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Qu’est-ce que les EAU ont à gagner en déstabilisant la Somalie ?

Qu’est-ce que les EAU ont à gagner en déstabilisant la Somalie ?


Par Andrew Korybko – Le 12 avril 2018 – Source Oriental Review

Somalia flagLes événements récents suggèrent que les EAU tentent de déstabiliser la Somalie pour la jeter dans une crise sécuritaire à plusieurs niveaux afin de piéger l’allié turc du Qatar dans un bourbier et compenser la montée en puissance de la grande puissance éthiopienne, le rival régional de l’Égypte.

La choses arrivent souvent par trois

La Somalie a été secouée par trois développements liés au cours des dernières semaines, qui montrent que les Émirats arabes unis se consacrent à déstabiliser le pays afin de faire avancer cyniquement leurs grands intérêts stratégiques dans la région aux dépens de Mogadiscio. Les Émirats ont signé un accord controversé avec la région séparatiste de Somaliland pour construire une base navale dans le golfe d’Aden, après quoi une querelle politique entre le président du pays et le président du Parlement s’est soldée par un affrontement armé fortuitement résolu avant le début des tirs. Au début de la semaine, les autorités somaliennes ont saisi près de 10 millions de dollars en espèces dans un avion des Émirats arabes unis qui devaient être disséminés dans le pays à des fins non encore divulguées, ce qui a coïncidé avec la démission du président du Parlement juste avant un vote de défiance contre lui.

Le baril de poudre africain

En analysant ces trois événements dans un continuum par étapes, on peut affirmer que les EAU tentent de déstabiliser la Somalie pour se venger du refus de Mogadiscio de couper les liens avec le Qatar et de son accord avec Ankara pour autoriser une base militaire turque dans le pays. La Turquie est alliée au Qatar, où elle a aussi une base militaire, ce qui en fait le rival des Émirats arabes unis dans le contexte de la guerre froide du Golfe qui sévit dans la région de la Corne de l’Afrique via deux conflits centrés sur l’Éthiopie et Djibouti. Le géant enclavé est en désaccord avec l’Égypte au sujet du Grand barrage de la Renaissance, projet éthiopien, construit sur le Nil Bleu et dont le Caire prétend que l’État arabe dépendra toujours à l’avenir, tandis que le petit pays côtier vient de donner un coup de pied aux Émirats arabes unis et a repris le contrôle du plus grand port du pays. Les dynamiques régionales sont telles qu’elles pourraient facilement déborder dans une guerre régionale, rendant ainsi la Corne de l’Afrique contemporaine étrangement similaire structurellement aux Balkans d’avant la Première Guerre mondiale.

Debout face à la « Petite Sparte »

La Somalie a jusqu’ici évité d’être entraînée dans la guerre froide du Golfe et pensait probablement que sa « neutralité » dans ce différend l’empêcherait d’être déstabilisée et de devenir un champ de bataille entre puissances extra-régionales, mais il semble maintenant que les EAU lancent asymétriquement des mesures agressives contre le pays dans le but d’étendre leur nouvelle sphère d’influence, du golfe d’Aden dans toute la région, en supprimant toutes les forces qui se dressent sur son chemin. À cette fin, Abu Dhabi voit le président « Farmaajo » comme un obstacle en raison de son refus féroce de s’incliner devant les Émirats en coupant les liens avec le Qatar et son accord avec la Turquie pour construire une base militaire sur la côte de l’océan Indien. C’est un étalage de souveraineté inacceptable que l’hégémon surnommé la « Petite Sparte » ne pouvait tout simplement pas tolérer.

Le plan directeur

Somaliland agrees to UAE naval base
Le Somaliland accepte la base navale des EAU

Les EAU ont revendiqué la Somalie en renforçant « l’indépendance » de fait du Somaliland à travers la récente entente de base navale dans le port côtier de Berbera, qui a incité les législateurs somaliens à réagir avec fureur à Mogadiscio, malgré leur incapacité à l’empêcher. Puis, « provoqués » par la forte condamnation du gouvernement internationalement reconnu, les EAU ont cherché à exploiter les failles politiques préexistantes au sein de l’État en provoquant la récente crise entre le président et son président parlementaire. La prochaine étape de la campagne de déstabilisation est censée voir les Émirats financer un « mouvement liberté/démocratie » antigouvernemental (d’où les 9,6 millions de dollars saisis de l’avion des Émirats arabes unis) soit dirigé par l’ancien « speaker » au Parlement ou un de ses alliés, pour faire pression sur le président de reconsidérer le refus précédent de son gouvernement de couper les liens avec le Qatar et permettre à l’allié de Doha d’établir une base navale en dehors de la capitale. Si cette première provocation de type guerre hybride ne réussit pas à atteindre ses objectifs, il est prévisible que les EAU pourraient aller jusqu’à déclencher un nouveau cycle de guerre civile dans le pays afin de piéger leurs rivaux dans un bourbier.

Chocs et effrois régionaux

Les conséquences d’un nouveau cycle de guerre généralisée et multi-sites (donc plus complexe que celle simplement entre le gouvernement et ses alliés contre Al Shabaab) pourraient facilement amener la Turquie à tomber dans le scénario tentant de la « dérive de la mission » qui consiste à renforcer son aide aux pays partenaires pour compenser le retrait prévu de l’Union africaine d’ici 2020. Non seulement cela, mais Al Shabaab et peut-être même Daech pourraient profiter de la descente aux enfers du pays dans la guerre civile pour devenir une menace régionale plus dangereuse, qui pourrait à son tour contaminer l’Éthiopie dont la puissance s’accroît, toujours prompte à intervenir une fois de plus militairement. Cela dit, le leader régional est en train de vivre une « transition politique » sensible et sa situation intérieure tendue pourrait exploser si un conflit somalien imminent débordait sur ses frontières et bouleversait son fragile équilibre ethno-politique.

Réflexions finales

Aussi cynique que cela puisse paraître, ces deux « scenarii sombres » feraient avancer les grands objectifs stratégiques des EAU en attirant l’allié turc du Qatar et ses partenaires somaliens dans un bourbier en développement tout en déstabilisant l’Éthiopie au nom d’une Égypte subordonnée au CCG. Le chaos qui en résulterait pourrait créer des « fenêtres d’opportunité » pour que les EAU étendent leur influence plus profondément dans la Corne de l’Afrique et « justifient » leurs partenariats militaires avec l’Érythrée et le Somaliland, sans parler des autres États ou de futures régions séparatistes pourraient émerger au même moment. Bien entendu, il est encore trop tôt pour dire si cela arrivera ou non, mais il est néanmoins important d’être conscient des intérêts des EAU vis-à-vis de la Somalie et de la façon dont ils pourraient être promus via les derniers événements déstabilisants pour lesquels la responsabilité d’Abu Dhabi est engagée dans ce pays crucialement positionné. Si la trajectoire descendante actuelle n’est pas rapidement évitée, ce qui pourrait être le cas si la prudence prévalait, alors la Somalie pourrait à nouveau sombrer dans une guerre civile. Il est donc urgent que ses citoyens soient informés de ce qui se passe et pourquoi ils doivent faire le maximum pour l’empêcher.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/quest-ce-que-les-eau-ont-a-gagner-en-destabilisant-la-somalie

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Djibouti : Le grand jeu ! Par Richard Labévière

Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 26-03-2018

Le 17 mars 2017, prochetmoyen-orient.ch se félicitait d’enregistrer un certain retour de la France à Djibouti en titrant : « Paris – Djibouti : remise à flot… » Un an plus tard, force est de constater la confirmation du mouvement et l’intensification d’un Grand jeu dont Djibouti est devenu l’épicentre. Cette évolution confirme l’une des principales conclusions de la Revue Stratégique de Défense et de Sécurité, remise par Arnaud Danjean au Président de la République en novembre dernier : l’un des axes stratégiques majeurs de notre pays relie la Méditerranée, le canal de Suez, la mer Rouge à l’océan Indien. Djibouti en constitue le pivot central !

Bien avant son indépendance, l’histoire de la jeune République de Djibouti n’a pas été un long fleuve tranquille. « La Grande Bretagne, qui avait établi son protectorat sur l’Egypte en 1882, se prétendit héritière de droit des possessions égyptiennes sur les rives de la mer Rouge et de l’océan Indien. Ses visées se portèrent plus particulièrement sur Zeila, Berbera et Bulhar mais Massaoua fut laissée à l’Italie. Trop prudente pour risquer une aventure jusqu’à Harar, l’Angleterre abandonna à Ménélik – roi du Choa – la conquête de cette ville. L’Ethiopie dut cependant renoncer, une fois de plus, à réaliser son rêve millénaire de possession d’un port sur la mer Rouge. Elle adressa plusieurs demandes en ce sens aux puissances européennes avec l’espoir de ménager un « couloir » éthiopien vers la mer, mais en vain. La côte fut partagée entre l’Angleterre, installée à Zeila et Berbera, l’Italie à Massaoua et Assab, et la France à Obock, puis bientôt à Tadjoura et Djibouti »1.

Ce jeu à trois va se poursuivre durant une grande partie du XXème siècle jusqu’à l’indépendance du 27 juin 1977. Aujourd’hui que cet Etat-portuaire s’impose comme une ville-monde, au sens braudélien du terme – « les informations, les marchandises, les capitaux, les crédits, les hommes, les ordres, les lettres marchandes y affluent et en repartent » -, Djibouti est au cœur d’un grand jeu, qui fonctionne désormais à cinq : sa souveraineté et son développement sont directement confrontés aux intérêts de Dubaï, ville la plus importante et émirat des Emirats arabes unis (EAU) ; les Etats-Unis sont militairement présents depuis les attentats du 11 septembre 2001 ; la Chine y a installé sa première base militaire à l’étranger ; et la France continue à tenir son rôle historique de « plus vieil allié-fondateur ».

GUERRE SAOUDIENNE

A cette configuration géopolitique lourde, où l’on ne doit pas oublier la Turquie installée à Port-Soudan et Mogadiscio, viennent s’ajouter trois partenaires d’une incontournable proximité : Ethiopie, Somalie et Erythrée dans un contexte régional polarisé par une nouvelle guerre du Yémen, conflit régional opposant les Houthis du nord aux barons tribaux du sud. Avec l’appui des Etats-Unis, l’Arabie saoudite et ses alliés du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont résolument transformé cette querelle de famille en une « fitna », un combat contre les Chi’ites yéménites qu’ils accusent d’être soutenus par l’Iran.

Avant l’ingérence militaire saoudienne, on ne pouvait guère différencier les Houthis (qui, à la différence des Chi’ites duodécimains croyant en douze imams, n’en reconnaissent que six) du reste de la majorité de la population sunnite. Mais l’obsession de Riyad en a décidé autrement, saisissant cette péripétie locale et interne au Yémen pour s’ingérer une nouvelle fois dans les affaires de la « République » voisine qui fait tant horreur aux Saoud – ses habitants faisant preuve d’une insupportable arrogance consistant à organiser régulièrement dans leur pays… des élections !

Ressurgissant des conflits récurrents entre les confédérations tribales du nord et du sud du Yémen, la guerre actuelle couvait depuis le début des années 2000 avant de se cristalliser et se généraliser à l’ensemble du pays à partir de 2014. Avec l’aval américain, les Saoudiens – qui ont systématiquement détruit tous les aéroports du pays – ont, curieusement, laissé intact celui du port de Mukallah. Proche de la frontière du sultanat d’Oman, ils y ont installé leurs protégés jihadistes de la Qaïda pour les lancer contre les « Chi’ites » houthis. S’ils achètent régulièrement des bateaux de guerre, les Saoudiens restent des bédouins qui n’aiment pas l’eau. Ils ont donc délégué à leurs alliés émiriens la tâche de constituer une « ceinture maritime » autour du sud de la péninsule arabique.

Et le déploiement maritime des EAU est impressionnant. Une première base est installée sur l’île yéménite de Socotra – située en mer d’Arabie, non loin de la passe orientale du golfe d’Aden. La « ceinture » s’appuie sur cinq principaux ports en eaux profondes : Aden (au Yémen à la porte du détroit de Bal el-Mandeb) ; Bosasso et Berbera (au nord de la Somalie) ; Massoua et Assab (en mer Rouge septentrionale sur territoire érythréen). Ce dispositif est coordonné depuis un état-major inter-armées installé dans l’archipel des Hanish qui commande le détroit de Bab el-Mandeb, la bien nommée porte des larmes ou des lamentations…

Cette expansion militaire émirienne s’appuie également sur une série d’investissements lourds dans de nombreux ports civils de la sous-région ; l’objectif poursuivi étant d’empêcher l’émergence d’un centre portuaire susceptible de concurrencer le rayonnement de Dubaï, la « cité-entrepôt » qui rayonne dans tout l’océan Indien de Zanzibar aux Philippines. Soutenu par les Etats-Unis pour contenir les ambitions chinoises dans la zone, ce collier de perles émirien nous ramène à Djibouti et à la grande brouille qui l’oppose désormais aux EAU.

L’AFFAIRE ABDERRAHMAN BOREH

EN 2006, l’homme d’affaires d’origine djiboutienne Abderrahman Boreh favorise l’implantation de la société émirienne DP-World qui assure la gestion du port de Djibouti. Mais, lors des élections législatives de 2013, il prend le parti de l’opposition qu’il soutient financièrement. Compromis dans plusieurs affaires de corruption, il trouve refuge à Dubaï. Et lorsque l’émirat refuse de l’extrader, le président djiboutien Ismaïl Omar Guelleh (IOG) annule la concession portuaire avant de la confier à une société rivale. Les relations entre Djibouti et les EAU s’enveniment jusqu’à la rupture des relations diplomatiques en avril 2017. Dernièrement les investissements de DP-World à Djibouti sont nationalisés.

La société émirienne s’installe alors dans le port voisin de Berbera – au Somaliland -, se posant en rival potentiel avec l’appui d’Abderrahman Boreh. IOG riposte en proposant à l’Ethiopie un « accord de sécurité » permettant à l’armée éthiopienne d’opérer à partir du territoire de Djibouti. Cet appel au secours intervient alors que l’Ethiopie a exprimé, il y a deux ans, son désir de « considérer l’Ethiopie et la République de Djibouti comme un seul et unique territoire ». Ainsi l’Ethiopie serait-elle engagée dans un processus d’annexion de l’ancienne colonie française ? Où en est-on aujourd’hui ?

Selon le spécialiste de la Corne de l’Afrique Gérard Prunier – chercheur au CNRS – « le président IOG se débat entre diverses sollicitations – et menaces – contradictoires. Alors qu’il implore l’aide des Éthiopiens, il doit en même temps traiter avec les ennemis arabes de l’Éthiopie qui réclament une base militaire à Djibouti pour appuyer leurs efforts de guerre au Yémen. Depuis le 6 juin 2017, des soldats Éthiopiens sont installés dans le district de Tadjourah, sur le territoire de la République de Djibouti, suite à l’accord signé début mai entre IOG et Addis-Abeba. Le général Zakaria Cheikh Ibrahim, chef d’état-major de l’armée djiboutienne, a précisé que cet accord permet à l’armée Éthiopienne de pénétrer en territoire djiboutien sans autorisation préalable et d’utiliser les installations militaires djiboutiennes. Or, dans la zone de Tadjourah, les Éthiopiens font face aux forces érythréennes, installées à la frontière entre l’Érythrée et Djibouti depuis les heurts frontaliers de juin 2008 entre ces deux pays. Et la force d’interposition du Qatar s’est retirée l’année dernière »2.

Par ailleurs, des unités de l’armée Éthiopienne sont également déployées face au port érythréen d’Assab dans un secteur où le territoire ne fait que quelques kilomètres de large. Par CCG ( Conseil de coopération du Golfe) interposé, Asmara bénéficie désormais d’une mansuétude américaine à laquelle l’Érythrée n’était pas habituée. Washington veut flatter le CCG qui a besoin d’Asmara. Les États-Unis ont déversé presque 10 milliards de dollars d’équipements militaires pour aider la coalition saoudienne. Enfin, même si les pouvoirs djiboutien et somalilandais sont à couteaux tirés pour des raisons commerciales, ils partagent la même réserve à l’égard de l’aventure militaire saoudienne et émirienne au Yémen. Face au rouleau compresseur arabe, l’installation massive de la Chine apparaît comme une aubaine salvatrice.

L’ŒIL DU CYCLONE

Depuis cinq ans, Pékin multiplie les investissements lourds à Djibouti. En juin dernier, la première base militaire chinoise y a été inaugurée alors qu’on annonce la visite du président Xi Jin Ping en mai prochain. Avant son limogeage, Rex Tillerson a fait une tournée expresse dans la région, tenant un langage très ferme à l’encontre de Djibouti. En substance, et selon plusieurs sources diplomatiques, il a tenu à peu près ce langage au président IOG : si vous continuez à tout céder au Chinois, vous nous trouverez sur votre route et nous continuerons à balkaniser la région à partir de l’Ethiopie et de la Somalie. Pour l’heure, les Etats-Unis continuent à soutenir l’Arabie saoudite et les EAU qui poursuivent leur entreprise de fragilisation de « l’Etat fédéral de Somalie », d’importantes découvertes de gisements pétroliers et gaziers ayant été réalisées en Ogaden.

Gérard Prunier encore : « on assiste à des menées impérialistes à l’ancienne, mais selon des logiques quelque peu anachroniques qui se contredisent et s’annulent. C’est ainsi, par exemple, que Washington a le plus grand mal à réagir à cette série de conflits emboîtés – et décalés – où presque toutes les parties prenantes ( Égypte, Éthiopie, Arabie saoudite, Émirats arabes) sont ses « amis ». Où sont donc les ennemis ? Mais même ceux-ci – le Soudan et l’Érythrée – sont peu menaçants… ils sont simultanément alliés à leurs « amis » ! En revanche, entre eux et pour des raisons « archaïques », ils se prennent à la gorge les uns avec les autres. Face à ces contradictions, la Chine – souvent décrite comme l’impérialisme montant dans la région – est encore plus perdue que les États-Unis et cherche, sans y parvenir, les principes d’une logique qui lui échappe. Ni les débris du maoïsme, qui sert encore un peu à Pékin par la force de l’habitude pour les rapports diplomatiques avec les pays sous-développés non asiatiques, ni le capitalisme d’État actuel n’ont de réponses préformatées pour résoudre l’imbroglio djiboutien. Il faut donc improviser – ce à quoi les États modernes, bloqués dans la triangulation du politiquement correct, du commercialement expédient et du militairement nécessaire sont mal préparés. Paradoxalement, l’implication de toutes ces puissances accroît la marge de manoeuvre des acteurs locaux, ces derniers connaissant parfaitement les contraintes avec lesquelles ils doivent composer »3.

Dans cet environnement composite – qui rappelle les Balkans d’avant 1914 ou le Croissant fertile d’après 1947 -, Djibouti fait figure d’œil du cyclone, la République portuaire pâtissant et bénéficiant à la fois de son exceptionnelle géographie de carrefour stratégique. Dans ce contexte, le président IOG fait feu de tout bois diplomatique. Dimanche dernier à New Delhi, il assistait à la clôture du premier sommet fondateur de l’Alliance solaire internationale (ASI) – imaginée par l’Inde et la France lors de la COP-21 fin 2015 -, clôturant la visite d’Emmanuel Macron. Sur la photo, IOG est placé juste derrière le président français qui barre la Une de La Nation, le premier quotidien de Djibouti.

LA FRANCE EN POSITION D’ARBITRAGE

C’est une première : le Groupe d’affaires franco-djiboutien (GAFD) s’est monté en moins de trois mois, à la vitesse d’un TGV. Deux vice-présidents : le Djiboutien Kadra Douksiett et le Français Stéphane Rémon avec, pour l’instant quelques 25 membres, 400 millions d’euros de chiffre d’affaires et un potentiel de 3000 emplois dans un contexte qui connaît 40 à 50% de chômage structurel. L’approche se veut aussi qualitative, avec plusieurs programmes de formation en direction de la jeunesse, tournés vers les nouvelles technologies ; « des formations à l’écoute et adaptées aux besoins de Djibouti », souligne l’un des chefs d’entreprise animateur du GAFD ; « face au tsunami chinois, il s’agit, notamment de diversifier l’offre portuaire ».

Fin janvier, un contrat a été signé – à hauteur de 250 millions d’euros – avec la société française Rubis-Energie pour un terminal de stockage pétrolier à Damer-Jog, entre Djibouti et le Somaliland, une nouvelle zone portuaire en pleine extension. Les deux prochaines années verront la demande énergétique tripler. Le Français Akuo-Energie a, également négocié un protocole d’un montant de 70 millions d’euros pour développer l’énergie solaire et la valorisation des espaces agricoles. Enfin, la chaîne hôtelière Onomo prévoit différentes implantations à hauteur d’une quinzaine de millions d’euros. Enfin, le leader mondial du transport maritime CMA-CGM étudie une arrivée djiboutienne en douceur, afin de ne pas mettre en péril (compte-tenu du contexte régional) ses intérêts à Dubaï ; « le transporteur marseillais ayant parfaitement compris qu’il ne peut faire l’impasse sur les énormes potentiels de l’avenir djiboutien », précise Jean-François Moulin, expert du fret maritime.

Dernièrement, les sénateurs Philippe Paul, Bernard Cazeau, Gilbert-Luc Devinaz, Hugues Saury et le conseiller Marc Schor de la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées, ont assisté à l’accostage du BPC Dixmude (effectuant la Mission Jeanne d’Arc 2018 de qualification des Officiers-élève de l’Ecole navale) après une visite de la base navale française. L’enjeu d’une telle visite, qui devrait annoncer la venue de la ministre de la Défense Florence Parly, est de prendre la juste mesure d’une consolidation nécessaire de la présence militaire française à Djibouti.

La rapidité d’exécution du Groupe d’affaires franco-djiboutien a valeur de symptôme, quant à l’impérieuse nécessité pour les Djiboutiens de sortir d’une quadrature du triangle EAU/Etats-Unis/Chine. Parallèlement à la base française d’Abou Dabi aux EAU, qui a davantage valeur de vitrine de nos industries de défense, celle de Djibouti prend de plus en plus d’importance en matière de besoins opérationnels stratégiques. « Dans tous les cas de figure, et lorsque la situation régionale se tend, Djibouti revient naturellement vers son plus vieux partenaire historique qui n’a jamais fait défaut », conclut un officier supérieur français en poste à Djibouti ; « l’histoire commune des deux pays se poursuit avec une France, désormais en position privilégiée d’arbitrage et d’assurance de souveraineté, si les investissements suivent et si notre présence militaire se consolide ».

Etymologiquement, djab bouti, signifie sans doute le lieu où le monstre a été vaincu ! Bonne lecture et à la semaine prochaine.

Richard Labévière
26 mars 2018

1 Philippe Oberlé et Pierre Hugot : Histoire de Djibouti – Des origines à la République. Editions Discorama, 2014.
2 Conversation avec l’auteur, 13 mars 2018.
3 Ibid. Entretien avec l’auteur.

Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 26-03-2018

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

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Djibouti : déclencheur d’une déstabilisation trans-régionale

Djibouti : déclencheur d’une déstabilisation trans-régionale


Par Andrew Korybko – Le 8 mars 2018 – Source Oriental Review

Djibouti seizes control of Dubai-run Doraleh portLe fragile équilibre des forces dans la Corne de l’Afrique pourrait bientôt être brisé par la situation intérieure à Djibouti au sujet de la future propriété de son port principal. Une éventuelle réaction américano-émirati pourrait servir de déclencheur pour activer militairement le complexe système trans-régional d’alliance qui s’est formé dans cette partie du monde au cours des deux dernières années.

Faire une montagne d’un petit rien

Le minuscule État de Djibouti fait à nouveau la une des journaux après que son gouvernement a mis fin à un contrat avec un opérateur portuaire émirati, le mois dernier, qui contrôlait le plus important terminal de conteneurs du pays. Cette décision fait suite à un différend de plusieurs années qui a abouti à ce que Abu Dhabi dénonce comme une  « saisie illégale » de son actif, mais que les autorités nationales ont qualifiée d’action nécessaire pour sortir de l’impasse. Cette insulte commerciale apparemment insignifiante serait restée sans rapport avec la politique internationale si les États-Unis n’avaient pas décidé de peser plus tôt cette semaine pour soutenir leur allié émirati.

Reuters a rapporté que le général américain Thomas Waldhauser, un général de l’armée américaine, a répondu au Congrès que Djibouti était censé « donner [le port] à la Chine en cadeau » en avertissant que « si les Chinois prenaient le contrôle du port, les conséquences pourraient être importantes ». Le représentant républicain Bradley Byrne est allé encore plus loin en spéculant que « s’il s’agissait d’une saisie illégale de ce port, que diriez-vous si le gouvernement mettait illégalement fin à notre bail avant la fin de son mandat ? ». Ces déclarations ont donc transformé un différend ordinairement mineur et destiné à la Cour internationale d’arbitrage en un scandale géopolitique à part entière.

Djibouti regional map
Djibouti carte régionale

Les dimensions trans-régionales de Djibouti

Djibouti est d’importance mondiale en raison de son emplacement dans le détroit de Bab el Mandeb qui relie la mer Rouge au golfe d’Aden et sert de lieu de transit maritime entre l’Europe et l’Asie. Outre les États-Unis, la Chine, la France, l’Italie, le Japon et bientôt l’Arabie saoudite ont des bases dans le pays, l’Inde pouvant utiliser celle de l’Amérique au moyen de l’accord LEMOA de l’été 2016 qui donne à chaque pays accès aux installations militaires de l’autre, sur une base « logistique » au cas par cas. En outre, Djibouti est l’emplacement terminal du chemin de fer Djibouti-Addis Abeba (DAAR) qui fonctionne essentiellement comme le « CPEC de la Chine » ou route de la Soie de la Corne de l’Afrique, expliquant ainsi l’une des raisons stratégiques pour lesquelles la Chine a ouvert sa première base militaire à l’étranger.

L’Éthiopie, cependant, est au centre d’un système d’alliance trans-régional qui a vu le jour dans la région au cours des deux dernières années en raison de ses efforts ambitieux pour construire le barrage Renaissance de la Grande Éthiopie (BRGE) sur le Nil Bleu qui fournit le débit majeur du Nil plus célèbre. L’équilibre des forces a vu l’Éthiopie se joindre au Soudan tandis que l’Égypte – qui prétend que le BRGE affectera négativement ses approvisionnements en eau et la rendra donc stratégiquement dépendante de l’Éthiopie – a cherché a se rapprocher de l’ennemi juré d’Addis-Abeba, l’Érythrée. En outre, la guerre froide du Golfe s’est étendue à la région, le Qatar se rangeant plus étroitement aux côtés de l’Éthiopie et des EAU, qui ont conclu un partenariat avec l’Érythrée, par lequel il dispose d’installations militaires liées à la guerre au Yémen.

L’Arabie saoudite est impartiale parce qu’elle entretient des relations militaires avec l’Érythrée mais agricoles avec l’Éthiopie, même si son partenaire égyptien (qui fonctionne pratiquement comme un État subordonné ou client à ce stade) souhaite une position plus ferme contre Addis-Abeba. La situation de Djibouti est beaucoup plus complexe que n’importe laquelle de ces parties parce qu’elle entretient des relations étroites avec chacun des pays qui ont ou auront des bases militaires sur son territoire et qu’elle avait auparavant entretenu des relations positives avec les EAU avant le conflit portuaire. Le Qatar avait l’habitude de stationner des gardiens de la paix le long de la frontière entre Djibouti et l’Érythrée depuis leur bref conflit frontalier de 2008 mais les a retirés l’été dernier après que les deux États se sont rangés du côté de l’Arabie saoudite.

Approche du point de rupture

Même si Djibouti a longtemps soupçonné des intentions beaucoup plus larges de l’Éthiopie, surtout après avoir été enclavée à la suite de l’indépendance de l’Érythrée en 1993, ses craintes se sont dissipées depuis que la Chine s’est impliquée dans le projet DAAR et l’a apparemment convaincue qu’Addis-Abeba n’a aucun intérêt à se comporter agressivement avec cette ville-État de facto tant que son accès est assuré à la République populaire pour le passage de la Route de la soie. En fait, le « CPEC africain » a fait plus pour établir la confiance entre ces deux pays asymétriques que quoi que ce soit, bien que ce ne soit pas une solution pour la stabilité régionale au sens géopolitique, comme on le voit au système d’alliance trans-régional décrit précédemment

En fait, l’instabilité structurelle qui caractérise maintenant la Corne de l’Afrique pourrait atteindre un point de rupture avec la déstabilisation potentielle de Djibouti qui pourrait être provoquée si les États-Unis et leurs alliés émiratis faisaient pression ensemble sur ce petit pays pour le faire changer d’avis après la reprise de contrôle de son port. Washington suggère déjà qu’il pourrait considérer cela comme une « menace à sa sécurité nationale » pour ses intérêts, tandis qu’Abou Dhabi prétend que ce qui s’est passé n’est pas différent du vol à main armée de l’un de ses atouts les plus précieux. Les bases ont été établies pour que ces deux pays coopèrent et fassent payer Djibouti pour ce qu’elle a fait.

Boite à outils politique

La raison pour laquelle cela a de l’importance pour le monde extérieur est que cela pourrait faire de la Corne de l’Afrique une version « XXIe siècle » des Balkans d’avant la Première Guerre mondiale. Cela dans le sens où un réseau d’alliances de grande envergure pourrait être militairement activé en raison d’un événement inattendu et apparemment insignifiant. Les deux options les plus réalistes et potentiellement liées que l’alliance des États-Unis et des EAU ont à leur disposition contre Djibouti suggèrent qu’un conflit plus large pourrait facilement éclater par une erreur de calcul, sans parler d’intentions machiavéliques rendant cette comparaison géographique pertinente.

Escarmouche à la frontière érythréenne

Le sous-fifre érythréen des EAU a déjà un différend frontalier avec Djibouti, et il ne serait pas difficile pour le riche État mécène de tenter son client, appauvri, de faire un pas contre le nouvel adversaire régional d’Abou Dhabi.

Révolution colorée

Djibouti a été brièvement secoué par les troubles pro-islamistes de type Révolution colorée à la fin 2015, qui ont été rapidement réprimés par les autorités. On ne peut cependant pas dire que la répétition d’un tel scénario pourrait être « encouragée » dans un proche avenir comme la première phase d’une campagne de pression américaine.

Guerre hybride

La fusion de l’agression érythréenne conventionnelle, l’utilisation asymétrique par Asmara du groupe terroriste Al Shabaab pour lequel le Conseil de sécurité des Nations Unies a sanctionné ce pays et l’agitation d’une Révolution colorée soutenue par les Américains dans ce centre urbain constitueraient une guerre hybride classique dans la Corne de l’Afrique.

Djibouti political map
Djibouti carte politique

Réponses réalistes

La prévision de scénario est un art difficile et l’on devrait aborder cet exercice avec un brin de scepticisme, tout en comprenant son utilité pour envisager les réponses les plus probables à chacune des deux options principales que les États-Unis et les EAU ont à utiliser contre Djibouti.

La deuxième guerre mondiale africaine

L’agression érythréenne contre Djibouti pourrait inciter l’Éthiopie et le Soudan à réagir, attirant ainsi l’allié égyptien d’Asmara et ses partenaires du CCG, ce qui pourrait créer une situation qui obligerait les États-Unis et la Chine à intervenir à différentes étapes selon leurs capacités, la fin restant incertaine.

Un effondrement éthiopien

L’Éthiopie est en proie à sa deuxième mise en état d’urgence en autant d’années, et le blocage de la Révolution colorée autour du DAAR pourrait suffire à inciter les Oromo à relancer leur campagne de guerre hybride et pousser le pays au bord de l’effondrement.

Retour de flamme pro-Pékin

La déstabilisation américano-émirati de Djibouti pourrait intentionnellement ou inconsciemment produire des conséquences qui mettent en danger les intérêts de la Chine dans la Corne de l’Afrique, mais il y a aussi la possibilité qu’à l’inverse, cela produise un renforcement du rôle de Pékin dans cette région.

La République populaire et le maintien de la paix

Tant que la Chine peut éviter le scénario de « pourrissement » que les États-Unis lui tendent, elle pourrait gérer toute tension frontalière érythréo-djiboutienne (et éventuellement d’autres) à travers une mission de maintien de la paix telle que celle proposée l’été dernier, et donc stabiliser la région.

Diplomatie et négociation

La Chine est la mieux placée pour servir de médiateur entre toutes les parties en conflit dans la région, surtout si elle engage des soldats de la paix, et cela pourrait aboutir à ce que sa diplomatie produise les fruits de la Route de la Soie, des accords gagnant-gagnant, soutenant la paix obtenue par ses soldats.

La paix n’est pas possible sans la République populaire

Les conséquences globales des efforts militaires et diplomatiques de la Chine pour obtenir, sécuriser et faire progresser la paix dans la Corne de l’Afrique pourraient permettre à Pékin de devenir une force stabilisatrice dans l’une des régions les plus instables du monde et faciliter son intégration dans l’Ordre mondial multipolaire.

Pensées finales

Les derniers développements dans ce petit pays qu’est Djibouti dans la Corne de l’Afrique peuvent sembler inintéressants pour la plupart des observateurs extérieurs, mais en examinant de plus près les dynamiques stratégiques plus larges et le délicat équilibre des forces entre les deux alliances trans-régionales, il devient évident que ces événements non résolus et s’emboitant pourrait servir de catalyseur à un conflit plus vaste. Au risque d’enfoncer une porte ouverte, la « scène est prête » et tous les acteurs locaux sont prêts – et presque désireux, pourrait-on dire – de « jouer leur rôle » dans le « drame » à venir, seule la Chine a une chance réaliste de stabiliser la situation avant qu’elle ne devienne incontrôlable.

Cela dit, la Chine doit aussi rester consciente du désir des États-Unis de la piéger dans un bourbier en « pourrissant la situation » comme moyen de « contenir » son influence en Afrique, et les décideurs relativement « conservateurs » de Pékin ne sont pas prédisposés à intervenir ouvertement dans les affaires d’autres pays, bien que le cas récent du Myanmar se distingue comme une exception notable et puisse laisser présager d’un changement de politique. En tout cas, il est clair que la déstabilisation de Djibouti aura inévitablement des conséquences négatives sur ses intérêts régionaux et la Route de la soie, faisant ainsi des développements les plus récents un autre exemple de la façon dont la lutte pro-américaine touche rapidement tous les coins du monde.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie « Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime » (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/djibouti-declencheur-dune-destabilisation-trans-regionale

 

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