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L’été, le temps idéal pour une lecture géopolitique avec Diploweb

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Livres Diploweb
L’été, le temps idéal pour une lecture géopolitique avec Diploweb.
Plaisir d’offrir un livre de qualité
à un prix raisonnable, livré par la poste
    Quand vient la chaleur de l’été, lire au frais un livre géopolitique de qualité est un plaisir assuré. Et offrir un ouvrage de référence, devient la certitude d’un cadeau utile à vos proches passionnés du vaste monde. Rédigés par des auteurs reconnus, voici des livres utiles à un prix raisonnable. Le monde de Trump, La Russie et ses frontières, l’Union européenne à l’heure du Brexit, le Proche et le Moyen-Orient, l’Asie, La mondialisation : vous allez trouver le livre que vous cherchez. Et le monde deviendra plus lisible ! La livraison sera facile et rapide, sans avoir à vous déplacer. Bel été ! P. Verluise 
  Géopolitique du monde de TRUMP.
La stratégie du chaos ?
 Pierre VERLUISE (dir.)       Quand le monde semble se gouverner à coup de tweets, comment comprendre en profondeur les ruptures géopolitiques du monde de Trump ? Après avoir gagné la Guerre froide, les États-Unis voient dans l’émergence de la Chine une menace. Depuis son entrée à la Maison Blanche, Donald Trump remet en question le multilatéralisme auquel l’Union européenne est attachée. Menaçant régulièrement de renverser la table, il stresse ses alliés plus encore que ses adversaires.   D. Trump a non seulement dépassé la moitié de son premier mandat, mais rien n’interdit de penser qu’il se présente à un deuxième mandat. Il devient crucial d’identifier clairement les nouveaux paramètres de la géopolitique des États-Unis pour mieux en comprendre les effets restructurants pour le monde. GEOPOLITIQUE DU MONDE DE TRUMP  
  Histoire, Géographie et Géopolitique de la RUSSIE et de ses frontières  Pierre VERLUISE (dir.)    Presque trois décennies après la disparition de l’URSS (1991), cette immense zone semble tombée dans un trou noir de la connaissance. Cet ouvrage est conçu pour vous en offrir les clés. Nous avons rassemblé ici de véritables experts qui apportent des éclairages sur des fondamentaux de l’Histoire, la Géographie et la Géopolitique de la Russie et de ses frontières.   La première partie présente l’Union des républiques socialistes soviétiques et ses lendemains. La deuxième se penche sur la Russie de Vladimir Poutine. La troisième offre un point approfondi sur ses fronts et frontières Enfin, la quatrième partie présente son hard power et son soft power.  COMPRENDRE LA RUSSIE ET SES FRONTIERES 
  Histoire, Géographie et Géopolitique de l’UNION EUROPEENNE. A l’heure du BREXIT Pierre VERLUISE  (dir.)    Comment comprendre l’Union européenne à l’heure du Brexit ? Longtemps réputée attractive, l’UE paraît parfois répulsive depuis quelques années. Le Brexit en donne une preuve cinglante.  Dans le tourbillon de l’actualité, comment disposer de lignes de compréhension de cet ensemble évolutif ? Nous avons rassemblé ici des experts qui apportent des éclairages sur des fondamentaux de l’Histoire, la Géographie et la Géopolitique de l’Union européenne.   La première partie présente les forces et les ambiguïtés de deux des pays moteurs de la construction européenne, l’Allemagne et la France. La deuxième se penche sur des pays de l’Europe méditerranéenne et balkanique, déjà membres ou candidats. La troisième fait un point approfondi sur le fonctionnement de l’UE avec l’extérieur. Enfin, la quatrième partie présente de grands dossiers de l’UE et de ses partenaires de l’OTAN, dont la relation avec les États-Unis, le Brexit, et la Turquie. PENSER L’UE POST-BREXIT  
  Histoire, Géographie et Géopolitique du PROCHE ET DU MOYEN-ORIENT  Pierre VERLUISE (dir.)    L’espace proche et moyen-oriental est aussi fascinant que complexe. Les tensions dans la région sont au coeur de l’actualité mais nous cherchons à comprendre les racines des crises et la véritable nature des acteurs impliqués. Cet ouvrage s’adresse à tous ceux qui souhaitent aller plus loin dans la réflexion géopolitique sur le Proche et le Moyen-Orient afin d’avoir une compréhension plus juste du terrain pour mettre les événements en perspective.   L’ouvrage présente notamment les axes suivants: l’islamisme, tantôt quiétiste, tantôt guerrier, rendu célèbre par al-Qaïda et Daesh ; la situation géopolitique de la zone syro-irakienne en partie sous le contrôle du groupe État islamique de 2014 à 2017 ; puis le golfe persique, un grand théâtre de la discorde entre sunnites et chiites, où les pétromonarchies oscillent entre modernité et obscurantisme religieux. DECOUVRIR LE PROCHE ET LE MOYEN-ORIENT  
  Histoire, Géographie et Géopolitique de l’ASIE. Les dessous des cartes, enjeux et rapports de forces Pierre VERLUISE (dir.)    L’Asie est un riche panorama d’enjeux géopolitiques. Les prétentions chinoises se font nombreuses entre l’Arctique, la mer de Chine du Sud et ses Nouvelles Routes de la soie. Ce projet commercial, aussi connu sous le nom de « Belt & Road Initiative », place l’Asie centrale ex-soviétique au carrefour des intérêts russes et chinois, d’autant plus que le territoire est menacé par la progression lente mais certaine du terrorisme islamiste. Parallèlement, l’Inde continue de gagner en influence sur la scène internationale avec une démographie dynamique et une diaspora active. Le Japon, vieillissant, tente de redéfinir son rôle au sein de ce système.
   Pour avoir une vision globale de ces phénomènes et pour comprendre leur origine, le Diploweb rassemble des experts pédagogues qui les éclairent en les traitant sous leurs multiples facettes : démographie, migrations, économie, commerce, diplomatie, défense… Les différents niveaux d’analyse géopolitique – local, national, régional et international – se combinent pour donner enfin au lecteur des clés de compréhension lui permettant d’aborder l’actualité avec hauteur et perspective. Avec en bonus des liens vers des vidéos d’experts renommés.  COMPRENDRE L’ASIE D’AUJOURD’HUI 
  Histoire, Géographie et Géopolitique de la MONDIALISATION  Pierre VERLUISE  (dir.)    L’instabilité du monde post-guerre froide et le contexte des attentats rendent plus que jamais nécessaire l’approche géopolitique de la mondialisation. Voici rassemblés de nombreux textes de référence rédigés par une vingtaine d’experts renommés afin d’offrir des grilles de lectures adossées à la recherche, aussi bien aux lecteurs intéressés par un monde en mouvements qu’aux candidats aux concours. PENSER LA MONDIALISATION 
 Nous vous souhaitons un très bel été et de très belles lectures. Respectueusement. P. Verluise (Dr.), Directeur des publications du Diploweb.com
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LES DYNAMIQUES DU SYSTÈME MULTIPOLAIRE ENTRE RECONFIGURATION DES ALLIANCES ET ENJEUX DISRUPTIFS.

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INSTITUT EUROPÉEN DES RELATIONS INTERNATIONALES

EUROPEAN INSTITUTE FOR INTERNATIONAL RELATIONS

LES DYNAMIQUES DU SYSTÈME MULTIPOLAIRE

ENTRE RECONFIGURATION DES ALLIANCES ET ENJEUX DISRUPTIFS.

L’EUROPE EN QUÊTE D’UN AVENIR


Irnerio Seminatore

Autonomie stratégique européenne et équilibres multipolaires

A l’approche du renouvellement de leurs élites politiques en mai 2019, les dirigeants européens seront ils en mesure de passer de la revendication « d’autonomie stratégique » vis à vis des États-Unis (Macron, Merkel), au début de sa mise en œuvre opérationnelle?

Parviendront ils à se doter d’une capacité diplomatique constructive, d’atténuation des tensions géopolitiques du système multipolaire?

Et sur la base de quels principes et de quelle vision du monde?

Ces tensions, qui secouent les Pays baltes et l’Europe de l’Est (Ukraine), le Caucase (Géorgie), le Maghreb et l’Afrique sub-saharienne, le Proche et Moyen Orient( Syrie, Liban, Israël, Iran, Turquie), le Golfe (Arabie Saoudite, Yemen, Monarchies sunnites et pays chiites), l’Amérique du Sud et du Nord, la mer de Chine méridionale et l’extrême Orient, forcent les occidentaux à une reconfiguration des alliances militaires, qui lient entr’eux les acteurs essentiels du système (États-Unis, Russie et Chine) et conseillent de dissocier leurs alliances des enjeux disruptifs qui gangrènent de conflits , des régions très vastes de la planète.

Si les équilibres de sécurité entre acteurs majeurs du système résultent des alliances globales et visent à contre-balancer les coalitions adverses et à s’assurer de la stabilité du tout, l’étendue planétaire du système implique la coexistence d’un équilibre général des forces entre pôles reconnus et de multiples équilibres régionaux entre sous-systèmes dissemblables, où se définissent concrètement les relations de rivalités ou d’antagonisme entre les actants locaux.

Pôles et sous systèmes engendrent ainsi des relations complexes et hybrides, tant au plan militaire que civilisationnel et conceptuel et contribuent à donner des réponses partielles à la quête de règlements négociés, d’où dépendent les relations entre l’Europe et l’Amérique et celles de l’Europe avec le reste du monde.

Les rapports de force militaires et la synthèse diplomatique souhaitable

Le but d’empécher un affrontement entre les pôles majeurs du système mondial, exigerait que l’Europe, dépourvue d’unité, de cohésion et de leadership, s’implique dans une nouvelle syntèse des relations diplomatiques, économiques et militaires et conjure les menaces les plus graves, concernant leurs répercussions sur le théâtre européen.

Or, si les lignes de démarcation entre les pôles étaient définies, à l’époque de la bipolarité, par la rigidité des équilibres stratégiques (équilibre dissuasif ou équilibre de la terreur), le facteur militaire, qui avait été relégué au second plan après l’effondrement de l’Union Soviétique, redevient aujourd’hui la principale définition des rapports entre les pôles dans le système international de l’âge planétaire, en pleine transformation (dénonciation du traité INF et START, prolifération des armes nucléaires utilisables-Iran, Corée du Nord – doctrines de subversion et d’intimidation violentes).

Réacquièrent en effet de la plus haute importance les considérations géopolitiques et historiques, en y joutant les dimensions numérique, informatique et spatiale, sans sous-estimer les défis,venant d’acteurs sub-étatiques et exotiques et de philosophies éversives (Djihad, terrorisme islamique).

Les partenariats, les formes variables de coopération et du « Soft Power », les interprétations discordantes de la légitimité et l’ambiguïté de la démarcation intérieur/extérieur, ainsi que la pratique étendue de la diplomatie multilatérale, rentrent dans la définition de l’équilibre actuel des forces et pèsent dans le calcul global de la puissance, activant les dilemmes du risque et l’art de gouverner, bref, l’impact conjoint des opinions et de la volonté politique.

C’est de cette nouvelle synthèse diplomatique que peut être allégée , par une souplesse accrue, la rigidité des blocs et peut être atténué le poids de la hiérarchie de puissance, favorisant les capacités de manœuvre ainsi que l’hardiesse des grands desseins stratégiques, au premier rang desquels, l’ambition hégémonique.

Leadership, intégration hiérarchique et déclin hégémonique

La discontinuité entre les deux dynamiques superposées, du mondialisme et du régionalisme, entraîne un changement dans la gestion des intérêts des grandes puissances, favorisant la manœuvre de certains acteurs au détriment d’autres, par le jeu des contre-poids et par le rôle de l’équilibrateur (ex. la Russie en Syrie et en Ukraïne et les États-Unis et la Chine en Corée).

La question qui se pose lorsqu’on passe d’un sous-système régional au système global, est que les dilemmes des choix sont d’ordre civilisationnel et historique, et qu’ils conditionnent les alliances et l’appartenance au camp de l’acteur qui porte le leadership de l’univers planétaire.
Cette question est essentielle, car elle transcende l’option de la politique immédiate et peut comporter le déplacement des allégeances qui feront basculer demain le monde

Le choix d’appartenance implique un soutien, sur les théâtres extérieurs , des identités en conflit et des issues recherchées, et exige une pondération calculée sur l’espérance de gain politico-stratégique, le rapport coût/efficacité, la durée de l’engagement et les problèmes de la stabilité ou de la stabilisation à long terme (ex. Irak, Afghanistan, Syrie).

Le silence de l’Europe à l’égard de ces questionnements est par ailleurs préjudiciable à son camp d’appartenance (le camp occidental) et défavorable au désamorçage des conflits et à la logique de ses propres intérêts fondamentaux.

L’Europe peut elle offrir au monde plus de sécurité et plus de liberté ou ne navigue-t-elle pas en eaux inconnues?

Morton Kaplan, qui avait décrit, dans les années 1970, les règles de comportement des États et les conditions qui peuvent rendre instable le système de l’équilibre dans la transition du système bipolaire au système multipolaire, a affirmé, parmi ses recommandations, que dans un système à cinq pôles (USA, Europe, Russie, Japon, Chine), le rôle de l’équilibrateur (ou du balancier), a une fonction d’intégration fonctionnelle des ressources (USA versus Otan); un rôle qui fut déjà bien compris par Bismark dans sa fonction « d’honnête courtier ».

Or, chaque pôle, fondé sur le principe de l’intégration hiérarchique, comporte une fixité relative des adhésions, ce qui peut constituer une menace pour les acteurs isolés et non membres du bloc (la Serbie au sein des Balkans occidentaux ou l’Ukraine et la Géorgie, considérés comme des pays tampons ou sujets à influence).

Par ailleurs l’intégration hiérarchique comporte souvent un sous-système politique commun, démocratique ou autocratique, qui renforce la stabilité du bloc et lui accorde une élasticité fonctionnelle dans les domaines de la protection et de la solidarité (soutien de l’UE à Porochenko dans les négociations de Minsk 1 et 2, de l’Otan dans l’équipement de l’armée ukrainienne et de Soros dans les opérations de déstabilisation des « migrants » et de »régimes change »).

Union Européenne et Alliance Atlantique.

Deux sous-systèmes concurrents?

Dans le système européen de l’Ouest, successif à la deuxième guerre mondiale, l’Europe a perdu son autonomie stratégique et depuis les années cinquante sa stabilité a été assurée par deux sous-systèmes concurrents, civil (l’Union européenne en ses divers formats et dénominations) et militaire (l’Otan).

La stabilité socio-économique a été surveillée par l’intérêt individuel de la « main invisible » d’Adam Smith et par l’empire des normes d’influence allemande, pendant que la structure de protection et de tutelle sécuritaire a été assuré par les États-Unis d’Amérique.

La fonction d’intégration hiérarchique, désormais duale, trouvait sa parfaite concordance à l’époque de la bipolarité, dans l’opposition , sur le continent, de deux principes de légitimité et d’allégeance, le libéralisme démocratique et le totalitarisme communiste et elle s’exprimait, hors d’Europe et grâce à l’Otan, par un équilibre précaire et global des forces, étendu à un monde pluri-polaire en formation.

Cette même fonction a été assurée de manière élastique et réversible au sein de l’Union Européenne (ex. sortie volontaire de la Norvège et du Royaume Uni), et de manière subalterne et unanimiste au sein de l’Otan.

La distinction entre la pratique de l ‘interdépendance (ou de la négociation multilatérale) et celle du multipolarisme (ou de la logique de système et de l’affrontement éventuel) a joué contre les pressions contraignantes de l’intégration et a conduit à un processus de délégitimation et de désagrégation de l’Union Européenne aux issues imprévisibles (ex. Brexit et tensions euro-atlantiques).

Les dynamiques du système de la multipolarité

D’une manière générale les dynamiques du système de la multipolarité, par rapport au système bipolaire sont signalées :

– par une transformation des règles du jeu (alliances)

– par un accroissement du nombre des acteurs essentiels (leaders de bloc) et une redistribution de la puissance

– par une confirmation du rôle de l’État

– par les modalités et les contenus de leurs relations réciproques (interdépendance de leurs sous-systèmes politiques et des organisations intermédiaires de la société civile)

– retour du révisionnisme territorial (limitation des frontières)

– par une multiplication des crises et faillies d’États et par des conflits asymétriques

Elles ont valorisé l’importance des leaders de bloc par la multiplication des sommets de négociation bilatérales, au détriment des instances de débat multilatérales (ONU, UE, G7), inefficaces, politiquement orientées et en crise d’autorité.

Le grand tournant de la politique mondiale, de l’idéalisme au réalisme

Au tout début de la décennie en cours et au niveau doctrinal est entrée en crise, après les cuisantes déceptions de l’expérience du XXème siècle, la théorie idéaliste de la politique internationale, d’ascendance Wilsonienne, justifiant ainsi le retour à la matrice hobbesienne des relations entre puissances souveraines, jadis dominante.

Dans les palimpsestes des illusions et des échecs répétés nous dénombrons la liste des grands principes de ce courant de pensée et notamment:

l’harmonie naturelle des intérêts et le paradigme de l’équilibre entre l’offre et la demande, garantissant la liberté des marchés et la démocratie des régimes représentatifs

– la diplomatie ouverte et le droit des peuples à disposer d’eux mêmes

– la paix par le droit, ou la codification des règles de la coopération internationale (ONU)

– la réforme des égoïsmes étatiques par la négociation

– les garanties et reconnaissance des minorités dans des cadres étatiques fédéraux

– la perspective de la « gouvernance universelle », comme tendance de fond de l’humanité, dans un monde pacifié et post-historique, dans lequel la vision a dépassé la réalité.

Aux yeux de la perspective réaliste en revanche, les Nations Unies ne constituent en rien une forme de gouvernance mondiale, douée du pouvoir de légiférer et de faire exécuter ses délibérations, car elles contribuent de façon marginale et souvent partisane à la stabilité du système (Pacte de Marrakech sur les migrations).

Stabilité qui est assurée bien davantage par le principe d’équilibre des forces, que par des déclarations et proclamations d’intentions.

L’acteur et le système

Le réalisme politique et conservateur de nos jours n’est plus celui du XIXème et du début du XXème siècle, signalé par l’État-puissance de Rickert, Meinecke et Ranke ou, au delà de l’Atlantique, celui de H.Morgenthau, où les cabinets et les chancelleries diplomatiques n’avaient pas de limites dans leurs libertés d’action, mais celui d’un système international, englobant et complexe, qui accorde un rôle, un rang et des marges de manœuvres différentes, aux opinions et à l’action des dirigeants, au sein d’une morphologie des pouvoirs, contraignante et multipolaire.

Ainsi, le passage de la bipolarité au multipolarisme exprime la capacité des acteurs essentiels de diversifier leur action de contrôle et de maintenir séparées les différentes régions du monde, interdisant à une crise locale de devenir générale et totale.

En effet la cohérence de la « compétition entre pôles, qui s’organise en fonction du conflit » (R.Aron), assigne à l’Europe un rôle qui ne peut être seulement militaire. Ce rôle requiert de la part de l’Europe la conception politique et proactive d’une diplomatie de partenariat ou de synthèse stratégique, pouvant apporter de la souplesse aux alliances eurasiennes et une intégration politique de la Russie dans l’architecture européenne de sécurité.

C’est pourquoi le retour du Léviathan dans la compétition purement militaire entre pôles de puissance impose une autre idée de l’Europe et une véritable Weltanschauung de celle-ci autour des notions d’identité, de survie et de civilisation, exigeant le soutien des peuples.

A cet égard, la triple dynamique de la conjoncture actuelle, de fragmentation,de polarisation et de confrontation, doit se traduire en une reconfiguration des alliances militaires et des équilibres mondiaux, face aux risques du triangle stratégique « Chine-États-Unis-Russie » (ou G3) et au duel du siècle entre les États-Unis et la Chine.

Pour ce faire, cette reconfiguration et révision d’ensemble doivent distinguer clairement entre les vulnérabilités des nations du continent et les enjeux disruptifs des théâtres extérieurs, où les conflits peuvent attiser une guerre régionale ou globale de haute intensité.

C’est également la raison pour laquelle l’expérience récente de la mondialisation (1980-2019) et celle des formes d’intégration régionales remettent à l’ordre du jour les principes d’indépendance et de souveraineté, au cœur de la dialectique entre l’acteur et le système, dans l’analyse des relations de paix et de guerre entre les nations; le moment dans lequel, avec le Brexit et les insurrections françaises, les débuts de réforme de l’Union, devenue étrangère aux peuples d’Europe, marqueront le début de sa fin.

Bruxelles, le 31 mars 2019

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Existe-t-il un cyberespace centrasiatique ?

Existe-t-il un cyberespace centrasiatique ?

Par Grégory JOUBERT, le 31 mars 2019  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Grégory Joubert est en deuxième année de Master à l’Institut Français de Géopolitique (IFG, Université Paris VIII Vincennes – Saint-Denis) ainsi qu’à l’Université d’Etat pour les Sciences Humaines de Moscou (RGGU). Ses travaux portent sur les stratégies de contrôle dans le champ du cyberespace en Russie et dans les espaces post-soviétiques.

L’annonce de la mise en retrait relatif du président Noursoultan Nazarbaïev, le 19 mars 2019, a attiré l’attention sur le Kazakhstan, ex-république soviétique d’Asie centrale de 2,7 millions de km2 (18,4 millions d’habitants). L’occasion de se poser une question : existe-t-il un cyberespace centrasiatique ? La première partie de cette étude solidement documentée a pour principal objectif de traiter de la dépendance infrastructurelle des États d’Asie centrale à la Russie. Sur la base de ces considérations, une deuxième partie présente le vecteur d’influence que constitue le cyberespace, ainsi que de la perception que se fait le pouvoir kazakhstanais de ce terrain conceptuel. De l’influence informationnelle subie à l’absence de prise en compte de l’aspect profondément technique du cyberespace, le Kazakhstan est foncièrement un État vulnérable. Dans la troisième partie, Grégory Joubert se penche plus particulièrement sur les leviers d’action utilisés par les autorités pour le contrôle des activités de la population en ligne et les moyens de surveillance dont dispose le pays. Outre son intérêt propre, cette étude peut aussi être féconde pour réfléchir aux relations entre les pays de l’Union européenne et une autre puissance de l’Internet, les Etats-Unis.

ESPACE devenu incontournable pour la réflexion militaire, le cyberespace revêt désormais une dimension stratégique inscrite dans les doctrines des principales puissances de la planète. Composés d’infrastructures physiques, logiques et informationnelles, ses réseaux deviennent à bien des égards de redoutables vecteurs d’influence et sont aujourd’hui au centre de nombreuses polémiques au retentissement international. Dans le cas de la Russie plus particulièrement, on observe une multiplication des accusations liées au cyberespace. Du pirate informatique supposément soutenu par les services de sécurité de la Fédération à ses tentaculaires organes médiatiques, l’influence prêtée aux réseaux russes dans de nombreuses crises politiques contemporaines est devenue un thème récurrent dans les débats occidentaux.

Dans ce nouvel espace de rivalités de pouvoir, les espaces aux marges de la Fédération de Russie se révèlent être des territoires pertinents à analyser. Pour ces États indépendants enclavés, aux infrastructures de communication entièrement dépendantes du centre moscovite sous l’Union soviétique, les conditions ne semblent pas avoir fondamentalement changé depuis 1991, date de la fin de l’URSS. La situation de ces anciennes périphéries coloniales dans le domaine du cyberespace est aujourd’hui marquée par des logiques d’influence et de coercition, dans la continuité de ce passé. Une analyse en est ici proposée.

Existe-t-il un cyberespace centrasiatique ?

La présente étude s’intéresse de manière plus appuyée au Kazakhstan et se compose de trois parties. La première a pour principal objectif de traiter de la dépendance infrastructurelle des États de la région à la Russie. Sur la base de ces considérations techniques, une deuxième partie traite du vecteur d’influence que constitue le cyberespace, ainsi que de la perception que se fait le pouvoir kazakhstanais de ce terrain conceptuel. De l’influence informationnelle subie à l’absence de prise en compte de l’aspect profondément technique du cyberespace, le Kazakhstan est foncièrement un État vulnérable en de nombreux points. Dans la troisième partie, nous nous intéressons plus particulièrement aux leviers d’action utilisés par les autorités pour le contrôle des activités de la population en ligne et aux moyens de surveillance dont dispose le pays.

I. Dans le cyberespace : une influence structurelle de la Russie sur ses anciens satellites


Le développement des infrastructures

Qu’il soit question des infrastructures routières, ferroviaires, des flux migratoires, financiers ou culturels, la Russie reste aujourd’hui la seule voie de transit de flux fiable à laquelle les acteurs de la région peuvent recourir. Cette situation d’enclavement et de permanence des voies de communications dirigées vers le Nord se traduit également dans le champ du cyberespace. L’analyse cartographique de ces territoires composés de câbles et de routeurs interconnectés permet de restituer l’organisation des voies de télécommunications, dont le développement nécessite investissements massifs et coopération entre les acteurs en assurant la gouvernance.

Existe-t-il un cyberespace centrasiatique ?
Carte. L’espace centrasiatique : un enclavement numérique
Cliquer sur la vignette pour agrandir cette carte de l’espace centrasiatique : un enclavement numérique. Conçue et réalisée par Grégory Joubert

La première dorsale transnationale connectant la région, le Trans Asie-Europe (TAE) développé en 1998, a, dès sa mise en service, présenté des problèmes structurels. Si les États ont dès lors été connectés aux réseaux mondiaux au moyen de cette nouvelle artère, le fait est que la structuration du cyberespace repose foncièrement sur des logiques économiques et politiques. Ses capacités de transit de données limitées (622ms/s) en font une dorsale où l’offre est inférieure à la demande, rendant son coût d’utilisation élevé. De plus, le trop grand nombre d’acteurs (publics et privés) de nationalités différentes impliqués dans la gouvernance de la dorsale TAE la rend par nature inefficiente. Le réseau fonctionne comme un « patchwork de câbles nationaux », à la gestion d’ensemble incohérente [1].

La connectivité des États de la région ne s’est réellement développée qu’au rythme des projets émanant de la Russie. Le réseau Trans Europe-Asie (TEA) développé en 1999 relie le centre névralgique de l’Internet européen (Francfort) à Hong Kong, en longeant le parcours du Transsibérien [2]. Chemin le plus court pour la transmission de données entre ses deux extrémités, cette dorsale permet également de pallier à une congestion des câbles à Suez (Egypte). Son développement a été permis par la prise de participation d’opérateurs européens, russes et chinois. Ses ramifications sur les territoires centrasiatiques ont quant à eux été rendus possibles par les opérateurs russes, Rostelecom et TransTelecom, en direction du seul territoire de la région frontalier de la Russie, à savoir le Kazakhstan.

Les réseaux russes représentent dès lors les voies privilégiées pour la transmission de données. Leur large bande passante, mais également le nombre restreint d’accords nécessaires pour le transit de données, en sont les principaux arguments techniques.

L’analyse des Systèmes Autonomes (Autonomous System ; AS) traduit la place centrale qu’occupe la Russie dans les flux de télécommunications [3]. S’il existe des interconnexions avec les réseaux chinois avec des capacités de bande passante connectées importantes, ces dernières ne sont pourtant, à l’hiver 2018, que peu sollicitées. Aussi, les jonctions de câbles chinois et centrasiatiques semblent surtout être utilisées pour les flux financiers, les Systèmes Autonomes qui y sont reliés étant principalement des institutions bancaires. Les opérateurs du TAE ne sont en revanche pas sollicités par les réseaux centrasiatiques. Ce qui démontre la faible centralité de cette dorsale.

Cette situation tient également à l’histoire. Au-delà du fait que la connectivité de la région ait principalement dépendu des projets russes sur le plan technique, le partage d’une langue et d’une culture commune en est un autre facteur déterminant.

Le Runet  : un vecteur de puissance

L’utilisation préférentielle de réseaux de télécommunication orientés vers la Russie tient également aux plateformes d’intermédiation utilisées par la population de la région. YandexVkontakteMail.ru sont les composantes principales du Runet, l’Internet russophone [4]. Comparables dans leur fonctionnement aux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) américains ou aux BATX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi), elles brassent un nombre considérable de données, stockées et traitées dans des centres de données localisés en Russie. L’utilisation préférentielle des réseaux de télécommunication en direction de la Russie tient également, dès lors, à l’utilisation de ces plateformes dont les ressources se retrouvent sur son territoire.

La réalité de ces pratiques sur Internet n’est pas sans conséquences. Sur la base du traitement des données qui sont ainsi produites, c’est toute une économie qui se développe. Le pouvoir politique n’est pas en reste puisque ces données sont également à la disposition des services de renseignements russes, qui peuvent y accéder sans réelles contraintes [5] grâce à la législation.

Par la possession de sa propre industrie numérique, la Russie est théoriquement dans la capacité d’imposer à ses opérateurs de stocker les données que ceux-ci traitent sur son territoire [6]. Les États d’Asie centrale ne possédant ni ce type d’industrie, ni les capacités de stockage conséquentes, n’ont alors que peu de marge de manœuvre quant au destin des données produites par leur population.

Les autorités peuvent tout au plus demander que les données produites par leurs citoyens soient stockées sur leur territoire ou, à défaut, bloquer la ressource. Les autorités kazakhstanaises ont déjà émis ce type de demande auprès de Google, qui a répondu par une fin de non-recevoir. Au mois de juin 2011, l’entreprise américaine a même décidé de rediriger pendant deux semaines les requêtes provenant de google.kz vers google.com, donc vers un système algorithmique relié aux requêtes mondiales et non plus nationales [7].

Induite par la géographie (physique) et les usages de la population, la faiblesse infrastructurelle des pays de la région les pousse indubitablement dans une situation de dépendance structurelle vis-à-vis de la Russie. De plus, cette dernière affiche une recherche de développement de son influence. Le projet de datacenter d’Omsk répond à cette volonté d’accaparement des données. Directement relié par câbles de fibre optique, il permettra aux opérateurs russes d’offrir un temps de latence moindre pour le transfert de données, mais également de mettre en valeur de nouveaux territoires répondant à des considérations (cyber)stratégiques plus larges encore [8].

Les intérêts politiques et économiques liés aux données produites sont conséquents. Le Kazakhstan, s’il souhaite effectivement mener une politique souveraine sur ses données, n’aura d’autre possibilité que de se placer dans une position offensive à l’égard de la Russie. Au vu de leur importance, le déni d’accès aux plateformes russes sur l’ensemble du territoire serait une décision lourde de conséquences. Le principal dilemme que poserait un blocage de ressources de grande ampleur est que ces plateformes sont d’une utilité précieuse pour les services de renseignements et de police. Même s’il paraît convenable de douter des capacités techniques d’interception réelles dont disposent les autorités, l’analyse de données ouvertes (comme les commentaires sur des articles en ligne) permet, en soi, de bénéficier d’une image du ressenti de la population sur les politiques menées. Elle permet également de contrôler de possibles messages dissidents ou appels à manifestation pouvant y circuler et d’arrêter les auteurs de ces derniers.

II. Le Kazakhstan : une puissance régionale vulnérable…


Une influence informationnel russe

Au-delà d’une dépendance aux infrastructures et plateformes d’intermédiation russes, l’influence du Nord sur la couche sémantique, sur l’information, en est un prolongement logique. Si la Russie ne peut être considérée comme un modèle vertueux quant à la pratique du journalisme, le traitement de l’information demeure néanmoins de meilleure qualité par rapport à ce qui prévaut dans la région [9]. Dans le cas du Kazakhstan, un contrôle étatique fort rend peu crédibles pour une large partie de la population kazakhe des supports nationaux manquant de réelles analyses portant sur les problèmes ayant cours à l’intérieur du territoire.

La formation des journalistes tient également un rôle important quant au poids de la Russie dans l’information. Les formations en kazakh ou en russe ne laissent que peu de place à l’apprentissage d’autres langues, comme l’anglais. Bien que des universités proposent des formations coûteuses en anglais, cet argument n’est que commercial, le russe prédominant au sein de celles-ci. Du fait de ces faiblesses en langues, les sources utilisées par les journalistes kazakhs, notamment concernant l’information internationale, proviennent principalement de médias russophones.

Liens hypertextes présents dans les 50 médias en ligne les plus consultés au Kazakhstan, le 16 juillet 2018
Cette représentation des liens hypertextes présents dans les 50 médias en ligne les plus consultés au Kazakhstan, le 16 juillet 2018, a été réalisée par Grégory Joubert

Le schéma ci-dessus, effectué à l’aide du robot d’indexation hyphe du Medialab de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, représente tous les liens hypertextes présents sur les principaux sites d’information kazakhs. De celui-ci, réalisé le 16 juillet 2018, lendemain de la finale de la coupe du monde et jour de la rencontre entre MM. Donald Trump et Vladimir Poutine à Helsinki, il ressort une très faible utilisation de sources non-russes. L’analyse de certains articles révèle même des copies conformes d’articles produits au sein de rédactions basées sur le territoire de la Fédération de Russie.

Bénéficiant d’une audience majoritaire au Kazakhstan, y compris en dehors de ses relais spécialement à destination de l’étranger, le pouvoir russe possède dès lors un puissant vecteur d’influence. L’absence de réels débats dans l’espace médiatique kazakhstanais fait que la population est bien mieux informée sur les questions touchant la Russie qu’à propos de son propre pays. Les débats centrés sur celle-ci, au sein des organes télévisuels notamment, confèrent à ceux ayant trait au Kazakhstan (peu nombreux) un caractère exceptionnel et une force de frappe proportionnellement décuplée.

Cette influence certaine est de plus intégrée par les médias russes, qui s’en sont notamment servi après l’abstention du Kazakhstan sur une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU du 14 avril 2018 condamnant les actions de la coalition occidentale en Syrie. A la suite de cette prise de position, lors du talk-show « Dimanche soir avec Vladimir Soloviev », deuxième programme le plus regardé en Russie, ce dernier s’est interrogé sur cette abstention, ainsi que sur le passage du Kazakhstan à l’alphabet latin. La perspective d’un « Maïdan » [10]au Kazakhstan fut même posée en direct [11]. Les semaines suivantes ont vu fleurir sur Internet divers articles faisant état d’une coopération militaire entre le Kazakhstan et les États-Unis sur la mer Caspienne. Bien qu’il s’agisse de fausses informations déjà relayées par le passé, la coopération entre les deux États ne concernant que le fret non-militaire, les autorités kazakhes ont été contraintes de s’exprimer à plusieurs reprises pour rétablir la réalité des faits.

Même si des réflexions s’engagent sur la prééminence des médias d’information au Kazakhstan, la relation entre les autorités kazakhstanaises et les ressources informationnelles russes révèle aussi une certaine proximité. Lors de manifestations, comme celles ayant eu lieu en 2016 contre la prolongation de la durée de location des terres agricoles de dix à vingt-cinq ans, seuls les sites d’informations occidentaux, comme Azattyq, ont été bloqués. Ce dernier est l’un des rares médias traitant en profondeur des problèmes affectant le Kazakhstan, et qui en donne des analyses. Ainsi, si lors de ces manifestations, Azattyq publia plusieurs articles sur le sujet, son homologue russe Sputniknews(.kz) ne fit que des résumés des événements, et se garda d’analyser plus profondément les problèmes profonds gangrénant la société kazakhstanaise. Les médias russes dans leur ensemble n’ont fait qu’évoquer ces événements. Ce comportement rédactionnel dénote une proximité des vues dans le traitement des soulèvements entre le pouvoir kazakhstanais et son voisin, ce dernier n’interférant que lorsque ses propres intérêts sont en jeu, mais avec une force de frappe à même de sérieusement déstabiliser son voisin.

Une faible prise en compte des problèmes infrastructurels

Dans la conception russe, le terme d’espace informationnel prévaut sur celui de cyberespace. Ce terme vise à prendre en compte les multiples aspects composants le cyberespace, y compris ses aspects cybernétiques, tout en gardant comme finalité stratégique la protection première de l’information et son contrôle. Dans ce cadre, les réseaux numériques, et en premier lieu Internet, sont considérés comme étant des vecteurs d’informations sur lesquels la souveraineté de l’État doit s’établir au même titre que pour tout média de masse, et sont donc sujets à régulation [12]. Cette notion d’espace informationnel prévaut également au Kazakhstan.

Néanmoins, l’interprétation kazakhstanaise de celle-ci souffre de défauts conceptuels. Les mesures prises par les autorités jusqu’en 2017 à ce sujet portaient quasi-exclusivement sur la couche sémantique du cyberespace. Les mesures prises pour sa protection n’ont pas pris en considération l’aspect profondément technique et infrastructurel que revêt pourtant le contrôle de l’information. Dans son acception kazakhstanaise, la notion d’information a longtemps été simplement considérée sous ses aspects médiatiques.

Découlant de cette interprétation littérale, les lacunes dans le domaine de la cybersécurité sont conséquentes et les exemples de déficiences nombreux – d’agents des services de sécurité intérieure (le KNB) minant de la cryptomonnaie via les serveurs d’infrastructures critiques, au piratage du site Internet du Ministère de la Défense, en passant par la compromission des serveurs du Ministère des Affaires Intérieures par un adolescent qui avait suivi pas à pas un tutoriel sur Internet ; ceux-ci ne donnent pas lieu à contre-offensive. Au 6 juin 2018, selon le système de monitoring développé par le centre d’analyse et d’investigation des cyberattaques (Tsarka), sur les 495 sites du domaine gouvernemental kazakhstanais (.gov.kz), seuls 55 ont un protocole SSL valide. Le protocole SSL est pourtant le protocole garant de la sécurité et de la confidentialité des informations qui transitent entre l’utilisateur du site Internet et les serveurs de ce dernier. Ajoutons qu’à la même date deux sites du domaine étaient défacés [13], 8 « infectés » et 98 étaient indisponibles. Ces informations ne sont désormais plus publiées publiquement.

Approuvé le 28 octobre 2017 par le président Noursoultan Nazarbaïev, le projet de cyber-bouclier [14], dont l’avancée notable serait une prise en considération de l’aspect cybernétique du cyberespace, laisse sceptiques les spécialistes de terrain. La rédaction de ce projet a été l’objet d’amers débats entre la principale organisation indépendante de cybersécurité du pays et les Services Techniques de l’État, laissant transparaître le manque de volonté de ces derniers sur le sujet.

L’un des exemples les plus révélateurs de cette prise de distance des autorités concerne l’intégration de mesures statistique de l’avancement des actions entreprises dans ce cadre sur la base de standards internationaux. La prise en considération de l’indice de cybersécurité du Global Cybersecurity Index, publié chaque année par l’Union Internationale des Télécommunications, n’a été intégrée dans le projet de cyber-bouclier qu’après deux jours de discussions. Et pour cause, cet indice permet une comparaison avec les autres pays. D’après Olzhas Satiev (co-fondateur de l’organisation de cybersécurité Tsarka), la difficile intégration de cette mesure tient à la difficulté de modifier l’indice, notamment de le fausser. Or, il s’agit là d’une pratique relativement courante au sein des administrations du pays, à des fins de communication publique. Au total, il semble que la mise en place de cet outil de suivi sera laborieuse. La dernière vulnérabilité critique en date fut publiée sur la page Facebook du groupe Tsarka le 8 février 2019 [15]. Alors que ses membres avaient notifié aux autorités des vulnérabilités permettant l’accès à toutes les informations internes à l’ambassade de la république du Kazakhstan en Russie (y compris les mots de passe des administrateurs) dix jours auparavant, celles-ci n’avaient toujours pas été corrigées et avaient même été aggravées.

L’exil des spécialistes vers des contrées aux salaires valorisants, l’absence de formation à la « bonne hygiène numérique » des corps administratifs, la cupidité de certains fonctionnaires, l’inaction des Services Techniques de l’État : rien ne prédispose à un environnement numérique sécurisé dans le pays. Les orientations politiques dans ce domaine restent cantonnées à un rapport coût/bénéfice à court-terme. Le chantier de la sécurisation des réseaux, conséquent et nécessitant un effort de longue haleine, est dès lors occulté dans la pratique.

III. … aux capacités limitées


Le blocage de ressources : premier levier d’action dans « l’espace informationnel »

En dépit du manque de prise en compte de déficiences techniques pourtant considérables, les autorités kazakhes sont néanmoins volontaires sur des aspects plus visibles d’Internet. Dérivant du développement de la conception d’espace informationnel, la priorité donnée à l’information visible et compréhensible par tous a poussé les organes de sécurité à se développer sur ce terrain, dans une volonté d’en assurer un contrôle répondant à des intérêts de court-terme.

Le prolongement de l’action étatique dans le champ du cyberespace est un corollaire logique du contrôle de l’information au sein de toutes les rédactions. À la suite des émeutes ayant eu cours dans la cité pétrolière de Zhanaozen en 2011, qui ont fait émerger un nouveau médium d’information (les blogueurs) [16], tout l’arsenal législatif relatif à l’information en ligne a été profondément remodelé.

La mesure la plus usitée par les autorités consiste à interdire l’accès aux ressources en ligne qu’elles mettent sur la sellette. Les motifs d’interdiction d’accès sont nombreux et assez flous pour pouvoir englober tous types de contenus : de la pédopornographie à l’opposition politique (extrémisme-séparatisme-terrorisme) [17]. C’est ainsi que, lors de chaque intervention de la principale figure d’opposition Mukhtar Ablyazov, exilé en France, tous les contenus photographiques et vidéos publiés à son sujet sont inaccessibles sur les réseaux sociaux au Kazakhstan. Son parti politique « Choix Démocratique du Kazakhstan » est considéré depuis mars 2018 comme extrémiste, ce qui fait que toute publication le soutenant est sujette à blocage (réalisé par les Services Techniques de l’État, ainsi que par le KNB), les auteurs s’exposant de leur côté à des poursuites.

Depuis 2016, les contenus peuvent ainsi être bloqués sur Internet, sur simple ordre extrajudiciaire et sans justification, par les services de sécurités kazakhstanais et les ministères. Ces opérations sont automatisées, et peuvent donc être réalisées à grande échelle.

Des interceptions aux intrusions : un marché globalisé

Le renseignement dans la sphère des données numériques et le contrôle des contenus sont permis à grande échelle au moyen de la technologie russe SORM (Sistema Operativno-Rozysknykh Meropriyatiy ou Système des Activités de Recherche Opérationnelles). Sa troisième version inclut la technologie dite du Deep Packet Inspection (DPI). Son fonctionnement consiste en un déploiement de nœuds d’interceptions au sein desquels transitent tous les réseaux de télécommunications, directement reliés aux locaux des services de l’État. Les fournisseurs d’accès à Internet opérant au Kazakhstan sont dans l’obligation d’installer le système sur leurs réseaux. De plus, pour les connexions vers l’étranger, tous les opérateurs dans le domaine des télécommunications sont dans l’obligation de se connecter aux réseaux de l’opérateur national Kazakhtelecom. Depuis le mois de mai 2018, ils sont également dans l’obligation légale de stocker sur le territoire du Kazakhstan les données de leurs utilisateurs, ainsi que les métadonnées produites par ces derniers (protocole utilisé, date et heure d’inscription dans le réseau, IP, temps passé en ligne, IP de la ressource Internet).

Traiter des technologies d’interception reste chose complexe. Un état des lieux de la situation dans les pays centrasiatiques dans ce domaine a été réalisé par Privacy International en novembre 2014 [18]. Faire l’analogie entre les marchés des interceptions / intrusions et ceux de l’armement semble pertinent, tant les uns comme les autres répondent à des objectifs étatiques, avec implication d’acteurs privés, dans des secteurs remarqués pour leur opacité.

La standardisation autour de SORM permet avant tout la mise en place de coopérations entre les États de la région et la Russie dans le domaine sécuritaire. La normalisation des pratiques et technologies utilisées est en cours, dans le cadre des diverses structures, principalement la Communauté des États Indépendants (CEI) et l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), toujours orientées sur la « sécurité de l’information ». Dans le cadre d’exercices communs entre membres de l’OTSC, il n’a pas été question de contrer d’éventuelles intrusions sur les systèmes mais plutôt d’analyser et de bloquer les ressources jugées extrémistes. La traduction dans le champ technique de ces accords interétatiques passés dans les domaines du renseignement est difficile à mesurer, mais la normalisation des pratiques ne peut indéniablement être impulsée que par la Russie… qui possède la majorité des données produites par la population centrasiatique, et bénéficie de fait des ressources pour l’analyse de ces données. Si la technologie du DPI permet de collecter un nombre conséquent de données, d’autres technologies sont nécessaires pour surveiller les réseaux, nécessitant d’autres fournisseurs spécialisés. Si la technologie russe d’analyse sémantique de l’activité sur les réseaux existe et s’exporte (par MFI-Soft au Kazakhstan et en Ouzbékistan), encore faut-il avoir accès aux contenus. En ce sens, autant la loi obligeant les fournisseurs d’accès Internet au sein des États peut être mise en place, autant seul un nombre limité de données peuvent être récupérées, obligeant nécessairement à coopérer avec la Russie dans ces domaines.

La position de la Russie dans la sphère du cyberespace vis-à-vis des États centrasiatique est dès lors intégrée dans une logique de domination. Alors que Russie et Chine, deux « puissances cyber », ont été signataires d’accords bilatéraux de coopération et de non-agression en 2015 [19], aucun accord de ce type n’a été passé avec les acteurs de la région. Plus encore, l’utilisation de l’espace informationnel (et de manière plus générale du cyberespace dans son ensemble) fait partie de l’arsenal coercitif dont dispose la Russie afin de défendre ses intérêts, et sa remise en cause ne semble pas être à l’ordre du jour.

Néanmoins, la Russie n’est pas le seul exportateur dans la région. Bien que la standardisation du renseignement soit opérée autour de SORM, la surveillance des réseaux a été confiée, dans les cas du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan, à deux sociétés israéliennes, Nice Systems et Verint Systems.

Se basant sur SORM, ces dernières permettent, en plus des métadonnées, l’analyse des SMS, MMS, publications sur les forums ainsi que la reconnaissance vocale et faciale des contenus transitant sur les nœuds du système. Les technologies de ces sociétés ayant leurs centres à Astana, Almaty et Tachkent, y sont trois fois plus chères que leurs substituts russes, préférés par les services kirghizes. L’utilisation préférentielle de solutions israéliennes, au-delà de leur aspect qualitatif prouvé, peut être interprété comme une volonté de l’Ouzbékistan et du Kazakhstan de garder une marge de manœuvre au niveau de leur appareil sécuritaire.

L’utilisation de technologies étrangères est particulièrement avérée dans le domaine des interceptions ciblées permettant de capter notamment des informations jusqu’alors inaccessibles par les services de renseignements de la région (comme des données issues de Facebook ou Whatsapp, pour ne citer qu’eux). Il s’agit de produits coûteux dont le champ est plus limité que celui de SORM puisqu’il est question, dans le cas de ce type d’activités, d’intrusions sur les appareils de personnes ciblées précisément. Le spectre de celles-ci indique toutefois que l’attention portée par les services reste politiquement motivée, et dépasse le simple cadre anti extrémisme-terrorisme-séparatisme. Les outils de communication de Mukhtar Ablyazov et de sa famille ont ainsi été interceptés et contrôlés grâce à l’implication de l’entreprise italienne Hacking Team [20]. L’ont été également des organisations féministes au Kazakhstan, dans des proportions difficilement quantifiables. Néanmoins, des conversations privées de leurs membres sur Whatsapp ont été interceptées par le KNB local, et des pressions effectuées grâce à ces dernières [21].

L’utilisation de spywares (logiciels espions) a été rapportée par l’Electronic Frontier Foundation. Plus particulièrement, le logiciel Finfisher a été fourni par les entreprises anglaise Gamma et suisse Dreamlab aux autorités kazakhes et ouzbèkes. L’entreprise israélienne NSO group a également vendu au Kazakhstan le logiciel d’intrusion Pegasus. Mais de nombreux autres contrats avec d’autres entreprises ont été passés, pour des services dont les capacités réelles sont difficiles à établir.

*

Le Kaznet, une chimère ?

Utilisant à l’intérieur de ses frontières le terme de Kaznet pour en définir son espace informationnel, le cyberespace kazakh ne revêt pour autant aucun élément permettant de conclure une quelconque position d’indépendance ou de supériorité pouvant être pris en compte dans des logiques de rapports de force. La dépendance accrue de la région vis-à-vis de la Russie, tant par ses aspects infrastructurels qu’informationnels, peut même en quelque sorte laisser transparaître un processus de colonisation numérique. L’extraction des données de la région et leurs traitement et valorisation sur le territoire de la Russie, qui dispose des capacités idoines, ne laisse à ces États que peu de marge de manœuvre pour leur contrôle.

La focalisation sur l’information, au détriment de la protection des infrastructures critiques ou contenant les données de leurs citoyens en font des États vulnérables, potentiellement faciles à déstabiliser par d’autres qui bénéficient de capacités offensives dans le champ du cyberespace. La collaboration sécuritaire des États de la région avec la Russie dans le cadre de la CEI et de l’OTSC (à laquelle l’Ouzbékistan et le Turkménistan ne sont néanmoins pas associés) ne laisse pour le moment pas apparaître une quelconque coopération dans le domaine de la cybersécurité sur un plan technique. La permanence au sein de ces structures de la domination par la Russie, qui a par le passé manipulé la menace sécuritaire posée notamment par le Mouvement Islamiste d’Ouzbékistan pour répondre à ses propres intérêts, laisse penser que les mêmes mécanismes sont à l’œuvre en 2019. La protection des infrastructures cybernétiques dans la région par le biais d’une collaboration, et donc d’un échange de capacités dans ce domaine, ne va pas dans le sens des intérêts de la Russie, dont le potentiel offensif résulte en partie de l’existence de vulnérabilités sur les systèmes physiques de ses alliés et adversaires.

De même, les relations de la région avec la Chine, peu évoquées dans la présente étude, ne se traduisent en 2019 que dans le domaine sécuritaire, dans les sphères informationnelles. La principale coopération revient à de l’échange d’informations dans le cadre de l’Organisation de la Coopération de Shanghai, à vocation sécuritaire. L’écosystème numérique fermé du voisin chinois en fait un acteur informationnel à l’influence faible dans la région. Aussi, même si le pendant « digital » du projet Belt and Road Initiative fait état de volontés de prises de positions dans les affaires des pays dans la région, l’efficience de ces projets ne sera véritablement mesurable que lorsque ces derniers seront plus avancés. Toutefois, par les investissements massifs qui y sont opérés, notamment dans le domaine des transports, il parait très probable que la Chine aura la volonté de protéger ses acquis. Il en sera nécessairement de même avec les projets émanant des « routes de la Soie digitales » dont l’opacité est constante.

La coopération sino-russe, partageant une conception similaire du cyberespace sera dès lors à analyser dans ses prolongements qui auront immanquablement lieu, et dont la région dépend. Alors que les positions russes dans le domaine économique tendent à être concurrencées par celles de la Chine, celles dans les domaines sécuritaires, et notamment dans le cyberespace, sont un champ au sein duquel se retranscriront nécessairement des prises de position par les deux puissances dans le futur. En tout état de cause, peu laisse à penser qu’un cyberespace centrasiatique avec sa propre identité soit à même d’émerger.

Copyright Avril 2019-Joubert/Diploweb.com


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Si l’Algérie implose, le Sahel se disloquera et le Sénégal sera directement au contact

Si l’Algérie implose, le Sahel se disloquera et le Sénégal sera directement au contact

Fondateur de la mythique revue Hérodote, le Professeur émérite, Yves Lacoste, recommande, chaque matin, de regarder la mappemonde. Geste éminemment instructif !

En effet, un regard appuyé et insistant sur la partie maghrébine de la carte de l’Afrique génère un « Gros Plan » sur l’Algérie. Immense, peuplé et riche pays qui borde la Méditerranée au Nord, délimite la Tunisie à l’Est, fixe le Maroc à l’Ouest, l’Algérie étend singulièrement sa vaste superficie (2 380 000 km2) jusqu’aux confins de la Mauritanie (Tindouf), aux limites extrêmes du Nord-Mali (Tamanrasset) et aux bornes frontalières nigéro-libyennes de Djanet et d’In Amenas.

Un État si central et un socle territorial si névralgique peuvent-ils être en déséquilibre sans déstabiliser alentour ?

Le vide – en vue – au sommet de l’État algérien est vertigineux, au plan intérieur, et dangereux hors des frontières.

Quant à la redoutée implosion (scénario de type syrien) elle donne des frayeurs vives et des sueurs froides aux diplomates, aux observateurs et aux spécialistes. Bref, à tous ceux qui ont un « appétit pour l’avenir » : j’ai nommé la prospective. A cet égard, la réflexion est d’office happée par le Sahel qui compte, au moins, trois Etats fragiles ou en dérive. Même le G5 Sahel, en entier, ne supportera pas sans ébranlement ni craquement, les ondes de choc d’une secousse institutionnelle à grande magnitude de l’Algérie. Pour des raisons multiples, car Alger est – par la géographie, la diplomatie et les services secrets – au cœur des enjeux saharo-sahéliens.

Le flanc sud de l’Algérie correspond aux régions septentrionales du Mali que sont Kidal, Gao, Tombouctou et Taoudenni. Une proximité voire une imbrication qui n’est pas étrangère au repli des islamistes des GIA algériens dans les sanctuaires montagneux et limitrophes du Mali, où ils ont fait la jonction et, parfois, la collusion avec les irrédentistes Touaregs dont certains ont longtemps servi dans des Légions auxiliaires ou supplétives de l’armée libyenne du Colonel Kadhafi.

Ce concentré de djihadistes, de rebelles, de condottiere et de trafiquants est évidemment surveillé, complètement infiltré, souvent manipulé et sporadiquement décimé par le DRS algérien, successivement commandé par les Généraux Mediène Toufik et Bachir Tartag.

Diplomatiquement, c’est Alger qui a assuré la médiation, abrité les négociations et parrainé l’Accord éponyme du 15 mai 2015, pour la Paix et la Réconciliation. La présidence du Comité de suivi du dit Accord est d’ailleurs confiée à l’ambassadeur d’Algérie à Bamako, son Excellence Ahmed Boutache. Déduction logique et conséquence automatique : le Mali déjà éprouvé sera sûrement disloqué par l’implosion de son puissant voisin (le pays de Bouteflika) lourdement associé à son futur voire tributaire de son destin. Au moment où ces lignes sont écrites, la Ministre des Affaires Etrangères, Mme Kamissa Camara, séjourne – malgré la crise – à Alger, à l’invitation du Vice-Premier ministre et nouveau Ministre des Affaires Etrangères, Ramtane Lamamra. N’est-ce pas révélateur de l’étroitesse des rapports bilatéraux et géostratégiques ?

A côté du maillon malien sérieusement fêlé, survit cahin-caha le maillon faible burkinabé. Un Burkina Faso affaibli et fatigué par les rodéos des djihadistes et les irruptions d’agresseurs inclassables (déserteurs du défunt RSP ou bandits invétérés ?) qui répandent l’insécurité. D’où une course-poursuite infernale et meurtrière avec les unités motorisées de l’armée burkinabé. Accrochages sans fin qui provoquent la fermeture des écoles et réduisent la présence de l’Etat comme une peau de chagrin, dans toute la zone semi-désertique du Burkina Faso. Une montée des périls qui déboussole un régime orphelin de son stratège Salif Diallo, décédé le 19 août 2017. L’autre tombeur emblématique de Blaise Compaoré, le Ministre d’Etat Simon Compaoré, est rongé par la maladie. Quant au Président Roch Marc Christian Kaboré (un bon banquier formé à Dijon), il n’est ni mentalement taillé dans le roc ni politiquement préparé à faire face à l’orage. La mobilité à la tête de l’Etat-major des Armées, les changements répétés des titulaires de la Défense nationale au sein du gouvernement et les performances mitigées des services de renseignement laissent les observateurs pantois sur les lendemains du Burkina, dans un prévisible scénario de regain de violences et de terreurs, à l’échelle du Sahel, induites par les contrecoups d’une éventuelle aggravation de la crise en Algérie. Plus loin, c’est l’écran territorial burkinabé qui sécurise peu ou prou la Côte d’Ivoire, notamment sur l’axe Bobo-Dioulasso-Korhogo Si le Burkina s’écroule, la Côte d’Ivoire, située en bordure du Sahel, vacillera.

Le Niger ne sera évidemment pas à la fête, au cas où tout bascule à Alger. Sa longue frontière avec l’Algérie est longée par la fameuse passe de Salvador que l’opération BARKHANE contrôle difficilement à partir de la base avancée de Madama, implantée dans le désert du Ténéré. Salvador (couloir marqué au crayon rouge sur les cartes militaires) est emprunté par les terroristes qui convoient des armes et des hommes vers le Nord-Mali. Certes, le Niger est intact. Il n’est pas cassé comme le Mali amputé de facto de Kidal, au nord, et déchiqueté, au centre, par le brasier intercommunautaire dogons-bambaras-peuls qui calcine la belle région de Mopti, jadis appelée la Venise du Mali. Mais Niamey, ses élites et son gouvernement sont alarmés silencieusement, profondément par les effectifs en augmentation constante d’armées étrangères (française, suédoise, allemande, américaine etc.) sur le sol national. Au train où vont les choses, les soldats non nigériens seront bientôt plus nombreux que tous les jeunes Nigériens sous les drapeaux. C’est la souveraineté du pays qui s’effiloche ou s’étiole à vue d’œil. C’est dire combien le spectre d’un chaos algérien hante le sommeil du Président Issoufou et les nuits de son dauphin, Mohamed Bazoum.

Pays sahélien sans siège au G5 Sahel, le Sénégal suit et surveille forcément la complexe conjoncture politique en Algérie, évalue ses inévitables répercussions dans son voisinage immédiat : le Mali et la Mauritanie. Deux Etats membres de l’OMVS – l’un est aussi un partenaire dans l’exploitation du pétrole – qui jouent stratégiquement des rôles de glacis momentanément protecteurs pour le territoire sénégalais. La Mauritanie est militairement robuste, tandis que le Mali demeure branlant. Le temps post-électoral doit donc vite basculer vers l’heure de l’analyse prospective. Car la « syrianisation » de l’Algérie post-Bouteflika correspondra à l’âge d’or ou à l’apogée du terrorisme dans le Sahel. Et, en cas de défaillance ou de destruction du verrou mauritanien, l’armée sénégalaise sera au contact direct des djihadistes.

PS : Les terroristes et autres djihadistes n’attendent pas le naufrage du système en Algérie, pour se déchainer et, surtout, balayer les camps et autres cantonnements de l’armée malienne dans le Delta central du fleuve Niger et sur l’ensemble du Macina. L’attaque foudroyante, ce dimanche 17 mars, de la garnison de Dioura – assaut ponctué par la débandade des défenseurs de la caserne – ruisselle de leçons. 200 soldats maliens dotés de canons et de Toyota ont décampé et abandonné tout le matériel à 40 assaillants. Vous avez bien lu : 40 hommes armés. Il a fallu la colère du Président IBK, pour qu’une colonne mixte de militaires, de gendarmes et d’éléments de la Garde réoccupât le camp vers 16 heures. Avec l’appui des avions d’attaque Tucano, livrés récemment par le Brésil à l’armée de l’Air. Preuve que l’armée (actuelle) du Mali est commandée par des Généraux d’opérette, plus à l’aise dans les célébrations d’anniversaires fastueux et coûteux que dans les manœuvres opérationnelles sur les champs de batailles. Derrière le rempart mauritanien, les Diambars bénéficient encore d’un répit. Pour combien de temps ?

Babacar Justin Ndiaye

Dakaractu

Source directe: Laser du lundi : Si l’Algérie implose, le Sahel se disloquera et le Sénégal sera directement au contact. (Par Babacar Justin Ndiaye)

Les ambitions de la Chine en matière de transport aérien civil : entre instrument de développement régional et outil de projection d’influence à l’international

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Les ambitions de la Chine en matière de transport aérien civil : entre instrument de développement régional et outil de projection d’influence à l’international

Par Julien LEBEL, le 17 mars 2019  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Docteur de l’Institut Français de Géopolitique (IFG), Université Paris 8. Géographe, cartographe, expert en géopolitique et transport aérien civil

Le transport aérien est un secteur clé de la mondialisation. Chacun connaît la concurrence entre Boeing et Airbus. En revanche, nous manquons souvent d’informations précises sur la montée en puissance des pays émergents dans ce secteur. Julien Lebel démontre brillamment que la Chine mène une stratégie ambitieuse afin de soutenir le développement de son secteur aérien national. L’implication directe des autorités dans la croissance des compagnies locales illustre une volonté d’étendre l’influence du pays à l’international. En ce sens, la connectivité aérienne, tout particulièrement à travers les services opérés par les transporteurs nationaux, constitue un outil privilégié pour renforcer les échanges entre la Chine et des pays tiers. Illustré de trois cartes inédites.

ALORS QUE la Chine constitue un marché incontournable pour les différents acteurs de l’aérien (transporteurs opérant un réseau mondial, ou encore constructeurs aéronautiques), les compagnies aériennes chinoises poursuivent l’extension de leur réseau international, tant depuis les grandes métropoles (Pékin, Shanghai, Canton), que des villes de moindre envergure, à l’image de Xi’an, Fuzhou, ou encore Chongqing. Le pays abrite, en effet, de nombreux opérateurs qui s’avèrent liés les uns aux autres et entretiennent des liens étroits avec les autorités.

Ces dernières organisent le secteur aérien national et pilotent son développement afin d’assurer la projection de l’influence chinoise à l’échelle internationale, tant sur les plans culturels, économiques, que politiques. Quelle est la stratégie mise en œuvre par le gouvernement chinois en matière de transport aérien et comment s’articule l’expansion des compagnies nationales avec les ambitions portées par un puissant acteur politique sur la scène diplomatique et économique mondiale ?

I. Un essor continu du trafic aérien

La région Asie Pacifique constitue depuis 2011 la zone qui enregistre le plus grand nombre de passagers aériens, après avoir devancé l’Europe puis l’Amérique du Nord [1]. Cela s’explique notamment par la croissance du trafic aérien en Chine qui s’avère être de loin le marché le plus important de la région. Les autorités chinoises ont engagé depuis plusieurs années une stratégie ambitieuse en matière de transport aérien afin de développer les canaux de communication et stimuler les échanges avec différents pays tiers. L’Agence internationale du transport aérien (IATA) [2] indiquait d’ailleurs dans une étude publiée en 2017 que le nombre de passagers aériens voyageant depuis/vers/à l’intérieur de la Chine devrait dépasser le trafic enregistré aux Etats-Unis autour de 2022 [3], avec plus de 750 millions de voyageurs annuels.

Au-delà de la forte croissance démographique du pays qui peut aisément expliquer une telle dynamique, cette dernière illustre également la volonté des autorités chinoises de renforcer leur position sur la scène internationale. Alors que le pays mène dans les années 1990 une stratégie visant à promouvoir les exportations nationales, le développement des liaisons aériennes reliant la Chine aux autres Etats est de fait apparu comme une nécessité [4]. Le gouvernement chinois entreprend en 2002 une réorganisation du secteur aérien – notamment à travers le développement de trois grands groupes publics qui subsistent encore en 2019 : Air China, China Eastern et China Southern – visant à renforcer les compagnies locales face aux concurrents internationaux, tout en s’adaptant à l’essor du trafic domestique.

C’est également au cours des années 2000 que le gouvernement se concentre sur le développement des hubs de Pékin, Shanghai et Canton, apparaissant aujourd’hui comme de véritables plateformes internationales illustrant la forte croissance des trois grands groupes aériens basés respectivement dans chacune de ces villes [5]. Par ailleurs, la compagnie privée Hainan Airlines – créée en 1993 sur l’île éponyme – développe également ses vols long-courriers, tout particulièrement en lançant des liaisons internationales au départ de Pékin, mais aussi depuis les villes « secondaires » chinoises.

Il est intéressant de souligner que les autorités chinoises s’intéressent au concept de soft power [6] peu de temps après son apparition dans l’ouvrage de J. Nye en 1991 [7] et découvrent un outil idéal pour étendre l’influence de la Chine à l’échelle régionale tout en cherchant à convaincre les Etats voisins des intentions pacifiques du pays. Le concept de soft power correspond pleinement aux ambitions portées par la Chine à travers différentes initiatives, à savoir le développement des échanges économiques, un certain soutien au rayonnement culturel du pays – notamment à travers l’expansion des instituts Confucius dans le monde (tout en restant rattachés au ministère de l’Education) pour assurer la promotion de la langue chinoise, ou encore la croissance des échanges universitaires –, ainsi que la mise en œuvre d’une diplomatie moins regardante sur la situation interne des partenaires que les Etats occidentaux (ces derniers peuvent en effet poser des conditions en matière d’évolutions démocratiques notamment dans le cadre de leurs coopérations internationales) [8]. La Chine cherche ainsi à devenir un acteur incontournable sur la scène internationale afin de favoriser ses intérêts, ce qui passe par la mise en œuvre d’une large stratégie visant à générer du soft power dans les champs économique, culturel et diplomatique, tel que décrit ci-dessus.

Les ambitions de la Chine en matière de transport aérien civil : entre instrument de développement régional et outil de projection d'influence à l'international
Carte de l’essor des liaisons aériennes long-courriers au départ des aéroports chinois
Cliquer sur la vignette pour agrandir cette carte de l’essor des liaisons aériennes long-courriers au départ des aéroports chinois réalisée par Julien Lebel pour Diploweb.com

Les compagnies aériennes chinoises ont surtout développé leurs activités au départ des régions côtières où se concentre une large part de la population ainsi que d’importants centres industriels. Parallèlement, le pouvoir politique reste centralisé à Pékin qui se trouve également dans cette région, contrastant ainsi avec les zones occidentales moins développées. Un tel déséquilibre n’est cependant pas sans conséquences : alors que le trafic aérien se concentre autour des grandes plateformes orientales (Carte 1), des problèmes importants de congestion émergent, tandis que les inégalités entre la côte et les régions intérieures s’accroissent et constituent une menace pour la stabilité du régime. Il convient d’ailleurs de rappeler que des tensions subsistent dans certains territoires qui ont été annexés et se situent aux marges du pays (Tibet, ou encore Xinjiang notamment).

Dans un tel contexte, les villes chinoises de « deuxième rang » sont de plus en plus mises en avant grâce aux ambitions d’intégration au sein des réseaux de la mondialisation portées par certains gouvernements régionaux, avec le soutien du pouvoir central qui entend dans le même temps renforcer son contrôle sur l’ensemble du pays. Le transport aérien joue un rôle à part entière dans le cadre d’une telle dynamique, notamment à travers le développement de liaisons long-courriers au départ des aéroports chinois « régionaux », aussi bien opérées par des compagnies nationales que, dans une moindre mesure, des compagnies étrangères dont les Etats d’ancrage se voient octroyés des droits de trafic [9] vers ces mêmes aéroports. La compagnie finlandaise Finnair a notamment su en tirer parti en desservant Chongqing dès 2012, puis Xi’an l’année suivante, ce qui s’inscrivait dans le cadre de sa stratégie d’expansion sur les flux reliant l’Europe à l’Asie orientale, via son hub d’Helsinki.

Plus récemment, le gouvernement chinois canalise vers ces mêmes aéroports la croissance des compagnies du Golfe qui souhaitent développer leurs routes vers le pays, à l’image de la liaison opérée par Emirates Airline depuis 2016 et desservant les aéroports de Yinchuan et Zhengzhou. Il est d’ailleurs courant que les gouvernements régionaux apportent un appui financier aux compagnies aériennes qui opèrent de telles routes [10], permettant le maintien de liaisons qui ne pourraient pas être rentables sans un tel soutien. Ainsi, entre 2012 et 2017, le nombre d’aéroports de deuxième rang accueillant des services long-courriers a quasiment doublé à travers le pays.

Alors que les contraintes relatives à la délivrance d’un visa pour les ressortissants de nombreux pays constituaient un frein au développement des flux de passagers internationaux, et plus globalement à l’attractivité des aéroports du pays en tant que plateformes de transit pour les compagnies chinoises, le gouvernement a lancé depuis 2013 de nouvelles mesures permettant à de nombreux voyageurs internationaux d’effectuer un transit sans visa sur certains aéroports du pays et sous des conditions précises [11]. Le dispositif a été initialement développé à Shanghai puis à Pékin, avant d’être progressivement étendu à d’autres plateformes nationales.

Une telle stratégie ne manque d’ailleurs pas de fragiliser l’aéroport de Hong Kong qui constituait jusqu’à présent un hub historique dans la région, celui-ci s’étant en effet développé comme un pont entre la Chine continentale et l’international. Dans un tel contexte, la compagnie Cathay Pacific – basée sur un territoire où le gouvernement chinois entend accroître son influence – traverse d’importantes difficultés et se voit contrainte de revoir son modèle, notamment à travers un réajustement de son large réseau international, tant face à l’essor de puissants transporteurs chinois que celui des compagnies du Golfe (Emirates Airline, Qatar Airways) et de Turkish Airlines.

En dévoilant les ambitions en matière d’aérien portées par le 13ème Plan quinquennal couvrant la période 2016-2020, les autorités de l’aviation civile chinoises (CAAC) ont souligné dans leur communiqué la volonté du gouvernement de « renforcer le rôle stratégique du transport aérien afin d’accroître de façon continue sa contribution à l’économie nationale » [12]. Ainsi, les compagnies chinoises enregistrent un développement soutenu, s’inscrivant dans un contexte de croissance de la demande locale. D’importantes commandes d’aéronefs sont régulièrement conclues [13], tandis que de nombreuses compagnies « régionales » ont émergé et que le réseau aérien connectant la Chine au reste du monde se diversifie de façon notable [14].

Par ailleurs, la réalisation du premier vol opéré par un aéronef civil chinois construit par la société Comac (C919) en mai 2017 vient illustrer l’ambition portée par le pays qui entend devenir un acteur influent au sein du secteur aérien international. Les transporteurs chinois tendent d’ailleurs à s’inscrire de façon croissante en concurrence avec les compagnies du Golfe et Turkish Airlines, tout en constituant un vecteur stratégique pour le développement du soft power de leur pays d’ancrage.

II. La connectivité aérienne comme pilier des projets internationaux des autorités chinoises

La mise en œuvre de larges projets visant à renforcer la place de la Chine sur la scène internationale constitue un axe majeur de la stratégie portée par les autorités du pays. En révélant à l’automne 2013 le lancement d’une « nouvelle route de la soie »,Xi Jinping entend faire de l’initiative « One Belt One Road » (OBOR) un élément majeur du rayonnement du pays vers l’Asie du Sud, l’Afriquele Moyen-Orient et l’Europe, tout en renforçant l’influence du pays à l’échelle régionale. Le projet OBOR apparaît donc comme un pilier de la stratégie de Xi Jinping, tant en matière de politique étrangère (améliorer les relations diplomatiques, notamment avec les Etats voisins, et plus largement stimuler les coopérations internationales) que de soutien à l’économie nationale (favoriser le développement des régions chinoises, tout particulièrement le centre du pays et la province du Xinjiang, mais aussi soutenir les exportations).

Alors que le projet a dans un premier temps débouché sur la définition d’une route maritime et d’une route terrestre visant à stimuler les échanges commerciaux ainsi que des coopérations diverses avec les Etats se trouvant sur leur tracé, l’initiative OBOR tend aussi à renforcer la connectivité de la Chine, notamment en facilitant les contacts « people-to-people » [15]. La diaspora chinoise constitue ici un soutien important pour le développement des canaux de communication, celle-ci entretenant souvent des liens familiaux, économiques et culturels avec la Chine continentale. En s’appuyant sur l’expansion de différents réseaux (rail, routes, aérien, oléoducs, ports, télécommunications, etc.), le projet OBOR – qui représente des investissements de plusieurs dizaines de milliards de dollars [16] – apparaît comme un moyen de soft power évident pour les autorités chinoises.

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Carte du développement des compagnies aériennes chinoises
Cliquer sur la vignette pour agrandir cette carte du développement des compagnies aériennes chinoises réalisée par Julien Lebel pour Diploweb.com

Le transport aérien n’a que progressivement été intégré au projet OBOR, sur lequel les compagnies aériennes nationales s’appuient désormais pour ouvrir de nouvelles escales (Carte 2). Ainsi, on pourra souligner l’arrivée de China Southern à Nairobi en août 2015, venant compléter la route maritime chinoise atteignant le Kenya par le port de Mombasa [17]. Le lancement de vols opérés par Hainan Airlines vers Prague en septembre 2015 [18], mais aussi Air China vers Athènes en septembre 2017, s’inscrit également dans un contexte similaire. De façon globale, la dynamique d’expansion des compagnies chinoises, à travers l’évolution de leur réseau, illustre les ambitions du gouvernement qui souhaite renforcer l’influence de la Chine sur la scène internationale en s’appuyant sur différents canaux de communication.

On peut d’ailleurs observer que les transporteurs du pays ont tout particulièrement concentré leur développement vers l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Océanie, offrant en 2017 davantage de fréquences depuis et vers la Chine que leurs homologues basés dans ces différentes régions. A l’inverse, le faible développement des compagnies chinoises en Afrique peut surprendre, compte tenu des nombreux investissements réalisés par le pays sur ce continent. Il faut dire que les flux touristiques restent très limités sur ces routes davantage à vocation affaires, tandis que les compagnies du Golfe sont très présentes sur l’axe Asie orientale-Afrique, avec un transit dans les émirats. Cela est d’ailleurs visible sur la carte 2 puisqu’entre la Chine et le Moyen-Orient, les compagnies tierces opèrent près de quatre fois plus de fréquences hebdomadaires que les transporteurs chinois, une exception au regard des flux connectant la Chine aux autres régions – sauf l’Afrique où le développement d’Ethiopian Airlines permet ici aussi de surpasser aisément la faible présence des compagnies chinoises, tel que décrit précédemment.

Ainsi, au-delà de l’espace régional où les transporteurs du pays opèrent de multiples liaisons depuis un nombre varié de villes chinoises, l’offre long-courrier au départ de la Chine a nettement progressé, tout particulièrement à travers le développement des compagnies nationales. L’Amérique du Sud reste à ce jour l’unique région non accessible par vol direct au départ de la Chine du fait de la distance géographique qui sépare ces deux espaces [19].

III. De puissantes compagnies nationales qui ont pleinement intégré les dynamiques du secteur aérien mondial, tout en restant contrôlées par les autorités

La Chine entend donc renforcer son influence à l’échelle mondiale et de nombreux Etats sont prêts à coopérer dans le cadre des projets portés par les autorités chinoises afin de tirer profit des opportunités économiques offertes par le pays. Pourtant, certains acteurs – tels que le Japon ou d’autres voisins asiatiques – restent méfiants quant aux ambitions des autorités chinoises. Les tensions concernant la présence et les revendications chinoises en Mer de Chine méridionale illustrent des désaccords importants avec certains Etats de la région, notamment en ce qui concerne la délimitation géographique des eaux territoriales pour chacun des pays concernés. Par ailleurs, les relations diplomatiques avec les Etats-Unis restent difficiles, tandis que les autorités chinoises sont régulièrement accusées par certains gouvernements tiers de sous-évaluer leur monnaie, ce qui affecterait les balances commerciales d’autres Etats.

A l’échelle du pays, le pouvoir s’avère être concentré entre les mains d’une élite régulièrement critiquée par les Etats occidentaux pour son faible engagement en matière de respect des libertés individuelles et des droits de l’homme de façon générale. Enfin, l’émergence des ambitions chinoises s’inscrit également dans un contexte où la question du changement climatique est davantage mise en avant, tandis que le pays est considéré comme le premier émetteur mondial de gaz à effet de serre. Le soft power de la Chine s’avère donc limité auprès des opinions publiques internationales – à commencer par les Occidentaux –, même si de nombreux Etats souhaitent renforcer leurs coopérations avec un pays dont la croissance économique et le poids démographique suscitent un intérêt certain (échanges commerciaux, investissements, flux touristiques).

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Carte du secteur aérien chinois : entre implication directe des autorités politiques et intégration forte au sein de partenariat majeurs avec des acteurs internationaux
Cliquer sur la vignette pour agrandir cet carte du secteur aérien chinois : entre implication directe des autorités politiques et intégration forte au sein de partenariat majeurs avec des acteurs internationaux, réalisée par Julien Lebel pour Diploweb.com

Le secteur aérien chinois s’organise actuellement autour de cinq compagnies (Carte 3) : les trois groupes détenus par l’Etat (Air China, China Eastern et China Southern), mais aussi Cathay Pacific (Swire Group, une société d’investissements privée et dont le siège se trouve au Royaume-Uni, en est le principal actionnaire, tandis qu’Air China détient également 30% des parts), ainsi que Hainan Airlines (détenue par HNA Group, une holding « privée » chinoise ayant investi dans différents secteurs à l’international). Les compagnies « régionales » chinoises les plus importantes s’avèrent, quant à elles, contrôlées par les cinq transporteurs cités plus haut, faisant ainsi de l’Etat chinois un acteur central du secteur aérien.

Ces différentes compagnies contribuent pleinement au développement du soft power du pays et entretiennent en parallèle de puissants partenariats avec des compagnies d’envergure mondiale qui constituent des piliers des trois grandes alliances du secteur. De telles coopérations apportent dans les faits des bénéfices réels pour les deux parties, à s’avoir un ancrage pour les compagnies chinoises aux côtés d’acteurs internationaux reconnus et basés dans des régions stratégiques au regard des ambitions portées par les autorités chinoises. En retour, les compagnies tierces peuvent accéder au marché continental chinois via leur partenariat avec les transporteurs du pays qui opèrent un large réseau domestique et régional.

C’est dans un tel contexte que des coopérations renforcées et des accords de joint-venture ont émergé, s’accompagnant parfois de liens capitalistiques, à l’image de l’entrée de China Eastern dans le capital du groupe Air France-KLM à hauteur de 10%, ainsi que de Delta Airlines au sein de China Eastern (3,55%) durant l’été 2017. Parallèlement, Qatar Airways est, quant à lui, entré à hauteur de 10% dans le capital de Cathay Pacific en novembre 2017, pouvant annoncer une refonte de la stratégie du transporteur basé à Hong Kong. L’initiative de Qatar Airways doit vraisemblablement être suivie de près par Air China qui détient également près de 30% du capital de Cathay Pacific depuis 2009. On notera aussi l’arrivée du transporteur qatari à hauteur de 5% dans le capital de China Southern en janvier 2019.

En annonçant sa sortie de l’alliance Skyteam début 2019, la compagnie China Southern est toutefois venue illustrer une certaine indépendance du secteur aérien chinois vis-à-vis des partenaires étrangers, à commencer par les compagnies européennes et américaines. Le transporteur n’a d’ailleurs pas hésité à signer en février 2019 un accord de coopération avec Emirates Airline. Ces dynamiques viennent donc illustrer une diversification des partenariats entretenus par les compagnies chinoises, ce qui pourrait potentiellement affaiblir la position des transporteurs européens et américains ayant précédemment développé des liens solides avec leurs homologues chinois.

Conclusion

La Chine mène une stratégie ambitieuse afin de soutenir le développement de son secteur aérien national. L’implication directe des autorités dans la croissance des compagnies locales illustre en effet une volonté d’étendre l’influence du pays à l’international. En ce sens, la connectivité aérienne, tout particulièrement à travers les services opérés par les transporteurs nationaux, constitue un outil privilégié pour renforcer les échanges entre la Chine et des pays tiers.

Les autorités favorisent par ailleurs un développement des droits de trafic visant à rééquilibrer la distribution des flux aériens à travers le pays – en soutenant le développement des plateformes de deuxième rang – et permettre aux compagnies nationales d’étendre leur réseau mondial. En parallèle, l’implication des gouvernements régionaux dans le lancement de nouvelles liaisons aériennes, via l’octroi de subventions permettant l’exploitation de routes long-courriers, vient renforcer la visibilité du pays et constitue un appui efficace à l’expansion des compagnies chinoises. De fait, le contrôle de la connectivité aérienne s’apparente pour le gouvernement chinois à un outil stratégique qu’il utilise afin d’orienter et soutenir le développement de ses multiples partenariats et coopérations internationales, tout en renforçant sa position sur la scène diplomatique et économique mondiale.

La concurrence reste cependant indéniable face aux stratégies mises en œuvre par des pays tiers qui s’appuient également sur de larges compagnies aériennes, à l’image des émirats du Golfe ou encore de la Turquie. Par ailleurs, la Chine fait face à d’importants défis en matière de gestion du trafic au regard des perspectives de croissance du secteur aérien local et des problèmes de congestion de l’espace aérien qui existent déjà à travers le pays. Dans un tel contexte, les enjeux environnementaux méritent également d’être soulignés, tout particulièrement en ce qui concerne les émissions de gaz à effet de serre liées à l’essor notable du trafic aérien dans certains pays, au premier rang desquels figure la Chine. Ainsi, le secteur aérien chinois a connu d’importantes transformations depuis les années 1990 et celles-ci vont être amenées à se poursuivre face à des défis qui se posent déjà.

Copyright Mars 2019-Lebel/Diploweb.com


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Pendant ce temps, autour des Kouriles… (Pacifico I)

Chroniques du Grand jeu

La géopolitique autrement, pour mieux la comprendre…

Pendant ce temps, autour des Kouriles… (Pacifico I)

Publié le 14 Janvier 2019 par Observatus geopoliticus in Extrême-Orient, Chine, Etats-Unis, Russie

Lorsque Magellan le découvrit et le nomma « Pacifique » en raison du temps calme qu’il y rencontra durant sa traversée, il ne pouvait imaginer que le digne océan deviendrait une composante du Grand jeu un demi-millénaire plus tard…

Plusieurs nouvelles très intéressantes nous en parviennent ces derniers temps. Aussi engageons-nous une série en plusieurs épisodes sur les grandes manœuvres géopolitiques et stratégiques qui s’y déroulent. Mais auparavant, un petit rappel est nécessaire :

Une carte vaut parfois tous les discours. Nous sommes évidemment en plein Grand jeu, qui voit la tentative de containment du Heartland eurasien par la puissance maritime américaine. Les disputes territoriales dans les différentes mers de Chine ne concernent pas une quelconque volonté de mettre la main sur d’éventuelles ressources énergétiques ou routes stratégiques, ou alors seulement en deuxième instance. Il s’agit avant tout pour le Heartland, la Chine en l’occurrence, de briser l’encerclement US et de s’ouvrir des routes vers le Rimland et vers l’océan, exactement comme la Russie le fait sur la partie ouest de l’échiquier avec ses pipelines et ses alliances de revers.

La présence américaine en Extrême-Orient est l’héritage de l’immédiat après-guerre (tiens, tiens, justement la période des père fondateurs de la pensée stratégique états-unienne, MacKinder et Spykman). Japon (1945), Taïwan (1949), Corée (1950) : la boucle était bouclée et l’Eurasie cernée à l’est, comme elle l’était à l’ouest par l’OTAN, au Moyen-Orient par le CENTO et en Asie du sud et sud-est par l’OTASE. La guerre froide entre les deux Corées ou entre Pékin et Taïwan sont évidemment du pain béni pour Washington, prétexte au maintien des bases américaines dans la région.

Le double plan de la puissance maritime – diviser le continent-monde à l’intérieur, l’encercler à l’extérieur – a atteint son acmé avec la rupture sino-soviétique de 1960. Un demi-siècle plus tard, que d’eau a coulé sous les ponts… L’Eurasie n’a jamais été aussi unie (symbiose russo-chinoise, Organisation de Coopération de Shanghai), rendant caduque la première partie du plan. Quant au deuxième axiome, il fuit de partout.

Washington ayant à peu près abandonné ses folles prétentions d’infiltration du Heartland, tout ce qui reste aux stratèges US est le second paradigme : maintenir coûte que coûte l’encerclement de l’Eurasie. C’est sur cette ceinture de plusieurs milliers de kilomètres que les frictions ont lieu, se doublant d’ailleurs parfois de considérations historiques qui n’ont rien à voir avec les menées impériales.

Le meilleur exemple est le point chaud le plus septentrional : les îles Kouriles. La dispute territoriale entre la Russie et le Japon pour ce petit archipel est tout sauf nouvelle.

Reconnues comme soviétiques au traité de San Francisco de 1951, les îles, plus exactement les quatre plus méridionales, sont néanmoins revendiquées par le Japon qui les appellent « Territoires du nord ». Cette dispute empoisonne quelque peu les relations russo-japonaises depuis lors et ont empêché les deux pays de signer un traité de paix trois-quart de siècle après la fin de la guerre.

La question est revenue sur le devant de la scène depuis quelques temps. Poutine, très populaire au Japon où « son » calendrier (!) est plus vendu que celui des stars nippones de la chanson, a semblé ouvert à la rétrocession. Notamment lorsque, au Forum économique de Vladivostok en septembre, il s’est subitement tourné vers le Premier ministre japonais, Abe, et lui a déclaré devant les caméras qu’il était prêt à signer un traité de paix sans préconditions.

Emballement passager dans l’euphorie du moment ? Connaissant le sang-froid et l’intelligence du bonhomme, on serait tenté de répondre non. Mais certaines réactions poutinesques à chaud ont surpris cette année, comme l’invraisemblable high five goguenard au boucher de Riyad lors du sommet du G20 en novembre, qui en a mis plus d’un mal à l’aise… Notons en passant que ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le maître du Kremlin semble en porte-à-faux avec le reste de la direction russe dernièrement (voir la dissonance avec le Ministère russe de la Défense sur le rôle d’Israël en Syrie, par exemple) mais ceci est un autre sujet.

Toujours est-il que Moscou a vite tempéré les espoirs japonais en précisant que si les îles les plus méridionales pouvaient être rétrocédées à Tokyo, cela n’impliquait pas un transfert de souveraineté. En fait de précision, ces déclarations ajoutaient à la confusion.

Le Ministère russe des Affaires étrangères, lui, n’a jamais varié de position et a souvent montré son irritation devant la méthode Coué japonaise qui surinterprétait les déclarations venant de Moscou. Pour Lavrov, la question de la souveraineté russe sur les îles Kouriles n’est pas négociable, point à la ligne. Et quand des responsables nippons ont lancé l’idée que les Etats-Unis pourraient être impliqués dans les négociations, la réponse, sèche, ne s’est pas fait attendre : « Nous avons adressé aujourd’hui un avertissement très sérieux à ce sujet. Dans quelle mesure le Japon peut être indépendant sur de telles questions, lui qui a une telle dépendance à l’égard des Etats-Unis ? » Aux dernières nouvelles, Abe en a avalé son sushi de travers…

Car en filigrane, l’empire US, suzerain de Tokyo depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, n’est évidemment jamais loin. Selon le Traité de coopération mutuelle et de sécurité, signé en 1960, les militaires américains auraient théoriquement le droit de se déployer sur les îles Kouriles si celles-ci étaient rendues au Japon. Et ça, pour Moscou, il n’en est évidemment pas question.

Nous retrouvons ici notre Grand jeu et la tentative de containment de l’Eurasie par les Etats-Unis. Leurs bases en Extrême-Orient (Japon, Corée du Sud, VIIème flotte autour de Taïwan) enserrent déjà le dragon chinois. Que les Américains s’établissent dans les Kouriles et c’est la base navale de Vladivostok, l’un des joyaux de la flotte russe, qui se retrouve dans la nasse ! A Moscou, le calcul est vite fait. Avec des Kouriles russes, l’ours peut aller barboter comme il l’entend dans le Pacifique et il n’est pas concevable qu’il lâche cet avantage stratégique majeur. Même au prix de quelques calendriers invendus…

 

Carte. Diego Garcia : l’atoll loué… des dieux

Carte. Diego Garcia : l’atoll loué… des dieux

Par Alain NONJON, Jean-François SEGARD, Michel NAZET, le 9 janvier 2019.

Alain Nonjon, Professeur honoraire de classe préparatoire au Haut enseignement commercial, conférencier, directeur de collection chez Ellipses. Michel Nazet, spécialiste de géopolitique, est diplômé en histoire-géographie, droit et sciences politiques (IEP Paris). Co-directeurs de « Géopolitique. Atlas des 160 lieux stratégiques du monde », cartographie Jean-François Ségard, Paris, Ellipses, 2018.

Avec une carte commentée, découvrez l’atoll de Diego Garcia, situé dans l’océan Indien. Ici se trouve une base militaire américaine stratégique pour contrôler une route maritime majeure de la mondialisation. La carte est en pied de page.

Avec l’autorisation de l’éditeur, cette carte est extraite de Michel Nazet et Alain Nonjon (dir), cartographie Jean-François Ségard, « Géopolitique. Atlas des 160 lieux stratégiques du monde », Paris, Ellipses. Via Amazon

Une terre en location

Dédié à la production de coprah et ancien relais sur la route entre l’Europe et l’Australie dans l’océan Indien, cet atoll au sein de l’archipel des Chagos (une île de 25 km2 et 3 îlots) accueille une base militaire aéronavale américaine, louée aux Anglais en 1966 (bail renouvelé en 2016 jusqu’en 2036). À l’occasion, Diego Garcia a été promu territoire britannique d’outre-mer alors que l’île Maurice devenait indépendante et que les Chagos voyaient leurs habitants (d’ascendance africaine) déplacés vers les Seychelles et Maurice.

Une base militaire américaine stratégique

Elle a été construite à partir de 1971 pour contrôler les routes maritimes, notamment celles des hydrocarbures. Elle accueille les porte-avions de la Ve flotte navale et des sous-marins nucléaires, est un point d’appui du système américain de surveillance Echelon et abrite une flotte de bombardiers. 1 700 militaires et 1 500 civils d’origine américaine, mauricienne, sri lankaise et philippine y travaillent sous contrat.

Un sujet de contentieux avec l’Île Maurice

« L’île de Diego Garcia sera rendue à Maurice lorsqu’elle ne sera plus utile en tant que base. […] Il n’y a aucune limite dans le temps ».
Margaret Thatcher à son homologue mauricien

L’île Maurice réclame le retour des Chagos et menace régulièrement de porter cette affaire devant la Cour internationale de justice, sans succès jusqu’ici. Une décision de la Permanent Court of Arbitration sur la Convention sur le droit de la mer, (mai 2014) est pourtant venue conforter Maurice dans ses droits : les droits de Maurice sur les eaux territoriales, les droits de pêche et d’exploitation des fonds marins des Chagos y ont été validés.

Actualité

L’île Maurice a revendiqué devant la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye, sa souveraineté sur les îles Chagos, le 3 septembre 2018, prétextant une décolonisation inachevée depuis 1965.

Copyright pour le texte et la carte Nonjon/Nazet/Ségard/Ellipses 2018

Titre du document :
Carte de Diego Garcia : l’atoll loué… des dieux
Avec l’autorisation de l’éditeur, cette carte est extraite de Michel Nazet et Alain Nonjon (dir), cartographie Jean-François Ségard, « Géopolitique. Atlas des 160 lieux stratégiques du monde », Paris, Ellipses, 2018.Document ajouté le 9 janvier 2019
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Avec une carte commentée, découvrez l’atoll de Diego Garcia, situé dans l’océan Indien. Ici se trouve une base militaire américaine stratégique pour contrôler une route maritime majeure de la mondialisation.

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L’Inde et sa diaspora : une synergie géopolitique ?

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L’Inde et sa diaspora : une synergie géopolitique ?

Par Gérard-François DUMONT, le 11 novembre 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Recteur, Professeur à l’Université de Paris-Sorbonne. Président de la revue Population & Avenir. Membre Conseil scientifique du Diploweb.com

Rapportée à la population de l’Inde, la diaspora indienne apparaît faible, avec 2 % de la population du pays. Mais son niveau économique représente pour l’Inde un atout et son implantation géographique variée – dont une forte présence aux États-Unis – en fait un relais important de l’action diplomatique de l’Inde.
Auteur d’un ouvrage fondateur, « Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations », (éd. Ellipses) Gérard-François Dumont donne ici un exemple important de la dimension géopolitique des diasporas.

SOUS L’EFFET des migrations internationales, de nombreux pays comptent des ressortissants ou des descendants de ressortissants qui habitent dans des pays étrangers. Avec l’essor des moyens de communication, ces personnes peuvent conserver des liens forts avec leur pays d’origine ou celui de leurs ascendants. C’est ainsi que le terme diaspora, usité pendant deux millénaires au singulier car il concernait exclusivement les juifs chassés de Palestine, s’applique désormais au pluriel [1] à des personnes vivant dans un autre pays que celui dont eux ou leurs parents sont originaires. Or, cette réalité nouvelle qu’est l’existence de groupes diasporiques peut-elle avoir des effets géopolitiques ? Afin de répondre à cette question, analysons ici l’exemple de la diaspora indienne dans le monde, ou plus précisément des diasporas indiennes dispersées sur tous les continents et dans de nombreux pays.

Cela nécessite d’abord de comprendre les flux migratoires explicatifs de l’existence de diasporas indiennes. Il conviendra ensuite d’en prendre la mesure géographique, vue des pays d’immigration et vue de l’Inde, et de préciser le cheminement qui a conduit les gouvernements indiens à s’intéresser à leurs diasporas. Enfin, le rôle géopolitique des diasporas indiennes sera examiné dans trois régions : l’Amérique du Nord, l’Europe et le Moyen-Orient.

L'Inde et sa diaspora : une synergie géopolitique ?
Gérard-François Dumont
Gérard-François Dumont est Professeur à l’université Paris-Sorbonne

Les vagues d’émigration à la source de groupes diasporiques

La présence de diasporas indiennes est le résultat d’émigrations qui sont un phénomène historiquement assez récent dans l’histoire de l’Inde. Ces émigrations se distinguent en quatre vagues principales.

En effet, les premiers flux d’émigration significatifs de populations d’origine indienne ne se produisent qu’au XIXe siècle. Une première vague migratoire se dirige vers l’Afrique, l’Asie du Sud-est, les Fidji et les Caraïbes (Trinidad, Jamaïque…). Elle est essentiellement motivée par la grande demande de main-d’œuvre bon marché qui naît après l’abolition britannique de l’esclavage en 1833-1834, et concerne donc notamment des territoires de l’Empire britannique recrutant des travailleurs sous contrat individuel (« indenture labour »), surtout en Inde du nord. Au cours de ce même XIXe siècle, se met en place dans le sud de l’Inde le système dit Kangani (contremaître) de recrutement familial villageois vers le Sri Lanka, la Malaisie ou la Birmanie.

La deuxième grande vague migratoire se déploie un siècle plus tard, après l’indépendance de l’Inde en 1947, donc dans la seconde moitié du vingtième siècle. Elle concerne des Indiens bénéficiant généralement d’une certaine qualification et se dirigeant vers des pays développés. La cause est principalement économique car l’Inde a privilégié, dans les premières décennies de son indépendance, des politiques économiques assez proches de la logique soviétique qui, avec la mise en place d’une importante bureaucratie, corsètent l’économie et nuisent au développement.

La troisième vague migratoire, qui commence dans les années 1970, prend des directions géographiques très différentes des deux précédentes, avec un contexte juridique des pays de destination également fort différent. Elle est déclenchée par les besoins croissants des pays producteurs de pétrole d’Asie occidentale qui recrutent des travailleurs temporaires peu qualifiés.

Enfin, et même si les deux dernières vagues continuent d’exercer des effets, les facteurs qui se surajoutent depuis les années 1990, dus aux processus de globalisation, d’internationalisation et de mondialisation [2], conduisent à considérer l’existence d’une quatrième vague, très liée d’une part à l’ouverture économique de l’Inde et, d’autre part, au potentiel des marchés de destinations.

Deux approches statistiques de l’immigration indienne

Deux méthodes sont toujours possibles pour prendre la mesure d’une immigration : considérer, d’une part, les définitions et les statistiques des pays d’immigration et, d’autre part, celles des pays d’émigration.

Le recours à la première méthode est notamment possible dans les pays de l’OCDE qui appliquent une définition géographique de l’immigration, inventoriant les personnes résidentes sur leur sol et nées à l’étranger. Selon ce critère, les statistiques de l’OCDE [3] permettent de mettre en évidence l’importance de l’immigration indienne aux États-Unis, avec plus de 2 200 000 personnes en 2014, devant le Royaume-Uni avec 784 000 personnes, puis le Canada avec plus de 550 000 personnes.

Mais cette approche géographique donne une idée insuffisante de l’apport de l’immigration indienne. En effet, l’immigration ne rend ni stérile ni immortel et toute immigration a des effets sur le mouvement naturel dans le pays d’arrivée. En outre, le fait de naître dans un pays ne signifie nullement le refus des éléments identitaires issus de parents ayant émigré de leur pays de naissance. En conséquence, l’Inde a défini sa propre méthode pour chiffrer le nombre de personnes issues de l’émigration indienne, méthode qui conduit à des chiffres nettement plus élevés que les précédents. Il en résulte, par exemple, que le gouvernement indien estime, en 2015, à 1,8 million les effectifs de la diaspora indienne dans ce pays, un chiffre 2,3 fois supérieur au nombre donné par le Royaume-Uni pour quantifier les personnes y résidant et nées en Inde. Quel cheminement a conduit à une telle différence statistique [4] ?

La prise de conscience par l’Inde de sa diaspora

En réalité, les premiers gouvernements de 1947, donc l’Inde de Nehru, prône l’intégration des communautés indiennes émigrées dans les nouveaux États issus du démembrement de l’Empire britannique. Certes, les personnes ayant émigré sont désignées comme des Indiens d’outre-mer (« overseas Indians »), même si elles n’avaient pas accompli un parcours maritime lors de leur migration ; mais, par exemple, les Indiens résidant en Birmanie ou en Malaisie sont enjoints à adopter la nationalité de ces nouveaux États. L’attitude de désintérêt du gouvernement indien pour ses émigrés d’outre-mer est tout particulièrement mise en évidence en 1972 par le refus de l’Inde d’accueillir l’ensemble de ses ressortissants d’outre-mer qui se trouvent expulsés d’Ouganda.

Le changement d’attitude du gouvernement indien commence en 1986 : la prise de conscience de l’utilité éventuelle pour l’Inde des Indiens d’outre-mer conduit à la création, au sein du département de l’industrie, d’un service pour faciliter les procédures d’investissement des non-résidents. Cette première initiative témoigne du rôle économique possible des diasporas indiennes, mais guère de leur éventuel rôle géopolitique.

À compter des années 1990, le gouvernement indien déploie de nouvelles initiatives pour mobiliser la diaspora indienne au profit de son pays. Le terme diaspora, pour désigner les Indiens ayant entrepris d’émigrer, devient utilisé au sein de son ministère des Affaires étrangères, par une division des Indiens non-résidents et des personnes d’origine indienne. En mars 1999, une carte pour les personnes d’origine indienne est instituée pour leur faciliter notamment l’accès à la propriété et l’octroi d’un visa de long séjour permettant de faciliter les déplacements entre le pays de résidence et l’Inde.

Puis les années 2000 prolongent les initiatives précédentes. En août 2000, un Haut Conseil de la diaspora indienne est installé. Deux ans plus tard, un rapport de ce Haut Conseil affiche, parmi ses six objectifs, sa volonté de « transformer les membres de la diaspora en ambassadeurs de l’Inde ». En 2003, un amendement à la loi sur la citoyenneté permettant de créer une citoyenneté d’outre-mer pour des nationaux d’autres pays d’origine indienne. La même année, est organisée pour la première fois une journée des expatriés indiens (Pravasi Bharatiya Divas). Sa date est fixée au 9 janvier, qui correspond à la commémoration du retour définitif de Gandhi d’Afrique du Sud en Inde en 1915. Cette journée réunit 2 000 délégués des diasporas indiennes venus de 61 pays. Il est alors décidé la création d’une nouvelle décoration créée spécifiquement pour les membres de la diaspora indienne.

Deux ans plus tard, en janvier 2005, lors de la conférence du Pravasi Bharatiya Divas, le Premier ministre indien Manmohan Singh fait état de son espoir de voir un jour tous les descendants d’immigrants indiens vivant dans différents pays du monde bénéficier de la citoyenneté indienne s’ils le désirent. L’Inde souhaiterait donc l’octroi de la double nationalité à tous les descendants des Indiens vivant à l’étranger [5].

Pour illustrer l’importance désormais reconnue de la diaspora indienne par le gouvernement du pays, précisons le thème de la 6ème édition de janvier 2008 de la Pravasi Bharatiya Divas à New Delhi : « Une diaspora engagée : le moyen d’avancer » (Engaging the diaspora the way ahead). À cette occasion, l’Inde remet au chef du gouvernement mauricien le « Pravasi Bharatiya Samman Award », une récompense pour sa contribution « exceptionnelle » en tant que fils d’immigrant indien.

Parallèlement, pour attester l’importance attachée à ses diasporas, l’Inde décide d’en donner une définition précise permettant l’établissement de statistiques par le ministère indien des Affaires étrangères. Les membres des diasporas relèvent de deux types : les personnes d’origine indienne (person of indian origin ou PIO) et les Indiens non-résidents (Non resident Indians ou NRIs), qui peuvent toutes disposer d’un document prouvant leur origine, même si elles n’ont pas la nationalité indienne. Les personnes d’origine indienne, dont certaines sont des descendants de la première vague migratoire présentée ci-dessus, relèvent de trois natures :
. toute personne qui a possédé auparavant un passeport indien ;
. toute personne dont les parents, un des grands-parents ou un des arrière-grands-parents sont nés, ou ont eu une résidence permanente sur le territoire de l’Inde tel que défini par les lois indiennes (donc à l’exclusion du Pakistan et du Bangladesh) ;
. le conjoint d’un citoyen indien ou d’une personne d’origine indienne entrant dans l’une des deux catégories ci-dessus.

Le second ensemble formant la diaspora indienne, selon les normes des autorités de l’Inde, est celui des Indiens non-résidents (« Non resident Indians » ou NRIs). Ce sont des citoyens indiens, de nationalité indienne, ayant un passeport indien et résidant en dehors de l’Inde pour une période indéfinie, en raison d’un emploi à l’étranger ou pour tout autre motif. Dans les faits, les Indiens non-résidents sont le plus souvent des émigrés récents et considérés comme des émigrants temporaires. On peut néanmoins penser que leur émigration temporaire pourrait devenir définitive quand elle s’oriente vers des pays ouverts à la naturalisation, comme en Europe ou en Amérique du Nord, mais devrait rester temporaire lorsqu’elle va vers des pays où l’accès à la citoyenneté est impossible, comme les pays du Golfe.

En appliquant les définitions ci-dessus, au milieu des années 2010, la diaspora indienne compte 28 millions de personnes (NRI+PIO) selon le Ministry of Overseas Indian Affairs. Analysons sa répartition géographique qui s’étend dans 130 pays.

Pluralité géographique avec de fortes concentrations

Si l’on considère les pays de la diaspora indienne par ordre d’importance en 2015 [6], neuf pays comptent plus d’un million d’Indiens (soit, dans l’ordre décroissant, États-Unis, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Malaisie, Myanmar, Afrique du Sud, Royaume-Uni, Sri Lanka et Canada) et vingt pays en comptent plus de 100 000. La diaspora indienne aux États-Unis est le résultat d’une immigration fort récente, due essentiellement à la quatrième vague migratoire précisée ci-dessus. La deuxième place de l’Arabie Saoudite, ainsi que la troisième des Émirats arabes unis, s’inscrit selon la logique de la troisième vague migratoire, tandis que le Royaume-Uni cumule des effets indirects de la première vague migratoire (du fait de la ré-émigration à partir de colonies anglaises) et des deuxième et quatrième vagues.

La quatrième place de la Malaisie dans le classement, avec 2,1 millions d’Indiens de la diaspora, est l’héritage du système dit Kangani (contremaître) cité ci-dessus, c’est-à-dire de la pratique d’un recrutement familial villageois qui a prévalu surtout dans le sud de l’Inde, au XIXe siècle. Ces 2,1 millions sont donc essentiellement des personnes d’origine indienne. La cinquième place de la Birmanie-Myanmar voisine, avec 2 millions d’Indiens, s’explique pour les mêmes raisons relevant de la première vague migratoire.

En sixième position avec 2 millions de personnes, l’Afrique du Sud hérite essentiellement des effets de la première vague migratoire. La présence indienne y est même parfois plus ancienne, mais elle demeura longtemps très faible. Elle commence en 1653, lorsque des marchands néerlandais vendent des Indiens comme esclaves à des Néerlandais de la colonie du Cap. Mais elle prend surtout de l’importance après l’abolition de l’esclavage dans l’empire britannique en 1833-1834. Les travailleurs indiens pour les plantations sud-africaines viennent principalement du Bihâr (au nord de l’Inde, dans l’est de la plaine indo-gangétique), de l’Uttar Pradesh oriental (Inde du Nord), du Tamil Nadu (sud-est) et de l’Andhra Pradesh (sud-est). Plus tard, arrivent aussi des commerçants du Gujarat (ouest de l’Inde) qui émigrent comme « passagers libres » (« free passagers »). Les travailleurs indiens exercent aussi des fonctions de dockers, de mineurs, ou dans les chemins de fer, des services municipaux et domestiques. Comme certains Indiens réussissent dans le commerce en concurrençant les Blancs, l’administration coloniale édicte des lois les discriminant. Une longue bataille pour l’égalité s’ensuit, pour laquelle Gandhi, arrivé en 1893, joue un rôle majeur. En 1894, sont créés le Congrès indien du Natal, puis le congrès indien du Transvaal.

Après les événements ayant conduit à la suppression définitive, en 1994, de l’apartheid, en 2016, il y a 56 millions de Sud-Africains, dont 2 millions d’Indiens, soit 3,5 % de la population totale. La moitié d’entre eux vivent au KwaZulu-Natal. Bien que porteurs d’un rôle historique pour l’indépendance de l’Inde à cause de Gandhi, les Indiens d’Afrique du Sud ont longtemps eu des liens géopolitiques avec l’Inde assez lâches pour trois raisons : leur émigration est ancienne, effectuée essentiellement entre 1860 et 1911 ; ils ont obtenu la nationalité sud-africaine dès 1961 et leur priorité a été de participer à la construction de la nation sud-africaine. Toutefois, la population d’origine indienne a créé une South African Federation pour promouvoir la culture indienne et lui donner toute son importance.

Dans le reste de l’Afrique, hormis Maurice et la Réunion, la communauté indienne n’atteint jamais une proportion aussi importante qu’en Afrique du Sud. Le nombre des immigrés indiens, assez élevé en Afrique australe, a même diminué après les indépendances lorsque les nouveaux gouvernements ont conduit des politiques défavorables aux habitants d’origine non-africaine. Par exemple, en 1972, toutes les personnes d’origine asiatique ont été chassées de l’Ouganda par le Président Idi Amin. Une partie seulement, minoritaire, de la diaspora est donc revenue en Inde car le nombre de personnes que le gouvernement indien était prêt à accueillir était plafonné à 15 000. La majorité des environ 100 000 expulsés a gagné la métropole de l’ancien colonisateur, donc le Royaume-Uni, comme précédemment les Indiens du Kenya à la fin des années 1960.

L’importance relative de la diaspora indienne

Considérons désormais la proportion de la diaspora indienne dans la population totale des pays où elle réside. Des distinctions nettes apparaissent à nouveau selon les vagues migratoires. La première, celle du XIXe siècle, explique que les Indiens forment 55 % de la population de Maurice, 50 % de la population de la Guyana, et des pourcentages supérieurs à 25 % aux Fidji, à Trinité et Tobago, au Surinam et à La Réunion. Les proportions d’Indiens les plus élevées dans la population des pays se trouvent donc dans des îles de l’océan Indien ou dans des pays riverains de la mer des Caraïbes, effets directs de l’abolition de l’esclavage.

Maurice est le seul pays où les personnes d’origine indienne constituent la majorité de la population. Nombre d’entre elles, souvent originaires du district de Bhojpuri dans le Bihâr, situé au nord de l’Inde (dans l’Est de la plaine indo-gangétique), descendent des émigrations consécutives à l’abolition de l’esclavage. À La Réunion, depuis 1920, les personnes d’origine indienne ont la nationalité française et des droits politiques et sociaux complets, ce qui leur permet depuis d’exercer un rôle important dans la vie politique locale.

Puis se distinguent des pays du Golfe (Arabie saoudite, Émirats Arabes Unis, Bahreïn, Qatar, Oman et Koweït), destinations de la troisième vague migratoire, avec des proportions d’Indiens d’autant plus élevées qu’il s’agit de pays faiblement peuplés disposant d’une main-d’œuvre largement insuffisante pour leurs activités liées aux hydrocarbures, pour leurs besoins économiques courants ou pour leur diversification économique comme à Dubaï [7].

L’examen de la diversité du poids et de la nature de la diaspora indienne doit être complété, afin d’en approcher la mesure géopolitique, par l’étude spécifique de trois régions : l’Amérique du Nord, l’Europe et le Moyen-Orient.

La diaspora indienne aux États-Unis, facilitatrice géopolitique

Pour 2014, l’OCDE classe aux États-Unis l’Inde au deuxième rang des pays d’origine des immigrants, soit 2,2 millions, après le Mexique. Mais, selon les définitions de New Delhi, la diaspora indienne y est composée d’environ 4,5 millions de personnes, en raison d’une très forte hausse depuis les années 1990. La diaspora indienne est donc devenue la première diaspora asiatique, devançant la chinoise, la philippine et la diaspora japonaise, longtemps la plus nombreuse. La diversité de l’Inde se retrouve aux États-Unis, avec des associations d’originaires du Kerala, du Gujarat, du Bengale ou une Association des Américains indiens de religion chrétienne, formée à Los Angeles en 2000, sans oublier la Fédération des associations d’Indiens musulmans.

La diaspora indienne représente, avec ses membres ayant la nationalité étatsunienne, un poids électoral non négligeable. Dans les années 1980, elle commence à s’organiser politiquement pour peser au niveau local, celui des États, comme à l’échelon fédéral. Plusieurs Américains d’origine indienne occupent des postes politiques dans les États ou comme maires tandis que la diaspora indienne a, par exemple, exercé des responsabilités dans l’entourage du président Bill Clinton (1993-2001). En 2002, un Comité d’action politique de l’Inde des États-Unis est créé. En 2004, un caucus [8] de l’Inde est formé au Sénat par John Cornyn (parti républicain) et Hillary Clinton (parti démocrate) : c’est le premier caucus axé sur les pays établi au Sénat. Son objet est de favoriser les relations entre l’Inde et les États-Unis. Ce caucus facilite l’action de la diaspora indienne qui obtient, par exemple, l’augmentation du nombre de visas indiens autorisés par le Congrès.

La diaspora indienne aux États-Unis plaide pour des législations américaines favorables aux intérêts de son pays d’origine ou lors d’événements géopolitiques, comme du conflit de Kargil, alors que le contexte ne lui est pas favorable à l’origine. En effet, dans les premières décennies suivant les indépendances de 1947, le Pakistan est diplomatiquement plus proche des États-Unis, alors que les relations entre ces derniers et l’Inde [9], alors très liée à l’URSS, sont plutôt mauvaises. Au fil des années, l’action géopolitique de la diaspora indienne prend de l’importance. Sa présence réelle aux États-Unis est mise en évidence lors de ce conflit de Kargil – aussi appelé la guerre des glaciers – qui oppose l’Inde et le Pakistan en 1999, à l’heure d’une nouvelle dégradation de la situation au Cachemire qui conduit les deux pays à s’affronter. En mai 1999, des centaines de combattants islamistes, soutenus par l’armée pakistanaise dirigée par le général Musharraf, s’infiltrent et s’installent sur les hauteurs de Kargil, puis contrôlent la route stratégique Srinagar-Leh. L’Inde réagit fermement en engageant des moyens importants, notamment aériens, et la nouvelle guerre entre l’Inde et le Pakistan dure du 9 mai au 12 juillet 1999. La tentative pakistanaise de remettre en cause la situation du Cachemire est condamnée par la communauté internationale. Les États-Unis, notamment, exercent une forte pression pour obtenir le retrait des combattants et de l’armée pakistanaise.

L’influence de la diaspora indienne aux États-Unis, qui a pu s’exercer à cette occasion, s’est aussi déployée à plusieurs reprises auprès du Congrès américain pour faire gommer certains aspects législatifs défavorables à l’Inde. En 2007, la diaspora indienne a plaidé auprès des sénateurs américains en faveur de la signature de l’accord sur le nucléaire civil avec New Delhi, ce qui lui a valu les remerciements du Premier ministre indien, Manmohan Singh [10].

Au Canada, la diaspora indienne est moins nombreuse qu’aux États-Unis, mais elle y représente une proportion plus importante de la population (2,8 %) et y connaît aussi une croissance annuelle élevée. Sa présence a été symbolisée par l’élection d’un Canadien d’origine indienne, Ujjal Dosanjh, comme Premier ministre de la Colombie britannique en 2000-2001. De façon générale, les hommes politiques canadiens attachent une importance croissante à la diaspora indienne, dont le poids électoral absolu et relatif augmente.

La prééminence du Royaume-Uni dans la diaspora indienne en Europe
Bien qu’il y ait eu au XIXe siècle une immigration indienne en Europe occidentale, cette dernière n’a véritablement pris de l’importance qu’au milieu du XXe siècle, en devenant intense au moment où les anciennes colonies devinrent indépendantes. Ainsi, des Indiens du Surinam ré-émigrèrent vers les Pays-Bas ; des Indiens de Madagascar ou de Maurice allèrent en France ; des Indiens du Mozambique et de l’Angola se rendirent au Portugal. Mais les flux les plus importants s’effectuèrent de l’Afrique de l’Est ou de l’Inde vers le Royaume-Uni.

Dans les années 2010, plus des deux tiers des personnes d’origine indienne ou de nationalité indienne vivant dans l’Union européenne (à 28) habitent au Royaume-Uni, 12 % d’entre elles résidant aux Pays-Bas. Dans les 26 autres pays, se distinguent l’Italie, le Portugal et la France avec environ 4 % de la diaspora indienne de l’Union européenne, tandis que la présence indienne dans les autres pays de l’Union européenne est très faible. En conséquence, la communauté indienne forme une importante minorité ethnique du Royaume-Uni. Cette présence se trouve symbolisée en économie par de nombreux industriels britanniques d’origine indienne, dont Lakshmi Mittal, mais elle participe aussi à la vie politique britannique. Plusieurs membres de la Chambre des Communes et de la Chambre des Lords sont d’origine indienne. Les deux principaux partis politiques britanniques ont formé des groupes parlementaires d’amitié avec l’Inde.

La caractéristique de la diaspora indienne au Royaume-Uni, ce qui constitue sa différence fondamentale avec la diaspora pakistanaise, est sa nette réussite au point de vue économique comme à celui de l’intégration.

Des émigrants nécessairement temporaires dans les pays du Golfe

Les besoins économiques des pays du Golfe, combinés à une population active limitée, ont engendré depuis les années 1970 des immigrations de travail temporaire. Sur près de 7 millions d’Indiens travaillant dans les pays du Golfe, environ une moitié vient du Kerala.

Ces immigrants indiens sont en majorité des hommes sans qualification ou à faible qualification, auxquels ajoutent des professionnels de métiers tertiaires (médecins, ingénieurs, architectes, banquiers…) ainsi que des personnes, généralement des femmes, assurant le service aux particuliers. Mais cette diaspora indienne dans les pays du Golfe se trouve dans une situation juridique fort différente de celle de l’Europe. En effet, ces pays ne permettent pas aux travailleurs indiens d’obtenir la citoyenneté ou la nationalité, ce qui explique de fortes rotations puisque les travailleurs ne peuvent demeurer sur place à la fin de leur contrat de travail. Le rôle géopolitique de la diaspora indienne est donc fort limité, compte tenu de son manque de libertés dans les pays du Golfe. Toutefois, les gouvernements indiens ne s’en désintéressent pas et agissent auprès de ces pays, tout particulièrement pour que ces derniers ne fassent pas obstacle à l’envoi de remises. La pression géopolitique de New Delhi peut avoir des effets tout simplement parce que les pays du Golfe ont besoin de cette main-d’œuvre pour satisfaire leurs objectifs économiques.

Hormis les pays du Golfe, une diaspora indienne est également présente, dans un contexte fort différent, dans un autre pays du Moyen-Orient, Israël, où sa présence a des effets géopolitiques.

La diaspora indienne en Israël

En effet, depuis les années 1940, environ 50 000 Indiens de confession juive ont migré en Israël. Ces juifs ou leurs descendants souhaitent généralement conserver des liens avec l’Inde car leurs ancêtres n’y ont jamais été maltraités. Cette histoire et le rôle exercé par la diaspora indienne en Israël, comme par les Indiens de confession juive vivant en Inde, sont des facteurs explicatifs des bonnes relations diplomatiques entre l’Inde et Israël.

Ainsi, du 4 au 6 juillet 2017, vingt-cinq ans après l’établissement des relations diplomatiques entre Israël et l’Inde, Narendra Modi a été le premier chef de gouvernement de son pays en visite officielle en Israël. Et M. Modi, comme lors de la plupart de ses déplacements à l’étranger, a pris la parole à Tel-Aviv devant plusieurs milliers de membres de la diaspora indienne, qu’il s’agisse de juifs israéliens ayant une ascendance indienne ou de personnes de nationalité indienne travaillant en Israël.

Conclusion

La diaspora indienne est issue de quatre vagues migratoires principales. Après une période d’indifférence, le gouvernement de l’Inde a réalisé son intérêt géopolitique et décidé d’en établir une définition assez large qui va jusqu’à inclure des arrière-petits-enfants de migrants. Cette diaspora est fort diversifiée selon l’ancienneté de sa migration, la géopolitique interne des pays de résidence, les régions de l’Inde d’où elle tire son origine, ou selon les religions pratiquées.

Rapportée à la population de l’Inde, cette diaspora indienne, 28 millions de personnes, apparaît faible, soit 2 % de la population du pays. Mais, d’une part, son niveau économique représente pour l’Inde un atout et, d’autre part, son implantation géographique variée, dont une forte présence aux États-Unis, en fait un relais important de l’action diplomatique de l’Inde. En promouvant les atouts et les mérites de sa diaspora, dont la réussite dans les pays où elle réside est souvent avérée, l’Inde concourt à valoriser sa politique étrangère et à stimuler son développement tandis que, dans le même temps, la mobilisation de la diaspora indienne pour son pays d’origine en fait un véritable acteur géopolitique dans des pays démocratiques comme les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni ou Israël.

En appliquant la politique diasporique réelle ou souhaitée de l’Inde, la question diasporique dans le monde prendrait une importance fortement accrue au plan quantitatif et qualitatif. Les effectifs des diasporas seraient nettement supérieurs aux chiffres généralement annoncés et le nombre de personnes possédant deux passeports considérablement augmenté. Au plan qualitatif, de nombreux pays sauraient mieux utiliser leurs diasporas pour leurs intérêts diplomatiques et économiques.

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Dirigé par Pierre VERLUISE, Docteur en géopolitique de l’Université de Paris – Sorbonne, chargé de cours à la Sorbonne et professeur en CPGE, Chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), auteur, co-auteur ou directeur d’une trentaine d’ouvrages, Fondateur du Diploweb.com et Directeur de ses publications.

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. Voir le livre Pierre Verluise (dir), « Histoire, Géographie et Géopolitique de l’Asie. Les dessous des cartes, enjeux et rapports de force », éd. Diploweb via Amazon

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