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Le tube de l’année

Le tube de l’année

Publié le 8 Septembre 2018 par Observatus geopoliticus in Gaz, Russie, Europe, Chine

Oubliez Despacito ou Shakira, le tube de 2019 sera la chansonette énergétique russe, avec Gazprom au micro et Vladimirovitch aux manettes.

A l’est de l’échiquier eurasien, le titanesque gazoduc sino-russe, Sila Sibirii pour les intimes, entre dans sa phase finale. Rappelons que ce chantier pharaonique de 4 000 km au coeur de la taïga sibérienne fait suite au contrat du siècle de 400 Mds d’équivalents dollars signé en 2014 entre Gazprom et le chinois CNPC, en pleine crise ukrainienne, époque où la Russie était « isolée » selon notre bonne vieille MSN.

Le tube, qui reliera les deux principaux adversaires de l’empire, est construit à 93%. Et la petite partie immergée, passant sous les eaux du célèbre fleuve Amour, l’est à 78%. Encore quelques coups de pioche et l’or bleu coulera à flots vers l’empire du Milieu. Ca tombe bien, la Chine devrait, selon l’Agence internationale de l’énergie, devenir le plus gros importateur de gaz au monde à partir de l’année prochaine.

De quoi relancer les discussions sur la route ouest, au doux nom d’Altaï

A l’ouest, du nouveau malgré ce que pourrait en dire Maria Remarque. Les travaux pour la pose du Nord Stream II ont débuté dans le golfe de Finlande, ce qui, selon la presse économique occidentale, signifie que le projet est désormais inarrêtable.

Le fidèle lecteur ne sera pas surpris, nous étions les premiers dans la sphère francophone à parier sur l’inéluctabilité du gazoduc baltique il y a deux ans :

C’est le genre de petite nouvelle banale qui passe totalement inaperçue, pas même digne d’être évoquée dans les fils de dépêches des journaux. Et pour une fois, je ne les en blâme pas, car seuls les initiés peuvent comprendre la portée de l’information sur notre Grand jeu énergético-eurasiatique.

Une première livraison de tubes est arrivée dans la presqu’île de Rügen, sur la côte baltique de l’Allemagne, et il y en aura désormais 148 par jour, acheminés par trains spéciaux (chaque tuyau mesure en effet 12 mètres et pèse 24 tonnes). Vous l’avez compris, il s’agit des composants du Nord Stream II qui devraient commencer à être assemblés au printemps prochain.

Ainsi, même si aucune décision officielle n’a encore été prise, ou du moins annoncée, le doublement du gazoduc baltique semble bien parti (…) Gazprom prendrait-il le risque de les acheter et de les acheminer sans avoir une idée assez sûre du dénouement ?

L’empire, obsédé par la perspective d’une intégration énergétique de l’Eurasie, tentera encore par tous les moyens de torpiller le projet mais ses atouts commencent à se faire rares… Et l’on catéchise plus difficilement l’Allemagne que la petite Bulgarie à propos du South Stream.

Renouvelons la question : Gazprom prendrait-il le risque de débuter les travaux dans le golfe de Finlande si Moscou n’avait pas dorénavant l’assurance que rien ne pourra se mettre en travers du tube ? Il semble que tout se soit décidé lors des rencontres Poutine-Merkel et lors du fameux sommet d’Helsinki (coïncidence amusante) entre le Donald et Vlad.

Puisque nous parlions plus haut de la Bulgarie, elle regrette maintenant amèrement d’avoir succombé aux pressions de l’empire – l’une des dernières torpilles de feu McCainistan – en annulant le South Stream en 2014. La victoire présidentielle du russophile Ramen Radev en 2016 a sans doute quelque chose à y voir… Cependant, même le Premier ministre Boyko Borissov, pourtant bon petit soldat de la clique atlantiste et qui a saboté le South Stream contre les intérêts de son pays, semble ne plus savoir quoi faire pour rattraper sa trahison.

Il s’était publiquement humilié fin mai en présentant ses excuses à Poutine lors d’une visite à Moscou et, depuis, mendie la possibilité de recevoir une branche du Turk Stream. Peu rancunier, car grand gagnant en fin de compte, le Kremlin considère sérieusement la possibilité, même si rien n’a été signé encore. Dans ce contexte, une portion de gazoduc d’une vingtaine de kilomètres, commencée en juin, vient d’être inaugurée à la frontière turco-bulgare. Objectif évident : raccorder la Bulgarie au Turk Stream.

Ces succès achevés ou en voie de l’être pourraient expliquer pourquoi Poutine a finalement décidé de lâcher du lest sur le pipeline transcaspien. Nous avions évoqué cette épineuse et passionnante question le mois dernier, à propos du sommet d’Aktau :

Quant au Kremlin, il est vu comme le grand vainqueur de l’affaire. L’interdiction de toute présence militaire étrangère (tss tss l’OTAN…) est actée tandis que la flotte russe aura accès à toute la mer (on se rappelle les ondes de choc provoquées par le déKalibrage des barbus syriens à partir de la Caspienne).

Et pourtant… Votre serviteur ne peut s’empêcher de revenir, encore et toujours, à ce fameux pipeline. L’accord d’Aktau permettra-t-il enfin au Turkménistan de construire son gazoduc à destination de l’Europe via l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie ? Si oui, pourquoi les Russes ont-ils soudain accepté ?

Répondre à la première question n’est pas aisé. Si un site azéri crie déjà victoire, il est en réalité difficile de dire ce que contient l’accord et si des clauses spéciales – l’interdiction du tube par exemple – n’y sont pas rattachées. Un officiel russe a parlé d’une « nouvelle » juridiction, la Caspienne acquérant son « propre statut légal ». L’on sait également qu’environ 70% des disputes seulement seront réglées par cet accord, des points de discorde subsistant, parmi lesquels le gazoduc trans-caspien (TCP) ?

Répondre à la deuxième question est tout aussi malaisé. Une officine impériale bien connue des spécialistes penche également pour l’autorisation du TCP et s’interroge sur le retournement de Moscou. Parmi les diverses raisons évoquées, la construction du pipe sera difficile, notamment financièrement ; elle prendra du temps et vient trop tard alors que les tubes russes sont déjà lancés (Turk Stream) ou en voie de l’être (Nord Stream II) ; Poutine tente ainsi d’amadouer l’UE pour débloquer les dernières résistances au Nord Stream II ; Gazprom pourra de toute façon tuer dans l’oeuf le TCP en reprenant ses achats de gaz turkmène.

Ces dernières raisons semblent les bonnes. Car il est maintenant à peu près admis que, si elle peut retarder le TCP par des arguties techniques et environnementales, la Russie a fait une croix sur son droit de veto quant à la construction du gazoduc turkmène. La chronologie peut expliquer la chose :

  • juin-juillet : rencontres avec Borissov, Trump et Merkel pour mettre sur les rails le Nord Stream II et l’extension du Turk Stream.
  • août : une fois assuré de la réalisation du Nord Stream II et de l’extension du Turk Stream, renoncement au veto concernant le TCP.

Ainsi, les euronouilles sauvent la face en pouvant prétendre que tout le gaz importé sur le Vieux continent ne viendra pas de Russie – sans préciser que la part turkmène sera franchement mineure. Quant à l’ours russe, il peut danser…

 

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De la Baltique à la mer Noire, Poutine au secours des pays maltraités par les États-Unis

De la Baltique à la mer Noire, Poutine au secours des pays maltraités par les États-Unis


Pas étonnant qu’un grand sommet réunissant l’Allemagne, la Russie, la France et la Turquie – notez les oubliés – soit peut-être prochainement en vue 



Pepe EscobarPar Pepe Escobar – Le 24 août 2018 – Source Russia Insider

Lorsque le président russe Vladimir Poutine, revenu de sa tournée de star au mariage de la Première ministre autrichienne Karin Kneissl, s’est présenté samedi après-midi au Palais Meseberg, au nord de Berlin, pour une rencontre avec la chancelière allemande Angela Merkel, cela a été une sorte de surprise. La réunion n’avait été annoncée que quelques jours auparavant.

Ils ont parlé pendant trois heures autour d’une carte aux menus variés : l’accord nucléaire iranien, l’impasse sans fin en Ukraine, l’aspect humanitaire en Syrie, le pipeline Nord Stream 2.

Angela Merkel ne fait pas partie du supergroupe Les Sanctionnés – donc elle n’est pas dans la même catégorie musicale que les multi-instrumentalistes Poutine, Xi, Rouhani et Erdogan. Elle n’a été que taxée par l’acte du soliste Trump, mais pas sanctionnée. Elle n’est pas Suzi Quatro, sans parler de Joan Jett, bien qu’elle puisse s’amuser à fredonner en se baladant,  « je me déteste/de t’aimer », quand elle est face à Poutine. Elle ressemble plus à une doublure de la chanteuse représentant l’Estonie au concours de l’Eurovision.

Il n’est donc pas surprenant que, lorsque la véritable surprise est apparue à Meseberg, cela ressemblait vaguement à un remix du concours de l’Eurovision.

Comme l’a confirmé Asia Times par des sources diplomatiques, un sommet avec l’Allemagne, la Russie, la France et la Turquie est en cours. Appelez cela une Eurovision élargie – avec la Turquie incluse en raison de son adhésion – chancelante – à l’OTAN.

Ostensiblement, le sommet concernerait la Syrie – selon le Kremlin. Mais ça ne suffit pas à convaincre, car la Syrie est déjà traitée en détail à Astana par la Russie, l’Iran et la Turquie.

Pourtant, lorsque les groupes Les Sanctionnés et Les Taxés se partagent la scène, ils incarnent un défi au soliste Trump. L’idée de grouper ces têtes d’affiche exceptionnelles est venue du membre leader de Led Zeppelin, Robert Plant, transfiguré en la personne d’Erdogan, avec même une date pour le concert – le 7 septembre. Une Merkel toujours prudente a admis, a minima, que le sommet « pourrait avoir du sens – il doit être bien préparé, donc il n’y a pas encore de date. »

Le fait est que les sherpas multinationaux y travaillent déjà. Parallèlement, les ministres des finances de la Turquie et de la France ont non seulement accepté de faire face aux sanctions imposées à la Turquie, mais ont également proposé une coopération économique bilatérale accrue. Le Roi Soleil Macron meurt d’envie de se voir intronisé vedette du groupe Les Taxés avec un disque de platine.

Je stream, tu streams, nous Nord-Streamons tous

Du point de vue de la Russie, le jeu très complexe va bien au-delà d’un nouveau concours de l’Eurovision. Il s’agit de la bataille géopolitique pour l’intermarium – entre la Baltique et la mer Noire.

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Poutine a tenu à souligner que le Nord Stream 2 est un « projet purement économique » de 9,5 milliards d’euros (10,8 milliards de dollars), ce qui ne signifie pas nécessairement que le transit de gaz à travers l’Ukraine sera interrompu : « Je connais la position de la chancelière fédérale. Tout ce qui compte pour nous, c’est que ce transit soit économiquement réalisable … et qu’il ait un sens économique. »

Gazprom – partenaire du Nord Stream 2 avec d’autres géants de l’énergie de l’Europe occidentale – avait déjà conclu en 2015 qu’un transit en Ukraine n’avait aucune valeur économique. Mais Merkel, après avoir tant investi dans le scénario Maïdan, reste de marbre : même après la mise en ligne du Nord Stream 2, elle insiste sur le fait que l’Ukraine « devrait jouer son rôle dans le transit du gaz vers l’Europe ».

Poutine est toujours obligé de faire preuve d’une patience digne de Lao Tzeu pour expliquer, une fois de plus, la charade de l’Ukraine : « Dans le contexte du règlement de la crise ukrainienne, qui, malheureusement, ne progresse pas du tout, nous sommes enclins à souligner l’absence d’alternative à la mise en œuvre des accords de Minsk, à noter notre intérêt à travailler dans le cadre du format Normandie et du groupe de contact, notre volonté de continuer à coopérer avec la mission spéciale de surveillance des Nations Unies. »

Kiev sabote les accords de Minsk sans arrêt – et c’est pourquoi il n’y a pas de cessez-le-feu stable, comme le reconnaît même Mme Merkel.

Donc, Poutine a dû revenir à l’évidence : Nord Stream 2 « permettra d’améliorer le système de transport de gaz européen, de diversifier les voies d’approvisionnement et de minimiser les risques de transit et, surtout, de répondre à la demande énergétique croissante de l’Europe. »

Le Nord Stream 2 – depuis la Russie le long du fond de la mer Baltique jusqu’aux côtes allemandes – devrait être prêt à la fin de 2019. Le nouveau gazoduc double la capacité du Nord Stream et suit le même itinéraire. Selon un récent sondage, le Nord Stream 2 a été approuvé par 66% des Allemands. Ainsi, le rêve du soliste Trump, qui veut que les Européens achètent de « grandes quantités » de gaz naturel liquéfié (GNL) fabriqué aux États-Unis, ressemble maintenant autant à un mirage qu’à une résurrection des Pink Floyd.

Je vois une mer et je veux qu’elle soit peinte en noir

La question du Nord Stream 2 prouve que Poutine et Merkel sont largement d’accord sur la géo-économie en mer Baltique. Ils sont aussi d’accord pour préserver le JCPOA, également connu sous le nom d’accord nucléaire iranien. Et pourtant, Merkel ajoute une condition qui vient directement de Washington : l’Allemagne « suit les activités de l’Iran avec inquiétude, que ce soit le programme de missiles ou la situation en Syrie. » Vous pouvez amener la fille à refuser des taxes exceptionnelles, mais vous ne pouvez pas éradiquer l’exceptionnalisme de la fille.

La vision préférée de la Syrie quand Les Sanctionnés rencontrent Les Taxés est maintenant humanitaire, ce qui est nettement moins contentieux que creuser pour savoir qui a réellement gagné la guerre, pourquoi et comment.

Poutine a souligné qu’il y a des millions de réfugiés syriens en Jordanie, au Liban et en Turquie, et qu’ils sont « potentiellement un énorme fardeau » pour l’Europe : « C’est pourquoi nous devons tout faire pour que ces gens rentrent chez eux » et restaurer les « services de base » tels que les soins de santé ou l’approvisionnement en eau. Et « Je pense que tout le monde s’intéresse à cela, y compris l’Europe », reconnaît Mme Merkel.

Et puis il y a la superstar du groupe Les Sanctionnés, Erdogan et ses coups de sang imprévisibles : « [Je suis] Le marteau des dieux/Nous allons conduire nos navires vers des terres nouvelles/Combattre la horde, chanter et crier/Paradis, me voilà ! ».

Le renflouement de la Turquie par le FMI ne se produira tout simplement pas. Erdogan ne peut pas le vendre à son public local. Les options à l’horizon s’appellent le Qatar – des investissements de 15 milliards de dollars déjà engagés – et la Chine – prête à renforcer la connexion de la Turquie à l’Initiative des nouvelles routes de la soie (BRI).

Pendant l’administration Obama, la guerre froide 2.0 a été lancée contre la Russie en transportant l’ancien rideau de fer à travers l’intermarium, de la Baltique à la mer Noire. L’Ukraine antirusse post-Maïdan, qui borde la mer Noire, constitue un élément central de la stratégie.

Or, la Turquie fournit à Moscou l’ouverture parfaite pour briser l’échiquier géopolitique et détruire l’offensive concertée – qui comprend des éléments essentiels, depuis l’impitoyable extension de l’OTAN jusqu’aux sanctions d’une guerre économique déchaînée.

Ce qui se passe en Turquie a des effets sur un groupe de banques européennes exposées à la dette d’Ankara et à une contagion possible aux marchés émergents. Le cœur de l’action concerne la mer Noire.

Le rôle principal d’un Kiev anti-russe est de briser l’expansion de l’Union économique eurasiatique (UEE). Le rôle principal de la Turquie au sein de l’OTAN est de briser l’intégration de l’Eurasie dans son ensemble, en particulier le croisement complexe entre BRI (Initiative des routes de la soie), l’EAEU et l’OCS (Organisation de coopération de Shanghai).

La catastrophe « des rebelles modérés » en Syrie a contrecarré le plan de Washington de contenir la Russie hors de la Méditerranée orientale. La Crimée revenant en Russie a contrecarré la stratégie de Washington visant à contrôler la mer Noire. Même la doublure de la chanteuse estonienne de l’Eurovision, Merkel, commence à avoir un aperçu des complexités inhérentes au front unifié Syrie-Ukraine.

Tout le mystère du groupe Les Sanctionnés se développera autour du thème de sa capacité à jouer sa propre partition, en tant que super groupe, et comment. Le mouvement d’échec ultime du multi-instrumentaliste russe pourrait être de rendre la Turquie au minimum indifférente à l’OTAN – et d’instaurer en Mer Noire une cohabitation russo-turque. Paint it Black, entendez-vous l’écho des Rolling Stones  aux abords du Kremlin ?

Pepe Escobar

Traduit par jj, relu par Cat, vérifié par Diane pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/de-la-baltique-a-la-mer-noire-poutine-au-secours-des-pays-maltraites-par-les-etats-unis

 

Le Congrès des USA a réactivé la loi nommée NOPEC pour contrer l’OPEP et l’OPEP+

Le Congrès des USA a réactivé la loi nommée NOPEC pour contrer l’OPEP et l’OPEP+.


Par Andrew Korybko – Le 6 août 2018 – Source orientalreview.org

Officiellement dénommée « Loi sur les cartels ne produisant et n’exportant pas de pétrole » [« No Oil Producing and Exporting Cartels Act », NdT], NOPEC constitue l’essence de ce qu’on peut appeler une « guerre législative » : elle autorise les USA à imposer ses lois nationales, de manière extra-territoriale, en autorisant son propre gouvernement à poursuivre en justice les pays de l’OPEP et de l’OPEP+, tels la Russie, suite à leurs décisions coordonnées de contrôler les prix du pétrole. Mais ces actions en justice restent inapplicables selon le droit international, et c’est là que le refus des pays ciblés d’honorer ces décisions de justice risque, dans le pire des scénarios, de déclencher des sanctions de la part des USA ; toute cette série d’événements est pensée pour servir plusieurs objectifs stratégiques.

Le premier objectif des USA, briser l’axe russo-saoudien qui constitue le cœur de l’OPEP+, amène au second, détricoter toute la structure de l’OPEP, et proclamer la libéralisation de l’industrie énergétique dans un grand marché libre mondial. Ce serait clairement à l’avantage des USA, qui visent à devenir une superpuissance d’exportation énergétique, mais le pays doit commencer par neutraliser la compétition avant d’y parvenir, d’où cette déclaration de guerre économico-hybride au travers de NOPEC. En pratique, on pourrait voir les USA menacer d’un premier jeu de sanctions les pays impliqués dans les accords de l’OPEP et de l’OPEP+, suite à quoi ils pourraient cibler d’un deuxième jeu de sanctions les autres parties qui continuent de faire des affaires avec ces pays.

OPEP

L’objectif de cette approche est d’intimider les vassaux européens des USA, pour les forcer à se soumettre à leurs exigences, afin de faire de l’Europe un marché captif des exportations énergétiques américaines, ce qui explique également pourquoi Trump veut jeter aux orties les autorisations d’exportations de GNL (gaz naturel liquéfié) vers l’UE. Si toutes ces manœuvres devaient réussir, elles pourraient venir encore plus éroder l’indépendance stratégique européenne – déjà une peau de chagrin – et surtout abîmer à long terme les économies des rivaux énergétiques des USA, qui deviendraient vulnérables à des manipulations politiques. Dans le même temps, les USA ont récemment dévoilé le projet « Afrique Énergie » [« Power Africa », NdT], visant à investir 175 milliards de dollars dans des projets gaziers sur le continent, en vue d’implanter des sociétés américaines sur les frontières énergétiques de la Tanzanie, du Mozambique et d’autres pays. Ces sociétés devenant par là des fournisseurs de premier plan de la Chine, rivale des USA, l’accès à l’énergie de Pékin serait plus soumis au bon vouloir américain que jamais auparavant.

Si, à l’inverse des médias dominants qui ne considèrent NOPEC que comme une nouvelle loi populiste, on le considère comme une salve d’ouverture dans la guerre de l’énergie, lancée en parallèle de la guerre commerciale, alors on peut comprendre la portée de super-arme stratégique de cette décision ; son efficacité dépendra bien sûr en pratique de sa mise en application par les décideurs américains. Il est trop tôt pour dire si cette décision rebattra les cartes – la loi n’est pas encore promue – mais à supposer qu’elle le soit jamais, elle pourrait bien marquer l’histoire comme développement énergétique le plus important depuis la création de l’OPEP, du gaz naturel liquéfié, et des technologies de fracturation hydraulique.

Cet article constitue une retranscription partielle de l’émission radio context countdown, diffusée sur Sputnik news le vendredi 3 août 2018.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Vincent, relu par Cat pour le Saker francophone

http://lesakerfrancophone.fr/lamerique-sapprete-a-declencher-sa-super-arme-nopec-contre-les-russes-et-les-saoudiens

 

Le camp occidental à l’épreuve de l’arme économique : les leçons du CoCom

Le camp occidental à l’épreuve de l’arme économique : les leçons du CoCom

À peine la République fédérale d’Allemagne a-t-elle officialisé la construction du controversé gazoduc Nord Stream 2 le 16 mai 2018, que la Pologne et les États-Unis d’Amérique ont sans surprise fait part de leur opposition à ce projet. Ce gazoduc devant s’étendre sous la mer Baltique sur 1200 kilomètres pour relier la Russie à l’Allemagne, devrait assurer à cette dernière un approvisionnement de 55 milliards de m³ d’hydrocarbures russes par an tout en évitant à la Russie d’avoir à payer des frais de transit à l’Ukraine et la Pologne. Les autorités allemandes donnèrent le feu vert au projet en mars 2018, suivies par la Finlande en avril, les travaux débutèrent dès le mois de mai dans la ville de Lubmin.

Les représentants polonais et américains ont réagi avec une hostilité prévisible face à ce projet qu’ils avaient maintes fois dénoncé comme étant une « menace pour la stabilité européenne ». Ainsi, la rencontre entre le Ministre des Affaires Étrangères polonais, Jacez Czatupowitc et le secrétaire d’État américain Mike Pompeo le 21 mai 2018 fut l’occasion pour la Pologne d’aborder le sujet et notamment de s’assurer d’une éventuelle pression américaine sur les compagnies européennes impliquées dans la construction du gazoduc1 après que le représentant américain en Ukraine, Kurt Volker, ait fait part de l’intention des États-Unis de recourir à ces méthodes.

Dans un contexte de tensions croissantes avec la Russie placée sous sanctions et face à un éventuel recours à des moyens de rétorsion économique de la part des Américains, il convient de s’interroger sur les performances de « l’arme économique » à la lumière d’expériences antérieures. Ainsi cet article sera consacré à un sujet méconnu de la Guerre Froide à savoir le Coordinating Commitee for Multilateral Export Controls (CoCom), Cette organisation, fondée en 1949 et rattachée à une annexe de l’Ambassade des États-Unis à Paris, fut le fruit de débats houleux entre puissances occidentales pour contrôler les transferts technologiques vers le bloc socialiste qui en était dépendant.

Cette politique de « containment économique » et son instrument principal, le CoCom, furent maintenus à divers degrés tout au long de la Guerre Froide jusqu’à l’Arrangement de Wassenaar en 1994, et auront fortement impliqué les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN, non sans controverses constantes; l’enjeu portant sur une question délicate et lourde de conséquences : les États-Unis et leurs alliés pouvaient-ils se permettre de commercer avec l’Union soviétique ?

Si la question n’a jamais pu faire l’unanimité entre les parties concernées aux États-Unis, elle le put encore moins entre les membres du CoCom.

Stratégie visant à tempérer les Soviétiques pour les uns, ou risque de leur « vendre la corde » pour d’autres, chaque pays du CoCom va progressivement mettre en œuvre sa propre conception de ce commerce selon ses perceptions de sécurité nationale durant la Guerre Froide.

La présente analyse portera sur ces deux extrêmes entre lesquels le CoCom se retrouva tiraillé durant les années 80 dans un contexte de « guerre fraîche » marqué par la volonté américaine de reprendre la lutte anticommuniste sous l’impulsion du président Ronald Reagan.

 

Présentation de la Nouvelle Politique Economique de Lénine, Affiche d'époque

 

I/ Le commerce Est-Ouest, entre ouverture et confrontation

La lutte idéologique entre le camp occidental et le bloc de l’Est durant la Guerre Froide n’a pas consacré une rupture des relations commerciales. Le rapport de force était à première vue en faveur des Occidentaux. En effet, n’en déplaise aux tenants du mythe des miracles de l’économie socialiste, la Russie soviétique a toujours affiché une dépendance prononcée vis-à-vis des technologies occidentales qui furent indispensables à son développement comme l’ont démontrée plusieurs études, les plus notables étant celles du professeur Antony Sutton2.

À titre d’exemple, dans les années 20, la NEP3 a permis l’ouverture de 350 concessions en Union soviétique encourageant l’implantation d’entreprises occidentales dont le capital technologique fut le principal, si ce n’est l’unique facteur de redressement économique de ce pays ravagé par la guerre civile. Les concessions furent ensuite supprimées par Staline pour recourir aux « accords d’assistance technique » accordant à certaines compagnies occidentales la possibilité d’apporter leur savoir-faire pour aider à la réalisation des grands projets industriels en Union soviétique. La période de la Détente, marquée par un apaisement des tensions et un relâchement des contrôles, fut l’occasion pour les Soviétiques d’acquérir une multitude de technologies occidentales au profit de leur potentiel économique…ainsi que militaire.

Comme l’avait jadis si bien résumé le professeur Carroll Quigley : « Des sociétés telles que la Russie soviétique, qui ont, par manque de tradition scientifique, démontré une faible créativité technologique, peuvent néanmoins constituer une menace pour la civilisation occidentale par l’usage, à immense échelle, d’une technologie presque entièrement importée de cette même civilisation occidentale »4.

Un bref descriptif de secteurs militaires clés soviétiques ayant bénéficié des transferts technologiques occidentaux, permettrait d’étayer ces propos ainsi que d’établir l’échec du CoCom et des espoirs de pacification à l’aube de la présidence de Reagan :

La flotte soviétique, la plus imposante au monde, était constituée à 60% de vaisseaux construits à l’Ouest, tout comme 80% de leur machinerie5. Les technologies furent obtenues auprès de la Burgmeister & Wain of Coppenaghen et Litton Industries6. Ce furent certains de ces bateaux qui acheminèrent les missiles à Cuba et qui ravitaillèrent Haiphong en équipements.7

L’industrie automobile fut érigée avec l’aide d’entreprises occidentales telles que Fiat et Ford entre les années 30 et 608. Certains véhicules militaires, plagiats de modèles occidentaux, furent utilisés en Afghanistan et contre l’effort de guerre américain au Vietnam.

Les missiles soviétiques positionnés en Europe ont largement bénéficié du savoir-faire occidental notamment celui de l’entreprise américaine Bryant Chucking Grinder Company dont les roulements à billes ont accru la précision des tirs soviétiques et la menace qu’ils incarnaient pour la sécurité européenne9.

Nous aurions pu rajouter à ce bilan les secteurs agricoles et chimiques, mais ces données suffisent pour établir que le commerce avec l’URSS, que certains avaient promu dans l’optique « d’adoucir » les Soviétiques, eut les effets inverses : l’Occident loin d’avoir acheté la paix a plutôt « vendu la corde10 ». En considérant les nombreux efforts aussi bien légaux qu’officieux que les Soviétiques déployaient pour se procurer en technologies, ce fut pour remédier à une véritable hémorragie technologique occidentale que Reagan voulut remanier le CoCom dont les défaillances appelaient à certaines rectifications.

Au regard de ce besoin obsessionnel des Soviétiques en technologies occidentales, on pourrait facilement être tenté comme Antony Sutton, de conclure qu’un blocage pur et radical des transferts technologiques auraient pu permettre de mettre l’URSS à genoux et ainsi précipiter la fin de la Guerre Froide. Toutefois cette vision relève de l’idéal tant le contrôle des technologies impliquait des considérations multiples qui transcendaient le simple recours à la coercition ou à d’autres mesures draconiennes.

 

II/ Des orientations américaines aux contradictions occidentales

Le contrôle des exportations est une initiative principalement américaine. À l’aube de la Guerre Froide les Etats-Unis en usèrent pour faire pression sur l’URSS à travers le « Control Act » en 1949, plaçant les biens exportés sous contrôle, mais aussi sur les pays occidentaux par le « Battle Act » en 1951 leur faisant perdre la protection américaine en cas de commerce avec le bloc socialiste. C’est dans ce contexte qu’apparu le CoCom11, souvent comparé à un « club » ne reposant sur aucun traité ou accord et dépendant de la bonne volonté des États membres pour réguler les transactions technologiques vers l’URSS, les pays du Pacte de Varsovie et la Chine Populaire.

Le CoCom a établi trois listes de biens devant être soumis à des licences : les munitions, les biens nucléaires et les biens à « double-usage » tout en accordant des possibilités de « ventes exceptionnelles »12. Enfin, il opérait selon deux notions anglo-saxonnes de guerre économique entre lesquelles il alternait selon la nécessité, à savoir l’effet de levier (« Leverage ») et « Linkage »13, le premier consistant à exploiter politiquement un avantage économique, tandis que le second revient à user d’actions économiques pour faire pression sur une cible.

Le contrôle américain sur les pays européens était certes bien établi à l’issue de la Deuxième Guerre Mondiale lorsque ceux-ci étaient trop exsangues pour se permettre de risquer de perdre la protection américaine, mais à mesure qu’ils opérèrent leur redressement économique, ils obtinrent une marge de manœuvre se traduisant par plusieurs écarts.

En effet, chaque pays membre s’était doté d’une conception propre du commerce Est-Ouest et d’une législation commerciale qui ne s’alignait pas forcément sur les directives américaines.

Ainsi la France, capitale des sympathies mondiales envers le communisme, recourait au commerce Est-Ouest afin d’affirmer sa souveraineté et se démarquer de l’hégémonie américaine. Le commerce avec l’Est bénéficiait d’un large consensus et le monde des affaires pouvait compter sur la bienveillance de l’État. Si la tendance était au laxisme jusqu’en 1981, la France, tout en renforçant ses contrôles, a préservé le souci de sa souveraineté.

Le Royaume-Uni, de par ses traditions commerciales, s’adonnait au commerce avec l’Est afin de subvenir à ses besoins économiques internes. Cependant l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher en 1979 marque un assujettissement à la politique américaine de contrôle.

La RFA constituait le maillon faible du CoCom. Cela est dû au fait que son commerce avec la RDA n’était pas considéré comme du commerce extérieur et occasionnait des fuites de technologies qui n’ont pas été l’objet de contrôles au sein du CoCom.

Le Japon enfin s’illustrait par son laxisme. La loi assurait la liberté d’exportation et les contrôles ne se limitaient qu’aux entreprises sur le sol japonais sans s’étendre à leurs filiales à l’étranger.

 Le commerce des pays membres du CoCom avec l'URSS et les pays du Pacte de Varsovie (source: RHOADES W. E.; CoCom, technology transfer and its impact on national security; Calhoun: The NPS Institutional Archive; 1989; p.127)Figure: Le commerce des pays membres du CoCom avec l’URSS et les pays du Pacte de Varsovie (source: RHOADES W. E.; CoCom, technology transfer and its impact on national security; Calhoun: The NPS Institutional Archive; 1989; p.127)

De par son caractère informel, les décisions prises au sein du CoCom ne revêtaient aucune forme contraignante vis-à-vis des États membres qui ont toute latitude pour appliquer les mesures du CoCom à leur convenance. Ainsi s’opposent deux conceptions de l’embargo : celle de sécurité (établir des contrôles stables) et celle de sanctions (selon les initiatives soviétiques)14. Les États-Unis alternant par opportunisme entre les deux mais toujours en désaccord avec ses alliés. Si on peut admettre qu’il existait un consensus pour le contrôle des exportations de technologies stratégiques (non sans réserves de la part des pays européens), le principal litige porte sur la définition de « bien stratégique ».

Les listes de biens à placer sous contrôle ne peuvent donc faire l’unanimité parmi les membres du CoCom, les Américains suivant une démarche intransigeante, souhaitaient restreindre le commerce par des listes élargies, tandis que les Européens volontaristes préféraient préserver leurs liens commerciaux avec l’Est par des listes de contrôle limitées.

Les deux parties procédaient fréquemment à des accusations mutuelles d’hypocrisie, les Européens souhaitant défendre leurs intérêts économiques à l’Est et n’hésitant pas à remettre en cause les directives du CoCom au moindre empiètement de celui-ci sur leur souveraineté. Les Américains étaient en proie à une pression interne de la part de leurs industriels, ces derniers se sentant lésés par rapport à leurs concurrents européens bénéficiant de restrictions plus souples de la part de leurs pays respectifs

Ces éléments mettent en exergue un double paradoxe résultant d’une dépendance mutuelle: l’URSS bien qu’étant fortement dépendante des technologies occidentales est tout de même parvenue à se maintenir à niveau face au camp occidental, tandis qu’inversement, les pays et industriels occidentaux, bien qu’exposés à la menace soviétique, ont tout de même poursuivi voire défendu le commerce de technologies avec le bloc de l’Est en affichant une réticence opiniâtre envers toute injonction ou interférence américaine dans leurs activités économiques.

Un constat qui appelle sérieusement à relativiser les concepts libéraux inspirés de Montesquieu pour lequel « l’effet naturel du commerce est de porter à la paix »…

Reagan et Gorbatchev

III/ Les faux espoirs du renforcement des contrôles

Lorsque Reagan accéda à la présidence en 1981, la détérioration des relations américano-soviétiques avait déjà été consommée depuis Carter. L’invasion de l’Afghanistan en 1979 sonna le glas de la Détente et les États-Unis réagirent en prenant certaines mesures répressives.

En 1979 fut promulguée l’Export Administration Act (EAA) accordant au président un droit de regard sur les exportations suivi d’un embargo sur le grain en 1980. La politique de Reagan s’inscrivit dans cette tendance, constatant l’échec du « commerce pacifique » et concevant une nouvelle approche du commerce Est-Ouest à imposer aux membres du CoCom. Celle-ci s’aligna sur les recommandations faites en 1976 par le « Rapport Bucy »15 insistant sur un contrôle prioritaire et sélectif quant aux technologies à « double usage » et limitant l’accès aux technologiques américaines aux membres du CoCom. La procédure se conforme également à l’approche du National Security Council (NSC) prônant un renforcement du CoCom, le besoin de convaincre les Alliés du bien-fondé des contrôles des exportations, des mesures collectives et une adhésion de l’Est à l’éthique commerciale de l’Ouest16.

La guerre économique paraissait être une opportunité dans la mesure où certains observateurs percevaient en URSS les prémisses d’un effondrement économique; le refus de transferts technologiques pouvait donc accentuer cette phase de déclin et acculer l’URSS vers des compromis en terme de consommation et investissement dont les effets pouvaient se conjuguer à la course à l’armement, infligeant à l’URSS le coup de grâce17.

Cette stratégie est issue de l’optique américaine selon laquelle les contributions technologiques au secteur industriel soviétique bénéficient par ricochet au secteur militaire18, conception rompant avec la « compartimentalisation » adoptée par les autres pays du CoCom pour lesquels le secteur militaire est indépendant des technologies civiles issues du secteur économique19. Vis-à-vis des Alliés, les États-Unis vont alterner entre 2 tendances : les « multilatéralistes » et les « unilatéralistes » chacune prônant une posture distincte au sein du CoCom et qui vont inspirer la démarche à suivre à l’occasion de deux crises majeures.

La première est celle de la construction du gazoduc d’Urengoy, certainement l’exemple le plus représentatif d’une gestion calamiteuse d’embargo multilatéral issue d’une initiative unilatérale.

En réaction aux troubles survenus en Pologne en 1980, Reagan met ses menaces à exécution et décide en décembre 1981 de suspendre toutes les licences d’exportations portant sur les biens et composants censés assurer la construction d’un gazoduc sibérien20. Il fallut cependant contraindre les membres du CoCom à suivre cette démarche. Le 18 juin 1982 l’interdiction est étendue aux filiales des entreprises américaines ainsi qu’aux entreprises étrangères produisant les équipements sous licence. Ceci avait engendré de fortes tensions avec les pays européens membres du CoCom dont les entreprises sont pénalisées par l’extraterritorialité d’une décision américaine, d’autant que ceux-ci voient Reagan paradoxalement lever l’embargo sur le grain21 au profit des fournisseurs américains. Les gouvernements français et britanniques incitèrent ouvertement leurs entreprises à passer outre les directives de Reagan et leurs obligations vis-à-vis du CoCom, contraignant le président américain à lever l’embargo en novembre 1982. Le gazoduc sera finalement construit au profit de l’URSS.

Plusieurs conclusions sont à retenir de cette expérience : nous pouvons considérer cet incident comme la preuve que l’unilatéralisme américain est défaillant, plutôt que d’obtenir le soutien des Alliés, les Américains ont réussi à se les aliéner, ceux-ci considérant certaines variables (dépendance envers le gaz soviétique, intérêts économiques) comme prenant le pas sur leurs obligations envers le CoCom.

L’unilatéralisme s’étant révélé inapproprié à l’issue de cette crise, l’Administration Reagan se vit donc acculée vers le multilatéralisme pour renforcer, non sans peine, le CoCom après 1982.

Les États-Unis présentèrent au CoCom un triple projet : l’élargissement des listes de contrôle, le renforcement des sanctions et enfin le renforcement de la structure institutionnelle du CoCom. Les Européens n’étaient disposés à entreprendre une guerre économique qu’à la condition que les produits concernés aient effectivement une importance militaire. Ainsi, lors de la réunion de 1982, 58 produits sur 100 proposés par les Américains furent ajoutés aux listes. S’ajoutent l’année suivante l’application directe de contrôles pour les 10 biens prioritaires susceptibles de détournement et en 1984, l’interdiction d’exporter certains équipements de communication. Les États-Unis purent obtenir la création en 1985 d’un sous-comité (STEM) renforçant le poids des représentants de la Défense face à ceux du Commerce au sein du CoCom mais seulement après une série de compromis avec leurs partenaires occidentaux22.

Ce développement multilatéral du CoCom suscita certes des plaintes croissantes d’officiels soviétiques, cependant ce succès relatif est à nuancer pour certaines raisons : ces renforcements sont limités à l’intérieur des frontières de l’Ouest et s’accompagnent de la réticence persistante des Européens ; les États-Unis ayant renoncé à l’unilatéralisme, étaient contraints de composer avec des partenaires peu disposés à suivre les nouvelles procédures sur le long-terme d’où de nouvelles plaintes venant de ces derniers qui percevaient les freins à la réexportation de technologies américaines comme une atteinte aux lois internationales. Ces contrôles internes ont finalement nuit à la volonté des pays du CoCom de coopérer, les Européens et les Japonais y percevant des velléités unilatéralistes inavouées des Américains.

Les failles de ce nouveau paramétrage seront mises à nu à l’occasion du scandale Toshiba-Kongsberg en 1987. Ces deux entreprises avaient vendu aux Soviétiques des machines-outils sous licence indispensables à la modernisation de leurs sous-marins nucléaires compromettant davantage la sécurité de l’Europe de l’Ouest23. En réaction, le Sénat américain, par le Garn Amendment, a exigé la fermeture du marché américain à toutes les entreprises qui ne se conforment pas aux réglementations du CoCom en guise de sanctions. Paradoxalement, cette mesure fut désavouée par l’Administration Reagan qui craignait de voir les pays européens appliquer les mêmes restrictions à l’encontre des entreprises américaines en représailles. De surcroît, une telle initiative unilatérale n’aurait fait que compromettre le CoCom24. Il fallut privilégier la voie multilatérale en coopération avec le Japon et la Norvège. Des sanctions à l’encontre de Toshiba et de la Kongsberg-Vapenfabrik furent bel et bien appliquées en plus d’un engagement accru du Japon dans le contrôle des technologies sensibles.

L’ampleur de cette crise décida les autres membres du CoCom à renforcer leur coopération avec les États-Unis au sein du CoCom. Ce revirement aurait pu être encourageant si, entre 84 et 89, la RFA n’avait pas à son tour manqué à ses obligations en permettant à la Imhausen-Chemie de construire des installations chimiques en Libye tout en négligeant de soumettre ses produits aux contrôle du CoCom avec la complicité silencieuse des autorités fédérales allemandes…

L’arrivée au pouvoir de Gorbatchev et l’apaisement des tensions avec les États-Unis qu’il va consacrer achèveront de convaincre Reagan d’assouplir sa politique de contrôle en 1986.

 

Reagan et Trump

Conclusion: de Ronald à Donald

L’expérience du CoCom est édifiante dans le contexte actuel puisqu’elle permet de relativiser le leadership américain parmi ses alliés sur le plan économique. Si la domination militaire et diplomatique américaine demeure une constante encore aujourd’hui au sein de l’OTAN, le domaine économique constitue le talon d’Achille de cette suprématie. C’est précisément sur le plan économique que toute l’hétérogénéité du camp occidental nous est révélée au grand jour, chacun des pays membres disposant de spécificités économiques particulières divergentes sur lesquelles peuvent buter les intérêts américains.

Donald Trump, ayant pris ses fonctions de président des États-Unis en 2016, se retrouvent confrontés à certains enjeux auxquels fit face son prédécesseur Reagan. Si le recours aux sanctions économiques à l’encontre de la Russie fut appliqué suite au rattachement de la Crimée à la Russie en mars 2014, les résultats mitigés, voire contreproductifs obtenus ne plaident pas en faveur de cette politique. Les relations économiques étant intrinsèquement mutuelles, les sanctions constituent des armes à double-tranchant pouvant mener à l’impasse25

Ainsi, la partie occidentale de l’Union Européenne, notamment l’Allemagne, est plus soucieuse de préserver ses rapports économiques avec la Russie et par conséquent moins disposée à avaliser toutes les directives de Washington.

Face au gazoduc Nord Stream 2, les Américains peuvent compter sur l’appui des pays d’Europe de l’Est membres de l’Initiative des Trois Mers26 dont les intérêts, comme l’a reconnu le général L. Jones de l’Atlantic Council, sont « davantage alignés sur la perception américaine du monde, que nos alliés traditionnels d’Europe de l’Ouest »27.

Quand bien même les États seraient amenés à coopérer dans une politique de boycott contre la Russie, les milieux d’affaires qui y sont implantés risquent fort d’affirmer leur désapprobation.

La Russie constitue un cas particulier dans l’approche des politiques de guerre économique. Qu’importe qu’elle ait été, selon Lénine, « un apanage semi-colonial du capitalisme » au temps du tsarisme, ou « un marché captif » d’après Antony Sutton sous le communisme. Ce pays a paradoxalement toujours su ranger cette dépendance économique et technologique prononcée envers l’Occident parmi ses atouts jusqu’à la rendre mutuelle.

Les perspectives économiques qu’offre la Russie et sa place incontournable sur le marché mondial susciteront immanquablement l’intérêt d’acteurs étrangers qui seront dès lors mus par  une volonté impérieuse de retour sur investissement. Plus les capitaux qu’ils consacreront à la Russie seront importants, plus ils seront réticents à toute politique de sanction susceptible de rendre la Russie insolvable et de compromettre leurs profits.

Ainsi, tout comme pour le gazoduc d’Urengoy, rien ne saurait garantir une annulation du projet de Nord Stream 2 prévu pour 2019 d’autant que les efforts américains pour obtenir l’annulation de Nord Stream 1 en 2012 se sont révélés infructueux.

Tout comme au temps du CoCom, rien ne saurait non plus assurer que la menace de sanctions à l’encontre de compagnies impliquées dans des projets avec la Russie pourrait les dissuader de poursuivre leurs activités d’autant que cette mesure a déjà été sèchement désavouée par les protestations de l’Allemagne et de l’Autriche en juin 2017.

La prise en compte des résultats mitigés du CoCom sous Reagan ne devrait-elle pas inviter Trump à plus de circonspection dans la tentation de l’usage de l’arme économique face à la Russie de Poutine?

 

Hédi ENNAJI

 

Bibliographique sélective:
  • BERTSCH G. K. (sous la direction de); Controlling east-west trade and technology transfer, power, politics and policies; éd. Duke University Press; 1988; Georgia; 508 p.
  • BUCHAN D.; Incidences stratégiques du commerce est-ouest; éd. Bosquet; coll. Hermès; Paris; 1985; 169 p.
  • HANSON P.; Trade and technology in Soviet-Western relations; éd. Macmillan Press LTD; Hong Kong; 1981; 271 p.
  • HOLIDAY G. D.; Technology transfer to the USSR, 1928-1937 and 1966-1975: The role of Western technology in Soviet economic development; éd. Westview Press; Colorado; 1979; 225 p.
  • LACHAUX C., LACORNE D., LAMOUREUX C.; De l’arme économique; éd. Fondation pour les études de Défense Nationale; coll. Les 7 épées; Paris; 1987; 406 p.
  • LAÏDI S.; Histoire mondiale de la guerre économique; éd. Perrin; Paris; 2016; 576 p.
  • MASTANDUNO M.; Economic Containment, CoCom and the politics of East-West trade; éd. Cornell University Press; New York; 1992; 353 p.
  • OFFICE OF TECHNOLOGY ASSESSMENT; Technology and east-west trade; éd. Allanheld Osmun & co; New Jersey; 1981; 303 p.
  • PARROTT B. (sous la direction de); Trade, technology, and Soviet-American relations; éd. Indiana University Press; Bloomington; 1985; 394 p.
  • SANDBERG M.; Learning from capitalists, A study of Soviet assimilation of Western technology; éd.Almqvist & Wiksell International; Göteborg; 1989; 264 p.
  • SEUROT F.; Le commerce est-ouest; éd Economica; Paris; 1987; 174 p.
  • SUTTON A. C.; National suicide, military aid to the Soviet Union; éd. Arlington House; New York; 1974; 283 p.

https://stratpol.com/le-camp-occidental-a-lepreuve-de-larme-economique-les-lecons-du-cocom/

Les États-Unis font la promotion du gaz américain auprès de l’UE

Les États-Unis font la promotion du gaz américain auprès de l’UE

« Le secrétaire à l’Énergie, Rick Perry, est venu promouvoir le gaz naturel US jeudi lors d’une rencontre avec la Commission européenne, au lendemain d’une nouvelle attaque du président Trump contre le projet de gaz russe Nord Stream 2. « Les USA ne soutiennent pas des gazoducs comme Nord Stream 2 et Turk Stream qui ne feraient qu’augmenter la dépendance à une source d’approvisionnement unique », a rappelé Rick Perry. Le vice-président de la Commission européenne en charge de l’Union de l’Énergie, le slovaque Maros Sefcovic, a assuré que l’addition de gaz US dans les importations européenne « pourrait changer la donne dans l’effort de diversification et de renforcement de la sécurité énergétique ». « L’UE est un très grand marché, attractif, et un client sur fiable. Nous avons déjà fait beaucoup pour compléter les infrastructures nécessaires » à la réception de gaz naturel liquéfié. « Avec des prix US compétitifs nous serions dans une situation gagnante-gagnante », a-t-il ajouté. »

Source : Connaissance des énergies

https://www.les-crises.fr/revue-de-presse-du-24-07-2018/

 

Les attaques de Trump contre le gazoduc Nord Stream 2, « concurrence déloyale » selon le Kremlin

Les attaques de Trump contre le gazoduc Nord Stream 2, « concurrence déloyale » selon le Kremlin

/ © AFP / Dario INGIUSTO

Les critiques formulées par le président américain Donald Trump contre le projet de gazoduc Nord Stream 2 entre la Russie et l’Allemagne constituent une forme de « concurrence déloyale », a dénoncé jeudi le Kremlin.

« Nous considérons (ces attaques) comme de la concurrence déloyale. Il s’agit d’une tentative de contraindre les clients européens à acheter du GNL plus cher, qui peut leur être fourni depuis d’autres endroits », a déclaré aux journalistes le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov.

« C’est une question de concurrence économique et c’est dans le cadre de cette concurrence économique que les clients doivent prendre leur décision de choisir tel ou tel fournisseur », a poursuivi M. Peskov.

« Pendant des dizaines d’années, la Russie a confirmé et confirme encore son statut de garant fiable de la sécurité énergétique de l’Europe. Aucun autre fournisseur n’a jusqu’à présent démontré une grande stabilité ou fiabilité dans la fourniture de gaz par gazoduc », a-t-il ajouté.

Donald Trump a de nouveau fustigé mercredi le projet de gazoduc Nord Stream 2, qui vise à doubler les capacités de livraison de gaz russe en Europe en passant par la mer Baltique et en évitant l’Ukraine, avec qui la Russie entretient des relations conflictuelles.

Le gazoduc Nord Stream 2, dont la mise en service est prévue début 2020, a une capacité de 55 milliards de m3 par an, ce qui doit permettre de doubler les capacités du premier Nord Stream, qui transporte du gaz de la côte baltique de la Russie jusqu’à l’Allemagne.

Les Européens restent néanmoins divisés sur ce projet, tandis que les Etats-Unis, grand producteur de gaz naturel, se sont récemment lancés dans une offensive commerciale à la recherche de nouveaux débouchés, soutenue par Donald Trump.

M. Trump s’en est pris mercredi avec une virulence inédite à Berlin en assurant que « l’Allemagne est complètement contrôlée par la Russie » en raison de sa dépendance au gaz russe.

« De telles fournitures de gaz ne mènent pas à la dépendance d’une des parties sur l’autre, mais à une dépendance mutuelle, qui est une garantie de la stabilité et du développement d’une coopération mutuellement bénéfique », a déclaré M. Peskov jeudi.

Le président russe Vladimir Poutine et son homologue américain Donald Trump doivent tenir leur premier sommet bilatéral lundi à Helsinki.

(©AFP / 12 juillet 2018 13h03)

https://www.romandie.com/news/Les-attaques-de-Trump-contre-le-gazoduc-Nord-Stream-2-concurrence-d-loyale-selon-le-Kremlin/935871.rom

De l’EaU dans le gaz entre Washington et Moscou

De l’EaU dans le gaz entre Washington et Moscou

01 juillet, 2018
Note d’analyse

Bruno Husquinet

Dans un article récent de géo-économie, le spécialiste de la Russie Gordon Hahn dénonce une guerre du gaz, dans laquelle les trois protagonistes, l’Europe, la Russie et les Etats-Unis ont des intérêts différents. Comme l’avait déclaré le ministre belge des Affaires Etrangères Didier Reynders, le 14 novembre 2016, l’élection de Donald Trump représentait une occasion pour l’Europe de s’unir et de définir ses propres priorités face à une économie américaine pesant dix-neuf billions de dollars.

 

 

Mais la maison européenne peine à s’entendre, dans un contexte économique difficile, sur les questions épineuses liées au Moyen orient, et à la crise migratoire. L’Europe est de plus en plus mal à l’aise, coincée entre le Brexit, un voisinage proche instable et une Russie repositionnée sur la scène internationale, sans oublier l’ombre chinoise. Ainsi, malgré les tensions russo-occidentales des dernières années, l’Europe a besoin des immenses réserves naturelles russes et veut conserver une relation diplomatique et économique. Selon le site Connaissances des énergies, les exportations de Gazprom vers l’Europe pourrait d’ailleurs atteindre les 200 milliards de mètres cubes en 2018.

Le nerf de la guerre, c’est donc l’énergie. A juste titre, tous les Etats se préoccupent de leur approvisionnement en énergie et essaient de diversifier leurs sources pour éviter la dépendance envers un seul fournisseur. Selon la Stratégie Européenne pour la Sécurité Economique publiée en mai 2015, « six États membres dépendent de la Russie en tant que fournisseur extérieur unique pour la totalité de leurs importations de gaz […]. La Russie a exporté 71 % de son gaz en Europe, ses deux principaux clients étant l’Allemagne et l’Italie. »

Malgré la guerre en Ukraine et les sanctions contre la Russie, les importations de gaz russe ont augmenté pour atteindre 35% des parts de marchés, selon Les Echos. Ceci ne se déroule pas sans son lot d’embuches. Suite aux sanctions contre la Russie en 2014, le projet South Stream a été frappé de plein de fouet, les projets de construction stoppés net, enterrant les investissements et les emplois liés ; la Bulgarie a été la première victime. Pour la Russie, il s’agissait de trouver un autre partenaire que les pays européens et la Turquie y a vu son intérêt. Certes, les dents ont grincé pour accorder les violons turcs et russes car les négociations se sont déroulées sur fond de crise syrienne. Mais la realpolitik l’a emportée. South Stream a été ressuscité en Turkish Stream et le gaz russe rentrera donc en Europe par les Balkans.

North Stream II, quant à lui, n’a pas encore vu le jour, le projet tant défendu par l’Allemagne est honni par les Américains. Plusieurs sénateurs dont Ted Cruz, Marco Rubio et John Mc Cain tentent de miner ce projet en utilisant l’Acte de sanctions pour lutter contre les adversaires des Etats-Unis (CAATSA). Cependant, la saga du pipeline a des chances de prendre une tournure positive suite à l’accord entre Gazprom et la Commission européenne concernant la position dominante de Gazprom dans les accords gaziers. Cet accord stipule que Gazprom ne peut plus imposer de restrictions sur les pays acheteurs, mais en contrepartie le géant russe est libéré d’une amende de plusieurs milliards. Selon l’analyste Tim Daiss, c’est une victoire de la Russie sur les producteurs de GNL.

Cet accord est une nouvelle pomme de discorde entre les pays de l’Union européenne. D’abord, la Lituanie qui tente de sortir de sa dépendance totale envers la Russie, s’y est fortement opposée. Sa position est cohérente puisqu’elle est le premier pays ex-socialiste à avoir importé du gaz liquéfié américain en 2017. Les amateurs d’intrigues se demanderont par ailleurs si c’est une coïncidence que Vilnius abrite le Centre d’excellence pour la sécurité énergétique de l’OTAN. L’autre grand pourfendeur de l’accord, est la Pologne, Varsovie se militarise à grands pas pour contrer la Russie, proclame-t-elle. En parallèle, la Pologne s’aligne sur les intérêts gaziers américains en Europe, comme en témoigne sa proximité avec le lobbyiste américain, LNG Allies. La fidèle alliée américaine rêve de devenir le port d’entrée du gaz américain en Europe avec son terminal de LNG à Świnoujście. Quelques travaux sont certes nécessaires pour la connecter aux réseaux européens existants, dont slovaque, et desservir l’Europe. L’ironie veut que ces travaux se fassent grâce aux 100 millions de subsides de l’Union européenne. Ici encore, les afficionados de cabales se régaleront de savoir que la société polonaise de gaz et pétrole (la PGNiG) a signé un accord avec Cheneire Energy, la seule société américaine ayant à ce jour les permis nécessaires pour exporter la gaz naturel américain.

North Stream II doit aussi faire face à une résistance ukrainienne. La compagnie ukrainienne Naftogaz a décidé de forcer l’application de la décision du tribunal de Stockholm exigeant de Gazprom le versement de 2,6 milliards de dollars, notamment en demandant la saisie des biens des opérateurs de North Stream I et II en Suisse. Même le dilettante en magouilles appréciera le fait que le fils de l’ancien vice-président américain Joe Biden, Hunter Biden est directeur de la société Burisma, une entreprise proche de la Naftogaz.

Certes Gazprom est le fournisseur dominant de gaz en Europe ; mais au vu de l’attitude américaine, est-il raisonnable de miser sur les Etats-Unis ? D’autant que le gaz russe reste le plus compétitif. Enfin, s’il est légitime de tenir compte du risque que représente la dépendance de l’Europe face à la Russie, l’approvisionnement de gaz russe n’a jamais été interrompu, comme le remarque un analyste de la Deutsche Bank, si ce n’est avec l’Ukraine dans un cadre politico-économique très spécifique.

En résumé, North Stream II va d’Est en Ouest et le GNL américain d’Ouest vers l’Est. Deux courants à polarité inverse qui risquent de faire des étincelles. Pour paraphraser Clausewitz, la guerre économique est la continuation d’une politique concurrentielle, mais avec d’autres moyens.

 

Bruno Husquinet

https://www.iveris.eu/list/notes_danalyse/357-de_leau_dans_le_gaz_entre_washington_et_moscou/

Gazoduc entre les deux Corées : reprise des négociations

Gazoduc entre les deux Corées : reprise des négociations

Gazoduc entre les deux Corées : reprise des négociations

Et si le rapprochement entre les deux Corées était encore une fois liée à une affaire de pétrole et de gaz  ? Avec la Russie comme “intermédiaire”, pour ne pas dire partenaire principal ? Le géant gazier russe Gazprom et la Corée du Sud ont relancé leurs négociations en vue de construire un pipeline transitant par le territoire nord-coréen vers la Corée du Sud.

Reprise des négociations

En fin de semaine dernière, Vitali Markelov, membre du conseil d’administration de Gazprom a en effet annoncé lors d’une conférence de presse la reprise des pourparlers.

«En ce qui concerne le gazoduc passant par le territoire de la Corée du Nord vers la Corée du Sud, ce projet n’est pas nouveau, nous avions déjà commencé à étudier cette question avec la partie nord-coréenne en 2011. Les itinéraires ont été choisis, des négociations ont eu lieu avec la partie nord-coréenne et sud-coréenne. Ensuite, les relations entre les deux pays, la Corée du Nord et la Corée du Sud, se sont détériorées, et les négociations ont été suspendues», a-t-il tenu à préciser.

Désormais, les tensions entre les deux Corées s’amenuisent, ce qui a permis à la Corée du Sud de se tourner à nouveau vers Gazprom en vue de discuter de la reprise du projet.

Le 30 Mars, s’exprimant lors du forum sur l’énergie à Séoul, le Ministre des affaires Étrangères Kang Kyung-hwa, a déclaré que l’amélioration de la situation de la sécurité sur la péninsule coréenne rendait désormais envisageable de débuter la construction d’un gazoduc entre la Russie et la Corée du Sud via la Corée du Nord.

La voie vers une concrétisation du projet ouverte dès 2011

Longtemps considérée comme une utopie, le projet de construction d’un pipeline à travers la Corée du Nord permettant de relier les gisements gaziers de Sibérie russe à la Corée du Sud a franchi un pas vers sa concrétisation  en octobre 2011.

«Ce n’est pas un rêve farfelu. C’est un projet où chacun sera gagnant», avait alors affirmé le président sud-coréen Lee Myung-bak, lequel souhaitait conclure ce dossier avant la fin de son mandat en 2013.

Après le feu vert donné par Kim Jong-il au président russe Dmitri Medvedev lors d’un sommet en Sibérie le 24 août 2011, le géant du gaz sud-coréen Kogas souhaitait obtenir des garanties de la part de Moscou.

Un des défis majeurs à relever : régler les obstacles sécuritaires et économiques du projet pharaonique de 1700 km de long.

Russie / Corée : effacement de la dette contre gazoduc, une alternative au marché européen

Les sanctions brandies par les Occidentaux en avril 2014 pour tenter de freiner les velléités hégémoniques de Poutine en Ukraine pourraient s’avérer être des armes à double tranchant, le chef du Kremlin profitant de l’occasion pour développer ses relations avec la Chine, le Japon et la Corée du Sud, écrivais-je en avril 2014. Ajoutant que Moscou pourrait saisir là l’opportunité de trouver de nouveaux marchés autre que l’Union européenne pour écouler son bien précieux gaz.

C’est dans un tel état d’esprit que Moscou  avait alors effacé 90 % de la dette nord-coréenne, soit la quasi-totalité des 10 milliards de dollars de dettes contractées par le pays. Poutine n’ayant rien d’un philanthrope, la “largesse” russe pourrait au final faciliter la construction d’un gazoduc vers la Corée du Sud.

L’annulation de 90 % de la dette nord-coréenne avait ainsi été votée par les députés russes de la Douma, ratifiant un accord négocié en 2012. Le solde des derniers 10 % restants seront quant à eux rééchelonnés sur vingt ans, par versements tous les six mois.

Le vice-ministre russe des Finances, Sergueï Stortchak, avait lui-même déclaré que cette somme pourrait servir au financement de projets communs en Corée du Nord, parmi lesquels figure la construction d’un gazoduc pour relier les gisements gaziers de Sibérie russe à la boulimique Corée du Sud.

Rappelons que ce projet est développé depuis déjà quelques années par le géant gazier russe Gazprom. L’objectif premier étant de livrer à la Corée du Sud 10 milliards de mètres cubes de gaz par an. Le gazoduc constitue également un élément indispensable pour la stratégie d’expansion asiatique de Gazprom, qui cherche à tout prix un débouché à ses pipelines en provenance de Sakhaline et de Sibérie.

 Un gazoduc qui s’inscrit dans un projet gagnant-gagnant

Lors du sommet entre Dmitri Medvedev (alors Président russe) et son homologue nord-coréen Kim Jong-il qui s’est tenu en Sibérie en août 2011, la Fédération de Russie et la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) ont convenu de la mise en place d’une commission spéciale pour la création d’un gazoduc entre la Russie, la RPDC et la Corée du Sud. Commission qui devrait notamment déterminer le volume transporté et le montant des droits de transit versés à la RPDC.

Si les autorités sud-coréennes n’avaient pas immédiatement réagi à cette annonce, le président sud-coréen Lee Myung-bak avait par la suite déclaré à New York qu’il considérait ce projet comme “gagnant-gagnant” pour toutes les parties impliquées (Moscou, Pyongyang et Séoul).p
Malgré la campagne hostile au projet de gazoduc trans-coréen conduite par certains médias conservateurs sud-coréens, lesquels avaient pointé du doigt les risques éventuels de “siphonnage” du gaz lors de son transport ainsi que de rupture des approvisionnements en cas de détérioration des relations Nord-Sud, le président sud-coréen s’était montré favorable au projet.

Grâce à la mise en place de ce gazoduc, la Corée du Sud, aujourd’hui le deuxième importateur mondial de gaz, approvisionnée exclusivement par voie maritime, pourrait réduire ses coûts d’approvisionnement en gaz naturel jusqu’à 30 %.

Les droits de transit perçus par la Corée du Nord pourraient s’élever quant à eux à 100 millions de dollars par an.

Le marché asiatique : une alternative aux débouchés européens

Rappelons par ailleurs, qu’en 2013 et 2014, lors d’adresses multiples au parlement russe, Vladimir Poutine avait assigné aux députés la tâche de développer activement les liens avec l’Asie orientale. En septembre 2013, le ministère pour le développement de l’Extrême-Orient russe avait vu quant à lui l’étendue de ses pouvoirs élargie de manière substantielle.

Un développement des relations avec l’Asie permettrait ainsi en quelque sorte de s’assurer de nouveaux débouchés dans l’éventualité de l’adoption de sanctions sévères contre la Russie.

Sergueï Men, partenaire associé du cabinet d’investissements de Hong-Kong Eurasia Capital Partners, estimait alors l’Asie pouvait devenir, pour la Russie, une alternative à part entière à l’Union européenne. Ses arguments : les pays d’Asie du Sud-Est constituent le marché à la croissance la plus rapide pour les produits clés de l’export russe : hydrocarbures, métaux, chimie, alimentaire.

Sources : ats, Kommersant, Le Courrier de Russie, Sputnik, Le Figaro, Gazprom

Elisabeth Studer – www.leblogfinance.com – 22 juin 2018

http://www.leblogfinance.com/2018/06/gazoduc-entre-les-deux-corees-reprise-des-negociations.html

Barbus derouillés, Corée déverrouillée

Barbus derouillés, Corée déverrouillée

Publié le 26 Juin 2018 par Observatus geopoliticus in Moyen-Orient, Extrême-Orient, Gaz, Russie, Histoire

En Syrie, les barbus modérément modérés l’ont plutôt mauvaise ces derniers jours. Les loyalistes ont enfin lancé la grande et attendue offensive sur Deraa, dans le sud-ouest. Malgré les répétées mises en garde de l’empire, Washington semble finalement avoir lâché ses petits protégés si l’on en croit son ambassade en Jordanie : Ne comptez pas sur nous, débrouillez-vous tout seuls…

Attention tout de même, l’histoire est là pour nous prouver que l’on doit prendre ce genre de déclarations avec des pincettes. N’est-ce pas Saddam qui avait reçu le feu vert de l’ambassadrice américaine pour envahir le Koweït avant d’assister, médusé, au prodigieux retournement de veste de l’empire ? D’autre part, c’est généralement quand Washington affirme vouloir prendre du recul en Syrie que, ô douce coïncidence, un false flag chimique attribué à l’abominable Assad des neiges tombe soudain du ciel.

Toujours est-il que Damas a envoyé ses meilleures troupes, que les avions russes y participent allègrement et peut-être aussi les forces spéciales du Hezbollah. En quelques jours, les gains ont été considérables et près d’un cinquième du territoire contrôlé par les djihadistes a été repris (plaine de Lajat) :

A 10 000 km de là, l’apaisement dans la péninsule coréenne produit ses premiers effets et ressort des cartons un vieux projet dont nous avons parlé plusieurs fois et que nous évoquions encore le mois dernier :

Le pipeline inter-coréen, sensé fournir du gaz à la Corée du Sud en passant par sa sœur du nord. La zone en devenir stratégique majeur qu’est l’Asie du Nord-est – Japon, Chine, Corées – consomme près d’un tiers de l’énergie mondiale mais son approvisionnement énergétique reste problématique (sources lointaines, donc acheminement long et prix élevés) du fait des tensions géopolitiques liées à la Corée du Nord.

Que cette épineuse question se résolve et c’est l’intégration énergétique de l’Eurasie orientale qui pointe son nez, au grand dam de tonton Sam qui fera tout pour la diviser et/ou la contenir.

En plein dans le mille. Depuis notre billet, le sommet Donald-Kim est passé par là et la nouvelle détente entre Séoul et Pyongyang leur permet d’évoquer des projets économiques bilatéraux. Sans surprise, le gaz pointe son nez…

Le président sud-coréen Moon, qui n’est pas précisément un vassal de l’empire US comme nous l’avions expliqué l’année dernière, vient de faire une visite d’Etat de trois jours en Russie, la première en deux décennies. Parmi les nombreux sujets évoqués, l’établissement d’une liaison ferroviaire (extension du mythique trans-sibérien jusqu’à Busan) favorisant le commerce et resserrant les liens, ou l’établissement d’un réseau électrique, tout ceci via la Corée du nord. Sans compter, évidemment, notre fameux gazoduc sur lequel les discussions ont déjà repris.

La Corée du sud, qui était de facto et depuis des dizaines d’années une île, coupée de l’Eurasie par son frère ennemi du nord, peut enfin espérer se rattacher au continent-monde. Ces deux-là peuvent sourire pendant que le Deep State US fait grise mine…

Attention tout de même, l’on se rappelle qu’à la fin des années 70, ce même Etat profond avait réussi, malgré la vague de pacifisme ayant suivi la défaite américaine au Vietnam, à torpiller le projet du président Carter de retirer les troupes américaines de Corée du sud. Comme nous l’avons dit à plusieurs reprises, la tension dans la péninsule coréenne servait parfaitement les intérêts du système impérial qui ne voit pas d’un bon oeil le récent apaisement et la volonté du Donald de suivre l’exemple de Carter. Embûches et sabotages en perspective…

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2018/06/barbus-derrouilles-coree-deverrouillee.html

Ce que la politique de domination énergétique de Trump signifie pour le monde, par Alastair Crooke

24.juin.2018 // Les Crises

Ce que la politique de domination énergétique de Trump signifie pour le monde, par Alastair Crooke

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 05-06-2018

Il y a deux semaines, nous avons écrit sur la façon dont la politique étrangère du président Trump s’était en quelque sorte « repliée sur elle-même » dans un « néo-américanisme ». Nous avons cité Russell-Mead, professeur de politique étrangère américaine, qui suggérait que la métamorphose du 8 mai de Trump (la sortie de la Joint Comprehensive Plan of Action, JCPOA [l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, NdT]), représentait quelque chose de nouveau, un changement de direction (lui qui était un habile négociateur), vers « une ère néo-américaine de la politique mondiale – plutôt qu’une ère post-américaine [Obama-iste] ». « L’administration veut accroître le pouvoir des États-Unis, plutôt que de s’adapter à son déclin (comme l’aurait fait Obama). Pour l’instant, au moins, le Moyen-Orient est la pièce maîtresse de cette nouvelle affirmation », estime Russell-Mead, expliquant que cette nouvelle impulsion de Trump provient de ses instincts qui lui disent que la plupart des Américains sont tout sauf désireux d’un monde “post-américain”. Les partisans de M. Trump ne veulent pas de longues guerres, mais ils ne se résignent pas non plus au déclin national ».

Il y a là quelque chose de paradoxal : Trump et sa base déplorent le coût et l’engagement de l’immense parapluie défensif américain, disséminé à travers le monde par les internationalistes (sentiments aggravés par l’ingratitude supposée de ses bénéficiaires) – mais le Président veut « élargir le pouvoir américain, plutôt que de s’ajuster au déclin ». C’est-à-dire qu’il veut plus de pouvoir, mais moins d’empire. Comment pourrait-il résoudre la quadrature du cercle ?

En fait, un indice est apparu presque un an plus tôt, lorsque le 29 juin 2017, le Président a utilisé un mot tout à fait inattendu dans un discours lors d’un événement du Département de l’énergie : Libérer l’énergie américaine. Au lieu de parler de l’indépendance énergétique américaine, comme on pouvait s’y attendre, il a plutôt annoncé une nouvelle ère de « domination » de l’énergie américaine.

Dans un discours « qui cherchait à souligner une rupture avec les politiques de Barack Obama », note le Financial Times, M. Trump a lié l’énergie à son programme America First… Il a déclaré « La vérité est que nous avons maintenant des réserves d’énergie presque illimitées dans notre pays. Nous sommes vraiment aux commandes, et vous savez quoi ? Nous ne voulons pas que d’autres pays nous privent de notre souveraineté et nous disent quoi faire et comment le faire. Ça n’arrivera pas. Avec ces ressources incroyables, mon administration visera non seulement la tant attendue indépendance énergétique américaine, mais aussi la domination énergétique américaine ».

Il semble, comme l’explique Chris Cook, que Gary Cohn, qui était alors conseiller économique en chef du Président, ait joué un rôle dans la genèse de cette ambition. Cohn (alors chez Goldman Sachs), avec un collègue de Morgan Stanley, a conçu en 2000 un plan pour prendre le contrôle du marché mondial du pétrole par le biais d’une plateforme de négociation électronique basée à New York. En résumé, les grandes banques ont attiré d’énormes sommes « d’argent géré » des opérateurs financiers (des fonds spéculatifs, par exemple), vers le marché, pour parier sur les prix futurs (sans qu’elles ne prennent jamais réellement livraison de pétrole brut : le commerce du « pétrole papier », plutôt que du pétrole physique). Et, en même temps, ces banques travaillaient en collusion avec les principaux producteurs de pétrole (y compris, plus tard, l’Arabie Saoudite) pour préacheter du pétrole physique de telle manière que, en conservant, ou en déversant du brut physique sur le marché, les grandes banques de New York ont pu « influencer » les prix (en créant une pénurie ou une surabondance).

Pour donner une idée de la capacité de ces banquiers à « influer » sur les prix, mi-2008, on estimait que quelque 260 milliards de dollars d’investissements (spéculatifs) d’argent « géré » étaient en jeu sur les marchés de l’énergie, éclipsant complètement la valeur du pétrole qui est effectivement extrait en mer du Nord chaque mois, entre 4 et 5 milliards de dollars au plus. Ces jeux d’options pétrolières « papier » l’emporteraient donc souvent sur les « fondamentaux » de l’offre réelle et de la demande réelle de l’utilisateur final.

Pour Cohn, la « première étape » consistait donc, pour les États-Unis, à gérer le marché du négoce, à la fois en termes de prix et d’accès, les concurrents des américains, tels que l’Iran ou la Russie, pouvant accéder au marché à des conditions moins avantageuses, voire pas du tout. La « deuxième étape » présumée a été de soutenir la production américaine de pétrole de schiste, de construire de nouveaux terminaux américains d’exportation de GPL [Gaz de Pétrole Liquéfié, NdT] et de développer la prospection pétrolière et gazière américaine, tout en forçant le reste du monde, de l’Allemagne à la Corée du Sud et à la Chine, à acheter des exportations américaines de gaz. « Troisièmement », avec les exportations de pétrole du Golfe déjà sous l’égide des États-Unis, il y avait alors deux grands producteurs d’énergie du Moyen-Orient hors de la zone « d’influence » du cartel (tombant davantage dans le « cœur » stratégique de production d’énergie de la Russie) : L’Iran – qui est maintenant visé par une opération de changement de régime et dont les exportations de pétrole font l’objet d’un blocus, et l’Irak, qui fait l’objet d’intenses pressions politiques (douces, comme la menace de sanctions en vertu de la loi Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act) pour forcer son adhésion à la sphère occidentale.

Comment reformuler simplement, cette notion de domination énergétique ? Les États-Unis – si la domination de l’énergie réussissait – contrôleraient simplement le robinet du développement économique – ou son absence – pour ses concurrents que sont la Chine et l’Asie. De cette manière, les États-Unis auraient également le pouvoir de réduire les revenus de la Russie. En bref, les États-Unis pourraient étrangler les plans de développement économique de la Chine et de la Russie. Est-ce la raison pour laquelle le JCPOA a été révoqué par le Président Trump ?

Voici donc la quadrature du cercle (plus de puissance américaine, mais moins d’empire) : Les objectifs américains de Trump pour « dominer », non pas par le biais de l’infrastructure permanente des mondialistes du parapluie de défense américain, mais en utilisant intelligemment le dollar américain et le monopole de la compensation financière, en protégeant et en contrôlant étroitement la technologie américaine et en dominant le marché de l’énergie, qui, à son tour, constitue pour les concurrents des USA un interrupteur marche/arrêt de la croissance économique. De cette façon, Trump pourra ‘ramener les soldats à la maison’, sans pour autant que l’Amérique perde sa position hégémonique. Le conflit militaire deviendrait un dernier recours.

Le conseiller principal Peter Navarro a déclaré sur NPR [la radio publique aux USA, NdT] cette semaine : « nous sommes en mesure de les empêcher [les Chinois] de mettre nos entreprises de haute technologie en faillite » et « d’acheter nos joyaux technologiques… Chaque fois que nous produisons une innovation, la Chine vient l’acheter ou la voler ».

Le plan de Trump serait-il le suivant : La domination du marché et la guerre commerciale pour prolonger la « suprématie » de l’Amérique en matière de technologie, de finance et d’énergie, au lieu d’être réduits à s’adapter au déclin ? Et, en agissant de la sorte, réduire – ou du moins retarder – l’émergence de rivaux ? Dans ce contexte, deux questions se profilent immédiatement : Cette formule est-elle l’adoption, par l’administration américaine, du néo-conservatisme tant haï par la base électorale de Trump ? Et, deuxièmement, l’approche peut-elle fonctionner ?

Il ne s’agit peut-être pas de néo-conservatisme, mais plutôt de retravailler un thème. Les néo-conservateurs américains voulaient, en majorité, porter des coups aux parties du monde qu’ils n’aimaient pas, pour y substituer quelque chose qui leur convenait. La méthode Trump est plus machiavélique.

Les racines de ces deux courants de pensée résident cependant – plus qu’en partie – dans l’influence de Carl Schmitt sur la pensée conservatrice américaine par l’intermédiaire de son ami Leo Strauss, à Chicago (que Trump ait, ou non, lu ces deux hommes, les idées circulent toujours dans la sphère américaine). Schmitt a soutenu que la politique (contrairement aux idées libérales et humanistes) n’a rien à voir avec la justice ou l’équité dans le monde – qui sont du ressort des moralistes et des théologiens. La politique, pour Schmitt, est une question de pouvoir et de survie politique, rien de plus.

Les progressistes (et les internationalistes), a suggéré Schmitt, ont du mal à utiliser le pouvoir pour écraser les forces alternatives qui émergent : leur vision optimiste de la nature humaine les amène à croire en la possibilité de médiations et de compromis. L’optique de Schmitt, se moquant bien de telles positions humanistes, privilégie le rôle du pouvoir, pur et simple, basé sur la compréhension de la nature véritable des « autres » et des rivaux. Ce point semble toucher aux fondamentaux du raisonnement de Trump : Obama et les « progressistes » étaient prêts à sacrifier les « joyaux de la couronne » de « notre culture » (expertise financière, technologique et énergétique) dans le cadre d’une « action positive » multilatérale qui aurait aidé les États moins développés (comme le rival Chinois, tout en en haut de l’échelle). C’est peut-être la raison pour laquelle Trump s’est retiré de l’accord sur le climat : Pourquoi aider des rivaux potentiels, tout en imposant des handicaps volontaires à sa propre civilisation ?

C’est sur cette base très étroite (l’impératif de garder le pouvoir américain intact), que les néo-conservateurs et les partisans de Trump se retrouvent. Ils partagent aussi le mépris pour les humanistes utopiques prêts à brader les joyaux de la civilisation occidentale pour d’autres idéaux humanistes afin d’aider les rivaux de l’Amérique à se développer et à dépasser l’Amérique et sa civilisation (dans cette optique).

Le terrain d’entente entre les deux courants s’exprime avec une candeur remarquable à travers le commentaire de Berlusconi selon lequel « nous devons être conscients de la supériorité de notre civilisation [occidentale] ». Steve Bannon dit à peu près la même chose, bien qu’exprimée en termes de bien-fondé de la sauvegarde d’une civilisation judéo-chrétienne occidentale (qui serait menacée).

Ce sens de l’avantage civilisationnel, qui doit à tout prix être recouvré et préservé, contribue peut-être en partie (mais pas entièrement) à expliquer le soutien inconditionnel que Trump apporte à Israël : S’adressant à Channel Two d’Israël, Richard Spencer, un des principaux dirigeants de l’Alt-Right américaine (qui est une des composantes de la base électorale de Trump), a souligné le sentiment profond de spoliation ressenti par les Blancs, dans leur propre pays [les États-Unis] :

« … un citoyen israélien, quelqu’un qui comprend votre identité, qui a le sentiment de l’appartenance à une nation et à un peuple, qui est marqué par l’histoire et l’expérience du peuple juif, vous devriez le respecter comme moi, qui ai des sentiments analogues à l’égard des Blancs. Vous pourriez dire que je suis un sioniste blanc – dans le sens où je me soucie de mon peuple, où je veux une patrie sûre pour nous et pour nos proches. Tout comme vous voulez une patrie sûre en Israël. »

En fait, la tentative de tirer parti de la culture des élites américaines, en leur fournissant les armes que sont le dollar et l’hégémonie énergétique supposée avec son emprise sur les transferts de technologie, peut-elle réussir à s’accrocher à la « culture » américaine (dans la conception réductionniste de la base de Trump) ? C’est la question à soixante-quatre mille dollars [Sorte de jeu des mille francs américain NdT], comme on dit. Cela pourrait aussi provoquer une réaction inverse, tout aussi puissante ; et beaucoup de choses peuvent se produire au niveau national aux États-Unis, d’ici aux élections de mi-mandat de novembre, qui pourront soit confirmer le président au pouvoir – soit le déstabiliser. Il serait risqué de tenter des analyses au-delà de cet échéance.

Mais il y a un point plus important. Tandis que Trump est obnubilé par la civilisation et l’hégémonie américaines, les dirigeants non-occidentaux d’aujourd’hui pensent de manière tout aussi passionnée qu’il est temps pour « le siècle américain » de céder le pas. Tout comme, après la Seconde Guerre mondiale, les anciens États coloniaux voulaient l’indépendance. Désormais, ces dirigeants veulent mettre fin au monopole du dollar, ils veulent se retirer de l’ordre mondial dirigé par les États-Unis avec leurs institutions dites « internationales » ; ils veulent « exister » à leur manière, avec leur culture propre – et ils veulent retrouver leur souveraineté. Il ne s’agit pas seulement d’un nationalisme culturel et économique, mais d’un point d’inflexion significatif – loin de l’économie néolibérale, de l’individualisme et du mercantilisme brut – vers une expérience humaine plus épanouie.

Le raz-de-marée, après la Seconde Guerre mondiale, était certainement irréversible. Je me souviens même que les anciennes puissances coloniales européennes ont par la suite déploré leur retrait forcé : « Ils vont [les anciennes colonies] le regretter », ont-elles prédit avec assurance. (En fait non, ils ne l’ont jamais fait.) La marée monte en force aujourd’hui et s’est même étendue à l’Europe, où, qui sait, les Européens auront peut-être le courage de repousser les manœuvres financières et commerciales de Trump : il s’agira là d’un test déterminant pour la suite des événements.

Mais ce qui est différent aujourd’hui (par rapport à l’époque), c’est que l’hégémonie monétaire, l’avance technologique et la « domination » énergétique ne sont pas du tout garanties pour les occidentaux. Elles ne leur appartiennent plus. Elles ont commencé à migrer, il y a quelque temps.

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 05-06-2018

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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