Archives pour la catégorie Ethiopie

Les enjeux du rapprochement entre l’Ethiopie l’Érythrée et la Somalie

Les enjeux du rapprochement entre l’Ethiopie l’Érythrée et la Somalie

Vendredi 9 novembre, une rencontre a eu lieu entre les chefs d’Etat d’Ethiopie, de Somalie et d’Érythrée. Une véritable coopération semble commencer à prendre forme entre les Etats de la Corne d’Afrique.

Des rivalités nombreuses

Abiy Ahmed et Isaias Afwerki signent la fin du conflit entre Ethiopie et Erythrée

Il y a quelques années – sinon quelques mois- , cette scène aurait semblé impossible : les dirigeants éthiopien, érythréen et somalien qui se rencontrent pour parler de coopération. Depuis les années 60, ces pays ont plutôt cherché à se déstabiliser mutuellement.

La Somalie a longtemps revendiqué le territoire de l’Ogaden, peuplé de Somalis, dans le désert oriental d’Ethiopie. Après la chute du Négus Haile Selassie, une guerre éclate entre les deux Etats en 1977-1978, où la Somalie semblait porter le coup de grâce à un vieil empire éthiopien en voie d’implosion. Si c’est finalement une défaite somalienne, l’insurrection d’Ogaden continue. Dans le même temps, le pouvoir d’Addis Abeba faisait face à d’autres conflits intérieurs, en Érythrée (qui était alors une province d’Ethiopie), au Tigré ou encore en Oromia. En retour, Addis Abeba soutenait les groupes armés hostiles au pouvoir de Mogadiscio, notamment aux tribus Ishaak dans le nord-ouest, actuel Somaliland.

En 1991, le pouvoir militaire marxiste de Mengistu Haile Mariam tombe en Ethiopie, « libérée » par deux groupes armés : le Front Populaire de Libération de l’Érythrée et le Front de Libération des Peuples du Tigré. Ces deux groupes étaient composés principalement de Tigréens, les premiers voulant l’indépendance de l’Érythrée, les seconds voulant rester éthiopiens tout en prenant le pouvoir. Si l’indépendance de l’Érythrée n’a pas posé de problèmes majeurs à la nouvelle Ethiopie, le tracé des frontières et les incompréhensions mutuelles ont amené à une guerre entre les deux Etats en 1998. Dans le même temps, la Somalie sombrait dans le chaos total. Conflits et revendications territoriales, guerres par procuration sur le terrain somalien, rapprochement entre l’Ethiopie et le Soudan contre l’Érythrée, implosion de la Somalie dominée par la milice Harakat Al Shabab, conflits politiques et sociaux entre les différents peuples d’Ethiopie, dictature fermée sur elle-même à Asmara… la Corne d’Afrique ne semblait pas prendre le chemin de la paix.

Abiy Ahmed, symbole d’un Ethiopie nouvelle

En avril 2018, Abiy Ahmed devient le nouveau Premier Ministre d’une Ethiopie où la répression politique semble mener le pays vers la crise. Premier chef d’Etat Oromo (ethnie majoritaire en Ethiopie) du pays, Abiy Ahmed a mené une véritable politique de démocratisation. C’est sous son mandat que pour la première fois, une femme, Sahle-Work Zewde, devient Présidente de la République démocratique fédérale d’Ethiopie. Abiy Ahmed nomme également un gouvernement où la parité est totale entre hommes et femmes. Sur le plan politique, Abiy Ahmed met fin à deux conflits majeurs dans son pays : celui avec le Front de Libération Oromo et celui avec le Front National de Libération de l’Ogaden.

Sur le plan international, le changement est tout aussi radical. Abiy Ahmed relance le dialogue avec l’Érythrée, avec qui il signe la paix. La liaison aérienne est rétablie et les chefs d’Etat se rencontrent dans les deux pays. Le dialogue avec les autorités de Somalie reprend également. Après plus de 40 ans de fermeture, la compagnie aérienne Ethiopian Airlines a inauguré son premier vol vers Mogadiscio le 9 novembre. Un rapprochement politique, mais aussi une preuve de la relative sécurité du pays. Relative car deux jours plus tard, un attentat a fait plus de cinquante morts dans la capitale somalienne. Toutefois, cette liaison aérienne permettra probablement de relancer les échanges économiques entre Ethiopie et Somalie. Enfin, l’Ethiopie, avec les autres Etats de la région, tente d’influer pour mettre un terme au conflit sud-soudanais – un accord de paix a été signé le 12 septembre à Addis Abeba.

Des conflits toujours en suspens

S’il ne faut pas prendre les grands rapprochements pour une réussite totale et irréversible, force est de constater le contraste entre les décennies de conflits, et les réconciliations qui se succèdent dans la région en si peu de temps. La coopération régionale pourrait permettre d’assurer la sécurité (piraterie, crise du Yémen et en Somalie) et une politique de développement local (favoriser le transit de marchandises en ouvrant les frontières).

Toutefois, il reste de nombreuses crises locales. Abiy Ahmed ne s’est pas fait que des amis dans le régime militaire d’Ethiopie, et il semblerait qu’il y ait déjà eu une tentative de coup d’Etat contre lui. L’ouverture avec l’Érythrée n’a apparemment pas amené d’ouverture politique du pays. Si le gouvernement somalien reprend difficilement le contrôle de territoires au sud du pays, la question du Somaliland – qui assure sa propre sécurité et a proclamé son indépendance – et les guerres locales avec le Puntland ne permettent pas de penser à un pays stable et réunifié dans un futur proche. Les rivalités entre grandes puissances peuvent également influer sur la suite des événements. Les défis restent donc nombreux dans al Corne de l’Afrique.

Bibliographie

DECRAENE P., L’expérience socialiste somalienne

NJOKU R., The History of Somalia

REID R. , Frontiers of violence in North-East Africa

RENDERS M., Consider Somaliland

About Thomas CIBOULET

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Au travers de l’Érythrée et des EAU, la Russie se tourne vers la Corne de l’Afrique

Au travers de l’Érythrée et des EAU, la Russie se tourne vers la Corne de l’Afrique


Par Andrew Korybko – Le 10 septembre 2018 – Source orientalreview.org

andrew-korybkoSergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russes, a salué les relations de son pays avec l’Érythrée et a fait part au monde des projet de Moscou d’y construire un centre logistique.

C’est à Sotchi, au cours d’une conférence de presse tenue à l’issue de leur rencontre bilatérale, qu’il a pris la parole aux côtés de son homologue érythréen, et indiqué que les discussions avaient notamment porté sur la construction de couloirs de transports régionaux, d’oléoducs, et d’ouvrir un département russophone dans l’une des universités d’Asmara. Lavrov a également déclaré que les sanctions du Conseil de sécurité des Nations Unies contre l’Érythrée, imposées en 2009 après des rapports indiquant que le pays soutenait Al-Shaabab en Somalie, devraient à présent être levées. Il a félicité l’Érythrée pour l’ensemble de ses actions ces derniers mois en faveur de la paix dans la région, et pour son rapprochement rapide de l’Éthiopie, qui a complètement modifié la situation géopolitique de la corne de l’Afrique.

Avec plus de recul, la Russie semble très désireuse de faire de l’Érythrée sa passerelle vers le géant régional que constitue l’Éthiopie, deuxième pays africain en population, et son économie à croissance rapide. Le rapprochement entre Érythrée et Éthiopie verra Addis Abeba diversifier ses accès au reste du monde, s’affranchissant de sa dépendance historique de Djibouti en la matière, si bien que l’on peut également s’attendre à voir le rôle de l’Érythrée croître en importance en termes de connectivité. Les investissements que la Russie entend mener en Érythrée montrent en outre le sérieux de sa démarche de « pivot vers l’Afrique » et la réalité de son désir d’établir une présence dans la région de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique, suite aux bruits qui courent de l’offre qui lui aurait été faite d’ouvrir une base navale au Soudan voisin, et d’autres échos non confirmés qui auraient signalé qu’elle étudiait également la possibilité d’en ouvrir une dans la région dissidente du Somaliland.

Un autre point à garder à l’esprit est que les Émirats arabes unis (EAU) constituent le premier partenaire international de l’Érythrée, et sont responsables non seulement d’avoir rompu l’isolement international du pays en y construisant une base soutenant la guerre contre le Yémen, mais également pour le rôle de facilitateur qu’ils ont joué dans le rapprochement entre Érythrée et Éthiopie. Abou Dabi constitue donc un pouvoir transrégional en croissance, qui cultive en même temps des liens plus forts que jamais avec Moscou, les deux parties ayant signé une Déclaration officielle de partenariat stratégique début juin, à l’issue de la rencontre dans la capitale russe entre le prince de la couronne Mohammed Bin Zayed et le président Poutine. Les liens entre la Russie et les Émirats vont donc converger en Érythrée, et possiblement également même en Éthiopie peu après.

Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères russe a rencontré Osman Saleh, ministre des Affaires étrangères érythréen, le 31 août 2018, à Sochi, en Russie

Loin des regards, le partenariat stratégique russo-émirati se montre étonnamment solide, sans le moindre conflit d’intérêt entre les deux parties dans la corne de l’Afrique. Les deux pays ont conclu un accord de défense de quasiment 2 milliards de dollars en février 2017, et se sont engagés à coopérer dans les sphères de la cybersécurité et de l’énergie. En outre, la pompe à pétrole des émirats s’intéresse aux voitures et motos électriques russes, ainsi qu’à la marque Aurus de berlines de luxe, popularisée il y a peu par le président Poutine. En fait, la coopération entre Russie et Émirats promet littéralement de monter plus haut que le ciel, Moscou se préparant à propulser prochainement les cosmonautes de son partenaire jusqu’à la station spatiale internationale.

Somme toute, l’importance stratégique des relations entre Russie et Érythrée réside dans le potentiel qu’elles présentent, non seulement pour faciliter le « pivot vers l’Afrique » de Moscou dans la corne de l’Afrique, notablement en Éthiopie, mais également en ce qu’elles vont renforcer le partenariat déjà fluide et solide entre la Russie et les EAU, au travers du pays du tiers monde dans lequel ils ont tant d’intérêts en commun. Et une concrétisation réussie du concept selon lequel une coopération russo-émirati apporte des dividendes concrets et positifs dans d’autres pays comme l’Érythrée pourrait également ouvrir la porte à Abu Dabi pour inviter Moscou au Sud-Yémen, où les Russes exerçaient une influence à l’ère soviétique, ce qui pourrait permettre à la Russie de contribuer à la reconstruction de la société, ravagée par la guerre, et de consolider sa présence stratégique dans la région de la mer Rouge et du golfe d’Aden.

Le présent article constitue une retranscription partielle de l’émission radiophonique context countdown, diffusée sur Radio Sputnik le 7 septembre 2018

 

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Vincent, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/au-travers-de-lerythree-et-des-eau-la-russie-se-tourne-vers-la-corne-de-lafrique

 

« Vous avez oublié l’islam » : la rebuffade du Premier ministre éthiopien envers ben Zayed

« Vous avez oublié l’islam » : la rebuffade du Premier ministre éthiopien envers ben Zayed

Dans un discours aux États-Unis, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a déclaré avoir repoussé une offre du prince héritier d’Abou Dabi de construire un centre islamique en Éthiopie, lui disant qu’il avait oublié le vrai message de paix de l’islam.

Le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a raconté avoir repoussé l’offre du prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed de construire un centre islamique dans ce pays d’Afrique de l’Est, lui disant qu’il avait « oublié » sa religion.

Ahmed a rapporté cette conversation avec ben Zayed, qui est considéré comme le dirigeant de facto des Émirats arabes unis, lors d’un discours adressé aux membres de la communauté musulmane américano-éthiopienne en Virginie (États-Unis) vendredi dernier.

« Nous vous aiderons avec bien des choses. Nous vous enseignerons », aurait déclaré ben Zayed lors d’une conversation privée avec Ahmed, qui lui aurait répondu : « Nous n’avons pas besoin d’apprendre la religion de vous. Vous avez oublié la religion. Ce que nous devons faire, c’est apprendre l’arabe rapidement pour mieux comprendre la religion, vous l’apprendre et vous y ramener. »

« Nous devons apprendre l’arabe rapidement pour mieux comprendre la religion, vous l’apprendre et vous y ramener »
Abiy Ahmed à Mohammed ben Zayed

Lorsque ben Zayed lui a demandé pourquoi, Ahmed lui a dit que l’islam parlait de paix, contrairement à ce qu’il se passait au Moyen-Orient.

Le Premier ministre éthiopien a indiqué avoir répondu au prince héritier : « Vous avez oublié la religion ».

« Un islam qui ne ressemble pas au véritable islam a commencé à se répandre parmi vous, vous avez oublié la paix et comment pardonner. »

Le Premier ministre éthiopien n’a pas précisé quand avait eu lieu cette conversation. Abiy Ahmed a rencontré Mohammed ben Zayed mardi dernier pendant une visite à Abou Dabi avec le président érythréen Isaias Afwerki, suite à l’accord de paix conclu entre ces anciens antagonistes.

Selon le site web du ministère émirati des Affaires étrangères, tous deux ont reçu la médaille de l’ordre de Zayed « en reconnaissance de leurs efforts pour mettre fin au conflit entre leurs pays et pour ouvrir de nouveaux horizons de coopération et de coordination, et en reconnaissance de leur rôle dans le renforcement de la coopération avec les Émirats arabes unis ».

Dans son discours, Ahmed a déclaré que rien que les musulmans éthiopiens, qui constituent 40 % de la population du pays, surpassent en nombre les musulmans des Émirats arabes unis et de leurs voisins du Golfe, le Qatar, l’Arabie saoudite et le Koweït réunis. L’Éthiopie est le second pays le plus peuplé d’Afrique, avec 108 millions d’habitants.

Le père d’Abiy Ahmed est musulman tandis que sa mère est chrétienne. On attribue à ce jeune dirigeant de 41 ans un certain nombre de réformes politiques prises immédiatement après son accession au pouvoir, comme la libération de prisonniers politiques et la signature d’un accord de paix avec l’Érythrée, voisin de l’Éthiopie au nord, après deux décennies de conflit.

Ahmed est arrivé aux États-Unis vendredi, sa première visite depuis son entrée en fonction en avril.

Il y a rencontré le vice-président américain Mike Pence, qui a salué les « efforts de réformes historiques » du Premier ministre éthiopien visant à « améliorer le respect des droits de l’homme, réformer le monde des affaires et faire la paix avec l’Érythrée ».

Le discours d’Abiy Ahmed a été traduit en arabe par un compte Twitter éthiopien en arabe et Al Jazeera. Middle East Eye n’a pas procédé à une vérification indépendante de la traduction.

MEE
Traduit de l’anglais (original).

http://www.afrique-asie.fr/vous-avez-oublie-lislam-la-rebuffade-du-premier-ministre-ethiopien-envers-ben-zayed/

C’est malgré tout une bonne idée pour l’Éthiopie enclavée de se construire une marine

C’est malgré tout une bonne idée pour l’Éthiopie enclavée de se construire une marine


Par Andrew Korybko – Le 13 juin 2018 – Source Oriental Review

Ethiopia NavyLe nouveau président Abiy Ahmed s’entretenait avec les chefs militaires lorsqu’il leur a dit que « nous devrions à l’avenir renforcer nos capacités en terme de force navale », ce qui a immédiatement attiré l’attention internationale parce que le pays est enclavé depuis la sécession de l’Érythrée en 1993. Ce pays désormais indépendant a toujours craint que l’Éthiopie ait encore des projets pour le réintégrer de force ou le transformer en un État mandataire pour regagner son accès historique à la mer Rouge, bien que ce ne soit probablement pas ce que le président Ahmed avait à l’esprit lorsqu’il a fait sa curieuse suggestion.

Bloomberg a inclus des informations très pertinentes dans son bref rapport sur ce développement en rappelant comment l’Éthiopie a récemment conclu des accords portuaires avec le Soudan, Djibouti, la Somalie du Somaliland, autoproclamée indépendante, et le Kenya dans toute la région de la Corne de l’Afrique, donnant ainsi au pays un intérêt naturel à vouloir protéger ses investissements en terminaux et ses lignes maritimes de communication (SLOC) qui les accompagnent.

En conséquence, on peut aussi s’attendre à ce que l’Éthiopie conclue des accords militaires conventionnels avec ses partenaires régionaux afin de protéger les infrastructures de transport reliant leurs ports à la grande puissance africaine émergente, qui est le deuxième pays le plus peuplé du continent avec l’un des taux de croissance économique les plus élevés du monde. Le développement d’une marine éthiopienne serait également une première pour un pays africain qui s’impliquerait activement dans la nouvelle « ruée vers l’Afrique » qui a débuté dans la région de la Corne au milieu des années 2000, après la frénésie de la piraterie somalienne au large des côtes.

Ethiopia map
Au cours de la décennie qui a suivi, cette partie du monde est devenue l’une des plus militarisées, avec des bases américaines, chinoises, émiraties, saoudiennes, turques, italiennes, françaises et japonaises tout le long de ses côtes. La Russie a aussi récemment été invitée à construire une base navale à Port Soudan à la fin de l’année dernière après la visite du président Bachir à Moscou, même si on ne sait pas si le président Poutine envisage de l’accepter.

Ce que la Russie peut faire, cependant, c’est d’aider son partenaire éthiopien, lien datant de l’ère soviétique, à construire une nouvelle marine, ce qui pourrait en soi annoncer un important « Retour en Afrique » pour Moscou et lui permettre de montrer une dimension différente de sa « diplomatie militaire » que celle acquise par les forces aériennes et terrestres de renommée mondiale lors de l’intervention anti-terroriste en Syrie.

Le post présenté est la transcription partielle de l’émission de radio CONTEXT COUNTDOWN sur Sputnik News, diffusée le vendredi 8 juin 2018.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Les signaux de paix éthiopiens vers l’Érythrée et l’Égypte vont changer la donne géopolitique régionale

Les signaux de paix éthiopiens vers l’Érythrée et l’Égypte vont changer la donne géopolitique régionale


Par Andrew Korybko – le 18 juin 2018 – Source Oriental Review

Le président érythréen Isaias Afewrki, à gauche, serre la main du président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi dans le palais présidentiel du Caire, en Égypte

Le nouveau Premier ministre éthiopien a créé la surprise en tendant la main à ses deux rivaux régionaux éthiopiens que sont l’Érythrée et l’Égypte.

La première des deux décisions prises ce week-end par le premier ministre Ahmed a été d’annoncer que l’Éthiopie allait unilatéralement se conformer à une décision de la Cour de Justice Internationale en date de 2002, précisant que la ville disputée de Badme était à présent rattachée à l’Érythrée ; les deux voisins avaient fait la guerre dans les années 1998-2000 en raison de ce différend. Ce conflit, larvé depuis longtemps, avait été allumé au moment de cette guerre plutôt en raison de la défiance mutuelle entre les deux États que pour des raisons stratégiques – la ville en question ne présente en effet qu’un très faible intérêt géographique. L’Éthiopie, État sans accès à la mer, voulait garder son ancienne province d’Érythrée en état de faiblesse, afin de la contrôler par procuration et de reprendre son accès historique à la mer Rouge ; alors que l’Érythrée trouve depuis longtemps un intérêt à soutenir divers groupes « rebelles » contre Addis-Abeba, le but étant d’engluer l’Éthiopie dans suffisamment de crises domestiques pour la distraire de jamais reconsidérer le statut indépendant d’Asmara.

Situation des États d’Égypte (bleu), d’Érythrée (vert) et d’Éthiopie (orange) sur la carte d’Afrique. Carte originale MarginalCost – Own work, CC BY-SA 4.0, modifiée par lesakerfrancophone

 

La prolongation interminable du statut de « paix froide » sur laquelle avait débouché le conflit depuis une quinzaine d’année – au cours duquel plus de cent mille personnes avaient péri, pour des enjeux territoriaux ridiculement faibles – est considérée comme la raison du sous-développement de l’État d’Érythrée. Le petit État se trouvait de fait astreint de maintenir une politique controversée de conscription forcée et indéfinie de ses citoyens aux fins d’assurer sa sécurité nationale, alors même que ces conscriptions forcées provoquaient dans une large mesure l’exode de milliers de personnes chaque année. En outre, le soutien prétendu d’Asmara au groupe terroriste Al Shabaab, utilisé comme mandataire pour attaquer l’armée Éthiopienne en Somalie – par suite de l’invasion de ce dernier pays par Addis-Abeba au milieu des années 2000 – avait provoqué l’application de sanctions de la part du Conseil de sécurité des Nations Unies envers l’Érythrée, sanctions qui perdurent jusqu’à ce jour. L’Érythrée commençait tout juste à sortir de son isolement international, ayant rejoint la guerre contre le Yémen, et ayant selon les rumeurs fait alliance avec l’Égypte ; les gestes de paix récents de l’Éthiopie envers l’Égypte pouvant d’ailleurs venir saper cette relation essentielle.

Cela fait longtemps que l’Égypte accuse l’Éthiopie d’utiliser l’eau comme arme, en raison du projet éthiopien de construire un barrage le long du Nil Bleu, affluent du Nil qui apporte les plus grands volumes d’eau à l’Afrique du Nord. L’Égypte avait même déjà plusieurs fois menacé de bombarder l’ouvrage, et on peut penser que son alliance présumée avec l’Érythrée était motivée par l’existence de ce projet. La visite surprise du premier ministre Ahmed au Caire ce week-end l’a vu, en accord avec le président Sisi, s’accorder pour trouver un terme pacifique à ce différent hydrique. L’effet de bord en est, cependant, que l’alliance égyptienne avec l’Érythrée en sort affaiblie, sa justification pour l’Égypte ayant été de constituer un revers contre l’Éthiopie. À présent qu’il sait ne plus pouvoir compter sur le Caire qu’il ne l’avait pensé jusqu’ici, le gouvernement d’Asmara se trouve donc sous pression de travailler de manière constructive avec Addis-Abeba, et sa rétrocession de la ville de Badme, et de normaliser les relations entre les deux pays.

Il est sans aucun doute à l’avantage de l’Érythrée de formaliser une paix solide avec l’Éthiopie, et de commencer à sortir de son isolement international, mais cela pourrait porter à conséquences sur la situation politique intérieure du pays. Le « Front populaire pour la démocratie et la justice », parti jusqu’à présent au pouvoir, s’appuyait sur la menace éthiopienne comme excuse au sous-développement érythréen, et cette excuse cessera d’être valable dès lors que les deux pays se seront rapprochés. La pression populaire pourrait monter envers Isaias Afwerki, président vieillissant du pays, de libéraliser son État uni-partite « socialiste » pour faciliter une transformation politique dont cette « réouverture » pourrait constituer le catalyseur, avec la perspective de voir les aides économiques internationales et la levée des sanctions conditionnées par cette réouverture.

La situation a ceci d’ironique qu’après des années passées par l’Érythrée à fomenter un changement de régime en Éthiopie par des moyens militants, ce pourrait bien être au final l’Éthiopie qui réussirait à accomplir ce même tour envers l’Érythrée, au travers des conséquences de ce double geste de paix, le tout en l’espace d’un week-end.

Cet article est une retranscription partielle de l’émission radiophonique « the CONTEXT COUNTDOWN », diffusée sur Sputnik News le 15 juin 2018.

Traduit par Vincent, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/les-signaux-de-paix-ethiopiens-vers-lerythree-et-legypte-vont-changer-la-donne-geopolitique-regionale

 

Qu’est-ce que les EAU ont à gagner en déstabilisant la Somalie ?

Qu’est-ce que les EAU ont à gagner en déstabilisant la Somalie ?


Par Andrew Korybko – Le 12 avril 2018 – Source Oriental Review

Somalia flagLes événements récents suggèrent que les EAU tentent de déstabiliser la Somalie pour la jeter dans une crise sécuritaire à plusieurs niveaux afin de piéger l’allié turc du Qatar dans un bourbier et compenser la montée en puissance de la grande puissance éthiopienne, le rival régional de l’Égypte.

La choses arrivent souvent par trois

La Somalie a été secouée par trois développements liés au cours des dernières semaines, qui montrent que les Émirats arabes unis se consacrent à déstabiliser le pays afin de faire avancer cyniquement leurs grands intérêts stratégiques dans la région aux dépens de Mogadiscio. Les Émirats ont signé un accord controversé avec la région séparatiste de Somaliland pour construire une base navale dans le golfe d’Aden, après quoi une querelle politique entre le président du pays et le président du Parlement s’est soldée par un affrontement armé fortuitement résolu avant le début des tirs. Au début de la semaine, les autorités somaliennes ont saisi près de 10 millions de dollars en espèces dans un avion des Émirats arabes unis qui devaient être disséminés dans le pays à des fins non encore divulguées, ce qui a coïncidé avec la démission du président du Parlement juste avant un vote de défiance contre lui.

Le baril de poudre africain

En analysant ces trois événements dans un continuum par étapes, on peut affirmer que les EAU tentent de déstabiliser la Somalie pour se venger du refus de Mogadiscio de couper les liens avec le Qatar et de son accord avec Ankara pour autoriser une base militaire turque dans le pays. La Turquie est alliée au Qatar, où elle a aussi une base militaire, ce qui en fait le rival des Émirats arabes unis dans le contexte de la guerre froide du Golfe qui sévit dans la région de la Corne de l’Afrique via deux conflits centrés sur l’Éthiopie et Djibouti. Le géant enclavé est en désaccord avec l’Égypte au sujet du Grand barrage de la Renaissance, projet éthiopien, construit sur le Nil Bleu et dont le Caire prétend que l’État arabe dépendra toujours à l’avenir, tandis que le petit pays côtier vient de donner un coup de pied aux Émirats arabes unis et a repris le contrôle du plus grand port du pays. Les dynamiques régionales sont telles qu’elles pourraient facilement déborder dans une guerre régionale, rendant ainsi la Corne de l’Afrique contemporaine étrangement similaire structurellement aux Balkans d’avant la Première Guerre mondiale.

Debout face à la « Petite Sparte »

La Somalie a jusqu’ici évité d’être entraînée dans la guerre froide du Golfe et pensait probablement que sa « neutralité » dans ce différend l’empêcherait d’être déstabilisée et de devenir un champ de bataille entre puissances extra-régionales, mais il semble maintenant que les EAU lancent asymétriquement des mesures agressives contre le pays dans le but d’étendre leur nouvelle sphère d’influence, du golfe d’Aden dans toute la région, en supprimant toutes les forces qui se dressent sur son chemin. À cette fin, Abu Dhabi voit le président « Farmaajo » comme un obstacle en raison de son refus féroce de s’incliner devant les Émirats en coupant les liens avec le Qatar et son accord avec la Turquie pour construire une base militaire sur la côte de l’océan Indien. C’est un étalage de souveraineté inacceptable que l’hégémon surnommé la « Petite Sparte » ne pouvait tout simplement pas tolérer.

Le plan directeur

Somaliland agrees to UAE naval base
Le Somaliland accepte la base navale des EAU

Les EAU ont revendiqué la Somalie en renforçant « l’indépendance » de fait du Somaliland à travers la récente entente de base navale dans le port côtier de Berbera, qui a incité les législateurs somaliens à réagir avec fureur à Mogadiscio, malgré leur incapacité à l’empêcher. Puis, « provoqués » par la forte condamnation du gouvernement internationalement reconnu, les EAU ont cherché à exploiter les failles politiques préexistantes au sein de l’État en provoquant la récente crise entre le président et son président parlementaire. La prochaine étape de la campagne de déstabilisation est censée voir les Émirats financer un « mouvement liberté/démocratie » antigouvernemental (d’où les 9,6 millions de dollars saisis de l’avion des Émirats arabes unis) soit dirigé par l’ancien « speaker » au Parlement ou un de ses alliés, pour faire pression sur le président de reconsidérer le refus précédent de son gouvernement de couper les liens avec le Qatar et permettre à l’allié de Doha d’établir une base navale en dehors de la capitale. Si cette première provocation de type guerre hybride ne réussit pas à atteindre ses objectifs, il est prévisible que les EAU pourraient aller jusqu’à déclencher un nouveau cycle de guerre civile dans le pays afin de piéger leurs rivaux dans un bourbier.

Chocs et effrois régionaux

Les conséquences d’un nouveau cycle de guerre généralisée et multi-sites (donc plus complexe que celle simplement entre le gouvernement et ses alliés contre Al Shabaab) pourraient facilement amener la Turquie à tomber dans le scénario tentant de la « dérive de la mission » qui consiste à renforcer son aide aux pays partenaires pour compenser le retrait prévu de l’Union africaine d’ici 2020. Non seulement cela, mais Al Shabaab et peut-être même Daech pourraient profiter de la descente aux enfers du pays dans la guerre civile pour devenir une menace régionale plus dangereuse, qui pourrait à son tour contaminer l’Éthiopie dont la puissance s’accroît, toujours prompte à intervenir une fois de plus militairement. Cela dit, le leader régional est en train de vivre une « transition politique » sensible et sa situation intérieure tendue pourrait exploser si un conflit somalien imminent débordait sur ses frontières et bouleversait son fragile équilibre ethno-politique.

Réflexions finales

Aussi cynique que cela puisse paraître, ces deux « scenarii sombres » feraient avancer les grands objectifs stratégiques des EAU en attirant l’allié turc du Qatar et ses partenaires somaliens dans un bourbier en développement tout en déstabilisant l’Éthiopie au nom d’une Égypte subordonnée au CCG. Le chaos qui en résulterait pourrait créer des « fenêtres d’opportunité » pour que les EAU étendent leur influence plus profondément dans la Corne de l’Afrique et « justifient » leurs partenariats militaires avec l’Érythrée et le Somaliland, sans parler des autres États ou de futures régions séparatistes pourraient émerger au même moment. Bien entendu, il est encore trop tôt pour dire si cela arrivera ou non, mais il est néanmoins important d’être conscient des intérêts des EAU vis-à-vis de la Somalie et de la façon dont ils pourraient être promus via les derniers événements déstabilisants pour lesquels la responsabilité d’Abu Dhabi est engagée dans ce pays crucialement positionné. Si la trajectoire descendante actuelle n’est pas rapidement évitée, ce qui pourrait être le cas si la prudence prévalait, alors la Somalie pourrait à nouveau sombrer dans une guerre civile. Il est donc urgent que ses citoyens soient informés de ce qui se passe et pourquoi ils doivent faire le maximum pour l’empêcher.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/quest-ce-que-les-eau-ont-a-gagner-en-destabilisant-la-somalie

Les implications stratégiques d’une éventuelle base russe au Somaliland

http://lesakerfrancophone.fr/les-implications-strategiques-dune-eventuelle-base-russe-au-somaliland


Par Andrew Korybko – Le 6 avril 2018 – Source Oriental Review

Somaliland flagSi l’on en croit les rapports non confirmés sur une éventuelle base russe dans la région sécessionniste du Somaliland, Moscou bande enfin ses muscles militaires au-delà de l’Eurasie et signale son désir de retourner en Afrique.
 
Le portail d’information des média alternatifs, généralement digne de confiance, South Front, a republié des déclarations qui circulaient depuis quelques jours sur une éventuelle base militaire russe dans la région sécessionniste du Somaliland, un développement qui a d’abord pris au dépourvu de nombreux observateurs. Mais il n’y a rien d’inexplicable si cela se confirme. Le rapport allègue que Moscou a entamé des pourparlers avec les autorités autoproclamées de Hargeisa pour construire une petite installation aérienne et navale polyvalente dans la ville frontalière de Zeila, à Djibouti, en échange de la reconnaissance officielle de « l’indépendance » de la région. Les EAU construisent déjà leur propre base à Berbera − bien qu’ils ne reconnaissent pas officiellement le Somaliland − mais l’État du Golfe est une puissance militaire montante avec beaucoup plus d’argent pour arroser le terrain que la Russie et n’est donc probablement pas soumis aux mêmes conditions que Moscou juste pour cette simple raison pécuniaire.

Somaliland map

Le contexte du Somaliland

Le Somaliland était une colonie britannique réunie avec ses frères somaliens en 1960, après quoi elle s’est séparée de cet état somalien « croupion » après le renversement du président Barre et la guerre civile multidimensionnelle qui a suivi et qui a englouti le pays. Le gouvernement de facto du Somaliland estime que la politique anti-insurrectionnelle de Barre à la fin de la guerre froide envers sa région a constitué ce qu’il a appelé le « génocide Isaaq » et l’a donc convaincu de faire sécession pour des raisons de sécurité. Quelle que soit la légitimité de cette démarche, le fait incontesté est que la position géostratégique du  Somaliland est restée fonctionnellement celle de l’indépendance et d’une posture en grande partie pacifique depuis lors, ce qui, selon Hargeisa, devrait renforcer sa revendication de reconnaissance internationale de son indépendance. Mogadiscio, cependant, maintient que la région devrait revenir sous son contrôle formel, avec la garantie que le nouveau système « fédéral » selon elle, empêchera les abus passés de se reproduire.

Importance géostratégique

Le Somaliland, tout comme le Sud-Yémen tout aussi méconnu mais également souverain, s’est rangé du côté des Émirats arabes unis dans la guerre du Yémen et héberge aujourd’hui un complexe militaire émirati à Berbera qu’Abou Dhabi envisage d’associer à ses installations existantes d’Aden et des iles Socotra pour en faire la « porte d’entrée » de Bab El Mandeb pour le commerce maritime UE-Chine. Ce processus se déroule parallèlement à l’extension de la guerre froide du Golfe à la Corne de l’Afrique et à la militarisation internationale de la mer Rouge, faisant de la région l’un des points chauds les plus exposés aux conflits dans le monde aujourd’hui. C’est dans ce contexte que la Russie pourrait envisager une base navale et aérienne au Somaliland à quelques kilomètres de celle des États-Unis à Djibouti, qui, si elle était construite, complèterait de manière stratégique celle de la Chine à l’ouest du Camp Lemonnier des Américains.

Le « pivot vers l’Afrique » de la Russie

Somaliland Foreign Minister Dr. Saad Ali Shire meets with Russian diplomat Yury Kourchakov
Le ministre des Affaires étrangères du Somaliland, Dr. Saad Ali Shire (centre droit) rencontre le diplomate russe Yury Kourchakov (centre) en 2017

La base possible de la Russie au Somaliland serait bien plus qu’un crachat à la face des Américains car elle ferait partie du projet de « pivot vers l’Afrique » de Moscou qui a été annoncé à la fin de l’année dernière, suite à l’aide militaire fournie à la République centrafricaine et l’offre par le Soudan de mettre à la disposition des Russes une installation militaire sur sa côte de la mer Rouge. En relation avec ces deux développements, il y a aussi eu des signes au début de cette année que tout pivot africain pourrait voir Moscou s’appuyer davantage sur les mercenaires comme force d’avant-garde pour stabiliser les pays déchirés par les conflits et créer les conditions pour équilibrer les intérêts intra-étatiques et les affaires internationales, à travers le continent par conséquence. Dans ce cas, la Russie pourrait potentiellement servir de médiateur entre le Somaliland et la Somalie proprement dite et ensuite « équilibrer » les relations entre eux et leur voisine beaucoup plus enclavée qu’est l’Éthiopie.

L’Éthiopie et les Émirats arabes unis

À cet égard, il convient de rappeler aux observateurs les relations de longue date entre la Russie et l’Éthiopie qui ont jeté les bases de leur rapprochement en cours après près de trois décennies de négligence après la fin de la guerre froide. L’Éthiopie est le premier partenaire de la Chine en Afrique et le chemin de fer Djibouti-Addis-Abeba (DAAR) récemment construit pour devenir le cœur d’un « CPEC africain ». Compte tenu du « surpeuplement » militaire dans la minuscule Djibouti et de la distance relativement longue entre Port Soudan et l’Éthiopie, la Russie aurait pu décider de construire une base au Somaliland comme « porte dérobée » pour l’Éthiopie, avec laquelle Hargeisa est alliée. En outre, le développement conjoint par l’Éthiopie d’un port à Berbera avec les Émirats arabes unis et les relations croissantes de la Russie avec ces deux grandes puissances émergentes indiquent des motivations économiques et stratégiques derrière la décision éventuelle de Moscou de construire une base poche de Zeila, pour « tuer plusieurs oiseaux d’une seule pierre » en renforçant les liens de la Russie avec les trois parties.

L’échiquier de la grande puissance du XIXe siècle

Néanmoins, tout mouvement dans cette direction serait sans aucun doute considéré comme une « trahison » de la Somalie par son ancien soutien pendant la Guerre froide, malgré la participation décisive de la Russie aux côtés de l’Éthiopie pendant la guerre Ogaden de 1978-79 et le fait d’avoir « vendu » Mogadiscio à Addis-Abeba lors d’un échange sans précédent d’alliés régionaux avec les États-Unis. Tout comme à l’époque, les calculs néo-réalistes seraient au cœur de cette décision, bien que cette fois-ci basés sur « l’équilibre » de « l’Échiquier des Grandes Puissances du XIXe siècle » devenu infiniment plus complexe avec l’émergence de l’Ordre mondial multipolaire que durant les « bons vieux jours » de la bipolarité. Comme preuve de cette politique en action dans un contexte africain, il suffit de regarder la nouvelle politique de la Russie à l’égard de la Libye qui considère maintenant le renversement de Kadhafi comme une « affaire interne » même si c’est elle qui a attiré l’attention de la communauté internationale sur les débuts de la Révolution colorée nommée « Printemps arabe » à l’échelle du théâtre du grand Moyen-Orient.

Réflexions finales

Les fondements de la politique étrangère russe contemporaine complètement non-idéologiques et axés sur les intérêts contrastent fortement avec le récit dogmatique des démagogues des médias alternatifs qui prétendent que Moscou ne peut que s’opposer par principe à des alliés des américains, c’est-à-dire que la Russie « ne contribuerait jamais » (délibérément ou non) à la « balkanisation » de la Somalie en construisant une base dans le Somaliland à côté de celle de la « petite Sparte » des États-Unis et à proximité d’un pays enclavé qui est son bras droit régional. Les temps ont certainement changé, prouvant que la Nouvelle Guerre froide n’a rien à voir avec la première version et que la Fédération de Russie d’aujourd’hui ne ressemble en rien à l’Union soviétique du passé en ce qui concerne ses « principes » de politique étrangère. Ce n’est pas nécessairement une « mauvaise » chose mais seulement un reflet de la réalité internationale dans laquelle la Russie est obligée de bouger si elle veut faire avancer ses intérêts face à une pression américaine asymétrique considérable et multidimensionnelle.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/les-implications-strategiques-dune-eventuelle-base-russe-au-somaliland

Djibouti : déclencheur d’une déstabilisation trans-régionale

Djibouti : déclencheur d’une déstabilisation trans-régionale


Par Andrew Korybko – Le 8 mars 2018 – Source Oriental Review

Djibouti seizes control of Dubai-run Doraleh portLe fragile équilibre des forces dans la Corne de l’Afrique pourrait bientôt être brisé par la situation intérieure à Djibouti au sujet de la future propriété de son port principal. Une éventuelle réaction américano-émirati pourrait servir de déclencheur pour activer militairement le complexe système trans-régional d’alliance qui s’est formé dans cette partie du monde au cours des deux dernières années.

Faire une montagne d’un petit rien

Le minuscule État de Djibouti fait à nouveau la une des journaux après que son gouvernement a mis fin à un contrat avec un opérateur portuaire émirati, le mois dernier, qui contrôlait le plus important terminal de conteneurs du pays. Cette décision fait suite à un différend de plusieurs années qui a abouti à ce que Abu Dhabi dénonce comme une  « saisie illégale » de son actif, mais que les autorités nationales ont qualifiée d’action nécessaire pour sortir de l’impasse. Cette insulte commerciale apparemment insignifiante serait restée sans rapport avec la politique internationale si les États-Unis n’avaient pas décidé de peser plus tôt cette semaine pour soutenir leur allié émirati.

Reuters a rapporté que le général américain Thomas Waldhauser, un général de l’armée américaine, a répondu au Congrès que Djibouti était censé « donner [le port] à la Chine en cadeau » en avertissant que « si les Chinois prenaient le contrôle du port, les conséquences pourraient être importantes ». Le représentant républicain Bradley Byrne est allé encore plus loin en spéculant que « s’il s’agissait d’une saisie illégale de ce port, que diriez-vous si le gouvernement mettait illégalement fin à notre bail avant la fin de son mandat ? ». Ces déclarations ont donc transformé un différend ordinairement mineur et destiné à la Cour internationale d’arbitrage en un scandale géopolitique à part entière.

Djibouti regional map
Djibouti carte régionale

Les dimensions trans-régionales de Djibouti

Djibouti est d’importance mondiale en raison de son emplacement dans le détroit de Bab el Mandeb qui relie la mer Rouge au golfe d’Aden et sert de lieu de transit maritime entre l’Europe et l’Asie. Outre les États-Unis, la Chine, la France, l’Italie, le Japon et bientôt l’Arabie saoudite ont des bases dans le pays, l’Inde pouvant utiliser celle de l’Amérique au moyen de l’accord LEMOA de l’été 2016 qui donne à chaque pays accès aux installations militaires de l’autre, sur une base « logistique » au cas par cas. En outre, Djibouti est l’emplacement terminal du chemin de fer Djibouti-Addis Abeba (DAAR) qui fonctionne essentiellement comme le « CPEC de la Chine » ou route de la Soie de la Corne de l’Afrique, expliquant ainsi l’une des raisons stratégiques pour lesquelles la Chine a ouvert sa première base militaire à l’étranger.

L’Éthiopie, cependant, est au centre d’un système d’alliance trans-régional qui a vu le jour dans la région au cours des deux dernières années en raison de ses efforts ambitieux pour construire le barrage Renaissance de la Grande Éthiopie (BRGE) sur le Nil Bleu qui fournit le débit majeur du Nil plus célèbre. L’équilibre des forces a vu l’Éthiopie se joindre au Soudan tandis que l’Égypte – qui prétend que le BRGE affectera négativement ses approvisionnements en eau et la rendra donc stratégiquement dépendante de l’Éthiopie – a cherché a se rapprocher de l’ennemi juré d’Addis-Abeba, l’Érythrée. En outre, la guerre froide du Golfe s’est étendue à la région, le Qatar se rangeant plus étroitement aux côtés de l’Éthiopie et des EAU, qui ont conclu un partenariat avec l’Érythrée, par lequel il dispose d’installations militaires liées à la guerre au Yémen.

L’Arabie saoudite est impartiale parce qu’elle entretient des relations militaires avec l’Érythrée mais agricoles avec l’Éthiopie, même si son partenaire égyptien (qui fonctionne pratiquement comme un État subordonné ou client à ce stade) souhaite une position plus ferme contre Addis-Abeba. La situation de Djibouti est beaucoup plus complexe que n’importe laquelle de ces parties parce qu’elle entretient des relations étroites avec chacun des pays qui ont ou auront des bases militaires sur son territoire et qu’elle avait auparavant entretenu des relations positives avec les EAU avant le conflit portuaire. Le Qatar avait l’habitude de stationner des gardiens de la paix le long de la frontière entre Djibouti et l’Érythrée depuis leur bref conflit frontalier de 2008 mais les a retirés l’été dernier après que les deux États se sont rangés du côté de l’Arabie saoudite.

Approche du point de rupture

Même si Djibouti a longtemps soupçonné des intentions beaucoup plus larges de l’Éthiopie, surtout après avoir été enclavée à la suite de l’indépendance de l’Érythrée en 1993, ses craintes se sont dissipées depuis que la Chine s’est impliquée dans le projet DAAR et l’a apparemment convaincue qu’Addis-Abeba n’a aucun intérêt à se comporter agressivement avec cette ville-État de facto tant que son accès est assuré à la République populaire pour le passage de la Route de la soie. En fait, le « CPEC africain » a fait plus pour établir la confiance entre ces deux pays asymétriques que quoi que ce soit, bien que ce ne soit pas une solution pour la stabilité régionale au sens géopolitique, comme on le voit au système d’alliance trans-régional décrit précédemment

En fait, l’instabilité structurelle qui caractérise maintenant la Corne de l’Afrique pourrait atteindre un point de rupture avec la déstabilisation potentielle de Djibouti qui pourrait être provoquée si les États-Unis et leurs alliés émiratis faisaient pression ensemble sur ce petit pays pour le faire changer d’avis après la reprise de contrôle de son port. Washington suggère déjà qu’il pourrait considérer cela comme une « menace à sa sécurité nationale » pour ses intérêts, tandis qu’Abou Dhabi prétend que ce qui s’est passé n’est pas différent du vol à main armée de l’un de ses atouts les plus précieux. Les bases ont été établies pour que ces deux pays coopèrent et fassent payer Djibouti pour ce qu’elle a fait.

Boite à outils politique

La raison pour laquelle cela a de l’importance pour le monde extérieur est que cela pourrait faire de la Corne de l’Afrique une version « XXIe siècle » des Balkans d’avant la Première Guerre mondiale. Cela dans le sens où un réseau d’alliances de grande envergure pourrait être militairement activé en raison d’un événement inattendu et apparemment insignifiant. Les deux options les plus réalistes et potentiellement liées que l’alliance des États-Unis et des EAU ont à leur disposition contre Djibouti suggèrent qu’un conflit plus large pourrait facilement éclater par une erreur de calcul, sans parler d’intentions machiavéliques rendant cette comparaison géographique pertinente.

Escarmouche à la frontière érythréenne

Le sous-fifre érythréen des EAU a déjà un différend frontalier avec Djibouti, et il ne serait pas difficile pour le riche État mécène de tenter son client, appauvri, de faire un pas contre le nouvel adversaire régional d’Abou Dhabi.

Révolution colorée

Djibouti a été brièvement secoué par les troubles pro-islamistes de type Révolution colorée à la fin 2015, qui ont été rapidement réprimés par les autorités. On ne peut cependant pas dire que la répétition d’un tel scénario pourrait être « encouragée » dans un proche avenir comme la première phase d’une campagne de pression américaine.

Guerre hybride

La fusion de l’agression érythréenne conventionnelle, l’utilisation asymétrique par Asmara du groupe terroriste Al Shabaab pour lequel le Conseil de sécurité des Nations Unies a sanctionné ce pays et l’agitation d’une Révolution colorée soutenue par les Américains dans ce centre urbain constitueraient une guerre hybride classique dans la Corne de l’Afrique.

Djibouti political map
Djibouti carte politique

Réponses réalistes

La prévision de scénario est un art difficile et l’on devrait aborder cet exercice avec un brin de scepticisme, tout en comprenant son utilité pour envisager les réponses les plus probables à chacune des deux options principales que les États-Unis et les EAU ont à utiliser contre Djibouti.

La deuxième guerre mondiale africaine

L’agression érythréenne contre Djibouti pourrait inciter l’Éthiopie et le Soudan à réagir, attirant ainsi l’allié égyptien d’Asmara et ses partenaires du CCG, ce qui pourrait créer une situation qui obligerait les États-Unis et la Chine à intervenir à différentes étapes selon leurs capacités, la fin restant incertaine.

Un effondrement éthiopien

L’Éthiopie est en proie à sa deuxième mise en état d’urgence en autant d’années, et le blocage de la Révolution colorée autour du DAAR pourrait suffire à inciter les Oromo à relancer leur campagne de guerre hybride et pousser le pays au bord de l’effondrement.

Retour de flamme pro-Pékin

La déstabilisation américano-émirati de Djibouti pourrait intentionnellement ou inconsciemment produire des conséquences qui mettent en danger les intérêts de la Chine dans la Corne de l’Afrique, mais il y a aussi la possibilité qu’à l’inverse, cela produise un renforcement du rôle de Pékin dans cette région.

La République populaire et le maintien de la paix

Tant que la Chine peut éviter le scénario de « pourrissement » que les États-Unis lui tendent, elle pourrait gérer toute tension frontalière érythréo-djiboutienne (et éventuellement d’autres) à travers une mission de maintien de la paix telle que celle proposée l’été dernier, et donc stabiliser la région.

Diplomatie et négociation

La Chine est la mieux placée pour servir de médiateur entre toutes les parties en conflit dans la région, surtout si elle engage des soldats de la paix, et cela pourrait aboutir à ce que sa diplomatie produise les fruits de la Route de la Soie, des accords gagnant-gagnant, soutenant la paix obtenue par ses soldats.

La paix n’est pas possible sans la République populaire

Les conséquences globales des efforts militaires et diplomatiques de la Chine pour obtenir, sécuriser et faire progresser la paix dans la Corne de l’Afrique pourraient permettre à Pékin de devenir une force stabilisatrice dans l’une des régions les plus instables du monde et faciliter son intégration dans l’Ordre mondial multipolaire.

Pensées finales

Les derniers développements dans ce petit pays qu’est Djibouti dans la Corne de l’Afrique peuvent sembler inintéressants pour la plupart des observateurs extérieurs, mais en examinant de plus près les dynamiques stratégiques plus larges et le délicat équilibre des forces entre les deux alliances trans-régionales, il devient évident que ces événements non résolus et s’emboitant pourrait servir de catalyseur à un conflit plus vaste. Au risque d’enfoncer une porte ouverte, la « scène est prête » et tous les acteurs locaux sont prêts – et presque désireux, pourrait-on dire – de « jouer leur rôle » dans le « drame » à venir, seule la Chine a une chance réaliste de stabiliser la situation avant qu’elle ne devienne incontrôlable.

Cela dit, la Chine doit aussi rester consciente du désir des États-Unis de la piéger dans un bourbier en « pourrissant la situation » comme moyen de « contenir » son influence en Afrique, et les décideurs relativement « conservateurs » de Pékin ne sont pas prédisposés à intervenir ouvertement dans les affaires d’autres pays, bien que le cas récent du Myanmar se distingue comme une exception notable et puisse laisser présager d’un changement de politique. En tout cas, il est clair que la déstabilisation de Djibouti aura inévitablement des conséquences négatives sur ses intérêts régionaux et la Route de la soie, faisant ainsi des développements les plus récents un autre exemple de la façon dont la lutte pro-américaine touche rapidement tous les coins du monde.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie « Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime » (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/djibouti-declencheur-dune-destabilisation-trans-regionale

 

Les raisons du dernier état d’urgence de l’Éthiopie

Les raisons du dernier état d’urgence de l’Éthiopie


Par Andrew Korybko – Le 26 février 2018 – Source Oriental Review

Resigned Ethiopia premier Hailemariam Desalegn.
Le Premier ministre éthiopien démissionnaire Hailemariam Desalegn

Le Premier ministre éthiopien a démissionné de manière inattendue et a déclenché un nouvel état d’urgence dans le deuxième plus grand pays d’Afrique.

Le premier ministre Haile Mariam Desalegn a fait cette annonce à la fin de la semaine dernière, mais a déclaré qu’il continuerait d’exercer ses fonctions jusqu’à ce que le gouvernement nomme un successeur. Cette action surprise a pour toile de fond la libération par les autorités de dizaines de personnalités de l’opposition accusées de terrorisme et d’autres crimes connexes depuis la mise en place du dernier état d’urgence à l’automne 2016. À l’époque, le groupe ethnique le plus important, les Oromos, a été impliqué dans les troubles. Ils ont été galvanisés par les plans du gouvernement d’étendre la région de la capitale en empiétant sur leur territoire historique qui entoure complètement Addis-Abeba.

Cependant, ce groupe a récemment été en conflit avec les Somaliens ethniques sur des droits fonciers le long de leur frontière intérieure controversée, et la deuxième plus grande minorité et peuple éthiopien traditionnel de l’Amhara a commencé séparément ses propres manifestations anti-gouvernementales. Au total, des groupes ethniques représentant plus de la moitié de la population du pays créent de graves perturbations à travers tout le pays. Le point commun derrière leurs actions est leur mécontentement partagé sur la nature du fédéralisme éthiopien. L’opposition estime qu’elle est superficielle et ne fait que donner un pourboire aux minorités dominantes de chaque région, tandis que les autorités affirment qu’une délégation de pouvoirs supplémentaires conduirait à la « balkanisation » du pays.

La situation en matière de sécurité est d’autant plus marquée que certains des groupes ethniques minoritaires opposés au gouvernement sont armés et bénéficieraient d’une aide de l’Érythrée voisine, une ancienne région de l’État Éthiopien, désormais enclavée, qui a accédé à l’indépendance en 1993. Depuis, ce nouveau pays s’est engagé à miner son ancienne patrie. Ceci explique pourquoi Addis-Abeba s’est senti obligé d’imposer un autre état d’urgence afin de prévenir toute menace qui pourrait se matérialiser pendant cette période sensible. Quant à savoir pourquoi le premier ministre a démissionné soudainement, il ne s’agit pas nécessairement du résultat direct des troubles eux-mêmes, mais plutôt celui de divisions « profondes » qu’ils ont contribué à accentuer.

Les partis Oromo et Amhara qui font partie du Front démocratique révolutionnaire populaire éthiopien (EPRDF), se sont probablement sentis contraints par les troubles dans leurs régions pour faire pression sur leurs homologues du Tigré et du Peuple du Sud – le premier aurait une influence disproportionnée sur l’État – pour permettre la libération de leurs compatriotes emprisonnés. Cela a enhardit indirectement les « réformistes fédéralistes » et contribué à cette crise de sécurité en spirale que seule la démission du Premier ministre et l’état d’urgence subséquent ont la moindre chance de contrôler. Cependant, les conséquences de ces derniers événements ne se limitent pas seulement au pays de la Corne de l’Afrique, car elles ont aussi de sérieuses implications pour la Chine.

Le chemin de fer Djibouti-Addis-Abeba récemment ouvert le « CPEC sino-africain » représente le principal investissement de la Route de la soie sur le continent, mais ce couloir de transit vital pour le deuxième plus grand pays d’Afrique pourrait être menacé si les agitations des Oromos ne sont pas réprimées et si des groupes armés sabotent cette route. De plus, la simple perception de l’Éthiopie comme d’un endroit « dangereux » – objectivement ou non – pourrait décourager les investisseurs internationaux et ralentir le taux de croissance rapide de ce pays appauvri. Cette situation pourrait entraver ainsi les plans de modernisation économique et influer indirectement sur les grandes attentes stratégiques de la Chine pour l’Éthiopie et le reste de l’Afrique, dans une large mesure, dans le contexte de l’émergence de l’ordre mondial multipolaire.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/les-raisons-du-dernier-etat-durgence-de-lethiopie

 

Nouveaux grondements dans la Corne de l’Afrique au sujet du barrage Éthiopien de la Grande Renaissance

Nouveaux grondements dans la Corne de l’Afrique au sujet du barrage Éthiopien de la Grande Renaissance


Par Andrew Korybko – Le 4 décembre 2017 – Source Oriental Review

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Les tensions augmentent entre l’Égypte et l’Éthiopie à cause du barrage éthiopien de la Grande Renaissance.

Le Caire a réitéré récemment sa position de longue date contre la construction par Addis-Abeba de ce méga-projet sur le Nil Bleu grâce auquel elle reçoit la plus grande partie de son eau, estimant que le barrage permettrait à l’Éthiopie de contrôler l’accès de l’Égypte à cette ressource, plaçant ainsi Le Caire dans une position stratégique de vulnérabilité. L’État de la corne de l’Afrique a riposté aux dernières critiques en déclarant qu’il ne se laissera pas contrarier dans la réalisation de ce projet de développement important au niveau national, et il a également réfuté les rumeurs selon lesquelles le Qatar finançait partiellement le barrage. La dernière campagne égyptienne dans cette guerre de l’information contre l’initiative éthiopienne serait alimentée en partie par le réalignement stratégique du Soudan vers Addis Abeba dans ce conflit et plus largement dans le contexte plus vaste de la Route de la Soie, qui a totalement changé la dynamique et placé le Caire sur la défensive.

Egypte-Ethiopie : Partage des eaux du Nil, Accord à Khartoum

Cette situation qui mijote est beaucoup plus sérieuse que son format trilatéral ne le laisse supposer, car elle a pris les contours de la Guerre froide du Golfe au cours des deux derniers mois. Le Qatar a travaillé rapidement pour rafistoler sa relation anciennement difficile avec l’Éthiopie, pour contrer l’effort orchestré en apparence par l’Arabie saoudite mais piloté par les Émirats pour « isoler » Doha sous de prétendus prétextes antiterroristes. Dans le même temps, les EAU, ses anciens partenaires pro-égyptien, renforçaient leur présence militaire chez les rivaux du voisin Éthiopien, en Érythrée et dans l’État autoproclamé du « Somaliland » sous prétexte d’utiliser leurs territoires pour aider à la guerre désastreuse contre le Yémen. Au total, une tendance dangereuse est en train d’émerger : la guerre froide du Golfe s’étend à la Corne de l’Afrique en voyant une Égypte émiratisée, encouragée par ses partenaires du CCG à se comporter de manière plus belliqueuse envers une Éthiopie soutenue par le Qatar, le barrage de la Grande Renaissance devenant un symbole de la discorde trans-régionale par proxy interposés.

L’Égypte sait qu’elle restera éternellement dépendante de l’Éthiopie au cas où le projet serait achevé, ce qui placerait l’État arabe le plus peuplé du monde et le premier allié du CCG en dehors du Golfe sous l’influence des alliés du Qatar à Addis-Abeba. C’est inacceptable à la fois pour le président al-Sissi et ses parrains monarchiques tant que Doha est perçue comme un soutien des Frères musulmans qui les menacent tous. En dehors de tout conflit formel d’État à État, l’Égypte et les EAU pourraient utiliser l’Érythrée comme point de départ pour organiser des efforts de déstabilisation contre l’Éthiopie, ce que le Caire est déjà soupçonné de faire du point de vue d’Addis-Abeba, en ayant déjà manipulé à cette fin les Oromos, habitants du centre du pays et ethnie la plus nombreuse.

Si les opérations de guerre par procuration se propageaient dans la Corne de l’Afrique, les implications géopolitiques pourraient être profondes car elles pourraient mettre en danger la Route de la Soie de Djibouti vers la capitale éthiopienne, ce qui pourrait bloquer la propagation de la multi-polarité dans cette région stratégique. Au milieu de tous ces enjeux, la position cruciale du Soudan entre les deux pays les plus directement en concurrence deviendra d’autant plus importante comme force d’équilibrage. Mais il faudra plus que probablement l’implication diplomatique discrète de la Grande Puissance chinoise pour atténuer les tensions interétatiques, tout comme cela s’est passé de manière décisive entre le Bangladesh et le Myanmar la semaine dernière.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

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