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Syrie : les vraies raisons derrière l’avertissement d’Erdogan à l’Europe sur une nouvelle vague de migrants

: les vraies raisons derrière l’avertissement d’Erdogan à l’Europe sur une nouvelle vague de migrantsEUROPE11 septembre 2019© Reuters

MENACE

Syrie : les vraies raisons derrière l’avertissement d’Erdogan à l’Europe sur une nouvelle vague de migrants

La semaine dernière, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a menacé l’Europe d’un nouvel afflux de migrants. Pourquoi cette menace ? Il réclame une nouvelle aide financière et la création d’une zone tampon au Nord de la Syrie.AJOUTER AU CLASSEURLECTURE ZEN61974Avec Alexandre Del Valle

Atlantico : Dans ce bras de fer avec l’UE qui détient le contrôle du flux syrien ?

Alexandre Del Valle : Je pense que tout ça, c’est des rapports de force, et dans les rapports de force, c’est celui qui est le plus culotté, le plus déterminé, qui a le moins de scrupules et qui manie le mieux le bluff qui gagne. Et souvent les Européens ne savent pas avoir cette politique musclée, virile et sans scrupule, qui consiste à écraser celui qui est un peu plus correcte. Ce n’est pas que la Turquie a tous les atouts, le vrai problème n’est pas là : elle n’a pas tous les atouts ; elle a certains atouts, mais elle sait que l’Europe est un continent complexé, géopolitiquement peu viril, et qui est souvent le dindon de la farce dans les relations internationales. On le voit pour le climat, pour l’aide au développement, pour les règles de l’OMC, pour les échanges avec les Américains. L’Europe est souvent le dindon de la farce qui accepte des choses qu’elle s’impose, des règles qu’elle respecte, alors que le partenaire ne les respecte pas. C’est pareil pour la Chine : elle viole les règles de l’OMC que l’Europe respecte. La concurrence est violée par le Chine et les Américains alors que l’Europe se fait hara-kiri en s’empêchant d’avoir des consortiums. Donc dans plusieurs domaines, ce n’est pas que l’Europe est plus faible, mais elle est scrupuleuse, elle accepte des règles et elle n’ose pas se comporter comme les voyous et donc elle est la seule à être vertueuse, à respecter des règles que ses partenaires violent. Avec la Turquie, qui n’a pas de scrupules, l’Europe est faible. Non pas parce qu’elle est structurellement faible, mais parce que ses complexes, ses scrupules, l’empêchent d’aller loin dans les négociations. Tandis que si l’Europe était moins complexée et plus adepte d’une négociation musclée, l’Europe pourrait très bien dire aux Turcs : « Vous menacez de nous balancer des centaines de milliers de clandestins, nous allons rompre pleins d’accords avec vous, nous suspendons les négociations en vue de l’adhésion, nous enlevons les aides que nous vous donnons chaque année, nous supprimons un tas d’avantage que les Turcs ont avec l’UE, nous annulons l’union douanière, etc ». Et si on était capables d’avoir ce genre de politique, ce serait beaucoup plus efficace, mais nous ne l’avons pas. Nous ne brandissons pas des menaces régulièrement aux Turcs et donc ils ont raison d’essayer, ils savent que c’est un partenaire faible psychologiquement. L’Europe est aujourd’hui le continent de la faiblesse volontaire, et les prédateurs adorent les faibles. Les prédateurs comme Erdogan, comme Trump, comme Xi Jin Ping. L’Europe aujourd’hui, parmi les grands acteurs du monde multi polaire, c’est le continent de la faiblesse et des scrupules, et de l’auto critique, et des complexes.  Et donc il est facile de menacer un être complexé, même s’il est plus fort. Potentiellement l’Europe est plus forte, elle a quand même la deuxième armée mondiale et la première économie mondiale si on additionne les budgets, l’Europe est un continent extrêmement puissant si elle en a la volonté, mais elle est complexée. Le grand turc Erdogan l’avait dit un jour : « L’Europe est un continent en voie de putréfaction frappé par la vieillesse et par la décadence ». C’est quand même assez clair. Il a même dit un jour : « Les Européens auront peur de sortir de leur maison car les musulmans feront en sorte qu’ils aient peur de sortir de chez eux ». Les discours d’Erdogan ces dernières années sont extrêmement menaçants. Il a compris qu’il a en face de lui un colosse vieux, donc il en profite. L’Europe est aujourd’hui le continent de personnes qui attirent tous les prédateurs. L’Europe se veut un continent sans identité, sans nationalisme, c’est une destruction de la souveraineté depuis Jean Monnet au profit d’un projet utopique, mondialiste, universaliste, de paix et d’harmonie. C’est le continent des droits de l’Homme, donc pour un Donald Trump, pour un Bolsonaro, pour un Xi Jinping, pour un Poutine ou pour un Erdogan, pour les grands leaders du monde multipolaire, qui eux sont nationalistes et non complexés, c’est une proie facile. C’est un colosse aux pieds d’argiles, c’est un géant économique mais divisé, c’est une puissance militaire mais fragmentée, En plus contrôlée par les Etats-Unis ; c’est en fait une colonie américaine. L’Europe est une colonie pour les grands prédateurs du monde. Les Turcs veulent la coloniser par l’Islam et la démographie musulmane, les Chinois par l’achat des ports, aéroports et infrastructures, les Américains par la culture et la domination de l’OTAN… En fait l’Europe peut s’analyser aujourd’hui comme un continent qui attire tous les grands prédateurs du monde multipolaire. C’est dans ce cadre qu’il faut replacer les techniques de négociation menaçantes d’un Erdogan, qui serait beaucoup respectueux s’il avait en face de lui, à la tête de l’Europe, quelqu’un comme Poutine. Quand Erdogan a voulu ennuyer les Russes, ça n’a pas duré bien longtemps. Il n’y a pas eu de guerre entre la Russie et la Turquie, pourtant la Turquie avait fait assassiner un ambassadeur russe. Poutine a tapé sur la table, il a menacé de représailles économiques et Erdogan a compris les menaces et il a arrêté. Les Européens n’oseront jamais menacer Erdogan comme les Américains les ont menacés. Et de son point de vue Erdogan a raison d’essayer.open in 0

C’est vrai que la Turquie, voisine de la Syrie reçoit énormément de réfugiés, deux millions depuis le début de la guerre syrienne. C’es vrai que l’une des raisons de cet accueil, pour Erdogan, c’est d’avoir un élément de négociation avec les pays arabes, parce qu’Erdogan veut apparaitre comme un protecteur des réfugiés sunnites musulmans syriens persécutés par les apostats au pouvoir en Syrie, parce qu’en Syrie ce ne sont pas des musulmans, ce sont des alaouites qui tiennent le pouvoir. Erdogan veut être le protecteur des islamistes sunnites syriens, c’est pour ça qu’il en a accueilli beaucoup, pour apparaitre un peu comme un leader protecteur des Arabes sunnites, et il a également utilisé cette réserve de réfugiés pour pouvoir éventuellement les lâcher vers l’UE pour que celle-ci paye le fait de les retenir. Ce qu’il veut, c’est de l’argent. Il avait demandé plusieurs milliards, il y avait déjà eu un accord avec Angela Merkel, on avait cédé par manque de courage. Eux ont l’argument de l’immigration clandestine, les réfugiés syriens, et les Européens ont également des moyens de pression qu’ils n’osent pas utiliser. Erdogan sait être faible avec les forts, et fort avec les faibles. C’est un vrai leader du monde post-moderne, on est dans le retour de la « voyoucratie ». Ce sont des leaders sans scrupules, nationalistes, voir impérialistes, parce qu’Erdogan va plus loin que la Nation, il est impérialiste, il veut rétablir l’Empire Ottoman. Il sait que l’Europe est un continent de vieillards et de faibles, en tous cas c’est ce qu’il dit, et il sait très bien qu’avec un vieillard on peut menacer plus facilement qu’avec un jeune homme. Et si en plus le vieillard est complexé, c’est encore plus facile que si le vieillard est malin.

On a plein de moyens de pression : l’union douanière avec la Turquie date de 1996, c’est même avant la procédure d’adhésion. Elle donne des avantages aux entreprises européennes, mais aussi turques, auxquelles elle permet de vendre plein de produits, textiles notamment. Imaginez si demain le Président de l’UE, un peu plus virile, dit : « On en a marre des menaces d’Erdogan, nous menaçons de ne plus importer aucun textile turc ». Ce serait catastrophique pour l’économie turque. Ou alors si la France dit : « Si vous continuez, on va délocaliser les productions de voitures Peugeot et Renault de Turquie en Roumanie ». Même si c’est du bluff, on pourrait utiliser des arguments de négociation de ce style. Jamais on ne le fait. La Turquie a plus besoin de l’Union européenne, que l’inverse. Parce qu’elle ne vend pas de pétrole la Turquie, ni de gaz. On peut se passer de la Turquie. Totalement. Donc il faut répondre à tous ceux qui cèdent devant le Grand Turc qu’il n’utilise que notre scrupule, notre lâcheté et notre manque de virilité dans les négociations. Et on ne peut pas leur reprocher d’essayer !

Quelle est la stratégie d’Erdogan aujourd’hui ? A-t-il des chances d’arriver à ses fins ?

Erdogan est à la fois un impérialiste – il veut rétablir l’Empire ottoman symboliquement. C’est un nationaliste. En gros on peut le décrire comme un nationaliste qui est en même temps un islamiste. National-islamiste. Il veut plaire à la fois au nationalisme turc, très orgueilleux voir raciste – il tape tout le temps sur les Arméniens, les Kurdes… Donc pas que les Européens, il a plein de boucs émissaires. C’est un vrai nationaliste qui pratique le racisme d’État et le bouc-émissairisme pour fédérer son peuple contre des ennemis internes et externes, et c’est aussi un impérialiste qui veut utiliser l’islam pour établir un Empire au profit des Turcs, l’Empire Ottoman. Et à ce titre, pour paraitre le défenseur des musulmans contre les ennemis de l’Islam, il traite tout le temps l’Europe de raciste, d’islamophobe, il joue beaucoup là-dessus. C’est comme ça qu’il justifie des menaces comme celle-ci auprès de sa propre opinion. Il dit : « On va faire plier ces Européens qui ont humilié les Turcs pendant la Seconde Guerre mondiale, qui défendent les athées qui critiquent l’islam… ». L’idée est toujours de monter que « ils nous ont humilié, ces impérialistes occidentaux, croisés, et bien nous on leur fait payer ». Régulièrement Erdogan insulte ou menace les Européens depuis plusieurs années, c’est son bouc émissaire extérieur, même s’il tape quand même sur l’Amérique de temps en temps. Souvent Erdogan bluff, car il sait très bien que les intérêts sont croisés, mais il bluff aussi à usage interne, car il saut qu’à chaque fois qu’il tape sur les ennemis de la Turquie musulmane, il prend des voix. Il sait très bien ce qu’il fait, il ne faut pas être intimidé. Il y a aussi une part de réel, parce qu’il sait que les Européens peuvent avoir peur et céder et donc donner du fric en échange du contrôle des migrants comme on a déjà fait. En 2015, Merkel et Erdogan s’étaient rencontrés et avaient décidé d’un accord, sans consulter les autres dirigeants européens, Merkel avait accepté de céder au chantage. On avait promis six milliards en échange du fait qu’ils reprennent des clandestins illégaux sans papiers, mais en fait nous en reprenions tamponnés, des clandestins demandeurs d’asile réguliers. C’est-à-dire que finalement c’était un accord de dupe. C’est comme Kadhafi qui se faisait payer des milliards chaque année, il n’y avait pas d’immigration clandestine au large de la Lybie et de l’Italie parce qu’il se faisait payer très cher le contrôle des frontières. Donc Erdogan veut faire comme Kadhafi : du racket. Et pour un musulman radical, c’est facile, c’est permis dans la tradition islamique : le chrétien doit toujours payer un tribut à l’Empire islamique en échange d’être épargné, donc pour lui c’est moral. On retrouve cette mentalité du djihad : faire payer le chrétien croisé pour l’anomalie que consiste le fait de ne pas lui faire la guerre. Et Kadhafi était pareil : ces leaders nationalistes islamistes, qui ont une très grande haine de l’Europe, de l’occident, du monde chrétien, pour eux c’est moral de racketter un chrétien et un juif, parce que ce sont des ennemis qui devraient être des sujets soumis de l’Empire islamique. Dans la Charia, les chrétiens et les Juifs ne peuvent qu’être humiliés, soumis, et payer un tribut.

Dans ce contexte, l’Europe devrait faire comme Poutine ou Trump, c’est malheureux mais quand on a en face de soi des prédateurs impérialistes et racketeur, il faut parler de manière beaucoup plus virile. Pourquoi Macron est respecté par Trump et Poutine ? Parce qu’il sait avoir une force morale. Rappelez-vous la poignée de main virile avec Trump, ça avait étonné Trump. Rappelez-vous comment il avait reçu Poutine la première fois. Respect, mais on le critique en face, on lui dit d’homme à homme ce qu’on pense, ça ça plait aux hommes forts. Mais le Président de l’Europe ne représente rien, on ne connait même pas son nom. Les dirigeants européens aujourd’hui sont un festival de faiblesse. Par contre rappelez-vous Sarkozy en 2008 quand il négociait pour l’affaire de Géorgie, ça avait marché parce qu’il y avait une forme de force chez lui qui se dégageait. Il avait suscité le respect de plusieurs partenaires. Donc le charisme d’un leader est très important face à des gens forts comme ça. Je ne parle pas de force virile au sens « violente », il ne s’agit bien sûr pas de déclarer la guerre à la Turquie, mais regardez : Trump et Poutine ont réussi à faire céder Erdogan, parce qu’il les a quand même bien cherchés : l’avion russe abattu par la Turquie, c’est quand même plus loin que ce que fait Erdogan avec nous. Il a testé les forces. Ce genre de personne teste les forces, il voit jusqu’où il peu aller. Quand il voit qu’il est allé trop loin, il recule. Avec les Américains et les Russes, Erdogan est allé loin, et ensuite il a reculé. Mais tant que l’autre cède, il continue à aller plus loin.

Comment composer avec les forces kurdes qui redoutent la création d’une zone de sureté au nord-ouest de la Syrie ? 

Les kurdes, c’est le mot clé. Cette menace en fait, qui concerne la Syrie, a pour but que les Européens donnent quelque chose en échange. Si les Européens lâchaient les Kurdes, vous verriez que peut-être Erdogan tout à coup serait beaucoup plus conciliant. En fait Erdogan utilise des moyens de pression divers pour soit obtenir de l’argent, soit obtenir ce qui est le plus important pour lui en Syrie : pouvoir éradiquer les Kurdes, qui sont le problème numéro 1 de la Turquie en Syrie. Ce ne sont pas les islamistes. D’ailleurs la Turquie a aidé Daesh et Al Qaida, et elle continue à aide les djihadistes à Idlib parce que ceux-ci sont les ennemis des Turcs. Et comme les Européens, politiquement, médiatiquement, idéologiquement, moralement soutiennent les Kurdes – les Kurdes sont réfugiés en Allemagne, en France, ils ont été soutenus par Mitterrand, par Merkel. Pour Erdogan, l’ennemi numéro 1 interne et externe ce sont les Kurdes. Les Kurdes de l’intérieur, qui constituent pour lui une cinquième colonne, et les Kurdes de l’extérieur, en Syrie, qui sont d’ailleurs liés au parti du PKK. Les Kurdes de Syrie appartiennent au même parti que les Kurdes de Turquie, et donc pour lui c’est les mêmes. Donc ce que voudrait obtenir Erdogan, c’est que les Européens lâchent leurs Kurdes. Or les Européens continuent d’aider les forces kurdes militairement contre les djihadistes. Il y a une coopération sécuritaire entre les Européens, les Kurdes et le Gouvernement irakien.

Ce que veut Erdogan depuis le début, c’est une zone tampon dans le nord-ouest de la Turquie qui empêche les Kurdes d’accéder à la mer et à l’Ouest, là où il y a un bout de Turquie qui descend et qui empiète sur le nord-ouest de la Syrie. Des zones qui pendant la première guerre mondiale auraient pu être données à la Syrie, des zones disputées jadis par la Syrie et par les Kurdes, et les Turcs ont très peur qu’un jour on grignote une partie de leur territoire et de l’accès à la mer et que les Kurdes aient un État qui ait un accès à la mer. Donc c’est fondamental pour eux d’avoir une zone de sécurité, soi-disant pour juguler le terrorisme islamiste, mais en réalité pour empêcher les Kurdes d’avoir un État qui pousse vers l’Ouest, parce que les Kurdes sont plus nombreux à l’Est de la Syrie qu’à l’Ouest, et leur but c’est de faire la jonction entre le Kurdistan de l’Ouest et le Kurdistan de l’Est. Les Kurdes de Syrie aimeraient réunir les cantons Kurdes de l’est et de l’Ouest. Et la Turquie veut éradiquer totalement les kurdes de l’Ouest de la Syrie. Et donc cette zone tampon soi-disant pour gérer les réfugiés, pour lutter contre l’islamisme, la vraie raison, c’est une zone qui a pour but d’éjecter géopolitiquement et militairement les Kurdes de l’Ouest de la Syrie, à l’Ouest de l’Euphrate, c’est-à-dire pas loin de Idlib, là où il y a une réserve de djihadistes, qui ont d’ailleurs été aidés par les Turcs pour combattre les Kurdes. Et d’ailleurs, dans l’Ouest de la Turquie il y a depuis deux ans une purification ethnique qui est en cours, où on est en train de renvoyer des milliers de Kurdes qu’on remplace par des réfugiés. En effet, Erdogan sait que certains nationalistes turcs en ont marre de voir des Syriens, donc il aimerait redéplace vers la Syrie, dans une zone tampon, les nombreux Syriens qui posent problème en Turquie et que le peuple turc n’aime pas voir

https://www.atlantico.fr/decryptage/3578896/syrie–les-vraies-raisons-derriere-l-avertissement-d-erdogan-a-l-europe-sur-une-nouvelle-vague-de-migrants-alexandre-del-valle

Mots-clés :immigrationTurquieRecep Tayyip ErdoganeuropeThématiques :POLITIQUEEUROPE

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Pendant ce temps, le Grand jeu énergétique…

Pendant ce temps, le Grand jeu énergétique…

7 Septembre 2019

Alors que la situation se réchauffe en plusieurs points du globe, le bras de fer énergétique entre l’empire et ses adversaires irréconciliables n’est pas en reste. Au vu des dernières nouvelles fort intéressantes, un état des lieux s’impose mais, auparavant, un rappel fondamental n’est peut-être pas inutile pour les nouveaux lecteurs du blog :

Pipelineistan ou la guerre des tubes

En plus d’être le pivot du monde, le point névralgique du globe, l’Eurasie est également terre de richesses, d’immenses richesses. Les soieries, le jade, les épices, les tapis persans ou le caviar ont été remplacés par les hydrocarbures, pétrole et gaz, principalement en Russie et autour de la Caspienne

Aussi important sinon plus que les ressources elles-mêmes, c’est leur acheminement par les gazoducs et oléoducs et le moyen d’influence qui en découle qui cristallise les tensions et les grandes manœuvres, ce que d’aucuns nomment la géopolitique des tubes. Complétant la pensée de Mackinder, un nouvel axiome est apparu : « Qui contrôle les sources et les routes d’approvisionnements énergétiques mondiales contrôle le monde. » C’est particulièrement vrai pour les Etats-Unis dont les stratèges sont conscients de l’inévitable déclin américain : le monde est devenu trop vaste, trop riche, trop multipolaire pour que les Etats-Unis puissent le contrôler comme ils l’ont fait au XXème siècle. Du Projet pour un nouveau siècle américain des néo-conservateurs au Grand échiquier de Brzezinski, une même question prévaut en filigrane : comment enrayer ce déclin, comment le retarder afin de conserver aux Etats-Unis une certaine primauté dans la marche du monde ? La réponse, qui n’est certes pas ouvertement explicitée, passe par le contrôle de l’approvisionnement énergétique de leurs concurrents. « Contrôle les ressources de ton rival et tu contrôles ton rival », Sun Tzu n’aurait pas dit autre chose. Et c’est toute la politique étrangère américaine, et subséquemment russe et chinoise, de ces vingt-cinq dernières années qui nous apparaît sous un jour nouveau.

Les pipelines jouent ainsi un rôle crucial, leur tracé étant la matérialisation sur le terrain des objectifs stratégiques de leur promoteur. Les tubes russes sont autant de flèches visant à percer le Rimland afin de gagner les marchés de consommation européen ou asiatique. Ceux promus par les Américains courent le long de ce même Rimland et tentent d’isoler la Russie tout en contrôlant l’approvisionnement énergétique de leurs « alliés », européens notamment, pour garder un levier de pression sur eux.

La bataille pour les sources et les routes énergétiques combinée à la domination du Heartland et du Rimland, sont les éléments constitutifs de ce nouveau Grand jeu qui définira les rapports de force mondiaux pour les siècles à venir.

Ceci posé, que nous offrent ces derniers jours ? Un florilège de nouvelles importantes…

Les habituels contempteurs de la « perfidie moscovite » en sont une nouvelle fois pour leurs frais. On ne compte plus, ces dernières années, les articles de la presstituée occidentale ou israoudienne annonçant que, cette fois c’est sûr, Poutine est sur le point de lâcher ses alliés : au choix, Assad, l’Iran ou encore le Venezuela. En échange de xxxxx, le Kremlin va abandonner Maduro… Manque de bol pour nos petits propagandistes en herbe, la réalité ne colle jamais à leurs fantasmes infantiles.

Washington sanctionne les exportations de pétrole de Caracas ? Qu’à cela ne tienne : Rosneft est devenu le principal acquéreur d’or noir du Venezuela (40% en juillet, 66% en août) et fait office d’intermédiaire entre sa compagnie nationale (la PDVSA) et ses acheteurs internationaux, notamment indiens et chinois. Le géant russe abandonne de plus en plus le dollar, le monde continue d’acheter du pétrole vénézuélien, le gouvernement légal de Caracas continue de recevoir des dividendes ô combien précieux, les sanctions impériales sont contournées et Bolton en mord sa moustache de rage…

Il ne doit pas non plus être fou de joie d’apprendre que les Russes vont construire, en coopération avec les Sud-Coréens de Samsung, une flotte de 17 méthaniers brise-glace pour transporter le GNL arctique de la péninsule de Yamal. Un nom qui n’est pas inconnu du fidèle lecteur :

L’eldorado gazier actuel s’appelle Yamal, en Sibérie arctique :

Total par exemple y mène un projet GNL pharaonique et financé par les banques russes et chinoises pour cause de sanctions occidentales – titre de l’épisode : Les euronouilles ou comment se tirer une balle dans le pied. Le tour de table est intéressant : outre la major française, on retrouve Novatek (second producteur russe derrière Gazprom), le géant chinois CNPC et le Silk Road Fund (Fonds de la Route de la Soie).

On le voit, le plan est bien ficelé et englobera l’Eurasie grâce au transport par méthaniers brise-glace, dont le premier (intelligemment appelé par les Russes Christophe de Margerie en hommage au PDG de Total tué en 2014) vient d’être livré.

Tout cela fait dire à Vladimirovitch que la Russie deviendra bientôt le premier producteur mondial de gaz naturel liquéfié. Mais le GNL ne constitue qu’une partie du trésor d’or bleu du Yamal : plus de 26 000 Mds de m3 de réserves de gaz et une production qui pourra atteindre 360 Mds de m3. Brzezinski en a des sueurs dans le dos…

Le fait que Samsung participe à la construction de cette nouvelle flotte n’est pas anecdotique. Coréens et Japonais sont très intéressés par le gaz naturel liquéfié du Yamal, région de plus en plus stratégique pour Moscou qui y prévoit d’ailleurs des investissements colossaux et installe ses S-400. Les compagnies chinoises ne sont pas en reste, même si Pékin recevra également l’or bleu russe par pipeline.

A ce propos, le Sila Sibirii, chantier pharaonique bien connu de nos lecteurs, est quasiment terminé et Gazprom commence à y faire ses premiers essais. La coopération entre les deux géants eurasiatiques dans la région touche également l’industrie pétrochimique, à grands coups de milliards. Et l’on apprend que le forum de Vladivostok dont nous avons parlé dans le dernier billet a déjà accouché d’une bombe : un autre gazoduc reliant les deux géants eurasiatiques et passant par la Mongolie est peut-être dans les tuyaux. Au même moment, et ce n’est sans doute pas un hasard, une délégation de Gazprom était à Pékin pour discuter entre autres de la « route Ouest », c’est-à-dire le tracé d’un second tube…

La grande kermesse énergétique du continent-monde, qui donne tant de vertiges aux stratèges de Washington, ne serait pas complète sans les Indiens. Ca tombe bien, Modi (invité d’honneur à Vladivostok) et Poutine en ont longuement discuté et des pré-accords ont déjà été signés. Une sorte de « Route de la Soie maritime » russo-indienne s’additionnant aux voies chinoises pour arrimer encore un peu plus Heartland et Rimland.

A l’Ouest, du nouveau. Si, cette année, les exportations d’or bleu russe à destination de l’Europe vont échouer à quelques longueurs du record absolu de l’année dernière, Gapzrom, qui engrange d’ailleurs de jolis bénéfices, n’a pas à se plaindre. Malgré les atermoiements dus à la valse danoise, le Nord Stream II est aux trois-quarts construit et le consortium insiste sur le fait qu’il sera terminé dans les délais (en fait, avec un peu de retard par rapport aux plans initiaux). Il se pourrait même que les gogoleries du Donald à propos du Groenland poussent Copenhague à se ranger finalement du côté russe.

Zelinsky peut bien pousser l’habituelle chansonnette sur le « danger » du Nord Stream II pour conserver à Kiev quelques royalties sur le passage du gaz russe, le président ukrainien en est réduit à quémander quelques gouttes de GNL américain bien plus cher et transitant par la Pologne.

Bon prince, l’ours pourrait tendre la main à son turbulent voisin et lui lâcher un peu de lest lors des négociations gazières tripartites UE-Russie-Ukraine prévues plus tard dans le mois. L’échange inédit de prisonniers entre Kiev et Moscou, qui doit bien faire grincer quelques dents du côté de Washington et du baby Deep State ukrainien, est clairement à mettre au crédit de Zelinsky. Celui-ci a largement dévié de la ligne fanatiquement russophobe de son prédécesseur, ayant même dû lutter contre son propre Ministère des Affaires étrangères pour pouvoir passer son premier appel téléphonique à Poutine il y a quelques semaines !

Fin juillet, nous nous posions une question fondamentale à la fin de notre billet sur l’arraisonnement d’un bateau russe sur le Danube :

En Ukraine, pièce centrale du grand échiquier de Brzezinski et de tout stratège américain digne de ce nom, le mois d’avril fut un petit séisme. L’élection de Zelensky et la gifle monumentale reçue par Tapiocachenko ont quelque peu rebattu la donne et marqué la fin d’une époque. Nous l’expliquions alors :

Russophone, proposant un référendum conditionnant l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN ou l’UE (entrée qui n’est de toute façon qu’hypothétique), ne promettant rien sur la Crimée ou le Donbass, Zelensky semble plus disposé à reprendre langue avec Moscou.

Cependant, il ne faut pas exagérer la portée de l’élection du comédien. D’abord parce que, comme chacun sait, il officiait sur les plateaux-télé de Kolomoiski. On se rappelle que cet oligarque s’était certes retourné contre Chocochenko dès 2015, mais que cela ne l’empêchait pas de financer certains bataillons néo-nazis férocement russophobes. Bref, un personnage bien peu recommandable dont l’ombre plane au-dessus du néo-président, même si l’on ne connaît pas tout à fait le niveau réel de leurs relations…

Ensuite parce que le nouveau venu n’a pas de plateforme politique. Il vient de créer, le mois dernier, un parti attrape-tout portant le même nom que la série télévisée dans laquelle il joue. Pas sûr que cela suffise pour gagner la Rada en octobre. Or, le baby Deep State ukrainien mis en place par Washington après le Maïdan y tient les rênes du pouvoir et s’est d’ailleurs précipité, juste après l’élection, pour passer une loi renforçant l’usage de l’ukrainien. Même le Figaro, inhabituellement objectif, voit la grossière manœuvre :

Le Parlement ukrainien a adopté ce jeudi une loi renforçant l’usage de la langue ukrainienne, au risque de crisper des populations russophones du pays au moment où le président élu Volodymyr Zelensky dit vouloir leur tendre la main. Le but, évident : savonner la planche du nouveau président et torpiller toute possibilité de rapprochement.

Bingo ! Nous ne pouvions pas mieux pressentir l’avenir, le schéma des événements s’étant presque déroulé comme prévu.

Zelensky lui-même n’est sans doute pas un mauvais bougre et l’a montré d’emblée, le 8 mai, en honorant les vétérans soviétiques de la Seconde Guerre Mondiale. Son prédécesseur, Poroclown, aurait préféré voire fondre ses palais en chocolat plutôt que de serrer la main d’un vieillard décoré du ruban de Saint-Georges…

Au fil des semaines, un certain dégel des relations a vu le jour (…) Le fait que Zelensky ait passé sa vie d’acteur sur les plateaux de la télé de Kolomoiski ne semble pas non plus avoir joué un grand rôle, finalement. Comme beaucoup, l’oligarque est d’ailleurs revenu de ses mirages maïdanites, rompant dès 2015 avec Porochenko. Fin mai, dans un discours remarqué, il se lâchait en diatribes contre le FMI et les Occidentaux : « C’est votre jeu, votre géopolitique. Vous n’en avez rien à faire de l’Ukraine. Vous voulez atteindre la Russie et l’Ukraine n’est qu’un prétexte. »

Aussi, c’est avec une fébrilité de plus en plus grande que le système impérial a assisté au lent rapprochement entre Moscou et Kiev, la conversation téléphonique du 11 juillet entre les deux présidents ayant même fait couler quelques gouttes de sueur du côté du Deep State US ou de son avorton ukrainien. Il faut dire que Zelensky a fait montre d’une certaine indépendance d’esprit (…) Sans surprise, certains think thanks de l’empire tentent, déjà (!), de discréditer Zelensky, le montrant sous un jour pusillanime. Des cris d’orfraie assurent le bon public que cette conversation est une victoire de Poutine qui ouvre la voie au plan de Moscou : un Donbass rattaché formellement à l’Ukraine mais avec une grande autonomie, empêchant l’intégration de l’Ukraine dans la communauté euro-atlantique (…)

Quoi qu’en disent les habituelles officines, dont la paranoïa atteint des niveaux étonnants, ce n’est certes pas un simple appel téléphonique qui règlera le conflit. Mais il symbolise, il est vrai, une (très) relative normalisation des relations interrompues depuis le putsch de 2014. Il matérialise également le désir de paix, très majoritaire (69%) dans la population ukrainienne qui en a assez des excès guerriers de la junte post-Maïdan. On imagine les signaux d’alarme clignoter frénétiquement sur l’écran de contrôle impérial…

La vieille garde maïdanite, qui a tout de même récemment réussi à empêcher une prometteuse émission intitulée « Nous devons nous parler », organisée par des chaînes ukrainienne et russe, est d’autant plus sur les nerfs que les élections législatives, initialement prévues pour octobre, viennent d’avoir lieu. Nous le disions, la marge de manœuvre de Zelensky restait forcément réduite jusqu’à ce vote crucial. L’éclatante victoire de son parti lui donne désormais les mains libres ; du fait d’un mode de scrutin particulier, celui-ci obtient même la majorité absolue, une grande première dans l’histoire de la Rada.

Le fait qu’une liste pro-russe arrive en deuxième position met encore plus de sel sur la plaie du McCainistan qui croit deviner, sans rire, la main de Moscou. Quant aux chouchous de l’Occident, mis en place par lui au lendemain en 2014, ils sont humiliés, même s’ils arrivent quand même à passer la barre symbolique des 5%. Les années en 9 sont décidément maudites pour Washington : en 2009, Yanukovitch remporte les élections et met fin à la première « révolution de couleur » organisée par Bush & Co. En 2019, la victoire de Zelensky enterre le Maïdan, fomenté par qui vous savez.

En mai, le petit gang des ONG made in Soros/USAID/NED, inquiet des premiers pas du néo-président, l’avait déjà averti de manière surréaliste d’un certain nombre de lignes rouges à ne pas franchir. Entre autres joyeusetés : mener des négociations bilatérales avec la Russie sans la participation des « partenaires occidentaux, retarder ou saboter la marche à l’OTAN, initier un processus qui pourrait mener à la levée des sanctions contre Moscou…

On a vu que ce singulier avertissement, qui confine presque à une menace de renversement, n’a pas empêché Zelensky d’appeler Poutine. Avec sa victoire de dimanche, il est largement conforté dans son choix, au grand dam de la clique impériale qui doit trouver d’autres expédients. Est-ce tout à fait un hasard si, juste avant la mise en place du nouveau gouvernement, la junte de Kiev a arraisonné un bateau russe sur le Danube ?

Cet acte de piraterie ne trompe personne, surtout pas à Moscou : il s’agit d’une ultime provocation de la vieille garde sur le départ visant à savonner la planche de la nouvelle direction ukrainienne et tenter de torpiller tout rapprochement avec la Russie. Un grand classique, quoique désespérément routinier : Obama avait fait la même chose avant d’être remplacé par Trump, de même que la Rada avec sa loi linguistique provocatrice juste après l’élection de Zelensky… Le Deep State, démocratiquement balayé, mine d’avance le chemin de l’équipe qui lui succède. Après moi, le déluge. Si on repassera pour l’originalité de la manœuvre, qu’en sera-t-il de son efficacité ?

Si l’on en croit l’échange de prisonniers et l’optimisme de Zelensky de parvenir à un accord de paix, la manœuvre a échoué. Au Kremlin, maintenant, d’éviter de mettre le pas-si-comique-que-ça président ukrainien en difficulté et de laisser un peu de gaz russe transiter par l’Ukraine en guise d’ouverture. D’autant que le Turk Stream entre, lui, dans sa phase terminale et que la Serbie a déjà construit une partie des branches du tube qui irriguera les Balkans.

Les concurrents sont, comme nous l’avons expliqué maintes fois, illusoires et ce n’est certainement pas la chimère du gaz israélien qui risque de déranger l’ours. Que n’avait-on entendu sur le bassin oriental de la Méditerranée ? Découverte historiqueRéserves extraordinaires, Changer la donne géopolitique… Ces absurdités sensationnalistes, typiques de la basse-cour médiatique inculte mais également reprises, avec effroi, par une certaine presse alternative qui a tendance à voir partout la main d’Israël, ne méritaient pourtant pas autant d’attention. Cela aussi, nous l’expliquions il y a bien longtemps :

Ca gaze pour Moscou. Et ce n’est pas une « trouvaille » de dernière minute qui empêchera le tsar des hydrocarbures de dormir. Une délégation européenne a en effet rendu une petite visite à Israël pour discuter la construction d’un éventuel pipeline Israël-Chypre-Grèce susceptible de fournir du gaz à partir de Léviathan (…)

Les réserves ont été revues à la baisse (500 Mds de m3 au lieu de 620 Mds), ce qui explique peut-être le soudain désintérêt de Gazprom, et ces quantités sont de toute façon bien faibles pour alimenter aussi bien la consommation domestique israélienne et l’exportation vers l’Europe. Pour donner un ordre de grandeur, les réserves totales de Léviathan sont cinquante-deux fois moins importantes que celles de Yamal et équivalent à ce que transporte le Nord Stream pendant dix petites années.

Dans ces conditions, construire un gazoduc sous-marin long de 1 300 km passant au-dessus d’une faille géologique pour transporter une douzaine de malheureux Mds de m3 paraît pour le moins alambiqué.

Votre serviteur est maintenant rejoint dans son analyse par Foreign Policy, rien que ça. Dans un article remarqué, la revue se pose la question de savoir si, en réalité, un seul mètre cube sera exporté en Europe au vu des coûts énormes du projet et des réserves somme toute modestes. Que quelques malheureuses gouttes de gaz israélien atteignent finalement l’Europe ou pas ne changera de toute façon strictement rien à l’échiquier énergétique.

On ne peut pas en dire autant de l’Iran, géant des hydrocarbures harcelé par l’empire. Après avoir versé dans la piraterie du côté de Gibraltar, les petits génies de Washington n’ont pas peur de sombrer dans le ridicule en proposant de corrompre les capitaines des pétroliers iraniens afin d’amener leur bateau dans des ports où il pourra être saisi. Même Barbe-Noire n’avait pas pensé à ça…

Le degré d’exaspération impuissante des Américains, obligés de s’abaisser à ce genre de manigance pathétique, laisse rêveur et Téhéran a beau jeu de moquer ces méthodes de gangsters. Toujours est-il que les Iraniens ne se démontent pas, continuant à affirmer leur stature de patron du Golfe en saisissant un tanker transportant du pétrole de contrebande. Relâché de Gibraltar, l’Adryan Darya I a tranquillement débarqué ses millions de barils en Syrie, ce pour la plus grande rage de Bolton.

Mais c’est dans l’arc chiite lui-même que des choses fort intéressantes se passent. Les habitués de nos Chroniques connaissent la valeur stratégique du poste d’Al Bukamal/Al Qaïm, que nous expliquions notamment début mai :

Aujourd’hui, attardons-nous sur une petite info lourde de conséquence. Dans un billet intitulé Arc chiite an I, nous écrivions il y a vingt mois :

C’est dans ce contexte que l’on apprend, et c’est tout sauf un hasard, que le 4+1 a décidé de passer la vitesse supérieure le long de la frontière syro-irakienne, pierre angulaire de l’arc chiite potentiellement (re)constitué.

Du côté syrien, l’armée et le Hezbollah ont, avec le précieux soutien de l’aviation russe, relancé les opérations vers Al Bukamal / Al Qaïm, point nodal crucial de la recomposition moyen-orientale. Dans le même temps et en parallèle, de l’autre côté de la frontière, l’armée irakienne et les UMP chiites ont libéré la zone d’Akashat.

La coordination avec Damas semble évidente. A ce rythme et au vu de l’effondrement daéchique, l’alliance chiite ne devrait pas tarder à arriver en vue d’Al Bukamal / Al Qaïm. La prise de ce dernier bastion califal ne sera certes pas chose aisée, mais c’est la grande image qu’il faut prendre en compte : suppression définitive du corridor sunnite nord-sud et mise en place de l’arc chiite est-ouest. Au grand dam de qui vous savez.

Bingo ! Depuis qu’Al Bukamal est revenue, fin 2017, dans le giron loyaliste, les Iraniens y sont présents. Le noeud stratégique est en effet fondamental pour la marche de Téhéran vers le ponant :

L’arc chiite, en partie reconstitué après la victoire des syro-russo-iraniens en Syrie, (re)devient le cauchemar stratégique de Washington, Tel Aviv et Riyad. Les Iraniens s’établissent sur la Méditerranée tandis que la construction d’une autoroute Iran-Irak-Syrie a commencé (elle finira par relier Téhéran à Beyrouth) et qu’un projet de voies ferrées ressort du sable. Les futures routes de la Soie chinoises doivent passer par là…

Or, qu’apprend-on ? Les Iraniens ont entrepris des travaux pour ouvrir un nouveau passage près d’Al Bukamal (l’ancien étant totalement détruit par la guerre). Il n’en fallait pas plus pour que le système impérial entre en mode panique et imagine déjà les cargaisons d’armes à destination du Hezbollah ou de pétrole pour alléger les sanctions US.

Avec ténacité, Téhéran joue sa carte et avance ses pions pour rejoindre la Méditerranée, profitant de la reconstitution partielle de l’arc chiite. Un bémol toutefois, cette route doit serpenter entre les bases américaines en Irak, puis les zones occupées par l’empire en Syrie (zone « kurde » et Al Tanaf), sans compter les régions où la présence de Daech n’a pas été totalement éliminée :

On ne sait pas très bien ce que seraient censés faire les soldats US si un convoi iranien leur passait sous le nez, ni le cadre légal (vote du Congrès ?) d’une éventuelle intervention. Pour compliquer encore un peu la situation, se pose d’ailleurs toujours la question de la présence états-unienne en Irak. Ces bases sont en tout cas un moyen de pression visant à contrôler et à contrarier l’arc chiite renaissant.

Une chose est sûre : des sables du désert aux corridors du pouvoir à Bagdad, l’affrontement à fleurets mouchetés entre Téhéran et Washington n’est pas prêt de s’arrêter. Un petit jeu dans le Grand…

Nous y sommes. Après cinq ans, Bagdad et Damas vont rouvrir le poste-frontière dans les heures qui viennent. Plusieurs officines occidentales s’alarment, sans doute à juste titre pour le coup, de la construction d’une grande base iranienne en ce lieu stratégique entre tous de l’arc chiite.

Comme par magie, un projet de pipeline revient sur le devant de la scène, accompagnant les évolutions géostratégiques sur le terrain. Vous l’avez deviné, il s’agit de l’oléoduc Iran-Irak-Syrie, dont l’acceptation par Assad au détriment des tubes pétromonarchiques fut une des principales raisons du conflit syrien.

Enterré dans les cartons pour cause de guerre et de sunnistan daéchique, le projet est remis au goût du jour par Téhéran qui tente de convaincre les Irakiens de son bien-fondé. Une nouvelle fois, beaucoup sinon tout se jouera dans les couloirs du pouvoir à Bagdad, où Iraniens et Américains ont engagé depuis longtemps une sourde lutte d’influence et s’affrontent par factions interposées.

Pour compliquer encore un peu les choses, la fameuse province d’Anbar, dans l’Ouest irakien, possède des réserves non négligeables de pétrole et de gaz. Il y a un mois et demi, cette région revenait sous les feux de l’actualité :

Alors que les Iraniens ont mis en ligne la spectaculaire vidéo de l’arraisonnement du pétrolier britannique dans le Golfe persique, il se passe des choses intéressantes dans la province d’Anbar, fondamentale pour la reconstitution de l’arc chiite :

Un coup de théâtre a éclaté début juillet, le commandant militaire de la région, le général Falahi, étant pris la main dans le sac en train de fournir à la CIA des renseignements sur les bases des Unités de Mobilisation Populaire chiites pro-iraniennes de la zone. Ces informations servaient à orienter les raids aériens US qui, de temps en temps, frappent les milices de la région sans aucun rapport avec l’amusante « guerre contre Daech ». La trahison de Falahi a déclenché un tollé et est remontée jusqu’à Bagdad, où le ministre de la Défense a ordonné l’ouverture d’une enquête officielle.

Relation de cause à effet ? Les forces américaines se seraient (conditionnel de mise) retirées de la base de Rutba, en plein désert d’Anbar et à 175 km à l’Est de la fameuse Al Tanaf, bien connue des lecteurs.

Ce que nous écrivions en mai 2017, après le bombardement par l’USAF d’une colonne chiite qui se dirigeait vers Al Tanaf et avant que les loyalistes syriens n’aient rejoint la frontière, n’a pas perdu une ride :

Empêcher la jonction chiite à la frontière syro-irakienne a toujours été le grand but des principaux alliés de l’empire – Israël, Saoudie, Turquie, Jordanie même – et le Donald n’a jamais caché sa sympathie pour au moins l’un d’entre eux (le premier cité). Il n’aura également échappé à personne que cette attaque intervient deux jours après la rencontre Trump-Erdogan, même si celui-ci est plus préoccupé par le soutien US aux YPG kurdes.

Quoi qu’il en soit, la course pour le contrôle de la frontière syro-irakienne est le nouveau chapitre important du grand et interminable livre de la guerre syrienne et c’est évidemment dans ce contexte qu’il faut replacer ce bombardement. Et peut-être un autre d’ailleurs, si l’info est confirmée : des avions américains auraient attaqué des Unités de Mobilisation Populaire irakiennes chiites de l’autre côté de la frontière.

Le conditionnel reste de mise car, pour l’instant, un seul média irakien en parle ; de plus, le lieu évoqué (« près d’Al Boukhamal ») est difficilement possible, Daech contrôlant la zone. Toutefois, cela collerait parfaitement avec le tableau général : empêcher Bagdad et Damas de reconstituer l’arc terrestre chiite. Coïncidence, cela intervient au moment même où un envoyé irakien discute avec Assad de « coopération dans la lutte anti-terroriste », c’est-à-dire évidemment de la reprise du territoire de l’EI qui sépare encore les deux pays.

Si les Américains persistent à vouloir remplacer Daech par leurs hommes de paille et couper l’axe Damas-Bagdad, ils prennent le risque d’entrer en collision directe avec l’Iran, ce dont s’inquiète jusqu’à The Atlantic. C’est en effet la politique de Téhéran, non de Moscou, de reconstituer l’arc chiite et la poussée loyaliste vers la frontière est plus d’obédience perse que russe.

Dix jours plus tard, Moon of Alabama allait dans le même sens, ajoutant d’ailleurs que les Américains avaient confié à une compagnie privée de sécurité, héritière de la sinistre Blackwater, la mission de sécuriser l’autoroute Bagdad-Amman qui traverse la province d’Anbar et dont une branche court jusqu’à Al Tanaf. Le but, évident : couper l’arc chiite, problématique principale de la guerre syrienne.

Comme souvent, les plans disneylandiens des stratèges de Washington se sont fracassés sur la réalité. Les UMP chiites restent fortement présentes à Anbar, au grand dam de la CIA qui doit débaucher des généraux irakiens pour en savoir plus (voir plus haut), et Soleimani se permet régulièrement des visites impromptues et provocatrices. Selon un bon observateur, s’il est confirmé, le retrait US de Rutba pourrait, dans le contexte particulier de scandale suite à la haute trahison de Falahi, signifier le renoncement des Américains devant l’inexorable avancée iranienne.

Si peu d’informations nous parviennent des sables d’Anbar et s’il est quelque peu difficile de savoir où en sont exactement les forces américaines, les réserves en hydrocarbures de la province attirent un nouvel acteur dans la danse, sous forme de pied de nez à Washington. Le ministre du Pétrole irakien a en effet décidé de confier l’exploration et le développement d’un bloc pétrolier et gazier prometteur à… une société russe !Tag(s) : #Pétrole#Gaz#Russie#Etats-Unis#Amérique latine#Europe#Ukraine#Moyen-Orient#Sous-continent indien#Extrême-Orient#Chine

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http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2019/09/pendant-ce-temps-le-grand-jeu-energetique.html

Allemagne: forte poussée de l’extrême droite dans deux régions

Europe

Allemagne: forte poussée de l’extrême droite dans deux régions

Par Challenges.fr le 01.09.2019 à 18h31

L’extrême droite allemande a enregistré dimanche une forte poussée lors de deux élections régionales dans l’ex-RDA, faisant plus que doubler ses scores réalisés lors des précédents scrutins en 2014, selon de premières estimations des chaînes de télévision publiques.

AfD

Bjoern Hoecke est un des leaders de l’Alternative für Deutschland (AfD).ODD ANDERSEN / AFP

L’extrême droite allemande a enregistré dimanche une forte poussée lors de deux élections régionales dans l’ex-RDA, faisant plus que doubler ses scores réalisés lors des précédents scrutins en 2014, selon de premières estimations des chaînes de télévision publiques.DÉCOUVRIR

L’Alternative pour l’Allemagne (AfD) atteint en Saxe 27,5% des voix, derrière les conservateurs (CDU) de la chancelière Angela Merkel (32%), selon des estimations. Dans le Brandebourg (autour de Berlin), le parti d’extrême droite obtient 22,5%, devancé par les sociaux-démocrates (SPD, 27,5%).

(Avec AFP)

https://www.challenges.fr/monde/europe/allemagne-forte-poussee-de-l-extreme-droite-dans-deux-regions_672033#xtor=CS4-92[Allemagne%3A+forte+pouss%C3%A9e+de+l%27extr%C3%AAme+droite+dans+deux+r%C3%A9gions]-672033

Gaffe nucléaire de l’OTAN

Gaffe nucléaire de l’OTAN

Par Manlio DinucciMondialisation.ca, 09 août 2019ilmanifesto.itRégion : États-UnisL’EuropeThème: Guerre USA OTANMilitarisationAnalyses: Nucléaire (guerre et énergie)

10066115

Que les États-Unis gardent des bombes nucléaires dans cinq pays de l’OTAN -Italie, Allemagne, Belgique, Pays-Bas et Turquie- est prouvé depuis longtemps (en particulier par la Fédération des scientifiques américains – FAS). Mais l’OTAN ne l’a jamais admis officiellement. Cependant quelque chose vient de déraper.

Dans le document “A new era for nuclear deterrence ? Modernisation, arms control and Alien nuclear forces”, publié par le sénateur canadien Joseph Day pour le compte du Comité Défense et Sécurité de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN, le “secret” a été révélé. À travers la fonction “copié-collé”, le sénateur a par mégardereporté dans son document le paragraphe suivant (numéro 5), extrait d’un rapport OTAN réservé :

 “Dans le contexte OTAN, les États-Unis ont déployé dans des positions avancées en Europe environ 150 armes nucléaires, spécifiquement les bombes de gravità B61. Ces bombes sont stockées dans six bases étasuniennes et européennes – Kleine Brogel en Belgique, Buchel en Allemagne, Aviano et Ghedi-Torre en Italie, Voikel en Hollande et Incirlik en Turquie.

Dans l’hypothétique scénario où elles seraient nécessaires, les bombes B61 peuvent être transportées par des avions USA ou européens à double capacité”.

Accusant la Russie de garder dans son propre arsenal de nombreuses armes nucléaires tactiques, le document affirme que les armes nucléaires déployées par les USA dans des positions avancées en Europe et Anatolie (c’est-à-dire à proximité du territoire russe) servent à “assurer l’ample implication des Alliés dans la mission nucléaire de l’OTAN et la confirmation concrète de l’engagement nucléaire USA pour la sécurité des alliés européens de l’OTAN”.

Dès que le document du sénateur Joseph Day a été publié en ligne, l’OTAN est intervenue en l’effaçant et en le re-publiant ensuite en version amendée. Trop tard cependant. Certains sites (avant tout le belge De Morgen) l’avaient déjà enregistré dans sa version originale complète. En ce point l’imprudent auteur a couru aux abris, en écrivant sur The Washington Post qu’il s’agissait simplement d’une ébauche pour la rédaction d’un rapport de l’Assemblée parlementaire OTAN qui sera publié en novembre. Mais il n’a pas pu nier ce qui avait été écrit dans le paragraphe reporté dans le rapport réservé OTAN.

Ceci confirme ce que depuis des années nous documentons dans il manifesto [16 Decembre  2015]: à Aviano (Province de Pordenone) des chasseurs USA F-16C/D sont prêts à l’attaque nucléaire avec 50 bombes B61 (nombre estimé par la Fédération des scientifiques américains) ; à Ghedi Torre (Province de Brescia) des Tornado PA-200 italiens sont prêts à l’attaque nucléaire sous commandement étasunien avec 20  bombes B61. À partir de 2020 les B61 seront remplacées par les B61-12, destinées notamment aux nouveaux chasseurs F-35.

Tout cela en violation du Traité de non-prolifération, ratifié aussi bien par les USA que par l’Italie. Pendant que le Parlement se déchire sur le TAV mais pas sur la Bombe, que tacitement il approuve à l’unanimité.

Manlio Dinucci

Article original en italien :

Gaffe nucleare della Nato

Édition de vendredi 9 août 2019 de il manifesto

Traduit de italien par Marie-Ange PatrizioLa source originale de cet article est ilmanifesto.itCopyright © Manlio Dinucciilmanifesto.it, 2019

https://www.mondialisation.ca/gaffe-nucleaire-de-lotan/5635966

Un ex-analyste de la CIA explique comment Trump et la Russie peuvent s’entendre

Vladimir Poutine et Donald Trump

Un ex-analyste de la CIA explique comment Trump et la Russie peuvent s’entendre

© Sputnik . Mikhael KlimentyevINTERNATIONAL17:43 17.08.2019(mis à jour 18:06 17.08.2019)URL courte114

Malgré les rhétoriques qui font parfois penser que les États-Unis et la Russie se trouvent au seuil de la Troisième guerre mondiale, la situation n’est pas pire que cela, et il existe plusieurs moyens d’éviter une confrontation, écrit le National Interest.

Pris aujourd’hui dans «une spirale de perception des menaces», les États-Unis et la Russie risquent de commettre les fautes qui ont mené les grandes puissances du début du siècle passé à la Première Guerre mondiale, estime George Beebe, ancien analyste de la CIA sur la Russie dans un article publié dans le National Interest.

Le monument aux soldats du Corps expéditionnaire russe à Courcy

© SPUTNIK . IRINA KALASHNIKOVALa Russie peut-elle être «rayée des rangs des pays vainqueurs» de la Grande Guerre?

Effectivement, l’empereur allemand Guillaume II croyait alors que l’Empire britannique voulait l’attaquer et qu’il était prêt pour cela à s’unir avec la France. De leur côté, les Britanniques étaient persuadés que Guillaume II envisageait une alliance secrète avec la France et la Russie pour détruire leur empire. Par la suite, ces craintes se sont transformées en un conflit meurtrier qui a embrasé la totalité du continent, rappelle M.Beebe.

L’auteur constate que, de nos jours, la situation est presque la même: les Russes sont convaincus que Washington cherche à entourer leur pays de régimes fantoches et à renverser le gouvernement russe, tandis que les Américains croient que le Kremlin a essayé d’utiliser des hackers pour diviser leur société et détruire la démocratie américaine. En même temps, Washington qualifie les peurs de Moscou de «paranoïa» et le Kremlin accuse la Maison-Blanche de «russophobie».

Pour M.Beebe, il existe tout de même des recettes permettant d’éviter une aggravation de la crise actuelle.

Ne pas se faire d’illusions

L’Histoire prouve, poursuit l’auteur, que même les «ennemis jurés» peuvent parvenir à la compréhension mutuelle. Pour cela, il faut en premier lieu éviter les interprétations erronées et les malentendus.

John Bolton

© AP PHOTO/ EVAN VUCCIJohn Bolton trouve un nouveau responsable à la fin du FNI

«Pour mettre fin à la détérioration des relations, les deux parties doivent reconnaître ouvertement qu’elles sont concurrentes et déclarer que leur objectif n’est pas de nouer un partenariat, mais de maintenir leur concurrence dans des limites sûres et mutuellement respectées. Plutôt que de se concentrer sur les domaines peu nombreux dans lesquelles Washington et Moscou peuvent s’accorder, nous devrions énumérer les nombreux points de désaccord et exposer nos perceptions contraires», explique l’auteur.

Quitter l’Afghanistan

L’Asie centrale reste actuellement l’un des principaux points de désaccord entre Moscou et Washington, estime M.Beebe. Même si Vladimir Poutine a aidé les États-Unis en 2001 à déployer «temporairement» des bases militaires en Asie centrale, le Président russe a par la suite été déçu par la persistance de Washington à rester dans la région même après leur évident succès à chasser les Talibans* du pouvoir dans le pays. Finalement, la présence militaire américaine persistante dans la région a poussé la Chine et la Russie à renforcer leur coopération dans la région.

Côte sud du golfe Persique

© PHOTO. ROSCOSMOS/ANTON SHKAPLEROVL’apparition de la marine chinoise dans le Golfe, une perspective réelle?

Pour cette raison, estime l’auteur de l’article, le retrait américain d’Afghanistan pourrait non seulement inciter les acteurs régionaux à assumer une plus grande part de responsabilité dans la lutte contre l’extrémisme et le maintien de l’ordre, mais aussi poussera Pékin et Moscou à rivaliser pour l’influence en Asie centrale ce qui doit rééquilibrer la relation triangulaire entre les États-Unis, la Russie et la Chine, fortement axée sur la coopération entre Moscou et Pékin face à Washington.

Rôle de l’Europe

La troisième recette concerne l’Europe qui doit jouer le rôle de contrepoids pour établir et maintenir l’équilibre international alors que la Russie et la Chine cherchent à augmenter leur poids sur la scène internationale.

Hubert Védrine

© AFP 2019 LIONEL BONAVENTUREHubert Védrine: «Il faut réinventer nos rapports avec la Russie sans attendre Trump»

«Elle ne peut toutefois pas jouer ce rôle si des forces sécessionnistes continuent de détruire l’Otan et l’UE, menaçant de hâter la désintégration de l’Europe et la fin du couple transatlantique. Dans cette situation, la Russie se considère comme exclue du processus décisionnel en matière de sécurité européenne. Cela incite la Russie à exacerber les divisions sur le continent et à approfondir les fissures existantes ce qui réduit les chances qu’une Europe puisse jouer ce rôle d’équilibre», souligne M.Beebe.

Les États-Unis ne doivent pas manquer à leurs engagements vis-à-vis de l’Europe car cela ne fait qu’accentuer les divisions sur le continent en attisant les craintes des pays d’Europe orientale qui ont peur que l’Otan ne soit pas disposée ou capable de les défendre contre une éventuelle agression russe.

Le retour de l’Otan à sa stratégie initiale

Pour l’auteur de l’article, l’Otan doit se concentrer sur la défense collective pour ainsi rassurer la Pologne et les États baltes qui pensent que la Russie menace leur sécurité. Non seulement cela permettrait de réduire les tensions au sein de l’Alliance mais cela servirait aussi de message fort adressé à la Russie concernant les vraies intentions de l’Otan, c’est-à-dire de défendre ses États membres et tracer une ligne ferme contre une intervention russe.

L’Otan en Pologne

© REUTERS / INTS KALNINSLa diplomatie polonaise assure avoir trouvé le moyen d’«effrayer la Russie»

Cela démontrerait également l’intention de l’Alliance de ne pas admettre de nouveaux membres et ne pas organiser de manœuvres hors des frontières des pays de l’Alliance. Si cela est fait, l’Europe et la Russie auront un intérêt commun à contenir et gérer l’instabilité dans les États non membres de l’Otan et situés près de la Russie. Cela réduira au minimum les intentions de ces États de rechercher la création d’une alliance capable de menacer soit la Russie, soit l’Otan.

*Organisation terroriste interdite en Russie

https://fr.sputniknews.com/international/201908171041943388-un-ex-analyste-de-la-cia-explique-comment-trump-et-la-russie-peuvent-sentendre-/

De l’Argentine, de la Baltique et de quelques autDe l’Argentine, de la Baltique et de quelques autres chosesres choses

De l’Argentine, de la Baltique et de quelques autres choses

13 Août 2019

Tour d’horizon des points chauds du Grand jeu…

A tout seigneur tout honneur, le chef de l’Organisation de Coopération de Shanghai a appelé la grande formation eurasienne à intensifier la coopération avec le Caspian Five (Iran, Russie, Azerbaïdjan, Kazakhstan et Turkménistan), notamment dans les infrastructures de transport afin de mieux intégrer le continent-monde. Chose intéressante, il a convié l’Afghanistan à y participer au moment où Washington, la queue entre les jambes, tente piteusement de s’extraire de l’interminable bourbier.

Ces déclarations de l’OCS sonnent familièrement à l’oreille du fidèle lecteur de nos Chroniques qui en avait eu un avant-goût il y a trois ans :

Le corridor RAI (Russie-Azerbaïdjan-Iran) se combinera avec les voies chinoises pour former un maillage eurasien serré par lequel transiteront marchandises et hydrocarbures. De Lisbonne à Pékin et de l’Océan indien à l’Océan arctique. Un seul absent dans tout cela : les Etats-Unis, dont la capacité de nuisance s’amenuise à mesure que l’intégration de l’Eurasie se poursuit.

Le RAI est sur les rails et sera à terme raccordé aux Nouvelles routes de la Soie. On comprend la fébrilité des stratèges impériaux, qui ont d’ailleurs bien d’autres raisons de se prendre la tête à deux mains…

En Argentine, le président Mauricio Macri, gentil toutou des USA, vient de se prendre une volée aux élections primaires, répétition générale de l’élection présidentielle du mois d’octobre. Pour Washington, c’est une bien mauvaise nouvelle, d’autant que le grand vainqueur est le parti de l’ancienne présidente Cristina Kirchner, elle aussi bien connue des lecteurs. Nous en parlions entre autres dans un billet consacré à l’établissement d’une base radar chinoise dans la pampa :

L’accord sino-argentin avait été signé en 2015, du temps de Cristina Kirchner, égérie de la multipolarité. Ironie du sort, l’objet de l’accord se réalise sous son successeur et adversaire, pion de l’empire comme nous l’expliquions il y a deux ans :

Macri, dans la plus pure tradition des leaders latino-américains dévoyés, est l’homme de paille des Etats-Unis en Argentine, permettant l’installation de deux bases US dans son pays, plaçantsa fortune chez son maître, s’attirant les louanges de son suzerain.

… et acceptant avec gloutonnerie tout accord avec le FMI visant à esclavagiser un peu plus son pays. Sans surprise, la Cristina, maintenant sénatrice, s’y oppose résolument et préfère les prêts de la banque des BRICS ou de la Chine. D’où la base radar, facilité donnée au dragon contre des espèces sonnantes et trébuchantes à un moment où l’Argentine était étranglée financièrement. Le combat continue entre la pasionaria et le vassal. Macri est largement devancé par C.K dans les projections du premier tour (39%-30%). Quel que soit le résultat, la base chinoise est là pour rester, l’accord ayant été signé pour 50 ans.

C’était l’année dernière et les sondages étaient en deçà de la réalité. Si Cristina ne s’est pas présentée elle-même, son parti a gagné par 47% contre 32%. Un retour du clan Kirchner à la Casa Rosadaapporterait à coup sûr un regain d’activité au processus de multipolarité en Amérique du Sud, un temps mis à mal par la destitution de Dilma au Brésil et l’élection de Macri. On se rappelle que l’Argentine de Cristina, bien que ne faisant pas officiellement partie des BRICS, y faisait souvent figure de membre associé, ce qui sera sans doute à nouveau le cas dans deux petits mois…

Dans les Balkans, les oreilles impériales ont également dû siffler. Le patron de la Republika Srpska (ou République serbe de Bosnie) a réaffirmé son refus de rejoindre l’OTAN, torpillant de facto la marche de la Bosnie vers l’Alliance atlantique. En effet, le pays est, depuis les accords de Dayton ayant mis fin à la guerre en 1995, divisé en deux entités : la Fédération croato-bosniaque et la Republika Srpska, qui cultive des liens étroits avec Belgrade.

Or, la présidence bosniaque est collégiale et les décisions prises, théoriquement du moins, de manière collective. Dans ces conditions, on ne voir pas comment ce pays pourrait accéder à l’OTAN, d’autant que Milorad Dodik, le dirigeant des Serbes de Bosnie n’y va pas par quatre chemins : « Nous sommes liés à la Serbie. Si celle-ci rejoint l’OTAN dans 100 ans, nous le ferons aussi. Si elle n’y adhère pas dans 300 ans, nous n’y serons pas non plus. Le Partenariat pour la Paix est largement suffisant. Si cela ne plaît pas à l’OTAN, elle est libre de le quitter« . Sans fioritures…

Est-ce ce qui pousse le bras armé américain en Europe à exprimer sa mauvaise humeur du côté de la Baltique ? Dans ce qui paraît être une évidente provocation, l’avion du ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, a été titillé par un F18 otanien au-dessus des eaux internationales avant que celui-ci ne soit joliment éconduit par un Sukhoï (admirez la manœuvre).

Ces chamailleries sont tout sauf nouvelles dans la zone :

Un Sukhoi russe a de nouveau intercepté de manière acrobatique un avion américain vendredi dernier, au-dessus de la Baltique. Il s’est approché à une dizaine de mètres et s’est permis un audacieux tonneau, louvoyant autour du RC-135 de reconnaissance de l’US Air Force. Le Pentagone est furieux, parlant de « manoeuvre dangereuse » dans l’espace aérien international. Le ministère russe de la Défense répond que l’avion américain tutoyait la frontière russe et que son transpondeur était éteint : « Soit vous arrêtez de voler près de nos frontières, soit vous vous identifiez ». Ambiance, ambiance…

Interceptions d’avions ou survol menaçants de navires sont presque devenus un sport national dans la Baltique et le coup fumant sino-russe d’il y a deux ans n’a rien fait pour arranger les choses…

Dans ce qui peut être vu comme un évident pied de nez à l’empire américano-otanien, les marines russe et chinoise commencent aujourd’hui des exercices navals communs en mer Baltique. C’est la première fois que Pékin envoie sa flotte dans la zone et c’est tout sauf un hasard. Un expert militaire russe nous en donne un intéressant éclairage :

« Depuis 2015, les exercices russo-chinois s’approchent de plus en plus des « points chauds » potentiels aux frontières des deux pays. Ce processus se déroule parallèlement à l’augmentation de la présence militaire des alliés européens des États-Unis en Asie […]. L’ingérence européenne dans des litiges à l’autre bout du monde serait loin de plaire à la Chine qui a décidé d’envoyer ses navires en mer Baltique.

Les deux pays soulignent le caractère humanitaire et antiterroriste des manœuvres, mais on sait que lors des exercices Joint Sea précédents, les marins des deux pays se sont entraînés à mener une guerre locale, notamment à parer des attaques aériennes, à combattre les sous-marins et à utiliser des missiles antinavires ».

L’empire n’est pas plus heureux au Moyen-Orient où la croisade saoudienne au Yémen tourne au fiasco. Même le Figaro, dont le propriétaire est pourtant si amène avec les pétromonarchies pour leur vendre des armes, se croit obligé de le reconnaître. Non seulement la coalition anti-houthi fait du surplace mais elle se déchire maintenant au grand jour. A Aden, des séparatistes sudistes liés aux Emirats Arabes Unis se sont retournés contre les forces de l’ex-gouvernement soutenues par l’Arabie saoudite. Le palais présidentiel a été pris et les combats ont fait une cinquantaine de morts et des centaines de blessés. Pour ajouter à la farce, Riyad a répliqué en bombardant ses anciens alliés tandis que les Houthis profitent de la situation.

Si les grassouillets cheikhs des deux bords tentent d’éteindre le feu, cette semi-rupture ne trompe pas. Réduction des troupes émiraties au Yémen, retournement de veste partiel vis-à-vis de l’Iran, peut-être même discret rabibochage avec le Qatar, bête noire de Riyad : Abu Dhabi semble, depuis quelques temps, prendre ses distances avec le voisin saoudien, désormais bien esseulé.

A 2 000 km de là, les loyalistes syriens continuent leur avance dans l’Idlibistan malgré la résistance acharnée des djihadistes « modérés », dont la dernière contre-attaque a d’ailleurs fini en désastre. Le kotel prévu dans notre dernière livrée se met peu à peu en place vers Khan Cheikhoun et l’ambiance n’est pas à la fête chez les barbus, dont les officines, habituées à minimiser les succès de Damas, ne nient pas cette fois l’urgence de la situation. 

Hong Kong, enfin. Les manifestants si sorossement démocratiques commencent à montrer leur vrai visage. Les gentilles manifestations pacifiques ont fait long feu, ce qui n’étonnera personne quand on sait qui est derrière. Place désormais aux armes parfois sophistiquées (comme cet élégant lanceur de grenade), au blocage d’aéroport, aux violences anti-chinoises (blessés battusjournalistes ligotés), aux drapeaux US et au soutien plein et entier de la presstituée occidentale. Bref, tous les éléments d’une « révolution colorée »…

Hélas pour Washington, nous ne sommes plus au début des années 2000, quand les pays victimes de ces agissements ne savaient pas comment y faire face. Chinois et Russes sont parfaitement au jus et vont d’ailleurs rapidement se consulter pour contrer l’ingérence américaine, ce qui confirme en creux notre billet du 30 juillet évoquant une offensive du Deep State contre ses deux bêtes noires. Une matérialisation parmi d’autres de l’alliance de plus en plus stratégique entre l’ours et le dragon.

Pékin, qui vient d’ailleurs de refuser la prochaine escale à Hong Kong de deux navires américains, veut en finir et envoie ses troupes vers l’ancienne colonie britannique. Si les pions made in Soroslands’entêtent, la direction chinoise ne pourra pas faire autrement que de « lâcher les chiens ». Un massacre à la Tien An Men ferait les affaires de l’empire et le consolerait en partie de tous les revers qu’il connaît par ailleurs. Le but de ses manigances dans le comptoir excentré de Hong Kong n’est évidemment pas de « changer le régime » chinois mais de le mettre dans l’embarras, de lui faire perdre prestige et légitimité alors que le dragon est en train de prendre la place de n°1 des Etats-Unis dans un nombre croissant de domaines et projette l’intégration de l’Eurasie. Gageons que Pékin a parfaitement compris la manœuvre et agira avec fermeté mais aussi discernement. Les prochains jours nous en diront plus…Tag(s) : #Amérique latine#Europe#Asie centrale#Moyen-Orient#Russie#Chine#Etats-Unis

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ASSURER SEUL SA DÉFENSE ?

ACTUS – NEWSDÉFENSEG2S ASSOCIATION

G2SGénéral Desportes

ASSURER SEUL SA DÉFENSE ?


G2S

G2S5 JUILLET 2019

Soldats belges. Crédit : DR.

Pour le GDI (2S) Vincent DESPORTES, l’OTAN, tel que nous la connaissons, vit ses dernières années. Pris individuellement aucun pays, y compris la France, n’a les moyens d’assurer seul sa défense dans tous les domaines Il y a donc urgence à bâtir une défense de l’Europe avec les pays qui en partagent notre vision des enjeux.

LA DÉFENSE, OUTIL IMPÉRATIF DE L’AUTONOMIE EUROPÉENNE

Les Européens ont longtemps cru que, pour avoir éliminé la guerre sur leur propre sol, ils l’avaient éradiquée. La montée des tensions internationales, la renaissance des politiques de puissance, l’explosion du terrorisme les ramènent à la raison. La guerre a toujours un bel avenir et les rapports humains demeurent des rapports de force. Dès lors, raisonner seulement économie en acceptant le nanisme politique et militaire est une faute : on ne peut penser l’Europe sans espérer sa maturité stratégique, donc sans vouloir son autonomie, donc sans bâtir sa défense.

POURQUOI FAUT-IL CONSTRUIRE L’EUROPE DE LA DÉFENSE ?

C’est impératif d’abord, parce que, en termes de défense, l’échelle des nations européennes est dépassée. Une puissance moyenne ne peut plus se doter d’un système de défense cohérent, comme ce fut le cas jusqu’au milieu du XXe siècle. Pour deux raisons.

  • La première relève de l’expansion continue des domaines de conflictualités. La guerre n’abandonne jamais un espace dont elle s’est emparée. Il fallait hier être capable de combattre sur terre, puis sur mer ; les évolutions technologiques du XXe siècle ont imposé aux armées de détenir des capacités de combat dans la troisième dimension, air puis espace, et – pour certaines – nucléaires. Le XXIe siècle rajoute le cyberespace et il faudra demain se défendre dans tout nouvel espace conquis par l’homme. À l’expansion des espaces de guerre ne correspond nullement celui des budgets militaires de plus en plus chichement comptés. A supposer qu’il en ait la volonté politique, un État européen n’est plus en mesure de constituer en solo une capacité d’action substantielle dans les cinq espaces d’affrontement.
  • La deuxième raison relève de l’accroissement exponentiel du coût des équipements. Chaque nouvelle génération d’armement multiplie par 10 (et parfois davantage) le coût des systèmes d’armes alors même que les équipements sophistiqués fabriqués en petite série ont un coût prohibitif. Tout État est donc contraint de réduire son parc à chaque saut générationnel… ou d’accepter le décrochage technologique.

La conséquence ? Sauf pour les superpuissances dotées de vastes moyens budgétaires, le choix se fait entre un système de défense échantillonnaire, affaibli de déficiences capacitaires béantes, et le rétablissement de la cohérence et de l’exhaustivité à un niveau supranational. Pour les nations européennes, il est donc techniquement nécessaire de retrouver à ce niveau
les capacités manquantes au niveau national.

C’est ici qu’apparaît à nouveau la nécessité de l’Europe de la défense : ce niveau supranational doit être fiable. Or, si cela a été longtemps le cas de l’Alliance atlantique, c’est fini. Les Européens savent que leur défense ne vaut que par la garantie américaine… mais elle est devenue un mythe pernicieux.

Ils tentent de se rassurer : « la défense collective, c’est l’OTAN ». Exact, pour un certain temps encore… mais hasardeux !

Les États-Unis assurent la part majeure du budget de l’OTAN et quand ils seront définitivement tournés vers leur Ouest, il n’y aura plus de défense collective de l’Europe ! Ce « pivot stratégique » de l’Atlantique vers le Pacifique reflète la réalité du monde. Dans moins de vingt ans, la population américaine d’origine européenne sera devenue minoritaire et le vieux réflexe de défense de la « terre des ancêtres » aura disparu. Les États-Unis, affranchis de leur dépendance énergétique à l’égard du Proche-Orient, pourront certes connaître de brefs regains d’intérêt pour l’Europe mais soyons sans illusions : jamais plus le soldat RYAN ne viendra mourir sur une plage d’Europe… d’autant qu’il s’appellera RAMIREZ ! N’imaginons pas qu’une fois la page TRUMP tournée, le flot s’inversera : il s’agit d’une tendance lourde. Le découplage États-Unis/Europe est inéluctable : TRUMP n’est pas un accident de l’histoire.

Ne pouvant lier son destin à une puissance dont les intérêts stratégiques s’éloignent des siens, l’Europe doit prendre acte que l’OTAN n’est plus son assurance tous risques et réagir, vite : elle ne dispose plus que de quelques années pour construire son propre système de défense. À défaut, elle se trouvera fort démunie lorsque le dernier navire de l’US Navy aura quitté Anvers pour ramener à Baltimore le dernier soldat américain.

Enfin, soyons en sûrs, le monde a besoin d’Europe. Qu’on le veuille ou non, notre monde né le 26 juin 1945 à San Francisco est aujourd’hui moribond. Or, notre planète en ébullition, en mutation profonde, de moins en moins régulée par des organisations faiblissantes, notre planète a besoin d’Europe.
Une Europe née de l’entrechoquement sanglant des ambitions nationales, puis des Lumières, puis de massacres encore, une Europe devenue pôle de sagesse et d’équilibre, une Europe creuset et porteuse des valeurs humanistes, une Europe aux ambitions désormais raisonnables, facteur d’apaisement dans un monde qui court à nouveau vers le gouffre.

L’Europe doit jouer son rôle dans le monde. Mais pour cela elle doit être entendue, donc militairement forte. Car depuis que le monde existe, son histoire est ainsi faite : les valeurs ne valent que par la puissance de l’épée, la voix ne porte qu’en fonction du calibre des canons. Or aujourd’hui l’Europe, privée de puissance militaire commune, est un continent aphone. Cela explique que la France joue aujourd’hui un rôle plus important que l’Europe sur la scène internationale : elle peut s’engager concrètement, au cœur des crises. Sa voix porte bien davantage que celle de l’Europe.

QUEL MODÈLE POUR LA DÉFENSE DES PAYS EUROPÉENS ?

L’armée européenne est-elle la solution ? Elle est plutôt une Vision, mais une vision à long terme. En effet, une armée démocratique est nécessairement une armée de citoyens : tant qu’il n’y aura pas de citoyens européens, il n’y aura pas d’armée européenne. Celle-ci suppose une autorité politique légitime décidant pour les nations de l’intérêt stratégique commun, donc, si nécessaire, de l’engagement des forces – et de la mort… – au combat. Nous en sommes loin. Mais c’est une vision utile, un jalon ultime.

Il faut donc construire auparavant – et urgemment : il nous reste vingt ans tout au plus – une armée des nations européennes. Pas des 27 nations : nous n’avons plus le luxe du rêve. L’élargissement européen a été poussé par l’Oncle Sam pour dissoudre l’Europe dans l’espace : résultat brillamment atteint. De Paris à Budapest, les perceptions des menaces et des intérêts stratégiques, les cultures opérationnelles, sont trop divergentes pour que les pays de l’Union acceptent d’une seule voix de subordonner leur défense à la mise en commun de moyens dont ils auraient perdu la liberté d’emploi.

Le réalisme veut donc que l’on parte d’un noyau de nations souveraines capables de compromis stratégiques et d’érosion de leur autonomie au nom d’un intérêt supérieur accepté, dépassant les égoïsmes nationaux. Ce qui suppose une conscience claire de ce qui a été écrit plus haut, un volontarisme sans faille et un façonnage obstiné des opinions publiques pour le bien commun des citoyens. La solution aujourd’hui la plus prometteuse a fait ses preuves dans d’autres domaines – celui de la politique monétaire en particulier. C’est celle d’un Eurogroupe de défense, porté par les volontés conjointes de la France et de l’Allemagne, dans lequel les décisions seraient prises à la majorité qualifiée.

Dans un monde aux évolutions belligènes et en l’absence de capacité régulatrice internationale, il revient à l’Europe d’assumer sa défense commune. S’ils tiennent à leur civilisation, les Européens doivent se doter au plus tôt de moyens propres de défense : de manière réaliste, fermement mais pas à pas, en cessant de rêver à un ordre ancien définitivement disparu.

Peu importe, au fond, l’appellation. Ce dont l’Europe a besoin, c’est une défense de l’Europe, par l’Europe et pour l’Europe, disposant d’une capacité militaire autonome et intégrée, apte à défendre en autonomie ses intérêts et sa capacité à vivre comme elle l’entend.DéfenseÉtats-UnisEuropeG2SGénéral Desportes

https://theatrum-belli.com/assurer-seul-sa-defense/

Commission Européenne : Ursula von der Leyen choisie pour la présidence

Europe

Commission Européenne : Ursula von der Leyen choisie pour la présidence

Par Challenges.fr le 02.07.2019 à 19h28

Les chefs d’Etat et de gouvernement européens ont décidé mardi de proposer la candidature d’Ursula von der Leyen à la présidence de la Commission.

Commission Européenne : Ursula von der Leyen choisie pour la présidence

Commission Européenne : Ursula von der Leyen choisie pour la présidencePOOL

Les chefs d’Etat et de gouvernement européens ont décidé mardi de proposer la candidature d’Ursula von der Leyen à la présidence de la Commission et choisi Charles Michel comme président du Conseil, Josep Borrell comme Haut représentant aux Affaires étrangères et Christine Lagarde comme présidente de la Banque centrale européenne (BCE), a annoncé le président du Conseil, Donald Tusk.PUBLICITÉDÉCOUVRIR

Un road-trip sous le soleil écrasant du Mexique

Dans cette histoire exubérante et décalée, Jean-Baptiste Maudet, avec son premier roman « Matador Yankee » (Le Passage), entraine le lecteur dans une aventure rocambolesque où rien ne se passe comme prévu !LECTEURS.COMPROPOSÉ PAR LECTEURS.COM

La directrice générale du Fonds monétaire international (FMI) Christine Lagarde, 63 ans, se dit « très honorée d’avoir été nominée pour la présidence » de la Banque centrale européenne (BCE).

« Au vu de ce qui précède, et en consultation avec le Comité d’éthique du Conseil d’administration, j’ai décidé de quitter provisoirement mes fonctions de DG (directrice générale) du FMI durant la période de nomination », a-t-elle ajouté dans un tweet.

Pour l’heure, l’institution de Washington n’a pas indiqué qui pourrait la remplacer pendant cette période. Cela pourrait être le numéro 2, David Lipton.

Les dirigeants européens se sont entendus mardi sur leur casting pour diriger l’Union européenne, qui verra deux femmes aux postes-clés: une ministre allemande, Ursula von der Leyen, à la Commission, et la Française Christine Lagarde à la BCE.

Première femme à piloter le prestigieux cabinet d’avocats d’affaires Baker McKenzie, première à occuper le poste de ministre français de l’Economie et des Finances (2007-2011) sous la présidence de Nicolas Sarkozy, Mme Lagarde avait été nommée directrice générale du Fonds monétaire international en 2011 avant d’être reconduite dans ses fonctions en juillet 2016. Son second mandat devait s’achever en 2021.

(Avec AFP)

https://www.challenges.fr/monde/europe/commission-europeenne-ursula-von-der-leyen-choisie-pour-la-presidence_661883#xtor=CS4-92[Commission+Europ%C3%A9enne+%3A+Ursula+von+der+Leyen+choisie+pour+la+pr%C3%A9sidence]-661883

UE: Macron propose la ministre allemande de la Défense pour la Commission

UE: Macron propose la ministre allemande de la Défense pour la Commission

Par Challenges.fr le 02.07.2019 à 08h05, mis à jour le 02.07.2019 à 14h35

Les chefs d’Etat et de gouvernement européens tentent de se mettre d’accord sur la désignation des nouveaux dirigeants aux postes clés de l’UE.

Commission européenne

Les 28 n’ont pas réussi à s’accorder sur le quartet des postes clés de l’UE: présidence de la Commission européenne, du Conseil, du Parlement, Haut représentant pour les affaires étrangères.EMMANUEL DUNAND / AFP

Emmanuel Macron a proposé lundi soir à Angela Merkel de désigner Ursula von der Leyen, actuelle ministre allemande de la Défense, pour la présidence de la Commission européenne, a indiqué à l’AFP une source européenne. Cette proposition fait partie des options envisagées, a ajouté cette source. Selon le quotidien allemand Die Welt paru mardi, le président du Conseil, Donald Tusk, aurait également proposé le nom de cette ministre de droite, membre du PPE.PUBLICITÉinRead invented by Teads

Le président français a également proposé à la chancelière allemande la Française Christine Lagarde, actuellement directrice générale du FMI, comme présidente de la BCE, a ajouté cette même source. Mme Merkel n’est pas contre, a-t-elle continué.

Les 28 dirigeants de l’UE sont réunis à Bruxelles pour choisir les nouveaux dirigeants de l’Union, dont celui ou celle qui présidera la Commission. Ils se retrouvaient dès 11h00 (09h00 GMT) à Bruxelles, qu’ils ont quitté lundi après 18 heures de négociations infructueuses.

Les 28 n’ont pas réussi à s’accorder sur le quartet des postes clés de l’UE: présidence de la Commission européenne, du Conseil, du Parlement, Haut représentant pour les affaires étrangères. Autant de postes à renouveler après les élections de mai, qui ont vu le tandem PPE (droite) et social-démocrate perdre le contrôle de la majorité qu’il détenait au Parlement européen.

Dimanche, un compromis soutenu par l’Allemagne, la France, l’Espagne et les Pays-Bas était pourtant en passe de faire consensus: le social-démocrate néerlandais Frans Timmermans pour la Commission, l’Allemand Manfred Weber, chef de file du PPE, pour le Parlement et un couple PPE-libéral pour le Conseil et le Haut représentant.

En outre, la France pouvait, elle, demander la gouvernance de la BCE. Pour une femme, parité oblige. Une nomination pour 8 ans sur un poste qui arrive également à échéance. Mais ces arrangements entre amis, fût-ce par le couple franco-allemand, ne suffisent plus pour emporter l’adhésion d’Européens divisés.

Blocage de petits pays

Une partie du PPE refuse le compromis Macron-Merkel qui prive son chef de file Manfred Weber de la présidence de la Commission. D’autres pays ont rejeté une combinaison conclue sans eux. Proche dans la nuit, l’accord a été bloqué par de petits pays, selon une source européenne: Irlande, Lettonie, Croatie et plusieurs pays de l’est du « groupe de Visegrad » qui s’estimaient insuffisamment représentés.

Vers midi, le sommet a été interrompu avec un nouveau rendez-vous le lendemain matin, rare décision qui contraint 28 chefs d’Etat et de gouvernement à chambouler leur agenda. Fatigué après une semaine au Japon, Emmanuel Macron s’est emporté contre cet « échec », conscient que cet aveu d’impuissance allait à l’encontre de son ambition d’une UE plus forte.

« Cela donne une très mauvaise image de l’Europe, une image pas sérieuse », « pas crédible au plan international », a-t-il fustigé, regrettant « des heures passées en palabres » qui transforment l’UE en « un club de 28 qui se réunit sans jamais se décider ». Il en a profité pour réclamer une réforme de la gouvernance pour que l’UE ne soit plus « l’otage de petits groupes ».

Angela Merkel a au contraire cherché à minimiser le report, estimant que prendre son temps valait la peine pour éviter « cinq ans de tensions » en raison de mauvais choix.

Effet domino

La situation n’est pas pire qu’en 2014, où il avait fallu trois sommets pour attribuer la présidence de la Commission à Jean-Claude Juncker (PPE) et celle du Parlement à Martin Schulz, chef de file des sociaux-démocrates. Un quatrième sommet fin août avait porté sur le poste de président du Conseil et de Haut représentant.

Les consultations se sont poursuivies lundi soir entre les 28 ainsi qu’entre groupes politiques à Strasbourg, où le nouveau Parlement ouvre sa session ce mardi. Emmanuel Macron et Angela Merkel ont tous deux dit espérer un accord rapide mardi matin. Selon une source européenne, un compromis pourrait être trouvé sur le casting Timmermans-Weber.

Si les 28 échouaient de nouveau mardi à s’accorder sur des noms qui doivent respecter des équilibres géographiques, politiques et femmes/hommes, un effet domino risque de se faire sentir jusqu’à Strasbourg.

Les eurodéputés pourraient en effet choisir de retarder l’élection de leur président, l’une des variables de l’équation de Bruxelles.

(Avec AFP)

https://www.challenges.fr/monde/europe/ue-nouvelle-tentative-pour-choisir-la-nouvelle-equipe-dirigeante_661710

Qui sont les incendiaires de pétroliers dans le Golfe ?

« L’ART DE LA GUERRE »

Qui sont les incendiaires de pétroliers dans le Golfe ?

Manlio Dinucci invite à prendre du recul. Il replace les sabotages de pétroliers dont Washington accuse Téhéran dans le cadre de la politique énergétique globale des États-Unis. Ce faisant, il montre que, contrairement aux apparences, Mike Pompeo ne vise pas l’Iran, mais bien l’Europe.

 | ROME (ITALIE)  

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Tandis que les États-Unis préparent une nouvelle escalade au Moyen-Orient, en accusant l’Iran d’attaquer les pétroliers dans le golfe d’Oman, le vice-premier ministre italien Matteo Salvini rencontre à Washington le secrétaire d’État Mike Pompeo, un des artisans de cette stratégie, en l’assurant que « l’Italie veut redevenir dans le continent européen le premier partenaire de la plus grande démocratie occidentale ». Ainsi accroche-t-il l’Italie à l’opération lancée par Washington.

L’« incident du golfe d’Oman », casus belli contre l’Iran, calque « l’incident du golfe du Tonkin » du 4 août 1964, utilisé comme casus belli pour bombarder le Nord Vietnam, accusé d’avoir attaqué un torpilleur US (accusation qui s’est ensuite révélée fausse).

Aujourd’hui une vidéo diffusée par Washington montre l’équipage d’une présumée vedette iranienne qui, en plein jour, décroche du flanc d’un pétrolier une mine non explosée pour effacer sa provenance (car la mine aurait porté l’inscription « made in Iran »).

Avec ces « preuves », qui constituent une véritable insulte à l’intelligence, Washington cherche à camoufler le but de l’opération. Celle-ci relève de la stratégie pour le contrôle des réserves mondiales de pétrole et de gaz naturel et de leurs couloirs énergétiques [1]. Ce n’est pas un hasard si dans le viseur des États-Unis se trouvent l’Iran et l’Irak, dont les réserves pétrolifères totales dépassent celles de l’Arabie Saoudite et sont cinq fois supérieures à celles des USA. Les réserves iraniennes de gaz naturel sont environ 2,5 fois celles des USA. Pour la même raison se trouve dans le viseur états-unien le Venezuela, pays qui a les plus grandes réserves pétrolifères du monde.

Le contrôle des couloirs énergétiques est de première importance. En accusant l’Iran de vouloir « interrompre le flux de pétrole à travers le détroit d’Ormuz », Mike Pompeo annonce que « les États-Unis défendront la liberté de navigation ». Autrement dit, il annonce que les États-Unis veulent contrôler militairement cette zone clé pour l’approvisionnement énergétique y compris de l’Europe, en empêchant avant tout le transit du pétrole iranien (à qui l’Italie et d’autres pays européens ne peuvent pas de toutes façons accéder librement à cause de l’interdit états-unien).

D’Iran aurait pu aussi arriver en Europe du gaz naturel à bas prix par un gazoduc traversant l’Irak et la Syrie ; mais le projet, lancé en 2011, a sauté à la suite de l’opération USA/OTAN pour démolir l’État syrien.

De Russie aurait pu arriver directement en Italie, et de là être distribué dans d’autres pays européens avec de notables avantages économiques, du gaz naturel, au moyen du South Stream à travers la Mer Noire ; mais le gazoduc, déjà en phase avancée, a été bloqué en 2014 sous la pression des États-Unis et de l’Union européenne même, avec de gros dommages pour l’Italie.

C’est par contre le redoublement du Nord Stream qui s’est poursuivi, faisant de l’Allemagne le centre de triage du gaz russe. Puis, sur la base de l’accord de « coopération stratégique USA-UE dans le domaine énergétique » stipulé en juillet 2018, les exportations états-uniennes de gaz naturel liquéfié (Lng) dans l’UE ont triplé. Le centre de triage est la Pologne, d’où le « gaz de la liberté » arrivera aussi en Ukraine.

L’objectif de Washington est stratégique : frapper la Russie en remplaçant en Europe le gaz russe par celui des USA. Mais on n’a aucune garantie, ni sur les prix, ni sur la durée des fournitures US de gaz, extrait des schistes bitumineux par la technique du fracking (fracturation hydraulique), désastreuse pour l’environnement.

Que dit de tout cela Matteo Salvini qui, arrivé dans la « plus grande démocratie du monde occidental », a fièrement déclaré : « Je fais partie d’un gouvernement qui en Europe ne se contente plus des miettes » ?

Manlio Dinucci

Manlio DinucciGéographe et géopolitologue. Derniers ouvrages publiés : Laboratorio di geografia, Zanichelli 2014 ; Diario di viaggio (en trois tomes), Zanichelli 2017 ; L’arte della guerra / Annali della strategia Usa/Nato 1990-2016, Zambon 2016 ; Guerra nucleare. Il giorno prima. Da Hiroshima a oggi : chi e come ci porta alla catastrofe, Zambon 2017 ; Diario di guerra. Escalation verso la catastrofe (2016 – 2018), Asterios Editores 2018.

Traduction
Marie-Ange Patrizio

Source
Il Manifesto (Italie)

[1] « Géopolitique du pétrole à l’ère Trump », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 9 avril 2019.

 

https://www.voltairenet.org/article206742.html