technique de cette ville de la péninsule ukrainienne annexée par la Russie en 2014. Interviewé par la chaîne de télévision Rossiya 24, le Premier ministre de Crimée, Sergueï Aksionov, a évoqué l’acte d’un élève qui s’est suicidé après cette attaque.

« L’auteur de l’attaque s’est suicidé. C’est un élève de quatrième année de cet établissement. Son corps a été découvert dans la bibliothèque », a déclaré Sergueï Aksionov, ajoutant que le bilan, était désormais de « 18 morts et plus de 40 blessés ».

Selon Sergueï Aksionov, l’auteur de l’attaque avait 22 ans mais le Comité d’enquête a indiqué plus tard dans un communiqué qu’il s’agit de Vladislav Rosliakov, âgé de 18 ans. Le Comité d’enquête précise aussi que le bilan de l’attaque est de 17 morts, sans préciser si l’auteur présumé de la tuerie est comptabilisé.

Les images de vidéosurveillance ont montré « un jeune homme armé d’un fusil arrivant dans l’établissement » et son corps avec « des blessures par balles » a été retrouvé sur place, poursuit le communiqué du Comité d’enquête.

Dans son dernier communiqué, le Comité d’enquête annonce que « l’examen préliminaire des corps indique qu’ils sont morts de blessures par balle ».

L’attaque a été requalifiée en « meurtre » alors qu’une enquête avait d’abord été ouverte pour « acte terroriste », a précisé cet organe chargé des grandes affaires criminelles.

Crimée : explosion dans un collège / © AFP / Sophie RAMIS

Dans un premier temps, le Comité d’enquête avait évoqué « un engin explosif non identifié bourré d’objets métalliques » et « déclenché dans la cantine du collège polytechnique de Kertch ».

Cette version ne semble pas tout à fait abandonné, le porte-parole du Comité antiterroriste russe, Andreï Prjezdomski, ayant indiqué à la chaîne de télévision RBK qu’un « engin explosif » a été découvert dans le collège.

J’ai entendu des tirs

« J’ai entendu des tirs au 1er étage. Nous nous sommes tous précipités dans le couloir où des gens étaient en train de courir et de hurler qu’un homme avec une mitraillette tirait sur tout le monde », a affirmé à l’AFP un élève du collège, qui a souhaité conserver l’anonymat.

« Ensuite, il y a eu une puissante explosion mais heureusement j’étais déjà dehors. J’ai vu l’onde de choc qui a brisé les fenêtres », a-t-il ajouté par téléphone, très choqué, ajoutant qu’il n’y « avait pas assez de civières ».

Sur les réseaux sociaux, plusieurs images de l’auteur de l’attaque ont été publiées: il apparait lourdement armé, vêtu d’un pantalon noir et d’un tee-shirt blanc.

Les secours évacuent les victimes d’une explosion dans un collège, à Kertch, en Crimée, le 17 octobre 2018 / © KERCH.FM/AFP / –

Le Collège polytechnique de Kertch est un établissement accueillant des élèves, généralement des adolescents, suivant des cursus techniques.

Les premières images de télévision montraient des victimes évacuées du collège dans des ambulances de fortune. Les victimes « ont été emmenées dans des transports en commun, dans des bus, en ambulance. Ce sont des enfants et des employés », a déclaré à une télévision locale un homme au tee-shirt couvert de sang, évoquant aussi « des coups de feu ».

« Il y a quelques heures, un évènement tragique a eu lieu à Kertch. Des gens sont morts, il y a eu beaucoup de blessés. Je veux présenter mes condoléances aux proches des victimes », a déclaré le président russe Vladimir Poutine au début d’une rencontre avec le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi à Sotchi, une station balnéaire de la mer Noire.

Le ministère des Situations d’urgence russe a déclaré l’état d’urgence à Kertch et a annoncé sur son compte Twitter l’envoi sur place de trois hélicoptères avec du personnel médical et d’un avion.

Sergueï Aksionov a également annoncé sur sa page Facebook que trois jours de deuil seraient observés dans la péninsule.

L’armée russe, citée par les agences, a de son côté décidé d’envoyer 200 militaires tandis que les médias locaux diffusaient des images de blindés et d’hommes en tenue de camouflage se déployant autour de Kertch.

Cette affaire réveille en Russie le douloureux souvenir de Beslan, en Ossétie du Nord, où une prise d’otages par un commando tchétchène en 2004 avait fait plus de 330 morts, dont 186 enfants après l’assaut des forces russes.

(©AFP / (17 octobre 2018 15h31)

https://www.romandie.com/news/ZOOM-Crim-e-au-moins-17-morts-dans-une-tuerie-dans-un-coll-ge/962944.rom

Publicités

La stratégie de la Russie dans le bassin de la mer Noire

La stratégie de la Russie dans le bassin de la mer Noire


Par Nikolas Gvosdev – Le 2 août 2018 – Source War On The Rocks

Image: kremlin.ru

Le 16 mai, le président russe Vladimir Poutine a inauguré le pont du détroit de Kertch, reliant la péninsule de Crimée au continent russe, sept mois plus tôt que prévu. Ce faisant, il a signalé la détermination de la Russie à remodeler l’équilibre géopolitique et géo-économique de la région de la mer Noire, malgré les sanctions occidentales. Bien que Moscou ne soit pas en mesure de dominer la mer Baltique, ses efforts pour transformer la mer Noire en mare nostrum  portent leurs fruits. Au cours des dernières années, le Kremlin a maîtrisé la feinte de la Baltique : en se livrant à des provocations aériennes et maritimes dans une région très surveillée par l’Occident, la Russie a été capable de renforcer sa position en mer Noire sans préavis. Alors que la plupart des stratèges américains s’inquiètent de la région de Suwalki sur la frontière polono-lituanienne en tant que voie potentielle d’invasion russe vers l’Europe centrale, c’est l’accumulation de puissance de la Russie en mer Noire qui devrait préoccuper les décideurs politiques. En utilisant la mer Noire comme un tremplin, la Russie peut projeter sa puissance au-delà de son environnement immédiat – au Moyen-Orient, dans les Balkans et en Méditerranée – et renforcer sa réémergence en tant que grande puissance.

Résultat de recherche d'images pour "mer noire"

John Kerry a déjà évoqué avec malice le fait que cette politique étrangère russe remonte au XIXe siècle. Mais dans ce cas, Poutine et son équipe ont remonté un siècle de plus en s’inspirant de l’illustre prince Grigori Potemkine. Favori de Catherine la Grande, Potemkine a conçu la première annexion de la Crimée par la Russie et a été le premier gouverneur général de la « Nouvelle Russie » (Novorossiia) – territoires qui comprennent aujourd’hui le sud-est de l’Ukraine. Il a défendu le point de vue selon lequel le destin de la Russie se trouvait au sud et plaidé en conséquence pour une expansion dans les Balkans, le Caucase et le nord du Moyen-Orient. Le soi-disant « projet grec » de Catherine – un complot visant à étendre le contrôle russe autour de la mer Noire en démantelant l’Empire ottoman et en le remplaçant par la restauration de ce que l’on appelait autrefois Byzance en tant que marionnette russe – était un projet audacieux, une machination de Potemkine.

Le projet grec de Potemkine supposait une inimitié persistante entre les empires russe et ottoman. Au milieu du XIXe siècle, Nicolas Ier et son ministre des Affaires étrangères, Karl Nesselrode, ont tenté de retourner le scénario. Abandonnant l’approche de Potemkine, ils ont cherché à cultiver une amitié avec le sultan ottoman Mahmoud II et ont ainsi coupé les Ottomans de leur partenariat traditionnel avec les puissances d’Europe occidentale. Leur approche a réussi et, en 1833, les deux parties ont signé le traité d’Unkiar Skelessi. En contrepartie de l’adhésion aux exigences stratégiques russes – dont le principal accordait à la marine russe l’accès à la Méditerranée – le Sultan a reçu le plein soutien de l’Empire russe dans sa lutte contre ses opposants internes. Malheureusement pour Nicolas, cependant, ce traité à court terme ne pouvait pas conduire au réalignement permanent de l’Empire ottoman, en particulier compte tenu de l’hostilité du siècle dernier. Après la mort de Mahmoud, son fils Abdulmejid I s’est retourné vers les Britanniques et les Français pour résister à l’empiétement de la Russie. Ce qui est arrivé ensuite est bien connu : la Russie a subi une perte dévastatrice pendant la guerre de Crimée, qui a limité la marche du pouvoir russe vers la Méditerranée.

Comme ses deux contemporains, les efforts récents de Poutine auraient recueilli beaucoup de soutien de Potemkine. La prédilection du président à utiliser la station balnéaire de Sotchi sur la mer Noire comme capitale de facto (c’est l’endroit préféré de Poutine pour des sommets bilatéraux avec des leaders mondiaux et des événements tels que le Congrès du peuple syrien) relève la Russie du sud à l’importance que Potemkine envisageait. Potemkine aurait, bien sûr, applaudi ce que la Russie considère comme la deuxième annexion de la Crimée en 2014. Cela a permis à Moscou de refuser aux puissances rivales l’accès au bassin de la mer Noire en cas de conflit militaire. En effet, les éléments clés de l’offensive de la Russie en matière de soft power aujourd’hui – en soutenant le partenariat stratégique avec l’Arménie et en rapprochant la Géorgie de l’orbite russe – préservent ainsi les 250 ans du vieil héritage de Potemkine.

Dans le même temps, Poutine s’est lancé avec succès dans la stratégie de Nicolas Ier. Bien que la sensibilisation du tsar au Sultan Mahmoud ait été éphémère, Poutine semble avoir plus de chance de nouer un partenariat stratégique avec Recep Tayyip Erdogan. Ce partenariat de commodité a survécu à plusieurs obstacles, notamment la crise qui a éclaté après qu’un jet russe fut abattu par  des avions de combat turcs à la frontière turco-syrienne en 2015. Oui, la Turquie ne reconnaît pas les prétentions de la Russie sur la Crimée et les deux pays ont des différends constants sur la Syrie, mais Erdogan est prêt à compartimenter ces désaccords pour obtenir des avantages pour la Turquie dans d’autres domaines – que ce soit pour obtenir des systèmes de défense aériens S-400 ou des centrales nucléaires. En fin de compte, Moscou cherche à inciter Ankara à ne pas s’opposer à la résurgence de la Russie dans la région de la mer Noire en échange de gains concrets pour la prospérité turque, dont M. Erdogan a besoin pour maintenir sa position politique intérieure. L’alternative indésirable serait que Ankara revienne à sa position traditionnelle d’aide à l’Occident et à la guerre froide, à savoir aider l’Occident et bloquer les ambitions russes. Heureusement, la Russie a plusieurs carottes à offrir à son partenaire. Celles-ci incluent la collaboration sur des questions distinctes en Syrie ainsi que des infrastructures énergétiques. Bien que toujours membre officiel de l’OTAN, la Turquie a accepté ce partenariat stratégique de facto. À l’instar du traité d’Unkiar Skelessi, des siècles auparavant, l’acceptation par la Turquie du partenariat avec Moscou a permis de positionner la Russie en mer Noire, d’ouvrir l’accès russe à la Méditerranée et de faciliter les livraisons d’énergie vers l’ouest, donnant au Kremlin la possibilité de conserver ses instruments d’influence.

Cette résurgence des capacités militaires russes en mer Noire remet en cause la stratégie par défaut de l’Occident dans la région depuis l’effondrement de l’Union soviétique : l’expansion inexorable des institutions euro-atlantiques pour englober tout le littoral de la mer Noire et contenir la Russie dans les limites de sa côte Nord-Est. La fatigue de l’expansion, combinée à l’instabilité politique dans la périphérie méridionale de l’Europe, a coupé l’élan du projet occidental. Parallèlement, les actions de la Russie contre la Géorgie en 2008 et en Ukraine en 2014 ont permis à Moscou de mieux contrôler le littoral de la mer Noire en détachant l’Abkhazie de la Géorgie et en s’emparant de la Crimée. Il n’y a pas d’appétit, en particulier en Europe, pour la lourde charge nécessaire pour faire entrer le reste des États riverains de la mer Noire dans l’OTAN et l’Union européenne. Pendant ce temps, la Russie a pris les devants en se présentant comme le meilleur arbitre des problèmes régionaux pressants – de la résolution du statut juridique de la mer Caspienne à la fin de la guerre civile syrienne. Le message de Moscou est clair : les pays de la mer Noire n’ont pas besoin que les États-Unis s’impliquent.

L’initiative d’origine occidentale restante dans la région est le corridor énergétique du Sud – un projet visant à développer les liens d’infrastructure et les relations de sécurité nécessaires pour permettre au gaz naturel eurasien d’atteindre les consommateurs occidentaux sans passer par un territoire sous contrôle russe. L’Azerbaïdjan est l’État clef de cet effort. Non seulement l’Azerbaïdjan possède ses propres grandes réserves de gaz, mais il sert également de centre de transit essentiel reliant l’Asie centrale à l’Europe.

Pourtant, même ici, la Russie a adapté son approche. La tentative russe impitoyable menée dans les années 1990 pour contraindre l’Azerbaïdjan à renoncer à la « principale route d’exportation » de Bakou à Ceyhan (Turquie) a été remplacée par une approche plus accommodante. Moscou ne cherche plus à bloquer mais à coopter. Le pipeline russe Turkish Stream, actuellement en construction pour relier la partie continentale de la Russie à la Turquie européenne, servira de base à la Russie pour fournir du gaz non seulement à la Turquie mais à l’ensemble de l’Europe du Sud. Cela aidera à étendre l’influence de la Russie dans des pays comme la Bulgarie, la Serbie et la Hongrie – et même en Italie, où un nouveau gouvernement pourrait être beaucoup moins enclin à soutenir des sanctions continues contre Moscou. Dans le même temps, la Russie pourrait également travailler avec l’Azerbaïdjan en approvisionnant le pays en gaz, et ainsi participer indirectement au projet de corridor énergétique du Sud. Cela compromettrait la logique stratégique d’un projet censé réduire l’influence de l’énergie russe en Europe méridionale et centrale.

Ironiquement, étant donné que les États-Unis ont identifié la Russie comme un adversaire majeur, la décision de l’administration Trump de se retirer de l’accord nucléaire iranien aurait involontairement renforcé la position de la Russie dans la mer Noire. Pour réussir à réduire l’influence de la Russie, le corridor énergétique du Sud exige un volume de gaz supérieur à celui que l’Azerbaïdjan seul peut fournir. Alors que les sanctions américaines reviennent hanter Téhéran, la colonisation de la mer Caspienne devient beaucoup moins probable. L’acceptation par l’Iran de la délimitation de la mer reposait en partie sur la possibilité de mettre en place des projets conjoints avec d’autres États riverains de la mer Caspienne. Rien n’indique que l’administration Trump est intéressée à émettre des dérogations pour de tels projets. Sans règlement, une autre partie de la stratégie du corridor énergétique du sud vers l’Ouest – la construction d’un pipeline transcaspien pour amener les vastes réserves de gaz naturel du Turkménistan vers l’ouest – sera probablement abandonnée. D’autres efforts visant à exploiter pleinement le corridor sud, soit en échangeant du gaz avec l’Iran, soit en acheminant du gaz iranien vers l’Ouest, sont également en cours. Par conséquent, soit le Turkish Stream russe comblera les lacunes, soit la Russie elle-même deviendra un participant au corridor Sud et, dans les deux cas, l’influence de la Russie ne sera pas moindre.

Il y a deux ans, j’ai noté que « la Russie avait fait sa demande pour être l’arbitre du bassin de la mer Noire ». De nombreux analystes américains ont admis que la Russie renforçait ses capacités militaires, mais Moscou a appris à tirer avantage de ces tendances pour soutenir ses objectifs politiques, à une époque où les États-Unis n’ont pas de stratégie cohérente. Aujourd’hui, la Russie est plus proche que jamais de son objectif de devenir la puissance dominante en mer Noire.

Nikolas Gvosdev est le président de la chaire « Capitaine Jerome E. Levy » au US Naval War College et un boursier non résident de l’Institut de recherche sur la politique étrangère. Les opinions exprimées sont les siennes.

Note du Saker Francophone

Cet article est issu d'une série de 5, par un auteur enseignant pour l'US Navy. Il est toujours intéressant de lire les points de vue qui y sont développés car même si certains jugements de valeur sont contestables, l'ensemble est assez équilibré dans le cadre de la russophobie endémique en Occident.

Traduit par Hervé, relu par Cat pour le Saker Francophone

 

Un article appelle au bombardement du pont de Crimée

Un article appelle au bombardement du pont de Crimée


Il montre comment la guerre de l’information est menée


Par Andrew Korybko – Le 26 mai 2018 – Source Oriental Review

Crimean BridgeUn collaborateur du Washington Examiner a appelé l’Ukraine à bombarder le nouveau pont de Crimée. Tom Rogan a imploré le nouvel allié des États-Unis en Europe de l’Est à frapper le dernier projet d’infrastructure de la Russie avec des frappes aériennes afin de le rendre temporairement inutilisable dans une opération fantastique qui, selon lui, pourrait même recevoir un soutien militaire américain. Tout en reconnaissant que la Russie riposterait presque certainement, Rogan estime que les bénéfices en terme de soft power l’emporteraient sur les coûts en hard power en raison de l’immense symbolisme que serait l’Ukraine bombardant ce pont, une position ultra-extrémiste qui prouve son radicalisme idéologique.


Il appelle fondamentalement Kiev à commettre une attaque terroriste contre un actif civil, un crime flagrant qui pourrait à son tour provoquer une réaction militaire écrasante de la part de l’armée russe, et tout cela pour faire de la propagande contre le président Poutine.

Mis à part le fait que la suggestion de Rogan est contre-productive pour l’État ukrainien qu’il prétend défendre, sa diatribe dans le Washington Examiner est un abus de la liberté de parole parce qu’elle sert à rationaliser le terrorisme et à l’excuser préventivement. Non seulement cela, mais l’auteur ferait certainement l’objet d’une enquête et serait même immédiatement détenu et interrogé par le FBI s’il exhortait publiquement quiconque à bombarder un pont américain.

Tom Rogan
Le comité d’enquête russe (RIC) a ouvert une procédure pénale contre le journaliste américain Tom Rogan, qui a imploré l’Ukraine de faire sauter le pont de Crimée

Comme cela arrive souvent, l’agresseur profite de cette guerre de l’information pour se présenter maintenant comme la victime, Rogan courtisant la sympathie du public, après avoir été piégé par des comédiens russes célèbres et alors qu’il fait l’objet d’une procédure pénale contre lui à Moscou.

C’est ainsi que les opérations de gestion de la perception fonctionnent généralement parce qu’elles voient souvent un provocateur dire quelque chose d’absolument absurde pour déclencher une réaction de la part du destinataire, après quoi la réponse de la victime ou du pays est recadrée comme une attaque hostile et non provoquée pour confirmer le biais de perception souhaité auprès du public. Que ce soit la véritable intention de Rogan ou non, on dirait qu’il se positionne pour devenir le porte-flambeau de la croisade anti-russe après le décès du sénateur McCain.

L’article présenté est la transcription partielle du programme radio CONTEXT COUNTDOWN sur Sputnik News, diffusé le vendredi 25 mai 2018.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/un-article-appelle-au-bombardement-du-pont-de-crimee

 

Pourquoi la Russie ne réplique-t-elle pas ?

Pourquoi la Russie ne réplique-t-elle pas ?


Par Dmitry Orlov – Le 24 mai 2018 – Source Club Orlov

Résultat de recherche d'images pour "russie victory day"
Beaucoup de commentateurs ont remarqué un fait curieux : lors du défilé du 9 mai sur la Place Rouge à Moscou, Poutine est apparu en présence du Premier ministre israélien Netanyahou. À cette même époque, l’armée de l’air israélienne tirait des missiles sur des cibles syriennes et iraniennes en Syrie (Une grande partie des défenses aériennes syriennes ont été détruites [avec quelques réserves, NdT]) et les Syriens ont tiré sur des positions israéliennes sur les hauteurs du Golan (territoire syrien occupé, aussi cela n’a donc pas compté comme une attaque contre Israël à proprement dit). Pourquoi la Russie n’a-t-elle pas pris la défense de son allié syrien ? De plus, on parlait de vendre le très puissant système de défense antiaérien S-300 de la Russie à la Syrie, mais cette offre a été retirée par la suite. Est-ce vraiment là le comportement d’un allié ?

Ou prenons un autre exemple : les relations entre la Russie et l’Ukraine sont dans une spirale descendante depuis le putsch de Kiev en 2014 qui a renversé le gouvernement constitutionnel. La région du Donbass, dans l’est de l’Ukraine, souffre d’un affrontement militaire, et elle est en proie à des provocations ukrainiennes contre la Russie et des sanctions économiques et politiques de la part des États-Unis et de l’UE en réponse à l’annexion de la Crimée et au conflit instable dans le Donbass qui a fait près de dix mille morts. Et pourtant, le principal partenaire commercial de l’Ukraine reste… la Russie. Non seulement la Russie continue-t-elle à commercer avec l’Ukraine, mais elle a également absorbé un exode de réfugiés économiques, exportés par une économie ukrainienne effondrée, un exode qui se compte en millions de personnes. La Russie a réinstallé ces réfugiés, leur a permis de trouver du travail et leur permet d’envoyer de l’argent à leurs proches en Ukraine. En outre, la Russie a refusé de reconnaître politiquement les deux républiques séparatistes de l’Est de l’Ukraine. La seule réponse réelle de la Russie vis-à-vis de l’Ukraine a été de revendiquer la Crimée. Mais cela coule plus ou moins de source : la Crimée faisait partie de la Russie depuis 1783, et le transfert de la Crimée à la République socialiste soviétique d’Ukraine, sous Nikita Khrouchtchev en 1954, violait la Constitution de l’URSS qui était en vigueur en ce temps.

Encore un autre exemple : les États-Unis, avec l’Union européenne agissant comme un serviteur obéissant, ont imposé diverses sortes de sanctions à la Russie depuis la loi Magnitski en 2012 qui a été poussée par l’oligarque incroyablement corrompu William Browder. Ces sanctions ont parfois été quelque peu dommageables, parfois utiles (stimulant le remplacement des importations en Russie) et parfois tout simplement sans intérêt. La Russie est trop grande, trop importante et trop puissante pour quiconque, même une entité aussi grande que les États-Unis et l’UE réunis, pour l’isoler ou la faire plier en imposant des sanctions. Dans certains cas, il y a eu un puissant effet boomerang qui a causé plus de souffrances aux sanctionneurs qu’aux sanctionnés. Mais la Russie n’a pas vraiment fait grand-chose pour y remédier, si ce n’est de travailler au remplacement des importations et d’établir des relations commerciales avec d’autres nations plus amicales. Elle aurait pu nuire aux États-Unis, par exemple, en bloquant la vente de pièces en titane sans lesquelles Boeing ne serait plus en mesure de construire ses avions. Ou elle pourrait interdire la vente de moteurs de fusée aux États-Unis, et les États-Unis seraient alors incapables de lancer des satellites. Mais la Russie n’a rien fait de tout cela. Au lieu de cela, elle n’a cessé de répéter que ces sanctions sont improductives et inutiles.

Un autre : en violation des accords conclus entre la Russie et les pays de l’OTAN, l’OTAN s’est étendue jusqu’à la frontière russe et a récemment transformé les petits États baltes d’Estonie, de Lettonie et de Lituanie en une sorte de parc militarisé juste à côté de la frontière russe. L’OTAN y stationne des milliers de soldats et les entraîne à… attaquer la Russie. La Russie s’est plainte de cela, mais a continué à commercer avec tous les pays concernés. En particulier, elle a continué à fournir de l’électricité aux pays baltes et à utiliser les ports de la Baltique pour expédier ses produits. Lorsque la Lettonie a récemment interdit l’utilisation du russe dans les écoles (un tiers de la population est russe) et a commencé à violer les droits des Russes lituaniens qui tentaient de lutter contre cet affront, les Russes eux-mêmes ont avalé cet acte flagrant de discrimination anti-russe sans broncher. En Lettonie, les lumières sont toujours allumées et les trains de marchandises russes chargés roulent encore de l’autre côté de la frontière.

« Pourquoi cela ? », pourriez-vous me demander. « Pourquoi une telle attitude passive contre ces nombreux délits, magouilles et blessures ? » On ne peut pas dire que la Russie est trop grande pour être touchée. Les sanctions en 2012 ont été un fléau, puis en 2014 l’économie russe a pris un sérieux coup (mais la plupart du temps à cause des prix plus bas de l’énergie, pas de sanctions). Le rouble a perdu la moitié de sa valeur et le taux de pauvreté de la Russie a grimpé. Que se passe-t-il alors ?

Pour comprendre cela, vous devez prendre du recul et regarder le contexte global.

  • La Russie est le plus grand pays du monde en taille, mais certainement pas en termes de population. Ses frontières sont très bien défendues, mais elles s’étendent sur 61 000 kilomètres.
  • La Fédération de Russie est russe de nom, mais elle comprend plus d’une centaine de nations différentes, les Russes ethniques représentant un peu plus de 80% et six autres nations ayant plus d’un million de membres.
  • Elle est bordée par 16 États souverains, plus que tout autre pays, y compris deux frontières maritimes (avec le Japon et les États-Unis) et deux autres États non reconnus à l’échelle internationale (Abkhazie et Ossétie du Sud).
  • Elle a la plus grande diaspora au monde, avec entre 20 et 40 millions de Russes (selon la façon dont vous les comptez) vivant en dehors de la Russie proprement dite. La plus grande communauté russe à l’étranger est aux États-Unis et compte environ 3 millions de personnes.
  • Les troupes de maintien de la paix russes ont servi dans de nombreux pays autour de la Russie et dans le monde entier − Abkhazie ; Ossétie du Sud ; Arménie ; Transnistrie ; Tadjikistan ; Bosnie ; Kosovo ; Angola ; Tchad ; Sierra Leone ; Soudan − et continuent d’empêcher les conflits latents de se transformer en guerre ouverte.
  • L’immensité de la Russie et sa richesse en ressources naturelles en font l’un des principaux fournisseurs de produits économiquement essentiels dans le monde, notamment le pétrole, le gaz, l’uranium et le charbon qui empêchent les lampes de geler dans des dizaines de pays. Peu importe ce qui ne va pas dans les relations internationales, elle doit rester un fournisseur stable et fiable.

Dans cet environnement, contrer les gestes hostiles (et surtout futiles) émanant de l’autre côté de l’océan avec d’autres gestes hostiles (et généralement futiles) serait contre-productif : certaines personnes seraient touchées, et il est probable qu’elles seraient Russes.

Ainsi, une partie de l’approche gagnante consiste à se débrouiller, en maintenant les meilleures relations possibles avec autant de pays que possible, les voisins en particulier, parlant à tous dans chaque conflit et essayant de désamorcer et d’équilibrer soigneusement les intérêts disparates de tous. La Russie entretient de bonnes relations avec l’Iran et l’Arabie saoudite, qui sont des ennemis jurés, et avec la Syrie et Israël, qui se tirent dessus.

L’autre partie de l’approche gagnante pour affronter un monde extérieur de plus en plus hostile est de s’organiser doucement pour une autarcie limitée ; ne pas se fermer au monde, mais prendre des mesures pondérées pour devenir relativement invulnérable à ses vicissitudes. La Russie est déjà autosuffisante en énergie, fait des progrès dans son autosuffisance alimentaire, et le prochain défi est d’atteindre l’autosuffisance en matière de technologie et de finance.

Vu dans ce contexte, les échecs apparents de la Russie à agir avec force se révèlent être des étapes d’un équilibre prudent :

  • Les Israéliens bombardent la Syrie tandis que Netanyahou est à une place d’honneur lors du défilé à Moscou. La Syrie riposte en bombardant son propre territoire sur les hauteurs du Golan. Puis la Russie décide de ne pas vendre le système S-300 à la Syrie. Qu’est-ce qui vient de se passer ? Eh bien, Israël vient de reconnaître le Jour de la Victoire, le 9 mai, comme sa propre fête nationale. Un tiers des Israéliens sont en fait russes, et beaucoup d’entre eux se sont sentis très fiers d’être Russes ce jour-là, et ont participé à de grandes parades qui ont été diffusées à la télévision russe. Face à la montée de l’antisémitisme en Europe et aux néo-nazis incontrôlables en Ukraine, la Russie et Israël sont unis. Ensuite, il y a le fait qu’Israël n’aime pas qu’il y ait des Iraniens en Syrie. Ils ont certainement le droit de le faire, étant donné que les Iraniens continuent de parler de la façon dont Israël devrait être détruit [C’est l’avis de l’auteur, NdT]. Mais la présence iranienne en Syrie est sur invitation, ce n’est donc pas la préoccupation de la Russie. Voir Israël bombarder la Syrie n’aide pas la Russie, mais ce n’était pas la première fois et ce ne sera pas la dernière. La Syrie a réussi à abattre des missiles israéliens et à tirer sur des Israéliens sur les hauteurs du Golan. C’était une nouvelle évolution, une escalade et les escalades sont toujours mauvaises. Vendre le système S-300 aux Syriens aurait permis à la Syrie d’abattre n’importe quoi en l’air venant d’Israël, et comme la situation vient juste de s’envenimer, leur donner la possibilité d’augmenter le niveau d’escalade pouvait sembler une mauvaise idée.
  • L’Ukraine provoque continuellement la Russie et viole les droits des huit millions de Russes qui y vivent, et pourtant la Russie reste le plus grand partenaire commercial de l’Ukraine. Qu’est-ce que cela donne ? Eh bien, il y a le fait désagréable que l’Ukraine est actuellement gouvernée par des gens qui, pour employer un terme russe très spécifique, sont « inadéquats ». C’est un régime illégal, immensément corrompu, soutenu par un autre régime qui par delà l’océan est, en passant, aussi plutôt « inadéquat », dirigé par un bouffon ridicule qui est à son tour contrarié à tout instant par un « État profond » immensément corrompu. Mais ce sont des faits temporaires, et en aucun cas, ils ne l’emportent sur le fait intemporel que les Russes et les Ukrainiens sont essentiellement les mêmes personnes (à l’exception de quelques tribus qui habitent principalement à l’ouest du pays qui fut pendant des siècles un no man’s land au cœur de l’Europe centrale, juste à côté de la Transylvanie, d’où viennent les vampires). Les Russes et les Ukrainiens sont génétiquement indissociables, et il y a de nombreuses nations en Russie qui sont beaucoup plus différentes culturellement des Russes que les Ukrainiens. La stratégie gagnante dans ce cas est d’éviter de faire du mal à l’Ukraine, car elle se blesse déjà assez elle-même et parce que cela ne ferait que blesser d’autres Russes. Au lieu de cela, il est plus logique d’être patient et d’attendre. En fin de compte, les Ukrainiens en auront assez et prendront les choses en main, se débarrasseront de ces bons-à-rien et de leurs donneurs d’ordre outre-mer et la relation deviendra finalement plus normale
  • En ce qui concerne les sanctions occidentales, la Russie a imposé des contre-sanctions et elles étaient intelligentes. La Russie a interdit diverses catégories d’importations alimentaires en provenance de l’UE. Cela a permis d’augmenter la production alimentaire en Russie et d’amener la Russie vers l’autosuffisance. Étant donné que les agriculteurs dans l’UE sont politiquement assez puissants, cela a rendu les sanctions américaines impopulaires en Europe. Ajoutez à cela le fait que les États-Unis veulent maintenant sanctionner les importations d’énergie russe en Europe, forçant les Européens à acheter cette énergie aux États-Unis, dont les approvisionnements sont beaucoup plus chers et moins fiables, et vous pouvez voir pourquoi les Européens en ont déjà assez de l’ingérence de Washington. Bien sûr, après avoir abandonné une grande partie de leur souveraineté, il y a longtemps, les Européens font face à de grandes difficultés pour essayer de la récupérer, mais au moins ils commencent à y penser. C’est déjà une victoire pour la Russie : elle a besoin de pays indépendants et souverains comme voisins, et non pas d’une bande de vassaux irresponsables aux ordres de Washington. En ce qui concerne l’imposition de contre-mesures envers les États-Unis eux-mêmes, cela causerait plus de dommages économiques sans obtenir d’avantages politiques.
  • Sur l’empiètement de l’OTAN sur les frontières russes, les slogans anti-russes des milices baltes et les troupes de l’OTAN s’entraînant à « attaquer la Russie », pour être franc, les Russes se sentent un peu insultés, mais ils n’ont pas vraiment peur. Tout le monde sait que l’OTAN fait partie du racket des institutions de défense américaines. Son but est de voler des cargaisons d’argent, pas de faire des armes qui fonctionnent ou de former des armées qui peuvent se battre. Il y a maintenant un peu de blindage et de main-d’œuvre de l’OTAN prépositionnés dans les pays baltes, mais pas assez pour envahir réellement la Russie d’une manière significative. Et s’ils le font, ils se sentiront très vite très seuls. Vous voyez, les blindés de l’OTAN ne passent pas sous la plupart des ponts et ne peuvent pas parcourir de grandes distances sur des terrains accidentés comme les blindés russes. Ils doivent être transportés sur le champ de bataille en train ou sur des camions à plate-forme sur les routes fédérales. Ou ils doivent être expédiés via des ports en eau profonde. Donc, tout ce que la Russie a à faire, c’est de frapper des ponts et des installations portuaires en lançant des missiles d’à peu près n’importe où, puis de détruire le relativement petit contingent d’envahisseurs, et ce sera fini. L’OTAN le sait, et donc toute cette activité dans les pays baltes n’est qu’un moyen d’acheminer de l’argent vers les États baltes économiquement anémiques et en cours rapide de dépeuplement. Ils souffrent déjà; pourquoi les blesser plus. En ce qui concerne les droits des Russes en Lettonie, on pourrait penser qu’ils ne voient pas d’inconvénient à ce qu’ils soient violés, sinon ils déménageraient en Russie où il y a beaucoup de place pour eux. Ils méritent un fort soutien moral, bien sûr, mais c’est vraiment leur combat, pas celui de la Russie.

Cela ne fait pas de cet article la lecture la plus excitante au monde, mais qu’il en soit ainsi. Les gens recherchent sur Internet des histoires sur des tournants dramatiques, surtout parce qu’ils s’ennuient. Il arrive souvent que les développements les plus importants manquent de sensations, mais cela ne les rend pas moins importants. Par exemple, la Russie réduit ses dépenses de défense, car elle sera bientôt complètement réarmée. Les États-Unis et l’OTAN peuvent-ils faire de même ? Non ! Si jamais ils essayaient, l’establishment américain de la Défense corromprait une nouvelle série de membres du Congrès et de sénateurs, et les dépenses prodigues reprendraient immédiatement. Les Russes peuvent donc rester tranquillement assis, les bras croisés, et regarder la faillite des États-Unis. Ce sera certainement un tournant dramatique des événements ; vous devrez juste attendre.

Les cinq stades de l'effondrementDmitry Orlov

Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateur de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie » c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.

Lien

Retrouvez Dmitry Orlov sur Arte TV pour quelques jours (à partir de 14′), une interview assez honnête, juste un peu caricaturale avec un peu de pub pour le Salon de la Collapsologie.

Traduit par Hervé, relu par Catherine pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/pourquoi-la-russie-ne-repond-pas

 

Un pont, des missiles, un massacre et une défaite américano-iranienne

Chroniques du Grand jeu

Un pont, des missiles, un massacre et une défaite américano-iranienne

17 Mai 2018 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Ukraine, #Russie, #Moyen-Orient, #Etats-Unis

Le pont de Kerch, inauguré en grande pompe par Vadimirovitch lui-même au volant d’un camion orange (clin d’oeil à la « révolution » colorée de 2004 terminée en fiasco ?), relie désormais et de manière ombilicale la Crimée à la Russie continentale. Réussite technique, c’est également un coup politique majeur, désenclavant la presqu’île et l’arrimant définitivement à la mère Russie.

Ce n’est sans doute pas un hasard si une divertissante feuille de chou, le Washington Examiner pour ne pas le nommer, encourage sans rire le régime ukrainien à faire sauter le pont afin de « laver l’affront ». On jugera de la haute qualité intellectuelle du canard en question quand on apprendra au fil de l’article que Poutine veut ni plus ni moins conquérir l’Ukraine (que ne l’a-t-il pas fait depuis quatre ans ? Un peu lent, le tsar…) ou qu’il a placé son pays (dont les finances sont les plus saines de tous les membres du G20 faut-il rappeler) en quasi banqueroute pour construire le pont.

Sans relation de cause à effet, le Kremlin a appelé à la production rapide et en masse des S500 – qui sont à la défense anti-aérienne ce que les All Blacks sont au rugby :

Ne s’arrêtant pas en si bon chemin, les labos russes mettent la dernière touche aux S500, capables d’intercepter simultanément jusqu’à 10 missiles balistiques ou hypersoniques volant à Mach 5, et dont le temps de réaction sera de 4 secondes (contre 10 pour le S-400 et… 90 secondes pour l’antique Patriot américain !) On comprend dans ces conditions que l’OTAN soit « préoccupée »…

Quand on voit ce que des S200 améliorés sont déjà capables de faire en Syrie, ça laisse rêveur…

Par ailleurs, Moscou a annoncé que la présence de navires russes équipés de Kalibr sera désormais permanente en Méditerranée. On se rappelle que l’irruption de ces missiles durant l’hiver 2015-2016 avait causé une certaine émotion :

Ni vu ni connu, un navire russe doté des fameux missiles Kalibr est arrivé au large des côtes syriennes. Rappelons que le tir, depuis la Caspienne, de dizaines de Kalibr sur Daech en octobre a pris de court beaucoup de monde et a gentiment changé la donne stratégique, à la fois au Moyen-Orient (en bon joueur d’échecs, Poutine semblait donc prévoir un conflit qui finirait par dépasser la simple lutte contre les terroristes modérés) et même plus globalement.

Ce sera maintenant la norme en Méditerranée orientale, zone de plus en plus stratégique sur la case sud-ouest de l’échiquier eurasien.

Plus au sud, même si cela ne concerne pas directement le Grand jeu, il est difficile de ne pas parler du bain de sang de Gaza lié au transfert de l’ambassade US à Jérusalem. Cretinho respecte ainsi l’une de ses promesses de campagne (pas la meilleure) et vise la réélection en s’assurant le soutien de dizaines de millions d’évangélistes américains. Soit dit en passant, la traditionnelle alliance entre protestants anglo-saxons et juifs, que l’on retrouve des Etats-Unis actuels à l’Angleterre victorienne en passant par l’Afrique du Sud de l’apartheid, pourrait faire l’objet d’une étude historique enrichissante.

Chose intéressante, l’Afrique du Sud justement, membre des BRICS, rappelle son ambassadeur en Israël. Quant à Erdogan, il y ajoute (temporairement) son représentant aux Etats-Unis. Le torchon brûle de nouveau entre Ankara et Tel Aviv :

Cette fois, après la répression des manifestations à Gaza qui ont fait près de 60 morts, Ankara a signifié à l’ambassadeur israélien qu’il n’était plus le bienvenu en Turquie et accuse Israël de perpétrer un génocide dans l’enclave palestinienne. Le consul israélien à Istanbul a lui aussi été déclaré persona non grata.

Israël a, de son côté, convoqué le consul turc à Jérusalem et l’a prié de retourner dans son pays pour un certain temps. « Nous n’avons pas de leçon de morale à recevoir d’Erdogan qui a les mains trempées de sang », affirme Benyamin Netanyahu.

Mais ce n’est pas la première fois que la toupie sultanesque soutient avec des trémolos dans la voix la cause palestinienne avant de se rabibocher avec Israël…

En Irak, les élections législatives ont accouché d’une surprise avec la probable victoire de Moqtada Sadr, bien connu des lecteurs du blog :

Nous avions parlé de ce personnage sulfureux :

En Irak, le fameux Moqtada Sadr, influent prêcheur chiite, a appelé à attaquer les troupes US. Quand on sait que les brigades « sadristes » comptent plusieurs dizaines de milliers de combattants et qu’elles ne jettent pas leur part au chien dans la guerre contre Daech, cela complique quelque peu la situation. Cette déclaration incendiaire est sans doute à relier aux grandes manoeuvres préparant l’après-guerre. (…)

Pour qui roule Moqtada ? Sans doute pour personne. On aurait tort de le considérer comme l’homme des Iraniens ; depuis treize ans, plusieurs points de tension ont éclaté entre Téhéran et cet électron libre. Le gouvernement irakien, chiite comme lui, en a une peur bleue : on se souvient de l’invasion du parlement en avril, en pleine zone verte, pour réclamer la fin du népotisme, de la corruption et mettre en place un « gouvernement de technocrates » sans affiliation politique ou religieuse (nouvelle preuve de la complexité du personnage, religieux à la politique laïque).

Nos pressentiments ne pouvaient pas être mieux illustrés, car l’ami Motqada vient encore de mettre les pieds dans le plat en appelant Assad à démissionner :

«Il serait juste que le président Bachar al-Assad démissionne (…) et évite au cher peuple de Syrie le fléau de la guerre et l’oppression des terroristes», a-t-il déclaré, dans un communiqué rendu public le samedi 8 avril 2017.

Trois jours plus tard, depuis la ville sainte de Najaf où il est basé, à 200 km au sud de Bagdad, il persiste et signe. «J’ai exhorté Assad à partir pour préserver l’axe de la résistance et afin de lui éviter le sort de Kadhafi», a-t-il prédit dans un nouveau communiqué.

Même s’il prend ses précautions en défendant «l’axe de la résistance» contre Israël, qui comprend l’Iran, la Syrie et le Hezbollah libanais, Moqtada al-Sadr est le premier haut responsable chiite à contester ainsi la légitimité du président syrien.

Une surprenante offensive frontale contre un des piliers de la stratégie iranienne d’exportation de la révolution islamique. Bien que formé en Iran, Moqtada al-Sadr, dont les miliciens ont combattu les forces américaines en Irak, joue en effet de plus en plus la carte nationaliste.

Il en a même profité pour condamner les représailles américaines contre Bachar al-Assad et exhorter les Etats-Unis et la Russie à se retirer du théâtre syrien.

Engagé à la tête d’un vaste mouvement populaire contre la corruption et en faveur de réformes dans le pays, il organise régulièrement des manifestations dans la Zone verte ultra-sécurisée de Bagdad, siège du pouvoir et du parlement irakien dominés par Téhéran.

Moqtada al-Sadr mobilise également ses partisans contre les milices chiites du Hachd al-Chaabi (les Forces populaires de mobilisation), alliées de l’Iran. Il s’en démarque tant en raison de leur engagement auprès d’Assad en Syrie que pour leurs exactions contre les populations sunnites en Irak, sous couvert de lutte contre les djihadistes de l’Etat islamique.

Selon le site libanais AlKalima Online, de jeunes Irakiens ont même repris à l’université Al-Diwaniya dans le sud du pays le slogan « Iran, dehors, dehors ! » contre Kaïs al-Khazaali, le chef de Aasaeb ahl al-Hak (la ligue des vertueux), venu mobiliser en faveur des milices pro-iraniennes. Un slogan que les partisans de Moqtada scandaient lors des occupations de la Zone verte.

Il ne peut pas ignorer qu’Assad n’est très certainement pour rien dans l’événement de Khan Cheikhoun. Aussi, l’explication est ailleurs et corrobore ce que nous disions de lui l’année dernière. Sa sortie a tout à voir avec des considérations intérieures :

Moqtada al-Sadr cherche à se démarquer du gouvernement irakien et des autres partis chiites au pouvoir depuis 2003. Il  est engagé depuis plus de deux ans dans une campagne anti-corruption et pro-réforme. A coup de déclarations tonitruantes ou de manifestations monstres, il critique la politique irakienne, très alignée sur Téhéran. Le chef chiite se veut Irakien. Et avec cette déclaration, il veut montrer que l’Irak peut être allié de Téhéran mais ne doit pas être son vassal. Un discours nationaliste, son fond de commerce.

Si on compare, le gouvernement irakien a appelé à une enquête internationale sur les évènements de Khan Cheikhoun… sans critiquer Bachar el-Assad. Al-Sadr va même plus loin, il cherche à incarner la voix de la réconciliation chiite-sunnite en osant critiquer un allié de l’Iran, un dirigeant soutenu par Bagdad. C’est un leitmotiv chez lui ces dernières années.

Le mois dernier, il osait déclarer que les milices sectaires n’ont pas leur place en Irak. Du miel aux oreilles des sunnites et une provocation pour les milices chiites qui participent à la lutte contre l’organisation de l’EI mais qui ont été accusées de crimes de guerre, comme des kidnappings, des exécutions sommaires et des tortures.

Moqtada al-Sadr ajoutait même qu’il craignait des tensions entre communautés après que l’organisation de l’EI a été vaincue. Car le problème politique irakien reste entier. Il y a un fossé entre les communautés. Moqtada al-Sadr suggère qu’il pourrait faire partie de la solution.

Ainsi, s’il venait à arriver au pouvoir, l’ennemi historique des Américains pourrait paradoxalement compliquer sérieusement l’après-conflit syrien et la reconstitution de l’arc chiite. Quand nous vous disons et répétons que les facétieux Dieux de la géopolitique s’amusent…

Bingo ! le voilà aux portes du pouvoir et nos prédictions se réalisent. Il y a un an jour pour jour, nous ajoutions :

La position de Moqtada, faisant primer le nationalisme sur le religieux (solidarité chiite), n’est pas isolée en Irak, très divisé sur la question. D’un côté, l’ex-Premier ministre Maliki, qui a passé quinze ans en exil à Damas du temps de Saddam, déclarait en octobre : « Nous arrivons, Raqqa, nous arrivons, Alep, nous arrivons, Yémen ! » Il est rejoint en cela par plusieurs puissantes milices pro-iraniennes prêtes à en découdre pour aider Assad : Asaib Ahl al-Haq, Saraya al-Kharasani, al-Nojaba et Kataib Hezbollah. De l’autre côté, outre Sadr, l’actuel Premier ministre Abadi et de grands clercs chiites dont la plus haute autorité spirituelle d’Irak, l’ayatollah al-Sistani. Quant aux commandants des UMP, comprenant l’un et l’autre courant, ils sont obligés de ménager la chèvre et le chou.

Parmi les facteurs de cette profonde fracture, il y a évidemment la position ambivalente vis-à-vis de Téhéran. Chez certains, le bon vieil antagonisme entre Arabes et Perses prend le pas sur l’appartenance religieuse et un excellent article du Monde Diplomatique l’évoquait déjà en 2006 :

Une autre école dénonce cette thèse [la tentation de concevoir les chiites comme une entité homogène, ndlr], à laquelle elle oppose celle d’un «nationalisme irakien» à toute épreuve. Tel cet observateur iranien avisé qui nous confie par exemple : «Les solidarités intrachiites ne transcenderont pas la ligne de fracture fondamentale qui sépare les Arabes des Perses. Tout le monde semble avoir oublié que les chiites irakiens ont combattu les chiites iraniens pendant les huit longues années de la guerre Iran-Irak, l’une des guerres les plus sanglantes de la seconde moitié du XXe siècle. Des informations qui nous viennent d’Irak indiquent que les Irakiens, même ceux qui ont vécu en exil en Iran, n’apprécient pas l’influence iranienne dans leur pays.» (…)

Cette situation ne transforme pas pour autant l’Iran en nation «par défaut» ou «par adoption» pour les chiites irakiens. Dans le sud du pays, on conserve des sentiments partagés à l’égard du voisin perse. M. Al-Sadr joue par exemple sur les origines iraniennes de l’ayatollah Ali Al-Sistani pour le dénigrer. Les résidents de la ville d’Al-Amara se plaisent à qualifier ceux d’Al-Kout de « Perses », un terme très péjoratif à leurs yeux. Si les portraits de l’ayatollah Ruhollah Khomeiny et de son successeur Ali Khamenei foisonnent, seuls de rares acteurs de la scène politique chiite reconnaissent la conception iranienne de velayat-e-faqih («gouvernement du docte»), pilier de la République islamique. Les positions de l’ayatollah Al-Sistani vis-à-vis de ses pairs iraniens ont toujours été à la fois diplomatiques – évitant de franchir certaines lignes rouges – et farouchement indépendantes. Il semblerait du reste que, en tant que source d’interprétation des écritures, il soit davantage considéré en Iran que le «guide», l’ayatollah Khamenei lui-même.

Au-delà de la pierre d’achoppement iranienne, il y a aussi, il faut le dire, le comportement très ambigu de Damas dans les années 2000, après l’invasion de son voisin irakien. Pour une fois, les accusations américaines étaient fondées – confirmées par des officiels irakiens mais aussi par des sources bien placées à votre serviteur : Assad a, dans un dangereux coup de poker-boomerang, délibérément laissé passer (en les libérant des prisons syriennes ?) des centaines de djihadistes pour rejoindre l’insurrection sunnite en Irak. Le but : « occuper » les troupes américaines et surtout dissuader Washington d’envahir la Syrie.

Si certains – dont Maliki, le Premier ministre de l’époque et la victime directe des agissements de Damas – ont passé l’éponge et sont maintenant prêts à mettre sur pied une coalition chiite pour aider le gouvernement syrien, d’autres à Bagdad ont la mémoire plus rancunière…

C’est exactement ce à quoi nous assistons maintenant. S’il incarne le ras-le-bol de la population face à la corruption et l’espoir de former un gouvernement non-confessionnel de technocrates, Moqtada symbolise également la volonté de rupture avec les influences américaine et iranienne. Joli paradoxe en ces temps de crise sur l’accord nucléaire : le bouillant clerc a réussi en Irak l’exploit de réunir Washington et Téhéran dans le même camp, celui des perdants.

Les deux frères ennemis ont d’ailleurs commencé, chacun de leur côté, les manoeuvres et tractations afin de former une coalition, donc un gouvernement qui serait favorable à leurs intérêts. Dans ce jeu de l’ombre, l’Iran a une longueur d’avance, ayant dépêché à Bagdad le fameux Soleimani, lui aussi bien connu des lecteurs de nos Chroniques :

Depuis lundi, il rencontre les différentes forces politiques, ont indiqué à l’AFP plusieurs responsables. Devant eux, il a opposé son veto à toute alliance avec Moqtada Sadr, issu d’une lignée de dignitaires religieux, opposants respectés, qui provoque régulièrement l’Iran en prônant une défense sourcilleuse de l’indépendance politique de l’Irak.

La dernière bravade de l’ancien turbulent chef de milice devenu héraut des anti-corruption a été sa visite chez le grand rival régional de l’Iran, l’Arabie saoudite sunnite.

Lundi soir, le général Souleimani a chargé les partis chiites conservateurs de rassembler des petites formations pour constituer un bloc parlementaire assez large pour obtenir le poste de Premier ministre, a indiqué un participant à ces rencontres à l’AFP.

Celui qui est chef d’une unité d’élite des Gardiens de la révolution iraniens a réuni le Premier ministre sortant Haider al-Abadi, son prédécesseur Nouri al-Maliki et Hadi al-Ameri, tête de liste de l’Alliance de la Conquête, des anciens du Hachd al-Chaabi, supplétif de l’armée contre le groupe Etat islamique (EI), proches de l’Iran.

Il a également interdit toute alliance avec le mouvement Hikma du chiite Ammar al-Hakim, le vice-président sunnite Oussama al-Noujaïfi et le Parti démocratique du Kurdistan (PDK, de Massoud Barzani).

Et le message semble avoir été entendu. Le porte-parole du bureau de M. Maliki, Hicham al-Roukabi, a indiqué à l’AFP que l’ancien Premier ministre était en discussion « avec des forces importantes, notamment l’Alliance de la Conquête, des partis sunnites, chiites et kurdes ».

A suivre…

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2018/05/un-pont-des-missiles-un-massacre-et-une-defaite-americano-iranienne.html

Le Conseil de l’Europe exige de la Russie qu’elle renonce à sa souveraineté

mercredi 25 avril 2018

Le Conseil de l’Europe exige de la Russie qu’elle renonce à sa souveraineté

Suite à la mise à l’écart de la Russie dans les organes de direction du Conseil de l’Europe, en mesure de rétorsion face au référendum de Crimée, la Russie a décidé de suspendre sa contribution financière à un organe, l’APCE, dont elle est écartée. Ce qui commence à poser des problèmes financiers, mais surtout de légitimité à cette institution, issue d’un autre temps.

Après le référendum de Crimée et son rattachement à la Russie, le Conseil de l’Europe a décidé de priver la Russie de son droit de vote dans les instances représentatives et directrices. En conséquence, la Russie ne voulant remettre en cause la volonté populaire exprimée par la population de Crimée, a décidé en été 2017 de suspendre sa contribution au financement d’une institution dont elle était écartée, tant qu’elle ne serait pas pleinement restaurée dans ses droits. En ce qui concerne la CEDH, elle continue ses versements.
Or, de sérieuses difficultés apparaissent, tant sur le plan matériel qu’idéologique.
Matériellement, le budget de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe se trouve en déficit de 18 millions d’euros, ce qui va obliger l’institution à reconsidérer ses priorités. L’intérêt réel présenté par cette Assemblée d’un autre temps est plus que discutable. Prévu comme un instrument de soft power européen, elle s’est transformée en « organe du parti », en instance hautement idéologisée, à la pointe de la guerre latente contre la Russie.
Ce qui au départ était considéré comme un « coup de gueule » entre la Russie et le Conseil de l’Europe, avec le temps, prend une tout autre dimension. Justement en raison du temps. car ce conflit ne s’efface pas, il se cristallise. L’opposition n’apparaît plus comme une divergence conjoncturelle, mais stratégique. La Russie remet en cause la dérive des instances européennes: leur volonté de remettre en cause la souveraineté des Etats européens, leur volonté de les soumettre à un diktat. Car finalement sous couvert de défense « des valeurs européennes », évolutives en fonction de l’air du temps (pro-migrants, radicalisation des droits des LGBT, néoféminisme, etc), il s’agit de faire renoncer les Etats à la maîtrise des instruments de la souveraineté, à savoir principalement la maîtrise des frontières, la détermination de l’ordre juridique interne en fonction des valeurs nationales et la détermination des intérêts stratégiques internationaux.
La déclaration du Secrétaire général Jagland à l’égard de la Russie est très significative de ces dérives idéologiques:
In response to several questions on the Russian Federation, Mr Jagland said that although he had, in common with many other leaders, congratulated President Putin on his election victory, he did not accept that voting should have taken place in Crimea, which had been illegally annexed by Russia.
Autrement dit, le Conseil de l’Europe, en ne reconnaissant pas la légitimité des élections présidentielles tenues en Crimée, sans toutefois prendre le risque d’aller jusqu’à la remise en cause de la légitimité des élections présidentielles russes en général, affirme simplement ne pas reconnaître à la Russie le droit à défendre ses intérêts stratégiques, affirme les doubles standards du droit international et toute la dimension politique et idéologique de son application.
Referring to Russia’s non-payment of its budget contributions, Mr Jagland pledged that if this unacceptable behaviour continued for a period of two years, due in mid-2019, he would take the necessary action before he finished his mandate, which expires shortly afterwards. He also underlined his opposition to the challenge posed to the authority of the European Court of Human Rights by the Russian Constitutional Court. If any member state used its constitution against the supremacy of the ECHR said Mr Jagland, then its membership was over.
Ici, Jagland s’en prend à la souveraineté intérieure de l’Etat russe, mais c’est un message pour tout autre pays qui aurait la mauvaise idée de vouloir se souvenir de sa souveraineté. Non seulement la Russie ne paie plus sa contribution à une institution dont elle est écartée, remettant donc ainsi en cause la légitimité du bien-fondé a priori des décisions européennes, mais en plus elle affirme la supériorité de la Constitution (acte suprême du système juridique national, symbole de la souveraineté de l’Etat) sur la Convention européenne des droits de l’homme.
Le Conseil de l’Europe ne peut plus accepter cette situation, même si classiquement, le droit international se situe en-dessous des normes constitutionnelles (puisqu’il ne prend valeur dans l’ordre interne qu’en référence aux normes constitutionnelles), mais est souvent supérieur aux lois nationales.
Désormais, le Conseil de l’Europe veut la soumission totale des Etats, dont les Constitutions ne doivent plus être un acte de souveraineté, doivent se transformer en acte technique, inférieur au tout puissant droit européen. Pour que le message soit plus clair, Jagland menace de réfléchir à des mesures de rétorsion si la situation n’est pas réglée d’ici la fin de son mandat.
Mr Jagland semble oublier que les Etats ont existé avant le Conseil de l’Europe et existeront après. Qu’ils peuvent exister sans le Conseil de l’Europe. En revanche, le Conseil de l’Europe ne peut pas exister sans les Etats.
 
Il pourrait y réfléchir…
 

Dmitri Peskov : « Les Européens ne sont plus des partenaires fiables »

Dmitri Peskov : « Les Européens ne sont plus des partenaires fiables »

Dmitri Sergueïevitch Peskov est l’un des plus proches collaborateurs de Vladimir Poutine. Il travaille à ses côtés depuis l’accession de celui-ci au pouvoir, en 2000. Aujourd’hui secrétaire de presse ‒ porte-parole ‒ du Kremlin, il a accepté, au lendemain de la réélection du président russe, de recevoir Le Courrier de Russie pour faire un point sur la situation politique internationale.

Le Courrier de Russie : Comment jugez-vous l’atmosphère politique internationale qui a entouré cette élection présidentielle en Russie, par rapport à celle de 2012 ? Est-elle pire ou équivalente ?

Dmitri Peskov : La tension va croissant, avec, cette fois, une agressivité vraiment sans précédent de la part de certains États. Je parle évidemment du scandale de la Grande-Bretagne accusant la Russie d’une chose à laquelle notre pays n’est aucunement lié. Et cela sans aucune preuve, sans aucune raison… excepté l’affirmation : « La Russie est coupable ». C’est vraiment difficile à expliquer ou à comprendre. Il y a aussi de très profondes contradictions entre les déclarations de certains pays et leur attitude en Syrie, qui ne nous aident pas dans la recherche d’un règlement politique et diplomatique et mettent en danger l’intégrité territoriale de ce pays, faisant toujours craindre sa désintégration. Sans parler de bien d’autres problèmes. Donc, notre estimation générale est que l’atmosphère internationale est très tendue et, malheureusement, nous observons tous un processus de démantèlement du droit international et de l’ancien système des relations internationales.

« Il faut être deux pour danser le tango »

La Russie fait tout son possible pour normaliser ses relations avec les pays européens et les États-Unis. Mais il faut être deux pour danser le tango… S’il n’y a aucune réciprocité, on ne peut y parvenir. Toutefois, nous restons globalement optimistes et pensons que, tôt ou tard, s’imposera l’idée que de bonnes relations sont bénéfiques pour chacun et pour tous. Il faut être patient. Nous sommes essentiellement concentrés sur des objectifs de réformes intérieures autour du programme de développement économique très ambitieux du président Poutine, et nous avons beaucoup à faire pour les mettre en œuvre. Mais nous serons très heureux de constater l’existence, chez nos interlocuteurs, d’une volonté politique de normalisation des relations avec nous.

Dmitri Peskov sur scène avec le président Vladimir Poutine lors de la conférence de presse annuelle. Crédits : kremlin.ru
Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, sur scène avec le président Vladimir Poutine lors de la conférence de presse annuelle. Crédits : kremlin.ru

« Pourquoi devrions-nous avoir à prouver quoi que ce soit ? »

LCDR : Les Occidentaux dénoncent les ambitions politiques de la Russie. Ils la soupçonnent de vouloir casser le système politique international à son profit. Comment réagissez-vous à ces accusations et à ces soupçons ?

D.P. : Nous ne réagissons pas. Pourquoi devrions-nous avoir à prouver quoi que ce soit ? Ce n’est pas nécessaire. Nous montrons notre volonté d’entretenir, à l’avenir, des relations justes et équilibrées, nous souhaitons coopérer dans le domaine commercial et économique, dans le domaine des investissements russes à l’étranger, notamment en Europe. Nous recevons aussi de nombreux investisseurs européens et faisons beaucoup pour leur offrir un contexte d’opérations stable et fiable. Il est d’ailleurs remarquable qu’en dépit de cette atmosphère de tension globale, un grand nombre d’entreprises étrangères restent et se développent en Russie et n’ont nullement l’intention de quitter le pays. Il existe en fait une contradiction manifeste : les tensions diplomatiques et politiques entre certains États et nous ne correspondent pas à l’intérêt manifeste de leurs hommes d’affaires pour la Russie et ne se traduisent pas par des tensions commerciales réelles.

LCDR : La France peut-elle jouer un rôle particulier dans l’amélioration de ce dialogue ?

D.P. : Nos présidents se parlent. Ils vont avoir aujourd’hui un entretien téléphonique. Cela ne signifie pas qu’ils soient d’accord sur tout. Ils ont de nombreux points de divergence, néanmoins la volonté d’échanger, le désir de trouver des solutions aux problèmes actuels, de régler nos différends par le dialogue et non par la confrontation, existent. C’est une chose à laquelle nous accordons une très grande valeur. Et c’est une excellente base pour le développement de nos relations et de diverses formes de coopération futures.

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, avant la grande conférence de presse du président Poutine du 14 décembre 2017. Crédits : Kremlin.ru
Dmitri Peskov, avant la grande conférence de presse du président Poutine du 14 décembre 2017. Crédits : Kremlin.ru

LCDR : Le récent boycott, par le président Macron, du stand russe au Salon du Livre de Paris où la Russie était l’invitée d’honneur, peut-il affecter cette relation ?

D.P. : Nous comprenons très bien qu’il existe une solidarité transatlantique et que la Grande-Bretagne cherche des soutiens parmi ses alliés. Cela dit, tôt ou tard, ils [les Britanniques, ndlr] vont devoir prouver leurs accusations, et nous espérons que, s’ils échouent dans cette tentative ‒ ce dont nous ne doutons pas ‒, de nombreux alliés comprendront qu’ils doivent repenser leur position envers eux.

« Les relations entre Moscou et Pékin sont fondées sur la non-ingérence et la non-interférence dans les affaires de politique intérieure »

LCDR : Le président chinois Xi Jinping, dans le message de félicitations qu’il a adressé à Vladimir Poutine pour sa réélection, estime que les relations sino-russes sont exemplaires et qu’elles constituent un « exemple pour l’édification d’un nouveau type de relations internationales ». De quel nouveau type de relations s’agit-il ?

D.P. : Ce n’est pas un nouveau système. En fait, c’est le retour à l’ancien système, à celui, traditionnel, des relations intergouvernementales, le seul valable et durable dans le contexte actuel. Cette approche entre Moscou et Pékin est fondée sur la non-ingérence dans les affaires intérieures, la non-interférence dans les questions relevant de la souveraineté nationale et le respect mutuel des traditions et du système politique de chacun. Cette approche nous permet de trouver de multiples points de convergence, bénéfiques à nos interactions. Nous avons de nombreux projets communs, la Chine est l’un de nos principaux partenaires commerciaux. Nous sommes très satisfaits du niveau de relations entre nos deux pays et du dialogue franc et ouvert entre nos deux leaders.

« Vous ne pouvez prétendre être un médiateur utile en Syrie en prenant le parti d’un camp »

LCDR. : Pour revenir à la Syrie, comment la France peut-elle se rendre utile dans le processus de règlement politique ?

D.P. : Vous savez, pour participer à un processus de sortie de crise et de règlement politique, vous devez vous situer dans une position médiane. Vous ne pouvez pas prendre parti pour un camp ou un autre et prétendre, en même temps, être un médiateur utile. Pour jouer un rôle, il faut aussi être attendu et accepté par les parties en conflit. Nous pensons qu’il est important que la France joue un rôle dans le règlement de la question syrienne, mais la France est partie de la coalition internationale dirigée par les Américains. Elle doit donc se déterminer. La Russie fait beaucoup en Syrie. Elle essaie de jouer un rôle important pour sauver ce pays des attaques massives du terrorisme international qui sont très largement sous-estimées. Cela prendra du temps, beaucoup de temps, et nécessitera des efforts. Il est, je le répète, essentiel d’empêcher la désintégration politique et territoriale de la Syrie, faute de quoi les conséquences pour la région toute entière sont imprévisibles.

Des sapeurs russes dans une ville syrienne en ruines. Crédits : ministère de la défense russe.
Des sapeurs russes dans la ville syrienne d’Alep. Crédits : ministère de la Défense russe.

«Les Occidentaux ont soutenu un coup d’État au cœur de l’Europe »

LCDR : En Europe et en France, on ne comprend pas toujours la manière russe, jugée assez lapidaire, voire elliptique, de communiquer, d’expliquer quelles sont les positions politiques du pays. Ne pensez-vous pas qu’il serait utile pour Moscou d’améliorer sa communication, pour une meilleure compréhension mutuelle ?

D.P. : Nous avons le même problème avec les Européens, parce qu’ils ne peuvent plus être considérés comme des partenaires fiables pour nous. Ils sont tout à fait imprévisibles. Concernant la récente affaire en Grande-Bretagne par exemple, l’attitude de Londres ne peut être sérieusement analysée. Assez fréquemment, nous ne comprenons pas la logique de différentes capitales européennes, leur langage, leurs objectifs réels. Ainsi, pourquoi prennent-ils des décisions contraires à leurs intérêts économiques ? Pourquoi adoptez-vous des sanctions contre la Russie en prenant pour prétexte la situation en Ukraine ? Pourquoi déclarez-vous que la Crimée est occupée par la Russie, en fermant les yeux sur le fait que presque 100% de la population de ce territoire veut Poutine comme président et vote pour lui ? Est-ce que cela pourrait se produire dans un territoire occupé ? Évidemment non. En refusant de voir cette évidence, vous prenez des sanctions et mettez du même coup en péril les intérêts de vos entreprises. Incompréhensible… Nous sommes prêts à nous montrer très patients et à expliquer encore et encore notre point de vue à nos homologues européens, mais nous n’observons pas de disposition comparable chez eux, nous constatons même un manque de bonne volonté en la matière…

LCDR : S’agissant de la Crimée, il est difficile d’invoquer la volonté des peuples à disposer d’eux-mêmes, si par ailleurs vous souhaitez des relations internationales fondées sur le respect de la souveraineté nationale…

D.P. : Ce qui s’est passé en Crimée doit être bien compris : il y a eu en Ukraine, au cœur de l’Europe, un véritable coup d’État, soutenu par les États-Unis et par des puissances européennes, visant à faire basculer le pays dans l’orbite de l’OTAN et de l’Union européenne.

Propos recueillis par Caroline Galacteros

Docteur en Science politique, Caroline Galactéros est la présidente du think tank Géopragma. Elle dirige également le cabinet d’intelligence stratégique Planeting. Auteur du blog Bouger les Lignes, elle a publié Manières du monde. Manières de guerre (Nuvis, 2013) et Guerre, technologie et société (Nuvis, 2014).

Syrieleaks : Un câble diplomatique dévoile la “stratégie occidentale”, par Richard Labévière

Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 19-02-2018

Conférence sur la sécurité – Munich, 17 février.

Dans un anglais quelque peu familier mais précis, Benjamin Norman – diplomate en charge du dossier Proche et Moyen Orient à l’ambassade de Grande Bretagne à Washington – rend compte dans un Télégramme diplomatique confidentiel (TD)1 du 12 janvier 2018 de la première réunion du « Petit groupe américain sur la Syrie » (Etats-Unis, Grande Bretagne, France, Arabie saoudite et Jordanie), qui s’est tenue à Washington le 11 janvier 2018.

Dans ce TD de cinq pages, il dévoile le détail de la « stratégie occidentale » en Syrie : partition du pays, sabotage de Sotchi, cadrage de la Turquie et instructions adressées au représentant spécial de l’ONU Staffan de Mistura qui dirige les négociations de Genève. Un Non Paper (de 8 pages) accompagne ce TD en prévision de la deuxième réunion du « Petit Groupe ». Celle-ci s’est tenue à Paris le 23 janvier dernier, essentiellement consacrée à l’usage des armes chimiques et aux « consignes » adressées par le « Petit Groupe américain » à Staffan de Mistura.

Assistaient à cette réunion du 11 janvier à Washington Hugh Cleary (chef du Département Proche et Moyen-Orient du Foreign Office) ; Jérôme Bonnafont (directeur ANMO/Afrique du Nord et Moyen-Orient au Quai d’Orsay) ; David Satterfield (Secrétaire d’Etat-adjoint américain chargé du Moyen-Orient) ; le Jordanien Nawaf Tell et le saoudien Jamal al-Aqeel. L’Américain a ouvert la séance en précisant qu’une deuxième réunion aurait lieu à Paris le 23 janvier.

David Satterfield a confirmé que le président Trump avait décidé de maintenir une importante présence militaire américaine en Syrie, malgré la victoire remportée contre l’« Organisation Etat islamique » (Dae’ch) ; le coût de ce maintien étant fixé à quatre milliards de dollars annuels. Il a précisé que cette présence militaire américaine devait prévenir toute résurgence de Dae’ch, mais surtout empêcher les « Iraniens de s’installer durablement et de s’imposer dans la recherche d’une solution politique ». En troisième lieu, il a insisté sur le fait que la première réunion du « Petit Groupe » devait aussi apporter un « appui matériel et politique important à Staffan de Mistura pour « consolider le processus de Genève ». L’ensemble des participants a accueilli très positivement cette mise au point afin de « réaliser des progrès substantiels en Syrie durant l’année 2018 » et de « répondre à la propagande d’une victoire russe ». Ensuite, les participants ont insisté sur le « désir russe d’aboutir à une solution politique » qu’il s’agissait d’utiliser pour rendre « plus opérationnels » les objectifs du « Petit Groupe ».

CONSOLIDER LE PROCESSUS DE GENEVE

Les Etats-Unis ont noté qu’ils ne participeraient plus aux réunions d’Astana, ayant réduit « leur participation à un niveau très bas, pour souligner leur engagement envers Genève » ; en des termes définitifs, il est décidé de « tirer un trait conceptuel sur Astana pour revenir à Genève ». Ils ont ensuite estimé que jusqu’à maintenant « Genève restait un échec, malgré les efforts de Staffan de Mistura ». Ils se sont montrés très prudents quant à l’inclusion du cessez-le-feu dans les discussions de Genève : « la vérité étant que nous n’avons tout simplement pas la capacité d’empêcher le régime de grignoter les poches de l’opposition restantes à Idlib et à l’Est de la Ghouta ».

Le TD fait état de grands progrès « réalisés par l’opposition au cours des derniers mois », en soulignant qu’elle « devra encore faire preuve d’une plus grande souplesse pour s’assurer que le Régime ne quitterait pas Genève (…) alors que les Américains n’apportent aucun soutien à l’hypothèse d’un gouvernement de transition tel que le prévoit la résolution 2254 (du Conseil de sécurité des Nations unies) ». Le texte ajoute qu’il « serait tout de même utile que l’opposition puisse cesser d’agiter cette hypothèse à tout bout de champ… » Il a été aussi convenu que « l’opposition devait faire preuve de plus de flexibilité et arrêter d’agiter l’épouvantail d’un gouvernement de transition », les Américains ajoutant que, sans changer d’objectif final quant à la partition de la Syrie et au départ de Bachar al-Assad, il fallait d’abord « rester en mouvement en procédant à « une manipulation prudente » de l’opposition.

Le représentant français – Jérôme Bonnafont – a posé le problème d’une éventuelle participation de Bachar al-Assad à de futures élections. David Satterfield a répondu que « l’objectif était de créer les conditions et des institutions qui permettraient des élections qu’Assad ne pourrait pas gagner ». Satterfield a ajouté « qu’il n’y avait pas de raison ‘flagrante’ pour empêcher Assad d’être candidat ». Dans ces conditions, il s’agissait surtout de tester les intentions de la Russie, notamment pour qu’elle arrive « à ce que le Régime soit amené à discuter d’une nouvelle Constitution, d’élections libres sous le contrôle des Nations unies et de la création d’un environnement susceptible de favoriser ces deux processus ». Accord sans restriction de tous les membres de la réunion du « Petit Groupe » pour « ne plus se satisfaire des propos mielleux de Lavrov, afin de mettre Moscou sous pression ». Pour Satterfield, il s’agit d’amener les Russes à lâcher Assad, « à travers des réunions du Conseil de sécurité et une large campagne de communication publique », estimant que la ré-élection annoncée de Vladimir Poutine fragilisait positivement la position russe…

SABOTER ET INSTRUMENTALISER SOTCHI

L’une des conclusions de cette première réunion du « Petit Groupe » est parfaitement claire : « revigorer Genève pour que Sotchi devienne hors de propos » ; la France réclamant plus de « transparence sur la position russe ». Mais il s’agit encore de ne pas s’opposer « frontalement » à Sotchi « présentant l’avantage de rassembler une part non négligeable de la société civile syrienne », pour en ramener les « apports les plus positifs à Genève, afin de renouveler et relancer ce format de Genève ».

Les Saoudiens ont mis en garde contre un « risque de fragmentation des différents groupes de l’opposition et demandé de l’aide afin de maintenir la cohésion de celle-ci ». Satterfield a rétorqué que leurs représentants devraient « s’engager davantage dans la recherche d’une solution politique plutôt que de profiter de salaires mirifiques et de longs séjours dans des hôtels agréables ». La France a appuyé cette remarque en insistant sur « la communication ». A cet égard, le TD britannique dresse le commentaire suivant : « malheureusement, la Cinquième République française n’a pas vocation à financer cet effort », les représentants britanniques rappelant « que la communication de l’opposition a été financée en premier lieu par… le Royaume-Uni ».

David Satterfield a, ensuite, expliqué que l’opposition turque aux « Unités de protection du peuple kurde (YPG) » empêchait les Kurdes de participer à Genève. Tout en comprenant la position d’Ankara, il a souligné « qu’on ne pouvait pas ignorer un groupe qui contrôlait le tiers de la Syrie (SIC) et qui avait pris la plus grande part à la lutte contre Dae’ch ». Il a expliqué que « les Américains cherchaient à établir un leadership multi-ethnique au nord-est de la Syrie afin de diluer l’hégémonie de l’ YPG ». Par contre, il s’agissait d’imposer les FDS (Forces démocratiques syriennes, majoritairement kurdes et sous contrôle américain) dans le processus de Genève.

Commentaire de l’auteur du TD : « je comprends que les Etats-Unis vont nommer William (Bill) Roebuck, leur ex-ambassadeur à Bahreïn, comme représentant spécial des FDS. Je vais suivre, mais cela vaut la peine de rappeler – selon les discussions séparées que nous avons eues, par exemple avec Fiona Hill – que les relations entre les Etats-Unis et la Turquie sont déjà mauvaises et ne risquent pas de s’améliorer. Par conséquent, les Américains ne sont pas les mieux placés pour faire – en solo – le gros boulot avec les FDS et Ankara ». L’objectif est clairement défini : « amener Staffan de Mistura à accepter à Genève une structure tripartite incorporant l’opposition, Assad et les FDS ».

Du reste, le secrétaire d’Etat adjoint indique qu’un « Non-Paper – Reviving the Syrian Political Track in Geneva– sera communiqué à Staffan de Mistura avant la réunion du 23 janvier à Paris, « afin de mettre les Russes au pied du mur ». Ce document comporte : « une Feuille de route politique, les éléments d’une réforme constitutionnelle, la structure onusienne de supervision des élections et les directives pour l’établissement d’un environnement pacifié ».

Pour leur part, les Jordaniens ont qualifié la session du « Petit Groupe » de « la réunion publique la plus secrète de tous les temps ». Et l’auteur du TD de conclure : « nous devons, pour le moment, garder un groupe constitué uniquement des Etats-Unis, de la Grande Bretagne, de la France, de l’Arabie saoudite et de la Jordanie. Les prochains à être invités devraient être l’Egypte et l’Allemagne (pour qui nous avons plaidé). La Turquie devrait également joindre le groupe, mais la discussion avec elle risque d’être empoisonnée par les Kurdes, ce qui rendra plus difficile la neutralisation d’Astana. Il n’y a donc pas urgence à intégrer ces trois derniers pays ».

COMMENTAIRES BELLICISTES

Les commentaires en conclusion de ce TD sont fort éloquents en ce qui concerne l’avenir de la stratégie occidentale en Syrie. Les trois conclusions essentielles soulignent « une vraie réaffirmation du leadership des Etats-Unis dans les coulisses… ». La deuxième perspective consiste à « maintenir la pression sur la Russie, même si celle-ci ne parvient pas à convaincre Moscou de lâcher le régime comme nous l’espérions ». Sur ce plan, « nous devons continuer – ce que nous faisons déjà – à dénoncer l’horrible situation humanitaire ainsi que la complicité russe dans la campagne de bombardements de cibles civiles ». Enfin, conclut l’auteur du TD, « les Américains m’ont dit combien ils avaient apprécié notre contribution et notre soutien ces derniers mois alors qu’ils étaient en train de finaliser leur stratégie ».

XXX

Voilà qui n’augure pas d’une prochaine sortie de crise en Syrie dans un contexte marquée par quatre évolutions majeures des plus préoccupantes. 1) Les Etats-Unis ont décidé de renforcer et de diversifier leur posture nucléaire. Le Pentagone vient d’annoncer qu’il va développer des armes nucléaires tactiques miniaturisées « pour s’adapter aux nouvelles menaces internationales ». Le président iranien Hassan Rohani a répondu : « comment quelqu’un peut-il parler de paix mondiale et en même temps annoncer qu’il développe de nouvelles armes nucléaires destinées à ses principaux ennemis ? »

2) Les ministres de la Défense de l’OTAN se sont entendus les 14 et 15 février derniers à Bruxelles sur les grandes lignes d’une nouvelle refonte des structures de commandement de l’Alliance Atlantique. Cette « adaptation – la plus grande depuis la fin de la Guerre froide », selon le secrétaire général Jens Stoltenberg, est proposée par les militaires américains. Elle vise à rendre l’Alliance plus efficace en cas de crise de haute intensité. En clair, il s’agit de « mieux dissuader et répondre aux nouvelles menaces venant de certains Etats, au premier rang desquels la Russie ».

3) Aux lendemains de la destruction d’un chasseur israélien dans l’espace aérien syrien et, alors que la police israélienne demande l’inculpation du premier ministre Benyamin Netanyahou pour corruption, Tel-Aviv accuse l’Iran de s’implanter en Syrie et menace de multiplier ses opérations militaires. Ce n’est pas la première fois que le premier ministre israélien – qui refuse de démissionner – utilise les regains de tension régionale pour consolider son pouvoir personnel et son alliance avec l’extrême-droite du pays.

4) Enfin, le soutien militaire de Washington aux Kurdes de Syrie continue à provoquer l’Ire d’Ankara. La crise de confiance est consommée et l’axe turco-américain est au bord de la rupture. Deuxième contingent de l’OTAN, l’armée turque a dû accompagner le tournant conservateur et anti-occidental après le putsch raté de juillet 2016. Mission vient d’être donnée à un général aux tendances conservatrices et islamistes de restructurer l’armée turque dégarnie par les purges.

En définitive, le TD britannique reflète parfaitement la stratégie occidentale en Syrie : saboter les efforts de paix de Sotchi, ajouter deux nouvelles guerres à la crise syrienne : celle des Turcs contre les Kurdes et celles des Israéliens contre l’Iran et le Hezbollah libanais. « Les Américains n’ont jamais admis leur défaite militaire en Syrie et ne veulent pas lâcher le morceau et surtout leur objectif stratégique principal », commente un haut diplomate français, « celui d’un démantèlement de la Syrie, du type de celui qui a été conduit en Irak et en Libye. Leur volonté est d’armer les Kurdes pour contrôler les régions pétrolières de l’Est syrien afin de pouvoir peser sur la reconstruction politique et économique du pays ». La paix n’est donc pas pour demain.

Richard Labévière

1 Benjamin Norman/Foreign and Security Policy – Middle East/British Embassy – 3100 Massachusetts Avenue, NW/Washington DC/20008/USA. Phone : 202 588 6547/FTN : 8430 6547. Email : Benjamin.norman@fco.gov.uk

Pour aider le site Proche & Moyen-Orient c’est ici

Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 19-02-2018

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

3 réponses à Syrieleaks : Un câble diplomatique dévoile la “stratégie occidentale”, par Richard Labévière

  1. Christian Gedeon Le 21 février 2018 à 07h11

    Afficher/Masquer

    Si tout ce que je lis a effectivement été dit,c’est assez ahurissant. Et ça traduit surtout le desarroi de ce petit groupe,tres informel quand même semble t il. In fine on en revient toujours à la meme tentation de faire éclater les pays ,ce qui est une boîte de Pandore. Et je pense surtout que ce groupe ne pige toujours pas que Poutine se contrefout que la solution soit trouvée à Sotchi ,Astana ou au diable vauvert pour peu que cette solution garantisse l’intégrité de la Syrie et empêche la prise de pouvoir par les islamistes quelle que soit leur forme,car là est son véritable but. Genève? Pourquoi pas? Mais Genève passant sous les fourches caudines du projet global russe. Reste l’épineuse question iranienne,épineuse pour les russes aussi en vérité. Peut être le point qui accordera tout ce petit monde.

  2. Fritz Le 21 février 2018 à 07h19

    Afficher/Masquer

    Merci de dévoiler les projets de ces cinq États-voyous – dont la France fait partie, hélas…
    C’est consternant. Lundi, le placide et modéré Sergueï Lavrov a exigé la fermeture d’une base américaine en Syrie, qui permet aux djihadistes de reconstituer leurs forces. Rappelons que la “présence américaine en Syrie” est PARFAITEMENT ILLÉGALE, comme l’étaient l’agression et l’occupation américaine en Irak.

    Et là, il y a en face les Russes et les Iraniens, sans compter des Turcs qui se détachent de l’Empire, et un Netanyahu tenté par la fuite en avant pour échapper à une inculpation.

    Concernant l’OTAN, ce machin-truc qui ne s’est pas dissous contrairement au Kominform et au pacte de Varsovie, et qui a deux guerres à son passif (Serbie et Libye), George Kennan nous avait prévenus il y a vingt ans : son extension vers l’Est serait « une erreur tragique ».
    http://www.nytimes.com/1998/05/02/opinion/foreign-affairs-now-a-word-from-x.html

    Tout est réuni pour que ça dérape, définitivement. Si une Troisième Guerre mondiale éclate, nous autres Occidentaux l’aurons amplement méritée.

  3. caliban Le 21 février 2018 à 07h38

    Afficher/Masquer

    Ces gens ne sont pas faits comme nous, ils ne pourraient pas survivre dans l’air putride qu’ils respirent lors de ce genre de réunions. Partant de là, séparer la tête des épaules de ces cyborgs serait-il vraiment répréhensible ?

    Blague à part, merci pour ce document très instructif, qui nous apprend que ces gens ne raisonnent évidemment ni avec les sentiments et ni en tenant compte de l’expérience passée. Bref, raisonnent-ils vraiment ? Ne constituent-ils pas une sorte de fanatiques en col blanc ?

    https://www.les-crises.fr/syrieleaks-un-cable-diplomatique-devoile-la-strategie-occidentale-par-richard-labeviere/

Le désarroi des diplomates et militaires à la MSC 2018

Le désarroi des diplomates et militaires à la MSC 2018

Organisée par des Allemands, la Conférence sur la Sécurité de Munich, s’est transformée en forum mondial des ministres des Affaires étrangères et de la Défense. Chacun voulait anticiper l’évolution politique du moment, tandis que les organisateurs tentaient de faire avancer la cause de leur réarmement. En définitive, si les positions des uns et des autres ont été clarifiées, la question des nouvelles règles du jeu reste en suspens.

| Damas (Syrie)

+
JPEG - 60.9 ko

La Conférence sur la Sécurité de Munich est devenue au fil du temps la rencontre internationale la plus importante sur le sujet au monde. Créée dans le contexte de la Guerre froide par un noble ultra-conservateur, héros de la Résistance contre le nazisme, Ewald-Heinrich von Kleist-Schmenzin, elle a toujours eu un côté atlantiste et anti-communiste. Elle n’en reste pas moins un événement allemand et non pas une initiative états-unienne.

Fondée en 1963, elle réunissait alors une soixantaine de personnalités. Henry Kissinger, qui n’était alors qu’un espion et un universitaire, et Helmut Schmidt, alors simple député fédéral, y participèrent. Depuis 2009, sous l’impulsion de son nouveau président, le diplomate Wolfgang Ischinger, la conférence n’est plus un séminaire stratégique germano-US, ni même un forum européen, mais l’événement mondial en matière de Relations internationales et de Défense.

La Conférence 2018

L’édition 2018 rassemblait 682 hautes personnalités, dont une trentaine de chefs d’État et de gouvernement, une quarantaine de ministres des Affaires étrangères, une autre quarantaine de ministres de la Défense, et presque tous les patrons des services secrets occidentaux, sans compter les directeurs de think tanks et d’ONG humanitaires atlantiques, ou les journalistes bien-pensants  [1]. Depuis trois ans, un sommet des services secrets se tient discrètement en marge de la Conférence.

Le très haut niveau, sans aucun précédent, de cette rencontre s’explique par le désordre international actuel. Chacun a bien vu que le système unipolaire imposé par les États-Unis à partir de 1995 n’est plus. Pour autant, personne ne sait très bien ce qui va suivre.

La presse n’a retenu de cet événement que le show puéril de Benjamin Netanyahu et quelques phrases des uns et des autres. Les vrais enjeux étaient ailleurs.

L’affirmation de la puissance militaire allemande est-elle désormais possible ?

La puissance invitante, c’est-à-dire des Allemands à titre privé et non pas l’État fédéral, entendaient utiliser les participants pour faire avancer ses propres objectifs. Un document distribué à l’entrée, débute par deux articles. Celui de gauche, signé par le ministre des Affaires étrangères Sigmar Gabriel, comprend cette phrase : « Il est ni imprudent, ni anti-américain, d’imaginer une Europe sans les États-Unis » [2]. Celui de droite, rédigé par la juriste Constanze Stelzenmüller, analyse les divergences entre le président Trump et ses principaux conseillers pour conclure par une mise en garde face à leurs développements possibles [3].

Juste avant que Berlin ne soit paralysé par l’absence de majorité parlementaire, le gouvernement fédéral réfléchissait à la possibilité d’investir massivement dans son armée et de prendre le contrôle de l’ensemble des armées européennes, française comprise [4]. Il s’agit d’utiliser l’Union européenne au moment où les États-Unis sont en crise pour affirmer au plan politique la puissance économique allemande. Mais comment se passer de la puissante armée britannique après le Brexit ? Comment gérer la force nucléaire française ? Et quelle marge de manœuvre les États-Unis sont-ils prêts à concéder à l’Allemagne ?

Le Premier ministre britannique, Theresa May, a répondu, en ce qui la concerne, que le Royaume-Uni entendait négocier un Traité de Défense avec l’Union européenne, une fois qu’il l’aurait quittée ; ce qui renvoie l’Allemagne à la vision que Winston Churchill en avait. L’Union européenne doit maintenir la stabilité à l’Ouest du continent, Londres sera toujours pour elle un allié solide, mais c’est le gouvernement de Sa Majesté qui fixera les objectifs communs et certainement ni Berlin, ni Paris.

Le Premier ministre français, Édouard Philippe, a dressé l’éloge de l’Europe de la Défense et affirmé que son pays consacrerait 2% de son PIB aux questions militaires en 2025. Capitalisant sur l’excellente communication du président Emmanuel Macron, il a manifesté son soutien aux ambitions allemandes tout en s’abstenant de répondre à la question concrète de la force de frappe. On n’est donc guère avancé : le tandem Macron-Philippe se réjouit du nouveau mécanisme de concertation européenne en matière d’industrie de Défense (le PESCO), mais n’a signé d’engagements concrets qu’avec Londres.

L’énorme délégation US s’est comportée comme imaginé dans le document préparatoire : Washington attache beaucoup d’importance à ses alliés pour renforcer sa crédibilité. Autant dire que l’affirmation de la puissance militaire allemande ne sera possible que tenue en laisse par le Pentagone.

L’Ukraine et la Crimée

Alors que l’Allemagne a voté les sanctions européennes contre la Russie, les membres de la MSC ne remettent pas en question la réunification de la Crimée à la Russie. Ils ne s’appuient pas sur l’exemple de la réunification allemande, car celle-ci ne s’est pas faite au détriment d’un autre État, mais sur leur propre initiative de reconnaître l’indépendance de la Slovénie, de la Croatie et de la Bosnie-Herzégovine contre la volonté de la Fédération yougoslave (actuelle Serbie) [5]. Ils analysent la crise ukrainienne en termes de tectonique des plaques. Pour eux, les forces qui se sont affrontées là-bas durant une vingtaine d’années ont abouti à ce divorce. Dès lors, la question du Donbass est celle de la délimitation des plaques. La réponse n’est pas la même selon que l’on observe l’Histoire longue ou courte.

Quoi qu’il en soit, la MSC considère les accords de Minsk II comme la seule solution de paix, mais elle ne les comprend pas de la même manière que Moscou, ce texte étant particulièrement imprécis.

Les Allemands ont été surpris par la proposition du président Vladimir Poutine de déployer une force de stabilisation des Nations unies au Donbass. Ils la comprennent comme chargée de faire respecter l’ordre de Kiev et donc, de désarmer la région tandis que le gouvernement ukrainien pourrait, lui, se préparer à un nouvel affrontement. Ce n’est évidemment pas le point de vue russe.

Une dizaine de personnalités ukrainiennes étaient présentes à Munich. Certes, le président Petro Poroschenko et ses alliés comme son ministre des affaires étrangères Pavlo Klimkin (ancien ambassadeur à Berlin) ou le maire de Kiev Vitali Klitschko (ex-champion du monde de boxe poids lourds WBO & WBC, « héros » du Maïdan). Également des leaders économiques comme Natalie Jaresco (une ex-employée du département d’État US, placée par Washington comme ministre des Finances) ou le patron de Naftogaz, Andriy Kobolyev, et les oligarques Viktor Pinchuk et Sherhiy Taruta. Mais ne faisant qu’une confiance très limitée à l’équipe actuellement au pouvoir, la MSC avait également invité Yulia Timoschenko, les députés Mustafa Nayyem (le déclencheur du Maïdan) et Svitlana Zalishchuk (US National Endowment for Democracy).

Dans une salle séparée, hors des regards, les représentants de la France, l’Allemagne, l’Union européenne et la Russie ont rencontré ceux de l’Ukraine. Rien n’a avancé et surtout pas l’idée d’un déploiement de Casques bleus.

Le Moyen-Orient vu par Berlin

L’Allemagne s’est considérablement investie dans le projet US au Moyen-Orient (stratégie de destruction des sociétés et des États conçue par l’amiral Arthur Cebrowski [6]), mais peu dans le projet états-uno-britannique des « printemps arabes ». Elle héberge et soutient depuis la Guerre froide plusieurs quartiers généraux des Frères musulmans, dont celui des Syriens à Aix-la-Chapelle. Elle a participé à l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri [7]. Elle a co-rédigé en 2012 le plan Feltman de capitulation totale et inconditionnelle de la Syrie [8]. Actuellement, Volker Perthes, le directeur de la Stiftung Wissenschaft und Politik, son think tank étatique, est conseiller de Jeffrey Feltman à l’Onu.

Depuis plusieurs années, les documents internes du Service européen pour l’action extérieure (SEAE) sont des copiés-collés des notes de Volker Perthes pour le gouvernement allemand.

Volker Perthes était bien entendu présent à Munich [9] avec Jeffrey Feltman et leurs amis, Lakdhar Brahimi, Ramzi Ramzi, Steffan de Mistura, les généraux David Petraeus (le fond KKR était aussi représenté par Christian Ollig) et John Allen (Brookings Institution), ainsi que Nasser al-Hariri, le président de la Haute-Autorité pour les négociations (opposition syrienne pro-Saoudienne), Raed al-Saleh le directeur des Casques blancs (Al-Qaïda) et leurs sponsors qataris, dont l’émir Thamim.

Dans un article du document préparatoire de la Conférence [10], Volker Perthes assure que l’équilibre politique du Moyen-Orient vient de basculer. Mais il raisonne en s’appuyant sur ce qu’il souhaite et non pas sur ce qu’il voit. Il assure que le gouvernement de Damas est épuisé par la guerre alors qu’il vient de tendre un piège savant aux Israéliens et est parvenu à détruire un de leurs avions. Il évalue la rivalité saoudo-iranienne en croyant que Riyad est en position de force alors que le contre-coup de Palais s’organise depuis l’étranger. Il imagine que les Émirats vont aider l’Arabie saoudite contre Téhéran, alors qu’ils viennent d’imposer à Riyad la partition du Yémen et qu’ils tirent la richesse de Dubaï du contournement de l’embargo anti-iranien.

Les erreurs de Volker Perthes ont été prolongées par celles —volontaires— des trois patrons du BND allemand (Bruno Kahl), du MI6 britannique (Alex Younger) et de la DGSE française (Bernard Émié), qui ont expliqué dans une salle à part, devant un public choisi pour sa crédulité, leurs inquiétudes face à l’opération turque en Syrie. Les trois hommes ont feint de croire que les combattants du YPG sont les meilleurs remparts face à Daesh, alors qu’ils devaient former avec d’ex-daeshistes la Force de sécurité aux frontières et que, cette semaine, plusieurs officiers jihadistes ont été arrêtés par l’armée arabe syrienne en rejoignant Afrin mêlés aux combattants kurdes [11]. Certes, le métier de ces trois maîtres-espions est de savoir à qui ils doivent la vérité et à qui ils peuvent mentir. Continuant sur leur lancée, ils ont laissé entendre que l’armée arabe syrienne utilise des armes chimiques —profitant ainsi de l’absence dans la salle du secrétaire US à la Défense, Jim Mattis, qui avait souligné quelques jours plus tôt l’inexistence de preuve en la matière [12]—.

En définitive, avant de se réarmer massivement, l’Allemagne devrait choisir avec plus soin ses analystes de politique étrangère.

[1] « Liste des 682 participants à la Conférence sur la Sécurité de Munich 2018 », Réseau Voltaire, 18 février 2018.

[2] “Power boost. The EU must win the conflicts of the future”, Sigmar Gabriel, Security Times, February 2018.

[3] “Power outage. « America first » means America alone”, Constanze Stelzenmüller, Security Times, February 2018.

[4] « Ambitionierte Rahmennation : Deutschland in der Nato », Rainer L. Glatz, Martin Zapfe, SWP-Aktuell #62, août 2017.

[5] “Chain of secession”, Andreas Zumach, Security Times, February 2018.

[6] The Pentagon’s New Map, Thomas P. M. Barnett, Putnam Publishing Group, 2004. « Le projet militaire des États-Unis pour le monde », par Thierry Meyssan, Haïti Liberté (Haïti) , Réseau Voltaire, 22 août 2017.

[7] « Révélations sur l’assassinat de Rafiq Hariri », par Thierry Meyssan, Оdnako (Russie) , Réseau Voltaire, 29 novembre 2010.

[8] « L’Allemagne et l’Onu contre la Syrie », par Thierry Meyssan, Al-Watan (Syrie) , Réseau Voltaire, 28 janvier 2016.

[9] Sur les interventions de Volker Perthes à la Conférence 2017, lire : « Le détournement de la Conférence sur la Sécurité de Munich », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 21 février 2017.

[10] “Bismarck would blush. The political geometry of the Middle East has been redrawn in the last year”, Volker Perthes, Security Times, February 2018.

[11] Un accord a été conclu entre le YPG et les autorités syriennes. Les combattants kurdes ont été autorisés à traverser les zones contrôlées par l’armée arabe syrienne pour rejoindre leurs « frères » à Afrin et y lutter contre l’armée turque. Mais cet accord n’est valable que pour les anarchistes kurdes, pas pour les jihadistes étrangers.

[12] « Jim Mattis réfute les « Fake News » d’Israël et de l’Otan », par Thierry Meyssan, Al-Watan (Syrie) , Réseau Voltaire, 14 février 2018.

http://www.voltairenet.org/article199739.html

Présidentielle russe : l’économie éclipsée par la politique étrangère ? Par Jean de Gliniasty

Source : IRIS, Jean de Gliniasty, 21-12-2017

Alors que les élections présidentielles russes auront lieu le 16 mars 2018, Vladimir Poutine a récemment confirmé son intention de se porter candidat à sa propre succession. En cas de victoire, l’homme fort du Kremlin pourrait se maintenir au pouvoir jusqu’en 2024. Si la stagnation économique touche le pays depuis peu et la faible croissance est structurelle à la Russie, les questions internationales tendent à minorer l’impact électoral de la question économique. L’analyse de Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l’IRIS, ancien ambassadeur de France en Russie.

Vladimir Poutine bénéficie d’une popularité et d’un taux d’intention de vote exceptionnels. Est-ce à dire qu’il s’agit d’une élection sans enjeux ?

Effectivement, le taux de popularité de Vladimir Poutine est resté très élevé. On impute cela à « l’effet Crimée » ou au « consensus de Crimée ». De fait, l’écrasante majorité de la population considère que le président a géré habilement le dossier. D’une manière générale, les dossiers de politique étrangère sont au bénéfice du régime. Il y a une conjonction particulière à laquelle s’ajoute le contexte économique qui, jusqu’à ces deux derniers mois, laissait prévoir une croissance de 2% avec nombre d’indicateurs positifs en matière de salaires, d’investissements et d’exportations.

Le président a bénéficié jusqu’à ces dernières semaines d’un ensemble de facteurs qui fait qu’effectivement il sera réélu sans problème. La seule véritable interrogation est le taux de participation et, sur ce point, on voit émerger au sein de l’Etat-major politique une préoccupation. A partir du moment où les jeux sont faits, même les personnes décidées à voter pour Vladimir Poutine ne seront finalement pas très incitées à se déplacer. Or, si le taux de participation passe sous la barre des 50%, cela serait considéré comme un élément négatif voir une critique de l’actuelle présidence et donc Vladimir Poutine verrait sa légitimité érodée pour son prochain mandat.

Comment se porte le pays sur le plan socio-économique ? La période de stagnation économique qui touche actuellement le pays peut-elle avoir un impact dans les urnes ?

2017 a été l’année de la reprise pour l’économie russe. Cela s’est traduit par un retour à la hausse des investissements, des salaires réels, une diminution de l’inflation jusqu’aux alentours de 3% permettant une progression du pouvoir d’achat. C’est un ensemble d’éléments qui, appuyé sur la remonté du prix du baril de Brent, a conduit à penser que l’économie nationale aller croître de plus de 2% en 2017.

En fait cette embellie s’est arrêtée assez vite et ces deux derniers mois ont été plutôt négatifs. Les revenus réels ont continué à décroître, l’investissement a stagné ainsi que la consommation et les ventes de détail ont même eu tendance à diminuer. Actuellement nous sommes dans une phase qui infirme les espérances que les économistes plaçaient dans le développement du pays.

Mais cela ne jouera pas lors des élections car, comme l’a rappelé Vladimir Poutine lors de sa conférence de presse, les performances économiques depuis son accession au pouvoir en 2000 sont telles que cela lui donne matière à faire face à ses contradicteurs. Le PIB a augmenté de 75%, la production industrielle de 70%, les salaires ont été multipliés par 3,5, les retraites par 3,6, la mortalité infantile a été divisée par 3,6, l’espérance de vie est passée de 65 à 73 ans.

Tous ces indicateurs lui donnent un crédit suffisant pour passer cette période décevante. Le problème c’est qu’elle s’annonce ainsi mais personne ne sait exactement pourquoi. Les prix du pétrole ont augmenté, le budget russe a été calculé avec un baril de Brent à 40$ alors qu’il est actuellement proche des 65$ ce qui devait constituer une marge de manœuvre appréciable.
Mais le rouble reste très bas, l’économie ne redémarre pas et pour des économistes comme Alexeï Koudrine, ministre des Finances, la cause de cette atonie est l’absence de réformes structurelles. Il s’agira donc d’en mettre en place pour sortir de cette période de croissance faible qui, comme le ministre se plaît à le faire remarquer, avait une existence antérieure à la baisse du prix du baril et la crise ukrainienne.

Toute la question sera donc de savoir si pour son dernier mandat, Vladimir Poutine lancera des réformes structurelles ou non. S’il ne le fait pas, beaucoup de spécialistes considèrent que la Russie restera sur des taux de croissance très modestes.

Quel peut être l’impact des questions internationales sur la campagne électorale ?

Vladimir Poutine a déclaré, peu avant l’annonce de sa candidature, que les troupes russes se retireraient de Syrie hormis une couverture non chiffrée qui restera sur place. Cela correspond à une demande de l’opinion publique car les opérations en Syrie sont perçues différemment de celles en Ukraine.

Pour les Russes, l’Ukraine c’est affectif et émotionnel, la Crimée ayant toujours été russe depuis le début du 18ème siècle. Pour la plupart de l’opinion russe, c’était une erreur commise par Khrouchtchev que de céder la Crimée à l’Ukraine en 1954, puis par ses successeurs de ne pas être revenus sur ce décret ; le président ne sera donc pas critiqué. En revanche, que des citoyens russes aillent mourir en Syrie, c’est moins évident pour l’opinion russe. En annonçant le rappel des troupes, Vladimir Poutine donne un signal très clair : la guerre a été gagnée et le processus diplomatique de sortie de crise est en marche.

Ainsi, les dossiers internationaux jouent incontestablement un rôle important dans la popularité de Poutine. Pour les Russes le président a rendu à la Russie son statut de grande puissance. Pour l’heure, il s’agit d’un élément important et positif de la popularité de Vladimir Poutine.

Source : IRIS, Jean de Gliniasty, 21-12-2017

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

2 réponses à Présidentielle russe : l’économie éclipsée par la politique étrangère ? Par Jean de Gliniasty

  1. Nerouiev Le 10 janvier 2018 à 07h02

    Afficher/Masquer

    Poutine ce n’est pas que la Russie mais aussi la défense d’un monde multipolaire contre un monde Atlantiste hégémonique auquel il avait pourtant fait confiance à ses tout débuts. C’est aussi des conférences de presse entièrement ouvertes sans faux fuyant. Pour cela son économie militaire a toujours fait ses preuves sans oublier qu’elle était aussi destinée à des fins industrielles civiles. Et ça, meme le peuple Russe commence à s’en apercevoir après un rêve américain de courte durée.

  2. Nicolas Le 10 janvier 2018 à 07h06

    Afficher/Masquer

    Autre point : tout “analyste” qui parle de régime” pour désigne le gouvernement d’un pays désigné comme ennemi par les psychopathes de Washington perd immédiatement toute crédibilité.

     

    https://www.les-crises.fr/presidentielle-russe-leconomie-eclipsee-par-la-politique-etrangere-par-jean-de-gliniasty/

Publicités

Revue de presse nationale et internationale.

Publicités