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Intervention de Jean-Yves Le Drian au Second Forum sur les nouvelles routes de la soie

 | BEIJING (CHINE)  

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Mesdames et Messieurs les Chefs d’Etat et de gouvernement,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs,

Le développement de la mondialisation et la mise en place au lendemain des deux terribles guerres mondiales d’un système multilatéral plus efficace que tous les précédents, ont ouvert une phase de prospérité et de liberté inédites et permis une expansion pacifique du commerce international. En quelques décennies, des centaines de millions d’êtres humains sont sortis de la pauvreté et les deux parties d’un monde divisé par la guerre froide, se sont enfin rapprochées.

Ces progrès sont incontestables, le reconnaître ce n’est pas pour autant nous voiler les yeux. Les rapports de puissance conçus au milieu du 20e siècle ont évolué, la mondialisation a aussi engendré des déséquilibres. Déséquilibres à l’échelle planétaire, certaines régions retirant d’importants bénéfices de ces évolutions, tandis que d’autres se trouvent laissées pour compte. Déséquilibres au sein de nos sociétés, où des inégalités considérables se sont installées. Déséquilibres environnementaux, manifestés par des catastrophes trop longtemps ignorées.

C’est ce double constat que nous devons garder à l’esprit, pour répondre au défi du développement d’aujourd’hui. Ensemble, nous devons agir pour une mondialisation plus juste, une mondialisation qui profite à tous. Je dis bien ensemble, car il n’y a qu’en renforçant les bases de notre coopération que nous pourrons y parvenir. Sans ouverture réciproque, sans renforcement de la connectivité, nous ne saurions construire la prospérité mieux partagée à laquelle nous aspirons. Et devant l’ampleur de la tâche à accomplir, le repli sur soi, les efforts isolés ne peuvent être que des impasses.

Ce deuxième forum de coopération internationale sur l’initiative chinoise « une ceinture – une route » est l’occasion de réfléchir aux voies et moyens d’agir ensemble, pour faire face à ces défis qui engagent notre présent mais aussi notre avenir.

L’initiative chinoise des nouvelles routes de la soie sera essentielle pour répondre au déficit d’infrastructures en Asie qui, selon la Banque asiatique de développement, a un déficit d’infrastructures important qui s’élèvera d’ici 2030 à 26 milliards de dollars.

Au nom du président Macron, je suis venu porter ici un message clair : celui que nous avons tout à gagner à unir nos forces.

Vous le savez, la connectivité est au coeur du projet politique européen. La quadruple liberté de circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes, a toujours été pour nous un principe moteur. Dans ce continent qui est désormais le plus interconnecté, le plus ouvert du monde, la stratégie eurasiatique en matière de connectivité publiée à l’automne 2018, vise précisément à renforcer encore davantage cette dynamique d’échanges en développant dans tous les domaines, transports, énergies, numérique et échanges humains, des projets concrets fondés sur la soutenabilité économique, sur la soutenabilité fiscale, sur la soutenabilité environnementale et sur la soutenabilité sociale.

Comme nous le faisons dans le cadre de l’ASEM, nous devons donc travailler à renforcer les synergies entre nos initiatives qui, vous le voyez, peuvent et doivent être complémentaires.

Le succès des projets que nous menons dépendra, je crois, de deux facteurs :

- D’abord de notre capacité à entendre les besoins des pays où ces projets seront développés, en mettant en place une démarche partenariale. L’enjeu de la connectivité c’est bien que les routes qui sont construites fonctionnent dans les deux sens. C’est d’ailleurs dans cette démarche que s’inscrivent les efforts de la France et de la Chine afin d’identifier des projets de coopération en pays tiers, et avec des pays tiers.

- Ensuite, ces succès dépendront de notre détermination à tenir nos engagements et les projets que nous menons doivent en être l’illustration concrète. Engagement pour l’ouverture, engagement pour la transparence, engagement pour une concurrence équitable, engagement aussi, bien entendu, pour la durabilité environnementale. C’est en mettant l’exigence climatique au coeur de notre coopération que nous avancerons dans la mise en oeuvre de l’Accord de Paris, auquel nous sommes très attachés. La production d’énergie renouvelable et la durabilité des infrastructures doivent donc rester pour nous des priorités. Les principes actuellement développés dans le cadre du G20 sur la qualité des infrastructures doivent nous permettre d’avancer sur ce sujet.

Ainsi conçus, nos projets de connectivité seront autant de témoignages de l’efficacité du multilatéralisme rénové et de l’utilité de la gouvernance mondiale renforcée que nous appelons de nos voeux. C’est le sens de la déclaration franco-chinoise que les présidents Xi Jinping et Emmanuel Macron ont adoptée le 26 mars dernier et qui engage nos pays à développer avec leurs partenaires des initiatives concrètes pour renforcer le multilatéralisme, réformer les institutions existantes lorsque cela est nécessaire mais toujours, toujours inscrire nos actions dans un cadre fondé sur le droit international.

De fait, nombreuses sont les organisations qui ont élaboré des normes, des standards, ou des principes internationaux traitant de la soutenabilité financière et de l’inclusivité. Je pense à la Banque mondiale, au FMI, ou encore à l’OCDE. Mettons ces principes en oeuvre, illustrons-en la validité sur le terrain, nous lancerons ainsi un cercle vertueux car une telle approche, par les cadres de référence communs qu’elle contribuera à mettre en oeuvre, ne pourra que favoriser la synergie entre les initiatives.

Mesdames et Messieurs,

Nous sommes à la croisée des chemins. Jamais sans doute notre monde n’a été aussi interdépendant. Et jamais cependant le système multilatéral et la mondialisation n’ont suscité autant de critiques. Et face à la tentation du cavalier seul, face à la tentation du rapport de force, agissons ensemble pour démontrer, dans les faits, que la coopération rapporte plus que la confrontation.

Je vous remercie.

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POLITIQUE ETRANGERE ET DIPLOMATIE : LES MOTS ET LES CHOSES…

POLITIQUE ETRANGERE ET DIPLOMATIE : LES MOTS ET LES CHOSES…

« Il convient qu’un ambassadeur entende et regarde tout ce qui peut être utile à son maître »1

« La perfection des moyens et la confusion des buts semblent caractériser notre époque » écrivait Albert Einstein. C’était il y a bien longtemps déjà, dans un autre siècle, le XXe qui craignait une grande déflagration nucléaire entre les États-Unis et l’URSS, aujourd’hui disparue. Aujourd’hui, nous avons changé de siècle mais les maux restent identiques.

Des mots creux pour dissimuler de gros maux. Alors que nous sommes dans une période instable et incertaine de transition entre deux mondes, la confusion atteint son paroxysme chez nos dirigeants formés à l’école nationale de l’arrogance (ENA). Confusion coupable entre stratégie et tactique. Confusion regrettable entre politique et communication. Confusion fâcheuse entre politique étrangère et diplomatie. Mais, notre élite bienpensante n’a pas suffisamment médité ce jugement bien connu de notre prix Nobel de littérature, Albert Camus pour qui « mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde » !

Alors que nous devons affronter un monde nouveau fait d’incertitude et d’imprévisibilité, il importe de redonner tout leur sens aux concepts de politique étrangère et de diplomatie en cessant d’en faire ce que les linguistes qualifient de mots valise, porteurs de sens différent. Une politique étrangère vaut par la cohérence de son dessein, une diplomatie par l’agilité de ses mouvements, comme le note Gabriel Robin, ambassadeur de France (2004). Pour sa part, l’écrivain Régis Debray estime que « la politique étrangère de la France, c’est Tintin qu’on aimerait voir revenir à la place de l’agent comptable » (2015). En un mot, c’est toute la différence qui existe entre stratégie du temps long et tactique du temps court. Aujourd’hui, nous sommes parvenus au seuil d’un monde nouveau caractérisé par l’incertitude et l’imprévisibilité. Il rend de plus en plus incontournable une révolution copernicienne qui passe par la nécessité de (re)penser de manière drastique la politique étrangère.

UN MONDE NOUVEAU : INCERTITUDE ET IMPRÉVISIBILITÉ

Nous sommes en train de changer de monde, de passer du monde d’hier – si bien décrit en son temps par Stefan Zweig – au monde éphémère du présent qui doit déboucher sur le monde de demain. Partons d’un diagnostic général pour parvenir à un examen clinique plus spécifique, le seul qui vaille pour éclairer notre route, notre brouillard stratégique.

Un diagnostic pertinent posé par un non-expert des relations internationales

Quel meilleur diagnostic du monde de ce début du XXIe siècle que celui que nous fournit, dès 2012, Marie-Célie Guillaume qui fut en son temps directrice de cabinet de Patrick Devedjian, président du Conseil général des Hauts-de-Seine au début de années 2010 dans un roman qui décrit de façon acérée le combat que se sont livré de façon souterraine, mais violente, le président de la République en exercice, Nicolas Sarkozy, et Patrick Devedjian qui lui a succédé à la présidence de ce Conseil général. Que nous dit-elle avec beaucoup de bon sens qui devrait donner réflexion à notre fringant président de la République, Emmanuel Macron ? La chose suivante qui n’a fait que se confirmer de 2012 à nos jours :

« En réalité, nous sommes en train de changer de monde. Le modèle sur lequel notre société a été bâtie est complètement dépassé. Un nouveau monde s’ouvre avec les opportunités mais aussi les angoisses qu’il implique. En dépit des nombreux avertissements ; les politiques n’ont pas voulu anticiper. Et aujourd’hui, ils se montrent tous incapables d’y faire face. Pour comprendre, l’avenir, il faut connaître le passé »2.

Tout est dit et bien dit, expliquant en grande partie le monde chaotique dans lequel nous évoluons et l’embarras de nos dirigeants rivé aux dogmes du passé, incapable de tirer les leçons du passé pour bâtir le présent et imaginer le futur. Passons tout naturellement de la théorie à la pratique selon la bonne vieille méthode scientifique expérimentale chère à Claude Bernard.

Un diagnostic confirmé par l’histoire de la dernière décennie

Le monde de la fin du siècle dernier et du début du siècle actuel ne s’est-il pas endormi sur ses lauriers en dépit des évolutions, voire des révolutions importantes qui le secouaient ? Ne vivait-il pas jusque dans un passé récent dans l’insouciance de ce qui advenait par ailleurs, se contentant de ressasser les dogmes intangibles à travers la célébration de liturgies bien établies. Quels étaient au juste ces dogmes qui façonnèrent un demi-siècle de relations internationales ?

Nous les regrouperons artificiellement autour de quatre thématiques générales pour la commodité de la démonstration : le primat du multilatéralisme, l’omnipotence de la globalisation, la force du lien transatlantique et l’irréversibilité de la construction européenne. Qui dit intangibilité des dogmes, dit célébration par des liturgies idoines destinées à leur conférer le maximum de crédibilité ! Quelles églises mieux choisies que les grand-messes que représentent les organisations internationales, leurs rencontres ordinaires, rituelles (traditionnelle semaine des chefs d’État et de gouvernement lors de l’Assemblée générale de l’ONU), leurs sommets extraordinaires, sorte de conciles païens (OTAN, Union européenne, OSCE, G7…) pour célébrer l’intangibilité des dogmes ! Soulignons au passage que cinquante années peuvent sembler un temps long sur une échelle du temps médiatique mais en réalité cela représente une simple goutte d’eau sur un temps historique.

Le seul qui présente un intérêt quelconque pour comprendre les spasmes du monde d’aujourd’hui ! « Une partie du monde semble sur le point de basculer vers un ordre ancien, plus dangereux et plus brutal » (Barack Obama, centenaire de la naissance de Nelson Mandela, Johannesburg, 17 juillet 2018). Ce basculement ne s’expliquerait-il pas, en partie, par la contestation des dogmes, la sécularisation des liturgies ? Voici où nous en sommes aujourd’hui. Un monde en pleine mutation que les dirigeants de la planète contemplent impuissants, commentent au lieu de peser sur ses évolutions futures.

Gouverner, c’est prévoir, a-t-on coutume de dire ! Or, aujourd’hui, à la lumière de l’actualité la plus récente, gouverner, c’est temporiser. Au diable, la prévision qui pourrait déboucher sur une anticipation raisonnable fondée sur l’analyse d’un cocktail de signaux forts mais aussi de signaux faibles. Or, si nous voulons peser sur la définition du nouveau monde, cher à Emmanuel Macron, il importe de penser la politique étrangère sur le temps long pour la décliner sur le temps court grâce à l’outil que constitue la diplomatie. Or, nous n’en sommes malheureusement pas encore là tant la communication sert le plus souvent de stratégie de substitution. Les spin doctors cumulent aujourd’hui les fonctions de stratèges et de diplomates.

UN IMPÉRATIF POUR L’AVENIR : (RE) PENSER LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE

Faute d’établir une distinction claire entre le cap (la politique étrangère) et la route (la diplomatie), le diagnostic est sans appel : le mal est profond. La seule manière de remédier à toutes ses insuffisances est d’en revenir aux fondamentaux, à savoir procéder à une révolution copernicienne consistant à jeter les bases d’un État stratège, diplomatiquement parlant.

Un diagnostic sans appel confirmé sur la durée du temps historique

« Le monde est à la fois multipolaire, à géométrie variable, hétérogène et global » (Thierry de Montbrial). Dans une époque de transition « entre deux mondes et entre deux siècles », les mal nommés « printemps arabes » ont démontré une triple défaillance de l’action internationale de la France quand l’improbable s’est produit.

Une défaillance dans l’anticipation. Premier constat d’échec. La révolution arabe de l’année 2010 signe la faillite de la dimension anticipation et connaissance des pays occidentaux et de la France (Cf. chapitre 8 du livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008). Elle vaut pour la diplomatie comme pour la communauté du renseignement dans son ensemble. « La révolution arabe démontre que la France était prisonnière d’une vision conservatrice et simplificatrice reposant sur l’idée que la dictature était le seul rempart contre l’extrémisme dans cette région du monde… Sans doute avons-nous eu tendance à privilégier la recherche de la stabilité par apport à celle de la démocratie »3. Plus qu’une défaite diplomatique, c’est une défaite intellectuelle. Ni les Etats-Unis, ni l’Europe n’ont anticipé les soulèvements dans la région. Le moins que l’on puisse dire la suite n’a pas non plus été anticipé : retour à la case départ en Syrie, en Égypte, désordres structurels en Libye après une brillante intervention militaire irréfléchie…

Une défaillance dans la réaction. Deuxième constat d’échec. Il se caractérise par trois mots : inertie, incrédulité, hésitation… La politique de la France comme la stratégie des pays occidentaux a consisté : à accompagner les « printemps arabes » et favoriser l’enracinement de la liberté et de la démocratie ; à encourager l’expérience démocratique sous toutes ses formes ; – à aider les forces laïques à tenir bon, les femmes à résister, les minorités religieuses à exiger la liberté de conscience, les minorités politiques à être représentées adéquatement au Parlement et même dans la presse ; à ne pas flatter les islamistes. Le problème est qu’il n’existe pas de solution unique au problème de la démocratisation au Moyen-Orient. En quelques mots, c’est un tout faux sur toute la ligne. La diplomatie française est hors-jeu. Elle ne pèse plus rien sur l’échiquier international. Trop d’idéologie tue la diplomatie en lui interdisant l’agilité dans l’exécution nécessitée par la volatilité des évènements.

Une défaillance dans la projection sur le long terme. Troisième constat d’échec. Alors que les évolutions erratiques d’un Orient compliqué nécessitent la possession d’une boussole pour fixer le cap sur le long terme. Nicolas Sarkozy, François Hollande, hier et Emmanuel Macron pratiquent le volontarisme débridé, l’agitation médiatique sur le très court terme sans pour autant réfléchir aux conséquences de leurs actions sur le moyen et le long terme et dans l’espace (niveau national, régional et international). La communication sert de stratégie. L’agitation sert de tactique. L’émotion sert de justification. On l’aura compris, tout ceci débouche sur une déroute de la diplomatie française et son effacement progressif sur la scène mondiale. L’observateur attentif des relations internationales, bienveillant à l’égard de la France peine, pour ne pas dire est dans l’incapacité d’appréhender les grands principes d’une politique étrangère pérenne et leur déclinaison en termes de diplomatie crédible, adaptable rapidement. Il se trouve dans une sorte de brouillard stratégique, d’impossibilité de progresser dans les ténèbres d’une action internationale incohérente dont on ne découvre pas les rouages. Il y a urgence d’un tsunami intellectuel remettant la réflexion au centre du débat pour préparer l’action.

Une indispensable révolution copernicienne fondée sur « un État stratège » (Anne Lauvergeon)

Il nous faut désormais réfléchir aux remèdes après ce deuxième échec (« printemps arabes » après la chute du mur et effondrement de l’URSS). Si nous abordons la question en allant du général au particulier, nous devrions nous fixer quelques grands axes de réflexion.

Penser autrement la politique étrangère : définir une « boussole stratégique »

Par définition, la politique étrangère définit les stratégies de défense des intérêts du pays et la diplomatie les met en musique. Elle est incompatible avec la versatilité et les zig zags permanents qui l’ont caractérisé durant ces dernières années. Elle s’oppose à une politique des coups montés dans l’instant, à la va vite, sans tenir compte du passé et en faisant l’impasse sur l’avenir. Il n’y a que des vérités successives. Elle est peu compatible avec la religion du tout médiatique Dans la pratique nous sommes confrontés à une politique étrangère sans réelle cohérence, dont le but premier est d’agir sur l’émotion de l’électeur pour exister et engranger des gains électoraux. A titre d’exemple, « il est important de se plonger dans l’histoire tumultueuse de l’Iran au cours des XIXe et XXe siècles si l’on désire comprendre l’Iran d’aujourd’hui ainsi que sa vision du monde »4.

« La France aura besoin d’une politique étrangère moins personnelle et moins impulsive, plus réfléchie, plus cohérente, plus fiable »5. Il est toujours important de mesurer à l’avance toutes les conséquences possibles des décisions que l’on prend à un moment donné, en particulier lorsqu’il s’agit de guerre. Ziad Takieddine écrit justement : « Mais ici, comme dans d’autres domaines, il conviendrait que les princes qui nous gouvernent mesurent un peu plus sérieusement, avant d’agir, les conséquences de leurs actions, à moyen ou à long terme… L’on peut tout à fait concevoir qu’il n’est, dans certaines circonstances, d’autre issue que la guerre : encore faut-il, avant de frapper, réfléchir aux lendemains, de peur qu’ils ne déchantent »6. La règle doit être : l’adaptation des moyens à nos ambitions, ou de nos ambitions à nos moyens. « La politique étrangère, c’est la maîtrise des interactions dans la durée, ce qui est autre chose que des effets d’annonce… la politique étrangère française, même s’il y a des constantes depuis le début de la Ve République a été constamment adaptée… Être disponible, les écouter. Pour tous les pays, ces printemps arabes ont été une dure leçon de modestie. Aucun n’a pressenti ce qui se préparait… Mais nous n’avons pas tellement de moyens pour influer sur le cours des évènements… »7.

Conjuguer harmonieusement passé, présent et avenir

« Décidément, la politique étrangère ne s’improvise pas ! » déclarait Alain Juppé le 13 avril 20128. « La France est un pays d’historiens à la mémoire courte »9. L’histoire nous apprend que les choses peuvent résonner par décennies et quelquefois, même, par siècles. Mais nous ne devons pas regarder le passé avec les yeux du présent. Le recours aux analyses historiques peut s’avérer utiles même si l’histoire ne se répète pas à l’identique dans le futur. « Seule une approche dynamique permet d’aborder la complexité des sociétés du XXIe siècle »10. Une fois encore, tout est écrit à condition de savoir lire, penser avant d’agir dans la précipitation. Mais, aussi d’éviter de toujours raisonner sur la base de schémas anciens surtout lorsque nous entrons dans un monde en transition. « Il fait repartir de zéro car sur la rive sud, un monde différent est apparu. Il ne faut pas croire qu’on pourra absorber le futur de la Méditerranée avec de vieilles méthodes ou de vieux instruments »11. Tel est le rôle traditionnel des diplomates de raisonner sur trois échelles temporelles (passé, présent, avenir) dans le même temps afin d’aider à la décision des dirigeants qui ne travaillent que sur une seule dimension (le présent immédiat), et cela encore plus à l’heure du numérique !12 En reviendra-t-on un jour à cette approche qui permettra de prévenir les embardées de notre diplomatie du coup de com’ et du coup de pompe ?

Chercher de façon systématique à mieux anticiper et à mieux connaître

Bien que ceci relève de la vérité d’évidence, il faut que les décideurs de l’action internationale française se décident à passer d’une politique du XXe siècle à celle du XXIe siècle. Et, pour parvenir à cet objectif, deux pistes sont devenues incontournables. Il est indispensable que la diplomatie travaille, en plus grande synergie encore, avec la communauté du renseignement à la recherche des « signaux faibles » pour mieux anticiper l’avenir même si ceci n’est aujourd’hui pas tâche aisée dans un monde aussi instable que complexe. Même si tant d’inconnues commandent l’humilité, il faut en permanence chercher le fil d’Ariane qui nous permette de sortir de sortir du labyrinthe des paradoxes Il est aussi indispensable que la fonction de la prospective acquiert ses lettres de noblesse en sortant du conformisme qui la caractérise aujourd’hui. Combien de notes, de télégrammes diplomatiques (Cf. les affaires tunisienne et libyenne le démontrèrent lors des révolutions arabes) sont rédigés pour ne pas déplaire à ceux qui nous gouvernent et non pour retranscrire une réalité si déplaisante soit-elle ? Le CAPS du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères – dont le directeur, Justin Vaïsse vient de quitter ses fonctions – doit cesser d’être la direction de la clairvoyance rétrospective, d’être une simple annexe de la direction de la communication au service du ministre. Tout ceci est intolérable au regard d’une bonne utilisation de l’argent public.

Articuler politique nationale, politique européenne et multilatéralisme

« Les révolutions arabes ont mis en perspective les difficultés rencontrées par les États membres de l’Union européenne pour agir de concert, de surcroît au sein des structures européennes »13. Ceci est d’autant plus urgent que nous assistons au naufrage de la diplomatie européenne sous la houlette de la peu charismatique Catherine Ashton14, puis sous celle de la transparente Federica Mogherini. « L’Union européenne apparaît toujours comme un gigantesque paquebot voguant sans destination commune…sans avoir bien entendu une véritable vision de ce qui pourrait être une politique étrangère européenne »15. Il est vrai que pour nous mobiliser, il est essentiel de contribuer à une « refondation » de l’Europe16. Ce n’est qu’à ce prix, et non en procrastinant sur la voie des énièmes réformes institutionnelles, qui conduisent à une impasse, que nous pourrons partager une « vision commune de notre avenir au lieu de naviguer à vue, dans un brouillard épais »17. Pour nécessaire qu’elle soit, la tribune du président de la République du 5 mars 2019 (« Pour une renaissance européenne »)18 ne répond pas aux problèmes structurels lourds que connaît L’Europe fantôme si bien croquée par Régis Debray19. Pour passer à une autre échelle, les grandes crises mondiales ne trouveront de solutions viables et pérennes qu’avec un accord des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Cessons de nous payer de mots ! Il nous faut bâtir de véritables partenariats avec Moscou et Pékin20 pour construire de nouveaux équilibres internationaux pour le XXIe siècle.

Redonner tout son sens à la diplomatie française

Cette démarche comporte un aspect négatif et un aspect positif. Négatif, d’abord en cessant de mépriser les diplomates21 et en leur redonnant confiance. « Il montrera par la suite à plusieurs occasions qu’il ne voue pas une estime débordante à la diplomatie »22. Par ailleurs, il faut en finir avec tous ces personnages que l’on investit de missions diplomatiques alors qu’ils ne connaissant rien à cette pratique (« Claude Guéant, le grand flic qui se croyait diplomate »23). Positif, ensuite en encourageant la libre expression des diplomates dans leur analyse des situations dont ils ont la charge. « Tous ces imbéciles ont peur de se prononcer, ils s’imaginent que plus c’est alambiqué, plus ça fait administratif, ce en quoi d’ailleurs, ils ne se trompent pas : on n’arrive pas à savoir ce qu’ils ont en tête, sans doute parce qu’ils n’y ont rien »24. Ce qui vaut pour les diplomates vaut également pour les officiers supérieurs et les officiers généraux français au titre du fameux « retex » pour retour d’expérience. Alors que la haute hiérarchie militaire encourage, depuis ces dernières années, nos officiers à ne pas hésiter à penser, écrire pour éviter de recommencer les erreurs du passé, que se passe-t-il dans la pratique ? Les courageux sont contraints à la démission (celle du CEMA, Pierre de Villiers) ou menacés, voire sanctionnés (le cas du colonel François-Régis Legrier est emblématique à cet égard25).

Cesser les compromissions

Après avoir contribué militairement à éliminer le colonel Kadhafi, nous ne grandissons pas à mener des actions telles que celle consistant à accueillir dans notre pays l’un des plus proches collaborateurs de ce dernier, Bachir Saleh en faisant fi des lois et en utilisant des subterfuges indignes26. Après avoir reçu Bachar Al-assad à Paris, nous ne nous grandissons pas en déstabilisant durablement son pays (neuf après, il est toujours présent et bien présent) et en faisant une pépinière de djihadistes toujours prêts à agir dans notre pays. Après avoir constaté les mœurs spéciales de l’Arabie saoudite tant en Turquie (assassinat de Jamal Kashoggi au consulat général d’Arabie saoudite à Istanbul) qu’au Yémen (conduite d’une sale guerre qui débouche sur des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité), nous n’en avons tiré aucune des conséquences qui s’imposaient. Une fois encore, nous sommes incapables de mettre à sa place le curseur entre diplomatie économique (Realpolitik) et diplomatie des valeurs (Idealpolitik). Peser sur la scène internationale, c’est mettre en cohérence ses discours généreux et ses actes quotidiens. Nous en sommes encore loin.

En finir avec la diplomatie médiatique

« Des traits de tempérament national ou de la personnalité du président en charge prêtent à la caricature de notre diplomatie »27. Il est inutile de mettre sur la place publique des entretiens entre les chefs d’État et de gouvernement comme ce fut le cas avec Barack Obama en avril 2012 pour les seuls besoins de la campagne électorale28. Tous les présidents de la République se livrent à pareille mascarade qui les abaisse plutôt que de les grandit. Avec de tels procédés aux limites du grotesque, nous affaiblissons la voix de la France à l’extérieur. Cessons de confier la détermination et la conduite de la politique étrangères à des communicants qui n’ont pas la moindre idée de la géopolitique, de l’histoire, de la géographie, de l’économie, des civilisations, de l’âme des peuples ! Cette diplomatie médiatique nous conduit directement dans le mur. La diplomatie doit être confiée à des professionnels de la chose extérieure que sont les diplomates. Il est illusoire de vouloir transformer les ambassadeurs en spin doctors, pensant que c’est en exigeant d’eux qu’ils soient actifs sur les réseaux sociaux que la voix de la France sera mieux écoutée et suivie. « La conduite la plus rationnelle, face à un niveau d’incertitudes déroutant pour une zone explosive, serait de calmer le jeu, en essayant de dissocier autant que possible, les crises nationales des grands enjeux stratégiques »29.

« Beaucoup de malheur a surgi de ce monde par la confusion et les choses tues » (Fiodor Dostoïewski). Et, c’est bien le mal profond qui gangrène la politique étrangère et la diplomatie française au cours de la dernière décennie. Notre action internationale – concept pris dans son acception la plus large – est plus marquée par la réaction à chaud à un évènement imprévu que par l’anticipation à froid d’évènements improbables. À quoi servent donc les structures en charge de l’anticipation, de la prévision, de la prospective comme le Commissariat Général à la stratégie et à la prospective rattaché au Premier ministre30 ou bien comme le CAPS du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères ? S’agit-il d’organismes inutiles ou de sinécures pour quelques amis du Prince ? La diplomatie est une affaire trop sérieuse pour être laissée à des inspecteurs des Finances qui n’ont jamais mis les pieds dans une ambassade, dans un ministère des Affaires étrangères et qui ne savent pas ce qu’est une civilisation, un peuple. Et surtout qui ne raisonnent qu’avec leur calculette (Cf. sur le plan intérieur, la genèse de la « crise des gilets jaunes »).

La politique étrangère et la diplomatie ne se résument pas à des mantras, à des mots d’ordre creux (« Ce qui compte, c’est le quick de l’abréviation, version techno de l’art oratoire, le parler cash sonnant efficace »)31. Elles n’ont jamais été et ne seront jamais – y compris grâce aux mirages de l’intelligence artificielle – des sciences exactes. Force est de constater que, si notre président de la République est très entreprenant sur la scène internationale, il est particulièrement inexpérimenté. Nous n’en voulons pour preuve que la liste impressionnante de ses échecs (Cf. avec Donald Trump qu’il pensait ramener à la raison sur les dossiers climatique et nucléaire iranien et avec l’Allemagne32). Le dur survit au mou. La fuite en avant provoque souvent le retour en arrière. En dernière analyse, la France ne sortira du piège, qu’elle a elle-même armé, que par un sursaut salutaire. Ce nouvel élan suppose d’en revenir à la dichotomie fondamentale entre politique étrangère et diplomatie, de bien garder à l’esprit que les mots ont un sens bien précis.

Guillaume Berlat

Proche et Moyen-Orient.ch

http://prochetmoyen-orient.ch/politique-etrangere-et-diplomatie-les-mots-et-les-choses/

6 mai 2019

Notes

1 Bernard Simiot, Moi Zénobie reine de Palmyre, Albin Michel, 1978, p. 147.

2 Marie-Célie Guillaume, Le Monarque, son fils, son fief, éditions du moment, 2012, p .232.

3 Alain Juppé, Diplomatie française : la confiance retrouvée, entretien avec Baudoin Bollaert, Politique internationale, n° 131, printemps 2011, pp. 7-19.

4 Vincent Eiffling, La perception de l’Iran par les pays occidentaux, Défense, n° 155, mars-avril 2012, p. 31.

5 Hubert Védrine Quelle politique étrangère pour la France ?, Le Nouvel Observateur, 5 avril 2012, p. 10.

6 Ziad Takieddine, L’ami encombrant, éditions du moment, 2012, p. 135.

7 Hubert Védrine, « François Hollande a beaucoup de cartes en main », Libération, 10 mai 2012, p. 6.

8 Alain Juppé, propos recueillis par Carl Meeus, Le Figaro Magazine, 13 avril 2012, p. 48.

9 Gérard Courtois, La leçon de gaullisme des juges de Chirac, Le Monde, 20 décembre 2011, p. 19.

10 Amiral (CR) Pierre Lacoste, Le continuum passé-présent-futur, Défense nationale, mars 2012, n° 748, pp. 15-22.

11 Miguel Angle Moratinos, Des idées pour la Méditerranée, Jean-Christophe Ploquin, la Croix, 27 avril 2012, p. 24.

12 Vincent Martigny, Le retour du prince, Flammarion, avril 2019.

13 Samuel Faure , Défense européenne : bilan et perspectives de la politique conduite par la France (2007-2012), http://www.eurocite.eu, 17 avril 2012.

14 Ludovic Lamant, Europe : Ashton et le naufrage de la diplomatie commune, Médiapart, 20 janvier 2012.

15 Pierre-Louis Blanc, Retour à Colombey, Pierre Guillaume de Roux, 2011, p. 75.

16 Jean-Claude Mallet, L’Europe ne fera pas l’économie d’une refondation, La Croix, 13 avril 2012, p. 11.

17 Dominique de Villepin, Seul le devoir nous rendra libre, Cherche Midi, 2012, p. 59.

18 Service international, En Europe, un accueil poli et prudent à la tribune de Macron. Le gouvernement d’Angela Merkel s’est abstenu de se prononcer sur le fond, Le Monde, 7 mars 2019, p. 5.

19 Régis Debray, L’Europe fantôme, Gallimard, 2019.

20 Frédéric Lemaître, La Chine de Xi Jinping saisie par le doute, Le Monde, 7 mars 2019, pp. 1-2.3.

21 Gilles Delafon, Le règne du mépris. Nicolas Sarkozy et les diplomates 2007-2011, éditions du Toucan, 2012.

22 Pascal Boniface, Le monde selon Sarkozy, Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 2012, p. 87.

23 Hubert Coudurier, Et les masques sont tombés… Les coulisses d’un quinquennat, Robert Laffont, 2012, p. 313.

24 Claude Orcival, Ton pays sera mon pays, Gallimard, 1953, p. 47.

25 Claude Angeli, La ministre des Armées traite un colonel de faux jeton, Le Canard enchaîné, 6 mars 2019, p. 3.

26 Brigitte Rossigneux, L’immigré préféré de Guéant, Le Canard enchaîné, 18 avril 2012, p. 8.

27 Bertrand Fessard de Foucault, État du monde et incendie à multiples foyers, Défense nationale, avril 2012, n° 749, pp. 11-17.

28 Sarko enrôle Obama à la télé, Le Canard enchaîné, 18 avril 2012, p. 8.

29 Peter Harling, Le monde arabe est-il vraiment en « hiver » ?, Le Monde, 2 février 2012, p. 22.

30 Décret n° 2019-163 du 6 mars 2019 modifiant le décret n° 2013-333 du 22 avril 2013 portant création du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, JORF n° 0056 du 7 mars 2019, texte n° 2.

31 Régis Debray, précité, p. 37.

32 Virginie Malingre/Thomas Wieder, Macron-Merkel, la stratégie de la tension, Le Monde, 30 avril 2019, pp. 18-19.

http://www.afrique-asie.fr/politique-etrangere-et-diplomatie-les-mots-et-les-choses/

Riyad et l’art de la diplomatie sportive

Riyad et l’art de la diplomatie sportive

Au cours de l’histoire, la diplomatie sportive [1] a souvent été utilisée pour influencer les relations sociales et politiques. Avec la transformation de la scène politique internationale, le sport est devenu l’un des facteurs les plus puissants du rayonnement d’un État dans le monde. Outil prisé des monarchies du Golfe, la diplomatie sportive occupe une place importante dans l’action diplomatique. L’Arabie Saoudite cherche à rattraper son retard sur le Qatar et les Émirats Arabes Unis.

Mohammed Ben Salmane et la diplomatie sportive
La diplomatie sportive fait partie intégrante du plan de modernisation “Vision 2030” de Mohammed Ben Salmane, prince héritier d’Arabie Saoudite.

Depuis 2016, l’Arabie Saoudite a lancé un vaste plan de modernisation pour apporter des changements significatifs à son économie et à la société. Le plan “Vision 2030” vise à réduire la dépendance du pays au pétrole, à diversifier son économie et à développer les secteurs de services publics, notamment en matière de loisirs et de tourisme. La diplomatie sportive fait partie des nouveaux terrains investis par le prince héritier Mohammed Ben Salmane.

L’organisation de grands événements sportifs, une visibilité internationale garantie.

L’Arabie Saoudite veut apparaître comme un acteur de premier plan dans la région, y compris sur le plan sportif. Elle utilise la diplomatie sportive comme un outil de soft-power pour contrebalancer son bilan sulfureux en matière de droits de l’homme. Sa stratégie passe d’abord par l’accueil de grands événements sportifs. Depuis deux ans, le pays a en effet organisé de multiples événements : un match amical de football entre l’Argentine et le Brésil, la manche inaugurale de la Formule E ou encore des épreuves de golf et de boxe.

C’est à ce titre également que l’Arabie Saoudite a obtenu l’organisation des cinq prochaines éditions du Dakar. Avec l’épreuve-reine du rallye-raid, la monarchie s’offre une marque prestigieuse, un événement mondialement connu en adéquation avec l’image dynamique que le pays souhaite renvoyer. Riyad s’assure aussi la promotion de ses sites naturels. La réception de la Supercoupe d’Italie – dont la première édition a opposé la Juventus au Milan AC en janvier –  participe aussi à cette stratégie. L’Arabie Saoudite devrait également organiser les six prochaines de la Supercoupe d’Espagne. Avec le sport le plus populaire de la planète, l’Arabie Saoudite s’assure une grande visibilité.

Une stratégie sportive à long terme.

L’Arabie Saoudite désire également s’établir comme une puissance dans la gouvernance du sport régional et mondial. Riyad s’est montée très active auprès de la FIFA. La monarchie est l’une des instigatrices du projet de passage de 32 à 48 équipes au Mondial dès 2022. Cela obligerait certainement la FIFA à élargir l’organisation de la Coupe du Monde qatarie à d’autres pays du Golfe.

En coulisses, Riyad a tenté de créer une nouvelle instance régionale en Asie du Sud-Est (SWAFF) au-delà des frontières de la FIFA et de la Confédération de football asiatique (AFC). Cela s’est soldé par un échec car la SWAFF s’est effondrée cinq mois après son instauration lorsque sept pays d’Asie du Sud s’en sont retirés. L’Arabie Saoudite vise également une réforme de la Coupe du Monde des clubs. Elle cherche enfin à obtenir de l’influence dans des championnats étrangers, comme en Égypte.

L’Arabie Saoudite possède une vision stratégique à long terme en matière de développement du sport. Outre l’organisation de grands événements internationaux, elle s’est dotée d’un fonds de développement sportif avec des capitaux dédiés à la construction d’installations et à la privatisation des clubs. La future ville sportive de Qiddiya, dont l’ouverture est prévue pour fin 2022, présentera un large éventail d’installations sportives modernes. 150 sports y seront ainsi représentés.

Droits de l’Homme : entre ouverture…

L’Arabie Saoudite se sert enfin du sport pour démontrer que le régime s’ouvre sur le monde : 15 000 femmes ont pu assister à la Supercopa italienne, bien que confinées à un secteur du stade. Lors du Dakar, Riyad a promis que les femmes pourraient exercer pleinement leur métier. Aux Jeux Olympiques de Rio en 2016, quatre femmes représentaient les couleurs du pays.

Cependant, malgré les ouvertures de façade, les événements sportifs ne contribuent pas à améliorer l’image du royaume. Le crédit international de la monarchie a passablement souffert de l’assassinat de Jamal Khashoggi, journaliste et opposant saoudien tué le 2 octobre 2018 dans l’enceinte du consulat de son pays à Istanbul. L’autre ombre au tableau est l’intervention militaire au Yémen. La guerre a déclenché la pire crise humanitaire au monde depuis la seconde guerre mondiale. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estime que, depuis 2015, plus de 10 000 ont été tuées, 60 000 blessées et 3,4 millions déplacées.

… Et appels au boycott.

Plusieurs ONG ont appelé au boycott des compétitions sportives en Arabie Saoudite. Amnesty International a appelé la Juventus et le Milan AC à ne pas jouer la Supercoupe d’Italie. Certains coureurs amateurs et leurs sponsors pourraient refuser de courir le Dakar. Pourtant, à l’exception d’une exhibition entre Djokovic et Nadal suite au forfait sur blessure de l’Espagnol, tous les événements programmés ont eu lieu. Comme le soulignaient les organisateurs de la Formule E, trois moins à peine après l’affaire Khashoggi, « il ne faut pas oublier que ni les pays européens ni les États-Unis n’ont pris de sanctions à l’encontre de l’Arabie Saoudite à la suite à ce drame. Si cela avait été le cas, la course n’aurait jamais eu lieu ».

L’Arabie Saoudite rattrape ainsi son retard sur le Qatar et les Émirats Arabes Unis sur le terrain du sport. Des dizaines de contrats seraient actuellement sur la table. Dans l’ère moderne du sport, les droits humains ne pèsent souvent pas lourd face aux sommes astronomiques déboursées par les États pour améliorer leur soft-power.

[1] Pour Stuart Murray, la diplomatie sportive serait une pratique « facilitée par la diplomatie traditionnelle [qui] utilise les sportifs et les événements sportifs pour s’engager, informer et créer une image favorable parmi les publics et les organisations étrangères, façonner leurs perceptions d’une manière favorisant les objectifs de la politique étrangère du gouvernement d’envoi ». MURRAY Stuart, « Sports Diplomacy: A Hybrid of Two Halves », Cultural Diplomacy, 2011.

About Solène VIZIER

Solène Vizier est diplômée d’un Master 2 Etudes Stratégiques. Passionnée de géopolitique, ses domaines de spécialisation concernent les mondes hispanophone et russophone, le désarmement nucléaire et la géopolitique du sport. Elle est rédactrice aux Yeux du Monde depuis avril 2019.

Dr. Saoud et Mr. Djihad, La diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite – Pierre Conesa – Fiche de lecture

Dr. Saoud et Mr. Djihad, La diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite – Pierre Conesa – Fiche de lecture

Pierre Conesa est un ancien énarque agrégé d’histoire. La majorité de sa carrière se déroula au ministère de la Défense où il fut notamment directeur adjoint de la délégation des Affaires stratégiques. Il a ainsi toujours eu un intérêt propre et un contact direct avec le Moyen-Orient, le salafisme et le terrorisme. Essayiste, romancier et chroniqueur, il est l’auteur de nombreux ouvrages tels que La Fabrication de l’ennemi ou Comment tuer avec sa conscience pour soi, dans lequel il étudie comment certains acteurs et faiseurs d’opinions créent artificiellement un ennemi pour répondre à des nécessités étatiques. La présente fiche de lecture concerne son ouvrage Dr. Saoud et Mr. Djihad, une analyse sur la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite

Couverture du livre Dr.Saoud et Mr.Djihad avec une photo de son auteur, Pierre Conesa
“Y’a-t-il une corrélation entre la diplomatie religieuse saoudienne et la propagation du salafisme ? C’est ce que nous essaierons d’analyser ici”

Lorsque Pierre Conesa introduit son essai, il pose ce simple constat : « Les Saoudiens constituaient le contingent le plus nombreux de l’Armée rouge, Afghanistan, des terroristes du 11 Septembre, des prisonniers de Guantánamo et aujourd’hui des membres étrangers de l’Etat Islamique ». Par cet incipit très factuel, Pierre Conesa fait une connexion directe entre la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite et le salafisme djihadiste. Ainsi, il entreprend une analyse qui vient combler un manque et une lacune vis-à-vis des connaissances actuelles dont nous disposons en relations internationales. Hubert Védrine l’affirme lui-même : « à notre connaissance, il n’existe aucun livre en anglais ou en français sur ce sujet ».

Par cette connexion, l’auteur nous indique très clairement l’analyse qu’il tente de poursuivre. Grâce à des outils conceptuels de science politique et de relations internationales, toute l’analyse contenue dans cet essai tend à vouloir démontrer que le gouvernement « théocratico-tribal » de l’Arabie saoudite, avec sa diplomatie d’Etat et sa diplomatie religieuse, a pour vocation première de propager le wahhabisme (religion d’Etat de l’Arabie saoudite) mais aussi, malgré lui ou non, de propager le salafisme. La question qui est donc posée par Pierre Conesa est de savoir quels sont les liens qui existent, par la création d’une diplomatie religieuse particulière, entre le wahhabisme et le salafisme.

Thématiques abordées

Le postulat est que le prosélytisme dont fait usage immodérément l’Arabie saoudite est inscrit dans « l’ADN même de son régime ». L’auteur le prouve en revenant sur la création du royaume saoudien au XVIIIe siècle quand le chef tribal Ibn Saoud et le chef religieux Muhammad Ib Abd al-Wahhab s’allient à l’issue du pacte oral du Najd en 1744. Cette alliance se fonde sur un engagement : « les oulémas de la tribu d’Abd al-Wahhab, les Al-Shaikh, soutiennent le régime qui en échange s’engage à propager l’islam version wahhabite ». C’est donc au XVIIIe siècle que naît la diplomatie religieuse saoudienne. Comprendre le régime de Riyad c’est avant tout comprendre l’importance du pacte du Najd, qui reste d’une vivacité et d’une force incroyable encore au XXIe siècle puisqu’il est à la structuration même du pays et de son Etat.

Pierre Conesa, dans un long chapitre intitulé « l’industrie idéologique wahhabite » : soft power américain dans la structure, soviétique dans la méthode, vient préciser l’essence même de cette diplomatie religieuse qui n’est autre qu’un soft power idéologique et planétaire. Ce prosélytisme ancestral devient soft power dans les années 60 quand les Frères musulmans fuient l’Égypte nassériste et gagnent l’Arabie saoudite. C’est la naissance du panislamisme. Ce panislamisme est un soft power complet qui réunit tout à la fois des ONG, des fondations privées, des universités et des médias. C’est surtout la création de trois grandes entités toujours actives aujourd’hui. Tout d’abord, la Ligue Islamique Mondiale (1962) qui possède un statut d’observateur à l’ONU et qui affirme son but ainsi dans sa charte : « Nous, Etats membres, affirmons également notre conviction qu’il ne saurait y avoir de paix dans le monde sans l’application des principes de l’islam ». Cette Ligue est présente dans 120 pays et administre de nombreux lieux de cultes à travers le monde. Elle se substitue même à la diplomatie officielle là où Riyad n’a pas d’ambassade. Ensuite, l’Organisation de la Conférence Islamique (1969) qui est une organisation intergouvernementale voulue par Riyad et forte de 57 Etats-membres. Enfin, l’université islamique de Médine qui donne l’obligation à ses étudiants étrangers boursiers en science religieuse d’aller faire la da’awa (propager le message de l’Islam) dans leurs pays d’origine une fois leurs études terminées. C’est ainsi un soft power extrêmement bien construit qui s’étend depuis Riyad à travers le monde.

De cette diplomatie religieuse, Pierre Conesa affirme, ce qu’il reconnaît lui-même comme très critiquable, une similarité qui rend presque « impossible une distinction » entre le wahhabisme et le salafisme. Une ressemblance qui s’exprime à travers la détestation des chiites, l’anti-occidentalisme, l’exclusion sectaire des autres courants de l’islam qui s’accompagne de destructions de lieux de culte comme en atteste les destructions wahhabites autour de La Mecque, ou encore le contrôle social totalitaire qui est exercé et qui régit le moindre aspect de la vie quotidienne. Kalbany, un ancien imam de la Grande Mosquée de La Mecque, a même déclaré en 2005 dans le New York Times :« Daech a adopté l’idéologie salafiste. Daech a tiré son idéologie de nos livres, de nos principes… Nous suivons la même route mais dans une voie différente ». Pierre Conesa reconnaît cependant quelques distinctions entre le salafisme et le wahhabisme. Premièrement, la volonté d’une restauration du Califat est impossible pour les saoudiens car ils seraient alors de facto délégitimés dans leur position de « protecteurs des Lieux Saints ». Deuxièmement, l’importance qui est donnée par Riyad à l’identité nationale, au passeport. Enfin, troisièmement, le mode de vie très particulier, versé dans l’excès, l’alcool et la drogue, qu’adoptent les princes saoudiens et qui est très éloigné de la façon de vivre du prophète.

Une fois l’étude de l’essence du wahhabisme faite, l’auteur s’est attaché à en faire l’historique. Cette étude se découpe en trois grandes parties. Tout d’abord, il retrace la naissance et la construction du soft power saoudien à l’époque du panarabisme de Nasser jusqu’à la crise de 1979 avec l’invasion soviétique d’Afghanistan et la prise de la grande mosquée de La Mecque par des radicaux saoudiens. Ensuite, il étudie la mutation de la diplomatie religieuse en analysant l’action saoudienne à travers le globe. Il étudie ainsi les pays du premier cercle, à minorité musulmane, du Maghreb, d’ex-URSS, européens, nord-américains et australiens. Enfin, il dresse un panorama de l’Arabie saoudite des 20 dernières années dans lequel on aperçoit un Etat en proie à ses propres démons, ébranlé par une radicalisation religieuse qu’elle ne maîtrise plus et qui se développe à travers le Moyen-Orient, sapant ainsi le fondement même de son pouvoir : sa légitimité religieuse à diffuser l’islam.

Critique

Peu de choses sont à redire sur cet essai, certes dur et sévère, mais toujours argumenté et solide. Cependant, au vu de la thèse de l’auteur, on peut se poser plusieurs questions et essayer de poursuivre sa réflexion. Tout d’abord à propos du terrorisme mondial, il incrimine en grande partie le prosélytisme saoudien. Cependant, peut-on ne faire endosser cette responsabilité qu’à la mouvance wahhabite ? N’y-a-t’il pas au sein d’autres mouvements islamistes, comme les Frères musulmans, une responsabilité tout aussi grande ? En revanche, il ne faut point restreindre cette responsabilité qu’aux mouvements politico-religieux islamistes. Cette étude peut aussi être étendue à des Etats ou d’autres institutions religieuses qui, directement ou non, nourrissent les mouvements radicaux. En l’occurrence, ne peut-on pas penser à la Turquie ou encore au Qatar ? La diplomatie religieuse saoudienne n’est ainsi pas la seule. Bien que la plus prolifique, la plus financée et la plus solide idéologiquement, elle n’est que la figure de prou d’un mouvement plus global faisant participer de nombreux acteurs au Moyen-Orient.

Enfin, c’est surtout la question du futur de cette diplomatie religieuse qu’il faut soulever. Face à Daesh, la légitimité religieuse de l’Arabie saoudite a été très ébranlée. De plus, la guerre interminable au Yémenplonge cet Etat dans une fragilité nouvelle. Ainsi, ce soft power, construit sur plus de 40 ans de politique religieuse wahhabite, s’il s’affaiblit, va-t-il survivre au-delà de lui-même ou va t’on apercevoir poindre une force religieuse nouvelle, relevant le flambeau d’un islam différent, mais toujours sectaire et brutal, idéologique et propagandiste ? Enfin, quel impact, l’affaiblissement de cet islam wahhabite prosélyte produirait-il, d’abord, sur les pays du Maghreb et du Moyen-Orient, ensuite, sur le reste du monde ?

Pierre Conesa lève donc le rideau sur le monde mystérieux de la diplomatie religieuse saoudienne. Il nous en livre les dessous et les enjeux, et c’est avec un certain sentiment d’inquiétude que nous regardons l’Histoire jouer son théâtre sur la scène du monde moyen-oriental.

About Julien QUINET

Diplômé du master 2 Défense, sécurité et gestion de crise à l’IRIS, je m’intéresse particulièrement aux enjeux de défense et du renseignement, ainsi qu’au Moyen-Orient.

La nouvelle Grande stratégie des États-Unis

La nouvelle Grande stratégie des États-Unis

Beaucoup pensent que les États-Unis sont très actifs, mais ne réussissent pas grand-chose. Par exemple que leurs guerres au Moyen-Orient élargi sont une succession d’échecs. Mais pour Thierry Meyssan, ils ont une stratégie militaire, commerciale et diplomatique cohérente. Selon leurs propres objectifs, elle avance patiemment et est couronnée de succès.

 | DAMAS (SYRIE)  

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Les penseurs de la Grande stratégie US : le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld et son conseiller l’amiral Arthur Cebrowski ; le président Donald Trump et son conseiller commercial Peter Navarro ; et enfin le secrétaire d’État Mike Pompeo et son conseiller Francis Fannon.

Il est d’usage aux États-Unis de croire que le pays n’a plus de Grande stratégie depuis la fin de la Guerre froide.

Une Grande stratégie, c’est une vision du monde que l’on tente d’imposer et que toutes les administrations doivent respecter. Ainsi, si l’on perd sur un théâtre d’opération particulier, il se poursuit sur d’autres et finit par triompher. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Washington choisit de suivre les directives fixées par l’ambassadeur George Keenan dans son célèbre télégramme diplomatique. Il s’agissait de décrire un prétendu expansionnisme soviétique pour justifier d’un endiguement de l’URSS (containment). Effectivement, bien qu’ils aient perdu les guerres de Corée et du Vietnam, les États-Unis finirent par triompher.

Il est très rare de parvenir à penser une Grande stratégie, même s’il y en a eu d’autres dans la période, notamment avec Charles De Gaulle en France.

Au cours des dix-huit dernières années, Washington est progressivement parvenu à se fixer de nouveaux objectifs et de nouvelles tactiques pour les atteindre.

1991-2001 : une période d’incertitude

Lors de la disparition de l’Union soviétique, le 25 décembre 1991, les États-Unis de Bush père ont considéré qu’ils n’avaient plus de rival. Le président victorieux par défaut a démobilisé 1 million de soldats et a imaginé un monde de paix et de prospérité. Il a libéralisé les transferts de capitaux pour que les capitalistes puissent s’enrichir et, croyait-il, ainsi enrichir ses concitoyens.

Cependant le capitalisme n’est pas un projet politique, mais un moyen de gagner de l’argent. Les grandes entreprises US —pas l’État fédéral— se sont alors alliées au Parti communiste chinois (d’où le fameux « voyage vers le Sud » de Deng Xiaoping). Elles ont délocalisé leurs entreprises à faible valeur ajoutée d’Occident vers la Chine où les travailleurs n’étaient pas éduqués, mais où les salaires étaient en moyenne 20 fois moindre. Le long processus de désindustrialisation de l’Occident commençait.

Pour gérer ses affaires transnationales, le Grand capital a déplacé ses avoirs dans des pays à fiscalité réduite où il a découvert qu’il pouvait échapper à ses responsabilités sociales. Ces pays, dont la fiscalité dérogatoire et la discrétion sont indispensables au commerce international, se trouvèrent soudain embarqués dans une gigantesque optimisation fiscale, voire dans une fraude massive, dont ils bénéficièrent en silence. Le règne de la Finance sur l’Économie débutait.

Stratégie militaire

En 2001, le secrétaire à la Défense et membre permanent du « gouvernement de continuité » [1], Donald Rumsfeld, créa un Bureau de transformation de la force (Office of Force Transformation) qu’il confia à l’amiral Arthur Cebrowski. L’homme, qui avait déjà informatisé les armées, modifia alors leur mission.

Le monde sans l’Union soviétique était devenu unipolaire, c’est-à-dire gouverné non plus par le Conseil de sécurité, mais par les seuls États-Unis. Pour maintenir leur position dominante, ils devaient « faire la part du feu », c’est-à-dire diviser l’humanité en deux. D’un côté, des États stables (les membres du G8 —Russie incluse— et leurs alliés), de l’autre le reste du monde considéré comme un simple réservoir de ressources naturelles. Washington ne considérait plus l’accès à ces ressources comme vital pour lui, mais entendait qu’elles ne soient accessibles aux États stables qu’en passant par lui. Dès lors, il convenait de détruire préventivement toutes les structures étatiques dans ce réservoir de ressources, de sorte que personne ne puisse un jour ni s’opposer à la volonté de la première puissance mondiale, ni se passer d’elle [2].

Cette stratégie a été mise en œuvre depuis sans discontinuer. Elle a débuté au Moyen-Orient élargi (Afghanistan, Irak, Liban, Libye, Syrie, Yémen). Toutefois, contrairement à ce qui avait été annoncé par la secrétaire d’État Hillary Clinton (Pivot to Asia), elle ne s’est pas prolongée en Extrême-Orient du fait du développement militaire chinois, mais dans le Bassin des Caraïbes (Venezuela, Nicaragua).

Stratégie diplomatique

En 2012, le président Barack Obama reprit le leitmotiv du Parti républicain et fit de l’exploitation du pétrole et du gaz de schiste par fracturation hydraulique une priorité nationale. En quelques années, les États-Unis multiplièrent leurs investissements et devinrent le premier producteur mondial d’hydrocarbures, renversant les paradigmes des relations internationales. En 2018, l’ancien directeur de l’équipementier pétrolier Sentry international, Mike Pompeo, devint directeur de la CIA puis secrétaire d’État. Il créa un Bureau des ressources énergétiques (Bureau of Energy Resources) qu’il confia à Francis Fannon. C’était le pendant de ce qu’avait été le Bureau de transformation de la force au Pentagone. Il mit en place une politique entièrement tournée vers la prise de contrôle du marché mondial des hydrocarbures [3]. Pour cela il imagina un nouveau type d’alliances comme celle de la région Indo-Pacifique libre et ouverte (Free and Open Indo-Pacific). Il ne s’agit plus de créer des blocs militaires, comme les Quads, mais d’organiser ces alliances autour d’objectifs de croissance économique fondés sur un accès garanti à des sources d’énergie.

Ce concept s’intègre à la stratégie Rumsfeld/Cebrowski : il ne s’agit pas de s’approprier les hydrocarbures du reste du monde (Washington n’en a plus du tout besoin), mais de déterminer qui pourra en avoir pour se développer et qui en sera privé. C’est une rupture complète avec la doctrine de la raréfaction du pétrole promue par les Rockfeller et le Club de Rome depuis les années 1960, puis par le Groupe de développement de la politique énergétique nationale (National Energy Policy Development Group) du vice-président Dick Cheney. Désormais, les États-Unis estiment que non seulement le pétrole n’a pas disparu, mais malgré l’augmentation drastique de la demande, l’humanité en dispose pour un siècle au moins.

Sous des prétextes divers et variés, Pompeo vient de bloquer l’accès de l’Iran au marché mondial, puis du Venezuela, et enfin de maintenir des troupes à l’Est de la Syrie pour empêcher que l’on y exploite les champs que l’on y a découverts [4]. Simultanément, il exerce des pressions sur l’Union européenne pour qu’elle renonce au gazoduc russe Nord Steam 2 et sur la Turquie pour qu’elle renonce à Turkish Stream.

Stratégie commerciale

En 2017, le président Donald Trump tente de rapatrier une partie des emplois délocalisés des États-Unis en Asie et dans l’Union européenne. S’appuyant sur les conseils de l’économiste de gauche Peter Navarro [5], il mit fin au Partenariat trans-pacifique et renégocia l’Accord de libre-échange nord-américain. Simultanément, il instaura des droits de douane prohibitifs sur les voitures allemandes et la plupart des produits chinois. Il compléta le tout avec une réforme fiscale encourageant le rapatriement des capitaux. Cette politique a déjà permis d’améliorer la balance commerciale et de relancer l’emploi.

Le dispositif est désormais complet au plan militaire, économique et diplomatique. Chaque volet est articulé l’un à l’autre. Chacun sait ce qu’il doit faire.

La force principale de cette nouvelle Grande stratégie est qu’elle n’a pas été comprise par les élites du reste du monde. Washington dispose donc de l’effet de surprise, renforcé par la communication délibérément chaotique de Donald Trump. Si l’on observe les faits, et pas les tweets présidentiels, on constate l’avancée des États-Unis après la période d’incertitude des présidents Clinton et Obama.

[1] Le Gouvernement de continuité est une instance états-unienne créée par le président Eisenhower durant la Guerre froide et toujours effective. Elle a pour mission d’assurer la continuité de l’État en cas de vacance de l’Exécutif, c’est-à-dire de décès du président, du vice-président et des présidents des assemblées lors d’une guerre nucléaire. Sa composition exacte est en principe secrète bien qu’il dispose de moyens très importants.

[2] Cette stratégie a été popularisée par l’assistant de Cebrowski, Thomas Barnett. The Pentagon’s New Map, Thomas P. M. Barnett, Putnam Publishing Group, 2004.

[3] “Mike Pompeo Address at CERAWeek”, by Mike Pompeo, Voltaire Network, 12 March 2019.

[4] Hier soir, le département US du Trésor a émis une mise en garde contre toute forme de commerce de pétrole avec l’Iran ou avec la Syrie : “Sanctions Risks Related to Petroleum Shipments involving Iran and Syria”, Voltaire Network, 25 March 2019.

[5Death by China, Peter Navarro, Pearson, 2011. Crouching Tiger : What China’s Militarism Means for the World, Prometheus Books, 2015.

 

https://www.voltairenet.org/article205750.html

Paris et Pékin en faveur d’un « accord global » UE-Chine sur les investissements

Paris et Pékin en faveur d’un « accord global » UE-Chine sur les investissements

  • afp,
(g-d) Le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, le président chinois Xi Jinping, le président Emmanuel Macron, la chancelière allemande Angela Merkel, le 26 amrs 20189 à l'Elysée, à Paris/POOL/AFP

La France et la Chine se sont dites en faveur d’un « accord global sur les investissements » entre l’Union européenne et le géant asiatique, mardi, dans une déclaration conjointe des présidents Emmanuel Macron et Xi Jinping.

« Les deux pays soutiennent la conclusion rapide d’un ambitieux accord global sur les investissements entre l’UE et la Chine incluant l’accès au marché et la protection des investissements, dans un esprit de bénéfice mutuel et réciproque », stipule le texte adopté à l’occasion de la visite en France du président Xi.

Cette déclaration intervient alors que, comme les Américains, certains pays Européens s’inquiètent des acquisitions de la Chine sur le vieux continent et reprochent à Pékin de ne pas garantir un traitement équitable aux investissements étrangers sur son sol.

La Chine a investi au moins 145 milliards d’euros en Europe depuis 2010, mais la tendance est au ralentissement, à l’heure où plusieurs Etats durcissent leurs mesures pour encadrer les acquisitions du géant asiatique.

De 37,2 milliards en 2016, selon les données de référence du cabinet américain Rhodium Group, les investissements chinois ont décru à 29,1 milliards en 2017, puis à 17,3 milliards d’euros en 2018 (dont 45% concentrés sur le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France).

Investissements chinois dans l'UE/AFP

La Chine a adopté mi-mars une loi sur l’investissement étranger censée garantir une égalité de traitement aux entreprises nationales et étrangères, notamment dans l’attribution des marchés publics, et prévenir les transferts de technologie forcée. Mais les investisseurs étrangers restent exclus de près d’une cinquantaine de secteurs sensibles.

Tout en saluant un progrès, les entreprises européennes et américaines en Chine ont jugé le texte insuffisant, avec des dispositions trop vagues donnant à la Chine, selon la Chambre de Commerce européenne à Pékin, « le pouvoir d’agir unilatéralement contre un partenaire ou un investisseur étranger ».

De son côté, la Commission européenne a haussé le ton le 12 mars avec une série de propositions de mesures visant notamment à « atteindre des rapports économiques plus équilibrés et davantage fondés sur la réciprocité ».

Une parole imprévue de Xi Jinping fait le bonheur de la presse chinoise

Une parole imprévue de Xi Jinping fait le bonheur de la presse chinoise

L’étape du président chinois Xi Jinping en Italie, qui a précédé son séjour en France, a livré un échange inattendu entre un élu italien et le président chinois.

La rencontre entre le président chinois Xi Jinping et le président de la Chambre des députés italiens, Roberto Fico, membre du Mouvement 5 étoiles, a donné lieu à un échange qui a fait les délices des médias chinois. Le Renmin Ribao, organe du Parti communiste chinois, en rend compte par le menu, mais sans émettre le moindre commentaire.

‘Puis-je peux vous poser une dernière question par curiosité ?’ Vers la fin de la rencontre, l’après-midi du 22 mars, Fico, dans la cinquantaine, lance soudain cette phrase. Tous les regards se tournent vers lui. ‘Quelle sensation avez-vous ressentie lorsque vous avez été élu président de la Chine ?’ Entendant les rires dans la salle, Fico a ajouté : ‘Parce que quand j’ai été élu président de la Chambre, j’étais déjà très ému. Et la Chine est un si grand pays. En tant que dirigeant d’un pays aussi important, qu’en pensez-vous ?’

Il est extrêmement rare qu’une question personnelle soit ainsi adressée au président chinois devant les médias. L’édition en ligne du Quotidien du peuple rend cette exception par la typographie, en soulignant les mots les plus importants du président en caractères gras :

Le regard du président Xi Jinping est calme, rempli de force. ‘Un si grand pays, c’est une très lourde responsabilité et un travail très difficile. Dans le désintéressement, je serai à la hauteur pour le peuple. Je souhaite parvenir à cet effacement afin de me consacrer tout entier au développement de la Chine.’”

Puis les paroles du président reprennent un aspect plus banal. “‘Venez en Chine. Venez voir une Chine qui est à la fois ancienne et moderne, un peuple intelligent et travailleur.’ À cette invitation de Xi Jinping, Fico répond à haute voix : ‘J’irai certainement’”, rapporte avec précision le Renmin Ribao.

La presse officielle comme la communauté chinoise de France se mobilisent de leur côté pour créer une ambiance chaleureuse pour cette visite d’État. CGTN, chaîne en français de CCTV, télévision étatique de la Chine, a diffusé une vidéo sur son compte Weibo, réseau social chinois, titrée “Le voyage de Xi Jinping en France va commencer, une ‘fièvre chinoise’ est déclenchée à Nice”. La vidéo montre des élèves d’une école primaire de Nice récitant deux poèmes chinois.

“Tous les milieux de la société française attendent avec ferveur la visite de Xi Jinping, le maire de Nice a lancé trois tweets en une heure pour lui souhaiter la bienvenue”, observe une blogueuse chinoise de Paris sur WeChat, autre réseau social chinois.

L’un des objectifs de cette visite de Xi en France est révélé par Kong Fan, chroniqueur pour le site nationaliste Guangchazhe Wang. “Quand les Français viendront à Monaco, qu’ils verront couvert par la 5G [avec la technologie Huawei, au centre d’une controverse avec les États-Unis], quelle sera leur sensation ? s’interroge-t-il. Heureusement, Macron a encore une chance [d’aider le groupe chinois à développer son réseau en France]. À voir s’il peut la saisir”, conclut Kong.

LA POLITIQUE INDIENNE DE LA FRANCE SOUS EMMANUEL MACRON PARQIU LIN ENSEIGNANTE À L’UNIVERSITÉ DE QINGDAO, DOCTORANTE À L’UNIVERSITÉ DES LANGUES ÉTRANGÈRES DE BEIJING MARS 2019

RÉSUMÉ
Depuis l’établissement d’un partenariat stratégique entre la France et l’Inde en 1998, les
relations bilatérales se sont progressivement développées. Après avoir pris ses fonctions,
Emmanuel Macron s’est efforcé de renforcer le partenariat stratégique entre les deux pays
dans les domaines militaire, économique et culturel. La politique indienne de M. Macron
est non seulement basée sur les considérations de la recherche d’une influence certaine
dans l’océan Indien, mais aussi sur la nécessité de la protection des intérêts stratégiques
de la France dans cette région et du renforcement des liens économiques entre les deux
pays. La politique indienne lui permet de perfectionner son positionnement en Asie. Dans
le même temps, la politique indienne de M. Macron fait également face à de nombreux
défis.
Mots-clés
Emmanuel Macron; France; Inde; diplomatie française

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http://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2019/03/Asia-Focus-106.pdf

 

Les Etats-Unis restent optimistes vis-à-vis des négociations avec la RPDC

Les Etats-Unis restent optimistes vis-à-vis des négociations avec la RPDC

© Chine Nouvelle (Xinhua), le 12/03/2019 13:21

De hauts diplomates américains ont déclaré lundi que les Etats-Unismaintiendraient une diplomatie « très active » avec la République populaire démocratique de Corée (RPDC) et que les deux dirigeants demeuraient « ouverts au dialogue ».

« La diplomatie est encore très vive », a indiqué Stephen Biegun, représentant spécial des Etats-Unis pour la RPDC, lors de la conférence sur les politiques nucléaires internationales de Carnegie.

« Nous restons engagés aux côtés de nos homologues nord-coréens », a ajouté M. Biegun.

Le second sommet Kim-Trump s’est tenu les 27 et 28 février dans la capitale vietnamienne, Hanoï, sans déboucher sur un accord.

Néanmoins, la Maison Blanche a assuré plus tard que ces rencontres avaient été « très satisfaisantes et très constructives » et que les deux dirigeants avaient discuté des différents moyens à leur disposition pour « faire progresser la dénucléarisation et les questions économiques ».

La sous-secrétaire d’Etat américain au contrôle des armes et à la sécurité internationale, Andrea Thompson, qui assistait à la même conférence que M. Biegun, a lancé l’idée d’un troisième sommet Kim-Trump.

Les deux dirigeants « demeurent ouverts au dialogue », a précisé Mme Thompson, ajoutant qu' »ils n’avaient pas marqué de date sur le calendrier mais que (leurs) équipes continuaient à travailler pour y parvenir ».

M. Trump et le secrétaire d’Etat Mike Pompeo ont également réitéré leur volonté que Washington poursuive les pourparlers avec Pyongyang.

 

²https://chine.in/actualite/asie/les-etats-unis-restent-optimistes-vis-a-vis-des_19634.html

Bras de fer géopolitique entre la France et l’Italie en Libye

Bras de fer géopolitique entre la France et l’Italie en Libye

L’appel à la réconciliation, lancé par Emmanuel Macron dimanche à la télévision italienne, ne fera pas disparaître les approches rivales de Rome et de Paris qui conditionnent l’avenir politique de la Libye
De gauche à droite : le ministre italien de l’Intérieur Matteo Salvini (dirigeant de la Ligue du Nord, extrême droite), Emmanuel Macron, et le vice-Premier ministre aussi chef de file du Mouvement 5 étoiles (M5S, qui gouverne en coalition avec la Ligue du Nord), Luigi Di Maio (AFP)

Les relations franco-italiennes sont loin d’être au beau fixe par les temps qui courent. Il y a quelques jours, Paris demandait le rappel de son ambassadeur à Rome à la suite d’une série de fausses notes du côté italien : soutien public des Gilets jaunes par le vice-Premier ministre et dirigeant du Mouvement 5 étoiles, Luigi Di Maio, critique de la politique migratoire française, inflexibilité sur le projet d’ouverture d’une ligne TGV entre Lyon et Turin…

Mais derrière ces querelles diplomatiques, essentiellement protocolaires, un véritable bras de fer géopolitique se déroule entre Paris et Rome de l’autre côté de la Méditerranée. La Libye est aujourd’hui le théâtre d’une véritable bataille diplomatique entre la France et l’Italie.

Le démembrement de l’État libyen de Kadhafi à la suite des opérations militaires engagées en 2011 par les forces de l’OTAN, où la France a eu un rôle prééminent, a occasionné de profondes répercussions géopolitiques. La destruction de l’appareil étatique libyen a entraîné une déstabilisation de son environnement régional tout en livrant le pays aux différentes factions politiques armées revendiquant chacune leur prétention à l’exercice du pouvoir.

Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi à Paris en décembre 2007, sous la tente bédouine que le dirigeant libyen avait installée dans la résidence officielle de l’hôtel Marigny (AFP)

Dans ce contexte particulièrement instable, où les négociations pour l’institution durable d’un gouvernement consensuel et légitime peinent à avancer depuis 2011, la France et l’Italie se livrent à une discrète guerre d’influence afin de préserver leurs intérêts respectifs au sein d’un territoire aux portes de l’Europe qui constitue, à plusieurs titres, un enjeu stratégique pour les deux puissances.

Libye année zéro

La Libye du colonel Kadhafi présentait un inconvénient de taille pour les puissances occidentales : elle disposait de la pleine maîtrise étatique de ses ressources naturelles, ce qui a longtemps permis au régime libyen de disposer d’importants capitaux économiques qui pouvaient être employés sous forme d’investissements sur tout le continent.

Durant la seconde moitié des années 1970, la Libye était particulièrement active dans le développement d’une politique panafricaine affranchie de toute ingérence étrangère. Cette période assigna au pays un statut de puissance régionale qui s’exerça en particulière aux confins sud de ses frontières, le long de la bande d’Aouzou, disputée avec le Tchad voisin soutenu par la France. Sur le plan interne, la solidité du régime reposait sur quatre piliers essentiels : l’appareil de sécurité, les comités révolutionnaires, la compagnie pétrolière nationale (NOC) et le fond d’investissement libyen.

La France a clairement manqué sa stratégie de post-conflit dans la mise en place d’un gouvernement national de transition à partir de 2012

C’est précisément l’essentiel de cette structure qui disparaît sous les bombes lors des opérations de la coalition en mars 2011. Kadhafi meurt en emportant son régime avec lui. Les conséquences d’un tel effondrement sont connues (guerre civile, fuite d’importants stocks d’armes dont une partie alimenteront les groupes armés qui combattront les troupes françaises au Mali en 2013, accroissement de l’immigration clandestine…).

La France, qui a contribué dans une large mesure aux opérations aériennes au-dessus de la Libye, a clairement manqué sa stratégie de post-conflit dans la mise en place d’un gouvernement national de transition à partir de 2012.

De son côté, l’Italie a vu d’un très mauvais œil l’intervention militaire française de 2011. Certains hommes politiques italiens pointaient d’ailleurs du doigt, dès 2011, le risque encouru pour la recrudescence de l’immigration clandestine vers l’Europe en provenance d’Afrique. Il est intéressant de souligner qu’à l’époque, cet argument était déjà mis en avant par la Ligue du Nord, parti dont est issu l’actuel ministre de l’Intérieur italien Matteo Salvini, en partie à l’origine du refroidissement des relations diplomatiques entre Rome et Paris.

Un eldorado pétrolier fortement convoité

Le contentieux franco-italien en Libye n’est donc pas une affaire récente. Pour Rome, l’ancien territoire libyen, qui fut d’abord et avant tout une colonie administrée à partir de 1911 et abandonnée en 1947, représente son pré carré africain traditionnel.

Sous Kadhafi, malgré le caractère fluctuant des relations diplomatiques, les deux pays surent conserver des relations économiques durables de sorte que l’Italie demeura le premier partenaire économique du pays. Sur ce plan, l’économie pétrolière a historiquement constitué un ciment géopolitique durable qui n’a jamais été altéré par les différentes crises diplomatiques qui survinrent entre Rome et Tripoli.

La déstabilisation de l’économie pétrolière libyenne n’a cependant pas fait que des malheureux. Le géant français Total a ainsi pu profiter de la situation, au grand dam de l’Italie (AFP)

Le groupe italien ENI était d’ailleurs présent dès 1959 en Cyrénaïque, position qui lui a permis d’obtenir une situation privilégiée en matière d’exportation d’hydrocarbures et de gaz. Au moment de la chute de Kadhafi, en 2011, l’Europe importait 80 % du pétrole libyen dont 32 % pour l’Italie, premier client du pays.

Jusqu’en 2011, l’économie libyenne reposait en grande partie sur ses exportations pétrolières de sorte que 65 % du PIB national était tiré des exportations d’hydrocarbures.

Avec une production oscillant de 1,3 à 1,6 million de barils par jour, la Libye de Kadhafi était ainsi le second exportateur africain de pétrole après le Nigeria. Par ailleurs, du fait de sa qualité (peu sulfureux) et de la proximité des sites d’extraction par rapport aux terminaux maritimes d’exportation, le coût de production du baril libyen représentait l’un des moins chers du marché (de 3 à 5 dollars par baril).

Comment la contrebande du pétrole libyen saigne le pays à blanc

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Pour Rome, la manne pétrolière libyenne a donc représenté historiquement une aubaine stratégique puisqu’elle permettait à l’Italie de conserver une relative autonomie énergétique. Aux côtés de la National Oil Company libyenne, le groupe italien ENI représentait le premier producteur étranger de pétrole en Libye.

En 2011, à l’issue des opérations militaires contre Kadhafi, l’économie pétrolière libyenne s’effondre avec une production journalière qui chute à 200 000-300 000 barils par jour. Dans un premier temps, le groupe ENI s’est ainsi vu dans l’obligation d’arrêter sa production de pétrole tout en maintenant, malgré tout, l’extraction de gaz, secteur moins touché par les opérations militaires.

Cette déstabilisation de l’économie pétrolière libyenne n’a cependant pas fait que des malheureux. Le géant français Total a ainsi pu profiter de la situation, au grand dam de l’Italie, pour réinvestir le secteur pétrolier en profitant de la vacance du pouvoir occasionnée par les opérations militaires. Quelques jours après la fin des bombardements de la coalition, une lettre rédigée par le Conseil national de transition (CNT) libyen évoquait ainsi la possibilité d’octroyer 35 % des futures concessions pétrolières libyennes au groupe Total. Une aubaine pour cet opérateur qui disposait, avant la chute de Kadhafi, d’une implantation relativement modeste (55 000 barils par jours) par rapport au groupe italien ENI (244 000 barils par jours). Une nouvelle donne géopolitique qui constitue aujourd’hui l’un des facteurs déterminants dans la rivalité franco-italienne en Libye.

Des stratégies d’influence au cœur de l’avenir politique de la Libye

L’avenir politique de la Libye est aujourd’hui en partie conditionné par les approches géopolitiques rivales de la France et de l’Italie. Dans un pays où plus d’une vingtaine de groupes politiques armés se disputent encore le contrôle de l’État ainsi que celui des puits pétroliers, Rome et Paris défendent deux visions diamétralement opposées.

Le gouvernement italien s’est aligné sur la position officielle des Nations unies en reconnaissant le Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez el-Sarraj, basé à Tripoli et institué en 2016, comme seul légitime. Un choix qui semble cohérent par rapport aux intérêts et à l’influence italienne à l’ouest de la Libye.

En soutenant le pouvoir de Tripoli, l’Italie sécurise également son important terminal pétrolier de Melittah, cogéré par la NOC et le groupe ENI. Par ailleurs, la Cyrénaïque est historiquement plus réfractaire à la puissance italienne, souvent renvoyée à son identité coloniale.

La France a clairement projeté son influence à l’est du pays, en Cyrénaïque

Enfin, le gouvernement italien est particulièrement pressé par la question migratoire puisqu’une grande partie des migrants qui débarquent sur les côtes de la péninsule provient du littoral tripolitain, en particulier de Sabratha, considérée aujourd’hui comme une capitale de la migration clandestine où les passeurs règnent en maîtres et qui n’est qu’à 300 kilomètres des côtes italiennes.

La France, de son côté, a clairement projeté son influence à l’est du pays, en Cyrénaïque. Un choix qui peut s’avérer judicieux du point de vue de la géopolitique des hydrocarbures. Le croissant pétrolier libyen qui s’étire le long du bassin de Syrte concentre en effet 85 % des réserves de pétrole et 70 % des réserves de gaz tandis que cinq des six terminaux pétroliers se situent également à l’Est du pays.

En mars 2018, le groupe Total annonçait d’ailleurs le rachat, à auteur de 16,3 %, des concessions pétrolières détenues par l’américain Marathon Oil sur les champs de Waha. Un positionnement français, à l’Est du pays, qui s’explique également d’un point de vue militaire : Paris considère en effet que le sud-est libyen est une zone grise particulièrement instable et où les groupes terroristes armés bénéficient d’une réelle assise menaçant la force Barkhane déployée au Sahel. Un tel positionnement, de la part de la France, ne pouvait cependant être obtenu sans un allié local lui permettant de maintenir une relative stabilité de ses intérêts à l’est.

Le Premier ministre Fayez el-Sarraj, le président français Emmanuel Macron et le maréchal Khalifa Haftar en conférence de presse près de Paris le 25 juillet 2017 (AFP)

Or, depuis 2016, le maréchal Haftar, un ancien officier de l’armée de Kadhafi, a pris le contrôle de l’est de la Libye et de ses principaux champs pétroliers, malgré un revers militaire rapidement récupéré en juin 2018. Il a par ailleurs décidé de transférer la gestion des ressources pétrolières, contrairement aux années précédentes, à la Compagnie nationale pétrolière de Benghazi, rivale de Tripoli. Une position qui accentue encore plus la division du pays.

Haftar n’en demeure pas moins particulièrement attractif aux yeux de la France qui le considère comme l’homme fort de l’est et qui l’a désormais intégré dans le processus de négociation, notamment lors du sommet de Paris en mai 2018, pour l’établissement d’élections libres en Libye, alors même que le général boudait le sommet de Palerme organisé par l’Italie quelques mois plus tard. L’avenir de la Libye est donc aujourd’hui conditionné en partie par le règlement du conflit d’intérêt qui oppose la France à l’Italie.

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Actuellement, les différents partis libyens ne parviennent pas à s’entendre sur le projet d’une nouvelle Constitution. Le sommet de Paris devait déboucher sur des élections en décembre 2018 qui n’ont jamais eu lieu. Mais la reconstruction de l’État libyen souverain implique, au minimum, la fin de l’antagonisme entre Tripoli et Benghazi, antagonisme qui ne pourra être dépassé tant que les deux puissances européennes alimenteront les conditions d’une politique de division nationale en Libye.

Le 27 février dernier, Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar se sont rencontrés lors d’un sommet organisé par les Nations unies à Abou Dabi. Les deux hommes se sont entendus sur un nouvel accord de principe pour la tenue d’élections libres d’ici l’été prochain. Peut-être une lueur d’espoir pour l’avenir de la Libye.

 

https://www.middleeasteye.net/fr/news/bras-de-fer-geopolitique-entre-la-france-et-litalie-en-libye

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Revue de presse nationale et internationale.

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