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Relations internationales et antagonismes idéologiques

Relations internationales et antagonismes idéologiques

Posted on 4 novembre 2019 by  admin

Le Billet du lundi du 04/11/2019, par Pierre de Lauzun*

A côté du schéma des relations internationales classique depuis les traités de Westphalie, fondé sur des rapports entre entités plus ou moins souveraines, d’autres facteurs sont régulièrement venus colorer ces relations. On peut citer ici les conflits de civilisations chers à S. Huntington, bien qu’historiquement on trouve peu d’exemples où un conflit significatif oppose ce qu’on peut décrire comme deux aires de civilisation (voir un billet précédent). Même si des différences culturelles profondes ont souvent contribué à renforcer les antagonismes et à les radicaliser : les conflits étaient et sont en général d’abord des conflits entre puissances. Ce n’est que dans le cas de l’Islam que ce terme pouvait acquérir plus de vraisemblance, dans son opposition avec le monde chrétien d’un côté, le monde hindou de l’autre. Mais justement l’Islam est spécifique par l’association étroite qu’il fait entre religion et politique, et donc sa proximité potentielle avec une idéologie politique. 

Cela nous conduit à mettre en lumière une autre type d’opposition, plus caractéristique de l’époque moderne au sens large, qui sont les conflits idéologiques. La guerre froide vient immédiatement ici à l’esprit, mais la seconde guerre mondiale dans une très large mesure aussi ; voire la première, du moins si on prend au pied de la lettre la propagande de l’époque. Comme si, à l’époque démocratique tout particulièrement, il fallait justifier les conflits par autre chose que les simples oppositions de puissance : par des oppositions entre un bien et un mal, moyennant bien sûr simplification éventuellement caricaturale de la réalité. Cette opposition idéologique n’oblitère évidemment pas la dimension de conflit de puissance, évidente dans tous ces cas, mais elle lui donne une caractère et une intensité toutes particulières ; elle peut en outre orienter les décisions prises, du fait de sa logique propre. C’est cette époque qu’on a pu croire un bref instant terminée en 1991 avec la fin de l’URSS.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Apparemment la domination de ce qu’on peut appeler l’idéologie occidentale, est considérable sinon massive : elle donne sa substance au discours international de tout côté, depuis les débats de l’ONU jusqu’aux argumentaires donnés par les faucons américains, en Iraq et ailleurs. Idéologie utilisée abondamment pour justifier des politiques, et notamment des interventions ici ou là, militaires ou non. Mais sans qu’il y ait désormais un adversaire idéologique clair. 

Les tentatives pour dresser une protestation, ou un début d’alternative, sincère ou pas, contre cette idéologie dominante sont timides et locales. C’est même vrai dans le cas de l’islamisme, sous ses différentes formes. Certes il représente un phénomène majeur. Soit comme prétexte à intervention, soit comme boutefeu, il peut jouer un rôle important dans les évènements. Mais il ne se situe pas à ce stade au niveau des grands rapports de force entre puissances, car il faudrait pour cela qu’une vraie puissance l’incarne. Sur la scène internationale il s’exprime en fait surtout sous la forme spécifique du terrorisme, dont la connexion avec de vraies puissances reste limitée. Certes un certain islamisme militant est revendiqué sous des formes diverses et souvent antagonistes par l’Arabie saoudite, l’Iran, et d’autres comme de plus en plus la Turquie. La première répand sa version rigide et extrême de l’Islam, à coups de dizaines de milliards, depuis plus de 50 ans (avec ses amis ou rivaux du Golfe), mais sans fédérer un véritable camp structuré comme tel. L’éventail de ses amis est pour le moins éclectique. Le second a su rassembler et mobiliser les communautés chiites dans un arc traversant tout le Moyen Orient, qui a actuellement le vent en poupe, mais sans sortir de ce cousinage par nature limité. Le chiisme reste fort peu missionnaire. La Turquie, importante comme puissance régionale, est peu suivie comme leader et reste à dominante nationaliste. Dans les faits donc, même si l’idéologie conditionne ces antagonismes et d’autres, le conflit de puissances reste prépondérant au niveau des relations de pouvoir. Reste que la résurgence indéniable de l’islamisme est un fait géopolitique majeur, qui peut l’être plus encore à l’avenir, si elle conduit à une modification suffisante des équilibres internes, et par là des priorités des pays concernés. C’est donc dans la patte humaine des pays musulmans qu’est l’enjeu, avant les relations internationales entre puissances. 

Une autre source majeure d’alternative idéologique, potentiellement plus massive et plus significative, est l’évolution possible de la Chine. Au stade actuel, l’ancien antagonisme entre marxistes et occidentaux ne joue plus de rôle significatif au niveau mondial. Mais la Chine reste fondée sur des principes indéniablement différents et antagonistes de ceux qui constituent la doxa internationale, notamment américaine. A ce stade, cela ne prend pas chez elle la forme d’un programme idéologique conquérant. On peut même avancer que sa situation idéologique interne n’est elle-même pas stabilisée : il est clair que le régime cherche une justification à ce niveau, mais pour réussir il faudrait que cela prenne une forme différente et surtout plus élaborée. Elle pourrait tourner autour de l’idée actuellement latente d’un régime « éclairé », possédant une vision à long terme, qui est dégagée et mise en œuvre par des élites intellectuelles et sociales elles-mêmes sélectionnées à partir du peuple par le tamis du parti : on mêlerait ainsi une certain héritage léniniste plus ou moins maoïste (cher au président chinois actuel) avec des éléments de confucianisme récupéré (l’idée ancienne d’une élite supposée vertueuse au service du peuple, mue par le culte de la moralité publique). Mais la formalisation théorique de cela reste à ce stade limitée et déficiente, et non exportable. 

A ce stade donc la Chine n’est pas mûre pour jouer un rôle international significatif à ce niveau, même si dans son mode d’intervention on voit l’impact de la différence avec les pays occidentaux, notamment dans son indifférence affichée à toute « démocratisation » dans les pays qu’elle aide. Ajoutons que la tradition chinoise séculaire était plus introvertie que messianique ; même si la Chine ancienne avait progressivement assimilé des zones vastes, grâce à son modèle culturel et politique attractif pour ses voisins ou les pays dominés. Mais outre qu’elle n’a plus cette puissance d’attraction à ce stade, sous cette forme cela ne donnerait de réponse que pour les pays de son environnement immédiat, culturellement proches (Japon, Corée, Vietnam) – et ce n’est en rien le cas actuellement. En bref la Chine actuelle commence à faire sentir sa puissance, mais elle rayonne bien plus par son pragmatisme que par son modèle ou ses idées. Elle n’a en outre aucune expérience historique des relations de puissance. Mais le temps travaille pour elle. Et à terme, on ne peut pas exclure qu’elle construise un modèle alternatif plus puissant, idéologiquement rival du modèle américain ou occidental. On peut par ailleurs trouver dans la tradition chinoise ancienne, si elle est quelque peu revisitée, un modèle politique fort, et même des motifs à interventionnisme, y compris sur base moralisante ; ainsi chez Mencius, successeur principal de Confucius, qui justifiait la guerre s’il s’agit d’éliminer des « tyrans » opprimant leur peuple. La situation reste donc mouvante et pourrait nous surprendre. 

D’autres sources encore peuvent émerger à terme long : pensons à une civilisation ancienne comme celle de l’Inde, désormais en voie d’affirmation politique elle aussi. 

Mais il n’est pas inintéressant de considérer un autre cas beaucoup plus d’actualité, quoique bien moins dramatique que les exemples cités : celui des populismes. Bien entendu les mouvements ou personnages classés comme tels sont censés faire partie du monde des démocraties à l’occidentale. En outre, ils sont hétérogènes, et ne constituent ni un front ni même une alliance. Rien ne dessine à ce stade un antagonisme d’ensemble entre eux et les autres régimes se disant démocratiques. Néanmoins la manière dont ils sont perçus, tant par les médias que par la diplomatie de ces autres pays, présente des traits caractéristiques, où la dimension idéologique (en l’espèce de réprobation) est manifestement prégnante : PIS polonais, Orban, Lega de Salvini, Brexiters à la Boris Johnson, personnages comme Trump ou Bolsonaro sont fondamentalement ressentis dans le discours dominant comme des anomalies moralement condamnables, dans leur discours même. On les rapproche parfois même d’un autre réprouvé comme V. Poutine, malgré les différences évidentes – mais justement ce rapprochement est symptomatique. Certes, le phénomène n’en est qu’à ses débuts, et peut faire long feu. Le succès ou l’échec du Brexit, l’avenir politique de D. Trump, l’évolution de l’Est de l’Europe ou de l’Italie seront ici des tournants importants, parmi d’autres. Certes, même si le phénomène subsiste, la possibilité d’un front de tout ou partie de ces dirigeants paraît plutôt improbable à ce stade. Mais on ne pourrait pas exclure qu’une fracture durable s’installe dans la belle unanimité antérieure, colorant alors les relations internationales de façon appréciable, vu l’importance des pays concernés. Le consensus idéologique occidental pourrait se trouver alors fortement altéré. 

*Pierre de Lauzun, membre fondateur de Geopragma

http://geopragma.fr/index.php/2019/11/04/relations-internationales-et-antagonismes-ideologiques/

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Les États-Unis sont-ils encore nos alliés ? Par Jean Daspry

5.novembre.2019 // Les Crises

Les États-Unis sont-ils encore nos alliés ? Par Jean Daspry

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Source : Proche & Moyen-Orient, Jean Daspry, 28-10-2019

LES ÉTATS-UNIS SONT-ILS ENCORE NOS ALLIÉS ? Jean Daspry. Lors du Grand Jury RTL/Le Figaro/LCI (13 octobre 2019), Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre et président des « Leaders pour la paix » dénonce la politique de Donald Trump au Moyen-Orient. Dans le cadre de l’offensive turque en Syrie contre les populations kurdes, il accuse les États-Unis de ne pas être « dans ce dossier, les alliés de l’Europe ». Poursuivant sur cette voie, il critique l’implication des États-Unis dans le feuilleton du Brexit. « Quand Trump va en Grande-Bretagne pour appeler les Anglais à se libérer des chaînes de l’Europe, De Gaulle aurait crié à l’ingérence ! », s’exclame-t-il. Si elles ne manquent pas de pertinence, les remarques de Jean-Pierre Raffarin manquent à l’évidence de substance tant le champ des désaccords entre les deux rives de l’Atlantique ne cesse de s’élargir au cours des dernières années, des derniers mois. Et, les raisons de ce dissensus ne tiennent pas uniquement à la personnalité imprévisible de Donald Trump. Elles sont inscrites dans l’ADN du peuple à « la destinée manifeste » qui s’estime hors droit tout en exigeant des autres nations qu’elles soient dans le droit. Un retour en arrière s’impose pour comprendre les méandres d’une évolution qui devrait nous conduire à repenser complétement les bases de la relation franco-américaine au XXIe siècle. Faute de quoi, nous nous promettons quelques lendemains difficiles. Ne dit-on pas que gouverner, c’est prévoir ! D’une France gaulliste alliée mais pas alignée, nous sommes passés à une France macronienne méprisée mais alignée.

LA FRANCE ALLIÉE MAIS PAS ALIGNÉE : LES SUCCÈS DU GAULLISME

Avec l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir en 1958, la relation franco-américaine évolue dans une toute autre direction que celle empruntée par une Quatrième République encore affaiblie par les conséquences de la Seconde Guerre mondiale. C’est que le premier président de la Cinquième République a eu tout loisir, entre 1940 et 1945, d’apprécier à sa juste valeur la duplicité américaine et sa volonté d’asservir la France diplomatiquement, économiquement, financièrement, militairement, culturellement. Après avoir épongé ses dernières dettes auprès de l’Oncle Sam et s’être débarrassé du fardeau algérien, le général de Gaulle entend se défaire d’une tutelle trop pesante du grand frère américain. Tout en étant un allié fidèle d’une Amérique venue au secours de la France lors des deux conflits mondiaux du XXe siècle (blocus du mur de Berlin, crise des missiles de Cuba…), le général de Gaulle entend montrer son attachement au respect de la souveraineté et l’indépendance de la France. Et, il ne manque pas une occasion d’afficher sa différence. Et les occasions ne manquent pas de faire quelques coups qui irritent à Washington. Rappelons quelques-uns de ses hauts faits d’armes : visite de trois semaines en Amérique latine en 1964, sorte de coup de pied de l’âne aux États-Unis ; reconnaissance de la République populaire de Chine en 1964 ; conférence de presse de 1965 critiquant le rôle de monnaie de change du dollar ; discours de Phnom Penh de 1966 critique de la guerre du Vietnam ; retrait de la France de l’organisation militaire intégrée de l’OTAN en 1966 pour manifester son indépendance stratégique ; visite officielle en URSS de 1966 pour marquer sa volonté de disposer d’une alliance de revers et de s’impliquer dans le dialogue des Supergrands… Le message est on ne peut plus clair, si la France est un allié loyal dans le camp occidental, elle n’en est pas pour autant alignée sur toutes les positions américaines, surtout les plus baroques. La servitude volontaire n’est pas la tasse de thé du général de Gaulle. Mais, les vieux démons ne sont jamais lointains. Même dormants, ils n’en sont pas moins prêts à refaire surface à la moindre occasion. C’est ce qui va être le cas en ce début du XXIe siècle avec le « coup de génie » d’un certain Nicolas Sarkozy.

LA FRANCE MÉPRISÉE MAIS ALIGNÉE : LES ÉCHECS DU MACRONISME

Si bon an, mal an, les successeurs du général de Gaulle, après son départ en 1969, suivent ses traces – n’évoque-t-on pas une diplomatie gaullo-mitterrandienne ? – il existe une certaine continuité dans l’approche de la relation franco-américaine en dépit de quelques inévitables exceptions. À titre d’exemple illustratif, Jacques Chirac s’oppose frontalement à la guerre en Irak en 2003. Le point de rupture se situe au moment du quinquennat de Nicolas Sarkozy, surnommé l’Américain. L’homme décide que la France doit impérativement réintégrer la famille occidentale, à savoir la structure militaire intégrée de l’Alliance atlantique quittée par le général de Gaulle – celui dont il se réclame de l’héritage, ce qui ne manque pas de sel -, haut lieu de la servitude atlantiste française. Chose dite, chose faite. Il pensait obtenir un feu vert américain pour le développement d’une défense européenne autonome au sein de l’Union européenne. On connait la suite, la France rejoint le bercail atlantiste mais n’enregistre aucun bénéfice pour la construction d’une défense européenne. Après des mots durs à l’encontre de son prédécesseur, François Hollande, s’appuyant sur les conclusions du rapport Védrine, décide de ne pas revenir en arrière. La France est décidément atlantiste et les néocons tiennent le haut du pavé à Paris. Emmanuel Macron fait pire, pensant que c’est en parlant la langue du maître et jouant au bras de fer que l’on s’attire ses faveurs. Erreur de diagnostic fatale.

Depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, le moins que l’on puisse dire est que les fidèles alliés de l’Amérique sont traités en vulgaires laquais que l’on siffle en cas de besoin (pour aller guerroyer en Irak et en Syrie) mais que l’on omet d’informer lorsque Washington décide unilatéralement de partir (laissant ainsi le champ libre à la Turquie1 ou aux Talibans en Afghanistan) laissant la France prise à son propre piège2, surtout ses forces spéciales qu’il va falloir exfiltrer de la zone3 ; à qui l’on impose le principe de l’extraterritorialité du droit américain (pour casser l’industrie européenne) ; à qui l’on impose des sanctions commerciales injustifiées en violation des règles de l’OMC (acier, aluminium, vins français…) pour aider l’économie américaine ; à qui on dicte leur conduite (sur le dossier iranien), à qui l’on demande de quitter l’Union européenne comme l’a fait le Royaume Uni ; à qui l’on met sous le nez le retrait de l’accord sur le climat conclu lors de la COP-21, le retrait de l’accord sur le nucléaire iranien, que l’on espionne sans vergogne comme de réels ennemis … Et, le reste à l’avenant. Chaque jour apporte son lot d’avanies, d’insultes, de mises en garde, de tweets assassins… sans que cela ne suscite la moindre réaction en retour, en particulier d’une Union européenne désunie4. Quand estimera-t-on que la coupe est pleine et qu’il y a lieu d’en tirer toutes les conséquences diplomatiques, économiques, commerciales, juridiques… qui s’imposent ? Quand estimera-t-on que l’on ne peut plus vivre au rythme de la versatilité de la parole américaine sur tous les grandes crises internationales qu’il s’agisse de l’Afghanistan ou de la Syrie5 ? La parole américaine est définitivement démonétisée comme le découvre, avec plusieurs années de recul, la grande géopoliticienne du Monde, Sylvie Kauffmann6. Sous ce seul angle, la parole russe est plus prévisible et plus fiable sur le court comme sur le long terme. Ne devrait-on pas en tenir compte à l’avenir surtout sur le dossier syrien7 ? Jean-Yves Le Drian semble à peine en prendre la mesure au moment où Washington impose 7,5 milliards de droits de douane aux pays de l’Union européenne, visant Airbus, vins français… Jusqu’à présent, la France effectue un sans-faute dans l’erreur sur ce dossier comme sur bien d’autres questions internationales. Une sorte de la débâcle de la République des grands mots !

Il faudra bien que la France jupitérienne accepte un jour – le plus tôt sera le mieux – de sortir des dogmes hérités de la Guerre froide, d’une vision manichéenne du monde avec les Bons américains et les méchants russes. Aux premiers, tout est pardonné. Aux seconds, rien ne l’est. Pourquoi ? Cette situation est-elle tenable encore longtemps ? Quand voudra-t-on bien repenser la grammaire des relations internationales au XXIe siècle en travaillant sur le réel et non en chevauchant quelques chimères, surtout au Proche et au Moyen-Orient8 ? Si l’on doit être redevable aux États-Unis pour leur engagement lors des deux conflits mondiaux, on doit rester lucide sur la valeur de leur alliance en ce début de XXIe siècle. Est-il raisonnable de mettre tous nos œufs dans le même panier en n’octroyant notre confiance aveugle qu’à un seul et unique pays (l’Amérique du nord) qui ne nous renvoie pas l’ascenseur et qui nous traite avec si peu d’égard (en Syrie) ? Est-cela la Realpolitik ? Nous serions bien inspirés, tout en continuant à conserver nos liens avec l’Amérique, nous devrions nouer des liens supplémentaires avec la Russie9. Où notre aveuglement assumé peut-il et va-t-il nous conduire dans les prochaines années si nous ne prenons pas garde tant le monde change et ses paramètres aussi ? Quand accepterons-nous de faire mentir Régis Debray qui écrit : « L’Européen a des velléités mais, à la fin, il fait où Washington lui dit de faire, et s’interdit de faire là ou et quand il n’a pas la permission » ? Quand aurons-nous la politique de notre pensée, en plagiant Paul Valéry ? Une question fondamentale s’impose aux responsables de notre politique étrangère et de notre diplomatie : les États-Unis sont-ils encore nos alliés ?

1 Georges Malbrunot, Les Américains désertent, la Turquie installe sa guerre en Syrie, Le Figaro, 14 octobre 2019, pp. 5-6.
2 Isabelle Lasserre, Jean-Yves Le Drian : « L’opération turque en Syrie remet en cause cinq ans de combat contre Daech », Le Figaro, 15 octobre 2019, p 4.
3 Nicolas Barotte, Paris doit envisager le repli de ses forces spéciales, Le Figaro, 15 octobre 2019, p. 5.
4 Jean-Louis Bourlanges, « Les Européens ne répondent jamais présent à aucun rendez-vous de l’histoire », Le Figaro, 15 octobre 2019, p. 20
5 Gilles Paris, Trump change de ton sur la Syrie, tout en confirmant le retrait des troupes américaines, Le Monde, 16 octobre 2019, p. 3.
6 Sylvie Kauffmann, La parole de Washington réduite à néant, Le Monde, Géopolitique, 17 octobre 2019, p. 31.
7 Benjamin Barthe/Benoît Vitkine, Poutine, seul maître du jeu en Syrie, Le Monde, 17 octobre 2019, pp. 1-2-3.
8 Isabelle Lasserre, Attaque iranienne contre l’Arabie saoudite : quelles conséquences stratégiques ?, Le Figaro, 14 octobre 2019, p. 21.
9 François d’Orcival, Poutine au centre du jeu, Valeurs actuelles, 17 octobre 2019, p. 4

.https://www.les-crises.fr/les-etats-unis-sont-ils-encore-nos-allies-par-jean-daspry/

LES ÉTATS-UNIS SONT-ILS ENCORE NOS ALLIÉS ? Jean Daspry.

LES ÉTATS-UNIS SONT-ILS ENCORE NOS ALLIÉS ? Jean Daspry. Lors du Grand Jury RTL/Le Figaro/LCI (13 octobre 2019), Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre et président des « Leaders pour la paix » dénonce la politique de Donald Trump au Moyen-Orient. Dans le cadre de l’offensive turque en Syrie contre les populations kurdes, il accuse les États-Unis de ne pas être « dans ce dossier, les alliés de l’Europe ». Poursuivant sur cette voie, il critique l’implication des États-Unis dans le feuilleton du Brexit. « Quand Trump va en Grande-Bretagne pour appeler les Anglais à se libérer des chaînes de l’Europe, De Gaulle aurait crié à l’ingérence ! », s’exclame-t-il. Si elles ne manquent pas de pertinence, les remarques de Jean-Pierre Raffarin manquent à l’évidence de substance tant le champ des désaccords entre les deux rives de l’Atlantique ne cesse de s’élargir au cours des dernières années, des derniers mois. Et, les raisons de ce dissensus ne tiennent pas uniquement à la personnalité imprévisible de Donald Trump. Elles sont inscrites dans l’ADN du peuple à « la destinée manifeste » qui s’estime hors droit tout en exigeant des autres nations qu’elles soient dans le droit. Un retour en arrière s’impose pour comprendre les méandres d’une évolution qui devrait nous conduire à repenser complétement les bases de la relation franco-américaine au XXIe siècle. Faute de quoi, nous nous promettons quelques lendemains difficiles. Ne dit-on pas que gouverner, c’est prévoir ! D’une France gaulliste alliée mais pas alignée, nous sommes passés à une France macronienne méprisée mais alignée.

LA FRANCE ALLIÉE MAIS PAS ALIGNÉE : LES SUCCÈS DU GAULLISME

Avec l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir en 1958, la relation franco-américaine évolue dans une toute autre direction que celle empruntée par une Quatrième République encore affaiblie par les conséquences de la Seconde Guerre mondiale. C’est que le premier président de la Cinquième République a eu tout loisir, entre 1940 et 1945, d’apprécier à sa juste valeur la duplicité américaine et sa volonté d’asservir la France diplomatiquement, économiquement, financièrement, militairement, culturellement. Après avoir épongé ses dernières dettes auprès de l’Oncle Sam et s’être débarrassé du fardeau algérien, le général de Gaulle entend se défaire d’une tutelle trop pesante du grand frère américain. Tout en étant un allié fidèle d’une Amérique venue au secours de la France lors des deux conflits mondiaux du XXe siècle (blocus du mur de Berlin, crise des missiles de Cuba…), le général de Gaulle entend montrer son attachement au respect de la souveraineté et l’indépendance de la France. Et, il ne manque pas une occasion d’afficher sa différence. Et les occasions ne manquent pas de faire quelques coups qui irritent à Washington. Rappelons quelques-uns de ses hauts faits d’armes : visite de trois semaines en Amérique latine en 1964, sorte de coup de pied de l’âne aux États-Unis ; reconnaissance de la République populaire de Chine en 1964 ; conférence de presse de 1965 critiquant le rôle de monnaie de change du dollar ; discours de Phnom Penh de 1966 critique de la guerre du Vietnam ; retrait de la France de l’organisation militaire intégrée de l’OTAN en 1966 pour manifester son indépendance stratégique ; visite officielle en URSS de 1966 pour marquer sa volonté de disposer d’une alliance de revers et de s’impliquer dans le dialogue des Supergrands… Le message est on ne peut plus clair, si la France est un allié loyal dans le camp occidental, elle n’en est pas pour autant alignée sur toutes les positions américaines, surtout les plus baroques. La servitude volontaire n’est pas la tasse de thé du général de Gaulle. Mais, les vieux démons ne sont jamais lointains. Même dormants, ils n’en sont pas moins prêts à refaire surface à la moindre occasion. C’est ce qui va être le cas en ce début du XXIe siècle avec le « coup de génie » d’un certain Nicolas Sarkozy.

LA FRANCE MÉPRISÉE MAIS ALIGNÉE : LES ÉCHECS DU MACRONISME

Si bon an, mal an, les successeurs du général de Gaulle, après son départ en 1969, suivent ses traces – n’évoque-t-on pas une diplomatie gaullo-mitterrandienne ? – il existe une certaine continuité dans l’approche de la relation franco-américaine en dépit de quelques inévitables exceptions. À titre d’exemple illustratif, Jacques Chirac s’oppose frontalement à la guerre en Irak en 2003. Le point de rupture se situe au moment du quinquennat de Nicolas Sarkozy, surnommé l’Américain. L’homme décide que la France doit impérativement réintégrer la famille occidentale, à savoir la structure militaire intégrée de l’Alliance atlantique quittée par le général de Gaulle – celui dont il se réclame de l’héritage, ce qui ne manque pas de sel -, haut lieu de la servitude atlantiste française. Chose dite, chose faite. Il pensait obtenir un feu vert américain pour le développement d’une défense européenne autonome au sein de l’Union européenne. On connait la suite, la France rejoint le bercail atlantiste mais n’enregistre aucun bénéfice pour la construction d’une défense européenne. Après des mots durs à l’encontre de son prédécesseur, François Hollande, s’appuyant sur les conclusions du rapport Védrine, décide de ne pas revenir en arrière. La France est décidément atlantiste et les néocons tiennent le haut du pavé à Paris. Emmanuel Macron fait pire, pensant que c’est en parlant la langue du maître et jouant au bras de fer que l’on s’attire ses faveurs. Erreur de diagnostic fatale.

Depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, le moins que l’on puisse dire est que les fidèles alliés de l’Amérique sont traités en vulgaires laquais que l’on siffle en cas de besoin (pour aller guerroyer en Irak et en Syrie) mais que l’on omet d’informer lorsque Washington décide unilatéralement de partir (laissant ainsi le champ libre à la Turquie1 ou aux Talibans en Afghanistan) laissant la France prise à son propre piège2, surtout ses forces spéciales qu’il va falloir exfiltrer de la zone3 ; à qui l’on impose le principe de l’extraterritorialité du droit américain (pour casser l’industrie européenne) ; à qui l’on impose des sanctions commerciales injustifiées en violation des règles de l’OMC (acier, aluminium, vins français…) pour aider l’économie américaine ; à qui on dicte leur conduite (sur le dossier iranien), à qui l’on demande de quitter l’Union européenne comme l’a fait le Royaume Uni ; à qui l’on met sous le nez le retrait de l’accord sur le climat conclu lors de la COP-21, le retrait de l’accord sur le nucléaire iranien, que l’on espionne sans vergogne comme de réels ennemis … Et, le reste à l’avenant. Chaque jour apporte son lot d’avanies, d’insultes, de mises en garde, de tweets assassins… sans que cela ne suscite la moindre réaction en retour, en particulier d’une Union européenne désunie4. Quand estimera-t-on que la coupe est pleine et qu’il y a lieu d’en tirer toutes les conséquences diplomatiques, économiques, commerciales, juridiques… qui s’imposent ? Quand estimera-t-on que l’on ne peut plus vivre au rythme de la versatilité de la parole américaine sur tous les grandes crises internationales qu’il s’agisse de l’Afghanistan ou de la Syrie5 ? La parole américaine est définitivement démonétisée comme le découvre, avec plusieurs années de recul, la grande géopoliticienne du Monde, Sylvie Kauffmann6. Sous ce seul angle, la parole russe est plus prévisible et plus fiable sur le court comme sur le long terme. Ne devrait-on pas en tenir compte à l’avenir surtout sur le dossier syrien7 ? Jean-Yves Le Drian semble à peine en prendre la mesure au moment où Washington impose 7,5 milliards de droits de douane aux pays de l’Union européenne, visant Airbus, vins français… Jusqu’à présent, la France effectue un sans-faute dans l’erreur sur ce dossier comme sur bien d’autres questions internationales. Une sorte de la débâcle de la République des grands mots !

Il faudra bien que la France jupitérienne accepte un jour – le plus tôt sera le mieux – de sortir des dogmes hérités de la Guerre froide, d’une vision manichéenne du monde avec les Bons américains et les méchants russes. Aux premiers, tout est pardonné. Aux seconds, rien ne l’est. Pourquoi ? Cette situation est-elle tenable encore longtemps ? Quand voudra-t-on bien repenser la grammaire des relations internationales au XXIe siècle en travaillant sur le réel et non en chevauchant quelques chimères, surtout au Proche et au Moyen-Orient8 ? Si l’on doit être redevable aux États-Unis pour leur engagement lors des deux conflits mondiaux, on doit rester lucide sur la valeur de leur alliance en ce début de XXIe siècle. Est-il raisonnable de mettre tous nos œufs dans le même panier en n’octroyant notre confiance aveugle qu’à un seul et unique pays (l’Amérique du nord) qui ne nous renvoie pas l’ascenseur et qui nous traite avec si peu d’égard (en Syrie) ? Est-cela la Realpolitik ? Nous serions bien inspirés, tout en continuant à conserver nos liens avec l’Amérique, nous devrions nouer des liens supplémentaires avec la Russie9. Où notre aveuglement assumé peut-il et va-t-il nous conduire dans les prochaines années si nous ne prenons pas garde tant le monde change et ses paramètres aussi ? Quand accepterons-nous de faire mentir Régis Debray qui écrit : « L’Européen a des velléités mais, à la fin, il fait où Washington lui dit de faire, et s’interdit de faire là ou et quand il n’a pas la permission » ? Quand aurons-nous la politique de notre pensée, en plagiant Paul Valéry ? Une question fondamentale s’impose aux responsables de notre politique étrangère et de notre diplomatie : les États-Unis sont-ils encore nos alliés ?

1 Georges Malbrunot, Les Américains désertent, la Turquie installe sa guerre en Syrie, Le Figaro, 14 octobre 2019, pp. 5-6.
2 Isabelle Lasserre, Jean-Yves Le Drian : « L’opération turque en Syrie remet en cause cinq ans de combat contre Daech », Le Figaro, 15 octobre 2019, p 4.
3 Nicolas Barotte, Paris doit envisager le repli de ses forces spéciales, Le Figaro, 15 octobre 2019, p. 5.
4 Jean-Louis Bourlanges, « Les Européens ne répondent jamais présent à aucun rendez-vous de l’histoire », Le Figaro, 15 octobre 2019, p. 20
5 Gilles Paris, Trump change de ton sur la Syrie, tout en confirmant le retrait des troupes américaines, Le Monde, 16 octobre 2019, p. 3.
6 Sylvie Kauffmann, La parole de Washington réduite à néant, Le Monde, Géopolitique, 17 octobre 2019, p. 31.
7 Benjamin Barthe/Benoît Vitkine, Poutine, seul maître du jeu en Syrie, Le Monde, 17 octobre 2019, pp. 1-2-3.
8 Isabelle Lasserre, Attaque iranienne contre l’Arabie saoudite : quelles conséquences stratégiques ?, Le Figaro, 14 octobre 2019, p. 21.
9 François d’Orcival, Poutine au centre du jeu, Valeurs actuelles, 17 octobre 2019, p. 4.
 
 
LA DERNIÈRE COULEUVRE DE JUPITER – Guillaume Berlat. Le quotidien de référence de l’intelligentsia parisienne, qui a pour nom Le Monde, nous assène une vérité vraisemblablement glanée auprès des faiseurs d’opinion du président de la République, à savoir ses éminents communicants, qui se lit ainsi : « Malgré les crises, Macron veut maintenir son cap »10. Objectif ô combien louable pour le chef de l’État d’inscrire son action dans la durée pour lui conférer cohérence et efficacité ! Qui pourrait objectivement critiquer la démarche d’Emmanuel Macron ? Personne de normalement constitué. Mais, comme toujours dans le monde de l’instant et de la communication, il y a loin de la coupe aux lèvres. Entre les généreuses pétition de principe et la réalité dans ce qu’elle a de plus triviale, il existe un gouffre. Ce qui vaut pour la politique intérieure abondamment commentée par nos perroquets à carte de presse sur les chaînes d’abrutissement en continu, vaut à fortiori pour la politique étrangère (le cap) et pour la diplomatie (sa route) du navire France. Examinons d’abord les conditions de la révolution copernicienne qui affecte la diplomatie moralisatrice de l’acte I du quinquennat avant d’en venir à la confirmation de cette rupture avec l’acte II de ce même quinquennat !

COMMENCEMENT DU REJET DE LA DIPLOMATIE MORALISATRICE

Plus de deux ans après que le peuple français eut installé « un gamin à l’Élysée » (Luc Ferry), le moins que l’on puisse constater est que les reniements par rapport aux grands principes jupitériens (attachement sans faille au multilatéralisme, à une Union européenne censée être la solution et non le problème, à une mondialisation heureuse aujourd’hui en passe d’être jetée aux oubliettes de l’Histoire11, mise au ban de la société internationale des autocrates du genre Poutine ou Orban..) se multiplient au fil des mois, des semaines. Nous en avons eu un exemple criant avec la réception en grandes pompes du dictateur Vladimir Poutine au Fort de Brégançon à la veille du G7 de Biarritz justifiée par des impératifs de Realpolitik, mais surtout par un isolement croissant de la France sur la scène internationale. Les « amis », hier, encensés par Jupiter (Donald Trump, Angela Merkel, Ursula von der Leyen…) sont, aujourd’hui, voués aux gémonies. C’est que pour ne pas crier dans le désert (« Vox clamantis in deserto ») de l’impitoyable échiquier international, il est indispensable de rechercher des alliances de revers. Si l’Ouest ne répond pas à ses attentes, on tourne son regard vers l’Est avec les yeux de Chimène. Or, qu’apprend-on, au détour d’une information de presse quasi-confidentielle noyée dans la crise syro-turque, dans les derniers épisodes du feuilleton qui a pour nom « Brexit »12, dans les remous de la tuerie de la Préfecture de police de Paris, dans la débandade de Sylvie Goulard qui rejaillit sur son mentor13 et qui le conduit à essayer de tourner la page14, dans la farce médiatique des retrouvailles de Xavier Dupont de Ligonnès en Écosse qui a monopolisé tous les commentateurs dans note lucarne15 (une « fake news » de grande envergure…)16  ? L’impensable, l’incroyable, l’invraisemblable.

CONFIRMATION DU REJET DE LA DIPLOMATIE MORALISATRICE

Ce qui était impensable hier est devenu aujourd’hui réalité dans une atmosphère surréaliste. Paris vaut bien une messe.

Une rencontre impensable, il y a quelques jours encore

La réponse à notre question paraît invraisemblable à maints égards. Que Jupiter a reçu, le 11 octobre 2019, en son Palais de l’Élysée, l’infréquentable, le pouilleux, le gueux, l’homme coupable du crime de lèse-valeurs européennes, Viktor Orban, le premier ministre hongrois ! Celui qu’il qualifiait, il y a peu encore de « son frère ennemi européen » parce qu’il prenait quelques libertés avec les principes sacrés de l’Union européenne et refusait d’accueillir sur son sol le moindre migrant extracommunautaire, devient aujourd’hui presque fréquentable. C’est du moins l’impression que donne l’accolade auquel il a droit sur le perron de l’Élysée sous le regard approbateur de son épouse Brigitte, la Dame d’influence. C’est à n’y rien comprendre au pays de la logique et de René Descartes. Emmanuel Macron accepte désormais de déjeuner avec le diable sans une grande cuillère. Par un coup de baguette magique, le président de la République aurait abandonné son approche manichéenne du monde divisé entre bons et mauvais, entre fréquentables et infréquentables, sa rhétorique qui l’emporte souvent sur le fond17. Il lui substituerait une approche diplomatique plus conforme à la tradition française de la Ve République consistant à dialoguer avec tout le monde pour pouvoir peser sur le cours des choses. La seule qui vaille pour une puissance moyenne comme la France dans le monde d’aujourd’hui. Une fois encore, celle qui est au cœur de la diplomatie. Face à Orban, Emmanuel Macron change de ton, jugeant qu’il faut panser les plaies.

Une rencontre surréaliste mais qui a bien eu lieu

Alors qu’il vient de subir un camouflet au Parlement de Strasbourg, avec le rejet de sa candidate Sylvie Goulard à la Commission européenne, le président de la République aurait besoin d’alliés de circonstances pour reconstruire une autorité. Mais avec Viktor Orban, les divergences semblent insurmontables. « Nous ne sommes pas d’accord sur tout », a convenu Emmanuel Macron. À côté de son hôte, le président de la République a cité l’immigration, le climat et le budget européen. Mais la Hongrie n’est plus la préoccupation principale du chef de l’État. Le contexte est à la « crise politique » entre la Commission et le Parlement, a-t-il relevé. Le président a aussi mentionné les défis qui se posent à l’Union, comme la perspective du Brexit. « Je crois dans l’unité, je pense indispensable que des solutions soient trouvées et je crois indispensable d’avoir une Commission forte qui puisse porter des projets ambitieux », a-t-il conclu, comme un appel du pied à son interlocuteur. Dans la crise actuelle, Emmanuel Macron et Viktor Orban peuvent se trouver un point commun. Comme Sylvie Goulard, le hongrois Laszlo Trocsanyi, candidat au poste de commissaire européen à l’élargissement, a été rejeté par le Parlement européen. L’ancien ministre de la Justice avait été recalé par la commission des Affaires juridiques pour un conflit d’intérêts présumé. Après ce revers, Viktor Orban a proposé un candidat au profil plus acceptable pour les parlementaires : l’ambassadeur hongrois à Bruxelles, Oliver Varhelyi. « Le vrai crime de Trocsanyi a été d’avoir protégé la Hongrie de l’immigration », a commenté par la suite un porte-parole de Viktor Orban, accusant les « partis pro-immigration » de ne pas pouvoir tolérer un commissaire favorable à la fermeture des frontières. S’il a rappelé brièvement sa politique en matière de défense des frontières ou vanté son bilan climatique, Viktor Orban n’a pas abordé, même de façon détournée, la question des nominations à la Commission européenne. Il a justifié sa présence à Paris par sa « curiosité intellectuelle ». En Hongrie, Emmanuel Macron fait l’objet d’un « amour infini » parce qu’il a su « mettre sur la table des sujets d’envergure », a-t-il expliqué en ayant l’air de s’en étonner18. Manifestement, Viktor Orban n’a pas boudé son plaisir d’être convié à la table jupitérienne.

MACRON OU LA STRATÉGIE DE L’AMPHISBÈNE19

Ce dernier changement de pied diplomatique – il risque d’y en avoir d’autres dans les mois à venir – constitue l’un des nombreux signes de ridiculisation de notre président de la République sur la scène internationale et sur la scène européenne20. Mais, mieux vaut tard que jamais. L’exercice d’indignation au plus sommet de l’État est un exercice vain comme le souligne François Sureau21. Une fois de plus, notre inspecteur des Finances formé à l’école de l’arrogance des crânes d’œuf de Bercy découvre les linéaments de la diplomatie, en particulier la nécessité impérieuse d’en finir avec les excès d’arrogance pour en revenir à plus de modestie. En un mot, de parler à tout le monde en abandonnant la diplomatie mortifère de l’anathème qui isole22. Elle nous rappelle que, de tout temps, il est hasardeux, si ce n’est dangereux, d’avoir raison trop tôt. C’est vraisemblablement ce que doit penser aujourd’hui notre ex-ambassadeur en Hongrie, Eric Fournier ! Lui qui croupit, depuis plus d’un an, dans un placard du Quai d’Orsay pour avoir eu l’outrecuidance d’écrire dans son rapport de fin de mission – supposé être confidentiel et uniquement destiné à la haute hiérarchie – ce qu’il constatait à Budapest, à savoir que la politique de Viktor Orban était soutenue par une majorité de Hongrois. Avec cette visite du premier ministre hongrois à Paris, nous découvrons la dernière couleuvre de Jupiter.

10 Cédric Pietralunga/Olivier Faye, Malgré les crises, Macron veut maintenir son cap, Le Monde, 13-14 octobre 2019, p. 7.
11 Jean-Paul Polin, La gouvernance de la mondialisation sera fragmentée, Le Monde, Idées, 13-14 octobre 2019, p. 26.
12 Cécile Ducourtieux/Virginie Malingre, La folle semaine qui a relancé le Brexit, Le Monde, 19 octobre 2019, p. 2.
13 Éditorial, Affaire Goulard : les leçons d’un camouflet, Le Monde, 13-14 octobre 2019, p. 30.
14 Olivier Faye, Macron cherche à tourner la page de l’affaire Goulard, Le Monde, 19 octobre 2019, p. 3.
15 Anne-Hélène Dorison, Une arrestation en Ecosse dans le cadre de l’affaire Dupont de Ligonnès, Le Monde, 13-14 octobre 2019, pp. 1et 6.
16 Christophe Nobili, Dupont de Ligonnès : merci pour ce moment médiatique !, Le Canard enchaîné16 octobre 2019, p. 3.
17 Gérard Araud, Passeport diplomatique, Grasset, 2019, p. 207.
18 Nicolas Barotte, Face à Orban, Macron change de ton, http://www.lefigaro.fr , 11 octobre 2019.
19 Ghislain Benessa, Macron ou la stratégie de l’amphisbène, Valeurs actuelles, 17 octobre 2019, p.
20 Étienne Girard/Louis Hausalter, Les dessous du crash européen de Macron, Marianne, 18-24 octobre 2019, pp. 24 à 27.
21 François Sureau, Sans la liberté, Collection « Tracts », Gallimard, 2019, p. 6.
22 Jean-Pierre Stroobants, Isolée la France bloque l’élargissement, Le Monde, 19 octobre 2019, p. 3.

https://prochetmoyen-orient.ch/orient-ations-253/

Les sociétés militaires privées ou visage de la mondialisation de la Défense

Les sociétés militaires privées ou visage de la mondialisation de la Défense

Pierre Lacroix 15 octobre 2019 Géopolitique & Relations InternationalesMondialisation et enjeuxSituations décryptées Leave a comment

Les sociétés militaires privées (SMP) ou entreprises militaires et de sécurité privée (EMSP) sont des entreprises à but commercial qui fournissent des prestations à des forces armées étatiques. Souvent à la marge des opérations, leur action est parfois plus directe. L’emploi d’anciens membres de forces spéciales prend pour certains la forme d’un « mercenariat moderne » sous le visage des « contractors ». Ce phénomène officiel ou officieux devient cependant récurrent sur les grands théâtres d’opérations.

Ce logo de la firme Blackwater , visuellement percutant, fut remanié en 2007. Deux années avant le changement de nom pour Xe Services LLC - qui deviendra ensuite Academi
Logo de l’entreprise américaine Blackwater, devenue Academi

La banalisation du fait militaire privé

La privatisation de la sécurité est aujourd’hui affaire courante et dépasse parfois l’externalisation de certains services. La fin de la Guerre Froide et la baisse des budgets de Défense sont à l’origine de l’apparition et de la prolifération, au cours des années 1990, des sociétés militaires privées (SMP). Leur poids a été croissant au cours des années et leurs activités sont liées notamment aux conflits irakiens et afghans. Certaines firmes privées américaines avaient joué un rôle important dans l’action stratégique américaine. On pense notamment à DynCorp, KBR ou Blackwater (devenue Academi) aux Etats-Unis. Les américains ne sont pas les seuls à faire parler en ce domaine. En effet, le groupe Warner, russophone, est plus d’actualité car il aurait participé au conflit du Donbass.

Plus largement, les missions de maintien de la paix ou les ONG ont largement recours à ce type de sociétés pour parvenir à leurs besoins de sécurité. La privatisation de la sécurité et de la guerre a ouvert le champ à un secteur économique fleurissant.

Nous parlons essentiellement du recrutement de « mercenaires » ou de soldats privés et non plus seulement d’externalisations ou d’outsourcing (transports, repas, habillement, armements…). Les SMP peuvent se spécialiser soit sur la sécurité, soit sur la Défense. L’objet est ici de se centrer sur la seconde catégorie. Ce sont bien souvent d’anciens membres de forces spéciales ou d’armées spécialisées, qui rejoignent les rangs d’une société gérée par des fonds privés. Des sociétés privées au service de l’intérêt étatique : une situation pouvant parfois amener à une confusion d’intérêts.

Quel statut des acteurs des SMP dans le Droit International Humanitaire (DIH) ?

La participation d’acteurs privés dans les opérations militaires n’est pas chose nouvelle. Depuis l’Antiquité, des « mercenaires » participent à des campagnes militaires. Leur reconnaissance juridique s’est néanmoins faite avec le temps. Il y a trois enjeux majeurs à la reconnaissance légale des acteurs de SMP selon Nicolas Haupais, auteur des Enjeux de la « privatisation de la guerre » : déterminer la protection à laquelle les acteurs ont le droit ; définir les devoirs auxquels les acteurs doivent se conformer ; et définir les poursuites possibles en cas d’actes litigieux.

Bien que le statut de mercenaire soit défini dans l’article 47 du Protocole additionnel aux Conventions de Genève du 12 août 1949, relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux, du 8 juin 1977 (Protocole I), celui des employés des SMP est bien plus incertain. De nos jours, le mercenariat est réprimé par certains textes internationaux. La frontière nébuleuse qui existe actuellement dans l’activité de certaines SMP nous permet cependant de dire que les textes actuels ne sont plus adaptés à notre époque.

Selon le droit international, il existe deux principaux statuts envisageables pour les employés de SMP : civils ou combattants. Ces statuts sont définis dans les Conventions de Genève et la distinction semble assez simple dans les textes. Un combattant peut ainsi légalement participer au combat. A l’inverse, les civils bénéficient de la protection contre les dangers liés aux opérations militaires.

La responsabilité comme enjeu principal

Au regard de la 3ème Convention de Genève, on remarque que les contractors ou autres acteurs des SMP ne remplissent pas toujours toutes les conditions pour obtenir le statut de combattant. A savoir le fait « d’avoir à leur tête une personne responsable pour ses subordonnés ; d’avoir un signe distinctif fixe et reconnaissable à distance ; de porter ouvertement les armes ; de se conformer, dans leurs opérations, aux lois et coutumes de la guerre ». Aussi, la question de la responsabilité des entreprises qui emploient les acteurs est posée. Egalement, la responsabilité de l’Etat entre en jeu quand un critère organique peut s’appliquer. Ces questions mettent bien souvent en lumière les zones grises du droit international.

Une partie de la communauté internationale entreprend depuis plusieurs années une tentative d’adoption d’une convention internationale. Une telle décision est de plus en plus évoquée et semble être une nécessité pour contrôler l’activité de ces sociétés dont il est illusoire de vouloir prohiber l’activité. Signalons le mérite du Document de Montreux sur les entreprises militaires et de sécurité privées mené par la Suisse et le CICR. Ce travail juridique non contraignant finalisé en 2008, présente un ensemble de potentielles obligations juridiques et de bonnes pratiques. Son caractère officiel ouvre la voie et pose une juridiction plus adaptée au contexte actuel.

Sources :

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About Pierre Lacroix

Pierre Lacroix est diplômé d’une Licence de Géographie (Université de Nantes), d’un Master de Relations Internationales, Intelligence Stratégique et Risques Internationaux (Lyon III), puis d’un Master Coopération Internationale et ONG (Paris XIII). Il est rédacteur depuis Mars 2019.

https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/situations-decryptees/41686-societes-militaires-privees-visage-mondialisation-defense

Existe-t-il une solution pour sortir des tensions géostratégiques au Moyen-Orient ? Par Alastair Crooke

4.septembre.2019 // Les Crises

Existe-t-il une solution pour sortir des tensions géostratégiques au Moyen-Orient ? Par Alastair Crooke

Conflitsguerre au Proche-OrientMerci16Je TweetJe commenteJ’envoie

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 06-05-2019

Alastair Crooke

Le 6 mai 2019

La ligne de faille entre la Turquie et les États du Golfe – avec les États-Unis et Israël en coulisses – vient de s’élargir de façon menaçante. Les pressions sur Erdogan augmentent. C’est un combattant de rue susceptible de réagir avec ses poings. L’Iran – comme la Turquie – fait l’objet d’un « blitz du Trésor » à outrance. Cela aussi pourrait, d’une manière ou d’une autre, renvoyer dans leurs bancs ceux qui ont encouragé l’esprit belliciste du président Trump et de ses faucons. Ils savent qui est à blâmer, qui a attisé le feu : MbZ et son acolyte, MbS [Mohammed ben Zayed, prince héritier des Émirats arabes unis et Mohammed ben Salmane, prince héritier saoudien NdT]. Cette tension aggravée se manifestera vraisemblablement dans le nord et la Corne de l’Afrique.

Cette ligne de faille s’ajouter à celles qui fracturent déjà le Proche-Orient. La situation est extrêmement tendue. Le langage belliqueux de Trump est souvent compris comme étant de la fanfaronnade calculée, dans le but de tirer parti d’un avantage dans les négociations. Mais le président n’avait peut-être pas prévu que son agressivité allait se propager à Washington et dans les groupes de réflexion qui y gravitent . Tout carriériste espérant une promotion, ou un poste au sein de l’exécutif, veut maintenant s’inspirer de la rhétorique intransigeante du « pistolero » Bolton [conseiller à la sécurité nationale de Trump depuis 2018 NdT] (et idéalement, la pratiquer sur Fox News).

Ce qu’il importe de souligner ici, c’est que est que dans l’immobilier de Trump ; le « retournement » est possible, quand cela est nécessaire. Il le pratique. Il l’a pratiqué en affaires. Les volte-face ne le dérangent pas. C’est comme ça qu’il gère ses affaires. Mais son équipe ? Ce n’est pas si clair. Certains d’entre eux, à l’occasion, peuvent voir l’agressivité rhétorique de Trump comme le levier nécessaire pour engager le Président dans une voie de plus en plus étroite, dans laquelle « se retourner » ne serait plus une option.

Les pressions exercées par les États-Unis sur Erdogan sont réellement intenses : les sanctions, certes, mais aussi les appels répétés des grandes banques américaines de Wall Street à court-circuiter la lire jusqu’à la « mort » ; la promesse d’une nouvelle punition américaine (c’est-à-dire davantage de « guerre » par le Trésor), si la Turquie devait recevoir les SAM S 400 de Russie ; et maintenant, le retrait de la « dérogation » américaine concernant le pétrole « léger » que la Turquie importe d’Iran – et pour lequel les raffineries de Turquie sont calibrées (i.e. leur production est réglée pour le pétrole léger iranien et les re-régler serait coûteux).

Ensuite, il y a les pressions stratégiques. La première d’entre elles est l’intention déclarée de Trump d’inscrire les Frères musulmans (FM) sur la liste des groupes terroristes. Cela n’est toujours qu’un projet de la « machine » politique de Washington, mais on s’attend à ce que cela se produise.

Et alors? Alors rappelons que l’AKP [Parti au pouvoir en Turquie, NdT] est officieusement consubstantiel aux Frères Musulmans (au moins dans le sens qu’ils en sont une composante majeure) ; Erdogan est culturellement un Frère Musulman, et se considère comme leur mécène ; enfin l’AKP facilite le financement des organisations sociales des Frères Musulmans en Turquie (c’est-à-dire par des subventions de la municipalité d’Istanbul). Les commentateurs turcs reprochent directement à certains États du Golfe d’avoir lancé Trump sur la voie de l’ostracisation. Ils ont raison. Et ce n’est pas à prendre à la légère.

Ensuite, il y a les Kurdes de Syrie que les États-Unis disent vouloir armer de missiles sol-air Stinger. Vraiment ? Est-ce que l’EI utilise des hélicoptères de nos jours ? Ensuite, il y a la récente déclaration d’un fonctionnaire du département d’État américain selon laquelle les États-Unis occuperont le tiers est de la Syrie pour une « longue durée » – et y investiront (traduction : armeront davantage les Kurdes). Et l’envoyé américain, James Jeffry, fait pression sur Erdogan pour qu’il accepte une police des frontières kurde armée le long de la frontière sud de la Turquie avec la Syrie pour la contrôler.

Il n’est pas surprenant que les cercles proches d’Erdogan voient le nœud coulant se resserrer autour du cou de la Turquie, et considèrent ce « projet » kurde comme une « plate-forme » à partir de laquelle pénétrer et affaiblir la Turquie elle-même. Pour les dirigeants, tout cela équivaut à une conspiration, à ciel ouvert, visant à ébranler la Turquie.

Enfin, dans la catégorie du « front » direct du Golfe contre la Turquie, se trouve le changement de régime monté au Soudan contre un président lié aux Frères musulmans ; l’expulsion probable de la Turquie de sa base navale soudanaise installée en face de Djeddah – et enfin et surtout – l’assaut du général Haftar contre Tripoli et Misrata (qui sont défendues par des forces soutenues par la Turquie et le Qatar). Une proportion importante de la population du nord de la Libye est d’origine turque.

Ainsi, comme le rapporte Abdel Bari Atwan dans Rai al-Youm (en arabe), « le développement le plus important au niveau de la scène libyenne est l’intervention du président turc … [par] un appel à M. Al-Sarraj lui indiquant qu’il, [Erdogan], consacrera toutes les capacités de son pays à empêcher ce qu’il appelle “la conspiration” de nuire au peuple libyen. Il a ensuite loué le rôle d’Al-Sarraj et de son gouvernement pour repousser l’attaque contre Tripoli. A notre avis, cela signifie un soutien militaire et pas seulement politique », conclut Bari Atwan.

En bref, Erdogan (allié au Qatar) se dresse contre les EAU et les forces de Haftar soutenues par l’Arabie saoudite et les États-Unis – et en soutien au Gouvernement d’union nationale soutenu par l’ONU (et l’Italie).

L’assaut de Haftar s’est déjà enlisé à la périphérie de Tripoli. Il semble peu probable maintenant que le Qatar comme la Turquie acceptent le coup d’État monté par les EAU et les Saoudiens, sans livrer un combat sanglant. Pour l’instant, le Gouvernement d’union nationale – par l’intermédiaire de la Banque centrale – contrôle les recettes pétrolières (bien que Haftar tienne les champs sous sa garde). Il pourrait essayer de renverser la situation et de s’approprier les revenus. La Banque centrale qui contrôle l’accès à ces fonds, détenus sur un compte séquestre à New York, est située à Tripoli.

Le fait est que, bien que la Turquie subisse d’énormes pressions, internes (avec son économie fragile et le nouveau maire d’Istanbul contestant les principes mêmes de la politique de l’AKP) comme externes, les États du Golfe en subissent également, bien que de nature différente.

Premièrement, la guerre au Yémen ne se déroule pas bien pour l’Arabie saoudite. Le front méridional saoudien semble se désintégrer gravement, et les forces yéménites s’enfoncent dans le sud de l’Arabie saoudite. Deuxièmement, la tentative du Golfe d’installer des régimes militaires sécuritaires au Soudan, en Algérie et en Libye n’est nullement réussie. Le risque est ici que l’instabilité générée par ces tentatives de coups d’État ne fasse tache d’huile dans toute l’Afrique du Nord. Le Tchad est inquiet (Haftar y a tenté un coup d’État il y a quelques années) ; la Mauritanie pense que les EAU sont en train de lorgner sur ses ressources ; et le Maroc est en désaccord avec les EAU sur son attitude envers le Qatar. Le résultat final de ce « trio de coups d’État » est en suspens.

Ce qui nous ramène au tableau d’ensemble : Trump est résolu à déclencher une refonte du Proche-Orient. Kushner et les envoyés n’hésitent pas à le dire : leur objectif est de reconstruire la région au gré d’Israël : Israël doit devenir le Grand Israël (qui englobe quelque 6,5 millions de Palestiniens) ; et pour faciliter ce plan, trois nations historiques – les piliers de la région – doivent être réduites : La Grande Syrie le serait encore plus (perdant un tiers de son territoire déjà diminué) ; et les nations iranienne et turque doivent être contenues, affaiblies, et leurs gouvernements actuels renversés, si possible, pour être remplacés par des dirigeants plus dociles.

Cette initiative ambitieuse comporte toutefois des lacunes évidentes. La première est expliquée par une source on ne peut plus directe en matière de sanctions : David Cohen, ancien sous-secrétaire au Trésor américain pour le terrorisme et le renseignement financier. C’est-à-dire de l’ancien « M. Sanctions » lui-même :

Au cours des dernières décennies, les sanctions sont devenues un outil clé de la politique étrangère américaine. L’administration Trump en a fait un usage particulièrement intensif, spécialement dans ses efforts pour provoquer des changements de régime au Venezuela et en Iran … Et bien que l’administration ait été moins frontale dans son appel au renversement du régime clérical iranien, les demandes qu’elle a adressées à Téhéran sont si excessives que, comme l’a affirmé l’ancien ambassadeur américain Robert Blackwill, il est « effectivement impossible pour l’Iran de s’adapter sans changer fondamentalement sa direction et son système gouvernemental ». Le président américain Donald Trump, en d’autres termes, « exige un changement de régime en Iran sans l’appeler ainsi. »

« Mais pour que les sanctions fonctionnent… elles doivent viser un comportement que la cible peut, même à contrecœur, changer. La partie visée doit également croire que les sanctions seront levées si elle abandonne le comportement en question.

« La logique des sanctions coercitives ne s’applique toutefois pas lorsque l’objectif des sanctions est un changement de régime. Dit simplement, parce que le coût de l’abandon du pouvoir dépassera toujours le bénéfice de l’allègement des sanctions, un État ciblé ne peut raisonnablement accéder à une demande de changement de régime… »

« Il n’y a guère de raison de s’attendre à un résultat différent aujourd’hui au Venezuela ou en Iran. Les sanctions unilatérales américaines font des ravages, mais cet impact économique ne doit pas être confondu avec le succès politique, surtout lorsque le changement de régime est l’objectif. »

Et un autre expert, le colonel américain Pat Lang, note que les derniers remous d’une tentative de soulèvement par l’armée locale au Venezuela pour évincer le président Maduro sont, à bien des égards, aussi ineptes que le débarquement de la « Baie des Cochons » de 1961 à Cuba (fondé sur la croyance erronée que le peuple cubain, là aussi, se soulèverait pour apporter immédiatement son soutien).

Cet épisode vénézuélien souligne combien la rhétorique macho américaine est souvent plus de la prétention que de l’action (i.e. que l’image de dur est inversement proportionnelle au rendement réel dans ce ministère.). Bien sûr, tout le monde au Proche-Orient en aura pris note.

Donc, si les sanctions n’aboutissent pas, et que les États-Unis s’emmêlent probablement en tentant un coup d’État secret de type Maidan en Iran ou en Russie, n’y a-t-il rien à craindre ?

Eh bien, pas tout à fait. La tentative de faire de l’« avant-poste de l’Occident » au Proche-Orient la force dominante d’ensemble va faire vaciller toute la région – que les États-Unis s’emmêlent ou non – et pourtant, l’essentiel est ailleurs : l’escalade de l’agressivité verbale des États-Unis émanant des officiels n’est pas une lubie. Il s’agit de la notion de « guerres éternelles » de l’Amérique : la guerre interminable et générationnelle – dans la doctrine dominante – contre la Russie et l’Iran. Le terme de « mal cosmique » utilisé pour désigner l’Iran et le président Poutine est délibéré. Cela fait partie de la rupture progressive des axes d’engagement et de communication entre l’Occident et la Russie et l’Iran (le public américain n’a pas encore pris l’habitude de considérer le peuple chinois comme « le mal »).

Progressivement, les canaux d’intercommunication se sont atrophiés ; les domaines de coopération construits au fil des ans sont coupés ; les accords en matière d’armement et de sécurité, soigneusement assemblés, sont abandonnés. Et la formule selon laquelle il n’y a personne à qui parler – car « leur » nature est de mentir, de tricher et d’être malhonnêtes – est établie.

Bien sûr, ceux qui considèrent le langage guerrier de Bolton et de Pompeo comme une simple stratégie de négociation sont parfaitement libres de garder cette opinion, mais on peut aussi le considérer comme la construction pièce par pièce d’un tunnel qui se rétrécit et se termine par une seule issue : une escalade permanente contre « la malignité ».

La vraie question est de savoir si Trump le voit et le comprend. Ou s’est-il convaincu lui-même que les fanfaronnades plus nombreuses de l’administration sont vraiment en train de gagner : qu’« elle rendent sa grandeur à l’Amérique » ? C’est sur cette question que repose notre avenir commun.

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 06-05-2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici.

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Regarder le monde tel qu’il est

Regarder le monde tel qu’il est. Editorial n°23

Jean-Baptiste Noé

 De Jean-Baptiste Noé31 août 2019 Dans Éditoriaux 3 Minute de lectureRegarder le monde tel qu’il est. Editorial n°23

« Premier numéro, grandes ambitions » écrivait Pascal Gauchon en ouverture du premier numéro de Conflits en avril 2014. Trente-deux numéros plus tard, nos ambitions demeurent toujours aussi grandes : regarder le monde tel qu’il est. Depuis cinq ans, Conflits s’est imposé comme une revue de référence, défendant une vision réaliste et critique de la géopolitique. Réaliste, parce que nous prenons en compte tous les éléments dans nos analyses : politiques et militaires, mais aussi énergétiques, culturels, religieux, criminels et artistiques. Critique, parce que Conflits se veut une revue ouverte à la liberté de penser et d’analyser, et de déranger aussi parfois nos lecteurs dans leurs certitudes. Conflits veut donner la parole aux auteurs et aux universitaires confirmés et reconnus, et nous remercions ceux qui nous ont précédés de s’y exprimer régulièrement. Mais nous souhaitons aussi faire émerger la génération intellectuelle de demain, faire connaître de nouveaux talents, ouvrir de nouveaux horizons de la recherche et de l’investigation. C’est ce que fit Pascal Gauchon au printemps 2014 en ouvrant ses colonnes à des auteurs alors peu connus. Dans ce numéro où nous prenons la suite de cette aventure humaine et intellectuelle, nous souhaitons lui exprimer notre reconnaissance pour cette audace. On dit la presse en crise. Pourtant, nous ne manquons pas de talents pour exprimer simplement, mais avec précision, les soubresauts du monde. Nous ne manquons pas non plus de lecteurs désireux de comprendre, de voyager, de découvrir. Conflits se veut résolument une revue de vulgarisation, c’est-à-dire une passerelle entre le monde de la recherche et l’université et le monde des professionnels, des étudiants, des professeurs. La géopolitique est la culture générale de notre temps ? Eh bien aidons-la en portant notre regard sur le monde entier et sur tout le monde, sur ce qui plaît et sur ce qui déplaît. La France dispose d’une longue et riche tradition intellectuelle dans les domaines de la géographie, de l’histoire, de la réflexion militaire, de la pensée des relations internationales. Avec Conflits, c’est un maillon de cette longue chaîne que nous souhaitons sculpter.

            La géopolitique est une méthode d’analyse qui part du terrain et qui traite des réalités. Nous nous enracinons dans le temps long et nous portons notre regard vers les horizons lointains. Nous reconnaissons l’existence des identités et des cultures, qui œuvrent pour leur survie et leur développement.

Notre géopolitique est celle du conflit. « Le véritable sujet d’étude de la géopolitique, c’est l’antagonisme sous toutes ses formes, les plus innocentes, les plus sournoises, mais aussi les plus brutales, ainsi que les équilibres que ces rivalités finissent par générer et qui restent toujours fragiles[1]» Nos militaires morts au combat, les civils tués lors des attentats, les régions qui sombrent dans la guerre civile et les guerres larvées témoignent du fait que la paix n’est jamais acquise ni gagnée. Nous ne nous appelons pas Conflits parce que nous aimons la guerre, mais parce que nous souhaitons la paix véritable. « Sans aimer l’affrontement en tant que tel, mais parce que ceux qui veulent vraiment la paix et la stabilité se doivent de connaître toutes les menaces[2]. »

C’est pourquoi nous souhaitons ouvrir la revue à des auteurs étrangers amis de la France, afin de vous faire découvrir les débats intellectuels qui agitent nos alliés, les livres qui suscitent la réflexion. De même, Conflits est ouvert à tous les continents et à toutes les thématiques, la géopolitique se devant d’aborder de nombreux champs du savoir pour saisir la complexité du monde. Après 32 numéros, nos ambitions demeurent toujours aussi grandes pour répondre à vos besoins et votre curiosité. Il n’y a pas de revue sans ses lecteurs. Que ce premier éditorial soit aussi l’occasion de vous remercier pour votre fidélité et votre soutien, que vous lisiez Conflits depuis le numéro 1 ou depuis des numéros plus récents. Vous êtes la partie essentielle de cette histoire humaine et intellectuelle.

Editorial du numéro 23. Dossier : « La guerre du droit ».

Notes

[1] Éditorial, no1, 2014.

[2] Idem.Tags:Conflitséconomiegéopolitiqueguerre économiqueJean-Baptiste Noé

https://www.revueconflits.com/jean-baptiste-noe-guerre-du-droit-editorial-numero23-conflits/?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=conflits_n023_la_guerre_du_droit_les_dernieres_mises_en_ligne&utm_term=2019-09-03

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De l’Argentine, de la Baltique et de quelques autres choses

13 Août 2019

Tour d’horizon des points chauds du Grand jeu…

A tout seigneur tout honneur, le chef de l’Organisation de Coopération de Shanghai a appelé la grande formation eurasienne à intensifier la coopération avec le Caspian Five (Iran, Russie, Azerbaïdjan, Kazakhstan et Turkménistan), notamment dans les infrastructures de transport afin de mieux intégrer le continent-monde. Chose intéressante, il a convié l’Afghanistan à y participer au moment où Washington, la queue entre les jambes, tente piteusement de s’extraire de l’interminable bourbier.

Ces déclarations de l’OCS sonnent familièrement à l’oreille du fidèle lecteur de nos Chroniques qui en avait eu un avant-goût il y a trois ans :

Le corridor RAI (Russie-Azerbaïdjan-Iran) se combinera avec les voies chinoises pour former un maillage eurasien serré par lequel transiteront marchandises et hydrocarbures. De Lisbonne à Pékin et de l’Océan indien à l’Océan arctique. Un seul absent dans tout cela : les Etats-Unis, dont la capacité de nuisance s’amenuise à mesure que l’intégration de l’Eurasie se poursuit.

Le RAI est sur les rails et sera à terme raccordé aux Nouvelles routes de la Soie. On comprend la fébrilité des stratèges impériaux, qui ont d’ailleurs bien d’autres raisons de se prendre la tête à deux mains…

En Argentine, le président Mauricio Macri, gentil toutou des USA, vient de se prendre une volée aux élections primaires, répétition générale de l’élection présidentielle du mois d’octobre. Pour Washington, c’est une bien mauvaise nouvelle, d’autant que le grand vainqueur est le parti de l’ancienne présidente Cristina Kirchner, elle aussi bien connue des lecteurs. Nous en parlions entre autres dans un billet consacré à l’établissement d’une base radar chinoise dans la pampa :

L’accord sino-argentin avait été signé en 2015, du temps de Cristina Kirchner, égérie de la multipolarité. Ironie du sort, l’objet de l’accord se réalise sous son successeur et adversaire, pion de l’empire comme nous l’expliquions il y a deux ans :

Macri, dans la plus pure tradition des leaders latino-américains dévoyés, est l’homme de paille des Etats-Unis en Argentine, permettant l’installation de deux bases US dans son pays, plaçantsa fortune chez son maître, s’attirant les louanges de son suzerain.

… et acceptant avec gloutonnerie tout accord avec le FMI visant à esclavagiser un peu plus son pays. Sans surprise, la Cristina, maintenant sénatrice, s’y oppose résolument et préfère les prêts de la banque des BRICS ou de la Chine. D’où la base radar, facilité donnée au dragon contre des espèces sonnantes et trébuchantes à un moment où l’Argentine était étranglée financièrement. Le combat continue entre la pasionaria et le vassal. Macri est largement devancé par C.K dans les projections du premier tour (39%-30%). Quel que soit le résultat, la base chinoise est là pour rester, l’accord ayant été signé pour 50 ans.

C’était l’année dernière et les sondages étaient en deçà de la réalité. Si Cristina ne s’est pas présentée elle-même, son parti a gagné par 47% contre 32%. Un retour du clan Kirchner à la Casa Rosadaapporterait à coup sûr un regain d’activité au processus de multipolarité en Amérique du Sud, un temps mis à mal par la destitution de Dilma au Brésil et l’élection de Macri. On se rappelle que l’Argentine de Cristina, bien que ne faisant pas officiellement partie des BRICS, y faisait souvent figure de membre associé, ce qui sera sans doute à nouveau le cas dans deux petits mois…

Dans les Balkans, les oreilles impériales ont également dû siffler. Le patron de la Republika Srpska (ou République serbe de Bosnie) a réaffirmé son refus de rejoindre l’OTAN, torpillant de facto la marche de la Bosnie vers l’Alliance atlantique. En effet, le pays est, depuis les accords de Dayton ayant mis fin à la guerre en 1995, divisé en deux entités : la Fédération croato-bosniaque et la Republika Srpska, qui cultive des liens étroits avec Belgrade.

Or, la présidence bosniaque est collégiale et les décisions prises, théoriquement du moins, de manière collective. Dans ces conditions, on ne voir pas comment ce pays pourrait accéder à l’OTAN, d’autant que Milorad Dodik, le dirigeant des Serbes de Bosnie n’y va pas par quatre chemins : « Nous sommes liés à la Serbie. Si celle-ci rejoint l’OTAN dans 100 ans, nous le ferons aussi. Si elle n’y adhère pas dans 300 ans, nous n’y serons pas non plus. Le Partenariat pour la Paix est largement suffisant. Si cela ne plaît pas à l’OTAN, elle est libre de le quitter« . Sans fioritures…

Est-ce ce qui pousse le bras armé américain en Europe à exprimer sa mauvaise humeur du côté de la Baltique ? Dans ce qui paraît être une évidente provocation, l’avion du ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, a été titillé par un F18 otanien au-dessus des eaux internationales avant que celui-ci ne soit joliment éconduit par un Sukhoï (admirez la manœuvre).

Ces chamailleries sont tout sauf nouvelles dans la zone :

Un Sukhoi russe a de nouveau intercepté de manière acrobatique un avion américain vendredi dernier, au-dessus de la Baltique. Il s’est approché à une dizaine de mètres et s’est permis un audacieux tonneau, louvoyant autour du RC-135 de reconnaissance de l’US Air Force. Le Pentagone est furieux, parlant de « manoeuvre dangereuse » dans l’espace aérien international. Le ministère russe de la Défense répond que l’avion américain tutoyait la frontière russe et que son transpondeur était éteint : « Soit vous arrêtez de voler près de nos frontières, soit vous vous identifiez ». Ambiance, ambiance…

Interceptions d’avions ou survol menaçants de navires sont presque devenus un sport national dans la Baltique et le coup fumant sino-russe d’il y a deux ans n’a rien fait pour arranger les choses…

Dans ce qui peut être vu comme un évident pied de nez à l’empire américano-otanien, les marines russe et chinoise commencent aujourd’hui des exercices navals communs en mer Baltique. C’est la première fois que Pékin envoie sa flotte dans la zone et c’est tout sauf un hasard. Un expert militaire russe nous en donne un intéressant éclairage :

« Depuis 2015, les exercices russo-chinois s’approchent de plus en plus des « points chauds » potentiels aux frontières des deux pays. Ce processus se déroule parallèlement à l’augmentation de la présence militaire des alliés européens des États-Unis en Asie […]. L’ingérence européenne dans des litiges à l’autre bout du monde serait loin de plaire à la Chine qui a décidé d’envoyer ses navires en mer Baltique.

Les deux pays soulignent le caractère humanitaire et antiterroriste des manœuvres, mais on sait que lors des exercices Joint Sea précédents, les marins des deux pays se sont entraînés à mener une guerre locale, notamment à parer des attaques aériennes, à combattre les sous-marins et à utiliser des missiles antinavires ».

L’empire n’est pas plus heureux au Moyen-Orient où la croisade saoudienne au Yémen tourne au fiasco. Même le Figaro, dont le propriétaire est pourtant si amène avec les pétromonarchies pour leur vendre des armes, se croit obligé de le reconnaître. Non seulement la coalition anti-houthi fait du surplace mais elle se déchire maintenant au grand jour. A Aden, des séparatistes sudistes liés aux Emirats Arabes Unis se sont retournés contre les forces de l’ex-gouvernement soutenues par l’Arabie saoudite. Le palais présidentiel a été pris et les combats ont fait une cinquantaine de morts et des centaines de blessés. Pour ajouter à la farce, Riyad a répliqué en bombardant ses anciens alliés tandis que les Houthis profitent de la situation.

Si les grassouillets cheikhs des deux bords tentent d’éteindre le feu, cette semi-rupture ne trompe pas. Réduction des troupes émiraties au Yémen, retournement de veste partiel vis-à-vis de l’Iran, peut-être même discret rabibochage avec le Qatar, bête noire de Riyad : Abu Dhabi semble, depuis quelques temps, prendre ses distances avec le voisin saoudien, désormais bien esseulé.

A 2 000 km de là, les loyalistes syriens continuent leur avance dans l’Idlibistan malgré la résistance acharnée des djihadistes « modérés », dont la dernière contre-attaque a d’ailleurs fini en désastre. Le kotel prévu dans notre dernière livrée se met peu à peu en place vers Khan Cheikhoun et l’ambiance n’est pas à la fête chez les barbus, dont les officines, habituées à minimiser les succès de Damas, ne nient pas cette fois l’urgence de la situation. 

Hong Kong, enfin. Les manifestants si sorossement démocratiques commencent à montrer leur vrai visage. Les gentilles manifestations pacifiques ont fait long feu, ce qui n’étonnera personne quand on sait qui est derrière. Place désormais aux armes parfois sophistiquées (comme cet élégant lanceur de grenade), au blocage d’aéroport, aux violences anti-chinoises (blessés battusjournalistes ligotés), aux drapeaux US et au soutien plein et entier de la presstituée occidentale. Bref, tous les éléments d’une « révolution colorée »…

Hélas pour Washington, nous ne sommes plus au début des années 2000, quand les pays victimes de ces agissements ne savaient pas comment y faire face. Chinois et Russes sont parfaitement au jus et vont d’ailleurs rapidement se consulter pour contrer l’ingérence américaine, ce qui confirme en creux notre billet du 30 juillet évoquant une offensive du Deep State contre ses deux bêtes noires. Une matérialisation parmi d’autres de l’alliance de plus en plus stratégique entre l’ours et le dragon.

Pékin, qui vient d’ailleurs de refuser la prochaine escale à Hong Kong de deux navires américains, veut en finir et envoie ses troupes vers l’ancienne colonie britannique. Si les pions made in Soroslands’entêtent, la direction chinoise ne pourra pas faire autrement que de « lâcher les chiens ». Un massacre à la Tien An Men ferait les affaires de l’empire et le consolerait en partie de tous les revers qu’il connaît par ailleurs. Le but de ses manigances dans le comptoir excentré de Hong Kong n’est évidemment pas de « changer le régime » chinois mais de le mettre dans l’embarras, de lui faire perdre prestige et légitimité alors que le dragon est en train de prendre la place de n°1 des Etats-Unis dans un nombre croissant de domaines et projette l’intégration de l’Eurasie. Gageons que Pékin a parfaitement compris la manœuvre et agira avec fermeté mais aussi discernement. Les prochains jours nous en diront plus…Tag(s) : #Amérique latine#Europe#Asie centrale#Moyen-Orient#Russie#Chine#Etats-Unis

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USA-CHINE DES BUDGETS MILITAIRES EN FORTE CROISSANCE, POURQUOI FAIRE ?

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USA-CHINE DES BUDGETS MILITAIRES EN FORTE CROISSANCE, POURQUOI FAIRE ?

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Publié par Jean-Bernard PINATEL, le 27 Juil 2019, dans AnalysesChine

ATLANTICO : Alors que le budget militaire américain pour 2020 est estimé à 718 milliards de dollars et qu’il reste supérieur à celui des autres pays de la planète réunis, la supériorité militaire américaine semble incontestable. Pour autant, la Chine augmente de manière impressionnante son budget de défense et se place comme potentiellement compétitive de l’hégémonie américaine sur le long-terme. La toute-puissance américaine pourrait-elle être contestée en cas de conflit ouvert ? Quelles seraient les doctrines respectives des Etats-Unis et de la Chine ?

Général Jean-Bernard PINATEL : Je vais répondre simultanément à ces deux questions car elles sont intimement liées.

Un budget militaire s’évalue en fonction des objectifs politiques qui le sous-tend.

Pour les Etats-Unis l’objectif est clair. Ils veulent conserver la suprématie mondiale qu’ils ont acquise à la chute de l’URSS. On doit néanmoins se poser une question. Est-ce que ce montant de 718 milliards de dollars est nécessaire ? N’est-il pas, en partie, le résultat de l’influence qu’exerce le complexe militaro-industriel sur démocratie américaine et dont le Président Eisenhower avait déjà dénoncé le risque en avril 1953 à la fin de son second mandat?

En effet quand on lit la propagande récurrente sur la menace militaire Russe alimentée par les publications d’organisations financées par ce budget, comment ne pas penser que l’Etat amplifie sciemment les menaces pour justifier les sommes extravagantes qu’il prélève dans les poches des américains.
L’exemple de la désinformation sur les armes de destruction massive soi-disant possédées par Saddam Hussein pour justifier l’agression contre l’Irak y incite fortement.

Un autre fait permet de crédibiliser cette hypothèse : le budget des 17 agences de renseignement américaines est supérieur au total du budget militaire russe qui est du même ordre de grandeur que celui de la France : environ le dixième du budget des Etats-Unis !

La motivation chinoise pour accroître son budget militaire est d’une toute autre nature.

La Chine est, en effet, dans une position de vulnérabilité croissante par rapport au risque que représente pour elle la puissance maritime des Etats-Unis et la propension de Washington à décréter unilatéralement un embargo sur le pétrole et à le faire respecter comme cela se passe actuellement avec le Venezuela et l’Iran.

En effet, malgré ses efforts, la dépendance énergétique nette de la Chine est de l’ordre de 15% en croissance constante avec une vulnérabilité particulière vis à vis du pétrole puisque les deux tiers du pétrole consommé en Chine sont aujourd’hui importés. Et 85% de ces importations transitent par la mer, avec un tonnage en croissance rapide comme le montrent le graphique et la liste des pays fournisseurs.


Cliquer sur l’image pour plus de détails.

Ces chiffres expliquent la crainte dans laquelle vivent les dirigeants chinois vis-à-vis des Etats-Unis. Une fermeture du détroit d’Ormuz ou du détroit de Malacca plongerait l’économie et la société chinoises dans une crise profonde. Dans ce contexte de vulnérabilité, on assiste à une double évolution des dépenses militaires chinoises. D’une part elles augmentent fortement. La Chine a annoncé le 5 mars 2019 une croissance de 7,5% de son budget de défense le portant à 1,19 trillions de yuan soit 177,6 milliards de dollars. D’autre part, et c’est une évolution qui a commencée à la chute de l’URSS, la part de la marine s’accroit fortement.

ATLANTICO : Bien qu’une guerre ouverte entre Etats-Unis et Chine semble hautement improbable, certains scénarios comme une possible invasion de Taïwan pourraient-ils dégénérer en réelle escalade ?

Général Jean-Bernard PINATEL :Il ne peut y avoir que des crises locales et, le plus souvent, par puissances interposées entre deux puissances nucléaires. En effet, à l’ère nucléaire, le bénéfice espéré d’une agression est bien inférieur au risque d’escalade nucléaire qui peut résulter d’une confrontation directe. L’Inde et le Pakistan s’affrontent depuis leur indépendance. Tant que ces deux puissances n’étaient pas nucléaires, elles se sont opposées directement dans trois guerres qui ont fait des dizaines de milliers de morts. Depuis la fin des années 80, devenues puissances nucléaires, il n’y a eu que des affrontements limités et par milices interposées.
La Chine sait très bien que si elle décidait par un coup de force militaire de s’emparer de Taiwan, elle ne pourrait pas le faire par surprise du fait de la concentration de forces que cela impliquerait. Même si elle réussissait et que les Etats-Unis évitaient de riposter directement, le bénéfice de cette action serait largement moins grand que les dommages que pourraient lui faire subir une riposte indirecte américaine.

En effet, pour longtemps encore, la marine américaine est en capacité d’interdire toutes les importations maritimes de pétrole de la Chine et de stopper une grande partie de ses exportations qui s’effectuent par mer et ainsi de plonger le pays dans une crise économique profonde qui mettrait en cause la survie du régime actuel. La Chine, malgré l’augmentation impressionnante de sa flotte, ne peut espérer réussir à briser un blocus américain avant au moins deux décennies car le gap de puissance entre leurs forces aéronavales ne se mesure pas en termes de tonnage mais de capacités opérationnelles et il reste aujourd’hui considérable.

Des experts américains cités dans l’article de The Atlantic, lesquels affirment qu’une défaite américaine est envisageable face à la Chine dans les cinq ans à venir et que le pays représente la plus grande menace pour les Etats-Unis.

L’auteur de cette déclaration devant de comité sécurité de l’Aspe Institute est l’amiral Philip Davidson qui est le commandant des forces américaines dans le Pacifique (USPACOM).

Il n’est donc que le chef que d’un des six commandements des Etats-Unis. Son propos est donc limité à sa zone de responsabilité et il n’envisage en aucun cas l’hypothèse d’une confrontation totale et mondiale entre la Chine et les Etats-Unis.

Il ne traite que du rapport des forces en présence dans sa zone de responsabilité, le Pacifique. Et il le fait pour moi avec une phrase ambiguë « China’s capabilities don’t outnumber America’s in the region for now, it’s possible they could overtake the United States’ within the next five years ». En effet, le début de sa phrase que l’on peut traduire par « Les capacités de la Chine ne sont pas plus nombreuses que celles de l’Amérique dans la région pour l’instant » fait penser qu’il parle plutôt du nombre de bateaux, d’avions ou de forces terrestres que de leurs réelles capacités opérationnelles.

A l’opposé la grande majorité des forces aéronavales chinoises est déployée dans la mer de chine, le golfe du Bengale jusqu’à Djibouti pour assurer la sécurité de ses approvisionnements.

Aussi il est tout à fait possible que l’amiral Davidson ait raison et que, dans cinq ans, le nombre de bâtiments ou d’avions chinois déployés dans sa zone de responsabilité ( USPACOM) puisse dépasser (« overtake ») le nombre des avions et bâtiments américains. Mais en termes de capacités à mener une bataille aéronavale les américains disposent d’une expérience que n’ont pas les chinois et ils conserveront probablement pour une ou deux décennies encore des capacités opérationnelles bien supérieures.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Secrétaire Général du Think Tank GEOPRAGMA
Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017

http://www.geopolitique-geostrategie.fr/

Notes sur un durcissement général

Notes sur un durcissement général

Analyse

   vendredi 02 août 2019

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Notes sur un durcissement général

2 août 2019 – La situation générale de la Grande Crise de l’Effondrement du Système présente actuellement plusieurs facteurs, extérieurs et intérieurs, indiquant la poursuite de la montée de la tension entre les acteurs principaux. Nous insistons sur le fait de facteurs extérieurs et intérieurs, car les situations extérieures et intérieures de ces acteurs sont de plus en plus intimement liées et répondent à la même logique de cette montée de la tension.

• Dans le domaine extérieur, la crise iranienne est le centre de l’activité crisique. En fait de “crise iranienne”, il s’agit désormais d’une crise générale d’une zone stratégique géopolitique et géoéconomique, — le Golfe persique et le détroit d’Ormouz, – où les acteurs impliqués ont des positions de plus en plus diverses et indépendantes des habituelles sources de tension, principalement les USA qui perdent de plus en plus leur capacité d’imposer leur politique anti-iranienne.

• Cette diversité et cette indépendance se manifestent sous la forme d’un durcissement général à l’encontre de la poussée belliciste constante des USA. Ce durcissement est le fait de l’Iran, qui confirme sa position déjà affirmée avec force ; de la Russie, qui s’engage de plus en plus nettement au côté de l’Iran ; des pays européens, qui repoussent les injonctions US à participer à une “coalition” navale indirectement anti-iranienne dans le Golfe (France et Allemagne), ou qui tempère un engagement initial imposé par les USA (le Royaume-Uni).

• Dans le domaine intérieur, il y a un durcissement perceptible, du côté russe et chinois, face à des troubles internes ou très-voisins qui sont perçus comme des tentatives de déstabilisation venues de l’extérieur, que ce soit ou non le cas. Il s’agit d’une position d’opposition désormais active à ce qui est supposé être une agression du type regime changeévidemment développée par les USA.

L’arraisonnement du Stena Impero

L’arraisonnement le 19 juillet du Stena Impero, pétrolier britannique passant le détroit d’Ormouz, par un commando héliporté des forces spéciales des Gardiens de la Révolution iraniens, a marqué une étape importante dans la montée de la tension de la crise iranienne mais aussi, comme nous l’avons signalé, de l’élargissement de cette crise à une zone stratégique, géopolitique et géoéconomique.

(L’action iranienne vient après la saisie du pétrolier iranien Grace 1 par les Britanniques dans le détroit de Gibraltar, et constitue évidemment une riposte dans une situation où les Iraniens tiennent une ligne d’action inflexible, correspondant au maximalisme de la politique américaniste contre eux.)

On observera que cet “élargissement” de la crise, promptement accéléré par les USA, directement ou indirectement (par Britanniques interposés), n’est pas nécessairement un avantage pour ces mêmes USA. En un sens, l’élargissement revient à accepter les règles du jeu stratégiques de l’Iran qui, dès le début de cette phase crisique, a averti que toute attaque aérienne (des USA et/ou d’Israël essentiellement) déclencherait une riposte asymétrique, par diverses actions dont la plus probable et la plus importante du point de vue international serait très probablement la fermeture du détroit d’Ormouz et l’interruption de l’acheminement du pétrole. Ensuite, cet avertissement a été nuancé par des hypothèses de scénarios alternatifs (attaque des champs pétroliers saoudiens notamment) mais l’effet de communication est resté fixé sur Ormouz, qui est un point géographique à l’extrême signification symbolique.

Par cette simple mécanique de communication, effectivement, le champ de la crise s’est “élargi” vers l’espace naval Ormouz/Golfe avec les divers incidents qu’on a vus, dont la prise du Stena Impero est le dernier en date.

Le résultat de la perception qu’on a de l’évolution de la crise est que l’Iran s’est sorti de la position de pays assiégé et isolé qu’il avait au tout début de la séquence. Nous ignorons si quelqu’un l’a voulu ainsi, mais nous croyons que c’est bien le résultat : l’Iran n’est plus pressé sur ses côtes et dans son espace aérien, la crise se joue dans l’espace naval Ormouz/Golfe, et l’Iran y marque des points devant les pays du bloc-BAOqui se découvrent de plus en plus extrêmement divisés, et même entre USA et UK dans la mesure où les Britanniques ont été lancés dans l’affrontement par les USA, puis abandonnés par eux selon une habitude bien américaniste :

« Dans un mouvement auquel on est habitué, la mosaïque du pouvoir US a doublé l’incitation faite aux Britanniques de s’engager dans la “piraterie légale” anti-iranienne selon les conceptions de Bolton par une attitude plusieurs fois réaffirmé du secrétaire d’État Pompeo selon laquelle les USA se lavent les mains de la question des pétroliers arraisonnés, du seul ressort du Royaume-Uni. »

On peut se demander si les circonstances, et l’habituelle grossièreté de l’action maximaliste et faussaire des Bolton-Pompeo n’ont pas donné un avantage stratégique imprévu à l’Iran en desserrant l’étau autour de ce pays sans qu’il abandonne sa position extrêmement dure mais justifiée. Cette évolution a “internationalisé” la crise dans sens le plus critique, c’est-à-dire en offrant une aire stratégique importante où la discorde entre alliés peut se développer et ainsi conforter la position iranienne.

Cela justifie d’autant plus de connaître les détails de l’arraisonnement du Stena Imperoque nous donne Elijah J. Magnier le 31 juillet. On sait combien ce commentateur est proche, par ses sources, des Iraniens comme il est proche des Syriens. Les détails qu’il donne rendent compte à notre sens, de la position iranienne, comme s’il s’agissait d’une version “officieuse” ; où l’on voit que l’Iran veut montrer que son intervention a été délibérée, décidée au plus haut niveau, dans une parfaite coordination, et s’inscrivant dans un plan de riposte dure aux “pression maximales” des USA. On note qu’il est affirmé “en passant” que les sabotages de pétroliers, premier acte étendant la crise au Golfe et d’abord mise au crédit de la politique de provocation de Bolton-Pompeo/USA, sont présentés sans la moindre hésitation comme une initiative iranienne (« Le Corps des gardiens de la révolution islamique [CGRI] a envoyé de nombreux messages, en abattant un drone américain, en sabotant des tankers et en en capturant un»). Les Iraniens ont admis et conclu que l’extrême dureté de leur position est extrêmement payante …

Ci-dessous une partie du texte de E.J. Magnier (traduction de Dominique Muselet).

Pourquoi le HMS Montrose n’a-t-il pas tiré ?

« […] …“Je vous ordonne de ne pas intervenir dans mon opération. Le pétrolier est sous mon contrôle. Ne mettez pas votre vie en danger”. Voilà exactement ce que l’officier de la marine iranienne des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) a dit au commandant du Foxtrot 236 [le HMS Montrose]lorsque les forces spéciales iraniennes s’apprêtaient à aborder le pétrolier Stena Impero. Mais pourquoi a-t-il averti la marine britannique de “ne pas risquer la vie de ses soldats” ?
» Les radars de la marine britannique avaient découvert que des radars actifs de guidage de missiles les suivaient au moyen de radars semi-actifs depuis différentes plates-formes de lancement – des radars principaux qui pouvaient facilement engendrer une attaque intensive pour rendre le navire impuissant et éventuellement le détruire. Les missiles iraniens étaient prêts à être lancés si le commandant du navire britannique avait décidé d’ouvrir le feu sur les rapides vedettes iraniennes.
» Les lanceurs de missiles iraniens répartis tout au long de la côte iranienne qui surplombe le détroit d’Ormouz ciblaient quatre navires de guerre américains et le navire de guerre britannique et étaient prêts à attaquer. D’autres drones armés iraniens étaient dans les airs, également prêts à attaquer les cibles prévues. L’Iran n’a pas révélé, à ce jour, d’autres missiles plus sophistiqués qu’il a fabriqués et qu’il pourrait mettre en service en cas de guerre.
» Le commandant britannique du Foxtrot 236 de la Royal Navy a décidé de renoncer au Stena Impero et de laisser la diplomatie de son pays prendre la relève pour éviter les grandes pertes humaines inévitables dans une confrontation militaire.
» Cependant, le gouvernement britannique veut sauver la face. Il doit donc rejeter tout échange de pétroliers. La Royal Navy avait auparavant confisqué un superpétrolier iranien, Grace 1, à Gibraltar. Londres avait exacerbé le conflit avec l’Iran avec la décision du tribunal de Gibraltar de prolonger d’un mois l’arraisonnement du superpétrolier iranien à la demande des États-Unis.
» La seule solution envisageable est que le tribunal de Gibraltar s’abstienne de jeter encore plus d’huile sur le feu en mettant fin à la détention du Grace 1, une fois le délai d’un mois écoulé. Cela permettra à l’Iran de libérer Stena Impero du port de Bandar Abbas et de mettre fin à la crise.
» Pourquoi l’officier du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) a-t-il ordonné au commandant britannique de se tenir à l’écart alors que le HMS Montrose était à portée de main, avec quatre autres frégates américaines bien armées et prêtes à attaquer ?
» Lorsque les autorités britanniques ont décidé de prolonger la saisie du “Grace 1”, cela a sonné le glas de l’initiative d’Emanuel Bonne (l’envoyé présidentiel français) pour obtenir la libération du super tanker iranien. La décision du Royaume-Uni de torpiller l’initiative de son partenaire européen et de se conformer à la position étasunienne a montré la fragilité de l’unité de l’Europe. Londres a accepté d’être un instrument de la politique de Trump.
» C’est alors que le leader iranien Sayyed Ali Khamenei a ordonné au commandant du CGRI Hussein Salameh d’arrêter le premier navire britannique et de rendre coup pour coup. Après un soigneux passage en revue de tous les navires naviguant dans la zone, Salameh a été informé à propos du Stena Impero, mais aussi des cinq navires militaires occidentaux naviguant à proximité. Le commandant du CGRI a informé Sayyed Khamenei qui a répondu, selon une source bien informée: “N’aie pas peur, Dieu est avec toi. Ils n’oseront pas nous attaquer”.
» C’est ainsi que la décision a été prise, au plus haut niveau de la hiérarchie iranienne avec les directions spirituelle, militaire et politique toutes rassemblée sous le drapeau de la “protection de l’intérêt national et la sécurité du pays.”
» Malgré la position du Royaume-Uni, l’Europe ne tombera pas dans le piège américain et ne jouera pas le rôle de bouclier dans une guerre que Washington voudrait imposer au continent. Les compagnies pétrolières britanniques sont en train de modifier les immatriculations de leurs navires et de retirer le pavillon britannique pour pouvoir traverser le détroit d’Ormuz en toute sécurité. BP, le géant pétrolier britannique qui a été le premier à le faire, évite d’envoyer des navires dans la région, en utilisant des sous-traitants. C’est une manifestation flagrante de son manque de confiance dans la décision de son propre gouvernement, qui n’est pas dans l’intérêt du Royaume-Uni mais reflète plutôt un dévouement servile à la politique de l’administration Trump.
» Les propriétaires de pétroliers qui naviguent dans le golfe Persique s’assurent contre les risques de guerre. Ils doivent maintenant payer $185 000 de plus pour les super tankers, suite aux évènements de ces derniers mois.
» Le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) a envoyé de nombreux messages, en abattant un drone américain, en sabotant des tankers et en en capturant un. On peut les résumer en un seul : si l’Iran ne peut pas exporter pas son pétrole, aucun pays ne le fera. L’arrivée d’un nouveau navire de la Royal Navy britannique, le HMS Duncan, ne changera rien : il s’ajoutera à la liste des cibles dont les Iraniens disposeront dans le golfe Persique en cas de guerre. La décision américaine de révoquer l’accord nucléaire a non seulement rendu le Moyen-Orient moins sûr, mais elle a également provoqué l’entrée de la Russie dans les mers chaudes de la région : L’Iran a annoncé un exercice naval conjoint avec la Russie dans les prochains mois. L’Iran fait entrer les Russes dans ce qui était autrefois le “terrain de jeu naval” des États-Unis. De toute évidence, la “pression maximale” de Washington ne donne pas les résultats escomptés par les Américains.
» Tant que Trump sera au pouvoir, la situation au Moyen-Orient ne se stabilisera pas. Rares sont ceux qui, dans le monde, ont cru le secrétaire d’État Mike Pompeo quand il a dit que les sanctions étasuniennes paralysaient l’Iran à hauteur de 95 % et que l’influence de l’Iran au Moyen-Orient était sérieusement affectée par les mesures étasuniennes.
» L’Iran défie l’hégémonie américaine et est prêt à la guerre ; il défie ouvertement les États-Unis et le Royaume-Uni. Téhéran se félicite du soutien de la Chine et de la Russie et développe sa capacité de missiles pour compenser son manque de supériorité en mer et dans les airs.
» L’Iran compte sur ses missiles pour imposer ses règles d’engagement et défie les États-Unis ainsi que le Royaume-Uni et sa tradition impériale.
» Les États-Unis ne sont plus en mesure de dicter leur loi à l’Iran ni de lui “couper les ailes”. Téhéran est en train de développer sa technologie de missiles et sa capacité nucléaire. Il est prêt pour l’étape suivante, qui consiste en un nouveau retrait partiel de l’accord nucléaire en dépit des efforts de la France et de l’Allemagne pour se distancier de la position étasunienne. Le monde continuera à concentrer son attention sur cette partie du monde et à suivre anxieusement l’évolution du bras de fer entre les États-Unis et l’Iran. »

L’Europe en croisière

L’évolution crisique (passage à la zone Ormouz/Golfe) touche donc également les pays européens dans le sens où ils sont obligés de prendre des positions plus actives que de simples déclarations soutenant le traité JCPOA sans trop mettre en accusation les USA, pourtant porteurs massifs de l’essentiel sinon de l’exclusivité de la faute. Désormais, ils doivent se déterminer par rapport aux “pressions maximales” as usualdes USA, mais exercées sur eux-mêmes cette fois, pour qu’ils participent à la coalition que les USA rêvent d’établir dans le Golfe pour protéger sur la sacro-sainte liberté de navigation, c’est-à-dire exercer des “pressions (militaires) maximales” sur l’Iran, cela avec les navires de guerre des autres qu’ils commanderaient néanmoins.

Placés devant cette sollicitation pressante des USA, les Européens sont donc obligés de prendre position, c’est-à-dire de refuser une telle option qui serait aussitôt interprétée par les Iraniens comme une sorte de préparation à la belligérance. Les Européens se trouvent coincés entre les diverses “pressions maximales” et leur engagement sans aucun doute sincère dans le traité JCPOA. Il n’est nullement assuré que le calcul US (c’est-à-dire la dynamique habituelle de la brutalité sans le moindre discernement) donne le résultat exigé par l’exceptionnalisme américaniste… Pour l’instant, les Européens tiennent et il leur sera difficile de céder à leur habituel exercice de servilité volontaire, avec un partenaire américaniste qui fait tout pour que l’éventuelle acceptation de leur proposition ressemble à une humiliation maximale et une trahison de tous leurs engagements :

« Mais la stratégie décidée par Washington, consistant à mettre la pression sur ses alliés, ne semble pas porter ses fruits. Le 31 juillet, lors d’une conférence de presse à Berlin, Ulrike Demmer, une porte-parole du gouvernement allemand, a mis fin aux espoirs étasuniens. “La priorité doit être à notre avis les efforts diplomatiques et la désescalade”, a-t-elle rappelé, précisant que “le gouvernement allemand est réticent face à la proposition concrète des États-Unis et c’est pourquoi il n’a pas proposé d’y participer”.
» [Demmer] a par ailleurs indiqué que “l’approche globale” de la politique allemande vis-à-vis de l’Iran “différ[ait] nettement de l’approche actuelle des États-Unis”. Le ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas, avait enfoncé le clou dans la soirée alors qu’il se trouvait en visite à Varsovie. “[L’Allemagne] ne participera pas à la mission maritime présentée et planifiée par les États-Unis”, a-t-il martelé, considérant que “la stratégie de pression maximale est erronée”. Il a ajouté ne pas vouloir d’“une escalade militaire”, préférant continuer “à compter sur la diplomatie”. Une affirmation confirmée le même jour par le vice-chancelier allemand et ministre des Finances, Olaf Scholz, qui, dans un entretien à la  ZDF, avait estimé que cette opération n’était “pas une bonne idée”.
» De leur côté, les Français ne semblent pas non plus emballés par le projet américain. “Nous ne voulons pas contribuer à une force qui pourrait être perçue comme aggravant les tensions”, avait expliqué le ministre des Armée, Florence Parly, soulignant, le 26 juillet, qu’il ne s’agirait en aucun cas de déployer des moyens militaires supplémentaires dans la région. Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères, avait lui assuré que Paris, Londres et Berlin travaillaient conjointement à la mise en place d’une “mission de suivi et d’observation de la sécurité maritime dans le Golfe”. Une grande partie des Européens semblent donc préférer sauvegarder l’accord sur le nucléaire iranien conclu à Vienne en 2015, duquel les États-Unis s’étaient retirés de manière unilatérale en mai 2018, plutôt que de se lancer à corps perdu dans une entreprise susceptible de déboucher sur un désastre. »

… Pour les Britanniques, ils sont engagés dans ce qu’un de nos lecteurs nous signale être une “aporie”. (Voir le Forum d’un autre texte décrivant « un labyrinthe terminé par une impasse » [l’aporie en question], où l’on retrouve effectivement le parcours récent de l’intermède May-Johnson et de la Royal Navy.) Malgré les liens qui unissent Trump et Johnson, il nous paraît bien difficile que le Royaume-Uni risque une belligérance en accompagnant la coalition US dont les USA seraient par ailleurs, semble-t-il, opérationnellement absents sinon pour les commander… Par contre et connaissant les règles surprenantes de ce simulacre déguisé en tragédie-bouffe, Johnson pourrait peut-être s’entendre avec Trump, qui n’est pas insensible à la manœuvre distraiyante de faire trébucher ses principaux conseillers (Bolton-Pompeo) lorsque ces deux-là croient être en vue de la réalisation catastrophique d’une de leurs infamies.

Durcissement discret mais effectif de la Russie

Un événement important qui vient prendre discrètement sa place, c’est ce qui semble bien être un réel engagement opérationnel des Russes avec l’Iran. Comme le signale Magnier, il y a l’annonce de manœuvres navales conjointes entre Russes et Iraniens, “d’ici la fin de l’année” selon une source iranienne (sans que l’on sache s’il s’agit de la fin de l’année du calendrier grégorien, ou du calendrier iranien qui commence en mars) ; et ces manœuvres qui auront lieu dans l’Océan Indien, dans le Golfe Persique, et peut-être bien en Mer Caspienne, – ce qui implique un accord de réciprocité : la Russie soutient l’Iran dans sa crise dans le Golfe, l’Iran soutient la Russie sur son flanc Sud-Ouest avec ses embarras ukrainien et géorgien.

Spoutnik-français précise ceci : « La Russie et l’Iran ont signé un mémorandum de compréhension mutuelle visant à élargir les relations bilatérales, a annoncé Hossein Khanzadi, commandant de la Marine de la République islamique d’Iran. En visite officielle en Russie il a en outre souligné qu’un accord de ce type était sans précédent et que sa signature pouvait être qualifiée de “moment charnière dans les relations militaires entre Moscou et Téhéran”. »

Malgré sa discrétion et son profil réduit aux “opérationnels”, cet accord apparaît important dans les circonstances actuelles, et surtout il se place dans un contexte où nous distinguons un réel durcissement en Russie, vis-à-vis des pressions extérieures et de nouvelles pressions intérieures. La répression de la manifestation du 27 juillet a Moscou a été particulièrement lourde (plus de 1 000 interpellations), et les réactions aux critiques extérieures singulièrement vives quoique non sans argument, notamment après l’expression tweetée des préoccupations de la diplomatie française avec son cortège de Gilets-Jaunes (« En ce qui concerne les actions ‘disproportionnées’ de la police lors de manifestations, la France est malheureusement l’une des premières du monde »).

Cette réaction à l’encontre des Français a été répétée à plusieurs reprises, avec les précisions des “bavures” policières contre des journalistes, aussi bien que la mise à l’index de RT et de SpoutnikCela fait beaucoup de la part de la Russie de Poutine, souvent critiquée par ses opposants de droite pour la mollesse de ses réactions vis-à-vis des pressions extérieures portant sur les vertus nécessaires de la démocratie universelle. Il est possible de voir dans toutes ces circonstances, parallèlement à l’accord avec l’Iran, un durcissement russe qui s’accorde à l’évolution de la situation générale ; dans ce cas, on discutera un peu moins des vertus de la démocratie, pour agir un peu plus vivement contre ce qui est perçu comme une menace ontologique contre la sécurité et la souveraineté nationales de la Russie. Si c’est le cas, cela nous signale que l’on passe aux choses sérieuses.

De Hong Kong au Vénézuela

Ainsi mettrions-nous dans la même catégorie d’un “durcissement général” l’attitude chinoise d’une possible réaction contre les événements en cours à Hong Kong depuis une quinzaine. Cette réaction pourrait, dans certaines circonstances, prendre la forme d’une intervention armée. Que ceci soit fondé ou pas importe peu, mais il y a une similitude d’interprétation des Russes et des Chinois des événements signalés, tous perçus entièrement ou en partie comme des opérations de déstabilisation selon la technique du regime change ; et cette interprétation induit un durcissement, de la même sorte que celui des Iraniens, face à une direction américaniste perçue non seulement comme subversive mais comme étant devenue folle, d’une folie qui ne connaît plus de bornes ni de répit parce qu’elle est liée à la perception inconsciente (non reconnue et non acceptable) du déclin américaniste.

Le professeur à l’Université de Téhéran Seyed Mohammad Marandi, qui faisait partie de la délégation iranienne qui a aidé à négocier le traité JCPOA de 2015, explique rationnellement le cercle vicieux confinant à la folie (le “sentiment d’insécurité” conduisant à une paranoïa sans frein)qui affecte la direction US prise comme un tout, hors de toute question de personnes : « Les États-Unis, qui sont dans la dynamique d’un empire en déclin, sont de moins en moins tolérants à l’égard des voix dissidentes, mais je pense que cela expose aussi plus clairement le déclin des États-Unis et leur sentiment croissant d’insécurité »… Plus ils sont en déclin, plus ils veulent s’affirmer en voyant partout des menaces contre leur puissance, plus ils montrent combien ils sont devenus faibles du fait de leur déclin, plus leur déclin accélère : un tourbillon crisiqueprécipitant dans le trou noir de l’effondrement.

Cette dynamique explosive semble atteindre les limites de la tolérance pour ceux qui la subissent directement, – et même pour ceux qui la subissent indirectement, comme les Européens. A cause des actions US déclenchées sans aucune précaution ni la moindre conception tactique pour un but stratégique qui peut se rapporter soit au nihilisme soit à l’entropisation, sans aucune attention pour la légalité, sans aucune précaution pour les effets et les conséquences sur les équilibres et sur les alliances, naît et grandit ce phénomène constaté plus haut d’“élargissement” des crises conduisant à la confusion des faiseurs de crise (USA & le reste quand c’est le cas) et au désenclavement des situations d’assiégé et de solitaire de celui qui subissent l’agression. C’est le cas de l’Iran, ce pourrait être demain le cas du Vénézuela si Trump met sa menace à exécution de déployer un blocus naval contre ce pays, qui le conduirait à un risque d’une possible confrontation navale avec des pays tels que la Chine, la Russie et l’Iran ; là aussi, il y aurait “élargissement” de la crise comme on a vu plus haut pour l’Iran.

La situation intérieure des USA ne peut non plus, bien évidemment, être ignorée dans cette évolution, alors que la tension monte à l’approche de l’élection USA-2020 dans un climat de fracture du pays sans précédent, alors que les réflexions concernent désormais de manière ouverte des options de démembrement, de guerre civile ou de dictature des États-Unis. Ce climat agit d’une façon indirecte mais extrêmement puissante sur les pulsions paranoïaques de la politique extérieure. La dégradation de la situation depuis USA-2016 est proprement stupéfiante, alors que les avis des analystes capables de garder un peu de sang-froid étaient, durant la campagne échevelée USA-2016, qu’une fois l’élection faite s’opérerait un retour à un certain calme à l’intérieur du système politique et institutionnel des USA. Ainsi peut-il être admis qu’une étape importante, voire gigantesque, a été franchie entre USA-2016 et USA-2020, et bien entendu avec les conséquences de cet ébranlement sismique sur la direction US, et sur ce qui tient lieu de “politique extérieure” sont considérables.

La question de plus en plus pressante est de savoir jusqu’où les victimes de ce phénomène cosmique d’effondrement de l’“Empire” (dito, du Système) vont tenir avant de décider qu’il devient préférable, plutôt que de contenir les effets de la folie, plutôt de les accélérer dans l’espoir que la folie détruira le fou avant de déclencher des événements imprévisibles. L’attitude de l’Iran, qui n’est nullement passionnée ni affective, mais bien froidement calculée, n’est pas loin d’atteindre ce point, et les Russes et les Chinois ne sont plus très loin de l’Iran à cet égard. Lorsque nous y serons, il ne restera alors plus à l’Europe et à ses divers galopins qu’à singer l’un des épisodes d’Apollo : “Allo Bruxelles, nous avons un problème… ”

https://www.dedefensa.org/article/notes-sur-un-durcissement-general

Lettres persanes

Lettres persanes

25 Juin 2019

Lorsqu’il publia son roman épistolaire en 1721, Montesquieu ne s’imaginait peut-être pas que sa chère Perse serait dans l’oeil du cyclone géopolitique 298 ans plus tard… Beaucoup a déjà été dit, ici ou ailleurs, sur la crise du Golfe 3.0 ou 4.0 (on ne compte plus). Contentons-nous de revenir sur les tous derniers éléments pertinents.

Si beaucoup espéraient (du côté impérial) ou craignaient (du côté de la multipolarité) que Poutine « vende » l’Iran en échange de la Syrie, ils ont été déçus/soulagés. L’inédit sommet tripartite Russie-Israël-USA, lors duquel Washington et Tel Aviv étaient censés convaincre Moscou de lâcher l’Iran, a accouché d’une souris. Pire ! l’envoyé russe, Nikolaï Patrouchev, a renvoyé Bolton & Co dans les cordes :

« L’Iran a toujours été et demeure notre allié, avec qui nous développons nos relations dans un contexte aussi bien bilatéral que multilatéral. Nous croyons donc qu’il est inadmissible de qualifier l’Iran comme la principale menace de la région et de le mettre sur le même plan que l’Etat Islamique ou d’autres organisations terroristes. »

L’ami Nikolaï en a rajouté une couche en déclarant que, selon les données militaires russes, le drone US était bien dans l’espace aérien iranien et que les accusations américaines contre Téhéran concernant l’attaque de pétroliers étaient « de piètre qualité et peu professionnelles ». Pan, sur la moustache de Bolton qui, avec son siamois israélien, ne s’attendait visiblement pas à se faire reprendre aussi vertement. Voilà qui n’a pas dû lui arriver très souvent dans sa carrière…

Et encore, Patrouchev n’a-t-il pas élaboré sur le fait que les Iraniens auraient également pu descendre un P8 Poseidon, avion de patrouille maritime, avec 35 soldats US à bord. Message sublimal : Nous sommes restés très modérés mais on peut vous faire beaucoup plus mal. De fait, si l’armée iranienne souffrira énormément d’un conflit, elle peut infliger des dommages sévères aux bases US de la région et mettre le feu aux alliés pétromonarchiques de l’empire.

Et bien sûr, Téhéran est dans les starting blocks pour lancer sa guerre asymétrique sur deux axes. D’abord en actionnant une guérilla chiite qui embrasera le Moyen-Orient : Hezbollah vs Israël, Houthis vs Arabie saoudite, UMP irakiennes vs soldats américains. Ensuite, en fermant le détroit d’Ormuz pour faire exploser le cours du pétrole et amocher salement l’économie mondiale.

Les compagnies d’assurance ont déjà multiplié par dix (!) le prix de leur police pour un pétrolier naviguant dans le Golfe, ce qui se répercute sur le coût du baril. Mais ce n’est rien par rapport aux cours stratosphériques qu’atteindrait l’or noir si le détroit était réellement menacé de fermeture : 300$, 500$ voire même 1000$ selon des projections de Goldman Sachs. Les marchés mondiaux ne s’en remettraient pas et la crise de 1929 ferait figure d’aimable gaspillage.

Pas sûr dans ces conditions que le Cretinho de la Maison Blanche, qui prend apparemment aussi ses conseils de l’excellent Tucker Carlson mais aurait mieux fait d’écouter celui-ci avant d’engager les illuminés Bolton et Pompeo, pas sûr dans ces conditions, donc, que Cretinho franchisse le pas. Pour l’instant, la guerre des mots s’amplifie, Rouhani qualifiant l’administration US de « retardée mentale » et celle-ci menaçant de « faire disparaître » l’Iran. Ambiance, ambiance…

La toute dernière livrée des sanctions américaines ciblent symboliquement les leaders iraniens mais il ne faudrait pas y voir seulement un aveu d’impuissance. En menaçant de sanctionner Zarif, le ministre des Affaires étrangères, les petits génies du Potomac pensent couper toute possibilité de négociations diplomatiques. Stratégie de la tension, toujours. Le Pompée du Département d’Etat, lui, fait la tournée des popotes pétromonarchiques pour les engager dans une grande coalition. Mais les grassouillets cheikhs sont aussi veules que riches et il n’est pas sûr qu’ils acceptent de s’engager. Déjà, les Emirats Arabes Unis, pourtant fanatiquement anti-iraniens, retournent leur keffieh à la vitesse de l’éclair, constatant soudain que la guerre, c’est dangereux. Il est très facile de payer des mercenaires au Yémen pour faire le sale boulot, mais se retrouver en première ligne, voilà qui est trop risqué pour ces chères pétronouilles.

Un dernier élément pour la compréhension des tenants et aboutissants persiques. Il se pourrait (mais l’info n’est pas sûre et reste au conditionnel) que les Russes aient envoyé des conseillers techniquesafin d’améliorer la défense anti-aérienne iranienne. Si c’est confirmé (et c’est encore un gros si), au vu de ce qui s’est fait en Syrie avec les 2/3 des missiles US descendus ou détournés, la nouvelle n’est pas bonne pour la coterie américano-israoudienne…Tag(s) : #Moyen-Orient

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http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2019/06/lettres-persanes.html

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