Archives pour la catégorie Erythrée

Les enjeux du rapprochement entre l’Ethiopie l’Érythrée et la Somalie

Les enjeux du rapprochement entre l’Ethiopie l’Érythrée et la Somalie

Vendredi 9 novembre, une rencontre a eu lieu entre les chefs d’Etat d’Ethiopie, de Somalie et d’Érythrée. Une véritable coopération semble commencer à prendre forme entre les Etats de la Corne d’Afrique.

Des rivalités nombreuses

Abiy Ahmed et Isaias Afwerki signent la fin du conflit entre Ethiopie et Erythrée

Il y a quelques années – sinon quelques mois- , cette scène aurait semblé impossible : les dirigeants éthiopien, érythréen et somalien qui se rencontrent pour parler de coopération. Depuis les années 60, ces pays ont plutôt cherché à se déstabiliser mutuellement.

La Somalie a longtemps revendiqué le territoire de l’Ogaden, peuplé de Somalis, dans le désert oriental d’Ethiopie. Après la chute du Négus Haile Selassie, une guerre éclate entre les deux Etats en 1977-1978, où la Somalie semblait porter le coup de grâce à un vieil empire éthiopien en voie d’implosion. Si c’est finalement une défaite somalienne, l’insurrection d’Ogaden continue. Dans le même temps, le pouvoir d’Addis Abeba faisait face à d’autres conflits intérieurs, en Érythrée (qui était alors une province d’Ethiopie), au Tigré ou encore en Oromia. En retour, Addis Abeba soutenait les groupes armés hostiles au pouvoir de Mogadiscio, notamment aux tribus Ishaak dans le nord-ouest, actuel Somaliland.

En 1991, le pouvoir militaire marxiste de Mengistu Haile Mariam tombe en Ethiopie, « libérée » par deux groupes armés : le Front Populaire de Libération de l’Érythrée et le Front de Libération des Peuples du Tigré. Ces deux groupes étaient composés principalement de Tigréens, les premiers voulant l’indépendance de l’Érythrée, les seconds voulant rester éthiopiens tout en prenant le pouvoir. Si l’indépendance de l’Érythrée n’a pas posé de problèmes majeurs à la nouvelle Ethiopie, le tracé des frontières et les incompréhensions mutuelles ont amené à une guerre entre les deux Etats en 1998. Dans le même temps, la Somalie sombrait dans le chaos total. Conflits et revendications territoriales, guerres par procuration sur le terrain somalien, rapprochement entre l’Ethiopie et le Soudan contre l’Érythrée, implosion de la Somalie dominée par la milice Harakat Al Shabab, conflits politiques et sociaux entre les différents peuples d’Ethiopie, dictature fermée sur elle-même à Asmara… la Corne d’Afrique ne semblait pas prendre le chemin de la paix.

Abiy Ahmed, symbole d’un Ethiopie nouvelle

En avril 2018, Abiy Ahmed devient le nouveau Premier Ministre d’une Ethiopie où la répression politique semble mener le pays vers la crise. Premier chef d’Etat Oromo (ethnie majoritaire en Ethiopie) du pays, Abiy Ahmed a mené une véritable politique de démocratisation. C’est sous son mandat que pour la première fois, une femme, Sahle-Work Zewde, devient Présidente de la République démocratique fédérale d’Ethiopie. Abiy Ahmed nomme également un gouvernement où la parité est totale entre hommes et femmes. Sur le plan politique, Abiy Ahmed met fin à deux conflits majeurs dans son pays : celui avec le Front de Libération Oromo et celui avec le Front National de Libération de l’Ogaden.

Sur le plan international, le changement est tout aussi radical. Abiy Ahmed relance le dialogue avec l’Érythrée, avec qui il signe la paix. La liaison aérienne est rétablie et les chefs d’Etat se rencontrent dans les deux pays. Le dialogue avec les autorités de Somalie reprend également. Après plus de 40 ans de fermeture, la compagnie aérienne Ethiopian Airlines a inauguré son premier vol vers Mogadiscio le 9 novembre. Un rapprochement politique, mais aussi une preuve de la relative sécurité du pays. Relative car deux jours plus tard, un attentat a fait plus de cinquante morts dans la capitale somalienne. Toutefois, cette liaison aérienne permettra probablement de relancer les échanges économiques entre Ethiopie et Somalie. Enfin, l’Ethiopie, avec les autres Etats de la région, tente d’influer pour mettre un terme au conflit sud-soudanais – un accord de paix a été signé le 12 septembre à Addis Abeba.

Des conflits toujours en suspens

S’il ne faut pas prendre les grands rapprochements pour une réussite totale et irréversible, force est de constater le contraste entre les décennies de conflits, et les réconciliations qui se succèdent dans la région en si peu de temps. La coopération régionale pourrait permettre d’assurer la sécurité (piraterie, crise du Yémen et en Somalie) et une politique de développement local (favoriser le transit de marchandises en ouvrant les frontières).

Toutefois, il reste de nombreuses crises locales. Abiy Ahmed ne s’est pas fait que des amis dans le régime militaire d’Ethiopie, et il semblerait qu’il y ait déjà eu une tentative de coup d’Etat contre lui. L’ouverture avec l’Érythrée n’a apparemment pas amené d’ouverture politique du pays. Si le gouvernement somalien reprend difficilement le contrôle de territoires au sud du pays, la question du Somaliland – qui assure sa propre sécurité et a proclamé son indépendance – et les guerres locales avec le Puntland ne permettent pas de penser à un pays stable et réunifié dans un futur proche. Les rivalités entre grandes puissances peuvent également influer sur la suite des événements. Les défis restent donc nombreux dans al Corne de l’Afrique.

Bibliographie

DECRAENE P., L’expérience socialiste somalienne

NJOKU R., The History of Somalia

REID R. , Frontiers of violence in North-East Africa

RENDERS M., Consider Somaliland

About Thomas CIBOULET

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Au travers de l’Érythrée et des EAU, la Russie se tourne vers la Corne de l’Afrique

Au travers de l’Érythrée et des EAU, la Russie se tourne vers la Corne de l’Afrique


Par Andrew Korybko – Le 10 septembre 2018 – Source orientalreview.org

andrew-korybkoSergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russes, a salué les relations de son pays avec l’Érythrée et a fait part au monde des projet de Moscou d’y construire un centre logistique.

C’est à Sotchi, au cours d’une conférence de presse tenue à l’issue de leur rencontre bilatérale, qu’il a pris la parole aux côtés de son homologue érythréen, et indiqué que les discussions avaient notamment porté sur la construction de couloirs de transports régionaux, d’oléoducs, et d’ouvrir un département russophone dans l’une des universités d’Asmara. Lavrov a également déclaré que les sanctions du Conseil de sécurité des Nations Unies contre l’Érythrée, imposées en 2009 après des rapports indiquant que le pays soutenait Al-Shaabab en Somalie, devraient à présent être levées. Il a félicité l’Érythrée pour l’ensemble de ses actions ces derniers mois en faveur de la paix dans la région, et pour son rapprochement rapide de l’Éthiopie, qui a complètement modifié la situation géopolitique de la corne de l’Afrique.

Avec plus de recul, la Russie semble très désireuse de faire de l’Érythrée sa passerelle vers le géant régional que constitue l’Éthiopie, deuxième pays africain en population, et son économie à croissance rapide. Le rapprochement entre Érythrée et Éthiopie verra Addis Abeba diversifier ses accès au reste du monde, s’affranchissant de sa dépendance historique de Djibouti en la matière, si bien que l’on peut également s’attendre à voir le rôle de l’Érythrée croître en importance en termes de connectivité. Les investissements que la Russie entend mener en Érythrée montrent en outre le sérieux de sa démarche de « pivot vers l’Afrique » et la réalité de son désir d’établir une présence dans la région de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique, suite aux bruits qui courent de l’offre qui lui aurait été faite d’ouvrir une base navale au Soudan voisin, et d’autres échos non confirmés qui auraient signalé qu’elle étudiait également la possibilité d’en ouvrir une dans la région dissidente du Somaliland.

Un autre point à garder à l’esprit est que les Émirats arabes unis (EAU) constituent le premier partenaire international de l’Érythrée, et sont responsables non seulement d’avoir rompu l’isolement international du pays en y construisant une base soutenant la guerre contre le Yémen, mais également pour le rôle de facilitateur qu’ils ont joué dans le rapprochement entre Érythrée et Éthiopie. Abou Dabi constitue donc un pouvoir transrégional en croissance, qui cultive en même temps des liens plus forts que jamais avec Moscou, les deux parties ayant signé une Déclaration officielle de partenariat stratégique début juin, à l’issue de la rencontre dans la capitale russe entre le prince de la couronne Mohammed Bin Zayed et le président Poutine. Les liens entre la Russie et les Émirats vont donc converger en Érythrée, et possiblement également même en Éthiopie peu après.

Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères russe a rencontré Osman Saleh, ministre des Affaires étrangères érythréen, le 31 août 2018, à Sochi, en Russie

Loin des regards, le partenariat stratégique russo-émirati se montre étonnamment solide, sans le moindre conflit d’intérêt entre les deux parties dans la corne de l’Afrique. Les deux pays ont conclu un accord de défense de quasiment 2 milliards de dollars en février 2017, et se sont engagés à coopérer dans les sphères de la cybersécurité et de l’énergie. En outre, la pompe à pétrole des émirats s’intéresse aux voitures et motos électriques russes, ainsi qu’à la marque Aurus de berlines de luxe, popularisée il y a peu par le président Poutine. En fait, la coopération entre Russie et Émirats promet littéralement de monter plus haut que le ciel, Moscou se préparant à propulser prochainement les cosmonautes de son partenaire jusqu’à la station spatiale internationale.

Somme toute, l’importance stratégique des relations entre Russie et Érythrée réside dans le potentiel qu’elles présentent, non seulement pour faciliter le « pivot vers l’Afrique » de Moscou dans la corne de l’Afrique, notablement en Éthiopie, mais également en ce qu’elles vont renforcer le partenariat déjà fluide et solide entre la Russie et les EAU, au travers du pays du tiers monde dans lequel ils ont tant d’intérêts en commun. Et une concrétisation réussie du concept selon lequel une coopération russo-émirati apporte des dividendes concrets et positifs dans d’autres pays comme l’Érythrée pourrait également ouvrir la porte à Abu Dabi pour inviter Moscou au Sud-Yémen, où les Russes exerçaient une influence à l’ère soviétique, ce qui pourrait permettre à la Russie de contribuer à la reconstruction de la société, ravagée par la guerre, et de consolider sa présence stratégique dans la région de la mer Rouge et du golfe d’Aden.

Le présent article constitue une retranscription partielle de l’émission radiophonique context countdown, diffusée sur Radio Sputnik le 7 septembre 2018

 

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Vincent, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/au-travers-de-lerythree-et-des-eau-la-russie-se-tourne-vers-la-corne-de-lafrique

 

« Vous avez oublié l’islam » : la rebuffade du Premier ministre éthiopien envers ben Zayed

« Vous avez oublié l’islam » : la rebuffade du Premier ministre éthiopien envers ben Zayed

Dans un discours aux États-Unis, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a déclaré avoir repoussé une offre du prince héritier d’Abou Dabi de construire un centre islamique en Éthiopie, lui disant qu’il avait oublié le vrai message de paix de l’islam.

Le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a raconté avoir repoussé l’offre du prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed de construire un centre islamique dans ce pays d’Afrique de l’Est, lui disant qu’il avait « oublié » sa religion.

Ahmed a rapporté cette conversation avec ben Zayed, qui est considéré comme le dirigeant de facto des Émirats arabes unis, lors d’un discours adressé aux membres de la communauté musulmane américano-éthiopienne en Virginie (États-Unis) vendredi dernier.

« Nous vous aiderons avec bien des choses. Nous vous enseignerons », aurait déclaré ben Zayed lors d’une conversation privée avec Ahmed, qui lui aurait répondu : « Nous n’avons pas besoin d’apprendre la religion de vous. Vous avez oublié la religion. Ce que nous devons faire, c’est apprendre l’arabe rapidement pour mieux comprendre la religion, vous l’apprendre et vous y ramener. »

« Nous devons apprendre l’arabe rapidement pour mieux comprendre la religion, vous l’apprendre et vous y ramener »
Abiy Ahmed à Mohammed ben Zayed

Lorsque ben Zayed lui a demandé pourquoi, Ahmed lui a dit que l’islam parlait de paix, contrairement à ce qu’il se passait au Moyen-Orient.

Le Premier ministre éthiopien a indiqué avoir répondu au prince héritier : « Vous avez oublié la religion ».

« Un islam qui ne ressemble pas au véritable islam a commencé à se répandre parmi vous, vous avez oublié la paix et comment pardonner. »

Le Premier ministre éthiopien n’a pas précisé quand avait eu lieu cette conversation. Abiy Ahmed a rencontré Mohammed ben Zayed mardi dernier pendant une visite à Abou Dabi avec le président érythréen Isaias Afwerki, suite à l’accord de paix conclu entre ces anciens antagonistes.

Selon le site web du ministère émirati des Affaires étrangères, tous deux ont reçu la médaille de l’ordre de Zayed « en reconnaissance de leurs efforts pour mettre fin au conflit entre leurs pays et pour ouvrir de nouveaux horizons de coopération et de coordination, et en reconnaissance de leur rôle dans le renforcement de la coopération avec les Émirats arabes unis ».

Dans son discours, Ahmed a déclaré que rien que les musulmans éthiopiens, qui constituent 40 % de la population du pays, surpassent en nombre les musulmans des Émirats arabes unis et de leurs voisins du Golfe, le Qatar, l’Arabie saoudite et le Koweït réunis. L’Éthiopie est le second pays le plus peuplé d’Afrique, avec 108 millions d’habitants.

Le père d’Abiy Ahmed est musulman tandis que sa mère est chrétienne. On attribue à ce jeune dirigeant de 41 ans un certain nombre de réformes politiques prises immédiatement après son accession au pouvoir, comme la libération de prisonniers politiques et la signature d’un accord de paix avec l’Érythrée, voisin de l’Éthiopie au nord, après deux décennies de conflit.

Ahmed est arrivé aux États-Unis vendredi, sa première visite depuis son entrée en fonction en avril.

Il y a rencontré le vice-président américain Mike Pence, qui a salué les « efforts de réformes historiques » du Premier ministre éthiopien visant à « améliorer le respect des droits de l’homme, réformer le monde des affaires et faire la paix avec l’Érythrée ».

Le discours d’Abiy Ahmed a été traduit en arabe par un compte Twitter éthiopien en arabe et Al Jazeera. Middle East Eye n’a pas procédé à une vérification indépendante de la traduction.

MEE
Traduit de l’anglais (original).

http://www.afrique-asie.fr/vous-avez-oublie-lislam-la-rebuffade-du-premier-ministre-ethiopien-envers-ben-zayed/

C’est malgré tout une bonne idée pour l’Éthiopie enclavée de se construire une marine

C’est malgré tout une bonne idée pour l’Éthiopie enclavée de se construire une marine


Par Andrew Korybko – Le 13 juin 2018 – Source Oriental Review

Ethiopia NavyLe nouveau président Abiy Ahmed s’entretenait avec les chefs militaires lorsqu’il leur a dit que « nous devrions à l’avenir renforcer nos capacités en terme de force navale », ce qui a immédiatement attiré l’attention internationale parce que le pays est enclavé depuis la sécession de l’Érythrée en 1993. Ce pays désormais indépendant a toujours craint que l’Éthiopie ait encore des projets pour le réintégrer de force ou le transformer en un État mandataire pour regagner son accès historique à la mer Rouge, bien que ce ne soit probablement pas ce que le président Ahmed avait à l’esprit lorsqu’il a fait sa curieuse suggestion.

Bloomberg a inclus des informations très pertinentes dans son bref rapport sur ce développement en rappelant comment l’Éthiopie a récemment conclu des accords portuaires avec le Soudan, Djibouti, la Somalie du Somaliland, autoproclamée indépendante, et le Kenya dans toute la région de la Corne de l’Afrique, donnant ainsi au pays un intérêt naturel à vouloir protéger ses investissements en terminaux et ses lignes maritimes de communication (SLOC) qui les accompagnent.

En conséquence, on peut aussi s’attendre à ce que l’Éthiopie conclue des accords militaires conventionnels avec ses partenaires régionaux afin de protéger les infrastructures de transport reliant leurs ports à la grande puissance africaine émergente, qui est le deuxième pays le plus peuplé du continent avec l’un des taux de croissance économique les plus élevés du monde. Le développement d’une marine éthiopienne serait également une première pour un pays africain qui s’impliquerait activement dans la nouvelle « ruée vers l’Afrique » qui a débuté dans la région de la Corne au milieu des années 2000, après la frénésie de la piraterie somalienne au large des côtes.

Ethiopia map
Au cours de la décennie qui a suivi, cette partie du monde est devenue l’une des plus militarisées, avec des bases américaines, chinoises, émiraties, saoudiennes, turques, italiennes, françaises et japonaises tout le long de ses côtes. La Russie a aussi récemment été invitée à construire une base navale à Port Soudan à la fin de l’année dernière après la visite du président Bachir à Moscou, même si on ne sait pas si le président Poutine envisage de l’accepter.

Ce que la Russie peut faire, cependant, c’est d’aider son partenaire éthiopien, lien datant de l’ère soviétique, à construire une nouvelle marine, ce qui pourrait en soi annoncer un important « Retour en Afrique » pour Moscou et lui permettre de montrer une dimension différente de sa « diplomatie militaire » que celle acquise par les forces aériennes et terrestres de renommée mondiale lors de l’intervention anti-terroriste en Syrie.

Le post présenté est la transcription partielle de l’émission de radio CONTEXT COUNTDOWN sur Sputnik News, diffusée le vendredi 8 juin 2018.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Les signaux de paix éthiopiens vers l’Érythrée et l’Égypte vont changer la donne géopolitique régionale

Les signaux de paix éthiopiens vers l’Érythrée et l’Égypte vont changer la donne géopolitique régionale


Par Andrew Korybko – le 18 juin 2018 – Source Oriental Review

Le président érythréen Isaias Afewrki, à gauche, serre la main du président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi dans le palais présidentiel du Caire, en Égypte

Le nouveau Premier ministre éthiopien a créé la surprise en tendant la main à ses deux rivaux régionaux éthiopiens que sont l’Érythrée et l’Égypte.

La première des deux décisions prises ce week-end par le premier ministre Ahmed a été d’annoncer que l’Éthiopie allait unilatéralement se conformer à une décision de la Cour de Justice Internationale en date de 2002, précisant que la ville disputée de Badme était à présent rattachée à l’Érythrée ; les deux voisins avaient fait la guerre dans les années 1998-2000 en raison de ce différend. Ce conflit, larvé depuis longtemps, avait été allumé au moment de cette guerre plutôt en raison de la défiance mutuelle entre les deux États que pour des raisons stratégiques – la ville en question ne présente en effet qu’un très faible intérêt géographique. L’Éthiopie, État sans accès à la mer, voulait garder son ancienne province d’Érythrée en état de faiblesse, afin de la contrôler par procuration et de reprendre son accès historique à la mer Rouge ; alors que l’Érythrée trouve depuis longtemps un intérêt à soutenir divers groupes « rebelles » contre Addis-Abeba, le but étant d’engluer l’Éthiopie dans suffisamment de crises domestiques pour la distraire de jamais reconsidérer le statut indépendant d’Asmara.

Situation des États d’Égypte (bleu), d’Érythrée (vert) et d’Éthiopie (orange) sur la carte d’Afrique. Carte originale MarginalCost – Own work, CC BY-SA 4.0, modifiée par lesakerfrancophone

 

La prolongation interminable du statut de « paix froide » sur laquelle avait débouché le conflit depuis une quinzaine d’année – au cours duquel plus de cent mille personnes avaient péri, pour des enjeux territoriaux ridiculement faibles – est considérée comme la raison du sous-développement de l’État d’Érythrée. Le petit État se trouvait de fait astreint de maintenir une politique controversée de conscription forcée et indéfinie de ses citoyens aux fins d’assurer sa sécurité nationale, alors même que ces conscriptions forcées provoquaient dans une large mesure l’exode de milliers de personnes chaque année. En outre, le soutien prétendu d’Asmara au groupe terroriste Al Shabaab, utilisé comme mandataire pour attaquer l’armée Éthiopienne en Somalie – par suite de l’invasion de ce dernier pays par Addis-Abeba au milieu des années 2000 – avait provoqué l’application de sanctions de la part du Conseil de sécurité des Nations Unies envers l’Érythrée, sanctions qui perdurent jusqu’à ce jour. L’Érythrée commençait tout juste à sortir de son isolement international, ayant rejoint la guerre contre le Yémen, et ayant selon les rumeurs fait alliance avec l’Égypte ; les gestes de paix récents de l’Éthiopie envers l’Égypte pouvant d’ailleurs venir saper cette relation essentielle.

Cela fait longtemps que l’Égypte accuse l’Éthiopie d’utiliser l’eau comme arme, en raison du projet éthiopien de construire un barrage le long du Nil Bleu, affluent du Nil qui apporte les plus grands volumes d’eau à l’Afrique du Nord. L’Égypte avait même déjà plusieurs fois menacé de bombarder l’ouvrage, et on peut penser que son alliance présumée avec l’Érythrée était motivée par l’existence de ce projet. La visite surprise du premier ministre Ahmed au Caire ce week-end l’a vu, en accord avec le président Sisi, s’accorder pour trouver un terme pacifique à ce différent hydrique. L’effet de bord en est, cependant, que l’alliance égyptienne avec l’Érythrée en sort affaiblie, sa justification pour l’Égypte ayant été de constituer un revers contre l’Éthiopie. À présent qu’il sait ne plus pouvoir compter sur le Caire qu’il ne l’avait pensé jusqu’ici, le gouvernement d’Asmara se trouve donc sous pression de travailler de manière constructive avec Addis-Abeba, et sa rétrocession de la ville de Badme, et de normaliser les relations entre les deux pays.

Il est sans aucun doute à l’avantage de l’Érythrée de formaliser une paix solide avec l’Éthiopie, et de commencer à sortir de son isolement international, mais cela pourrait porter à conséquences sur la situation politique intérieure du pays. Le « Front populaire pour la démocratie et la justice », parti jusqu’à présent au pouvoir, s’appuyait sur la menace éthiopienne comme excuse au sous-développement érythréen, et cette excuse cessera d’être valable dès lors que les deux pays se seront rapprochés. La pression populaire pourrait monter envers Isaias Afwerki, président vieillissant du pays, de libéraliser son État uni-partite « socialiste » pour faciliter une transformation politique dont cette « réouverture » pourrait constituer le catalyseur, avec la perspective de voir les aides économiques internationales et la levée des sanctions conditionnées par cette réouverture.

La situation a ceci d’ironique qu’après des années passées par l’Érythrée à fomenter un changement de régime en Éthiopie par des moyens militants, ce pourrait bien être au final l’Éthiopie qui réussirait à accomplir ce même tour envers l’Érythrée, au travers des conséquences de ce double geste de paix, le tout en l’espace d’un week-end.

Cet article est une retranscription partielle de l’émission radiophonique « the CONTEXT COUNTDOWN », diffusée sur Sputnik News le 15 juin 2018.

Traduit par Vincent, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/les-signaux-de-paix-ethiopiens-vers-lerythree-et-legypte-vont-changer-la-donne-geopolitique-regionale

 

Djibouti : déclencheur d’une déstabilisation trans-régionale

Djibouti : déclencheur d’une déstabilisation trans-régionale


Par Andrew Korybko – Le 8 mars 2018 – Source Oriental Review

Djibouti seizes control of Dubai-run Doraleh portLe fragile équilibre des forces dans la Corne de l’Afrique pourrait bientôt être brisé par la situation intérieure à Djibouti au sujet de la future propriété de son port principal. Une éventuelle réaction américano-émirati pourrait servir de déclencheur pour activer militairement le complexe système trans-régional d’alliance qui s’est formé dans cette partie du monde au cours des deux dernières années.

Faire une montagne d’un petit rien

Le minuscule État de Djibouti fait à nouveau la une des journaux après que son gouvernement a mis fin à un contrat avec un opérateur portuaire émirati, le mois dernier, qui contrôlait le plus important terminal de conteneurs du pays. Cette décision fait suite à un différend de plusieurs années qui a abouti à ce que Abu Dhabi dénonce comme une  « saisie illégale » de son actif, mais que les autorités nationales ont qualifiée d’action nécessaire pour sortir de l’impasse. Cette insulte commerciale apparemment insignifiante serait restée sans rapport avec la politique internationale si les États-Unis n’avaient pas décidé de peser plus tôt cette semaine pour soutenir leur allié émirati.

Reuters a rapporté que le général américain Thomas Waldhauser, un général de l’armée américaine, a répondu au Congrès que Djibouti était censé « donner [le port] à la Chine en cadeau » en avertissant que « si les Chinois prenaient le contrôle du port, les conséquences pourraient être importantes ». Le représentant républicain Bradley Byrne est allé encore plus loin en spéculant que « s’il s’agissait d’une saisie illégale de ce port, que diriez-vous si le gouvernement mettait illégalement fin à notre bail avant la fin de son mandat ? ». Ces déclarations ont donc transformé un différend ordinairement mineur et destiné à la Cour internationale d’arbitrage en un scandale géopolitique à part entière.

Djibouti regional map
Djibouti carte régionale

Les dimensions trans-régionales de Djibouti

Djibouti est d’importance mondiale en raison de son emplacement dans le détroit de Bab el Mandeb qui relie la mer Rouge au golfe d’Aden et sert de lieu de transit maritime entre l’Europe et l’Asie. Outre les États-Unis, la Chine, la France, l’Italie, le Japon et bientôt l’Arabie saoudite ont des bases dans le pays, l’Inde pouvant utiliser celle de l’Amérique au moyen de l’accord LEMOA de l’été 2016 qui donne à chaque pays accès aux installations militaires de l’autre, sur une base « logistique » au cas par cas. En outre, Djibouti est l’emplacement terminal du chemin de fer Djibouti-Addis Abeba (DAAR) qui fonctionne essentiellement comme le « CPEC de la Chine » ou route de la Soie de la Corne de l’Afrique, expliquant ainsi l’une des raisons stratégiques pour lesquelles la Chine a ouvert sa première base militaire à l’étranger.

L’Éthiopie, cependant, est au centre d’un système d’alliance trans-régional qui a vu le jour dans la région au cours des deux dernières années en raison de ses efforts ambitieux pour construire le barrage Renaissance de la Grande Éthiopie (BRGE) sur le Nil Bleu qui fournit le débit majeur du Nil plus célèbre. L’équilibre des forces a vu l’Éthiopie se joindre au Soudan tandis que l’Égypte – qui prétend que le BRGE affectera négativement ses approvisionnements en eau et la rendra donc stratégiquement dépendante de l’Éthiopie – a cherché a se rapprocher de l’ennemi juré d’Addis-Abeba, l’Érythrée. En outre, la guerre froide du Golfe s’est étendue à la région, le Qatar se rangeant plus étroitement aux côtés de l’Éthiopie et des EAU, qui ont conclu un partenariat avec l’Érythrée, par lequel il dispose d’installations militaires liées à la guerre au Yémen.

L’Arabie saoudite est impartiale parce qu’elle entretient des relations militaires avec l’Érythrée mais agricoles avec l’Éthiopie, même si son partenaire égyptien (qui fonctionne pratiquement comme un État subordonné ou client à ce stade) souhaite une position plus ferme contre Addis-Abeba. La situation de Djibouti est beaucoup plus complexe que n’importe laquelle de ces parties parce qu’elle entretient des relations étroites avec chacun des pays qui ont ou auront des bases militaires sur son territoire et qu’elle avait auparavant entretenu des relations positives avec les EAU avant le conflit portuaire. Le Qatar avait l’habitude de stationner des gardiens de la paix le long de la frontière entre Djibouti et l’Érythrée depuis leur bref conflit frontalier de 2008 mais les a retirés l’été dernier après que les deux États se sont rangés du côté de l’Arabie saoudite.

Approche du point de rupture

Même si Djibouti a longtemps soupçonné des intentions beaucoup plus larges de l’Éthiopie, surtout après avoir été enclavée à la suite de l’indépendance de l’Érythrée en 1993, ses craintes se sont dissipées depuis que la Chine s’est impliquée dans le projet DAAR et l’a apparemment convaincue qu’Addis-Abeba n’a aucun intérêt à se comporter agressivement avec cette ville-État de facto tant que son accès est assuré à la République populaire pour le passage de la Route de la soie. En fait, le « CPEC africain » a fait plus pour établir la confiance entre ces deux pays asymétriques que quoi que ce soit, bien que ce ne soit pas une solution pour la stabilité régionale au sens géopolitique, comme on le voit au système d’alliance trans-régional décrit précédemment

En fait, l’instabilité structurelle qui caractérise maintenant la Corne de l’Afrique pourrait atteindre un point de rupture avec la déstabilisation potentielle de Djibouti qui pourrait être provoquée si les États-Unis et leurs alliés émiratis faisaient pression ensemble sur ce petit pays pour le faire changer d’avis après la reprise de contrôle de son port. Washington suggère déjà qu’il pourrait considérer cela comme une « menace à sa sécurité nationale » pour ses intérêts, tandis qu’Abou Dhabi prétend que ce qui s’est passé n’est pas différent du vol à main armée de l’un de ses atouts les plus précieux. Les bases ont été établies pour que ces deux pays coopèrent et fassent payer Djibouti pour ce qu’elle a fait.

Boite à outils politique

La raison pour laquelle cela a de l’importance pour le monde extérieur est que cela pourrait faire de la Corne de l’Afrique une version « XXIe siècle » des Balkans d’avant la Première Guerre mondiale. Cela dans le sens où un réseau d’alliances de grande envergure pourrait être militairement activé en raison d’un événement inattendu et apparemment insignifiant. Les deux options les plus réalistes et potentiellement liées que l’alliance des États-Unis et des EAU ont à leur disposition contre Djibouti suggèrent qu’un conflit plus large pourrait facilement éclater par une erreur de calcul, sans parler d’intentions machiavéliques rendant cette comparaison géographique pertinente.

Escarmouche à la frontière érythréenne

Le sous-fifre érythréen des EAU a déjà un différend frontalier avec Djibouti, et il ne serait pas difficile pour le riche État mécène de tenter son client, appauvri, de faire un pas contre le nouvel adversaire régional d’Abou Dhabi.

Révolution colorée

Djibouti a été brièvement secoué par les troubles pro-islamistes de type Révolution colorée à la fin 2015, qui ont été rapidement réprimés par les autorités. On ne peut cependant pas dire que la répétition d’un tel scénario pourrait être « encouragée » dans un proche avenir comme la première phase d’une campagne de pression américaine.

Guerre hybride

La fusion de l’agression érythréenne conventionnelle, l’utilisation asymétrique par Asmara du groupe terroriste Al Shabaab pour lequel le Conseil de sécurité des Nations Unies a sanctionné ce pays et l’agitation d’une Révolution colorée soutenue par les Américains dans ce centre urbain constitueraient une guerre hybride classique dans la Corne de l’Afrique.

Djibouti political map
Djibouti carte politique

Réponses réalistes

La prévision de scénario est un art difficile et l’on devrait aborder cet exercice avec un brin de scepticisme, tout en comprenant son utilité pour envisager les réponses les plus probables à chacune des deux options principales que les États-Unis et les EAU ont à utiliser contre Djibouti.

La deuxième guerre mondiale africaine

L’agression érythréenne contre Djibouti pourrait inciter l’Éthiopie et le Soudan à réagir, attirant ainsi l’allié égyptien d’Asmara et ses partenaires du CCG, ce qui pourrait créer une situation qui obligerait les États-Unis et la Chine à intervenir à différentes étapes selon leurs capacités, la fin restant incertaine.

Un effondrement éthiopien

L’Éthiopie est en proie à sa deuxième mise en état d’urgence en autant d’années, et le blocage de la Révolution colorée autour du DAAR pourrait suffire à inciter les Oromo à relancer leur campagne de guerre hybride et pousser le pays au bord de l’effondrement.

Retour de flamme pro-Pékin

La déstabilisation américano-émirati de Djibouti pourrait intentionnellement ou inconsciemment produire des conséquences qui mettent en danger les intérêts de la Chine dans la Corne de l’Afrique, mais il y a aussi la possibilité qu’à l’inverse, cela produise un renforcement du rôle de Pékin dans cette région.

La République populaire et le maintien de la paix

Tant que la Chine peut éviter le scénario de « pourrissement » que les États-Unis lui tendent, elle pourrait gérer toute tension frontalière érythréo-djiboutienne (et éventuellement d’autres) à travers une mission de maintien de la paix telle que celle proposée l’été dernier, et donc stabiliser la région.

Diplomatie et négociation

La Chine est la mieux placée pour servir de médiateur entre toutes les parties en conflit dans la région, surtout si elle engage des soldats de la paix, et cela pourrait aboutir à ce que sa diplomatie produise les fruits de la Route de la Soie, des accords gagnant-gagnant, soutenant la paix obtenue par ses soldats.

La paix n’est pas possible sans la République populaire

Les conséquences globales des efforts militaires et diplomatiques de la Chine pour obtenir, sécuriser et faire progresser la paix dans la Corne de l’Afrique pourraient permettre à Pékin de devenir une force stabilisatrice dans l’une des régions les plus instables du monde et faciliter son intégration dans l’Ordre mondial multipolaire.

Pensées finales

Les derniers développements dans ce petit pays qu’est Djibouti dans la Corne de l’Afrique peuvent sembler inintéressants pour la plupart des observateurs extérieurs, mais en examinant de plus près les dynamiques stratégiques plus larges et le délicat équilibre des forces entre les deux alliances trans-régionales, il devient évident que ces événements non résolus et s’emboitant pourrait servir de catalyseur à un conflit plus vaste. Au risque d’enfoncer une porte ouverte, la « scène est prête » et tous les acteurs locaux sont prêts – et presque désireux, pourrait-on dire – de « jouer leur rôle » dans le « drame » à venir, seule la Chine a une chance réaliste de stabiliser la situation avant qu’elle ne devienne incontrôlable.

Cela dit, la Chine doit aussi rester consciente du désir des États-Unis de la piéger dans un bourbier en « pourrissant la situation » comme moyen de « contenir » son influence en Afrique, et les décideurs relativement « conservateurs » de Pékin ne sont pas prédisposés à intervenir ouvertement dans les affaires d’autres pays, bien que le cas récent du Myanmar se distingue comme une exception notable et puisse laisser présager d’un changement de politique. En tout cas, il est clair que la déstabilisation de Djibouti aura inévitablement des conséquences négatives sur ses intérêts régionaux et la Route de la soie, faisant ainsi des développements les plus récents un autre exemple de la façon dont la lutte pro-américaine touche rapidement tous les coins du monde.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie « Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime » (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/djibouti-declencheur-dune-destabilisation-trans-regionale

 

Les implications de la capture du drone sous-marin de la marine américaine par les Houthis

Les implications de la capture du drone sous-marin de la marine américaine par les Houthis

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Les Houthis yéménites soutenus par l’Iran ont capturé un drone sous-marin de la marine américaine. La marine dit que le drone faisait partie d’une «étude météorologique», une excuse boiteuse pour mener une opération secrète le long de la côte du Yémen. Alors que s’est-il vraiment passé ?

Le drone est un Remus Model 600. Il est fabriqué par Hydroid à Pocasset, Massachusetts, dans la partie nord-est de Buzzards Bay. Hydroid a été acquise en 2008 par Kongsberg Marine de Norvège pour 80 millions de dollars US. Ses produits sont utilisés dans des applications commerciales et militaires; sur le marché actuel, Hydroid vend principalement aux États-Unis et à d’autres marines. Le Remus Model 600 est utilisé principalement pour les contre-mesures de mines et pour faire des détections dans l’espace de combat du littoral.

Le Remus 600 fonctionne de manière autonome, ce qui signifie qu’il est programmé pour une mission avant sa sortie. La mission peut être changée ou modifiée, si on le souhaite, par un lien de communication acoustique, à condition que le navire-mère (un navire ou un sous-marin) se trouve à proximité, car les signaux acoustiques sont limités. Si le Remus 600 rencontre des problèmes, par exemple une panne technique ou une barrière, il fera surface et communiquera via un signal wifi. Le Remus a un lien avec le système de positionnement global (GPS) et peut transmettre ses coordonnées s’il fait surface.

Nous ne savons pas grand-chose sur la capture de l’US Navy Remus 600 par les Houthis, mais nous pouvons faire quelques suppositions éclairées. La première est que les Houthis étaient préparés à traquer les Remus ou des véhicules similaires. Il n’y avait pas de nageurs avec des combinaisons de plongée et d’autres attirails de type SEAL à moins qu’ils n’aient été pré-positionnés. Cela signifie que les Houthis s’attendaient à une opération militaire maritime et qu’ils étaient en attente pour intercepter un dispositif d’espionnage sous-marin.

Il est peu probable que les nageurs des Houthis aient eu de la chance en capturant le Remus 600. Ils l’ont clairement pris dans des eaux peu profondes, probablement dans un port. Soit ils étaient en train de surveiller les opérations du Remus depuis un certain temps, soit ils ont reçu de l’aide de l’extérieur (par exemple, d’Iran ou de Russie ou les deux), soit ils avaient dans leur port des détecteurs capables de capter le Remus (pas facile mais faisable) ou ils avaient des renseignements.

L’hypothèse la plus probable est que les navires américains qui ont largué le Remus dans l’eau ont été observés, ce qui a permis aux Houthis de déterminer où se dirigeait le Remus. Une autre possibilité est que le Remus a eu un défaut technique et il a refait surface. Nous ne connaissons tout simplement pas la réponse.

La capture du Remus donnera aux Iraniens une certaine capacité à cloner l’appareil, bien qu’ils n’aient toujours pas le logiciel nécessaire pour le programmer. Mais cela ne devrait pas être un obstacle pour eux. Et les Russes, s’ils sont intéressés, auront également une chance d’évaluer le Remus aux mêmes fins.

Mais cela laisse toujours ouverte la question de savoir à quoi servait l’opération Remus. S’il s’agissait d’un déminage, alors la coalition anti-Houthis dirigée par l’Arabie Saoudite planifiait une opération militaire à partir de la mer et devait s’assurer que la voie était libre pour amener des troupes et du matériel.

Ce ne serait sûrement pas la première fois.

Derrière ceci se cache la tragédie du HSV-2 Swift. C’était un catamaran très rapide et relativement grand, construit à l’origine par Incat en Australie. Après son acquisition par l’US Navy en 2003, le Commandement du transport maritime de la marine a exploité le navire pendant 10 ans. Puis il est sorti du service en 2013, remplacé par un autre catamaran construit par Incat.

Dans un geste inhabituel, en fait étrange, le Commandement maritime a loué le Swift à une organisation des Émirats Arabes Unis appelée National Marine Dredging Company. Selon divers reportages, le Swift faisait la navette de marchandises et de passagers entre les Emirats Arabes Unis et l’Erythrée, d’une part, et Aden, d’autre part.

Des experts indépendants de la télévision iranienne ont déclaré que le Swift transportait des troupes d’une base d’entraînement en Erythrée vers Aden (Sud et Est du Yémen), contrôlée par le gouvernement d’Abdrabbuh Mansour Hadi soutenu par l’Arabie Saoudite et ses alliés. Selon Aden, le navire évacuait des blessés et apportait des secours humanitaires.

Le problème est que le Swift était loin d’Aden. C’était juste au large de la côte des régions contrôlées par les Houthis au nord du Bab (détroit) el-Mandeb près du port de Mocha sur la Mer Rouge.

Le HSV-2 a été frappé par un missile C-802 fabriqué en Chine lancé par des Houthis. Le C-802 est un petit missile surface-surface pouvant être tiré depuis la terre ou par des navires. Les Iraniens ont des C-802 montés sur leurs petits bateaux de patrouille rapides – les mêmes bateaux qui harcèlent fréquemment les navires américains dans le golfe Persique. L’ogive du C-802 est conçue pour se fragmenter afin de causer des dommages supplémentaires et est connue sous le nom d’ogive pénétrante explosive (EFP : explosively formed penetrator). Les photos de la coque Swift après le tir et l’impact du missile montrent une signature typique d’une EFP.

Parce que le Swift était en aluminium, le navire a subi de graves dommages. Bien qu’il n’ait pas coulé, il y a eu de nombreuses victimes, et la carcasse du navire a finalement été remorquée et le Swift a été envoyé à la ferraille.

(Soit dit en passant, le Swift a notamment été le précurseur de l’un des deux navires du Littoral Combat Ship.) L’attaque du Swift a confirmé ce que l’US Navy a apparemment choisi de ne pas savoir: les navires en aluminium sont des cibles idéales pour les missiles chinois bon marché et ne conviennent pas pour les opérations de combat, même si la marine les construit encore.)

Le Swift était destiné à effectuer une opération militaire pour prendre le contrôle du port de Mocha. Cela ne s’est pas produit parce que le désastre de Swift a mis l’opération au grand jour. Y a-t-il actuellement des préparatifs en cours en vue d’une nouvelle tentative de contrôle sur le territoire stratégique des Houthis? La présence du Remus 600 suggère que ce peut être le cas, même si l’emplacement exact du Remus au moment où il a été capturé n’est pas encore connu.

Ce que l’on peut dire, c’est que le contrôle des Houthis (lire aussi Iraniens) sur la côte de la mer Rouge leur donne un contrôle potentiel sur le détroit stratégique de Mandeb. C’est également la porte d’entrée de la ville de Sanaa, capitale historique du Yémen, contrôlée par les Houthis.

Si une invasion devait avoir lieu dans l’une des villes portuaires, il existe des liaisons routières suffisantes pour déplacer les forces et l’équipement lourd dans le but de piéger les Houthis et de tenter d’éliminer la menace qu’ils représentent pour les intérêts saoudiens. Une invasion de ce genre a du sens sur le papier parce que les Iraniens auraient beaucoup de mal à soutenir ou à réapprovisionner les Houthis si les routes étaient effectivement bloquées.

Que les Saoudiens et leurs partenaires de coalition soient réellement capables d’une telle opération est discutable, compte tenu de leurs performances plutôt médiocres dans l’utilisation de moyens aériens qui ont eu tendance à tuer de nombreux civils, sans pour autant empêcher les Houthis d’étendre leurs opérations au Yémen.

Nous devrons attendre pour savoir si la présence du Remus 600 a quelque chose à voir avec les futures opérations militaires au Yémen. Que ce soit le cas ou non, tôt ou tard, les États-Unis devront décider s’ils laisseront l’Iran établir au Yémen une présence militaire suffisamment forte pour être en mesure de bloquer le transit dans le golfe Persique et la mer Rouge. Jusqu’à présent, le niveau d’engagement des États-Unis a été très limité, mais il ne peut pas rester longtemps sur la touche, ne fournissant qu’une aide «technique» à ses alliés.

Stephen Bryen

 

Article original en anglais : Implications of Houthi capture of US Navy underwater drone, Asia Times, le 6 janvier 2018

Traduction : AvicRéseau International

 

Nouveaux grondements dans la Corne de l’Afrique au sujet du barrage Éthiopien de la Grande Renaissance

Nouveaux grondements dans la Corne de l’Afrique au sujet du barrage Éthiopien de la Grande Renaissance


Par Andrew Korybko – Le 4 décembre 2017 – Source Oriental Review

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Images africa-ontherise.com

Les tensions augmentent entre l’Égypte et l’Éthiopie à cause du barrage éthiopien de la Grande Renaissance.

Le Caire a réitéré récemment sa position de longue date contre la construction par Addis-Abeba de ce méga-projet sur le Nil Bleu grâce auquel elle reçoit la plus grande partie de son eau, estimant que le barrage permettrait à l’Éthiopie de contrôler l’accès de l’Égypte à cette ressource, plaçant ainsi Le Caire dans une position stratégique de vulnérabilité. L’État de la corne de l’Afrique a riposté aux dernières critiques en déclarant qu’il ne se laissera pas contrarier dans la réalisation de ce projet de développement important au niveau national, et il a également réfuté les rumeurs selon lesquelles le Qatar finançait partiellement le barrage. La dernière campagne égyptienne dans cette guerre de l’information contre l’initiative éthiopienne serait alimentée en partie par le réalignement stratégique du Soudan vers Addis Abeba dans ce conflit et plus largement dans le contexte plus vaste de la Route de la Soie, qui a totalement changé la dynamique et placé le Caire sur la défensive.

Egypte-Ethiopie : Partage des eaux du Nil, Accord à Khartoum

Cette situation qui mijote est beaucoup plus sérieuse que son format trilatéral ne le laisse supposer, car elle a pris les contours de la Guerre froide du Golfe au cours des deux derniers mois. Le Qatar a travaillé rapidement pour rafistoler sa relation anciennement difficile avec l’Éthiopie, pour contrer l’effort orchestré en apparence par l’Arabie saoudite mais piloté par les Émirats pour « isoler » Doha sous de prétendus prétextes antiterroristes. Dans le même temps, les EAU, ses anciens partenaires pro-égyptien, renforçaient leur présence militaire chez les rivaux du voisin Éthiopien, en Érythrée et dans l’État autoproclamé du « Somaliland » sous prétexte d’utiliser leurs territoires pour aider à la guerre désastreuse contre le Yémen. Au total, une tendance dangereuse est en train d’émerger : la guerre froide du Golfe s’étend à la Corne de l’Afrique en voyant une Égypte émiratisée, encouragée par ses partenaires du CCG à se comporter de manière plus belliqueuse envers une Éthiopie soutenue par le Qatar, le barrage de la Grande Renaissance devenant un symbole de la discorde trans-régionale par proxy interposés.

L’Égypte sait qu’elle restera éternellement dépendante de l’Éthiopie au cas où le projet serait achevé, ce qui placerait l’État arabe le plus peuplé du monde et le premier allié du CCG en dehors du Golfe sous l’influence des alliés du Qatar à Addis-Abeba. C’est inacceptable à la fois pour le président al-Sissi et ses parrains monarchiques tant que Doha est perçue comme un soutien des Frères musulmans qui les menacent tous. En dehors de tout conflit formel d’État à État, l’Égypte et les EAU pourraient utiliser l’Érythrée comme point de départ pour organiser des efforts de déstabilisation contre l’Éthiopie, ce que le Caire est déjà soupçonné de faire du point de vue d’Addis-Abeba, en ayant déjà manipulé à cette fin les Oromos, habitants du centre du pays et ethnie la plus nombreuse.

Si les opérations de guerre par procuration se propageaient dans la Corne de l’Afrique, les implications géopolitiques pourraient être profondes car elles pourraient mettre en danger la Route de la Soie de Djibouti vers la capitale éthiopienne, ce qui pourrait bloquer la propagation de la multi-polarité dans cette région stratégique. Au milieu de tous ces enjeux, la position cruciale du Soudan entre les deux pays les plus directement en concurrence deviendra d’autant plus importante comme force d’équilibrage. Mais il faudra plus que probablement l’implication diplomatique discrète de la Grande Puissance chinoise pour atténuer les tensions interétatiques, tout comme cela s’est passé de manière décisive entre le Bangladesh et le Myanmar la semaine dernière.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

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Voici pourquoi la Russie pourrait installer au Soudan une base donnant sur la mer Rouge

Voici pourquoi la Russie pourrait installer au Soudan une base donnant sur la mer Rouge


Par Andrew Korybko – Le 5 décembre 2017 – Source Oriental Review

Map of Sudan
Le président soudanais Omar al-Bashir, en place depuis 1996, a invité l’armée russe dans son pays lors de sa visite historique à Moscou la semaine dernière, déclarant que le Soudan avait besoin d’une protection contre un complot de type guerre hybride fomenté par les Américains voulant « balkaniser » son État en cinq mini-États à la suite de la sécession du Soudan du Sud en 2011.

Au cours de la conversation, il a également déclaré que le Soudan demandait l’aide de la Russie pour moderniser ses forces armées et que l’État soudanais, avec sa position géostratégique avantageuse, pourrait devenir la « clé de l’Afrique » pour Moscou si les deux parties décidaient d’élever leur partenariat à un niveau stratégique. La situation géographique du Soudan est en effet cruciale car il est situé à l’intersection de l’Afrique du Nord et de l’Est. Il a également un fort potentiel de connectivité maritime et continentale en raison de son emplacement sur les rives occidentales de la mer Rouge mais aussi pour les plans de Route de la Soie de la Chine de construire une ligne de chemin de fer transsaharienne de Port-Soudan à la capitale tchadienne de N’Djamena pour éventuellement faciliter les échanges entre l’Afrique de l’Ouest et la République populaire de Chine via cette future route.

Un autre point d’importance géopolitique en faveur d’une base russe potentielle au Soudan est que Khartoum est avantageusement situé entre les États rivaux d’Égypte et d’Éthiopie et pourrait donc jouer un rôle assez logique de médiation entre eux. L’inclusion de la Russie dans ce format pourrait doter Moscou d’un potentiel inégalé pour « équilibrer » la situation entre ces deux pays et leurs partenaires du CCG, vu comment la « guerre froide du Golfe » s’est récemment étendue à la Corne de l’Afrique par le déploiement de l’armée pro-égyptienne des EAU en Érythrée et dans l’État auto-proclamé du Somaliland. Dans le même temps, le Qatar a réussi à rafistoler ses relations avec l’Éthiopie. Le tout est centré sur les plans ambitieux d’Addis-Abeba visant à construire un barrage controversé sur le Nil Bleu. Grâce à un partenariat qui pourrait se renforcer avec le Soudan, la Russie pourrait donc négocier non seulement entre l’Égypte et l’Éthiopie, mais aussi entre les EAU et le Qatar, remplissant ainsi le rôle de « rééquilibrage » pensé pour le  XXIe siècle par la faction « progressiste » du ministère des Affaires étrangères de Moscou.

Egypte-Ethiopie : Partage des eaux du Nil, Accord à Khartoum

La mise en place d’une base au Soudan permettrait donc à la Russie de compléter son rapprochement avec l’Arabie saoudite en se donnant un rôle régional central dans ce nouveau théâtre de la « guerre froide du Golfe » entre les alliés du Royaume et le Qatar, et lui permettre de prendre pied dans le royaume des affaires africaines après sa retraite rapide [celle de l’URSS, NdT] à la fin de la guerre froide. La Russie pourrait étendre son influence post-Printemps arabe en Afrique du Nord, plongeant le long de la mer Rouge vers l’Afrique de l’Est, qui constitue une porte d’entrée stratégique pour arrimer éventuellement l’Éthiopie et établir une présence le long de la Route de la Soie sahélo-saharienne de l’Afrique de l’Ouest. Dans l’ensemble, il serait parfaitement logique que la Russie suive la proposition du président el-Bashir et construise une base au Soudan, car ce serait un mouvement à très faible coût mais à haut rendement qui incarnerait stratégiquement un résultat gagnant-gagnant pour le monde multipolaire.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

 

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Revue de presse nationale et internationale.

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