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Géopolitique du pétrole à l’ére Trump

Géopolitique du pétrole à l’ére Trump

Les États-Unis sont devenus le premier producteur mondial d’hydrocarbures. Ils utilisent désormais leur position dominante exclusivement pour maximiser leurs profits, sans hésiter à éliminer de gros producteurs rivaux et à plonger leurs peuples dans la misère. Alors que par le passé, l’accès au pétrole du Moyen-Orient était un besoin vital pour leur économie (Carter, Reagan, Bush Sr.), puis un marché qu’ils présidaient (Clinton), puis encore une ressource finissante dont ils voulaient contrôler le robinet (Bush Jr., Obama), les hydrocarbures sont redevenus l’or noir du capitalisme (Trump). Thierry Meyssan retrace l’évolution de ce marché sanglant.

 | DAMAS (SYRIE)  

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L’économie dépend en premier lieu de l’énergie dont elle dispose. Ce besoin a toujours été l’une des principales causes de guerres. Jadis, il s’agissait de faire des esclaves pour travailler aux champs, puis au XIXème siècle de s’emparer du charbon pour alimenter des machines, aujourd’hui des hydrocarbures (pétrole et gaz).

Pour se masquer cette logique, les hommes ont toujours imaginé de bonnes raisons pour justifier ce qu’ils font. Ainsi, nous croyons
- que l’Iran est sanctionné à cause de son programme militaire nucléaire (qu’elle a pourtant clos en 1988) ;
- que les installations et avoirs de PDVSA ont été saisis pour transférer ses actifs du dictateur Maduro à l’équipe de Juan Guaido (alors que c’est le premier et non le second qui est élu constitutionnellement président du Venezuela) ;
- ou encore que les États-Unis maintiennent des troupes en Syrie pour soutenir leurs alliés Kurdes face au dictateur el-Assad (alors que ces Kurdes sont des mercenaires qui ne représentent pas leur peuple et qu’el-Assad est démocratiquement élu).

Ces narrations n’ont aucune réalité et sont contredites par les faits. Nous les croyons parce que nous pensons en tirer profit.

Le marché mondial

Les hydrocarbures représentent le premier marché mondial, avant ceux de l’alimentation, des armes, des médicaments et des drogues. Il était au départ géré par des sociétés privées, avant de devenir, dans les années 60, la chasse gardée des États. Au fur et à mesure du développement économique, de nouveaux acteurs sont intervenus et le marché est devenu plus imprévisible. En outre, de la fin de l’Urss au retour de la Russie, ce marché est devenu très spéculatif, subissant des variations des prix de vente de 1 à 4.

En outre, chacun constate que de nombreux gisements, après avoir été longtemps exploités, se tarissent. À la fin des années 60, les Rockfeller et le Club de Rome ont popularisé l’idée que les hydrocarbures étaient des énergies fossiles, donc limitées. Or, contrairement à ce raisonnement, on ignore l’origine des hydrocarbures. L’hypothèse est qu’ils sont probablement des fossiles, mais peut-être pas. Au demeurant, même si les hydrocarbures étaient renouvelables, cela n’empêcherait pas que, sur-exploités, ils puissent disparaître (théorie du pic de Hubbert). Surtout, le Club de Rome a étudié la question avec un a priori malthusien : il avait pour mission de démontrer qu’il faut limiter la population mondiale parce que les ressources de la Terre sont limitées. Sa croyance en la fin du pétrole n’est qu’un argument pour justifier la volonté des Rockfeller de limiter la croissance démographique des populations pauvres. En un demi-siècle, on a cru cinq fois de suite que le pétrole allait manquer dans les toutes prochaines années. Pourtant, il existe aujourd’hui des réserves prouvées suffisantes pour la consommation de l’humanité pour au moins un siècle encore.

Les coûts très variables de l’exploitation (de 1 en Arabie saoudite à 15 aux USA), les avancées techniques, les variations considérables des prix et le débat idéologique ont plusieurs fois rendu improbables les retours sur investissements. Or, compte tenu des délais opérationnels, toute interruption de l’investissement dans la recherche, l’exploitation et le transport, provoque une raréfaction des produits disponibles dans les cinq années à venir. Ce marché est donc particulièrement chaotique.

La politique mondiale de l’Énergie

La création de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) par le Vénézuélien Juan Pablo Pérez Alfonzo, en 1960, a progressivement déplacé le pouvoir de fixer les prix, des compagnies pétrolières vers les États exportateurs. Ce transfert s’est manifesté lors de la guerre égypto-syrienne contre Israël, en octobre 1973 (dite en Occident « guerre du Kippour ») et la crise pétrolière mondiale qu’elle provoqua.

Les États-Unis, qui étaient la première puissance mondiale, ont mené différentes politiques vis-à-vis des hydrocarbures.
- Le président Jimmy Carter a considéré que son pays ayant besoin de cette source d’énergie, son accès au pétrole du Moyen-Orient était une question de « sécurité nationale ». Les Arabes et les Perses ne pouvaient pas refuser de lui vendre l’or noir ou d’en exagérer le coût.
- Le président Ronald Reagan créa le Commandement des États-Unis pour cette région (définie selon la connaissance de l’époque des champs pétroliers), le CentCom. Pour appliquer la politique de son prédécesseur, il négocia des bases militaires permanentes et commença à installer des troupes.
- Le président George Bush Sr. prit la tête d’une coalition quasi-universelle et écrasa l’Iraq qui avait imaginé choisir lui-même ses débouchés et avait osé tenté de récupérer les puits du Koweït dont les Britanniques l’avaient privé.
- Le président Bill Clinton et son vice-président Al Gore héritèrent d’un monde unipolaire, sans l’URSS. Ils établirent une carte des corridors à percer dans le monde (pipelines, autoroutes, chemins de fer et lignes internet) et des opérations militaires à mener pour les construire et les sécuriser par exemple la guerre contre la Yougoslavie pour construire le 8ème corridor).
- Le président George Bush Jr. et son vice-président Dick Cheney, persuadés que les hydrocarbures allaient bientôt manquer, lancèrent une série de guerre non plus pour s’emparer de l’or noir, mais pour en contrôler la production et le marché. Revenant à la théorie malthusienne de la fin imminente de ces sources d’énergie, ils entendaient choisir qui aurait le droit d’en acheter et pourrait ainsi faire vivre sa population.
- Le président Barack Obama saisit l’opportunité du gaz et du pétrole de schiste dans son pays et décida d’en favoriser l’extraction. Il espérait ainsi sortir son pays de la malédiction malthusienne.
- Le président Donald Trump arriva au pouvoir alors que son pays était devenu le premier producteur mondial. Il décida de bouleverser la stratégie US.

La politique de Donald Trump

Lorsque le président Trump désigna le représentant du Kansas, Mike Pompeo, comme directeur de la CIA, nous avons interprété cette nomination inattendue en fonction de la difficulté du président de trouver des alliés dans le Parti républicain qu’il venait de prendre d’assaut. Nous avions oublié que Pompeo avait été, de 2006 à 2010, le patron de l’équipementier en hydrocarbures Sentry International. Il connaissait le fonctionnement du marché du pétrole et, personnellement, ses principaux acteurs dans le monde. Au même moment le président Trump nommait au secrétariat d’État, Rex Tillerson, le patron d’une des principales sociétés d’hydrocarbures, Exxon-Mobil. Nous aurions dû alors envisager que la politique énergétique serait au centre de l’action de son administration.

Il est évidemment impossible aujourd’hui de dresser le bilan de l’action de Pompeo à la tête de ce service secret. Cependant, on peut penser que ses objectifs d’alors n’étaient pas éloignés de ceux d’aujourd’hui. Or, il se trouve qu’il vient de les révéler.

Chaque année, une société de conseil créée par le spécialiste incontesté du marché des hydrocarbures, Daniel Yergin, organise une rencontre internationale sur l’évolution de la situation. Le Congrès 2019 (CERAweek, 9 au 13 mars, à Houston, Texas) a été la plus vaste réunion internationale de l’histoire sur ce sujet. Les dirigeants exécutifs des principales sociétés de 78 pays y étaient présents. Le clou du spectacle fut l’intervention de Mike Pompeo. Toute la profession avait été prévenue de l’importance de son discours et ce fut le seul moment où l’immense salle fut pleine à craquer.

Mike Pompeo, après avoir salué ses anciens collègues, se félicita des incroyables performances de l’industrie pétrolière du pays qui, en six ans, est devenue la première productrice au monde grâce aux nouvelles techniques d’extraction de schiste. Il annonça qu’il avait créé un bureau spécial au département d’État pour gérer les ressources énergétiques. C’est à lui que les patrons des sociétés US spécialisées devront désormais s’adresser. Il a pour mission de les aider à emporter des marchés à l’étranger. En échange, ils devront aider leur pays à conduire sa politique énergétique.

Celle-ci consistera à la fois à produire le plus possible aux États-Unis et à assécher une partie de l’offre mondiale pour équilibrer le marché. Ce n’est que de la sorte que le pays parviendra à vendre du gaz et du pétrole de schiste, alors que leur extraction est particulièrement onéreuse.

Selon la doctrine Pompeo, il ne convient pas de réduire la production mondiale au niveau de la demande par des quotas de production, tels que l’OPEP+ en institue depuis deux ans, mais en fermant le marché à certains gros exportateurs : l’Iran, le Venezuela et la Syrie (dont les gigantesques réserves n’ont été découvertes que récemment et ne sont pas exploitées). Le projet du NOPEC (No Oil Producing and Exporting Cartels Act) devrait donc ressurgir des archives. Cette proposition de loi, dont quantité de variantes ont été déposées au Congrès depuis deux décennies, vise à supprimer l’immunité souveraine que les pays de l’OPEP invoquent pour se constituer en cartel malgré les lois anti-trust US. Elle permettrait de poursuivre devant les tribunaux états-uniens toutes les sociétés des États membres de l’OPEP+, bien qu’elles aient été nationalisées, pour avoir profité de leur position dominante et concourir ainsi à la hausse des prix.

Il se trouve que, depuis la fin 2016, la Russie s’est associée à l’OPEP pour faire monter les prix. Elle a ainsi accepté de diminuer sa production. C’est d’autant plus indispensable pour elle que son économie souffre des sanctions occidentales et que ses exportations d’hydrocarbures sont —avec les armes— ses principales sources de revenus à l’exportation. Par conséquent, dans la situation actuelle, les intérêts de Moscou et de Washington ne se confondent pas, mais coïncident : ne pas inonder le marché. C’est pourquoi la Russie ne fait rien pour aider l’Iran à exporter son pétrole et n’exploite toujours pas les zones dont ses sociétés nationalisées ont acquis le monopole en Syrie. Il est probable qu’elle n’aidera pas plus le Venezuela sur ce plan. Ainsi le transfert du siège européen de PDVSA à Moscou a été reporté.

La Russie, qui a sauvé la Syrie des mercenaires jihadistes de l’Otan, ne s’est jamais engagée à aller plus loin. Elle assiste sans réagir au lent effondrement de ce pays, jadis prospère. La situation n’en est pas déjà à la famine, comme au Yémen, mais s’y dirige inexorablement.

Cependant, les États-Unis entendent non seulement stabiliser l’offre mondiale, mais aussi déterminer les flux, d’où les pressions de Washington à la fois sur l’Union européenne et sur ses États membres pour qu’ils ne finalisent pas le pipeline Nord Stream 2. Il s’agit pour eux d’affranchir l’Union de sa dépendance aux hydrocarbures russes. Dans le cas où ces interventions seraient couronnées de succès, la Russie détournerait ce flux vers la Chine qui ne pourrait pas le payer au même prix.

D’ores et déjà, pour répondre aux besoins de l’Union, les États-Unis y font construire le plus rapidement possible des ports méthaniers capables de recevoir leurs gaz de schistes. Tandis que, de son côté, la Russie accélère la construction du pipeline Turkish Stream qui créerait une autre voie pour atteindre l’Union.

En outre, le département US du Trésor bloque tous les moyens de transport de pétrole iranien et vénézuélien ou vers la Syrie. Les données dont il dispose attestent que la CIA a commencé à observer en détail ce commerce depuis l’élection de Donald Trump, y compris durant la période de transition, ce qui confirme l’idée de la centralité de l’énergie dans sa politique. L’attitude de la Maison-Blanche face à la Syrie est différente, dans la mesure où ce pays n’est pas en mesure actuellement d’exploiter lui-même ses réserves et que la Russie laisse le temps passer. Il s’agit d’empêcher la reconstruction et donc de rendre la vie impossible à son peuple. La CIA mène une intense stratégie de sabotage contre tout approvisionnement énergétique. La majorité de la population, par exemple, n’a plus de gaz pour se chauffer, ni faire la cuisine. Pis, un pétrolier turc qui transportait du produit iranien vers la Syrie a été saboté au large de Lattaquié, en février. Il a explosé, provoquant la mort de tout son équipage et une marée noire dont aucun média occidental n’a parlé.

Considérant que le Hezbollah participe au gouvernement libanais tout en servant les intérêts iraniens, l’administration US a étendu à Beyrouth son interdiction d’exporter du pétrole. Mike Pompeo tente d’imposer un nouveau partage des eaux territoriales qui ferait passer les réserves pétrolières libanaises sous souveraineté israélienne.

Identiquement, le Venezuela donne du pétrole à Cuba en échange de ses experts militaires et du travail de ses médecins. Le département d’État tente de sanctionner tout échange entre les deux pays, d’autant plus que les experts militaires cubains sont considérés comme responsables du soutien porté par l’armée vénézuélienne au président Maduro.

Les évolutions à venir

Pour le moment, la politique de Donald Trump ne peut réussir qu’en diminuant la demande dans son pays. Jusqu’ici, les hydrocarbures étaient principalement utilisés pour alimenter les voitures, d’où le développement des projets de voitures électriques. Consommer du pétrole pour fournir de l’électricité revient beaucoup moins cher aux États-Unis que de l’utiliser directement dans les moteurs des voitures. Surtout, l’électricité peut-être fournie à partir de sources diverses, sur le territoire états-unien, à faible coût et à un prix stable.

Notez bien que le développement des voitures électrique n’a guère de rapport avec l’idéologie selon laquelle il conviendrait de diminuer la production de CO2 pour faire baisser la température de la Terre. D’une part parce que la fabrication des batteries peut elle-même émettre beaucoup de CO2, mais d’autre part parce que l’électricité peut être beaucoup plus responsable que le pétrole de CO2, lorsqu’elle est produite à partir de charbon comme en Allemagne et en Chine.

Au demeurant, la consommation de pétrole évolue. À l’échelle mondiale, elle n’est plus prioritairement destinée aux transports, mais à la fabrication de plastiques.

Les États-Unis ne laisseront exporter les hydrocarbures d’Iran, du Venezuela et de Syrie qu’à partir de 2023 ou 2024, date à laquelle leur production de schiste commencera à baisser rapidement, selon l’Agence internationale de l’Énergie (AIE). Une fois encore, toute la donne géopolitique s’en trouvera alors bouleversée.

Thierry Meyssan

Thierry MeyssanConsultant politique, président-fondateur du Réseau Voltaire. Dernier ouvrage en français : Sous nos yeux – Du 11-Septembre à Donald Trump(2017).

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Roland Hureaux : Syrie, le grand aveuglement… Par Richard Labévière

 

6.avril.2019 // Les Crises

Roland Hureaux : Syrie, le grand aveuglement… Par Richard Labévière

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Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 18-03-2019

On commence enfin à y voir plus clair sur la Syrie… La chape de plomb idéologique finit par se craqueler grâce à quelques orfèvres à qui on finira bien par rendre hommage un de ces jours prochains : l’ambassadeur Michel Raimbaud, le journaliste Majed Nehmé, l’ancien espion Alain Chouet, l’historien Frédéric Pichon, le politologue René Naba, l’oncle Bassam Tahhan, le géographe Fabrice Balanche, l’essayiste Michel Collon et quelques autres qui nous pardonneront de ne pas les avoir cités nommément.

Une dernière contribution de choix (qui sort actuellement en librairie1) mérite la plus grande attention : celle de Roland Hureaux. Sans être à proprement parler un spécialiste des Proche et Moyen-Orient, il est ancien élève de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA. Agrégé d’histoire, membre du comité de rédaction de la revue Commentaire et du comité scientifique de la Fondation Charles de Gaulle, Roland Hureaux est ancien auditeur de l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale). Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages dont Pour en finir avec la droite(Gallimard 1998), Les nouveaux féodaux – l’erreur de la décentralisation (Gallimard 2004), Jésus et Marie Madeleine (Perrin 2005) et L’actualité du gaullisme (François-Xavier de Guibert 2007).

Commençant par rappeler la célèbre assertion de Rudyard Kipling – la première victime d’une guerre, c’est la vérité -, Roland Hureaux déconstruit méthodiquement avec une clarté limpide les enjeux régionaux et planétaires de la guerre de Syrie (2011 – 2019), avant d’en tirer quelques enseignements essentiels, rarement abordés avec autant de pertinence et de courage. Et c’est sans doute par ses conclusions et mise en perspective critique que l’ouvrage est le plus important. Nous y reviendrons.

DETRUIRE LA SYRIE : UNE VIEILLE IDEE

Avant de remonter aux causes profondes de l’aveuglement idéologique généralisé depuis le début du conflit syrien, Roland Hureaux nous rappelle quelques vérités à la manière d’Aristote : en puissance et en acte. « Robert F. Kennedy, avocat new-yorkais, petit-fils de Robert Kennedy, frère de John, a vendu la mèche en affirmant dans un article de Politico2que renverser Assad pour lui substituer un régime pro-occidental était une décision prise par les Etats-Unis dès 2009, immédiatement après le refus d’Assad de laisser passer le gazoduc venant du Qatar, deux ans donc avant les premiers troubles. Roland Dumas, sollicité à Londres en 2010 pour participer à l’opération, le confirme. Le général Wesley Clark, ancien commandant en chef des forces de l’OTAN en Europe, aussi ».

En fait, Bachar al-Assad était dans le collimateur de Washington depuis plus longtemps : dès 2002, John Bolton, alors collaborateur de George W. Bush, avait inscrit la Syrie sur la liste des Rogue States (Etats voyous) dont il fallait renverser le régime. Mais la Syrie bénéficia d’un sursis avec la deuxième guerre du Golfe au printemps 2003, Damas observant une stricte neutralité dans l’invasion anglo-américaine de l’Irak qui mettait ainsi fin au régime de Saddam Hussein – incarnation de la branche concurrente et honnie du Baath irakien.

Dès 2005, Washington somme Damas de rompre avec l’Iran et le Hezbollah libanais. Plusieurs diplomates américains impliquent l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri dans le système de pressions mis en place pour faire plier Bachar al-Assad. Le 14 février 2005, Rafic Hariri est victime d’un attentat-suicide en plein cœur de Beyrouth. Dans les minutes qui suivent l’explosion, Washington et les chancelleries européennes accusent la Syrie et Bachar al-Assad personnellement. Même si les théories les plus fumeuses ont circulé sur la mort de Rafic Hariri, plusieurs bons connaisseurs de la région le disaient depuis plusieurs mois : « seule une disparition brutale de l’ancien Premier ministre libanais pourrait faire tomber le gouvernement syrien » !

Un an plus tard, plusieurs télégrammes diplomatiques américains préconisent de s’appuyer sur la branche syrienne de la Confrérie des Frères musulmans pour « attaquer » le « régime de Damas » de l’intérieur. Désormais l’expression « régime de Damas » deviendra l’appellation quasi-officielle employée par les capitales et la presse occidentale pour désigner une Syrie mise au ban de la « communauté internationale ».

Il ne restait plus qu’à trouver ou favoriser une opportunité susceptible d’ouvrir des hostilités directes contre la Syrie. A la faveur du déclenchement des mal nommées « révolutions arabes » en janvier 2011, Washington et ses alliés vont soutenir les Frères musulmans en Tunisie, en Egypte, en Libye et – bien-sûr comme cela était convenu depuis plusieurs années – en Syrie.

Les services spéciaux américains, britanniques et français vont soutenir et armer les factions jihadistes les plus radicales, à l’époque coordonnées par une structure des plus opaques et rhizomatiques : L’Armée syrienne libre (ASL).

QUESTIONS SUR UN ATTENTAT

Le 18 juillet 2012, un attentat ravage le siège de la Sécurité nationale en plein cœur de Damas. C’est en fin de matinée qu’une déflagration retentit dans l’un des bâtiments les plus sécurisés du quartier de Rawda, centre névralgique des appareils d’Etat syriens, à un jet de pierre du palais présidentiel et de l’ambassade américaine. La mort du ministre de la défense, le chrétien Daoud Radjha, est annoncée très vite. On apprend peu après qu’Assef Chawkat, vice-ministre de la défense et beau-frère du président Assad, a succombé à ses blessures, ainsi que Hassan Tourkmani, le chef de la cellule de crise mise en place pour gérer les manifestations. Selon la télévision syrienne, le ministre de l’intérieur, Mohamed Al-Chaar, donné pour mort par certains médias arabes et le chef des renseignements, Hicham Bekhtyar, ont également été blessés. L’opération est revendiquée par l’ASL.

Selon plusieurs sources sécuritaires dignes de foi, « cet attentat devait donner le signal à plusieurs colonnes de jihadistes pour faire mouvement sur Damas depuis Homs, l’objectif affiché étant alors clairement d‘y prendre le pouvoir », explique un officier d’un service européen de renseignement. Mais c’était sans compter sur la prompte réaction de la Garde républicaine commandée par Maher al-Assad – le frère cadet de Bachar – notamment chargée de la protection de Damas. Les 19 et 20 juillet, une contre-offensive victorieuse parvient à repousser les insurgés de l’ASL.

Quelques jours avant cet attentat spectaculaire, l’auteur de ses lignes assiste à un point « off », hâtivement convoqué au Quai d’Orsay par Laurent Fabius qui a quelque chose d’important à dire aux journalistes : « dans quelques jours Bachar al-Assad appartiendra au passé. On ne parlera plus du dictateur syrien qu’à l’imparfait… ». Les observateurs les plus allergiques à toute espèce de théorie du complot ne peuvent s’empêcher de faire le rapprochement et de se demander ce qui permettait ainsi au ministre français des Affaires étrangères d’être aussi catégorique… d’autant que quelques instants seulement après l’attentat, Laurent Fabius affirme au Sénat qu’« il est urgent de trouver une transition politique en Syrie ».

D’autres sources de plusieurs services de renseignement affirment que l’attentat et sa coordination avec l’attaque de Damas lancés par l’ASL « n’ont pu être conjointement menés qu’avec l’appui et la coordination de différentes officines occidentales ». S’appuyant sur le mode opératoire et la nature de l’explosif utilisés pour commettre l’attaque du siège de la Sécurité nationale, un officier supérieur évoque même « la participation directe d’agents de l’Aman, les services secrets de l’armée israélienne ». Roland Hureaux le souligne : « ainsi, la guerre de Syrie comme celle d’Irak résulte essentiellement de la volonté des Occidentaux, Etats-Unis en tête, d’y renverser un gouvernement pro-russe ». Mais très en amont de ces habituelles barbouzeries, une machinerie autrement plus profonde est au travail depuis belle lurette.

DES NEO-CONS A L’IDEOLOGIE MONDIALISTE

Roland Hureaux poursuit la démonstration : « on ne saurait comprendre cet engagement sans se référer aux orientations générales de la politique américaine depuis vingt ans. On peut les résumer à l’idéologie appelée néo-conservatrice et qu’il vaudrait mieux appeler libérale-impérialiste, illustrée par des hommes comme Irving Kristol et son fils William, Albert Wohlstetter, Norman Podhoretz, Robert Kagan quant à la théorie, Richard Perle, Paul Wolfowitz, Madeleine Albright, Dick Cheney, Donald Rumsfeld, le sénateur John McCain quant à son application. Kagan et Kristol créèrent en 1997 le « think tank » Project for the New American Century pour les réunir. Leur idéologie traverse désormais les clivages entre Républicains et Démocrates. Elle a inspiré aussi bien George Bush Jr que Bill et Hillary Clinton. Obama en a été tributaire tout en tempérant les effets. Donald Trump, lui, la conteste tout en étant contraint de composer avec elle ».

Cette idéologie peut se résumer en trois thèses principales : pour éviter le chaos, les Etats-Unis sont dans le monde actuel la « puissance utile et nécessaire » ; il faut détruire la Russie et « pour cela l’OTAN doit étendre aussi loin que possible son périmètre jusqu’à l’Ukraine et la Géorgie », Moscou ne devant plus avoir aucun point d’appui ni au Proche-Orient ni ailleurs ; le monde est proche de la fin de l’histoire où la démocratie libérale et le libre marché règneront sans partage sur l’ensemble de la planète.

Roland Hureaux ajoute : « les mêmes idéologues néo-conservateurs sont hostiles à l’Etat-nation en tant que tel partout, s’inscrivant dans la perspective d’un gouvernement mondial : le soutien à l’islamisme est pour eux le moyen de dynamiter ceux du monde musulman, comme le narcotrafic ceux d’Amérique latine ou la construction européenne ceux de l’Europe de l’Ouest. Les Etats qui résistent à cette offensive sont tenus pour des ennemis, des Rogue States (Etats faillis) : hier la Yougoslavie et l’Irak, aujourd’hui la Russie, l’Iran et la Syrie. Demain, la Chine ? Ils doivent être réduits par la force les uns après les autres comme l’Allemagne et le Japon l’avaient été après la guerre ».

Dès la fin des années 1990, et bien avant les attentats du 11 septembre 2001, nous étions quelques-uns à souligner la collision/collusion Etats-Unis – Arabie saoudite, activement complices et partenaires dans l’expansion de l’Islam radical et son cortège d’attentats depuis le choc pétrolier de 1973. Depuis ces années apparaissait clairement l’instrumentalisation des Frères musulmans par les services américains contre les différentes incarnations du nationalisme arabe de l’Egypte au Maghreb en passant par la Palestine. Et comme l’avait mis en lumière Maxime Rodinson lui-aussi, il apparaissait tout aussi clairement que la Confrérie islamiste et les officines saoudiennes de la diplomatie wahhabite du chéquier feraient cause commune avec les grands décideurs de la City et de Wall Street.

L’esprit du capitalisme allié à celui du protestantisme, selon Max Weber, trouvait ainsi une nouvelle expression d’ampleur globale avec l’islamisme politique comme vecteur conquérant du néo-libéralisme économique. En 2012, Alain Joxe analysait les mécanismes de l’empire global du néolibéralisme – qui déborde l’empire américain. La mondialisation de l’économie et de la finance vise à accumuler des profits sans limites, à enrichir les riches et appauvrir les pauvres. Une nouvelle noblesse rentière dénationalisée supplante ainsi la souveraineté des entreprises, au détriment de la fonction protectrice des États. Cette profonde mutation politique conduit à transformer les missions militaires en doctrines policières. Et un nouvel arsenal informatisé surgit (drones, nouvelles armes numériques et munitions spéciales), utilisable contre les soulèvements populaires dans les pays du Sud comme du Nord.

Roland Hureaux actualise la démonstration et montre ainsi comment la « révolution électronique » a entraîné à la fois la gestion informatisée des « marchés » et la « robotisation de la guerre ». Mutations économiques, militaires et technologiques se combinent dans une accélération des décisions qui efface le temps long du politique et fabrique un système incapable de réguler la finance ni la violence. Résultat des courses en trois dimensions complémentaires : 1) casse des Etats-nations ; 2) casse des services publics ; 3) casse des politiques de redistribution sociale.

En regagnant le commandement intégré de l’OTAN en 2008, en fermant son ambassade à Damas dès mars 2012 sur ordre d’Alain Juppé et en tirant un trait sur quarante ans de diplomatie gaullienne aux Proche et Moyen-Orient, la France éternelle s’est rendue complice de ces évolutions morbides et anomiques, jouant contre ses propres intérêts.

Roland Hureaux : « comment ne pas voir dans le fait que l’Occident a choisi d’aider dans la guerre de Syrie le parti le plus éloigné de lui, des jihadistes qui veulent la mort, un effet de ce syndrome d’autodestruction que porte avec elle toute idéologie, et dans la haine hystérique d’Assad un phénomène pathologique ? Cela s’applique particulièrement à la France, plus véhémente que tout autre ». Un jour peut-être, les historiens nous expliquerons les raisons effectives de ce déferlement de haine de soi…

CRISES MIGRATOIRES ET FABRICATION DU TERRORISME

On l’a dit précédemment, l’apport important du livre de Roland Hureaux dépasse ces constats géopolitiques qui commencent à émerger, malgré tout, de la déferlante d’une décennie de propagande. En effet, c’est sur les conséquences de l’entêtement occidental et particulièrement français – d’un grand aveuglement sidérant – que l’auteur porte une attention rigoureuse, chiffres et démonstration à l’appui.

En ces temps de lancement de la campagne pour les prochaines élections européennes, l’exercice est d’autant plus salutaire qu’il rompt avec l’une des postures les plus convenues de la bobologie ambiante : être plus généreux et accueillir les migrants d’où qu’ils viennent… Impossible de ne pas citer ici Michel Rocard et son incontournable constat : « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » ; ajoutant « qu’elle doit en prendre sa part », allusion directe au respect de la convention de Genève sur le droit d’asile pour les réfugiés politiques. La question des migrants économiques, c’est autre chose qui doit conduire à remettre l’ouvrage sur le métier des coopérations économiques et de nos aides publiques au développement (APD) -sur lesquelles on attend toujours un bilan opérationnel. Et Roland Hureaux aligne les chiffres recoupés et vérifiés de la « vague libyenne », de la « vague syrienne », de la « filière turque » et des autres flux migratoires.

Le plus intéressant est de faire le lien entre les guerres « humanitaires » occidentales et leur volonté de « changement de régime » avec les causes profondes de ces flux migratoires qui répondent à une stricte arithmétique de cause à effets multiples désastreux. D’un côté la France et l’Allemagne principalement, montent en ligne pour défendre les « valeurs » d’une Europe accueillante et « mondialisée » en critiquant vertement les « populistes » et autres replis sur soi égoïstes. Si l’on suit bien la démonstration de Roland Hureaux, force est de reconnaître que les premiers responsables de l’augmentation des flux migratoires sont justement Berlin et Paris qui cautionnent – dans le sillage américain – les interventions militaires occidentales dans les pays d’où proviennent justement la majorité des migrants.

Imparable constat doublé d’une autre analyse très politiquement incorrecte, que peu d’observateurs osent dresser : l’angélisme envers la Turquie de Recep Erdogan. Voilà un pays qui occupe militairement Chypre – l’un des membres de l’UE – depuis 1974, avec lequel pourtant Bruxelles continue des pourparlers d’une improbable adhésion ! Roland Hureaux : « s’il est vrai que la grande migration de 2015 – 2016 en direction de la Grèce est une conséquence de la guerre de Syrie, tout laisse penser avec le recul de trois ans qu’elle a obéi à un plan concerté dont le moindre résultat n’a pas été de rapporter 6 milliards d’euros à la Turquie. Il ne faut bien-sûr pas exclure que le Frère musulman Erdogan ait voulu ainsi accélérer l’islamisation de l’Europe, mais on peut aussi bien penser qu’il a exercé un immense chantage en vue de soutirer le maximum de l’Union européenne ».

A cet égard, la position de l’ancien commissaire européen à la concurrence (1985 – 1989) Peter Sutherland, le grand copain du financier George Soros, est particulièrement révélatrice de l’idéologie mondialiste en faveur de l’ouverture totale des frontières aux migrations. « Lors d’une audition à la Chambre des Lords britannique », relate Roland Hureaux, « il affirma que l’Union européenne devait saper l’homogénéité des Nations parce que seul le multiculturalisme est un facteur de prospérité ». Pour les docteurs Folamourde l’idéologie mondialiste, l’Europe n’a été au cours des siècles que le siège de guerres incessantes.

Ces guerres ont pour ces « théoriciens » une cause aggravante : le nationalisme, dont l’expression était les Etats indépendants. « Cet hybris guerrière des Européens a connu son apogée avec la Deuxième guerre mondiale », ajoute Roland Hureaux, « et la Shoah est tenue pour un prolongement du nationalisme dont seraient responsables non seulement l’Allemagne, ou certains Allemands, mais en fait tous les Européens. Européens qui sont également coupables de la colonisation, avec son cortège d’horreurs supposées, comme l’a exprimé crûment le candidat Macron, entièrement inféodé à cette idéologie, lors d’un voyage en Algérie ».

Emmanuel Macron avait alors déclaré que « le colonialisme est un crime contre l’humanité ». Historiquement, l’affirmation peut se discuter ! Toujours est-il que le même Emmanuel Macron s’est bien gardé de répéter la même affirmation à Tel-Aviv ou à Jérusalem !

QUE FAIRE ?

Dans le sillage de la mondialisation néo-libérale anglo-saxonne, les pays européens fabriquent eux-mêmes les flux migratoires nourrissant le populisme qu’ils condamnent simultanément. Selon les mêmes mécanismes, ils produisent aussi un « terrorisme global » auquel ils ont pourtant déclaré une « guerre totale », disent-ils ! Depuis de nombreuses années, Roland Hureaux et l’auteur de ces lignes expliquent qu’on ne peut « faire la guerre à la terreur » sans prendre le risque d’en démultiplier les effets meurtriers. On fait la guerre à des ennemis clairement identifiés, mais pas à un mode opératoire, à une méthode de guerre asymétrique. Cette confusion a non seulement ajouté de « nouvelles menaces » à la menace terroriste globale, mais elle a aussi dans une grande mesure nourri un contre-terrorisme, qui s’est imposé comme un secteur économique à part entière très lucratif !

Dans notre livre Terrorisme, face cachée de la mondialisation4, nous tentions d’expliquer cette contradiction organique de la généralisation du capitalisme financier à la totalité de l’économie mondiale. A cette mondialisation économique correspond l’idéologie morbide déconstruite par le livre de Roland Hureaux. Ainsi, conclut-il : « la guerre en Syrie comme, à des degrés divers, toutes les guerres du Proche-Orient déclenchées par l’Occident, ont eu un effet que l’on peut qualifier de dialectique. L’idéologie dont elles sont issues a conduit a sa propre négation ».

Que faire ? se demandait Lénine… Défendre et promouvoir les indépendances et les souverainetés nationales répond notre auteur d’exception qui inscrit ses pages dans le fil de l’épée du général de Gaulle. Oui, conformément à la Charte des Nations unies, défendre les indépendances nationales en Syrie, en Iran, en Palestine, au Venezuela, à Cuba, en Europe et tout particulièrement dans notre pays entré en profonde déshérence !

Répétons : le dernier livre de Roland Hureaux est à lire et à diffuser de toute urgence, ainsi que l’ensemble des publications de l’éditeur Bernard Giovanangeli, qui n’a pas peur de publier à contre-courant.

Bonne lecture donc, et à la semaine prochaine.

Richard Labévière
18 mars 2019

1 Roland Hureaux : La France et l’OTAN en Syrie – Le grand fourvoiement. Bernard Giovanangeli/Orbis Géopolitique, janvier 2019.
2 Politico, 23 février 2016.
3 Richard Labévière : Les dollars de la terreur. Editions Grasset, janvier 1998.
4 Richard Labévière : Terrorisme, face cachée de la mondialisation. Editions Pierre-Guillaume de Roux, novembre 2016.

Pour aider le site Proche & Moyen-Orient c’est ici

Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 18-03-2019

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

 

https://www.les-crises.fr/roland-hureaux-syrie-le-grand-aveuglement-par-richard-labeviere/

LES DYNAMIQUES DU SYSTÈME MULTIPOLAIRE ENTRE RECONFIGURATION DES ALLIANCES ET ENJEUX DISRUPTIFS.

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INSTITUT EUROPÉEN DES RELATIONS INTERNATIONALES

EUROPEAN INSTITUTE FOR INTERNATIONAL RELATIONS

LES DYNAMIQUES DU SYSTÈME MULTIPOLAIRE

ENTRE RECONFIGURATION DES ALLIANCES ET ENJEUX DISRUPTIFS.

L’EUROPE EN QUÊTE D’UN AVENIR


Irnerio Seminatore

Autonomie stratégique européenne et équilibres multipolaires

A l’approche du renouvellement de leurs élites politiques en mai 2019, les dirigeants européens seront ils en mesure de passer de la revendication « d’autonomie stratégique » vis à vis des États-Unis (Macron, Merkel), au début de sa mise en œuvre opérationnelle?

Parviendront ils à se doter d’une capacité diplomatique constructive, d’atténuation des tensions géopolitiques du système multipolaire?

Et sur la base de quels principes et de quelle vision du monde?

Ces tensions, qui secouent les Pays baltes et l’Europe de l’Est (Ukraine), le Caucase (Géorgie), le Maghreb et l’Afrique sub-saharienne, le Proche et Moyen Orient( Syrie, Liban, Israël, Iran, Turquie), le Golfe (Arabie Saoudite, Yemen, Monarchies sunnites et pays chiites), l’Amérique du Sud et du Nord, la mer de Chine méridionale et l’extrême Orient, forcent les occidentaux à une reconfiguration des alliances militaires, qui lient entr’eux les acteurs essentiels du système (États-Unis, Russie et Chine) et conseillent de dissocier leurs alliances des enjeux disruptifs qui gangrènent de conflits , des régions très vastes de la planète.

Si les équilibres de sécurité entre acteurs majeurs du système résultent des alliances globales et visent à contre-balancer les coalitions adverses et à s’assurer de la stabilité du tout, l’étendue planétaire du système implique la coexistence d’un équilibre général des forces entre pôles reconnus et de multiples équilibres régionaux entre sous-systèmes dissemblables, où se définissent concrètement les relations de rivalités ou d’antagonisme entre les actants locaux.

Pôles et sous systèmes engendrent ainsi des relations complexes et hybrides, tant au plan militaire que civilisationnel et conceptuel et contribuent à donner des réponses partielles à la quête de règlements négociés, d’où dépendent les relations entre l’Europe et l’Amérique et celles de l’Europe avec le reste du monde.

Les rapports de force militaires et la synthèse diplomatique souhaitable

Le but d’empécher un affrontement entre les pôles majeurs du système mondial, exigerait que l’Europe, dépourvue d’unité, de cohésion et de leadership, s’implique dans une nouvelle syntèse des relations diplomatiques, économiques et militaires et conjure les menaces les plus graves, concernant leurs répercussions sur le théâtre européen.

Or, si les lignes de démarcation entre les pôles étaient définies, à l’époque de la bipolarité, par la rigidité des équilibres stratégiques (équilibre dissuasif ou équilibre de la terreur), le facteur militaire, qui avait été relégué au second plan après l’effondrement de l’Union Soviétique, redevient aujourd’hui la principale définition des rapports entre les pôles dans le système international de l’âge planétaire, en pleine transformation (dénonciation du traité INF et START, prolifération des armes nucléaires utilisables-Iran, Corée du Nord – doctrines de subversion et d’intimidation violentes).

Réacquièrent en effet de la plus haute importance les considérations géopolitiques et historiques, en y joutant les dimensions numérique, informatique et spatiale, sans sous-estimer les défis,venant d’acteurs sub-étatiques et exotiques et de philosophies éversives (Djihad, terrorisme islamique).

Les partenariats, les formes variables de coopération et du « Soft Power », les interprétations discordantes de la légitimité et l’ambiguïté de la démarcation intérieur/extérieur, ainsi que la pratique étendue de la diplomatie multilatérale, rentrent dans la définition de l’équilibre actuel des forces et pèsent dans le calcul global de la puissance, activant les dilemmes du risque et l’art de gouverner, bref, l’impact conjoint des opinions et de la volonté politique.

C’est de cette nouvelle synthèse diplomatique que peut être allégée , par une souplesse accrue, la rigidité des blocs et peut être atténué le poids de la hiérarchie de puissance, favorisant les capacités de manœuvre ainsi que l’hardiesse des grands desseins stratégiques, au premier rang desquels, l’ambition hégémonique.

Leadership, intégration hiérarchique et déclin hégémonique

La discontinuité entre les deux dynamiques superposées, du mondialisme et du régionalisme, entraîne un changement dans la gestion des intérêts des grandes puissances, favorisant la manœuvre de certains acteurs au détriment d’autres, par le jeu des contre-poids et par le rôle de l’équilibrateur (ex. la Russie en Syrie et en Ukraïne et les États-Unis et la Chine en Corée).

La question qui se pose lorsqu’on passe d’un sous-système régional au système global, est que les dilemmes des choix sont d’ordre civilisationnel et historique, et qu’ils conditionnent les alliances et l’appartenance au camp de l’acteur qui porte le leadership de l’univers planétaire.
Cette question est essentielle, car elle transcende l’option de la politique immédiate et peut comporter le déplacement des allégeances qui feront basculer demain le monde

Le choix d’appartenance implique un soutien, sur les théâtres extérieurs , des identités en conflit et des issues recherchées, et exige une pondération calculée sur l’espérance de gain politico-stratégique, le rapport coût/efficacité, la durée de l’engagement et les problèmes de la stabilité ou de la stabilisation à long terme (ex. Irak, Afghanistan, Syrie).

Le silence de l’Europe à l’égard de ces questionnements est par ailleurs préjudiciable à son camp d’appartenance (le camp occidental) et défavorable au désamorçage des conflits et à la logique de ses propres intérêts fondamentaux.

L’Europe peut elle offrir au monde plus de sécurité et plus de liberté ou ne navigue-t-elle pas en eaux inconnues?

Morton Kaplan, qui avait décrit, dans les années 1970, les règles de comportement des États et les conditions qui peuvent rendre instable le système de l’équilibre dans la transition du système bipolaire au système multipolaire, a affirmé, parmi ses recommandations, que dans un système à cinq pôles (USA, Europe, Russie, Japon, Chine), le rôle de l’équilibrateur (ou du balancier), a une fonction d’intégration fonctionnelle des ressources (USA versus Otan); un rôle qui fut déjà bien compris par Bismark dans sa fonction « d’honnête courtier ».

Or, chaque pôle, fondé sur le principe de l’intégration hiérarchique, comporte une fixité relative des adhésions, ce qui peut constituer une menace pour les acteurs isolés et non membres du bloc (la Serbie au sein des Balkans occidentaux ou l’Ukraine et la Géorgie, considérés comme des pays tampons ou sujets à influence).

Par ailleurs l’intégration hiérarchique comporte souvent un sous-système politique commun, démocratique ou autocratique, qui renforce la stabilité du bloc et lui accorde une élasticité fonctionnelle dans les domaines de la protection et de la solidarité (soutien de l’UE à Porochenko dans les négociations de Minsk 1 et 2, de l’Otan dans l’équipement de l’armée ukrainienne et de Soros dans les opérations de déstabilisation des « migrants » et de »régimes change »).

Union Européenne et Alliance Atlantique.

Deux sous-systèmes concurrents?

Dans le système européen de l’Ouest, successif à la deuxième guerre mondiale, l’Europe a perdu son autonomie stratégique et depuis les années cinquante sa stabilité a été assurée par deux sous-systèmes concurrents, civil (l’Union européenne en ses divers formats et dénominations) et militaire (l’Otan).

La stabilité socio-économique a été surveillée par l’intérêt individuel de la « main invisible » d’Adam Smith et par l’empire des normes d’influence allemande, pendant que la structure de protection et de tutelle sécuritaire a été assuré par les États-Unis d’Amérique.

La fonction d’intégration hiérarchique, désormais duale, trouvait sa parfaite concordance à l’époque de la bipolarité, dans l’opposition , sur le continent, de deux principes de légitimité et d’allégeance, le libéralisme démocratique et le totalitarisme communiste et elle s’exprimait, hors d’Europe et grâce à l’Otan, par un équilibre précaire et global des forces, étendu à un monde pluri-polaire en formation.

Cette même fonction a été assurée de manière élastique et réversible au sein de l’Union Européenne (ex. sortie volontaire de la Norvège et du Royaume Uni), et de manière subalterne et unanimiste au sein de l’Otan.

La distinction entre la pratique de l ‘interdépendance (ou de la négociation multilatérale) et celle du multipolarisme (ou de la logique de système et de l’affrontement éventuel) a joué contre les pressions contraignantes de l’intégration et a conduit à un processus de délégitimation et de désagrégation de l’Union Européenne aux issues imprévisibles (ex. Brexit et tensions euro-atlantiques).

Les dynamiques du système de la multipolarité

D’une manière générale les dynamiques du système de la multipolarité, par rapport au système bipolaire sont signalées :

– par une transformation des règles du jeu (alliances)

– par un accroissement du nombre des acteurs essentiels (leaders de bloc) et une redistribution de la puissance

– par une confirmation du rôle de l’État

– par les modalités et les contenus de leurs relations réciproques (interdépendance de leurs sous-systèmes politiques et des organisations intermédiaires de la société civile)

– retour du révisionnisme territorial (limitation des frontières)

– par une multiplication des crises et faillies d’États et par des conflits asymétriques

Elles ont valorisé l’importance des leaders de bloc par la multiplication des sommets de négociation bilatérales, au détriment des instances de débat multilatérales (ONU, UE, G7), inefficaces, politiquement orientées et en crise d’autorité.

Le grand tournant de la politique mondiale, de l’idéalisme au réalisme

Au tout début de la décennie en cours et au niveau doctrinal est entrée en crise, après les cuisantes déceptions de l’expérience du XXème siècle, la théorie idéaliste de la politique internationale, d’ascendance Wilsonienne, justifiant ainsi le retour à la matrice hobbesienne des relations entre puissances souveraines, jadis dominante.

Dans les palimpsestes des illusions et des échecs répétés nous dénombrons la liste des grands principes de ce courant de pensée et notamment:

l’harmonie naturelle des intérêts et le paradigme de l’équilibre entre l’offre et la demande, garantissant la liberté des marchés et la démocratie des régimes représentatifs

– la diplomatie ouverte et le droit des peuples à disposer d’eux mêmes

– la paix par le droit, ou la codification des règles de la coopération internationale (ONU)

– la réforme des égoïsmes étatiques par la négociation

– les garanties et reconnaissance des minorités dans des cadres étatiques fédéraux

– la perspective de la « gouvernance universelle », comme tendance de fond de l’humanité, dans un monde pacifié et post-historique, dans lequel la vision a dépassé la réalité.

Aux yeux de la perspective réaliste en revanche, les Nations Unies ne constituent en rien une forme de gouvernance mondiale, douée du pouvoir de légiférer et de faire exécuter ses délibérations, car elles contribuent de façon marginale et souvent partisane à la stabilité du système (Pacte de Marrakech sur les migrations).

Stabilité qui est assurée bien davantage par le principe d’équilibre des forces, que par des déclarations et proclamations d’intentions.

L’acteur et le système

Le réalisme politique et conservateur de nos jours n’est plus celui du XIXème et du début du XXème siècle, signalé par l’État-puissance de Rickert, Meinecke et Ranke ou, au delà de l’Atlantique, celui de H.Morgenthau, où les cabinets et les chancelleries diplomatiques n’avaient pas de limites dans leurs libertés d’action, mais celui d’un système international, englobant et complexe, qui accorde un rôle, un rang et des marges de manœuvres différentes, aux opinions et à l’action des dirigeants, au sein d’une morphologie des pouvoirs, contraignante et multipolaire.

Ainsi, le passage de la bipolarité au multipolarisme exprime la capacité des acteurs essentiels de diversifier leur action de contrôle et de maintenir séparées les différentes régions du monde, interdisant à une crise locale de devenir générale et totale.

En effet la cohérence de la « compétition entre pôles, qui s’organise en fonction du conflit » (R.Aron), assigne à l’Europe un rôle qui ne peut être seulement militaire. Ce rôle requiert de la part de l’Europe la conception politique et proactive d’une diplomatie de partenariat ou de synthèse stratégique, pouvant apporter de la souplesse aux alliances eurasiennes et une intégration politique de la Russie dans l’architecture européenne de sécurité.

C’est pourquoi le retour du Léviathan dans la compétition purement militaire entre pôles de puissance impose une autre idée de l’Europe et une véritable Weltanschauung de celle-ci autour des notions d’identité, de survie et de civilisation, exigeant le soutien des peuples.

A cet égard, la triple dynamique de la conjoncture actuelle, de fragmentation,de polarisation et de confrontation, doit se traduire en une reconfiguration des alliances militaires et des équilibres mondiaux, face aux risques du triangle stratégique « Chine-États-Unis-Russie » (ou G3) et au duel du siècle entre les États-Unis et la Chine.

Pour ce faire, cette reconfiguration et révision d’ensemble doivent distinguer clairement entre les vulnérabilités des nations du continent et les enjeux disruptifs des théâtres extérieurs, où les conflits peuvent attiser une guerre régionale ou globale de haute intensité.

C’est également la raison pour laquelle l’expérience récente de la mondialisation (1980-2019) et celle des formes d’intégration régionales remettent à l’ordre du jour les principes d’indépendance et de souveraineté, au cœur de la dialectique entre l’acteur et le système, dans l’analyse des relations de paix et de guerre entre les nations; le moment dans lequel, avec le Brexit et les insurrections françaises, les débuts de réforme de l’Union, devenue étrangère aux peuples d’Europe, marqueront le début de sa fin.

Bruxelles, le 31 mars 2019

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Existe-t-il un cyberespace centrasiatique ?

Existe-t-il un cyberespace centrasiatique ?

Par Grégory JOUBERT, le 31 mars 2019  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Grégory Joubert est en deuxième année de Master à l’Institut Français de Géopolitique (IFG, Université Paris VIII Vincennes – Saint-Denis) ainsi qu’à l’Université d’Etat pour les Sciences Humaines de Moscou (RGGU). Ses travaux portent sur les stratégies de contrôle dans le champ du cyberespace en Russie et dans les espaces post-soviétiques.

L’annonce de la mise en retrait relatif du président Noursoultan Nazarbaïev, le 19 mars 2019, a attiré l’attention sur le Kazakhstan, ex-république soviétique d’Asie centrale de 2,7 millions de km2 (18,4 millions d’habitants). L’occasion de se poser une question : existe-t-il un cyberespace centrasiatique ? La première partie de cette étude solidement documentée a pour principal objectif de traiter de la dépendance infrastructurelle des États d’Asie centrale à la Russie. Sur la base de ces considérations, une deuxième partie présente le vecteur d’influence que constitue le cyberespace, ainsi que de la perception que se fait le pouvoir kazakhstanais de ce terrain conceptuel. De l’influence informationnelle subie à l’absence de prise en compte de l’aspect profondément technique du cyberespace, le Kazakhstan est foncièrement un État vulnérable. Dans la troisième partie, Grégory Joubert se penche plus particulièrement sur les leviers d’action utilisés par les autorités pour le contrôle des activités de la population en ligne et les moyens de surveillance dont dispose le pays. Outre son intérêt propre, cette étude peut aussi être féconde pour réfléchir aux relations entre les pays de l’Union européenne et une autre puissance de l’Internet, les Etats-Unis.

ESPACE devenu incontournable pour la réflexion militaire, le cyberespace revêt désormais une dimension stratégique inscrite dans les doctrines des principales puissances de la planète. Composés d’infrastructures physiques, logiques et informationnelles, ses réseaux deviennent à bien des égards de redoutables vecteurs d’influence et sont aujourd’hui au centre de nombreuses polémiques au retentissement international. Dans le cas de la Russie plus particulièrement, on observe une multiplication des accusations liées au cyberespace. Du pirate informatique supposément soutenu par les services de sécurité de la Fédération à ses tentaculaires organes médiatiques, l’influence prêtée aux réseaux russes dans de nombreuses crises politiques contemporaines est devenue un thème récurrent dans les débats occidentaux.

Dans ce nouvel espace de rivalités de pouvoir, les espaces aux marges de la Fédération de Russie se révèlent être des territoires pertinents à analyser. Pour ces États indépendants enclavés, aux infrastructures de communication entièrement dépendantes du centre moscovite sous l’Union soviétique, les conditions ne semblent pas avoir fondamentalement changé depuis 1991, date de la fin de l’URSS. La situation de ces anciennes périphéries coloniales dans le domaine du cyberespace est aujourd’hui marquée par des logiques d’influence et de coercition, dans la continuité de ce passé. Une analyse en est ici proposée.

Existe-t-il un cyberespace centrasiatique ?

La présente étude s’intéresse de manière plus appuyée au Kazakhstan et se compose de trois parties. La première a pour principal objectif de traiter de la dépendance infrastructurelle des États de la région à la Russie. Sur la base de ces considérations techniques, une deuxième partie traite du vecteur d’influence que constitue le cyberespace, ainsi que de la perception que se fait le pouvoir kazakhstanais de ce terrain conceptuel. De l’influence informationnelle subie à l’absence de prise en compte de l’aspect profondément technique du cyberespace, le Kazakhstan est foncièrement un État vulnérable en de nombreux points. Dans la troisième partie, nous nous intéressons plus particulièrement aux leviers d’action utilisés par les autorités pour le contrôle des activités de la population en ligne et aux moyens de surveillance dont dispose le pays.

I. Dans le cyberespace : une influence structurelle de la Russie sur ses anciens satellites


Le développement des infrastructures

Qu’il soit question des infrastructures routières, ferroviaires, des flux migratoires, financiers ou culturels, la Russie reste aujourd’hui la seule voie de transit de flux fiable à laquelle les acteurs de la région peuvent recourir. Cette situation d’enclavement et de permanence des voies de communications dirigées vers le Nord se traduit également dans le champ du cyberespace. L’analyse cartographique de ces territoires composés de câbles et de routeurs interconnectés permet de restituer l’organisation des voies de télécommunications, dont le développement nécessite investissements massifs et coopération entre les acteurs en assurant la gouvernance.

Existe-t-il un cyberespace centrasiatique ?
Carte. L’espace centrasiatique : un enclavement numérique
Cliquer sur la vignette pour agrandir cette carte de l’espace centrasiatique : un enclavement numérique. Conçue et réalisée par Grégory Joubert

La première dorsale transnationale connectant la région, le Trans Asie-Europe (TAE) développé en 1998, a, dès sa mise en service, présenté des problèmes structurels. Si les États ont dès lors été connectés aux réseaux mondiaux au moyen de cette nouvelle artère, le fait est que la structuration du cyberespace repose foncièrement sur des logiques économiques et politiques. Ses capacités de transit de données limitées (622ms/s) en font une dorsale où l’offre est inférieure à la demande, rendant son coût d’utilisation élevé. De plus, le trop grand nombre d’acteurs (publics et privés) de nationalités différentes impliqués dans la gouvernance de la dorsale TAE la rend par nature inefficiente. Le réseau fonctionne comme un « patchwork de câbles nationaux », à la gestion d’ensemble incohérente [1].

La connectivité des États de la région ne s’est réellement développée qu’au rythme des projets émanant de la Russie. Le réseau Trans Europe-Asie (TEA) développé en 1999 relie le centre névralgique de l’Internet européen (Francfort) à Hong Kong, en longeant le parcours du Transsibérien [2]. Chemin le plus court pour la transmission de données entre ses deux extrémités, cette dorsale permet également de pallier à une congestion des câbles à Suez (Egypte). Son développement a été permis par la prise de participation d’opérateurs européens, russes et chinois. Ses ramifications sur les territoires centrasiatiques ont quant à eux été rendus possibles par les opérateurs russes, Rostelecom et TransTelecom, en direction du seul territoire de la région frontalier de la Russie, à savoir le Kazakhstan.

Les réseaux russes représentent dès lors les voies privilégiées pour la transmission de données. Leur large bande passante, mais également le nombre restreint d’accords nécessaires pour le transit de données, en sont les principaux arguments techniques.

L’analyse des Systèmes Autonomes (Autonomous System ; AS) traduit la place centrale qu’occupe la Russie dans les flux de télécommunications [3]. S’il existe des interconnexions avec les réseaux chinois avec des capacités de bande passante connectées importantes, ces dernières ne sont pourtant, à l’hiver 2018, que peu sollicitées. Aussi, les jonctions de câbles chinois et centrasiatiques semblent surtout être utilisées pour les flux financiers, les Systèmes Autonomes qui y sont reliés étant principalement des institutions bancaires. Les opérateurs du TAE ne sont en revanche pas sollicités par les réseaux centrasiatiques. Ce qui démontre la faible centralité de cette dorsale.

Cette situation tient également à l’histoire. Au-delà du fait que la connectivité de la région ait principalement dépendu des projets russes sur le plan technique, le partage d’une langue et d’une culture commune en est un autre facteur déterminant.

Le Runet  : un vecteur de puissance

L’utilisation préférentielle de réseaux de télécommunication orientés vers la Russie tient également aux plateformes d’intermédiation utilisées par la population de la région. YandexVkontakteMail.ru sont les composantes principales du Runet, l’Internet russophone [4]. Comparables dans leur fonctionnement aux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) américains ou aux BATX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi), elles brassent un nombre considérable de données, stockées et traitées dans des centres de données localisés en Russie. L’utilisation préférentielle des réseaux de télécommunication en direction de la Russie tient également, dès lors, à l’utilisation de ces plateformes dont les ressources se retrouvent sur son territoire.

La réalité de ces pratiques sur Internet n’est pas sans conséquences. Sur la base du traitement des données qui sont ainsi produites, c’est toute une économie qui se développe. Le pouvoir politique n’est pas en reste puisque ces données sont également à la disposition des services de renseignements russes, qui peuvent y accéder sans réelles contraintes [5] grâce à la législation.

Par la possession de sa propre industrie numérique, la Russie est théoriquement dans la capacité d’imposer à ses opérateurs de stocker les données que ceux-ci traitent sur son territoire [6]. Les États d’Asie centrale ne possédant ni ce type d’industrie, ni les capacités de stockage conséquentes, n’ont alors que peu de marge de manœuvre quant au destin des données produites par leur population.

Les autorités peuvent tout au plus demander que les données produites par leurs citoyens soient stockées sur leur territoire ou, à défaut, bloquer la ressource. Les autorités kazakhstanaises ont déjà émis ce type de demande auprès de Google, qui a répondu par une fin de non-recevoir. Au mois de juin 2011, l’entreprise américaine a même décidé de rediriger pendant deux semaines les requêtes provenant de google.kz vers google.com, donc vers un système algorithmique relié aux requêtes mondiales et non plus nationales [7].

Induite par la géographie (physique) et les usages de la population, la faiblesse infrastructurelle des pays de la région les pousse indubitablement dans une situation de dépendance structurelle vis-à-vis de la Russie. De plus, cette dernière affiche une recherche de développement de son influence. Le projet de datacenter d’Omsk répond à cette volonté d’accaparement des données. Directement relié par câbles de fibre optique, il permettra aux opérateurs russes d’offrir un temps de latence moindre pour le transfert de données, mais également de mettre en valeur de nouveaux territoires répondant à des considérations (cyber)stratégiques plus larges encore [8].

Les intérêts politiques et économiques liés aux données produites sont conséquents. Le Kazakhstan, s’il souhaite effectivement mener une politique souveraine sur ses données, n’aura d’autre possibilité que de se placer dans une position offensive à l’égard de la Russie. Au vu de leur importance, le déni d’accès aux plateformes russes sur l’ensemble du territoire serait une décision lourde de conséquences. Le principal dilemme que poserait un blocage de ressources de grande ampleur est que ces plateformes sont d’une utilité précieuse pour les services de renseignements et de police. Même s’il paraît convenable de douter des capacités techniques d’interception réelles dont disposent les autorités, l’analyse de données ouvertes (comme les commentaires sur des articles en ligne) permet, en soi, de bénéficier d’une image du ressenti de la population sur les politiques menées. Elle permet également de contrôler de possibles messages dissidents ou appels à manifestation pouvant y circuler et d’arrêter les auteurs de ces derniers.

II. Le Kazakhstan : une puissance régionale vulnérable…


Une influence informationnel russe

Au-delà d’une dépendance aux infrastructures et plateformes d’intermédiation russes, l’influence du Nord sur la couche sémantique, sur l’information, en est un prolongement logique. Si la Russie ne peut être considérée comme un modèle vertueux quant à la pratique du journalisme, le traitement de l’information demeure néanmoins de meilleure qualité par rapport à ce qui prévaut dans la région [9]. Dans le cas du Kazakhstan, un contrôle étatique fort rend peu crédibles pour une large partie de la population kazakhe des supports nationaux manquant de réelles analyses portant sur les problèmes ayant cours à l’intérieur du territoire.

La formation des journalistes tient également un rôle important quant au poids de la Russie dans l’information. Les formations en kazakh ou en russe ne laissent que peu de place à l’apprentissage d’autres langues, comme l’anglais. Bien que des universités proposent des formations coûteuses en anglais, cet argument n’est que commercial, le russe prédominant au sein de celles-ci. Du fait de ces faiblesses en langues, les sources utilisées par les journalistes kazakhs, notamment concernant l’information internationale, proviennent principalement de médias russophones.

Liens hypertextes présents dans les 50 médias en ligne les plus consultés au Kazakhstan, le 16 juillet 2018
Cette représentation des liens hypertextes présents dans les 50 médias en ligne les plus consultés au Kazakhstan, le 16 juillet 2018, a été réalisée par Grégory Joubert

Le schéma ci-dessus, effectué à l’aide du robot d’indexation hyphe du Medialab de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, représente tous les liens hypertextes présents sur les principaux sites d’information kazakhs. De celui-ci, réalisé le 16 juillet 2018, lendemain de la finale de la coupe du monde et jour de la rencontre entre MM. Donald Trump et Vladimir Poutine à Helsinki, il ressort une très faible utilisation de sources non-russes. L’analyse de certains articles révèle même des copies conformes d’articles produits au sein de rédactions basées sur le territoire de la Fédération de Russie.

Bénéficiant d’une audience majoritaire au Kazakhstan, y compris en dehors de ses relais spécialement à destination de l’étranger, le pouvoir russe possède dès lors un puissant vecteur d’influence. L’absence de réels débats dans l’espace médiatique kazakhstanais fait que la population est bien mieux informée sur les questions touchant la Russie qu’à propos de son propre pays. Les débats centrés sur celle-ci, au sein des organes télévisuels notamment, confèrent à ceux ayant trait au Kazakhstan (peu nombreux) un caractère exceptionnel et une force de frappe proportionnellement décuplée.

Cette influence certaine est de plus intégrée par les médias russes, qui s’en sont notamment servi après l’abstention du Kazakhstan sur une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU du 14 avril 2018 condamnant les actions de la coalition occidentale en Syrie. A la suite de cette prise de position, lors du talk-show « Dimanche soir avec Vladimir Soloviev », deuxième programme le plus regardé en Russie, ce dernier s’est interrogé sur cette abstention, ainsi que sur le passage du Kazakhstan à l’alphabet latin. La perspective d’un « Maïdan » [10]au Kazakhstan fut même posée en direct [11]. Les semaines suivantes ont vu fleurir sur Internet divers articles faisant état d’une coopération militaire entre le Kazakhstan et les États-Unis sur la mer Caspienne. Bien qu’il s’agisse de fausses informations déjà relayées par le passé, la coopération entre les deux États ne concernant que le fret non-militaire, les autorités kazakhes ont été contraintes de s’exprimer à plusieurs reprises pour rétablir la réalité des faits.

Même si des réflexions s’engagent sur la prééminence des médias d’information au Kazakhstan, la relation entre les autorités kazakhstanaises et les ressources informationnelles russes révèle aussi une certaine proximité. Lors de manifestations, comme celles ayant eu lieu en 2016 contre la prolongation de la durée de location des terres agricoles de dix à vingt-cinq ans, seuls les sites d’informations occidentaux, comme Azattyq, ont été bloqués. Ce dernier est l’un des rares médias traitant en profondeur des problèmes affectant le Kazakhstan, et qui en donne des analyses. Ainsi, si lors de ces manifestations, Azattyq publia plusieurs articles sur le sujet, son homologue russe Sputniknews(.kz) ne fit que des résumés des événements, et se garda d’analyser plus profondément les problèmes profonds gangrénant la société kazakhstanaise. Les médias russes dans leur ensemble n’ont fait qu’évoquer ces événements. Ce comportement rédactionnel dénote une proximité des vues dans le traitement des soulèvements entre le pouvoir kazakhstanais et son voisin, ce dernier n’interférant que lorsque ses propres intérêts sont en jeu, mais avec une force de frappe à même de sérieusement déstabiliser son voisin.

Une faible prise en compte des problèmes infrastructurels

Dans la conception russe, le terme d’espace informationnel prévaut sur celui de cyberespace. Ce terme vise à prendre en compte les multiples aspects composants le cyberespace, y compris ses aspects cybernétiques, tout en gardant comme finalité stratégique la protection première de l’information et son contrôle. Dans ce cadre, les réseaux numériques, et en premier lieu Internet, sont considérés comme étant des vecteurs d’informations sur lesquels la souveraineté de l’État doit s’établir au même titre que pour tout média de masse, et sont donc sujets à régulation [12]. Cette notion d’espace informationnel prévaut également au Kazakhstan.

Néanmoins, l’interprétation kazakhstanaise de celle-ci souffre de défauts conceptuels. Les mesures prises par les autorités jusqu’en 2017 à ce sujet portaient quasi-exclusivement sur la couche sémantique du cyberespace. Les mesures prises pour sa protection n’ont pas pris en considération l’aspect profondément technique et infrastructurel que revêt pourtant le contrôle de l’information. Dans son acception kazakhstanaise, la notion d’information a longtemps été simplement considérée sous ses aspects médiatiques.

Découlant de cette interprétation littérale, les lacunes dans le domaine de la cybersécurité sont conséquentes et les exemples de déficiences nombreux – d’agents des services de sécurité intérieure (le KNB) minant de la cryptomonnaie via les serveurs d’infrastructures critiques, au piratage du site Internet du Ministère de la Défense, en passant par la compromission des serveurs du Ministère des Affaires Intérieures par un adolescent qui avait suivi pas à pas un tutoriel sur Internet ; ceux-ci ne donnent pas lieu à contre-offensive. Au 6 juin 2018, selon le système de monitoring développé par le centre d’analyse et d’investigation des cyberattaques (Tsarka), sur les 495 sites du domaine gouvernemental kazakhstanais (.gov.kz), seuls 55 ont un protocole SSL valide. Le protocole SSL est pourtant le protocole garant de la sécurité et de la confidentialité des informations qui transitent entre l’utilisateur du site Internet et les serveurs de ce dernier. Ajoutons qu’à la même date deux sites du domaine étaient défacés [13], 8 « infectés » et 98 étaient indisponibles. Ces informations ne sont désormais plus publiées publiquement.

Approuvé le 28 octobre 2017 par le président Noursoultan Nazarbaïev, le projet de cyber-bouclier [14], dont l’avancée notable serait une prise en considération de l’aspect cybernétique du cyberespace, laisse sceptiques les spécialistes de terrain. La rédaction de ce projet a été l’objet d’amers débats entre la principale organisation indépendante de cybersécurité du pays et les Services Techniques de l’État, laissant transparaître le manque de volonté de ces derniers sur le sujet.

L’un des exemples les plus révélateurs de cette prise de distance des autorités concerne l’intégration de mesures statistique de l’avancement des actions entreprises dans ce cadre sur la base de standards internationaux. La prise en considération de l’indice de cybersécurité du Global Cybersecurity Index, publié chaque année par l’Union Internationale des Télécommunications, n’a été intégrée dans le projet de cyber-bouclier qu’après deux jours de discussions. Et pour cause, cet indice permet une comparaison avec les autres pays. D’après Olzhas Satiev (co-fondateur de l’organisation de cybersécurité Tsarka), la difficile intégration de cette mesure tient à la difficulté de modifier l’indice, notamment de le fausser. Or, il s’agit là d’une pratique relativement courante au sein des administrations du pays, à des fins de communication publique. Au total, il semble que la mise en place de cet outil de suivi sera laborieuse. La dernière vulnérabilité critique en date fut publiée sur la page Facebook du groupe Tsarka le 8 février 2019 [15]. Alors que ses membres avaient notifié aux autorités des vulnérabilités permettant l’accès à toutes les informations internes à l’ambassade de la république du Kazakhstan en Russie (y compris les mots de passe des administrateurs) dix jours auparavant, celles-ci n’avaient toujours pas été corrigées et avaient même été aggravées.

L’exil des spécialistes vers des contrées aux salaires valorisants, l’absence de formation à la « bonne hygiène numérique » des corps administratifs, la cupidité de certains fonctionnaires, l’inaction des Services Techniques de l’État : rien ne prédispose à un environnement numérique sécurisé dans le pays. Les orientations politiques dans ce domaine restent cantonnées à un rapport coût/bénéfice à court-terme. Le chantier de la sécurisation des réseaux, conséquent et nécessitant un effort de longue haleine, est dès lors occulté dans la pratique.

III. … aux capacités limitées


Le blocage de ressources : premier levier d’action dans « l’espace informationnel »

En dépit du manque de prise en compte de déficiences techniques pourtant considérables, les autorités kazakhes sont néanmoins volontaires sur des aspects plus visibles d’Internet. Dérivant du développement de la conception d’espace informationnel, la priorité donnée à l’information visible et compréhensible par tous a poussé les organes de sécurité à se développer sur ce terrain, dans une volonté d’en assurer un contrôle répondant à des intérêts de court-terme.

Le prolongement de l’action étatique dans le champ du cyberespace est un corollaire logique du contrôle de l’information au sein de toutes les rédactions. À la suite des émeutes ayant eu cours dans la cité pétrolière de Zhanaozen en 2011, qui ont fait émerger un nouveau médium d’information (les blogueurs) [16], tout l’arsenal législatif relatif à l’information en ligne a été profondément remodelé.

La mesure la plus usitée par les autorités consiste à interdire l’accès aux ressources en ligne qu’elles mettent sur la sellette. Les motifs d’interdiction d’accès sont nombreux et assez flous pour pouvoir englober tous types de contenus : de la pédopornographie à l’opposition politique (extrémisme-séparatisme-terrorisme) [17]. C’est ainsi que, lors de chaque intervention de la principale figure d’opposition Mukhtar Ablyazov, exilé en France, tous les contenus photographiques et vidéos publiés à son sujet sont inaccessibles sur les réseaux sociaux au Kazakhstan. Son parti politique « Choix Démocratique du Kazakhstan » est considéré depuis mars 2018 comme extrémiste, ce qui fait que toute publication le soutenant est sujette à blocage (réalisé par les Services Techniques de l’État, ainsi que par le KNB), les auteurs s’exposant de leur côté à des poursuites.

Depuis 2016, les contenus peuvent ainsi être bloqués sur Internet, sur simple ordre extrajudiciaire et sans justification, par les services de sécurités kazakhstanais et les ministères. Ces opérations sont automatisées, et peuvent donc être réalisées à grande échelle.

Des interceptions aux intrusions : un marché globalisé

Le renseignement dans la sphère des données numériques et le contrôle des contenus sont permis à grande échelle au moyen de la technologie russe SORM (Sistema Operativno-Rozysknykh Meropriyatiy ou Système des Activités de Recherche Opérationnelles). Sa troisième version inclut la technologie dite du Deep Packet Inspection (DPI). Son fonctionnement consiste en un déploiement de nœuds d’interceptions au sein desquels transitent tous les réseaux de télécommunications, directement reliés aux locaux des services de l’État. Les fournisseurs d’accès à Internet opérant au Kazakhstan sont dans l’obligation d’installer le système sur leurs réseaux. De plus, pour les connexions vers l’étranger, tous les opérateurs dans le domaine des télécommunications sont dans l’obligation de se connecter aux réseaux de l’opérateur national Kazakhtelecom. Depuis le mois de mai 2018, ils sont également dans l’obligation légale de stocker sur le territoire du Kazakhstan les données de leurs utilisateurs, ainsi que les métadonnées produites par ces derniers (protocole utilisé, date et heure d’inscription dans le réseau, IP, temps passé en ligne, IP de la ressource Internet).

Traiter des technologies d’interception reste chose complexe. Un état des lieux de la situation dans les pays centrasiatiques dans ce domaine a été réalisé par Privacy International en novembre 2014 [18]. Faire l’analogie entre les marchés des interceptions / intrusions et ceux de l’armement semble pertinent, tant les uns comme les autres répondent à des objectifs étatiques, avec implication d’acteurs privés, dans des secteurs remarqués pour leur opacité.

La standardisation autour de SORM permet avant tout la mise en place de coopérations entre les États de la région et la Russie dans le domaine sécuritaire. La normalisation des pratiques et technologies utilisées est en cours, dans le cadre des diverses structures, principalement la Communauté des États Indépendants (CEI) et l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), toujours orientées sur la « sécurité de l’information ». Dans le cadre d’exercices communs entre membres de l’OTSC, il n’a pas été question de contrer d’éventuelles intrusions sur les systèmes mais plutôt d’analyser et de bloquer les ressources jugées extrémistes. La traduction dans le champ technique de ces accords interétatiques passés dans les domaines du renseignement est difficile à mesurer, mais la normalisation des pratiques ne peut indéniablement être impulsée que par la Russie… qui possède la majorité des données produites par la population centrasiatique, et bénéficie de fait des ressources pour l’analyse de ces données. Si la technologie du DPI permet de collecter un nombre conséquent de données, d’autres technologies sont nécessaires pour surveiller les réseaux, nécessitant d’autres fournisseurs spécialisés. Si la technologie russe d’analyse sémantique de l’activité sur les réseaux existe et s’exporte (par MFI-Soft au Kazakhstan et en Ouzbékistan), encore faut-il avoir accès aux contenus. En ce sens, autant la loi obligeant les fournisseurs d’accès Internet au sein des États peut être mise en place, autant seul un nombre limité de données peuvent être récupérées, obligeant nécessairement à coopérer avec la Russie dans ces domaines.

La position de la Russie dans la sphère du cyberespace vis-à-vis des États centrasiatique est dès lors intégrée dans une logique de domination. Alors que Russie et Chine, deux « puissances cyber », ont été signataires d’accords bilatéraux de coopération et de non-agression en 2015 [19], aucun accord de ce type n’a été passé avec les acteurs de la région. Plus encore, l’utilisation de l’espace informationnel (et de manière plus générale du cyberespace dans son ensemble) fait partie de l’arsenal coercitif dont dispose la Russie afin de défendre ses intérêts, et sa remise en cause ne semble pas être à l’ordre du jour.

Néanmoins, la Russie n’est pas le seul exportateur dans la région. Bien que la standardisation du renseignement soit opérée autour de SORM, la surveillance des réseaux a été confiée, dans les cas du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan, à deux sociétés israéliennes, Nice Systems et Verint Systems.

Se basant sur SORM, ces dernières permettent, en plus des métadonnées, l’analyse des SMS, MMS, publications sur les forums ainsi que la reconnaissance vocale et faciale des contenus transitant sur les nœuds du système. Les technologies de ces sociétés ayant leurs centres à Astana, Almaty et Tachkent, y sont trois fois plus chères que leurs substituts russes, préférés par les services kirghizes. L’utilisation préférentielle de solutions israéliennes, au-delà de leur aspect qualitatif prouvé, peut être interprété comme une volonté de l’Ouzbékistan et du Kazakhstan de garder une marge de manœuvre au niveau de leur appareil sécuritaire.

L’utilisation de technologies étrangères est particulièrement avérée dans le domaine des interceptions ciblées permettant de capter notamment des informations jusqu’alors inaccessibles par les services de renseignements de la région (comme des données issues de Facebook ou Whatsapp, pour ne citer qu’eux). Il s’agit de produits coûteux dont le champ est plus limité que celui de SORM puisqu’il est question, dans le cas de ce type d’activités, d’intrusions sur les appareils de personnes ciblées précisément. Le spectre de celles-ci indique toutefois que l’attention portée par les services reste politiquement motivée, et dépasse le simple cadre anti extrémisme-terrorisme-séparatisme. Les outils de communication de Mukhtar Ablyazov et de sa famille ont ainsi été interceptés et contrôlés grâce à l’implication de l’entreprise italienne Hacking Team [20]. L’ont été également des organisations féministes au Kazakhstan, dans des proportions difficilement quantifiables. Néanmoins, des conversations privées de leurs membres sur Whatsapp ont été interceptées par le KNB local, et des pressions effectuées grâce à ces dernières [21].

L’utilisation de spywares (logiciels espions) a été rapportée par l’Electronic Frontier Foundation. Plus particulièrement, le logiciel Finfisher a été fourni par les entreprises anglaise Gamma et suisse Dreamlab aux autorités kazakhes et ouzbèkes. L’entreprise israélienne NSO group a également vendu au Kazakhstan le logiciel d’intrusion Pegasus. Mais de nombreux autres contrats avec d’autres entreprises ont été passés, pour des services dont les capacités réelles sont difficiles à établir.

*

Le Kaznet, une chimère ?

Utilisant à l’intérieur de ses frontières le terme de Kaznet pour en définir son espace informationnel, le cyberespace kazakh ne revêt pour autant aucun élément permettant de conclure une quelconque position d’indépendance ou de supériorité pouvant être pris en compte dans des logiques de rapports de force. La dépendance accrue de la région vis-à-vis de la Russie, tant par ses aspects infrastructurels qu’informationnels, peut même en quelque sorte laisser transparaître un processus de colonisation numérique. L’extraction des données de la région et leurs traitement et valorisation sur le territoire de la Russie, qui dispose des capacités idoines, ne laisse à ces États que peu de marge de manœuvre pour leur contrôle.

La focalisation sur l’information, au détriment de la protection des infrastructures critiques ou contenant les données de leurs citoyens en font des États vulnérables, potentiellement faciles à déstabiliser par d’autres qui bénéficient de capacités offensives dans le champ du cyberespace. La collaboration sécuritaire des États de la région avec la Russie dans le cadre de la CEI et de l’OTSC (à laquelle l’Ouzbékistan et le Turkménistan ne sont néanmoins pas associés) ne laisse pour le moment pas apparaître une quelconque coopération dans le domaine de la cybersécurité sur un plan technique. La permanence au sein de ces structures de la domination par la Russie, qui a par le passé manipulé la menace sécuritaire posée notamment par le Mouvement Islamiste d’Ouzbékistan pour répondre à ses propres intérêts, laisse penser que les mêmes mécanismes sont à l’œuvre en 2019. La protection des infrastructures cybernétiques dans la région par le biais d’une collaboration, et donc d’un échange de capacités dans ce domaine, ne va pas dans le sens des intérêts de la Russie, dont le potentiel offensif résulte en partie de l’existence de vulnérabilités sur les systèmes physiques de ses alliés et adversaires.

De même, les relations de la région avec la Chine, peu évoquées dans la présente étude, ne se traduisent en 2019 que dans le domaine sécuritaire, dans les sphères informationnelles. La principale coopération revient à de l’échange d’informations dans le cadre de l’Organisation de la Coopération de Shanghai, à vocation sécuritaire. L’écosystème numérique fermé du voisin chinois en fait un acteur informationnel à l’influence faible dans la région. Aussi, même si le pendant « digital » du projet Belt and Road Initiative fait état de volontés de prises de positions dans les affaires des pays dans la région, l’efficience de ces projets ne sera véritablement mesurable que lorsque ces derniers seront plus avancés. Toutefois, par les investissements massifs qui y sont opérés, notamment dans le domaine des transports, il parait très probable que la Chine aura la volonté de protéger ses acquis. Il en sera nécessairement de même avec les projets émanant des « routes de la Soie digitales » dont l’opacité est constante.

La coopération sino-russe, partageant une conception similaire du cyberespace sera dès lors à analyser dans ses prolongements qui auront immanquablement lieu, et dont la région dépend. Alors que les positions russes dans le domaine économique tendent à être concurrencées par celles de la Chine, celles dans les domaines sécuritaires, et notamment dans le cyberespace, sont un champ au sein duquel se retranscriront nécessairement des prises de position par les deux puissances dans le futur. En tout état de cause, peu laisse à penser qu’un cyberespace centrasiatique avec sa propre identité soit à même d’émerger.

Copyright Avril 2019-Joubert/Diploweb.com


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Bassam Tahhan: «Je crains que l’on se dirige vers une guerre généralisée au Moyen-Orient»

Donald Trump et Benjamin Netanyahou

Bassam Tahhan: «Je crains que l’on se dirige vers une guerre généralisée au Moyen-Orient»

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La décision de Washington de reconnaître la souveraineté d’Israël sur le Golan a été timidement critiquée par les alliés des États-Unis, y compris au sein des pays arabes. Quelles conséquences géopolitiques et pour le processus de paix israélo-palestinien? Le politologue franco-syrien Bassam Tahhan livre son analyse à Sputnik France.

Le Golan est un «territoire arabe occupé».

La timide réaction de l’Égypte le 22 mars au lendemain de l’annonce par Donald Trump de la «reconnaissance» de la souveraineté d’Israël sur le Golan est à l’image de celles de ses pairs alliés des États-Unis. La décision de Washington concernant cette portion du territoire syrien conquis par Israël en 1967 et annexé en 1981 met dans l’embarras nombre de pays. Plusieurs résolutions de l’Onu font en effet du plateau situé au sud de la Syrie un «territoire occupé» illégalement.

​Pour cette raison, une réunion du Conseil de sécurité de l’Onu a eu lieu le 27 mars à la demande de la Syrie. Un rassemblement où flottait un étrange air de malaise, où l’ambassadeur américain s’est fait représenter par son conseiller politique. Alors que Russes et Syriens ont fortement critiqué ce qu’ils considèrent comme un «mépris du droit international», Christophe Heusgen, ambassadeur allemand après de l’organisation internationale, a qualifié la réunion de «cynique alors que le gouvernement syrien viole les résolutions de l’Onu». Selon lui, Damas «a bombardé des écoles et des hôpitaux», «utilisé des armes chimiques» contre son peuple.

​Des questions se posent également sur les conséquences de la décision américaine sur le processus de paix israélo-palestinien, la géopolitique de la région ainsi que sur l’éventuelle carte à jouer de l’Iran. En tant que politologue franco-syrien, Bassam Tahhan est touché par cette affaire. Il a fait part de son analyse à Sputnik France et ne mâche pas ses mots. Entretien.

Sputnik France: Comment réagissez-vous par rapport à cette décision américaine de reconnaître la souveraineté d’Israël sur le Golan?

Bassam Tahhan: «Cette décision est illégale, illégitime et contraire au droit international. C’est-à-dire que le Président américain se substitue carrément à toutes les instances des Nations unies et décide lui-même des frontières dans le monde en reconnaissant à Israël une souveraineté sur un territoire annexé. C’est à la fois drôle et tragique. Cela montre la totale impunité de certains responsables, que ce soit Donald Trump ou d’autres.»

Sputnik France: Cette affaire intervient un an et demi après la reconnaissance par la Maison-Blanche de Jérusalem en tant que capitale d’Israël. Qu’est-ce qui a motivé Donald Trump à faire ces choix?

Bassam Tahhan: «La première raison est à chercher du côté des prochaines élections en Israël. Donald Trump veut aider son ami Netanyahou à conserver le pouvoir. L’autre concerne l’éclatement de la Syrie voulu par les Occidentaux. Commencer par reconnaître l’annexion du Golan donnera d’autres idées à propos d’un détachement du territoire syrien situé à l’est de l’Euphrate, par exemple. Mais cela peut aller plus loin. Le danger est là. Aujourd’hui, les États-Unis reconnaissent la souveraineté d’Israël sur le Golan, mais demain cela pourra être sur la Cisjordanie ou la bande de Gaza.»

Sputnik France: Lors de la réunion du Conseil de sécurité de l’Onu demandée par la Syrie, les pays alliés des États-Unis ont timidement critiqué la reconnaissance de la souveraineté d’Israël sur le Golan. On sentait du malaise. L’ambassadeur allemand aux Nations unies, Christoph Heusgen a déclaré que le fait que la Syrie ait demandé cette réunion d’urgence est «cynique alors que le gouvernement syrien viole les résolutions de l’Onu», «a bombardé des écoles et des hôpitaux», «utilisé des armes chimiques» contre son peuple. Le fait que ce soit la Syrie qui soit victime de la décision américaine semble peser dans la balance…

Bassam Tahhan: «Tout d’abord, je tiens à préciser que l’attitude du représentant allemand est inadmissible. Il fait des raccourcis et avance des affirmations infondées. De plus, je rappelle qu’Israël est l’un des champions du non-respect du droit international et des résolutions de l’Onu, et ce depuis des décennies. Pour en revenir à cette réunion du Conseil de sécurité, il faut noter que la majorité des membres en veut aujourd’hui à la Syrie et à ses alliés russe et iranien. Leur attitude n’est pas surprenante.»

Sputnik France: La réaction des pays arabes alliés des États-Unis a été plus que mesurée. Quelles conséquences géopolitiques cette décision américaine peut-elle avoir sur le Moyen-Orient?

Bassam Tahhan: «Ce n’est pas étonnant. Je crains fort que nous nous orientions vers une guerre généralisée au Moyen-Orient entre Israël et l’axe composé par l’Iran, le Hezbollah, l’Irak et la Syrie. Au vu du nombre de missiles dont dispose ce dernier et du fait qu’Israël ait l’arme nucléaire, c’est une situation très grave qui conduirait à un conflit atroce. Je rappelle que l’État hébreu a encore mené un raid aérien dans le nord de la Syrie près d’Alep dans la nuit du 27 au 28 mars. Cela illustre l’agressivité du gouvernement Netanyahou. Je pense que le monde arabe va vivre des divisions, avec un camp qui sera pour la guerre contre Israël. La création de l’État d’Israël a été favorisée par le Royaume-Uni, qui avait un mandat sur la Palestine. Aujourd’hui, c’est à nouveau du camp anglo-saxon avec les États-Unis que vient une décision défavorable à un pays arabe, en l’occurrence la Syrie. Cela pourrait raviver les rancœurs. Cette situation est très dommageable. Je croyais à titre personnel à la paix avec Israël, mais le gouvernement de Netanyahou fait tout pour qu’elle ne devienne pas réalité.»

Sputnik France: Quid du processus de paix israélo-palestinien?

Bassam Tahhan: «Les conséquences sont clairement importantes. Cette décision est une menace. Israël montre qu’elle peut annexer des territoires conquis avec l’aval de la première puissance du monde sans aucun problème. Comme je l’ai dit précédemment, aujourd’hui il s’agit du Golan, demain cela pourrait être le tour de la Cisjordanie ou de la bande de Gaza.»

Sputnik France: Pensez-vous que la décision américaine pourrait renforcer la position de l’Iran dans la région? Téhéran pourrait s’appuyer sur cet événement pour mettre en avant son argumentaire qui veut qu’Israël et les États-Unis aient une attitude colonialiste dans la région…

Bassam Tahhan: «Cela peut renforcer les Iraniens, mais également avoir une incidence sur la position des Turcs. Même si Erdogan joue sur tous les tableaux, je ne vois pas comment il pourrait se défiler devant cette décision américaine face à son peuple. Cela pourrait aussi affaiblir des pays comme l’Arabie saoudite, qui misait beaucoup sur les bonnes relations avec l’État hébreu. Cela devient difficile de maintenir une telle position avec l’attitude d’Israël qui annexe, exige et ne respecte pas le droit international.»

https://fr.sputniknews.com/international/201903291040544580-guerre-moyen-orient-etats-unis-israel/

Le « Hirak » en Algérie, entre spontanéité et manip : l’analyse « glaçante » du Général français Dominique Delawarde

Le « Hirak » en Algérie, entre spontanéité et manip : l’analyse « glaçante » du Général français Dominique Delawarde

Le général DELAWARDE, ancien chef «situation-renseignement-guerre électronique» à l’état-major interarmées de planification opérationnelle, nous a adressé ce texte dans lequel il répond à nombre de ses amis qui lui ont demandé ce qu’il fallait penser des événements survenus en Algérie ces trois dernières semaines.

Pour avoir beaucoup travaillé sur le dossier algérien lorsque j’étais en fonction et pour ne pas avoir cessé de le suivre depuis, je vais tenter de vous donner mon analyse de la manière la plus claire possible en répondant à trois questions : Pourquoi ? Quoi ? Comment ?

Pourquoi ?

La réponse à cette question se trouve, de mon point de vue, dans un contexte géopolitique qui dépasse largement les frontières de l’Algérie. Pour simplifier à l’extrême, le monde est aujourd’hui coupé en deux camps qui s’opposent.

Il y a celui qui s’accommode parfaitement d’une organisation de la communauté internationale telle qu’elle a été conçue et construite au sortir de la 2ème guerre mondiale : FMI, OMC, Banque Mondiale, dollar, et prééminence US quasi absolue depuis 1990. Les idéologues néoconservateurs de ce camp dérivent aujourd’hui peu à peu vers un objectif de « mondialisation heureuse (pour eux) », unipolaire, sous dominance occidentale (en fait, sous dominance US-OTAN).

Minoritaire en nombre d’États et en population (quarante à cinquante États, un milliard d’habitants) ce camp dispose, pour quelques années encore, de la puissance économique (plus de 60% du PIB mondial) et, d’une supériorité militaire (OTAN qu’il utilise sans modération). Un quarteron d’États s’active, sur la scène internationale (ou en coulisse), pour mobiliser ce camp et faire valoir ses intérêts : Les USA, le Royaume-Uni, la France et Israël. L’influence majeure est, dans les faits, exercée par un duo : USA et Israël. Ce camp se regroupe sous la bannière de la « coalition occidentale » et s’autoproclame souvent, à lui seul : «communauté internationale».

De l’autre côté du grand échiquier, un autre camp s’est organisé peu à peu sous la houlette de la Russie et de la Chine. Aujourd’hui, ce camp monte rapidement en puissance avec, entre autres, des organisations internationales créées en ce début de XXIème siècle : les BRICS et l’OCS pour ne citer qu’elles. Il souhaite remettre en cause l’ordre et les règles de la gouvernance mondiale établis au sortir de la guerre, au profit des occidentaux, pour évoluer vers un monde multipolaire. Il regroupe, autour de la Russie et de la Chine, de grands pays tels l’Inde ou le Pakistan (puissances nucléaires) et surtout de nombreux «fans». Ce camp, fans compris, est majoritaire tant en nombre d’États qu’en population (une centaine d’États et plus de quatre milliards d’habitants) mais il est encore à la traîne en terme de puissance économique (moins de 40% du PIB mondial).

L’Algérie est un grand pays. Avec une superficie de 2,4 millions de km2, c’est à la fois le plus grand pays d’Afrique, du monde arabe et du bassin méditerranéen. Sous la gouvernance de Bouteflika, elle a su rester un pays indépendant, contrairement à de nombreux pays arabes qui se sont, peu ou prou, rapprochés de la coalition occidentale, en application du proverbe: « Baise la main que tu ne peux trancher».

Aux yeux de la « coalition occidentale » précédemment décrite, la gouvernance Bouteflika a commis cinq « fautes impardonnables » :

1 – Elle entretient de trop bonnes relations avec la Russie, pays dans lequel elle forme les officiers de son armée depuis fort longtemps et auquel elle achète beaucoup de matériels militaires majeurs (dont les fameux S 400).

2 – Elle entretient de trop bonnes relations avec l’Iran, ennemi désigné des USA et d’Israël, et, par conséquent, pas vraiment ami de la France et du Royaume-Uni… France et Royaume-Uni, derrière des discours hypocrites et trompeurs, n’ont rien fait d’efficace pour remplir leurs engagements dans l’accord sur le nucléaire iranien.

3 – Contrairement à la gouvernance de plusieurs pays arabes (dont le docile Maroc, son voisin), l’Algérie de Bouteflika a refusé de rejoindre la grande coalition saoudienne, soutenue par les occidentaux, dans son intervention armée au Yémen pour mater la révolution populaire d’Ansar Allah. Cette opération militaire visait, à l’évidence, à contrer l’extension de l’influence iranienne au Moyen-Orient, et cela au profit de l’État hébreu.

4 – En outre, depuis le début du conflit syrien la gouvernance Bouteflika a entretenu de bonnes relations avec celle de Bachar el Assad en Syrie et refusé de participer à la curée et au démembrement de ce pays programmé par les occidentaux et certains de leurs alliés arabes au profit de l’État hébreu.

5 – Enfin, l’Algérie de Bouteflika reste l’un des derniers bastions arabes dans la défense de la cause palestinienne. Chacun peut comprendre que cette position indispose l’État hébreu et son puissant allié US qui peuvent y voir un obstacle sérieux au « deal du siècle ».

La réponse à la question : «Pourquoi les événements sont-ils aujourd’hui ce qu’ils sont en terre algérienne ?» tient, pour une large part, dans les points évoqués ci dessus.

Quoi ?

Les indices ne manquent pas dans la crise algérienne qui font furieusement penser à une opération de « Regime Change » (changement de régime), dont les occidentaux sont particulièrement friands (révolutions colorées, Ukraine, Libye, Printemps arabes, Syrie, Venezuela, Brésil…), qu’ils réussissent parfois (Maïdan, Libye, Brésil) et dont ils gardent jalousement «les secrets de fabrication».

Il y a, bien-sûr, les déclarations enflammées, à l’attention du peuple algérien, de l’inénarrable BHL qui constituent, à elles toutes seules, un marqueur indiscutable qu’une opération de «Regime Change» est en cours. Il faut se souvenir de son engagement constant et toujours théâtral dans ce type d’opération : Bosnie, Kosovo, Libye, Maïdan, révolutions colorées, Syrie, et même Venezuela dernièrement… etc.

Ses appels à la révolution (chez les autres, pas chez nous) relèvent désormais du grand classique autant que du meilleur comique troupier. Elles pourraient même devenir contre-productives en révélant, à l’avance, le dessous des cartes aux observateurs les plus avertis.

Il y a aussi la teneur des déclarations des grands leaders de la coalition occidentale sur cette affaire algérienne, qui montre clairement, jour après jour, qu’ils apprécieraient un changement de gouvernance en Algérie et l’avènement d’un nouveau pouvoir qui leur serait plus favorable. A chacun de s’y référer et d’interpréter les propos tenus.

Il y a, encore, la lecture des journaux du quarteron d’États dirigeant « la coalition occidentale ». L’ampleur, la teneur et le ton des réactions médiatiques sur ce qui devient, peu à peu, la «crise algérienne» et qui pourrait être baptisé dans quelques jours: «le printemps algérien», sont particulièrement révélateurs. La lecture du New York Time et du Washington Post aux USA, du journal Le Monde et des reportages de BFMTV en France, des journaux israéliens, Haaretz et Jerusalem post, est édifiante et facile à décrypter pour un bon spécialiste du renseignement.

Enfin, il y a la méthode, les techniques et les moyens utilisées pour organiser un chaos de plus ou moins grande ampleur, préalable indispensable à l’avènement d’un nouveau régime. Ils constituent également de précieux indices.

Comment ?

Comme dans toutes les opérations de « Regime Change », il faut, pour réussir, respecter plusieurs règles de base et disposer de gros moyens financiers :

1 – Choisir le bon moment pour déclencher l’opération.

Le bon moment, c’est celui où le régime auquel on s’attaque est fragilisé (crise économique ou sociale, gouvernance usée et affaiblie, population divisée). Une échéance électorale peut constituer une excellente opportunité permettant d’éviter trop de dommages collatéraux pouvant aller jusqu’à la guerre civile…

Tous les feux sont au vert pour déclencher, en mars 2019, ce type d’opération de « Regime Change » en Algérie, avec quelques espoirs de succès.

2 – Diaboliser le camp à abattre, puis promouvoir celui qu’on veut aider à triompher.

Ce sont les techniques de base utilisées avec grand succès par Cambridge Analytica dans plus de 200 campagnes électorales entre Septembre 2013 et Mars 2018. Ces techniques sont toujours utilisées aujourd’hui.

Dans le cas de l’Algérie, l’incapacité physique de Bouteflika à gouverner le pays est mise en avant. On dénonce les résultats de sa gouvernance, évidemment qualifiés de désastreux (chômage, inégalité, résultats économiques). On dénonce son entourage et la corruption. On s’appuie sur une diaspora algérienne nombreuse et fortement influencée par les médias mainstream occidentaux pour chauffer à blanc l’opinion et la rue.

3 – Utiliser les moyens modernes de communication et d’échange entre les citoyens.

Facebook et Twitter, outils sous contrôle occidental, sont utilisés au maximum pour manipuler et chauffer les foules et pour organiser très rapidement de grands rassemblements protestataires. Là encore, il s’agit de méthodes expérimentées avec succès par Cambridge Analytica dans un passé récent, notamment en Amérique du Sud.

Ceux qui contrôlent ces opérations «numériques» ne résident pas toujours dans le pays objet de l’ingérence. L’opération peut être contrôlée à partir du territoire d’un pays occidental (généralement les USA). Il suffit de disposer d’un groupe d’individus de bon niveau maîtrisant parfaitement la langue du pays objet de l’ingérence. Ces individus existent évidemment en grand nombre dans la diaspora algérienne mais aussi dans la diaspora séfarade. De telles actions contrôlées à partir de l’étranger ont déjà été observées dans les cas tunisien, libyen et égyptien…

Ces opérations numériques constituent un complément utile et efficace à l’action des médias traditionnels (TV et journaux mainstream) qui agissent en meute, avec une belle unanimité, ce qui n’a rien d’étonnant lorsqu’on connaît la connivence de leurs propriétaires et les règles de « la guerre de l’information ».

4 – Corrompre un maximum de politiques, d’organisations d’influence, d’hommes importants dans l’appareil d’état (Armée, Justice, élus…).

Il s’agit d’organiser d’abord le lâchage du régime en place et dans un deuxième temps le soutien du candidat à promouvoir : encore une méthode éprouvée de « Cambridge Analytica ». Elle nécessite beaucoup d’argent, mais l’État qui imprime le papier «dollar» n’en manque pas.

L’argent et les promesses de positions avantageuses dans le nouveau régime viennent généralement à bout des plus coriaces…

Pour savoir qui aura gagné de la coalition occidentale ou du camp «BRICS-OCS», il sera très utile d’étudier le passé, les soutiens et l’entourage de l’homme qui émergera lorsque le régime en place aura passé la main … Il sera très instructif d’observer les premières mesures prises par le nouveau pouvoir. Une normalisation des relations avec le Maroc et un rapprochement avec les pays du Golfe constitueraient des indices intéressants.

Je ne pense évidemment pas qu’on aille jusqu’à une normalisation des relations avec Israël, à une visite officielle à Tel Aviv ou à l’établissement d’une ambassade d’Algérie à Jérusalem. Pour les non initiés, ces trois derniers gestes ont été observés dans le « regime change » brésilien et indiquent de manière claire le rôle éminent joué par la diaspora pro-israélienne au Brésil dans l’affaire Bolsonaro. Ce rôle existe aussi dans l’affaire Vénézuélienne, si l’on en croit les promesses enflammées de Guaïdo de transférer son ambassade à Jérusalem, s’il parvient à prendre le pouvoir. Ce genre de promesses a l’immense intérêt de désigner clairement les sponsors financiers du président élu brésilien et du « président autoproclamé » du Venezuela et d’expliquer le soutien de la « coalition occidentale » à ces individus.*

En conclusion, vous l’aurez compris, je ne crois pas à la spontanéité de tous les événements qui agitent aujourd’hui la rue algérienne.

Aucun des deux grands camps qui s’opposent aujourd’hui dans le monde ne peut être indifférent à ce qui se passe en Algérie. L’ingérence étrangère y est donc plus que probable. Le contraire serait surprenant.

Ceux qui s’ingèrent sont ceux qui y ont un intérêt et qui en ont les moyens. Ils s’appuient très habilement sur la triple opportunité qui leur est offerte : l’usure du pouvoir en place et de son chef, l’indéniable crise économique et sociale imputée à la gouvernance Bouteflika et l’échéance électorale prévue par la Constitution. Ils s’appuient aussi sur les moyens techniques (réseaux sociaux), et les moyens financiers et humains dont ils disposent.

Bien sûr, les tenants du clan « occidental » vont hurler «au complotisme » à la lecture de cette analyse. C’est une technique désormais bien connue pour discréditer les individus dont les points de vue s’écartent des positions officielles. Mais cela n’empêchera pas ceux qui réfléchissent encore par eux-mêmes de se poser les bonnes questions.

Quant à savoir comment va tourner cette affaire, je me garderai bien d’émettre le moindre pronostic. La rue algérienne n’a probablement aucune idée de la manipulation dont elle est l’objet. La gouvernance en place et ses services de renseignements disposent certainement d’informations précises qui peuvent constituer un facteur de force. Mais de là à en déduire qui va l’emporter, c’est encore impossible aujourd’hui. On ne peut dire qu’une chose : « Bonne chance l’Algérie »!

Dominique Delawarde

PS : Trois documents intéressants viennent à l’appui de mon propos pour ceux qui veulent aller au fond des choses :

– Un article intéressant du 13 mars 2019 relevé sur le site « les alertes de Stratediplo » sous le titre «déstabilisation de l’Algérie».

– Une dépêche de l’agence sputnik du 19 mars 2019 sous le titre: «La diplomatie algérienne transmettra à Poutine une lettre de Bouteflika».

– Une dépêche de l‘agence russe RT du 19 mars 2019 sous le titre: «La Russie met en garde contre toute ingérence étrangère en Algérie.»

(Précision : les points de vue exposés n’engagent que l’auteur de ce texte et nullement notre rédaction. Média alternatif, Breizh-info.com est avant tout attaché à la liberté d’expression. Ce qui implique tout naturellement que des opinions diverses, voire opposées, puissent y trouver leur place).

Source BREIZH INFO

https://www.breizh-info.com/2019/03/22/114808/algerie-revolte-spontanee-ou-destabilisation-premeditee-et-organisee-lagora

Si l’Algérie implose, le Sahel se disloquera et le Sénégal sera directement au contact

Si l’Algérie implose, le Sahel se disloquera et le Sénégal sera directement au contact

Fondateur de la mythique revue Hérodote, le Professeur émérite, Yves Lacoste, recommande, chaque matin, de regarder la mappemonde. Geste éminemment instructif !

En effet, un regard appuyé et insistant sur la partie maghrébine de la carte de l’Afrique génère un « Gros Plan » sur l’Algérie. Immense, peuplé et riche pays qui borde la Méditerranée au Nord, délimite la Tunisie à l’Est, fixe le Maroc à l’Ouest, l’Algérie étend singulièrement sa vaste superficie (2 380 000 km2) jusqu’aux confins de la Mauritanie (Tindouf), aux limites extrêmes du Nord-Mali (Tamanrasset) et aux bornes frontalières nigéro-libyennes de Djanet et d’In Amenas.

Un État si central et un socle territorial si névralgique peuvent-ils être en déséquilibre sans déstabiliser alentour ?

Le vide – en vue – au sommet de l’État algérien est vertigineux, au plan intérieur, et dangereux hors des frontières.

Quant à la redoutée implosion (scénario de type syrien) elle donne des frayeurs vives et des sueurs froides aux diplomates, aux observateurs et aux spécialistes. Bref, à tous ceux qui ont un « appétit pour l’avenir » : j’ai nommé la prospective. A cet égard, la réflexion est d’office happée par le Sahel qui compte, au moins, trois Etats fragiles ou en dérive. Même le G5 Sahel, en entier, ne supportera pas sans ébranlement ni craquement, les ondes de choc d’une secousse institutionnelle à grande magnitude de l’Algérie. Pour des raisons multiples, car Alger est – par la géographie, la diplomatie et les services secrets – au cœur des enjeux saharo-sahéliens.

Le flanc sud de l’Algérie correspond aux régions septentrionales du Mali que sont Kidal, Gao, Tombouctou et Taoudenni. Une proximité voire une imbrication qui n’est pas étrangère au repli des islamistes des GIA algériens dans les sanctuaires montagneux et limitrophes du Mali, où ils ont fait la jonction et, parfois, la collusion avec les irrédentistes Touaregs dont certains ont longtemps servi dans des Légions auxiliaires ou supplétives de l’armée libyenne du Colonel Kadhafi.

Ce concentré de djihadistes, de rebelles, de condottiere et de trafiquants est évidemment surveillé, complètement infiltré, souvent manipulé et sporadiquement décimé par le DRS algérien, successivement commandé par les Généraux Mediène Toufik et Bachir Tartag.

Diplomatiquement, c’est Alger qui a assuré la médiation, abrité les négociations et parrainé l’Accord éponyme du 15 mai 2015, pour la Paix et la Réconciliation. La présidence du Comité de suivi du dit Accord est d’ailleurs confiée à l’ambassadeur d’Algérie à Bamako, son Excellence Ahmed Boutache. Déduction logique et conséquence automatique : le Mali déjà éprouvé sera sûrement disloqué par l’implosion de son puissant voisin (le pays de Bouteflika) lourdement associé à son futur voire tributaire de son destin. Au moment où ces lignes sont écrites, la Ministre des Affaires Etrangères, Mme Kamissa Camara, séjourne – malgré la crise – à Alger, à l’invitation du Vice-Premier ministre et nouveau Ministre des Affaires Etrangères, Ramtane Lamamra. N’est-ce pas révélateur de l’étroitesse des rapports bilatéraux et géostratégiques ?

A côté du maillon malien sérieusement fêlé, survit cahin-caha le maillon faible burkinabé. Un Burkina Faso affaibli et fatigué par les rodéos des djihadistes et les irruptions d’agresseurs inclassables (déserteurs du défunt RSP ou bandits invétérés ?) qui répandent l’insécurité. D’où une course-poursuite infernale et meurtrière avec les unités motorisées de l’armée burkinabé. Accrochages sans fin qui provoquent la fermeture des écoles et réduisent la présence de l’Etat comme une peau de chagrin, dans toute la zone semi-désertique du Burkina Faso. Une montée des périls qui déboussole un régime orphelin de son stratège Salif Diallo, décédé le 19 août 2017. L’autre tombeur emblématique de Blaise Compaoré, le Ministre d’Etat Simon Compaoré, est rongé par la maladie. Quant au Président Roch Marc Christian Kaboré (un bon banquier formé à Dijon), il n’est ni mentalement taillé dans le roc ni politiquement préparé à faire face à l’orage. La mobilité à la tête de l’Etat-major des Armées, les changements répétés des titulaires de la Défense nationale au sein du gouvernement et les performances mitigées des services de renseignement laissent les observateurs pantois sur les lendemains du Burkina, dans un prévisible scénario de regain de violences et de terreurs, à l’échelle du Sahel, induites par les contrecoups d’une éventuelle aggravation de la crise en Algérie. Plus loin, c’est l’écran territorial burkinabé qui sécurise peu ou prou la Côte d’Ivoire, notamment sur l’axe Bobo-Dioulasso-Korhogo Si le Burkina s’écroule, la Côte d’Ivoire, située en bordure du Sahel, vacillera.

Le Niger ne sera évidemment pas à la fête, au cas où tout bascule à Alger. Sa longue frontière avec l’Algérie est longée par la fameuse passe de Salvador que l’opération BARKHANE contrôle difficilement à partir de la base avancée de Madama, implantée dans le désert du Ténéré. Salvador (couloir marqué au crayon rouge sur les cartes militaires) est emprunté par les terroristes qui convoient des armes et des hommes vers le Nord-Mali. Certes, le Niger est intact. Il n’est pas cassé comme le Mali amputé de facto de Kidal, au nord, et déchiqueté, au centre, par le brasier intercommunautaire dogons-bambaras-peuls qui calcine la belle région de Mopti, jadis appelée la Venise du Mali. Mais Niamey, ses élites et son gouvernement sont alarmés silencieusement, profondément par les effectifs en augmentation constante d’armées étrangères (française, suédoise, allemande, américaine etc.) sur le sol national. Au train où vont les choses, les soldats non nigériens seront bientôt plus nombreux que tous les jeunes Nigériens sous les drapeaux. C’est la souveraineté du pays qui s’effiloche ou s’étiole à vue d’œil. C’est dire combien le spectre d’un chaos algérien hante le sommeil du Président Issoufou et les nuits de son dauphin, Mohamed Bazoum.

Pays sahélien sans siège au G5 Sahel, le Sénégal suit et surveille forcément la complexe conjoncture politique en Algérie, évalue ses inévitables répercussions dans son voisinage immédiat : le Mali et la Mauritanie. Deux Etats membres de l’OMVS – l’un est aussi un partenaire dans l’exploitation du pétrole – qui jouent stratégiquement des rôles de glacis momentanément protecteurs pour le territoire sénégalais. La Mauritanie est militairement robuste, tandis que le Mali demeure branlant. Le temps post-électoral doit donc vite basculer vers l’heure de l’analyse prospective. Car la « syrianisation » de l’Algérie post-Bouteflika correspondra à l’âge d’or ou à l’apogée du terrorisme dans le Sahel. Et, en cas de défaillance ou de destruction du verrou mauritanien, l’armée sénégalaise sera au contact direct des djihadistes.

PS : Les terroristes et autres djihadistes n’attendent pas le naufrage du système en Algérie, pour se déchainer et, surtout, balayer les camps et autres cantonnements de l’armée malienne dans le Delta central du fleuve Niger et sur l’ensemble du Macina. L’attaque foudroyante, ce dimanche 17 mars, de la garnison de Dioura – assaut ponctué par la débandade des défenseurs de la caserne – ruisselle de leçons. 200 soldats maliens dotés de canons et de Toyota ont décampé et abandonné tout le matériel à 40 assaillants. Vous avez bien lu : 40 hommes armés. Il a fallu la colère du Président IBK, pour qu’une colonne mixte de militaires, de gendarmes et d’éléments de la Garde réoccupât le camp vers 16 heures. Avec l’appui des avions d’attaque Tucano, livrés récemment par le Brésil à l’armée de l’Air. Preuve que l’armée (actuelle) du Mali est commandée par des Généraux d’opérette, plus à l’aise dans les célébrations d’anniversaires fastueux et coûteux que dans les manœuvres opérationnelles sur les champs de batailles. Derrière le rempart mauritanien, les Diambars bénéficient encore d’un répit. Pour combien de temps ?

Babacar Justin Ndiaye

Dakaractu

Source directe: Laser du lundi : Si l’Algérie implose, le Sahel se disloquera et le Sénégal sera directement au contact. (Par Babacar Justin Ndiaye)

Le “parti américain” dans les institutions Ue

L’art de la guerre

Le “parti américain” dans les institutions Ue

Manlio Dinucci

© Manlio Dinucci

Mardi 19 mars 2019

“La Russie ne peut plus être considérée comme un partenaire stratégique et l’Union européenne doit être prête à lui imposer d’ultérieures sanctions si elle continue à violer le droit international” : c’est ce qu’établit la résolution approuvée par le Parlement européen le 12 mars avec 402 voix pour, 163 contre et 89 abstentions. La résolution, présentée par la parlementaire lettone Sandra Kalniete, nie avant tout la légitimité des élections présidentielles en Russie, en les qualifiant de “non-démocratiques”, et en présentant ainsi le président Poutine comme un usurpateur.

Elle accuse la Russie non seulement de “violation de l’intégrité territoriale de l’Ukraine et de la Géorgie”, mais de l’”intervention en Syrie et de l’interférence dans des pays comme la Libye”, et, en Europe, d’interférence visant à influencer les élections et à attiser les tensions”. Elle accuse la Russie de “violation des accords de contrôle des armements”, en lui attribuant la responsabilité d’avoir fossoyé le Traité FNI. Elle l’accuse en outre d’ “importantes violations des droits de l’homme en Russie, y compris tortures et exécutions extra-judiciaires”, et d’”assassinats perpétrés par des agents de renseignement russes au moyen d’armes chimiques sur le sol européen”.

Au terme de ces accusations et d’autres, le Parlement européen déclare que le Nord Stream 2 -le gazoduc destiné à doubler la fourniture de gaz russe à l’Allemagne à travers la Mer Baltique- “accroît la dépendance européenne vis-à-vis de l’approvisionnement en gaz russe, menace le marché intérieur européen et ses intérêts stratégiques […] et qu’il doit donc y être mis fin”.

La résolution du Parlement européen répète fidèlement, non seulement dans ses contenus mais dans ses paroles mêmes, les accusations que les USA et l’Otan adressent à la Russie. Et chose plus importante, il répète fidèlement la demande de bloquer le Nord Stream 2 : objectif de la stratégie de Washington visant à réduire les fournitures énergétiques russes à l’Union européenne pour les remplacer par celles provenant des États-Unis ou en tous cas de compagnies étasuniennes.

Dans ce même cadre entre la communication de la Commission européenne aux pays membres, dont l’Italie, ayant l’intention d’adhérer à l’initiative chinoise de la Nouvelle Route de la Soie : la Commission les prévient que la Chine est un partenaire mais aussi un concurrent économique et, chose de la plus haute importance, “un rival systémique qui promeut des modèles alternatifs de gouvernance”, en d’autres termes des modèles alternatifs à la gouvernance jusque là dominée par les puissances occidentales.
La Commission avertit qu’il faut avant tout “sauvegarder les infrastructures digitales critiques de menaces potentiellement sérieuses contre la sécurité”, dérivant de réseaux 5G fournis par des sociétés chinoises comme Huawei mise au ban par les États-Unis. La Commission européenne répète fidèlement l’avertissement des États-Unis aux alliés. Le Commandant Suprême Allié en Europe, le général étasunien Scaparrotti, a averti que les réseaux mobiles ultra-rapides de cinquième génération joueront un rôle de plus en plus important dans les capacités guerrières de l’Otan : de ce fait ne sont pas admises de “légèretés” de la part des alliés.

Tout cela confirme quelle influence exerce le “parti américain”, puissant camp transversal qui oriente les politiques de l’Union le long des lignes stratégiques USA/Otan.

En construisant la fausse image d’une Russie et d’une Chine menaçantes, les institutions Ue préparent l’opinion publique à accepter ce que les États-Unis sont en train de préparer pour “défendre” l’Europe : les États-Unis -a déclaré à CNN un porte-parole du Pentagone- se préparent à tester des missiles balistiques avec base à terre (interdits par le Traité FNI enterré par Washington), c’est-à-dire de nouveaux euromissiles qui feront à nouveau de l’Europe la base et en même temps la cible d’une guerre nucléaire.

Édition de mardi 19 mars 2019 de il manifesto
https://ilmanifesto.it/il-partito-americano-nelle-istituzioni-ue/
Traduit de l’italien par M-A P.

http://www.palestine-solidarite.org/analyses.manlio_dinucci.190319.htm

Le retour de Marco Polo ou les complications d’un monde post-impérial

Le retour de Marco Polo ou les complications d’un monde post-impérial

Publié le 17 Mars 2019 par Observatus geopoliticus in EuropeChineEtats-UnisEconomie

Lorsque le 22 mars, le président chinois Xi Jinping débarquera à Rome pour une très importante visite, l’esprit de Marco Polo flottera dans l’air. S’il ne fut pas le premier Occidental à emprunter la route de la Soie, le célèbre Vénitien laissa à la postérité la description de la Chine et ses merveilles dans son Devisement du monde.

Sept siècles plus tard, le gouvernement italien lance un pavé dans la marre en voulant rejoindre les Nouvelles routes de la Soie, le tentaculaire projet de Pékin visant à intégrer économiquement l’Eurasie, hantise de l’empire américain. Sans surprise, Washington a déjà réagi, en affirmant sans rire que cela « dégraderait l’image internationale de l’Italie ».

Cette dernière n’est pourtant pas le premier pays européen à adhérer au projet chinois et le fidèle lecteur sait que la Hongrie du grand méchant Orban est sur les rangs depuis trois ans, rejointe ensuite par la Grèce ou encore le Portugal. Mais le poids de l’Italie est autrement important : membre du G7, quatrième pays européen en termes de population et d’économie, sa décision pourrait « briser la glace » pour les autres et entraîner plusieurs pays dans son sillage. D’autant que cette intégration aux routes de la Soie ferait bénéficier des prêts de la BAII, à propos de laquelle un petit rappel n’est pas inutile :

La fameuse Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII) a été lancée en fanfare à Pékin cette semaine [juillet 2015, ndlr]. Plus de 300 délégués de 57 pays ont assisté à la signature. Rappelons que la BAII concurrencera la Banque mondiale sous influence américaine et sera la cheville ouvrière du cauchemar absolu des stratèges états-uniens : l’intégration de l’Eurasie. Elle financera – sans doute en coopération avec l’autre Goliath bancaire créé récemment, la banque des BRICS – les infrastructures liées au phénoménal projet continental de routes de la Soie visant à relier l’Europe à l’Extrême-Orient en évitant les mers, marginalisant considérablement les Etats-Unis.

L’entrée de Rome dans la danse serait une situation gagnant-gagnant, l’Italie pouvant ainsi financer la reconstruction de ses infrastructures vieillissantes (cf. catastrophe du pont de Gênes) et vendre son Made in Italy aux consommateurs chinois qui en sont friands. Un seul perdant dans cette affaire : Washington.

L’analyse pourrait s’arrêter là et conclure à une nouvelle baffe dans la tête impériale. Pourtant, si ce dernier point n’est pas discutable, les choses sont en réalité bien plus compliquées et entrent dans la lignée de ce que nous prédisions au lendemain de l’élection du Donald il y a plus de deux ans :

Le deuxième mandat d’Obama avait sans doute porté à son paroxysme l’affrontement des deux blocs. Entre 2013 et 2015, le système impérial américain, incluant ses dépendances européenne et médiatique, s’est arc-bouté, uni, resserré presque jusqu’à l’étouffement. Un objet trop compressé finit par se fissurer, puis éclater – simple loi physique. Géopolitiquement, cela nous a donné le Brexit et l’élection de Trump.

Nous entrons maintenant dans une ère aléatoire de recomposition, un nouvel ordre mondial que les tenants de l’ordre ancien voient avec horreur et qu’ils tentent désespérément, et avec de moins en moins de succès, de ralentir. Voici venue l’ère des électrons libres, de la restructuration internationale et des nouveaux paradigmes.

Le rapprochement italo-chinois est éclairant à cet égard et un excellent article de Tom Luongo l’analyse en détail. Résumons la complexité de la situation en quelques points :

  1. Le ralliement de Rome aux Nouvelles routes de la Soie est poussé par le Mouvement 5 étoiles et son leader, Di Maio.
  2. Cette annonce a été accueillie avec des cris d’orfraie par Trump, Merkel mais aussi par la Ligue de Salvini, autre composante essentielle du gouvernement italien, pourtant alliée à Di Maio.
  3. La position de Salvini recoupe grosso modo celle de l’anti-système « de droite » partout en Europe (Le Pen, Wildeers, UKIP etc.) : oui à la multipolarité russo-chinoise sur le plan géopolitique contre l’hégémonie américaine, mais non à l’invasion chinoise sur le plan économique.
  4. Merkel, qui ne veut pas voir l’Italie jouer un rôle important en Europe, s’oppose à l’accord Rome-Pékin. Ce faisant, elle se retrouve curieusement dans le même camp que Salvini, qu’elle déteste par ailleurs (migrants, fédéralisme européen etc.)
  5. Ironie du sort, elle se retrouve également dans le même bateau que le Donald, à qui elle s’oppose sur à peu près tous les autres sujets (gaz russe, paiement pour le stationnement des troupes US, protectionnisme vs libre-échange etc.)
  6. Dans ce maelstrom, l’euronouillerie est complètement perdue, ne sachant que faire avec la Chine. Elle est encore plus désemparée face aux Etats-Unis de Trump, comme le montre la délirante séance du Parlement européen d’il y a trois jours, au cours de laquelle les députés ont d’abord voté une série d’amendements contre la reprise des négociations commerciales avant… de voter dans la foulée pour annuler leur propre résolution !

Dans le nouveau monde aux recompositions complexes créées par le reflux impérial, Bruxelles est déboussolée. Vassal eurocratique cherche suzerain désespérément…

 

Les ambitions de la Chine en matière de transport aérien civil : entre instrument de développement régional et outil de projection d’influence à l’international

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Les ambitions de la Chine en matière de transport aérien civil : entre instrument de développement régional et outil de projection d’influence à l’international

Par Julien LEBEL, le 17 mars 2019  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Docteur de l’Institut Français de Géopolitique (IFG), Université Paris 8. Géographe, cartographe, expert en géopolitique et transport aérien civil

Le transport aérien est un secteur clé de la mondialisation. Chacun connaît la concurrence entre Boeing et Airbus. En revanche, nous manquons souvent d’informations précises sur la montée en puissance des pays émergents dans ce secteur. Julien Lebel démontre brillamment que la Chine mène une stratégie ambitieuse afin de soutenir le développement de son secteur aérien national. L’implication directe des autorités dans la croissance des compagnies locales illustre une volonté d’étendre l’influence du pays à l’international. En ce sens, la connectivité aérienne, tout particulièrement à travers les services opérés par les transporteurs nationaux, constitue un outil privilégié pour renforcer les échanges entre la Chine et des pays tiers. Illustré de trois cartes inédites.

ALORS QUE la Chine constitue un marché incontournable pour les différents acteurs de l’aérien (transporteurs opérant un réseau mondial, ou encore constructeurs aéronautiques), les compagnies aériennes chinoises poursuivent l’extension de leur réseau international, tant depuis les grandes métropoles (Pékin, Shanghai, Canton), que des villes de moindre envergure, à l’image de Xi’an, Fuzhou, ou encore Chongqing. Le pays abrite, en effet, de nombreux opérateurs qui s’avèrent liés les uns aux autres et entretiennent des liens étroits avec les autorités.

Ces dernières organisent le secteur aérien national et pilotent son développement afin d’assurer la projection de l’influence chinoise à l’échelle internationale, tant sur les plans culturels, économiques, que politiques. Quelle est la stratégie mise en œuvre par le gouvernement chinois en matière de transport aérien et comment s’articule l’expansion des compagnies nationales avec les ambitions portées par un puissant acteur politique sur la scène diplomatique et économique mondiale ?

I. Un essor continu du trafic aérien

La région Asie Pacifique constitue depuis 2011 la zone qui enregistre le plus grand nombre de passagers aériens, après avoir devancé l’Europe puis l’Amérique du Nord [1]. Cela s’explique notamment par la croissance du trafic aérien en Chine qui s’avère être de loin le marché le plus important de la région. Les autorités chinoises ont engagé depuis plusieurs années une stratégie ambitieuse en matière de transport aérien afin de développer les canaux de communication et stimuler les échanges avec différents pays tiers. L’Agence internationale du transport aérien (IATA) [2] indiquait d’ailleurs dans une étude publiée en 2017 que le nombre de passagers aériens voyageant depuis/vers/à l’intérieur de la Chine devrait dépasser le trafic enregistré aux Etats-Unis autour de 2022 [3], avec plus de 750 millions de voyageurs annuels.

Au-delà de la forte croissance démographique du pays qui peut aisément expliquer une telle dynamique, cette dernière illustre également la volonté des autorités chinoises de renforcer leur position sur la scène internationale. Alors que le pays mène dans les années 1990 une stratégie visant à promouvoir les exportations nationales, le développement des liaisons aériennes reliant la Chine aux autres Etats est de fait apparu comme une nécessité [4]. Le gouvernement chinois entreprend en 2002 une réorganisation du secteur aérien – notamment à travers le développement de trois grands groupes publics qui subsistent encore en 2019 : Air China, China Eastern et China Southern – visant à renforcer les compagnies locales face aux concurrents internationaux, tout en s’adaptant à l’essor du trafic domestique.

C’est également au cours des années 2000 que le gouvernement se concentre sur le développement des hubs de Pékin, Shanghai et Canton, apparaissant aujourd’hui comme de véritables plateformes internationales illustrant la forte croissance des trois grands groupes aériens basés respectivement dans chacune de ces villes [5]. Par ailleurs, la compagnie privée Hainan Airlines – créée en 1993 sur l’île éponyme – développe également ses vols long-courriers, tout particulièrement en lançant des liaisons internationales au départ de Pékin, mais aussi depuis les villes « secondaires » chinoises.

Il est intéressant de souligner que les autorités chinoises s’intéressent au concept de soft power [6] peu de temps après son apparition dans l’ouvrage de J. Nye en 1991 [7] et découvrent un outil idéal pour étendre l’influence de la Chine à l’échelle régionale tout en cherchant à convaincre les Etats voisins des intentions pacifiques du pays. Le concept de soft power correspond pleinement aux ambitions portées par la Chine à travers différentes initiatives, à savoir le développement des échanges économiques, un certain soutien au rayonnement culturel du pays – notamment à travers l’expansion des instituts Confucius dans le monde (tout en restant rattachés au ministère de l’Education) pour assurer la promotion de la langue chinoise, ou encore la croissance des échanges universitaires –, ainsi que la mise en œuvre d’une diplomatie moins regardante sur la situation interne des partenaires que les Etats occidentaux (ces derniers peuvent en effet poser des conditions en matière d’évolutions démocratiques notamment dans le cadre de leurs coopérations internationales) [8]. La Chine cherche ainsi à devenir un acteur incontournable sur la scène internationale afin de favoriser ses intérêts, ce qui passe par la mise en œuvre d’une large stratégie visant à générer du soft power dans les champs économique, culturel et diplomatique, tel que décrit ci-dessus.

Les ambitions de la Chine en matière de transport aérien civil : entre instrument de développement régional et outil de projection d'influence à l'international
Carte de l’essor des liaisons aériennes long-courriers au départ des aéroports chinois
Cliquer sur la vignette pour agrandir cette carte de l’essor des liaisons aériennes long-courriers au départ des aéroports chinois réalisée par Julien Lebel pour Diploweb.com

Les compagnies aériennes chinoises ont surtout développé leurs activités au départ des régions côtières où se concentre une large part de la population ainsi que d’importants centres industriels. Parallèlement, le pouvoir politique reste centralisé à Pékin qui se trouve également dans cette région, contrastant ainsi avec les zones occidentales moins développées. Un tel déséquilibre n’est cependant pas sans conséquences : alors que le trafic aérien se concentre autour des grandes plateformes orientales (Carte 1), des problèmes importants de congestion émergent, tandis que les inégalités entre la côte et les régions intérieures s’accroissent et constituent une menace pour la stabilité du régime. Il convient d’ailleurs de rappeler que des tensions subsistent dans certains territoires qui ont été annexés et se situent aux marges du pays (Tibet, ou encore Xinjiang notamment).

Dans un tel contexte, les villes chinoises de « deuxième rang » sont de plus en plus mises en avant grâce aux ambitions d’intégration au sein des réseaux de la mondialisation portées par certains gouvernements régionaux, avec le soutien du pouvoir central qui entend dans le même temps renforcer son contrôle sur l’ensemble du pays. Le transport aérien joue un rôle à part entière dans le cadre d’une telle dynamique, notamment à travers le développement de liaisons long-courriers au départ des aéroports chinois « régionaux », aussi bien opérées par des compagnies nationales que, dans une moindre mesure, des compagnies étrangères dont les Etats d’ancrage se voient octroyés des droits de trafic [9] vers ces mêmes aéroports. La compagnie finlandaise Finnair a notamment su en tirer parti en desservant Chongqing dès 2012, puis Xi’an l’année suivante, ce qui s’inscrivait dans le cadre de sa stratégie d’expansion sur les flux reliant l’Europe à l’Asie orientale, via son hub d’Helsinki.

Plus récemment, le gouvernement chinois canalise vers ces mêmes aéroports la croissance des compagnies du Golfe qui souhaitent développer leurs routes vers le pays, à l’image de la liaison opérée par Emirates Airline depuis 2016 et desservant les aéroports de Yinchuan et Zhengzhou. Il est d’ailleurs courant que les gouvernements régionaux apportent un appui financier aux compagnies aériennes qui opèrent de telles routes [10], permettant le maintien de liaisons qui ne pourraient pas être rentables sans un tel soutien. Ainsi, entre 2012 et 2017, le nombre d’aéroports de deuxième rang accueillant des services long-courriers a quasiment doublé à travers le pays.

Alors que les contraintes relatives à la délivrance d’un visa pour les ressortissants de nombreux pays constituaient un frein au développement des flux de passagers internationaux, et plus globalement à l’attractivité des aéroports du pays en tant que plateformes de transit pour les compagnies chinoises, le gouvernement a lancé depuis 2013 de nouvelles mesures permettant à de nombreux voyageurs internationaux d’effectuer un transit sans visa sur certains aéroports du pays et sous des conditions précises [11]. Le dispositif a été initialement développé à Shanghai puis à Pékin, avant d’être progressivement étendu à d’autres plateformes nationales.

Une telle stratégie ne manque d’ailleurs pas de fragiliser l’aéroport de Hong Kong qui constituait jusqu’à présent un hub historique dans la région, celui-ci s’étant en effet développé comme un pont entre la Chine continentale et l’international. Dans un tel contexte, la compagnie Cathay Pacific – basée sur un territoire où le gouvernement chinois entend accroître son influence – traverse d’importantes difficultés et se voit contrainte de revoir son modèle, notamment à travers un réajustement de son large réseau international, tant face à l’essor de puissants transporteurs chinois que celui des compagnies du Golfe (Emirates Airline, Qatar Airways) et de Turkish Airlines.

En dévoilant les ambitions en matière d’aérien portées par le 13ème Plan quinquennal couvrant la période 2016-2020, les autorités de l’aviation civile chinoises (CAAC) ont souligné dans leur communiqué la volonté du gouvernement de « renforcer le rôle stratégique du transport aérien afin d’accroître de façon continue sa contribution à l’économie nationale » [12]. Ainsi, les compagnies chinoises enregistrent un développement soutenu, s’inscrivant dans un contexte de croissance de la demande locale. D’importantes commandes d’aéronefs sont régulièrement conclues [13], tandis que de nombreuses compagnies « régionales » ont émergé et que le réseau aérien connectant la Chine au reste du monde se diversifie de façon notable [14].

Par ailleurs, la réalisation du premier vol opéré par un aéronef civil chinois construit par la société Comac (C919) en mai 2017 vient illustrer l’ambition portée par le pays qui entend devenir un acteur influent au sein du secteur aérien international. Les transporteurs chinois tendent d’ailleurs à s’inscrire de façon croissante en concurrence avec les compagnies du Golfe et Turkish Airlines, tout en constituant un vecteur stratégique pour le développement du soft power de leur pays d’ancrage.

II. La connectivité aérienne comme pilier des projets internationaux des autorités chinoises

La mise en œuvre de larges projets visant à renforcer la place de la Chine sur la scène internationale constitue un axe majeur de la stratégie portée par les autorités du pays. En révélant à l’automne 2013 le lancement d’une « nouvelle route de la soie »,Xi Jinping entend faire de l’initiative « One Belt One Road » (OBOR) un élément majeur du rayonnement du pays vers l’Asie du Sud, l’Afriquele Moyen-Orient et l’Europe, tout en renforçant l’influence du pays à l’échelle régionale. Le projet OBOR apparaît donc comme un pilier de la stratégie de Xi Jinping, tant en matière de politique étrangère (améliorer les relations diplomatiques, notamment avec les Etats voisins, et plus largement stimuler les coopérations internationales) que de soutien à l’économie nationale (favoriser le développement des régions chinoises, tout particulièrement le centre du pays et la province du Xinjiang, mais aussi soutenir les exportations).

Alors que le projet a dans un premier temps débouché sur la définition d’une route maritime et d’une route terrestre visant à stimuler les échanges commerciaux ainsi que des coopérations diverses avec les Etats se trouvant sur leur tracé, l’initiative OBOR tend aussi à renforcer la connectivité de la Chine, notamment en facilitant les contacts « people-to-people » [15]. La diaspora chinoise constitue ici un soutien important pour le développement des canaux de communication, celle-ci entretenant souvent des liens familiaux, économiques et culturels avec la Chine continentale. En s’appuyant sur l’expansion de différents réseaux (rail, routes, aérien, oléoducs, ports, télécommunications, etc.), le projet OBOR – qui représente des investissements de plusieurs dizaines de milliards de dollars [16] – apparaît comme un moyen de soft power évident pour les autorités chinoises.

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Carte du développement des compagnies aériennes chinoises
Cliquer sur la vignette pour agrandir cette carte du développement des compagnies aériennes chinoises réalisée par Julien Lebel pour Diploweb.com

Le transport aérien n’a que progressivement été intégré au projet OBOR, sur lequel les compagnies aériennes nationales s’appuient désormais pour ouvrir de nouvelles escales (Carte 2). Ainsi, on pourra souligner l’arrivée de China Southern à Nairobi en août 2015, venant compléter la route maritime chinoise atteignant le Kenya par le port de Mombasa [17]. Le lancement de vols opérés par Hainan Airlines vers Prague en septembre 2015 [18], mais aussi Air China vers Athènes en septembre 2017, s’inscrit également dans un contexte similaire. De façon globale, la dynamique d’expansion des compagnies chinoises, à travers l’évolution de leur réseau, illustre les ambitions du gouvernement qui souhaite renforcer l’influence de la Chine sur la scène internationale en s’appuyant sur différents canaux de communication.

On peut d’ailleurs observer que les transporteurs du pays ont tout particulièrement concentré leur développement vers l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Océanie, offrant en 2017 davantage de fréquences depuis et vers la Chine que leurs homologues basés dans ces différentes régions. A l’inverse, le faible développement des compagnies chinoises en Afrique peut surprendre, compte tenu des nombreux investissements réalisés par le pays sur ce continent. Il faut dire que les flux touristiques restent très limités sur ces routes davantage à vocation affaires, tandis que les compagnies du Golfe sont très présentes sur l’axe Asie orientale-Afrique, avec un transit dans les émirats. Cela est d’ailleurs visible sur la carte 2 puisqu’entre la Chine et le Moyen-Orient, les compagnies tierces opèrent près de quatre fois plus de fréquences hebdomadaires que les transporteurs chinois, une exception au regard des flux connectant la Chine aux autres régions – sauf l’Afrique où le développement d’Ethiopian Airlines permet ici aussi de surpasser aisément la faible présence des compagnies chinoises, tel que décrit précédemment.

Ainsi, au-delà de l’espace régional où les transporteurs du pays opèrent de multiples liaisons depuis un nombre varié de villes chinoises, l’offre long-courrier au départ de la Chine a nettement progressé, tout particulièrement à travers le développement des compagnies nationales. L’Amérique du Sud reste à ce jour l’unique région non accessible par vol direct au départ de la Chine du fait de la distance géographique qui sépare ces deux espaces [19].

III. De puissantes compagnies nationales qui ont pleinement intégré les dynamiques du secteur aérien mondial, tout en restant contrôlées par les autorités

La Chine entend donc renforcer son influence à l’échelle mondiale et de nombreux Etats sont prêts à coopérer dans le cadre des projets portés par les autorités chinoises afin de tirer profit des opportunités économiques offertes par le pays. Pourtant, certains acteurs – tels que le Japon ou d’autres voisins asiatiques – restent méfiants quant aux ambitions des autorités chinoises. Les tensions concernant la présence et les revendications chinoises en Mer de Chine méridionale illustrent des désaccords importants avec certains Etats de la région, notamment en ce qui concerne la délimitation géographique des eaux territoriales pour chacun des pays concernés. Par ailleurs, les relations diplomatiques avec les Etats-Unis restent difficiles, tandis que les autorités chinoises sont régulièrement accusées par certains gouvernements tiers de sous-évaluer leur monnaie, ce qui affecterait les balances commerciales d’autres Etats.

A l’échelle du pays, le pouvoir s’avère être concentré entre les mains d’une élite régulièrement critiquée par les Etats occidentaux pour son faible engagement en matière de respect des libertés individuelles et des droits de l’homme de façon générale. Enfin, l’émergence des ambitions chinoises s’inscrit également dans un contexte où la question du changement climatique est davantage mise en avant, tandis que le pays est considéré comme le premier émetteur mondial de gaz à effet de serre. Le soft power de la Chine s’avère donc limité auprès des opinions publiques internationales – à commencer par les Occidentaux –, même si de nombreux Etats souhaitent renforcer leurs coopérations avec un pays dont la croissance économique et le poids démographique suscitent un intérêt certain (échanges commerciaux, investissements, flux touristiques).

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Carte du secteur aérien chinois : entre implication directe des autorités politiques et intégration forte au sein de partenariat majeurs avec des acteurs internationaux
Cliquer sur la vignette pour agrandir cet carte du secteur aérien chinois : entre implication directe des autorités politiques et intégration forte au sein de partenariat majeurs avec des acteurs internationaux, réalisée par Julien Lebel pour Diploweb.com

Le secteur aérien chinois s’organise actuellement autour de cinq compagnies (Carte 3) : les trois groupes détenus par l’Etat (Air China, China Eastern et China Southern), mais aussi Cathay Pacific (Swire Group, une société d’investissements privée et dont le siège se trouve au Royaume-Uni, en est le principal actionnaire, tandis qu’Air China détient également 30% des parts), ainsi que Hainan Airlines (détenue par HNA Group, une holding « privée » chinoise ayant investi dans différents secteurs à l’international). Les compagnies « régionales » chinoises les plus importantes s’avèrent, quant à elles, contrôlées par les cinq transporteurs cités plus haut, faisant ainsi de l’Etat chinois un acteur central du secteur aérien.

Ces différentes compagnies contribuent pleinement au développement du soft power du pays et entretiennent en parallèle de puissants partenariats avec des compagnies d’envergure mondiale qui constituent des piliers des trois grandes alliances du secteur. De telles coopérations apportent dans les faits des bénéfices réels pour les deux parties, à s’avoir un ancrage pour les compagnies chinoises aux côtés d’acteurs internationaux reconnus et basés dans des régions stratégiques au regard des ambitions portées par les autorités chinoises. En retour, les compagnies tierces peuvent accéder au marché continental chinois via leur partenariat avec les transporteurs du pays qui opèrent un large réseau domestique et régional.

C’est dans un tel contexte que des coopérations renforcées et des accords de joint-venture ont émergé, s’accompagnant parfois de liens capitalistiques, à l’image de l’entrée de China Eastern dans le capital du groupe Air France-KLM à hauteur de 10%, ainsi que de Delta Airlines au sein de China Eastern (3,55%) durant l’été 2017. Parallèlement, Qatar Airways est, quant à lui, entré à hauteur de 10% dans le capital de Cathay Pacific en novembre 2017, pouvant annoncer une refonte de la stratégie du transporteur basé à Hong Kong. L’initiative de Qatar Airways doit vraisemblablement être suivie de près par Air China qui détient également près de 30% du capital de Cathay Pacific depuis 2009. On notera aussi l’arrivée du transporteur qatari à hauteur de 5% dans le capital de China Southern en janvier 2019.

En annonçant sa sortie de l’alliance Skyteam début 2019, la compagnie China Southern est toutefois venue illustrer une certaine indépendance du secteur aérien chinois vis-à-vis des partenaires étrangers, à commencer par les compagnies européennes et américaines. Le transporteur n’a d’ailleurs pas hésité à signer en février 2019 un accord de coopération avec Emirates Airline. Ces dynamiques viennent donc illustrer une diversification des partenariats entretenus par les compagnies chinoises, ce qui pourrait potentiellement affaiblir la position des transporteurs européens et américains ayant précédemment développé des liens solides avec leurs homologues chinois.

Conclusion

La Chine mène une stratégie ambitieuse afin de soutenir le développement de son secteur aérien national. L’implication directe des autorités dans la croissance des compagnies locales illustre en effet une volonté d’étendre l’influence du pays à l’international. En ce sens, la connectivité aérienne, tout particulièrement à travers les services opérés par les transporteurs nationaux, constitue un outil privilégié pour renforcer les échanges entre la Chine et des pays tiers.

Les autorités favorisent par ailleurs un développement des droits de trafic visant à rééquilibrer la distribution des flux aériens à travers le pays – en soutenant le développement des plateformes de deuxième rang – et permettre aux compagnies nationales d’étendre leur réseau mondial. En parallèle, l’implication des gouvernements régionaux dans le lancement de nouvelles liaisons aériennes, via l’octroi de subventions permettant l’exploitation de routes long-courriers, vient renforcer la visibilité du pays et constitue un appui efficace à l’expansion des compagnies chinoises. De fait, le contrôle de la connectivité aérienne s’apparente pour le gouvernement chinois à un outil stratégique qu’il utilise afin d’orienter et soutenir le développement de ses multiples partenariats et coopérations internationales, tout en renforçant sa position sur la scène diplomatique et économique mondiale.

La concurrence reste cependant indéniable face aux stratégies mises en œuvre par des pays tiers qui s’appuient également sur de larges compagnies aériennes, à l’image des émirats du Golfe ou encore de la Turquie. Par ailleurs, la Chine fait face à d’importants défis en matière de gestion du trafic au regard des perspectives de croissance du secteur aérien local et des problèmes de congestion de l’espace aérien qui existent déjà à travers le pays. Dans un tel contexte, les enjeux environnementaux méritent également d’être soulignés, tout particulièrement en ce qui concerne les émissions de gaz à effet de serre liées à l’essor notable du trafic aérien dans certains pays, au premier rang desquels figure la Chine. Ainsi, le secteur aérien chinois a connu d’importantes transformations depuis les années 1990 et celles-ci vont être amenées à se poursuivre face à des défis qui se posent déjà.

Copyright Mars 2019-Lebel/Diploweb.com


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