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Les attaques de Trump contre le gazoduc Nord Stream 2, « concurrence déloyale » selon le Kremlin

Les attaques de Trump contre le gazoduc Nord Stream 2, « concurrence déloyale » selon le Kremlin

/ © AFP / Dario INGIUSTO

Les critiques formulées par le président américain Donald Trump contre le projet de gazoduc Nord Stream 2 entre la Russie et l’Allemagne constituent une forme de « concurrence déloyale », a dénoncé jeudi le Kremlin.

« Nous considérons (ces attaques) comme de la concurrence déloyale. Il s’agit d’une tentative de contraindre les clients européens à acheter du GNL plus cher, qui peut leur être fourni depuis d’autres endroits », a déclaré aux journalistes le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov.

« C’est une question de concurrence économique et c’est dans le cadre de cette concurrence économique que les clients doivent prendre leur décision de choisir tel ou tel fournisseur », a poursuivi M. Peskov.

« Pendant des dizaines d’années, la Russie a confirmé et confirme encore son statut de garant fiable de la sécurité énergétique de l’Europe. Aucun autre fournisseur n’a jusqu’à présent démontré une grande stabilité ou fiabilité dans la fourniture de gaz par gazoduc », a-t-il ajouté.

Donald Trump a de nouveau fustigé mercredi le projet de gazoduc Nord Stream 2, qui vise à doubler les capacités de livraison de gaz russe en Europe en passant par la mer Baltique et en évitant l’Ukraine, avec qui la Russie entretient des relations conflictuelles.

Le gazoduc Nord Stream 2, dont la mise en service est prévue début 2020, a une capacité de 55 milliards de m3 par an, ce qui doit permettre de doubler les capacités du premier Nord Stream, qui transporte du gaz de la côte baltique de la Russie jusqu’à l’Allemagne.

Les Européens restent néanmoins divisés sur ce projet, tandis que les Etats-Unis, grand producteur de gaz naturel, se sont récemment lancés dans une offensive commerciale à la recherche de nouveaux débouchés, soutenue par Donald Trump.

M. Trump s’en est pris mercredi avec une virulence inédite à Berlin en assurant que « l’Allemagne est complètement contrôlée par la Russie » en raison de sa dépendance au gaz russe.

« De telles fournitures de gaz ne mènent pas à la dépendance d’une des parties sur l’autre, mais à une dépendance mutuelle, qui est une garantie de la stabilité et du développement d’une coopération mutuellement bénéfique », a déclaré M. Peskov jeudi.

Le président russe Vladimir Poutine et son homologue américain Donald Trump doivent tenir leur premier sommet bilatéral lundi à Helsinki.

(©AFP / 12 juillet 2018 13h03)

https://www.romandie.com/news/Les-attaques-de-Trump-contre-le-gazoduc-Nord-Stream-2-concurrence-d-loyale-selon-le-Kremlin/935871.rom

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De l’EaU dans le gaz entre Washington et Moscou

De l’EaU dans le gaz entre Washington et Moscou

01 juillet, 2018
Note d’analyse

Bruno Husquinet

Dans un article récent de géo-économie, le spécialiste de la Russie Gordon Hahn dénonce une guerre du gaz, dans laquelle les trois protagonistes, l’Europe, la Russie et les Etats-Unis ont des intérêts différents. Comme l’avait déclaré le ministre belge des Affaires Etrangères Didier Reynders, le 14 novembre 2016, l’élection de Donald Trump représentait une occasion pour l’Europe de s’unir et de définir ses propres priorités face à une économie américaine pesant dix-neuf billions de dollars.

 

 

Mais la maison européenne peine à s’entendre, dans un contexte économique difficile, sur les questions épineuses liées au Moyen orient, et à la crise migratoire. L’Europe est de plus en plus mal à l’aise, coincée entre le Brexit, un voisinage proche instable et une Russie repositionnée sur la scène internationale, sans oublier l’ombre chinoise. Ainsi, malgré les tensions russo-occidentales des dernières années, l’Europe a besoin des immenses réserves naturelles russes et veut conserver une relation diplomatique et économique. Selon le site Connaissances des énergies, les exportations de Gazprom vers l’Europe pourrait d’ailleurs atteindre les 200 milliards de mètres cubes en 2018.

Le nerf de la guerre, c’est donc l’énergie. A juste titre, tous les Etats se préoccupent de leur approvisionnement en énergie et essaient de diversifier leurs sources pour éviter la dépendance envers un seul fournisseur. Selon la Stratégie Européenne pour la Sécurité Economique publiée en mai 2015, « six États membres dépendent de la Russie en tant que fournisseur extérieur unique pour la totalité de leurs importations de gaz […]. La Russie a exporté 71 % de son gaz en Europe, ses deux principaux clients étant l’Allemagne et l’Italie. »

Malgré la guerre en Ukraine et les sanctions contre la Russie, les importations de gaz russe ont augmenté pour atteindre 35% des parts de marchés, selon Les Echos. Ceci ne se déroule pas sans son lot d’embuches. Suite aux sanctions contre la Russie en 2014, le projet South Stream a été frappé de plein de fouet, les projets de construction stoppés net, enterrant les investissements et les emplois liés ; la Bulgarie a été la première victime. Pour la Russie, il s’agissait de trouver un autre partenaire que les pays européens et la Turquie y a vu son intérêt. Certes, les dents ont grincé pour accorder les violons turcs et russes car les négociations se sont déroulées sur fond de crise syrienne. Mais la realpolitik l’a emportée. South Stream a été ressuscité en Turkish Stream et le gaz russe rentrera donc en Europe par les Balkans.

North Stream II, quant à lui, n’a pas encore vu le jour, le projet tant défendu par l’Allemagne est honni par les Américains. Plusieurs sénateurs dont Ted Cruz, Marco Rubio et John Mc Cain tentent de miner ce projet en utilisant l’Acte de sanctions pour lutter contre les adversaires des Etats-Unis (CAATSA). Cependant, la saga du pipeline a des chances de prendre une tournure positive suite à l’accord entre Gazprom et la Commission européenne concernant la position dominante de Gazprom dans les accords gaziers. Cet accord stipule que Gazprom ne peut plus imposer de restrictions sur les pays acheteurs, mais en contrepartie le géant russe est libéré d’une amende de plusieurs milliards. Selon l’analyste Tim Daiss, c’est une victoire de la Russie sur les producteurs de GNL.

Cet accord est une nouvelle pomme de discorde entre les pays de l’Union européenne. D’abord, la Lituanie qui tente de sortir de sa dépendance totale envers la Russie, s’y est fortement opposée. Sa position est cohérente puisqu’elle est le premier pays ex-socialiste à avoir importé du gaz liquéfié américain en 2017. Les amateurs d’intrigues se demanderont par ailleurs si c’est une coïncidence que Vilnius abrite le Centre d’excellence pour la sécurité énergétique de l’OTAN. L’autre grand pourfendeur de l’accord, est la Pologne, Varsovie se militarise à grands pas pour contrer la Russie, proclame-t-elle. En parallèle, la Pologne s’aligne sur les intérêts gaziers américains en Europe, comme en témoigne sa proximité avec le lobbyiste américain, LNG Allies. La fidèle alliée américaine rêve de devenir le port d’entrée du gaz américain en Europe avec son terminal de LNG à Świnoujście. Quelques travaux sont certes nécessaires pour la connecter aux réseaux européens existants, dont slovaque, et desservir l’Europe. L’ironie veut que ces travaux se fassent grâce aux 100 millions de subsides de l’Union européenne. Ici encore, les afficionados de cabales se régaleront de savoir que la société polonaise de gaz et pétrole (la PGNiG) a signé un accord avec Cheneire Energy, la seule société américaine ayant à ce jour les permis nécessaires pour exporter la gaz naturel américain.

North Stream II doit aussi faire face à une résistance ukrainienne. La compagnie ukrainienne Naftogaz a décidé de forcer l’application de la décision du tribunal de Stockholm exigeant de Gazprom le versement de 2,6 milliards de dollars, notamment en demandant la saisie des biens des opérateurs de North Stream I et II en Suisse. Même le dilettante en magouilles appréciera le fait que le fils de l’ancien vice-président américain Joe Biden, Hunter Biden est directeur de la société Burisma, une entreprise proche de la Naftogaz.

Certes Gazprom est le fournisseur dominant de gaz en Europe ; mais au vu de l’attitude américaine, est-il raisonnable de miser sur les Etats-Unis ? D’autant que le gaz russe reste le plus compétitif. Enfin, s’il est légitime de tenir compte du risque que représente la dépendance de l’Europe face à la Russie, l’approvisionnement de gaz russe n’a jamais été interrompu, comme le remarque un analyste de la Deutsche Bank, si ce n’est avec l’Ukraine dans un cadre politico-économique très spécifique.

En résumé, North Stream II va d’Est en Ouest et le GNL américain d’Ouest vers l’Est. Deux courants à polarité inverse qui risquent de faire des étincelles. Pour paraphraser Clausewitz, la guerre économique est la continuation d’une politique concurrentielle, mais avec d’autres moyens.

 

Bruno Husquinet

https://www.iveris.eu/list/notes_danalyse/357-de_leau_dans_le_gaz_entre_washington_et_moscou/

Gazoduc entre les deux Corées : reprise des négociations

Gazoduc entre les deux Corées : reprise des négociations

Gazoduc entre les deux Corées : reprise des négociations

Et si le rapprochement entre les deux Corées était encore une fois liée à une affaire de pétrole et de gaz  ? Avec la Russie comme “intermédiaire”, pour ne pas dire partenaire principal ? Le géant gazier russe Gazprom et la Corée du Sud ont relancé leurs négociations en vue de construire un pipeline transitant par le territoire nord-coréen vers la Corée du Sud.

Reprise des négociations

En fin de semaine dernière, Vitali Markelov, membre du conseil d’administration de Gazprom a en effet annoncé lors d’une conférence de presse la reprise des pourparlers.

«En ce qui concerne le gazoduc passant par le territoire de la Corée du Nord vers la Corée du Sud, ce projet n’est pas nouveau, nous avions déjà commencé à étudier cette question avec la partie nord-coréenne en 2011. Les itinéraires ont été choisis, des négociations ont eu lieu avec la partie nord-coréenne et sud-coréenne. Ensuite, les relations entre les deux pays, la Corée du Nord et la Corée du Sud, se sont détériorées, et les négociations ont été suspendues», a-t-il tenu à préciser.

Désormais, les tensions entre les deux Corées s’amenuisent, ce qui a permis à la Corée du Sud de se tourner à nouveau vers Gazprom en vue de discuter de la reprise du projet.

Le 30 Mars, s’exprimant lors du forum sur l’énergie à Séoul, le Ministre des affaires Étrangères Kang Kyung-hwa, a déclaré que l’amélioration de la situation de la sécurité sur la péninsule coréenne rendait désormais envisageable de débuter la construction d’un gazoduc entre la Russie et la Corée du Sud via la Corée du Nord.

La voie vers une concrétisation du projet ouverte dès 2011

Longtemps considérée comme une utopie, le projet de construction d’un pipeline à travers la Corée du Nord permettant de relier les gisements gaziers de Sibérie russe à la Corée du Sud a franchi un pas vers sa concrétisation  en octobre 2011.

«Ce n’est pas un rêve farfelu. C’est un projet où chacun sera gagnant», avait alors affirmé le président sud-coréen Lee Myung-bak, lequel souhaitait conclure ce dossier avant la fin de son mandat en 2013.

Après le feu vert donné par Kim Jong-il au président russe Dmitri Medvedev lors d’un sommet en Sibérie le 24 août 2011, le géant du gaz sud-coréen Kogas souhaitait obtenir des garanties de la part de Moscou.

Un des défis majeurs à relever : régler les obstacles sécuritaires et économiques du projet pharaonique de 1700 km de long.

Russie / Corée : effacement de la dette contre gazoduc, une alternative au marché européen

Les sanctions brandies par les Occidentaux en avril 2014 pour tenter de freiner les velléités hégémoniques de Poutine en Ukraine pourraient s’avérer être des armes à double tranchant, le chef du Kremlin profitant de l’occasion pour développer ses relations avec la Chine, le Japon et la Corée du Sud, écrivais-je en avril 2014. Ajoutant que Moscou pourrait saisir là l’opportunité de trouver de nouveaux marchés autre que l’Union européenne pour écouler son bien précieux gaz.

C’est dans un tel état d’esprit que Moscou  avait alors effacé 90 % de la dette nord-coréenne, soit la quasi-totalité des 10 milliards de dollars de dettes contractées par le pays. Poutine n’ayant rien d’un philanthrope, la “largesse” russe pourrait au final faciliter la construction d’un gazoduc vers la Corée du Sud.

L’annulation de 90 % de la dette nord-coréenne avait ainsi été votée par les députés russes de la Douma, ratifiant un accord négocié en 2012. Le solde des derniers 10 % restants seront quant à eux rééchelonnés sur vingt ans, par versements tous les six mois.

Le vice-ministre russe des Finances, Sergueï Stortchak, avait lui-même déclaré que cette somme pourrait servir au financement de projets communs en Corée du Nord, parmi lesquels figure la construction d’un gazoduc pour relier les gisements gaziers de Sibérie russe à la boulimique Corée du Sud.

Rappelons que ce projet est développé depuis déjà quelques années par le géant gazier russe Gazprom. L’objectif premier étant de livrer à la Corée du Sud 10 milliards de mètres cubes de gaz par an. Le gazoduc constitue également un élément indispensable pour la stratégie d’expansion asiatique de Gazprom, qui cherche à tout prix un débouché à ses pipelines en provenance de Sakhaline et de Sibérie.

 Un gazoduc qui s’inscrit dans un projet gagnant-gagnant

Lors du sommet entre Dmitri Medvedev (alors Président russe) et son homologue nord-coréen Kim Jong-il qui s’est tenu en Sibérie en août 2011, la Fédération de Russie et la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) ont convenu de la mise en place d’une commission spéciale pour la création d’un gazoduc entre la Russie, la RPDC et la Corée du Sud. Commission qui devrait notamment déterminer le volume transporté et le montant des droits de transit versés à la RPDC.

Si les autorités sud-coréennes n’avaient pas immédiatement réagi à cette annonce, le président sud-coréen Lee Myung-bak avait par la suite déclaré à New York qu’il considérait ce projet comme “gagnant-gagnant” pour toutes les parties impliquées (Moscou, Pyongyang et Séoul).p
Malgré la campagne hostile au projet de gazoduc trans-coréen conduite par certains médias conservateurs sud-coréens, lesquels avaient pointé du doigt les risques éventuels de “siphonnage” du gaz lors de son transport ainsi que de rupture des approvisionnements en cas de détérioration des relations Nord-Sud, le président sud-coréen s’était montré favorable au projet.

Grâce à la mise en place de ce gazoduc, la Corée du Sud, aujourd’hui le deuxième importateur mondial de gaz, approvisionnée exclusivement par voie maritime, pourrait réduire ses coûts d’approvisionnement en gaz naturel jusqu’à 30 %.

Les droits de transit perçus par la Corée du Nord pourraient s’élever quant à eux à 100 millions de dollars par an.

Le marché asiatique : une alternative aux débouchés européens

Rappelons par ailleurs, qu’en 2013 et 2014, lors d’adresses multiples au parlement russe, Vladimir Poutine avait assigné aux députés la tâche de développer activement les liens avec l’Asie orientale. En septembre 2013, le ministère pour le développement de l’Extrême-Orient russe avait vu quant à lui l’étendue de ses pouvoirs élargie de manière substantielle.

Un développement des relations avec l’Asie permettrait ainsi en quelque sorte de s’assurer de nouveaux débouchés dans l’éventualité de l’adoption de sanctions sévères contre la Russie.

Sergueï Men, partenaire associé du cabinet d’investissements de Hong-Kong Eurasia Capital Partners, estimait alors l’Asie pouvait devenir, pour la Russie, une alternative à part entière à l’Union européenne. Ses arguments : les pays d’Asie du Sud-Est constituent le marché à la croissance la plus rapide pour les produits clés de l’export russe : hydrocarbures, métaux, chimie, alimentaire.

Sources : ats, Kommersant, Le Courrier de Russie, Sputnik, Le Figaro, Gazprom

Elisabeth Studer – www.leblogfinance.com – 22 juin 2018

http://www.leblogfinance.com/2018/06/gazoduc-entre-les-deux-corees-reprise-des-negociations.html

Barbus derouillés, Corée déverrouillée

Barbus derouillés, Corée déverrouillée

Publié le 26 Juin 2018 par Observatus geopoliticus in Moyen-Orient, Extrême-Orient, Gaz, Russie, Histoire

En Syrie, les barbus modérément modérés l’ont plutôt mauvaise ces derniers jours. Les loyalistes ont enfin lancé la grande et attendue offensive sur Deraa, dans le sud-ouest. Malgré les répétées mises en garde de l’empire, Washington semble finalement avoir lâché ses petits protégés si l’on en croit son ambassade en Jordanie : Ne comptez pas sur nous, débrouillez-vous tout seuls…

Attention tout de même, l’histoire est là pour nous prouver que l’on doit prendre ce genre de déclarations avec des pincettes. N’est-ce pas Saddam qui avait reçu le feu vert de l’ambassadrice américaine pour envahir le Koweït avant d’assister, médusé, au prodigieux retournement de veste de l’empire ? D’autre part, c’est généralement quand Washington affirme vouloir prendre du recul en Syrie que, ô douce coïncidence, un false flag chimique attribué à l’abominable Assad des neiges tombe soudain du ciel.

Toujours est-il que Damas a envoyé ses meilleures troupes, que les avions russes y participent allègrement et peut-être aussi les forces spéciales du Hezbollah. En quelques jours, les gains ont été considérables et près d’un cinquième du territoire contrôlé par les djihadistes a été repris (plaine de Lajat) :

A 10 000 km de là, l’apaisement dans la péninsule coréenne produit ses premiers effets et ressort des cartons un vieux projet dont nous avons parlé plusieurs fois et que nous évoquions encore le mois dernier :

Le pipeline inter-coréen, sensé fournir du gaz à la Corée du Sud en passant par sa sœur du nord. La zone en devenir stratégique majeur qu’est l’Asie du Nord-est – Japon, Chine, Corées – consomme près d’un tiers de l’énergie mondiale mais son approvisionnement énergétique reste problématique (sources lointaines, donc acheminement long et prix élevés) du fait des tensions géopolitiques liées à la Corée du Nord.

Que cette épineuse question se résolve et c’est l’intégration énergétique de l’Eurasie orientale qui pointe son nez, au grand dam de tonton Sam qui fera tout pour la diviser et/ou la contenir.

En plein dans le mille. Depuis notre billet, le sommet Donald-Kim est passé par là et la nouvelle détente entre Séoul et Pyongyang leur permet d’évoquer des projets économiques bilatéraux. Sans surprise, le gaz pointe son nez…

Le président sud-coréen Moon, qui n’est pas précisément un vassal de l’empire US comme nous l’avions expliqué l’année dernière, vient de faire une visite d’Etat de trois jours en Russie, la première en deux décennies. Parmi les nombreux sujets évoqués, l’établissement d’une liaison ferroviaire (extension du mythique trans-sibérien jusqu’à Busan) favorisant le commerce et resserrant les liens, ou l’établissement d’un réseau électrique, tout ceci via la Corée du nord. Sans compter, évidemment, notre fameux gazoduc sur lequel les discussions ont déjà repris.

La Corée du sud, qui était de facto et depuis des dizaines d’années une île, coupée de l’Eurasie par son frère ennemi du nord, peut enfin espérer se rattacher au continent-monde. Ces deux-là peuvent sourire pendant que le Deep State US fait grise mine…

Attention tout de même, l’on se rappelle qu’à la fin des années 70, ce même Etat profond avait réussi, malgré la vague de pacifisme ayant suivi la défaite américaine au Vietnam, à torpiller le projet du président Carter de retirer les troupes américaines de Corée du sud. Comme nous l’avons dit à plusieurs reprises, la tension dans la péninsule coréenne servait parfaitement les intérêts du système impérial qui ne voit pas d’un bon oeil le récent apaisement et la volonté du Donald de suivre l’exemple de Carter. Embûches et sabotages en perspective…

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2018/06/barbus-derrouilles-coree-deverrouillee.html

Ce que la politique de domination énergétique de Trump signifie pour le monde, par Alastair Crooke

24.juin.2018 // Les Crises

Ce que la politique de domination énergétique de Trump signifie pour le monde, par Alastair Crooke

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 05-06-2018

Il y a deux semaines, nous avons écrit sur la façon dont la politique étrangère du président Trump s’était en quelque sorte « repliée sur elle-même » dans un « néo-américanisme ». Nous avons cité Russell-Mead, professeur de politique étrangère américaine, qui suggérait que la métamorphose du 8 mai de Trump (la sortie de la Joint Comprehensive Plan of Action, JCPOA [l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, NdT]), représentait quelque chose de nouveau, un changement de direction (lui qui était un habile négociateur), vers « une ère néo-américaine de la politique mondiale – plutôt qu’une ère post-américaine [Obama-iste] ». « L’administration veut accroître le pouvoir des États-Unis, plutôt que de s’adapter à son déclin (comme l’aurait fait Obama). Pour l’instant, au moins, le Moyen-Orient est la pièce maîtresse de cette nouvelle affirmation », estime Russell-Mead, expliquant que cette nouvelle impulsion de Trump provient de ses instincts qui lui disent que la plupart des Américains sont tout sauf désireux d’un monde “post-américain”. Les partisans de M. Trump ne veulent pas de longues guerres, mais ils ne se résignent pas non plus au déclin national ».

Il y a là quelque chose de paradoxal : Trump et sa base déplorent le coût et l’engagement de l’immense parapluie défensif américain, disséminé à travers le monde par les internationalistes (sentiments aggravés par l’ingratitude supposée de ses bénéficiaires) – mais le Président veut « élargir le pouvoir américain, plutôt que de s’ajuster au déclin ». C’est-à-dire qu’il veut plus de pouvoir, mais moins d’empire. Comment pourrait-il résoudre la quadrature du cercle ?

En fait, un indice est apparu presque un an plus tôt, lorsque le 29 juin 2017, le Président a utilisé un mot tout à fait inattendu dans un discours lors d’un événement du Département de l’énergie : Libérer l’énergie américaine. Au lieu de parler de l’indépendance énergétique américaine, comme on pouvait s’y attendre, il a plutôt annoncé une nouvelle ère de « domination » de l’énergie américaine.

Dans un discours « qui cherchait à souligner une rupture avec les politiques de Barack Obama », note le Financial Times, M. Trump a lié l’énergie à son programme America First… Il a déclaré « La vérité est que nous avons maintenant des réserves d’énergie presque illimitées dans notre pays. Nous sommes vraiment aux commandes, et vous savez quoi ? Nous ne voulons pas que d’autres pays nous privent de notre souveraineté et nous disent quoi faire et comment le faire. Ça n’arrivera pas. Avec ces ressources incroyables, mon administration visera non seulement la tant attendue indépendance énergétique américaine, mais aussi la domination énergétique américaine ».

Il semble, comme l’explique Chris Cook, que Gary Cohn, qui était alors conseiller économique en chef du Président, ait joué un rôle dans la genèse de cette ambition. Cohn (alors chez Goldman Sachs), avec un collègue de Morgan Stanley, a conçu en 2000 un plan pour prendre le contrôle du marché mondial du pétrole par le biais d’une plateforme de négociation électronique basée à New York. En résumé, les grandes banques ont attiré d’énormes sommes « d’argent géré » des opérateurs financiers (des fonds spéculatifs, par exemple), vers le marché, pour parier sur les prix futurs (sans qu’elles ne prennent jamais réellement livraison de pétrole brut : le commerce du « pétrole papier », plutôt que du pétrole physique). Et, en même temps, ces banques travaillaient en collusion avec les principaux producteurs de pétrole (y compris, plus tard, l’Arabie Saoudite) pour préacheter du pétrole physique de telle manière que, en conservant, ou en déversant du brut physique sur le marché, les grandes banques de New York ont pu « influencer » les prix (en créant une pénurie ou une surabondance).

Pour donner une idée de la capacité de ces banquiers à « influer » sur les prix, mi-2008, on estimait que quelque 260 milliards de dollars d’investissements (spéculatifs) d’argent « géré » étaient en jeu sur les marchés de l’énergie, éclipsant complètement la valeur du pétrole qui est effectivement extrait en mer du Nord chaque mois, entre 4 et 5 milliards de dollars au plus. Ces jeux d’options pétrolières « papier » l’emporteraient donc souvent sur les « fondamentaux » de l’offre réelle et de la demande réelle de l’utilisateur final.

Pour Cohn, la « première étape » consistait donc, pour les États-Unis, à gérer le marché du négoce, à la fois en termes de prix et d’accès, les concurrents des américains, tels que l’Iran ou la Russie, pouvant accéder au marché à des conditions moins avantageuses, voire pas du tout. La « deuxième étape » présumée a été de soutenir la production américaine de pétrole de schiste, de construire de nouveaux terminaux américains d’exportation de GPL [Gaz de Pétrole Liquéfié, NdT] et de développer la prospection pétrolière et gazière américaine, tout en forçant le reste du monde, de l’Allemagne à la Corée du Sud et à la Chine, à acheter des exportations américaines de gaz. « Troisièmement », avec les exportations de pétrole du Golfe déjà sous l’égide des États-Unis, il y avait alors deux grands producteurs d’énergie du Moyen-Orient hors de la zone « d’influence » du cartel (tombant davantage dans le « cœur » stratégique de production d’énergie de la Russie) : L’Iran – qui est maintenant visé par une opération de changement de régime et dont les exportations de pétrole font l’objet d’un blocus, et l’Irak, qui fait l’objet d’intenses pressions politiques (douces, comme la menace de sanctions en vertu de la loi Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act) pour forcer son adhésion à la sphère occidentale.

Comment reformuler simplement, cette notion de domination énergétique ? Les États-Unis – si la domination de l’énergie réussissait – contrôleraient simplement le robinet du développement économique – ou son absence – pour ses concurrents que sont la Chine et l’Asie. De cette manière, les États-Unis auraient également le pouvoir de réduire les revenus de la Russie. En bref, les États-Unis pourraient étrangler les plans de développement économique de la Chine et de la Russie. Est-ce la raison pour laquelle le JCPOA a été révoqué par le Président Trump ?

Voici donc la quadrature du cercle (plus de puissance américaine, mais moins d’empire) : Les objectifs américains de Trump pour « dominer », non pas par le biais de l’infrastructure permanente des mondialistes du parapluie de défense américain, mais en utilisant intelligemment le dollar américain et le monopole de la compensation financière, en protégeant et en contrôlant étroitement la technologie américaine et en dominant le marché de l’énergie, qui, à son tour, constitue pour les concurrents des USA un interrupteur marche/arrêt de la croissance économique. De cette façon, Trump pourra ‘ramener les soldats à la maison’, sans pour autant que l’Amérique perde sa position hégémonique. Le conflit militaire deviendrait un dernier recours.

Le conseiller principal Peter Navarro a déclaré sur NPR [la radio publique aux USA, NdT] cette semaine : « nous sommes en mesure de les empêcher [les Chinois] de mettre nos entreprises de haute technologie en faillite » et « d’acheter nos joyaux technologiques… Chaque fois que nous produisons une innovation, la Chine vient l’acheter ou la voler ».

Le plan de Trump serait-il le suivant : La domination du marché et la guerre commerciale pour prolonger la « suprématie » de l’Amérique en matière de technologie, de finance et d’énergie, au lieu d’être réduits à s’adapter au déclin ? Et, en agissant de la sorte, réduire – ou du moins retarder – l’émergence de rivaux ? Dans ce contexte, deux questions se profilent immédiatement : Cette formule est-elle l’adoption, par l’administration américaine, du néo-conservatisme tant haï par la base électorale de Trump ? Et, deuxièmement, l’approche peut-elle fonctionner ?

Il ne s’agit peut-être pas de néo-conservatisme, mais plutôt de retravailler un thème. Les néo-conservateurs américains voulaient, en majorité, porter des coups aux parties du monde qu’ils n’aimaient pas, pour y substituer quelque chose qui leur convenait. La méthode Trump est plus machiavélique.

Les racines de ces deux courants de pensée résident cependant – plus qu’en partie – dans l’influence de Carl Schmitt sur la pensée conservatrice américaine par l’intermédiaire de son ami Leo Strauss, à Chicago (que Trump ait, ou non, lu ces deux hommes, les idées circulent toujours dans la sphère américaine). Schmitt a soutenu que la politique (contrairement aux idées libérales et humanistes) n’a rien à voir avec la justice ou l’équité dans le monde – qui sont du ressort des moralistes et des théologiens. La politique, pour Schmitt, est une question de pouvoir et de survie politique, rien de plus.

Les progressistes (et les internationalistes), a suggéré Schmitt, ont du mal à utiliser le pouvoir pour écraser les forces alternatives qui émergent : leur vision optimiste de la nature humaine les amène à croire en la possibilité de médiations et de compromis. L’optique de Schmitt, se moquant bien de telles positions humanistes, privilégie le rôle du pouvoir, pur et simple, basé sur la compréhension de la nature véritable des « autres » et des rivaux. Ce point semble toucher aux fondamentaux du raisonnement de Trump : Obama et les « progressistes » étaient prêts à sacrifier les « joyaux de la couronne » de « notre culture » (expertise financière, technologique et énergétique) dans le cadre d’une « action positive » multilatérale qui aurait aidé les États moins développés (comme le rival Chinois, tout en en haut de l’échelle). C’est peut-être la raison pour laquelle Trump s’est retiré de l’accord sur le climat : Pourquoi aider des rivaux potentiels, tout en imposant des handicaps volontaires à sa propre civilisation ?

C’est sur cette base très étroite (l’impératif de garder le pouvoir américain intact), que les néo-conservateurs et les partisans de Trump se retrouvent. Ils partagent aussi le mépris pour les humanistes utopiques prêts à brader les joyaux de la civilisation occidentale pour d’autres idéaux humanistes afin d’aider les rivaux de l’Amérique à se développer et à dépasser l’Amérique et sa civilisation (dans cette optique).

Le terrain d’entente entre les deux courants s’exprime avec une candeur remarquable à travers le commentaire de Berlusconi selon lequel « nous devons être conscients de la supériorité de notre civilisation [occidentale] ». Steve Bannon dit à peu près la même chose, bien qu’exprimée en termes de bien-fondé de la sauvegarde d’une civilisation judéo-chrétienne occidentale (qui serait menacée).

Ce sens de l’avantage civilisationnel, qui doit à tout prix être recouvré et préservé, contribue peut-être en partie (mais pas entièrement) à expliquer le soutien inconditionnel que Trump apporte à Israël : S’adressant à Channel Two d’Israël, Richard Spencer, un des principaux dirigeants de l’Alt-Right américaine (qui est une des composantes de la base électorale de Trump), a souligné le sentiment profond de spoliation ressenti par les Blancs, dans leur propre pays [les États-Unis] :

« … un citoyen israélien, quelqu’un qui comprend votre identité, qui a le sentiment de l’appartenance à une nation et à un peuple, qui est marqué par l’histoire et l’expérience du peuple juif, vous devriez le respecter comme moi, qui ai des sentiments analogues à l’égard des Blancs. Vous pourriez dire que je suis un sioniste blanc – dans le sens où je me soucie de mon peuple, où je veux une patrie sûre pour nous et pour nos proches. Tout comme vous voulez une patrie sûre en Israël. »

En fait, la tentative de tirer parti de la culture des élites américaines, en leur fournissant les armes que sont le dollar et l’hégémonie énergétique supposée avec son emprise sur les transferts de technologie, peut-elle réussir à s’accrocher à la « culture » américaine (dans la conception réductionniste de la base de Trump) ? C’est la question à soixante-quatre mille dollars [Sorte de jeu des mille francs américain NdT], comme on dit. Cela pourrait aussi provoquer une réaction inverse, tout aussi puissante ; et beaucoup de choses peuvent se produire au niveau national aux États-Unis, d’ici aux élections de mi-mandat de novembre, qui pourront soit confirmer le président au pouvoir – soit le déstabiliser. Il serait risqué de tenter des analyses au-delà de cet échéance.

Mais il y a un point plus important. Tandis que Trump est obnubilé par la civilisation et l’hégémonie américaines, les dirigeants non-occidentaux d’aujourd’hui pensent de manière tout aussi passionnée qu’il est temps pour « le siècle américain » de céder le pas. Tout comme, après la Seconde Guerre mondiale, les anciens États coloniaux voulaient l’indépendance. Désormais, ces dirigeants veulent mettre fin au monopole du dollar, ils veulent se retirer de l’ordre mondial dirigé par les États-Unis avec leurs institutions dites « internationales » ; ils veulent « exister » à leur manière, avec leur culture propre – et ils veulent retrouver leur souveraineté. Il ne s’agit pas seulement d’un nationalisme culturel et économique, mais d’un point d’inflexion significatif – loin de l’économie néolibérale, de l’individualisme et du mercantilisme brut – vers une expérience humaine plus épanouie.

Le raz-de-marée, après la Seconde Guerre mondiale, était certainement irréversible. Je me souviens même que les anciennes puissances coloniales européennes ont par la suite déploré leur retrait forcé : « Ils vont [les anciennes colonies] le regretter », ont-elles prédit avec assurance. (En fait non, ils ne l’ont jamais fait.) La marée monte en force aujourd’hui et s’est même étendue à l’Europe, où, qui sait, les Européens auront peut-être le courage de repousser les manœuvres financières et commerciales de Trump : il s’agira là d’un test déterminant pour la suite des événements.

Mais ce qui est différent aujourd’hui (par rapport à l’époque), c’est que l’hégémonie monétaire, l’avance technologique et la « domination » énergétique ne sont pas du tout garanties pour les occidentaux. Elles ne leur appartiennent plus. Elles ont commencé à migrer, il y a quelque temps.

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 05-06-2018

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

https://www.les-crises.fr/ce-que-la-politique-de-domination-energetique-de-trump-signifie-pour-le-monde-par-alastair-crooke/

Gaz russe : la Commission européenne accepte les concessions proposées par Gazprom

/ Gaz russe : la Commission européenne accepte les concessions proposées par Gazprom

Gaz russe : la Commission européenne accepte les concessions proposées par Gazprom

Décision raisonnable pour les uns, occasion manquée pour les autres, l’accord passé entre Gazprom et l’Union européenne (UE) divise cette dernière. Après plusieurs années de procès, Bruxelles a accepté les propositions faites par Gazprom pour régler à l’amiable le différend qui oppose la Commission au géant du gaz russe au sujet de l’abus de position dominante pratiqué par ce dernier en Europe centrale et orientale. Gazprom échappe ainsi à une amende très élevée, tandis que l’union impose le respect des règles de la concurrence. Si Gazprom s’en sort bien, la relation entre l’Union européenne et son allié américain pourrait, elle, pâtir de cet accord.

Des concessions déterminantes

Margrethe Vestager, commissaire européenne à la concurrence

La Commission européenne a adopté, le 24 mai, une résolution qui reprend largement les ouvertures faites, en mars dernier, par Gazprom, mettant ainsi un terme à un procès qui durait depuis 2015. Cette décision marque la victoire du droit européen de la concurrence sur le plus puissant fournisseur de gaz de l’UE. Cette dernière importe en effet plus d’un tiers de son gaz de Russie, un chiffre en constante augmentation ces dernières années. En Europe centrale et orientale, la dépendance au gaz russe est plus prononcée encore, frisant les 100% pour l’Estonie, la Slovaquie ou la Bulgarie. L’accord conclu avec Gazprom met fin à l’interdiction contractuelle pour les importateurs est-européens de revendre le gaz russe à leurs voisins. Cette mesure devrait réduire la dépendance directe des Etats les plus isolés et les plus vulnérables grâce à la politique volontariste de l’UE en matière de construction de gazoducs interconnecteurs. La décision de la Commission privera également Gazprom de pratiques monopolistiques sur les marchés les plus enclavés (Etats baltes et Bulgarie). En outre, la firme russe a dû accepter que les acheteurs est-européens puissent bénéficier, tous les deux ans, d’une option visant à adapter les prix du gaz livré aux prix pratiqués sur les hubs gaziers d’Europe occidentale. Du fait de la plus forte liquidité de ces marchés, les prix y sont généralement plus faibles. Enfin, la Commission a déclaré nulles les concessions obtenues par Gazprom sur ses clients est-européens du fait de sa position de monopole.

Gazprom s’en sort mieux que prévu

La stratégie de l’UE, qui consiste à s’imposer par les normes et à conditionner l’accès à son marché commun au respect des règles européennes, s’est ainsi avérée payante. Elle a obtenu d’importantes concessions pour les pays membres d’Europe centrale et orientale et s’est affirmée comme puissance politique. Elle a notamment su jouer sur la forte dépendance de Gazprom au marché européen, qui représente 500 millions de consommateurs. Par ailleurs, la possibilité d’une indexation des prix pratiqués par l’entreprise moscovite sur les hubs d’Europe occidentale marque une nouvelle étape dans la création d’un marché européen du gaz. Pour autant, Gazprom n’est pas le grand perdant. La firme russe a échappé à une amende à hauteur de 10% de son chiffre d’affaires mondial. Ce choix de la Commission a certainement été motivé par la peur de voir les procédures s’éterniser, avec de nombreux recours. De plus, en affichant son respect de la décision de la Commission et donc du droit européen, Gazprom devrait répondre efficacement aux critiques qui voient dans Nord Stream 2, le projet de doublement du gazoduc de la Baltique, une entrave à la libre concurrence. Si l’Union européenne est parvenue à s’assurer des prix bas, sa sécurité énergétique reste étroitement liée au géant russe. En outre, la clause d’indexation sur les prix des hubs gaziers ouest-européens pourrait se retourner contre les pays membres, tant les prix tendent à augmenter sur ces marchés.

Enfin, cette décision ne devrait pas désamorcer les tensions avec Washington. Alors que Donald Trump exige que l’UE importe davantage de gaz naturel liquéfié américain, l’accord passé avec Gazprom entérine la domination du gaz russe sur le marché européen. Parallèlement, le fait que Gazprom échappe à une amende, au moment où l’UE punit l’américain Qualcomm pour abus de position dominante, ne peut que renforcer la défiance de l’administration Trump à l’égard des Européens. Dès lors, les Etats-Unis pourraient tenter de jouer sur certaines divisions entre Européens, en s’appuyant notamment sur les plus anti-russes d’entre eux, à l’image des Etats baltes et de la Pologne. Cette dernière a en effet vivement critiqué un accord qui, selon elle, ne limite pas suffisamment l’influence russe.

http://les-yeux-du-monde.fr/actualite/europe/35757-gaz-russe-la-commission-europeenne-accepte-les-concessions-proposees-par-gazprom

Sanctions américaines: le groupe automobile PSA prépare son retrait d’Iran

Sanctions américaines: le groupe automobile PSA prépare son retrait d’Iran

/ © AFP/Archives / Daniel ROLAND

Le constructeur automobile français PSA a annoncé lundi qu’il préparait son retrait d’Iran, son premier marché étranger en volume, pour respecter l’embargo vis-à-vis de Téhéran imposé par les Etats-Unis après leur retrait de l’accord sur le nucléaire iranien.

Le groupe PSA, dont les marques Peugeot et Citroën avaient formé des sociétés communes en Iran, a annoncé dans un communiqué avoir « commencé le processus de suspension des activités de ses JVs (joint-ventures, ndlr), afin de se conformer à la loi américaine d’ici le 6 août 2018 ».

PSA avait vendu l’an dernier 444.600 véhicules en Iran, pays où il est traditionnellement bien implanté et qui constituait son premier marché étranger devant la Chine (382.800 unités), le Royaume-Uni (279.100), l’Italie (265.200) et l’Allemagne (257.800).

Le deuxième constructeur européen affirme cependant que l’importance du marché iranien restait minime en termes financiers. Les activités de PSA en Iran représentent « moins de 1% de son chiffre d’affaires », affirme le groupe. Cette annonce « ne modifie ni les objectifs généraux » de son plan stratégique Push to Pass, ni « les orientations financières actuelles », a-t-il précisé.

PSA souligne aussi qu’il « est en contact avec les autorités américaines pour envisager une dérogation », « avec le support du gouvernement français », dans l’espoir de pouvoir poursuivre son activité.

Le 8 mai, le président américain Donald Trump a annoncé que son pays se retirait de l’accord historique signé en 2015 entre des grandes puissances et l’Iran, en vertu duquel Téhéran avait accepté de brider son programme nucléaire en échange de la levée d’une partie des sanctions internationales.

Les Etats-Unis ont annoncé le retour des sanctions américaines contre l’Iran ainsi que contre toutes les entreprises ayant des liens avec la République islamique. Les Américains ont donné à ces dernières un délai de 90 à 180 jours pour se retirer d’Iran.

Un autre grand groupe français, Total, a annoncé récemment qu’il ne mènerait pas à terme un grand projet gazier en Iran, entamé en juillet 2017, à moins d’obtenir une dérogation de la part des autorités américaines.

(©AFP / 04 juin 2018 18h59)

https://www.romandie.com/news/Sanctions-am-ricaines-le-groupe-automobile-PSA-pr-pare-son-retrait-d-Iran/924297.rom

 

Les malheurs de l’empire (II)

Chroniques du Grand jeu

Les malheurs de l’empire (II)

25 Mai 2018 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Etats-Unis, #Europe, #Russie, #Gaz, #Moyen-Orient

Effritement du système impérial, suite

En Italie, une coalition «  »populiste » » (à mettre entre huit guillemets) arrive au pouvoir. L’euronouillerie est atterrée : le nouveau gouvernement italien, ouvertement eurosceptique, ouvre une nouvelle crise au sein de l’UE et caresse même l’idée, si les choses ne changent pas, de quitter l’euro et revenir à sa monnaie nationale.

Autres joyeusetés au programme : restriction drastique de l’immigration (Soros et les banksters vont faire grise mine) et surtout levée des sanctions contre la Russie. A ce titre, relevons que même les précédents gouvernements italiens pro-UE – Berlusconi, Prodi, Renzi – ont toujours été très réticents devant la croisade hystérique anti-russe de l’empire et de ses affidés du Vieux continent. C’est une spécificité italienne que de vouloir maintenir de bonnes relations avec Moscou.

Après une accalmie en 2017 (victoires de Merkel et de Micron), l’establishment entre à nouveau en mode panique : les horribles et infâmes partis « populistes » sont partout en crue :

Le côté obscur de la force, en quelque sorte… Le mois dernier, déjà, le Hongrois Orban, bête noire de Bruxelles, avait été largement réélu. Dans le collimateur, l’Open Society sorosienne qui devrait bientôt quitter la Hongrie.

Balkans un jour, Balkans toujours. Le président bulgare était cette semaine à Sochi pour rendre une petite visite à Vladimirovitch. Au menu des discussions, le gaz. Tiens, tiens… Sofia est depuis des années au centre du feuilleton énergétique le plus célèbre de la Mer noire, suivi avidement par toutes les chancelleries de la région et d’ailleurs. Petit rappel :

Craignant l’intégration de l’Eurasie comme la peste, les Américains travaillent depuis la fin officielle de la Guerre froide (1991) à séparer l’Europe de la Russie, tout spécialement dans le domaine énergétique. Alors que la Russie regorge d’hydrocarbures et que l’Europe ne demande qu’à les consommer, les Etats-Unis et les institutions européennes qu’ils ont phagocytées ont tout fait depuis une vingtaine d’années pour contrarier (en rouge sur la carte) le flot énergétique Est-Ouest : prêches sur le « danger russe » et diabolisation intense de son gouvernement, crises gazières ukrainiennes encouragées par Washington, expansion de l’OTAN vers l’est, flatteries aux pays de la « Nouvelle Europe » (Pologne, pays baltes etc.), coup d’Etat à Kiev l’année dernière… Par ailleurs, pressions et « encouragements » sont donnés à profusion aux pays européens pour qu’ils se fournissent ailleurs, même si cela doit aller contre leurs propres intérêts économiques ou si les nouvelles routes énergétiques proposées (en vert sur la carte) sont illusoires, comme l’amusant Nabucco qui a fait long feu, ou sa resucée, le Corridor sud. Ici, la désinformation économique tourne à plein par le biais de think tanks et autres officines pas tout à fait neutres, nous en avions déjà parlé.

Parfaitement conscients des manigances américaines dans ce Grand jeu énergétique ô combien passionnant, les Russes ont contourné le nouveau « rideau de fer » US par deux gazoducs devant passer au nord par la Baltique et au sud par la Mer noire : Nord Stream et South Stream. Le premier a pu être construit (2010-2011), s’appuyant sur les derniers dirigeants européens un tant soit peu indépendants (Schroeder), mais le second, un peu plus tardif, est resté dans les cartons après son annulation l’année dernière. Les Américains et leurs affidés de la Commission de Bruxelles ont réussi à torpiller le projet grâce à des arguties juridico-institutionnelles (le Troisième paquet énergétique européen, pourtant apparu après le projet du gazoduc) ainsi qu’une intense pression sur la Bulgarie (visite de McCain…)

Jamais à court de bottes secrètes, Poutine a, à la surprise générale, proposé en décembre dernier un nouveau pipeline aboutissant à la frontière gréco-turque, donc en dehors de la juridiction de l’UE, quitte pour ses pays membres à venir se servir eux-mêmes. C’est le fameux Turk Stream ou Turkish Stream, qui risque fort de couper définitivement l’herbe sous le pied aux projets américains tout en contournant lui aussi le rideau de fer de la « Nouvelle Europe », notamment l’Ukraine putschiste post-Maidan. Avec ce tube (en violet sur la carte), enterrées les chimères du gaz azéri à peu près inexistant, du gaz turkmène qui ne pourra jamais passer sous la Caspienne, du gaz qatari bloqué par la Syrie d’Assad ou du gaz iranien (le seul vrai danger pour Moscou même si Téhéran est, par ailleurs, un allié). Ensuite, le gazoduc devait passer par la Grèce de Tsipras (alors aux prises avec la Troïka) avant de gentiment remonter vers la Hongrie et l’Autriche.

Les Américains ont immédiatement tenté de réagir en faisant ce qu’ils savent faire de mieux, c’est-à-dire en semant le chaos en Macédoine (événements du printemps), en exerçant une intense pression sur la Serbie, tous deux pays de passage du tube, et en tentant de déstabiliser Orban en Hongrie. Deux « révolutions » de couleur pour le prix d’une ! Mais les petits stratèges de Washington en ont été pour leurs frais : mise à part la Serbie qui a vacillé, les autres sont restés droit dans leurs bottes.

En succombant à la pression conjointe de Bruxelles et de Washington, le gouvernement bulgare avait fait une croix sur les lucratifs frais de transit du South Stream (400 millions par an). On se souvient de l’énorme malaise que cela avait provoqué à Sofia et plus généralement dans les Balkans, dont les pays supportent de plus en plus mal la tutelle euro-atlantique. Et ce n’est pas la « vague populiste » en Europe de l’est qui arrangera les affaires du système impérial…

Après l’annulation du South Stream par le gouvernement atlantiste et corrompu de l’époque, les Bulgares en étaient désormais réduits à glousser de soulagement à la possibilité de recevoir une branche terminale du Turk Stream, pour le même gaz qu’ils vont payer plus cher et sans royalties. Il y avait également une autre possibilité que nous évoquions il y a tout juste deux ans à propos d’un mystérieux pipeline de la Mer noire, du temps où Moscou et Ankara étaient encore brouillés après l’affaire du Sukhoi :

La piste bulgare est entre autres considérée, ce qui rejoindrait certains bruits à Sofia sur le remplacement du South Stream par un Bulgaria Stream, le tube russe arrivant sur une plateforme gazière offshore, extraterritoriale à l’UE pour ne pas froisser les europloucs de Bruxelles. Gazprom renoncerait à construire le pipeline traversant les Balkans, laissant les Européens se débrouiller (ce qui était déjà le plan du Turk Stream prévu pour arriver à la frontière grecque). Ce qui est sûr, c’est que les Bulgares ne sont pas du tout contents de l’annulation sous pression américaine du South Stream.

Depuis, un président eurosceptique et pro-russe a été élu à Sofia, celui-là même qui vient de rendre visite à Poutine. Et aux dernières nouvelles, il s’agirait de l’extension du Turk Stream, mais Gazprom ne s’engagera qu’après avoir reçu toutes les garanties de l’UE. Ours échaudé craint l’eau froide… Ca tombe bien, les relations se réchauffent entre Bruxelles et le géant russe, et un accord à l’amiable vient enfin d’être trouvé à propos de la longue dispute juridique sur l’abus de position dominante reproché à Gazprom. Signe du tectonique et inévitable rapprochement, quoique désavoué publiquement par les euronouilles, entre le Vieux continent et le Heartland ?

Gazprom n’aura pas à payer d’amende. Le géant gazier russe a été épargné par la Commission européenne, après de longues tractations (…) Il risque pourtant d’y avoir quelques grincements de dents. Car la Commission n’a pas fait preuve de la même mansuétude envers des géants américains comme Apple condamnés à des amendes colossales. Gazprom était notamment accusé de pratiquer des prix très élevés et de demander des contreparties dans ses contrats de livraison. Le groupe risquait des sanctions pesant jusqu’à 10% de son chiffre d’affaires, soit quelque 8 milliards d’euros.

Enfonçant un coin entre le centre impérial US et ses vassaux européens quelque peu perdus depuis l’élection du Donald, le Kremlin flatte l’égo de ces derniers en proposant, au Forum économique de Saint-Pétersbourg qui vient d’ouvrir et où l’on retrouve du beau monde, de choisir l’euro pour son commerce extérieur avec l’UE « si nos partenaires européens prennent position sans équivoque » contre les sanctions américaines.

L’ours a lu tous les classiques de la stratégie chinoise… Moscou soutient la montée de l’anti-système en Europe mais offre en même temps une planche de salut pour le système eurolâtre désespéré de sauver sa monnaie unique. Moscou préférait Trump à l’hilarante mais profite de la scission créée par l’élection du Donald pour retourner les Européens contre leur suzerain américain. Du velours…

A Saint-Pétersbourg justement, en compagnie de Poutine, Abe, Lagarde, Schroeder ou encore le vice-président chinois, Macron a évoqué les Nouvelles routes de la Soie et la volonté européenne d’y être connectée. Il a également répété jusqu’à plus soif les mots « souveraineté », « coopération » et « multilatéralisme », vocabulaire quelque peu détonnant dans la bouche d’un Young Leader.

Déjà, la veille, il avait insisté sur les « principes communs » entre Paris et Moscou et assuré que « la politique française en Syrie n’est pas de procéder depuis l’extérieur à quelque changement de régime que ce soit ou à quelque transition ». Certes, c’est un peu facile maintenant qu’Assad a repris la majorité du territoire.

Ce qui restait des petits hommes en noir de l’EI ont été évacués de Yarmouk et la région de Damas est totalement libérée. Une première depuis 2012 :

Désormais, tous les regards se tournent vers le sud et Deraa, où les barbus modérément modérés ont reçu un avertissement final avant l’offensive. Les forces loyalistes affluent, y compris les milices palestiniennes pro-Bachar. La tension près du Golan occupé par Israël – qui y a, rappelons-le, soutenu Al Nosra et Daech afin de créer une zone tampon – risque de monter d’un cran. Il faudra tout le tact russe pour éviter une escalade générale.

Toujours est-il que l’empire a perdu son pari en Syrie, un fiasco parmi d’autres pour les petits génies de Washington. Suite au prochain épisode…

Les malheurs de l’empire (I)

Les malheurs de l’empire (I)

24 Mai 2018 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Etats-Unis, #Asie centrale, #Chine, #Moyen-Orient, #Russie, #Sous-continent indien, #Gaz, #Pétrole, #Ukraine, #Economie, #Amérique latine

Paniqués, on le serait à moins à Washington. Pour l’empire, c’est 2016 qui recommence…

L’Eurasie se rapproche inexorablement, encouragée en ce sens par les gesticulations américaines. Un accord préliminaire en vue de la création d’une zone de libre échange a été paraphé entre l’Union Economique Eurasienne (UEE) et l’Iran, ce qui permettra d’adoucir les éventuelles sanctions US. Inutile de dire que les échanges ne se feront pas en dollars mais en roubles.

Chose intéressante, la signature a eu lieu quelques jours après la décision unilatérale de Donaldinho sur le nucléaire iranien. On a là un énième exemple du savoir-faire de Vladimirovitch : sans bruit, sans vagues, prendre une décision susceptible d’aider considérablement un allié tout en déminant les effets de l’agitation impériale.

De leur côté, après deux ans de négociations, les Chinois ont signé avec cette même UEE un accord économique et commercial qui devrait entrer en vigueur dès l’année prochaine. A mettre en relation avec les Nouvelles routes de la Soie qui gagnent déjà quotidiennement en importance bien que le pharaonique projet ait à peine débuté. Le commerce entre les pays concernés – Chine, Russie, Inde, Asie centrale – a considérablement augmenté, pas toujours dans le sens que l’on croit d’ailleurs. Ainsi, les importations du dragon ont bondi de 20% (666 Mds d’équivalents dollars) tandis que ses exportations ont crû de 8,5% (774 Mds). Nous étions plutôt habitués à l’inverse…

Après une avantageuse visite en Chine fin avril, où les différends frontaliers près du Bhoutan n’ont pas été publiquement abordés, le premier ministre indien Modi a fait un petit tour à Sochi pour rencontrer Poutine afin de « renforcer la relation stratégique spéciale » entre Moscou et New Delhi. Entre autres sujets abordés, la coopération militaire (S-400, Sukhois…)

Tout ce joli monde se retrouvera à Qingdao le mois prochain pour, non pas boire la délicieuse bière locale, mais inaugurer le nouveau format de l’Organisation de Coopération de Shanghai, la structure qui monte, qui monte… L’Inde et le Pakistan en faisant désormais pleinement partie, l’OCS regroupe la moitié de la population mondiale – dont les deux pays les plus peuplés de la planète -, s’étend sur près de 40 millions de km², compte quatre puissances nucléaires et bénéficie des ressources énergétiques fabuleuses de la Russie et de l’Asie centrale.

L’hôte a déjà dévoilé l’un des thèmes majeurs, avançant le concept d’une « sécurité commune, globale, coopérative et durable », et la promotion d’un « modèle de gestion de la sécurité résolvant à la fois les symptômes et les causes principales afin de porter la coopération de l’OCS sur la sécurité à un nouveau niveau ». Si l’empire maritime américain ne peut plus mettre le continent-monde à feu et à sang afin de le maintenir divisé, où va-t-on ma bonne dame… L’intégration eurasiatique semble inarrêtable, ce qui ne surprendra pas le fidèle lecteur de nos Chroniques (entre autres ici, ici, ici ou encore ici).

Cela sans compter la bourde stratégique impériale de se retirer de l’accord sur le nucléaire iranien. Si la décision a sa logique interne – plaire aux derniers clients de l’hégémon déclinant : Arabie saoudite et Israël -, elle risque fort de se révéler à terme catastrophique pour Washington.

L’objectif réel de Barack à frites en signant l’accord de 2015 n’avait rien de pacifique ou de noble ; il s’agissait de rendre les dirigeants iraniens plus malléables aux concessions (quitter la Syrie ou cesser le soutien au Hezbollah par exemple), et surtout d’éloigner l’Iran du couple sino-russe. La décision donaldienne et les sanctions qui en découlent vont au contraire pousser Téhéran dans les bras de l’Eurasie. L’alliance naturelle Russie-Chine-Iran en sortira renforcée et Spykman doit se retourner dans sa tombe…

Moscou et Téhéran, qui ne commercent plus en dollars, continueront leurs échanges comme si de rien n’était. Et l’accord voulu par Poutine entre l’UEE et l’Iran, que nous avons évoqué plus haut, le démontre.

Pour bien signifier que les relations commerciales sino-iraniennes continueront elles aussi contre vents et marées, Pékin vient d’ouvrir une ligne ferroviaire de fret de 8 000 km reliant les deux pays et le mastodonte énergétique chinois CNPC est d’ors et déjà prêt à remplacer Total sur le gisement gazier South Pars. A ce titre, la réaction nounouille de Micron n’est guère surprenante vu le parcours du personnage :

« Les conséquences indirectes de la décision américaine vont favoriser les positions russes et chinoises dans la région et avantager leurs entreprises. Mais nous n’allons pas déclencher une guerre commerciale avec les Etats-Unis sur l’Iran ou contre-sanctionner des entreprises américaines ».

Trop émoustillé par ses caresses au Donald lors de son séjour à la Maison Blanche ? La soumission de l’occupant de l’Elysée contraste en tout cas avec la combativité allemande, déjà visible à propos du Nord Stream II. L’eurocratie va-t-elle franchir le Rubicon et abandonner le dollar dans ses transactions pétrolières avec l’Iran ? Connaissant la clique impuissante de Bruxelles, rien n’est moins sûr…

Mais cette affaire a au moins le mérite de renforcer encore un peu plus la méfiance vis-à-vis du billet vert et de compromettre le pétrodollar sur lequel l’empire base une grande partie de sa puissance. Les Chinois n’en demandaient pas tant, eux qui préparaient depuis longtemps et ont lancé fin mars en fanfare leurs contrats à terme sur le pétrole libellés en yuan :

Les dernières péripéties ne pourront qu’augmenter l’attrait du pétroyuan, que Pékin encourage vivement. Même si la route est encore relativement longue avant de le voir surpasser le pétrodollar, c’est une menace mortelle pour l’empire.

D’autant plus que, événement crucial totalement passé sous silence, le paiement des intérêts de la dette américaine va pour la première fois de l’histoire dépasser le budget militaire. Or, c’est grâce à l’utilisation planétaire du dollar, notamment le pétrodollar, que les Etats-Unis ont financé leur dette depuis 1944 comme nous le rappelions il y a trois ans :

Alors que la poussière du débarquement de Normandie venait à peine de retomber et que la guerre contre l’Allemagne était loin d’être terminée, les Etats-Unis réunirent une quarantaine de pays à Bretton Woods pour préparer leur domination future. Contrairement à la Première guerre, leur intervention dans le second conflit mondial n’avait rien de débonnaire. C’était décidé, ils allaient s’intéresser aux affaires du monde. Et pour ce pays pétri d’idéologie messianique, convaincu d’être « la nation indispensable », s’intéresser au monde équivalait à le dominer.

Ce 22 juillet 1944, les délégués signèrent ni plus ni moins la domination universelle du dollar pour les décennies à venir, organisant le système monétaire international autour du billet vert. Parmi les nouveautés, un FMI et une Banque mondiale prêtant tous les deux uniquement en dollars, obligeant ainsi les pays demandeurs à acheter de la monnaie américaine, donc indirectement à financer les Etats-Unis. Le dollar était la pierre angulaire de tout le système, intermédiaire unique et indispensable pour demander un prêt, acheter de l’or et bientôt acheter du pétrole (pétrodollar en 1973). De Gaulle s’élevait déjà contre cette capacité inouïe de l’Amérique à « s’endetter gratuitement », donc à faire financer sa domination sur les autres par les autres. Giscard, qui n’avait pourtant rien d’un marxiste anti-impérialiste, parlait de « privilège exorbitant ». Nixon répondait : « notre monnaie, votre problème ».

On ne peut certes pas résumer les causes de la domination états-unienne de l’après-guerre au seul statut de sa monnaie, mais celui-ci a joué un rôle crucial. C’est ce que Washington est en train de perdre…

Pour beaucoup, la chute du dollar est désormais inévitable, entraînant avec lui l’empire. Seule la date pose question et les Chinois pourraient avoir leur mot à dire en accélérant le processus. Qu’ils convainquent, comme ils essaient de le faire depuis des mois, les Saoudiens de « switcher » le pétrodollar contre le pétroyuan, ce que nous envisagions en 2015, et l’édifice impérial s’écroule.

En passant, posons une question audacieuse qui, précisons-le tout de suite, ne s’appuie sur rien d’autre qu’une vague intuition personnelle : y a-t-il un éventuel rapport avec la soudaine disparition du liderissimo de Riyad, le prince héritier MBS, aux abonnés absents depuis plusieurs semaines ? Fin de notre petite parenthèse/hypothèse.

Le grand mouvement de dédollarisation qui commence à toucher la planète est à mettre en parallèle avec le pari de l’or fait par – qui d’autre ? – l’infernal duo sino-russe qui accumule le métal précieux depuis des années. Objectif : créer un système financier solide basé sur l’or et détruire ainsi la domination du dollar et autres monnaies papier des pays occidentaux endettés jusqu’au cou.

Déjà, Pékin et Moscou s’entendent comme larrons en foire :

De fait, le mariage aurifère est assez poussé. La Chine paye en yuans le pétrole russe qu’elle importe. Avec ces yuans, Moscou se précipite… à Shanghai pour acheter de l’or ! Circuit autarcique dont le dollar est totalement absent.

Assistera-t-on bientôt à un échange direct pétrole contre or ? Nous y allons tout droit. Ce système parallèle s’étendra-t-il ? C’est ce qui se prépare doucement mais sûrement au sein des BRICS, de l’OCS, des banques chinoises, chez certains alliés (Venezuela etc.) Et ce n’est certes pas la frénésie américaine de sanctionner tout ce qui bouge, notamment l’Iran, qui arrangera la confiance dans le système financier impérial, bien au contraire.

La Turquie a d’ailleurs annoncé en avril le rapatriement de ses réserves d’or aux Etats-Unis, lors d’un discours assez dur d’Erdogan. Le sultan a vertement critiqué l’oppression du billet vert et souhaité que les emprunts soient basés sur l’or. Il y a quelques jours, il a remis une couche contre l’empire en soutenant ouvertement Maduro, la bête noire de Washington au Venezuela. Il paraît que la Turquie est membre de l’OTAN…

From pipeline with love

From pipeline with love

18 Mai 2018 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Gaz, #Russie, #Etats-Unis, #Europe, #Extrême-Orient

Beaucoup de nouvelles intéressantes dans le Grand jeu énergético-eurasien ces derniers jours. Le blog ayant sans cesse de nouveaux lecteurs, il n’est pas inutile de faire un petit rappel qui sera familier aux habitués :

Pipelineistan ou la guerre des tubes

En plus d’être le pivot du monde, le point névralgique du globe, l’Eurasie est également terre de richesses, d’immenses richesses. Les soieries, le jade, les épices, les tapis persans ou le caviar ont été remplacés par les hydrocarbures, pétrole et gaz, principalement en Russie et autour de la Caspienne

Aussi important sinon plus que les ressources elles-mêmes, c’est leur acheminement par les gazoducs et oléoducs et le moyen d’influence qui en découle qui cristallise les tensions et les grandes manœuvres, ce que d’aucuns nomment la géopolitique des tubes. Complétant la pensée de Mackinder, un nouvel axiome est apparu : « Qui contrôle les sources et les routes d’approvisionnements énergétiques mondiales contrôle le monde. » C’est particulièrement vrai pour les Etats-Unis dont les stratèges sont conscients de l’inévitable déclin américain : le monde est devenu trop vaste, trop riche, trop multipolaire pour que les Etats-Unis puissent le contrôler comme ils l’ont fait au XXème siècle. Du « Projet pour un nouveau siècle américain » des néo-conservateurs au « Grand échiquier » de Brzezinski, une même question prévaut en filigrane : comment enrayer ce déclin, comment le retarder afin de conserver aux Etats-Unis une certaine primauté dans la marche du monde ? La réponse, qui n’est certes pas ouvertement explicitée, passe par le contrôle de l’approvisionnement énergétique de leurs concurrents. « Contrôle les ressources de ton rival et tu contrôles ton rival », Sun Tzu n’aurait pas dit autre chose. Et c’est toute la politique étrangère américaine, et subséquemment russe et chinoise, de ces vingt-cinq dernières années qui nous apparaît sous un jour nouveau.

Les pipelines jouent ainsi un rôle crucial, leur tracé étant la matérialisation sur le terrain des objectifs stratégiques de leur promoteur. Les tubes russes sont autant de flèches visant à percer le Rimland afin de gagner les marchés de consommation européen ou asiatique. Ceux promus par les Américains courent le long de ce même Rimland et tentent d’isoler la Russie tout en contrôlant l’approvisionnement énergétique de leurs  « alliés », européens notamment, pour garder un levier de pression sur eux. L’équation est encore compliquée du fait de l’irruption chinoise ainsi que l’émergence d’autres acteurs : Turquie, Inde, Pakistan, Iran, Japon…

La bataille pour les sources et les routes énergétiques combinée à la domination du Heartland et du Rimland, sont les éléments constitutifs de ce nouveau Grand jeu qui définira les rapports de force mondiaux pour les siècles à venir.

A tout seigneur, tout honneur, le Sila Sibirii (Force de Sibérie en français) avance inexorablement. La dernière fois que nous en avons parlé, en mars, le tube était construit aux trois-quarts. Il l’est maintenant à 83% et devrait comme prévu entrer en fonction l’année prochaine, reliant énergétiquement les deux principaux adversaires de l’empire. Le Washingtonistan en fait une jaunisse…

Toujours dans le Nord-est asiatique, un vieux projet russe pourrait voir le jour si la situation entre Séoul et Pyongyang s’apaise durablement : le pipeline inter-coréen, sensé fournir du gaz à la Corée du Sud en passant par sa sœur du nord. La zone en devenir stratégique majeur qu’est l’Asie du Nord-est – Japon, Chine, Corées – consomme près d’un tiers de l’énergie mondiale mais son approvisionnement énergétique reste problématique (sources lointaines, donc acheminement long et prix élevés) du fait des tensions géopolitiques liées à la Corée du Nord.

Que cette épineuse question se résolve et c’est l’intégration énergétique de l’Eurasie orientale qui pointe son nez, au grand dam de tonton Sam qui fera tout pour la diviser et/ou la contenir.

A l’ouest, du nouveau, contrairement à ce que pourrait penser Erich Maria Remarque… La première ligne du Turk Stream est achevée. Gazprom, qui avait fourni une quantité record de 29 Mds de m3 à la Turquie en 2017, principalement via le Blue Stream, pourra bientôt y ajouter 16 Mds de m3 supplémentaires.

Mais c’est surtout la seconde ligne, celle qui pourrait faire de l’Italie le hub gazier de l’Europe du sud, qui est l’objet de toutes les attentions. Le Pioneering Spirit, navire mastodonte chargé de poser les tubes par grand fond, retournera en mer Noire dans deux ou trois mois afin de terminer le gazoduc. L’empire, qui avait réussi à torpiller le South Stream en faisant pression sur les euronouilles, n’a cette fois pas les armes pour s’y opposer.

Sans surprise pour le fidèle lecteur, ce n’est certes pas d’Azerbaïdjan, qui vient encore d’importer du gaz russe, que viendra la « libération énergétique de l’Europe », chimère pourtant vendue par la presstituée de service comme nous l’expliquions il y a trois ans :

Le Grand jeu énergético-eurasien, ou Guerre froide 2.0, ne se déroule pas uniquement sur la scène stratégique, diplomatique ou militaire : la guerre de l’information y a toute sa part. Chacun a pu le constater dans le dossier ukrainien, où les médias occidentaux noyautés/financés/intéressés par les Etats-Unis et leurs proxies européens se sont vautrés dans la propagande la plus sordide. Aussi intéressante, sinon plus, est la désinformation économique. Cela peut surprendre de prime abord mais il n’y a en fait rien d’étonnant à cela : les décideurs économiques sont au moins aussi importants que les opinions publiques, les influencer pour qu’ils prennent des décisions favorables aux intérêts de tel ou tel relève de la logique la plus élémentaire. C’est particulièrement vrai dans le domaine de l’énergie… L’offensive américaine contre les hydrocarbures russes se matérialise autant dans les salles de rédaction que sur le terrain. C’est une désinformation policée, intelligente, mêlant habilement le vrai au faux dans des journaux qui n’ont rien de tabloïds.

(…) Serpent de mer du bourrage de crâne, le fameux Corridor sud de l’Europe, censé fournir le Vieux continent en gaz azerbaïdjanais et turkmène (tant qu’on y est !) afin d’éviter de consommer le gaz russe. On retrouve ce conte dans tous les journaux, qui se reprennent les uns les autres sans même vérifier le bien-fondé de l’info. Nous avons déjà expliqué à plusieurs reprises que l’Azerbaïdjan a très peu de gaz et que le Turkménistan ne sera jamais autorisé par la Russie et l’Iran, pays riverains de la Caspienne, à construire son pipeline transcaspien. L’approvisionnement de l’Europe par ce Corridor sud est donc totalement illusoire, ce qui n’empêche pas la volaille médiatique de perroqueter cette fable ad vitam aeternam. Si l’on peut retarder de quelques années l’inévitable rapprochement énergétique russo-européen, c’est toujours bon à prendre pour Washington…

Le retarder pour combien de temps encore ? Gazprom bat tous ses records de livraison d’or bleu au Vieux continent et c’est une nouvelle fois vers le Nord Stream II que se tournent tous les regards.

Alors que l’Allemagne a débuté les travaux dans ses eaux territoriales, et que la Finlande fait de même après l’approbation par Helsinki du passage du pipe dans sa zone maritime économique exclusive, les Américains font feu de tout bois : menace de sanctions ; pleurnicheries de leur proxy de Kiev qui réalise qu’on ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre (le transit par l’Ukraine tombera à terme à une douzaine de Mds de m3 annuels) ; coup de fil de Pompeo, l’ancien chef de la CIA et désormais secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, au gouvernement suédois…

Sera-ce suffisant pour faire dérailler l’Allemagne de son objectif : devenir la plaque tournante du gaz en Europe ? Les ministres des Affaires étrangères et de l’économie assurent que Berlin veut voir le projet se concrétiser, et Frau Merkel, en visite aujourd’hui même à Moscou, vient de le confirmer. Les Russes paraissent confiants et Gazprom évoque même la possibilité d’un Nord Stream III dans un futur plus ou moins lointain.

Quant aux Etats-Unis, leur double menace de sanctions – sur le nucléaire iranien et le gazoduc baltique – contre leurs affidés européens est une arme à double tranchant. Ils voudraient perdre l’Europe qu’ils ne s’y prendraient pas autrement… De quoi se poser une nouvelle fois la question : le Donald s’est-il converti au Deep State ou est-il en réalité, comme au début de son mandat, le fossoyeur de l’empire ?