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1972 : Fischer – Spassky, les échecs au cœur de la Guerre froide

1972 : Fischer – Spassky, les échecs au cœur de la Guerre froide

Il y a quarante-six ans, du 11 juillet au 1er septembre 1972, l’affrontement entre les États-Unis et l’URSS en pleine Guerre froide prit un aspect bien singulier. Loin de la crise des missiles ou de la course aux armements, la compétition pour l’hégémonie mondiale eut cette fois lieu sur un simple échiquier, symbolisée par le duel entre deux hommes. Réputé comme le « match du siècle », voire de l’Histoire des échecs, le combat entre l’étasunien Robert Fischer – dit Bobby – et le soviétique Boris Spassky connut une ampleur sans commune mesure de par les enjeux qui l’entourèrent au point de devenir un véritable fait géopolitique.

L’échiquier, nouveau terrain de confrontation mondiale

Une décennie après l’effervescence de la crise de Cuba, s’ouvre une période de détente entre les deux superpuissances, illustrée notamment par la signature des accords SALT 1 en 1972 visant la réduction des arsenaux nucléaires. Le contexte fait dès lors la part belle au soft power qui occupe une place majeure dans cet affrontement latent. Les compétitions sportives sont de véritables batailles où chaque camp espère démontrer sa supériorité sur l’autre. En 1972 donc, la propagande par le sport ne se jouera pas sur l’habituel terrain de la performance physique, mais davantage sur celui de la performance cérébrale, du combat de l’esprit.

Les échecs sont, depuis 1948, sous la domination complète de l’URSS avec une succession de neuf championnats du monde remportés par des joueurs soviétiques. Cette prééminence est pour l’URSS la preuve de la supériorité intellectuelle fournie par son modèle sur l’Occident décadent. Malgré ses bons joueurs, les États-Unis ne parviennent pas à surpasser l’école échiquéenne soviétique. L’émergence d’un jeune prodige va toutefois faire naître des espoirs de revanche à l’Ouest. Le talentueux Bobby Fischer parvient à se hisser seul au sommet de l’élite mondiale et rivalise avec les grands maîtres de l’Est. Malgré des relations tumultueuses entre Fischer et les instances internationales d’échecs, celui-ci s’engage dans la voie pour le titre mondial, poussé par les hautes sphères de l’administration étasunienne. En 1971, lors des phases éliminatoires, Fischer démontre sa supériorité en écrasant deux des meilleurs joueurs soviétiques1. Vainqueur, il devient alors l’adversaire déclaré de l’actuel champion du monde Boris Spassky, dans un match qui sera porté au plus haut niveau médiatique comme le symbole de la poursuite de la compétition totale que se livrent les États-Unis et l’URSS.

Le choc des représentations

À l’image des litiges antiques se réglant par le combat de deux champions, le duel entre les deux superpuissances se personnifie à travers l’opposition de deux hommes, avec pour seules armes leur vision stratégique et leur puissance de calcul. La rencontre a lieu en terrain « neutre », dans la capitale islandaise Reykjavík, pour un match en 24 parties qui durera 53 jours. L’ensemble des médias internationaux sont présents et relayent l’événement. L’enjeu transcende la performance purement sportive entre deux grands maîtres, et au-delà des hommes, ce sont bien des systèmes, des idées et des représentations qui s’affrontent sur l’échiquier. D’un côté, ce qui est présenté comme un modèle d’organisation rationnelle permettant le plein accomplissement de l’individu. Une véritable école soviétique où les échecs sont partie intégrante du système politique et où d’importants efforts financiers et humains sont consentis pour la conception en chaîne de champions dont Spassky est l’ultime représentant. De l’autre, un monde davantage organisé autour de la croyance en un pouvoir fécondateur de la liberté, où l’absence de contraintes idéologiques révélerait le génie de l’homme, et dont Fischer, l’enfant autodidacte de Brooklyn, serait le parfait exemple.

Émaillé de nombreux rebondissements et de plusieurs controverses, notamment du fait de l’attitude provocatrice de Fischer, le match est finalement remporté par ce dernier, sur le score de 12,5 à 8,5. Pour la première fois depuis 24 ans, le titre de champion du monde échappe à un Soviétique, véritable rupture dans le milieu échiquéen. Au-delà de la victoire de Fischer, sur la scène internationale, il s’agit d’une victoire symbolique des États-Unis en matière de représentations et d’images sur l’URSS que l’appareil de propagande étasunien ne manquera pas de diffuser. Celle d’un Bobby élevé au rang de héros national et de son triomphe sur la terrible, mais sclérosée, machine soviétique, schématisant in fine la victoire inéluctable du « monde libre » sur l’URSS. Si cet événement sportif n’est évidemment pas un tournant au sein de la chronologie de la Guerre froide, il reste l’illustration de l’affrontement total, protéiforme et le plus souvent indirect que se sont livrés les deux superpuissances, ainsi que la place notable du sport et de l’image dans cette compétition acharnée.

S’intéresser au sujet par l’écran : Le récent film Le Prodige (Pawn Sacrifice en version originale) retrace, en s’autorisant beaucoup de liberté quant à la véracité de certains faits, des pans de la vie de Fischer à travers son duel contre Spassky.

1Il bat confortablement en quart de finale et en finale du tournoi des candidats les grands maîtres soviétiques Mark Taïmanov et Tigran Pétrossian sur les scores de 6–0 et 6,5–2,5 respectivement. Sort identique pour le danois Bent Larsen éliminé par Fischer en demi-finale sur le score de 6-0.

About Axel CARROT

Axel CARROT est diplômé d’un master 2 en Relations internationales – Sécurité et Défense. Il s’intéresse plus particulièrement au Moyen-Orient et aux représentations identitaires en géopolitique
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Dernières évolutions en Syrie, après la libération de la Ghouta, la reprise de Deraa et de la région du Golan

Dernières évolutions en Syrie, après la libération de la Ghouta, la reprise de Deraa et de la région du Golan

En février 2018, une poussée de fièvre s’était à nouveau emparée de nos médias avec des reportages et articles presqu’exclusivement en faveur des « rebelles » de la Ghouta. A chaque fois que l’étau se resserre sur les enclaves djihadistes, Etats-Unis, Royaume-Uni et France, relayés par la plupart des médias occidentaux, ont rendu l’Etat syrien responsable d’une nouvelle crise humanitaire. Après Alep, la Ghouta était devenue le lieu emblématique de la tromperieconsistant à faire des bras armés de l’Islamisme des « rebellesmodérés », alors même que ce sont des milices financées par l’islamisme combattant. Parmi cette mosaïque de factions, on trouve Jaïsh al-Islam, de loin la plus puissante, soutenue par l’Arabie Saoudite. On peut également mentionner Faylaq Al-Rahmane, proche du Qatar et des Frères musulmans qui financent entre autres le pseudo observatoire syrien des droits de l’Homme, Hayat Tahrir al-Cham, ex Front al-Nosra et émanation d’al-Qaïda.

C’est le général Souhail al-Hassan dit le Tigre qui s’est chargé de l’assaut terrestre sur la Ghouta orientale. Les groupes arméshostiles à l’armée syrienne avaient tout intérêt à maintenir la population en otage avec pression médiatique pour dénoncer la barbarie du « régime. Cela pouvait aller jusqu’aux montages vidéodiffusés dans le monde entier ou les reprises d’accusations de gazage alors qu’ils ont été eux-mêmes approvisionnés en gaz sarinvia la Turquie. Les différents groupes armés avaient en effet parfaitement intégré que pour contraindre les occidentaux à intervenir militairement, il leur fallait produire les preuves d’un franchissement de la fameuse « ligne rouge » par des attaques chimiques. Et à nouveau, dans un tohubohu médiatique identique à celui des derniers combats d’Alep présentée comme ville martyre, journaux, radios et télés avaient repris le cliché de la population assassinée. La pseudo ONG auto-proclamée observatoire syrien des droits de l’homme créé par les Frères musulmans, assisté des « casques blancs » créés par le service britannique du renseignement extérieur, n’ont cessé d’alimenter la désinformation générale.

Le 14 avril 2018 à la suite des fameuses « preuves » fabriquées par les casques blancs et l’OSDH, désignant le « régime » comme responsable d’attaques chimiques, USA, France et Grande Bretagne ont engagé une opération « punitive » sur la Syrie. Les démonstrations de force et les communiqués triomphants des états-majors, auront permis à Donald Trump de redorer son blason à 6 mois des élections de mi-mandat. Sur les 30 missiles ayant visé des cibles désignées comme « entrepôts chimiques », 23 avaientatteint leurs objectifs sans faire de victimes, car vidés de présence militaire. Ces installations désaffectées avaient été rebaptisées « dépôts chimiques » pour justifier les frappes occidentales. Le Major Général Jonathan Shaw, ancien chef des forces spéciales britanniques, dans un entretien à l’hebdomadaire The mail on Sunday, avait posé la question essentielle : « pourquoi la Syrie se donnerait-elle la peine de mener des attaques à l’armement chimique alors même qu’elle vient de remporter militairement la bataille de la Ghouta ? ». Aucune attaque chimique de l’armée n’avait été prouvée. Par contre, des preuves de mise en scèneavaient bien été apportées.

Le 23 juin a été lancée la reconquête de la partie Sud-Ouest de la Syrie, à environ 50 km de Damas, avec Deraa comme cible majeure et Quneitra sur le Golan. Il faut se souvenir que c’est de Deraa, proche de la Jordanie, que sont partis les soulèvements de mars 2011, orchestrés par la CIA, avec l’appui des pouvoirs occidentaux résolus à se débarrasser du président syrien. Le QG de cette opération avait été intégré au Centre des Opérations Militaires de la CIA basé à Amman, composé d’agents des USA, Grande Bretagne, France, Jordanie et Israël. Ce centre opérationnel était chargé du financement des salaires, des armements et du renseignement pour le compte de la nébuleuse des « rebelles modérés ». Les négociations récentes ont été difficiles avec les groupes armés de la mouvance al-Nosra en raison des injonctions américano-jordano-israéliennes de ne pas accepter de reddition ou de repli vers Idlib dans le Nord. Jusqu’au moment où ils ont dû admettre la défaite. C’est alors que les services secrets se sont activés pour exfiltrer grâce aux Israéliens ceux qu’ils qualifient de « défense civile syrienne » et qui ne sont autres que les casques blancs. Les USA et la Grande Bretagne qui ont instrumentalisé ces combattants sous couvert d’aide humanitaire ne voulaient pas prendre le risque de les voir capturés et passer aux aveux. C’est le 29 juillet que les combattants du Front al-Nosra ont remis leurs armes avant d’être escortés vers Idlib.

La voie est désormais ouverte pour la dernière et grande bataille d’Idlib qui est devenue le point de rassemblement de toutes les factions armées qui se sont rendues après les défaites successives. La Russie attend cette « mère des batailles » pour pouvoir passer aux étapes suivantes, la reconstruction du pays et le règlement politique de la crise syrienne. La Turquie, tout en cherchant à ménager la Russie, ne restera pas inactive dans la mesure où Idlib touche à sa frontière du Nord-Ouest et que la reconquête pourraprovoquer un afflux de dizaines de milliers de djihadistes. L’aviation russe n’hésitera pas à prendre la main avec desbombardements modèle Grozny au cas où les négociations aboutiraient à une impasse.

Reste enfin la question kurde dans le Nord de la Syrie. Le 28 juillet, les lignes semblent avoir bougé avec l’accord conclu entre le conseil démocratique syrien, constitué principalement de Kurdes et le gouvernement de Damas. Ces forces qui contrôlent près d’un quart du territoire jusqu’à Raqa et Der Ez-Zor dans le Nord-Est, bénéficiaient jusqu’à présent du soutien américain. La délégation qui pour la première fois depuis le début du conflit s’est rendue à Damas, a avancé la possibilité de confier le contrôle de l’Est de l’Euphrate au gouvernement syrien, précisément là où les Américains ont créé des bases militaires sans autorisation internationale.

Les victoires militaires de la Syrie et politique de la Russie, conduisent à reconsidérer la prospective géostratégique. Deux articles récents de Fabrice Balanche, chercheur à l’Université de Stanford et de l’historien Kamal Alam donnent le ton. Le premier s’intitule « la défaite de l’Occident ». Dans le second, on lit que« pour la première fois dans l’histoire moderne, une intervention militaire étrangère triomphe au Moyen-Orient ». Et Roland Lombardi, célèbre analyste chez JFC-conseil, conclut en affirmant que la Russie est devenue le maître du jeu. Que reste-t-il dès lors de la diplomatie française dans tout cela ? Il semblerait qu’après des années d’échecs, Paris envisagerait de reconsidérer sa politique. Une mission de « conseiller sur le Syrie » vient d’être confiée à François Sénémaud, ancien directeur du Renseignement, ambassadeur à Téhéran. Son expérience et sa vision globale du dossier Moyen-Orient pourrait contribuer à une révision générale de la « grille de lecture » du Quai d’Orsay et de l’Elysée. Pour l’instant, le président Macron paraît vouloir se rapprocher de Vladimir Poutine sans garantie d’être admis en interlocuteur sur la Syrie. Un communiqué conjoint vient d’être publié le 20 juillet. Il semblerait que l’Elysée ayant compris que la question syrienne est désormais entre les mains de la Russie, a jugé qu’une aide humanitaire conjointe pourrait assurer, le moment venu, un strapontin à la table des négociations sur l’avenir de la Syrie, dans ce pays si proche du nôtre, où depuis 7 ans, la France a perdu tout son crédit.

J. M. Schléret  

Publié avec l’aimable autorisation de l’auteur

http://www.afrique-asie.fr/dernieres-evolutions-en-syrie-apres-la-liberation-de-la-ghouta-la-reprise-de-deraa-et-de-la-region-du-golan/

Comment Poutine et Trump mettent fin à la guerre contre la Syrie

Comment Poutine et Trump mettent fin à la guerre contre la Syrie

La presse occidentale continue à soutenir les élites financières transnationales et à tenter de déconsidérer l’action du président Trump. Cette attitude rend difficilement compréhensibles les progrès entrepris vers la paix en Syrie. Thierry Meyssan revient sur les accords conclus au cours des cinq derniers mois et les avancées rapides sur le terrain.

| Damas (Syrie)

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C’est avec prudence et détermination que la Fédération de Russie et le président Trump mettent définitivement fin à la domination du monde par des intérêts transnationaux.

Convaincu que l’équilibre des puissances ne dépend pas de leurs capacités économiques, mais militaires, le président Poutine a certes restauré le niveau de vie de ses concitoyens, mais il a développé l’Armée rouge avant de les enrichir. Le 1er mars, il révélait au monde les principales armes de son arsenal et le début de son programme de développement économique.

Dans les jours qui suivirent, la guerre se concentra sur la Ghouta orientale. Le chef d’état-major russe, le général Valeri Guérassimov, téléphona à son homologue US, le général Joseph Dunford. Il lui annonça qu’en cas d’intervention militaire US, les forces russes cibleraient les 53 navires US de la Méditerranée et du Golfe, y compris leurs 3 portes-avions à propulsion nucléaire. Surtout, il lui enjoignit d’informer le président Trump des nouvelles capacités militaires de son pays.

En définitive, les États-Unis laissèrent l’Armée arabe syrienne et quelques fantassins russes libérer la Ghouta des jihadistes qui l’occupaient.

Seul le Royaume-Uni tenta d’anticiper les événements en organisant l’« affaire Skripal » : si l’ordre mondial actuel s’effondre, il faut rétablir la rhétorique de la Guerre froide opposants les gentils cow-boys et les méchants ours russes.

En juin, lorsque l’Armée arabe syrienne, soutenue par l’aviation russe, se déplaçait vers le Sud du pays, l’ambassade US en Jordanie prévenait les jihadistes que, désormais, ils devraient se défendre seuls, sans aide ni soutien du Pentagone et de la CIA.

Le 16 juillet à Helsinki, les présidents Poutine et Trump allaient beaucoup plus loin. Ils abordaient la question de la reconstruction, c’est-à-dire des dommages de guerre. Donald Trump, nous l’avons souvent écrit ici depuis deux ans, est opposé à l’idéologie puritaine, au capitalisme financier et à l’impérialisme qui en découle. Il estime à juste titre que son pays n’a pas à endosser les conséquences des crimes de ses prédécesseurs dont son peuple a lui aussi été victime. Il affirme que ces crimes ont été commis à l’instigation, et au profit, des élites financières transnationales. Il considère donc que c’est à elles de payer, même si personne ne sait précisément comment les y contraindre.

Les deux présidents sont également convenus de faciliter le retour des réfugiés. Ce faisant, Donald Trump a renversé la rhétorique de son prédécesseur selon laquelle ils fuyaient la « répression de la dictature » et non pas l’invasion des jihadistes.

Alors que dans le Sud du pays, les jihadistes fuyaient à leur tour devant les forces syriennes et russes, et que quelques unités désespérées de Daesh commettaient des atrocités inimaginables, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergeï Lavrov, et le chef d’état-major russe, Valeri Guérassimov, entreprenaient une tournée européenne et moyen-orientale.

Ils étaient reçus le plus discrètement possible dans l’Union européenne. En effet, selon le discours occidental le général Guérassimov est un conquérant qui a envahi et annexé la Crimée. Il est donc interdit d’accès dans l’Union, défenseuse auto-proclamée de « l’état de droit ». Malheureusement comme il était trop tard pour retirer son nom de la liste des sanctions, l’Union décida de fermer les yeux sur ses grands principes et de laisser exceptionnellement entrer le héros de la réunification de la Crimée et de la Russie. La honte qui saisit les dirigeants ouest-européens face à leur hypocrisie explique l’absence de photographies officielles des audiences accordées à la délégation russe.

À chacun de ses interlocuteurs, la délégation russe résuma quelques décisions du sommet d’Helsinki. Faisant preuve de sagesse, elle s’abstint de demander des comptes sur le rôle de chaque État durant la guerre et les appela au contraire à aider à sa fin : retrait des forces spéciales, arrêt de la guerre secrète, suppression de l’aide aux jihadistes, retour des réfugiés, réouverture des ambassades. Elle affirma notamment que chacun pourrait participer à la reconstruction sans exclusive.

Sitôt la délégation partie, la chancelière Angela Merkel et le président Emmanuel Macron firent ingénument interroger le Pentagone pour savoir s’il était vrai que le président Donald Trump comptait faire payer certaines compagnies transnationales (KKR, Lafarge, etc.) —juste pour semer le trouble outre-Atlantique—. Cette attitude du président Macron, ancien cadre bancaire, est d’autant plus déplorable qu’il avait tenu à symboliser sa bonne foi en offrant 44 tonnes d’aide humanitaire à la population syrienne, transmises par l’armée russe.

Au Moyen-Orient, le voyage de la délégation russe fut plus couvert par les médias. Lavrov et Guérassimov purent annoncer la création de cinq commissions pour le retour des réfugiés. Chacune, en Égypte, au Liban, en Turquie, en Iraq et en Jordanie, comprend des représentants de l’État hôte et des délégués russes et syriens. Personne n’a osé poser la question qui fâche : pourquoi une telle commission n’a-t-elle pas été constituée avec l’Union européenne ?

Concernant la réouverture des ambassades, les Émirats arabes unis ont pris les « Occidentaux » et leurs alliés de court en négociant la réouverture de la leur.

Restait la préoccupation des Israéliens d’obtenir le départ de Syrie des conseillers militaires iraniens et des milices pro-iraniennes, dont le Hezbollah. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a multiplié les allers-retours à Moscou et Sotchi pour plaider sa cause. On se souvient que Guérassimov avait ironisé sur le culot des vaincus israéliens exigeant le départ des vainqueurs iraniens. Lavrov, quant à lui, s’était diplomatiquement retranché derrière un refus de principe de ne pas s’ingérer dans la souveraineté syrienne.

La Russie a résolu le problème : la police militaire russe a réinstallé les forces de l’Onu le long de la ligne de démarcation syro-israélienne, dont elles avaient été chassées il y a quatre ans. Durant toute cette période, elles avaient été remplacées par Al-Qaïda, soutenu par Tsahal. La Russie a en outre installé en arrière de la ligne de démarcation, en territoire syrien, huit postes d’observation militaire. De la sorte, Moscou peut à la fois garantir à l’Onu et à la Syrie que les jihadistes ne reviendront pas et à Israël que l’Iran ne l’attaquera pas depuis la Syrie.

Israël, qui jusqu’ici misait sur la défaite de la République arabe syrienne et qualifiait son président de « boucher », a subitement admis par la voix de son ministre de la Défense, Avigdor Liberman, que la Syrie sortait vainqueur du conflit et que le président el-Assad était son chef légitime. Pour manifester sa bonne volonté, Liberman a fait bombarder un groupe de Daesh que jusqu’ici il soutenait en sous-main.

Petit à petit, la Fédération de Russie et la Maison-Blanche remettent de l’ordre dans les relations internationales et convainquent divers protagonistes de se retirer de la guerre, voire de postuler pour la reconstruction. De son côté, l’Armée arabe syrienne poursuit la libération de son territoire. Il reste au président Trump à parvenir à retirer ses troupes du Sud (Al-Tanf) et du Nord du pays (Est de l’Euphrate) et au président Erdoğan à abandonner à leur sort les jihadistes réfugiés au Nord-Ouest (Idleb).

Thierry Meyssan

Thierry Meyssan Consultant politique, président-fondateur du Réseau Voltaire. Dernier ouvrage en français : Sous nos yeux – Du 11-Septembre à Donald Trump (2017).

 

Le crépuscule de la guerre
De quoi la bataille de Deraa est-elle le symbole ?

L’Iran et le nucléaire : quels enseignements sur la puissance ?

L’Iran et le nucléaire : quels enseignements sur la puissance ?

Par Pierre VERLUISE, le 31 juillet 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Docteur en géopolitique de l’Université Paris IV – Sorbonne. Fondateur associé de Diploweb. Chargé d’un cours semestriel de Géographie politique au sein du M.R.I.A.E de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, chercheur associé à la FRS. Auteur, co-auteur ou directeur d’une trentaine de livres, dont « Histoire, Géographie et Géopolitique du Proche et du Moyen-Orient », éd. Diploweb, diffusion Amazon.

Que nous apprend le revirement américain du 8 mai 2018 de la puissance de l’Iran, des Etats-Unis et de l’Union européenne ? L’Iran a été pendant un temps en capacité de « faire » et à « faire faire », jusqu’à perdre la main. Les Etats-Unis ont été en capacité de « faire et de faire faire » puis en « capacité à refuser de faire, et d’empêcher de faire ». Et l’Union européenne a été en incapacité d’ « empêcher de faire ».

LE 14 juillet 2015, un accord sur le nucléaire iranien est signé à Vienne par l’Iran [1] et les pays du « P 5+1 » (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Allemagne). Cet événement semble alors marquer le retour sur la scène régionale, voire mondiale, d’un Etat paria depuis de nombreuses années.

Le 8 mai 2018, le président des Etats-Unis – Donald Trump – annonce unilatéralement le retrait des Etats-Unis de cet accord, au grand dam des pays de l’Union européenne. Si la puissance peut se définir selon Serge Sur comme « la capacité de faire, de faire faire, d’empêcher de faire ou de refuser de faire », que nous apprend ce revirement au sujet de la puissance des uns et des autres ?

Considérons successivement l’Iran, les Etats-Unis et l’Union européenne.

L’Iran

Dans les années 1970, pour combler le vide laissé par le départ des Britanniques de la région, les Etats-Unis élaborent la stratégie des « deux piliers » intronisant Iraniens et Saoudiens comme garants de la sécurité régionale [2]

Cette position de partenaire privilégié des Occidentaux connaît un coup d’arrêt brutal avec la Révolution islamique de 1979. Les dirigeants iraniens cherchent alors à exporter la révolution dans les pays voisins ce qui participe à leur isolement sur la scène internationale. L’Iran n’a cependant jamais renoncé à ses ambitions régionales et une véritable réorientation stratégique a lieu, favorisée par la fin de la Guerre froide (1990) et par les conséquences du 11 septembre 2001 au Moyen-Orient. Le pays s’impose comme le leader de la résistance contre les Etats Unis et Israël… qui disposent chacun de l’arme nucléaire mais dans des proportions différentes.

Afin d’appuyer son retour diplomatique et stratégique, Téhéran décide de développer son programme nucléaire. L’énergie atomique n’est pas une idée neuve dans ce pays. Dès les années 1950, Washington et Téhéran développent des partenariats dans le cadre du programme « atoms for peace ». Avec la Révolution de 1979, le programme nucléaire est arrêté puis réactivé à la fin de la guerre Iran Irak (1980-1988). L’objectif est double, il s’agit de garantir les frontières du pays et d’offrir une protection au régime.

A Téhéran deux camps se font face. Le premier, plus conservateur, souhaite développer son programme quitte à être mis au ban des nations. Ses partisans estiment que la « Bombe » est la seule assurance vie du régime, en tant que source de prestige, et qu’elle permettrait de développer autour de l’Iran et de ses alliés un dôme protecteur. De l’autre, un camp dit « modéré » craint que l’isolement de l’Iran ne soit un handicap économique et stratégique. Ils souhaitent se servir du programme comme argument de négociation pour être réintégré au concert des nations. Ils estiment par ailleurs que le simple fait d’être capable d’obtenir la bombe suffit à se prémunir de toute agression.

L'Iran et le nucléaire : quels enseignements sur la puissance ?
Carte géopolitique de l’Iran dans les tensions de son environnement, fin 2015, selon Jean-Paul Budry
La légende de cette carte de l’Iran dans les tensions de son environnement comprend trois parties : L’arrière plan confessionnel ; Facteurs et forces stratégiques vus d’Iran ; L’Iran acteur des conflits et ses alliés. Réalisation Sciences Po Atelier de cartographie pour Dila Questions internationales n°77.

La signature de l’Accord de Genève en 2015 marque ainsi une victoire symbolique et diplomatique de l’Iran, lui permettant d’espérer consolider sa place d’acteur incontournable dans la stabilisation de la région. Ce qui suscite une grande inquiétude en Arabie Saoudite. L’Iran mise sur son ouverture économique en renonçant partiellement à son programme nucléaire jusqu’en 2040. Cet accord vise à ce que soit limitée l’accumulation de matière nucléaire fissile pour que l’Iran ne puisse pas développer d’arme nucléaire. L’espoir de la rapide levée des sanctions génère rapidement des flux d’entreprises étrangères dans l’intention de décrocher des contrats d’exploitation et de commercialisation des hydrocarbures ou d’accéder à un marché de 80,6 millions d’habitants en demande de consommation.

L’Iran en quelques chiffres

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L’Iran en quelques chiffres
L’Iran en quelques chiffres : superficie, population mi-2017, projection population en 2050, accroissement naturel, accroissement migratoire, indicateur de fécondité, PNB/h PPA US dollars. Source : Population et Avenir, décembre 2017, n°735, p. 21.

Ainsi, l’Iran a mis en place une stratégie axée autour de l’énergie nucléaire afin d’assurer son retour sur la scène géopolitique et stratégique internationale. Celle-ci a permis, d’une part, de contraindre les Occidentaux à accepter la réémergence du pays et de les amener à la table des négociations, illustrant ainsi la capacité de l’Iran à « faire » et à « faire faire ». Du moins jusqu’à ce que les Etats-Unis de Donald Trump se retirent de l’accord de 2015.

Les Etats-Unis

En 2002, des opposants iraniens exilés aux Etats-Unis révèlent l’existence de deux sites nucléaires cachés. Une part de la société internationale prend alors conscience que l’Iran pourrait chercher à se doter de l’arme atomique. Suivent de nombreuses années de sanctions contre l’Iran, notamment soutenues par la France.

Cependant, le président des Etats-Unis, Barack Obama, engage secrètement des approches avec l’Iran au moins un an avant que la négociation d’un accord ne parvienne sur la place publique. A l’époque, la France du président François Hollande est réticente et apparaît souvent plus dure que Washington dans ses exigences, notamment en la personne de son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius. Il se dit alors que « les néoconservateurs sont à Paris ».

Quoi qu’il en soit, la capacité d’entraînement des Etats-Unis de B. Obama conduit le 14 juillet 2015 à la signature d’un accord sur le nucléaire iranien par l’Iran et les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies plus l’Allemagne (« P 5+1 »). Ce qui indique, à cet instant et durant quelques années que les Etats-Unis disposent d’une « capacité de faire et de faire faire ».

Cependant, durant la campagne présidentielle de 2016 aux Etats-Unis, le candidat républicain – Donald Trump – critique vertement ce qu’il présente comme un mauvais accord. Il annonce que s’il est élu – hypothèse qui semble peu probable à beaucoup d’Européens – il dénoncera cet accord. Après avoir été élu, il entre à la Maison Blanche en janvier 2017. Et poursuit ses diatribes contre Téhéran. En octobre 2017, le président Donald Trump déclare devant le Congrès américain que l’Iran viole ses engagements, contrairement à ce que dit l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).

Le 8 mai 2018, le président des Etats-Unis dénonce unilatéralement l’accord de 2015. Ce qui réactive les sanctions américaines à l’encontre de l’Iran et les menaces pour les entreprises qui travailleraient avec l’Iran. Ce qui illustre à cet instant leur « capacité à refuser de faire, et d’empêcher de faire ». Au grand désarroi des pays de l’Union européenne.

L’Union européenne

Pensée pour construire la paix, l’Europe communautaire n’a pas dans son ADN la quête de puissance. Cependant, un début de stratégie se met en place à l’orée du XXIe siècle. Le mérite en revient au Haut représentant de l’UE pour la Politique étrangère et de sécurité commune, Javier Solana. Il fait adopter en 2003 par le Conseil européen la « Stratégie européenne de sécurité ». Cette stratégie vise principalement à mieux identifier les menaces, définir les objectifs stratégiques de l’Union et en dégager les implications politiques pour l’UE. La crise financière de 2008, puis les « Printemps arabes » à compter de 2011 réduisent sa concrétisation. Cependant, la mise en œuvre par étape du traité de Lisbonne (2007) à compter du 1er décembre 2009 se traduit par l’entrée en fonction d’une Haute Représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Catherine Ashton. Sans expérience de la diplomatie, celle-ci laisse une œuvre modeste : la normalisation provisoire des relations Serbie-Kosovo et sa participation à la finalisation de l’accord au sujet du nucléaire iranien.

La deuxième Haute représentante, Federica Mogherini fait adopter le 28 juin 2016 un nouveau document de doctrine, « La Stratégie globale de l’Union européenne », dans une indifférence quasi-totale des médias, encore sous le choc du référendum en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’UE (23 juin 2016). Ce texte fait plusieurs fois explicitement référence à l’accord de 2015 comme l’alpha et l’oméga de la conception européenne du « soft power » par le multilatéralisme et la concertation.

En dépit des efforts des diplomates iraniens – notamment à Paris – pour mobiliser les pays européens afin qu’ils exercent des pressions sur D. Trump pour l’empêcher de dénoncer l’accord de 2015 [3], le président des Etats-Unis s’est pourtant retiré de cet accord le 8 mai 2018.

Ce qui indique pour l’Union européenne la mise en échec de son « soft power » et une incapacité à « empêcher de faire ». Soit tout le contraire de la puissance. En dépit des annonces faites dans les jours suivants par l’UE pour déclarer que Bruxelles allait continuer de porter l’accord de 2015, les entreprises européennes – dont Total – ont vite compris qu’elles manquaient de garanties si elles restaient en Iran. Courant juillet 2018, D. Trump s’occupe une nouvelle fois à souffler le chaud et le froid, tentant de rejouer la scène nord-coréenne. Avec des résultats à évaluer aussi bien pour la Corée du Nord que pour l’Iran…

*

Que nous apprend le revirement américain du 8 mai 2018 de la puissance des uns et des autres ? L’Iran a été pendant un temps en capacité de « faire » et à « faire faire », jusqu’à perdre la main. Les Etats-Unis ont été en capacité de « faire et de faire faire » puis en « capacité à refuser de faire, et d’empêcher de faire ». Et l’Union européenne a été en incapacité d’ « empêcher de faire ».

Nul doute que le coup a porté, reste à savoir les leçons que l’UE saura en tirer et les actions qu’elle pourra mettre en œuvre.


Copyright Juillet 2018-Verluise-Diploweb


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Vidéo. J-F Daguzan (FRS) L’UE face au retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien

QUESTIONS :
. Quelle est la nouvelle stratégie européenne en terme de défense et de politique extérieure commune ?
. Quelles sont les conséquences de la remise en cause de l’accord sur le nucléaire iranien pour l’Union européenne ?

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Vidéo. B. Badie Politique de puissance ou politique de faiblesse

Vidéo. B. Badie Politique de puissance ou politique de faiblesse ?

Par Bertrand BADIE , le 1er août 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Bertrand Badie, spécialiste des relations internationales, professeur des Universités à Sciences Po Paris et enseignant-chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI). Propos recueillis par Nathalie Belhoste (GEM). Résumé par Thomas Marrier d’Unienville pour Diploweb.

L’analyse classique des relations internationales repose sur le fameux « power politics ». Aujourd’hui, les puissances ne gagnent plus les guerres et celles-ci, loin de rester des compétitions de puissance, apparaissent comme des compétitions de faiblesses. Cette conférence a été prononcée dans le cadre du 10e Festival de géopolitique (2018).

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Résumé par Thomas Marrier d’Unienville pour Diploweb

D’après Bertrand Badie, les relations internationales se sont construites, se sont pensées, sur la grammaire réaliste, soit la politique de puissance (« power politics »).

L’objet de cette conférence de Bertrand Badie est de démontrer que ce paradigme tend à se modifier, si ce n’est que ce changement est déjà engagé. Les relations internationales seraient régies par des politiques de faiblesse (« weakness politics »).

En d’autres termes, son propos consiste à montrer en quoi les relations internationales aspirent à être conceptualisées par le terme de faiblesse, à défaut de puissance. Un nouveau paradigme se met en place.

Dans l’optique de comprendre ce remaniement, l’interrogation est la suivante : d’où vient notre engouement pour la puissance ?

Selon ce spécialiste des relations internationales, l’idée selon laquelle l’altérité n’est que le fruit d’un rapport de puissance, signifie respecter la morphologie du système westphalien et le penser nécessaire.

L’invention de la puissance comme construction centrale du système international est survenu à la sortie du Moyen-Age. Il s’agissait de créer un ordre politique en rupture avec le système féodal. Ce nouvel ordre, a progressivement pris la forme d’une « juxtaposition d’unité (politique) territoriale souveraine  ». L’international est dorénavant défini par l’infinie compétition de puissance [1].

L’unique limite de ce nouveau « protocole » est son caractère anthropique. C’est la raison pour laquelle, l’idée de puissance a été immédiatement corrigée par l’idée d’équilibre. En d’autres termes, afin de ne pas être perpétuellement en guerre cette puissance doit trouver un équilibre.

Vidéo. B. Badie Politique de puissance ou politique de faiblesse ?
Bertrand Badie
Bertrand Badie, spécialiste des relations internationales, professeur des Universités à Sciences Po Paris et enseignant-chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI)

La guerre est synonyme de paroxysme. Elle est le dénouement résultant de cette rivalité de puissance. Cependant, elle ne doit en aucun être « l’expression d’une totale pérennité  ».

Le sociologue américain Charles Tilly (1929- 2008) a parlé de dialectique sans fin entre la guerre et l’Etat.

L’Etat a comme vocation de faire la guerre et la guerre a comme principal effet de renforcer l’Etat (« war making, state making »). Cette maxime trop corrosive se voit corrigée par l’idée de « balance of power ».

La puissance correspond au pilier fondamental du système international. Il nous évoque une désincarnation sociale, puisqu’elle correspond aux guerres du temps westphalien, soit à des compétitions inter-étatiques entre monarques.

La socialisation de la guerre est la source de changement du paradigme international. Du temps du traité de Westphalie, les sociétés étaient exclues de la guerre sauf en cas de razzia ou de catastrophes sanitaires telles que des famines, des épidémies.

L’autre grand bouleversement de la Révolution française est d’avoir justement permis de socialiser la guerre. Désormais, les guerres sont des guerres des peuples. Ces derniers s’identifient à la guerre et se dressent en masse [2].

« Un français doit vivre pour elle (la République), pour elle un français doit mourir » – Chant du départ, 1794

La guerre n’est donc plus une compétition, les projets sociologiques et politiques mènent et habitent ces guerres.

Contre toute attente, le statut de puissance se trouve conforté au cours du XIXe siècle.

Premièrement, la logique de guerre et la logique de puissance éclosent dans la concurrence et la compétition politique entre Etats. La guerre a une finalité politique [3].
Ensuite, le propre de la guerre est de « susciter l’ennemi ce dont a besoin la nation pour survivre  ». La nation revient sur la place politique. Elle se régénère.

Par conséquent, la Première Guerre Mondiale (1914-1918) correspond sûrement au paroxysme de cette logique de puissance. L’exemple le plus flagrant en est le traité de Versailles (1919), où le vaincu, l’empire allemand, est humilié. L’humiliation des peuples est la méthode pour faire prévaloir sa puissance.

De surcroît, la Seconde Guerre Mondiale (1939-1945) insiste car dans ce cas là la puissance a à la fois permis de remporter la victoire de manière décisive face au IIIe Reich et terrassé le monstre nazi. En d’autres termes, la deuxième victoire est morale, le Mal a été vaincu.

Au sortir de cette guerre, la science des relations internationales verra le jour [4]. La puissance renverra ici à la marque d’identité des Etats dans les relations internationales. C’est la naissance d’un nouvel ordre international. La Guerre Froide sera la période de l’apologie de la puissance. Le maître règne en maître. La chute du mur de Berlin en 1989 marquera la fin de cette ère de la puissance.

Ce changement d’époque, de cycle, s’amorce progressivement à partir d’évènements militaires tels que la défaite des forces françaises face à celles du Viet Minh lors de la bataille de Diên Biên Phu en 1954 et les guerres de décolonisation. Ici, ce sont les « faibles » qui gagnent face aux « puissants ».

La mondialisation engendre une asymétrie à l’international. Chaque Etat étant dorénavant sur un pied d’égalité, les inégalités omises, aux yeux du nouveau jeu international, la puissance ne peut plus servir d’outil de mesure. L’interdépendance sociale, politique, économique, militaire, entre les Etats est telle que la compétition se défait peu à peu et donc l’idée de puissance avec.

En somme, Bertrand Badie interroge la viabilité de la puissance aujourd’hui. La faiblesse ne se combat pas, ne se combat plus par la puissance. En d’autres termes, le traitement militaire de la faiblesse ne fonctionne pas. Une approche sociale semble s’imposer.

Copyright pour le résumé Août 2018- Marrier d’Unienville/Diploweb.com

Encore plus !

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[1T. Hobbes, « Léviathan », 1651

[2Loi Jourdan-Delbrel, 1793

[3C. Von Clausewitz, De la guerre

 

Un tweet de destruction de masse de Trump attise les tensions avec l’Iran

Un tweet de destruction de masse de Trump attise les tensions avec l’Iran

L’objectif ultime de l’administration Trump est certes un changement de régime à Téhéran, mais s’agissait-il d’un contre-feu destiné à éteindre l’incendie médiatique de la « trahison » d’Helsinki, à l’approche des élections de mi-mandat aux États-Unis ? Ou voulait-il simplement déstabiliser les géants eurasiens et leur nouvelle Route de la soie ?

Le tweet nocturne de destruction de masse du président Trump, tout en majuscules, qui menaçait l’Iran mérite une place historique dans les annales de l’art de la diplomatie.

(Au président iranien Rohani : NE RECOMMENCEZ JAMAIS, JAMAIS A MENACER LES USA OU VOUS EN SOUFFRIREZ DES CONSEQUENCES COMME PEU EN ONT SOUFFERT AUPARAVANT AU COURS DE L’HISTOIRE. NOUS NE SOMMES PLUS UN PAYS QUI SUPPORTE VOS PROPOS DEMENTIELS DE VIOLENCE ET DE MORT. SOYEZ PRUDENT!)

Mais reprenons cette affaire depuis le commencement. Après s’être retiré unilatéralement de l’accord nucléaire iranien, l’administration Trump a publié ce qui équivaut à une déclaration de guerre économique contre l’Iran et emploiera tous les moyens pour expulser la République islamique du marché pétrolier mondial – par exemple en menaçant ses alliés européens de sanctions secondaires s’ils manquent à arrêter toutes leurs importations de pétrole iranien d’ici le 4 novembre.

Le week-end dernier, l’Ayatollah Khamenei, chef suprême de l’Iran, a déclaré qu’il soutiendrait le blocage de toutes les exportations de pétrole du Moyen-Orient par le détroit d’Ormuz si les partenaires commerciaux européens de l’Iran cèdent à la pression de Washington et cessent d’acheter du pétrole iranien.

Puis le président Hassan Rouhani a emboîté le pas à Khamenei et averti les États-Unis de ne pas « taquiner la queue du lion ».

Rohani, comme en témoigne son bilan politique, s’est toujours comporté comme l’incarnation de la diplomatie. Contrairement à ce qu’en dit la propagande prévisible des médias américains, il n’a jamais « menacé » d’attaquer les États-Unis. Téhéran était heureux d’offrir à Washington la « mère de toutes les paix ». Mais si Trump préfère attaquer l’Iran, alors (les italiques sont de moi) cela ouvrirait la voie à la Mère de toutes les Guerres.

L’objectif ultime : un changement de régime

Le fait est que l’administration Trump a abandonné un traité multilatéral parrainé par l’ONU et a lancé depuis de dangereuses opérations secrètes dans le but de renverser le régime en Iran.

L’explosion de rage de Trump, associée au discours du secrétaire d’État américain Mike Pompeo, qui a mis en avant les intérêts des « voix longtemps ignorées du peuple iranien », s’est heurtée à la dérision et au mépris de tout l’Iran.

Sur le plan géopolitique, les relations entre la Russie et l’Iran demeurent extrêmement solides, comme en témoigne la récente rencontre entre le président Poutine et le principal conseiller en politique étrangère de Khamenei, Ali Akbar Velayati. Comme me l’a dit le professeur Mohammad Marandi de l’Université de Téhéran : « La réunion Poutine-Velayati s’est très bien passée. Velayati prévoit d’aller à Pékin dans quelques semaines. Les Iraniens détestent Trump, et tous les partis et factions politiques iraniens sont devenus beaucoup plus unis. Le discours de Rohani a été largement regardé et très bien perçu. »

Khamenei et Rohani sont sur la même longueur d’onde — et c’est très important. Ils s’accordent sur le fait que dorénavant, toute négociation avec Washington est futile. Le ministre iranien des Affaires étrangères Javad Zarif a donné le coup de grâce en twittant que l’Iran était là depuis des millénaires et avait vu la chute de nombreux empires. Il a conclu en paraphrasant Trump, tout en majuscules : « SOYEZ PRUDENT ».

(CONSIDÉRÉZ QUE NOUS NE SOMMES PAS IMPRESSIONNÉS : Le monde a entendu des rodomontades encore pires il y a quelques mois. Et les Iraniens en ont entendues — même si elles étaient plus civilisées — pendant 40 ans. Nous sommes là depuis des millénaires & avons vu la chute d’empires, y compris le nôtre, qui avaient perduré plus longtemps que la durée de vie de certains pays. SOYEZ PRUDENT !)

Tout le feuilleton est parasité par des commentaires consternants, par exemple ceux d’une cohorte « d’experts » américains digressant sur deux résultats prévisibles pour l’Iran : la capitulation ou l’implosion du « régime ».

Quiconque imagine que Téhéran capitulera démontre une ignorance totale de l’ambiance générale de défi et de mépris parmi le peuple iranien, alors même qu’il est confronté à des difficultés économiques massives. Et quiconque affirme qu’il y aura un changement de régime à Téhéran ne fait que répéter comme un perroquet une ligne « politique » américaine qui relève du rêve éveillé.

Les néo-conservateurs américains qui ont apporté au monde la guerre ratée de plusieurs billions de dollars en Irak auraient dû être enterrés non pas à six pieds, mais à six kilomètres sous terre. Mais, comme les morts-vivants, ils n’abandonnent jamais.

Pourtant, au Moyen-Orient, en ce moment, il y a trois personnages qui chantent et dansent comme si tout se déroulait comme prévu : Mohamed ben Salmane (MBS) d’Arabie saoudite, son mentor, Mohamed ben Zayed des Émirats Arabes Unis et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou

Certainement, ils n’ont pas entendu les conseils experts de l’ancien chef du Mossad, Meir Dagan, qui a déclaré qu’une attaque militaire contre l’Iran était « la chose la plus stupide que j’aie jamais entendue ».

Un contre-feu ?

Il est toujours possible que les majuscules de Trump soient une ruse pour distraire les Américains du scandale de la trahison d’Helsinki. La théorie tient debout quand on pense aux élections de mi-mandat imminentes, ainsi qu’au besoin absolu de Trump d’avoir l’air d’un dur pour garder les Républicains sous sa coupe. Appelez ça une brillante manœuvre stratégique de Trump. Ou de Poutine?

Mais revenons à la réalité. Les options les plus sombres seraient soit que l’Iran devienne un satellite américain, soit qu’il ferme le détroit d’Ormuz – quelque chose qui, en pratique, détruirait l’économie mondiale.

On m’a assuré que le Corps des gardiens de la révolution islamique a les moyens technologiques de bloquer le détroit et qu’ils n’hésiteraient pas à le faire plutôt que de céder, si les choses se compliquaient. Le président Rohani ne peut pas s’opposer au CGRI.

L’administration Trump a, en fait, forcé Rohani à abattre ses cartes. Toutes les branches du gouvernement iranien sont désormais unies.

L’hystérie belliqueuse actuelle est totalement irresponsable. Dans le pire scénario du détroit d’Ormuz, la marine américaine serait impuissante, car les missiles SS-N-22 Sunburn de fabrication russe pourraient faire des ravages. Washington ne pourrait bombarder qu’à partir de la base aérienne d’Al Udeid au Qatar ou d’Incirlik en Turquie. Or, ni le Qatar ni la Turquie ne semblent disposés à contrarier l’Iran.

Le Pentagone devrait bombarder des sites de missiles côtiers iraniens sur les rivages du golfe Persique. Mais ceux-ci sont très bien camouflés ; les missiles sont mobiles et les USA ne disposent pas de renseignements fiables sur le terrain. L’Iran n’a besoin de tirer qu’un seul missile à la fois. Aucun pétrolier ne pourrait espérer passer.

Les choses n’ont même pas besoin de se dégrader jusqu’à une guerre ouverte. Téhéran n’a qu’à rendre la menace crédible. Les compagnies d’assurance cesseraient d’assurer les transporteurs de pétrole. Et aucun pétrolier ne naviguerait sans assurance.

En ligne de mire, l’axe Russie-Chine-Iran

L’enjeu géopolitique est encore plus complexe. Velayati était à Moscou quelques jours avant Helsinki. Selon des sources diplomatiques, l’Iran et la Russie sont synchronisés — et coordonnent étroitement leur politique. Si la stratégie actuelle de tension persiste, elle fera monter le prix du pétrole, ce qui est aussi bon pour la Russie que pour l’Iran.

Et puis, il y a la Chine. Tsunami de sanctions ou non, Pékin est susceptible d’augmenter ses importations de pétrole en provenance d’Iran. Les « experts » selon qui l’Iran est en passe de devenir un pion de la Russie et de la Chine sont désespérément myopes. La Russie, la Chine et l’Iran sont déjà fermement alignés.

À défaut d’une guerre, la priorité absolue de l’administration Trump est de perturber la nouvelle Route de la Soie – l’Initiative Belt and Road — entre la Chine et l’Europe. Or, son principal corridor de connectivité économique traverse l’Iran.

« L’ennemi » fondamental est la Chine. Mais pour qu’un plan de division-pour-régner fonctionne, encore faudrait-il tenter d’attirer la Russie dans une sorte d’entente cordiale. Et en parallèle, la déstabilisation de la Perse est un must. Après tout, c’est ce que le régime Cheney qualifiait de « grand prix ».

Par Pepe Escobar
Paru sur Asia Times sous le titre Tweet of Mass Destruction ratchets up tension on Iran
Traduction Entelekheia
Image Pixabay

http://www.afrique-asie.fr/un-tweet-de-destruction-de-masse-de-trump-attise-les-tensions-avec-liran/

 

 

Le crépuscule de la guerre

Le crépuscule de la guerre

Si l’on considère la guerre en Syrie non pas comme un événement en soi, mais comme l’aboutissement d’un conflit mondial d’un quart de siècle, on doit s’interroger sur les conséquences de la cessation à venir des hostilités. Son achèvement marque la défaite d’une idéologie, celle de la globalisation et du capitalisme financier. Les peuples qui ne l’ont pas compris, notamment en Europe occidentale, se placent eux-mêmes à l’écart du reste du monde.

| Damas (Syrie)

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Donald Trump et Vladimir Poutine lors du sommet bilatéral d’Helsinki, le 16 juillet 2018.

Les guerres mondiales ne se terminent pas simplement par un vainqueur et un vaincu. Leur fin trace les contours d’un nouveau monde.

La Première Guerre mondiale s’est conclue par la défaite des empires allemand, russe, austro-hongrois et ottoman. La cessation des hostilités a été marquée par l’élaboration d’une organisation internationale, la Société des nations (SDN) chargée d’abolir la diplomatie secrète et de régler par l’arbitrage les conflits entre les États-membres.

La Seconde Guerre mondiale s’est conclue par la victoire de l’Union soviétique sur le Reich nazi et l’Empire nippon du hakkō ichi’u [1] [2], suivie d’une course poursuite entre les Alliés pour occuper les dépouilles de la Coalition vaincue. Elle a donné naissance à une nouvelle structure, l’Organisation des Nations unies (Onu), chargée de prévenir de nouvelles guerres en établissant le Droit international autour d’une double légitimité : l’Assemblée générale où chaque État dispose d’une voix quelle que soit sa taille, et un directoire des cinq principaux vainqueurs, le Conseil de sécurité.

La Guerre froide n’était pas la Troisième Guerre mondiale. Elle ne s’est pas terminée par la défaite de l’Union soviétique, mais par son effondrement sur elle-même. Elle n’a pas été suivie de la création de nouvelles structures, mais par l’intégration des États de l’URSS au sein d’organisations préexistantes.

La Troisième Guerre mondiale aura débuté en Yougoslavie, se sera poursuivie en Afghanistan, en Irak, en Géorgie, en Libye, au Yémen, pour se terminer en Syrie. Son champ de bataille s’est circonscrit aux Balkans, au Caucase et à ce que l’on appelle désormais le « Moyen-Orient élargi ». Elle aura coûté la vie à d’innombrables populations musulmanes ou chrétiennes orthodoxes, sans trop déborder dans le monde occidental. Elle est en train de se conclure depuis le sommet Poutine-Trump d’Helsinki.

Les profondes transformations qui ont modifié le monde durant les 26 dernières années ont transféré une partie du pouvoir des gouvernements vers d’autres entités, soit administratives, soit privées, aussi bien que l’inverse. Par exemple, on a vu une armée privée, Daesh, se proclamer État souverain. Ou encore, le général David Petraeus organiser le plus vaste trafic d’armes de l’Histoire lorsqu’il dirigeait la CIA, et le poursuivre après sa démission au nom d’une société privée, le fonds spéculatif KKR [3].

Cette situation peut être décrite comme un affrontement entre, d’une part, une classe dirigeante transnationale et, d’autre part, des gouvernements responsables devant leurs peuples.

Contrairement aux imputations de la propagande qui attribuent la cause des guerres à des circonstances immédiates, celles-ci se trouvent dans des rivalités ou des ambitions profondes et anciennes. Les États mettent des années à se dresser les uns contre les autres. Ce n’est souvent qu’avec le temps que nous pouvons comprendre les conflits qui nous dévorent.

Par exemple, très peu de gens ont compris ce qui se passait lors de l’invasion japonaise de la Mandchourie (1931) et ont attendu l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne (1938) pour comprendre que les idéologies racistes allaient mener à la Seconde Guerre mondiale. Identiquement, rares sont ceux qui ont compris dès la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992) que l’alliance entre l’Otan et l’islam politique ouvrait la voie à la destruction du monde musulman [4].

Aujourd’hui encore, malgré les travaux des journalistes et des historiens, beaucoup n’ont toujours pas réalisé l’énormité de la manipulation dont nous avons tous été victimes. Ils refusent d’admettre que l’Otan coordonnait alors des supplétifs saoudiens et iraniens sur le continent européen. C’est pourtant un fait impossible à contester [5].

De même, ils refusent d’admettre qu’Al-Qaïda, accusé par les États-Unis d’avoir perpétré les attentats du 11-Septembre, a pu combattre sous les ordres de l’Otan en Libye et en Syrie. C’est pourtant un autre fait impossible à contester [6].

Le plan initial qui prévoyait de dresser le monde musulman contre le monde orthodoxe s’est transformé en cours de route. Il n’y a pas eu de « guerre des civilisations ». L’Iran chiite s’est retourné contre l’Otan qu’il servait en Yougoslavie et s’est allié à la Russie orthodoxe pour sauver la Syrie multiconfessionnelle.

Nous devons ouvrir les yeux sur l’Histoire et nous préparer à l’aube d’un nouveau système mondial où certains de nos amis d’hier sont devenus nos ennemis et vice-versa.

À Helsinki, ce ne sont pas les États-Unis qui ont conclu un accord avec la Fédération de Russie. Ce n’est que la Maison-Blanche. Car l’ennemi commun est un groupe transnational exerçant une autorité aux États-Unis. Considérant que c’est lui et non pas le président élu qui représente les USA, il ne s’est d’ailleurs pas gêné pour accuser immédiatement le président Trump de trahison.

Ce groupe transnational est parvenu à nous faire croire que les idéologies sont mortes et que l’Histoire est finie. Il a présenté la globalisation, c’est-à-dire la domination anglo-saxonne à travers l’extension de la langue et du mode de vie états-unien, comme la conséquence du développement des techniques de transport et de communication. Il nous a assuré qu’un système politique unique était idéal pour tous les hommes, la démocratie (c’est-à-dire le « gouvernement du Peuple, par le Peuple, pour le Peuple »), et qu’il était possible de l’imposer à tous par la force. Enfin, il a présenté la liberté de circulation des personnes et des capitaux comme la solution à tous les problèmes de main d’œuvre et d’investissement.

Ces assertions, que nous acceptons tous dans notre quotidien, ne résistent pourtant pas une minute à la réflexion.

Derrière ces mensonges, ce groupe transnational a systématiquement érodé le Pouvoir des États et amassé des fortunes.

Le camp qui sort vainqueur de cette longue guerre défend au contraire l’idée que, pour choisir leur destin, les hommes doivent s’organiser en Nations définies soit à partir d’une terre, soit d’une histoire ou d’un projet commun. Par conséquent, il soutient les économies nationales contre la finance transnationale.

Nous venons d’assister à la Coupe du monde de football. Si l’idéologie de la globalisation avait gagné, nous aurions du soutenir non seulement notre équipe nationale, mais aussi celles d’autres pays en fonction de leur appartenance à des structures supra-nationales communes. Par exemple, les Belges et les Français auraient dû se soutenir mutuellement en agitant des drapeaux de l’Union européenne. Mais ce n’est venu à l’idée d’aucun supporter. Nous mesurons là le fossé qui sépare d’une part la propagande qu’on nous assène et que nous répétons et, d’autre part, notre comportement spontané. Malgré les apparences, la victoire superficielle du globalisme n’a pas modifié ce que nous sommes.

Ce n’est évidemment pas un hasard si la Syrie où fut imaginée et façonnée l’idée d’État, il y a plusieurs milliers d’années, est la terre où cette guerre s’achève. C’est parce qu’ils avaient un véritable État, qui n’a jamais cessé de fonctionner, que la Syrie, son peuple, son armée et son président ont pu résister à la plus gigantesque coalition de l’Histoire, constituée par 114 États membres des Nations unies.

[1] Le hakkō ichi’u (les huit coins du monde sous un seul toit) est l’idéologie de l’Empire japonais. Elle pose la supériorité de la race nipponne et son droit à dominer l’Asie.

[2] Les armées soviétiques déferlaient sur la Mandchourie laissant penser que Tokyo allait présenter sa reddition à Moscou lorsque le président Truman fit usage d’une seconde bombe atomique à Nagasaki. Il contraignit ainsi les Japonais à se rendre au général McArthur, permettant ainsi au Pentagone d’occuper ce pays. NdlR

[3] « Des milliards de dollars d’armes contre la Syrie », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 18 juillet 2017.

[4] Les Dollars de la terreur : Les États-Unis et les islamistes, Richard Labévière, Grasset, 1999.

[5] Wie der Dschihad nach Europa kam. Gotteskrieger und Geheimdienste auf dem Balkan, Jürgen Elsässer, Kai Homilius Verlag, 2006. Version française : Comment le Djihad est arrivé en Europe (préface de Jean-Pierre Chevènement), Xenia, 2006.

[6] Sous nos yeux. Du 11-septembre à Donald Trump, Thierry Meyssan, Demi-Lune 2017.

 

Vidéo. A. Lamballe Géopolitique de l’Inde, du Pakistan et de l’Afghanistan

Vidéo. A. Lamballe Géopolitique de l’Inde, du Pakistan et de l’Afghanistan

Par Alain LAMBALLE , Fabien HERBERT, Jérémie ROCQUES, Pierre VERLUISE, le 19 juillet 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Général de brigade (cr) Alain Lamballe, géopolitologue spécialisé sur l’Asie du Sud. Il est docteur en sociologie politique et diplômé d’hindi et d’ourdou. Membre de l’Académie des sciences d’outre-mer et de l’équipe de recherche Asie 21 du groupe Futuribles. Alain Lamballe vient de publier « Les Pachtouns. Un grand peuple sans pays » (VA Press). Propos recueillis par Pierre Verluise, docteur en géopolitique, fondateur du Diploweb.com. Images et son : Jérémie Rocques. Montage : Fabien Herbert.

Géopolitologue spécialiste de l’Asie du Sud, le général de brigade (cr) Alain Lamballe pointe les grandes idées à retenir au sujet de l’Inde, du Pakistan et de l’Afghanistan. Il aborde notamment les conséquences possibles des élections du 25 juillet 2018 au Pakistan. Il répond aux questions de Pierre Verluise, docteur en géopolitique, fondateur du Diploweb.com.

Alain Lamballe pointe à la fin de cet entretien les conséquences possibles des élections de juillet 2018 au Pakistan et les risques à moyen terme de la région parfois appelée AfPak.

QUESTIONS :
. Quelles sont les principales idées fausses à propos de l’Inde ?
. L’Inde est-elle un pays émergent ou une puissance mondiale ?
. Dans les prochains mois quels sont les signaux faibles à surveiller ?
. Qui sont les Pachtouns, à cheval sur l’Afghanistan et le Pakistan ?

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Vidéo. A. Lamballe Géopolitique de l'Inde, du Pakistan et de l'Afghanistan
Le général de brigade (cr) Alain Lamballe, géopolitologue spécialiste de l’Asie du Sud
Le général A. Lamballe à l’occasion d’une conférence co-organisée par Diploweb.com et GEM, le 2 mai 2018. Crédit photographique : Pierre Verluise

Bonus

Vidéo de la conférence complète d’Alain Lamballe : « L’Inde, pays émergent ou puissance mondiale ? »

 

Douguine : « Poutine est entouré de libéraux »

Douguine :
« Poutine est entouré de libéraux »


Un entretien avec Alexandre Douguine est toujours fascinant, ici il parle du Moyen-Orient, de l’Eurasie et de la Grèce


Alexander DuginPar Alexandre Douguine – Le 18 juin 2018 – Source Russia Insider

Cet entretien est accordé au portail géopolitique grec Geopolitics & Daily News

Question : – Dr. Douguine, ces dernières années, nous avons été témoins d’une tension croissante entre les États-Unis, l’UE et la Russie. Certains disent que cela rappelle « l’époque de la guerre froide ». Partagez-vous la même opinion ou y a-t-il quelque chose de plus ?

Alexandre Douguine : – La guerre froide était la confrontation entre deux camps idéologiques. Maintenant, il n’y a plus de distinction claire dans le domaine de l’idéologie, mais plutôt deux versions de la même démocratie libérale – avancée dans le cas des États-Unis et de l’UE et retardée dans le cas de la Russie.

Nous supposerions donc que cela devrait réduire considérablement la tension. Mais ce n’est pas le cas. Nous devons alors chercher la raison des tensions croissantes dans un autre domaine que l’idéologie. Le plus probable est que les raisons de la « nouvelle guerre froide » sont cette fois géopolitiques.

Mais il est légitime de poser la question.

Est-ce qu’en réalité ce n’était pas une guerre froide idéologique entre le capitalisme et le socialisme, mais plutôt dans le contexte historique beaucoup plus large du moment, une Grande Guerre des Continents (GWoC) ?

Cette GWoC est la base même de la compréhension géopolitique de l’histoire – pouvoir maritime contre pouvoir continental, Eurasiste contre Atlantique. Si nous pouvons nous accorder là-dessus, tout devient logique et clair. Il y a la bataille éternelle entre deux types de civilisations – la civilisation de la mer dynamique (progressiste et marchande) et la civilisation territoriale statique (conservatrice et héroïque) : Carthage contre Rome, Athènes contre Sparte [dans ces deux cas la victoire est revenue aux forces territoriales, NdT ].

Ainsi, la nouvelle escalade est le résultat de la renaissance de la Russie après le coup mortel qu’elle a reçu dans les années 1990. C’est le retour du pouvoir tellurique, la nouvelle montée en puissance de l’Eurasie qui est le principal fait expliquant cette nouvelle guerre froide. C’est, en fait, la vieille guerre froide, la guerre froide « éternelle ». Dans la décennie  1990, il y avait un semblant de victoire irrévocable du pouvoir maritime – d’où la mondialisation et l’unipolarité.

Mais maintenant nous pouvons voir que c’était juste un moment, une occasion qui s’est présentée. La reprise du pouvoir par la Russie, ainsi que la résistance de la Chine, du monde islamique et la vague de populisme en Occident prouvent que cette occasion est perdue. Les élites mondialistes sont sur la défensive. Le dragon est blessé mais il est toujours là. Il essaie de se défendre et c’est la principale cause des nouvelles hostilités.

Quel est votre point de vue sur les récents événements qui se déroulent au Moyen-Orient ? Voyez-vous des chances d’équilibrage ou devons-nous faire l’expérience d’un conflit « total » entre tous les participants ?

Je vois la région du Moyen-Orient comme la principale région où l’architecture du monde futur et le nouvel équilibre des pouvoirs sont en jeu. Ce n’est pas un jeu chaotique « tous contre tous », c’est un épisode décisif de la GWoC (Grande Guerre des Continents).

D’un côté il y a la Russie, l’Iran et en partie la Turquie (se distanciant de plus en plus des États-Unis) avec un soutien discret de la Chine. C’est le camp multipolaire – le bloc eurasien. De l’autre côté, il y a les États-Unis et leurs mandataires – les États de l’OTAN, Israël et l’Arabie Saoudite. Ils représentent le pôle mondialiste, les forces unipolaires.

Ce n’était pas exactement ce que Trump avait promis à ses électeurs (il promettait d’arrêter les interventions et de retirer des troupes du Moyen-Orient), mais plutôt un ordre du jour néoconservateur classique. Trump est pris en otage par les néocons. Peut-être que c’était le prix d’un accord politique : Trump a donné la politique étrangère aux néocons et a gagné un certain soutien dans ses réformes intérieures.

Mais le Moyen-Orient est un espace de la plus grande importance. Si l’Eurasie gagne, il y aura un ordre mondial multipolaire et le moment unipolaire sera terminé une fois pour toutes – au moins pour très longtemps. Si les atlantistes l’emportent, ils gagneront du temps un certain délai avant leur inévitable chute. Le dragon blessé survivra un peu plus longtemps.

Mais de toute façon, le Moyen-Orient est crucial. C’est là que le sort de l’humanité est décidé.

Ces derniers mois, nous avons assisté à un « changement de position » de la Russie vis-à-vis de la Turquie, passant d’une confrontation directe à un soutien total à tous les niveaux. Quels sont, selon vous, les caractéristiques de cette nouvelle situation entre les deux pays ?

C’est le problème majeur de la multipolarité. La Turquie est rejetée par le système unipolaire et condamnée à être scindée. Donc, elle ne peut survivre que dans le camp eurasien.

La Turquie est entrée dans l’OTAN dans des circonstances historiques spéciales, c’était alors un pas raisonnable face à une éventuelle agression de Staline. La décision était basée sur des calculs rationnels. Dans les années 1990 du XXe siècle et surtout en 2000, la situation a radicalement changé.

La Russie ne représente plus une menace existentielle pour la Turquie, mais les États-Unis et l’OTAN en général sont devenus le défi. Avec la politique américaine au Moyen-Orient et sa stratégie concernant les Kurdes, la Turquie en tant qu’État national est condamnée.

Donc, la Turquie et la Russie ont tous les arguments rationnels pour s’allier.

Il est évident que dans les deux pays le lobby atlantiste est très influent. Il essaie de saboter ce processus – c’est la destruction de l’avion russe, le meurtre de notre ambassadeur (russe) et d’autres provocations qui ont été préparées afin de détruire cette alliance. Quand les atlantistes ont compris qu’ils ne pouvaient pas arrêter cela, ils ont tenté de renverser Erdogan par un coup d’État en juillet 2016.

À ce moment crucial, la Russie a apporté à la Turquie un soutien discret mais décisif.

– Les relations entre la Grèce et la Russie ont connu beaucoup de « hauts et de bas » ces dernières années. Où en est cette relation maintenant, à votre avis ?

– La Grèce est un pays orthodoxe fraternel. Les Russes sont les héritiers de Byzance et de la culture grecque, nous sommes des descendants civilisationnels des Grecs. Le Mont Athos est toujours la capitale sainte de notre spiritualité. Donc, culturellement, nous sommes les meilleurs amis.

Sur le plan politique, la Grèce n’est pas un pays souverain car elle est maintenant totalement contrôlée par l’UE et les mondialistes. Les populistes de gauche de Syriza ont essayé de briser cet esclavage mais ont échoué malgré l’énorme soutien populaire. Les populistes de droite sont marginalisés et réprimés par l’élite mondialiste empêchant ainsi leur expansion naturelle.

Ainsi, la Grèce en tant que pays est prise en otage par l’UE, elle n’est pas libre. Ce n’est pas un sujet de la géopolitique, mais un objet. La Russie pourrait aider à libérer la Grèce de l’occupation atlantiste mais la tâche principale devrait être accomplie par les Grecs eux-mêmes.

Les relations entre deux États sont une chose et les relations entre leurs citoyens sont tout autre chose.

Les relations entre les États sont définies par l’OTAN et l’UE. Donc elles ne peuvent pas être bonnes, car elles ne reflètent pas la volonté des grecs, mais la position consolidée du pouvoir maritime. Par contre la relation entre les peuples est assez bonne, car les Russes aiment les Grecs, ils ont une dette envers la culture grecque qui a donné leur identité orthodoxe chrétienne, leur grammaire, leur langue et leur style spirituel.

Mais la vraie Grèce pour nous est la Grèce du peuple pas des élites. C’est le Mont Athos en Grèce – notre bien-aimée Montagne Sainte – de Saint Cosmas d’Étolie, Saint Paisios du Mont Athos et Geronda Ephraim de Vatopedi.

Ce n’est que depuis quelques semaines que V. Poutine a été réélu à la présidence de la Russie avec un pourcentage significatif de votes. Cependant, il y a des voix, même en Russie, qui soulignent son incapacité à sortir le pays de l’isolement et à offrir aux citoyens russes un meilleur mode de vie. Que pensez-vous de la situation de la Russie à l’intérieur des frontières et que pensez-vous que les citoyens russes attendent de leurs dirigeants dans les années à venir ?

J’ai écrit un livre spécial sur Poutine – Poutine contre Poutine. Là, j’explique la dualité essentielle de Poutine. Il a un double aspect. D’une part, il a sauvé la Russie de la décadence qui semblait inévitable et a rétabli la souveraineté et l’indépendance de l’État russe. Il est donc un héros et notre peuple comprend bien que pour notre grandeur nous sommes obligés de payer le prix fort. Donc, il n’y a pas de critiques de Poutine pour la Crimée ou les sanctions.

Tout cela est au contraire une raison pour le soutenir davantage. Il est donc principalement soutenu par les Russes pour les mêmes raisons que l’Occident (les mondialistes) le déteste.

D’autre part, il est entouré de libéraux (nous les appelons la sixième colonne) qui lui restent fidèles personnellement mais essaient d’imposer à la société des politiques suicidaires. C’est la deuxième face de Poutine, qui est bicéphale, comme l’aigle impérial byzantin et russe.

Le niveau de justice sociale dans la Russie actuelle est proche de zéro, la corruption sauvage est florissante, la vie spirituelle et la culture sont dans un état de profonde dépression. Et c’est la préoccupation de l’autre face de Poutine.

Alors nous sommes forts et unis avec Poutine devant ses ennemis à l’étranger – ils le détestent précisément pour les raisons qui nous le font aimer, mais nous ne sommes pas heureux de la confiance qu’il accorde aux libéraux, dans le gouvernement et ailleurs.

– Merci Dr. Douguine pour cette interview.

Traduit par jj, relu par Cat pour le Saker Francophone

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Jared Kushner et le « droit au bonheur » des Palestiniens

Jared Kushner et le « droit au bonheur » des Palestiniens

C’est à tort que nous avons considéré le projet états-unien pour le Moyen-Orient comme un plan de paix pour la Palestine. Malgré la communication de la Maison-Blanche, ce n’est pas ce que recherche le président Trump. Il aborde cette question sous un angle radicalement différent de celui de ses prédécesseurs : il ne cherche pas, tel un empereur, à rendre la Justice entre ses vassaux, mais à débloquer la situation pour améliorer la vie quotidienne des populations.

| Damas (Syrie)

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Lors de l’emprisonnement de son père pour fraude fiscale, Jared Kushner reprit l’entreprise familiale malgré le mépris que la classe dirigeante états-unienne manifestait à l’égard de sa famille. Il apprit à se fondre dans le paysage en donnant l’image d’un garçon se conformant à tous les codes de bonne conduite puritains. Devenu le seul homme de confiance de son beau-père, Donald Trump, il l’a suivi à la Maison-Blanche. Il travaille désormais en secret pour le président, sans jamais rendre de compte au département d’État.

Le conflit israélo-arabe, qui était initialement un épisode tardif de la conquête coloniale européenne, a été développé pour prévenir l’unité arabe. Il ne s’agissait plus d’affirmer la puissance des Occidentaux sur le Moyen-Orient, mais de veiller à ce que les arabes ne constituent pas un bloc qui la concurrence. De coloniale, sa logique était devenue impériale en s’alignant derrière les États-Unis.

Or, aujourd’hui, les puissances occidentales qui dominent le monde depuis quelques siècles sont en déclin, tandis que l’Asie, porteuse d’autres civilisations, redevient le centre du monde. Il s’ensuit que la pression exercée contre les arabes diminue. C’est dans ce contexte que le président Trump met fin à la doctrine Cebrowski de destruction des structures sociales et étatiques de la région et tente de pacifier le conflit israélien.

L’équipe personnelle de Donald Trump pour les négociations internationales —composée de ses fidèles lieutenants Jared Kushner (son gendre) et Jason Greenblatt (l’ex-vice-président de son conglomérat, la Trump Organization)— aborde donc la question palestinienne sous son angle géopolitique. N’ayant aucune expérience diplomatique, il ne s’agit pas pour eux de trouver une solution qui satisfasse tous les protagonistes, mais de diminuer la pression sur cette population pour qu’elle puisse vivre normalement selon l’idéal du droit au bonheur inscrit dans la Constitution US. C’est un objectif majeur pour Donald Trump qui entend dissoudre l’impérialisme états-unien et le remplacer par une logique de compétition commerciale.

Bien sûr, il est plus facile pour Kushner et Greenblatt, deux juifs orthodoxes, de comprendre les Israéliens que les arabes, mais du point de vue où il se placent, cela n’a guère d’importance. Quoi qu’ils en disent, leur objectif n’est pas d’arriver à la paix, mais juste de débloquer la situation. Ils utilisent leur judéité comme un atout car elle leur intime de ne pas creuser la question des responsabilités ; une question qui se poserait s’ils cherchaient à établir une paix juste et définitive.

La « méthode Trump » à laquelle ils ont été formés durant de longues années se résume ainsi :
- d’abord prendre acte de la réalité, même si cela implique d’abandonner une rhétorique officielle bien rodée ;
- deuxièmement, considérer tous les avantages qu’il peut tirer des accords bilatéraux antérieurs ;
- et troisièmement, tenir compte autant que faire se peut du Droit multilatéral [1].

Les deux hommes, qui s’abstiennent de toute déclaration publique, sillonnent la région, sans révéler leur agenda du lendemain. Cependant leurs interlocuteurs sont beaucoup plus loquaces. Par bribes, ils laissent se dessiner le plan qu’ils élaborent.

En définitive, Kushner et Greenblatt sont en train de redonner vie à l’initiative du prince Abdallah (2002) [2]. À l’époque, le futur roi d’Arabie saoudite avait fait évoluer les points de vue arabe, non pas en s’appuyant sur les Accords d’Oslo (1991), mais à partir des résolutions 194 (1948) [3] de l’Assemblée générale et 242 (1967) [4] et 338 (1973) [5] du Conseil de sécurité des Nations unies. Son principe de base était « la terre contre la paix » : les arabes étaient prêts à reconnaître Israël et à vivre paisiblement avec lui s’il se retirait dans ses frontières de 1967. Il fut rejeté par le Premier ministre israélien de l’époque, Ariel Sharon. Celui-ci avait débuté sa carrière, en 1948, en commandant une des unités terroristes qui assassinèrent des arabes au hasard et forcèrent les survivants à fuir (la Nakba). Pétri d’idéologie coloniale, il ambitionnait de conquérir toutes les terres du Nil à l’Euphrate.

Kushner et Greenblatt reprennent le principe du prince Abdallah, mais constatant le grignotage quotidien de terres par Israël, ils envisagent d’en céder beaucoup plus, pourvu que cela s’arrête.

Aujourd’hui, environ un tiers des Israéliens pensent leur destin en faisant référence au racisme du Talmud. La majorité de la population juive israélienne, quant à elle, est née en Israël et n’a aucun rapport avec les fantasmes du passé. Ce sont juste des gens qui souhaitent vivre paisiblement. Sauf à établir une responsabilité collective, ils ne sont pas responsables des crimes de leurs grands-parents. Ils peuvent donc accepter de se replier dans les frontières de 1967.

Identiquement, il ne reste presque plus de survivants arabes de la Nakba. Le droit international condamne ce nettoyage ethnique et fait obligation à Israël de reconnaître le droit inaliénable des victimes et de leurs descendants à retourner sur la terre dont ils ont été chassés. Mais les arabes palestiniens ont perdu la guerre israélo-arabe de 1948. Ils peuvent donc exiger des indemnités, mais pas prétendre recouvrir les propriétés immobilières que leurs grands-parents avaient abandonnées, puis ont perdu. Ce dernier point avait été acté par l’initiative de paix du prince Abdallah, mais n’a toujours pas été assimilé par les opinions publiques arabes.

Par ailleurs, il y a aujourd’hui autant d’arabes palestiniens en Jordanie qu’en Cisjordanie, dans la Bande de Gaza et à Jérusalem-Est réunies. Revenant à une vieille hypothèse britannico-arabe, Kushner et Greenblatt proposent de fusionner les quatre territoires en un seul État. La Nouvelle Jordanie serait toujours un royaume hachémite, gouverné par le roi Abdallah II (ne pas confondre avec le prince saoudien précédent) et un Premier ministre palestinien. Kushner et Greenblatt ont imaginé qu’en absorbant la Cisjordanie indépendante, dans le Royaume jordanien, ils placeraient le président Mahmoud Abbas (83 ans) à la retraite ; raison pour laquelle ce républicain les voue à la géhenne et refuse de les recevoir.

Jusqu’en 1967, la Jordanie incluait la Cisjordanie et Jérusalem-Est, l’équipe Trump veut y ajouter Gaza. Ce dernier point reste en suspend. Une autre hypothèse serait de conserver la situation actuelle d’autonomie de Gaza. Dans ce cas, ce territoire serait rattaché à l’Égypte. Une zone de libre-échange serait organisée avec une partie du Sinaï pour permettre son développement économique. Les pays du Golfe, Arabie saoudite en tête, y financeraient la réfection du système de collecte des eaux usées, une centrale électrique solaire, un port et un aéroport.

C’est là que les choses se compliquent. Depuis qu’ils ont signé une paix séparée avec Israël, les Égyptiens ont des relations difficiles avec les Gazaouis. Ils participent régulièrement au siège du Territoire. Il y a quelques années, le ministre égyptien des Affaires étrangères, Ahmed Aboul Gheit (l’actuel secrétaire général de la Ligue arabe), fermait la frontière et menaçait les civils qui souhaitaient s’échapper de cette prison à ciel ouvert de « leur briser les jambes ».

Les Jordaniens historiques, qui sont issus de tribus bédouines, ne représentent quant à eux que 20 % de la population de leur pays noyés dans un océan de réfugiés palestiniens. Après la fusion, ils ne seraient plus que 10 %. Ils pourraient tenter de renforcer leur culture en naturalisant ceux des réfugiés syriens issus de tribus bédouines qu’ils hébergent. Surtout, la monarchie hachémite n’existe qu’en raison du rêve du fondateur de la dynastie, le Cherif Hussein, de réaliser l’unité arabe (la « Grande révolte arabe de 1915 »). Si les Palestiniens interprétaient la fusion comme un échec de ce projet face à Israël, une révolte comparable à celle de 1970 (« Septembre noir ») serait inévitable et la monarchie pourrait être renversée.

Toutes les tractations en cours visent à évaluer comment rendre ce projet viable et comment s’assurer que les autres forces de la région ne le sabotent pas. Car au fil du temps, ce qui était au départ un conflit colonial localisé s’est mué en une guerre d’Israël avec toute la région ; pas seulement avec les arabes, mais aussi avec les Turcs et les perses. Si l’un des protagonistes se trouvait lésé par la nouvelle configuration, il ne manquerait pas de faire échouer le projet.

Durant soixante dix ans, les Nations unies ont dit le droit et condamné Israël qui ne le respecte pas, mais presque personne n’a agi pour qu’il soit appliqué. Aujourd’hui, non seulement la situation politique des Palestiniens continue à s’aggraver, mais leur vie quotidienne est devenue insupportable.

Le plan de la Maison-Blanche soulève d’ores et déjà de vives récriminations parmi de dirigeants de la région et les États occidentaux qui tirent profit de cette situation. Il semble être beaucoup mieux accueilli par les populations concernées.

[1] « Jared Kushner réordonne le Moyen-Orient », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 19 décembre 2017.

[2] « L’Initiative de paix arabe présentée par le prince Abdullah bin Abdul-Aziz », Réseau Voltaire, 28 mars 2002.

[3] « Résolution 194 de l’Assemblée générale de l’ONU », ONU (Assemblée générale) , Réseau Voltaire, 11 décembre 1948.

[4] « Résolution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU », ONU (Conseil de sécurité) , Réseau Voltaire, 22 novembre 1967.

[5] « Résolution 338 du Conseil de sécurité de l’ONU », ONU (Conseil de sécurité) , Réseau Voltaire, 22 octobre 2003.

http://www.voltairenet.org/article201637.html