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Conflit diplomatique entre Egypte et Ethiopie autour de la construction d’un grand barrage sur le Nil Bleu

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Conflit diplomatique entre Egypte et Ethiopie autour de la construction d’un grand barrage sur le Nil Bleu

01/11/2019

Un conflit diplomatique oppose l’Egypte à l’Ethiopie depuis plus de 8 ans, autour de la construction du Grand Barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu. La semaine dernière, la Russie et les Etats-Unis se sont proposés comme médiateurs de ce conflit. Entretien avec le chercheur Franck Galland.

La construction du barrage Renaissance sur le Nil en Egypte, près de la frontière avec l'Ethiopie et le Soudan.
La construction du barrage Renaissance sur le Nil en Egypte, près de la frontière avec l’Ethiopie et le Soudan.• Crédits : Gioia Forster / dpa Picture Alliance – AFP

Un conflit diplomatique oppose l’Egypte à l’Ethiopie depuis plus de 8 ans, autour de la construction du Grand Barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu, construction à l’initiative de l’Ethiopie. L’Egypte dit depuis toujours que ce prochain plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique, va poser pour elle des problèmes d’approvisionnement. Le sujet a été évoqué notamment à Sotchi en marge du sommet Russie-Afrique, la Russie s’est proposée en médiatrice, tout comme les Etats-Unis.

Quant au président éthiopien Abiy Ahmed , pourtant tout juste nommé Prix Nobel de la Paix, il dit que son pays pourra « mobiliser des millions de jeunes » en cas de conflit armé avec l’Egypte.

Franck Galland : Le fleuve Nil Bleu prend sa source en territoire éthiopien. La construction de ce barrage est revendiquée par le peuple éthiopien mais est source d’inquiétude pour les pays de l’aval : le Soudan et l’Egypte. 95% de l’eau consommée en Egypte est issue de ce fleuve. (…) La première pierre de ce barrage a été posée en pleine révolution égyptienne, le 2 avril 2011, par le président éthiopien.  Les autorités éthiopiennes ont profité du chaos de la révolution égyptienne pour accélérer le développement de ce barrage. L’Ethiopie avait besoin de cet ouvrage qui sera, une fois terminé, la plus grande retenue d’eau d’Afrique, et le 13e barrage du monde en termes de capacités hydro-électriques.

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L’eau, nouveau paradigme de la géopolitique du XXIème siècle (3/3)

L’eau, nouveau paradigme de la géopolitique du XXIème siècle (3/3) 

Alexandre CAPEL 21 novembre 2019 EauEnvironnementMondialisation et enjeuxRessourcesSituations décryptées Leave a comment

Ressource naturelle essentielle à la vie, l’eau n’a jamais semblé aussi accessible et abondante qu’aujourd’hui. Ouvrir le robinet pour voir de l’eau couler est devenu un geste quotidien pour une grande partie de la population mondiale. Pourtant, celle-ci vient de plus en plus à manquer sur une planète que l’on sait bleue.

L' eau un enjeu géopolitique
Le Moyen-Orient menacé de pénurie d’eau dans le prochain quart de siècle, Le monde, 28 Août 2015

Guerres de l’eau” : Mythe ou réalité ?

  • L’eau : facteur de conflits…

Au début des années 1990, l’on établit pour la première fois un lien entre sécurité et questions environnementales. La notion de “guerres de l’eau” sera d’ailleurs la première problématique à émerger. Certains experts – à l’instar de Thomas Homer-Dixon et de Peter Schwartz – voient dans cette ressource un facteur de conflits. Pour Homer-Dixon, “la compétition pour le contrôle des ressources naturelles déclinantes – à savoir les terres arables, l’eau ou encore la pêche – sont susceptibles d’alimenter des conflits armés, en étant des facteurs d’exacerbation de tensions déjà existantes entre États et territoires sur d’autres problématiques, qu’elles soient ethniques, religieuses ou sociales » [1].

Dans la même lignée, Schwartz considère que “des confrontations militaires sont plus susceptibles d’être désormais déclenchées par un besoin désespéré des ressources naturelles comme l’énergie, la nourriture et l’eau, que par des conflits autour de l’idéologie, de la religion ou de l’honneur national” [2].

  • … Ou outil de coopération ?

D’autres auteurs, plus sceptiques, – à l’instar d’Aaron Wolf – conçoivent l’eau comme une opportunité de coopération inter-étatiques. Il considère que “l’histoire des conflits armés liés à l’eau est moins dramatique que le laisserait croire la littérature sur les “guerres de l’eau”. (…) Il n’y jamais eu de guerres menées pour l’eau (…). Dans l’histoire moderne, seulement sept escarmouches mineures ont été menées au-dessus des eaux internationales – invariablement d’autres questions inter-dépendantes entraient aussi en ligne de compte. A l’inverse, plus de 3600 traités ont été signés dans le passé sur différents aspects concernant les aux internationales” [3].

Pour les premiers, les confrontations entre États sont de plus en plus à craindre car ils perçoivent en effet l’eau comme un véritable objet de souveraineté. L’accélération démographique, l’urbanisation sans précédente ou le réchauffement climatique accentuent d’autant plus ce risque. Pour les seconds, la guerre pour l’eau coûte trop cher pour qu’elle en vaille la peine. L’absence de conflits inter-étatiques autour de cette ressource dans le passé est aussi selon eux un gage de leur caractère improbable dans le futur.

Des répercussions multiples

Pourtant, même s’il est encore difficile aujourd’hui d’évaluer la possibilité d’une guerre pour l’eau dans le futur, force est de reconnaître que la ressource est d’ores et déjà un enjeu politique pour de nombreux gouvernements. C’est d’ailleurs sur ce point qu’Aaron Wolf – sans pour autant renier sa thèse – rejoint Thomas Homer-Dixon. Il déclare ainsi : “Si les guerres de l’eau sont sans doute un mythe, le lien entre l’eau et la stabilité politique ne l’est certainement pas”.

  • Instabilité politique

En Iran, l’origine des troubles politiques que connaît la République islamique depuis 2017 et la présidence de Ahmadinejad est parfois à chercher dans les pénuries d’eau, dont certaines régions sont victimes. En effet, les iraniens pointent souvent du doigt la gestion “incompétente et corrompue” de l’eau par les différents gouvernements révolutionnaires. Le pays fait constamment face à des conditions climatiques extrêmes, subissant un climat semi-aride et aride. Dans le même temps, l’on estime les précipitations en Iran entre 1/3 et 1/4 de la moyenne mondiale. Foreign Policy estime que « des millions d’Iraniens seront contraints de migrer vers des pays plus développés, notamment en Europe, si la crise de l’eau n’est pas résolue d’ici vingt à trente ans ».

  • Catastrophes naturelles

Des inondations et d’importantes pénuries d’eau frappent aussi plusieurs grandes métropoles dont la population se comptent en dizaine de millions d’habitants. Le Cap en Afrique du Sud par exemple a frôlé en 2018 le “jour zéro. Des villes comme Sao Paulo au Brésil ou Madras en Inde sont parfois maudits par les deux extrêmes en raison du dérèglement climatique. En effet, des inondations ou des crues meurtrières ont ravagé ces villes, après que celles-ci aient connu des périodes sans eau.

Au Mexique, un autre type de problème touche Mexico. La capitale pompe une telle quantité d’eau dans les réserves souterraines de la région que celle-ci est littéralement en train de s’effondrer sur elle-même du fait de la compression du sol (jusqu’à 23 cm/an à certains endroits). Des villes comme Melbourne, Londres, Pékin, Tokyo ou encore Barcelone feront face elles aussi à d’importantes pénuries d’eau dans les années à venir si leur consommation reste identique. Face à de telles situations, des transferts massifs de populations sont sérieusement à craindre… et les conflits qui en découlent également.

Sources

– Frédéric Lasserre, « L’eau entre guerre et paix : conflits hydrauliques et guerres de l’eau : un essai de modélisation», Revue internationale et stratégique n°66, 105 à 118

– Christine Ockrent, “Le siècle de l’or bleu», France culture

Notes

[1] Thomas Homer-Dixon, Environment scarcity and violence, Princeton University Press, 1999

[2] Peter Schwartz, An abrupt climate change scenario and its implication for US National security, 2003

[3] « The actual history of armed water conflict is somewhat less dramatic than the “water wars” literature would lead one to believe (…) As near as we can find, there has never been a single war fought over water (…) In modern history, only seven minor skirmishes have been waged over international waters – invariably other inter-related issues also factor in. Conversely, over 3600 treaties have been signed historically over different aspect of international waters.”, Aaron T. Wolf, Conflict and cooperation along international waterway, Water Policy, 1998Share

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About Alexandre CAPEL

nPassionné par les relations internationales, je suis actuellement étudiant en Double diplôme Droit européen et international au sein de l’Université Toulouse 1 Capitole (L1 et L2) et de l’Université de Bangor (L3 et M1) au Royaume-Uni. Je m’intéresse particulièrement à la politique étrangére.

https://les-yeux-du-monde.fr/ressources/42184-eau-nouveau-paradigme-geopolitique-21e-siecle-3

L’eau, nouveau paradigme de la géopolitique du XXIème siècle (1/3)

L’eau, nouveau paradigme de la géopolitique du XXIème siècle (1/3) 

Alexandre CAPEL 17 novembre 2019 EauEnvironnementMondialisation et enjeuxRessourcesSituations décryptées Leave a comment

Ressource naturelle essentielle à la vie, l’eau n’a jamais semblé aussi accessible et abondante qu’aujourd’hui. Ouvrir le robinet pour voir de l’eau couler est devenu un geste quotidien pour une grande partie de la population mondiale. Pourtant, celle-ci vient de plus en plus à manquer sur une planète que l’on sait bleue.

L'eau un enjeu géopolitique
Oasis de Um Al Ma

La Terre – si elle est composée à 70% d’eau – n’a à offrir qu’une petite quantité d’eau douce et consommable, environ 2,5%, dont moins d’1% est au final accessible en surface. Cette quantité qui peut apparaître dérisoire à l’échelle de la planète est en fait suffisante pour subvenir à nos besoins. Néanmoins, l’accessibilité et la répartition de ce pourcentage est actuellement inégale d’un pays à l’autre.

Pour Betsy Otto, analyste au World Ressources Institute ce qui compte au final c’est de savoir “si on a accès à ce faible pourcentage. La réponse à cette question dépend beaucoup d’où vous vivez. Le Koweït est l’un des pays les plus pauvres en matière d’eau par habitant, alors que le Canada, le pays le plus riche, dispose de 10 000 fois plus d’eau par habitant. Ce qui compte aussi c’est où se trouve l’eau. En effet, ce faible pourcentage de 1% sur lequel nous comptons tous est majoritairement situé sous terre et est très difficile d’accès, mais également très cher à puiser” [1]. 

Une prise de conscience de la part des gouvernements ?

Aujourd’hui, ce sont des centaines de millions de personnes qui sont exposées dans leurs pays respectifs à des niveaux de stress hydrique sans précédent du fait de cette réalité naturelle. Selon le World Ressources Institute (WRI), plus d’un quart de la population mondiale pourrait, dès l’horizon 2030, manquer d’eau. En plus de cela, les récents rapports du GIEC ou encore de l’agence américaine National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) viennent démontrer que le changement climatique accentue ces risques. En effet, le caractère imprévisible et irrégulier des précipitations rend l’approvisionnement moins fiable alors que, dans le même temps, la hausse des températures accélère le phénomène d’évaporation de l’eau contenue dans les réservoirs.

Conscients de ces “nouveaux” enjeux planétaires, les États – longtemps obsédés par la ressource pétrolière, synonyme de développement économique – semblent de plus en plus se tourner vers l’eau, ressource essentielle à l’agriculture et surtout à la vie. Pour eux, il s’agit non seulement de traiter dès maintenant les problèmes auxquels ils font face mais également d’anticiper les migrations climatiques qui s’annoncent. Si le XXème siècle a été le théâtre d’affrontement pour l’or noir, il semblerait que le XXIème siècle soit plutôt celui de l’or bleu. Ce changement de paradigme s’explique au regard de l’étendue de la menace. En effet, avec les pénuries, viennent les migrations climatiques puis les conflits. L’eau est donc bien plus qu’une simple question environnementale, elle est aussi sociétale, économique et surtout géopolitique.

Sources

–        Romy ROYNARD, “L’or bleu, la bataille de l’eau », National Geographic, 22 Mars 2018

–        Christine Ockrent, “Le siècle de l’or bleu », France culture, 1er Avril 2019

Notes

[1] “When people talked about running out of water what they really mean is do they have access to that very small percentage? The answer depends a lot on where you live. Kuwait is one of the poorest countries in term of water per inhabitant, Canada one of the richest has 10 000 times much (water per inhabitant). But it also matters where the water is. That 1% of earth water that we’re all rely on most of it is underground and really difficult and expensive to get to”. Betsy Otto, Water resources analyst, Vox documentary on “The global water crisis”.Share

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Passionné par les relations internationales, je suis actuellement étudiant en Double diplôme Droit européen et international au sein de l’Université Toulouse 1 Capitole (L1 et L2) et de l’Université de Bangor (L3 et M1) au Royaume-Uni. Je m’intéresse particulièrement à la politique étrangère de l’UE ainsi qu’à la région du Proche et du Moyen-Orient.

https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/situations-decryptees/42066-eau-nouveau-paradigme-geopolitique-21e-siecle-1

L’eau, nouveau paradigme de la géopolitique du XXIème siècle (2/3)

L’eau, nouveau paradigme de la géopolitique du XXIème siècle (2/3) 

Alexandre CAPEL 19 novembre 2019 EauEnvironnementMondialisation et enjeuxRessourcesSituations décryptées Leave a comment

Ressource naturelle essentielle à la vie, l’eau n’a jamais semblé aussi accessible et abondante qu’aujourd’hui. Ouvrir le robinet pour voir de l’eau couler est devenu un geste quotidien pour une grande partie de la population mondiale. Pourtant, celle-ci vient de plus en plus à manquer sur une planète que l’on sait bleue.

L'eau un enjeu géopolitique
“A quarter of Humanity faces looming water crises”, New York Times, 6 août 2019.

Une problématique qui ne connaît pas de frontières

La carte publiée par le New York Times, conçue à partir du rapport du World Ressources Institut, permet de comprendre l’absence de frontières lorsque l’on vient à parler des problématiques de l’eau. La comparaison des situations “hydro-sécuritaires” des différents pays incite d’ailleurs à sortir d’une vision ethnocentrée.

Au-delà de cette absence de frontières, Alexandre Taithe, chargé de recherches à la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) estime que l’internationalisation de l’eau a entrainé les problématiques actuelles. La création de nouveaux États, notamment après 1945, a transformé certains cours d’eau nationaux en cours d’eau internationaux. Même si ces derniers traversent parfois des régions à la géographie et au climat très différents, il n’en demeure pas moins que les problématiques auxquelles sont confrontées les gouvernements et les populations sont parfaitement identiques.

La surexploitation, la pollution des fleuves, les sécheresses et les pénuries sont ainsi des contraintes qui s’expriment de manière indifférenciée. À ce titre, Franck Galland, chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique et spécialiste des questions sécuritaires liées à l’eau considère que “ces peuples sont pourtant des plus divers, tant d’un point de vue ethnique que religieux. Sunnites, Chiites ; mais encore Chinois, Perses et Arabes partagent les mêmes peines, mais également les mêmes espérances dans les solutions qui peuvent être apportées pour soulager leurs maux” [1].

Tour d’horizon des situations hydro-sécuritaires

  • Chine

La Chine est confrontée, dans sa partie septentrionale, à des niveaux de stress hydrique importants. Ceux-ci seraient équivalents à ceux de l’Algérie et de Djibouti. Le pays connaît une dégradation significative de la qualité et de la quantité de ses eaux souterraines et de surfaces. En plus de cela, les rejets industriels et domestiques deviennent un enjeu crucial pour le régime de Pékin. De nombreuses rivières et grands fleuves chinois sont en effet sévèrement pollués.

  • Iran

L’Iran et sa capitale Téhéran ne peuvent pas compter sur les faibles précipitations qui s’abattent chaque année sur le pays pour éviter les pénuries d’eau. Les constructions de barrages impulsées par les différents gouvernements ont empêché certaines rivières d’atteindre de nombreuses régions semi-arides ou arides. Ces barrages ont dans le même temps rendu impossible la reconstitution des aquifères. Par ailleurs, le régime, dans sa quête d’autonomie face à l’Occident, a parfois été jusqu’à encourager une agriculture extrêmement gourmande en eau.

  • Arabie Saoudite

Le royaume d’Arabie Saoudite, qui a bâti sa richesse sur le pétrole est aujourd’hui confronté à d’importantes pénuries d’eau. En effet, dans un pays où il pleut rarement et où la consommation d’eau est deux fois plus élevée que la moyenne mondiale, les réserves souterraines s’épuisent rapidement. Les nappes aquifères fossiles d’où provient la majeure partie de l’eau pompée, pourraient ainsi être asséchées sous vingt-cinq ans, selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

  • Turquie, Syrie, Irak

L’avancée du “projet du sud-ouest anatolien” menace l’approvisionnement en eau de la Syrie et de l’Irak. Deux des plus grands fleuves du monde, le Tigre et l’Euphrate, traversent pourtant ces deux pays. Ce projet, dont l’objectif est de couvrir à hauteur de 25% la consommation d’électricité de la Turquie en construisant 22 barrages et 19 centrales hydrauliques sur l’Euphrate, pourrait permettre à Ankara de contrôler le débit de ce dernier. Face à ce “réveil de l’amont”, la Syrie et l’Irak semblent donc pris en otage alors même que la situation hydrique et sécuritaire des deux pays était d’ores et déjà sérieusement dégradée.

  • Égypte, Éthiopie

La situation “hydro-sécuritaire”, dans la zone du Grand Nil est assez similaire à la situation turco-irako-syrienne. La construction du barrage de la Renaissance en Éthiopie menace sérieusement l’Égypte, qui se considère pourtant comme le “gardien du Nil”. Le barrage devrait être à terme le plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique. La baisse du débit du fleuve aurait des conséquences désastreuses, notamment au niveau du barrage d’Assouan. Situé en aval,  celui-ci assure au pays une sécurité énergétique et hydrique.

  • Europe

Les problématiques liées à l’eau impactent aussi le vieux continent. Si les répercussions n’ont pas (encore) la même ampleur que dans certains pays du Proche et du Moyen-Orient, elles ne sont pas pour autant anecdotiques. La France, l’Espagne et l’Italie sont confrontés chaque année, à des épisodes caniculaires de plus en plus violents. Ces pays doivent ainsi limiter leur consommation en eau, notamment en interdisant l’irrigation agricole. Aux Pays-Bas, la montée des eaux se conjugue désormais avec la sécheresse que connaissent certaines régions. Même le sud de l’Angleterre – qui n’est pas particulièrement connu pour son climat aride – semble manquer d’eau.

Sources

– Somini Sengupta, “A quarter of Humanity faces looming water crises”, New York Times, 6 août 2019.

– Ruth MICHAELSON,“Oil built Saudi Arabia – will a lack of water destroy it?”, The Guardian, 6 août 2019.

– Peter HARLING, « L’Irak assoiffée par la folie humaine », Orient XXI, 12 Septembre 2019.

Notes

[1] Franck Galland, Le grand jeu : chronique géopolitique de l’eau, CNRS édition, 2014Share

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https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/mondialisation-enjeux/42124-eau-nouveau-paradigme-geopolitique-21e-siecle-2

Le cauchemar de l’eau dans l’industrie de la fracturation

Le cauchemar de l’eau dans l’industrie de la fracturation


Par Justin Mikulka – Le 18 septembre 2018 – Source DeSmog

Fosse à déchets non recouverte pour stocker les eaux usées de la fracturation en Californie. Crédit : Sarah Craig/Faces of Fracking, CC BY-NC-ND 2.0

L’Environmental Protection Agency (EPA) des États-Unis a clairement documenté  – malgré les obstacles répétés de l’industrie pétrolière et gazière – les multiples risques que pose la fracturation hydraulique pour les approvisionnements en eau potable. Cependant, les choses peuvent être en train de changer : l’eau elle-même pose maintenant un risque pour le modèle financier déjà défaillant de l’industrie américaine de la fracturation, et c’est quelque chose que l’industrie ne pourra pas ignorer.

Les États-Unis sont en train d’établir de nouveaux records de production de pétrole alors que les forages horizontaux et la fracturation ouvrent des gisements de schiste argileux dans des endroits comme le Dakota du Nord et le Texas.

La fragmentation est basée sur le processus « hydraulique » qui consiste à utiliser un liquide sous pression pour briser la roche de schiste afin de laisser s’échapper le pétrole et le gaz prisonnier à l’intérieur. Et bien que ce liquide soit un mélange de plusieurs produits chimiques dangereux, il contient surtout de l’eau. Et l’approvisionnement en eau, puis l’élimination appropriée des eaux usées toxiques produites par la fracturation, devient un problème important et coûteux pour l’industrie.

Gabriel Collins est membre du département énergie et environnement à l’Université Rice, et en août, il a fait une présentation lors de l’événement « Produced Water Society Permian Basin 2018 » à Midland, Texas. Collins y a évoqué une analyse de rentabilisation pour mettre en place des processus de traitement de l’eau pour desservir l’industrie de la fracturation.

Un signe que l’industrie de la fracturation se préoccupe de plus en plus de l’eau est qu’il existe maintenant des sociétés et des conférences consacrées au thème de l’« eau produite ». L’eau produite est le terme utilisé pour désigner l’eau toxique qui est « produite » au cours de la vie d’un puits de pétrole ou de gaz issu de la fracturation.

Dans un article de Bloomberg News, Collins a dit qu’il ne croyait pas que les investisseurs étaient conscients des risques que l’eau représente pour l’industrie de la fracturation dans le bassin Permien.

« Les investisseurs ne sont pas aussi bien informés de certains autres risques et défis qui pourraient être tout aussi importants, sinon plus », a-t-il déclaré à Bloomberg News. « Je mettrais l’eau en haut de la liste. »

Pourquoi l’eau devrait-elle être en tête de la liste des défis financiers potentiels auxquels l’industrie de la fracturation est confrontée ? Selon une étude réalisée par Wood MacKenzie et rapportée par le Wall Street Journal, le coût du traitement des eaux usées pour l’industrie de la fracturation pourrait ajouter $6 de plus par baril de pétrole produit.

Pour l’industrie américaine du pétrole et du gaz de schistes, qui a constamment perdu de l’argent au cours de la dernière décennie, l’ajout de $6 de plus par baril représente une sombre perspective.

L’eau gaspillée par la fracturation hydraulique : un vieux problème qui s’amplifie

Une nouvelle étude de l’Université Duke a conclu qu’entre 2011 et 2016, la quantité d’eau utilisée pour fracturer les puits de pétrole et de gaz a augmenté de 770 %. Mais la quantité d’eaux usées toxiques produites au cours de la même période a augmenté de 1 440 %.

L’industrie doit faire quelque chose avec toutes ces eaux usées, et cela coûte de l’argent. Pour réduire les coûts d’élimination des eaux usées, l’industrie de la fracturation a adopté de nombreuses approches dans le passé – qui ont presque toutes mis l’environnement en danger.

Parmi les efforts déployés par l’industrie pour se débarrasser des eaux usées à faible coût, mentionnons le déversement des eaux usées dans les rivières, l’arrosage des cultures, le dégivrage des routes, leur déversement dans le golfe du Mexique, leur évaporation, leur injection dans les aquifères d’eau potable et leur envoi dans des installations municipales de traitement des eaux non équipées pour traiter ce type de déchets. Et ce ne sont là que quelques-unes des façons « légales » d’y faire face. Ils ne comprennent pas les déversements illégaux qui ont également eu lieu.

En 2012, InsideClimate News a rapporté des preuves de déversement illégal de déchets de forage et de fracturation dans le Dakota du Nord, et en 2014, des déversements illégaux similaires d’eaux usées au Texas.

Le traitement des eaux usées toxiques a toujours été un problème pour l’industrie de la fracturation, menant parfois à des moyens de contournement  illégaux. La grande question qui demeure sans réponse pour les entreprises de schistes qui font de la fracturation est de savoir si elles pourront un jour gérer correctement la quantité d’eaux usées toxiques qu’elles produisent, quel qu’en soit le coût.

Où tout cela va-t-il nous mener ?

Un article paru en 2015 dans le Washington Post sur l’élimination des eaux usées issues de la fracturation met en lumière le problème principal en une phrase : « Actuellement, il n’y a aucun moyen de traiter, stocker et rejeter les milliards de gallons d’eaux usées en surface. »

Au lieu de s’attaquer à ce problème flagrant, la « solution » trouvée par l’industrie a été d’injecter l’eau toxique dans le sol dans ce qu’on appelle des puits d’injection. Et bien que les risques à long terme de cette pratique ne soient pas identifiés, ils sont largement reconnus par la forte augmentation des tremblements de terre dans les régions où elle a lieu.

Mais à mesure que la quantité d’eaux usées continue d’augmenter et qu’une plus grande quantité est injectée dans des puits souterrains, qu’est-ce que cela signifie pour les tremblements de terre qui en résultent ? Et que fera l’industrie (ou les collectivités où elle exerce ses activités) à leur sujet ?

Alors que le pionnier et milliardaire Harold Hamm, a minima, préférerait ignorer la question des tremblements de terre, les puits d’injection posent un autre problème auquel son industrie est très sensible. En essayant de forer et de fracturer autant de puits de pétrole et de gaz que possible dans une zone productive, les nouveaux puits semblent endommager les puits de production existants par un processus connu sous le nom de « frac hits ».

Et la même chose se produit maintenant avec les puits d’injection d’eaux usées.

Andrew Hunter, ingénieur en forage pour Guidon Energy, a récemment expliqué comment les puits d’injection peuvent endommager les puits de production, affirmant que la situation s’aggrave.

Il a également ajouté un autre point qui pourrait intéresser les investisseurs.

« Je pense que les gens ont peur de parler de ce problème », a dit M. Hunter lors d’une conférence à Houston sur l’eau. « Nous essayons de faire passer le mot pour que tout le monde sache à quel point c’est sérieux. »

En résumé : la solution privilégiée par l’industrie du schiste argileux pour l’évacuation de ses énormes quantités d’eaux usées endommage l’infrastructure de production pétrolière et gazière existante, tout en provoquant également des tremblements de terre. Ce n’est pas vraiment une option durable, et c’est l’une des raisons de l’opposition croissante aux puits d’injection d’eaux usées.

Bien sûr, sans les puits d’injection, l’industrie de la fracturation devrait ralentir ou arrêter la production de pétrole et de gaz. C’est la raison pour laquelle les puits d’injection restent en service.

Si vous ne pouvez pas faire d’argent, changez les règles

En septembre 2016, le candidat à la présidence de l’époque, Donald Trump, s’est adressé à un groupe de cadres travaillant dans le pétrole de schiste pour expliquer sa position sur la réglementation.

« Je pense qu’aucune autre entreprise n’a probablement été autant touchée par la réglementation que la vôtre », a dit M. Trump. « La réglementation fédérale reste une restriction majeure à la production du pétrole de schiste. »

Cependant, la principale restriction à la production de schistes est le fait que l’industrie perd de l’argent jusqu’à présent. Bien que le traitement des eaux usées soit un domaine coûteux pour l’industrie, ce n’est pas le seul.

L’administration Trump s’emploie à assouplir les règles fédérales régissant l’industrie de la fracturation, ce qui aura un effet positif sur les finances de l’industrie mais sera catastrophique pour le climat et l’environnement.

Récemment, l’EPA a proposé d’abroger la réglementation exigeant que l’industrie des combustibles fossiles surveille et répare les fuites de méthane (un important gaz à effet de serre) – et d’importantes économies sont prévues. Au Texas, l’industrie brûle actuellement pour un million de dollars de méthane par jour, ce qui contribue grandement à la pollution atmosphérique, car il n’y a pas assez de pipelines pour acheminer le gaz naturel vers le marché.

Pourquoi est-ce permis ? Parce qu’une récupération adéquate du méthane coûterait de l’argent à l’industrie et ralentirait la production.

Cette approche est semblable à celle que le Dakota du Nord a utilisée pour réglementer la quantité de radioactivité permise dans les déchets de fracturation. L’État a simplement assoupli les règles (et augmenté la radioactivité autorisée dans les déchets) pour faciliter la tâche des compagnies pétrolières travaillant à l’intérieur des frontières, qui pourraient alors cesser de transporter leurs déchets par camion vers des États dont les limites sont plus élevées.

Et, bien sûr, l’administration Trump cherche des moyens de faire reculer les règlements sur les eaux usées.

L’industrie du schiste argileux ne peut faire face aux problèmes financiers auxquels elle est confrontée – y compris sa crise de l’eau – sans modifier les règles existantes.

Le titre d’un article paru récemment dans le Dallas News sur la crise de l’eau dans le bassin Permien l’a qualifié de « cauchemar de l’élimination ». Et alors que l’article faisait référence au cauchemar logistique et financier de l’industrie de la fracturation – ce qui est certainement le cas – il y a un autre cauchemar.

À l’heure actuelle, l’industrie n’a aucun moyen réalisable d’éliminer ses eaux usées en utilisant des méthodes respectueuses de l’environnement… et pourtant, elle fonce à toute allure.

Justin Mikulka

Note du Saker Francophone

Cet article est tiré d'une série : L’industrie du schiste argileux creuse plus de dettes que de bénéfices

Traduit par Hervé, relu par Cat pour le Saker Francophone

 

« Un désastre » : le nouveau barrage de la Turquie va submerger des milliers d’années d’histoire

Cette année, des villages et des sites antiques seront inondés par le nouveau barrage d’Ilısu, en Turquie. En Irak, il menace aussi l’un des plus grands sites culturels et écologiques de la planète

Un homme aide un enfant à marcher sur des planches pour rejoindre un « café » sur les eaux du Tigre, surplombé par Hasankeyf (AFP)
Kieran Cooke's picture
4 janvier 2019
Dernière mise à jour :
04 janvier 2019

Des milliers de personnes seront déplacées et leurs moyens de subsistance menacés. Certains des plus précieux trésors archéologiques du monde seront définitivement perdus. En Irak, les graves problèmes de pénurie d’eau vont encore s’aggraver.

Après des années de retards et, selon la rumeur, d’importants dépassements de budget, les ingénieurs achèveront prochainement les travaux du barrage d’Ilısu, dans le sud-est de la Turquie, à une courte distance de la frontière méridionale du pays avec l’Irak et la Syrie, et commenceront à remplir un réservoir de 400 km de long s’étendant le long du Tigre.

Les habitants de la zone, principalement des citoyens kurdes de Turquie, et ceux qui vivent de l’autre côté de la frontière, en particulier en Irak, observent la situation et attendent avec anxiété.

Le barrage d’Ilısu, d’une puissance de 1 200 mégawatts, large de près de deux kilomètres et d’une hauteur de 130 mètres, est une pièce maîtresse de ce qui est connu en turc sous le nom Güneydoğu Anadolu Projesi (GAP), ou projet d’Anatolie du sud-est.

Ankara affirme que le barrage est essentiel pour permettre le développement de l’une des régions les plus pauvres de Turquie. Il fournira de l’électricité pour les ménages, l’agriculture et l’industrie et créera des milliers d’emplois indispensables.

Dans un communiqué, le ministère turc des Affaires étrangères fait également état d’avantages pour l’environnement, notamment l’augmentation des réserves d’énergie propre et la réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre.

De plus, il assure que les militants ont exagéré le nombre de villages et d’habitants qui seront touchés par le projet.

Les responsables turcs ont également cherché à répondre aux préoccupations concernant l’impact du barrage sur l’approvisionnement en eau de l’Irak.

En juin et octobre dernier, des responsables avaient déclaré que les projets concernant le remplissage du réservoir avaient été retardés en réponse aux préoccupations exprimées par l’Irak.

Mais beaucoup s’inquiètent encore vivement.

« L’ensemble du projet est un tel désastre, c’est si terrible », confie à Middle East Eye Ulrich Eichelmann, PDG de Riverwatch, une ONG basée à Vienne qui participe depuis de nombreuses années à une campagne internationale contre le projet d’Ilısu.

« Dans le sud-est de la Turquie, il submergera des milliers d’années d’histoire et en Irak, il menace des régions telles que les marais du sud du pays, l’un des plus grands sites culturels et écologiques de la planète. »

« C’est incroyable de penser que cela se produit au XXIsiècle. »

Des sites antiques sous l’eau

La ville de Hasankeyf, à environ 80 kilomètres en amont du barrage d’Ilısu, a 12 000 ans et est l’une des plus anciennes colonies du monde, toujours habitée, jadis étape sur la célèbre route de la soie.

Une fois le réservoir du barrage rempli, une grande partie de Hasankeyf, ainsi que certains de ses monuments antiques et des grottes néolithiques creusées dans les rives du Tigre, se retrouveront engloutis sous plus de 30 mètres d’eau.

D’autres villages et colonies le long du fleuve risquent de disparaître.

Vue d’ensemble de la ville antique de Hasankeyf au bord du Tigre (Reuters)

Les 3 000 habitants de Hasankeyf sont invités à s’installer dans de nouvelles maisons construites au-dessus de la ville existante. De nombreux habitants s’y opposent, affirmant que non seulement leur maison, mais des revenus tributaires du tourisme disparaîtraient.

« Les personnes qui n’ont pas de passé ne peuvent pas déterminer leur avenir », a déclaré l’an dernier un membre local du groupe de campagne de l’initiative Save Hasankeyf à DW, le média allemand.

« Ils ne détruisent pas seulement notre passé, mais également notre avenir en nous privant de cette source de revenus et de ce patrimoine. »

Les autorités turques sont en désaccord, affirmant que le réservoir attirera de nouveaux touristes dans la région, parmi lesquels des plongeurs désireux d’explorer les ruines submergées.

Ils ont également relogé plusieurs bâtiments et monuments historiques. Plus tôt ce mois-ci, des travaux ont débuté pour déplacer la dernière section de la mosquée Eyyubi, construite il y a 600 ans, dans un nouveau parc culturel de Hasankeyf au-dessus du niveau de l’eau.

John MacGinnis, archéologue basé au British Museum de Londres, faisait partie d’une équipe internationale qui a travaillé pendant de nombreuses années sur les fouilles archéologiques de Ziyaret Tepe, à environ 160 kilomètres en amont du barrage d’Ilısu.

« D’un point de vue archéologique, ce qui se passe est un désastre »

– John MacGinnis, archéologue

La majeure partie du site de Ziyaret Tepe, autrefois connu sous le nom de Tushan, sera inondée lors du remplissage du réservoir d’Ilısu.

Dans l’antiquité – il y a 2 800 ans – la colonie était une capitale provinciale de l’empire assyrien, un royaume centré sur le dénommé « croissant fertile » entre le Tigre et l’Euphrate et le plus grand empire que le monde ait jamais connu à l’époque.

« Toute cette zone fait partie d’une région où la civilisation est née et où il y a tellement de sites à explorer et autant de matériaux à analyser et à mettre au jour », souligne MacGinnis.

« Le problème, c’est qu’une grande partie des travaux de construction assyriens était faite d’argile et de boue – qui ne survivront pas sous l’eau et seront perdus à jamais. D’un point de vue archéologique, ce qui se passe est un désastre. »

Crise monétaire

La région autour d’Ilısu et de son réservoir s’est militarisée. Des rumeurs circulent, selon lesquelles le gouvernement aurait l’intention de se servir du barrage afin d’exercer un contrôle accru sur la population locale, principalement kurde.

Par le passé, le président Recep Tayyip Erdoğan a accusé des opposants à des projets de construction de barrages de soutenir le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), organisation interdite que la Turquie considère comme terroriste.

Depuis le début des travaux sur le projet Ilısu en 2006, celui-ci est également sujet à controverse et à des retards considérables.

Des gouvernements étrangers ont refusé des crédits à l’exportation. En 2009, des entreprises étrangères se sont retirées du projet en raison du non-respect par la Turquie de divers critères contractuels en matière d’environnement et autres, et de la pression exercée par des ONG locales et internationales.

Les banques étrangères ayant refusé de soutenir le projet, le gouvernement a fait pression sur les banques turques pour qu’elles apportent des fonds.

Une crise sur le marché financier turc plus tôt cette année, avec la chute de la valeur de la lire, a entraîné des retards et des dépassements de coûts pour un certain nombre de projets gigantesques et prestigieux entrepris par le gouvernement d’Erdoğan.

Le coût du barrage d’Ilısu est officiellement évalué à 1,5 milliard de dollars, bien que des observateurs estiment que la facture finale pourrait être considérablement plus élevée. Ses détracteurs se plaignent de l’absence de transparence concernant le financement du projet et la manière dont les différents contrats ont été attribués.

« Puissance hydro-hégémonique »

L’année dernière, en plein milieu de la pire sécheresse qu’a connue l’Irak depuis 80 ans, les niveaux d’eau du Tigre en Irak, en aval du barrage d’Ilısu, ont atteint des gouffres sans précédent.

Pour la première fois de mémoire d’homme, les habitants de Bagdad ont découvert qu’ils pouvaient traverser la rivière à pied. Les niveaux de l’eau sur l’Euphrate ont également chuté de façon spectaculaire.

Une grave crise de l’eau s’est développée, l’agriculture dans le sud de l’Irak étant particulièrement touchée.

À eux deux, le Tigre et l’Euphrate fournissent plus de 90 % de l’eau en Irak. La pollution des deux fleuves augmente à mesure que les pesticides et les engrais utilisés dans les projets d’irrigation en Turquie et en Irak refluent dans le réseau hydrographique.

L’Irak n’a pas tardé à reprocher à la Turquie ses problèmes d’eau estivaux.

Chez les universitaires qui écrivent sur les conflits transfrontaliers liés à l’eau, la Turquie sert d’exemple de « puissance hydro-hégémonique », citant le projet GAP comme « exemple parfait » de « grande infrastructure permettant de capturer des ressources et de modifier de manière significative la nature de la rivalité concernant l’eau au profit du constructeur ».

Les responsables turcs ont toutefois souligné qu’ils souhaitaient s’assurer que l’eau soit partagée de manière « équitable, raisonnable et optimale ».

Ils soutiennent également que le barrage permettra de gérer et de contrôler le débit de l’eau de manière à ce que cela profite à la fois à la Turquie et à ses voisins.

Des enfants vont chercher de l’eau dans un affluent du Tigre, près de Mossoul, en 2017 (AFP)

Au cours de l’été, des responsables turcs ont déclaré que le gouvernement avait accepté de reporter le remplissage du barrage d’Ilısuen réponse aux préoccupations de l’Irak.

Fatih Yildiz, ambassadeur d’Ankara à Bagdad, a déclaré que la décision avait été prise par Erdoğan lui-même.

« À partir de ce moment, les eaux du Tigre sont transférées en Irak sans en toucher une goutte à Ilısu », a écrit Yildiz sur Twitter.

Mais les hydrologues soulignent qu’il s’agissait d’un geste vide de sens à maints égards : pendant les mois d’été, lorsque l’annonce a été faite, peu d’eau était disponible pour le remplissage.

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La Turquie ne devrait probablement commencer ses activités à Ilısu qu’après la fonte des neiges, au printemps, à la source du Tigre.

La cause de la sécheresse en Irak et du niveau excessivement bas du Tigre n’est pas imputable exclusivement au barrage d’Ilısu.

L’Iran a également construit un certain nombre de barrages sur des affluents qui se jettent dans le Tigre, détournant de l’eau pour ses propres projets agricoles.

L’Irak s’inquiète plus particulièrement de la construction en Iran du barrage à grande échelle de Daryan.

L’Irak est en guerre ou sous le coup de sanctions économiques paralysantes depuis près de 30 ans. Il est encore en train de se rétablir après avoir vu environ un tiers de son territoire, y compris le barrage de Mossoul, envahi en 2014 par des combattants du groupe État islamique (EI), en retrait depuis l’an dernier, mais qui continuent de menacer la sécurité.

Une grande partie de ses infrastructures, y compris les systèmes d’approvisionnement en eau, ont été détruites. La corruption et une mauvaise gestion chronique ont également contribué aux pénuries d’eau.

Le changement climatique pourrait rendre les barrages inutiles

Avec la perspective du changement climatique, toute la région risque d’être confrontée à un avenir dans lequel les températures vont probablement grimper et les précipitations diminuer, ce qui entraînera de nouvelles baisses du niveau des rivières.

L’Irak est considéré comme le pays du Moyen-Orient le plus vulnérable au changement climatique.

Une grande partie du sud du pays est déjà en train de s’assécher, notamment les célèbres marais autour de Bassora, qui abritent une civilisation unique et un site du patrimoine mondial de l’UNESCO. L’augmentation de la salinité empoisonne les réseaux hydrographiques et les terres.

Pendant l’été 2018, l’Irak a connu, de mémoire d’homme, sa pire sécheresse (Reuters)

Les changements climatiques pourraient également avoir de graves conséquences sur le barrage d’Ilısu et sur l’ensemble du projet GAP en Turquie.

« Les barrages sont construits sur la base de certaines projections concernant les débits d’eau et les précipitations dans leurs bassins versants », explique un climatologue qui a souhaité rester anonyme en raison des sensibilités inhérentes aux recherches dans la région.

« Et si les chutes de neige diminuaient dans les montagnes du Taurus et du Zagros en Turquie, lesquelles alimentent les niveaux d’eau dans l’Euphrate et le Tigre ? Et si la température continue d’augmenter et que l’évaporation dans les réservoirs s’accélère ? »

« Alors, tous les bâtiments du barrage, les inondations de terres, les déplacements de population et la submersion de civilisations antiques – cela aura en grande partie été vain. »

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

https://www.middleeasteye.net/fr/reportages/un-d-sastre-le-nouveau-barrage-de-la-turquie-va-submerger-des-milliers-d-ann-es-d

Le Grand Jeu. Chroniques géopolitiques de l’eau

Note de lecture

Le Grand Jeu. Chroniques géopolitiques de l’eau

Note de lecture rédigée par Thiago Goes Moraes, Étudiant à IRIS SUP’

par Franck Galland – Paris, CNRS Éditions, 2014, 192 p.

Le Grand Jeu désigne depuis le XIXe siècle la rivalité stratégique et les intérêts de puissances qui s’opposent pour le contrôle de l’Asie centrale. À la manière d’un Rudyard Kipling, dont le Grand Jeu a inspiré la nouvelle Kim, le nouveau livre de Franck Galland aborde la question de l’eau sous un angle peu traité et pourtant majeur. Ancien directeur de la sûreté de Suez Environnement, il a déjà écrit deux ouvrages sur les questions de sécurité liés à l’eau. Dans celui-ci, l’eau est perçue comme un enjeu sécuritaire et stratégique. Ainsi, de la Chine septentrionale aux conflits algéro-marocains, de l’Iran au Yémen, en passant par le bassin du Nil, l’on peut constater les perspectives sécuritaires et géopolitiques que recèle ce bien essentiel, qui en font un enjeu crucial pour l’avenir des relations internationales. Parler des enjeux actuels liés à l’eau c’est en effet parler aussi de la Chine. Une large place est ainsi faite à la deuxième puissance économique mondiale, car si la Chine est aujourd’hui le pays qui subit les plus fortes contraintes liées à l’eau, elle a a priori aussi la capacité et les moyens d’y répondre. F. Galland propose également un tour d’horizon de plusieurs situations de tensions, en différents endroits de la planète, autour de la question de l’eau. Le sujet est d’une actualité urgente : « nous pourrons difficilement analyser la géopolitique mondiale si nous n’avons pas aujourd’hui la capacité de connaître avec rigueur les véritables enjeux que l’eau comporte en ce début du XXIsiècle » (p. 31).

Partout, la consommation d’eau augmente, aussi bien pour satisfaire les besoin de l’agriculture qu’en raison de l’urbanisation et du fonctionnement de ses infrastructures. L’auteur soulève le problème des besoins en eau d’industries très consommatrices, comme le secteur minier, et plaide pour un changement de paradigme, qui se traduirait par une utilisation responsable et modérée des ressources disponibles. À l’heure de la mise à l’agenda de nouveaux objectifs de développement durable, les sociétés modernes, si elles se veulent durables, doivent abandonner leurs obsessions du « plus ». Les trois concepts-clés, étroitement interdépendants, sont « alimentation, énergie, eau ». Si, d’un côté, l’eau est source de tensions géopolitiques à cause des situations de stress hydrique des confins de la Chine septentrionale à la Méditerranée occidentale, elle peut aussi constituer un facteur de paix et de stabilité internationale. F. Galland plaide ainsi pour la mise en place d’une « hydro-diplomatie », dont il expose les contours théoriques. L’auteur cherche à montrer l’importance pour la paix et la sécurité internationales d’une administration conjointe de l’eau. Quelques cartes ponctuent cet ouvrage concis, clair et précis. En outre, ce livre explore également pour la première fois les conséquences du printemps arabe sur les infrastructures d’approvisionnement d’eau dans des pays qui manquent structurellement de cette ressource, comme la Libye, la Tunisie ou encore la Syrie.

Malgré les difficultés croissantes et les épreuves à venir, l’auteur conclut sur une note positive : que ce soit en termes sécuritaires, technologiques ou commerciaux, les pays confrontés à une situation de stress hydrique, voire à une pénurie, peuvent relever ces défis. Les problèmes de sécurité hydraulique ont souvent des configurations différentes, mais ils sont communs à une grande partie de l’humanité : l’intérêt de voir une « hydro-diplomatie » prendre le pas sur la logique du plus fort est donc d’autant plus important.