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Le chantier – très géopolitique – des Routes de la soie

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Le chantier – très géopolitique – des Routes de la soie

Par Thierry GARCIN, le 18 février 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Thierry Garcin, docteur en science politique et habilité à diriger des recherches, est chercheur associé à l’université Paris Descartes (École doctorale) et professeur invité à la Sorbonne Abou Dhabi. Maître de conférences à HEC et chercheur au Centre HEC de géopolitique, il a dirigé l’émission quotidienne « Les Enjeux internationaux » à France-Culture (Radio-France) de 1984 à 2017. Il publie La Fragmentation du monde. La puissance dans les relations internationales, chez Economica (avril 2018).

En cours de réalisation, le projet chinois des Routes de la soie est un véritable défi, moins technique que géopolitique. Mais à quel prix est-il réalisable, compte tenu du poids du passé et de la complexité des régions concernées ? Thierry Garcin démontre brillamment que les Routes de la soie participent d’une volonté patiente mais globale d’expansion chinoise : présence, influence, puissance. Ce tremplin vers l’Europe modifiera les rapports de force. Raison de plus pour chercher à en prendre ici la mesure. Cet article est illustré d’une carte réalisée par Florent Amat.

LE PROJET chinois des « Routes de la soie », qui plonge profondément dans l’histoire, a été officiellement lancé en 2013 par le président Xi Jinping. Il s’agit de développer des lignes de communication routières, ferroviaires et maritimes pour relier la Chine à l’Europe et à l’Afrique orientale. Sur le plan terrestre, l’Asie centrale et le Caucase du Sud ex-soviétique ainsi que l’Europe orientale, mais aussi l’Iran et la Turquie, sont directement concernés par cette véritable geste géopolitique chinoise. Sur le plan maritime, la Corne de l’Afrique et l’Afrique orientale constituent également un objectif d’importance. On voit donc qu’il s’agit d’un projet global, dont la réalisation demandera des décennies et qui s’appuie à ce stade sur la construction d’ambitieuses infrastructures, dont les Chinois sont des champions sur le plan technique.

Cette volonté de « desserrement » occidental de la Chine s’inscrit dans une vision clairement géopolitique. Pour reprendre une définition sommaire de l’approche géopolitique, nous sommes bien en présence d’une politique de puissance dans un cadre géographique déterminé, d’autant plus que la terre et la mer seront utilisées d’une façon conjointe et complémentaire. Les multiples déclarations du président chinois ne laissent aucun doute sur l’ampleur du projet et sur la détermination des autorités, d’autant plus qu’à la fin de son second (et dernier ?) mandat en 2022, le président Xi n’exclut pas de veiller à la poursuite de ce projet.

Mais, les routes de la soie soulèvent quantité de questions, par-delà l’établissement actuel d’avant-postes terrestres et maritimes, sortes de comptoirs. D’abord, pourquoi étudier ce projet à différentes échelles (locale, nationale, régionale, internationale) ? Comment de considérables barrières naturelles seront-elles contournées (déserts, haute montagne, Caspienne…) ? Le raccordement de toutes ces sections routières et de ces corridors est-il politiquement réalisable, notamment dans un Proche-Orient et un Moyen-Orient en grande partie effondrés ? L’ancienneté, l’isolement et le caractère souvent clanique des sociétés traversées ne freineront-ils pas les élans ? Les logiques impériales d’hier (perse, ottomane, tsariste, soviétique…) peuvent-elles être oubliées ? Bref, comment insérer cette volonté d’expansion dans le temps long, passé et futur ? Perspective d’autant plus essentielle que cet espace intermédiaire de l’Asie centrale a été pour ainsi dire oublié du XIIIe au XIXe siècle.

En un mot, quels poids accorder à l’histoire ? Quel état des lieux ? Quels obstacles majeurs ? Considérons successivement le fond de tableau historique (I), la geste chinoise (II), les difficultés et les obstacles (III).

I. Le fond de tableau historique

L’expression « Routes de la soie » est doublement impropre. D’une part, parce qu’il s’agissait plutôt de tronçons non reliés et saisonniers, de segments joignant des villes plus ou moins sûres et fortifiées, permettant la mise à l’abri de biens et produits rares ; mais, en toute hypothèse, le pluriel de routes s’impose. Impropre d’autre part, parce la soie n’était qu’un élément de ces échanges sino-européens. De fait, il en allait aussi – dans les deux sens – des chevaux, du cuivre, du jade, des perles, du verre, du lin, des épices, des fruits, du thé, etc., et bien sûr du commerce des idées. Mais l’expression « routes de la soie » a subi l’épreuve du temps et est devenue populaire : gardons-la. De fait, on tient que ces routes ont été défrichées et empruntées dès le IIe siècle avant Jésus-Christ, avec Zhang Qian, explorateur et émissaire de l’empire. Plus tard, la Chine s’ouvre grandement sur le monde à plusieurs périodes de son histoire millénaire, notamment du VIIe au Xe siècles (dynastie Tang) et au XVe siècle, avec les fameuses sept expéditions maritimes de l’amiral Zheng He au cours desquelles celui-ci aurait touché la Corne de l’Afrique et même le Kenya d’aujourd’hui.

Notons que l’expression « route de la soie » est d’origine à la fois occidentale et géopolitique : elle a été employée en 1877 – au singulier : « Die Seidenstrasse » – par le géographe, géologue et baron allemand Ferdinand von Richthofen (deux voyages en Chine), à l’heure où la géopolitique (« géographie politique », à ses débuts) prenait son essor outre-Rhin, dans une vision impériale du monde (IIe Reich). Vues d’Europe à l’époque, les routes de la soie pouvaient être comparées à des confins. Il s’agissait d’abord d’un espace de transition. On rappellera au passage que ces anciens itinéraires étaient essentiellement terrestres et marchands, le peuple chinois n’étant aucunement hauturier, encore moins conquistador ou colonisateur (la seule importante conquête, de voisinage d’ailleurs, a été celle du Vietnam, tout au long du premier millénaire).

Quoi qu’il en soit, ces routes de la soie, légendaires (sans doute y a-t-il une part de mythification dans cette expression globalisante), reliaient aussi l’Asie centrale avec elle-même. Car, on doit d’abord s’interroger sur ce concept et cette appellation d’ « Asie centrale ». Si, sur le Vieux Continent, on comprend bien que le centre de l’« Europe centrale » n’est autre que le monde germanique et, finalement, l’empire allemand, on éprouve en revanche quelque peine à localiser historiquement le centre de l’Asie centrale, espace composite, complexe et longtemps refermé sur lui-même, car dominé par des empires voisins ou périphériques. La province du Xingkiang, à l’extrême-ouest de la Chine, signifie « Nouvelle frontière » et les Occidentaux avaient l’habitude au XIXe siècle d’appeler Turkestan la vaste zone qui va de la mer Caspienne au Xingkiang chinois (lequel formait justement le Turkestan oriental) et aux frontières de la Mongolie. On remarque aussi que les Turcs modernes descendent des Ouïghours aujourd’hui chinois. Même si, en Europe occidentale, on parle parfois d’« Asie médiane », force est de constater que cette région du monde n’a pas de centre ni de milieu. Cette hétérogénéité de l’Asie centrale est fondamentale pour la compréhension des enjeux actuels. D’autant plus que la dynastie Qing a refermé la Chine sur elle-même (milieu du XVIIe-début XXe siècles), et a subi les agressions occidentales au XIXe siècle (guerre de l’opium, traités inégaux, occupation, concessions forcées…). En fait, l’Asie centrale, carrefour des routes de la soie, a surtout dépendu de zones de convoitise et de sphères d’influence.

L’expression « routes de la soie » n’a fait florès à nouveau que dans le double contexte des puissantes réformes économiques chinoises engagées dès 1979 par Deng Xiaoping et de l’effondrement de l’Union soviétique (1991), lequel a libéré ipso facto tout un espace centre-asiatique. Cela dit, dès 1988, à la veille de la disparition de l’URSS, l’UNESCO avait déjà lancé le « Projet ‘Les routes de la soie’. L’Étude intégrale des Routes de la soie : routes de dialogue (1988-1997) », qui a permis cinq grandes expéditions scientifiques [1]. Sur le seul plan culturel, l’intérêt était donc là, quand bien même la chute de la maison soviétique aurait joué un rôle décisif dans l’évolution de l’Asie centrale. Car, si le rideau de fer a fonctionné parfaitement en Europe pendant quelque 45 ans, un « rideau de laiton » était aussi tombé en Asie, isolant une grande partie de l’Asie d’avec elle-même durant les 73 ans de la période soviétique. Ces vastes mouvements d’ouverture et de fermeture, volontaires ou imposés, font donc partie de l’histoire longue de la Chine. Ils s’expliquent par la vie des empires extérieurs (d’Alexandre le Grand aux empires perse, tsariste et britannique —ces deux derniers, acteurs du « Grand Jeu » au XIXe siècle), de la conquête des territoires, de la soumission des peuples et de l’influence des voyageurs, marchands et explorateurs (notamment, de Fa Xian au Ve siècle à Marco Polo aux XIII-XIVe siècles, du berbère Ibn Battuta au XIVe siècle aux missions jésuites dès le XVIe siècle).

II. La geste chinoise

Le lancement des « Routes de la soie » par les autorités chinoises date officiellement de 2013 : « One Belt, one Road » (OBOR), projet pharaonique et présenté comme tel. C’est « le projet du siècle » pour le président Xi, chargé de désenclaver la partie occidentale de l’Asie d’ici 2050 [2]. On l’a oublié mais, déjà, la Turquie, dès l’implosion de l’Union soviétique, avait lancé en 1992 le plan Turkish Cooperation and Coordination Agency (TIKA) vers l’Asie centrale turcophone, projet ambitieux, généreux, voire euphorique, puis revu à la baisse et élargi à bien d’autres pays. TIKA première version couvrait une aire de type pantouraniste, de l’Azerbaïdjan au Tadjikistan, favorisant les liaisons aériennes, l’assistance militaire, la formation des étudiants (bourses), le développement technique (agriculture, santé…), la construction d’infrastructures, etc. Déjà aussi, dans les années 2000, cette problématique marchande avait été évoquée en Europe par les géographes et les politologues, dislocation de l’empire soviétique aidant. Des travaux universitaires avaient même évalué en France la notion d’« Asie médiane » [3].

Cette poussée chinoise vers l’Europe doit être économiquement remise en perspective. De fait, le pays n’a cessé depuis environ quatre décennies d’élargir sa présence, son influence voire sa puissance selon des cercles « déconcentriques ». Multiplication des échanges avec les périphéries maritimes asiatiques (Japon, Corée du Sud [4], Asie du Sud-Est [5], jusqu’à Taïwan entre 2008 et 2016) ; puis, descente du « collier de perles » dans l’océan Indien, permettant d’encercler l’Inde via la Birmanie, le Bengladesh, Sri Lanka, les Maldives, le Pakistan. Les périphéries terrestres ont illustré une deuxième étape : rapprochement avec la Russie (signature de grands contrats gaziers en 2016, portant sur trente ans) [6] ; routes de la soie enfin [7]. La rationalité géopolitique de la Chine est d’autant plus évidente que Pékin promeut son expansion avec une vision de très long terme. Chaque jalon posé s’inscrit toujours dans une stratégie d’ensemble. La Chine n’est-elle pas déjà bien présente en Afrique subsaharienne et en Arctique ? Depuis une trentaine d’années, on assiste donc à une politique de desserrement, précautionneuse mais de grande envergure, et déterminée.

Pour les routes de la soie, les intentions sont connues. D’abord, en interne, procurer « un but, un espoir et un rêve » (ce sont les termes officiels), ce qui raisonne d’une certaine manière comme la « Nouvelle frontière » proposée aux États-Unis par le candidat Kennedy en 1960 ; utiliser les considérables réserves de change ; stabiliser et ouvrir le Xingkiang, province mal sinisée et malmenée par des groupes indépendantistes terroristes (Parti islamique du Turkestan, TIP) ; favoriser ses géants industriels ; exporter la main-d’œuvre ; attirer les étudiants étrangers ; surtout, imposer des normes non-américaines ou non-occidentales. En externe, profiter dans un premier temps de points d’appui dans l’ex-Asie centrale soviétique ; utiliser ses excédents financiers ; se créer une clientèle ; affaiblir la Russie ; ouvrir un corridor terrestre Chine-Pakistan vers l’océan Indien occidental (rôle important du port de Gwadar ; acquis de la lutte anti-piraterie dans le golfe d’Aden ; présence militaire chinoise permanente à Djibouti), cet axe permettant d’encercler ou de contenir l’Inde et d’assurer un prolongement maritime vers l’Afrique. Enfin, on n’oubliera pas non plus que la Chine souhaite devenir la première puissance mondiale.

Car, les moyens sont là. Et, quelles que soient leur utilisation et leur longévité, ils sont imposants, par-delà le seul effet d’annonce : on a dit que 24 000 milliards d’euros seraient nécessaires d’ici à 2030.

Bien entendu, un tel projet doit respecter deux prérequis : 1) la continuité dans la volonté politique. Or, la nature du régime politique en Chine s’y prête, d’autant plus que le président Xi n’exclurait pas de conserver un rôle après son second mandat ; 2) un financement assuré dans le temps. Or, la Chine a 3 000 milliards de dollars de réserve de change.

Car, les moyens sont là. Et, quelles que soient leur utilisation et leur longévité, ils sont imposants, par-delà le seul effet d’annonce : on a dit que 24 000 milliards d’euros seraient nécessaires d’ici à 2030. Les banques publiques et institutions chinoises délivreront des prêts aux pays centre-asiatiques pauvres ou isolés : en premier lieu, la Banque asiatique d’investissements pour les infrastructures (AIIB en anglais), outre le Fonds Routes de la soie, créé en 2014. En mai 2017, le président Xi avait même annoncé des investissements à hauteur de 113 milliards d’euros. Cette AIIB, lancée en 2015, inaugurée en janvier 2016 et profitant d’un capital de 100 milliards de dollars (49 % détenus par la Chine), souhaite concurrencer la Banque mondiale (BM), présidée depuis 1944 par un Américain et la Banque asiatique de développement (BAD), présidée depuis 1966 par un Japonais, et compléter le dispositif ONU (Banque mondiale, Fonds monétaire international) [8]. Quelques repères : 61 pays membres (23 nouveaux prévus), 24 projets approuvés (dont cinq en Inde), 10 d’entre eux concernant l’énergie et 7 les transports ; 4,2 milliards de prêts alloués (tous chiffres de fin janvier 2018). Quant aux investissements directs étrangers chinois dans les pays relevant des routes de la soie, ils s’élèvent à 8,55 milliards de dollars, représentant 12,4% du total des investissements directs à l’étranger, en hausse de 4,3% sur un an (septembre 2017) [9].

III. Les difficultés et les obstacles

Certes, depuis une vingtaine d’années, on assiste à une ouverture de l’Asie centrale à ses propres périphéries, souvent constituées d’anciens empires.

Si l’Union eurasienne russe a fait long feu et n’a pas résisté autraitement de la question ukrainienne par Moscou (annexion militaire de la Crimée en 2014), des ouvertures ont pu être constatées : création de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) en 2001-2002, qui a rapidement privilégié la coopération anti-terroriste et vient d’accueillir l’Inde et le Pakistan (2017, de jure) ; descente des intérêts chinois vers l’océan Indien, concernant une partie des routes de la soie (« le collier de perles ») ; exportation de gaz russe vers la Chine ; nouveau rôle régional de l’Iran, après l’accord international de 2015 sur le nucléaire militaire ; lancement du gazoduc TAPI selon un audacieux itinéraire (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde) ; etc.

Le chantier - très géopolitique - des Routes de la soie
Carte. Quelles ambitions et contraintes pour les Routes de la soie portées par la Chine ?
Cliquer sur la vignette pour voir en grand cette carte d’Eurasie sur les ambitions et contraintes pour les Routes de la soie portées par la Chine. Conception de la carte et de la légende : T. Garcin avec F. Amat et P. Verluise. Réalisation : F. Amat

Mais ces nouvelles perspectives ne doivent pas faire oublier que la relance des routes de la soie par Pékin soulève de multiples interrogations. Quelques obstacles ou limites peuvent être brièvement mentionnés.

. Sur le plan géographique, le relief est impérieux : le Taklamakan chinois est désertique et particulièrement hostile à l’homme ; les vastes massifs du Pamir au Tadjikistan (7 719 m) et de l’Hindou Kouch en Afghanistan et au Pakistan (7 706 m) jouent le rôle de barrières naturelles.

. Sur le plan géographique, les États sont souvent peu peuplés par rapport aux territoires qu’ils occupent. Seul, l’Ouzbékistan, pièce centrale de l’Asie centrale post-soviétique, affiche 32 millions d’habitants en 2017, le Kazakhstan (grand comme cinq fois la France) n’ayant que 18 millions d’habitants. Toutes les capitales sont excentrées, ce qui n’est pas un avantage politique ; elles sont de surcroît frontalières ou quasi frontalières :Bichkek en Kirghizie, Tachkent en Ouzbékistan, Douchanbé au Tadjikistan, Achkhabad au Turkménistan, Bakou en Azerbaïdjan. Au Kazakhstan, la capitale a été relocalisée en 1997 (d’Alma-Ata au sud du pays à Astana dans le nord russophone). Kaboul, excentrée elle aussi en Afghanistan, est à la jonction des mondes pachtoun et tadjik. On remarquera également que les capitales des trois puissances régionales sont dans la même situation : l’Inde avec New Delhi, l’Iran avec Téhéran, le Pakistan avec Islamabad. Les lignes de communication terrestres ne constituent donc pas des réseaux pratiques et modernes.

. Sur le plan culturel, on ne saurait minimiser la complexité ethnique, linguistique, religieuse et sociale des populations traversées. Il s’agit d’abord d’un espace mosaïque. Pour certains de ces pays qui relevaient de l’Union soviétique, la question identitaire est fondamentale : ce sont souvent des populations aux allégeances claniques, au nationalisme peu structuré ou en construction, aux minorités significatives et nombreuses. L’histoire est fréquemment mythifiée : l’empereur mongol Gengis Khan aux XIIe-XIIIe siècles, Tamerlan en Ouzbékistan au XIVe siècle, l’empereur moghol Babur au XVIe siècle… Les structures politiques, despotiques, autoritaires ou oligarchiques, semblent peu évolutives. Le facteur culturel est fondamental, et sans doute l’un des plus délicats à évaluer, donc l’un des plus importants.

. Sur le plan économique, le dynamisme ne prévaut pas, quand il ne s’agit pas d’« États rentiers » (pétrole en Azerbaïdjan et au Kazakhstan, gaz au Turkménistan…). De plus, le peu de sentiment étatique (nécessité du bien commun, solidarité nationale…), la non-complémentarité des productions et la faiblesse des organisations économiques régionales favorisent le clientélisme et la corruption. Le danger est réel que certains de ces pays s’endettent inconsidérément, subjugués par des propositions mirifiques (Europe centrale [10], Balkans occidentaux, Asie centrale notamment). Quant à la pauvreté – l’un des plus grands défis à moyen terme -, elle peut accroître les troubles, les révoltes et l’émigration de personnes qualifiées.

. Sur le plan politique, si l’Asie centrale s’est ouverte à elle-même et à son voisinage, cela a été au profit de la criminalité organisée (trafics divers, circuits mafieux…) et du terrorisme. L’État chinois affronte depuis des décennies un mouvement séparatiste terroriste ouïghour, particulièrement violent (Parti islamique du Turkestan), la présidente du Congrès mondial des Ouïghours, grande prêtresse et activiste de la cause ouïghour, Rebiya Kadeer, ayant pignon sur rue… aux États-Unis. L’Ouzbékistan est depuis longtemps exposé aux attentats sur la voie publique et aux agissements du Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MOI), qui a prêté allégeance à l’État islamique en 2015, la vallée de Ferghana ayant été de surcroît le théâtre d’affrontements interethniques ouzbeks-kirghizes (des centaines de morts en 2010). Un attentat a frappé l’ambassade chinoise en Kirghizie en 2016. Au Baloutchistan pakistanais, des ingénieurs chinois ont été assassinés par des djihadistes en 2017. À terme, d’ailleurs, la protection militaire des infrastructures clés sera l’un des soucis majeurs des responsables. Cela, ajouté à la question des frontières, sujet toujours sensible.

. Sur le plan géopolitique, il ne faut jamais oublier que le train est l’un des vecteurs essentiels des routes de la soie, qui représente une plus-value considérable. Or, ces lignes sont largement tributaires de l’ancienne URSS, traversant le Turkménistan vers la Turquie, le Kazakhstan et l’Ukraine vers la Pologne, l’Allemagne, la France puis le Royaume-Uni. Par exemple, en 2016, le trajet Wuhan-Lyon (11 300 km, sept pays traversés en 15 jours) a permis d’acheminer 41 conteneurs. Capacité d’emport, efficacité (deux fois plus rapide que le transport en bateau), économie (trois à cinq fois moins cher que le transport aérien et prix stables), régularité (fréquence hebdomadaire), simplicité (porte- à porte) : le train a un grand avenir dans la région [11]. On a compté 1 900 trains intercontinentaux en 2016.

La voie terrestre et ferrée vers la Méditerranée restera plus complexe, pour un ensemble de raisons. Comme jadis, le nord de l’Iran, le long de la chaîne Elbourz, sera le point de passage obligé : Pékin sera toujours tributaire de ses relations avec Téhéran, la Chine ayant de toute façon besoin du pétrole (14, 5 % de ses importations en 2017) et du gaz iraniens. Parallèlement, un autre ancien empire non-arabe se trouvera sur la route chinoise, la Turquie, acteur moins sûr. Car, si l’Iran s’ouvre et a toute raison de vouloir recouvrer son ancienne assise dans la région (et la Chine s’en félicitera), la Turquie se ferme, se trouvant en délicatesse avec la quasi-totalité de ses voisins. De plus, géographiquement, c’est un couloir nécessaire pour pénétrer dans les Balkans occidentaux (ex-Yougoslavie et Albanie) [12]. Or, les rapports Pékin-Ankara seront bien plus difficiles à consolider dans la durée, tant la Turquie dépend de son flanc arabe, lequel est bouleversé depuis des années (question israélo-arabe, question israélo-palestinienne, guerre civile en Syrie, instabilité chronique en Irak…) ; en plus, la Turquie est membre de l’Alliance atlantique. Dans cette sous-région, à l’intersection des trois anciens empires perse, ottoman et britannique, la géopolitique reprend tous ses droits. Bref, Russie au nord-ouest et Turquie à l’ouest seront les contraintes durables d’OBOR.

Les routes de la soie maritimes sont également anciennes, les « flottes de la soie » (expression de François Bellec, ancien directeur du musée de la marine) ayant beaucoup apporté à la navigation (du cabotage, au départ) et au commerce (essences rares de bois, porcelaine, épices…). Aujourd’hui, la route Gwadar (Pakistan)-Djibouti-Corne de l’Afrique permet de contourner le sud de la péninsule Arabique et la place-forte américaine que représente encore l’Arabie Séoudite. On se souvient que la Chine entretient des forces permanentes à Djibouti et qu’elle a lutté, à son compte et efficacement, contre la piraterie dans le golfe d’Aden. Ensuite, elle devra pousser ses avantages jusqu’en Éthiopie (où elle est économiquement bien implantée) et au Kenya. En revanche, à ce stade, il est difficile d’évaluer quelle importance revêtira l’axe océan Indien oriental (détroit de Malacca)-océan Indien occidental, profitant des facilités chinoises à Sri Lanka et aux Maldives, ces dernières officiellement placées par le président Xi Jinping sur les routes de la soie. En tout cas, il est clair que la Chine progresse par points d’appui, comptoirs et segments, manière d’investir dans l’avenir à moyen- et à long terme (« ce qui est pris est pris »), grâce à une pragmatique politique bilatérale (non-ingérence dans les affaires intérieures, accords de libre-échange).

Conclusion

En cours de réalisation, le projet chinois des routes de la soie est un véritable défi, moins technique que géopolitique. Mais à quel prix est-il réalisable, compte tenu du poids du passé et de la complexité des régions concernées (populations, facteur religieux, rôle des anciens empires, niveaux de développement, opinions publiques…) ? Nous sommes là en présence de réseaux complexes, dont les logiques ne seront pas forcément complémentaires. D’autre part, les routes de la soie participent d’une volonté patiente mais globale d’expansion chinoise : présence, influence, puissance. Il s’agit donc, d’abord et avant tout, d’un chantier, d’autant plus que la Chine veut se déployer résolument à 360 degrés.

Ce tremplin vers l’Europe modifiera les rapports de force. Qu’en sera-t-il de la politique américaine d’endiguement (Containment) de la Chine, grâce à sa couronne maritime d’alliés (du Japon à l’Inde) ? Qu’en sera-t-il à l’inverse de la descente des intérêts chinois dans l’océan Indien (« collier de perles ») et de la jonction avec l’Afrique orientale ? À cet égard, il y a certainement une nouvelle géopolitique de l’océan Indien à entreprendre, lequel est de plus en plus jointif avec l’océan Pacifique (islamisme, piraterie, émigration, commerce international…). Qu’en sera-t-il de l’antagonisme entre l’Arabie Séoudite et l’Iran, sachant que Téhéran restera le passage obligé des routes méridionales de la soie ? Quel rôle jouera cet ensemble complexe et interface que constitue la mer Noire ? Enfin, comment interviendra le facteur culturel (question identitaire, statut des minorités, représentation des uns par les autres…), si essentiel dans les relations internationales et de plus en plus dépendant des ONG, de la presse, d’Internet et des réseaux sociaux ? L’Union européenne saura-t-elle développer une politique cohérente à l’égard du projet chinois (en janvier 2018, le président français Emmanuel Macron a souligné en Chine que ces routes « ne peuvent être les routes d’une nouvelle hégémonie qui voudrait mettre en état de vassalité les pays qu’elles traversent »).


Le partenariat « 16+1 », levier ou cheval de Troie ?

La Politique européenne de voisinage, le Partenariat oriental et TRACECA (corridor de transport réunissant 14 pays d’Europe orientale, du Caucase du Sud et d’Asie centrale, outre la Turquie), ne représentent en rien des contre-feux ou des outils de coopération unifiés et coordonnés à l’égard de la Chine.

Le partenariat « 16+1 » (la Chine et 16 pays européens, membres de l’Union européenne en italiques : Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, République Tchèque, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie, Slovénie, Croatie, Serbie, Bosnie-Herzégovine, Monténégro, Albanie et Macédoine) doit-il être considéré comme un levier propice aux intérêts de Pékin ou comme un cheval de Troie de la Chine en Europe centrale, orientale, balte et balkanique ?

La ligne ferroviaire à grande vitesse Belgrade-Budapest, financée par la Chine, constitue-t-elle un risque pour l’Union européenne ?


Que penser enfin de l’idée de « corridor (maritime) de la croissance Asie-Afrique », ou « Route de la liberté », lancée en novembre 2016 par le Premier ministre indien en coordination avec le Japon et axée sur le développement durable ?

Au regard de l’histoire ancienne et des contingences contemporaines, les routes de la soie restent une aventure. Et, comme toute aventure, passionnante mais incertaine.

Copyright Février 2018-Garcin/Diploweb.com

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Eurasia, case sud-ouest

Eurasia, case sud-ouest

11 Novembre 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Gaz, #Pétrole, #Russie, #Sous-continent indien, #Caucase, #Moyen-Orient

Alors que les loyalistes mettent la main sur Al Bukamal en Syrie, pierre angulaire de l’arc chiite, et que l’Arabie saoudite connaît une Nuit des longs couteaux aussi rare que conséquente – événements sur lesquels nous reviendrons prochainement -, le Grand jeu eurasien est en plein swing quoique ne faisant pas les gros titres. Et là comme ailleurs, le système impérial américain est mis à mal…

Un vieil ami, IPI, revient sur le devant de la scène, sur lequel un petit rappel n’est pas inutile :

L’accord sur le nucléaire iranien et la levée des sanctions ont pour conséquence de faire revivre le projet saboté par Washington de gazoduc Iran-Pakistan-Inde (IPI). Dans leur volonté d’isoler l’Iran, les Américains avaient réussi à détourner l’Inde du projet en 2009 et tentaient de promouvoir l’invraisemblable TAPI (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde) censé passer au beau milieu des Talibans sans que ceux-ci ne s’en rendent compte. Trêve de délire et retour à la réalité, l’Inde est maintenant de nouveau intéressée par l’IPI et le projet fait sens. Ainsi, la levée des sanctions contre l’Iran n’aurait pas l’effet escompté par l’Occident. Loin de faire concurrence au gaz russe du côté de l’ouest – la route vers l’Europe est compliquée, qui plus est maintenant que le conflit kurdo-turc empêche le passage de pipelines -, le gaz iranien pourrait au contraire participer un peu plus encore à l’intégration de l’Eurasie et de l’Organisation de Coopération de Shanghai sous direction russo-chinoise, dont l’Inde et le Pakistan sont devenus membres cette année et que l’Iran rejoindra très bientôt.

La méfiance entre les frères ennemis indien et pakistanais ne disparaîtra certes pas du jour au lendemain et New Delhi est toujours gênée aux entournures de savoir que le gaz reçu devra d’abord passer par le territoire de sa Némésis. Mais c’est justement dans ce domaine que du nouveau est apparu et ce diable de Poutine n’y est pas étranger.

Fin octobre, la nouvelle est tombée que la Russie, qui possède de vastes réserves de gaz en Iran, était prête à construire une variante offshore de l’IPI pour inonder d’or bleu le Pakistan et l’Inde.

Chose très intéressante, le pipeline passerait par Gwadar, l’un des lieux les plus stratégiques de la planète que nous avions abordé ici ou ici :

La région est d’une importance immense avec le fameux nœud de Gwadar, port « donné » à Pékin au sortir du Golfe persique et autour duquel se tisse l’alliance stratégique et énergétique entre la Chine, le Pakistan et l’Iran […]

Les liens énergétiques entre Téhéran et Pékin sont déjà anciens mais se consolident chaque jour. Ceci en attendant l’oléoduc irano-pakistanais qui verra prochainement le jour, reliant la base chinoise de Gwadar avant, un jour, de remonter tout le Pakistan et rejoindre la Karakoram Highway dans les somptueux décors himalayens.

C’est cette titanesque imbrication eurasiatique que le Kremlin pilote de main de maître. La connexion sino-pakistanaise, que nous avions abordée il y a deux ans :

Moscou risque fort de bientôt construire le pipeline nord-sud que le Pakistan attend depuis des années. Premier pas vers la fameuse connexion Gwadar-Chine ou le projet de gazoduc Pakistan-Russie ? Tout ceci n’empêche d’ailleurs pas les Russes de renforcer de l’autre côté leur coopération énergétique avec l’Inde.

Et maintenant, donc, l’IPI connectant l’Iran, le Pakistan et l’Inde. Un IPI offshore et garanti par l’ours, susceptible par conséquent de balayer les dernières réticences indiennes. Il se pourrait d’ailleurs que ce faisant, la Russie ait réussi à persuader New Delhi de diminuer son soutien à l’insurrection baloutche, talon d’Achille de son voisin comme nous l’expliquions ailleurs :

Le Pakistan fait face à une insurrection nationaliste dans la rétive province du Baloutchistan, au sud du pays, où les tribus cherchent à obtenir leur indépendance. C’est un conflit peu connu du grand public occidental – sans doute parce que les insurgés sont d’obédience marxiste et non islamiste – mais qui peut se révéler pour le Pakistan au moins aussi dangereux que les troubles des zones tribales. Fait très important, c’est dans cette province que se trouve Gwadar, et plusieurs expatriés chinois y ont trouvé la mort au cours de ces dernières années, tués par des bombes ou le mitraillage de leur bus. Cela explique peut-être la légère réticence de Pékin à s’engager de plein pied dans le projet. Comme de bien entendu, le Pakistan accuse l’Inde de financer et d’aider le mouvement indépendantiste baloutche – où l’on retrouve le jeu des grandes puissances – ce qui semble effectivement le cas… New Delhi a en effet tout intérêt à ce que la situation au Baloutchistan s’envenime, faisant ainsi d’une pierre deux coups : empêcher la Chine de s’implanter dans cette zone stratégique tout en déstabilisant le Pakistan déjà englué dans les zones tribales et au Cachemire.

C’était il y a trois ans et de l’eau a coulé sous les ponts depuis. Dans l’Eurasie qui se prépare, sous l’égide de l’OCS, des routes de la Soie chinoises et des gazoducs russes, les civilisations se rapprochent, l’animosité fait peu à peu place à l’entente et à l’intégration.

Nous n’y sommes cependant pas encore tout à fait et New Delhi se garde de mettre tous ses oeufs dans le même panier. L’Association des Chambres de Commerce indiennes a ainsi émis l’idée en septembre d’un gazoduc sous-marin iranien passant par Oman, évitant comme de bien entendu le territoire pakistanais. Etant donné la croissance indienne et la demande énergétique exponentielle qui l’accompagne, ce deuxième tube ne serait d’ailleurs pas de trop.

Si Moscou n’est pas impliqué dans ce schéma pour l’instant très hypothétique – et qui explique peut-être la proposition IPI 2.0 quinze jours plus tard comme vu plus haut -, l’empire US ne l’est pas davantage tandis que Téhéran se frotte les deux mains avec gourmandise.

Au-delà des rodomontades américano-israoudiennes, l’Iran est plus que jamais au centre du jeu et la visite de Poutine le 1er novembre l’a magnifiquement symbolisé, au grand dam des Spykman boys et autres néo-cons. Accords gaziers et pétroliers – notamment la construction d’un gazoduc irano-russe via l’Azerbaïdjan (pour alimenter l’IPI dans le futur ?) et 30 Mds d’investissements de Rosneft dans le secteur énergétique iranien, profitant de la persophobie du Donald qui laisse les euronouilles vassales dans la gêne et l’indécision.

L’Iran semble de plus en plus devenir la porte de la Russie vers les mers chaudes et le meilleur moyen de relier énergétiquement l’Asie du sud. Dans cette optique, de par sa position géographique, l’Azerbaïdjan a évidemment une carte à jouer et ce n’est sans doute pas un hasard si la visite de Vladimirovitch s’est achevée par un sommet tripartite.

Outre le pipeline trans-azéri mentionné ci-dessus, relevons la volonté de dédollariser les échanges bilatéraux ou encore un accord de libre-échange entre l’Union Economique Eurasienne et l’Iran. Last but not least, le développement du Corridor caspien nord-sud afin de connecter par voie ferroviaire et routière la Caspienne et l’Océan indien. Nous en avions averti le fidèle lecteur l’année dernière :

Dans le grand classique cinématographique de David Lean, lorsque le général britannique renâcle à détacher Lawrence chez les tribus arabes, le rusé Dryden, archétype du brillant diplomate qui était alors la norme du Foreign Office (les choses ont changé depuis), lui rétorque : « Bien des grandes choses commencent petitement ». Or, nous vivons peut-être l’un de ces moments anonymes qui, pourtant, porte en germe d’énormes conséquences pour le futur.

Ce lundi, se sont en effet réunis à Bakou les présidents russe, iranien et azéri. Parmi les sujets divers et variés discutés (contre-terrorisme, coopération dans l’industrie d’armement etc.), il y en a un qui nous intéresse particulièrement : le projet d’un corridor de transport Nord-Sud reliant les trois pays.

Jusqu’ici, rien que de très banal en apparence. Coopération régionale, volonté d’intensifier les échanges ; une petite chose dirait Dryden. Sauf que… A terme, le but n’est ni plus ni moins que de concurrencer le canal de Suez !

« Le projet de corridor de transport international « Nord-Sud » est appelé à réunir les meilleures conditions pour le transit des marchandises depuis l’Inde, l’Iran et les pays du Golfe vers l’Azerbaïdjan, la Russie et plus loin vers le Nord et l’Ouest de l’Europe », a déclaré le chef de l’Etat russe Vladimir Poutine devant les journalistes azerbaïdjanais à la veille de sa visite dans leur capitale.

Il s’agit en fait de non seulement créer des corridors de transport vers l’Inde, le Pakistan et l’Irak, mais aussi et surtout de former l’espace eurasiatique de transport nord-sud.

En ce qui concerne l’avantage économique de la voie « Nord-Sud », on peut dire que l’envoi d’un conteneur de 40 pieds de Francfort-sur-le-Main en Asie du Sud par le canal de Suez revient aujourd’hui à 5.670 dollars. Son transport par le corridor de transport international « Nord-Sud » coûte, dès aujourd’hui, 2.000 dollars de moins et il est de 15 à 20 jours plus rapide ».

Ce que l’article ne dit pas, mais qui sous-tend évidemment le projet, c’est le fait d’éviter l’océan « international » (c’est-à-dire la puissance maritime anglo-saxonne) et de favoriser les voies de transport continentales où l’empire n’a pas son mot à dire. En un mot, accélérer l’intégration de l’Eurasie. McKinder, ne regarde pas cette carte…

Car le corridor est bien sûr à mettre en parallèle (même si géométriquement, ce serait plutôt en perpendiculaire) avec les pharaoniques routes chinoises de la Soie qui courront est-ouest. Pékin doit suivre le dossier de près et a sûrement été briefé par Moscou. Rappelons à cette occasion ce que Poutine déclarait avant sa visite en Chine le mois dernier : « Dire que nos deux pays coopèrent stratégiquement est dépassé. Nous travaillons désormais ensemble sur tous les grands sujet. Nos vues sur les questions internationales sont similaires ou coïncident. Nous sommes en contact constant et nous nous consultons sur toutes les questions globales ou régionales ».

Le corridor RAI (Russie-Azerbaïdjan-Iran) se combinera avec les voies chinoises pour former un maillage eurasien serré par lequel transiteront marchandises et hydrocarbures. De Lisbonne à Pékin et de l’Océan indien à l’Océan arctique. Un seul absent dans tout cela : les Etats-Unis, dont la capacité de nuisance s’amenuise à mesure que l’intégration de l’Eurasie se poursuit.

Ces mots sont plus que jamais d’actualité…http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2017/11/eurasia-case-sud-ouest.html

Nouvelles d’Eurasie

Nouvelles d’Eurasie

8 Septembre 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Chine, #Sous-continent indien, #Russie, #Amérique latine, #Economie, #Extrême-Orient

Alors que l’empire maritime unilatéral US perd toujours plus la main, même s’il réussit encore parfois quelques « coups », la multipolarité eurasienne continue son inexorable ascension, bien que celle-ci ne soit pas exempte d’accrocs. Le Grand jeu dans toute sa splendeur…

Réconciliation dans l’Himalaya

Si le Bhoutan et son fameux BNB (Bonheur national brut) est connu pour sa douceur de vivre à l’écart du développement frénétique de la planète, les derniers mois avaient cependant été marqués par de très fortes tensions dans la zone.

Enclavé entre les géants chinois et indien, le petit royaume himalayen s’est en effet retrouvé au beau milieu d’une querelle qui a fait les gros titres, parfois exagérés, y compris chez Zero Hedge ou RT (de l’importance de ne pas suivre aveuglément les médias, même les meilleurs…)

Retour sur l’affaire :

New Delhi a dénoncé vendredi comme une atteinte à sa « sécurité » la construction d’une route militaire chinoise sur un plateau montagneux stratégique au centre de tensions entre l’Inde, la Chine et le Bhoutan depuis plusieurs jours.

New Delhi « a signifié au gouvernement chinois qu’une telle construction représenterait un changement significatif du statut quo avec de sérieuses implications pour la sécurité de l’Inde », a déclaré le ministère des Affaires étrangères dans un communiqué.

Située sur le flanc ouest du Bhoutan et à l’est de l’État indien du Sikkim, la vallée tibétaine de Chumbi fait la jonction entre les territoires indien, chinois et bhoutanais. Si cette vallée est reconnue comme appartenant à la Chine, le plateau montagneux de Doklam dans sa partie sud-est fait cependant l’objet d’un contentieux entre Thimphou et Pékin.

Le Bhoutan soutient que la question de la souveraineté sur cette zone doit encore être réglée. La Chine, cependant, assure que le Doklam – qu’elle appelle Donglang – fait partie de son territoire et qu’elle a tout droit d’y effectuer des travaux.

« Le 16 juin, une équipe de construction de l’APL (armée populaire de libération, nom de l’armée chinoise, ndlr) a pénétré dans la zone de Doklam et essayé de construire une route », indique New Delhi, qui agit comme le parrain du Bhoutan sur la scène internationale.

La vallée de Chumbi est d’autant plus sensible pour l’Inde qu’elle n’est située qu’à quelques dizaines de kilomètres du corridor de Siliguri, une étroite bande de terre surnommée « cou de poulet » qui est la seule jonction territoriale pour New Delhi entre les plaines du nord et ses États du nord-est.

Le Bhoutan et la Chine n’entretiennent pas de relations diplomatiques officielles et dialoguent généralement via New Delhi. Mercredi, Thimphou a enjoint la Chine d’interrompre ce chantier, dénonçant une « violation d’accord ».

Pékin a levé la voix cette semaine sur ce dossier. Il a dénoncé mardi une « incursion » de militaires indiens sur son territoire pour essayer de stopper le chantier de la route.

En coordination avec les autorités bhoutanaises, « du personnel indien, présent dans la zone générale (du col) de Doka La, a approché les équipes du chantier pour les enjoindre » à cesser les travaux, a déclaré vendredi New Delhi.

Ce corridor de Siliguri, coincé entre le Népal et le Bangladesh, et faisant la jonction avec les territoires isolés du nord-est, est effectivement un point hautement stratégique pour New Delhi. Pour l’anecdote, non loin se trouvent les célèbres champs de thé de Darjeeling ainsi que le Kanchenjunga, troisième sommet du monde.

A l’incursion indienne ont logiquement succédé les menaces chinoises, puis un statu quo de quelques semaines dans les brumes himalayennes, Pékin et surtout Delhi tentant de trouver une solution afin de réduire les tensions tout en ménageant la face de chacun.

Il est vrai que la position indienne est assez inconfortable et en partie responsable de la crise. L’Inde a tendance à se considérer, en exagérant parfois son rôle, comme la tutrice du Bhoutan et s’est trouvée embringuée dans la querelle territoriale sino-bhoutanaise. Or cette dispute est susceptible d’ouvrir la boîte de Pandore et de remettre en cause la convention anglo-chinoise de 1890 qui a peu ou prou délimité les frontières entre les deux géants asiatiques.

De plus, cela créé un précédent : l’Inde intervient ici en tant que troisième acteur (à la requête  réelle ou supposée du Bhoutan). Pourtant, c’est exactement ce que New Delhi refuse concernant le Cachemire alors que le Pakistan réclame à cors et à cris l’internationalisation du dossier depuis des décennies.

Ainsi, malgré les poussées de fièvre nationaliste en Inde, le gouvernement Modi a vite compris que la poursuite de la crise n’était pas dans l’intérêt du pays et a retiré ses troupes. Chose intéressante, la spectaculaire réconciliation fin août a eu lieu dans l’optique du sommet des BRICS à Xiamen du 3 au 5 septembre.

La conclusion de l’affaire est double. Premièrement, l’on a souvent tendance à voir le Grand jeu comme un affrontement de grands blocs, mais il ne faut jamais oublier que les antagonismes et particularismes locaux peuvent avoir une réelle incidence. La meilleure illustration vient du « mouchoir de poche » du Doklam, petit plateau inconnu au fin fond de nulle part mais qui, on vient de le voir, aurait pu avoir de très sérieuses conséquences à l’échelle du continent-monde.

Quant aux structures multipolaires – les BRICS en l’occurrence – elles font une nouvelle fois la preuve qu’elles sont bien autre chose qu’une coquille vide. Aucune surprise pour le fidèle lecteur, nous l’annoncions avant le début de la crise du Doklam :

Poutine est à Astana pour un importantissime sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai qui verra l’entrée officielle de l’Inde et du Pakistan dans la confrérie eurasiatique, décidée il y a deux ans et ayant pris un peu de retard. 

Le parallèle est frappant. Tandis que les institutions de l’empire américain sont en train de se fissurer (Union européenne # Brexit ; OTAN # Turquie) ou d’exploser (CCG # Qatar), la multipolarité eurasienne continue d’intégrer et de grandir. Tss tss Mackinder…

Certes, l’entrée du couple infernal indo-pakistanais importera son lot de frictions – dispute du Cachemire, méfiance de l’Inde vis-à-vis de la Chine et de ses routes de la Soie (rappelons que Modi a refusé de participer au sommet organisé le mois dernier par Pékin) – et la presse russe ne cache d’ailleurs pas certaines craintes. Mais cette plateforme unique de consensus à l’échelle du continent-monde qu’est l’OCS finira par créer, sous la pression du binôme russo-chinois, le dialogue nécessaire entre les frères ennemis.

Vladimirovitch ne disait pas autre chose dans un article écrit juste avant le sommet :

« Les activités de notre groupe sont fondées sur les principes d’égalité, de respect et de consensus. Au sein des BRICS, rien n’est jamais imposé à personne. Quand les approches de ses membres diffèrent, nous travaillons patiemment et calmement afin de les faire coïncider. Cette atmosphère ouverte et basée sur la confiance est le gage de notre réussite. »

BRICS pas à brac

Ce sommet de Xiamen justement, qu’en est-il ressorti ? Une foultitude de choses et ce n’est sans doute pas un hasard si la MSN occidentale commence à s’y intéresser un peu plus sérieusement que par le passé…

L’un des accents a été mis sur la lutte contre le terrorisme et, pour la première fois, des groupes djihadistes pakistanais (Lashkar e-Taiba et Jaish e-Mohammed) ont été nommés, pour le plus grand plaisir de New Delhi. Pékin s’est même cru obligé ensuite de rassurer le Pakistan sur ses intentions.

Plusieurs contrats ou memorandums de coopération ont été signés et d’importantes rencontres bilatérales ont eu lieu (Poutine-Xi, Xi-Modi, Temer-Modi, Modi-Poutine…) A ce propos, notons l’intéressant tango du président brésilien, Temer l’Usurpateur comme certain l’appellent, peu ou prou mis en place par un coup d’Etat juridico-institutionnel américain il y a un an. Le système impérial doit rire jaune en voyant son « protégé » s’émanciper dangereusement, inviter à la Chine à investir dans les privatisations et proposer de créer une plateforme de renseignement purement BRICS contre le terrorisme ainsi qu’une agence de notation.

On en avait déjà vu les prémices quand, en juin, Brasilia et Moscou ont annoncé une plus ample coopération spatiale et que Temer s’était dit intéressé par l’installation du système russe Glonass, concurrent du GPS américain, au Brésil. Comme son voisin Macri en Argentine, Temer doit faire face au principe de réalité : l’avenir est au monde multipolaire et il serait suicidaire de s’en séparer.

D’ailleurs, celui-ici attire de plus en plus et le président mexicain Peña Nieto a participé comme invité au sommet. Bientôt le BRICSM ? Ca semble en tout cas être le souhait de Pékin : élargir la multipolarité et y associer un nombre grandissant de pays. Le projet BRICS Plus, introduit en mars dernier par le ministre chinois des Affaires étrangères, propose d’étendre le partenariat avec le Mexique, l’Egypte ou encore la Thaïlande.

Mais la bombe du sommet de Xiamen a une nouvelle fois été économique et financière, avec un mot d’ordre en filigrane : dé-do-lla-ri-sa-tion. Dans l’article cité plus haut, Vladimirovitch avait d’ailleurs annoncé la couleur, quoique de manière diplomatique. Dans une déclaration commune des cinq, on peut lire cette phrase qui n’a pas dû passer inaperçue à Washington :

« Nous nous sommes mis d’accord pour favoriser le développement des marchés des obligations en devises nationales des pays des BRICS, ainsi que pour créer un fonds d’obligations en devises nationales des BRICS. »

Autre idée évoquée, mais encore à l’état de projet : la création d’une crypto-monnaie BRICS, évidemment vue comme une alternative au dollar. Mais surtout, la triade pétrole-or-yuan se met en place, court-circuitant bientôt le pétrodollar. Russie-Chine d’abord (ça a déjà commencé), puis les BRICS, leurs partenaires, les Etats alliés (Iran) voire même d’anciens vassaux de l’empire ensuite retournés (Qatar). Le tsunami risque d’être inarrêtable et fatal au système impérial américain. On comprend que Bzrezinski ait préféré partir avant

Dans cet horizon fait de nuages noirs, une éclaircie tout de même pour Washington, offerte sur un plateau d’argent par l’allumé de Pyongyang.

Rien ne sert de Corée, il faut partir à point

Nous étions restés sur l’élection de Moon Jae-in en Corée du sud et la mauvaise nouvelle que cela représentait pour le Deep State néo-con :

Moon a envoyé les Américains valser sur la lune en suspendant le déploiement du THAAD. Concrètement, les deux batteries déjà débarquées resteront jusqu’à plus ample informé, mais celles qui étaient en attente d’installation attendront encore longtemps…

On imagine aisément le soulagement à Pékin, dont le nouveau président sud-coréen est assez proche, et à Moscou ; l’empire US vient de connaître un méchant revers dans sa tentative de contenir la partie orientale de l’Eurasie.

Car c’est de haute stratégie qu’il s’agit ici : Washington utilise habilement un conflit ancien et réel (crise coréenne : 1er niveau) pour placer ses pions sur l’échiquier (Grand jeu : 2nd niveau). Les batteries THAAD sur le territoire sud-coréen surveillent officiellement la Corée du nord et officieusement la Chine.

Nous avertissions cependant :

Dans ce contexte, l’élection de Moon risque de rebattre les cartes, dans des proportions qu’il est difficile de prévoir. Il est notoirement amical avec Pékin et, on l’a vu plus haut, très critique vis-à-vis de l’installation du bouclier US. Rééquilibrage des alliances, soumission à la pression américaine, ni-ni visant à plaire à tout le monde… tout est possible. Sans compter les coups d’éclat de Kim III qui ne manqueront pas d’advenir.

C’est advenu ! L’indécrottable Nord-coréen a procédé à ses essais nucléaires et provocations diverses, forçant la Corée du sud à finalement accepter le THAAD sur son territoire malgré les houleuses protestations : « une décision difficile mais inévitable » selon Séoul.

Kim III ou l’idiot utile de l’empire…

 

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