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Un gazoduc entêté

Un gazoduc entêté

13 Septembre 2020

Il y a une dizaine de jours, les manchettes de notre bonne presse se réjouissaient ouvertement de la possible mort du Nord Stream II suite à la mascarade Navalny, prouvant presque par défaut que les deux affaires étaient liées. Aucune surprise pour les lecteurs de nos Chroniques :

A l’Ouest de l’échiquier eurasien, la farce Navalny est une énième tentative foireuse, et tellement prévisible, de découpler le Rimland européen et le Heartland russe :

En cet auguste mois, la journaloperie a trouvé son feuilleton de l’été. Une vraie saga, avec empoisonnement raté et opposant ciblé par le terrible Poutine, mais qui peut quand même tranquillement partir à l’étranger se faire soigner, et dont la guérison miraculeuse rendrait jaloux le sanctuaire de Lourdes. Le scénario est quelque peu bancal mais nos plumitifs ne sont plus à ça près…PUBLICITÉ

Derrière cette mascarade, évidemment, la pression impériale pour renouveler/durcir les sanctions euronouilliques à l’égard de Moscou, notamment à un moment charnière pour le Nord Stream II. Frau Milka a bien vu la manœuvre et veut absolument découpler les deux événements : la gazoduc n’a rien à voir avec le blogueur, meine Herren, qu’on se le dise.

Depuis, dame Angela a reçu les pressions adéquates et, en bonne euronouille feudataire, semble avoir à moitié retourné sa gabardine. Sur le cas Navalny, mais pas seulement, nous y reviendrons dans le prochain billet…

Sans surprise, le Nord Stream II est à nouveau sous le feu des critiques de tout ce que l’Allemagne et l’UE comptent de pions impériaux. C’était évidemment le but de la manœuvre alors que, comme nous l’expliquions en juillet, l’achèvement du pipeline de la discorde se jouera dans les arrêts de jeu.

Cependant, les fidèles piliers de l’empire ont dû mettre un peu d’eau (baltique ?) dans leur coca cola. Si la Première Ministre danoise a tombé le masque, avouant qu’elle avait toujours milité contre le tube, le fait que Berlin n’ait pas réagi au quart de tour pour annuler le gazoduc a semble-t-il pris de court les impatients affidés de Washington.

Même CNN, dans un article remarquable d’objectivité (une fois n’est pas coutume), s’est cru obligé de reconnaître que l’abandon du projet n’était pas aussi simple. En cause, cette satanée et agaçante réalité économique, sur laquelle se fracassent souvent les mirages impériaux faits de sable et de vent.

La mise en place du Nord Stream II fera baisser le prix du gaz de 25% en Europe. De plus, les compagnies énergétiques européennes ont déjà investi cinq milliards d’euros dans le projet et n’ont pas l’intention de les passer par pertes et profits, pouvant d’ailleurs réclamer des dommages et intérêts aux Etats responsables de l’annulation.

C’est ce qu’a dit en substance Klaus Ernst, président de la Commission de l’économie et de l’énergie du Bundestag et membre du parti Die Linke. Chose intéressante, les divisions de la scène politique allemande sur le pipeline se font jour au sein même des partis et un petit point sur la situation n’est peut-être pas inutile.

Les élections fédérales de 2017 ont donné la législature suivante, le gouvernement de coalition mis en place par Merkel comprenant la CDU/CSU et le SPD :

La CDU est divisée, certains appelant à l’arrêt des travaux, d’autres à leur continuation. D’après ce qu’on en sait, la CSU souhaite la poursuite du projet. Quant au SPD, ses ténors ont toujours été et restent favorables au Nord Stream II (n’oublions pas que l’ancien leader du parti, Schröder, est le patron du consortium). Voilà pour la coalition gouvernementale.

Le reste du Bundestag a également son mot à dire. Là aussi, la division règne et l’on retrouve d’ailleurs, mise à la sauce allemande, notre fameuse opposition entre Li-Li et Bo-Bo :

J’ai plusieurs fois abordé dans les commentaires la véritable division de la politique française et, partant, européenne, depuis un demi-siècle et qui transcende la fausse opposition droite-gauche : BO-BO vs LI-LI. D’un côté, la droite bonapartiste et la gauche « bolchévik », qui prend sa naissance dans l’alliance de facto entre De Gaulle et le PCF et court jusqu’à l’actuel duo Le Pen-Mélenchon. Ce courant indéniablement patriote a depuis plus de cinquante ans une certaine idée de l’indépendance nationale et de l’équilibre international, étant très critique vis-à-vis du système impérial américain et de ses alliances pétromonarchiques, préconisant un rapprochement avec la Russie, plus récemment avec l’Iran, Assad etc. Dans les années 60, le grand Charles et les communistes ont fait partir l’OTAN ; en 1991, Georges Marchais et Le Pen père s’opposaient à la guerre du Golfe, rebelote en 1999 et la guerre du Kossovo, jusqu’au copié-collé actuel des positions du FN et du FG sur toutes les questions internationales. Ce qui est vrai en France l’est également en Europe : sur la Syrie, l’Ukraine, la Russie ou le Moyen-Orient, UKIP, Podemos, Syriza, La Ligue du nord, Wildeers disent exactement la même chose. Jamais à court de mépris, la mafia médiatique parle d’alliance, populiste forcément, « rouge-brune ».

Car les médias appartiennent tous à l’autre bord, le système LI-LI (droite libérale et gauche libertaire) qui a pris le pouvoir au tournant des années 70 (Giscard + soixante-huitards) et ne l’a plus lâché depuis (UMPS). Ce courant est marqué par un tropisme pro-américain évident. Est-ce un hasard si les maoïstes de Mai 68, peut-être d’ailleurs l’une des premières révolution de couleur de l’histoire de la CIA, sont aujourd’hui les plus fervents supporters des guerres néo-conservatrices (BHL, Cohn-Bendit, Glucksman, Barroso) ? Les LI-LI vouent une admiration béate pour l’UE, l’OTAN et la pax americana, une haine féroce envers Poutine et le monde multipolaire etc. Au fil des décennies, ce système est devenu un tout à peu près cohérent, unifié. Union européenne = médias = OTAN = UMPS = alliance saoudienne = TAFTA = soutien au Maidan ou aux djihadistes syriens…

Retour au Bundestag. Sans surprise, les Verts et les libéraux du FDP s’opposent au Nord Stream II. Fidèles à leur hypocrisie désormais légendaire, les « écologistes » préfèrent sans doute le transport extrêmement polluant du gaz naturel liquéfié US ou qatari par méthaniers…

A l’inverse, Die Linke (partiellement) et l’AfD (totalement), américano-sceptiques dans l’âme, sont favorables à la poursuite du projet, ce qui ne manquera pas d’entraîner les habituels commentaires du camp du Bien sur ces horribles « populistes d’extrême-drouaaate » mangeant dans la main de l’abominable Poutine des neiges.

On le voit, jusqu’à présent, la farce Navalny n’a eu pour effet que d’exacerber des divisions déjà existantes sans réussir (encore ?) à faire dérailler le gazoduc de la discorde. Le feuilleton de l’été continue…Tag(s) : #Gaz#Europe

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http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2020/09/un-gazoduc-entete.html

US : l’industrie pétrolière et gazière en déclin …

US : l’industrie pétrolière et gazière en déclin …


… Les grandes banques assèchent les financements et se préparent à saisir les actifs de l’industrie pétrolière et gazière en déclin 


Par Justin Mikulka − Le 13 avril 2020 − Source DeSmog

Opérations de l’industrie pétrolière dans le bassin permien du Texas. Crédit : Justin Hamel © 2020

Les finances de l’industrie pétrolière et gazière sont si lamentables que les grandes banques qui ont financé, à perte, le boom de la fracturation envisagent maintenant de prendre la mesure inhabituelle de saisir les compagnies pétrolières qui n’ont pas les moyens de rembourser les prêts bancaires.

Reuters a rapporté que les banques étudient la possibilité de saisir les actifs des compagnies pétrolières car la voie plus traditionnelle de la faillite entraînera des pertes énormes pour les banques – alors que la saisie des actifs et leur conservation jusqu’à l’augmentation des prix du pétrole réduirait probablement ces pertes.

Buddy Clark, du cabinet d’avocats Haynes and Boone, a expliqué à Reuters que « les banques peuvent maintenant brandir de manière crédible la menace de saisir les compagnies et leurs propriétés si elles ne remboursent pas leurs prêts ».

Alors que la saisie des actifs des emprunteurs qui ne peuvent pas rembourser leurs prêts est courante dans des secteurs comme l’immobilier – en particulier l’immobilier résidentiel – c’est une mesure inhabituelle pour l’industrie du pétrole et du gaz. Reuters explique que la dernière fois que cela s’est produit, c’était lors du crash pétrolier de la fin des années 1980. Lors du dernier krach pétrolier, lorsque le prix du baril de pétrole est passé de plus de 100 à 40 dollars, il y a eu une série de faillites, mais les banques n’ont pas saisi les actifs.

La différence maintenant est que les compagnies exploitant le pétrole de schiste ont continué à augmenter leur dette – grâce aux prêts des banques – au point que la plupart de ces compagnies ne sont pas viables avec des prix du pétrole bas. Comme l’a récemment fait remarquer un observateur de l’industrie dans le New York Times« C’est comme la fin des années 80 qui était si mauvaise ».

Un nouveau point de vue qui n’existait pas dans les années 80 est le changement radical de sentiment de la part de certaines parties de la communauté des investisseurs sur la viabilité de l’industrie pétrolière. Jim Cramer, conseiller en investissement à la télévision CNBC, a déclaré que les actions pétrolières étaient dans leur « phase terminale » en janvier, avant que les prix du pétrole ne s’effondrent aux niveaux actuels et que le coronavirus n’assèche la demande mondiale de pétrole.

Plus récemment, dans un remarquable article d’opinion pour Seeking Alpha, Kirk Spano conseillait aux investisseurs de se retirer de l’industrie dès maintenant en expliquant de façon unique pourquoi il était urgent de le faire :

Nous sommes sur le point d’assister à une vague massive de faillites d’entreprises d’exploitation de schiste bitumineux gérées par des cadres voleurs qui ont emprunté sur des actifs et se sont payé des primes pendant des années sans se soucier de la valeur pour les actionnaires.

Alors que DeSmog a commenté les problèmes de fraude potentielle dans l’industrie avec des cadres qui s’enrichissent eux-mêmes alors que les entreprises qu’ils dirigent ont perdu de l’argent, il s’agit d’un changement d’attitude décidé lorsque des sites comme SeekingAlpha appellent les investisseurs à sortir et à « poursuivre les dirigeants qui ont presque tous manqué à leurs obligations fiduciaires ».

C’est pourquoi les banques envisagent maintenant de saisir les actifs des compagnies pétrolières en faillite – c’est une mauvaise option pour les banques mais c’est la meilleure qui reste.

Selon Moody’s, au troisième trimestre 2019, 91 % des dettes d’entreprises américaines en défaut de paiement étaient dues à des sociétés pétrolières et gazières.

Souvenez-vous, c’était AVANT la guerre des prix et le coronavirus. L’industrie pétrolière était déjà en difficulté avant le début de la crise actuelle.

Le financement des ventes d’actifs pétroliers a disparu

Il est compréhensible que ces mêmes banques qui ont financé l’industrie et le boom du pétrole de schiste ne soient pas intéressées à accorder de nouveaux prêts aux entreprises pour qu’elles acquièrent des actifs. Cela pose un autre problème majeur, même pour les plus grandes compagnies pétrolières qui avaient prévu de financer les opérations actuelles déficitaires en vendant des actifs.

BP avait prévu de vendre ses actifs en Alaska à la société Hilcorp pour 5,6 milliards de dollars, mais il apparaît maintenant que les grandes banques ne sont pas prêtes à prêter cet argent à Hilcorp – ce qui, selon le Wall Street Journal, signifie que l’accord est probablement mort.

C’est un exemple de la façon dont la dépendance de l’industrie pétrolière à l’égard de la dette finit par causer de sérieux problèmes. Comme nous l’avons souligné, les compagnies qui fracturent le schiste pour du pétrole ont toujours compté sur la dette, mais jusqu’à récemment, ce n’était pas un problème pour les grandes compagnies pétrolières comme BP.

Le Wall Street Journal rapporte que la raison pour laquelle BP voulait vendre ces actifs est que celle-ci est également très endettée et qu’elle prévoyait d’utiliser cette vente d’actifs pour rembourser une partie de sa dette.

Cela n’augure rien de bon pour les projets d’Exxon de financer ses activités courantes par la vente d’actifsExxon avait annoncé son intention de lever 15 milliards de dollars cette année grâce à la vente d’actifs, mais il semble qu’aucun prêteur ne soit disposé à risquer ces sommes dans des entreprises désireuses d’acheter des actifs pétroliers et gaziers.

Exxon & Total n’ont pas généré suffisamment de liquidités… pour couvrir … les dépenses et les dividendes… BP a pu couvrir son dividende, mais… les niveaux d’endettement ont augmenté. Shell avait besoin de vendre des actifs pour couvrir ses dividendes et ses rachats

La fracturation hydraulique survit par la dette, sans nouveaux prêts, elle ne peut pas continuer

Comme nous l’avons documenté sur DeSmog, au cours des deux dernières années, l’industrie américaine de la fracturation a emprunté environ 250 milliards de dollars de plus que ce qu’elle a gagné en vendant du pétrole et du gaz issus des technique de fracturation. Cela a rendu très riches de nombreux PDG de l’industrie du fracturation et une grande partie de cet argent est également allé aux banquiers de Wall Street – et ils ne le rendront pas.

Sans la possibilité d’emprunter davantage, l’industrie sera décimée. Dans un article du New York Times de la semaine dernière, la journaliste Bethany McLean a souligné cette réalité.

Le livre de McLean, Saudi America, a mis en lumière les failles fatales des finances de l’industrie de la fracturation et son article actuel résume la réalité des finances délirantes de l’industrie de la fracturation.

« En réalité, le rêve a toujours été une illusion, et son effondrement était déjà en cours. C’est parce que la fracturation du pétrole n’a jamais été financièrement viable », écrit McLean.

Les choses qui ne sont pas viables ont généralement une fin. Un jour.

De plus, la fracturation semble être une énorme bulle alimentée par la dette, et les tentatives d’éviter de le reconnaître sont probablement vouées à l’échec

Les banques le savent, c’est pourquoi elles n’accordent plus de prêts aux compagnies d’extraction de pétrole de schiste et prennent la dernière mesure désespérée de saisir les actifs des compagnies pétrolières.

Mais les banques savent aussi autre chose. Les banques sont les premières à être renflouées et elles auront beaucoup d’argent pour s’en sortir. Les grandes banques ont provoqué la crise du logement en accordant des prêts douteux – et elles ont été renflouées.

Les grandes banques ont financé l’industrie de la fracturation qui a perdu de l’argent au cours de la dernière décennie, tout comme elles ont financé la crise du logement. Mais la réalité est que, tout comme dans la crise du logement, les prochains renflouements protégeront les banques.

Ce qui est différent dans cette crise, c’est que le marché du logement a rebondi et continue à représenter une grande partie de l’économie américaine. Si des gens comme Jim Cramer ont raison et que l’industrie pétrolière est dans sa « phase terminale » – le financement futur de l’industrie pétrolière par ces banques pourrait ne pas continuer avec le laxisme imprudent qui a alimenté le grand désastre de la fracturation aux USA.

Justin Mikulka

Note du Saker Francophone

Cet article est tiré d'une série : L’industrie du schiste argileux creuse plus de dettes que de bénéfices

Traduit par Hervé, relu par Wayan pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/les-grandes-banques-assechent-les-financements-se-preparent-a-saisir-les-actifs-de-lindustrie-petroliere-et-gaziere-en-declin

Tour d’horizon

Tour d’horizon

28 Août 2020

Après ce petit hiatus d’une dizaine de jours, retour au Grand jeu dont l’actualité s’emballe.

En cet auguste mois, la journaloperie a trouvé son feuilleton de l’été. Une vraie saga, avec empoisonnement raté et opposant ciblé par le terrible Poutine, mais qui peut quand même tranquillement partir à l’étranger se faire soigner, et dont la guérison miraculeuse rendrait jaloux le sanctuaire de Lourdes. Le scénario est quelque peu bancal mais nos plumitifs ne sont plus à ça près…

Derrière cette mascarade, évidemment, la pression impériale pour renouveler/durcir les sanctions euronouilliques à l’égard de Moscou, notamment à un moment charnière pour le Nord Stream II. Frau Milka a bien vu la manœuvre et veut absolument découpler les deux événements : la gazoduc n’a rien à voir avec le blogueur, meine Herren, qu’on se le dise.PUBLICITÉ

Sur le terrain, les infos sont un peu contradictoires. Certains journaux ont annoncé triomphalement, et sans doute un peu vite, l’arrêt temporaire des travaux. En réalité, le consortium est en train de soumettre au gouvernement danois le plan de travail mis à jour et il serait pourrait même que, pendant ce temps, le chantier continue de manière plus ou moins clandestine. Nous en saurons plus sous peu…

A l’autre bout de l’Eurasie, le Sila Sibirii II commence doucettement à se préciser. Nous en avions parlé en mai :

Le monde de l’énergie commence à s’agiter alors que le colossal gazoduc sibérien, Sila Sibirii II pour les intimes, se précise. Les articles se multiplient dans les revues spécialisées (iciici ou ici) car Gazprom vient de passer la vitesse supérieure en engageant les études de conception et de prospection. Le fidèle lecteur de nos Chroniques avait eu l’info en avant-première il y a presque deux mois :

Le patron de Gazprom a rencontré Poutine et annoncé qu’une première étude de faisabilité avait été menée et s’était révélée concluante. La compagnie va maintenant engager des analyses plus poussées et le tube semble dans les tuyaux, même s’il faudra évidemment attendre la signature d’un contrat avec Pékin. D’une capacité finale de 50 Mds de m3 annuels, il devrait vraisemblablement passer par la Mongolie. et non la chaîne montagneuse de l’Altaï, ce qui lui fera perdre son joli nom pour celui, plus classique, de Sila Sibiri II.

La visite de Poutine, que nous avions évoquée en septembre dernier, n’est peut-être pas étrangère à l’inclusion de la Mongolie dans le projet :

Sur le chemin [de Vladivostok], Vladimirovitch s’est arrêté à Oulan Bator et en a profité pour renvoyer les petits génies de Washington à leurs chères études. En réponse aux hypothétiques et quelque peu irréelles tentatives américaines de gagner les faveurs de la Mongolie afin d’enfoncer un coin entre la Russie et la Chine, un traité d’amitié perpétuel a été signé entre l’ours et le pays de Gengis Khan. Pompeo et Bolton peuvent ranger leurs affaires…

Un think tank énergétique britannique a longuement analysé la nouvelle route et en conclut que le projet fait encore plus sens. Au lieu d’entrer à l’extrême-Ouest de la Chine, à 3 200 km de Pékin, le nouveau tracé ferait arriver le tube à 560 km, tout près de son foyer de consommation potentiel. De quoi convaincre plus facilement le rusé dragon qui, s’il est proche allié de Moscou, n’en demeure pas moins un rude négociateur.

En passant, la Mongolie, dont la capitale est asphyxiée par les mines de charbon, pourra être approvisionnée en or bleu bien moins polluant et redonner ainsi un peu d’air à ses belles steppes.

Mais surtout, joyaux stratégique, ce deuxième pipeline est de la plus haute importance. Il est le chaînon manquant connectant enfin les deux pôles énergétiques du Heartland russe, la Sibérie occidentale qui écoule ses richesses vers l’Europe et la Sibérie orientale tournée vers l’Extrême-Orient.

A terme, un gaz circulant librement d’une partie à l’autre du continent-monde, intégrant énergétiquement l’Eurasie dans des proportions jamais vues, pour le plus grand malheur de qui vous savez…

Gazprom a de la suite dans les idées. Le géant russe et la Mongolie, qui commencent à plancher sérieusement sur la question, ont signé un mémorandum afin de mettre sur pied une compagnie chargée d’étudier la faisabilité du projet, celui-ci ne devant d’ailleurs poser aucun problème logistique. A terme, ce sont 50 Mdsde m3 de gaz supplémentaires qui devraient passer du Heartland russe au Rimland chinois, intégrant énergétiquement encore un peu plus les deux bêtes noires de l’empire.

Puisque l’on parle d’or bleu, un petit commentaire sur les « fabuleuses découvertes » du sultan et, plus généralement, les explications vaseuses tentant d’analyser l’impérialisme turc en Méditerranée orientale par le prisme de l’énergie. Nous avons déjà expliqué à maintes reprises que ces réserves sont relativement anecdotiques :

Les concurrents sont illusoires et ce n’est certainement pas la chimère du gaz israélien qui risque de déranger l’ours. Que n’avait-on entendu sur le bassin oriental de la Méditerranée ? « Découverte historique, Réserves extraordinaires, Changer la donne géopolitique »… Ces absurdités sensationnalistes, typiques de la basse-cour médiatique inculte mais également reprises, avec effroi, par une certaine presse alternative qui a tendance à voir partout la main d’Israël, ne méritaient pourtant pas autant d’attention. Cela aussi, nous l’expliquions il y a bien longtemps :

Ca gaze pour Moscou. Et ce n’est pas une « trouvaille » de dernière minute qui empêchera le tsar des hydrocarbures de dormir. Une délégation européenne a en effet rendu une petite visite à Israël pour discuter la construction d’un éventuel pipeline Israël-Chypre-Grèce susceptible de fournir du gaz à partir de Léviathan (…)

Les réserves ont été revues à la baisse (500 Mds de m3 au lieu de 620 Mds), ce qui explique peut-être le soudain désintérêt de Gazprom, et ces quantités sont de toute façon bien faibles pour alimenter aussi bien la consommation domestique israélienne et l’exportation vers l’Europe. Pour donner un ordre de grandeur, les réserves totales de Léviathan sont cinquante-deux fois moins importantes que celles de Yamal et équivalent à ce que transporte le Nord Stream pendant dix petites années.

Dans ces conditions, construire un gazoduc sous-marin long de 1 300 km passant au-dessus d’une faille géologique pour transporter une douzaine de malheureux Mds de m3 paraît pour le moins alambiqué.

Votre serviteur est maintenant rejoint dans son analyse par Foreign Policy, rien que ça. Dans un article remarqué, la revue se pose la question de savoir si, en réalité, un seul mètre cube sera exporté en Europe au vu des coûts énormes du projet et des réserves somme toute modestes. Que quelques malheureuses gouttes de gaz israélien atteignent finalement l’Europe ou pas ne changera de toute façon strictement rien à l’échiquier énergétique.

Quelque peu à l’arrêt en Libye et en Syrie, en grosse difficulté économique, le sultan avait besoin d’une annonce. La semaine dernière, avec force roulement de tambour, il a claironné la découverte de « gigantesques » réserves de gaz en Mer noire. Il n’en fallait pas plus pour que tout ce que la médiatitude officielle ou alternative compte d’incultes se joigne au chœur, parlant sans rire de « géant régional de l’énergie ».

En réalité, la découverte « sensationnelle » se résume à 320 malheureux Mds de m3. Pour mémoire, les réserves gazières de l’Iran ou du Qatar, vrais géants régionaux, eux, tournent autour de 30 000 Mds de m3, soit cent fois plus. Pour Ankara, la nouvelle est certes appréciable, permettant d’aller vers une plus grande autonomie énergétique durant une quinzaine d’années, mais nous sommes très loin du game changer géopolitique proclamé ici ou là.

Les frictions en Méditerranée orientale, dues au néo-impérialisme turc, ne s’expliquent pas non plus par l’or bleu de son sous-sol, relativement modeste comme vu plus haut, ou seulement dans un second temps. Il s’agit principalement du vieux fond irrédentiste ottoman, qui s’applique aussi bien à Chypre (depuis 1974, bien avant qu’on ne parle de gaz) qu’en Syrie septentrionale ou, depuis peu, en Libye.

Passons à la Biélorussie où nos prédictions semblent une nouvelle fois se concrétiser :

Nous en sommes encore loin. D’abord, malgré la révolte qui gagne des secteurs grandissants de la société, il n’est pas du tout sûr que Loukachenko, qui a verrouillé l’Etat depuis fort longtemps, tombe. Les manifestations, malgré la présence d’agents provocateurs et, plus généralement, les manigances impériales, restent relativement modestes par rapport à ce que l’on a connu ailleurs.

Un scénario à l’ukrainienne est peu probable. Contrairement à son voisin méridional, la Biélorussie est homogène ; la population y est très majoritairement russophone et russophile, et un ralliement au camp autoproclamé du Bien semble exclu. De plus, les liens économiques avec l’ours sont inextricables ; les couper serait un véritable suicide.

Pour l’instant, Moscou et Washington semblent d’ailleurs voir le verre de vodka à moitié plein : avec Loukachenko à sa tête, la Biélorussie est un épouvantail pour l’OTAN tout en refusant d’être intégrée à la Russie. Les duettistes du Grand jeu se regardent en chiens de faïence, guettant le mouvement de l’autre, ce qui pourrait ironiquement perpétuer le status quo. Chacun semble en fait déjà préparer l’après-Loukachenko (…)

Quant à l’idiot du village, qui a réussi le tour de force de se mettre littéralement tout le monde à dos, y compris son allié russe, il devrait, sauf surprise, pouvoir terminer son sixième mandat de président. Une victoire à la Pyrrhus qui ne trompe guère les observateurs. Si les manœuvres engagées par les grands lui donnent un répit provisoire, ils semblent être décidés à passer à autre chose et préparent déjà, très en amont, le futur politique de la Biélorussie. Rendez-vous en 2025 ?

L’opposition à Loukachenko ne faiblit pas mais ne se renforce pas non plus et, jusqu’à présent, le pouvoir ne vacille point. Pour le Kremlin, tout se déroule pour l’instant comme prévu :

Selon Vladimir Poutine, la situation s’améliore en Biélorussie, et une intervention russe n’est pas nécessaire. Il a appelé ce 27 août l’ensemble des acteurs biélorusses au bon sens pour trouver une issue à la crise. Mais l’homme fort du Kremlin prévient qu’en cas de besoin, il est prêt.

« Alexandre Grégoriévitch [Loukachenko] m’a demandé de constituer une certaine réserve d’agents des forces de l’ordre et je l’ai fait, a-t-il déclaré. Mais nous avons convenu qu’elle ne serait pas utilisée sauf si la situation devient hors de contrôle et que les éléments extrémistes (…) franchissent certaines barrières : qu’ils mettent le feu à des voitures, des maisons, des banques, tentent de saisir des bâtiments administratifs ».

L’idiot du village est affaibli mais l’opposition est également relativement fragmentée. Et ce n’est pas le petit flirt ambigu de Svetlana Tikhanovskaïa avec quelques représentants impériaux – elle a rencontré Biegun, le n°2 du Département d’Etat, ainsi que l’inénarrable BHL – qui va unifier cette opposition disparate, au contraire.

NB : pour ceux qui y verraient la preuve que dame Svetlana est un agent de Washington, précisons que ces rencontres n’ont rien eu de bien méchant. La visite de Biegun n’est pas un saut de l’ange volant soudainement au secours d’une « révolution colorée » ; elle était prévue et le bonhomme s’est d’abord rendu à Moscou pour échanger avec Lavrov. Bref, nous sommes loin de Victoria Nuland & co(okies)…

A ce propos, Zelensky a eu un commentaire très curieux (et relativement agaçant pour certains) à propos des événements biélorusses, assurant d’abord que Kiev n’interviendrait pas mais enjoignant surtout l’opposition à ne pas suivre l’exemple du Maïdan ! Aux dernières nouvelles, Joe Biden en a avalé sa cravate de travers.

Restons en Ukraine où Saakachvili refait des siennes. Le fidèle lecteur ne sera guère surpris, les frasques de l’ex-président géorgien étant devenues proverbiales :

En cette fatale dernière semaine de juin, la junte maïdanite allait d’ailleurs boire le calice jusqu’à la lie. Et on ne sera pas tout à fait surpris de savoir que c’est Micha qui, de nouveau, a mis les pieds dans le plat. Nous annoncions son retour il y a trois mois :

S’il est quelqu’un qui, en tant que pion impérial, a participé à toutes les vicissitudes du Grand jeu dans le pourtour russe ces dernières années, c’est bien Mikhaïl Saakachvili.

Géorgien arrivé au pouvoir par la révolution sorosienne de 2003, déclencheur de la désastreuse (pour lui) guerre de 2008 qui a torpillé la marche de son pays vers l’OTAN, ses nombreux abus le poussent finalement à se sauver du Caucase pour gagner des cieux plus cléments. En 2014, il revient sous les projecteurs en Ukraine, suite au putsch organisé par Washington. Mais là encore, la romance tourne court […]

Après son expulsion définitive d’Ukraine, on pouvait se dire que le multi-fugitif avait enfin compris et profiterait d’une retraire dorée dans quelque fac américaine. Détrompez-vous, Micha est de retour !

A la surprise générale, le néo-président ukrainien Zelensky vient en effet de lui offrir le poste de vice-Premier ministre. « Surprise » n’est pas un faible mot, car le retour de l’éléphant dans le magasin de porcelaine risque de faire des vagues en tous sens.

Son antagonisme avec Poutine est légendaire et l’on peut s’étonner du choix de Zelensky. On sait que depuis son accession au pouvoir, celui-ci avait lentement dégelé les relations avec Moscou. Le mois dernier, le remaniement ministériel, voulu par lui, avait entraîné un torrent de lamentations des officines impériales (ici ou ici) : trop pro-russe, pas assez pro-occidental. La nomination du boutefeu géorgien vient maintenant brouiller les pistes. A moins que ce soit un moyen de désamorcer l’opposition qui ne manquera pas de pousser les hauts cris quand un plan d’ouverture vis-à-vis du Donbass sera officialisé ? L’avenir nous le dira.

Le Kremlin est de toute façon bien moins embêté par cette promotion que ne l’est le baby Deep State ukrainien au service de Washington. Si ce dernier partage avec Saakachvili une même détestation de la Russie, d’insurmontables conflits d’égo rendent la situation explosive. Ainsi avec Arsen Avakov, inamovible ministre de l’Intérieur de la junte depuis le putsch de 2014 et conservé à son poste par Zelensky. Une réunion officielle restée dans toutes les mémoires avait vu Micha le qualifier ouvertement de « voleur » et Avakov lui répliquer en lui balançant un verre d’eau au visage.

Les prochains mois risquent d’être sportifs du côté de Kiev…

Bingo, ça n’a pas traîné. Dans une interview à la télé, l’éléphant du Caucase a médusé les russophobes, restés sans voix :

« La Russie est largement devant l’Ukraine en terme de réformes. Les problèmes y sont réglés bien plus vite et avec plus d’efficacité qu’ici (…) Les Russes nous battent sur le front des réformes. » Et, histoire de bien remuer le couteau dans la plaie : « L’Etat ukrainien n’existe pas. La société est divisée en groupes et en clans, dirigés par des bureaucrates et leurs patrons. C’est comme si, ici, les gens naissaient avec des puces électroniques leur assignant d’entrée tel rôle au service de tel groupe. » Aux dernières nouvelles, Chocochenko en a fait une jaunisse.

Au-delà de l’anecdote, ces nouvelles semblent indiquer du côté de Kiev un profond changement, presque intellectuel. La russophobie primaire, sport national de la junte déchue, paraît ne plus être de mise, même chez un agité du bocal comme Saakachvili.

Cette fois, Micha veut… revenir en Géorgie ! Soit il est fatigué de la corruption endémique de son pays d’accueil (ce que laisseraient penser ses commentaires désabusés du mois de juin), soit il veut retenter une aventure personnelle dans son pays d’origine, où il est pourtant poursuivi et encourt des années de prison. Y a-t-il une dimension géopolitique derrière ? Sans doute pas. L’actuel gouvernement n’est pas spécialement connu pour sa russophilie et, à tout prendre, un retour de Micha en Géorgie ajouterait une bonne dose de chaos chez cet éternel (et éternellement recalé) candidat à l’OTAN.Tag(s) : #Russie#Gaz#Europe#Moyen-Orient#Ukraine

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La pomme de discorde absolue – MAJ

La pomme de discorde absolue – MAJ

15 Juillet 2020

Les noces de Thétis et Pélée furent célébrées en présence de toutes les divinités de l’Olympe, à l’exception d’Éris, déesse de la Discorde. qui n’avait pas été conviée. Pour se venger de cet affront, elle s’invita et jeta sur la table du banquet une pomme d’or gravée de ces mots : « A la plus belle« . Evidemment, la discorde éclata bientôt entre Héra, Athéna et Aphrodite qui se précipitèrent pour la saisir. S’ensuivit le jugement de Pâris, l’enlèvement d’Hélène et la guerre de Troie…

En bonne héritière de la culture grecque, la Russie a plusieurs pommes à son arc : S 400, pourparlers de paix en Syrie qui ont saucissonné la rébellion modérément modérée durant des années… Toutefois, le fruit de la discorde par excellence reste le Nord Stream II, comme nous le rappelle un très bon (quoique incomplet) article de International Affairs. L’unité de l’OTAN est mise à mal comme jamais, explique l’auteur, mais ça va en réalité bien au-delà.

Si l’on en croit Bolton, qui semble crédible sur ce point, c’est le gazoduc baltique qui était à l’origine des menaces trumpiennes de quitter l’organisation : puisque nous payons pour votre défense, achetez notre gaz, même s’il est plus cher. La logique mercantile du Donald rejoignait alors, quoique pour des raisons très différentes, les préocuppations du Deep State visant à empêcher la connexion énergétique entre le Heartland et la case européenne du Rimland. Les stratèges américains étaient cependant bien embêtés que l’OTAN, bras armé US sur le Vieux continent, soit mise dans la balance.PUBLICITÉ

Finalement, la question de la sortie de l’Alliance atlantique écartée, tout le monde s’est retrouvé sur la « nécessité » de multiplier les sanctions contre le gazoduc. Mais c’est là qu’intervient la seconde rupture : pour la première fois depuis longtemps, l’Allemagne menace de réagir en imposant des contre-sanctions contre tonton Sam, voire de les coordonner avec ses voisins au nom d’un nouveau concept à la mode apparu il y a quelques mois, la « souveraineté européenne ».

Si la notion peut prêter à sourire dans la bouche des Macron & Co, il n’en reste pas moins qu’elle peut avoir son importance dans le divorce euro-atlantique. Quand on sait que la construction européenne a été, dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale, échafaudée dans les couloirs de Washington, on mesure le chemin parcouru ou, en décodé, la dégringolade du système impérial.

A cette occasion, une autre rupture, plus personnelle, se fait jour entre le Congrès US, dépositaire de l’étatisme profond, et Frau Milka. On se rappelle que l’élection présidentielle de 2016 avait jeté les euronouilles dans les bras du Congrès américain, au nom d’une commune opposition à l’abominable Donald des neiges. C’était déjà dans les tuyaux, comme nous l’expliquions à l’été 2017 :

La recomposition tectonique à laquelle nous assistons laisse rêveur. Pour résumer très schématiquement en trois dates (respectivement, il y a un an, six mois et aujourd’hui) :

  • Congrès + Maison blanche + UE    vs     Moscou
  • Congrès + UE                                          vs     Moscou + Maison blanche
  • Congrès                                                     vs     Moscou + Maison blanche + UE

Déjà en cause, à l’époque, les sanctions sur ce satané Nord Stream II ! Depuis, les euronouilles ont (pour une fois) tenu et le fossé s’est même accentué, alors que Trump, lui, a changé casaque. Un quatrième axiome a donc émergé :

  • Congrès + Maison blanche     vs     Moscou + UE

Ligne de fracture atlantique accentuée, rapprochement eurasien. Les alarmes semblent avoir sonné dans les travées du Capitole qui envisagerait le train de sanctions le moins pénalisant, histoire de ne pas exacerber le fossé avec le Vieux continent. Certes, le conditionnel reste de mise mais le ton général de la presse allemande est à l’optimisme.

Attention tout de même au timing car, dans ce thriller sans fin, les considérations techniques prennent également toute leur importance. Copenhague, qui, après un feuilleton interminable, avait donné son autorisation pour la pose de tubes par la compagnie suisse, a dû réémettre une autorisation pour le travail de navires… à ancre. Apparemment moins vifs que leurs ancêtres vikings, faisant surtout preuve d’une mauvaise volonté évidente sous pression américaine, les Danois ont mis plus de six mois à signer le papier. Le permis mettant un autre mois pour entrer en fonction, Gazprom pourra commencer les travaux le 3 août.

Or, un groupe de faucons sénatoriaux impériaux, soucieux de procéder le plus vite possible au vote des sanctions (sans doute légères, cf. ci-dessus), a proposé de l’inclure dans la discussion sur le budget militaire. Celui-ci est traditionnellement adopté en automne, le 1er octobre précisément, bien qu’il ait fallu attendre le 4 décembre l’année dernière.

Si la proposition des sénateurs est acceptée et si le vote a bien lieu début octobre, cela laissera deux mois à Gazprom pour terminer le gazoduc. Coïncidence que n’aurait pas reniée le grand Hitchcock, c’est justement le temps approximatif que mettraient les deux bateaux russes pour finir la pose des tubes s’il n’y a pas de tempête !

Décidément, le pipeline de la discorde va se jouer dans les arrêts de jeu…

*** MAJ 16.07 ***

Plus un empire décline, plus il ressort à des méthodes de gangster pour enrayer sa chute. Ce classique de l’Histoire est à nouveau palpable avec le comportement erratique de Washington vis-à-vis du Nord Stream II.

Mike « il voulut être César, il ne fut que » Pompeo vient donc d’annoncer que le projet tombait désormais sous le coup de l’invraisemblable loi CAATSA. Adoptée en 2017, celle-ci vise bonnement tous ceux qui ont le malheur de déplaire à Washington, sans qu’une quelconque justification ne soit nécessaire. Pire, la pantalonnade est maintenant rétroactive. En son temps, T Rex avait en effet exclu le gazoduc du champ d’application du CAATSA, car le projet était déjà commencé au moment de la promulgation de la loi. Son successeur n’a pas de ces délicatesses, annulant purement et simplement l’exemption.

Ces méthodes d’Etat voyou suscitent évidemment l’inquiétude de ceux qui souhaitent maintenir la légitimité du leadership US et ses alliances. C’est par exemple le cas du Boston Globe qui se lamente ouvertement de ce chantage digne d’une république bananière. Tout est dit dans le titre : « L’Amérique ivre de sanctions se retourne contre ses amis ». La suite n’est pas en reste et fait d’ailleurs écho à ce que nous écrivions plus haut.

« La frénésie de sanctions de Washington entre dans une nouvelle phase. Après avoir sanctionné chaque pays que nous pouvions considérer comme un adversaire, nous commençons à sanctionner nos propres amis (…) Le Congrès se dirige vers des sanctions contre l’Allemagne, un allié fondamental depuis des générations (…) Cela pourrait nous placer en conflit direct avec Merkel, qui a pourtant toujours été très pro-américaine et est considérée comme le dirigeant le plus important en Europe (…) Sanctionner des adversaires peut être une bonne ou une mauvaise politique selon les circonstances. Sanctionner des alliés ne peut qu’être mauvais. Nous pourrions avoir besoin d’eux un jour. »

Des mots de simple bon sens, qui devraient tout de même être entendus par les esprits réalistes du Congrès (mais combien sont-ils ?), soucieux de ne pas provoquer une grave rupture de la relation transatlantique. Comme nous le disions hier :

Ligne de fracture atlantique accentuée, rapprochement eurasien. Les alarmes semblent avoir sonné dans les travées du Capitole qui envisagerait le train de sanctions le moins pénalisant, histoire de ne pas exacerber le fossé avec le Vieux continent.

Même l’Atlantic Council, think tank impérial pourtant bon teint, est inhabituellement réticent et se demande d’ailleurs si cette révision du CAATSA aura quelque effet. La version modifiée conserve en effet un codicille de poids : « Les Etats-Unis coordonneront les sanctions avec leurs alliés ». Donc avec l’Allemagne, qui ne veut rien lâcher sur ce dossier.

De plus, la révision n’autorise pas en elle-même de nouvelles sanctions. Elle ne fait qu’amplifier l’étendue de celles que pourra voter le Congrès, au plus tôt en octobre comme on l’a vu. D’ici là, le gazoduc sera peut-être déjà terminé.

A moins que… Notre feuilleton à suspense ne serait décidément pas complet sans la visite de Pompeo prévue la semaine prochaine au Danemark (comme par hasard). Pourra-t-il faire pression sur Copenhague pour annuler le permis délivré aux bateaux russes ? Le délai d’un mois que nous avions évoqué permet théoriquement de faire appel de la décision du gouvernement danois. Verra-t-on, actionnée par Washington, une quelconque association de défense des crevettes roses ou des calamars baltiques s’opposer au passage du tube ? Notre Grand jeu peut parfois prendre de singulières tournures…

Une autre interrogation concerne l’extension du Turk Stream, elle aussi visée par la modification du CAATSA. Les pays d’Europe balkanique et centrale pourront-ils résister aux injonctions de l’empire comme le fait Berlin ? Tonton Sam va-t-il réussir l’exploit de liguer toute l’UE contre lui ? Les réponses sont pour bientôt.

Une chose semble en tout cas de plus en plus certaine, sur laquelle nous concluions un billet fin juin :

Il y a trois mois, Moscou avait une occasion en or de faire payer la monnaie de sa pièce à l’aigle, embourbé dans la dégringolade des cours du pétrole. Pourtant, sans que l’on sache trop pourquoi, Poutine a une nouvelle fois refusé de franchir le Rubicon. Si ce geste de bonne volonté visait à alléger les sanctions, il s’est fourré le doigt dans l’œil. Le Heartland ne peut et ne pourra jamais rien attendre de la thalassocratie impériale.Tag(s) : #Gaz#Europe#Etats-Unis#Russie

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la-pomme-de-discorde-absolue-

15 Juillet 2020

Les noces de Thétis et Pélée furent célébrées en présence de toutes les divinités de l’Olympe, à l’exception d’Éris, déesse de la Discorde. qui n’avait pas été conviée. Pour se venger de cet affront, elle s’invita et jeta sur la table du banquet une pomme d’or gravée de ces mots : « A la plus belle« . Evidemment, la discorde éclata bientôt entre Héra, Athéna et Aphrodite qui se précipitèrent pour la saisir. S’ensuivit le jugement de Pâris, l’enlèvement d’Hélène et la guerre de Troie…

En bonne héritière de la culture grecque, la Russie a plusieurs pommes à son arc : S 400, pourparlers de paix en Syrie qui ont saucissonné la rébellion modérément modérée durant des années… Toutefois, le fruit de la discorde par excellence reste le Nord Stream II, comme nous le rappelle un très bon (quoique incomplet) article de International Affairs. L’unité de l’OTAN est mise à mal comme jamais, explique l’auteur, mais ça va en réalité bien au-delà.

Si l’on en croit Bolton, qui semble crédible sur ce point, c’est le gazoduc baltique qui était à l’origine des menaces trumpiennes de quitter l’organisation : puisque nous payons pour votre défense, achetez notre gaz, même s’il est plus cher. La logique mercantile du Donald rejoignait alors, quoique pour des raisons très différentes, les préocuppations du Deep State visant à empêcher la connexion énergétique entre le Heartland et la case européenne du Rimland. Les stratèges américains étaient cependant bien embêtés que l’OTAN, bras armé US sur le Vieux continent, soit mise dans la balance.PUBLICITÉ

Finalement, la question de la sortie de l’Alliance atlantique écartée, tout le monde s’est retrouvé sur la « nécessité » de multiplier les sanctions contre le gazoduc. Mais c’est là qu’intervient la seconde rupture : pour la première fois depuis longtemps, l’Allemagne menace de réagir en imposant des contre-sanctions contre tonton Sam, voire de les coordonner avec ses voisins au nom d’un nouveau concept à la mode apparu il y a quelques mois, la « souveraineté européenne ».

Si la notion peut prêter à sourire dans la bouche des Macron & Co, il n’en reste pas moins qu’elle peut avoir son importance dans le divorce euro-atlantique. Quand on sait que la construction européenne a été, dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale, échafaudée dans les couloirs de Washington, on mesure le chemin parcouru ou, en décodé, la dégringolade du système impérial.

A cette occasion, une autre rupture, plus personnelle, se fait jour entre le Congrès US, dépositaire de l’étatisme profond, et Frau Milka. On se rappelle que l’élection présidentielle de 2016 avait jeté les euronouilles dans les bras du Congrès américain, au nom d’une commune opposition à l’abominable Donald des neiges. C’était déjà dans les tuyaux, comme nous l’expliquions à l’été 2017 :

La recomposition tectonique à laquelle nous assistons laisse rêveur. Pour résumer très schématiquement en trois dates (respectivement, il y a un an, six mois et aujourd’hui) :

  • Congrès + Maison blanche + UE    vs     Moscou
  • Congrès + UE                                          vs     Moscou + Maison blanche
  • Congrès                                                     vs     Moscou + Maison blanche + UE

Déjà en cause, à l’époque, les sanctions sur ce satané Nord Stream II ! Depuis, les euronouilles ont (pour une fois) tenu et le fossé s’est même accentué, alors que Trump, lui, a changé casaque. Un quatrième axiome a donc émergé :

  • Congrès + Maison blanche     vs     Moscou + UE

Ligne de fracture atlantique accentuée, rapprochement eurasien. Les alarmes semblent avoir sonné dans les travées du Capitole qui envisagerait le train de sanctions le moins pénalisant, histoire de ne pas exacerber le fossé avec le Vieux continent. Certes, le conditionnel reste de mise mais le ton général de la presse allemande est à l’optimisme.

Attention tout de même au timing car, dans ce thriller sans fin, les considérations techniques prennent également toute leur importance. Copenhague, qui, après un feuilleton interminable, avait donné son autorisation pour la pose de tubes par la compagnie suisse, a dû réémettre une autorisation pour le travail de navires… à ancre. Apparemment moins vifs que leurs ancêtres vikings, faisant surtout preuve d’une mauvaise volonté évidente sous pression américaine, les Danois ont mis plus de six mois à signer le papier. Le permis mettant un autre mois pour entrer en fonction, Gazprom pourra commencer les travaux le 3 août.

Or, un groupe de faucons sénatoriaux impériaux, soucieux de procéder le plus vite possible au vote des sanctions (sans doute légères, cf. ci-dessus), a proposé de l’inclure dans la discussion sur le budget militaire. Celui-ci est traditionnellement adopté en automne, le 1er octobre précisément, bien qu’il ait fallu attendre le 4 décembre l’année dernière.

Si la proposition des sénateurs est acceptée et si le vote a bien lieu début octobre, cela laissera deux mois à Gazprom pour terminer le gazoduc. Coïncidence que n’aurait pas reniée le grand Hitchcock, c’est justement le temps approximatif que mettraient les deux bateaux russes pour finir la pose des tubes s’il n’y a pas de tempête !

Décidément, le pipeline de la discorde va se jouer dans les arrêts de jeu…Tag(s) : #Gaz#Europe#Etats-Unis#Russie

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Sibérie, force 3

Sibérie, force 3

27 Juin 2020

Le titanesque Sila Sibirii est une vieille connaissance de nos lecteurs. Si sa traduction en français – Force de Sibérie – est un peu cruche, ce pipeline ne manque pas de panache. Fruit du « contrat du siècle » entre Moscou et Pékin, il est entré en service en décembre 2019 après des travaux pharaoniques.

Le mois dernier, nous rapportions une nouvelle très importante :

Le monde de l’énergie commence à s’agiter alors que le nouveau gazoduc sibérien, Sila Sibirii II pour les intimes, se précise. Les articles se multiplient dans les revues spécialisées (iciici ou ici) car Gazprom vient de passer la vitesse supérieure en engageant les études de conception et de prospection. Le fidèle lecteur de nos Chroniques avait eu l’info en avant-première il y a presque deux mois :PUBLICITÉ

Le patron de Gazprom a rencontré Poutine et annoncé qu’une première étude de faisabilité avait été menée et s’était révélée concluante. La compagnie va maintenant engager des analyses plus poussées et le tube semble dans les tuyaux, même s’il faudra évidemment attendre la signature d’un contrat avec Pékin. D’une capacité finale de 50 Mds de m3 annuels, il devrait vraisemblablement passer par la Mongolie. et non la chaîne montagneuse de l’Altaï, ce qui lui fera perdre son joli nom pour celui, plus classique, de Sila Sibirii II.

La visite de Poutine, que nous avions évoquée en septembre dernier, n’est peut-être pas étrangère à l’inclusion de la Mongolie dans le projet :

Sur le chemin [de Vladivostok], Vladimirovitch s’est arrêté à Oulan Bator et en a profité pour renvoyer les petits génies de Washington à leurs chères études. En réponse aux hypothétiques et quelque peu irréelles tentatives américaines de gagner les faveurs de la Mongolie afin d’enfoncer un coin entre la Russie et la Chine, un traité d’amitié perpétuel a été signé entre l’ours et le pays de Gengis Khan. Pompeo et Bolton peuvent ranger leurs affaires…

Un think tank énergétique britannique a longuement analysé la nouvelle route et en conclut que le projet fait encore plus sens. Au lieu d’entrer à l’extrême-Ouest de la Chine, à 3 200 km de Pékin, le nouveau tracé ferait arriver le tube à 560 km, tout près de son foyer de consommation potentiel. De quoi convaincre plus facilement le rusé dragon qui, s’il est proche allié de Moscou, n’en demeure pas moins un rude négociateur.

En passant, la Mongolie, dont la capitale est asphyxiée par les mines de charbon, pourra être approvisionnée en or bleu bien moins polluant et redonner ainsi un peu d’air à ses belles steppes.

Mais surtout, joyaux stratégique, ce deuxième pipeline est de la plus haute importance. Il est le chaînon manquant connectant enfin les deux pôles énergétiques du Heartland russe, la Sibérie occidentale qui écoule ses richesses vers l’Europe et la Sibérie orientale tournée vers l’Extrême-Orient.

A terme, un gaz circulant librement d’une partie à l’autre du continent-monde, intégrant énergétiquement l’Eurasie dans des proportions jamais vues, pour le plus grand malheur de qui vous savez…

Et ce n’est peut-être pas fini si l’on en croit une info cruciale, non encore disponible en français ni en anglais. Gazprom, qui a visiblement la folie des grandeurs, envisage déjà, en sus du Sila Sibirii II, un troisième gazoduc vers la Chine ! Les poètes seront ravis, c’est l’Altaï et son doux patronyme qui sont remis au goût du jour.

Bien sûr, entre les (difficiles) négociations, la signature du contrat et la construction du tube, ce genre de projet met de longues années à se concrétiser. Mais le fait qu’Alexeï Miller, PDG de Gazprom, en parle à l’assemblée générale annuelle des actionnaires est assez significatif sur la confiance du bonhomme.

Entre les deux forçats sibériens et l’Altaï, ce sont 130 Mds de m3 qui prendraient, à terme, le chemin du dragon assoiffé. Des pipelines reliant les deux bêtes noires de l’empire thalassocratique et totalement hors de sa portée…Tag(s) : #Gaz#Russie

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http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2020/06/siberie-force-3.html

GNL : une ambition à hauts risques pour la Russie ? (2/2)


JEUDI , 11 JUIN 2020

Les Yeux du Monde

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GNL : une ambition à hauts risques pour la Russie ? (2/2)

Quentin PARES 31 mai 2020 EnergieMondialisation et enjeuxRussie Leave a comment0 Shares

Depuis 2013, le développement du gaz naturel liquéfié (GNL) fait partie des priorités du gouvernement russe. Moscou affiche ainsi l’objectif ambitieux de produire près de 140 millions de tonnes (Mt) de GNL d’ici à 2035. Cela ferait du pays l’un des quatre premiers producteurs de gaz liquéfié au monde avec le Qatar, l’Australie et les États-Unis. Surtout, ce niveau de production ferait de la Russie le premier exportateur mondial de gaz si l’on ajoute les ventes par gazoducs. Pourtant, ce choix stratégique soulève de nombreuses questions quant à la capacité réelle du pays à atteindre ses objectifs. La Russie deviendra-t-elle un acteur global du GNL ?

Partie 2 : Une stratégie trop ambitieuse ?

Longtemps en retard dans le domaine du GNL, la Russie a donc réussi à stimuler sa production ces dernières années. Ambitieuses, les autorités russes comptent d’ailleurs poursuivre sur cette tendance afin de produire 140 Mt/an d’ici à 2035. La mise en service du projet Yamal par Novatek en 2017 doit ainsi servir de modèle à cette ambition. Pourtant, de nombreux obstacles remettent en cause les objectifs du gouvernement.

Une dépendance technologique qui pose problème

Depuis 2014, les sanctions occidentales ont limité le développement du GNL en Russie
Dépendant des technologies occidentales, le GNL russe est frappé de plein fouet par les sanctions occidentales.

Etant donné sa complexité, la production de GNL requiert l’utilisation importante de technologies de pointe. Du transport à l’usine de liquéfaction, pas un seul segment de la chaîne de valeur n’est pas technology-intensive. Malheureusement pour Moscou, la Russie ne maîtrise pas les technologies nécessaires au GNL.

Ce sont en effet les compagnies occidentales qui apportent les compétences technologiques. Novatek a ainsi dû compter sur l’aide du français Total pour mettre en service son projet Yamal. De même, Gazprom et Rosneft ne peuvent liquéfier leur gaz sur l’île Sakhaline sans l’appui technologique du néerlandais Shell et de l’américain Exxon Mobil. Or, depuis 2014, la Russie subit des sanctions américaines et européennes la privant en partie des technologies nécessaires à la liquéfaction du gaz. Beaucoup de projets sont ainsi à l’arrêt faute d’accès aux savoir-faire technologiques des compagnies occidentales.

Cette dépendance technologique est d’autant plus problématique que les projets GNL se situent dans des régions à risques. Que ce soit en Arctique ou en Extrême-Orient, les effets du gel renforcent ainsi le besoin en technologies résistantes aux conditions difficiles. Cette concentration géographique s’explique par des éléments historiques. En effet, les réserves les plus faciles à exploiter sont déjà arrivées à maturité et sont destinées prioritairement aux ventes par gazoducs.

Dans ces conditions, la production de GNL russe se retrouve fortement dépendante des technologies étrangères. Le développement de l’Arctic Cascade, une technologie russe de Novatek, pourrait cependant changer la donne. Bien qu’étant non testée à ce stade, cette technologie limiterait substantiellement la dépendance de la Russie.

Un accès incertain aux marchés asiatiques

Continent en pleine croissance, l’Asie devrait représenter 70 % des importations de GNL en 2040. Pour Moscou, il est donc indispensable de gagner des parts de marché sur ce segment de la demande mondiale. Pourtant, deux difficultés vont se poser dans les années à venir.

Premièrement, la demande asiatique de GNL pourrait s’avérer inférieure aux estimations. En effet, plusieurs paramètres peuvent diminuer l’importance du gaz liquéfié en Asie. En Chine, la demande de GNL importé va dépendre ainsi fortement du niveau de la production intérieure. Rappelons que les autorités chinoises encouragent l’exploitation des gaz de schiste dont la Chine détient les premières réserves au monde. De même, la Chine pourrait privilégier les importations par gazoducs ainsi que le maintien d’une production importante de charbon et ce afin de sécuriser ses approvisionnements énergétiques. Enfin, de nombreux pays d’Asie, comme le Japon ou la Corée du Sud, affichent des objectifs ambitieux de décarbonation de leur mix énergétique.

Deuxièmement, le GNL russe souffre d’un relatif manque de compétitivité vis-à-vis de ses concurrents. Les difficiles conditions météorologiques entraînent ainsi des coûts supérieurs de production. En matière de transport, à l’exception de l’Extrême-Orient, le GNL russe reste relativement éloigné des marchés asiatiques. Le Qatar ou l’Australie, plus proches de l’Asie, bénéficient ici d’un véritable avantage compétitif face au gaz russe. Pour Moscou, la solution passe par la “route du nord” en Arctique faisant diminuer par deux les coûts de transport. Néanmoins, cette route n’est ouverte que 6 mois pendant l’année et manque encore d’infrastructures pour être utilisée pleinement.

Une compétition potentiellement dommageable entre les compagnies russes

Depuis 2013, les compagnies russes sont autorisées à exporter leur GNL. Novatek et Rosneft sont ainsi devenues des acteurs majeurs du secteur gazier russe. Pour Moscou, il existe cependant un risque important de voir ces nouveaux acteurs prendre des parts de marché à la compagnie publique Gazprom. Il faut rappeler que cette dernière contribue massivement au budget fiscal du pays.

Les exportations de GNL sont, en effet, en concurrence directe avec les exportations par gazoducs. Pour Novatek, par exemple, la non disponibilité de la “route du nord” fait que l’Europe représente son premier marché d’exportation pendant l’hiver. Or, l’arrivée massive de gaz liquéfié est une menace pour la position dominante de Gazprom sur le marché européen. Inversement, la mise en service du gazoduc Force de Sibérie par Gazprom prend des parts de marché au GNL russe en Chine.

Par conséquent, le gouvernement russe sera confronté à des tensions croissantes au sein même de son secteur gazier. D’un côté, un GNL en plein essor mais contribuant peu aux recettes fiscales. De l’autre côté, Gazprom et ses ventes par gazoducs, véritable vache à lait de l’Etat russe. Moscou devra ainsi naviguer entre deux modèles contradictoires créant encore davantage d’incertitudes quant à l’avenir du GNL en Russie.

 Sources :

James Henderson  et Vitaly Yermakov, « Russian LNG: Becoming a Global Force », The Oxford Institute For Energy Studies, 22 novembre 2019.

Aurélie et Thierry Bros, Géopolitique du gaz russe. Vecteur de pouvoir et enjeu économique, Editions de l’inventaire, 2017.

Anna Mikulska, « Yamal LNG : Success has many fathers ; indeed », Center For Energy Studies, Baker Institute, 25 mars 2019.

Agence international de l’énergie, World Energy Outlook 2019, 13 novembre 2019.0 Shares

About Quentin PARES

Quentin Pares est diplômé d’un Master 2 de Grenoble Ecole de Management (GEM) et est étudiant à l’IRIS. Il est spécialisé dans les questions énergétiques et d’économie internationale.

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GNL: une ambition à hauts risques pour la Russie ? (1/2)

GNL: une ambition à hauts risques pour la Russie ? (1/2)

Quentin PARES 29 mai 2020 EnergieMondialisation et enjeuxRussie Leave a comment0 Shares

Depuis 2013, le développement du gaz naturel liquéfié (GNL) fait partie des priorités du gouvernement russe. Moscou affiche ainsi l’objectif ambitieux de produire près de 140 millions de tonnes (Mt) de GNL d’ici à 2035. Cela ferait du pays l’un des quatre premiers producteurs de gaz liquéfié au monde avec le Qatar, l’Australie et les États-Unis. Surtout, ce niveau de production ferait de la Russie le premier exportateur mondial de gaz si l’on ajoute les ventes par gazoducs. Pourtant, ce choix stratégique soulève de nombreuses questions quant à la capacité réelle du pays à atteindre ses objectifs. La Russie deviendra-t-elle un acteur global du GNL ?

Partie I – Le GNL : une opportunité à saisir pour Moscou

Depuis la chute de l’URSS, le gaz est considéré comme une arme stratégique pour la diplomatie russe. Souhaitant devenir le premier exportateur mondial, Moscou ne peut rester passive devant l’avènement du GNL. Dans ce contexte, le président Poutine a annoncé un plan stratégique ambitieux visant à faire du pays un acteur majeur dans ce secteur.

Le GNL : un tournant récent pour la Russie

Depuis 2013, Moscou affiche des objectifs ambitieux pour faire de la Russie un acteur global du GNL.
Depuis 2013, la Russie s’est lancée dans une stratégie ambitieuse de développement de sa filière GNL.

Le GNL est pour la première fois apparu en Russie au début des années 70. A l’époque, la « détente » avait conduit Moscou à envisager d’exporter son gaz vers les États-Unis. Ne pouvant l’envoyer par gazoducs, l’URSS s’était mise alors à construire plusieurs méthaniers transportant du gaz liquéfié. Cependant, cette initiative fut vite abandonnée après l’élection de Ronald Reagan. Confronté à l’hostilité américaine, Moscou décida finalement de se concentrer sur les exportations par gazoducs vers l’Europe.

Cette politique commença à s’effilocher au milieu des années 2000. Gazprom était alors confrontée à des difficultés d’accès aux marchés européens suite aux tensions liées au transit du gaz par l’Ukraine. L’entreprise envisagea de se tourner vers le GNL afin de contourner cet obstacle. En 2005, Gazprom put ainsi exporter ses premiers volumes de GNL aux États-Unis. En 2009, ce fut l’Asie qui fut fourni via le projet GNL de Sakhaline 2.

Pourtant, Gazprom ne réussira jamais à confirmer ses premiers succès. Tournée depuis longtemps vers la vente par gazoducs, l’entreprise n’a pas su être compétitive sur le marché du gaz liquéfié. La chute des prix entraînée par la révolution des schistes américains a également retardé un grand nombre de projets GNL. En 2013, la Russie ne comptait ainsi que pour 3,6 % des parts de marché du secteur.

Un retard inacceptable pour le gouvernement russe

La faiblesse du GNL en Russie est rapidement devenue inacceptable pour le Kremlin. En effet, le marché du gaz évolue rapidement et le GNL est au cœur de cette transformation. En transportant le gaz par méthaniers, ce dernier permet aux producteurs d’atteindre de nouveaux marchés autrefois inatteignables par gazoducs. Pour la Russie, il s’agit d’une opportunité à double titre.

D’une part, le GNL permet à Moscou d’atteindre les marchés asiatiques en forte croissance. Depuis la catastrophe de Fukushima, le Japon importe ainsi l’essentiel de son énergie via GNL. En chine, afin de baisser la pollution de l’air, le gouvernement encourage la substitution du charbon par le gaz (coal-to-gaz switching). L’Inde connaît également une forte croissance de ses importations de gaz liquéfié depuis quelques années. Dans son ensemble, l’Asie devrait représenter 70 % des importations de GNL d’ici à 2040.

D’autre part, la Russie n’a aucun intérêt à s’enfermer dans une interdépendance gazière avec l’Europe. Cette dernière est en effet engagée dans une politique de décarbonation de son mix énergétique. Le gaz devrait ainsi subir la concurrence des énergies renouvelables et du biogaz. L’Europe est également de plus en plus préoccupée par sa dépendance au gaz russe, surtout depuis l’annexion de la Crimée en 2014. Enfin, la mise en œuvre du troisième paquet énergie-climat, en 2009, a réduit considérablement l’influence de Gazprom sur le marché européen.

Par conséquent, les ventes par gazoducs vers l’Europe vont probablement rester stables ou diminuer tandis que les exportations par GNL vers l’Asie vont connaître une forte croissance. Dans ce contexte, la Russie risque d’être marginalisée si elle ne parvient pas à devenir un acteur majeur du gaz liquéfié.

Une stratégie ambitieuse

Conscient du retard pris, le gouvernement russe s’est engagé dans une réforme ambitieuse de son secteur gazier. En difficulté, Gazprom fut ainsi privée en 2013 de son monopole d’exportation hors gazoducs. Cette décision eut un impact majeur sur le secteur. En favorisant la concurrence, elle a notamment permis de stimuler la production intérieure.

Le groupe Novatek a pu ainsi, dès 2017, commencer à exporter son gaz liquéfié depuis la péninsule de Yamal. Depuis, trois autres trains de liquéfaction ont été mis en service portant la production de GNL à 17 Mt/an. Plusieurs expansions sont prévues, notamment en Arctique (Artic LNG), afin d’atteindre un niveau de production de l’ordre de 70 Mt/an en 2030. Novatek est d’autant plus encouragé à produire davantage qu’il bénéficie d’une exemption fiscale et ce pendant douze ans.

Le pétrolier Rosneft a lui aussi commencé à investir dans le GNL. Propriétaire d’une partie du champ de Sakhaline en Extrême-Orient, il est de facto très bien situé pour conquérir les marchés asiatiques.

Au total, selon le ministre de l’énergie Alexandre Novak, la production de GNL devrait atteindre 130 Mt/an en 2035, soit 20 % de parts de marché. Cela ferait de la Russie le quatrième exportateur mondial de GNL et le premier pour le gaz en ajoutant les ventes par gazoducs. Pourtant, de nombreux obstacles restent à surmonter avant de voir cette ambition se matérialiser dans les années à venir.

 Sources :

James Henderson  et Vitaly Yermakov, « Russian LNG: Becoming a Global Force », The Oxford Institute For Energy Studies, 22 novembre 2019.

Aurélie et Thierry Bros, Géopolitique du gaz russe. Vecteur de pouvoir et enjeu économique, Editions de l’Inventaire, 2017.

Anna Mikulska, « Yamal LNG : Success has many fathers ; indeed », Center For Energy Studies, Baker Institute, 25 mars 2019.

Agence international de l’énergie, World Energy Outlook 2019, 13 novembre 2019.0 Shares

About Quentin PARES

Quentin Pares est diplômé d’un Master 2 de Grenoble Ecole de Management (GEM) et est étudiant à l’IRIS. Il est spécialisé dans les questions énergétiques et d’économie internationale.

https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/mondialisation-enjeux/43632-gnl-une-ambition-a-hauts-risques-pour-la-russie-1-2

Le grand manège énergétique

Le grand manège énergétique

2 Juin 2020

Alors que l’inénarrable mafia médiatique américaine commence à accuser sans rire les Russes derrière les émeutes que connaissent actuellement les Etats-Unis, prenons le large et baladons-nous aujourd’hui au royaume de l’énergie, car il s’y passe des choses fort intéressantes.

Rien ne va plus pour le schiste US. Malgré le rebond des cours de l’or noir, le nombre de puits n’en finit plus de dégringoler :

Cela confirme ce que nous rapportions en avril :PUBLICITÉ

Si Washington ne peut légalement contrôler ses producteurs privés, c’est le marché qui le fera. Plusieurs observateurs (iciici ou ici) tablent sur une réduction forcée de la production US de l’ordre de 2 millions de barils par jour, chiffre qui n’est pas très éloigné de la Russie ou de l’Arabie saoudite.

La logique du marché est en effet imparable et le mal a été fait. C’est sans doute ce que cherchaient l’ours et le chameau quand ils ont lancé leur guerre des prix. L’arrêt de la production, la fermeture de puits et les faillites ne s’effacent pas du jour au lendemain avec la remontée des cours. Le schiste américain se retrouve dans la position de l’alpiniste qui a dévissé, dévalé la pente en quelques secondes et mettra des heures à revenir au point de départ…

Ces considérations n’auraient que peu d’incidence sur notre Grand jeu si elles ne participaient pas de quelque chose de bien plus vaste. Entre la ruine partielle de ce secteur si particulier pouvant entraîner une cascade de faillites bancaires, le désastre économique suite au coronavirus, l’endettement affolant de l’Etat et, maintenant, les émeutes raciales dont on ne sait quand elles finiront, l’empire traverse une bien mauvaise passe. En toute logique, cette situation chaotique aura; à terme, des répercussions sur le budget militaire et les choix stratégiques.

Un malheur ne venant jamais seul pour Washington, tout va (presque) pour le mieux dans le meilleur des mondes pour sa bête noire. Cela n’a pas échappé pas au think tank Defence and Foreign Affairs qui a publié un très bon rapport au titre révélateur : « La Russie devient rapidement la puissance mondiale dominante dans l’énergie ».

Si l’on n’y apprend aucune information que l’on ne sache déjà, c’est un excellent exposé analytique des forces du Heartland russe, dont l’alchimie est unique à l’échelle mondiale : réserves gigantesques, variées (pétrole et gaz, voire nucléaire, ≠ Arabie saoudite), tournées vers l’exportation (≠ USA), proches des grands marchés de consommation ( ≠ USA), capacité militaire de défendre les infrastructures de production et de transit ( ≠ Arabie saoudite), compagnies liées à l’Etat et suivant ses impératifs stratégiques ( ≠ USA), symbiose avec le plus gros consommateur de la planète (≠ USA & Arabie saoudite). Le cocktail gagnant pour dominer l’énergie mondiale au XXIe siècle…

De quoi faire s’arracher les cheveux des stratèges américains dont l’obsession est le contrôle des sources et des routes énergétiques du globe afin de conserver partiellement une hégémonie chaque jour plus déclinante. Les dernières nouvelles en date ne les rassureront guère.

Il y a une semaine, nous avons vu que le Sila Sibirii II, énorme gazoduc prêt à relier les deux ennemis de l’empire, était dans les tuyaux. Le Turk Stream donne lui aussi de ses nouvelles. Mais avant d’y venir, il n’est pas inutile de faire un petit rappel sur la magnifique joute qui eut lieu autour de la mer Noire entre Moscou et Washington :

Craignant l’intégration de l’Eurasie comme la peste, les Américains travaillent depuis la fin officielle de la Guerre froide (1991) à séparer l’Europe de la Russie, tout spécialement dans le domaine énergétique. Alors que la Russie regorge d’hydrocarbures et que l’Europe ne demande qu’à les consommer, les Etats-Unis et les institutions européennes qu’ils ont phagocytées ont tout fait depuis une vingtaine d’années pour contrarier (en rouge sur la carte) le flot énergétique Est-Ouest : prêches sur le « danger russe » et diabolisation intense de son gouvernement, crises gazières ukrainiennes encouragées par Washington, expansion de l’OTAN vers l’est, flatteries aux pays de la « Nouvelle Europe » (Pologne, pays baltes etc.), coup d’Etat à Kiev l’année dernière… Par ailleurs, pressions et « encouragements » sont donnés à profusion aux pays européens pour qu’ils se fournissent ailleurs, même si cela doit aller contre leurs propres intérêts économiques ou si les nouvelles routes énergétiques proposées (en vert sur la carte) sont illusoires, comme l’amusant Nabucco qui a fait long feu, ou sa resucée, le Corridor sud. Ici, la désinformation économique tourne à plein par le biais de think tanks et autres officines pas tout à fait neutres, nous en avions déjà parlé.

Parfaitement conscients des manigances américaines dans ce Grand jeu énergétique ô combien passionnant, les Russes ont contourné le nouveau « rideau de fer » US par deux gazoducs devant passer au nord par la Baltique et au sud par la Mer noire : Nord Stream et South Stream. Le premier a pu être construit (2010-2011), s’appuyant sur les derniers dirigeants européens un tant soit peu indépendants (Schroeder), mais le second, un peu plus tardif, est resté dans les cartons après son annulation l’année dernière. Les Américains et leurs affidés de la Commission de Bruxelles ont réussi à torpiller le projet grâce à des arguties juridico-institutionnelles (le Troisième paquet énergétique européen, pourtant apparu après le projet du gazoduc) ainsi qu’une intense pression sur la Bulgarie (visite de McCain…)

Jamais à court de bottes secrètes, Poutine a, à la surprise générale, proposé en décembre dernier un nouveau pipeline aboutissant à la frontière gréco-turque, donc en dehors de la juridiction de l’UE, quitte pour ses pays membres à venir se servir eux-mêmes. C’est le fameux Turk Stream ou Turkish Stream, qui risque fort de couper définitivement l’herbe sous le pied aux projets américains tout en contournant lui aussi le rideau de fer de la « Nouvelle Europe », notamment l’Ukraine putschiste post-Maidan. Avec ce tube (en violet sur la carte), enterrées les chimères du gaz azéri à peu près inexistant, du gaz turkmène qui ne pourra jamais passer sous la Caspienne, du gaz qatari bloqué par la Syrie d’Assad ou du gaz iranien (le seul vrai danger pour Moscou même si Téhéran est, par ailleurs, un allié). Ensuite, le gazoduc devait passer par la Grèce de Tsipras (alors aux prises avec la Troïka) avant de gentiment remonter vers la Hongrie et l’Autriche.

Les Américains ont immédiatement tenté de réagir en faisant ce qu’ils savent faire de mieux, c’est-à-dire en semant le chaos en Macédoine (événements du printemps), en exerçant une intense pression sur la Serbie, tous deux pays de passage du tube, et en tentant de déstabiliser Orban en Hongrie. Deux « révolutions » de couleur pour le prix d’une ! Mais les petits stratèges de Washington en ont été pour leurs frais : mise à part la Serbie qui a vacillé, les autres sont restés droit dans leurs bottes.

Depuis ce billet, bien de l’eau a coulé sous les ponts. La Serbie a arrêté de vaciller et la Bulgarie repentante s’est même jointe à la fête :

La victoire présidentielle du russophile Ramen Radev en 2016 a sans doute quelque chose à y voir. Cependant, même le Premier ministre Boyko Borissov, pourtant bon petit soldat de la clique atlantiste et qui a saboté le South Stream contre les intérêts de son pays, semble ne plus savoir quoi faire pour rattraper sa trahison.

Il s’était publiquement humilié fin mai [2018, ndlr] en présentant ses excuses à Poutine lors d’une visite à Moscou et, depuis, mendie la possibilité de recevoir une branche du Turk Stream. Peu rancunier, car grand gagnant en fin de compte, le Kremlin considère sérieusement la possibilité, même si rien n’a été signé encore. Dans ce contexte, une portion de gazoduc d’une vingtaine de kilomètres, commencée en juin, vient d’être inaugurée à la frontière turco-bulgare. Objectif évident : raccorder la Bulgarie au Turk Stream.

Les dirigeants de ces deux pays viennent justement de se rencontrer pour inspecter l’avancement des travaux du Balkan Stream, la branche du Turk Stream à destination du Sud-est européen. La construction a pris un peu de retard pour cause de coronavirus mais Borissov, devenu russogazolâtre, veut le tube fin prêt pour la fin de l’année.

Curieusement, Gazprom vient également de signer un contrat de livraison d’or bleu avec une compagnie grecque. Si les quantités en question restent modestes, c’est la question de leur acheminement qui interroge. Il n’en est pas fait mention dans les rares articles consacrés au sujet. GNL ou… nouvelle branche dérivée du Turk Stream à destination de la Grèce ? Pour l’instant, c’est le brouillard mais une chose est sûre : l’Europe balkanique sera très bientôt irriguée par le gaz russe.

Dans ce contexte particulier et général d’inexorable expansion russe, est-il étonnant de voir les Américains s’entêter à empoisonner le Nord Stream II ? Le containment énergétique du Heartland ressemble de plus en plus à une passoire et le pipeline baltique est le dernier point où les petits génies de Washington semblent pouvoir s’accrocher.

Deux sénateurs, parmi lesquels on ne sera pas surpris de retrouver Ted Cruz, menacent de présenter une loi pour ajouter des sanctions supplémentaires (lesquelles ?) Ce sont déjà eux qui étaient à l’origine des sanctions l’hiver dernier, poussant vers la sortie la compagnie suisse de pose de tubes Allseas et obligeant les Russes à faire appel à l’Académicien Czerski pour finir le travail. Celui-ci est d’ailleurs sur place, à l’endroit même du dernier tronçon manquant, bien que l’on ne sache pas si les travaux ont déjà commencé :

Si le projet de loi sénatorial est voté, ce qui est déjà loin d’être fait étant donné les soubresauts que traversent les Etats-Unis, il devra passer sur le bureau de Donaldinho. C’est peut-être là qu’il faudra relire avec attention ce que nous écrivions en avril suite à l’accord pétrolier :

Point absent de toutes les analyses, les sanctions impériales sont pourtant dans la tête de beaucoup. Si Moscou a finalement décidé de ne pas déclarer la guerre à l’empire, ce que nous disions par ailleurs tient toujours, jusqu’à preuve du contraire : Poutine ne donnant jamais rien gratuitement (sauf à Erdogan serait-on tentés de dire), il n’acceptera de fermer les vannes qu’en échange d’importantes concessions américaines.

A moins que Vladimirovitch ne soit en train de nous faire une poutinade vrillée (hypothèse évoquée en début de billet), les sanctions ont dû être abordées dans l’avalanche des conversations téléphoniques qui viennent d’avoir lieu entre la Maison Blanche et le Kremlin.

Multiplication des gestes de bonne volonté du côté russe (quotas pétroliers, aide médicale) en échange d’un allègement des sanctions américaines (Nord Stream II ?) et, plus généralement, un reset général des relations. Celui dont rêvait Trump quand il a été élu et qu’il a l’occasion ou jamais, en ces temps troublés, de mettre en œuvre.

Nous n’en sommes pas encore là et les facétieux Russes ont déjà réagi. Pour couper court à tout risque et protéger Gazprom ou le consortium Nord Stream, le vénérable académicien vient d’être vendu à un obscur fonds d’investissement ! Ainsi va le Grand jeu…Tag(s) : #Pétrole#Gaz#Etats-Unis#Russie#Europe

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Accord russo-ukrainien: une aubaine pour le gaz russe ?

Accord russo-ukrainien: une aubaine pour le gaz russe ?

Quentin PARES 1 avril 2020 ActualitéActualités analyséesEnergieMondialisation et enjeux Leave a comment

Le 30 décembre dernier, l’Ukraine et la Russie ont annoncé s’être mis d’accord sur un nouveau contrat gazier. Cet accord met fin à une décennie de conflit entre Gazprom et Naftogaz. Les deux compagnies se sont ainsi entendues sur un volume de gaz annuel de 65 Gm3 en 2020 puis 40 entre 2021 et 2024. Pourtant, quelques mois avant la date limite, très peu d’observateurs auraient pu parier sur la probabilité d’un tel accord. Retour sur les raisons qui ont conduit les deux parties à s’entendre.

Le gaz, vecteur de conflit entre l’Ukraine et la Russie depuis la fin de l’URSS

L'accord russo-ukrainien entérine la marginalisation de la route ukrainienne du gaz russe vers l'Europe
Depuis cette année, la route ukrainienne est devenue marginale dans l’approvisionnement du gaz russe vers l’Europe.

Depuis la disparition de l’URSS en 1991, le gaz est une pomme de discorde entre l’Ukraine et la Russie. Trois facteurs de conflit peuvent être ainsi identifiés : le transit, la question du prix et la dette gazière ukrainienne.

En matière de transit, la centralité du territoire ukrainien a contraint Moscou à s’acquitter de lourds frais de passage pour son gaz. Or, en l’absence de méthodes de calcul universelles, ces frais constituent un vecteur de tension. Côté russe, des frais de transit élevés sont ainsi synonymes de hausse des prix pour les consommateurs européens et donc de pertes de marché pour Gazprom. À l’inverse, côté ukrainien, le sujet est rapidement devenu un enjeu de souveraineté nationale. Les revenus du transit forment, en outre, le cœur de la manne financière de l’oligarchie ukrainienne.

À ce conflit sur le transit du gaz s’ajoute également la question du prix payé par le consommateur ukrainien. Longtemps bénéficiaires de prix subventionnés sous l’URSS, les ukrainiens ont en effet offert des concessions politiques en échange de rabais sur le prix du gaz. Selon cette logique, la Russie pouvait ainsi bénéficier d’une base navale à Sébastopol dans la Crimée ukrainienne. Or, cette politique prit fin en 2014 avec l’annexion de la Crimée entraînant pour Kiev une hausse rapide de sa facture gazière.

Enfin, le dialogue gazier russo-ukrainien fut longtemps l’otage de la question de la dette gazière. Du fait de la vétusté du réseau (selon Naftogaz) ou d’une politique délibérée de siphonnage (selon Gazprom), Kiev doit à l’entreprise russe plusieurs milliards de dollars (3,1 selon Kiev, 5,3 d’après Moscou). Pour mettre fin à ce contentieux, les deux parties ont fait appel à la Cour d’arbitrage de Stockholm. Cette dernière a donné raison à Naftogaz en 2017, provoquant ainsi l’ire de Moscou.

Un accord gazier a priori positif pour l’Ukraine à court terme…

Pour Kiev, l’accord signé le 30 décembre dernier est un pas important dans l’agenda réformiste du président Zelensky. L’accord gazier renforce en effet une récente embellie diplomatique  marquée par la libération de prisonniers ukrainiens et la reprise des négociations sous le format « Normandie ». Ce réchauffement diplomatique permet en retour au gouvernement ukrainien d’avoir les mains libres pour réformer un pays rongé par la corruption et le chômage.

L’accord gazier consacre cette politique réformiste. D’une part, la fin du monopole de Naftogaz a joué un rôle considérable pour rassurer Gazprom sur la question du siphonnage. D’autre part, l’accord autorise l’accès des tiers au réseau et ainsi fait jouer les vertus de la concurrence. Il faut également ajouter que l’accord facilite le recours aux « flux rebours » permettant à l’Ukraine de s’approvisionner auprès des autres pays européens.

Enfin, l’accord stipule que Gazprom doit payer 7,3 milliards de dollars en frais de transit. C’est 2% de plus que dans le contrat précédent. Autre succès : l’entreprise russe accepte de verser 3 milliards de dollars à l’Ukraine en échange d’un abandon de toutes poursuites juridiques. Pour le gouvernement Zelensky, il s’agit donc d’un accord positif tant sur le plan diplomatique que financier.

… mais en réalité très favorable à Gazprom sur le long-terme

Côté russe, en revanche, l’accord peut être à première vue considéré comme étant en demi-teinte. En effet, en cédant aux exigences financières du gouvernement ukrainien, Gazprom a révélé une certaine fébrilité face aux transformations du marché gazier européen. Confrontée à la nouvelle concurrence du GNL (gaz naturel liquéfié) américain, l’entreprise russe s’est retrouvée devant un véritable dilemme.

D’un côté, la Russie cherche à diversifier ses voies d’approvisionnement vers l’Europe. Elle a ainsi décidé de doubler la capacité du gazoduc North Stream (55 gm3) qui la relie à l’Allemagne (North Stream 2). Plus au Sud, elle cherche à contourner l’obstacle ukrainien en étendant le gazoduc TurkStream aux Balkans et à la Hongrie. Ce nouveau tracé permettra d’ailleurs d’alimenter la Roumanie sans passer par la Transnistrie, objet de contentieux avec la Moldavie.

Cependant, si le TurkStream a été inauguré en janvier 2020, ses extensions vers le Sud de l’Europe ne seront prêtes au mieux qu’à la fin 2021. En outre, le North Stream 2 a été retardé par des poursuites juridiques et par les sanctions américaines. On estime au début d’année 2021 la date de lancement du gazoduc. Dans ce contexte, Gazprom aurait pu rapidement se retrouver dans l’incapacité de fournir une partie de sa clientèle européenne. En cela, l’accord était donc impératif pour lui donner de la flexibilité jusqu’à ce que les gazoducs non-ukrainiens soient achevés.

On comprend dès lors mieux pourquoi Gazprom s’est montrée conciliante sur la question du transit et de la dette. Bien qu’en cédant sur le coût, elle a en réalité gagné sur la durée du contrat. S’achevant en 2024, celui-ci donne à Gazprom le temps de mettre en service ses nouveaux gazoducs et ainsi de se passer totalement de la route ukrainienne à partir de 2025.

L’entreprise russe sort donc renforcée de cet accord. Si elle s’est inclinée sur la question du transit, Gazprom n’en a pas moins gravé dans le marbre la marginalisation progressive de l’Ukraine comme route d’approvisionnement du gaz vers l’Europe.

Sources :

Simon Pirani et Jack Sharples, « The Russia-Ukraine gas transit deal: opening a new chapter », The Oxford Institute For Energy Studies, 26 février 2020.  

Céline Marangé, Angélique Palle et Sami Ramdani, « Le gazoduc North Stream 2 : enjeux politiques et stratégiques », IRSEM, décembre 2018.

Aurélie et Thierry Bros, Géopolitique du gaz russe : vecteur de pouvoir et enjeu économique, Les carnets de l’observatoire, novembre 2017.Share

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Quentin Pares est diplômé d’un Master 2 de Grenoble Ecole de Management (GEM) et est étudiant à l’IRIS. Il est spécialisé dans les questions énergétiques et d’économie internationale.

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