Archives pour la catégorie Géopolitique

L’Iran et le nucléaire : quels enseignements sur la puissance ?

L’Iran et le nucléaire : quels enseignements sur la puissance ?

Par Pierre VERLUISE, le 31 juillet 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Docteur en géopolitique de l’Université Paris IV – Sorbonne. Fondateur associé de Diploweb. Chargé d’un cours semestriel de Géographie politique au sein du M.R.I.A.E de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, chercheur associé à la FRS. Auteur, co-auteur ou directeur d’une trentaine de livres, dont « Histoire, Géographie et Géopolitique du Proche et du Moyen-Orient », éd. Diploweb, diffusion Amazon.

Que nous apprend le revirement américain du 8 mai 2018 de la puissance de l’Iran, des Etats-Unis et de l’Union européenne ? L’Iran a été pendant un temps en capacité de « faire » et à « faire faire », jusqu’à perdre la main. Les Etats-Unis ont été en capacité de « faire et de faire faire » puis en « capacité à refuser de faire, et d’empêcher de faire ». Et l’Union européenne a été en incapacité d’ « empêcher de faire ».

LE 14 juillet 2015, un accord sur le nucléaire iranien est signé à Vienne par l’Iran [1] et les pays du « P 5+1 » (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Allemagne). Cet événement semble alors marquer le retour sur la scène régionale, voire mondiale, d’un Etat paria depuis de nombreuses années.

Le 8 mai 2018, le président des Etats-Unis – Donald Trump – annonce unilatéralement le retrait des Etats-Unis de cet accord, au grand dam des pays de l’Union européenne. Si la puissance peut se définir selon Serge Sur comme « la capacité de faire, de faire faire, d’empêcher de faire ou de refuser de faire », que nous apprend ce revirement au sujet de la puissance des uns et des autres ?

Considérons successivement l’Iran, les Etats-Unis et l’Union européenne.

L’Iran

Dans les années 1970, pour combler le vide laissé par le départ des Britanniques de la région, les Etats-Unis élaborent la stratégie des « deux piliers » intronisant Iraniens et Saoudiens comme garants de la sécurité régionale [2]

Cette position de partenaire privilégié des Occidentaux connaît un coup d’arrêt brutal avec la Révolution islamique de 1979. Les dirigeants iraniens cherchent alors à exporter la révolution dans les pays voisins ce qui participe à leur isolement sur la scène internationale. L’Iran n’a cependant jamais renoncé à ses ambitions régionales et une véritable réorientation stratégique a lieu, favorisée par la fin de la Guerre froide (1990) et par les conséquences du 11 septembre 2001 au Moyen-Orient. Le pays s’impose comme le leader de la résistance contre les Etats Unis et Israël… qui disposent chacun de l’arme nucléaire mais dans des proportions différentes.

Afin d’appuyer son retour diplomatique et stratégique, Téhéran décide de développer son programme nucléaire. L’énergie atomique n’est pas une idée neuve dans ce pays. Dès les années 1950, Washington et Téhéran développent des partenariats dans le cadre du programme « atoms for peace ». Avec la Révolution de 1979, le programme nucléaire est arrêté puis réactivé à la fin de la guerre Iran Irak (1980-1988). L’objectif est double, il s’agit de garantir les frontières du pays et d’offrir une protection au régime.

A Téhéran deux camps se font face. Le premier, plus conservateur, souhaite développer son programme quitte à être mis au ban des nations. Ses partisans estiment que la « Bombe » est la seule assurance vie du régime, en tant que source de prestige, et qu’elle permettrait de développer autour de l’Iran et de ses alliés un dôme protecteur. De l’autre, un camp dit « modéré » craint que l’isolement de l’Iran ne soit un handicap économique et stratégique. Ils souhaitent se servir du programme comme argument de négociation pour être réintégré au concert des nations. Ils estiment par ailleurs que le simple fait d’être capable d’obtenir la bombe suffit à se prémunir de toute agression.

L'Iran et le nucléaire : quels enseignements sur la puissance ?
Carte géopolitique de l’Iran dans les tensions de son environnement, fin 2015, selon Jean-Paul Budry
La légende de cette carte de l’Iran dans les tensions de son environnement comprend trois parties : L’arrière plan confessionnel ; Facteurs et forces stratégiques vus d’Iran ; L’Iran acteur des conflits et ses alliés. Réalisation Sciences Po Atelier de cartographie pour Dila Questions internationales n°77.

La signature de l’Accord de Genève en 2015 marque ainsi une victoire symbolique et diplomatique de l’Iran, lui permettant d’espérer consolider sa place d’acteur incontournable dans la stabilisation de la région. Ce qui suscite une grande inquiétude en Arabie Saoudite. L’Iran mise sur son ouverture économique en renonçant partiellement à son programme nucléaire jusqu’en 2040. Cet accord vise à ce que soit limitée l’accumulation de matière nucléaire fissile pour que l’Iran ne puisse pas développer d’arme nucléaire. L’espoir de la rapide levée des sanctions génère rapidement des flux d’entreprises étrangères dans l’intention de décrocher des contrats d’exploitation et de commercialisation des hydrocarbures ou d’accéder à un marché de 80,6 millions d’habitants en demande de consommation.

L’Iran en quelques chiffres

JPEG - 40.1 ko
L’Iran en quelques chiffres
L’Iran en quelques chiffres : superficie, population mi-2017, projection population en 2050, accroissement naturel, accroissement migratoire, indicateur de fécondité, PNB/h PPA US dollars. Source : Population et Avenir, décembre 2017, n°735, p. 21.

Ainsi, l’Iran a mis en place une stratégie axée autour de l’énergie nucléaire afin d’assurer son retour sur la scène géopolitique et stratégique internationale. Celle-ci a permis, d’une part, de contraindre les Occidentaux à accepter la réémergence du pays et de les amener à la table des négociations, illustrant ainsi la capacité de l’Iran à « faire » et à « faire faire ». Du moins jusqu’à ce que les Etats-Unis de Donald Trump se retirent de l’accord de 2015.

Les Etats-Unis

En 2002, des opposants iraniens exilés aux Etats-Unis révèlent l’existence de deux sites nucléaires cachés. Une part de la société internationale prend alors conscience que l’Iran pourrait chercher à se doter de l’arme atomique. Suivent de nombreuses années de sanctions contre l’Iran, notamment soutenues par la France.

Cependant, le président des Etats-Unis, Barack Obama, engage secrètement des approches avec l’Iran au moins un an avant que la négociation d’un accord ne parvienne sur la place publique. A l’époque, la France du président François Hollande est réticente et apparaît souvent plus dure que Washington dans ses exigences, notamment en la personne de son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius. Il se dit alors que « les néoconservateurs sont à Paris ».

Quoi qu’il en soit, la capacité d’entraînement des Etats-Unis de B. Obama conduit le 14 juillet 2015 à la signature d’un accord sur le nucléaire iranien par l’Iran et les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies plus l’Allemagne (« P 5+1 »). Ce qui indique, à cet instant et durant quelques années que les Etats-Unis disposent d’une « capacité de faire et de faire faire ».

Cependant, durant la campagne présidentielle de 2016 aux Etats-Unis, le candidat républicain – Donald Trump – critique vertement ce qu’il présente comme un mauvais accord. Il annonce que s’il est élu – hypothèse qui semble peu probable à beaucoup d’Européens – il dénoncera cet accord. Après avoir été élu, il entre à la Maison Blanche en janvier 2017. Et poursuit ses diatribes contre Téhéran. En octobre 2017, le président Donald Trump déclare devant le Congrès américain que l’Iran viole ses engagements, contrairement à ce que dit l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).

Le 8 mai 2018, le président des Etats-Unis dénonce unilatéralement l’accord de 2015. Ce qui réactive les sanctions américaines à l’encontre de l’Iran et les menaces pour les entreprises qui travailleraient avec l’Iran. Ce qui illustre à cet instant leur « capacité à refuser de faire, et d’empêcher de faire ». Au grand désarroi des pays de l’Union européenne.

L’Union européenne

Pensée pour construire la paix, l’Europe communautaire n’a pas dans son ADN la quête de puissance. Cependant, un début de stratégie se met en place à l’orée du XXIe siècle. Le mérite en revient au Haut représentant de l’UE pour la Politique étrangère et de sécurité commune, Javier Solana. Il fait adopter en 2003 par le Conseil européen la « Stratégie européenne de sécurité ». Cette stratégie vise principalement à mieux identifier les menaces, définir les objectifs stratégiques de l’Union et en dégager les implications politiques pour l’UE. La crise financière de 2008, puis les « Printemps arabes » à compter de 2011 réduisent sa concrétisation. Cependant, la mise en œuvre par étape du traité de Lisbonne (2007) à compter du 1er décembre 2009 se traduit par l’entrée en fonction d’une Haute Représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Catherine Ashton. Sans expérience de la diplomatie, celle-ci laisse une œuvre modeste : la normalisation provisoire des relations Serbie-Kosovo et sa participation à la finalisation de l’accord au sujet du nucléaire iranien.

La deuxième Haute représentante, Federica Mogherini fait adopter le 28 juin 2016 un nouveau document de doctrine, « La Stratégie globale de l’Union européenne », dans une indifférence quasi-totale des médias, encore sous le choc du référendum en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’UE (23 juin 2016). Ce texte fait plusieurs fois explicitement référence à l’accord de 2015 comme l’alpha et l’oméga de la conception européenne du « soft power » par le multilatéralisme et la concertation.

En dépit des efforts des diplomates iraniens – notamment à Paris – pour mobiliser les pays européens afin qu’ils exercent des pressions sur D. Trump pour l’empêcher de dénoncer l’accord de 2015 [3], le président des Etats-Unis s’est pourtant retiré de cet accord le 8 mai 2018.

Ce qui indique pour l’Union européenne la mise en échec de son « soft power » et une incapacité à « empêcher de faire ». Soit tout le contraire de la puissance. En dépit des annonces faites dans les jours suivants par l’UE pour déclarer que Bruxelles allait continuer de porter l’accord de 2015, les entreprises européennes – dont Total – ont vite compris qu’elles manquaient de garanties si elles restaient en Iran. Courant juillet 2018, D. Trump s’occupe une nouvelle fois à souffler le chaud et le froid, tentant de rejouer la scène nord-coréenne. Avec des résultats à évaluer aussi bien pour la Corée du Nord que pour l’Iran…

*

Que nous apprend le revirement américain du 8 mai 2018 de la puissance des uns et des autres ? L’Iran a été pendant un temps en capacité de « faire » et à « faire faire », jusqu’à perdre la main. Les Etats-Unis ont été en capacité de « faire et de faire faire » puis en « capacité à refuser de faire, et d’empêcher de faire ». Et l’Union européenne a été en incapacité d’ « empêcher de faire ».

Nul doute que le coup a porté, reste à savoir les leçons que l’UE saura en tirer et les actions qu’elle pourra mettre en œuvre.


Copyright Juillet 2018-Verluise-Diploweb


Plus

Vidéo. J-F Daguzan (FRS) L’UE face au retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien

QUESTIONS :
. Quelle est la nouvelle stratégie européenne en terme de défense et de politique extérieure commune ?
. Quelles sont les conséquences de la remise en cause de l’accord sur le nucléaire iranien pour l’Union européenne ?

Cette vidéo peut facilement être diffusée en classe ou en amphi pour illustrer un cours ou un débat.

Publicités

La stratégie de la Russie dans le bassin de la mer Noire

La stratégie de la Russie dans le bassin de la mer Noire


Par Nikolas Gvosdev – Le 2 août 2018 – Source War On The Rocks

Image: kremlin.ru

Le 16 mai, le président russe Vladimir Poutine a inauguré le pont du détroit de Kertch, reliant la péninsule de Crimée au continent russe, sept mois plus tôt que prévu. Ce faisant, il a signalé la détermination de la Russie à remodeler l’équilibre géopolitique et géo-économique de la région de la mer Noire, malgré les sanctions occidentales. Bien que Moscou ne soit pas en mesure de dominer la mer Baltique, ses efforts pour transformer la mer Noire en mare nostrum  portent leurs fruits. Au cours des dernières années, le Kremlin a maîtrisé la feinte de la Baltique : en se livrant à des provocations aériennes et maritimes dans une région très surveillée par l’Occident, la Russie a été capable de renforcer sa position en mer Noire sans préavis. Alors que la plupart des stratèges américains s’inquiètent de la région de Suwalki sur la frontière polono-lituanienne en tant que voie potentielle d’invasion russe vers l’Europe centrale, c’est l’accumulation de puissance de la Russie en mer Noire qui devrait préoccuper les décideurs politiques. En utilisant la mer Noire comme un tremplin, la Russie peut projeter sa puissance au-delà de son environnement immédiat – au Moyen-Orient, dans les Balkans et en Méditerranée – et renforcer sa réémergence en tant que grande puissance.

Résultat de recherche d'images pour "mer noire"

John Kerry a déjà évoqué avec malice le fait que cette politique étrangère russe remonte au XIXe siècle. Mais dans ce cas, Poutine et son équipe ont remonté un siècle de plus en s’inspirant de l’illustre prince Grigori Potemkine. Favori de Catherine la Grande, Potemkine a conçu la première annexion de la Crimée par la Russie et a été le premier gouverneur général de la « Nouvelle Russie » (Novorossiia) – territoires qui comprennent aujourd’hui le sud-est de l’Ukraine. Il a défendu le point de vue selon lequel le destin de la Russie se trouvait au sud et plaidé en conséquence pour une expansion dans les Balkans, le Caucase et le nord du Moyen-Orient. Le soi-disant « projet grec » de Catherine – un complot visant à étendre le contrôle russe autour de la mer Noire en démantelant l’Empire ottoman et en le remplaçant par la restauration de ce que l’on appelait autrefois Byzance en tant que marionnette russe – était un projet audacieux, une machination de Potemkine.

Le projet grec de Potemkine supposait une inimitié persistante entre les empires russe et ottoman. Au milieu du XIXe siècle, Nicolas Ier et son ministre des Affaires étrangères, Karl Nesselrode, ont tenté de retourner le scénario. Abandonnant l’approche de Potemkine, ils ont cherché à cultiver une amitié avec le sultan ottoman Mahmoud II et ont ainsi coupé les Ottomans de leur partenariat traditionnel avec les puissances d’Europe occidentale. Leur approche a réussi et, en 1833, les deux parties ont signé le traité d’Unkiar Skelessi. En contrepartie de l’adhésion aux exigences stratégiques russes – dont le principal accordait à la marine russe l’accès à la Méditerranée – le Sultan a reçu le plein soutien de l’Empire russe dans sa lutte contre ses opposants internes. Malheureusement pour Nicolas, cependant, ce traité à court terme ne pouvait pas conduire au réalignement permanent de l’Empire ottoman, en particulier compte tenu de l’hostilité du siècle dernier. Après la mort de Mahmoud, son fils Abdulmejid I s’est retourné vers les Britanniques et les Français pour résister à l’empiétement de la Russie. Ce qui est arrivé ensuite est bien connu : la Russie a subi une perte dévastatrice pendant la guerre de Crimée, qui a limité la marche du pouvoir russe vers la Méditerranée.

Comme ses deux contemporains, les efforts récents de Poutine auraient recueilli beaucoup de soutien de Potemkine. La prédilection du président à utiliser la station balnéaire de Sotchi sur la mer Noire comme capitale de facto (c’est l’endroit préféré de Poutine pour des sommets bilatéraux avec des leaders mondiaux et des événements tels que le Congrès du peuple syrien) relève la Russie du sud à l’importance que Potemkine envisageait. Potemkine aurait, bien sûr, applaudi ce que la Russie considère comme la deuxième annexion de la Crimée en 2014. Cela a permis à Moscou de refuser aux puissances rivales l’accès au bassin de la mer Noire en cas de conflit militaire. En effet, les éléments clés de l’offensive de la Russie en matière de soft power aujourd’hui – en soutenant le partenariat stratégique avec l’Arménie et en rapprochant la Géorgie de l’orbite russe – préservent ainsi les 250 ans du vieil héritage de Potemkine.

Dans le même temps, Poutine s’est lancé avec succès dans la stratégie de Nicolas Ier. Bien que la sensibilisation du tsar au Sultan Mahmoud ait été éphémère, Poutine semble avoir plus de chance de nouer un partenariat stratégique avec Recep Tayyip Erdogan. Ce partenariat de commodité a survécu à plusieurs obstacles, notamment la crise qui a éclaté après qu’un jet russe fut abattu par  des avions de combat turcs à la frontière turco-syrienne en 2015. Oui, la Turquie ne reconnaît pas les prétentions de la Russie sur la Crimée et les deux pays ont des différends constants sur la Syrie, mais Erdogan est prêt à compartimenter ces désaccords pour obtenir des avantages pour la Turquie dans d’autres domaines – que ce soit pour obtenir des systèmes de défense aériens S-400 ou des centrales nucléaires. En fin de compte, Moscou cherche à inciter Ankara à ne pas s’opposer à la résurgence de la Russie dans la région de la mer Noire en échange de gains concrets pour la prospérité turque, dont M. Erdogan a besoin pour maintenir sa position politique intérieure. L’alternative indésirable serait que Ankara revienne à sa position traditionnelle d’aide à l’Occident et à la guerre froide, à savoir aider l’Occident et bloquer les ambitions russes. Heureusement, la Russie a plusieurs carottes à offrir à son partenaire. Celles-ci incluent la collaboration sur des questions distinctes en Syrie ainsi que des infrastructures énergétiques. Bien que toujours membre officiel de l’OTAN, la Turquie a accepté ce partenariat stratégique de facto. À l’instar du traité d’Unkiar Skelessi, des siècles auparavant, l’acceptation par la Turquie du partenariat avec Moscou a permis de positionner la Russie en mer Noire, d’ouvrir l’accès russe à la Méditerranée et de faciliter les livraisons d’énergie vers l’ouest, donnant au Kremlin la possibilité de conserver ses instruments d’influence.

Cette résurgence des capacités militaires russes en mer Noire remet en cause la stratégie par défaut de l’Occident dans la région depuis l’effondrement de l’Union soviétique : l’expansion inexorable des institutions euro-atlantiques pour englober tout le littoral de la mer Noire et contenir la Russie dans les limites de sa côte Nord-Est. La fatigue de l’expansion, combinée à l’instabilité politique dans la périphérie méridionale de l’Europe, a coupé l’élan du projet occidental. Parallèlement, les actions de la Russie contre la Géorgie en 2008 et en Ukraine en 2014 ont permis à Moscou de mieux contrôler le littoral de la mer Noire en détachant l’Abkhazie de la Géorgie et en s’emparant de la Crimée. Il n’y a pas d’appétit, en particulier en Europe, pour la lourde charge nécessaire pour faire entrer le reste des États riverains de la mer Noire dans l’OTAN et l’Union européenne. Pendant ce temps, la Russie a pris les devants en se présentant comme le meilleur arbitre des problèmes régionaux pressants – de la résolution du statut juridique de la mer Caspienne à la fin de la guerre civile syrienne. Le message de Moscou est clair : les pays de la mer Noire n’ont pas besoin que les États-Unis s’impliquent.

L’initiative d’origine occidentale restante dans la région est le corridor énergétique du Sud – un projet visant à développer les liens d’infrastructure et les relations de sécurité nécessaires pour permettre au gaz naturel eurasien d’atteindre les consommateurs occidentaux sans passer par un territoire sous contrôle russe. L’Azerbaïdjan est l’État clef de cet effort. Non seulement l’Azerbaïdjan possède ses propres grandes réserves de gaz, mais il sert également de centre de transit essentiel reliant l’Asie centrale à l’Europe.

Pourtant, même ici, la Russie a adapté son approche. La tentative russe impitoyable menée dans les années 1990 pour contraindre l’Azerbaïdjan à renoncer à la « principale route d’exportation » de Bakou à Ceyhan (Turquie) a été remplacée par une approche plus accommodante. Moscou ne cherche plus à bloquer mais à coopter. Le pipeline russe Turkish Stream, actuellement en construction pour relier la partie continentale de la Russie à la Turquie européenne, servira de base à la Russie pour fournir du gaz non seulement à la Turquie mais à l’ensemble de l’Europe du Sud. Cela aidera à étendre l’influence de la Russie dans des pays comme la Bulgarie, la Serbie et la Hongrie – et même en Italie, où un nouveau gouvernement pourrait être beaucoup moins enclin à soutenir des sanctions continues contre Moscou. Dans le même temps, la Russie pourrait également travailler avec l’Azerbaïdjan en approvisionnant le pays en gaz, et ainsi participer indirectement au projet de corridor énergétique du Sud. Cela compromettrait la logique stratégique d’un projet censé réduire l’influence de l’énergie russe en Europe méridionale et centrale.

Ironiquement, étant donné que les États-Unis ont identifié la Russie comme un adversaire majeur, la décision de l’administration Trump de se retirer de l’accord nucléaire iranien aurait involontairement renforcé la position de la Russie dans la mer Noire. Pour réussir à réduire l’influence de la Russie, le corridor énergétique du Sud exige un volume de gaz supérieur à celui que l’Azerbaïdjan seul peut fournir. Alors que les sanctions américaines reviennent hanter Téhéran, la colonisation de la mer Caspienne devient beaucoup moins probable. L’acceptation par l’Iran de la délimitation de la mer reposait en partie sur la possibilité de mettre en place des projets conjoints avec d’autres États riverains de la mer Caspienne. Rien n’indique que l’administration Trump est intéressée à émettre des dérogations pour de tels projets. Sans règlement, une autre partie de la stratégie du corridor énergétique du sud vers l’Ouest – la construction d’un pipeline transcaspien pour amener les vastes réserves de gaz naturel du Turkménistan vers l’ouest – sera probablement abandonnée. D’autres efforts visant à exploiter pleinement le corridor sud, soit en échangeant du gaz avec l’Iran, soit en acheminant du gaz iranien vers l’Ouest, sont également en cours. Par conséquent, soit le Turkish Stream russe comblera les lacunes, soit la Russie elle-même deviendra un participant au corridor Sud et, dans les deux cas, l’influence de la Russie ne sera pas moindre.

Il y a deux ans, j’ai noté que « la Russie avait fait sa demande pour être l’arbitre du bassin de la mer Noire ». De nombreux analystes américains ont admis que la Russie renforçait ses capacités militaires, mais Moscou a appris à tirer avantage de ces tendances pour soutenir ses objectifs politiques, à une époque où les États-Unis n’ont pas de stratégie cohérente. Aujourd’hui, la Russie est plus proche que jamais de son objectif de devenir la puissance dominante en mer Noire.

Nikolas Gvosdev est le président de la chaire « Capitaine Jerome E. Levy » au US Naval War College et un boursier non résident de l’Institut de recherche sur la politique étrangère. Les opinions exprimées sont les siennes.

Note du Saker Francophone

Cet article est issu d'une série de 5, par un auteur enseignant pour l'US Navy. Il est toujours intéressant de lire les points de vue qui y sont développés car même si certains jugements de valeur sont contestables, l'ensemble est assez équilibré dans le cadre de la russophobie endémique en Occident.

Traduit par Hervé, relu par Cat pour le Saker Francophone

 

Des chiffres et des lettres

Des chiffres et des lettres

Publié le 24 Septembre 2018 par Observatus geopoliticus in Russie, Etats-Unis, Economie, Moyen-Orient, Gaz, Europe, Pétrole

Dans l’immense bataille d’échecs géopolitique à laquelle participe Poutine, calculateur hors pair, quelques chiffres intéressants entrant dans l’équation du Grand jeu ne manqueront pas d’attirer l’attention…

60, comme le nombre de sanctions prises par le système impérial américain contre Moscou depuis 2011. Dans un article malicieusement intitulé Les dirigeants russes célèbrent le soixantième train de sanctions, un haut responsable s’amuse :

« On dirait que c’est devenu une sorte d’amusement national là-bas. Nous pouvons constater l’excitation des politiciens américains qui, persuadés de leur propre exceptionnalisme, espèrent qu’il leur faut un petit effort supplémentaire afin de dicter leurs conditions à la Russie. Cela n’arrivera jamais. Les opérateurs de la machine à sanction devraient se renseigner sur l’histoire russe… »

Non seulement ces sanctions des auto-proclamés maîtres de l’univers n’ont pas l’effet désiré mais elles jouent même en faveur de Vladimirovitch qui, depuis des années, tente de faire rapatrier les riches et surtout leurs milliards dans le circuit économique russe. L’hystérie américaine l’y aide grandement sans qu’il ait à faire un geste…

Un bonheur ne venant jamais seul, la sanctionnite aiguë de l’empire accélère le processus de dédollarisation au sein des grandes compagnies russes qui se mettent à amasser des roubles. C’est par exemple le cas de Norilsk, qui avait l’habitude d’avoir toutes ses réserves en devises étrangères il y a quelques années encore :

Pour la première fois de son histoire, ses dépôts en monnaie nationale sont devenus majoritaires, et cet exemple est loin d’être un cas isolé. C’est tout bénéfice pour le Kremlin où l’on doit sabler le champagne à chaque nouvelle sanction…

S300, comme le système que Moscou va enfin livrer à la Syrie. Aucune surprise pour le fidèle lecteur, nous en parlions il y a quelques jours encore après l’incident de l’Iliouchine-20 :

Une autre option consiste à livrer enfin les S-300 à la Syrie, ce qui est « presque inévitable » maintenant d’après Serguey Balmasov, analyste à l’Institut du Moyen-Orient à Moscou. Quand on sait ce que, malgré l’accident d’hier, les S-200 améliorés sont capables de faire…

Coïncidence ou pas, il s’est encore passé quelque chose d’intrigant dans le ciel syrien il y a quelques jours. Le 16 octobre, un énième incident aérien a eu lieu entre Tel Aviv et Damas, des jets israéliens bombardant une batterie antiaérienne prétextant un tir syrien contre deux avions ayant auparavant survolé le Liban. Jusqu’ici, rien que de très habituel même si l’affaire était presque concomitante à la visite de Choïgu en Israël, ce que d’aucuns ont vu comme une petite démonstration de force vis-à-vis de Moscou (précisons tout de même que les Russes ont été prévenus de l’attaque).

Manque de bol pour Bibi la Terreur, il y a comme un air de couac. Que le ministre syrien de la Défense déclare que l’un des deux F-35 israéliens ait été touché par un missile participe de la traditionnelle guerre de l’information et il est difficile de confirmer ou d’infirmer les dires de Damas. Plus intéressant, la presse israélienne a reconnu que le même jour, un F-35 avait été endommagé par… des oiseaux (!) et qu’il prenait la direction du garage.

D’ici à penser que l’avion a en réalité été touché par un vieux S200 syrien de l’époque soviétique, démontrant encore une fois l’inanité du chasseur furtif le plus cher de l’histoire, il n’y a qu’un pas que beaucoup envisagent de franchir.

A Tel Aviv, c’est la soupe à la grimace. D’autant que, cerise sur le gâteau, les Russes y ajoutent le brouillage des communications, de la navigation par satellite et des radars de bord de tout avion venant de la Méditerranée. Si les Israéliens veulent survoler la Syrie, ça sera maintenant à leurs risques et périls, en passant uniquement par le sud où les attendront les S-300…

Certains analystes parlent même de la fermeture totale du ciel syrien, ce qui ne semble pas encore d’actualité, mais pourrait l’être si l’on en croit les paroles menaçantes du ministre russe de la Défense, le déterminé Choïgu :

« Nous sommes convaincus que la réalisation de ces mesures va refroidir les têtes brûlées et empêchera les actes irréfléchis constituant une menace pour nos soldats. Dans le cas contraire, nous réagirons conformément à la situation.  »

Rappelons-nous que, contrairement aux simagrées communicatives occidentales, les Russes ne parlent jamais pour ne rien dire, ce que nous appelions un peu frivolement la « technique du rhinocéros », qui dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit, avance inexorablement, sans grandes annonces mais d’un pas sûr.

Il se pourrait même que les S-300 aient déjà été livrés si l’on en croit une info concernant l’arrivée de deux avions cargo russes à la base d’Hmeymim et qui devaient transporter autre chose que de la vodka et du bœuf Stroganoff…

Tel Aviv qui pleure, Washington qui fait grise mine et se plaint d’une « escalade ». Pour ne rien arranger, un Sukhoï 35 a d’ailleurs apparemment intercepté, dans le ciel syrien, un F22 américain, censé être furtif. Les Iraniens sont par contre tout sourire, les livraisons à destination du Hezbollah pourront reprendre de plus belle. Cela consolera un peu Téhéran de l’attentat d’Ahvaz, jalon supplémentaire de l’énorme bataille arc chiite VS sunnisme radical & Israël qui conditionne le Moyen-Orient depuis des années.

Un bémol toutefois. Nous rapportions l’année dernière un fait important :

On sait qu’il y a deux ans, Israël s’était entraîné en Grèce à contourner le S300 dans l’optique d’une guerre contre l’Iran (on appréciera au passage la trahison grecque…)

Y ont-ils réussi ? Les Russes vont-ils livrer à Damas des systèmes améliorés ? Dans l’éternelle course-poursuite entre l’attaque (aviation, missiles) et la défense (systèmes anti-aérien et anti-missiles), les prochaines semaines devraient nous apporter quelques réponses intéressantes…

2, comme le second gazoduc baltique qui semble chaque jour plus inévitable. Là encore, le lecteur averti avait été prévenu :

A l’ouest, du nouveau malgré ce que pourrait en dire Maria Remarque. Les travaux pour la pose du Nord Stream II ont débuté dans le golfe de Finlande, ce qui, selon la presse économique occidentale, signifie que le projet est désormais inarrêtable.

Le fidèle lecteur ne sera pas surpris, nous étions les premiers dans la sphère francophone à parier sur l’inéluctabilité du gazoduc baltique il y a deux ans :

C’est le genre de petite nouvelle banale qui passe totalement inaperçue, pas même digne d’être évoquée dans les fils de dépêches des journaux. Et pour une fois, je ne les en blâme pas, car seuls les initiés peuvent comprendre la portée de l’information sur notre Grand jeu énergético-eurasiatique.

Une première livraison de tubes est arrivée dans la presqu’île de Rügen, sur la côte baltique de l’Allemagne, et il y en aura désormais 148 par jour, acheminés par trains spéciaux (chaque tuyau mesure en effet 12 mètres et pèse 24 tonnes). Vous l’avez compris, il s’agit des composants du Nord Stream II qui devraient commencer à être assemblés au printemps prochain.

Ainsi, même si aucune décision officielle n’a encore été prise, ou du moins annoncée, le doublement du gazoduc baltique semble bien parti (…) Gazprom prendrait-il le risque de les acheter et de les acheminer sans avoir une idée assez sûre du dénouement ?

L’empire, obsédé par la perspective d’une intégration énergétique de l’Eurasie, tentera encore par tous les moyens de torpiller le projet mais ses atouts commencent à se faire rares… Et l’on catéchise plus difficilement l’Allemagne que la petite Bulgarie à propos du South Stream.

Renouvelons la question : Gazprom prendrait-il le risque de débuter les travaux dans le golfe de Finlande si Moscou n’avait pas dorénavant l’assurance que rien ne pourra se mettre en travers du tube ? Il semble que tout se soit décidé lors des rencontres Poutine-Merkel et lors du fameux sommet d’Helsinki (coïncidence amusante) entre le Donald et Vlad.

Washington semble avoir jeté l’éponge et renoncé à sanctionner les compagnies européennes qui participent au projet, malgré l’obsession américaine – anglo-saxonne d’ailleurs, car les Britanniques avaient la même approche au début du XXème siècle – de séparer à tout prix la base industrielle allemande des ressources énergétiques russes (tss tss Grand jeu, quand nous tu tiens…) La résistance opiniâtre de Frau Milka et les réalités économiques sont tout simplement trop fortes.

Chose intéressante, les paiements de gaz se feront en euros et non plus en dollars, preuve supplémentaire que l’empire se tire une balle dans le pied et détruit l’un des principaux piliers de sa puissance (le billet vert) avec ses folles menaces de sanctions. On pouvait déjà en voir les contours en mai :

Enfonçant un coin entre le centre impérial US et ses vassaux européens quelque peu perdus depuis l’élection du Donald, le Kremlin flatte l’égo de ces derniers en proposant, au Forum économique de Saint-Pétersbourg qui vient d’ouvrir et où l’on retrouve du beau monde, de choisir l’euro pour son commerce extérieur avec l’UE « si nos partenaires européens prennent position sans équivoque » contre les sanctions américaines.

L’ours a lu tous les classiques de la stratégie chinoise… Moscou soutient la montée de l’anti-système en Europe mais offre en même temps une planche de salut pour le système eurolâtre désespéré de sauver sa monnaie unique. Moscou préférait Trump à l’hilarante mais profite de la scission créée par l’élection du Donald pour retourner les Européens contre leur suzerain américain. Du velours…

Dans l’optique d’un éventuel Nord Stream III, que nous avions évoqué et dont l’idée commence à faire son chemin dans les têtes, Gazprom continue le développement du gisement géant Yamal qui produira à terme 140 Mds de m3 annuels.

11,3 millions, comme le nombre de barils de pétrole produits chaque jour par la Russie, qui bat pour l’occasion son record historique. Jamais depuis la chute de l’URSS en 1991 autant d’or noir n’avait en effet été extrait. La remontée des cours du baril n’y est évidemment pas étrangère.

Si la vertigineuse chute de 2008 (1) était due à des raisons purement économiques – la crise des subprimes devenue crise financière mondiale -, celle de 2014 (2) était bien plus géopolitique et mettait en scène l’inévitable Seoud :

Allié traditionnel des Etats-Unis depuis 1945 et, partant, des pays européens, le régime moyenâgeux des Seoud se trouve maintenant à la croisée des chemins. Qu’elles sont loin les années 80 où l’alliance américano-saoudienne mettait à bas l’URSS au terme d’un double mouvement brillant mais très lourd de conséquences :

  1. en Afghanistan, appelé à devenir le « Vietnam des Soviétiques », soutien aux moudjahidines et autres islamistes, dont un certain Ben Laden.
  2. entente pétrolière, Washington demandant à Riyad d’augmenter soudainement sa production afin de faire baisser le baril à 10$ et ruiner l’URSS qui dépendait fortement de ses exportations d’or noir.

Le premier point a donné Al Qaïda, le 11 septembre 2001 et plus généralement l’expansion du djihadisme international.

Le second a eu pour conséquence secondaire la ruine de l’Irak d’un certain Saddam Hussein, « trahi » par ses alliés américains et saoudiens qui l’avaient soutenu dans sa guerre contre l’Iran avant de le lâcher en rase campagne. Pour compenser ses pertes, Saddam envahira en 1990 le Koweït afin de mettre la main sur les réserves pétrolières gigantesques de ce petit pays, entraînant la première guerre du Golfe (1991) et l’invasion définitive de l’Irak par les Etats-Unis (2003), elle-même responsable d’une réaction en chaîne aboutissant au bouleversement généralisé que connaît le Moyen-Orient aujourd’hui.

Ennemie des chiites comme des sunnites laïcs, l’Arabie saoudite wahhabite a deux bêtes noires : l’Iran (Wikileaks a bien montré la paranoïa hystérique des Seoud vis-à-vis de Téhéran) et la Syrie de Bachar al Assad. Riyad comptait sans doute sur les Etats-Unis pour, comme au bon vieux temps, renverser ces régimes impies, mais leurs récriminations sont restées lettre morte. Non pas que les Américains en veuillent aux Saoudiens d’avoir vraisemblablement participé au 11 septembre, l’inénarrable Bush a fait ce qu’il faut pour couvrir les Seoud, préférant placer sur le clownesque « axe du Mal » des pays qui n’avaient rien à voir (Irak, Iran, Corée du Nord). Mais, après les fiascos afghan et irakien, l’Amérique n’a simplement plus les moyens d’engager une nouvelle guerre et le prix Nobel par défaut qui occupe actuellement la Maison blanche semble enfin l’avoir compris.

Ne manquant pas d’air, les cheikhs grassouillets de Riyad sont outrés du « lâchage » américain et commencent à redistribuer leurs billes. Si, à ce qu’il semble, un pacte pétrolier voulant rejouer le coup de 1986 a été mis sur pied en septembre 2014 par Kerry et le roi Abdallah pour « punir » la Russie sur l’Ukraine et la Syrie, les Saoudiens ont vite retourné la chose pour plomber l’industrie US de schiste et… se rapprocher des Russes !

Ces années sont derrière et l’or noir remonte la pente pour tutoyer les 80$. Moscou en profite pour renflouer ses caisses déjà bien remplies (rappelons qu’à environ 14%, la dette publique russe est ridiculement basse par rapport aux pays du « camp du Bien ») et en profitera pour acheter toujours plus d’or, mettant un peu plus à mal le système financier mis en place par l’Amérique au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale.

TERRE ET MER AU XXIe SIÈCLE (I) : AU CŒUR DE LA CONFRONTATION GEOPOLITIQUE FONDAMENTALE

TERRE ET MER AU XXIe SIÈCLE (I) : AU CŒUR DE LA CONFRONTATION GEOPOLITIQUE FONDAMENTALE

Publié par Brujitafr sur 22 Septembre 2018, 05:29am

Catégories : #ACTUALITES, #CONFLICTS DANS LE MONDE, #AIR DU TEMPS, #POLITIQUE, #USA, #ECONOMIE – FINANCE

TERRE ET MER AU XXIe SIÈCLE (I) : AU CŒUR DE LA CONFRONTATION GEOPOLITIQUE FONDAMENTALE
TERRE ET MER AU XXIe SIÈCLE (I) : AU CŒUR DE LA CONFRONTATION GEOPOLITIQUE FONDAMENTALE
LUC MICHEL (ЛЮК МИШЕЛЬ) & EODE/
Luc MICHEL pour EODE/
Quotidien géopolitique – Geopolitical Daily/ 2018 09 21/
L’actualité, qui conduit sans cesse aux commentaires sur des
événements éphémères, mais aussi le gouvernement par la « théâtralité
» (Macron, Trump, Erdogan, etc), font oublier que la Géopolitique,
conçue comme une science, LA science du XXIe siècle, n’a rien à voir
avec une pseudo « géopolitique de l’émotion », mais repose sur des
fondamentaux, des grilles d’analyses et des cycles longs.
Je viens de traiter pour AFRIQUE MEDIA et EODE-TV une longue analyse
de 45 minutes, où je rappelle ces fondamentaux et de façon
prospective, prévisionnelle, pourquoi ils vont déterminer le XXIe
siècle …
* Voir sur EODE-TV/
LUC MICHEL: TERRE ET MER AU XXIe SIÈCLE (I).
L’AXE MOSCOU-PEKIN AU CŒUR DE LA CONFRONTATION GEOPOLITIQUE FONDAMENTALE

# I-
ROME VS CARTHAGE OU LA GUERRE ETERNELLE :
POURQUOI LE CONFLIT EURASIE-USA, DEPUIS 1917, EST LA QUATRIEME GUERRE PUNIQUE ?
Je peste souvent depuis 35 ans, mes lecteurs le savent bien, contre
une absurdité historique et géopolitique sans nom : assimiler les USA
à l’Empire romain, stupidement appelé « l’empire », alors que
Washington et Wall-street sont la version contemporaine de Carthage !
Beaucoup d’écrivains aujourd’hui à l’extrême-gauche commettent un
contresens de même nature que celui des Spartakistes allemands en
1916-19, se déclarant « spartakistes », et qui relève de la même
erreur d’analyse sur l’Empire romain. Parce qu’ils ne connaissent mal
l’Histoire et la géopolitique. Et parce que le Gauchisme (d(où est
issu cette vision idéologique et non géopolitique) développe,
singulièrement depuis Mai 1968 en France, Italie ou Belgique, un
discours anti-étatique et anti-jacobin. Notamment, des gens comme
l’idéologue italien Toni NEGRI, qui parlent des Etats-Unis comme «
d’un nouvel Empire romain » (sic). Contresens copié-collé, via les
Altermondialistes par certains idéologues néofascistes ou pro
islamistes français et italiens.
LES USA C’EST LA NOUVELLE CARTHAGE !
Les Américains, c’est Carthage !!! Avec l’impérialisme carthaginois,
ils partagent le recours à des armées de mercenaires, la domination
par une oligarchie, non pas politique, mais économique, et une vision
qui consiste non pas à diffuser une culture, mais à piller la planète.
Cela n’a rien de nouveau.
Dès 1967, le géopoliticien de l’unification du continent eurasiatique
THIRIART (1) pouvait déjà s’emporter: « Nous avons lu, sous la plume
d’un journaliste du régime, que les Etats-Unis semblaient devenir la «
nouvelle Rome ». C’est là un échantillon de l’inculture historique –
crasse –. Les Etats-Unis sont essentiellement un Empire maritime,
comme le fut longtemps l’Angleterre, comme tenta de l’être le Japon,
entre Tsushima et Hiroshima. Le modèle parfait d’empire maritime
demeure Carthage et le modèle parfait d’Empire continental reste Rome
» …
Sur ce sujet capital, Jean THIRIART écrivait encore (dans « USA : un
empire de mercantis. Carthago delenda est », in LA NATION EUROPEENNE,
n° 21, Bruxelles & Paris, octobre 1967) : « Actuellement la lutte
titanesque qui se profile en filigrane et qui s’inscrira dans le
siècle à venir, sera la lutte pour l’hégémonie, entre une puissance
maritime étalée et une puissance terrestre compacte, entre les
Etats-Unis et la Grande-Europe (ndla : on dit en 2018 : l’Eurasie).
Les conditions continentales et maritimes ont fait naître des styles
extrêmement opposés. Rome a été, malgré ses duretés et ses cruautés
(…) une puissance civilisatrice tandis que Carthage n’a été qu’une
puissance mercantile. De Rome partaient des hommes qui allaient
pacifier, organiser, construire, unifier. De Carthage partaient des
marchands, des représentants de commerce ; ils partaient pour aller
rapidement s’enrichir (…) De Carthage, il ne reste rien : littérature,
style architectural, pensée philosophique, pensée politique : c’est le
vide. On ne peut s’empêcher de faire un rapprochement avec les
Etats-Unis où s’observe aujourd’hui ce même phénomène d’une
civilisation sans culture. Le navigateur revient toujours chez lui, le
continental s’implante. On peut, sans exagération, affirmer que la
géographie ou la géopolitique a créé un style politique ».
COMMENT LES JACOBINS DE FRANÇAIS DE 1792 FURENT PLUS LUCIDES QUE LES MARXISTES ALLEMANDS DE 1918
Les révolutionnaires allemands Karl LIEBKNECHT et Rosa LUXEMBOURG –
dont LENINE jugeait les vues étroites, et qui ont politiquement échoué
là où les Bolchéviques ont triomphé, ont eu une vision historique
complètement faussée en choisissant Spartacus et la « Révolte des
esclaves » pour emblème. Les esclaves révoltés n’étaient nullement le
prolétariat antique. Celui-ci, c’est précisément la plèbe, dont les
intérêts s’exprimaient dans le Parti populaire et qui formaient
l’ossature des Légions de Marius à César. Le légionnaire est
obligatoirement un citoyen romain sous la République, héritage de
l’ancienne Démocratie directe des origines romaines. La vision des
révolutionnaires français de 1789, imprégnés de l’Histoire romaine, a
été plus claire. Ce n’est pas sans raison que BABEUF, le « premier
communiste de l’Histoire moderne » selon Marx, avait choisi comme
prénom révolutionnaire celui de « Gracchus » ! Précisément les
Gracques, les deux leaders martyrs du parti populaire, les tribuns de
la plèbe assassinés par l’oligarchie de la République romaine.
La Géopolitique néoeurasiste (2) (3) ne fait qu’exprimer une vision
globale, politique, éthique, de civilisation que l’on peut résumer par
la formule lapidaire « Rome contre Carthage » ! Une formule par
laquelle les théoriciens du Jacobinisme dès 1792 – encore eux –
exposaient déjà le combat – lui aussi de civilisation, celui de
l’Europe révolutionnaire contre l’Ancien régime des Rois, et surtout
contre leur ennemi principal : l’impérialisme anglo-saxon … Sur
l’utilisation du thème « Rome contre Carthage » par la France jacobine
de 1792 à 1815, à propos du conflit contre la Grande-Bretagne,
illustration du conflit classique géopolitique typique de la Terre –
Rome – contre la Mer – Carthage – , il faut lire Louis MADELIN et son
remarquable livre LE CONSULAT ET L’EMPIRE ! (4)
DES TROIS GUERRES PUNIQUES A LA QUATRIEME …
Les trois guerres puniques opposèrent durant près d’un siècle la Rome
antique et Carthage (civilisation punique et pas « africaine », les
africains sont les voisins numides de Carthage, alliés de Rome). La
cause initiale des guerres puniques fut le heurt des deux empires en
Sicile, qui était en partie contrôlée par les Carthaginois. Au début
de la première guerre punique, Carthage avait formé un vaste empire
maritime (thalassocratie) et dominait la mer Méditerranée, alors que
Rome avait conquis l’Italie péninsulaire (puissance continentale). À
la fin de la troisième guerre punique, Rome parvint à conquérir les
territoires carthaginois et à détruire Carthage, devenant ainsi la
plus grande puissance de la Méditerranée.
En 1917, avec l’irruption des USA dans la première guerre mondiale
(contre Berlin), puis de 1943 où Washington succède à Londres comme
hégémon de la Thalassocratie dite anglo-saxonne (cette fois contre
Moscou), nous sommes entré dans la 4e guerre punique. Qui est
aujourd’hui comme jadis le conflit de la Mer (Washington) contre la
Terre (en 2018, l’Axe Moscou-Pékin). Les deux Guerres froide, celle de
1943-1991, et la « nouvelle Guerre froide 2.0 », sont les deux
épicentres modernes de ce conflit géopolitique classique …
# II-
MOSCOU : DE LA « TROISIEME ROME » MESSIANIQUE A LA « QUATRIEME ROME »GEOIDEOLOGIQUE EURASIENNE …
Notre Ecole géopolitique conçoit l’Empire eurasiatique comme une
nouvelle Rome, la « Quatrième Rome », qui fait écho au concept
messianique russe de la « Troisième Rome » (Moscou après Rome et
Byzanze) (5).
C’est avec le tsar Pierre le Grand, que la Russie est devenue une
grande puissance intégrée dans le jeu des puissances européennes.
Jusqu’à devenir LA grande puissance continentale dominante entre 1941
et 1943 (sous sa forme de puissance maximale, la Soviétique de
Staline, nouveau Pierre le Grand), qu’elle est toujours aujourd’hui,
diminuée mais résiliente, malgré l’implosion de l’URSS …
Et le conflit de Cartage contre Rome reprend :
– Empire britannique vs Empire des Tsars (c’est le premier « Grand Jeu
») et Reich allemand (les deux empires se disputant le rôle
géopolitique de la puissance continentale) de 1815 à 1942 (échec
définitif du IIIe Reich devant Moscou et à Stalingrad).
– Plus loin encore dans le temps, Empire britannique vs France
révolutionnaire et napoléonienne (1792-1815). Dans la Postface à la 3e
édition de mon livre LE PARTI HISTORIQUE REVOLUTIONNAIRE (1993, 1ère
ère édition en 1984), j’écrivais à propos de ce conflit gagné par la
Thalassocratie anglo-saxonne : « Il y a peu de batailles décisives
pour orienter le cours de l’Histoire. Moscou (fin 1941, début 1942),
puis Stalingrad scellent la défaite du IIIe Reich et empêchent un XXe
siècle dominé par Hitler. Waterloo consacre elle un siècle de
domination britannique mondiale, celle de la Finance, suivi d’un
siècle de domination américaine, celle de Wall-Street. Le règne
géopolitique et économique des cousins néo-carthaginois anglo-saxons !
NOTES ET RENVOIS :
(1) Cfr. sur LUC MICHEL’S GEOPOLITICAL DAILY/
GEOIDEOLOGIE. AUX ORIGINES DU NEOEURASISME (I) :
LES CONCEPTIONS GEOPOLITIQUES DE JEAN THIRIART, LE THEORICIEN DE LA
‘NOUVELLE ROME’
(2) Cfr. sur LUC MICHEL’S GEOPOLITICAL DAILY/
GEOIDEOLOGIE. AUX ORIGINES DU NEOEURASISME (II) :
L’ECOLE EURO-SOVIETIQUE DE GEOPOLITIQUE (1982-1991)
(3) Voir aussi sur EODE-TV & AFRIQUE MEDIA/
LE GRAND JEU (Saison I-3).
AU CŒUR DE LA GEOPOLITIQUE MONDIALE:
POUTINE A VALDAI DECRYPTE
(4) Voir sur LUC MICHEL’S GEOPOLITICAL DAILY/
ENCORE ET TOUJOURS L’IMPERIALISME ANGLO-SAXON
(5) Sur ces thèmes et thèses géoidéologiques, lire les ouvrages
précurseurs (et bien étouffés aujourd’hui par les mafias
universitaires françaises) du professeur Agursky :
Cfr. M. Agursky , IDEOLOQIA NATSIONAL-BOLSHEVIZMA, Moscou, 1980;
M. Agursky , L’IDEOLOQIE NATIONALE-BOLCHEVIQUE, Thèse, Ecole des
Hautes Etudes, Paris, 1983;
M. Agursky , THE THIRD ROME. NATIONAL BOLCHEVISM IN THE USSR, Westview
Press, Boulder, 1987;
M. Agursky , LA TERZA ROMA. IL NAZIONALBOLSCEVISMO IN UNIONE
SOVIETICA, Il Mulino, Bologne, 1989.
M. AGURSKY est le fils de Samuel AGURSKY (1889-1947) qui fut
secrétaire général de la section juive du Parti Communiste de l’URSS,
puis directeur de l’lntitut d’histoire de ce parti.
LA « TROISIEME ROME » : LE NATIONAL-BOLCHEVISNE EN UNION SOVIETIQUE ,
c’est sous ce titre de qu’ AGURSKY réunit les différentes formes de
National-bolchevisme en Russie puis en Union soviétique, du milieu du
XIXe siècle au triomphe du Stalinisme et du socialisme dans un seul
pays en 1927. La thèse centrale d’ AGURSKY est que la Révolution
d’octobre fut éminemment et principalement russe et nationaliste avant
tout et qu’elle rejoignait ainsi la mission messianique de Moscou et
de la Russie, se voulant la « Troisième Rome » succédant à Rome et à
Constantinople et le centre d’unification du monde. La volonté de
révolution mondiale et l’internationalisme du Komintern étant placés
au service implicite de cette mission.
AGURSKY étudie longuement les fondements historiques et culturels en
Russie de ceux qui attribuent à ce peuple un rôle salvateur et
révolutionnaire dans le monde, notamment les courants panslaviste,
populiste et socialiste-révolutionnaire. L’une des thèses d’ AGURSKY
est que LENINE a révisé le Marxisme en le nationalisant et en le
russifiant et que STALINE a accompli et porté à son terme ce
processus. Avec la victoire des bolcheviques, Moscou, la « Troisième
Rome », devient donc le centre du mouvement révolutionnaire mondial et
rejoint par là la mission traditionnelle de la Russie. AGURSKY définit
d’ailleurs le Bolchevisme comme l’ « association du Communisme et de
la Nation russe ».
Son livre (non édité en français, alors que la thèse a été soutenue en
français à Paris !), bien qu’hostile au National-bolchevisme et au
Stalinisme, est aujourd’hui incontournable dans l’étude des
différentes formes russes du National-bolchevisme et il est
particulièrement dommage que les universitaires qui étudient le
National-bolchevisme en France et en Allemagne lui attribuent,
volontairement sans doute, peu d’intérêt. Il est vrai qu’il remet
fondamentalement en cause leur thèse centrale qui fait du
National-bolchevisme une excroissance de la « Révolution conservatrice
» et de l’extrême-droite. Mettre en parallèle la thèse du professeur
AGURSKY, qui présente un National-bolchevisme issu de la gauche la
plus extrême, met évidemment à néant les thèses de DUPEUX (et de ses
suiveurs français et britanniques) sur le National-bolchevisme
germanique, qui lui est apparenté idéologiquement.
(Sources : EODE-TV – Eode Think Tank)
LUC MICHEL (ЛЮК МИШЕЛЬ) & EODE
* Avec le Géopoliticien de l’Axe Eurasie-Afrique :
Géopolitique – Géoéconomie – Géoidéologie – Géohistoire –
Géopolitismes – Néoeurasisme – Néopanafricanisme
(Vu de Moscou et Malabo) :
PAGE SPECIALE Luc MICHEL’s Geopolitical Daily
________________
* Luc MICHEL (Люк МИШЕЛЬ) :
PAGE OFFICIELLE III – GEOPOLITIQUE
* EODE :

Ce point d’étranglement vital pour le pétrole et le gaz pourrait être en danger

Ce point d’étranglement vital pour le pétrole et le gaz pourrait être en danger


Par Tim Daiss – Le 21 août 2018 – Source Oil Price

SCS
Pékin prend à partie un rapport du Pentagone, « Développements militaire et securitaire impliquant la République populaire de Chine en 2018 », publié jeudi dernier sur les activités militaires de la Chine.

Le rapport annuel publié par le Pentagone et présenté au Congrès met en évidence la capacité navale chinoise croissante, tout en soulignant la réduction de l’écart entre les forces maritimes chinoises et la marine américaine, ainsi que l’activité navale accrue de la Chine dans l’océan Pacifique occidental. Le rapport indique que la Marine de l’armée populaire de libération de la Chine (APL) a des ambitions mondiales bien au-delà des périmètres traditionnels de ses systèmes de défense terrestre, une affirmation que Pékin a toujours habilement minimisée.
« L’APL continue de se développer pour devenir une force mondiale, étendant progressivement sa portée opérationnelle au-delà de l’Asie de l’Est et de l’Indo-Pacifique pour étendre durablement ses capacités à opérer à des distances de plus en plus longues », selon le rapport du Pentagone, les dernières plates-formes navales de l’APL permettent des opérations de combat au-delà de la portée des défenses terrestres de la Chine. »

« Le porte-avions de la Chine et ceux planifiés, une fois opérationnels, étendront la couverture de défense aérienne au-delà de la portée des systèmes de missiles côtiers et navals, et permettront aux groupes opérationnels d’opérer sur des distances de plus en plus longues », peut-on lire dans le rapport. Il ajoute que les bombardiers chinois sont également susceptibles de s’entraîner en vue de « frappes » sur des cibles américaines. Les experts sont d’accord, affirmant que des décennies d’investissements accrus dans les nouvelles technologies par les militaires chinois signifient que la Chine aura bientôt la capacité de frapper par voie aérienne les installations militaires américaines dans le Pacifique.

« De plus, l’APL dispose maintenant d’une force importante de navires de ravitaillement logistique de grande capacité pour soutenir les déploiements à longue distance et de longue durée, y compris deux nouveaux portes-avions. L’expansion des opérations navales au-delà de la région limitrophe de la Chine facilitera également l’utilisation de la force militaire à des fins autres que la guerre. La Chine continue de tirer les leçons de l’exploitation de son premier porte-avions, le Liaoning », a dit le Pentagone.

Le rapport ajoute que la Chine a augmenté ses dépenses militaires à environ 190 milliards de dollars par an dans le cadre d’un vaste programme de modernisation.

La Chine réfute le rapport

Pékin, ce qui n’est pas surprenant, réfute le rapport du Pentagone. Lundi, la version anglaise du China Daily a déclaré que la Chine a exprimé une « forte opposition » au rapport, affirmant qu’il interprète mal les intentions stratégiques de la Chine et « hypothèque d’une soi-disant menace militaire chinoise ».

« La publication de ces rapports année après année a nui à la confiance mutuelle, et nous demandons aux États-Unis d’abandonner la mentalité de la guerre froide et d’adopter une attitude objective et rationnelle envers la défense et les développements militaires de la Chine », a déclaré le colonel Wu Qian, porte-parole du ministère de la Défense nationale de la Chine, dans une déclaration vendredi.

Puis, dans une déclaration qui a certainement mis Taïwan et d’autres pays asiatiques sur le fil du rasoir, eux qui sont engagés dans une lutte permanente avec la Chine dans la mer de Chine du Sud, Wu a ajouté que la Chine a fermement pris le chemin du développement pacifique et reste un contributeur clair à la paix mondiale et à l’ordre international. Il a ajouté que les militaires chinois ont assumé d’importantes responsabilités internationales en matière de maintien de la paix et de secours en cas de catastrophe, ce qui leur a valu les éloges de la communauté internationale.

Néanmoins, le rapport du Pentagone soulève une question : si le développement de Pékin en mer de Chine méridionale reste incontrôlé, pourrait-il fermer ou, à tout le moins, menacer sérieusement les voies de navigation de la mer de Chine méridionale à l’avenir ?

Goulot d’étranglement essentiel pour le pétrole et le gaz

La question prend d’autant plus d’importance que la mer de Chine méridionale est l’un des plus importants goulots d’étranglement du pétrole et du gaz naturel dans le monde. Selon les estimations de l’EIA, agence à l’Énergie des États-Unis, environ un tiers du pétrole brut mondial et environ 40 % du gaz naturel liquéfié (GNL), soit près de 5 tcf, traversent chaque année la mer de Chine méridionale.

Environ deux tiers des approvisionnements en pétrole et en GNL de la Corée du Sud, près de 60 % des approvisionnements énergétiques du Japon et de Taïwan, et 80 % des importations de pétrole brut de la Chine passent par la mer de Chine du Sud chaque année. Cependant, contrairement au golfe Persique où seul le pétrole et le gaz sont transportés, des milliards de dollars de produits finis et non finis passent également par la mer de Chine méridionale dans l’autre sens.

La mer de Chine méridionale recèle également de vastes réserves potentielles de gaz naturel et, dans une moindre mesure, du pétrole brut… Une estimation chinoise plus ancienne situe les ressources pétrolières potentielles en mer de Chine méridionale à 213 milliards de barils de pétrole, bien que cette estimation semble extrêmement élevée. D’autres rapports donnent des chiffres plus bas, mais l’agressivité de Pékin en mer de Chine méridionale est alimentée à la fois par son sens renouvelé du nationalisme et par les réserves potentielles de pétrole et de gaz sous cette masse d’eau troublée.

Alors que la plupart considèrent l’impact géopolitique et le rôle sur les marchés pétroliers mondiaux de l’Iran qui pourrait essayer de fermer le détroit d’Ormuz, peu ont considéré ce qui pourrait arriver si la Chine essayait de restreindre le transport maritime dans la mer de Chine du Sud.

Cependant, bien qu’il existe plusieurs voies de transit ou lignes maritimes importantes qui offrent une entrée dans la mer de Chine méridionale (y compris le détroit de la Sonde et le détroit de Lombok), le détroit de Malacca est de loin le plus utilisé pour transporter du pétrole, du gaz et d’autres marchandises vers le Japon, Taïwan et la Corée du Sud.

https://asiemaritime.files.wordpress.com/2013/10/wip-triborder-sea-physic-lr-final-cprght.jpg?w=1141&h=936
Le détroit de Malacca est le passage le plus court et donc le plus économique entre l’océan Pacifique et l’océan Indien. Le détroit de Malacca fait environ 550 milles de long (700 km), alors qu’à son point le plus étroit dans le chenal Phillips du détroit de Singapour, le détroit de Malacca ne fait que 1,7 mille (2,7 km) de large.

Comme la Chine continue de construire sur ses récifs, îlots et formations récupérés dans la mer de Chine méridionale et de placer des moyens militaires sur ces nouvelles formations, y compris des pistes d’atterrissage de bombardiers, des silos de missiles, des installations radar, des casernements et des moyens navals, elle pourra, avec le temps, menacer de plus en plus de fermer une grande partie de la mer de Chine méridionale, ou du moins représenter une menace mortelle pour la navigation et les avions qui traversent cette masse d’eau.

La Chine a déjà mis en place une zone controversée d’identification de défense aérienne (ADIZ) couvrant la majeure partie de la mer de Chine orientale, près du Japon et de la Corée du Sud, et pourrait faire de même dans la mer de Chine méridionale à l’avenir.

https://ichef.bbci.co.uk/news/660/media/images/71374000/gif/_71374663_chunxiao_gas_624map.gif

La Chine n’a pas non plus caché le fait que les îles artificielles qu’elle a construites à partir de récifs et d’atolls stratégiquement situés dans la mer de Chine méridionale seront utilisées comme « porte-avions insubmersibles ». De plus, comme l’Iran, la Chine menacerait probablement de prendre des mesures pour faire pression contre l’activité navale des États-Unis et les exercices militaires que Washington mène avec ses alliés (Philippines, Japon, Australie, Inde et autres) dans la région, ainsi que pour projeter sa puissance contre ses petits voisins de l’ANASE, en particulier le Vietnam et les Philippines.

Nier cette possibilité reviendrait à ignorer l’agressivité de la Chine dans la mer de Chine du Sud au cours des dernières années, en particulier depuis que Xi Jinping a pris ses fonctions en 2013. Après avoir été réélu plus tôt cette année pour un deuxième mandat de cinq ans avec la perspective de rester leader à vie, Xi a déclaré que la Chine ne concédera pas « un seul pouce de terre » et gardera son territoire souverain, qui comprend ses revendications contestées de la mer de Chine du Sud.

Tim Daiss

Traduit par Hervé, relu par Cat, vérifié par Diane pour le Saker Francophone

 

La toupie d’Idlib – MAJ Avion russe

La toupie d’Idlib – MAJ Avion russe

Publié le 17 Septembre 2018 par Observatus geopoliticus in Moyen-Orient, Russie

La tragi-comédie du nouveau false flag chimique en préparation à Idlib – pour les épisodes I, II et III, le fidèle lecteur se reportera à nos chroniques plus anciennes (2013, 2017, 2018) – ne doit pas nous cacher un fait bien plus important. Erdogan fait de nouveau des siennes et a réussi à retarder/annuler l’opération d’envergure sur la province barbue.

Certes, la Turquie a des raisons objectives pour craindre une attaque générale sur Idlib qui mettrait à mal son dessein sur le nord de la Syrie : affaiblir les Kurdes, renforcer les groupes pro-turcs dans l’Idlibistan même et éviter un nouveau flot de réfugiés. Pour le sultan, en l’état actuel des choses, ne rien faire semble être la meilleure des tactiques.

Mais c’est justement ce que n’acceptent pas Moscou et Téhéran, et la dernière rencontre trilatérale a montré de manière inhabituelle aux yeux du monde le désaccord :

Contrairement au titre quelque peu fanfaron de la vidéo ci-dessus, Erdogan ne s’est pas couché. Ankara a considérablement renforcé sa présence dans ses postes d’observation de l’Idlibistan en y envoyant troupes et chars de combat afin de décourager une offensive syrienne. Par ailleurs, les livraisons d’armes à destination des groupes rebelles pro-turcs ont repris de plus belle.

Le sultan justifie la chose en demandant plus de temps pour mettre au pas Hayat Tahrir al-Cham, Al Qaeda pour les intimes, qui contrôle la majorité de la province (en vert sur la carte) :

Du temps, il en a eu pourtant ; cela fait un an que, dans le cadre du processus d’Astana, Russes et Iraniens lui ont donné carte blanche à Idlib. Et rien n’a été fait…

Alliés pendant longtemps, Ankara et AQ/Nosra/Hayat ont, depuis, des relations ambigues. On se rappelle le convoi turc attaqué l’année dernière et, il y a quelques jours encore, Hayat émettait une fatwa interdisant de brandir le drapeau turc, rejoint en cela par d’autres groupes djihadistes d’ailleurs. D’un autre côté, lors de l’offensive sur Afrin en début d’année, les qaédistes étaient main dans la main avec l’armée turque contre les Kurdes.

Erdogan est-il sincère quand il demande plus de temps pour éliminer, récupérer (comment ?) ou évacuer (où ?) Al Qaeda de l’Idlibistan ? Et de toute façon, en a-t-il seulement les moyens, Hayat Tahrir al-Cham contrôlant plus de 60% de la province ?

Aujourd’hui même, le sultan a pris un avion pour Sochi afin de discuter la situation avec Poutine. Et coup de théâtre, l’on vient d’apprendre que l’offensive sur Idlib est reportée sine die, peut-être indéfiniment, et qu’une zone démilitarisée d’une profondeur de 15 à 20 km sera créée entre les belligérants, gélant apparemment le conflit.

Assad, qui avait promis, peut-être un peu follement, de « libérer toute la Syrie », ne doit pas être très content, même si Vladimirovitch assure que l’accord a « globalement » reçu le soutien de Damas.

Le Kremlin semble satisfait, d’autant plus qu’il ne souhaite pas faire de vagues avant les élections de midterm aux Etats-Unis, susceptibles de remplir le Sénat US de Démocrates hystériquement anti-russes, et qu’il parie sur un pourrissement des relations américano-turques dans les mois qui viennent, notamment après les sanctions de novembre. Cependant, on ne peut pas ne pas relever le retournement russe qui, il y a quelques jours encore, promettait d’en finir avec les terroristes.

La balle est dans le camp des Turcs maintenant, à charge pour eux de régler le problème de l’Idlibistan. Mais peut-on réellement faire confiance à Erdogan ? Si l’on peut comprendre la demande de plus de temps formulée par Ankara – jusqu’au 15 décembre d’après le généralement bien renseigné Elijah Magnier -, d’autres signes sont moins positifs et pointe vers un regain d’arrogance et un début de retournemment de veste ottoman.

Le 11 septembre, dans un éditorial complaisamment publié par le Wall Street Journal et intitulé « Le monde doit arrêter Assad« , le sultan reprenait sa vieille loghorée contre Damas. L’ironie de la date n’aura échappé à personne. Heureusement, Tulsi a sauvé l’honneur à la Chambre des Représentants en montrant l’inanité de défendre Al Qaeda à Idlib dix-sept ans après le World Trade Center…

Le jour suivant, les services secrets turcs ont kidnappé à Lattakié, en plein territoire syrien et apparemment à l’insu du gouvernement, le suspect d’un attentat de 2013 comme de bien entendu attribué à Damas.

Ces signaux peuvent indiquer que la toupie ottomane, agressive et déloyale, est de retour… L’avenir nous le dira. Mais dans ce contexte, l’on est forcé de repenser à l’inconcevable vente des S-400 à la Turquie. Le bijou anti-aérien devrait être livré dès 2019. Et ce que nous écrivions l’année dernière reste plus que jamais d’actualité :

Bien sûr, on nous dira que les protocoles seront stricts, qu’il y a plusieurs niveaux de transferts de technologie et qu’ils seront limités dans le cas turc, que rien n’est encore signé et que la finalisation définitive peut prendre une bonne année, que depuis le temps les Américains doivent maintenant de toute façon connaître les secrets du S400, que cela accélère le divorce entre Ankara et l’OTAN…

Il n’empêche, nos interrogations d’avril restent les mêmes. Comment décemment transférer ce fleuron dans les mains du sultan, qui reste un membre de l’alliance atlantique et un adversaire en Syrie ? Pour protéger la Turquie de qui ? Et que dire aux alliés historiques rabaissés au niveau d’Ankara (Chine et Inde) ou en dessous (l’Iran n’a reçu que des S-300) ?

 

***** MAJ 18.09 *****

A peine connu l’accord sur Idlib, Israël a refait des siennes en poursuivant avec obsession ses objectifs contre l’Iran et le Hezbollah.

Quatre F16 ont, depuis les eaux internationales, lancé des missiles sur une installation de l’armée syrienne près de Lattakié, d’où des systèmes entrant dans la fabrication d’armes de précision étaient en passe d’être livrés pour le compte de l’Iran au Hezbollah. Ils se trouvaient près de la frégate française Auvergne, ce qui a sans doute créé une certaine confusion sur le fait qu’elle a participé ou non à l’opération – les Russes ont d’abord affirmé que le navire avait tiré des missiles, Paris a démenti.

Surtout, les jets israéliens se sont abrités derrière l’IL-20 russe en patrouille, le faisant prendre pour cible par la défense anti-aérienne syrienne et provoquant la mort de 15 soldats russes.

Ce n’est pas un acte de guerre à proprement parler mais une malveillance évidente des Israéliens, dont l’état-major n’avait d’ailleurs prévénu son homologue russe qu’une minute auparavant via le canal de communication.

C’est comme ça que l’a pris Moscou et Choigu s’est lâché :

« Les avions israéliens ont délibérément créé une situation dangereuse pour les navires de surface et les aéronefs dans la région. En utilisant l’avion russe comme bouclier, les pilotes israéliens l’ont exposé au feu des systèmes de défense aérienne syriens. Nous considérons cette action provocatrice de la part d’Israël comme hostile. Quinze membres de l’armée russe sont morts à cause des actes irresponsables d’Israël. Cela contrevient absolument au partenariat russo-israélien. Nous nous réservons le droit à une réplique adéquate. »

Interrogé à son tour, Poutine s’est d’abord lamenté de la « chaîne de circonstances tragiques » – son ton précautionneux est parfois irritant – avant de renvoyer à ce qu’avait dit son ministre de la Défense, donc de le reprendre à son compte.

Une partie de la presse et les réseaux sociaux russes sont très critiques vis-à-vis de la « molesse » de Vladimirovitch et réclament des représailles conséquentes contre Israël. Tous les yeux sont maintenant fixés sur la réaction du Kremlin.

Sentant le danger, Bibi la Terreur a promis, lors d’une conversation téléphonique, de mettre tous les éléments à disposition des enquêteurs russes – précisons qu’on ne peut exclure une cagade de la défense syrienne qui a paru quelque peu chaotique la nuit dernière et a peut-être tiré un peu trop, partout et à un moment où les chasseurs israéliens étaient déjà sur le chemin du retour.

Dans cette situation grise où personne n’est totalement responsable, les Russes n’ont pas une position aisée : surréagir ne correspondrait pas au contexte de l’incident et serait contre-productif ; ne pas réagir laisserait la porte ouverte à toutes les futures manigances de l’empire ou de ses affidés.

Comme de coutume en ces cas, l’ambassadeur d’Israël à Moscou a été convoqué. Et après ? Il semble hors de question que Moscou engage des représailles directes contre Israël, mais un certain nombre d’options sont sur la table.

Mettre en activité réelle les S-400 et interdire dorénavant le ciel syrien aux avions/missiles israéliens, autrement dit mettre en place la bulle de déni que craignent tant les atlantistes, comme on l’avait par exemple constaté après le false flag de Khan Cheikhoun l’année dernière :

Plus embêtant encore pour les Follamours, les Etats-Unis ont dû réduire assez drastiquement leurs sorties aériennes en Syrie contre l’EI par crainte de possibles représailles russes. Rappelons que Poutine a officiellement coupé le canal de communication visant à éviter les incidents aériens. Théoriquement, tous les coups sont permis dorénavant. Les bombardiers qui sortent encore, maintenant accompagnés par une escorte de F22, sont « lockés » par les radars russes (lire sur ce lien les commentaires souvent croustillants et acerbes venant des quatre coins du monde). Comble de l’ironie, il se pourrait même (le conditionnel reste de mise) que le F22, ce chasseur « furtif » qui a coûté une véritable fortune, soit lui aussi fixé par les radars de ces maudits Ivan…

Une autre option consiste à livrer enfin les S-300 à la Syrie, ce qui est « presque inévitable » maintenant d’après Serguey Balmasov, analyste à l’Institut du Moyen-Orient à Moscou. Quand on sait ce que, malgré l’accident d’hier, les S-200 améliorés sont capables de faire…

Coïncidence ou pas, il s’est encore passé quelque chose d’intrigant dans le ciel syrien il y a quelques jours. Le 16 octobre, un énième incident aérien a eu lieu entre Tel Aviv et Damas, des jets israéliens bombardant une batterie antiaérienne prétextant un tir syrien contre deux avions ayant auparavant survolé le Liban. Jusqu’ici, rien que de très habituel même si l’affaire était presque concomitante à la visite de Choïgu en Israël, ce que d’aucuns ont vu comme une petite démonstration de force vis-à-vis de Moscou (précisons tout de même que les Russes ont été prévenus de l’attaque).

Manque de bol pour Bibi la Terreur, il y a comme un air de couac. Que le ministre syrien de la Défense déclare que l’un des deux F-35 israéliens ait été touché par un missile participe de la traditionnelle guerre de l’information et il est difficile de confirmer ou d’infirmer les dires de Damas. Plus intéressant, la presse israélienne a reconnu que le même jour, un F-35 avait été endommagé par… des oiseaux (!) et qu’il prenait la direction du garage.

D’ici à penser que l’avion a en réalité été touché par un vieux S200 syrien de l’époque soviétique, démontrant encore une fois l’inanité du chasseur furtif le plus cher de l’histoire, il n’y a qu’un pas que beaucoup envisagent de franchir.

A cet égard, votre serviteur ne peut s’empêcher – et il en sera j’en suis sûr d’avance pardonné – de revenir sur l’incongruité consistant à vendre des S-400 au vrai-faux ami turc et avoir reporté sine die la livraison de S-300 à l’allié syrien. Fermons la déplaisante parenthèse…

Dernière option, augmenter les livraisons d’armes au Hezbollah, bête noire d’Israël, qui a déjà largement profité de la guerre en Syrie pour refaire ses stocks, comme nous l’expliquions il y a près de trois ans :

Le Hezbollah a vu avec horreur l’avancée des takfiris sunnites en Syrie à partir de 2012. Idéologiquement et stratégiquement (rupture du croissant chiite, donc de l’approvisionnement iranien), une Syrie qatarisée ou saoudisée était un coup mortel porté au mouvement chiite libanais. Aussi, personne n’a vraiment été surpris quand Hassan Nasrallah décida de voler au secours de Bachar en 2013, envoyant des milliers de combattants, d’abord à la frontière syro-libanaise puis partout en Syrie (…)

L’alliance entre Moscou et le Hezbollah est logique, presque naturelle. Mêmes alliés (Assad, Téhéran), même farouche opposition à l’islamisme sunnite. La tolérance absolue du Hezbollah envers les chrétiens d’Orient (voir ces étonnantes photos des combattants chiites au garde-à-vous devant Jésus dans des villages chrétiens syriens libérés) joue également en sa faveur, la Russie se considérant comme la protectrice du christianisme moyen-oriental. Alarmé, Netanyahou s’est alors précipité à Moscou faire des ronds de jambe à Poutine. On avait connu Bibi la Terreur moins placide…

Ce voyage n’a pas empêché le Hezbollah de mettre la main sur des armements russes. Qu’ils aient été livrés par les Syriens qui les avaient eux-mêmes reçus (plus probable) ou livrés directement par Moscou selon les dires de hauts responsables du mouvement chiite, cela importe somme tout assez peu.

L’état-major de Tsahal est plus que remué, notamment par le fait que le mouvement libanais est vraisemblablement en possession de missiles de croisière supersoniques Yakhont. Les récentes déclarations de Nasrallah – « les stock de gaz ammoniac d’Haïfa sont notre bombe nucléaire » – ont également provoqué la panique en Israël où l’on considère sérieusement transférer les usines chimiques dans le sud du pays, à un coût exorbitant.

Les sacrifices auxquels se soumet le Hezbollah en Syrie pourraient finalement lui rapporter gros. L’espèce d’équilibre de la terreur en train de s’installer avec Israël est une assurance contre toute intervention militaire future de l’Etat hébreux et pérennise la présence du « parti de Dieu » au Liban. Il convient de mettre tout cela en relation avec la brusque décision de l’Arabie saoudite de couper son aide financière militaire à Beyrouth et des pétromonarchies fondamentalistes du Golfe d’appeler sans rire leurs ressortissants à quitter le pays, arguant de la « mainmise du Hezbollah sur l’Etat libanais ».

Moscou a donc une certaine lattitude pour réagir au coup tordu israélien, si tant est que l’enquête ne conclut pas à une réelle bourde de la défense syrienne. La réponse ne sera pas directe mais assymétrique, domaine dans lequel les Russes sont passés maîtres. Reste à savoir la réponse que compte donner le Kremlin…

Caspia

Caspia

Publié le 11 Août 2018 par Observatus geopoliticus in Asie centrale, Russie, Gaz, Caucase, Etats-Unis, Europe

Après 21 ans de disputes sur le statut juridique de la Caspienne, un accord sera vraisemblablement signé demain dimanche, entre les cinq pays riverains, lors du sommet du même nom à Aktau :

Les cinq États s’affrontent sur la question depuis 1991, chacun affichant des vues divergentes, voire changeantes, au fil des années et de leurs intérêts. Le principal enjeu étant de savoir comment se partager équitablement la mer Caspienne, riche en gaz et en pétrole.

En termes purement juridiques, trois statuts sont envisageables: celui de mer ouverte, de mer fermée ou de lac frontalier; chaque régime implique des prérogatives et des devoirs propres, lesquels pouvant léser, ou au contraire, favoriser les intérêts des uns et des autres. D’où la lenteur des négociations.

La question est d’importance car, bien plus que les richesses énergétiques à se partager, le point crucial est le passage ou non du pipeline Turkménistan-Azerbaïdjan comme nous l’expliquions il y a deux ans :

Avec la Russie, l’Iran et le Qatar, le Turkménistan fait en effet partie du carré d’as de l’or bleu, quatuor dont les fabuleuses réserves de gaz représentent jusqu’à 2/3 des réserves mondiales selon certaines estimations. Dès la chute de l’URSS, les Américains, soucieux d’enfoncer un coin au coeur du Heartland, ont vu dans le pays des Turkmènes une carte à jouer pour leur grand projet de désenclavement des richesses énergétiques de la Caspienne. N’est-ce pas Dick Cheney, futur vice-président de Bush junior et grand pétrolier devant l’éternel, qui déclarait en 1998 :

« A ma connaissance, l’émergence soudaine d’une région comme la Caspienne en tant qu’acteur stratégique n’a pas d’équivalent historique. »

Le plan US consistait (et consiste toujours si tant est qu’il se réalise un jour) à créer deux routes d’évacuation – une à l’ouest et l’autre au sud-est (en bleu sur la carte), court-circuitant comme de bien entendu la Russie et l’Iran et divisant l’Eurasie :

La route ouest, vieux serpent de mer, est connue aujourd’hui sous le nom de corridor caspien, auquel font toujours semblant de croire les euronouilles. Seul problème et de taille : pour que le gaz turkmène suive le chemin du BTC et aille alimenter l’Europe via l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie, il faudrait construire un pipeline sous-marin, ce que refusent absolument deux des cinq pays riverains, à savoir la Russie et l’Iran.

Votre serviteur suit avec intérêt chaque Sommet de la Caspienne qui réunit, outre Moscou et Téhéran, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan et le Turkménistan, donc. On y discute de divers points et, lors du sommet de 2014, Poutine a réussi l’exploit de couper l’herbe sous le pied de l’empire en faisant signer un accord interdisant toute présence militaire étrangère autour de la Caspienne. Bye bye OTAN… Quand on sait qu’au temps de sa splendeur, Washington avait déclaré la zone d’importance stratégique nationale, envisageait d’établir une base en Azerbaïdjan et pensait plus généralement pouvoir détacher l’Asie centrale de Moscou, on mesure la dégringolade impériale (…)

Le point d’achoppement entre les cinq pays riverains est le statut à donner à l’étendue d’eau : lac ou mer ? De là découle en effet la possibilité ou non d’y faire passer des pipelines. On comprend aisément que Achgabat et Bakou militent pour un droit maritime s’appliquant intégralement et permettant des négociations bilatérales pour la construction du fameux gazoduc transcaspien. Mais les deux vrais patrons – l’Iran et la Russie – s’y opposent, Téhéran allant même plus loin que Moscou en demandant à ce que toute décision concernant la Caspienne soit prise à l’unanimité. En 2008 déjà, les Iraniens avaient mis leur veto, torpillant de fait le projet Nabucco, arguant du « danger écologique ». L’argument prête à sourire mais montre que notre passionnant Grand jeu relève aussi de considérations juridiques (le droit de la mer) ou environnementales.

NB : Sur toutes ces questions du statut de la Caspienne et l’historique de la dispute, on lira avec profit cette excellente analyse.

 

Surprise, l’accord de demain semblerait – le conditionnel reste de mise – indiquer que les deux gros bras de la Caspienne, Russie et Iran, ont lâché du lest.

Pour Téhéran, c’est sans doute à mettre en parallèle avec les sanctions américaines, conséquence directe du coup de menton de la houppette blonde ; les Iraniens ont besoin d’autres ouvertures économiques, notamment une entente avec Bakou sur le partage de certains gisements à cheval sur les eaux territoriales des deux pays.

Quant au Kremlin, il est vu comme le grand vainqueur de l’affaire. L’interdiction de toute présence militaire étrangère (tss tss l’OTAN…) est actée tandis que la flotte russe aura accès à toute la mer (on se rappelle les ondes de choc provoquées par le déKalibrage des barbus syriens à partir de la Caspienne).

Et pourtant… Votre serviteur ne peut s’empêcher de revenir, encore et toujours, à ce fameux pipeline. L’accord d’Aktau permettra-t-il enfin au Turkménistan de construire son gazoduc à destination de l’Europe via l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie ? Si oui, pourquoi les Russes ont-ils soudain accepté ?

Répondre à la première question n’est pas aisé. Si un site azéri crie déjà victoire, il est en réalité difficile de dire ce que contient l’accord et si des clauses spéciales – l’interdiction du tube par exemple – n’y sont pas rattachées. Un officiel russe a parlé d’une « nouvelle » juridiction, la Caspienne acquérant son « propre statut légal ». L’on sait également qu’environ 70% des disputes seulement seront réglées par cet accord, des points de discorde subsistant, parmi lesquels le gazoduc trans-caspien (TCP) ?

Répondre à la deuxième question est tout aussi malaisé. Une officine impériale bien connue des spécialistes penche également pour l’autorisation du TCP et s’interroge sur le retournement de Moscou. Parmi les diverses raisons évoquées, la construction du pipe sera difficile, notamment financièrement ; elle prendra du temps et vient trop tard alors que les tubes russes sont déjà lancés (Turk Stream) ou en voie de l’être (Nord Stream II) ; Poutine tente ainsi d’amadouer l’UE pour débloquer les dernières résistances au Nord Stream II ; Gazprom pourra de toute façon tuer dans l’oeuf le TCP en reprenant ses achats de gaz turkmène.

Cela aussi, nous l’avions expliqué :

Afin de déjouer les plans de l’empire et ne pas perdre ses parts de marché européen, Gazprom avait pris l’habitude d’acheter d’importantes quantités de gaz turkmène. Mais à mesure que les routes soutenues par Washington (pipeline transcaspien et TAPI) se révélaient de plus en plus illusoires et que l’or bleu d’Achgabat prenait le chemin de la Chine, Gazprom a peu à peu réduit ses achats qui approchent maintenant du 0 absolu.

On le voit, Octopoutine a encore quelques flèches à son arc dans ce dossier, mais il sera intéressant de voir en détail les clauses de l’accord de demain, si tant est qu’elles sortent à la lumière. Le Grand jeu énergético-eurasien continue…

 

Synthèse de l’actualité internationale de juillet et août 2018

07/18 et 08/18 Actualité internationale

Synthèse de l’actualité internationale de juillet et août 2018

Par Axelle DEGANS, le 1er septembre 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Professeure de chaire supérieure au lycée Faidherbe (Lille) où elle enseigne la géopolitique en classes préparatoires économiques et commerciales. Membre du laboratoire HABITER (EA 2076) de l’Université Reims Champagne-Ardenne. Auteure de « Réussite aux concours 2018 ! La synthèse de l’actualité internationale 2017 », éd. Diploweb via Amazon, 2018. Elle est aussi co-auteure chez Ellipses de « Les 50 cartes à connaître », Coll. Atout concours, Paris, 2016.

Voici une synthèse de l’actualité internationale de juillet et août 2018 qui sera fort utile à tous ceux qui veulent disposer d’un point de l’actualité géopolitique, voire préparent un concours. Pour ne rien manquer, et recevoir nos alertes sur des documents importants, le plus simple est de s’abonner gratuitement à notre Lettre d’information hebdomadaire ou au compte twitter de veille géopolitique @diploweb (+ de 11 500 followers)

Le sort des urnes

Au Mali, le président Ibrahim Boubacar Keita a été réélu durant l’été 2018 sans surprise et sans gloire avec des deux tiers des voix … de seulement 35 % du corps électoral. Une réélection décriée par l’opposition et entachée de soupçons de fraudes qui ne devrait pas affermir le pouvoir d’un président en butte aux difficultés économiques et à la recrudescence de la violence djihadiste.

Au Pakistan, les élections législatives de l’été 2018 ont été remportées par l’ancien champion de cricket Imran Khan, mais de fortes irrégularités sont dénoncées ; il a remporté 116 des 272 sièges à pourvoir. Le pays est au bord du défaut de paiement et la menace djihadiste n’est pas écartée. Il doit trouver un délicat équilibre entre l’allié américain, le partenaire chinois et le frère-ennemi indien.

Au Cambodge, le premier ministre sortant, Hun Sen, a remporté les élections législatives. En restant plus de trente années au pouvoir, on peut parler d’une « ère Hun Sen ». Il annonce avoir remporté l’ensemble des sièges à pourvoir.

Le Zimbabwe a organisé durant l’été 2018 les premières élections générales (présidentielles, législatives, municipales) de l’après Mugabe. Emmerson Mnangagwa, au pouvoir depuis le coup d’Etat de la fin de l’année passée, a gagné des élections contestées par l’opposition. Les arrestations se multiplient.

Les affres de la violence

La violence connait durant l’été 2018 une recrudescence effrayante en Afghanistan et au Pakistan, elle est largement le fait des taliban [1] et de l’EI. Elle est devenue endémique au Nigéria, géant démographique et pétrolier africain, et continue en Syrie où la guerre civile se prolonge. Près de 250 personnes ont été assassinées par l’EI dans le sud du pays. Les taliban ont décliné l’offre de trêve proposée par le président afghan Ashraf Ghani à l’occasion des fêtes musulmanes de l’Aïd el Adha.

Le Mali est lui aussi déchiré par une violence que rien ne semble de voir éteindre. La région de Mopti est devenue un abcès de fixation, les djihadistes y attaquent les quartiers de la force G5 Sahel.

La Chine avance ses pions

La Chine et 16 pays d’Europe centrale et orientale (membres de l’Union européenne ou non) se réunissent en Bulgarie. Cette septième édition de ce sommet « 16+13 » a pour vocation de développer les investissements de Pékin en Europe, via des pays qui semblent plus prompt à les accepter. On se souvient de la mise en garde il y a quelques mois d’Angela Merkel à propos de l’influence exercée par Pékin sur les Balkans, y compris ceux qui aspirent à entrer dans l’Union. Ainsi, le Monténégro devient une porte d’entrée des capitaux chinois, même si ceux-ci s’investissent prioritairement en Europe de l’Ouest. Le continent européen n’est pas dans le seul dans le viseur chinois, les sommets chine-Afrique existent aussi depuis plusieurs années.

L’Allemagne et la Chine ont signé durant l’été 2018 des contrats pour une valeur de 30 milliards de dollars, ainsi le chinois CATL va investir sur un site de production en Thuringe alors que l’allemand BASF investira dans le Guangdong sans devoir s’allier à une co-entreprise. Il s’agit d’un rapprochement entre les deux principales puissances exportatrices dans un contexte de fortes tensions commerciales, à l’initiative des Etats-Unis. Pékin et Berlin affichent une certaine solidarité et leur attachement au libre-échange.

Après avoir rompu ses relations avec Taiwan (comme l’ont déjà fait le Tchad ou le Sénégal), le Burkina Faso accueille une nouvelle ambassade de la Chine populaire. Les contours de la Chinafrique continuent à se dessiner, avec un trait toujours plus gros.

Synthèse de l'actualité internationale de juillet et août 2018

© Photo Barthélémy Courmont
Photo extraite d’un reportage de B. Courmont : L’héritage chinois de Taiwan en images

On savait déjà que l’on peut manipuler l’Histoire, Pékin prouve que l’on peut aussi manipuler la géographie. La République populaire de Chine exige des firmes internationales non-chinoises de faire disparaitre le nom de Taiwan des cartes pour rattacher l’ile au territoire continental. Des compagnies aériennes comme Air France KLM, American Airlines, des groupes hôteliers comme Marriott ou textile comme Zara se sont pliés aux exigences chinoises…. Le Comité olympique vient d’annuler les Jeux de la jeunesse qui devaient se tenir en 2019 à Taichung, sur l’ile de Taïwan. Peut-on y voir le fruit des pressions de Pékin ?

Les affres du Brexit

On savait que les négociations du Brexit – le divorce du Royaume-Uni et de l’Union européenne – seraient complexes. Les questions soulevées sont nombreuses : les frontières (Channel, Irlande), la circulation des biens, des capitaux… et des hommes, tous les points de droit….

Le ministre des affaires étrangères, Boris Johnson, démissionne avec fracas durant l’été 2018. Après avoir été une tenant du « leave » au moment du referendum, il s’oppose à un Brexit « doux » défendu par le premier ministre Théresa May. Celle-ci le remplace par Jeremy Hunt. C’est la même raison qui pousse David Davis, le ministre du Brexit, à démissionner. Les conditions du Brexit ne sont toujours pas définies, certaines banques y compris britanniques choisissent de s’établir en France plutôt qu’à la City. La banque HSBC – experte en dissimulation fiscale – s’implante à Paris pour le marché européen.

La « relation spéciale » entre Londres et Washington est malmenée par un Donald Trump qui n’apporte pas son soutien à Theresa May et ne respecte pas le protocole lors de sa réception par sa très gracieuse majesté. Sa visite au Royaume Uni ne fait qu’agrandir le fossé entre les Britanniques et Donald Trump.

La Turquie d’Erdogan sous pression

Peu avant sa nouvelle investiture, le président turc procède à une nouvelle révocation, qui concerne cette fois-ci quelque 18 000 fonctionnaires, surtout dans les forces de l’ordre et le monde enseignant. Près de 200 000 personnes ont ainsi été limogées depuis le coup d’Etat raté. Erdogan resserre son emprise sur l’économie de son pays en nommant Berat Abayrat, son gendre, aux Finances alors que le pays est en proie à une inflation à deux chiffres. La politique économique menée par le président est perçue par les différents acteurs économiques comme une atteinte à l’indépendance de l’économie et des finances, ce qui fragilise la monnaie turque.

La nouvelle loi anti-terroriste rend légales les purges pendant encore trois années, alors que les gardes à vue peuvent s’étendre sur douze jours… Après l’incarcération du pasteur américain, Andrew Brunson, Donald Trump a annoncé durant l’été 2018 une série de sanctions notamment sur l’acier et l’aluminium turcs. Cela provoqué le décrochement de la monnaie – la livre turque – déjà malmenée par la dégradation de la santé économique du pays et la mainmise de l’exécutif sur la banque centrale.

Les difficultés latino-américaines

De terribles émeutes déchirent durant l’été 2018 Port-au prince, la capitale d’Haïti. Haïti ne s’est jamais redressée du tremblement de terre de 2011, en dépit d’une mobilisation internationale réellement conséquente. Après l’annonce d’une augmentation du prix des carburants, émeutes, pillages et grève générale sont les principaux signes de contestations du pouvoir du nouveau président Jovenel Moïse.

La crise politique, économique et sociale du Venezuela pousse plus de deux millions de personnes à fuir leur pays, dont plus d’un million s’est dirigé vers la Colombie, les tensions sont aujourd’hui fortes aux frontières avec le Brésil, alors que le Pérou et l’Equateur réclament les passeports des migrants vénézuéliens avant de les laisser entrer sur leur territoire. Le président Maduro explique avoir été victime d’une tentative d’assassinat par un drone. C’est l’occasion d’une purge dans l’armée qui apparait, au milieu du chaos vénézuélien, comme l’un des derniers éléments de stabilité. Le président a été contraint à une dévaluation de 95 % de la monnaie nationale – devenue le Bolivar souverain – pour l’adosser au petro, cryptomonnaie créée par le régime chaviste. Tous les signes du chaos sont là : une nouvelle contraction du PIB supérieure à 10 % pour la troisième année consécutive, hyperinflation que le FMI estime à 1 000 000 % pour 2018, un pays au bord du défaut de paiement que ceux qui le peuvent fuient, un régime autiste qui continue la répression, accusant l’extérieur de ses maux.

L‘économie argentine est elle aussi dans une situation difficile, l’inflation devrait dépasser les 30 %. C’est dans ce contexte délétère qu’éclate un nouveau scandale de corruption qui rattrape l’ancienne présidente Cristina Kirchner.

Les défis de l’Union européenne et de la France

Le Conseil européen de Bruxelles trouve durant l’été 2018 un accord a minima sur le dossier migratoire. Les candidats à l’asile seront triés dans des « centres contrôlés », permettant un renvoi rapide des candidatures non retenues, alors que les autres seraient dirigés vers les pays volontaires. Il s’agit bien évidemment de soulager la pression qui pèse sur l’Italie. Ce compromis, s’il montre la prise de conscience de la nécessité de s’entendre, n’est en rien une politique migratoire à la mesure du défi auquel l’Europe devra faire face dans les prochaines années, malgré le fonds de quelques trois milliards d’euros destiné à l’Afrique et le renforcement de Frontex, agence européenne chargée de la surveillance des frontières extérieures de l’Union. La règle de Dublin n’est ainsi pas réformée, la question du budget de la zone euro a été laissée de côté car les Pays-Bas ne souhaitent pas d’avancée vers une intégration plus poussée au sein de l’Union. Le 1er juillet 2018, l’Autriche du chancelier Sebastian Kurz prend la présidence tournante de l’Union européenne.

Le Danemark met le holà sur les très nombreux mariages blancs – environ un mariage sur trois du royaume – qui reposent sur des filières permettant le mariage de migrants avec des citoyens de l’Union et donc d’obtenir des titres de séjour.

De fortes tensions internes continuent à tirailler la Roumanie. La population civile multiplie les manifestations dans les grandes villes pour dénoncer la corruption des membres sociaux-démocrates du gouvernement qui veulent modifier les lois pour obtenir une impunité concernant le blanchiment d’argent et les pratiques corruptives.

Lors du sommet de l’OTAN, Donald Trump met la pression sur ses alliés européens, les intimant de relever leurs dépenses militaires car l’OTAN ne fait plus partie des priorités stratégiques de l’Amérique. Il met publiquement en cause l’Allemagne d’Angela Merkel qui finance peu l’OTAN et inflige un déficit commercial aux Etats-Unis. A l’Europe d’« européaniser » l’OTAN et de développer une défense commune.

Le sommet Union européenne-Chine de Pékin est l’occasion de réaffirmer des valeurs communes (attachement au libre-échange et au multilatéralisme inquiétude face à la nouvelle politique commerciale de Washington) pourtant Bruxelles est proche de nombreuses positions américaines : le problématique excédent commercial chinois lié à la relative fermeture de son marché aux partenaires commerciaux, le non-respect de la propriété intellectuelle, les investissements chinois… le rapprochement avec Pékin ne peut être que limité et circonstanciel.

Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, s’est rendu à Washington pour y rencontrer Donald Trump et discuter des nouvelles mesures protectionnistes décidées par le président américain. Il obtient que les importations de voitures européennes – surtout allemandes en fait – ne soient pas surtaxées en échange de quoi l’Union s’engage à importer davantage de soja (OGM) et de gaz américain (ce qui nécessitera d’importants investissements côté européen pour le GNL). Les taxes sont, en revanche, maintenues sur l’acier et l’aluminium européens.

Le président français se prononce en faveur de l’adhésion de la Serbie à l’Union européenne en 2025 si Belgrade respecte les conditions nécessaires.

La Banque mondiale annonce durant l’été 2018 que le PIB de la France pour 2017 – 2 582 milliards de dollars – est inférieur à celui de l’Inde – 2 597 milliards-, la dégradant à la septième place. L’Inde bénéficie d’une forte croissance économique autour de 7 % alors que la croissance française reste anémique entre 0,4 et 1,1%… Il est probable que l’année prochaine le PIB indien rattrape voire dépasse celui du Royaume Uni.

L’Iran de nouveau victime de sanctions américaines

Donald Trump a choisi de prendre le contrepied de la politique de son prédécesseur qui réintégrait progressivement l’Iran dans la communauté internationale, satisfaisant ainsi son allié saoudien. La nouvelle politique de sanction entre en vigueur début août 2018 ce qui a provoqué une nette dépréciation de la monnaie iranienne, le rial. Désormais, toutes les entreprises qui commerceront avec l’Iran pour toute une série de produits, seront privées de l’accès au marché américain : une mesure très dissuasive. Les exportations iraniennes de pistache ou de tapis persan sont interdites, avant que cet embargo ne soit bientôt étendu aux hydrocarbures. Cela provoque de vraies tensions sociales en Iran qui pourraient déstabiliser le pouvoir en place, but recherché par Washington. Au niveau économique, la population iranienne est la principale victime de cette politique. Les entreprises européennes sont aussi pénalisées par cette politique d’embargo, comme Total, PSA ou Airbus contraintes, malgré d’importants et récents investissements, de quitter le marché iranien. Ces mesures font le jeu des entreprises chinoises qui n’ont que faire de l’embargo américain

L’Espagne face à ses démons

Un nouveau scandale frappe la famille royale espagnole. La maitresse de l’ancien roi Juan Carlos fait de fracassantes révélations, l’accusant de fraude fiscale. Cela fragilise la monarchie déjà malmenée avec les tensions autonomistes catalanes.

Le premier ministre espagnol a décidé d’exhumer le corps de Franco du mausolée du Valle Los Caidos pour le transférer dans le caveau familial. Le mausolée sera réservé à la mémoire des victimes de la guerre civile espagnole.

Les frontières sont sous pression

Le Pérou décrète durant l’été 2018 l’état d’urgence et renforce ses frontières face au trafic de drogue en provenance de Colombie. Bogota et Lima coopèrent sur ce dossier, car les trafiquants déstabilisent le pays. Les anciens guérilleros des FARC n’entendent pas passer de la culture du coca à des cultures vivrières. Dans le même temps, l’Amérique du Sud affronte la pire crise migratoire de son histoire du fait du chaos vénézuélien.

Au niveau des frontières commerciales, l’Union européenne et le Japon viennent de signer un accord de libre-échange d’environ 600 millions de consommateurs et représentant près d’un tiers du PIB mondial. Cet accord doit être ratifié par les parlements japonais et ceux de chaque Etat membre de l’Union. Les négociations ont été âpres sur les dossiers agricoles et l’accès aux marchés publics.

Les frontières extérieures de l’Union européenne sont mises sous la pression des différents bateaux porteurs de migrants en provenance d’Afrique. L’Italie déclare ne plus vouloir accueillir ces bateaux dans ses ports.

Les relations complexes entre Washington et Pékin

Les tensions commerciales sont très fortes entre les deux pays. Washington accuse Pékin d’être à l’origine de l’essentiel de son déficit et prend des mesures protectionnistes sur toute une série de produits importés depuis la Chine qui en retour taxe de nouveaux produits américains.

Cela n’empêche pas Pékin d’acheter des bons du Trésor américain, alors que Moscou vend les siens (les quatre cinquièmes de ses avoirs).

Les nouvelles d’Asie

La Corée du Sud vient de baisser la durée légale hebdomadaire du travail de 68 à 52 heures pour les fonctionnaires et les salariés d’entreprises de plus de 300 personnes. Cela devrait concourir à améliorer une productivité inférieure à la moyenne de l’OCDE et trouver un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle dans un pays menacé par le déclin démographique.

Le régime saoudien se durcit. Suite à la dénonciation sur Tweeter par la ministre canadienne des affaires étrangères de l’arrestation d’une militante des droits de l’homme Samar Badaoui. Les arrestations des militants des droits des femmes se multiplient en Arabie saoudite, pourtant membre de la commission des droits de l’homme à l’ONU depuis 2017. Riyad, fait sans précédent, a décidé de vendre ses actifs canadiens après avoir expulsé l’ambassadeur canadien en Arabie. D’autres mesures de rétorsion économiques suivent.

Les Etats-Unis décident de réinvestir l’espace.

Le président Trump vient de choisir de créer une force militaire spatiale indépendante de l’US Air Force. Les Etats-Unis veulent investir le cyberespace et l’espace qui pourraient être les champs de bataille de demain. Il faut que le Congrès accepte de créer ce sixième corps armé et le dote d’un budget conséquent (la somme de huit milliards de dollars est avancée).


Bonus Vidéo. X. Pasco (FRS) Géopolitique du spatial, de la Guerre froide au « New Space » : quoi de neuf ?

Questions

. Quelles sont les idées fausses sur le spatial ?
. Quelle est la véritable histoire du premier pas de l’homme sur la Lune (1969) ?
. Qu’est-ce qui a changé dans le spatial depuis la fin de la Guerre froide (1991) ?
. Aujourd’hui, quelles sont les nouvelles tendances et les nouveaux risques ?


Donald Trump décide d’accorder plus facilement une autorisation à l’US Cyber Command de mener une cyberattaque pour accélérer sa capacité d’action.

Les disparus

Le cuisinier français le plus récompensé, Joël Robuchon, vient de disparaître durant l’été 2018. Le monde de la gastronomie française est en deuil, sa renommée est mondiale. Il a incarné une image de la qualité de vie française aux yeux du monde entier.

Aretha Franklin, l’immense chanteuse américaine de soul, vient de disparaitre à 76 ans.

Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU entre 1997 et 2002 est décédé à 80 ans. D’origine ghanéenne, il a développé l’intervention onusienne pour raison humanitaire et ne s’est pas privé de critiquer l’intervention américaine en Irak en 2003.

Le sénateur américain républicain John Mac Cain est mort à 81 ans d’un cancer du cerveau. Ancien héros de la guerre du Vietnam, il a été le challenger malheureux face à B. Obama lors des élections présidentielles de 2008.

Bonnes nouvelles

Un rapprochement semble s’esquisser entre l’Érythrée et l’Éthiopie. Le premier est né en 1993 d’une cession du second, le privant de son accès à la mer. Un différent frontalier les oppose depuis 1998, et l’Érythrée est une dictature que fuient nombre de jeunes hommes pour éviter un service militaire très long.

Les riverains de la Caspienne – Azerbaïdjan, Iran, Kazakhstan, Russie et Turkménistan -viennent de signer durant l’été 2018 un accord historique pour donner un statut à cette mer intérieure et en négocier l’exploitation.

La France est championne du monde de football 2018.

Copyright Août 2018-Degans/Diploweb.com

https://www.diploweb.com/Synthese-de-l-actualite-internationale-de-juillet-et-aout-2018.html?utm_source=sendinblue&utm_campaign=NL20530918&utm_medium=email

Qatar, un pays mis à l’index par la Péninsule arabe

Qatar, un pays mis à l’index par la Péninsule arabe

Par Pascal Le PAUTREMAT, le 29 août 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Docteur en Histoire contemporaine et Relations internationales. Président de la société Actiongeos

Largement compromis par ses réseaux de financement et de soutien apportés à diverses structures salafistes, à connotations jihadiste, le Qatar paie le prix fort en étant mis à l’index, depuis un an, par les autres pays de la péninsule arabe. Les monarchies du Golfe – qui ne sont pas toutes exemplaires en la matière – ont à cœur de faire en sorte que le Qatar prennent ses distances avec les mouvances radicales à connotation jihadiste.

Des informations de la BBC [1] confirment durant l’été 2018 ce que d’autres sources avaient déjà mentionné en 2017 : il semblerait que le gouvernement du Qatar ait payé une rançon exorbitante (certains disent 360 millions de dollars, d’autres 1 milliard) au groupe terroriste Al Nusra.

Pas de doute pour les voisins du Qatar pour qui les révélations de 2017 sont la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Les autres monarchies du Golfe, ainsi que l’Egypte, lancent un boycott du Qatar en même temps qu’ils rompent leurs relations diplomatiques avec Doha, en juin 2017. Pour Riyad et Abou Dhabi, la mansuétude du Qatar est dangereuse et inacceptable dans une région instable où, eux-mêmes, s’appliquent à neutraliser les mouvances terroristes et leurs réseaux de soutiens transfrontaliers. Le Qatar, depuis un an, est ostracisé par les autres pays de la péninsule arabe. Les Emirats Arabes Unis, en particulier, exigent que le Qatar prenne ses distances avec les groupes radicaux qui ont bénéficié de sa complaisance.

Qatar, un pays mis à l'index par la Péninsule arabe
Qatar, Doha, la corniche
Source : wikipédia

Le Qatar, ostracisé : le prix d’une collusion avec les filières jihadistes

Les Emirats Arabes Unis condamnent fermement ces soutiens de mécènes qataris en faveur de mouvements qui ont contribué à jeter le discrédit sur le monde arabo-musulman.

Ainsi ces mécènes ont ces dernières années, dans la guerre civile et multiconfessionnelle en Syrie, contribué à la vaste déstabilisation de l’espace syro-irakien, par l’Etat islamique en I’Irak et au Levant (EIIL), apparu dès 2006 dans sa forme initiale et renommé, en 2014, Etat islamique ou Daech. En 2014, les terroristes avaient enlevé une vingtaine de ressortissants qataris venus en Irak pour une expédition de chasse. Les messages obtenus par la BBC montrent que des négociations ont eu lieu dans l’ombre, menées par Doha avec le soutien de l’Ambassadeur Qatari à Bagdad, aboutissant à un transfert important d’argent liquide. Cela provoque un véritable scandale au sein des institutions émiraties tant la mansuétude du Qatar apparait contreproductive alors que nombre de pays s’appliquent à neutraliser de tels réseaux transfrontaliers.
Soutien financier, jeu de collusion dogmatique avec le sunnisme ultra-conservateur, le jeu d’une frange qatarie n’est pas sans interrelations en faveur de la renaissance d’un califat dans la région ; renaissance voulue sciemment, par le président turc Recep Tayip Erdogan.

Jeux d’influence et de financement

Au-delà de la problématique des rançons, identifiée par Georges Malbrunot et Christian Chesnot dans leur livre enquête « Nos très chers Emirs » (éd. Michel Lafon, 2016), Abou Dhabi condamne aussi avec fermeté, le jeu de certains riches qataris en faveur de mouvements qui ont contribué à jeter le monde arabo-musulman dans le chaos. En Syrie, par exemple, où, en 2013, le Qatar reconnaissait lui-même avoir livré des systèmes d’armes létales aux rebelles salafistes. Par vases communicants, cela a contribué à la déstabilisation de l’espace syro-irakien, sous le joug de l’Etat islamique en Irak et au Levant, renommé, en 2014, Etat islamique ou Daech, et de diverses autres mouvances jihadistes.

Les griefs des voisins du Qatar sont encore plus larges. Ils accusent Doha d’intervenir tous azimuts et de mettre en place des stratégies d’ingérence déstabilisatrice. Le Qatar sait, en effet, favoriser une politique de lobbying tous azimuts, en faveur du salafisme, jusque dans les territoires urbains des métropoles européennes, en général, françaises en particulier. En 2011, le Qatar créa même un fonds spécial dédié à assurer des investissements dans les banlieues françaises, à hauteur de 100 millions de dollars, afin d’y favoriser la création d’entreprises et le financement de projets associatifs.

De même, assure-il un soutien puissant au profit du Hamas, mouvement islamiste au pouvoir dans la bande de Gaza, tout en restant assez proche d’Israël jusqu’à l’opération « Plomb durci » en décembre 2008. Le Qatar joua aussi un rôle d’influence au profit des mouvements jihadistes de Libye, dans le sillage de la crise politique et la guerre qui marque la fin de l’ère Kadhafi.

En même temps, le Qatar, tout en étant proche des jihadistes salafistes, n’est pas réticent à tout lien aux Frères musulmans et, en Tunisie, au parti. Au point d’être vivement décrié en 2017, par l’Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis, en raison de son jeu trouble afin de promouvoir, en Tunisie, avec Ennahda, l’envoi de jeunes en Syrien en vertu du jihad.

La duplicité du Qatar est alors fustigée par Abu Dhabi comme par l’ensemble des autres pays du Golfe.

Au cœur d’un blocus des pays arabes dont l’efficacité reste sujette à caution

Toutes ces raisons conduisent les Etats du Golfe, à savoir l’Arabie saoudite, les Emirats Arabes Unis, Bahreïn, mais aussi l’Egypte, à mettre en place, le 5 juin 2017, un embargo qui se traduit par des sanctions commerciales et diplomatiques à l’encontre du Qatar.

A priori, le blocus terrestre, maritime et aérien a des conséquences jugées, pour certaines, encourageantes. Ainsi, en matière de communication, les autorités qataries inscrivent dès lors leur chaîne internationale de télévision Al Jazeera, dans un état d’esprit de retenue et de modération. En mars 2018, le Qatar constituait même une « black list » de plusieurs dizaines de personnes identifiées comme terroristes. Parmi celles-ci figurent des Qataris eux-mêmes accusés par les autres Etats arabes.

Mais, pour le reste, les avis divergent quant à l’efficacité du blocus d’autant que le Qatar ne semble pas prêt de renoncer à ses liens avec l’Iran, malgré les vifs reproches en la matière des pays du Golfe.

En décembre 2017, l’Arabie saoudite et les Emirats Arabes unis dont décidé de créer leur propre alliance politique et militaire, en signe de leur désapprobation quant au manque d’unité du CCG face au Qatar.

Un rapprochement stratégique avec l’Iran

Mis en marge au sein du Conseil de Coopération du Golfe, le Qatar opte pour la consolidation d’un partenariat avec l’Iran, en particulier pour l’exploitation d’un gigantesque gisement gazier off-shore (North Dome). Ce qui se traduit, d’ici mars 2019, par l’installation de six nouvelles plateformes d’extraction.

Les liens de Doha, avec les pays européens et des Etats-Unis – qui disposent d’une base aérienne à Al-Udeid jusqu’en 2023, tout comme ses relations étroites avec les régimes islamistes comme le Soudan et la Turquie, rendent le Qatar, pour Abou Dabi, suspect à bien des égards. Sans oublier sa stratégie de placement à l’international de ses fonds souverains qui font que le petit émirat qatari maîtrise parfaitement les logiques stratégiques du marketing diplomatique, en Europe comme aux Etats-Unis via son fonds souverain Qatar Investment Authority (QIA).

En juin 2018, les tensions semblent en tout cas persister, d’autant que le Qatar doit prochainement être équipé d’une système antimissiles à base de S-400 russes, ce qui n’est pas pour rassurer la monarchie saoudienne ni les autorités émiraties.

Reste à savoir si la bienveillance de pays tels que la France ou la Grande-Bretagne – dont on connaît l’intérêt pour les ressources (pétrole et gaz) et leurs productions et les partenariats financiers – à l’égard du Qatar va perdurer, ou si, à l’inverse, le Qatar tient à changer de positionnement en profondeur. Quelle va être la position des Etats-Unis sur ce dossier, dans la mesure où l’armée américaine dispose de sa base d’Al-Udeid (près de 10 000 militaires) et à laquelle Washington n’est sans doute pas prêt à renoncer. Peut-être est-ce pour éviter toute déconvenue que Doha a ordonné, le 24 juillet 2018, des travaux d’agrandissement de la base américaine d’Al-Udeid, tout en ayant fait savoir, à Washington, qu’elle souhaitait que la présence américaine devienne permanente.

Cela ne pourra se vérifier que sur le moyen et long terme. Dans l’immédiat, selon des sources internes au ministère qatari des Affaires étrangères, le Qatar se préparerait à un durcissement du blocus des Etats voisins, au fur et à mesure que se rapproche la Coupe du monde de football de 2022. Une situation qui n’altère pas les négociations qataro-russes portant sur l’achat de systèmes d’armes à la Russie, au grand dam de l’Arabie saoudite qui estime qu’in fine, la sécurité de son espace aérien pourrait être menacée.

Sur le champ économique stricto sensu, le Qatar témoigne par ailleurs d’une volonté stratégique de diversification de ses activités afin de se soustraire progressivement à la dépendance aux hydrocarbures qui lui assurent près de 70% du budget étatique, et mise clairement sur la production d’énergie solaire et la tertiarisation. Le pays s’applique ainsi à trouver de nouveaux partenaires, tant en Afrique qu’en Asie (Inde, Chine) pour attirer les investisseurs étrangers tout en y développant des partenariats industriels.

Août 2018-Pautremat/Diploweb.com

Le camp occidental à l’épreuve de l’arme économique : les leçons du CoCom

Le camp occidental à l’épreuve de l’arme économique : les leçons du CoCom

À peine la République fédérale d’Allemagne a-t-elle officialisé la construction du controversé gazoduc Nord Stream 2 le 16 mai 2018, que la Pologne et les États-Unis d’Amérique ont sans surprise fait part de leur opposition à ce projet. Ce gazoduc devant s’étendre sous la mer Baltique sur 1200 kilomètres pour relier la Russie à l’Allemagne, devrait assurer à cette dernière un approvisionnement de 55 milliards de m³ d’hydrocarbures russes par an tout en évitant à la Russie d’avoir à payer des frais de transit à l’Ukraine et la Pologne. Les autorités allemandes donnèrent le feu vert au projet en mars 2018, suivies par la Finlande en avril, les travaux débutèrent dès le mois de mai dans la ville de Lubmin.

Les représentants polonais et américains ont réagi avec une hostilité prévisible face à ce projet qu’ils avaient maintes fois dénoncé comme étant une « menace pour la stabilité européenne ». Ainsi, la rencontre entre le Ministre des Affaires Étrangères polonais, Jacez Czatupowitc et le secrétaire d’État américain Mike Pompeo le 21 mai 2018 fut l’occasion pour la Pologne d’aborder le sujet et notamment de s’assurer d’une éventuelle pression américaine sur les compagnies européennes impliquées dans la construction du gazoduc1 après que le représentant américain en Ukraine, Kurt Volker, ait fait part de l’intention des États-Unis de recourir à ces méthodes.

Dans un contexte de tensions croissantes avec la Russie placée sous sanctions et face à un éventuel recours à des moyens de rétorsion économique de la part des Américains, il convient de s’interroger sur les performances de « l’arme économique » à la lumière d’expériences antérieures. Ainsi cet article sera consacré à un sujet méconnu de la Guerre Froide à savoir le Coordinating Commitee for Multilateral Export Controls (CoCom), Cette organisation, fondée en 1949 et rattachée à une annexe de l’Ambassade des États-Unis à Paris, fut le fruit de débats houleux entre puissances occidentales pour contrôler les transferts technologiques vers le bloc socialiste qui en était dépendant.

Cette politique de « containment économique » et son instrument principal, le CoCom, furent maintenus à divers degrés tout au long de la Guerre Froide jusqu’à l’Arrangement de Wassenaar en 1994, et auront fortement impliqué les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN, non sans controverses constantes; l’enjeu portant sur une question délicate et lourde de conséquences : les États-Unis et leurs alliés pouvaient-ils se permettre de commercer avec l’Union soviétique ?

Si la question n’a jamais pu faire l’unanimité entre les parties concernées aux États-Unis, elle le put encore moins entre les membres du CoCom.

Stratégie visant à tempérer les Soviétiques pour les uns, ou risque de leur « vendre la corde » pour d’autres, chaque pays du CoCom va progressivement mettre en œuvre sa propre conception de ce commerce selon ses perceptions de sécurité nationale durant la Guerre Froide.

La présente analyse portera sur ces deux extrêmes entre lesquels le CoCom se retrouva tiraillé durant les années 80 dans un contexte de « guerre fraîche » marqué par la volonté américaine de reprendre la lutte anticommuniste sous l’impulsion du président Ronald Reagan.

 

Présentation de la Nouvelle Politique Economique de Lénine, Affiche d'époque

 

I/ Le commerce Est-Ouest, entre ouverture et confrontation

La lutte idéologique entre le camp occidental et le bloc de l’Est durant la Guerre Froide n’a pas consacré une rupture des relations commerciales. Le rapport de force était à première vue en faveur des Occidentaux. En effet, n’en déplaise aux tenants du mythe des miracles de l’économie socialiste, la Russie soviétique a toujours affiché une dépendance prononcée vis-à-vis des technologies occidentales qui furent indispensables à son développement comme l’ont démontrée plusieurs études, les plus notables étant celles du professeur Antony Sutton2.

À titre d’exemple, dans les années 20, la NEP3 a permis l’ouverture de 350 concessions en Union soviétique encourageant l’implantation d’entreprises occidentales dont le capital technologique fut le principal, si ce n’est l’unique facteur de redressement économique de ce pays ravagé par la guerre civile. Les concessions furent ensuite supprimées par Staline pour recourir aux « accords d’assistance technique » accordant à certaines compagnies occidentales la possibilité d’apporter leur savoir-faire pour aider à la réalisation des grands projets industriels en Union soviétique. La période de la Détente, marquée par un apaisement des tensions et un relâchement des contrôles, fut l’occasion pour les Soviétiques d’acquérir une multitude de technologies occidentales au profit de leur potentiel économique…ainsi que militaire.

Comme l’avait jadis si bien résumé le professeur Carroll Quigley : « Des sociétés telles que la Russie soviétique, qui ont, par manque de tradition scientifique, démontré une faible créativité technologique, peuvent néanmoins constituer une menace pour la civilisation occidentale par l’usage, à immense échelle, d’une technologie presque entièrement importée de cette même civilisation occidentale »4.

Un bref descriptif de secteurs militaires clés soviétiques ayant bénéficié des transferts technologiques occidentaux, permettrait d’étayer ces propos ainsi que d’établir l’échec du CoCom et des espoirs de pacification à l’aube de la présidence de Reagan :

La flotte soviétique, la plus imposante au monde, était constituée à 60% de vaisseaux construits à l’Ouest, tout comme 80% de leur machinerie5. Les technologies furent obtenues auprès de la Burgmeister & Wain of Coppenaghen et Litton Industries6. Ce furent certains de ces bateaux qui acheminèrent les missiles à Cuba et qui ravitaillèrent Haiphong en équipements.7

L’industrie automobile fut érigée avec l’aide d’entreprises occidentales telles que Fiat et Ford entre les années 30 et 608. Certains véhicules militaires, plagiats de modèles occidentaux, furent utilisés en Afghanistan et contre l’effort de guerre américain au Vietnam.

Les missiles soviétiques positionnés en Europe ont largement bénéficié du savoir-faire occidental notamment celui de l’entreprise américaine Bryant Chucking Grinder Company dont les roulements à billes ont accru la précision des tirs soviétiques et la menace qu’ils incarnaient pour la sécurité européenne9.

Nous aurions pu rajouter à ce bilan les secteurs agricoles et chimiques, mais ces données suffisent pour établir que le commerce avec l’URSS, que certains avaient promu dans l’optique « d’adoucir » les Soviétiques, eut les effets inverses : l’Occident loin d’avoir acheté la paix a plutôt « vendu la corde10 ». En considérant les nombreux efforts aussi bien légaux qu’officieux que les Soviétiques déployaient pour se procurer en technologies, ce fut pour remédier à une véritable hémorragie technologique occidentale que Reagan voulut remanier le CoCom dont les défaillances appelaient à certaines rectifications.

Au regard de ce besoin obsessionnel des Soviétiques en technologies occidentales, on pourrait facilement être tenté comme Antony Sutton, de conclure qu’un blocage pur et radical des transferts technologiques auraient pu permettre de mettre l’URSS à genoux et ainsi précipiter la fin de la Guerre Froide. Toutefois cette vision relève de l’idéal tant le contrôle des technologies impliquait des considérations multiples qui transcendaient le simple recours à la coercition ou à d’autres mesures draconiennes.

 

II/ Des orientations américaines aux contradictions occidentales

Le contrôle des exportations est une initiative principalement américaine. À l’aube de la Guerre Froide les Etats-Unis en usèrent pour faire pression sur l’URSS à travers le « Control Act » en 1949, plaçant les biens exportés sous contrôle, mais aussi sur les pays occidentaux par le « Battle Act » en 1951 leur faisant perdre la protection américaine en cas de commerce avec le bloc socialiste. C’est dans ce contexte qu’apparu le CoCom11, souvent comparé à un « club » ne reposant sur aucun traité ou accord et dépendant de la bonne volonté des États membres pour réguler les transactions technologiques vers l’URSS, les pays du Pacte de Varsovie et la Chine Populaire.

Le CoCom a établi trois listes de biens devant être soumis à des licences : les munitions, les biens nucléaires et les biens à « double-usage » tout en accordant des possibilités de « ventes exceptionnelles »12. Enfin, il opérait selon deux notions anglo-saxonnes de guerre économique entre lesquelles il alternait selon la nécessité, à savoir l’effet de levier (« Leverage ») et « Linkage »13, le premier consistant à exploiter politiquement un avantage économique, tandis que le second revient à user d’actions économiques pour faire pression sur une cible.

Le contrôle américain sur les pays européens était certes bien établi à l’issue de la Deuxième Guerre Mondiale lorsque ceux-ci étaient trop exsangues pour se permettre de risquer de perdre la protection américaine, mais à mesure qu’ils opérèrent leur redressement économique, ils obtinrent une marge de manœuvre se traduisant par plusieurs écarts.

En effet, chaque pays membre s’était doté d’une conception propre du commerce Est-Ouest et d’une législation commerciale qui ne s’alignait pas forcément sur les directives américaines.

Ainsi la France, capitale des sympathies mondiales envers le communisme, recourait au commerce Est-Ouest afin d’affirmer sa souveraineté et se démarquer de l’hégémonie américaine. Le commerce avec l’Est bénéficiait d’un large consensus et le monde des affaires pouvait compter sur la bienveillance de l’État. Si la tendance était au laxisme jusqu’en 1981, la France, tout en renforçant ses contrôles, a préservé le souci de sa souveraineté.

Le Royaume-Uni, de par ses traditions commerciales, s’adonnait au commerce avec l’Est afin de subvenir à ses besoins économiques internes. Cependant l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher en 1979 marque un assujettissement à la politique américaine de contrôle.

La RFA constituait le maillon faible du CoCom. Cela est dû au fait que son commerce avec la RDA n’était pas considéré comme du commerce extérieur et occasionnait des fuites de technologies qui n’ont pas été l’objet de contrôles au sein du CoCom.

Le Japon enfin s’illustrait par son laxisme. La loi assurait la liberté d’exportation et les contrôles ne se limitaient qu’aux entreprises sur le sol japonais sans s’étendre à leurs filiales à l’étranger.

 Le commerce des pays membres du CoCom avec l'URSS et les pays du Pacte de Varsovie (source: RHOADES W. E.; CoCom, technology transfer and its impact on national security; Calhoun: The NPS Institutional Archive; 1989; p.127)Figure: Le commerce des pays membres du CoCom avec l’URSS et les pays du Pacte de Varsovie (source: RHOADES W. E.; CoCom, technology transfer and its impact on national security; Calhoun: The NPS Institutional Archive; 1989; p.127)

De par son caractère informel, les décisions prises au sein du CoCom ne revêtaient aucune forme contraignante vis-à-vis des États membres qui ont toute latitude pour appliquer les mesures du CoCom à leur convenance. Ainsi s’opposent deux conceptions de l’embargo : celle de sécurité (établir des contrôles stables) et celle de sanctions (selon les initiatives soviétiques)14. Les États-Unis alternant par opportunisme entre les deux mais toujours en désaccord avec ses alliés. Si on peut admettre qu’il existait un consensus pour le contrôle des exportations de technologies stratégiques (non sans réserves de la part des pays européens), le principal litige porte sur la définition de « bien stratégique ».

Les listes de biens à placer sous contrôle ne peuvent donc faire l’unanimité parmi les membres du CoCom, les Américains suivant une démarche intransigeante, souhaitaient restreindre le commerce par des listes élargies, tandis que les Européens volontaristes préféraient préserver leurs liens commerciaux avec l’Est par des listes de contrôle limitées.

Les deux parties procédaient fréquemment à des accusations mutuelles d’hypocrisie, les Européens souhaitant défendre leurs intérêts économiques à l’Est et n’hésitant pas à remettre en cause les directives du CoCom au moindre empiètement de celui-ci sur leur souveraineté. Les Américains étaient en proie à une pression interne de la part de leurs industriels, ces derniers se sentant lésés par rapport à leurs concurrents européens bénéficiant de restrictions plus souples de la part de leurs pays respectifs

Ces éléments mettent en exergue un double paradoxe résultant d’une dépendance mutuelle: l’URSS bien qu’étant fortement dépendante des technologies occidentales est tout de même parvenue à se maintenir à niveau face au camp occidental, tandis qu’inversement, les pays et industriels occidentaux, bien qu’exposés à la menace soviétique, ont tout de même poursuivi voire défendu le commerce de technologies avec le bloc de l’Est en affichant une réticence opiniâtre envers toute injonction ou interférence américaine dans leurs activités économiques.

Un constat qui appelle sérieusement à relativiser les concepts libéraux inspirés de Montesquieu pour lequel « l’effet naturel du commerce est de porter à la paix »…

Reagan et Gorbatchev

III/ Les faux espoirs du renforcement des contrôles

Lorsque Reagan accéda à la présidence en 1981, la détérioration des relations américano-soviétiques avait déjà été consommée depuis Carter. L’invasion de l’Afghanistan en 1979 sonna le glas de la Détente et les États-Unis réagirent en prenant certaines mesures répressives.

En 1979 fut promulguée l’Export Administration Act (EAA) accordant au président un droit de regard sur les exportations suivi d’un embargo sur le grain en 1980. La politique de Reagan s’inscrivit dans cette tendance, constatant l’échec du « commerce pacifique » et concevant une nouvelle approche du commerce Est-Ouest à imposer aux membres du CoCom. Celle-ci s’aligna sur les recommandations faites en 1976 par le « Rapport Bucy »15 insistant sur un contrôle prioritaire et sélectif quant aux technologies à « double usage » et limitant l’accès aux technologiques américaines aux membres du CoCom. La procédure se conforme également à l’approche du National Security Council (NSC) prônant un renforcement du CoCom, le besoin de convaincre les Alliés du bien-fondé des contrôles des exportations, des mesures collectives et une adhésion de l’Est à l’éthique commerciale de l’Ouest16.

La guerre économique paraissait être une opportunité dans la mesure où certains observateurs percevaient en URSS les prémisses d’un effondrement économique; le refus de transferts technologiques pouvait donc accentuer cette phase de déclin et acculer l’URSS vers des compromis en terme de consommation et investissement dont les effets pouvaient se conjuguer à la course à l’armement, infligeant à l’URSS le coup de grâce17.

Cette stratégie est issue de l’optique américaine selon laquelle les contributions technologiques au secteur industriel soviétique bénéficient par ricochet au secteur militaire18, conception rompant avec la « compartimentalisation » adoptée par les autres pays du CoCom pour lesquels le secteur militaire est indépendant des technologies civiles issues du secteur économique19. Vis-à-vis des Alliés, les États-Unis vont alterner entre 2 tendances : les « multilatéralistes » et les « unilatéralistes » chacune prônant une posture distincte au sein du CoCom et qui vont inspirer la démarche à suivre à l’occasion de deux crises majeures.

La première est celle de la construction du gazoduc d’Urengoy, certainement l’exemple le plus représentatif d’une gestion calamiteuse d’embargo multilatéral issue d’une initiative unilatérale.

En réaction aux troubles survenus en Pologne en 1980, Reagan met ses menaces à exécution et décide en décembre 1981 de suspendre toutes les licences d’exportations portant sur les biens et composants censés assurer la construction d’un gazoduc sibérien20. Il fallut cependant contraindre les membres du CoCom à suivre cette démarche. Le 18 juin 1982 l’interdiction est étendue aux filiales des entreprises américaines ainsi qu’aux entreprises étrangères produisant les équipements sous licence. Ceci avait engendré de fortes tensions avec les pays européens membres du CoCom dont les entreprises sont pénalisées par l’extraterritorialité d’une décision américaine, d’autant que ceux-ci voient Reagan paradoxalement lever l’embargo sur le grain21 au profit des fournisseurs américains. Les gouvernements français et britanniques incitèrent ouvertement leurs entreprises à passer outre les directives de Reagan et leurs obligations vis-à-vis du CoCom, contraignant le président américain à lever l’embargo en novembre 1982. Le gazoduc sera finalement construit au profit de l’URSS.

Plusieurs conclusions sont à retenir de cette expérience : nous pouvons considérer cet incident comme la preuve que l’unilatéralisme américain est défaillant, plutôt que d’obtenir le soutien des Alliés, les Américains ont réussi à se les aliéner, ceux-ci considérant certaines variables (dépendance envers le gaz soviétique, intérêts économiques) comme prenant le pas sur leurs obligations envers le CoCom.

L’unilatéralisme s’étant révélé inapproprié à l’issue de cette crise, l’Administration Reagan se vit donc acculée vers le multilatéralisme pour renforcer, non sans peine, le CoCom après 1982.

Les États-Unis présentèrent au CoCom un triple projet : l’élargissement des listes de contrôle, le renforcement des sanctions et enfin le renforcement de la structure institutionnelle du CoCom. Les Européens n’étaient disposés à entreprendre une guerre économique qu’à la condition que les produits concernés aient effectivement une importance militaire. Ainsi, lors de la réunion de 1982, 58 produits sur 100 proposés par les Américains furent ajoutés aux listes. S’ajoutent l’année suivante l’application directe de contrôles pour les 10 biens prioritaires susceptibles de détournement et en 1984, l’interdiction d’exporter certains équipements de communication. Les États-Unis purent obtenir la création en 1985 d’un sous-comité (STEM) renforçant le poids des représentants de la Défense face à ceux du Commerce au sein du CoCom mais seulement après une série de compromis avec leurs partenaires occidentaux22.

Ce développement multilatéral du CoCom suscita certes des plaintes croissantes d’officiels soviétiques, cependant ce succès relatif est à nuancer pour certaines raisons : ces renforcements sont limités à l’intérieur des frontières de l’Ouest et s’accompagnent de la réticence persistante des Européens ; les États-Unis ayant renoncé à l’unilatéralisme, étaient contraints de composer avec des partenaires peu disposés à suivre les nouvelles procédures sur le long-terme d’où de nouvelles plaintes venant de ces derniers qui percevaient les freins à la réexportation de technologies américaines comme une atteinte aux lois internationales. Ces contrôles internes ont finalement nuit à la volonté des pays du CoCom de coopérer, les Européens et les Japonais y percevant des velléités unilatéralistes inavouées des Américains.

Les failles de ce nouveau paramétrage seront mises à nu à l’occasion du scandale Toshiba-Kongsberg en 1987. Ces deux entreprises avaient vendu aux Soviétiques des machines-outils sous licence indispensables à la modernisation de leurs sous-marins nucléaires compromettant davantage la sécurité de l’Europe de l’Ouest23. En réaction, le Sénat américain, par le Garn Amendment, a exigé la fermeture du marché américain à toutes les entreprises qui ne se conforment pas aux réglementations du CoCom en guise de sanctions. Paradoxalement, cette mesure fut désavouée par l’Administration Reagan qui craignait de voir les pays européens appliquer les mêmes restrictions à l’encontre des entreprises américaines en représailles. De surcroît, une telle initiative unilatérale n’aurait fait que compromettre le CoCom24. Il fallut privilégier la voie multilatérale en coopération avec le Japon et la Norvège. Des sanctions à l’encontre de Toshiba et de la Kongsberg-Vapenfabrik furent bel et bien appliquées en plus d’un engagement accru du Japon dans le contrôle des technologies sensibles.

L’ampleur de cette crise décida les autres membres du CoCom à renforcer leur coopération avec les États-Unis au sein du CoCom. Ce revirement aurait pu être encourageant si, entre 84 et 89, la RFA n’avait pas à son tour manqué à ses obligations en permettant à la Imhausen-Chemie de construire des installations chimiques en Libye tout en négligeant de soumettre ses produits aux contrôle du CoCom avec la complicité silencieuse des autorités fédérales allemandes…

L’arrivée au pouvoir de Gorbatchev et l’apaisement des tensions avec les États-Unis qu’il va consacrer achèveront de convaincre Reagan d’assouplir sa politique de contrôle en 1986.

 

Reagan et Trump

Conclusion: de Ronald à Donald

L’expérience du CoCom est édifiante dans le contexte actuel puisqu’elle permet de relativiser le leadership américain parmi ses alliés sur le plan économique. Si la domination militaire et diplomatique américaine demeure une constante encore aujourd’hui au sein de l’OTAN, le domaine économique constitue le talon d’Achille de cette suprématie. C’est précisément sur le plan économique que toute l’hétérogénéité du camp occidental nous est révélée au grand jour, chacun des pays membres disposant de spécificités économiques particulières divergentes sur lesquelles peuvent buter les intérêts américains.

Donald Trump, ayant pris ses fonctions de président des États-Unis en 2016, se retrouvent confrontés à certains enjeux auxquels fit face son prédécesseur Reagan. Si le recours aux sanctions économiques à l’encontre de la Russie fut appliqué suite au rattachement de la Crimée à la Russie en mars 2014, les résultats mitigés, voire contreproductifs obtenus ne plaident pas en faveur de cette politique. Les relations économiques étant intrinsèquement mutuelles, les sanctions constituent des armes à double-tranchant pouvant mener à l’impasse25

Ainsi, la partie occidentale de l’Union Européenne, notamment l’Allemagne, est plus soucieuse de préserver ses rapports économiques avec la Russie et par conséquent moins disposée à avaliser toutes les directives de Washington.

Face au gazoduc Nord Stream 2, les Américains peuvent compter sur l’appui des pays d’Europe de l’Est membres de l’Initiative des Trois Mers26 dont les intérêts, comme l’a reconnu le général L. Jones de l’Atlantic Council, sont « davantage alignés sur la perception américaine du monde, que nos alliés traditionnels d’Europe de l’Ouest »27.

Quand bien même les États seraient amenés à coopérer dans une politique de boycott contre la Russie, les milieux d’affaires qui y sont implantés risquent fort d’affirmer leur désapprobation.

La Russie constitue un cas particulier dans l’approche des politiques de guerre économique. Qu’importe qu’elle ait été, selon Lénine, « un apanage semi-colonial du capitalisme » au temps du tsarisme, ou « un marché captif » d’après Antony Sutton sous le communisme. Ce pays a paradoxalement toujours su ranger cette dépendance économique et technologique prononcée envers l’Occident parmi ses atouts jusqu’à la rendre mutuelle.

Les perspectives économiques qu’offre la Russie et sa place incontournable sur le marché mondial susciteront immanquablement l’intérêt d’acteurs étrangers qui seront dès lors mus par  une volonté impérieuse de retour sur investissement. Plus les capitaux qu’ils consacreront à la Russie seront importants, plus ils seront réticents à toute politique de sanction susceptible de rendre la Russie insolvable et de compromettre leurs profits.

Ainsi, tout comme pour le gazoduc d’Urengoy, rien ne saurait garantir une annulation du projet de Nord Stream 2 prévu pour 2019 d’autant que les efforts américains pour obtenir l’annulation de Nord Stream 1 en 2012 se sont révélés infructueux.

Tout comme au temps du CoCom, rien ne saurait non plus assurer que la menace de sanctions à l’encontre de compagnies impliquées dans des projets avec la Russie pourrait les dissuader de poursuivre leurs activités d’autant que cette mesure a déjà été sèchement désavouée par les protestations de l’Allemagne et de l’Autriche en juin 2017.

La prise en compte des résultats mitigés du CoCom sous Reagan ne devrait-elle pas inviter Trump à plus de circonspection dans la tentation de l’usage de l’arme économique face à la Russie de Poutine?

 

Hédi ENNAJI

 

Bibliographique sélective:
  • BERTSCH G. K. (sous la direction de); Controlling east-west trade and technology transfer, power, politics and policies; éd. Duke University Press; 1988; Georgia; 508 p.
  • BUCHAN D.; Incidences stratégiques du commerce est-ouest; éd. Bosquet; coll. Hermès; Paris; 1985; 169 p.
  • HANSON P.; Trade and technology in Soviet-Western relations; éd. Macmillan Press LTD; Hong Kong; 1981; 271 p.
  • HOLIDAY G. D.; Technology transfer to the USSR, 1928-1937 and 1966-1975: The role of Western technology in Soviet economic development; éd. Westview Press; Colorado; 1979; 225 p.
  • LACHAUX C., LACORNE D., LAMOUREUX C.; De l’arme économique; éd. Fondation pour les études de Défense Nationale; coll. Les 7 épées; Paris; 1987; 406 p.
  • LAÏDI S.; Histoire mondiale de la guerre économique; éd. Perrin; Paris; 2016; 576 p.
  • MASTANDUNO M.; Economic Containment, CoCom and the politics of East-West trade; éd. Cornell University Press; New York; 1992; 353 p.
  • OFFICE OF TECHNOLOGY ASSESSMENT; Technology and east-west trade; éd. Allanheld Osmun & co; New Jersey; 1981; 303 p.
  • PARROTT B. (sous la direction de); Trade, technology, and Soviet-American relations; éd. Indiana University Press; Bloomington; 1985; 394 p.
  • SANDBERG M.; Learning from capitalists, A study of Soviet assimilation of Western technology; éd.Almqvist & Wiksell International; Göteborg; 1989; 264 p.
  • SEUROT F.; Le commerce est-ouest; éd Economica; Paris; 1987; 174 p.
  • SUTTON A. C.; National suicide, military aid to the Soviet Union; éd. Arlington House; New York; 1974; 283 p.

https://stratpol.com/le-camp-occidental-a-lepreuve-de-larme-economique-les-lecons-du-cocom/