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DISCUSSION AVEC THIERRY MEYSSAN

DISCUSSION AVEC THIERRY MEYSSAN

La transformation des sociétés à l’occasion du Covid-19 annonce la militarisation de l’Europe

par Thierry Meyssan

Nous reproduisons une discussion entre Thierry Meyssan et un groupe d’étudiants. Il y explique que les réponses politiques au Covid-19 n’ont pas d’objet médical. Un groupe transnational partiellement identifiable s’est saisi de l’occasion fournie par l’épidémie pour tenter d’imposer une transformation profonde des sociétés européennes, comme il avait utilisé les attentats du 11 septembre 2001 pour transformer les États-Unis. Il est encore temps de s’opposer à la hiérarchisation du monde à venir.RÉSEAU VOLTAIRE | DAMAS (SYRIE) | 12 MAI 2020عربيDEUTSCHΕΛΛΗΝΙΚΆENGLISHESPAÑOLITALIANONORSKPORTUGUÊSРУССКИЙTÜRKÇEJPEG - 20.7 ko

Question : Selon vous, qui a fabriqué le Covid-19 ?

Thierry Meyssan : Mon analyse est exclusivement politique. Je ne me prononce pas sur les questions médicales, mais uniquement sur les décisions politiques.

Une épidémie est en général un phénomène naturel, mais peut aussi être un acte de guerre. Le gouvernement chinois a publiquement demandé aux USA de faire toute la lumière sur l’incident survenu dans leur laboratoire militaire de Fort Detrick, tandis que le gouvernement états-unien a demandé la même transparence pour le laboratoire de Wuhan. Bien sûr aucun des deux États n’a accepté d’ouvrir ses laboratoires. Ce n’est pas de la mauvaise volonté, mais une nécessité militaire. On devrait donc en rester là.

Au demeurant, c’est sans importance car, avec le temps, ces deux hypothèses semblent erronées : aucune de ces deux puissances ne contrôle ce virus. D’un point de vue militaire, ce n’est pas une arme, mais un fléau.

Vous n’excluez donc pas que ce virus aurait pu s’échapper malencontreusement d’un de ces laboratoires ?

Cela reste une hypothèse, mais elle ne nous conduit nulle part. Nous devons exclure la possibilité d’un sabotage parce qu’il ne profiterait à personne. L’autre possibilité est qu’il s’agisse d’un accident. Dans ce cas, ce sont des individus qui en sont coupables. Cela n’a pas de signification d’en rejeter la responsabilité sur des États.

Comment évaluez-vous les réactions politiques contre l’épidémie ?

Le rôle des dirigeants politiques est de protéger leur population. Pour cela, ils doivent préparer leurs pays en temps normal à pouvoir réagir lors de crises à venir. Or, l’Occident a évolué de telle manière que cette mission a été perdue de vue. Désormais, les électeurs exigent que les États coûtent le moins cher possible et que le personnel politique les gère comme de grandes entreprises. Par conséquent, il n’y a plus aujourd’hui de dirigeants politiques occidentaux qui y voient plus loin que le bout de leur nez. Des hommes comme Vladimir Poutine ou Xi Jinping sont qualifiés de « dictateurs » uniquement parce qu’ils ont une vision stratégique de leur fonction, représentant ainsi une école de pensée que les Occidentaux jugent surannée.

Face à une crise, les dirigeants politiques doivent agir. Dans le cas des Occidentaux, ce moment est pour eux inattendu. Ils ne s’y sont jamais préparés. Ils ont été choisis pour leur capacité à faire rêver de lendemains qui chantent, pas pour leur sang-froid, leur adaptabilité et leur autorité. Beaucoup d’entre eux sont humainement des gens représentatifs de leurs électeurs n’ayant donc aucune de ces qualités. Ils prennent donc les mesures les plus radicales de sorte qu’on ne puisse pas les accuser de ne pas en avoir fait assez.

Or, dans ce cas, ils ont trouvé un expert, le professeur Neil Ferguson de l’Imperial College London, qui les a persuadés que la Grande Faucheuse arrivait : un demi-million de morts à venir en France, plus encore au Royaume-Uni, plus du double aux États-Unis. Ses prophéties étaient 2 500 fois supérieures au taux de mortalité en Chine. Or, ce statisticien a l’habitude de prophétiser des calamités sans avoir peur des exagérations. Par exemple, il avait prédit que la grippe aviaire tuerait 65 000 Britanniques alors qu’elle n’a provoqué au total que 457 décès [1]. Il vient heureusement d’être renvoyé par Boris Johnson du SAGE, mais le mal est fait [2].

Paniqué, le personnel politique occidental s’est donc rué sur les conseils d’une autorité sanitaire internationale. L’OMS considérant à juste titre que cette épidémie n’est pas sa priorité au regard d’autres maladies beaucoup plus mortelles, ils se sont tournés vers le CEPI dont ils connaissent tous le directeur, le Docteur Richard Hatchett. Ils l’ont rencontré au Forum économique de Davos ou à la Conférence sur la sécurité de Munich. Ils ont tous été démarchés par lui un jour ou l’autre pour financer l’industrie vaccinale.

Il se trouve que ce Monsieur, lorsqu’il travaillait à la Maison-Blanche, fut l’un des deux auteurs du volet sanitaire du projet politique de Donald Rumsfeld pour le monde [3]. En 2001, celui-ci planifiait une division géographique de l’économie mondiale. Les matières premières seraient exploitées dans les zones instables, les produits transformés fabriqués dans les États stables (dont la Russie et la Chine), et les armes uniquement aux USA. Il convenait donc de militariser la société US et de transférer la majorité des travailleurs dans les sociétés d’armement. En 2005, Rumsfeld chargea le Docteur Hatchett de concevoir un plan de confinement obligatoire à domicile de toute la population US. Il aurait été activé lors d’une attaque bioterroriste comparable à celle perpétrée au Congrès et contre de grands médias avec de l’anthrax en 2001.

C’est ce plan que le Docteur Richard Hatchett a sorti de ses tiroirs et qu’il a présenté aux dirigeants occidentaux qui lui demandaient ses conseils. Il faut bien comprendre que le confinement obligatoire généralisé n’a jamais existé. Il n’a aucun rapport avec l’isolation de malades. Ce n’est pas du tout une mesure médicale, mais un moyen de transformer les sociétés. Jamais la Chine n’y a eu recours, ni lors de l’épidémie de H1N1 [4], ni lors de celle de SRAS [5], ni lors de celle de Covid-19 [6]. Le confinement de la ville de Wuhan, début 2020, était une mesure politique du gouvernement central afin de reprendre en main cette province mal gérée par le pouvoir local, pas une mesure médicale.

Aucun ouvrage épidémiologique au monde n’a jamais discuté le confinement généralisé obligatoire et ne l’a encore moins conseillé.

Peut-être, mais en France nous ne sommes pas confinés pour combattre la maladie, mais pour l’étaler dans le temps de manière à ne pas surcharger les hôpitaux, pour empêcher d’avoir à choisir parmi les malades que nous pourrions soigner et ceux que nous devrions laisser mourir.

Pas du tout. Cet argument n’est pas venu avant, mais après la décision. C’est juste une excuse des politiques pour leur mauvaise gestion. Certes, en France, les services de réanimation des hôpitaux publics ont rapidement été saturés dans deux régions. Aussi a-t-on transféré des patients en cours de réanimation dans d’autres régions, voire en Allemagne. Mais il y avait quantité de lits disponibles dans les cliniques privées.

C’est ce que je disais au début de cette conversation : nos dirigeants politiques sont inaptes à gérer des crises. Leur conception de l’État leur interdit d’agir. Ils sont incapables de penser une coordination entre secteur public et secteur privé, à l’exception de certains présidents de région. Mais il ne s’agit pas ici de la traditionnelle opposition entre État central et régions. Par exemple, au début de l’épidémie, les laboratoires libéraux n’avaient pas les moyens de procéder à des tests de dépistage à grande échelle. Le gouvernement n’a pas été capable de réquisitionner les laboratoires des ministères de la Recherche et surtout de l’Agriculture à l’urgence de santé publique. Pourtant, les chercheurs et les vétérinaires ne cessaient de proposer leurs services.

D’accord pour les hôpitaux et les tests, mais vous avez aussi contesté les masques.

Oui, depuis un siècle, les soignants ont attesté l’utilité des masques chirurgicaux dans les blocs opératoires et lors de soins post-opératoires. Mais ces situations n’ont rien à voir avec celle du quidam aujourd’hui.

Actuellement de très nombreux syndicats et académies préconisent le port du masque obligatoire pour tous dans les lieux publics. C’est rassurant, mais cela ne sert à rien face au Covid-19. D’ailleurs, faute de masques chirurgicaux, on en vient à porter n’importe quel bout de tissus couvrant le nez et la bouche mais dépourvu des qualités de filtrage des masques chirurgicaux. Contrairement à une idée répandue, la contamination ne s’opère pas par les postillons eux-mêmes, mais par les virus qu’ils disséminent dans l’air jusqu’à 8 mètres d’une personne qui crie ou éternue. Encore faut-il être réceptif à ce virus pour être contaminé, ce qui n’est pas le cas de tous. Et encore faut-il être immunitairement fragile pour développer cette maladie.

Parce qu’ils ne savent pas que faire, nos gouvernants recourent au confinement généralisé et aux masques pour tous. Nul n’a prouvé que ces mesures aient un impact sur l’épidémie, mais tous y croient. C’est l’effondrement de la culture occidentale : jadis, nous raisonnions sereinement, aujourd’hui nous portons des gris-gris, des masques, nous sombrons dans la magie.

Il y a un enfant qui est mort du Covid-19 en France.

Ce qui est vrai en termes individuels est absolument faux en termes collectifs. L’âge médian des personnes décédées en France est de 84 ans ! Cela signifie que la moitié d’entre elles avaient plus de 84 ans.

Mais alors si le confinement est absurde et si les masques ne servent à rien, que faut-il faire ?

Je n’ai pas dit que le confinement était absurde en soi. J’ai parlé d’une mesure obligatoire et aveugle. Dans toutes les épidémies, il convient de confiner les personnes malades, mais elles seules. Et je ne reconnais aucune légitimité à un pouvoir qui dresse des amendes, envoie en prison voire tire sur des citoyens qui refusent d’être assignés à résidence chez eux pour une durée indéterminée.

La Santé publique ne s’assure pas avec des contraintes, mais avec de la confiance. Et nul ne doit être protégé contre lui-même. Il me paraît indigne d’empêcher des personnes âgées de recevoir leur famille si elles le souhaitent. Peut-être seront-elles contaminées, peut-être tomberont-elles malades et peut-être mourront-elles, mais ce sera leur choix. La seule chose dont nous soyons sûrs en naissant, c’est de mourir. La vie est un long chemin pour s’y préparer et les vieillards ont le droit de préférer vivre avec leurs proches plutôt que quelques années de plus.

Les épidémies se soignent toujours de la même manière : des mesures d’hygiène —se laver et aérer— et isoler les malades chez eux ou à l’hôpital afin de les soigner. Tout le reste n’est que du cinéma. Il faut revenir aux bases et non pas imaginer des contraintes.

Comment est-il possible que nos dirigeants nous aient imposé un projet fasciste US ?

Je comprends bien ce que voulez dire par fasciste, mais ce n’est pas très approprié. Le fascisme est une idéologie répondant à la crise du capitalisme de 1929, Rumsfeld en a certes de nombreuses caractéristiques, mais il pense à partir d’un autre monde.

Le Docteur Hatchett n’a jamais eu à répondre de son projet totalitaire aux USA. Mais Donald Rumsfeld non plus. Et en définitive personne n’a jamais eu à répondre de ce qui s’est passé après les attentats du 11 septembre 2001, parce que nous avons collectivement décidé de ne pas faire la lumière sur les attentats eux-mêmes. Ce crime originel n’a donc pas cessé d’avoir des conséquences. L’administration Obama a continué à mettre fidèlement en œuvre le projet Rumsfeld en Libye, en Syrie et au Yémen (doctrine Cebrowski). Et puisque l’administration Trump s’y est fermement opposée, nous voyons les anciens collaborateurs de Rumsfeld poursuivre son œuvre à travers d’autres structures que l’État fédéral US. Que nous le voulions ou non, cela continuera jusqu’à ce que l’on rouvre ce dossier.

Excusez-moi de revenir en arrière, mais si le confinement obligatoire et généralisé n’était qu’une mesure autoritaire sans but médical, pourquoi est-il si difficile de déconfiner ?

Non, ce n’est pas difficile. Il suffit de redevenir libres. Le problème, c’est qu’on ne connaît pas beaucoup mieux ce virus qu’il y a deux mois et que l’on est désormais empêtrés dans des savoirs imaginaires.

Les courbes de l’épidémie sont à peu près les mêmes dans tous les pays touchés quelles que soient les mesures mises en place. Seuls deux types de pays se détachent du lot : d’un côté ceux qui pour une raison inconnue n’ont pas été touchés, comme par exemple ceux de la péninsule indochinoise (Vietnam-Laos-Cambodge-Thaïlande) ; d’un autre ceux qui ont réagi beaucoup plus vite que les autres en isolant immédiatement les malades et en les soignant, comme Taïwan. Donc quelle que soit la manière dont on déconfine, il y aura certes un plus ou moins grand nombre de gens contaminés, mais cela ne devrait pas avoir d’impact.

Les gouvernements continueront-ils le confinement obligatoire jusqu’à la découverte d’un vaccin ?

J’ignore si l’on trouvera un jour un vaccin. Cela fait 35 ans que l’on en cherche un contre le Sida. Au demeurant, il n’est pas plus probable que l’épidémie de Covid-19 durera plus longtemps que celle des autres coronavirus, le SRAS ou le MERS.

Le vaccin comme les nouveaux médicaments sont des enjeux économiques considérables. Certains laboratoires pharmaceutiques sont prêts à tout pour empêcher que les médecins soignent les gens avec des médicaments bon marché. Souvenez-vous comment Donald Rumsfeld, lorsqu’il dirigeait Gilead Science a fait fermer l’usine d’Al-Shifa qui fabriquait des médicaments contre le sida sans lui payer de royalties : il l’a faite bombarder par le démocrate Bill Clinton en prétendant qu’elle appartenait à Al-Qaïda, ce qui était absolument faux. Et précisément, le Docteur Hatchett dirige aujourd’hui la plus importante association vaccinale, la CEPI.

Que va-t-il se passer maintenant ?

Nous voyons une rupture considérable dans certaines sociétés occidentales en quelques semaines. En France, des libertés fondamentales ont été suspendues, dont le droit de tenir des meetings et de manifester. 13 millions de travailleurs ont été placés au chômage partiel. Ils sont temporairement devenus des assistés. L’école va reprendre, mais ne sera plus obligatoire, les parents choisiront d’y envoyer leurs enfants ou pas. Etc. Ceci n’est pas la conséquence de l’épidémie mais, ainsi que je viens de vous l’expliquer, la conséquence des réactions politiques ineptes à l’épidémie.

Le confinement généralisé obligatoire avait été pensé par l’équipe de Donald Rumsfeld pour transformer la société US. Ce projet n’a pas été appliqué aux USA, mais quinze ans plus tard en Europe. Le transfert d’un continent à l’autre illustre le caractère transnational du capitalisme financier dont Rumsfeld est le pur produit. Il n’y a pas de raison pour que ceux qui ont financé l’équipe Rumsfeld ne poursuivent pas leur projet politique désormais en Europe.

Dans ce cas, dans les années à venir, une très grande partie des travailleurs européens sera transférée dans l’industrie d’armement. L’Otan, que le président Macron croyait en état de mort cérébrale, et son volet civil, l’Union européenne, dont les membres se sont entre-déchirés ces dernières semaines pour se voler des cargaisons de masques, seront réorganisés. Ces deux organisations poursuivront la destruction systématique de toutes les structures étatiques du Moyen-Orient élargi, débutée en 2001, puis du Bassin des Caraïbes.

Cependant, les hommes de Rumsfeld ont commis une erreur. En masquant leur projet de 2006, ils ont donné l’impression de prendre modèle sur la Chine lorsqu’ils ont imposé le confinement généralisé obligatoire. La Chine, et non plus les États-Unis, est devenue de facto le référent intellectuel des Européens. Il va donc devenir obsessionnel de l’empêcher de poursuivre la construction des routes de la soie. Il va falloir l’endiguer.

Les épidémies ne provoquent pas de révolutions, mais les guerres et les désastres économiques en suscitent. Aujourd’hui, par la faute de nos gouvernants, les économies de l’UE sont ruinées et nous nous préparons à la guerre. Nous allons traverser une époque charnière d’où le meilleur comme le pire peut surgir.

Cette évolution du monde sera la réponse à la disparition des classes moyennes impliquée par la globalisation financière et dénoncée par les Gilets jaunes, comme la Seconde Guerre mondiale a été une réponse à l’épuisement des empires coloniaux et à la crise du capitalisme des cartels en 1929.

La France a déjà vécu un tel drame. C’était en 1880-81, lorsque le capitalisme industriel d’alors ne parvenait plus à exploiter les ouvriers face aux débuts des syndicats. Jules Ferry expulsa certaines congrégations religieuses et créa l’école laïque obligatoire afin d’arracher les enfants à l’influence de l’Église catholique. Il les fit éduquer par des partisans du militarisme, les « hussards noirs ». Il en fit les soldats de son projet colonial. Durant 35 ans, la France a asservi de nombreux peuples étrangers, puis est entrée en rivalité avec la puissance émergente de l’époque, l’Allemagne, et s’est trouvée précipitée dans la Première Guerre mondiale.

Nous allons connaître en Europe les mêmes débats que les États-Unis ont vécu vingt ans plus tôt. Nous devons absolument refuser d’être embarqués dans de tels crimes. Ce sera le combat des années à venir. Ce sera le vôtre.Thierry Meyssan

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[1] « Covid-19 : Neil Ferguson, le Lyssenko libéral » , par Thierry Meyssan , Réseau Voltaire , 18 avril 2020.

[2] « Neil Ferguson démissionne du SAGE », Réseau Voltaire, 6 mai 2020.

[3] « Le Covid-19 et l’Aube rouge » , par Thierry Meyssan , Réseau Voltaire , 28 avril 2020.

[4A Comprehensive Evaluation on Emergency Response in China : The Case of Pandemic Influenza (H1N1) 2009, Lan Xue & Guang Zeng, Springer (2018).

[5SARS : how a global epidemic was stopped, WHO (2006). Sars. Reception and Interpretation in Three Chinese Cities, Routledge (2006). The SARS Epidemic. Challenges To China’s Crisis Management, John Wong & Zheng Yongnian, World Scientific Publishing Company (2004).

[6] « Covid-19 : L’Occident face à l’exemple chinois », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 9 mai 2020.

https://www.voltairenet.org/article209805.html

Entretien avec Caroline Galactéros

Entretien avec Caroline Galactéros

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Entretien avec Caroline Galactéros* réalisé par le Business club franco-russe « Nouveaux horizons » le 17/04/2020

Nouveaux horizons : Face au coronavirus, la Chine isole plusieurs régions pendant 90 jours, l’Europe agit en ordre dispersé, l’Amérique est frappée de plein fouet et la Russie confine sa population. Sur le plan géopolitique, quelle puissance va tirer son épingle du jeu à long terme ? Allons-nous, globalement, vers un nouvel équilibre géopolitique à la sortie de cette crise sanitaire, économique et financière et si oui, quelle place y occuperont la France et la Russie ?

CG : Je ne crois pas que l’on change drastiquement d’équilibre. Le choc des empires nouvelle manière, c’est-à-dire des USA et de la Chine, va se poursuivre tous azimuts avec les mêmes enjeux économiques, énergétiques, stratégiques et de modèle de puissance. Mais la crise sanitaire actuelle va accélérer la bascule amorcée depuis le début de la dernière décennie, du leadership global vers la puissance montante chinoise. Le « contre-monde » chinois a pris de l’avance avec cette crise, car il a démontré qu’il pouvait la contenir au sein d’une population d’1,4 milliards d’individus. Il s’offre le luxe désormais de venir à notre secours, et montre au reste du monde sérénité, crédibilité, et solidarité. Quelles que soient les critiques européennes et américaines sur la « culpabilité de Pékin » dans la propagation de la pandémie, celles-ci traduisent notre vision du monde invariablement ethnocentrée, présomptueuse, punitive, culpabilisante et notre manque d’empathie et de solidarité. C’est en outre une très grossière erreur en termes d’influence. Sans parler de la gabegie et du déficit de préparation de nos Etats qui s’étalent aux yeux du reste du monde auquel nous persistons pourtant à vouloir faire la leçon, alors même que nous pataugeons dans la gestion de la crise. Tout cela masque mal notre impuissance propre et l’obsolescence grandissante de nos démocraties post modernes qui, à force de porter le consensus et horizontalité au pinacle, paient très cher leurs abandons de souveraineté stratégique, sanitaire ou industrielle, et se révèlent incapables de gérer efficacement des
enjeux vitaux pour leurs populations et de remplir le premier devoir d’un Etat : la protection de son peuple.

On peut gager que l’on va entrer dans une phase de mutation du capitalisme libéral, marquée par sa fragmentation autour de pôles régionaux de croissance et de développement avec, en surplomb, le duo-duel sino-américain et des luttes d’influence croisées avec alliances variables sans merci pour la captation de ressources, de marchés et d’ascendant, y compris dans le domaine militaire. Dans ce paysage contraint, la Russie, puissance globale résiliente mais économiquement encore fragile, doit tirer son épingle du jeu entre Washington et Pékin et jouer au mieux de l’effet de levier que constitue sa capacité de protection et de réassurance d’un certain nombre d’Etats que l’impérialisme occidental résiduel met en danger. Elle doit demeurer un interlocuteur incontournable pour les « deux Très Grands » et donc maintenir sa capacité d’influence (et de nuisance) sur les théâtres européen, centrasiatique et moyen oriental, mais aussi en Afrique. La France, elle, demeurera je le crains, très inconfortablement paralysée par ses utopies européistes et son allégeance atlantique, à moins qu’elle n’ait l’audace de s’affranchir décisivement, mentalement et concrètement, de la tutelle américaine, et de se remettre à penser et à agir par elle-même. C’est une révolution de l’état d’esprit que nous devons mener. Cet affranchissement doit se baser sur un pivot stratégique vers l’Est, qui n’a rien à voir avec une allégeance à Moscou ou Pékin mais tout à voir avec une définition de nos positions en fonction de nos seuls intérêts nationaux. Sachant que l’intérêt national, comme la souveraineté, n’excluent nullement la coopération ; ils la permettent et la garantissent. Nous devons redevenir une puissance d’équilibre et sortir de l’ornière manichéenne d’un bloc occidental qui n’a plus de sens et tue l’Europe à petit feu dans un marché de dupes suicidaire.

Le premier pas décisif de ce pivot est un rapprochement pragmatique, assumé et multi-sectoriel (économique, sécuritaire, industriel et plus largement culturel) de la France avec la Russie. Les Russes ne veulent plus de l’Europe qui leur a trop longtemps battu froid, mais ils aiment toujours la France et attendent probablement encore de nous, sans toujours se l’avouer, l’étincelle d’une conscience retrouvée d’une communauté de destin dynamique. De toutes façons, pour sortir de la nasse où elle s’est laissée imprudemment enfermée, l’UE doit se penser à l’échelle de l’Eurasie, et se projeter vers la Russie et l’Asie centrale, en nouant partenariats privés et publics avec les institutions eurasiatiques. C’est cet horizon qui lui donnera progressivement un autre statut continental (plus seulement une excroissance de l’empire américain) et la protégera (comme Moscou !) de l’avancée chinoise via les Routes de la Soie comme d’ailleurs d’autres « offensives » plus ou moins charmantes (je pense à celle de la Turquie, très active en Asie centrale). Pour cela, il nous faut réunir quelques européens lucides et courageux, profiter de l’atmosphère de remise en cause permise par la crise, abattre nos œillères américaines qui nous affaiblissent en prétendant nous protéger, et oser enfin être nous. Sinon ce sera la double dévoration, lente mais certaine de l’UE, par l’Est et par l’Ouest, et nous l’aurons bien cherché.

Nouveaux horizons : Maintenant que l’épidémie touche l’économie mondiale, est-il possible de commencer à chiffrer les conséquences de cette crise ? En général, trouvez-vous que les mesures prises par des gouvernements en France et en Russie soient efficaces pour freiner la faillite des entreprises et l’arrêt des économies nationales ?

CG : Il est très difficile de porter un jugement suffisamment renseigné et je ne veux pas tirer sur l’ambulance tricolore. Le gouvernement essaie d’enrayer la spirale d’une grave récession et de soutenir les entreprises et les particuliers mais on ne voit pas de cohérence dans l’approche de la lutte contre la propagation du virus. Le confinement total, absolument désastreux pour notre économie comme pour notre société, a été décidé non par conviction mais par défaut. Notre système sanitaire ne pouvait faire face à la diffusion massive du virus. C’est lui que l’on a protégé – ce qui était nécessaire- mais en se privant, par tabou idéologique, d’une action curative de masse qu’aurait permis un vaste dispositif de tests appuyé sur le maillage de la médecine de ville, suivi du triage, du confinement partiel et d’un traitement systématique des personnes touchées. Le politique a peur de décider et plus encore d’imposer. Il préfère figer tout un pays en espérant que la vague passe plutôt que de prendre des décisions de bon sens qui demandent fermeté et courage mais sont à même de rassurer véritablement nos concitoyens sans les plonger dans la désespérance. Evidemment, pour cela, il faut accepter d’en finir avec nos tabous idéologiques paralysants que sont le refus de fermer nos frontières (alors que l’Allemagne, l’Espagne, la Suisse pour ne parler que d’elles, l’ont fait tout naturellement), celui de trier les populations pour leur bien individuel et pour la sauvegarde collective et d’appliquer un traitement différencié aux divers groupes empêchant la descente aux enfers économique et sociale de pans entiers de la population. Résultat : on attend tous Godot, et la bureaucratisation terrifiante de notre système, à la fois trop centralisé et sans autorité, achève de paralyser et de diviser le pays. La rentrée sera très douloureuse pour tant de salariés et de petits et moyens patrons que cela
pourrait évoluer en désordre social déstabilisateur. Je ne parle pas de l’absence de solidarité et de coordination intra européenne pendant des semaines entières qui révèle combien l’Europe doit se réveiller… La Russie a fermé sa frontière avec la Chine très rapidement puis annoncé progressivement des mesures sanitaires mais aussi de soutien social et économiques très importantes. Je ne suis pas sur place et ne puis juger de leur efficience, mais les échos qui me reviennent, les divers reportages et le ton des interventions présidentielles laissent transparaître une prise en main déterminée de la protection de la société et de l’économie russes qui se traduit d’ailleurs aussi par l’influence décisive de Moscou sur la crise pétrolière actuelle. C’est cette perception d’une unité, d’un lien entre le peuple et le pouvoir et surtout d’une préoccupation véritable du « haut » pour « le bas » qui transparaît. Une nation qui garde son calme et tient le choc, ayant décidé de faire taire ses divisions y compris politiques (notamment sur la réforme constitutionnelle), pendant l’alerte.

Nouveaux horizons : Quelle est votre vision personnelle de l’après-COVID 19 ? Assisterons-nous à une prise de conscience collective, qui nous entraînera vers un changement du système économique mondial ? Quels en seraient les enjeux, pour la France et la Russie, le cas échéant ? Sommes-nous témoins de la fin idéologique de la Mondialisation ?

CG : Vous me pardonnerez mon manque d’enthousiasme mais je ne crois pas vraiment au « rien ne sera jamais plus comme avant ». La très lourde dépression économique qui nous attend en Europe (car je crois que les Etats Unis – comme la Grande-Bretagne – vont s’en sortir bien plus vite que nous notamment grâce à leurs choix monétaires) va plutôt pousser les gouvernements à faire repartir au plus tôt les systèmes productifs. La fin de l’incontinence économique et financière n’est pas pour demain. Toutefois, cela pourrait aussi raviver les débats autour d’un « salaire universel » car des franges entières de population vont se trouver plus rapidement que prévu projetées hors de l’emploi et l’accélération de la mutation technologique du marché de l’emploi sera irrépressible. La charge de la dette va être terrifiante. Il va évidemment falloir travailler plus, se payer moins de dividendes, investir davantage et pour ce qui est de la France, cesser de râler et revendiquer sans cesse. Bref, chacun doit sortir de ses postures idéologiques et de ses revendications sociales interminables pour contribuer au relèvement national. Notre Etat doit se renforcer, redevenir stratège, élargir le socle du régalien, y mettre les moyens (c’est le moment puisque nous avons ouvert les vannes) protéger des secteurs industriels entiers de la prédation étrangère. Là où cela
peut et doit changer, c’est sur la relocalisation progressive de certaines productions stratégiques dont on a bien vu l’affaiblissement collectif aux conséquences humaines tragiques que leur abandon ou leur sous-traitance à l’étranger avait produit. La France « pays sans usines », c’est dangereux et c’est fini. Ce n’est peut-être pas glamour mais…

Quant à « la fin idéologique de la mondialisation », là encore, je ne pense pas qu’on puisse juste la rêver pour qu’elle advienne. La méthode Coué a ses limites. En revanche, on assistera peut-être au reflux progressif de certaines des utopies agissantes qui la portaient… et l’emportaient : l’abaissement souhaitable des frontières et l’inutilité des Etats, l’imparable vertu de « la main invisible du marché », le droit-de-l’hommisme cynique aux conséquences sanglantes, l’interpénétration des économies comme obstacle à la guerre et moteur de la prospérité des masses, le transhumanisme comme Graal, le multiculturalisme communautarisé comme ferment d’une coexistence harmonieuse, le caractère inépuisable d’une planète que l’on a cru pouvoir impunément essorer et qui se dessèche désormais inéluctablement.

La crise du Coronavirus est une crise de la souveraineté, une crise de l’indifférence, une crise de la gouvernance mondiale désormais gravement dysfonctionnelle. Sans angélisme aucun, je crois profondément que c’est le partage de vertus humaines au premier rang desquelles le respect de l’autre, qui peut forger les plus belles alliances politiques mais aussi économiques et culturelles. C’est au renforcement de ces liens que la France et la Russie, mais aussi, plus prosaïquement, les communautés d’affaires russe et française doivent s’atteler et je serais très heureuse d’y contribuer.

*Caroline Galactéros, Présidente de Geopragma

http://geopragma.fr/entretien-avec-caroline-galacteros/

Zemmour : mise en demeure par la CSA, CNews saisit le Conseil d’État

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SOCIÉTÉ

Zemmour : mise en demeure par la CSA, CNews saisit le Conseil d’État

Par Auteurvaleursactuelles.com / Mardi 3 décembre 2019 à 15:0039

Eric Zemmour. Photo © Alain ROBERT/SIPA

Fin octobre, l’éditorialiste avait évoqué l’ancienne présence française en Algérie, estimant qu’il se situait “du côté” du général Bugeaud qui avait “massacré les musulmans et même certains juifs”. 

CNews et Éric Zemmour à nouveau victime de la police médiatique. Ce mardi 3 décembre, la chaîne d’infos du groupe Canal + a été mise en demeure par le CSA, à la suite de propos tenus par l’éditorialiste dans l’émission « Face à l’info » du 23 octobre dernier. Informée, la chaîne cryptée a riposté, annonçant son intention de saisir le Conseil d’État pour « abus de pouvoir », considérant cette mise en demeure « injustifiée » et « contraire aux principes de la liberté d’expression ». 

Clément Weill-Raynal@CWeillRaynal

Mise en demeure de #Zemmour et @CNEWS par le CSA: Canal+ annonce un recours pour « abus de pouvoir » du CSA auprès du Conseil d’Etat, considérant cette mise en demeure « injustifiée » et « contraire aux principes de la liberté d’expression »

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52313:47 – 3 déc. 2019Informations sur les Publicités Twitter et confidentialité345 personnes parlent à ce sujet

Pierre Dezeraud@PierreDzrd

#Zemmour : Après la mise en demeure de CNews par le CSA, le groupe Canal+ saisit le Conseil d’Etat

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1513:40 – 3 déc. 2019Informations sur les Publicités Twitter et confidentialitéVoir les autres Tweets de Pierre Dezeraud

« Une légitimation de violences commises dans le passé »

Le 23 octobre dernier, sur CNews, Zemmour avait, entre autres, évoqué le sujet de la l’ancienne présence française en Algérie en se disant, en tant que Français, « du côté » du général Bugeaud qui, lorsqu’il « arrive en Algérie […] commence à massacrer les musulmans et même certains juifs ». Une sortie qui n’a apparemment pas plus au gendarme de l’audiovisuel qui a jugé que ces propos « ont pu être perçus » comme « une légitimation de violences commises par le passé à l’encontre de personnes de confession musulmane mais aussi comme une incitation à la haine ou à la violence à l’égard de cette même catégorie de la population ». Pour l’organisme, la séquence exprimait un « rejet insistant des personnes musulmanes dans leur ensemble, tendant à encourager des comportements discriminatoires en raison de la religion ». D’autre part, le régulateur a estimé que CNews, en diffusant ces propos en direct « sans réaction ni même modération » de la part de l’animatrice Christine Kelly [par ailleurs ancienne membre du CSA, ndlr], a manqué à son obligation de garder la maitrise de son antenne, qui s’impose en toutes circonstances. 

Romain Pigenel@Romain_Pigenel

Vidéo complète de Zemmour sur @CNEWS, via un de ses soutiens: « La France n’a aucune responsabilité sur l’esclavage » / « Je me moque des pages sombres de notre histoire » / « je suis du côté du général Bugeaud » qui massacre les Musulmans. Ça va finir comment ?7010:41 – 24 oct. 2019Informations sur les Publicités Twitter et confidentialité90 personnes parlent à ce sujet

Des propos sortis de leur contexte pour Zemmour

Cette mise en demeure ne sera pas accompagnée de sanctions et constitue un simple avertissement pour la chaîne d’infos. En cas de manquements répétés, la sanction pourrait en revanche aller de la suspension temporaire d’un programme à un retrait de l’autorisation de la chaîne, en passant par des amendes ou privations d’écrans publicitaires. 

Au surlendemain de son intervention, Éric Zemmour avait expliqué ses propos, sortis de leur contexte. « On disait ‘qu’est-ce qu’être Français ?’, ‘qu’est-ce que c’est l’assimilation ?’. J’essayais d’expliquer que l’assimilation à la France, c’est s’approprier l’histoire de France. C’est-à-dire que, même si l’on vient d’ailleurs, même si la France a eu des conflits avec vos ancêtres, quand on devient Français on regarde l’Histoire de France du point de vue de la France », avait-il fait valoir. « Je donnais mon exemple personnel mais il y en a beaucoup d’autres […]. Moi, mes ancêtres étaient en Algérie quand Bugeaud arrive. Il veut conquérir la contrée, il fait la guerre : ou on massacre, ou on est massacré. La tribu de mes ancêtres a combattu les Français, donc je ne vais pas défendre les massacres de Bugeaud https://www.valeursactuelles.com/societe/zemmour-mise-en-demeure-par-la-csa-cnews-saisit-le-conseil-detat-113574»

Entretien de Bachar el-Assad avec Paris Match

Entretien de Bachar el-Assad avec Paris Match

par Bachar el-Assad, Régis Le SommierRÉSEAU VOLTAIRE | DAMAS (SYRIE) | 28 NOVEMBRE 2019 ESPAÑOL

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Régis Le Sommier avec le président Bachar el-Assad

Après neuf ans de guerre civile, le président syrien Bachar el-Assad, soutenu par la Russie et l’Iran, est le seul maître à bord. Voici l’intégralité de l’interview accordée à Paris Match.

Paris MatchNotre dernière interview remonte à cinq ans, presque jour pour jour. C’était en novembre 2014, votre gouvernement ne contrôlait plus qu’un tiers du pays. Aujourd’hui vos armées sont de retour à la frontière turque. Avez-vous le sentiment d’avoir gagné la guerre ?

Bachar el-Assad. Je voudrais être très précis sur ce point. Qu’elle soit gagnée ou perdue, ce n’est pas « ma » guerre, la guerre d’un président cherchant à conserver son poste, selon la version occidentale. C’est une guerre nationale, celle des Syriens contre les terroristes. Il est vrai que depuis, comme vous l’avez dit, nous avons beaucoup avancé ; mais ça ne veut pas dire que nous avons gagné. Nous vaincrons lorsqu’il n’y aura plus de terrorisme. Or, le terrorisme est toujours là dans des régions du Nord. Ce qui est plus regrettable encore, c’est qu’il bénéficie toujours de soutiens de la part de la Turquie et des pays occidentaux, les États-Unis, la Grande Bretagne, et notamment la France. Il est donc encore tôt pour parler de victoire.

Vous pensez honnêtement que la France soutient les terroristes ?

Evidemment. Ils ont envoyé des armes par le passé. Je ne sais pas s’il y a eu un vrai changement à ce sujet au cours des derniers mois ou de la dernière année.Nous ne disposons pas de données actuellement. Mais regardons les choses dans leur contexte général. Lorsque les forces françaises viennent en Syrie sans y être invitées par le gouvernement légitime, c’est de l’occupation. Il n’y a pas une grande différence entre le soutien au terrorisme et le déploiement de forces militaire dans le but d’occuper un pays.

Les Français sont venus en appui des Kurdes qui combattaient Daech, c’était le sens de leur mission…

Vous pensez franchement que nous pouvons envoyer des forces syriennes en France combattre le terrorisme en France sans y être invités par le gouvernement français ? Le droit international régit le comportement des États dans le monde, pas les intentions. Il ne suffit pas de vouloir combattre le terrorisme, il faut observer les règles internationales. Bien sûr, je suppose que, dans ce cas précis, les intentions sont bonnes, mais nous n’y croyons pas vraiment. Le gouvernement syrien aussi combattait Daech. Pourquoi ne pas l’avoir soutenu ? Pourquoi les gouvernements français combattent-ils Daech, alors qu’ils soutiennent Al Nosra ? Les deux sont des terroristes !

Vous faites référence à l’époque du gouvernement Hollande et aux livraisons d’armes aux rebelles syriens. Ce gouvernement souhaitait votre élimination. Son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, avait dit à l’époque que vous ne « mériter[iez] pas d’être sur terre ». Qu’en est-il avec Emmanuel Macron ? Avez-vous constaté un changement dans les positions de la France ?

Dans la forme, oui. Mais tant que l’occupation se poursuit, c’est une forme de terrorisme. Reconnaissez cette vérité. Il faut qu’il y ait un changement dans le contenu, pas seulement dans la forme. Les déclarations ne nous intéressent pas, c’est sur le terrain que les choses doivent changer.

Comment espérez-vous qu’elles changent ?

Il faut tout simplement revenir au droit international, rien qu’à cela. Nous ne demandons rien au gouvernement français. Nous ne lui demandons même pas un soutien de quelque ordre que ce soit politique, économique ou sécuritaire. Nous n’en avons pas besoin. Nous pouvons gérer nos propres affaires. Mais nous voulons qu’il revienne à un ordre mondial qui n’est plus respecté, car c’est le chaos qui règne. Qu’ils soutiennent ou non le président ne m’intéresse pas. Dire qu’il est bon ou mauvais ne m’intéresse pas non plus. C’est une question purement syrienne. Mais qu’ils cessent de soutenir tout ce qui est susceptible de répandre davantage le sang, de multiplier les tueries et d’accroître la souffrance en Syrie.

La France fait face à un délicat problème avec ses djihadistes partis combattre en Syrie. En détenez-vous dans vos prisons ?

La nationalité importe peu. Il faut solliciter les services compétents qui disposent des statistiques. Mais de toute manière, s’il y en a, ils seront soumis à la loi syrienne.

Vous savez forcément s’il y a des Français dans vos prisons !

Je n’ai pas de chiffres. Pour ce qui nous concerne, un terroriste c’est un terroriste. Qu’il soit français ou syrien, le résultat est le même.

Vous avez, pour le moment, un accord militaire avec les Kurdes des YPG. Si vous concluez un accord politique, le gouvernement syrien reprendra le territoire du Nord et notamment ses prisons. Que ferez-vous, dès lors, des quelque 400 djihadistes français que les kurdes détiennent ?

Tout terroriste qui se trouve dans les régions contrôlées par les forces syriennes sera soumise à la loi syrienne. Celle-ci est très claire. Ils seront donc traduits en justice devant des tribunaux spécialisés en matière de terrorisme.

Vous n’envisagerez pas, par exemple, de les renvoyer en Europe, comme le fait le président turc Recep Tayyip Erdogan ?

Erdogan tente de faire chanter l’Europe. Quelqu’un qui se respecte ne parle pas de cette manière. Il y a des institutions et des lois. Renvoyer vers un autre pays les terroristes, ou toute personne qui a été jugée et condamnée, est soumis à des accords bilatéraux entre les États. Quant au fait de faire sortir de prison quelqu’un que vous savez être un terroriste, et de le renvoyer chez lui pour qu’il tue des civils, c’est immoral.

Après huit ans de guerre, vous allez vers une victoire… mais sur des décombres. La moitié des Syriens sont déplacés ou en exil, 400 000 personnes ont perdu la vie. Reconnaissez-vous que sans l’aide des Russes et des Iraniens, vous auriez perdu ?

Cette guerre est dure. Nous ne sommes pas une grande puissance, mais nous faisions face aux pays les plus riches du monde. Il est tout à fait certain que le soutien de nos amis a limité les dégâts et nous a aidés à récupérer des territoires. Quant à savoir si sans ce soutien, la Syrie serait allée vers la partition, ou vers une défaite totale… Il est parfois difficile de prévoir le résultat d’un match de tennis avec uniquement deux joueurs. Là vous parlez de dizaines de joueurs et de centaines de milliers de combattants.

Est-ce qu’au cours de cette guerre, à un moment, vous avez envisagé de perdre et de vous exiler ?

A vrai dire, je n’y ai pas pensé, pour la simple raison que ce choix ne se posait même pas. Seuls les responsables occidentaux l’ont proposé. Cela ne me concernait pas. Pour moi, il n’en était pas question. Je ne peux envisager à cette option que si elle émane du peuple syrien. Et quand je dis « le peuple syrien », j’entends par là la majorité, et non une minorité terroriste, ou une minorité fabriquée politiquement dans les services de renseignement étrangers, ou encore une minorité de personnes qui ont manifesté parce que le Qatar les a payées pour le faire. Pour la majorité du peuple, la question ne se posait pas. C’est pourquoi j’ai résisté et je suis resté.

Mais en 2013, Al Nosra est arrivé jusqu’à la place des Abbasides à Damas, à quelques kilomètres de votre résidence.

C’est tout à fait vrai. La ville de Damas est restée encerclée pendant des années, parfois quasi totalement, parfois partiellement. Les obus nous tombaient dessus quotidiennement. C’était une raison de plus pour moi pour rester, défendre mon pays, et ne pas fuir. J’assume mes responsabilités constitutionnelles. Je défends mon peuple et mon pays.

La reconstruction doit commencer. On estime son coût à 300 milliards de dollars, certains disent 400… Quel est votre plan pour sortir vos compatriotes du marasme, en tenant compte des sanctions terribles qui visent à vous affaiblir, mais qui en réalité touchent les plus pauvres ?

Absolument ! Mais malgré ces sanctions, plutôt que de s’affaiblir, l’industrie s’est développée, par exemple dans le domaine pharmaceutique. Quant à la reconstruction, vous pouvez aller par exemple à Alep qui a été largement détruite par les terroristes. Vous constaterez une grande différence. Car l’État procède à la reconstruction, ainsi que les citoyens.

La livre syrienne est au plus bas. Il va falloir des investissements, des partenaires étrangers. Est-ce que la Chine, l’Inde et la Russie répondent présents ?

Durant les six derniers mois, des entreprises ont commencé à venir de l’étranger pour investir en Syrie. Cet investissement restera lent dans les conditions actuelles, à cause des sanctions, bien entendu. Mais on peut les contourner, et nous avons commencé, en coordination avec ces entreprises, à trouver les moyens pour nous en sortir. Elles vont prochainement investir en Syrie. Je suis réaliste cependant, ça ne veut pas dire que le processus de reconstruction sera rapide.

Vous l’estimez à combien d’années ?

Cela dépendra du temps que les sanctions dureront, et aussi du retour de nos citoyens. Ils sont en train de revenir en ce moment, mais progressivement. Il m’est donc difficile de donner une réponse précise à ce sujet. Mais c’est un processus qui prendra évidemment des années.

« La plupart de ces réfugiés soutenaient l’Etat »

Combien de Syriens sont rentrés ?

Plus d’un million en moins de deux ans. Et les choses s’accélèrent à présent, notamment après la libération de Damas, de la région sud et de sa périphérie. Bien sûr, le retour des Syriens dépend aussi de la réhabilitation de l’infrastructure, comme de l’électricité, des écoles et des hôpitaux. Malheureusement, les sanctions et le blocus pèsent lourdement sur ces secteurs. Dans le même temps, les occidentaux exercent une forte pression sur les réfugiés pour qu’ils ne rentrent pas dans leur pays. C’est un enjeu « humanitaire » qu’ils brandissent comme une carte pour atteindre leurs objectifs politiques.

Certains de ces réfugiés sont partis parce qu’ils vous étaient opposés, qu’ils ont subi des horreurs pendant la guerre, parfois de la part de votre armée. Allez- vous décréter une amnistie ? La réconciliation est-elle encore possible ?

D’abord la plupart de ces réfugiés soutenaient l’Etat et non le contraire. Preuve en est l’élection présidentielle de 2014, auxquelles ils ont participé, et dans laquelle ils ont voté pour le président. La majorité a émigré à cause de la guerre et de ses séquelles économiques. Donc pour ce qui est du retour, il n’y a aucun problème. Certains reviennent tout naturellement, sans qu’une amnistie ne soit nécessaire. D’autres sont des opposants, mais, il n’y a aucun problème, et nous dialoguons constamment avec eux. Quant à l’amnistie, nous l’avons décrétée à plusieurs reprises, la dernière il y a moins d’un an, car certains craignaient de revenir de peur d’être arrêtés. Seuls ceux qui ont porté des armes seront arrêtés. Et malgré cela, ils seront graciés.

L’année dernière au moment de la chute de la Ghouta, j’ai pu assister au départ des rebelles pour Idlib. Les officiers syriens leur disaient : « Baissez les armes. N’allez pas à Idlib. Vous allez vous faire tuer. » Eux répondaient : « Vous allez nous incorporer dans l’armée, donc on ne veut pas aller avec vous. » Ils avaient peur de votre armée. Que leur dites-vous ? Pourquoi cette peur ?

Parlons des faits. Certains de ceux qui sont allés à Idlib nous ont laissés leurs familles. Et nous, en tant qu’Etat, nous prenons soin de ces familles. Ça veut dire qu’ils n’ont pas peur de nous, sinon, comment auraient-ils laisser leurs familles derrière eux ? Par ailleurs, certaines de ces personnes armées sont allés à Idlib. Puis ils ont demandé à revenir, et nous leur en avons donné la permission. Ils ont été amnistiés. Pendant sept ans, lorsqu’ils étaient isolés de l’Etat, on a raconté à la plupart d’entre eux que l’armée allait les tuer. Mais depuis qu’elle est entrée dans la Ghouta, la vie a repris son cours. Les gens mènent une existence normale. Il faut aussi savoir que certains ont pris les armes non pas parce qu’ils étaient extrémistes, mais parce qu’ils n’avaient pas d’autres choix que de combattre du côté des terroristes, ou d’être tués par eux. Maintenant ils reviennent progressivement à nous, parce qu’ils ont été rassurés.

L’Iran, votre allié, est aujourd’hui en proie à un soulèvement de grande ampleur. Le Liban et l’Irak également. Les manifestants réclament la dignité et l’arrêt de l’accaparement des richesses par un petit nombre. N’était-ce pas finalement ce que réclamaient aussi les manifestants syriens en 2011 ?

Arrêtons-nous un instant sur les slogans de dignité, de liberté qu’ils ont scandés. Ils peuvent être de beaux masques qui cachent cependant la laideur. Je vous donne des exemples : Bush a tué un million et demi d’Irakiens derrière le grand slogan de la démocratie. Sarkozy a contribué au meurtre des centaines de milliers de libyens, en se cachant derrière celui de la liberté pour le peuple libyen. Aujourd’hui la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis violent le droit international sous prétexte de vouloir soutenir les Kurdes, or les Kurdes sont des Syriens et non un peuple à part. En 2011, en Syrie, on entendait ces mêmes slogans sur la dignité, la liberté. Ces mêmes slogans ont été utilisés pour tuer des policiers et des civils, saboter les propriétés publiques. Il ne faut donc pas nous fier aux slogans, mais à la réalité des faits sur le terrain.

Au début en 2011, il y avait un soulèvement populaire authentique, avec de réelles revendications. Ça n’était pas Al Qaïda. Pourquoi avoir utilisé la force ?

Parlons des chiffres d’abord. La plus grande manifestation qui a eu lieu en Syrie réunissait 170 000 personnes. Supposons que ce chiffre ne soit pas exact. Multiplions-le jusqu’à atteindre un million de manifestants. Le peuple syrien compte plus de 23 millions d’habitants. Ces chiffres ne sont donc pas significatifs. Ils ne révèlent rien. Du point de vue quantitatif, il ne s’agissait pas d’un soulèvement populaire. De toute manière, on ne saurait parler d’un soulèvement populaire lorsque les fonds pour pousser les gens à manifester proviennent du Qatar. Enfin, ni moi, ni le gouvernement, n’aurions pu rester en place pendant neuf ans face à un soulèvement populaire. Preuve en est que, malgré tout le soutien qu’il lui a apporté, l’Occident n’a pu maintenir au pouvoir le Shah d’Iran. Donc le terme « soulèvement populaire » est faux, ou disons irréaliste.

Au début de la guerre, en juin 2011, vous avez fait libérer un certain nombre de détenus de la prison de Sednaya. On vous accuse d’avoir voulu introduire le poison djihadiste dans l’opposition. Pourquoi avez-vous fait ça ?

En Syrie, l’amnistie des prisonniers est une règle générale appliquée depuis avant la guerre. Lorsqu’une amnistie est décrétée, on précise les catégories de personnes qu’elle ne concerne pas, les espions, les trafiquants de drogue, et autres. Dans notre loi, il n’y a pas de catégorie qui s’intitule « les radicaux ». L’amnistie doit donc couvrir tout le monde. Il y a aussi d’autres cas de détenus qui sont sortis de prison, précisément en 2011, parce qu’ils avaient purgé leurs peines, et non parce qu’ils étaient amnistiés. Pourquoi faire libérer les intégristes et les terroristes ? Pour qu’ils tuent nos soldats et les civils ? Selon la version occidentale, je l’ai fait pour diaboliser les manifestations pacifiques. En réalité, ils se sont diabolisés eux-mêmes lorsqu’ils ont diffusé sur internet des vidéos les montrant en train d’exécuter des civils en les égorgeant, en les fusillant, et en fusillant des policiers dès les premiers jours. Voilà la vérité sur cette libération de prisonniers.

Il existe en Syrie des centres carcéraux comme la prison de Sednaya. Des documentaires, notamment celui de ma confrère Manon Loizeau, « Le cri étouffé », montrent que des viols systématiques y ont été pratiqués. Reconnaissez-vous l’existence de ces traitements ?

Il y a une différence entre une politique revendiquée et des fautes individuelles. S’il y en a eu, nous n’en sommes pas au courant. Ce genre de pratiques, comme le viol et le harcèlement sexuel, n’est pas fréquent dans notre société. De tels actes, s’ils existent, sont condamnés et punis par la loi. Ce sont des cas isolés et individuels. Mais si une telle politique existe n’importe où dans le monde nous la condamnons, parce qu’elle est immorale, et parce qu’elle va à l’encontre de la stabilité. On ne peut pas espérer de rapports sereins entre les citoyens s’il y a torture, meurtre, ou toutes sortes d’agression.

Précisément, ces documentaires sont basés sur des témoignages de victimes syriennes qui disent que dans la société, elles ont honte. Donc elles n’en parlent pas. Mais elles attestent que ça leur est arrivé.

Le récit est une chose, les documents en sont une autre. Tout ce qui est proposé, ce sont des récits, des images non vérifiés. Ces témoins étaient cachés. Dans la plupart des cas, c’est le Qatar qui a financé ces rapports. Pour les reconnaître comme valables, on a besoin de vérifications et d’enquêtes professionnelles. En toute logique, nous n’avons aucun intérêt à ce que ce genre de crime soit commis. Mettons l’éthique de côté, moi je parle de l’intérêt pur et simple. Quel résultat peut-on obtenir de la torture ? La vengeance ? Si vous allez dans les régions qui étaient contrôlées par l’opposition, vous verrez exactement le contraire. Nous ne sommes pas assez schizophrènes pour torturer les gens ici, tout en étant indulgents là-bas. Ce ne sont que des allégations politiques.

J’insiste. Ce ne sont pas des témoins produits par le Qatar. Ce sont des gens rencontrés dans des camps de réfugiés, souvent en Turquie ou en Jordanie, qui ont témoigné devant une journaliste digne de confiance, qui n’est pas téléguidée et n’a pas un agenda politique.

Qu’est-ce que la « confiance » vient faire là-dedans ? Il y a des mécanismes. Il y a des informations bien vérifiées. Qui a vérifié l’exactitude de ces récits ? Qui a vérifié l’identité de ces témoins et s’ils ont bien subi ce genre de choses ? Je serai disposé à en discuter avec vous le jour où je disposerais de faits. Si cela s’avère exact, ceux qui ont commis de tels actes seront jugés par la loi syrienne.

Donald Trump a cité la Syrie dans ses remerciements au moment de la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi. Avez-vous donné une information aux Américains ? Saviez-vous où il était ?

Cela me fait toujours rire quand on me pose cette question. Le plus important, c’est de savoir si Abou Bakr al-Baghdadi a vraiment été tué, et si cette belle comédie présentée par les Américains a vraiment eu lieu.

Mais Daech a reconnu sa mort !

Oui bien sûr, mais Daech a été fabriqué par les Américains. Il fait partie de cette comédie. Baghdadi a appris à jouer son rôle lorsqu’il était dans les prisons américaines en Irak. C’est pourquoi je dis que c’est une vaste comédie. Est-ce que ça a vraiment eu lieu ? Je ne sais pas. Ça ne veut pas dire qu’il n’a pas été tué mais, s’il l’a été, ce n’est pas parce qu’il était terroriste. Ils étaient capables de frapper Daech lorsque Daech volait le pétrole syrien et l’envoyait vers l’Irak, mais ils ne l’ont pas fait. Et lorsque Daech a attaqué l’armée syrienne à Deir Ez-Zor, les Américains ont frappé l’armée syrienne. Pas Daech. Par conséquent, nous n’avons pas collaboré avec les Américains en quoi que ce soit. Nous ne pouvons pas collaborer dans la lutte contre le terrorisme avec ceux qui soutiennent le terrorisme.

Pourquoi vous a-t-il remercié alors ?

C’est une de ses blagues…

Lors de notre dernier entretien, vous m’aviez certifié n’avoir jamais utilisé d’armes chimiques, notamment dans la Ghouta en 2013. Depuis, il y a eu Khan Cheikhoun, il y a eu Douma. Que répondez-vous face à l’accumulation de preuves sur l’usage par vos armées d’armes chimiques ?

Non, non, il n’y a pas une seule preuve jusqu’à présent. Utiliser une telle arme aurait fait des centaines, voire des milliers de victimes. Quant à l’accumulation, elle est due au fait que l’armée syrienne avançait, et réalisait des victoires contre les terroristes. Il fallait absolument trouver un prétexte pour la frapper, et c’est bien ce qui s’est passé. Ce récit était utilisé dans deux cas : quand nous avions beaucoup progressé et qu’il fallait qu’on nous arrête. On s’en servait alors comme une menace contre nous. Il était aussi utilisé lorsque nous préparions une grande opération. Il menaçait avant que l’opération ne soit lancée. D’autre part, nous avançons, pourquoi aurions-nous besoin d’armes chimiques ? Telle est la question ? Le point le plus important est que là où nous entrons, il y a des civils, et leur vie reprend son cours normal. Comment ont-ils pu y rester si nous avions fait usage d’armes chimiques ? Sur ce sujet, les mensonges dans les médias occidentaux et la politique occidentale sont sans limites.Bachar el-Assad
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Caroline Galactéros – Vers un nouveau Yalta

Caroline Galactéros – Vers un nouveau Yalta


Par Hervé – Source le Saker Francophone

Nous vous proposons aujourd’hui une note de lecture géopolitique sur le dernier livre de Caroline GalactérosVers un nouveau Yalta. Il s’agit d’un recueil de chroniques de ces 5 dernières années, de 2014 à 2019, articulées autour de 4 axes, l’Occident, la Russie, l’Orient et sur les points de vue de l’auteur autour des récents événements, et notamment la Guerre en Syrie qui concentre les intérêts de tous les grands acteurs géopolitiques.

Ce livre nous a été proposé par Jean Sirapian, des excellentes éditions Sigest qui est aussi l’éditeur de Valérie Bugault. J’avoue que cette association a piqué ma curiosité, Mme Galactéros ayant une vraie surface médiatique, aurait pu faire le choix d’un éditeur plus connu. Voyons ensemble ce que ce livre nous dit du monde contemporain.

Par delà les analyses géopolitiques, on sent que l’auteur à une cible, les dirigeants français. « Ouvrez les yeux, arrêtez de vous leurrer, comportez vous comme des dirigeants responsables »« Soyez des Hommes », pourrait-on même entendre. Elle appelle à retrouver une dynamique gaullienne, un état et des dirigeants au service de la population, défendant ses intérêts sur tous les fronts, extérieur comme intérieur. Elle commence bien l’histoire moderne au moment ou la France échappe à l’AMGOT américain mais même si elle critique assez violemment les États-Unis, ce pays transparaît largement comme un simple monstre froid qui défend férocement ses intérêts, souvent à nos dépends, sans vraiment cette dimension messianique qui occupe souvent nos colonnes.

Il semble donc manquer une partie de l’Histoire. On aurait aimé l’entendre parler de mai 68 comme de la 1ère révolution colorée, des massacres en Amérique centrale, en Asie sous couvert de containment du communisme alors que la part sombre des dirigeants américains consiste souvent à un pillage sauvage de la planète, partout où il est possible de se remplir les poches, au nom d’une destinée manifeste bien commode. Où sont les millions de morts des guerres américaines, ce pays qui sera passé de la barbarie à la décadence sans connaître la civilisation ?

Il est difficile de savoir si c’est une limite que l’auteur se donne pour rester en contact avec le monde « réel » des plateaux parisiens ou si la marche est difficile à franchir même pour notre si franche colonel. Un des premiers chapitres, où la diplomatie française, fantomatique il est vrai, en prend encore une fois pour son grade, est symbolique avec en sous-titres :

  • Se garder du moralisme
  • Définir notre objectif
  • Se tourner vers la Russie
  • Cesser de se tromper sur l’Iran
  • Augmenter le budget de la défense

Le cadre de la réflexion est institutionnel, trouver au sein de l’état les leviers pour reconfigurer la stratégie de la France, lâcher les licornes et revenir sur terre avec un plan d’actions, des moyens et une vision. Ce chapitre finit par une volonté d’une pédagogie résolue et décomplexée de l’opinion publique. Arrêtons de prendre nos concitoyens pour des imbéciles.

Certes oui mais pour raconter quelle Histoire ? Si certains dossiers étaient dévoilés, que resterait-il de l’Occident ? Il est fort possible que le guillotinage de quelques têtes couronnées ne suffise pas à calmer les populations quand elles vont prendre conscience de ce qui s’est réellement joué depuis 70 ans, sans parler d’avant. Nos oligarchies sont allées trop loin, c’est pour elles un combat de vie ou de mort. L’auteur le dévoile cependant en filigrane de ce livre, la Libye, l’Irak, le Yémen, la Syrie, des centaines de milliers, des millions de morts, il faudra bien que quelqu’un paye pour que ces gens reposent en paix et que leurs familles puissent enfin faire leur deuil.

Il en va sans doute de notre survie collective. Ce ne sont pas seulement les États-Unis ou Israël qui se sont bâtis sur une mer de sang, crime originel qui n’en finit pas de les ronger, mais aussi depuis trois décennies, tout le camp occidental. Il faudra assumer les délires sanglants de nos dirigeants qu’on aura d’une certaine manière laissés faire au delà de la propagande.

Mais on peut aussi s’attacher au contenu strict de ce livre et de ses chroniques. Pour ceux qui viennent de se réveiller du brouillage médiatique ou qui souhaitent repasser le fil de ces dernières années, vous trouverez dans ce livre force détails, analyses, commentaires pour comprendre en quasi temps réel, les divers rebondissements de ces guerres moyen-orientales, cet orient compliqué qui est en train de se transformer en cimetière de nos illusions, en espérant qu’on en reste là et que nos soldats, voire nos enfants n’aillent pas s’y faire trouer la peau dans des combats qui nous concernent si peu.

Si le quai d’Orsay avait pris le temps de lire les analyses de Mme Galactéros, la diplomatie française aurait pu éviter bien des erreurs. Ce livre est donc aussi un formidable témoignage que tout était possible dès les premiers jours et que ce sont des choix issus d’une volonté qui nous ont amenés là ou nous sommes, une volonté incarnée par des gens, des réseaux.

Si vous découvrez la Grand Jeu de la géopolitique, c’est aussi un régal de comprendre touche par touche le petit jeu subtil, puéril parfois, des différents acteurs, d’analyser le stratégie russe ou chinoise, leur patience, leur respect des institutions pourtant souvent hostiles. Le monde diplomatico-militaire réel est fait de rencontres, d’actions, de recul, d’audace, de lâcheté. Ce livre déroule donc des faits, des dates, des lieux, il parcourt aussi les méandres de la géographie aux confins du monde.

L’écriture est dynamique et le style agréable sans trop de circonvolutions, droit au but si je puis dire. On ne s’ennuie pas à lire ou relire les chroniques de cette fin des temps, enfin ceux de ces oligarchies prédatrices dont la fin semble programmée. On peut remercier l’auteure d’avoir été le témoin courageux de cette époque, préférant le chemin escarpé et étroit de la réalité aux ors de la république fut ce-t-elle en treillis.

Pour finir et avant notre traditionnelle interview, nous vous proposons de découvrir Mme Galactéros dans un format long chez Thinkerview.


Interview de Caroline Galactéros du 15 Novembre 2019

https://youtu.be/9QePE_pAP9I

Mme Galactéros est docteure en Sciences politiques, auditeur de l’IHEDN, colonel dans la réserve opérationnelle des armées, géopolitologue. Elle a longtemps travaillé dans l’évaluation et la prospective stratégiques pour les Services de l’État. Elle dirige le cabinet d’intelligence stratégique PLANETING et préside le Think and Action Tank GEOPRAGMA qu’elle a fondé en 2018 et qui se consacre à la promotion du réalisme éthique en relations internationales.

Bonjour Mme Galactéros, merci d’avoir accepté cet interview avec le Saker Francophone. J’avoue que vos chroniques sont d’une telle richesse qu’il a été difficile de sélectionner un nombre limité de questions. Vous balayez en 390 pages une grande partie de l’histoire du 20ème siècle depuis la Seconde Guerre Mondiale jusqu’aux derniers développement de la Guerre en Syrie.

SF : Pour commencer, je voudrais revenir sur cette curiosité pour moi qu’est le choix des éditions Sigest ? Est-ce le signe de l’excellence de leur travail ou un choix par défaut devant des portes fermées ? D’ailleurs, si on s’intéresse aux sources de publications de vos chroniques, on perçoit un net glissement de sites institutionnels vers des sites disons alternatifs y compris votre propre blog. La réalité de vos analyses est-elle si insupportable à entendre pour certaines oreilles ?

CG : Les Editions Sigest me semblent sérieuses et ce n’est pas un choix par défaut, mais le résultat d’une rencontre cordiale avec leur directeur, Jean Sirapian et de l’opportunité concomitante d’une découverte de l’Arménie que je ne connaissais point. Un voyage passionnant et la confirmation d’un rôle potentiel important de ce pays comme pont entre la France et l’Eurasie…

À ma connaissance, nul ne m’a encore ouvertement fermé de porte et je ne les force jamais. Sans doute le devrais-je parfois, considérant l’urgence de la situation de mon pays et sa déroute diplomatique et stratégique. Par ailleurs, j’achève un essai sur la politique étrangère française telle que je souhaite pour mon pays, qui paraîtra – je l’espère au printemps prochain- chez un grand éditeur connu et reconnu. Mes analyses que je veux mesurées, équilibrées et sans parti pris ou biais idéologique, dérangent parfois – précisément du fait de ces caractéristiques- certains esprits engoncés dans une pensée dogmatique et hors sol. Ce n’est pas bien grave. Il leur devient de plus en plus difficile de nier certaines évidences géopolitiques et stratégiques. J’ai toujours réfléchi et écrit par conviction et en liberté. C’est l’histoire en marche qui déchire la fumée d’utopies dangereuses et met désormais du vent dans mes voiles. Du moins je souhaite le croire. Par ailleurs, je publie régulièrement dans le Figaro Vox et chez Marianne qui ne me semblent pas vraiment des médias « alternatifs » …

SF : Comment s’informe Caroline Galactéros en 2019 ? On parle de l’effondrement du poids des médias officiels. Le ressentez-vous vous aussi ? Quelles sont vos autres sources d’information, notamment des sources étrangères ?

CG : Je lis beaucoup, je voyage aussi le plus possible et je rencontre moults personnes de tous horizons géographiques et politiques. J’écoute le tumulte du monde et j’essaie de sortir de l’ethnocentrisme qui nous afflige tous plus ou moins pour me mettre à la place des autres. Pour mieux comprendre, il faut aussi ressentir. Je me suis toujours appliquée, depuis le début de ma vie professionnelle, à laisser les situations et les êtres résonner en moi. Je cherche le lien et le partage, qu’il soit celui du malheur, de la fureur ou de l’espoir. J’essaie d’opérer cette « conversion du regard » essentielle pour l’intelligence du monde et des hommes. Au fil des ans et des expériences, cet effort n’en est plus vraiment un, mais bien plutôt un goût et un réflexe. Pour le reste, je structure mon analyse du monde et des questions stratégiques au sens large à partir de mon expérience pratique des questions internationales et des théâtres de crise ou de conflit qu’il m’a été donné d’approcher.

SF : Que pensez vous de cette nouvelle opinion sur Internet qui se pique de se mêler de tout y compris de géopolitique ? Quelles passerelles sont possibles ? Comment imaginez-vous de recréer ces liens distendus ou rompus avec le peuple ?

CG : Je crois que la géopolitique est centrale pour appréhender le monde dans sa richesse et sa complexité. Les affaires sont plus que jamais géopolitiques, l’économie aussi. Nos concitoyens en prennent conscience et s’essaient eux aussi à l’interprétation. Cela donne le pire et le meilleur aussi parfois. Les réseaux sociaux sont une chambre d’écho formidable des préoccupations humaines de toute nature, pas seulement les vecteurs de désinformation, de manipulation ou de fake news. Finalement, la liberté de conscience progresse et il devient plus difficile pour certains médias encore prisonniers plus ou moins consentants de tabous politiques ou d’inhibition intellectuelle, de contrôler la diffusion et l’interprétation des faits. Après, tout est question de capacité à recouper, à douter, à exercer son esprit critique.

SF : Pour en venir à votre livre, ce titre un « nouveau Yalta » suggère fortement l’idée que le monde serait à nouveau sur le point d’être découpé en zones d’influence. L’avez-vous écrit pour conjurer le sort ou n’y a-t-il aucune échappatoire face aux forces centrifuges qui menacent d’instaurer une Guerre Froide 2.0 ?

CG : Je crois que le monde, entré en vibration en 1989 puis en 2001, est en train de chercher son équilibre. La « guerre » n’est plus froide mais d’une tiédeur diffuse. L’idéologie occidentale qui se prétendait neutre et universelle a fait la preuve de son cynisme dans bien des pays. L’Occident doit se repenser en grand et stratégiquement, il ne pourra survivre que sur trois pieds : États-Unis (si ils le veulent), Europe et Russie, dans une projection vers l’Eurasie. Je m’attache en conséquence à faire de la pédagogie stratégique sur cette nécessité vitale à mon sens, et ce n’est pas simple tant les intérêts institutionnels, corporatistes ou matériels sont puissants et rétifs à évoluer. Quoiqu’il en soit, deux grands ensembles autour de la Chine et de l’Amérique se constituent, mais il n’y aura pas cette fois-ci, d’alignement strict et inconditionnel en dessous de ce nouveau duopôle. Les autres grands acteurs régionaux ou globaux entendent nouer des partenariats « à la carte » et ont compris que, dans cette nouvelle configuration, leur sécurité comme leur développement dépendront de leur agilité à faire valoir leurs atouts et leur capacité de nuisance aussi…

SF : Votre premier texte fait remonter le début de nos mauvaises décisions à la Guerre du Kosovo puis au si fameux 11 Septembre. D’autres pensent que c’est la fin du dollar-or en 1971 et plus encore la fin de l’URSS qui sont les vraies dates du début du déclin de l’Empire occidentaliste, comme si la chute d’une civilisation était inscrite dans les gènes de sa surpuissance. Qu’en pensez-vous ? Peut-on même remonter plus loin, aux révolutions industrielles, peut-être, selon la citation « Les Lumières, c’est désormais l’industrie » qui aurait terrifiée Stendhal ?

CG : C’est la conception de la victoire comme d’une destruction de toute altérité, une volonté de dominer en écrasant les autres et le refus de chercher un équilibre et une coopération sur un pied d’égalité et qui ne soit pas un asservissement qui sont à l’origine du déclin occidental. Dans le domaine militaire, cela se voit évidemment plus clairement encore comme en témoigne sinistrement l’explosion du terrorisme islamiste. C’est ce que l’on appelle l’impuissance de la puissance. Quant à l’utopie technicienne, elle est source de progrès mais aussi de régressions humaines. J’en avais déjà beaucoup parlé dans mon livre de 2013 « Manières du monde, manières de guerre » (ed Nuvis)

SF : On peut sentir sans rien trahir votre inclination pour une alliance avec la Russie pour contrebalancer le monde anglo-saxon mais aussi une forte défiance envers la Chine. Si pour la Russie, ce choix est presque appelé par beaucoup en dehors du Système, la Chine, si elle est une redoutable nation-commerçante, n’a jamais fait preuve d’impérialisme comme l’Occident ou le monde islamique. Pourquoi alors une telle position qui peut laisser supposer une sorte d’alignement  sur la position d’un Kissinger, jouer la Russie contre la Chine ? Pourquoi pas la Russie et la Chine pour permettre aux trois pôles plus l’Iran et la Turquie, de s’équilibrer tout au long des Routes de la Soie qui ne seraient plus dès lors une exclusivité chinoise ?

CG : Je suis tout à fait d’accord avec vous ! C’est ce que nous devons faire. L’Eurasie est la bonne et juste dimension d’une nouvelle ère de croissance et de coopération pour l’Europe comme pour la Russie et, à l’autre bout du bloc eurasiatique, pour la Chine. Mais il faut pour cela changer profondément d’état d’esprit en Europe, prendre nos intérêts en main, cesser de nous voir comme trop petits ou divisés, jouer collectif et souverain à la fois, ce qui n’est nullement antinomique. Notre problème est un problème de perception, de trop longue inhibition et d’acceptation de diktats d’outre Atlantique qui ne sont plus audibles et qui surtout sont destructeurs pour nos sociétés et nos économies. On me rétorquera que la France comme l’Europe, n’ont d’autre choix que d’obéir à Washington, car sinon, l’Amérique nous fera payer cher notre rébellion, ruinera nos économies, nous fermera ses marchés, nous isolera, nous diabolisera ad nauseam. En fait, les règles du jeu et le rapport de force changeront du tout au tout lorsque le dollar aura enfin été détrôné de sa suprématie dans les échanges internationaux et que la Lawfare pratiquée par les États-Unis pour imposer l’extraterritorialité de leurs règles et désignations de l’ennemi en fonction de leurs seuls intérêts aura vécu. C’est en cours mais cela va prendre encore un peu de temps.

Pour l’heure, l’État qui aurait l’audace de prendre la tête d’une telle fronde, par exemple en refusant d’appliquer les sanctions contre la Russie ou l’Iran serait séance tenante cloué au pilori. Ce n’est pas un risque, c’est sans doute une forte probabilité… tant que nous serons seuls. Mais nous ne le serions pas longtemps. Une fois le choc initial tenu, nombre d’autres États européens -notamment tout le sud de l’Europe- dont les économies sont entravées à l’instar de la nôtre par l’extraterritorialité américaine, nous rejoindraient et les États-Unis alors devraient très vite réviser leurs positions sauf à voir une grande partie de l’Europe leur échapper. Il en va d’ailleurs de même face à l’OTAN, qui ne protège plus l’Europe mais veut juste lui faire rendre gorge pour poursuivre des engagements militaires hasardeux. Et puis, quel sort plus enviable nous attend-il si nous restons pétrifiés et aux ordres ? La double dévoration américano-chinoise, la découpe et la vente par appartements de l’UE, et la certitude d’une insignifiance stratégique définitive. L’Amérique elle-même, obsédée depuis plus de dix ans au moins par son nouveau challenger chinois, ne veut maintenir son emprise stratégique et commerciale que pour nous neutraliser et nous empêcher de grandir stratégiquement en faisant masse critique avec la Russie, avec laquelle nous avons pourtant d’évidents intérêts sécuritaires, industriels, énergétiques communs. Les États-Unis lorgnent ultimement sur le marché énergétique chinois, mais ils n’y arriveront pas.

Au plan civilisationnel, il y a évidemment selon moi une bien plus grande convergence entre la Russie et l’Europe qu’entre l’Europe et la Chine, mais je ne vois pas du tout la Chine comme une ennemie ni même une adversaire. C’est un concurrent et un partenaire potentiel crucial pour notre avenir en Eurasie. Je suis la première à considérer légitime qu’une puissance, quelle qu’elle soit, cherche à promouvoir ses intérêts nationaux. Je suis aussi fervente partisane d’une coopération entre l’Europe et la Chine, mais, de même qu’une alliance stratégique et sécuritaire ne signifie pas l’allégeance, la coopération économique ne doit pas se transformer en dépendance critique ni en renoncement souverain. L’Europe doit s’affranchir de la tutelle économique, stratégique et normative américaine sans tomber sous une autre dépendance. La dynamique des Routes de la Soie appliquée à certains pays africains ou asiatiques a déjà montré qu’il faut rechercher une coopération équilibrée donc renforcer nos propres économies.

SF : Sur notre blog, on suit deux dossiers autour de la technologie occidentale et en l’occurrence américaine, les déboires du Boeing 737 Max et ceux du F-35. La corruption généralisée aux États-Unis pourrait même laisser envisager la disparition de Boeing et de Looked-Martin. Comment analyser vous cette situation ? Qu’est ce que cela dit de l’Empire Américain ?

CG : Vous allez bien vite en besogne à mon avis. La lutte en ces domaines est planétaire, et ses enjeux financiers et économiques, donc électoraux, sont colossaux. Ne sous-estimons pas l’Empire, même affaibli.

SF : Si on prolonge cette question, vous tournez pas mal autour du pot mais en filigrane, vous portez un message assez fort sur nos « partenaires » américains qui se permettent assez largement de s’essuyer les crampons sur les états européens et qui seraient/sont le principal obstacle à notre souveraineté. Du coup, suivez vous par exemple les débats autour des volontés sécessionnistes aux États-Unis, de la Californie au Texas, les hispanophones qui lorgnent vers le Mexique, même le Vermont qui se sent pousser des ailes ? Ce pays pourrait-il basculer dans une guerre civile avec une partition du pays de facto avant de l’être de jure ? N’y aurions nous d’ailleurs pas intérêt ?

CG : Je ne suis nullement favorable à la déstabilisation ou au démembrement des États, quels qu’ils soient. La non-ingérence est pour moi l’une des pierres angulaires de la coexistence internationale. Je critique assez les ingérences ou l’interventionnisme occidental au Moyen-Orient ou en Europe même pour ne pas m’autoriser à souhaiter la déstabilisation américaine.

SF : Pour beaucoup il faut compléter la grille de lecture géopolitique par d’autres à la fois connexes et intriquées. Que pensez vous du rôle de l’énergie dans nos sociétés et des risques en terme d’approvisionnement notamment en Europe ? Avez vous un avis sur ce fameux Peak Oil théorisé notamment par l’ASPO ? Que pensez vous aussi de la thermodynamique et du concept d’entropie à l’échelle de notre civilisation ?

CG : La civilisation humaine est structurellement entropique. De même que le conflit est partie inhérente, essentielle, des relations humaines de toutes natures. Polemos est au principe même de l’humanité. Quant au Peak Oil, il n’est pas advenu et la fin du pétrole n’est pas pour demain. Même s’il est intéressant de voir tous les grands groupes énergétiques et pétroliers se lancer dans la recherche de nouvelles sources d’énergie… et de profit. Plus généralement, la grille de lecture énergétique des conflits me semble structurante pour leur compréhension, notamment pour celle des ingérences extérieures, mais cette dimension est presque systématiquement sous-estimée dans les analyses mainstream qui lui préfère l’explication par les élans moralisateurs et démocratiques ou la ferveur droit-de-l’hommiste qui dissimulent pourtant de bien prosaïques arrières pensées…

SF : On peut aussi parler de la monnaie. Avec la fin de l’hégémonie américaine, on assiste à la fin du dollar comme monnaie de réserve mondiale. Voyez vous venir un nouveau Bretton Woods ? À quoi peut-on s’attendre ? Que pensez-vous aussi des DTS du FMI ?

CG : Vous voyez large… Le Yuan deviendra sans doute un jour la monnaie du « contre monde » dans laquelle se fera une grande partie du commerce mondial. Le dollar devra composer et l’extraterritorialité américaine perdra son levier principal de pression sur une grande partie du monde qui aura alors le choix de pouvoir s’affranchir sans mourir. Derrière cette lutte se déploie un conflit normatif fondamental, celui de visions différentes du monde et du développement humain et politique souhaitable portées par des « modèles » concurrents. C’est le propre d’une dimension impériale que de chercher à influer sur tous les aspects du développement des sociétés humaines, bien au-delà de ses propres frontières. On peut le faire par la guerre, l’économie, l’exemple ou les trois… Le hard, le soft, le smart ou le sharp power ne sont que des vecteurs de conviction dans cette projection tous azimuts de la puissance et de l’influence.

SF : Pour revenir sur la Russie, ce pays semble avoir tout pour lui, de l’espace, des ressources en tout genre, de l’eau, et même une âme… Pourrait-elle avoir à moyen terme, surtout en cas de raréfaction énergétique, une politique donnant-donnant, énergie contre le retour d’une réelle souveraineté des états européens, gage de sécurité pour elle par rapport à une incroyable et ignominieuse cabale russophobe organisée par les oligarchies occidentales ? Pourquoi devrait-elle nous alimenter en énergie si cela est si mal payé en retour ? Est ce que le fameux discours aux ambassadeurs d’Emmanuel Macron en cette fin août n’est pas le signe d’un pivot européen vers la Russie, timide certes ?

CG : Je l’appelle de mes vœux depuis des années et je l’espère profondément. Nous avons perdu bien du temps en faux procès et en dogmatisme infantile. Pour l‘instant, la Russie cherche son positionnement optimal entre Chine et États-Unis, se déploie vers l’Eurasie, structure à travers l’OCS (Organisation de Coopération de Shangaï) et l’UEE (Union Economique Eurasiatique) une « contre OTAN » et un nouvel espace d’influence politico-économico-sécuritaire. Elle déploie son influence au Moyen-Orient de manière magistrale (Syrie, Libye, Arabie Saoudite, Égypte, etc…), place ses pions en Afrique (où elle pourrait selon moi utilement coopérer avec la France en matière sécuritaire et économique pour faire pièce aux ambitions chinoises et américaines) et pose les limites de sa bonne volonté en Europe. Les États-Unis (et les Européens avec eux qui en font plus directement les frais, as usual) ont fait une faute stratégique majeure en cherchant à faire basculer de force l’Ukraine dans l’Alliance atlantique. Ce choc initial pour Moscou a paradoxalement été l’occasion d’un coup d’arrêt mis à son élan trop longtemps unilatéral vers la coopération politique vers l’UE. L’Ukraine a été un moment de double bascule initiant le reflux de l’influence américaine en Europe et le déploiement de l’influence russe au Moyen-Orient à la faveur du drame syrien.

SF : Page 35 de votre livre, vous parlez de Nouveau Gouvernorat Mondial. Pourquoi pas gouvernance mondiale ou Nouvel Ordre Mondial, cette fameuse et si controversée expression pourtant employée par nombre de présidents des pays occidentaux dans les années 90 et 2000 ? Que pensez-vous du mondialisme comme idéologie ? Du désir de certaines élites comme les hommes de Davos de faire disparaître les nations issues du traité de Westphalie ?

CG : La gouvernance mondiale est en crise. Le Nouvel ordre mondial est une utopie occidentaliste qui a vécu. L’hyper puissance américaine aussi. Les États et les peuples sont partout en rébellion de plus en plus ouverte. Et pas seulement contre des potentats ou des tyrans. Ils résistent à l’arasement identitaire et culturel. Le populisme que l’on dénonce est essentiellement la marque d’un sentiment de dépossession profonde et de mise à mal du sentiment d’appartenance culturelle et nationale. Il est regrettable que les grands partis de gouvernement, pour céder à l’air du temps ou éviter d’avoir à trancher, se soient à ce point coupés des préoccupations profondes de leurs électorats et les aient jetés dans les bras de formations extrêmes qui ont beau jeu de les récupérer en leur proposant d’autres réductions idéologiques tout aussi stupides que les doxas indigentes des premiers. Il faut aider les nations et cesser de croire en un mondialisme qui est une violence et une uniformisation grave de la diversité humaine. Le mondialisme, comme tous les -ismes, est une dérive, une perversion. À rebours des tartes à la crème libertarienne, les États et les frontières sont les plus grands protecteurs des individus, surtout les plus faibles. Les efforts pour les faire éclater n’ont abouti qu’à la propagation d’un communautarisme dangereux car instrumentalisé par l’extrémisme religieux, et souvent ridicule car outrancier dans ses revendications corporatistes, dérisoires voire indécentes à l’échelle de la misère du monde… J’appelle de mes vœux un équilibre mondial fondé sur le respect de la souveraineté des États, celui de leurs frontières, la non-ingérence dans leurs affaires intérieures, la coopération sur un pied d’égalité, le dialogue et la confiance. Comme vous le voyez, la route reste longue, mais passionnante.

SF : Merci Madame Galactéros.

Relu par Kira pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/caroline-galacteros-vers-un-nouveau-yalta

Quelle UE maintenant que le fantasme d’une Europe à la française a définitivement volé en éclat ?

12 octobre 2019© FREDERICK FLORIN / AFP

LE CONTRE-COUP GOULARD

Quelle UE maintenant que le fantasme d’une Europe à la française a définitivement volé en éclat ?

Les élites françaises ont toujours pensé l’Europe comme un simple prolongement naturel de la puissance et du modèle français. Le rejet de la candidature de Sylvie Goulard pour le poste de commissaire européen montre que cela n’était qu’illusion.AJOUTER AU CLASSEURLECTURE ZEN357Avec Edouard Husson, Thibault Muzergues

Atlantico : La position de la France en Europe est souvent résumée par la formule gaullienne : « La France doit être le cavalier et l’Allemagne le cheval », que le général aurait dite pour caractériser sa conception de l’amitié franco-allemande. Cette conception d’un couple où la France utiliserait la puissance économique de l’Allemagne pour des ambitions politiques mondiales est-elle encore réaliste aujourd’hui ? En regard de la transformation des institutions européennes depuis les années 2000 et des défaites françaises, dont le rejet de la candidature de Sylvie Goulard pour le poste de commissaire européen constitue l’épisode le plus récent ? 

Edouard Husson : Je ne me rappelle pas avoir lu cette déclaration du Général de Gaulle. Mais il est bien vrai que le fondateur de la Vè République, après avoir souhaité la réconciliation franco-allemande et envisagé positivement la réunification, pourvu qu’elle fût encadrée par une entente de sécurité européenne (excluant les USA et comprenant la Russie soviétique), voyait la RFA (à l’époque simple « Allemagne de l’Ouest ») comme un partenaire qui stimulerait la reconstruction et les nouveaux développements de l’économie française et qui suivrait la France dans son ambition de créer une « Europe européenne ». En fait, ce projet gaullien, contrairement à ce qu’on a tissé comme légende, s’est rapidement effondrée: le parlement allemand a refusé d’entériner la vision gaullienne d’une Europe s’émancipant progressivement de la protection américaine pour retrouver une indépendance stratégique. Dès le printemps 1963, de Gaulle tourne la page. Il constate, en 1965-66, le refus ouest-allemand de soutenir sa mise en cause de la politique monétaire américaine. L’Allemagne de l’Ouest ne le suit que progressivement et timidement dans une politique de détente avec l’Union Soviétique. Ce qui se passe ensuite, c’est que la crise du dollar conduit les investisseurs à acheter du deutsche mark comme valeur refuge et à plutôt se méfier du franc (après 1968). Les vingt années qui suivent sont passionnantes dans la mesure où la France cherche à pallier l’échec de la politique allemande du Général de Gaulle. Georges Pompidou fait entrer la Grande-Bretagne dans le Marché Commun, pour contrebalancer la puissance économique croissante de la RFA; il essaie mais échoue dans une première création de monnaie européenne. Ses deux successeurs, VGE et Mitterrand, suivent exactement la même séquence: deux ans de politique de relance budgétaire suivies d’une politique monétaire plus stricte, alignée sur le deutsche mark. Durant toutes ces années, on est resté dans les coordonnées d’une politique pragmatique. Le deuxième mandat de François Mitterrand est contemporain de la réunification de l’Allemagne et François Mitterrand entraîne la France dans des erreurs stratégiques, à commencer par le fait de figer un rapport de forces monétaire franco-allemand dans l’euro alors que le deutsche mark aurait inévitablement baissé sous le coup de la poussée d’inflation liée à la réunification. Jacques Chirac récidive en figeant un autre rapport de forces, lui aussi en dynamique favorable à la France: la démographie sert à définir le nombre de députés au Parlement Européen et les votes au Conseil. Nicolas Sarkozy a l’intuition juste que la France malgré tout a une marge de manoeuvre dans ce système: l’immigration et l’insécurité coûtent suffisamment cher au pays pour qu’une action politique résolue dans ces domaines ramènent la France la maîtrise de son destin dans une Union Européenne à l’architecture très figée; mais il ne persévère pas dans ses intentions politiques. Il est certes moteur, face à Angela Merkel, dans la lutte contre la crise financière et monétaire mais échoue à être réélu. Ses deux successeurs, François Hollande et Emmanuel Macron, semblent avoir entériné le rapport de force franco-allemand sans volonté réelle de l’inverser, même si l’actuel président est apparu plus volontariste.  

Thibaut Muzergues : Sur ce point-là, je crois que c’est une illusion : aujourd’hui le cheval c’est la France et le cavalier c’est l’Allemagne. Il faut regarder la réalité en face. Aujourd’hui l’Allemagne a un PIB total qui est un tiers, à peu près, plus grand que celui de la France. Et cela fait depuis 20 ans clairement que c’est l’Allemagne qui tient les cartes de par sa puissance économique et puis parce qu’elle a profité de l’élargissement. Elle a créé des contacts en Europe de l’Est et la France a toujours été à rebours, et même si les diplomates français ont fait preuve de beaucoup de professionnalisme, ils n’ont jamais été suivis par Paris en Europe de l’Est.

Par conséquent, la France se berce d’illusions, en pensant que c’est elle qui conduit la manœuvre, et d’ailleurs cela s’est vu pour la commission européenne : pour la simple raison que c’est bel et bien une allemande qui est à la tête de la commission et pas un français ou une française. Donc je crois que les français se croient beaucoup plus forts et feraient bien d’avoir une attitude plus constructive. Ce que Emmanuel Macron n’a pas eu puisqu’il a adopté, depuis huit mois, une politique très unilatéraliste, ce qui lui a porté préjudice, par exemple hier à propos de cette candidature de Madame Goulard.

Pensez-vous que les élites politiques françaises sont en train de changer de vision à propos des rapports entre notre pays et l’Europe ? Et est-ce que vous pensez que le rejet de cette candidature à la commission européenne ouvertement soutenu par la France, peut stimuler une nouvelle réflexion sur l’approche des rapports de forces dans les politiques intergouvernementales de l’Union européenne ?

Edouard Husson : Il y a deux facteurs à prendre en compte. D’une part, les dirigeants français doivent comprendre qu’ils n’ont plus affaire à l’Allemagne d’Helmut Kohl. Il est fini le temps où une entente entre le président français et le chancelier allemand faisait avancer automatiquement l’Union Européenne. L’Allemagne, depuis l’élargissement, a un élément d’alternative à des politiques françaises qui ne lui conviennent pas: l’UE à 27 lui offre de multiples coalitions possibles, même avec la pondération des votes. A vrai dire, rien n’empêcherait la France de faire la même chose: se créer des coalitions, faire émerger des rapports de force, avant de proposer à l’Allemagne un compromis. C’est un peu ce qu’Emmanuel Macron a fait lors du marchandage pour la nomination aux quatre postes principaux de l’UE (présidence de la Commission, du Conseil, Haut représentant aux affaires étrangères et présidence de la BCE). Mais il a du mal à descendre de son piédestal pour engager une négociation entre pairs. Et surtout, Emmanuel Macron a commis, aux yeux de nombreux gouvernements européens et des parlementaires de Bruxelles, une faute majeure: il a mis en cause le principe de faire élire par le parlement président de la commission européenne le candidat présenté par le parti arrivé en tête. Les discours tenus par les Français sur Manfred Weber, présenté par le Parti Populaire Européen, étaient absolument détestables. Emmanuel Macron a obtenu gain de cause provisoirement mais la candidate qu’il a présentée pour être le commissaire français a été recalée. En France, les opposants à Emmanuel Macron aiment à répéter que c’est à cause d’éventuels conflits d’intérêts. Mais il y a une raison beaucoup plus importante et qui fait mal à la vanité française: elle a d’abord été recalée parce qu’elle n’a pas été jugée à la hauteur du vaste portefeuille qu’il s’agissait de lui confier: celui du Marché unique. Il faut arrêter de se raconter des histoires. Tant que nous n’enverrons pas les meilleurs à Bruxelles; tant que nous ne ferons pas un lobbying approprié pour occuper les postes-clé; tant que nous passerons pas le temps qu’il faut pour palabrer avec les uns et les autres, nous pourrons toujours crier à l’injustice mais nos candidats seront recalés ou pas pris au sérieux. 

Thibaut Muzergues : Je l’avais espéré au moment de l’élection d’Emmanuel Macron, car il semblait aller dans cette direction. Malheureusement ce n’est pas la voie qui a été prise. Mais tout n’est pas de sa faute, car il s’est aussi heurté à un mur d’incompréhension et de suspicion allemand, et qu’il s’est ensuite mis à faire de l’unilatéralisme. Idéalement, ce qui s’est passé hier devrait inciter les hommes politiques, notamment à En Marche, à revoir leur copie, parce que ce « vote contre » était non pas vraiment prévisible, car madame Goulard est une femme extrêmement compétente, mais il y avait quand même des indices qui indiquaient qu’elle aurait des difficultés à se faire accepter. En fin de compte, il faut rappeler que parmi les trois commissaires qui n’ont pas été investis, nous avons la française, la roumaine [RovanaPlumb], qui a de gros problèmes de corruptions, et le hongrois [László Trócsányi] qui était ministre de la justice en Hongrie et qui a démantelé l’état de droit dans ce pays. C’est donc une humiliation assez sévère pour la France.

Il y a toute une réflexion à avoir pour comprendre qu’il n’y a plus de grandes puissances en Europe, même l’Allemagne n’est plus une grande puissance. A partir de là, il faut apprendre à jouer collectif, ce qui veut dire aussi aller discuter avec le Parti populaire européen (PPE) et le Parti socialiste européen (PSE). Malheureusement aujourd’hui je ne suis pas convaincu que les élites françaises aient compris cela. Est-ce que ça va être un choc salvateur ? Personnellement j’en doute, mais j’espère que ce sera le cas.

Comment l’Allemagne conçoit-elle sa place depuis sa réunification globalement réussie et son affirmation comme première puissance européenne ? Et la France doit-elle s’inquiéter des positions allemandes vis-à-vis des institutions européennes ? 

Edouard Husson : Je crois que ce serait une erreur d’attribuer à l’Allemagne les raisons du rejet de la candidature de Sylvie Goulard. Raisonner ainsi, c’est continuer à réfléchir dans les coordonnées du dialogue supposé encore efficace entre présidents français et chanceliers allemands. C’est ne pas voir que la République Fédérale est confrontée elle-même à l’émancipation des Allemands de Bruxelles, sorte de 17è Land, qui a tendance à obéir à ses propres rapports de force internes. Ni Angela Merkel ni Ursula von der Leyen n’étaient en mesure d’imposer Sylvie Goulard à leurs compatriotes au Parlement européen. L’Allemagne est certes plus puissante économiquement que la France mais c’est aussi un pays beaucoup plus décentralisé, où le gouvernement repose sur une coalition fragile, sans grande assise dans l’opinion. La Chancelière est en bout de course, il est vrai. Mais ne nous faisons pas d’illusions: les successeurs seront des chanceliers plus faibles encore qu’elle-même en fin de mandat. Le système politique allemand n’a pas digéré certaines des décisions solitaires de Madame Merkel, à commencer par la sortie brusque de l’industrie nucléaire en 2011 et l’ouverture totale des frontières à l’immigration fin 2015. Il a donc tendance à renforcer sa tendance à la décentralisation et à l’éclatement des centres de décision. Il y aurait là une chance pour la France, à condition de sortir de la méthode « top down » et d’aller rechercher des alliés dans toutes les institutions européennes. Cessons d’incriminer l’Allemagne et regardons nos propres lacunes. 

Thibaut Muzergues : Concernant la manière dont l’Allemagne se voit, je crois que malheureusement les allemands – je crois que c’est là aussi le problème – n’ont pas vraiment de stratégie. Il y en avait une à l’époque de Kohl, une fragile à l’époque de Schröder, mais c’est vrai qu’Angela Merkel, pour tous les mérites qu’elle a, n’a pas vraiment eu de vision autre que la vision économique. Son objectif était de faire de l’Allemagne une puissance économique, en l’intégrant fortement à l’Europe, et voilà ça s’est résumé à ça, sans vision de long terme. Souvent, on pensait que Paris pouvait amener cette vision à long terme. Aujourd’hui on voit très bien que Paris en essayant de porter une vision à long terme qui est totalement défendable, a en fait plus braqué l’Allemagne de Merkel qu’autre chose. Est-ce qu’un nouveau chancelier ou une nouvelle chancelière pourrait faire une différence ? Le problème c’est que ce nouveau chancelier ou cette nouvelle chancelière aura une légitimité nouvelle venue des urnes, et c’est cette personne qui sera le vrai conducteur.

Pour la France, encore une fois, il y a une vraie réalisation à avoir vis-à-vis de sa puissance relative. La France est une des trois grandes puissances européennes mais elle n’est pas seule, elle doit donc apprendre à jouer collectif pour pouvoir faire quelque chose. Même si on avait pu penser que Macron était dans cette philosophie-là, mais qui s’est en fait vite retrouvée dans une situation de repli et d’unilatéralisme.

La France doit s’inquiéter en effet de l’éloignement entre ses positions et celles de l’Allemagne. On a toujours considéré que les deux positions s’éloignaient les unes des autres. Dès que les deux tombaient d’accord, on obtenait un accord au niveau européen. La France a une politique de cavalier solitaire, ce qui a permis quelques victoires, comme l’obtention par Christine Lagarde de la BCE, mais dans le même temps des désastres absolus comme dans le cas de Sylvie Goulard. Les anglais étant partis, la France a perdu un allié dans les négociations. L’Angleterre parti, cela laisse la France un peu petit à regarder l’Allemagne en position d’infériorité. Et bien-entendu ça a des conséquences pour l’avenir. Sur l’économie, la France a réussi à obtenir de l’Allemagne le passage à l’Euro afin d’éviter que l’Europe ne soit pas une zone deutch mark mais une zone euro. Maintenant il faut faire accepter d’un « gouvernement euro » et le problème ça va être, quelle va être le prix à payer pour ça. Est-ce qu’il faut abandonner le parlement européen à Strasbourg ? Je ne suis pas certain qu’il y ait cette réflexion sur la négociation à venir au ministère des affaires européennes ou au quai d’Orsay. Et surtout quelle coalition bâtir à l’avenir ? Avec l’Espagne ? On a un peu ça avec la Roumanie et Slovaquie, mais c’est encore très embryonnaire. Les français se bercent de l’illusion que le couple franco-allemand est toujours au centre, et c’est vrai que les deux décident de quelque chose, généralement cela est adopté, mais la France doit avoir une solution de repli. Les allemands avaient une solution de repli avec la Pologne pendant longtemps. La France aujourd’hui est trop isolé et il faut une vraie réflexion sur cette politique de coalition à mettre en place, et ça vaut aussi pour les partis politiques.

Edouard Husson publiera Paris – Berlin : Fatals malentendus, aux éditions Gallimard, le 7 novembre 2019

https://www.atlantico.fr/decryptage/3580897/-quelle-ue-maintenant-que-le-fantasme-d-une-europe-a-la-francaise-a-definitivement-vole-en-eclat–edouard-husson-thibaut-muzergues

Alain de Benoist : « L’union des droites ? Aussi chimérique que celle des gauches ! »

01/10/2019

Alain de Benoist : « L’union des droites ? Aussi chimérique que celle des gauches ! »

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BOULEVARD VOLTAIRE. C’est un vieux serpent de mer qui resurgit périodiquement depuis plus d’un siècle : l’union des droites revient dans le débat. Vous n’y croyez pas ?

ALAIN DE BENOIST : Ce sont des calembredaines, des mantras qu’on récite pour se rassurer, sans considération des circonstances. Comme vous le dites, l’idée n’est pas nouvelle, mais cela n’a jamais marché, pour la simple raison que, faute de clarification sur les principes, les inspirations idéologiques des différentes droites se sont toujours révélées incompatibles.En France, il n’y a jamais eu d’union des droites. Jamais. Quant à l’union des gauches, autre mythe inusable, elle ne s’est concrétisée qu’à trois reprises, pour quelques années à peine et sans aucun lendemain : sous le Front populaire, lors du Conseil national de la Résistance et, enfin, avec le « programme commun » de Mitterrand, qui a d’ailleurs marqué le début de la débâcle du Parti communiste.

Il y a quinze ou vingt ans, lorsque l’UMP faisait à peu près jeu égal avec le Front national, on pouvait encore espérer faire sauter le « cordon sanitaire ». C’était, en réalité, tout à fait impossible, mais au moins pouvait-on en formuler l’hypothèse. De braves gens naïfs, des notaires de province et quelques potaches cathos-bobos pensent apparemment qu’on en est toujours là. Ce n’est plus le cas. Avec Macron, la droite libérale est au pouvoir. Il y a, d’autre part, le Rassemblement national, qui n’est pas libéral, mais qui plafonne pour l’instant autour de 25 % (même si l’existence d’un « plafond de verre » reste indémontrée). Je suppose qu’on ne veut pas faire l’union de La République en marche et du RN. Mais alors, de quelles droites veut-on faire l’« union » ? Les Républicains sont, comme le PS, à l’agonie. Nicolas Dupont-Aignan ne représente plus rien. Ne parlons même pas d’Asselineau ou de Philippot. On peut bien répéter que l’union fait la force, le slogan perd toute signification quand il n’y a rien à réunir. Même additionné à l’infini, zéro plus zéro égale toujours zéro.Quelle union, d’ailleurs ? Au niveau des appareils, il ne faut même pas y penser. Ce n’est d’ailleurs pas gênant car, compte tenu d’un phénomène de volatilité électorale devenu majoritaire, les partis ont cessé d’être les moteurs de la vie politique. À la base ? Ce serait, en effet, une meilleure solution, mais à condition de ne pas se limiter à la « droite ». Les familles politiques traditionnelles ont disparu et le clivage gauche-droite n’est plus désormais, au mieux, qu’un clivage parmi d’autres. Deux clivages nouveaux s’imposent : entre les universalistes et les enracinés d’une part, entre les conservateurs et les libéraux de l’autre. L’effondrement des Républicains s’inscrit dans ce processus de clarification : les deux tiers de l’électorat filloniste sont partis chez Macron, un tiers a rejoint le Rassemblement national et il ne reste plus à LR qu’une poignée de canards sans tête qui s’agitent dans les décombres du poulailler. La bonne bourgeoisie catholique, plutôt que de voter Bellamy, a rejoint le parti de l’ordre parce qu’elle a bien compris que c’était son intérêt et que l’intérêt, pour elle, passera toujours avant les convictions. La future majorité anti-Macron n’est pas à rechercher « à droite » mais dans l’ensemble du peuple français aujourd’hui confronté au double problème de l’immigration et de la politique d’austérité, c’est-à-dire, dans les deux cas, au système capitaliste. Reste le problème des hommes (ou des femmes) qui puissent incarner cette dynamique sociale-identitaire. Il n’est pas résolu.

BOULEVARD VOLTAIRE. Vous êtes donc hostile à des initiatives telles que la Convention de la droite, animée notamment par Marion Le Pen et Éric Zemmour ?

ALAIN DE BENOIST : Pas du tout. Je suis convaincu que ceux qui ont assisté à cette Convention et en ont fait un succès ont entendu des choses très intéressantes. Le dialogue et les confrontations d’idées sont toujours utiles, mais sur le plan de la politique électorale, il n’en sortira rien. J’entends bien que certains de ceux qui se définissent comme « de droite » ne se reconnaissent ni dans le parti de Macron ni dans celui de Marine Le Pen. Pourquoi pas ? Mais ce ne sont que des individualités, auxquelles ne correspond aucun électorat ni aucun espace politique. Le paradoxe serait alors qu’ils veuillent créer un nouveau parti, qui ne ferait que diviser l’opposition.

BOULEVARD VOLTAIRE. Restons dans les sujets qui fâchent. Sur la PMA, la GPA, etc., on ne vous a pas beaucoup entendu…ALAIN DE BENOIST : Parce que ce sont des combats perdus d’avance. La loi sur la PMA vient d’être votée, et la majorité des Français y sont favorables, d’autant que, comme dans le cas du mariage gay, ils réalisent très bien que le problème ne concerne qu’une minorité de minorité. Jean-Marie Le Pen dit qu’il préfère des « enfants sans pères » à pas d’enfants du tout, ce qui n’est pas totalement absurde. Parler d’« enfants sans pères » n’a, d’ailleurs, pas beaucoup de sens, car cette catégorie n’existe pas. On parle, en fait, d’enfants qui n’auront pas la possibilité de connaître l’identité de celui qui leur a légué la moitié de leur patrimoine génétique. C’est déjà le cas des enfants de couples hétérosexuels nés de la PMA et de bien des enfants adoptés. Quant à la GPA, elle s’est occasionnellement pratiquée de tout temps dans la bienheureuse opacité des mœurs villageoises. Les catholiques, après tout, adorent un homme sans père biologique identifié, dont la mère a servi de « mère porteuse » à l’Esprit saint (exemple radical de dissociation de la sexualité et de la procréation).

Je n’en suis pas moins sensible aux enjeux : la filiation, la marchandisation. Mais ce n’est pas en gazouillant sur « les papas » et « les mamans » qu’on prendra la pleine mesure du problème. Si l’on est en présence d’une rupture anthropologique majeure, alors il faut s’interroger sur l’essence de la technique : dire que « tout ce qui est techniquement possible n’est pas humainement nécessaire » est totalement inutile aussi longtemps qu’on n’a pas compris que la loi de la technique est que tout ce qui est techniquement possible sera effectivement réalisé. Aujourd’hui, ce n’est plus l’homme qui maîtrise la technique, c’est la technique qui décide pour lui. Quant aux modifications de la filiation, il faut s’intéresser aux causes, et pas seulement aux conséquences. Pourquoi veut-on, aujourd’hui, « sortir de l’hétérosexualité », discréditer la biologie et la notion même d’hérédité, revenir à un système matrilinéaire abandonné depuis la Préhistoire, entretenir l’idée d’un homme se créant lui-même sans plus rien devoir à la nature ? Telles sont les questions qu’il faut se poser.

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier

 Rédigé par Patrick Péhèle à 12:19 dans Alain de Benoist | Lien permanent

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28’ Samedi – Avec Thomas Piketty – 28 minutes – ARTE

28’ Samedi – Avec Thomas Piketty – 28 minutes – ARTE

11 202 vues•Ajoutée le 14 sept. 20191179PARTAGERENREGISTRER28 minutes – ARTE66,9 k abonnésS’ABONNERL’émission du 14 septembre 2019 28’ est le magazine d’actualité d’ARTE, présenté par Elisabeth Quin du lundi au vendredi à 20h05.

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