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Les Nouvelles routes de la soie et l’émergence d’un nouveau monde

Peter Frankopan

Les Nouvelles routes de la soie et l’émergence d’un nouveau monde

10 mars 2019 : Soline Schweisguth a rencontré à Oxford l’historien Peter Frankopan.
Professeur d’Histoire Globale à l’Université d’Oxford (Worcester College), il dirige le centre de recherches pour les études byzantines. Son livre Les Routes de la soie (traduit en français en 2017) a connu un succès mondial, notamment en Chine, en Inde et au Pakistan.
Il a publié une suite à cet essai en 2018 avec un livre en rapport avec la géopolitique contemporaine : Les Nouvelles routes de la soie, traduit en français en novembre 2018.

The Silk Roads, a New History of the World (Peter Frankopan)L’historien propose dans son premier livre une approche de l’histoire du monde centrée sur les pays le long des routes de la soie« Loin d’être en marge des affaires mondiales, ces pays sont très centraux – et ce depuis le début de l’histoire », souligne-t-il. De l’Antiquité à nos jours, depuis les premiers mouvements de christianisation jusqu’à la guerre en Irak, en passant par le développement de l’islam des VIIe et VIIIe siècles, il raconte une histoire trop souvent méconnue et remet en perspective l’histoire de l’Europe.

En novembre 2018, Peter Frankopan a publié cette fois un ouvrage intitulé Les Nouvelles routes de la Soie. Son titre reprend l’appellation donnée à la politique du président chinois Xi Jinping, qui a annoncé en 2013 sa volonté de développer les échanges commerciaux entre les pays du continent asiatique.

La Chine a ainsi investi plusieurs milliards de dollars dans des infrastructures ferroviaires et maritimes. Les discours soulignant la coopération et l’ouverture se sont accompagnés de prêts pour l’aide au développement dans de nombreux pays d’Asie et d’Afrique. Cela pourrait bien accélérer la croissance économique de ces pays, mais dans le cadre d’un néo-colonialisme inavoué… L’historien décrit et analyse la montée en puissance des pays le long des anciennes routes de la soie et un monde « dont le centre de gravité économique est en train de s’éloigner de l’ouest ». Il observe qu’« un nouveau monde est en train d’émerger en Asie, mais ce n’est pas un monde libre ».

« Tous les chemins menaient à Rome, écrit-il. Aujourd’hui, ils mènent à Pékin. »

Herodote.net : Dans Les Routes de la soie, vous recentrez l’histoire depuis l’Antiquité sur les pays le long de la route de la soie, de la Chine au Moyen-Orient. Comment ce point de vue permet-il d’enrichir une histoire traditionnellement centrée sur l’Occident?

En écrivant ce livre, je m’intéressais à trois choses. Premièrement, je voulais examiner les histoires des peuples, des cultures, des échanges, etc. qu’on oublie souvent quand on pense au passé. On s’attarde beaucoup sur Louis XIV, Henri VII, Napoléon ou Hitler. Mais on ne dit qu’un mot ou deux des Byzantins, des Ottomans, des Abbassides ou des Chola, des Khmers ainsi que des nombreuses ères et dynasties chinoises (pour ne mentionner que certains des manques les plus importants).

Peter Frankopan, né le 22 mars 1971 en Angleterre, professeur d'Histoire globale à OxfordMais deuxièmement, je voulais montrer que même l’histoire de l’Europe et de l’Occident était directement liée aux parties du monde à l’est de Venise et d’Istanbul, et auxquelles on ne prête pas attention. Je voulais montrer que même notre conception de l’histoire est trompeuse, non seulement parce qu’on oublie les autres, mais aussi parce qu’on déforme l’histoire avec de telles exclusions.

Il y a beaucoup de chercheurs qui travaillent sur les endroits du monde dont j’ai parlé, et qui sont confrontés aux problèmes de l’eurocentrisme ou des limites de la manière dont on voit les périodes. Par exemple, qu’est-ce qu’est exactement le « Moyen Âge », et qu’est-ce que cela signifie pour quelqu’un en Afrique, en Amérique, en Asie du Sud-Est etc.?

Le même problème se pose pour les ères géographiques, découpées en pays et en régions, qu’on étudie ensuite de manière exclusive. Je pense que l’histoire est plus excitante quand on regarde les échanges (violents et militaires bien sûr, mais aussi commerciaux, religieux, diplomatiques, etc.) et c’est donc cela que j’ai essayé de faire.

Dans votre deuxième livre Les Nouvelles Routes de la soie, vous décrivez le monde actuel comme un monde dans lequel les initiatives économiques et politiques de l’Est rendent anecdotiques, voire ridicules, celles de l’Occident. Dans quelle mesure peut-on dresser un parallèle entre cette situation et celle de la Grande Divergence, quand l’Europe était la première à entrer dans la révolution industrielle?

Les historiens ont des opinions très contrastées sur les causes, les conséquences et la nature de cette grande divergence.

D’une manière générale, il me semble que la prospérité, la croissance et l’espoir d’un meilleur futur sont les moteurs du changement. Durant les dernières décennies, l’augmentation de la richesse en Inde, en Chine, dans le Golfe persique, en Corée du Sud et dans l’Asie du Sud-Est, a été impressionnante. Cela ne s’est pas fait aux dépens de l’Occident, mais plutôt main dans la main – on a tous bénéficié de la chaîne de production mondiale qui a rendu les produits que nous achetons moins chers et plus abordables.

Ce qui a été problématique, cependant, c’est l’augmentation des inégalités en Europe et aux États-Unis, l’augmentation du chômage (ou, plus précisément, le manque de croissance des salaires). Notre continent est en état de confusion profonde, voire même de tristesse.

C’est dans ce contexte qu’il faut voir le Brexit, les gilets jaunes, le mouvement pour l’indépendance en Catalogne, la montée de l’extrême-droite (et de l’extrême-gauche), ainsi que la situation des pays comme la Hongrie ou la Pologne qui cherchent une voie alternative.

Tout cela semble très différent de ce que je vois en Asie. Il est important de noter les frictions, les tensions et les défis nombreux qui touchent les pays individuellement, et parfois leurs relations complexes avec leurs voisins. Mais le point fondamental est que 65% de la population mondiale vit à l’est d’Istanbul ; c’est de là que viennent 70% des énergies fossiles ainsi qu’une grande proportion du blé, du riz, parmi d’autres.

Sans puissance coloniale pour extraire ces ressources comme dans le passé, il est raisonnable de penser que ce qui se passe en Asie – en bien ou en mal – affectera le monde de demain.

La mise en place des « Nouvelles Routes de la soie » par le président chinois Xi Jinping s’accompagne de références aux anciennes routes de la soie. Dans quelle mesure cette expression ne serait-elle qu’un effet de rhétorique quand la majorité du commerce se fait encore par bateau ou en direction des États-Unis?

Les routes de la soie chinoises ne se réfèrent pas seulement à des liaisons commerciales terrestres ou maritimes mais aussi à un enjeu symbolique. En tant qu’historien, on peut noter que de nombreux pays parlent de revenir à un passé glorieux et idéalisé. En Angleterre, le slogan du Brexit était « Reprendre le contrôle » (Take Back Control), ce qui implique un retour à une situation meilleure.

Aux États-Unis, ce n’est pas ‘Make America Great’ mais ‘Make America Great Again’. D’autres pays, comme la Turquie, la Russie, l’Inde ou le Pakistan (la liste est longue) voient un intérêt à bâtir le présent et le futur en fonction du passé. D’après moi, c’est une bonne raison de passer plus de temps à faire de l’Histoire !

Propos recueillis par Soline Schweisguth
Publié ou mis à jour le : 2019-03-21 15:02:51
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Zone euro : quelle riposte face au risque de crise économique

12/03/201904:38

Le risque de récession est élevé aujourd’hui en Europe. Les prévisions pessimistes se succèdent. L’histoire n’est pas écrite pour autant. A première vue, le panorama des conjonctures nationales demeure hétérogène. Les pays du Sud sont encore dans une séquence de rattrapage, l’Espagne ou le Portugal notamment. Et plus de la moitié des pays de l’UE se maintiennent sur les rythmes supérieurs à 2% de croissance, notamment les PECO. La mayonnaise de la récession européenne, synchrone, n’a donc pas encore pris. En revanche, il est clair que le noyau dur, Allemagne, France et Italie, est à la peine. Et que son affaissement spectaculaire depuis un an risque d’embarquer l’ensemble de la dynamique européenne, si rien n’est fait.


Des choses vont dans le bon sens en Europe

C’est à ce moment que l’Europe peut jouer son rôle. Le président de la Banque centrale européenne ne s’y est pas trompé, lors ses annonces du 7 mars. Il sait que c’est lorsque la mer se retire que surgissent tous les problèmes bancaires et financiers. Il prend les devants côté bancaire en relançant le dispositif de refinancement à long terme, fléché sur les banques, et maintient les taux à leur plancher car il sait aussi que le coût d’un sauvetage sera collectivement bien plus élevé que celui d’une impulsion lancée à temps pour éviter que la dynamique récessive ne s’enclenche.


Alors l’Europe, aujourd’hui plus pragmatique, peut-elle être cette fois-ci au rendez-vous de l’histoire ? Peut-elle jouer son rôle protecteur capitalisant sur les erreurs du retard à l’allumage de l’ère Trichet ? Et mobiliser à temps l’arme budgétaire pour relayer l’arme monétaire ?


A priori, on se dit que les choses ne sont pas mal parties. Clairement, la solution est entre les mains du noyau dur. Et de ce côté, pour des raisons variées, les choses vont dans le bon sens. L’heure est plutôt au relâchement de la discipline budgétaire. En France, après l’inflexion socialo-fiscale mise en place en réponse au mouvement des gilets jaunes. En Italie, avec le changement de cap budgétaire initié par la coalition anti-système issue des élections de mars 2018. Et même en Allemagne, où le gouvernement a lâché du lest sur les fonctionnaires. Et a promis à partir du 1er janvier 2021 la suppression de l’impôt de solidarité finançant la réunification, pour 90% de la population imposable.


Recentrage des économies : le modèle allemand vacille


Mais est-ce suffisant ? Clairement l’Europe, ne réitère pas l’erreur de la pro cyclicité de ses politiques. Clairement, l’inflexion, légère certes, ce produit là où elle doit être opérée en priorité. Et a minima, elle devrait jouer un rôle amortisseur. Mais il faut s’interroger aussi sur les racines de la crise pour prendre la mesure d’un ajustement qui dépasse de beaucoup les simples considérations conjoncturelles.


Si l’Europe est à la peine, et si l’Allemagne est au cœur de son marasme, c’est que la donne de la mondialisation est en passe d’être bouleversée. L’heure est à la croissance autocentrée, c’est-à-dire au repli sur les zones de croissance régionales. Des États-Unis, à la Chine en passant par le Japon, il est clair que les grandes régions du monde jouent la préférence locale. Les États-Unis au premier chef, ne veulent plus être le consommateur en dernier ressort du reste du monde. Leur croissance, doit d’abord bénéficier à leur industrie nationale. Trump porte la croissance américaine, en étendard. Il tempère les tensions à la hausse du pétrole pour ménager le pouvoir d’achat de ses concitoyens. Il baisse les impôts. Et érige des barrières pour se protéger des intrusions étrangères. Et en lançant les hostilités, il oblige tous les autres modèles extravertis à se repositionner. Côté chinois, cela se traduit par un double impératif : la conquête du marché intérieur, et surtout, la conquête du ventre mou de la mondialisation que constitue le marché européen. Une Europe qui fait figure de nouveau consommateur en dernier ressort de l’offre du monde.


Et sous ces coups de butoir, le modèle allemand vacille. Il s’est tout entier bâti sur la constitution d’excédents colossaux pour le financement de ses retraites. Elle n’a eu de cesse d’œuvrer pour consolider sa compétitivité et celle de ses partenaires pour partir à la conquête des marchés extra-européens. Or le nouveau design de la mondialisation invalide toute la stratégie de long terme de la principale économie européenne. Et c’est bien plus qu’une politique de relance, encore balbutiante, qu’il lui faudra pour relever le défi de la nouvelle donne mondiale. Le risque, c’est que arrimée à sa quête d’excédent, l’Allemagne ne transforme l’Europe en champ de bataille de la guerre commerciale qu’elle livre à la Chine. Et que les économies qui demeurent arrimées à leur modèle social ne soient les grandes perdantes de la lutte à mort des grandes économies extraverties. 

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Mots clés :BCEAllemagneFranceMondialisationItalieEuropePolitique budgétaireRécession

https://www.xerficanal.com/economie/emission/Olivier-Passet-Zone-euro-quelle-riposte-face-au-risque-de-crise-economique_3746973.html

Adieu au dollar

Adieu au dollar

 

    La présidence incompétente et corrompue de Donald Trump a involontairement porté un coup fatal à l’empire américain : l’abandon du dollar comme principale monnaie de réserve mondiale. Partout dans le monde, en particulier en Europe, les pays ont perdu confiance dans la capacité des États-Unis à agir de manière rationnelle, et encore moins à diriger, dans les domaines des finances internationales, du commerce, de la diplomatie et de la guerre. Ces pays démantèlent discrètement l’alliance vieille de sept décennies avec les États-Unis et mettent en place des systèmes alternatifs de commerce bilatéral.

    Cette reconfiguration du système financier mondial sera fatale à l’empire américain, comme le soulignent depuis longtemps l’historien Alfred McCoy et l’économiste Michael Hudson. Elle déclenchera une spirale économique fatale, incluant une forte inflation, qui nécessitera une contraction militaire massive à l’étranger et plongera les États-Unis dans une dépression prolongée. Trump, plutôt que de rendre l’Amérique grande à nouveau, s’est avéré, sans le vouloir, être le fossoyeur le plus offensif de l’empire.

    L’administration Trump a saboté de façon capricieuse les institutions mondiales, dont l’OTAN, l’Union européenne, les Nations Unies, la Banque mondiale et le FMI, qui couvrent et légitiment l’impérialisme américain et l’hégémonie économique mondiale. L’empire américain, comme le souligne McCoy, a toujours été un hybride d’anciens empires. Il a développé, écrit-il, « une forme distinctive de gouvernance mondiale qui incorporait des aspects des empires précédents, anciens et modernes. Cet imperium américain unique en son genre était athénien dans sa capacité à forger des coalitions entre alliés ; romain dans sa dépendance à l’égard des légions qui occupaient des bases militaires dans la plupart des pays connus ; et britannique dans son aspiration à fusionner culture, commerce et alliances dans un système global qui couvrait le globe. »

    Lorsque George W. Bush a unilatéralement envahi l’Irak, défiant avec sa doctrine de guerre préventive le droit international et rejetant les protestations des alliés traditionnels, il a initié la rupture. Mais Trump a approfondi les fissures. Le retrait de l’administration Trump de l’accord nucléaire iranien de 2015, bien que l’Iran ait respecté l’accord, et l’exigence que les nations européennes se retirent ou subissent également les sanctions américaines a fait en sorte que des nations européennes soient mises en difficultés et établissent un système monétaire alternatif qui exclut les États-Unis. L’Iran n’accepte plus le dollar pour le pétrole sur les marchés internationaux et l’a remplacé par l’euro, ce qui est un facteur non négligeable qui contribue à l’animosité profonde de Washington pour Téhéran. La Turquie abandonne également le dollar. Les États-Unis exigent que l’Allemagne et d’autres états européens mettent fin à l’importation de gaz russe, et les Européens ont eux aussi ignoré Washington. La Chine et la Russie, traditionnellement antagonistes, travaillent maintenant en tandem pour se libérer du dollar. Moscou a transféré 100 milliards de dollars de ses réserves en yuan chinois, yen japonais et euros. Et, tout aussi inquiétant, depuis 2014, les gouvernements étrangers ne stockent plus leurs réserves d’or aux États-Unis ou, comme dans le cas de l’Allemagne, les retirent de la Réserve fédérale. L’Allemagne a rapatrié ses 300 tonnes de lingots d’or. Les Pays-Bas ont rapatrié leurs 100 tonnes.

    L’intervention des États-Unis au Venezuela, la guerre commerciale potentielle avec la Chine, le retrait des accords internationaux sur le climat, le retrait du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), le shutdown à Washington, la fermeture du gouvernement et la multiplication des hostilités avec l’Iran ne présagent rien de bon pour les États-Unis. La politique étrangère et financière américaine est prise en otage par les caprices bizarres d’idéologues arriérés tels que Mike Pompeo, John Bolton et Elliott Abrams. Cela garantit un chaos plus général ainsi que des efforts accrus de la part des nations du monde entier pour se libérer de l’étau économique que les États-Unis ont effectivement mis en place après la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit seulement de savoir si le dollar sera mis de côté ou non. Que ce soit Trump, avec ses compagnons idéologues d’extrême droite, qui ait détruit les structures internationales mises en place par des capitalistes mondialistes, plutôt que par les socialistes que ces capitalistes ont cherché à écraser en investissant des ressources énormes, est d’une ironie navrante.

    L’historien Ronald Robinson soutenait que la domination impériale britannique était morte « lorsque les dirigeants coloniaux n’avaient plus eu de collaborateurs indigènes ». Le résultat, a-t-il noté, est que « l’inversion de la collaboration en non-coopération a largement déterminé le moment de la décolonisation ». Ce processus d’aliénation des alliés et collaborateurs traditionnels des États-Unis aura le même effet. Comme le souligne McCoy, « tous les empires modernes ont compté sur des substituts fiables pour traduire leur pouvoir mondial en contrôle local – et pour la plupart d’entre eux, le moment où ces élites ont commencé à s’agiter, à répondre et à affirmer leurs propres intentions a été aussi le moment où l’on savait que l’effondrement impérial était une possibilité ».

    Le dollar, en raison de la dette astronomique du gouvernement qui s’élève maintenant à 21 billions de dollars, dette qui sera augmentée par les réductions d’impôt de Trump qui coûteront 1,5 billion de dollars au Trésor américain au cours de la prochaine décennie, cette dette est de moins en moins fiable. Le ratio de la dette au PIB est maintenant supérieur à 100 %, un feu rouge clignotant pour les économistes. Notre déficit commercial massif dépend de la vente de bons du Trésor à l’étranger. Une fois que ces obligations perdront de leur valeur et ne seront plus considérées comme un investissement stable, le dollar subira une dévaluation considérable. Il y a des signes que ce processus est en cours. Les réserves des Banques centrales détiennent moins de dollars qu’en 2004. Il y a moins de paiements SWIFT – l’échange de virements interbancaires – en dollars qu’en 2015. La moitié du commerce international est facturée en dollars, bien que la part américaine du commerce international ne soit que de 10 %.

    « En fin de compte, nous aurons des monnaies de réserve autres que le dollar américain », a annoncé le mois dernier le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney.

    Soixante et un pourcents des réserves étrangères de devises sont en dollars. Au fur et à mesure que ces réserves en dollars seront remplacées par d’autres monnaies, le recul du dollar s’accélérera. L’imprudence des politiques financières américaines ne fera qu’exacerber la crise. « Si les emprunts illimités, financés par la planche à billets, étaient une voie vers la prospérité », a dit récemment Irwin M. Stelzer de l’Institut Hudson, « alors le Venezuela et le Zimbabwe seraient en tête des tableaux de croissance. »

    M. McCoy explique à quoi ressemblerait un ordre financier mondial sans lien avec le dollar :

    « Pour la majorité des Américains, les années 2020 seront probablement considérées comme une décennie démoralisante marquée par la hausse des prix, la stagnation des salaires et la perte de compétitivité internationale. Après des années de déficits croissants alimentés par des guerres incessantes dans des pays lointains, le dollar américain perdra en 2030 son statut spécial de monnaie de réserve dominante dans le monde.

    Subitement, il y aura des hausses de prix punitives pour les importations américaines allant des vêtements aux ordinateurs. Et les coûts de toutes les activités à l’étranger exploseront également, ce qui rendra les déplacements des touristes et des troupes prohibitifs. Incapable de combler ses déficits croissants en vendant à l’étranger des bons du Trésor maintenant dépréciés, Washington sera finalement contraint de réduire son budget militaire pléthorique. Sous la pression dans le pays et à l’étranger, ses forces commenceront à se retirer de centaines de bases à l’étranger et à se retrancher dans un périmètre continental. Un tel geste aussi désespéré arrivera cependant trop tard.

    Face à une superpuissance en voie de disparition incapable de payer ses factures, la Chine, l’Inde, l’Iran, la Russie et d’autres puissances contesteront de manière provocante la domination américaine sur les océans, l’espace et le cyberespace. »

    L’effondrement du dollar signifiera, écrit McCoy, « une flambée des prix, un chômage sans cesse croissant et une baisse continue des salaires réels tout au long des années 2020, les divisions internes se transformeront en affrontements violents et en débats qui diviseront, souvent sur des questions symboliques et sans importance ». La profonde désillusion et la rage généralisée ouvriront la porte à Trump, ou à un démagogue à la Trump, pour s’en prendre, peut-être en incitant à la violence, aux boucs émissaires dans le pays et à l’étranger. Mais d’ici là, l’empire américain sera tellement affaibli que ses menaces seront, du moins pour ceux qui se trouvent à l’extérieur de ses frontières, largement dénuées de sens.

    Il est impossible de prédire quand cette désaffection pour le dollar aura lieu. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’économie américaine avait dépassé l’économie britannique, mais ce n’est qu’au milieu du XXe siècle que le dollar a remplacé la livre sterling pour devenir la monnaie dominante du commerce international. La part de la livre sterling dans les réserves de change des banques centrales internationales est tombée d’environ 60 % au début des années 50 à moins de 5 % dans les années 70. Sa valeur est passée de plus de 4 dollars la livre à la fin de la Seconde Guerre mondiale à presque parité avec le dollar. L’économie britannique est entrée dans une spirale infernale. Et ce choc économique a marqué pour les Britanniques, comme pour nous, la fin d’un empire.

     

    SOURCE: Les Crises

    https://www.investigaction.net/fr/adieu-au-dollar/

    L’Allemagne décroche quand le Royaume-Uni s’accroche malgré le Brexit !

    20/03/201904:46

    C’est un nouveau mystère : l’économie britannique, à qui presque tous les experts prédisaient l’enfer à la suite du referendum sur le Brexit, résiste toujours alors que l’Allemagne qui faisait figure de maître de l’Europe a frôlé la récession fin 2018. Ce n’est pas une simple histoire de décalage conjoncturel et il faut revenir sur l’ADN même de ces deux économies.

    Si le Royaume-Uni résiste, c’est que le grand Londres (près du quart du PIB du pays) est en son cœur La City, tient toujours et reste le poumon financier européen. Bien entendu, des sociétés financières délocalisent mais les départs s’effectuent au compte-gouttes. Selon le cabinet de consultants EY qui interroge 222 entreprises de la City et qui tient le décompte, 7 000 emplois ont été ou vont être déplacés à court terme du centre financier londonien vers l’Union Européenne. En y ajoutant les 2 000 postes que ces sociétés ont créés localement dans les pays de l’UE, le total, de 9 000 personnes, représente seulement 2% des effectifs de la place londonienne. Quant aux actifs transférés, 800 milliards de livres, ils représentent moins de 10% du total. Pas de quoi mettre en péril la suprématie financière de la capitale britannique face à des places comme Paris ou Francfort.

    Signe du flegme britannique, le marché de l’immobilier : à Londres, les prix restent suspendus à leurs sommets historiques. Il y a eu, certes un coup d’arrêt à la progression depuis deux ans mais pas de décrochage, pas de ventes paniques et au niveau national, ils continuent de progresser.

    Le stoïcisme des habitants se retrouve également dans la résilience de la consommation : depuis le deuxième trimestre 2016, les dépenses des ménages progressent sur une base annuelle comprise entre 1,5 et 2% c’est proche voire au-dessus de la moyenne des 15 dernières années. Et si les Anglais consomment c’est parce les gains de pouvoir d’achat sont là : les hausses de salaires sont fortes et les créations d’emplois nombreuses. En outre, le taux de chômage est collé à 4%, au plus bas depuis février 1975, ce qui incite les ménages à puiser dans leur épargne pour consommer plus. Bref, le modèle de développement britannique que l’on peut qualifier de « globalo-financier », dont les deux clés de voute sont la force de la finance et la surpondération de la consommation, reste encore debout et chancèle à peine. Bien entendu, ce modèle génère des déséquilibres, extérieurs, courants et publics mais pour l’heure, le gouvernement britannique n’a pas de peine à trouver les financements et les taux à 10 ans restent contenus, légèrement supérieurs à 1%, ce qui compte tenu du niveau d’inflation (proche de 3%), est faible.

    En revanche, le modèle « mercantiliste » et ultra-excédentaire allemand, qui tire sa force de son industrie ultra-compétitives, bat de l’aile. La thèse de l’accident conjoncturel ne tient plus. Ce n’est pas tant un problème de compétitivité que d’épuisement des débouchés extérieurs émergents, et notamment chinois et leur montée en gamme qui dépasse tous les pronostics. L’exemple de l’automobile est emblématique. Pour la première fois depuis 30 ans, les immatriculations sont en baisse en Chine, car le marché est en partie saturé. Il faut y voir certainement le marqueur du coup d’arrêt du développement de la classe moyenne, un phénomène qui touche tous les émergents, et qui ébranle toute la stratégie allemande de repositionnement sur cet eldorado. Cela a bien évidemment pesé sur le niveau d’activité des sites allemands dont les trois quarts de la production sont destinés à l’export.

    Certes, il y a dans l’effondrement soudain de la production de véhicules les conséquences des difficultés de mise en place de nouveaux tests d’homologation imposés par Bruxelles, mais le rattrapage tant espéré n’a pas eu lieu. Tout simplement les automobiles allemandes se vendent moins. Or l’automobile c’est un cinquième de l’industrie allemande et 14% de son PIB, un secteur dans le collimateur de l’administration Trump. Et à cette menace s’ajoute le défi technologique de la révolution électrique. Or parmi les 20 modèles électriques les plus vendus dans le monde, aucun n’est allemand. La spécialisation internationale de l’Allemagne dans les biens d’équipement et l’automobile notamment adaptée aux pays émergents est devenue un handicap.

    Résultat, l’industrie allemande est tombée en récession technique fin 2018 avec deux trimestres d’affilés dans le rouge. Ajouter à cela une société allemande de plus en plus fragmentée, le manque de bras, que le filon de l’immigration ne comble plus, le manque d’infrastructures, la fragilité du système bancaire, et maintenant la flambée des prix de l’immobilier qui grève le budget des ménages et l’on comprend mieux pourquoi le piège semble se resserrer sur l’économie allemande quand l’économie britannique, même bousculée par le Brexit, s’en libère.

    Mots clés :Europe / Zone euroAllemagneRoyaume-UniMercantilisteGlobalo-financierBritannique

    https://www.xerficanal.com/economie/emission/Alexandre-Mirlicourtois-Resilience-britannique-defaillance-allemande-le-grand-mystere-306345382_3747012.html?utm_source=Mod%E8le%20diffusion%20Xerfi%20Canal&utm_medium=email&utm_campaign=XC210319

    La claque d’AKK à Macron

    La claque d’AKK à Macron

    POSTÉ LE 19 MARS , 2019, 10:25

    Emmanuel Macron n’a décidément pas de chance. Il vient d’écrire une lettre « aux citoyens d’Europe » (eh oui, la France, c’est trop petit pour lui !).

    Cette lettre est, disons-le tout net, d’un style assez médiocre (le discours de la Sorbonne, l’année dernière, était aussi européiste, mais bien mieux composé) et n’a guère d’autre intérêt que de poser son auteur en chef de file d’une Europe « progressiste », par opposition au « danger populiste » représenté par Viktor Orban ou Matteo Salvini.

    Cependant, dans cette étrange division de l’Europe que M. Macron prétend unir, celui-ci ne dispose que d’un unique allié : Angela Merkel, elle-même en fin de course et menacée par la progression de l’AfD.

    Ironie du sort, c’est pourtant de l’entourage d’Angela Merkel qu’est venue la claque que vient de recevoir Emmanuel Macron.

    Annegret Kramp-Karrenbauer, dauphine de Mme Merkel, qui vient de prendre la présidence de la CDU, a répondu par une lettre intitulée « Faisons l’Europe comme il faut ».

    Cette lettre ne se prive pas d’enregistrer tous les abandons de souveraineté que propose M. Macron.

    Beaucoup de médias disaient naguère que les critiques du traité d’Aix-la-Chapelle reposaient sur des « fake news ».

    Mais « AKK » donne raison aux lanceurs d’alerte en disant que l’UE devrait obtenir un siège au conseil de sécurité de l’ONU – ce qui revient à demander à la France d’abandonner son siège.

    Elle somme, à mots à peine couverts, la France d’abandonner toute politique autonome.

    Naguère, Angela Merkel avait forcé Nicolas Sarkozy à abandonner son projet d’Union pour la Méditerranée en réclamant qu’y participent tous les États de l’UE. De même, aujourd’hui, la présidente de la CDU prie la France d’abandonner sa politique africaine ou sa politique de défense. On voit mal M. Macron résister à des « prières » qui correspondent si bien à ses vœux les plus chers.

    Mais il est cocasse aussi qu’AKK refuse tout net les propositions de M. Macron en faveur du fédéralisme. Elle veut bien une politique étrangère européenne ou une politique européenne de défense, si cela permet à l’Allemagne de s’offrir à moindre coût un siège à l’ONU ou une dissuasion nucléaire. Elle réclame même une « solidarité européenne » pour la crise migratoire. Mais certainement pas de communautarisation des dettes ou d’européanisation de la protection sociale !

    Et d’ajouter – et, cette fois, je serai d’accord avec elle : « Refonder l’Europe ne se fera pas sans les États-nations. » M. Macron ferait bien de méditer cela !

    Opacité démocratique : mais pourquoi la France a-t-elle demandé à Bruxelles de repousser les négociations commerciales avec les Etats-Unis après les élections européennes ?

    QUELQUE CHOSE À DÉCLARER ?
    Opacité démocratique : mais pourquoi la France a-t-elle demandé à Bruxelles de repousser les négociations commerciales avec les Etats-Unis après les élections européennes ?

    Atlantico: Comment expliquer ce choix du gouvernement ?

    Christophe Bouillaud: D’abord par un minimum de réalisme électoral. Comme je l’ai déjà dit dans vos colonnes, il est évident pour toute personne sachant lire un sondage d’opinion que la majorité des Français se positionne comme assez peu favorable à l’approfondissement de la mondialisation dans tous ses aspects. A la veille d’une élection de mi-mandat, comme l’est en pratique l’élection européenne de mai 2019 pour Emmanuel Macron, il parait donc raisonnable pour un représentant du pouvoir à Paris de faire une telle demande à ses pairs européens de remettre toute négociation à après les élections. En raison de cette hostilité majoritaire de l’opinion publique française, il est très urgent d’attendre, de ne pas voir cette question d’un éventuel accord commercial avec les Etats-Unis s’inviter dans le débat électoral français, et bien sûr d’empêcher les opposants de s’en saisir pour accroître leur audience électorale. Ils ne sont pas dans une forme politique excellente, mais qui sait l’un ou l’une d’entre eux pourrait saisir avec toute la vigueur voulue la perche ainsi tendue.

    En voulant éviter l’émergence de cette question dans le débat électoral, le gouvernement ne prend-il pas le risque de donner une impression de dissimulation sur cette question?

    Oui, si s’enclenche à ce propos un « effet Streisand ». En reportant les négociations transatlantiques à après les élections européennes, il y a bien sûr le risque que les opposants présentent dans leur propagande électorale ce report comme la preuve même que quelque chose de très délétère pour les électeurs français se prépare en coulisses – le « poulet au chlore » risque par exemple de sortir des placards. De fait, toutes les rumeurs sur le contenu même des négociations pourront commencer à circuler, et le gouvernement n’aura donc pas de moyens de démentir ces allégations, puisqu’officiellement, les négociations seront au point mort.

    En réalité, il n’y a guère de bonne solution pour le gouvernement actuel. En effet, puisqu’il veut aller vers un approfondissement du libre-échange dont la majorité de nos concitoyens ne veut pas, il ne peut que louvoyer. Qu’il autorise la Commission à engager les négociations commerciales ou qu’il demande qu’on les retarde, il reste que ce gouvernement voit toujours l’approfondissement du libre-échange comme une chose positive, en contradiction avec la majorité du pays. Mais si j’ose dire, être contre la majorité du pays ne semble pas le déranger plus que cela, tant qu’il ne perd pas les élections européennes.

    En quoi un tel choix paraît incompatible avec la logique du « Grand débat » initié par le gouvernement ?

    C’est sûr que, si le gouvernement se croyait en mesure de convaincre les électeurs des bienfaits de l’approfondissement du libre-échange, que ce soit avec les Etats-Unis ou avec tout autre pays, il se lancerait bravement dans la bataille électorale en soulignant que les négociations transatlantiques constituent l’amorce d’une relance bienvenue du commerce mondial, d’une relance créatrice d’emplois en France. Or il sait bien que c’est peine perdue de se lancer dans une telle démonstration vu l’état du corps électoral français, d’où sa tentation de sursoir, et surtout de ne pas débattre de ce sujet pendant la campagne électorale des européennes.

    Ce genre d’évitement cadre cependant mal avec la rhétorique officielle du «Grand débat », où les Français ont été invités à discuter des orientations majeures du pays. Pour ne prendre qu’un seul exemple, c’est tout de même bien contradictoire de faire réfléchir d’un côté les Français à la transition environnementale dans le cadre « Grand Débat », et, de l’autre, de laisser ouverte la possibilité de négocier un approfondissement du libre-échange avec les Etats-Unis de Donald Trump, dont la vision économique se situe pourtant à l’antithèse exacte de ce qu’il faudrait faire pour réduire les émissions de gaz à effets de serre. Sauf erreur de ma part, D. Trump a retiré son pays des « Accords de Paris » signés à la COP 21. Ou alors, est-ce que les Européens, dont notre propre gouvernement, pensent sérieusement qu’ils pourraient imposer leur vision de la transition environnementale, inscrite dans ces mêmes Accords,  à un Donald Trump ? Les négociations commerciales engagées avec les Etats-Unis ressemblent tout de même fort à un chantage de D. Trump à notre égard. Est-ce bien sérieux d’y aller sans exercer un contre-chantage si l’on se veut le défenseur des intérêts européens –dont celui environnemental réaffirmé il y a peu lors de la tournée africaine d’Emmanuel Macron ? Mais alors il faudrait assumer le conflit avec le dit Trump, et là je doute que les Européens soient aussi unis qu’ils le prétendent.

    Cependant, si l’on prend de manière plus réaliste le « Grand Débat » pour ce qu’il est jusqu’ici, un immense exercice de pédagogie de l’action gouvernementale, qui, d’ailleurs, ne semble avoir mobilisé que les milieux sociaux les plus proches de sa base électorale, il est assez logique que le commerce international soit exclu de la discussion. Il est, je le répète, de notoriété publique désormais que les Français y sont « réfractaires ».

    La question du commerce international est-elle une exception en ce sens ? Quels sont les sujets qui ont pu être considérés comme « trop importants » pour être débattus durant la campagne ? En quoi s’agit-il d’une opportunité pour les oppositions ?

    L’autre sujet sur lequel on voit bien que le gouvernement actuel cherche à temporiser n’est autre que la réforme promise des retraites. Le mouvement des « Gilets jaunes » a commencé, entre autres doléances, sur la question de l’augmentation de la CSG pour les retraités. Il y a eu un recul partiel sur cette mesure au mois de décembre 2018, mais le gouvernement maintient la non-indexation de fait des retraites en 2019 et en 2020. En fait, cette question des retraites est largement liée au dysfonctionnement de l’économie française et à sa désindustrialisation dans le cadre de la zone Euro. Remettre la réforme des retraites à plus tard permet donc déjà au gouvernement de ne pas lier les aspects macroéconomiques du financement des retraites et l’insertion de la France dans l’économie européenne. Bien sûr, cela évite aussi de donner aux partis d’opposition un motif de mobilisation. En effet, tout montre que la réforme des retraites ira vers une détérioration rapide du statut économique des retraités, alors même que déjà une partie d’entre eux sont en grande difficulté.  Dans le fond, le gouvernement reste largement maître de l’agenda médiatique des européennes. Ce sont ses propres réformes qui font nouvelle et débat. Les oppositions ne sont pas vraiment en mesure d’imposer leurs propres thèmes.

    Plus généralement, aussi paradoxal que cela puisse paraître s’agissant d’une élection européenne, le gouvernement a tout intérêt  à ne pas avoir trop à préciser ce qu’il veut faire au niveau européen. En effet, les deux premières années du quinquennat Macron ont montré qu’il n’existait pas de volonté très affirmée de réformes en Europe. La nouvelle direction de la CDU vient ainsi d’enterrer tous les beaux projets de mutualisation budgétaire portés par Emmanuel Macron, mais ce n’est qu’un épisode d’une série de refus venant de nombreux dirigeants européens. En réalité, le plus probable est qu’après mai 2019 et avec la nouvelle Commission européenne, tout continue, lentement et sans inspiration, comme actuellement. Il est plus facile pour le gouvernement de monter tout un barnum autour des valeurs européennes menacée, surtout face au Rassemblement national, pas très technique sur les dossiers, que de dire de manière réaliste ce qu’on pourra réellement modifier.

     

    https://www.atlantico.fr/decryptage/3568487/opacite-democratique–mais-pourquoi-la-france-a-t-elle-demande-a-bruxelles-de-repousser-les-negociations-commerciales-avec-les-etats-unis-apres-les-elections-europeennes–christophe-bouillaud

    Le retour de Marco Polo ou les complications d’un monde post-impérial

    Le retour de Marco Polo ou les complications d’un monde post-impérial

    Publié le 17 Mars 2019 par Observatus geopoliticus in EuropeChineEtats-UnisEconomie

    Lorsque le 22 mars, le président chinois Xi Jinping débarquera à Rome pour une très importante visite, l’esprit de Marco Polo flottera dans l’air. S’il ne fut pas le premier Occidental à emprunter la route de la Soie, le célèbre Vénitien laissa à la postérité la description de la Chine et ses merveilles dans son Devisement du monde.

    Sept siècles plus tard, le gouvernement italien lance un pavé dans la marre en voulant rejoindre les Nouvelles routes de la Soie, le tentaculaire projet de Pékin visant à intégrer économiquement l’Eurasie, hantise de l’empire américain. Sans surprise, Washington a déjà réagi, en affirmant sans rire que cela « dégraderait l’image internationale de l’Italie ».

    Cette dernière n’est pourtant pas le premier pays européen à adhérer au projet chinois et le fidèle lecteur sait que la Hongrie du grand méchant Orban est sur les rangs depuis trois ans, rejointe ensuite par la Grèce ou encore le Portugal. Mais le poids de l’Italie est autrement important : membre du G7, quatrième pays européen en termes de population et d’économie, sa décision pourrait « briser la glace » pour les autres et entraîner plusieurs pays dans son sillage. D’autant que cette intégration aux routes de la Soie ferait bénéficier des prêts de la BAII, à propos de laquelle un petit rappel n’est pas inutile :

    La fameuse Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII) a été lancée en fanfare à Pékin cette semaine [juillet 2015, ndlr]. Plus de 300 délégués de 57 pays ont assisté à la signature. Rappelons que la BAII concurrencera la Banque mondiale sous influence américaine et sera la cheville ouvrière du cauchemar absolu des stratèges états-uniens : l’intégration de l’Eurasie. Elle financera – sans doute en coopération avec l’autre Goliath bancaire créé récemment, la banque des BRICS – les infrastructures liées au phénoménal projet continental de routes de la Soie visant à relier l’Europe à l’Extrême-Orient en évitant les mers, marginalisant considérablement les Etats-Unis.

    L’entrée de Rome dans la danse serait une situation gagnant-gagnant, l’Italie pouvant ainsi financer la reconstruction de ses infrastructures vieillissantes (cf. catastrophe du pont de Gênes) et vendre son Made in Italy aux consommateurs chinois qui en sont friands. Un seul perdant dans cette affaire : Washington.

    L’analyse pourrait s’arrêter là et conclure à une nouvelle baffe dans la tête impériale. Pourtant, si ce dernier point n’est pas discutable, les choses sont en réalité bien plus compliquées et entrent dans la lignée de ce que nous prédisions au lendemain de l’élection du Donald il y a plus de deux ans :

    Le deuxième mandat d’Obama avait sans doute porté à son paroxysme l’affrontement des deux blocs. Entre 2013 et 2015, le système impérial américain, incluant ses dépendances européenne et médiatique, s’est arc-bouté, uni, resserré presque jusqu’à l’étouffement. Un objet trop compressé finit par se fissurer, puis éclater – simple loi physique. Géopolitiquement, cela nous a donné le Brexit et l’élection de Trump.

    Nous entrons maintenant dans une ère aléatoire de recomposition, un nouvel ordre mondial que les tenants de l’ordre ancien voient avec horreur et qu’ils tentent désespérément, et avec de moins en moins de succès, de ralentir. Voici venue l’ère des électrons libres, de la restructuration internationale et des nouveaux paradigmes.

    Le rapprochement italo-chinois est éclairant à cet égard et un excellent article de Tom Luongo l’analyse en détail. Résumons la complexité de la situation en quelques points :

    1. Le ralliement de Rome aux Nouvelles routes de la Soie est poussé par le Mouvement 5 étoiles et son leader, Di Maio.
    2. Cette annonce a été accueillie avec des cris d’orfraie par Trump, Merkel mais aussi par la Ligue de Salvini, autre composante essentielle du gouvernement italien, pourtant alliée à Di Maio.
    3. La position de Salvini recoupe grosso modo celle de l’anti-système « de droite » partout en Europe (Le Pen, Wildeers, UKIP etc.) : oui à la multipolarité russo-chinoise sur le plan géopolitique contre l’hégémonie américaine, mais non à l’invasion chinoise sur le plan économique.
    4. Merkel, qui ne veut pas voir l’Italie jouer un rôle important en Europe, s’oppose à l’accord Rome-Pékin. Ce faisant, elle se retrouve curieusement dans le même camp que Salvini, qu’elle déteste par ailleurs (migrants, fédéralisme européen etc.)
    5. Ironie du sort, elle se retrouve également dans le même bateau que le Donald, à qui elle s’oppose sur à peu près tous les autres sujets (gaz russe, paiement pour le stationnement des troupes US, protectionnisme vs libre-échange etc.)
    6. Dans ce maelstrom, l’euronouillerie est complètement perdue, ne sachant que faire avec la Chine. Elle est encore plus désemparée face aux Etats-Unis de Trump, comme le montre la délirante séance du Parlement européen d’il y a trois jours, au cours de laquelle les députés ont d’abord voté une série d’amendements contre la reprise des négociations commerciales avant… de voter dans la foulée pour annuler leur propre résolution !

    Dans le nouveau monde aux recompositions complexes créées par le reflux impérial, Bruxelles est déboussolée. Vassal eurocratique cherche suzerain désespérément…

     

     Philippe de Villiers : « Mon livre n’est pas complotiste, c’est la construction européenne qui est ontologiquement conspirationniste »

    GRAND ENTRETIEN
    Philippe de Villiers : « Mon livre n’est pas complotiste, c’est la construction européenne qui est ontologiquement conspirationniste »

    Jean-Sébastien Ferjou : Un certain nombre d’Européens se désolent que l’Europe ne puisse pas s’appuyer sur l’équivalent d’un roman national et que les billets représentent des ponts qui ne vont nulle part plutôt que des héros européens : avez-vous à l’inverse pensé votre livre comme une sorte d’anti-roman national européen pour faire voler en éclat tout ce qui pourrait aider à l’émergence d’un sentiment d’identité « charnel » ? Car « J’ai tiré sur le fil du mensonge et tout est venu » (Fayard) n’est pas un livre théorique mais un livre de chair et de sang, qui fourmille de portraits de héros nationaux ou d’anti-héros européens.

    Philippe de Villiers : Pour qu’il y ait un roman national, il faut qu’il y ait un légendaire, un rêve, une projection de soi-même, une affection, des voisinages, une personnalité. Or, l’Union Européenne ne possède rien de tout ça. Elle s’est détournée de la civilisation européenne, l’a détruite à petit feu en instituant une société multiculturelle et donc multi-déculturée. Il n’y a pas de roman national européen parce qu’il n’y a pas de peuple européen. Nous n’avons pas les mêmes mœurs, les mêmes langues, les mêmes traditions.

    Quant aux points communs qui nous réunissent dans notre histoire, et qui sont liés à la mémoire chrétienne, ils sont rejetés par les institutions européennes elles-mêmes. L’histoire de la construction européenne c’est La tabula rasa, l’histoire d’un mythe fabriqué, d’une abstraction.

    Comment pourrait-il y avoir un roman national dans ce non-pays où les mots-clés d’une société politique ont été changés ? Gouvernement est devenu gouvernance, mot qui vient des banques, le peuple est devenu une société civile, la loi est devenue une régulation, le territoire est devenu un espace sans frontières. On pourrait continuer ainsi, à décrire le glissement de la sémantique qui traduit le glissement de cette Europe informe vers « globalia ».

    Votre question me fait penser à la seule phrase, écrite à la main, par Jean Monnet, dans ses mémoires (tout le reste a été écrit par d’autres). C’est la phrase de conclusion, une question affirmation : « Ai-je assez fait comprendre que la communauté européenne que nous créons n’a pas sa fin en elle-même mais qu’elle n’est qu’une étape vers les formes d’organisation du monde de demain ? » Monnet était mondialiste avant la lettre.

    Pour lui, l’Europe ne devait en aucun cas être un nouveau pays, un nouvel État, une nouvelle puissance, mais un simple marchepied, une simple étape vers les formes d’organisation du monde de demain : un marché connexe au marché américain, dans ce qui est devenu un marché planétaire de masse, avec non plus des citoyens romains mais des consommateurs compulsifs, qui s’inclinent devant le divin marché, et une gouvernance acéphale, voulue par Monnet et par ses officiers traitants.

    De votre point de vue, souverainiste, attaché à la préservation de l’identité française, n’est-ce pas une chance ? La nation européenne n’existe pas et son roman non plus mais il y la réussite d’un continent ayant retrouvé la paix et un rêve européen développé par les Pères Fondateurs de l’Europe. C’est à ce rêve-là que vous vous attaquez. Auriez-vous préféré une Europe plus classiquement politique mais aussi plus difficile à combattre que la Globalia que vous dénoncez ?

    Philippe de Villiers : Il y avait deux manières de faire l’Europe. La première –et c’est ce qu’on a choisi de faire- était de construire une Europe de la marchandisation, une Europe intégrée, sans âme, sans rêve ou armée d’un rêve mensonger, d’un mythe fabriqué à partir des mémoires de Monnet qui sont une vaste entreprise de mystification. Cette Europe-là repose sur une architecture post-politique, sans les États. Une Europe ni inter-étatique ni supra-étatique. Et normalement les fédéralistes devraient être aussi déçus que moi, puisque l’Europe n’est pas fédéraliste. Une Europe fédéraliste devrait rassembler les États pour construire quelque chose d’autre.

    La deuxième possibilité était l’Europe de De Gaulle, l’Europe des Nations, fondée sur le principe de la souveraineté, car sans elle il n’y a ni continuité historique ni démocratie, donc il n’y a pas consentement des peuples. Cette Europe aurait pu se construire sur le principe de la coopération inter-étatique, ça aurait pu être une Europe à géométrie variable, l’Europe des anneaux olympiques, de la coopération entre les institutions et les entreprises. D’ailleurs la seule chose qui marche en Europe c’est l’Europe de la coopération, Erasmus, Ariane, Airbus.

    Et le marché commun.

    Philippe de Villiers : Parlons-en. Si De Gaulle, en 1958, a donné suite à l’entrée de la France dans la Communauté Européenne, c’est pour le marché commun et la préférence communautaire. Il y avait une communauté de producteurs et de consommateurs. Mais elle a disparu au moment de Maastricht.

    Dans l’Union Européenne d’aujourd’hui, qui va vers l’épuisement final puisqu’elle est devenue une cible, il y a un mythe fondateur, fondé sur un mensonge : tous les 9 mai, dans toutes les écoles de France et d’Europe, on lit des pages choisies des écritures sacrées. On explique l’histoire sainte de l’Europe, avec Moïse qui sort d’Égypte pour conduire son peuple à la Terre de Promission, et Josué qui arrive à la Terre de Promission. Monnet, Schuman. Or ce mythe est faux, construit sur un mensonge, car ce que j’ai découvert en premier c’est une lettre de Shepard Stone de la Fondation Ford, qui rappelle à Monnet la nécessité de lui fournir la liste des gens qui vont écrire ses mémoires, et le numéro de compte auquel il va falloir apporter l’argent.

    En d’autres termes, j’ai découvert les documents qui confirmaient certaines thèses universitaires selon lesquelles les mémoires de Monnet ont été commandées, inspirées, financées par le département d’État de Washington. Les Américains ont expliqué à Monnet qu’il fallait faire croire aux Européens qu’on allait construire une Europe troisième voie, une Europe puissance. Les Américains, pour faire croire aux Européens qu’ils devaient s’engager dans cette aventure, ont vendu l’idée que chacune des nations allait être démultipliée. C’est une idée de lawyers pragmatiques, intelligents, conquérants, qui ne voient en l’Europe qu’un marché annexe où écouler les surcapacités productives.

    C’est pourtant une idée que les Européens ou les Français peuvent avoir par eux-mêmes aussi. On entend souvent cet argument du « comment voulez-vous que face à la Chine nous nous en sortions tout seuls ? ». Pensez-vous réellement que cette idée n’a prospéré que parce qu’elle était poussée par les Américains ou parce qu’en soi, même si elle avait cette origine-là, elle entrait en résonance avec le monde tel qu’il existe depuis 1945 ?

    Philippe de Villiers : Certains Européens ont résisté à la mainmise américaine sur l’Europe mais la plupart ont accepté, à l’époque du plan Marshall et ensuite, l’idée que l’Europe devait être une Europe soumise, à travers l’OTAN par exemple, à l’Amérique. Ils ont accepté la protection américaine, et c’est là le coup de génie américain. Le département d’État a pris prétexte de la Guerre Froide pour configurer une Europe à sa main.

    À l’époque, ils voulaient empêcher que l’Allemagne et la France ne constituent une force commune comme la projetait le traité de l’Élysée. Quand les Américains l’ont découvert, ils ont demandé à Monnet, contre 150 000 dollars, de faire une campagne auprès des députés du Bundestag pour ajouter un préambule atlantiste et neutraliste qui vidait de sa substance le traité de l’Élysée.

    Certains Français, anti-communistes, considéraient pendant la Guerre Froide que les Américains étaient nos alliés, qu’ils nous avaient rendu service, qu’ils étaient venus à notre secours deux fois de suite, mais qu’ils devaient être à leur place et nous à la nôtre, que l’Europe devait rester libre, européenne et indépendante. C’est respectable. Mais ce n’est pas du tout la vision de Monnet.

    Qu’est-ce que cela nous dit de l’Europe d’aujourd’hui ? Tous les mythes fondateurs sont des mythes, le roman national réécrit l’histoire en fonction de ses intérêts presque par essence… Vous qui êtes vendéen êtes bien placé pour savoir que le roman national français a largement détourné la mémoire des guerres de Vendée…

    Philippe de Villiers : L’architecture de l’Europe repose sur un vice constitutif. L’idée d’un processus normatif, qui échappe à tout contrôle démocratique et dans lequel les lobbies sont partie prenante est une folie.

    Quand j’étais jeune, j’écoutais les grands anciens comme Valéry Giscard d’Estaing qui disaient : « Il y a des dérives, ce n’est pas cela qu’on voulait faire au commencement du projet européen mais on va corriger les dérives. » J’ai donc cherché les dérives et je me suis aperçu que le gène déconstructeur qui mine et fragmente l’Europe d’aujourd’hui et la met au bord de l’abîme était déjà dans l’ADN du corps d’intentions des pères fondateurs. L’Europe sans tête, sans corps, sans racines et sans âme était prévue dès le début.

    Figurez-vous que je viens juste de comprendre ce qui m’est arrivé en 2004, dans mon combat pour sauver les abeilles. Des chercheurs et apiculteurs sont venus me voir en disant « Peut-être aurez-vous le courage d’attaquer le fipronil et l’imidaclopride, qui sont deux neurotoxiques extrêmement puissants et dangereux et qui expliquent la fin du monde des abeilles ». Je publie mon livre, et immédiatement l’avocat d’Albin Michel, me fait savoir que Bayer attaque. A partir de cet instant, à l’Assemblée Nationale et au Parlement européen, je me retrouve seul face au ministre de l’Agriculture de l’époque, Hervé Gaymard, et aux commissaires européens, extrêmement offensifs. Et bien, ce matin, je découvre dans la presse un article annonçant que Bayer paye des sommes considérables aux partis politiques européens.

    La leçon est édifiante : l’Europe est totalement infiltrée par les lobbies au premier rang desquels figurent Soros et les GAFA. Quand il n’y a plus la puissance publique, il y a les intérêts privés. Des puissances légales et illégales qui répondent à des allégeances cachées. Nous avons des élus politiques qui obéissent à des bureaucraties supranationales, qui elles-mêmes obéissent à des allégeances cachées.

    Sont-elles si cachées que ça ? Les groupes d’intérêts sont transparents au parlement de Bruxelles, beaucoup plus qu’au Parlement français. Comment expliquez-vous que les défenseurs des abeilles ou de l’Europe des Nations ne parviennent jamais à s’organiser avec la même efficacité que les groupes d’intérêt dont vous parlez ? Pourquoi n’y a-t-il pas de groupe Bidelberg souverainiste ?

    Philippe de Villiers : Parce que les moyens financiers des uns sont sans rapport avec les moyens financiers des autres. Le petit peuple des apiculteurs est bien incapable de faire face à Bayer Monsanto. Ce mécanisme de la loi infiltrée, qui ne trace plus la destinée vers le bien commun mais n’est que la résultante de pressions plus ou moins connues, c’est très malsain et contraire à la culture européenne. Il y a 25 000 lobbyistes et 3 milliards d’euros dépensés chaque année à Bruxelles. C’est complètement fou.

    Ils ont des milliardaires, nous non.

    Vous aviez pourtant rencontré Jimmy Goldsmith…

    Philippe de Villiers : Oui mais c’est bien le seul. C’était un milliardaire qui s’était retourné contre le système mondialiste et l’accusait de tout détruire, un système dans lequel ce sont les pauvres des pays riches qui subventionnent les riches des pays pauvres.

    Serait-ce si différent si tout se jouait exclusivement à Paris ? On peut comprendre les possibilités politiques théoriques que peuvent offrir la souveraineté et l’identité mais avec le recul de votre longue expérience politique, êtes-vous certain que la France seule se comporterait différemment de la manière dont se comporte l’UE au global. Assumerait-elle plus son identité ? Protégerait-elle plus ses frontières ? Se défendrait-elle plus face aux GAFAM et à l’impérialisme juridique américain que vous dénoncez ?

    Philippe de Villiers : J’en suis certain ! Pour une raison simple, ce ne sont pas les hommes qui commandent la politique, mais la politique qui commande les hommes, comme dans le Dialogue des Carmélites « Ce ne sont pas nous qui tenons la Règle, c’est la Règle qui nous tient ». En d’autres termes, quand un pays est souverain, il développe des anticorps à toutes les formes de dépendance, d’esclavage, d’abandon. La France a 1000 ans de savoir-faire diplomatique, qui est aujourd’hui stérilisé par Bruxelles. Vous citez l’exemple des GAFAM, mais il y a quinze ans j’avais proposé un internet européen, sur le mode d’Ariane ou d’Airbus. S’il avait été mis en place, avec une coopération européenne, plutôt que de se laisser infiltrer par les GAFAM on aurait aujourd’hui en Europe une puissance numérique bien supérieure.

    On a déjà essayé avec le Minitel…

    Philippe de Villiers : Bien sûr, mais la meilleure manière de disparaître c’est de n’être plus rien et aujourd’hui la France n’est plus rien face à Bruxelles ! Cette fameuse commission exécutive à la tête de l’UE a sa propre politique, qui n’en est pas une, il n’y a pas de diplomatie, pas de défense, regardez les Belges qui achètent leurs F-35 aux Etats-Unis. Cette Europe n’est plus rien et nous épuise ! Le livre « La France vendue à la découpe » (Editions du Toucan) de Laurent Izard montre que la plupart des entreprises françaises sont rachetées par l’étranger… 35 % des actifs des entreprises européennes sont aux mains de compagnies étrangères, c’est-à-dire 10 % de plus qu’il y a 10 ans. Même la Commission s’en alarme.

    Peut être aussi pour des raisons de fiscalité, un problème qui, lui, est franco-français…

    Philippe de Villiers : Oui mais d’abord parce qu’on ne défend plus nos fleurons et notre identité. Pour les politiciens le mot « France » ne veut plus rien dire, il est dépassé, c’est la « Startup Nation ». Mais nous sommes rentrés dans un monde inédit, il ne faut pas raisonner comme du temps de Ford. Aujourd’hui les ressorts de l’économie sont nouveaux : c’est la combinaison contradictoire de l’infiniment petit et de l’infiniment puissant. J’en sais quelque chose avec le Puy du Fou, nous taillons des croupières à des géants du monde du loisir alors que nous sommes tout petits, du moins nous étions tout petits. C’est nous qui sommes invités à aller en Chine ou à Tolède, tout a changé !

    Ne soyez pas Européens, soyez Vendéens ?

    Philippe de Villiers : Soyez Européens du monde de demain et non pas du monde d’hier. Le monde de demain, ce sont des frontières comme filtres pacificateurs, des souverainetés exprimant le droit à la continuité historique et des nations comme familles de familles.

    Cette Union européenne est à l’agonie parce qu’il y a le décrochage des peuples. Et pourquoi y-a-t-il le décrochage des peuples ? Parce que le rêve de la fusion des nations s’est désintégré dans le cœur des peuples, parce qu’il était tramé dans un tissu de mensonge : la prospérité, la sécurité, la protection, la puissance. Le Brexit, c’est la porte qui s’ouvre. Après le Brexit, il y aura le groupe de Visegraad. J’ai rencontré Viktor Orban qui m’a dit : « il y a deux Europes, il y a deux mondes. Il y a ceux qui veulent construire l’Europe en se passant des vieilles nations et ceux qui veulent construire l’Europe en les retrouvant. »

    S’appuyer sur la nation peut-il suffire pour affronter l’avenir ? Dans le livre, vous évoquez vos amis d’Europe de l’Est, et vous parlez des régimes communistes qui faute de légitimité, justement, s’étaient appuyés sur le principe national, en Roumanie, en Hongrie. Cela n’a pas suffit pour eux. Est-ce que cela suffirait pour nous ?

    Philippe de Villiers : Il y a trois facteurs de puissance. Un, la souveraineté : je suis souverain, je suis indépendant. La souveraineté, c’est la compétence de la compétence, disent les juristes. Je suis chez moi, je suis libre. Ensuite il y a l’identité : je suis affilié, j’ai des racines. Mon rêve trouve sa source, son exubérance, son rayonnement à partir de toutes mes dettes morales et affectives. Et troisièmement, la coopération, les voisinages. Pour la France, les voisinages, c’est le monde entier. La France a une raison singulière d’être lié à tous les pays du monde, quand ce n’est pas cent, une raison qui tient à l’histoire, qui tient à la langue, qui tient au rêve que la France constitue pour les pays du monde entier, puisque chaque peuple a deux rêves : le sien, et un peu du rêve français. C’est notre richesse, notre trésor. C’est tout cela qu’on est en train de mettre en jachère. Je ne vous dis pas qu’il faut substituer à l’Union Européenne le repli français. Il faut faire des additions de puissance et non pas des soustractions de puissance.

    Je pense, comme j’ai eu l’occasion de le dire à Emmanuel Macron, qu’il faut faire tout de suite l’Europe d’après. L’Europe d’après, c’est l’Europe de la souveraineté, de la coopération et des voisinages. C’est le continent, de l’Atlantique à l’Oural.

    Vous qui avez, à certains moments en tout cas, une relation privilégiée avec le Président de la République, avez-vous l’impression qu’il vous écoute ? Lors de L’émission politique entre Marine Le Pen et Nathalie Loiseau, la ministre des Affaires Européennes, la vision de l’Europe défendue par cette dernière était très loin de celle que vous exposez-là…

    Philippe de Villiers : Je vous réponds sur la relation privilégiée. Emmanuel Macron est venu au Puy du Fou, quand il était ministre de l’Économie, pour saluer un fleuron français. Ces prédécesseurs allaient à Disneyland où ils se croyaient en France. Cela vaut de ma part un sentiment de gratitude qui ne s’efface pas avec le temps. Il se trouve que cette amitié qui est née au Puy du Fou a perduré, mais c’est une amitié dans la vérité, et la vérité est parfois rude. Il m’accorde le droit de tout lui dire. Il accepte une totale liberté de ton. Je lui reconnais cette liberté-là.

    Je lui dis : « Emmanuel, vous êtes européiste. Avec votre souveraineté européenne, vous allez renforcer la Commission de Bruxelles qui nous détruit, vous allez encore un peu plus nous éloigner du pouvoir. C’est une folie d’accorder à une institution moribonde un peu plus de pouvoir. Le pouvoir de nous tuer. »

    Deuxièmement, je lui dis : « Vous êtes mondialiste. Le pacte de Marrakech est une faute puisque vous préparez la migration de masse, alors que les Français n’en veulent plus ». Nous avons perdu 100 000 emplois industriels en 5 ans, c’est une hémorragie continue.

    Et troisièmement : « Vous êtes multiculturaliste, et à vouloir juxtaposer deux civilisations sur notre territoire, vous allez exposer toute l’Europe à son propre éclatement et aussi à sa disparition. »

    Je lui dis que son discours que l’on retrouve dans la vidéo de campagne des Européennes d’En Marche sur le progressisme et le populisme est dangereux. Le populisme, c’est le cri des peuples qui ne veulent pas mourir. Le progressisme porte aujourd’hui, à partir des deux principes actifs du Traité de Rome, la liberté de circulation et la non-discrimination, un double bouleversement de civilisation : la fin de la frontière physique qui produit l’Homme nomade, l’Homme remplaçable ; la fin de la frontière anthropologique qui produit l’Homme désaffilié sans humus ni postérité, la fabrique de l’Homme de sable.

    Et que vous répond-il ?

    Philippe de Villiers : Ce qu’il me répond doit rester dans le secret de nos conversations qui sont privées. Je ne suis plus un homme politique : je parle à qui me parle. Quand Emmanuel Macron m’appelle, je lui réponds, parce que je me dis que si je peux l’influencer, cela ne sera pas du luxe. Là par exemple, je lui ai dit : « la seule manière que vous avez de vous sortir de ce débat stand-up, c’est de faire un référendum sur l’immigration, parce que c’est la question clé. Ou bien on arrête la migration de masse et on impose en France l’art d’être français. C’est-à-dire la fin du voile, du hallal, des djellabah qui gouvernent 1500 cités où les petits blancs deviennent des passe-murailles. Ou bien vous traitez ce problème, ou bien vous ne ferez qu’un mandat. » C’est une de nos dernières conversations.

    Vous disiez qu’on en est à l’essoufflement de l’Europe, mais les enquêtes d’opinion montrent que ce n’est pas particulièrement le cas. C’est-à-dire que oui, les gens ne croient plus vraiment à cette Europe-là mais ils demeurent assez européens dans l’absolu et le souverainisme a un potentiel électoral limité. Vous-même disiez que vous aviez quitté la vie politique parce que vous constatiez que vous étiez minoritaire.

    Philippe de Villiers : Les choses sont en train d’évoluer dans des proportions que personne ne connaît. Il suffit de voir ce qui s’est passé depuis dix ans en Europe. Je pense que les Européens sont attachés à l’Europe, c’est-à-dire à la civilisation européenne. Nous avons entre nous des beaux fruits qui sont attachés à notre histoire : l’Europe bénédictine, l’Europe de Léonard de Vinci, l’Europe baroque, l’Europe de Cervantes et de Dostoiëvski … Si l’Europe n’est plus qu’une « tabula rasa », ce n’est plus l’Europe : c’est un espace sans frontière, c’est ainsi qu’elle s’appelle, c’est-à-dire un corpus juridique et non plus un corps politique. Ce que vous dites me fait penser à la phrase de Rémi Brague : « Être européen, c’est être romain, c’est-à-dire avoir en amont un classicisme à imiter et avoir en aval une barbarie à soumettre. » Un Français, c’est quelqu’un qui veut l’Europe. D’ailleurs Erasmus, c’est l’Europe.

    Mais l’Europe a été capturée du temps de Monnet et Schuman par un système idéologique qui n’est pas l’Europe. C’est la raison pour laquelle j’ai intitulé un de mes chapitres : la révolte de l’Europe charnelle. L’Europe idéologique a immolé son enveloppe charnelle.

    Viktor Orban par exemple, me citait l’illustration suivante qui confine à la tragédie : « lorsque le communisme s’est effondré, que vous nous avez tendu les bras, après des années d’oppression, nous étions dans les larmes, c’était des larmes de joie parce que nous avions l’impression de rentrer chez nous. Nous sommes l’Europe tout autant que vous, nous les Hongrois. Et voilà que, surprise, on découvre un impérialisme à l’intérieur même de l’Europe qui nous rappelle l’impérialisme que nous avons connu avec la souveraineté limitée. » C’est une très belle manière de dire que nous sommes tous attachés à l’Europe et que l’Union Européenne détruit l’Europe dans sa civilisation même. C’est là le piège. Beaucoup de gens confondent l’Europe et l’Union Européenne. Pour sauver l’Europe, il faut qu’on se débarrasse de l’Union Européenne, de ce système Junker qui est « un bateau ivre ».

    Justement, vous considérez qu’en quelque sorte, le ver était dans le fruit et que le pêché originel post-national de la pensée des fondateurs empêche qu’il y ait quoi que ce soit à sauver dans l’Europe telle que nous la connaissons. Ne peut-on pas soutenir qu’il y a quand même des choix ou des erreurs qui ont été faits ensuite, notamment au moment de la chute du mur de Berlin et que cela a été des stratégies tout à fait « nationales » et absolument pas désincarnées. Lorsque Helmut Kohl a voulu la réunification allemande ou que François Mitterrand a voulu l’euro pour contrôler la puissance allemande, c’était des choix fondés sur la perception de l’intérêt national de la France ou de l’Allemagne. Ne serait-ce pas précisément aussi parce que l’Europe est restée nationale qu’elle s’est enfermée dans le piège dans lequel elle végète à l’heure actuelle ?

    Philippe de Villiers : Là, vous évoquez une période que je connais bien, puisque j’ai eu l’occasion de parler avec François Mitterrand quelques jours après la chute du mur de Berlin. Il a lancé à ce moment-là – Roland Dumas en parle longuement dans ses mémoires – une idée nouvelle qui s’appelle la confédération européenne. Mitterrand a considéré que le système en gestation de Maastricht n’était pas la bonne réponse à la chute du mur. Il a eu une intuition juste et il a pensé qu’il était temps de faire la grande Europe de l’Atlantique à l’Oural, en commençant par une confédération européenne. Cela voulait dire : les pays de l’Europe post-pénitentiaire doivent être accueillis par nous mais il faut mettre des écluses et ils n’accepteront jamais notre souveraineté limitée. Il a dit à Delors à ce moment-là, j’en étais témoin : « ne cherchez pas à enrégimenter l’Europe de l’Est, vous n’y parviendrez pas. Il faut faire la grande Europe ». C’était une manière d’abandonner cette fausse bonne idée de l’euro qui n’a fait qu’accroître les divergences de nos économies nationales.

    A l’arrivée, il y a quand même eu le traité de Maastricht…

    Philippe de Villiers : Justement, qui a empêché la confédération ? L’Amérique, la diplomatie américaine, le département d’État qui ne voulait surtout pas de cette confédération, parce que les Américains avaient peur d’une Europe puissance. Hubert Védrine vous confirmera cela, lui qui a sur l’Europe une vision enracinée dans son expérience et conforme au bon sens. Védrine dit par exemple : « l’Europe n’est pas la mère de la paix, elle en est la fille, la fille de la guerre froide. Les deux pères de l’Europe sont Truman et Staline. »

    C’est une réalité historique difficilement contestable, malgré tout, l’Europe est toujours restée nationale. Vous parliez des frontières, Emmanuel Macron ferme tout autant la frontière de Vintimille que Viktor Orban ferme sa frontière à lui. Il y a des manières de présenter les choses différentes mais on est toujours resté dans des logiques d’intérêt national.

    Philippe de Villiers : Parce qu’on ne peut pas, d’un trait de plume, effacer 10 000 ans d’histoire. On voit bien par exemple avec Air France- KLM que les Pays-Bas, qui sont pourtant un pays plutôt neutraliste, qui n’a pas vraiment d’aspérité en termes de souveraineté, ont réagi en cherchant à défendre leur intérêt national. Les nations demeurent une réalité vitale et on ne peut rien construire sans elles. Accorder les souverainetés, c’est s’enrichir des composantes nationales pour faire une Europe forte.

    Pourquoi, en Europe de l’Ouest du moins, les nations ne parviennent-elles pas, ou peu, à produire des grands hommes soucieux de la ligne nationale que vous défendez ? Nombre de figures politiques qui s’inscrivent dans cette vision, indépendamment de leur ligne idéologique en tant que telle, ne sont pas forcément les plus efficaces… On l’a vu récemment encore avec Marine Le Pen perdant un peu ses moyens face à une Nathalie Loiseau pourtant passablement maladroite par ailleurs. On se souvient tous aussi du débat d’entre-deux-tours… Pourquoi les Philippe Séguin, les Charles Pasqua ou vous-même, n’y arrivez-vous pas ?

    Philippe de Villiers : Il faut du temps et de la patience pour que l’histoire donne raison aux dissidents. Et puis, l’Europe a tué la politique. Quand il n’y a plus de souveraineté, il n’y a plus d’hommes politiques, il n’y a plus, sauf exceptions, que des histrions dans toute l’Europe. Il n’y a que des histrions qui répondent à des normes marketing, qui sont dans les humeurs de l’instant et qui naviguent dans la société médiatique. Le cri des gilets jaunes, c’est un cri qu’il faut savoir articuler : « qu’avez-vous fait de nos pouvoirs ? Vous les avez dispersés, confiés à d’autres. Qu’avez-vous fait de la France, de ses voisinages affectifs, de sa personnalité, de sa civilisation ? ». Quand il n’y a plus la souveraineté, il n’y a plus de conversation légitime, il n’y plus d’agora, c’est le grand vide civique.

    Jusqu’à ses représentants, quels qu’il soient ?

    Philippe de Villiers : Quand on a tué la démocratie représentative, et qu’on l’a remplacé par la démocratie participative, le Grand Débat, il n’y a plus de capteurs. S’il y avait eu encore des Députés-Maires, il n’y aurait sans doute pas eu de mouvement des Gilets jaunes.

    Les politiciens ne croient plus qu’à la fraternité cosmique.

    Vous avez beaucoup été accusé, depuis la sortie du livre, de complotisme et de plagiat. Qu’avez-vous à répondre aux accusations qui vous ont été faites ? Sur deux angles, l’un étant que vous êtes imprécis, l’autre étant : « on savait déjà tout ça ». Etes-vous êtes tombé sur un argument au moins qui vous aurait troublé et dont vous vous seriez dit : celui-là, il quand même pertinent ?

    Philippe de Villiers : J’étais justement en train de me dire : la réplique est d’une indigence surprenante. Le mot plagiat est un mot insultant. Mon avocat ainsi que celui de Fayard déposent en ce moment-même une plainte en diffamation avec constitution de partie civile devant le doyen des juges d’instruction.

    Un plagiat, c’est quand on copie un auteur qu’on ne cite pas. A aucun moment, ce n’est le cas et mon livre est hyper-référencé. Comme dirait de Gaulle, ce n’est pas à soixante-dix ans, après avoir écrit trente livres, que je vais commencer une carrière de plagiaire ! Mon lectorat me reconnaît une chose, c’est que j’ai mon style à moi, qui sans doute explique un petit peu le succès de mes livres. C’est minable d’avoir écrit cela. Ils pensaient en fait discréditer le propos, le fond du propos, en discréditant l’auteur. Quand on ne peut plus utiliser la lance à incendie, parce qu’elle est insuffisante, en France on utilise la lance à purin.

    « Complotisme »… Le complotisme, ce sont des rumeurs, des contre-vérités, des théories, des fantasmes. Mon livre, c’est le contraire, c’est un livre d’enquête et de révélations. J’étais persuadé que les esprits critiques et avisés allaient se précipiter sur les documents, les 111 pages avec mes commentaires. J’étais convaincu qu’il y aurait une discussion au fond. Mon livre n’a rien à voir avec le complotisme, il est une réponse au complotisme : des faits, des documents, des preuves. Je vais plus loin : les gens qui liront mon livre vont comprendre très vite que c’est la construction européenne qui est ontologiquement conspirationniste. La méthode Monnet est fondée sur l’opacité, pour ne pas inquiéter, ne pas affoler les peuples, et cela fonctionne très bien depuis soixante-dix ans.

    Quand on dit complotiste, on veut dire que c’est faux. En même temps, on me dit : « tout cela on le savait déjà ». Moi je dis à ces gens : « vous avez bien de la chance, parce que moi je ne le savais pas. Vous saviez que Schuman avait porté l’uniforme allemand pendant la Première Guerre mondiale ? Moi, je ne le savais pas. Vous saviez qu’il avait voté les pleins pouvoirs à Pétain ? Moi, je ne le savais pas. Qu’il avait été ministre de Pétain ? Moi, je ne le savais pas. Qu’il avait été frappé d’indignité nationale à la Libération ? Moi, je ne le savais pas ».

    Vous en faites tout de même une interprétation un peu maximaliste par rapport à la réalité des faits…

    Philippe de Villiers : C’est ce que disent mes contradicteurs inquiets. Moi, je pars des faits, ils se suffisent à eux-mêmes. Ce qui m’a donné l’idée de faire ce livre, c’est quand je suis tombé sur la lettre de la Chase Manhattan du 29 janvier 1958, adressée à Monnet : on est heureux d’ouvrir un compte, 150 000$. J’ai relu les mémoires de Monnet. Ils soulignent qu’il était pauvre, sans moyens, avec des concours bénévoles. On dirait l’abbé Pierre. Qui ment ? Monnet ment. Mes accusateurs savaient donc qu’il y avait des versements secrets de dollars, avec des opérations d’influence servant des intérêts américains comme contrepartie. Il y a des télégrammes où Monnet et John Foster Dulles essaient de voir comment on peut bloquer l’indépendance nucléaire de la France avec la maîtrise des matières fissiles dans le cadre de l’Euratom. Si mes adversaires savaient tout ça, pourquoi ne l’ont-ils pas dit ? Il n’y a pas de maximalisme à conclure que Monnet a menti.

    Cela a été dit pour partie, mais effectivement, ce ne sont pas éléments que les gens ont retenu dans le débat public.

    Philippe de Villiers : Ceux qui veulent démolir mon livre ont envoyé au front des historiens ou des journalistes. En réalité, ils ne contestent rien des faits que je cite. Ils parlent seulement d’une « nécessaire contextualisation » à la manière de ces islamologues qui implorent devant des passages délicats du Coran : «  il faut contextualiser ».

    Ils contestent l’interprétation que vous leur donnez. Vous citez vous-même une confidence de Maurice Couve de Murville qui donne son titre au livre. Couve de Murville lui-même a été impliqué dans le régime de Vichy…

    Philippe de Villiers : Je ne vois pas en quoi cela viendrait affaiblir la portée de sa phrase. Sur le fond, Monnet et Schuman ont reçu de l’argent pendant quinze ans pour mener des opérations d’influence au bénéfice non pas du projet européen mais de la vision que les Américains souhaitaient que nous en ayons. Qui parle des opérations d’influence dans la presse ? Personne.

    Paradoxalement, vous avez utilisé la méthode qu’on vous a beaucoup opposé ou qu’on a beaucoup opposé à votre famille de pensée, en vous cherchant des poux dans la tête, en disant : regardez, MM. Longuet et Madelin étaient chez Occident, Patrick Buisson était maurassien, Eric Zemmour veut réhabiliter Pétain, etc., et finalement, vous utilisez la même. Comme s’il ne fallait pas prendre les gens à hauteur de leur discours aujourd’hui sans nécessairement considérer que leur passé est la clé explicative de tout.

    Philippe de Villiers : Ce que je dis est très simple, c’est que Monnet, Schuman et Hallstein avaient des fragilités que les Américains ont identifiées, détectées, et utilisées pour construire la « non-Europe » qu’ils voulaient, c’est-à-dire un marché annexe avec une Commission exécutive et non pas une Europe libre, indépendante, concurrente.. C’est très grave, je comprends que ce soit perturbant pour ceux qui se réclament d’eux mais c’est vrai.

    Avec ce livre, plus polémique, plus engagé que les derniers que vous avez écrits, vous redevenez un homme politique même si ce n’est pas en allant devant les électeurs mais devant les lecteurs : l’écriture et les classements des meilleures ventes que vous squattez aux côtés de votre frère le Général Pierre de Villiers, ont-ils plus d’impact politique que les mandats électoraux ?

    Philippe de Villiers : J’ai abandonné mes mandats, j’ai gardé mes convictions. Il m’arrive parfois de descendre sur l’agora pour me mêler à la conversation civique. Avec ce livre, je le fais. J’ai changé de statut : je ne suis pas un donneur de consignes de votes, je ne suis pas un prescripteur qui a ses préconisations dans sa besace. Je suis un lanceur d’alertes ou plutôt un sonneur de tocsin avant que le muezzin n’arrive.

    Est-ce plus efficace ?

    Philippe de Villiers : C’est aux lecteurs de répondre. Ma circonscription lectorale, j’y tiens beaucoup plus qu’à ma circonscription électorale. On a plus d’influence aujourd’hui quand on est sonneur de tocsin que quémandeur d’un picotin de popularité.

    Je suis totalement libre. Mes joies sont ailleurs : dans ma vie, j’ai créé quelque chose qui s’appelle le Puy du Fou, qui suffirait à la vie d’un homme et à ses fiertés rétrospectives. Quand je suis au Puy du Fou, le public me couvre de lauriers. Mais, entre les feuilles, dans le vent du soir, je perçois des rayons douloureux. Et j’en viens à prononcer chaque matin la phrase de Lamartine : « Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle ». Mes lauriers se fanent en mon cœur meurtri parce que la France va mal. C’est une manière différente de la servir. Je ne regrette rien, j’ai été gouverneur territorial de la Vendée, j’ai voulu lui rendre sa fierté, je crois que j’ai réussi. J’ai mené des combats : Maastricht, la Constitution de 2005, etc.

    Croyez-vous comme Jimmy Goldsmith vous l’avait dit dans un avion en direction du Parlement de Strasbourg après la campagne européenne que vous aviez réussie ensemble, qu’un jour, forcément, vous parviendriez à avoir la peau de cette Europe ayant tourné le dos aux nations ?

    Philippe de Villiers : Le mur de Maastricht va tomber car le rêve des élites post-nationales de la fusion des Nations s’est évanoui dans le cœur des peuples parce qu’il était tramé dans un tissu de mensonges : la sécurité, la prospérité, la puissance. Le monde qui vient est celui de la postnationalisation, de la déglobalisation, – le circuit-court-, un monde de réaffiliation avec des frontières conçues comme des filtres pacificateurs.

    J’ai tiré sur le fil du mensonge et tout est venu, de Philippe de Villiers (éditions Fayard)

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    Les commentaires de cet article sont à lire ci-après

    Dérive de l’Europe : rétablir la priorité au grand marché intérieur

    25/01/201905:22

    Si l’Europe devait se fixer une mission fédératrice, ce serait celle de la reconquête du grand marché… disons plutôt des promesses du grand marché. Non pas que l’UE et encore moins la zone euro dans son ensemble souffrent d’un déficit chronique et inquiétant de ses échanges avec le reste du monde, où d’un taux de pénétration anormalement élevé. Bien au contraire. Leur excédent des transactions courantes sont très largement positifs. La reconquête du grand marché, n’est donc pas celle de la compétitivité.


    Les deux promesses du grand marché


    Revenons alors sur les promesses du grand marché, à ses origines, c’est-à-dire au moment du marché commun. C’était d’abord celle de créer un vaste marché de consommation et de débouchés sans entrave pour les produits européen. Un marché de 512 millions d’habitants aujourd’hui qui dépasse celui des États-Unis de 325 millions d’habitants. Cette volonté de faire masse, de défragmenter les marchés, avait pour but de renforcer l’offre européenne en jouant sur les deux avantages de la suprématie américaine : 1/ de renforcer les économies d’échelle ; 2/ de booster le développement de l’innovation en permettant la diffusion des nouveaux produits et des nouveaux standards sur un vaste marché. Le grand marché, c’était ainsi une promesse de pouvoir de marché accru pour les entreprises européenne au plan mondial.


    Le grand marché c’était ensuite la possibilité de piloter l’espace européen comme une économie fermée. Les économies européennes prises une à une, on le sait, sont des économies très largement ouvertes, d’autant plus pénétrées par les importations qu’elles sont de petites tailles. Et ce haut niveau d’ouverture était le principal argument qui déqualifiait l’efficacité des politiques de relance budgétaire de type keynésien. Or si l’on croit à la fiction du marché unique, le commerce de l’UE, ce n’est plus 42 % de produits importés rapporté au PIB, chiffre qui incorpore le commerce intra-européen, mais  ’est 16,2% d’importations provenant des pays en dehors de l’UE. In fine, l’UE n’est pas plus exposé à la concurrence internationale que les trois principaux grands marchés du monde que sont la Chine, l’Inde et les États-Unis. C’était cela aussi la promesse du grand marché. Les économies européennes, non pilotables budgétairement au plan national, le redevenaient au plan européen.


    Pour une politique industrielle européenne


    Sur les deux tableaux, il est clair que le projet a déçu. Le grand marché de débouché a viré, on l’a dit de multiples fois, en grand marché de mise en concurrence des facteurs de production. Et les gains escomptés se sont polarisés sur les pays qui disposaient des avantages concurrentiels et géographiques les plus robustes. A défaut de se mettre en coopération budgétaire, les pays se sont mis en concurrence sociale et fiscale. Dans la fièvre idéologique des années quatre-vingt Bruxelles a succombé à l’idolâtrie de la concurrence, comme alpha et oméga de l’innovation, de la croissance, du plein emploi et de la convergence.


    Clairement, l’éclosion d’une industrie renforcée, la prise de leadership dans certains domaines de pointe ne jaillissent pas spontanément de l’avènement d’un marché sans barrière tarifaire. Pour que le grand rêve de leadership productif européen voit le jour, chacun peut pressentir qu’il faut un coup de pouce étatique. Mais il ne suffit pas de dire budget européen, à la façon d’un macro-économiste. Plus de dépenses au plan européen, cela ne fait pas nécessairement une stratégie productive. Ce qu’il manque véritablement à l’Europe, c’est une politique industrielle capable d’orienter les regroupements pertinents et de transcender les intérêts nationaux, à l’instar de ce qui s’est produit dans l’aéronautique. Les domaines propices à ces regroupements stratégiques et couvrant des intérêts communs ne manquent pas, que ce soit dans le domaine des transports, pour relever en commun le défi de l’électrique et de l’autonomie, dans l’énergie, pour opérer un renouveau mix de façon coordonnée, dans le numérique pour préserver notre autonomie, dans le militaire etc.


    Au-lieu de cela, que voit-on ? Des autorités de la concurrence qui renâclent face au rapprochement d’Alstom et Siemens, dans le ferroviaire. Et ce n’est qu’un cas emblématique parmi d’autres. Plutôt que de fédérer une industrie européenne menacée d’éviction au plan internationale, c’est le catéchisme du risque d’abus de position dominante qui s’impose. Et c’est pourtant par le biais d’une politique industrielle coordonnée au plan européen, cherchant à tirer parti des économies d’échelle et des effets de réseau au plan européen, que le projet européen pourrait sortir de l’ornière.

    https://www.xerficanal.com/economie/emission/Olivier-Passet-Derive-de-l-Europe-retablir-la-priorite-au-grand-marche-interieur_3746818.html?utm_source=Mod%E8le%20diffusion%20Xerfi%20Canal&utm_medium=email&utm_campaign=XC170319

    » Dans la guerre USA-Chine sur la 5G, l’Europe est incapable d’inventer son indépendance face à Huawei

    ATLANTICO-BUSINESS
    Dans la guerre USA-Chine sur la 5G, l’Europe est incapable d’inventer son indépendance face à Huawei

    Dans le domaine de la 5G, dont tous les experts nous expliquent qu‘elle va être incontournable pour le pilotage des objets connectés, la concurrence pour le contrôle des équipements s’annonceplus que redoutable. D’un côté, les Chinois de chez Huawei qui ont une avance technologique et des moyens considérables pour déployer des réseaux dans tous les pays du monde, de l’autre, l’Amérique de Donald Trump qui considère que les Chinois ont une stratégie politique d’hégémonie sur le monde occidental en prenant le contrôle de la gestion des données.

    Cette semaine, l’ambassadeur des Etats-Unis à Berlin a transmis au ministère de l’industrie allemande une lettre obligeant le gouvernement allemand à choisir entre les équipements que propose le chinois Huawei et son maintien au partage d’informations sensibles que les Etats-Unis livrent à leurs alliés.Au terme de ce chantage, si l’Allemagne continue de travailler avec Huawei pour s’équiper en 5G,l‘Allemagne ne sera plus considérée comme un allié loyal. Comme l’écrit le WallStreetJournal, ce sera les antennes Huawei ou les câbles du Pentagone.

    Donald Trump, qui a semble-t-il,décidé d’entamer une campagne auprès de tous ses alliéseuropéens, n’y va pas par quatre chemins.

    La Grande Bretagne est depuis quelques jours également plongée dans l’incertitude la plus totale quant à la mise en œuvre de sa prochaine stratégie digitale. Selon le Times, Gavin Williamson, le ministre de la défense de Theresa May,se déclaretrès inquiet de l’influence du chinois Huawei dansl’architecture du prochain réseau 5G au Royaume-Uni.Son homologue américain, informé par les services de contre-espionnage,l’a mis en garde des risques d’espionnage que présentait le géant chinois dans une technologie aussi sophistiquée et stratégique que la 5G, et surtout dans la gestion des réseaux mobiles. Mais, réponse du gouvernement britannique : « il n’y a pas d’autres industrielsque les Chinois dans le monde, capables de mener à bien un tel projet d’équipement et notamment l’installation du premier réseau britannique ».

    La France n’aurait pas officiellementreçu d’avertissement de Washingtonà propos de la 5G …mais il faut dire que la France est en retard dans le déploiement du réseau.Alors que l’on n’a pas fini de déployer le 4G sur l’ensemble du territoire,on ne fait qu’entamerles études administratives pour permettre aux opérateurs privés de commencer des expérimentations.Du coup, SFR semble travailler avec Nokia et a réalisé unepremière liaison très symbolique.

    Bouygues Télécom collabore avec Huawei avec des tests àBordeaux, où les résultats sont satisfaisants.

    Orange travaille sur plusieurs tests àMarseille,Lille et Douai ainsi qu’à Paris avec une technologie propre. Mais le montant des investissements n’est pas connu.Tout cela démontre qu’il existe un grand retard ou alors une grande prudence.

    En Europe, le pays le plus en avance est la Finlande avec Nokia. L’opérateur Elisaa proposé une offre commerciale en 5G, avec différents forfaits, mais la performance doit encore faire des progrès. Le problème pour Elisa et Nokia, c’est qu’il n’y a pas de téléphone portable compatible. Ils ont donc dû faire les tests et les premières offres avec des mobiles prototype de chez Huawei qui va les mettre en commercialisation avant cet été. Mais Huawei, en Finlande comme ailleurs,soulève beaucoup d’interrogations.

    Saint-Marin, micro Etat du nord-est de l’Italie, a indiqué qu’il était le premier Etat à se doter entièrement de la 5G en 2018. Mais Saint Marin est plus petit que Monaco.

    L‘Italie auraitdéployé un réseauexpérimental dans les Pouilles fin 2018, mais l’Italie n’en a pas fait de publicité. Compte tenu de ses finances, l’Italie n’aguère les moyens d’aller plus loin.

    La Belgiquedoit être capable de commercialiser et se lancer dans la course, mais pas avant 2020. Avec une interrogation, tout est possible mais avec quel équipement ?

     

    Partout en Europe, on s’inquiète finalement de la pression américaine.Tout se passe comme si les Etats-Unis avaient déclaré la guerre àHuawei. Personne ne va donc pouvoir faire des affaires avec le Chinois.

    Les services d’informationsaméricainsauraient acquis la conviction que la Chine utilisait les réseaux, les mobiles et la technologie Huaweià des fins d’espionnage.D’où les embargos et les arrestations de cadres de Huawei afin d’enquêter pour débusquer d’éventuels agissements malveillants.

    Au delà de ce risque, l’Amérique s’avèretrès en retard dans la mise au point de la 5G.Alors même que l’Amérique a toujours été jusqu’alors leader mondial dans ce type de recherche. D‘où peut être la peur d’êtredépassé et déstabilisé.Toujours est-il que les patrons des Gafam sont en lien avec le Pentagone pour essayer de préparer une riposte.

     

    La 5G prépare une deuxième révolution digitale qui aura des impacts sur l’ensemble de la vie quotidienne.

    La 5G offre une vitesse remarquable de connectivité,à peine une seconde.Cette vitesse est absolument indispensablepour développer les objets autonomes et connectés.Lesvoitures sans chauffeur d’abord, mais tous les objets de mobilité, les bus, les avions, les bateaux, les engins de chantiers, les outils chirurgicaux,etc.Tous ces objets doivent réagir au « quart de seconde”, pour des raisons de performance et de sécurité.

    Mais l’inquiétude se cristallise surtout sur le mode de gestion des réseaux et des serveurs.Comment imaginer ne pas être sur et certain à 100% de la bienveillance des systèmes lorsqu’il s’agira de réguler la circulation automobile dans une ville ou le contrôle aérien d’un aéroport ?

    Sans tomber dans la science-fiction, les services américains ne sont pas loin d’imaginer qu’un système puisse tomber dans les mains d’une puissance étrangèreanimée de sentiments hostiles.Lesservices l’imaginent encore plus facilement si les équipements sont d’origine chinoise.

    Tant qu’il n’y aura pas de systèmes concurrents àceux proposés par Huawei, le géant chinois sera toujours suspecté.

    L’Europe, dans tout cela, n’a pas, une fois de plus, de plan B à soumettre à ses partenaires et clients.  Comme les Américains, les opérateurs de l’Union européenne sont assez désarmés.

    Alors, faute de s’entendre, de mobiliser des fonds d’investissements colossaux et créer des géants de la 5G, les pays de l’Union européenne sont coincés entre les méthodes d’intimidation et de chantage américain et les pouvoirs hégémoniques ou démoniaques pour certains de Huawei.

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    Revue de presse nationale et internationale.

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