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COMPRENDRE LE MONDE ACTUEL, MIEUX ANTICIPER LE MONDE DE DEMAIN…

COMPRENDRE LE MONDE ACTUEL, MIEUX ANTICIPER LE MONDE DE DEMAIN…

« L’avenir n’est pas ce qui va arriver mais ce que nous allons faire » (Henri Bergson). Tel n’est pas le mantra de nos dirigeants obnubilés par le très court terme, le présentisme, le médiatique, la tactique, la politique politicienne, les coups foireux qui s’apparentent à de vulgaires pétards diplomatiques. Alors que la planète plonge dans une crise sociale, économique sans précédent, consécutive à une pandémie1 et que la défiance à l’égard des dirigeants s’installe dans l’opinion publique, il est indispensable de prendre le temps de la réflexion. Prendre le temps de comprendre où nous nous trouvons aujourd’hui (pourquoi ?) pour mieux imaginer où nous irons demain et après-demain (comment ?).

Dans cette optique, les philosophes peuvent être d’une très grande utilité dans la démarche des internationalistes, des diplomates, des décideurs. Michel Foucault a magnifiquement expliqué, combien la tâche des philosophes, aujourd’hui, consiste à dresser un « diagnostic du présent ». Il a montré comment le rôle de la philosophie n’est pas de colorier les calendriers de l’avenir (Roger-Pol Droit). Le terme « diagnostic » est important par ce qu’il emporte comme conséquences. Nous ne le répèterons jamais assez. À l’instar de ce que nous dit Hubert Védrine, le travail du diplomate est comparable à celui du médecin, ni plus, ni moins. Sa priorité consiste à examiner le patient monde, région « X », État « Y », à l’ausculter avec attention pour dégager le tableau clinique qui s’impose.

Ce n’est que dans un second temps, qu’il peut, raisonnablement, envisager le diagnostic idoine2 permettant d’envisager, le cas échéant, le traitement des maux. Mutatis mutandi, ce n’est qu’au prix d’un diagnostic sans tabou du tableau clinique actuel – très peu encourageant au demeurant – que nous pourrons nous livrer à un exercice sans complexe d’anticipation du futur sans lequel nous nous promettons des jours difficiles3.

UN DIAGNOSTIC SANS TABOU DU TABLEAU CLINIQUE ACTUEL

Sans constat le plus objectif qui soit de la situation du monde en ce printemps 2020 (l’existence d’une polycrise), rien de très sérieux ne sera possible. La pratique du retour d’expérience (les leçons de l’Histoire) chère aux militaires, il paraît difficile, si ce n’est impossible, de répondre à un impératif catégorique (la projection dans l’avenir).

Un constat objectif : l’existence d’une polycrise

Prétendre, avec la plus grande mauvaise foi, que toutes les dérives, les dérèglements du système international sont les conséquences uniques et directes de la pandémie de Covid-19 est mensonger. Les fissures dans l’édifice fondé sur l’interdépendance, bâti après la Seconde Guerre mondiale, étaient déjà présentes depuis plusieurs années à condition de n’être ni sourd, ni aveugles aux signaux faibles et forts concordants. La crise sanitaire a simplement servi de révélateur, d’accélérateur de tendances structurelles largement perceptibles à la fin de l’année 20194. Nous étions face à une crise globale, crise de la mondialisation « heureuse » en particulier5. Tel est l’objectif de l’exercice de bilan auquel nous nous sommes livrés dans les colonnes de ce blog, l’intitulant : « Un monde sans repères »6. La démarche était des plus classiques pour un esprit formé sur les bancs de la faculté de droit et de Sciences-Po Paris, au siècle dernier, précisons-le. Sans grande originalité, nous constations la prégnance d’une fragmentation du monde (prégnance de multiples crises, effondrement de l’ordre international néo-libéral) dont la conséquence directe était l’émergence d’un monde désorienté (montée en puissance de la puissance, déclin progressif du multilatéralisme). Le tout débouchant sur un questionnement du monde du XXIe siècle (effacement continu de la confiance, déficit chronique d’architectes du futur). Un diagnostic largement partagé dans la communauté des chercheurs sérieux. Nous ne parlons pas ni des officines dont la devise est le client est roi, ni du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du Quai d’Orsay7. Notre conclusion était ainsi libellée : « En dernière analyse, pourrons-nous, voudrons-nous, saurons-nous ramasser les débris du monde d’hier pour reconstruire, sur les décombres de l’ancien, les piliers du monde de demain afin qu’il retrouve ses principaux repères ? L’ambition est étroite et l’ambition immense. Aux grands maux, les grands hommes ». Une fois de plus, rien de très original si ce n’est le souci de tirer les conclusions de l’instabilité et de l’imprévisibilité d’un monde en transition exposé à tous les vents mauvais, à toutes les tempêtes imprévues, à toutes les surprises stratégiques. Ce sont des domaines par excellence où l’autonomie, l’indépendance de la pensée, et donc de l’action, sont essentielles pour prévenir les multiples embardées – la crise globale – que nous connaissons depuis le début de la pandémie de coronavirus.

Un retex salutaire : les leçons de l’Histoire

Comme le souligne justement le géographe, Michel Foucher : « Nous serions bien inspirés de prêter plus d’attention aux méthodes de nos militaires en anticipation et retour d’expérience, qu’ils sont bien les seuls à pratiquer »8. Il est vrai que les diplomates – très souvent imbus de leur propre morgue – dédaignent ce genre d’exercice d’introspection qu’ils jugent indignes de leur immense savoir des choses de l’extérieur. Exercice qui leur permettrait d’éviter de reproduire à l’identique les mêmes erreurs impardonnables au fil des ans. Et, le moins que l’on puisse dire est que la conjugaison des fautes et des surprises stratégiques constitue le meilleur carburant des dérives d’un monde qui peine à se restructurer en dépit des coups de boutoir que lui infligent la réalité. Ce ne sont pas les remarques dignes du Café du commerce produites par le brillantissime ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian qui sont rassurantes9. Saurons-nous faire preuve d’humilité pour reconnaître nos erreurs d’appréciation des situations, nos réponses erronées aux crises multiples qui secouent la planète ? Crises auxquelles il faut désormais ajouter la crise sanitaire aux nombreux effets dévastateurs dans tous les domaines : politiques, économiques, énergétiques10, financiers, sociaux, internationaux11, diplomatiques… Petite cause (un virus microscopique), grands effets (un bouleversement planétaire durable, « une catastrophe humanitaire » selon l’ONU). Sommes-nous et serons-nous en mesure de dresser un tableau de toutes les conséquences de cette crise, une fois le tsunami passé pour mieux anticiper l’avenir afin de s’y préparer le plus efficacement possible ? Sommes-nous disposés à nous plier à cette discipline intellectuelle en mettant entre parenthèses notre égo ? L’objectif est simple : mieux s’interroger pour mieux comprendre. Faute de nous livrer à cet exercice salutaire de retour sur le passé, nous nous promettons des lendemains qui déchantent.

Un impératif catégorique : la projection dans l’avenir

Une fois de plus, dans une démarche marquée au sceau de la logique et muni de notre bilan de l’année écoulée comme tout viatique pour un futur incertain, nous nous sommes autorisés, deux mois après la présentation du bilan de l’année 2019, à esquisser quelques grandes lignes d’action pour une année 2020 qui se présentait, à l’évidence, sous les plus mauvais auspices12. Tout bilan n’a d’intérêt opérationnel que s’il débouche sur quelques propositions d’action. Mais, les dirigeants ont une sainte horreur des Cassandre. Ils préfèrent le « narratif » rassurant des marchands d’illusions. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » (Antonio Gramsci). Comment mieux résumer la problématique des relations internationales, en cet été 2021, que ne le fait Antonio Gramsci ? Mais que disaient et proposaient, il y a peu de temps encore avec une grande assurance, nos bons docteurs Diafoirus pour guérir ce malade monde bien mal en point ? Rien de très passionnant et de très constructif, attachés aux dogmes13 et à la liturgie d’un passé révolu qu’ils sont. Pour notre part, nous estimions que, si nous voulions disposer d’un quelconque levier d’action pour contribuer au remodelage du mode du XXIe siècle, il fallait relever, au moins, les trois principaux défis suivants : le défi de la parole discréditée, le défi du réalisme, le défi de la créativité. S’agissant de la créativité, voici ce que nous écrivions au début du mois de mars avant que la crise du Covid-19 ne se manifeste sous ses diverses facettes.

« La rénovation de la grammaire des relations internationales devient une ardente obligation, un impératif catégorique. « Rien ne sert d’idéaliser le passénous ne reviendrons pas en arrière », nous rappelle fort justement Yuval Noah Harari. En cette année 2020, le monde est face à un choix stratégique qui l’engagera pour les décennies à venir. En un mot comme en cent, le dilemme de la communauté des nations – nous bannissons de notre langage le concept-valise de communauté internationale qui ne signifie rien de concret – est simple : se réformer ou périr. Mais après la question du quoi vient inexorablement le temps de celle du comment. Et, c’est là que les choses se corsent. Où sont les authentiques hommes et femmes d’État qui sachent voir loin, qui fassent preuve d’un minimum de clairvoyance pour appréhender les défis du monde nouveau dans cette dangereuses phase de transition ? Où sont ceux et celles qui cesseront de faire preuve d’une inquiétante cécité politique ?14 Il reste à espérer qu’ils ou elles sauront répondre au moins en partie à ces défis, notamment celui d’une approche inclusive des crises qui le secouent ».

Bien évidemment, rien de tout cela n’a été fait alors que nous disposions de toutes les cartes en main pour procéder à l’examen clinique de la situation à froid. Ceci explique en partie la situation de désarroi dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui et qui était largement prévisible à condition de ne pas s’arrêter à l’écume des jours, à la dimension purement médiatique et court- termiste des relations internationales, concept appréhendé dans son acceptation la plus large.

Retour sur le passé, analyse sans tabou d’un présent tumultueux, telles sont les conditions incontournables d’une bonne préparation d’un avenir plus serein. Revient toujours de façon lancinante la même question : saurons-nous préparer le « monde d’après », le monde de demain ou bien devrons-nous nous résoudre à le subir ?

UN EXERCICE D’ANTICIPATION SANS COMPLEXE DU FUTUR

Plus l’avenir est incertain, plus la prospective doit reprendre du service pour tenter de réduire les incertitudes. Pour parvenir à cet objectif ambitieux, une révolution copernicienne s’impose. Elle passe par l’adoption d’une méthodologie exigeante (une sorte d’ardente obligation comme le fut la planification au lendemain de la Seconde Guerre mondiale), le recours à une prospective novatrice (une recherche iconoclaste débarrassée des pesanteurs et des conformismes de toutes sortes) et la mise au point d’une feuille de route globale (une indispensable boussole pour fixer un cap pérenne au navire monde dans la décennie future).

Une méthodologie exigeante : une ardente obligation

Le monde d’aujourd’hui. Un impératif catégorique s’impose. Nous devons indubitablement nous débarrasser de tous nos préjugés, nos idéologies, nos a priori, nos élans généreux… pour mettre au point une méthodologie pragmatique permettant de nous projeter sur l’avenir « car le futur se récolte toujours dans le passé » (Dany-Robert Dufour). Vouloir coûte que coûte faire entrer le futur dans des schémas de pensée préétablis devient de plus en plus insupportable, de plus en plus contreproductif, de plus en plus vain. Il n’y aura pas de « jours heureux » (pour reprendre la formule d’Emmanuel Macron) sans une réflexion collective, non seulement sur les causes de nos maux mais aussi sur les échecs de nos remèdes. Si les prédictions de la catastrophe, en tant que telles, semblent aujourd’hui d’une formidable acuité15, les visions esquissées du « monde d’après » font très souvent froid dans le dos16. Toutefois, elles doivent nous aider à imaginer, décrire le « monde d’après », celui d’une éventuelle refondation sur la base de paradigmes novateurs des relations internationales débarrassés des scories de l’ancien monde. Il ne faut pas se le dissimuler, les écueils sont nombreux. En particulier, nous ne saurions nous satisfaire de la tendance des intellectuels médiatiques à deviser, en pleine crise du coronavirus, sur le « monde d’après » en ressassant leurs idées d’avant (Roger-Pol Droit). Si l’on écoute le président de la République, il ne pourra y avoir de « jours heureux » que si nous savons nous réinventer (« beaucoup de certitudes, de convictions seront balayées, remises en cause », Emmanuel Macron, 12 mars 2020). Merveilleux aveu. Mais pour cela, il va falloir toute l’exigence des cartésiens, des pessimistes et des courageux pour éviter les entourloupes des avant-hier qui déchantent17. Il va falloir également se prémunir contre le risque du « tout change pour que rien ne change » (Lampedusa) qui serait catastrophique pour le monde, ses nations, ses peuples, ses citoyens. Et cela n’est pas tâche aisée dans une époque où les conformismes tiennent le haut du pavé et les dogmes paraissent de plus en intangibles au fur et à mesure où les réalités les démentent avec la plus grande vigueur.

Une prospective novatrice : une recherche iconoclaste

Le monde change. Fini le temps béni de l’insupportable pesanteur du terrorisme intellectuel18, de la clairvoyance rétrospective19, de la prophétie autoréalisatrice20, de la dictature des idées reçues ! Les masques sont tombés. La prospective doit retrouver toutes ses lettres de noblesse en redevenant le réducteur d’incertitudes qu’elle a été et qu’elle n’est plus. Elle doit nous apprendre à vivre, pour longtemps encore, dans un monde frappé au sceau d’un futur flou ; de deux faces de l’incertitude (manque d’exactitude et imprécision, confusion ; de l’imprécis et du confus ; avenir vague et rétif aux prévisions…)21. À la prévision du temps des certitudes doit impérativement faire place la prévision du temps des incertitudes. Nous ne devons pas perdre de vue cette donnée objective sauf à faire fausse route. Changer de modèle22, changer de logiciel de pensée23… Examiner d’abord une idée reçue et la passer ensuite au filtre de la raison critique ! Les prévisionnistes doivent s’atteler à cette lourde tâche. Cette démarche, aussi indispensable qu’audacieuse, serait d’autant plus louable que nous vivons dans un environnement de confusion intellectuelle permanente entre le fait et le commentaire, le droit et la morale, la raison et la passion, le court et le long terme… La conséquence la plus directe de cette situation est la difficulté que nous avons tous – experts ou pas – à démêler le vrai du faux. En dernière analyse, penser contre la bien-pensance ambiante, n’est-ce pas le meilleur biais pour comprendre le monde ? 24 Car « toute vérité n’est pas bonne à croire » comme le souligne Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais. Notre faillite dans la prévention puis dans la lutte contre la pandémie de Covid-19 est d’abord la défaillance de la prévision – plus précisément l’absence de prévision audacieuse – de nos dirigeants. Le fameux « gouverner, c’est prévoir ». La prévision ne doit pas être un simulacre de réflexion pour temps de paix mais une authentique remise en question permanente pour temps de guerre. Une fois encore, cela s’appelle une révolution copernicienne dans les esprits des chercheurs, des prévisionnistes et, en dernière analyse, des dirigeants de la planète. Cette démarche est d’autant plus incontournable qu’il va falloir vivre avec l’incertitude, l’intégrer à nos existences et à nos pensées. Grâce à quoi, peut-être, nous pourrons dresser une feuille de route globale pour l’avenir et disposer d’une indispensable boussole pour affronter les tempêtes qui nous attendent.

Une feuille de route globale : une indispensable boussole

Le monde est sans boussole. La lutte planétaire contre le coronavirus ne signifie pas la fin des rivalités entre grandes puissances. Mais l’épidémie pourrait hâter le déclin relatif des États-Unis, le désarroi stratégique des Européens et l’influence croissante de la Chine25. Elle risque d’attiser la rivalité sino-américaine26 et de pousser l’Occident à réduire sa dépendance vis-à-vis de la Chine27. Polarisée par une hypothétique menace russe, l’OTAN s’éveille à la menace chinoise28. Il est grand temps de ne plus se satisfaire des déclarations lénifiantes de Pékin29. Au-delà de ce constat très général, les experts ne s’accordent pas sur les grandes lignes de force du monde d’après. Quid de l’avenir du système multilatéral ?30 Le Covid-19 peut être le dernier clou planté dans le cercueil du multilatéralisme alors même que, paradoxalement, les maladies infectieuses ont fait l’objet de mesures de préparation dès la fin des années 199031. Face aux fièvres nationalistes, à la montée des égoïsmes et au repli des États, y a-t-il un espoir de reconstruire un système de coopération ou de gouvernance internationale ?32 Rien n’est certain tant nous sommes entrés dans une phase de bipolarité fluide. Il nous faut apprendre à réinventer le bilatéralisme et à créer des coalitions nouvelles sortant des cadres existants qui ont amplement démontré leurs limites intrinsèques. Il nous faut apprendre à faire le deuil d’un multilatéralisme moribond, le remplacer, pour un temps indéterminé, par un « minilatéralisme » pragmatique33. Il nous faut apprendre à faire contre mauvaise fortune bon cœur avec une Europe à bout de souffle, incapable – par la faute du dissensus entre ses États membres – de relever l’immense défi des crises du XXIe siècle34. Il nous faut apprendre à faire sans une Alliance atlantique « en état de mort cérébrale »35 en définissant de manière autonome qui sont nos véritables ennemis : Russie, Chine, États-Unis ? Il nous faut apprendre à repenser, sans le moindre tabou les termes de la prétendue « mondialisation heureuse » et envisager la transition vers un système plus viable, plus tolérable par les peuples36. Ce n’est que, muni de cet indispensable appareillage conceptuel, nous pourrons mieux affronter le monde difficile de demain ainsi que toutes ses turbulences incontournables. La prévision devra nous servir d’aiguillon intransigeant chaque fois que nous serons tentés de retomber dans les ornières du passé, par paresse intellectuelle et par conformisme ambiant.

« Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur » (Winston Churchill). Tel est le principal défi que devront relever nos dirigeants quand sera venu le temps de tirer les conclusions de la pandémie. Faute de quoi, ils se promettent des lendemains qui déchantent et nous promettent des jours difficiles. Surtout en France, Jupiter devra apprendre à parler à des adultes, comme le fait Angela Merkel, et non à des enfants37. Encore et toujours, nous ne le répéterons jamais assez : comprendre pour se préparer, surtout au pire.

Tel est la clé du succès ou, du moins, de la réduction maximale de l’incertitude, de l’imprévu. Comme le souligne justement, Edgar Morin : « Toutes les futurologies du XXe siècle qui prédisaient l’avenir en transportant sur le futur les courants traversant le présent se sont effondrées … La révélation foudroyante des bouleversements que nous subissons est que tout ce qui semblait séparé est relié »38. Tout est dans tout. Tout devra être repensé, pour assurer dans les meilleures conditions possibles, la transition du monde d’hier vers celui de demain, un « monde à la fois incertain et tragique ». Autonomie de la pensée et inventivité permanente doivent guider nos réflexions pour prévenir erreurs de diagnostic, défaut de prévision et décisions aberrantes comme nous les constatons quotidiennement sur toute une gamme de questions qui couvrent le sanitaire, l’économique, l’institutionnel, l’international, le diplomatique… Le voulons-nous, le pouvons-nous ?
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À la manière d’un Milan Kundera, voulons-nous revendiquer l’héritage décrié de Cervantès afin de « comprendre le monde comme ambiguïté » et non comme une certitude scientifique ? Ce n’est qu’à ce prix, lourd de conséquences pour nos « toutologues » et autres habitués des concours de rodomontades et d’effets d’annonce médiatiques, que nous serons mieux outillés afin de comprendre le monde actuel pour mieux anticiper le monde de demain39.

Guillaume Berlat
29 juin 2020

1 Hubert Védrine, Et après ?, Fayard, juin 2020.
2 Jean-Paul Pancracio, For your eyes onlyhttp://observatoire-de-la-diplomatie.com/for-your-eyes-only/, 25 avril 2020.
3 Marc Weitzman, Pourquoi nous n’avons pas écouté les mises en gardehttps://www.lefigaro.fr/vox/societe/marc-weitzmann-pourquoi-nous-n-avons-pas-ecoute-les-mises-en-garde-20200421#xtor=AL-201 , 21 avril 2020.
4 Marc Semo (propos recueillis par), Thomas Gomart : « Cette crise est la première d’un monde post-américain », Le Monde, 9 avril 2020, p. 24.
5 Jacques Fontanel, La globalisation atteinte du coronavirus : inégalités, égoïsmes, ploutocratie, insécuritéwww.afri-ct.org, Thucyblog n° 30, 23 avril 2020.
6 Guillaume Berlat, Revue 2019 : un monde sans repères…, www.prochetmoyen-orient.ch , 30 décembre 2019.
7 Ali Baba, Le CAPS du Quai d’Orsay : haut lieu de la clairvoyance rétrospectivewww.prochetmoyen-orient.ch , 6 avril 2020.
8 Gaïdz Minassian (propos recueillis par), Michel Foucher : « Nous devons apprendre à repenser nos limites territoriales », Le Monde, 21 avril 2020, p. 24.
9 Cyril Bensimon/Christophe Châtelot/Piotr Smolar (propos recueillis par), Jean-Yves Le Drian : « Nous assistons à une amplification des fractures », Le Monde, 21 avril 2020, p. 5.
10 Éditorial, Le nouveau désordre pétrolier mondial, Le Monde, 25 avril 2020, p. 30.
11 Gaïdz Minassian/Marc Semo, Le multilatéralisme à l’épreuve du coronavirus, Le Monde, 25 avril 2020, pp. 24-25.
12 Guillaume Berlat, En route vers 2020 !, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 mars 2020.
13 Hadrien Mathoux, Les dogmes ont la vie dure, Marianne, 24-30 avril 2020, p. 373
14 Lawrence Summers, Une inquiétante cécité politique, Le Monde, 29-30 décembre 2019, p. 23.
15 Ali Baba, Collapsologie : pour le meilleur ou pour le pire ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 23 mars 2020.
16 Abel Mestre/Olivia Zappi, La fiction postapocalytique décrit-elle notre avenir ?, Le Monde, 22 avril 2020, p. 28.
17 Natacha Polony, Quels « jours heureux » monsieur le président ?, Marianne, 17-23 avril 2020, p. 3
18 Jean Daspry, L’insupportable pesanteur du terrorisme intellectuelwww.prochetmoyen-orient.ch , 10 février 2020.
19 Ali Baba, Le CAPS du Quai d’Orsay : le haut lieu de la clairvoyance rétrospectivewww.prochetmoyen-orient.ch , 6 avril 2020.
20 Guillaume Berlat, Vers un nouveau concept de droit international : la « prophétie autoréalisatrice », www.prochetmoyen-orient.ch , 29 novembre 2016.
21 Roger-Pol Droit, Endurer l’incertitude, Le Monde, 24 avril 2020, p. 22.
22 Piotr Smolar, Donald Trump torpille le sommet des membres du Conseil de sécurité de l’ONU espéré à Paris, Le Monde, 25 avril 2020, p. 8.
23 Moritz Schularick, « Cette crise est un test énorme pour l’Union monétaire », Le Monde, 23 avril 2020, p. 15.
24 Ali Baba, Penser contre la bienpensance pour mieux comprendre le mondewww.prochetmoyen-orient.ch , 23 mars 2020.
25 Fabien Escalona, La pandémie peut-elle bouleverser l’ordre international ?, www.mediapart.fr , 19 avril 2020.
26 Adrien Jaulmes, La rivalité sino-américaine attisée par la Crise du Covid-19, Le Figaro, 24 avril 2020, pp. 20-21.
27 Patrick Saint-Paul (propos recueillis par), François Godement : « L’Occident veut réduire sa dépendance à la Chine », Le Figaro, 24 avril 2020, p. 20.
28 Isabelle Lasserre, L’OTAN s’éveille à la menace chinoise, Le Figaro, 24 avril 2020, p. 21.
29 Alain Léauthier, Tous contre la Chine ?, Marianne, 24-30 avril 2020, pp. 34-35.
30 Gaïdz Minassian, Le multilatéralisme à l’épreuve du coronavirus, Le Monde, 25 avril 2020, pp. 24-25.
31 Marc-Olivier Bherer (propos recueillis par), Andrew Lakoff : « Les maladies infectieuses ont fait l’objet de mesures de préparation à la fin des années 1990 », Le Monde, 23 avril 2020, p. 25.
32 François Bonnet, Comment échapper au grand désordre mondial ?www.mediapart.fr , 19 avril 2020.
33 Guillaume Berlat, 74ème Assemblée générale de l’ONU : minilatéralisme !, www.prochetmoyen-orient.ch , 30 septembre 2019.
34 Guillaume Berlat, De l’Union européenne à la désunion européenne. Chronique d’un désamour annoncéwww.association-desinternationlistes.org/tribune , 8 juin 2014.
35 Guillaume Berlat, Pour The Economist, Jupiter dynamite l’Europe et l’OTANwww.prochetmoyen-orient.ch , 11 novembre 2019.
36 Guillaume Berlat, Mondialisation heureuse, balkanisation furieusewww.prochetmoyen-orient.ch , 11 mars 2019.
37 Ludovic Lamant/Johann Chapoutot : « Merkel parle à des adultes, Macron à des enfants », www.mediapart.fr , 24 avril 2020.
38 Nicolas Truong (propos recueillis par), Edgar Morin : « Cette crise devrait ouvrir nos esprits depuis longtemps confinés sur l’immédiat », Le Monde, 19-20 avril 2020, pp. 28-29.
39 Paul Dahan (sous la direction de)/Thierry de Montbrial (avant-propos de), Prévoir le monde de demain, Collection Biblis, éditions du CNRS, juin 2020.

https://prochetmoyen-orient.ch/comprendre-le-monde-actuel-mieux-anticiper-le-monde-de-demain/

Autres temps, autres terreurs…

Autres temps, autres terreurs…

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

   mardi 30 juin 2020

   Forum

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Autres temps, autres terreurs…

30 juin 2020 – Pour en rajouter une petite couche très-modeste, je vais :faire un commentaire plus personnel sur la nouvelle traitée le jour d’avant-aujourd’hui, sur  le déclin de l’AIPAC qui semble accélérer irrésistiblement, qui est documenté dans ce sens d’une façon convaincante par l’article cité dans ce texte. Donc, un bref historique personnalisé…

En 2007, lorsque John Mearsheimer, professeur de sciences politiques à l’université de Chicago, et Stephen Walt, professeur de relations internationales à la Kennedy School of Government de l’université d’ Harvard, publièrent ‘The Israel Lobby and the U.S. Foreign Policy’, décrivant toutes les capacités d’influence israéliennes avec l’AIPAC comme matrice, ce fut l’occasion d’une très forte polémique, avec des aspects hystériques déjà repérés lors de la publication d’un article sur le même sujet par le même duo en 2006. Cela faisait des années, des décennies, que l’influence israélienne à Washington était à la fois un facteur fondamental du pouvoir washingtonien, connu de tous mais respecté par le silence de tous, une force quasiment légitime et irrésistible, effrayante et même terrorisante.

J’avais connu de loin, mais suffisamment précisément, ce phénomène qui ne cessait de déclencher des rumeurs complotistes, des appréciations chuchotées, des regards terrorisés jusqu’à presque se signer. En 2007, en général, on ne donnait pas cher de la peau des Mearsheimer-Walt dans le monde universitaire, et l’on attendait leur disparition dans les oubliettes de l’infamie. La polémique dura longtemps : par exemple, en février 2009 on faisait encore des émissions sur le bouquin, et  dans celle-ci justement on a beaucoup de détails et de précisions sur les aventures des deux auteurs. 

Mearsheimer-Walt tinrent bon et survécurent. Ils ont poursuivi leurs carrières respectives sans véritable handicap du fait de cette activité, bien au contraire. Leur travail avait levé un tabou sans pour autant restreindre la puissance de l’AIPAC. Les rapports entre les USA et Israël en furent-ils affectés ? Difficile de répondre, mais il est remarquable qu’avec Obama puis Trump, les relations entre les deux pays prirent une tournure très particulière ; très difficiles et presque hostiles, et publiquement affichées, entre Obama et Netanyahou, notamment dues à la très forte antipathie réciproque des deux personnages ; bombastiques et bruyantes avec Trump, serrant avec effusion son “ami Benjamin” sur son cœur et rendant ainsi le Premier ministre israélien de moins en moins populaire aux USA. Netanyahou, qui ne manque ni de finesse ni de duplicité, accéléra sa politique d’entretien des meilleures relations possibles avec la Russie.

Pendant tout ce temps, on ne parlait plus guère de l’AIPAC, sauf pendant les fameux rassemblements d’allégeance du début du printemps (justement, celui qui n’a pas eu lieu cette année). Pendant tout ce temps également, il est vrai qu’on releva des incartades de moins en moins dissimulées de tel(le) ou tel(le) parlementaire. On doit se souvenir comme d’un fait révélateur et significatif de  l’aventure opposant (en août 2019) les députées Ilhan Omar et Rashida Tlaib, du fameux Squad de la Chambre des Représentants, au gouvernement israélien, suivie  d’un article du Washington Post signalant la détérioration des relations entre le parti démocrate et le gouvernement israélien sans sacrifier une seconde à l’ode au gouvernement israélien qui accompagnait traditionnellement toute analyse où Israël tient un des rôles principaux.

Cela aurait dû faire sonner un tocsin significatif dans nos oreilles, mais nous étions occupés à tant d’autres choses. (Moi le premier, certes.)

Et maintenant, cet article de Grant Smith, qui a toutes les garanties d’une  vérité-de-situation nouvelle, remarquable, avec une documentation et une déduction extrêmement convaincantes. Cela devrait maintenant faire sonner à toutes volées un tocsin lugubre sur tout le champ des relations internationales, où les relations vraiment très-très-spéciales entre Washington et Israël tiennent (tenaient ?) une place considérable.

J’ai beau tendre l’oreille, je n’entends rien de ce tocsin, nothingnada, mais plutôt un silence indifférent entrecoupé de tel ou tel constat sans alarme particulière. Certes, les choses changent, doivent distraitement penser certains, mais bon il y a bien plus urgent et important à s’entretenir et s’occuper, et les voilà qui retournent à leur besogne d’alimenter les vitupérations qui leur tiennent lieu de commentaires : haine de Trump et Covid19, haine de Trump-Covid19 et le soulèvement de communication de BLM, haine de Trump-Covid19 et les présidentielles, haine de Trump-Covid19 et les balbutiements informes de Joe Biden…

Voilà, nous y sommes, et c’est bien le plus stupéfiant de l’affaire : l’éventuel naufrage de l’AIPAC et du “très-très-spécial” aspect des relations USA-Israël n’intéresse pas grand’monde. L’on dit même que la sacro-sainte aide financière énorme (autour de 3 $milliards l’an) des USA à Israël pourrait bien en sortir, en 2021, notablement amaigrie, sans là aussi que ces bruits ne déclenchent le moindre concert d’indignation préventive-dissuasive.

Il n’est question ici ni de formalisme ni d’analyse rationnelle, y compris celles que l’on fait quand l’on cite les liens “secrets” entre Israéliens et américanistes, le “complot permanent” plaçant Washington aux ordres de Tel-Aviv (Jerusalem ?).

(Je dis bien “analyse rationnelle” car, contrairement à ce qu’on est en général conduit à penser dans l’émotion de la première réaction, le “complotisme” n’est nullement irrationnel mais  au contraire rationalisme pur, jusqu’à la subversion complète que la Raison peut introduire dans notre jugement sur l’évaluation des actes, des faits, des effets et des conséquences, et surtout des multiples “causes premières” de ces artefacts du brio historico-politique.)

Il est alors plutôt question d’une humeur, d’une atmosphère, d’un effet de communication, et tout cela qui apparaît aujourd’hui complètement différent de ce que cela était il y a un tiers de siècle, il y a15 ans, il y a 5 ans, et même il y a un an bien que les choses avaient déjà changé ; c’est-à-dire que je vous parle d’une humeur et d’une atmosphère bien différentes même de l’immédiat avant-Covid19.

(Pour le tiers de siècle j’en témoigne puisque je l’ai ressentie dans l’attitude américaniste, cette puissance du tabou israélien, la puissance et l’impunités de l’AIPAC, la terreur que ces forces diffusaient dans les psychologies des élitesSystème, il s’agissait d’un poids et d’une pression considérables et gigantesques, et tout cela semble se dissiper, flotter et se désintégrer…)

Au reste, et pour montrer la pureté de mes intentions et mon absence de comportement israélo-centré/obsédé, je ferais la même remarque concernant deux autres événements, de deux autres grands domaines de ce que furent les relations internationales, qui connaissent aujourd’hui des bouleversements considérables par rapport à ce qu’ils furent, sans que cela ne semble déclencher en aucune façon de grandes préoccupations, donc un peu de la même façon que je décris pour l’AIPAC.

• C’est le cas des négociations stratégiques pour un nouveau traité START entre les USA et la Russie (auxquels les USA voudraient rajouter la Chine, qui refuse catégoriquement). Ces négociations ont commencé à Vienne et personne, au fond, ne les prend au sérieux et personne, autour d’elles, ne s’en préoccupe. Même les Russes, qui y tiennent tant par goût prononcé de la stabilité, savent au fond d’eux-mêmes qu’il vaut mieux n’y pas trop compter.

• C’est le cas des relations transatlantiques, avec les tensions Allemagne USA, le retrait de 9 000 soldats US d’Allemagne (ou leur transfert dans la fidèle et subtile Pologne), les déclarations de Merkel qui nous apprennent que cette dame se permet de penser que les USA “ne sont plus une puissance mondiale”. Cela nous vaut des déclarations allemandes  très-très sophistiquées sur les “chères”  relations transatlantiques qui sont « extraordinairement importantes », qui ne peuvent pas continuer comme ça (alliance), et qui continueront tout de même (alliance), qui à la fois ne sont plus et à la fois sont toujours, et tralala, dansons Folleville, sur le pont du Titan-Hic.

« Les jours du bon vieux “partenariat transatlantique” sont passés, a admis le ministre allemand des affaires étrangères du gouvernement Merkel Heiko Maas… […]
» “Quiconque croit que le partenariat transatlantique sera à nouveau ce qu’il était avec un président démocrate sous-estime les changements structurels”, a déclaré le ministre à l’agence de presse allemande dpa, laissant entendre que les relations entre les deux alliés ne seront jamais les mêmes, même sans le président Donald Trump à la tête de l’État à Washington.
» Néanmoins, il a également admis que Berlin n’est pas encore prêt à renoncer à son alliance de longue date avec Washington. “Les relations transatlantiques sont extraordinairement importantes, elles le resteront et nous travaillons pour qu’elles aient un avenir”, a-t-il déclaré. »

L’absurdité extrêmement postmoderne du propos de ce ministre (nous ne sommes plus ensemble mais nous restons ensemble), est bien là pour faire le minimum syndical face à des liens qui ne cessent de se défaire, sans que personne ne puisse rien faire. Sur ce point, il y a beaucoup de larmes sincères, surtout du côté européen où l’on se sent d’autant plus fort et “d’autant plus européen, enfer et damnation !”, – enfin, d’autant plus libres que l’on est soumis aux USA. Mais sur le fond, tout cela importe-t-il encore ? Je crois que nous sommes dans le même cas que celui de l’éventuelle disparition de l’AIPAC… Ne parlons pas de rupture, ni de brutale décision, mais de dissolution, – paradoxalement car à la fois, – dissolution imperceptible mais dissolution ultra-rapide.

Je n’ai rien pour prouver ni substantiver ce que j’avance mais je ressens comme une évidence de plus en plus affirmée que la pandémie Covid19 est l’explication abrupte de ce phénomène… Covid19 a été une fantastique rupture, – brutale celle-là, visible, cruelle, comme quelque chose qui vient du fond des âges où l’on craignait les terribles épidémies de la “Mort Noire”, pour nous rappeler à nos destins que nous avons trahis, pour susciter chez nous des terreurs nouvelles de notre culpabilité pour cette trahison ; Covid19 qui a concrétisé tout ce qui s’est assimilé depuis au moins douze ans (depuis 2008), depuis même 19 ans (9/11), dans nos inconscients et dans nos subconscients, et qui a touché les populations également avec cette pandémie qui nous révèle la crise  « extraordinairement importante » où nous nous trouvons… Et alors tout le reste, qui comptait tant, qui constituait les références de nos pensées et de nos efforts, passe au second plan, se réduit de plus en plus, – et si vite malgré tout ! – comme une peau de chagrin, comme la tête d’un ennemi juré des Jivaros que les Jivaros lui ont coupée en lui jurant une réduction qui lui vaudrait l’enfer…

Tout le reste, stratégie, géostratégie, complots et ambitions de conquête, de domination, tous nos plans et calculs, nos rapports de force, nos hypothèses audacieuses et soupçonneuses, nos grands desseins et nos Grands Jeux, notre futur de puissance et de croissance, notre schizophrénie technologique plongée dans notre paranoïa de communication, notre folle certitude  « to create our own reality », tout le reste qui prétend répondre à des démarches maîtrisées par la puissance humaine, tout le reste qui se dissout, qui disparait, qui n’importe plus, qui ne laisse pas le moindre souvenir de nostalgie…

https://www.dedefensa.org/article/autres-temps-autres-terreurs

La place du Moyen-Orient dans le grand partenariat eurasien de la Russie

La place du Moyen-Orient dans le grand partenariat eurasien de la Russie


Par Andrew Korybko − Le 11 Février 2020 − Source One World

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Le Grand Partenariat eurasiatique de la Russie envisage le rassemblement pacifique du supercontinent dans l’intérêt commun de la paix, de la stabilité et du développement, grâce à la stratégie d’« équilibre » de Moscou ces dernières années, pratiquée pour la première fois dans la région du Moyen-Orient, l’une des régions les plus importantes du monde pour le succès de cette construction hémisphérique.

The Mideast

Le grand Partenariat eurasiatique

La politique étrangère russe et, plus largement, la grande stratégie fait l’objet de vives discussions entre les experts du monde entier, mais tous les observateurs feraient bien d’accepter quelques faits objectifs sur la vision directrice de la Russie lorsqu’ils écrivent des analyses sur ce sujet. La grande puissance eurasienne poursuit officiellement ce qu’elle appelle son Grand Partenariat eurasiatique, que le président Poutine a décrit lors de son discours d’ouverture du deuxième Forum des Nouvelles Routes de la Soie pour la coopération internationale à Pékin en avril dernier comme « un projet conçu pour intégrer les cadres d’intégration, et donc pour promouvoir un alignement plus étroit des divers processus d’intégration bilatéraux et multilatéraux qui sont actuellement en cours en Eurasie ». Dans la pratique, il est prévu que la Russie profite de sa position centrale en Eurasie pour relier le reste du territoire continental par des solutions créatives qui tirent parti de sa diplomatie classique et militaire.

La stratégie syro-centrée de la Russie

Pour expliquer cela, la Russie met actuellement en œuvre une loi d’« équilibrage » en Eurasie par laquelle elle cherche à établir des relations tout aussi excellentes avec divers duos d’États rivaux, en particulier ceux qui sont ses partenaires non-traditionnels, afin que la paix, la stabilité et le développement puissent venir définir l’avenir du territoire continental. Dans le contexte du Moyen-Orient, cela concerne le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) et l’Iran, le CCG et la Turquie, la Turquie et la Syrie, la Turquie et « Israël »« Israël » et la Syrie, et « Israël » et l’Iran. Cet objectif ambitieux est rendu possible par les nombreuses opportunités stratégiques qui se sont ouvertes dans la région après l’intervention militaire de la Russie en Syrie en 2015. Au lieu d’adopter une approche partisane du conflit comme beaucoup s’y attendaient, les forces aérospatiales russes ont concentré leurs attaques sur les combattants armés anti-gouvernementaux que Moscou et Damas considéraient comme des terroristes, la Russie évitant généralement les attaques contre des groupes qui, selon elle, ne méritaient pas cette désignation, bien que la Syrie ait parfois une opinion différente à leur sujet.

Cette approche « équilibrée » a servi les intérêts de la Russie en matière de sécurité tout en lui permettant de gagner en crédibilité auprès de l’opposition anti-gouvernementale non terroriste, après quoi Moscou a mis à profit son leadership diplomatique sur le conflit pour tenter de rapprocher les deux parties en vue d’un éventuel compromis politique dans lequel elle a commencé à s’investir après le lancement du processus de paix d’Astana en janvier 2017. La participation de la Turquie dans ce cadre, aux côtés de l’Iran, est d’une importance cruciale, même si Moscou et Ankara soutiennent des parties différentes, ce qui est la preuve de l’intention « d’équilibre » de la Russie. Bien que les réunions d’Astana n’aient pas eu une grande signification politique tangible, elles ont néanmoins réussi à réduire considérablement le conflit armé dans le pays grâce à la création de zones dites de désescalade, dont la plus importante se trouve à Idlib. En outre, la Russie a également refusé d’affronter directement les forces américaines dans le nord-est de la Syrie, ce qui a prouvé ses intentions modérées.

La loi d’« équilibrage »

Les actions « équilibrées » de la Russie en Syrie ont montré au reste de la région qu’elle est sérieuse dans sa volonté d’être aussi neutre que possible même en étant la puissance régionale dominante, un rôle très important compte tenu de l’incertitude provoquée ces dernières années par la politique généralement imprévisible des États-Unis. La bonne volonté dont la Russie a fait preuve tout au long de ses interventions militaires et diplomatiques en Syrie est la principale raison pour laquelle elle est aujourd’hui en mesure de s’enorgueillir de relations tout aussi excellentes avec les deux rivaux régionaux susmentionnés. La preuve de cette politique en pratique réside dans les nombreuses interactions du président Poutine avec ses homologues turcs, iraniens et « israéliens », ainsi que dans ses visites officielles en Arabie Saoudite et aux EAU en octobre dernier, qui ont eu lieu deux ans après que le roi saoudien Salman ait marqué l’histoire en étant le premier monarque de son pays à se rendre à Moscou. Rien de tout cela n’aurait été possible si la Russie n’avait pas gagné sa réputation de médiateur honnête.

C’est d’autant plus étonnant s’agissant d’une réussite diplomatique alors que la Russie continue de vendre des armes à certains de ces mêmes duos d’États rivaux. Auparavant, la Russie ne vendait ses marchandises qu’à la Syrie et plus tard à l’Iran, mais elle s’est récemment mise à conclure des accords avec la Turquie, l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis également. Du point de vue de la stratégie globale russe, la vente d’armes aux deux parties d’une rivalité régionale n’a pas pour but de soutenir l’une contre l’autre, mais plutôt de maintenir l’équilibre des forces entre elles afin de faciliter les solutions politiques à leurs problèmes. Cela permet également à la Russie de faire des percées importantes avec ses nouveaux partenaires non traditionnels comme le CCG et la Turquie en montrant qu’elle ne laissera pas ses partenariats hérités avec l’Iran et de la Syrie entraver l’amélioration de leurs liens militaires bilatéraux. Une fois de plus, on ne saurait trop insister sur le fait que ce résultat global est le fruit de l’approche « équilibrée » de la Russie après son intervention militaire et diplomatique en Syrie.

Les catalyseurs de l’intégration économique

Dans le contexte gagnant de la diplomatie classique et militaire de la Russie au Moyen-Orient, il est tout à fait naturel qu’elle cherche à institutionnaliser ces relations dans un cadre économique avant de les intégrer globalement dans une vision commune. C’est là que réside l’importance des accords de libre-échange que la Russie veut conclure avec tous ses partenaires concernés sous l’égide de l’Union économique eurasienne. Elle a déjà conclu un accord intérimaire de cette nature avec l’Iran et en négocie actuellement un avec « Israël« , ce qui montre que ces deux ennemis ont au moins un intérêt commun à étendre leurs liens commerciaux avec la Russie. À l’avenir, il ne serait pas imprévisible de s’attendre à ce que la Russie ouvre des négociations similaires avec le CCG, la Syrie et la Turquie, dans le but d’élargir son influence régionale nouvellement acquise d’une manière mutuellement – et potentiellement même multilatéralement – bénéfique.

Le jeu final

Le Grand Partenariat eurasiatique est le cadre dans lequel ces initiatives à multiples facettes sont organisées, mais c’est bien plus qu’une simple vision du libre-échange à l’échelle du supercontinent dans le futur. C’est une composante intégrale de ce que la Russie poursuit, mais certainement pas la seule, car elle a également des projets militaires et politiques qui faciliteraient grandement cette éventualité si jamais ils entraient en pratique. En ce qui concerne le premier, la Russie a proposé l’année dernière un arrangement de sécurité global pour le Golfe, qui, s’il n’a été accueilli que tièdement, a néanmoins constitué un pas dans la direction de ce que Moscou souhaite réaliser, à savoir stabiliser cet espace stratégique afin d’encourager ses membres à se concentrer sur la résolution politique de leurs problèmes. En ce qui concerne ceux et celles de la région, comme l’antagonisme syro-turc, la Russie a offert ses services diplomatiques pour servir de médiateur entre toutes les parties concernées si jamais elles en font la demande.

La finalité est l’établissement de sa vision économique pour la Grande Eurasie, mais les chances que cela se produise sont grandement améliorées grâce au succès de ses efforts militaires et politiques, puisque ces deux derniers permettraient de maintenir le système de libre-échange qui, selon la Russie, créerait un système complexe d’interdépendance entre toutes les parties prenantes. Moscou admet que les désaccords entre certains pays persisteront probablement, mais elle croit que les intérêts communs de chaque partie en matière de paix, de stabilité et de développement font de son Grand Partenariat eurasiatique un objectif réaliste que chacun peut poursuivre. Après tout, le dénominateur politique commun entre tous ces pays est l’excellence de leurs relations avec la Russie, le seul pays, à l’exception peut-être de la Chine, qui peut se vanter d’entretenir des liens aussi privilégiés avec chaque partie. Toutefois, contrairement à la République Populaire de Chine, la Russie ne poursuit pas seulement des objectifs économiques, comme l’explique l’analyse de son Grand Partenariat eurasiatique présentée dans cet article.

Réflexions finales

Dans l’état actuel des choses, la Russie a raisonnablement suffisamment de chances de réaliser sa vision stratégique pour la région du Moyen-Orient. Il reste des obstacles impressionnants à surmonter, mais ils ne sont pas insurmontables. La Russie a déjà réussi à devenir un acteur indispensable dans les affaires régionales grâce à sa domination militaire et diplomatique sur le conflit syrien, qui a permis au pays d’expérimenter sa stratégie d’« équilibrage » qui a finalement donné des résultats très concrets dans les domaines politique, économique, militaire et stratégique jusqu’à présent. Il reste encore beaucoup de travail à faire et on ne sait pas très bien de quel calendrier on peut parler lorsqu’on discute de la mise en œuvre complète du Grand Partenariat eurasiatique, mais le fait est que le Moyen-Orient est l’une des régions les plus importantes du monde pour cette construction hémisphérique, et on peut donc prévoir que la Russie continuera à investir ses efforts dans la poursuite de ce grand objectif stratégique au cours des prochaines années.

Andrew Korybko est un analyste politique américain, établi à Moscou, spécialisé dans les relations entre la stratégie étasunienne en Afrique et en Eurasie, les nouvelles Routes de la soie chinoises, et la Guerre hybride.

Traduit par Michel, relu par Kira pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/la-place-du-moyen-orient-dans-le-grand-partenariat-eurasien-de-la-russie

RT France annonce le lancement de La source, nouvelle émission de géopolitique, avec Alain Juillet.

24 Février 2020

Publié par François 24/02/2020 10H50

RT France annonce le lancement de La source, nouvelle émission de géopolitique, avec Alain Juillet.

RT France annonce le lancement de La source, nouvelle émission de géopolitique, avec Alain Juillet.

Sur RT France, Alain Juillet, ancien haut responsable à l’intelligence économique et dirigeant d’entreprises, présentera deux fois par mois, à compter de mars 2020, La Source, une émission de 13 minutes d’analyse sur des sujets stratégiques pour la France.

« Alain Juillet a un parcours exceptionnel et une expertise reconnue. Je suis très heureuse de compter une personnalité de cette envergure parmi nous. Je suis sûre qu’il apportera à nos audiences un éclairage plus approfondi des processus géopolitiques à l’œuvre dans le monde », déclare Xenia Fedorova, Présidente et directrice de l’information de RT France.

RT France lance une émission sur la géopolitique dans laquelle seront traités des sujets tels que la diplomatie, les conflits, le terrorisme, la sécurité, l’intelligence économique, … Alain Juillet, fort de sa longue expérience au plus haut niveau dans le monde de l’entreprise et du renseignement, aborde les sujets les plus complexes avec un objectif : clarifier pour permettre à chacun de voir plus loin et se forger sa propre opinion.PUBLICITÉ

« Hors de toute considération idéologique, la pratique de la géopolitique doit permettre aux citoyens de mieux comprendre la réalité objective », explique Alain Juillet.

La chaîne est disponible sur la Freebox (Canal 359), Fransat (Canal 55), sur les satellites SES 4, Astra 19.2 et Eutelsat 5WestA et sur la plateforme OTT Molotov. Elle est également présente en ligne à l’adresse rtfrance.tv.

http://www.leblogtvnews.com/2020/02/rt-france-annonce-le-lancement-de-la-source-nouvelle-emission-de-geopolitique-avec-alain-juillet.html

Jean-Pierre Chevènement : « La France veut-elle rester une puissance mondiale au XXIème siècle ? »

Jean-Pierre Chevènement : « La France veut-elle rester une puissance mondiale au XXIème siècle ? »

Publié par: Jean-Pierre Chevènementle: 08 février, 2020Dans: A La UneACCEUILActualitéGéopolitiqueLivresImprimerEmail

Dans sa préface au nouvel ouvrage de Richard Labévière*, Jean-Pierre Chevènement, sénateur et ancien ministre de la Défense, estime que la reconquête de notre « indépendance par la mer, comme le suggère l’auteur, est une idée stratégique de premier ordre.

– Les possessions maritimes de la France – Crédit photo : Ifremer

Le livre de Richard Labévière est une somme. Il donne accès à tout ce qu’il faut savoir pour connaître et valoriser cet exceptionnel atout que constitue le domaine maritime français, le premier du monde par l’étendue.

Richelieu, ancêtre des géopoliticiens modernes, énonçait au début du XVIIème siècle, en 1629 précisément : « La première chose qu’il faut faire est de se rendre puissant sur la mer qui donne accès à tous les Etats du monde ». Que la France n’a-t-elle suivi ce judicieux conseil !
Sans doute, les historiens nous révèlent que, prisonnière de trois tropismes : le continental, le méditerranéen et l’océanique, elle a laissé, après la guerre de sept ans et surtout après Trafalgar, le grand large à l’Angleterre. Habitant un pays de Cocagne, le Français est peu porté à l’émigration. C’est peut-être là l’explication de son trop faible investissement en direction de la mer.

Mais aujourd’hui, et c’est tout l’intérêt du livre de Richard Labévière, la France doit repenser sa géopolitique à l’aune du monde qui vient.

Elle n’est pas que le Finistère de l’Eurasie. Avec ses départements, collectivités et territoires d’Outre-Mer, elle est présente sur tous les océans. Et la mondialisation a rebattu les cartes. En 1950, on transportait un peu plus de cinq cents millions de tonnes de marchandises par voie maritime. Aujourd’hui, plus de dix milliards de tonnes transitent par la mer. Plus de 80 % des transports de marchandises se font par voie maritime.

Certes, la zone économique exclusive française se situe principalement dans le Pacifique mais celui-ci sera de plus en plus un enjeu entre la Chine et les Etats-Unis.

La France est présente aussi à Djibouti et dans l’océan Indien sur la route qui double le Cap de Bonne Espérance. Dans ces parages, les îles australes lui offrent un vaste domaine et de nombreuses opportunités.

Idéalement placée par la géographie, la Guyane donne à notre pays un point d’accès privilégié à l’espace dont la maîtrise, aujourd’hui, va de pair avec celle des mers.

Pour que cette ubiquité se transforme en atout, j’observe cependant que la métropole doit dégager des moyens financiers importants. Or, nous vivons depuis la crise de 2008, au moins, une période de très faible croissance pour ne pas dire de stagnation économique.

Reconquérir notre indépendance par la mer, comme le suggère Richard Labévière, est une idée stratégique de premier ordre. Mais ayons le courage d’aller jusqu’au bout ; elle bouleverse l’ordre de nos priorités politiques tel qu’il résulte de nos choix politiques depuis quarante ans.
La politique de la France est restée centrée sur le continent après la fin de l’URSS, tout comme elle l’était déjà à l’époque de la guerre froide. A la fin de celle-ci, nous avons voulu arrimer l’Allemagne à l’Europe : c’était le sens du traité de Maastricht. Etait-ce bien judicieux ? La construction de l’Europe, dont la France avait pris l’initiative dans les années 1950, nous échappe désormais avec la réunification allemande et l’élargissement à l’Est consécutif à la chute de l’URSS.

Couverture du Livre

Les contraintes que cette Europe, désormais germano-centrée, exerce sur notre économie à travers la monnaie, le budget et les règles de gestion (le principe de la concurrence administré par Bruxelles) sont telles que notre marge de manœuvre en maints domaines s’en trouve réduite sinon annihilée.

Je ne prendrai que quelques exemples :

Richard Labévière cite l’exemple de la politique portuaire. Il est lamentable que nos ports – Le Havre, Marseille au premier chef mais aussi ceux de la façade atlantique ne s’ouvrent pas davantage sur leur arrière-pays. Un redressement est-il compatible avec le principe de la mise en concurrence ferroviaire ? Et ne faut-il pas préalablement enrayer la désindustrialisation qui frappe notre pays depuis quatre décennies, notamment du fait d’une monnaie surévaluée ?
Sinon, ne faut-il pas nous résigner à ce que nos principaux ports s’appellent Anvers et Rotterdam ? Le canal Seine-Nord, toujours en projet d’ailleurs, n’est-il pas fait pour desservir en priorité ceux-ci ? L’augmentation de la taille des navires oblige l’outil portuaire à s’adapter. Comme pour l’acheminement des marchandises à l’intérieur des terres, il y faut des investissements considérables.

La France peut se flatter de ce que le troisième transporteur mondial soit une compagnie française (CMA-CGM) basée à Marseille.

La conteneurisation du trafic maritime est un progrès irréversible mais il est étroitement corrélé à la mondialisation des échanges. Un certain retour au protectionnisme impulsé par la politique de Donald Trump est probable.

Observons cependant que le protectionnisme s’il reste modéré, comme à la fin du XIXème siècle, n’entrave pas la croissance et la progression des échanges. Reste que la vigilance s’impose… Quoi qu’il arrive, nos ports doivent rester capables de s’insérer dans ces grandes chaînes logistiques qui se déploient à l’échelle internationale.

Richard Labévière montre toutes les opportunités qu’offre à la France son domaine maritime. Il ne relève qu’incidemment la contradiction qui existe entre les enjeux économiques et les enjeux environnementaux.

Il traite certes abondamment de ces derniers en évoquant « la mer de plastique » du Pacifique et la terre devenue « bleu citron », avec la pollution des océans.

Mais il faudrait, me semble-t-il, éclairer la rentabilité de l’exploitation des fonds marins. En dehors du pétrole et du gaz, que sait-on exactement des gisements de terres rares au large de Wallis et Futuna ? A quel horizon seront-ils rentables !

Et que ne voit-on l’hostilité de principe des milieux dits « écologistes » prompts à se manifester dès qu’un projet économique se dessine à l’horizon ?

L’enjeu écologique est devenu pour beaucoup d’ONG la nouvelle frontière sur laquelle ils se battent : il s’agit, pour ceux-ci, de contraindre l’activité minière dans les fonds marins, au point de la rendre impossible.

Selon mes informations, puisées à bonne source, le Ministère de l’Environnement, de l’Energie et de la Mer a pour doctrine de ne pas donner de permis d’exploration et encore moins d’exploitation. Il est nécessaire d’ouvrir un débat sur ce sujet complètement occulté.

Le général de Gaulle, en 1959, avait créé le CNEXO (Centre National d’Exploitation des Océans). Les socialistes, en 1982, l’ont fusionné avec l’Institut des Pêches pour créer l’IFREMER. Je ne suis pas sûr que l’idée de l’exploitation des océans ne se soit pas perdue en route avec la montée des idéologies qui, au prétexte de l’écologie, ont fait prévaloir en tous domaines « le principe de précaution ». L’idée maîtresse est, on le sait, qu’il vaut mieux ne rien faire que de vouloir continuer dans la ligne de Descartes qui voulait que l’homme se rendît « maître et possesseur de la Nature ». Ce principe d’immobilisme posé par les penseurs allemands d’après 1945 et notamment par Hans Jonas, se situe évidemment aux antipodes du dessein gaullien d’exploitation par la France de ses richesses océaniques.

Richard Labévière développe largement les aspects géostratégiques du contrôle de la mer. Les enjeux de sécurité – lutte contre le terrorisme et la piraterie, contrôle des flux migratoires –concernent des espaces sous juridiction française, étrangère ou relevant des eaux internationales. Le contrôle de ces espaces implique une coopération internationale. D’autres tâches, je pense à la connaissance des fonds marins utilisés par nos sous-marins lanceurs d’engins, supposent au contraire la maîtrise entière de moyens nationaux.

J’en viens naturellement au rôle primordial qui incombe à la Marine nationale pour assurer la protection, non seulement de nos côtes mais aussi celle de nos intérêts vitaux et la sécurité de nos principaux flux maritimes vers le Golfe et l’Asie d’une part, et vers l’Afrique et le Golfe de Guinée, d’autre part.

Notre Marine nationale, avec des moyens contraints, garde cependant un format complet. Son excellence tient à la qualité de ses équipements mais aussi à la valeur exceptionnelle des équipages et des hommes qui les constituent.

On ne peut continuer dans la voie des réductions de format.

Nous sommes confrontés à un phénomène d’arsenalisation de l’espace maritime du fait de la montée en puissance des marines chinoise, indienne et pakistanaise notamment. Ces trois Etats se dotent ou vont se doter de sous-marins lanceurs d’engins et de groupes aéronavals.
L’Océan Indien, dont nous sommes une puissance riveraine et par lequel passent les plus importants flux de transport maritime ainsi que les câbles sous-marins par où transitent 90% des messages d’internet, concentre les risques majeurs.

Richard Labévière attire à juste titre l’attention sur le nœud que constitue Djibouti ou coexistent trois bases militaires, française, américaine et chinoise.

Il est au fond assez normal que la Chine, premier exportateur mondial avec un montant de plus de 2 000 milliards de dollars d’exportations, veuille protéger ses flux de trafic. Autre chose est évidemment la pratique de la poldérisation d’îlots disputés en mer de Chine méridionale.
Si ces pratiques sont condamnables, elles ne doivent pas nous conduire à faire de la Chine « l’ennemi ». La montée en puissance de la Chine est le grand fait géopolitique de notre temps. Nous devons toujours nous rappeler le discours du général de Gaulle en 1959 à l’Ecole militaire, où il définissait les fonctions d’une dissuasion nucléaire « tous azimuts » : la sauvegarde des intérêts vitaux de la France mais aussi la capacité de la France à ne pas se laisser entraîner dans un conflit qui ne serait pas le sien.

Nous allons certes vers des tensions croissantes entre les Etats-Unis, qui dominent et continueront de dominer les océans et la Chine qui, sans devenir « la » puissance mondiale hégémonique, deviendra de toute façon une très grande puissance.

Dans ce contexte, l’intérêt national nous commande à la fois le réalisme sans lequel il n’y a pas de bonne politique et un renforcement de notre puissance dans l’Océan Indien.

C’est cette présence, garante de notre rang et de nos intérêts, qui doit nous conduire à assurer la permanence à la mer de notre groupe aéronaval.

Il faut donc prévoir deux successeurs au « Charles de Gaulle ». Richard Labévière développe très bien l’argumentaire.

Je le résume en un mot : « La France veut-elle rester une puissance mondiale au XXIème siècle ? »

La France a été, dans le passé, capable d’efforts plus considérables.

Le choix d’un deuxième porte-avion signifiera simplement que nous voulons continuer notre Histoire et ne pas la considérer, depuis que la France existe, comme une parenthèse « pleine de bruit, de fureur et qui ne signifie rien ».

Jean-Pierre Chevènement

*Reconquérir par la mer. La France face à la nouvellegéopolitique des océans.
Par Richard Labévière – Préface de Jean-Pierre Chevènement. Editions Temporis, 314 pages, janvier 2020, 18,50 EUROS.

– Richard Labévière est un journaliste d’investigation, écrivain, chroniqueur et rédacteur en chef du magasine en ligne Proche et Moyen-Orient.ch. On lui doit une vingtaine de d’essais et de livres de géopolitque notamment : Éloge du dogmatisme : contre la société de communication (avec Christophe Devouassoux), Vevey, Éditions de l’Aire, 1989, 239 p. ; À demain Karl : pour sortir de la fin des idéologies (avec Jean Ziegler), Paris, Éditions Régine Deforges – Éditions Ramsay, 1991, 135 p. ; Duel aux sommets : la montagne à l’épreuve de la démocratie (avec Christophe Devouassoux, Paris, Éditions Syros-Alternatives, 1992, 189 p. ; Les dollars de la terreur : les États-Unis et les islamistes, Paris, Éditions Grasset, 1999, 433 p. ; Bethléem en Palestine (avec Pierre Péan), Paris, Éditions Fayard, 1999, 321 p. ; Oussama Ben Laden ou Le meurtre du père : États-Unis, Arabie saoudite, Pakistan, Lausanne, Éditions Favre, 2002, 141 p. ; Les coulisses de la terreur, Paris, Éditions Grasset, 2003, 368 p. ; Le grand retournement : Bagdad-Beyrouth, Paris, Éditions du Seuil, 2006, 357 p. ; Bernard-Henri Lévy ou La règle du je (avec Bruno Jeanmart), Pantin, Éditions Le Temps des cerises, 2007, 160 p. (vient d’être réédité en janvier 2020 aux éditions Delga) ; La bataille du Grand Nord a commencé… (avec François Thual), Paris, Éditions Perrin, 2008, 248 p. ; La Tuerie d’Ehden ou La malédiction des Arabes chrétiens. Paris, Éditions Fayard, 2009, 408 p. ; Quand la Syrie s’éveillera (avec Talal el Atrache), Paris, Éditions Perrin, 2011, 830 p. ; Vérités et mythologies du 11 septembre : modeste contribution aux cérémonies officielles du Xe anniversaire, Nouveau Monde éditions, Collection : Les enquêteurs associés, 25 août 2011. ; Terrorisme, face cachée de la mondialisation. Editions Pierre-Guillaume de Roux, novembre 2016.

http://www.afrique-asie.fr/jean-pierre-chevenement-la-france-veut-elle-rester-une-puissance-mondiale-au-xxieme-siecle/

Le réarmement du monde

Le réarmement du monde

Matteo Gruszewski 

17 janvier 2020 Afrique et Moyen-OrientAmériqueAmérique du NordAsie et OcéanieChineEuropeFranceGéopolitique & Relations InternationalesIndeInternationalProche et Moyen-OrientRussieSituations décryptées Leave a comment

En 2018, à la conférence de Munich sur la sécurité, Sigmar Gabriel (alors ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne), déclare : « Les Européens sont les derniers végétariens dans un monde de carnivores géopolitiques ». Le monde post Guerre Froide, apaisé, que les Européens avaient idéalisé s’avère être une chimère. La paix entre les nations est une lointaine utopie, et le monde se réarme.

cartographie du commerce d'armements réarmement
Plus grands exportateurs de matériel de défense et leur principaux clients (SIPRI, 2017)

Le retour au réarmement

Depuis son élection, Donald Trump a annoncé son intention de se désengager globalement des traités internationaux signés par ses prédécesseurs.  Après l’accord sur le nucléaire iranien en mai 2018, Trump a annoncé le retrait des Etats-Unis du Traité sur le commerce des armes (ATT) en avril 2019. Ce traité, adopté par l’ONU en 2013, vise à réguler le commerce licite tout en luttant contre le commerce illicite des armes conventionnelles.

En juillet 2019, les Etats-Unis sortent ensuite du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF).  Ils accusent la Russie de ne pas respecter ses engagements, privant ainsi le monde d’un traité de désarmement historiquement fondamental. En 1987, sa signature par Mikhaïl Gorbatchev consacrait ainsi la fin de la crise des euromissiles amorcée en 1976. Si l’attitude américaine traduit un retour à l’unilatéralisme, il n’empêche qu’elle s’appuie sur un argument sécuritaire : faire face au réarmement du monde.

En effet, de 2017 à 2018, les dépenses de défense ont augmenté de 2,6% pour s’élever à 1800 milliards de dollars selon le SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute). De plus, on observe sur la période 2012-2016 une augmentation de 8,4% des ventes d’armes par rapport aux cinq années précédentes (2011-2015)

Un réarmement qui se généralise

Cette tendance au réarmement n’est pas seulement alimentée par les États-Unis et la Chine. Certes, les deux pays représentent respectivement 36% et 9% des dépenses militaires mondiales. La Chine poursuit une militarisation effrénée et fulgurante. Pékin dispose déjà de deux porte-avions, alors qu’un troisième est en construction. L’Empire du Milieu a également dévoilé un destroyer de 4e génération type 055 entièrement made in China.

Le reste du monde s’arme aussi. L’Inde se hisse désormais à la quatrième place des puissances militaires mondiales, dépassant ainsi la France selon le power index de Global Fire Power. La commande des 36 Rafales en 2016 à Dassault Aviation illustre clairement les ambitions indiennes. Arabie Saoudite, Algérie, Émirats-Arabes Unis, Turquie, Corée du Sud, la liste des puissances militaires en ascension est encore longue.

Cette dilution de la puissance de feu dans l’espace mondial, bien qu’il soit encore largement dominé par les États-Unis, la Chine et dans une moindre mesure l’Europe, met en exergue la complexification de l’ordre mondial et ses recompositions. Le réarmement dénote de deux phénomènes intimement liés. Premièrement, de plus en plus de pays s’affirment et pèsent dans le jeu géopolitique régional voire mondial. La Turquie en est un parfait exemple. Deuxièmement, ces stratégies de défense expriment de forts sentiments d’insécurité régionaux, comme c’est le cas pour la Corée du Sud ou pour les Émirats Arabes Unis.

Le champ de bataille se transforme

réarmement des armes nouvelles
Les drones de combat, nouvelles armes du XXIe siècle

Outre la dimension quantitative du réarmement mondial, les caractéristiques de ce dernier évoluent aussi, et de deux manières. Les moyens se métamorphosent dans l’innovation, et le champ de bataille se déplace. Concernant l’innovation, les armes s’améliorent et changent. La Russie a annoncé en décembre 2019 le déploiement de son missile hypersonique Avangard, « pratiquement invincible » selon Vladimir Poutine. De plus, les drones ou l’introduction de l’intelligence artificielle dans des armes autonomes transforment totalement la réalité du terrain.

L’autre mutation du champ de bataille, c’est qu’il va maintenant du cyberespace jusqu’à l’espace. Les dangers de la cyberguerre ont notamment conduit la Chine et la Russie (avec le « Runet ») à lancer des politiques d’« internet souverain » pour fonctionner de manière indépendante des réseaux internationaux. Parallèlement est en train de se jouer une deuxième saga de la « Guerre des Etoiles » reaganienne, avec une « arsenalisation » sino-russo-américaine de l’espace. Si Mac Mahan était né au XXIe siècle, « qui contrôle l’espace contrôle le monde » aurait pu être sa nouvelle maxime.

Conclusion : et l’Europe dans tout ça ?

Entourée d’un « cercle de feu » composé de crises, de menaces et de conflits, comment l’Europe se situe-t-elle ? On remarque une volonté grandissante de consolider une pensée stratégique, encore absente hier de la politique européenne. « Europe must also learn the language of power », déclare la présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen. Des initiatives sont à relever, comme la Coopération Structurée Permanente de 2017 (CSP ou PESCO) ou le Fonds Européen de Défense prévu pour 2021. Dans un contexte de crise de l’OTAN et de montée de menaces, la défense européenne fait son nid. Ces initiatives suffiront-elles ? Et surtout, parviendront-elles à dépasser les innombrables divisions européennes ?

Sources :

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17 janvier 2020 Afrique et Moyen-OrientAmériqueAmérique du NordAsie et OcéanieChineEuropeFranceGéopolitique & Relations InternationalesIndeInternationalProche et Moyen-OrientRussieSituations décryptées Leave a comment

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GUERRE MONDIALE CONTRE L’HUMANITÉ: LA POURSUITE INCESSANTE DE L’HÉGÉMONIE EN AMÉRIQUE

GUERRE MONDIALE CONTRE L’HUMANITÉ: LA POURSUITE INCESSANTE DE L’HÉGÉMONIE EN AMÉRIQUE

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07.01.2020MondeMichel Chossudovsky

La transcription a été éditée par le professeur Chossudovsky. Zones de texte, cartes ajoutées.

Partie un

Global Research: Vous avez présenté votre article au Nicaragua début décembre. Pourriez-vous nous présenter brièvement ce document?

Michel Chossudovsky: Eh bien, l’accent était essentiellement mis sur la mondialisation de la guerre et la chronologie de l’hégémonie américaine.

L’histoire («savante acceptée») des cent dernières années est trompeuse car elle présente la Grande-Bretagne et les États-Unis comme des alliés, mais en fait, ils n’ont jamais été des alliés. Ils concurrençaient des empires.

Cette confrontation entre les États-Unis et la Grande-Bretagne a existé dès le début de la fondation des États-Unis en 1776. Elle est devenue de plus en plus répandue à la suite de la guerre civile de 1865.

Il y avait des scénarios militaires américains et des plans de guerre dirigés contre l’Empire britannique. Ceux-ci n’étaient pas limités à l’hémisphère occidental.

En substance, l’objectif des États-Unis était d’affaiblir l’Empire britannique et d’acquérir une position dominante dans le monde.

Il y a beaucoup d’histoire, et je veux souligner quelques points de repère.

La conférence de Berlin de 1884 – 1885 , qui était essentiellement une initiative française et britannique, les États-Unis ont été exclus. Ils étaient là en tant qu’observateurs, mais on ne leur a jamais offert de rôle à jouer dans «le découpage de l’Afrique», de sorte qu’en fait, les puissances européennes avaient déjà décidé de découper l’Afrique sans les États-Unis.

1914 Carte de l’Afrique

Ensuite, vous avez la guerre hispano-américaine de 1898 , puis la Première Guerre mondiale (1914-1918) , et ce que nous pouvons dire, c’est que les États-Unis ont consolidé leur hégémonie par rapport à l’Empire britannique spécifiquement en Amérique latine et dans les Caraïbes, mais également en Asie.

Et bien que la doctrine Monroe n’ait pas été «officiellement» dirigée contre l’Empire britannique, elle avait néanmoins l’intention de consolider l’hégémonie américaine dans l’hémisphère occidental.

GR: Professeur Chossudovsky, pourriez-vous nous rappeler brièvement ce qu’est exactement la doctrine Monroe et quand elle est née?

MC: Eh bien, la doctrine Monroe a été lancée au début du XIXe siècle, et elle est passée par plusieurs phases. Mais finalement, l’idée était que les puissances européennes ne devraient pas intervenir dans l’hémisphère occidental. Il a été dirigé en grande partie contre l’Espagne et la France mais aussi la Grande-Bretagne. Et comme nous le savons, la France a également été impliquée au Mexique à un moment de son histoire (1862)

En d’autres termes, la doctrine Monroe a jeté les bases d’une consolidation hémisphérique par les États-Unis.

Maintenant, ce qui est très important, en particulier pour les Canadiens, – parce que nous avons une façon particulière de comprendre notre histoire à partir de 1867 – est le fait que les États-Unis avaient un plan d’annexion du Canada , qui a été formulé en 1866.

MC: (suite) Bien sûr, nous avons eu la Confédération (1867). Mais ce plan de guerre contre le Canada n’a pas été abandonné: après la Première Guerre mondiale, les États-Unis ont formulé un plan pour envahir l’Empire britannique (y compris le Canada). Il s’appelait « Plan de guerre rouge».

Maintenant, les détails de ce plan d’envahissement de l’Empire britannique peuvent sembler absurdes. Ils étaient censés être des alliés.

Ce qui s’est passé, c’est qu’il y avait des plans pour envahir le Canada, il y avait des jeux de guerre juste à la frontière canado-américaine – et il était même prévu d’utiliser des armes chimiques contre les Canadiens.

Carte: Plan d’invasion dirigé contre le Canada et les possessions britanniques dans les Caraïbes

 La campagne de bombardement sous-jacente à ces plans de guerre a été formulée dans les années 1920 et 1930. Il s’agissait d’un plan de bombardement de quatre grandes villes canadiennes, à savoir Vancouver Montréal, Halifax et Québec. Ce fameux projet avait été confié à nul autre que le général Douglas MacArthur. Eh bien, il n’était pas général à l’époque. Il est devenu général pendant la Seconde Guerre mondiale.

Mais néanmoins, le plan de guerre rouge a souligné le fait qu’il y avait une certaine continuité et qu’il était prévu d’envahir le Canada.

Les États-Unis n’ont jamais vraiment abandonné leur intention de faire la guerre à l’Empire britannique. Et en 1939, lorsque la Seconde Guerre mondiale a éclaté, les États-Unis sont restés neutres. Il n’a pris parti pour les Alliés que bien plus tard. Début septembre 1939, les États-Unis déclarent leur neutralité. Il n’a pris aucune mesure pour empêcher l’invasion de la France par l’Allemagne nazie, ni les bombardements dirigés contre le Royaume-Uni.

La Seconde Guerre mondiale a commencé avec l’invasion de la Pologne et des États baltes, qui a été suivie par la guerre sur le front occidental, y compris l’invasion et l’occupation de la France, de la Belgique et des Pays-Bas, ainsi que les bombardements du Royaume-Uni

La guerre sur le front de l’Est contre l’Union soviétique a commencé en juin 1941.

Zone de texte. L’invasion du Canada

Un plan détaillé d’envahissement du Canada, intitulé «Plan de guerre de base interarmées et marines – Rouge» a été approuvé par le Département américain de la Guerre sous la présidence de Herbert Hoover en 1930. Il a été mis à jour en 1934 et 1935 pendant la présidence de Franklin D. Roosevelt . Il a été «suspendu» en 1939 après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

Le secrétaire à la Guerre, Patrick J. Hurley, a largement contribué à la formulation et à l’approbation du plan rouge par l’administration américaine.

À son époque, le plan de guerre RED n’était pas censé être drôle. Le projet de 1928 précisait qu ‘«il devrait être très clair pour le Canada que, dans une guerre, elle souffrirait gravement». Le projet de 1930 déclarait que «de grandes parties du territoire du CRIMSON deviendront des théâtres d’opérations militaires avec des souffrances conséquentes pour la population et une destruction et une dévastation généralisées du pays…»

En octobre 1934, le secrétaire à la Guerre et le secrétaire à la Marine approuvent un amendement autorisant le bombardement stratégique de Halifax, Montréal et Québec par «des opérations aériennes immédiates à une échelle aussi grande que possible». Un deuxième amendement, également approuvé au niveau du Cabinet , a ordonné à l’armée américaine, en majuscules, « DE FAIRE TOUTES LES PRÉPARATIONS NÉCESSAIRES POUR L’UTILISATION DE LA GUERRE CHIMIQUE DE LA DÉBUT DE LA GUERRE. L’UTILISATION DE LA GUERRE CHIMIQUE, Y COMPRIS L’UTILISATION D’AGENTS TOXIQUES, DEPUIS L’INCEPTION DES HOSTILITÉS, EST AUTORISÉE… »

L’utilisation de gaz toxique a été conçue comme une action humanitaire qui obligerait le Canada à se rendre rapidement et donc à sauver des vies américaines. (Commandant Carpender, AS, et colonel Krueger, W. (1934), note au Joint Board, 17 octobre 1934, disponible dans les archives nationales américaines dans les documents annexés au plan de guerre RED.)

En mars 1935, le général Douglas MacArthur propose un amendement faisant de Vancouver une cible prioritaire comparable à Halifax et Montréal . Cela a été approuvé en mai 1935 et en octobre 1935, son fils Douglas MacArthur Jr. a commencé sa carrière d’espionnage en tant que vice-consul à Vancouver. En août 1935, les États-Unis ont effectué leurs manœuvres militaires les plus importantes à l’époque en temps de paix, avec plus de 50000 soldats pratiquant une invasion motorisée du Canada, dûment rapporté dans le New York Times par son journaliste militaire vedette, Hanson Baldwin. Floyd Rudmin, Plan Red, Counterpunch, 2006 (non souligné dans l’original)

Soutien américain à l’Allemagne nazie

MC: Maintenant, les États-Unis, au cours des années 1930, mais s’étendant même plus loin dans la Seconde Guerre mondiale, collaboraient assez activement avec l’Allemagne nazie dans les domaines de la finance, de la technologie mais aussi dans le domaine de la production militaire, et cela comprenait la participation de Ford, Rockefeller et aussi de la famille Bush.

 Le grand-père du président Bush Junior était Prescott Bush. En d’autres termes, le grand-père de George W. Bush était le directeur de l’Union Banking Corporation, Brown Brothers Harriman, qui à son tour était partenaire de Thyssen Stahl , un important conglomérat allemand impliqué dans l’industrie de l’armement du Troisième Reich. Et cela a été raisonnablement bien documenté.

Les États-Unis ont continué de collaborer avec l’Allemagne nazie après septembre 1939. Et après décembre 1941, à savoir Pearl Harbor, les États-Unis ont rejoint les alliés, ont déclaré la guerre au Japon, à l’Allemagne et à l’Italie. Et il y a eu un changement formel en ce qui concerne l’Allemagne nazie. L’administration Roosevelt a adopté la législation «Commerce avec l’ennemi». En d’autres termes, Washington a pris une position officielle pour soutenir ses alliés contre l’Allemagne nazie. Mais officieusement, ils ont continué à collaborer avec l’Allemagne nazie.

Zone de texte. La famille Bush et l’Allemagne nazie, «Dormir avec l’ennemi»

Prescott Bush était partenaire de Brown Brothers Harriman & Co et directeur d’ Union Banking Corporation, qui entretenait des relations étroites avec les intérêts des entreprises allemandes, notamment Thyssen Steel , une grande entreprise impliquée dans l’industrie des armes du Troisième Reich.

«… [N] e nouveaux documents, déclassifiés [en 2003], montrent que même après l’entrée en guerre de l’Amérique [8 décembre 1941] et lorsqu’il existait déjà des informations importantes sur les plans et les politiques des nazis, il [Prescott Bush] travaillait pour et a profité des entreprises étroitement impliquées dans les entreprises très allemandes qui ont financé la montée au pouvoir d’Hitler. Il a également été suggéré que l’argent qu’il avait gagné grâce à ces transactions avait aidé à établir la fortune de la famille Bush et à mettre en place sa dynastie politique »( The Guardian , 25 septembre 2004)

Selon Yuri Rubtsov :Dormir avec le troisième Reich: «Alliance» tacite de l’Amérique avec l’Allemagne nazie contre l’Union soviétique

En août 1934, le «pétrole standard» américain en Allemagne a acquis 730 000 acres de terre et construit de grandes raffineries de pétrole qui approvisionnaient les nazis en pétrole. Dans le même temps, l’ Allemagne a secrètement livré aux États-Unis l’équipement le plus moderne pour les usines d’avions , qui allait commencer la production d’avions allemands.

L’Allemagne a reçu un grand nombre de brevets militaires des entreprises américaines Pratt et Whitney »,« Douglas »,« Curtis Wright », et la technologie américaine construisait le« Junkers-87 ». En 1941, alors que la Seconde Guerre mondiale faisait rage, les investissements américains dans l’économie de l’Allemagne s’élevaient à 475 millions de dollars. «Huile standard» investie – 120 millions, «General Motors» – 35 millions de dollars, ITT – 30 millions de dollars et «Ford» – 17,5 millions de dollars. (pas d’italique dans l’original)

Le pétrole standard vendait du pétrole au troisième Reich

MC: Invariablement négligé par l’historien et les journalistes, il y a quelque chose qui est absolument crucial pour comprendre la Seconde Guerre mondiale: l’ Allemagne n’avait pas d’essence, de carburant – elle avait des réserves d’essence très limitées.

Cela est documenté dans le livre de Jacques Pauwels, un éminent historien canadien. Pauwels analyse la relation entre Standard Oil, qui appartenait à la famille Rockefeller et le régime nazi.

Standard Oil était le plus grand producteur de pétrole au monde. Il contrôlait l’industrie pétrolière et l’Allemagne nazie dépendait du pétrole.

Et ce pétrole a été vendu à l’Allemagne nazie directement jusqu’à Pearl Harbor en décembre 1941, et par la suite il a été vendu indirectement via des pays tiers, pour contourner le «Trading With The Enemy Act» qui a été adopté au Sénat américain.

Eh bien, en fait, il s’agissait d’une législation antérieure [1917] mais néanmoins, il convient de noter que les actifs de la famille Bush ont été confisqués en vertu de la législation «Commerce avec l’ennemi».

MC: (suite) Mais en ce qui concerne Standard Oil, ils ont continué à vendre du pétrole à l’Allemagne nazie jusqu’en 1944-1945.

Et l’administration Roosevelt a fermé les yeux.

Et la raison principale en était que sans les approvisionnements en pétrole de Standard Oil, l’Allemagne nazie n’aurait en aucun cas pu faire la guerre à l’Union soviétique et, en fait, même le front occidental aurait été compromis.

Alors que la vente de pétrole américain par Standard Oil au Troisième Reich était cruciale. Les États-Unis dormaient avec l’ennemi. Officieusement, les États-Unis étaient de facto un «allié» de l’Allemagne nazie. Aucune sanction n’a été imposée au Troisième Reich: après Pearl Harbor (décembre 1941), le pétrole américain a été vendu à l’ennemi par le biais de pays tiers, puis une grande partie des expéditions de Standard Oil a été vendue hors du Venezuela.

L’opération Barbarossa a été lancée en juin 1941 par l’Allemagne nazie contre l’Union soviétique. Elle a fait 26 millions de morts.

Il était entendu que le Troisième Reich obtiendrait du pétrole des États-Unis.

Les nazis étaient de fervents planificateurs militaires, et avant de lancer l’opération Barbarossa, ils ont assuré qu’ils auraient des approvisionnements réguliers en pétrole fournis par Standard Oil.

Sans pétrole américain, ils n’auraient en aucun cas pu faire la guerre à l’Union soviétique.

Zone de texte. La question tacite. D’où l’Allemagne a-t-elle obtenu son pétrole?

Avant décembre 1941, le pétrole du Texas était régulièrement expédié à l’Allemagne nazie.

Alors que l’Allemagne a pu transformer le charbon en combustible, cette production synthétique était insuffisante. De plus, les ressources pétrolières de Ploesti en Roumanie (sous contrôle nazi jusqu’en 1944) étaient minimes. L’Allemagne nazie dépendait en grande partie des expéditions de pétrole de US Standard Oil.

L’attaque de Pearl Harbor (7 décembre 1941) a eu lieu à peine six mois après le lancement de l’opération Barbarossa (juillet 1941). Les États-Unis entrent dans la Seconde Guerre mondiale, déclarant la guerre au Japon et aux pays de l’axe.

Commerce avec la législation ennemie (1917) officiellement appliquée  L’entrée de l’Amérique dans la Seconde Guerre mondiale n’a pas empêché Standard Oil of New Jersey de vendre du pétrole à l’Allemagne nazie. Ceci malgré l’enquête du Sénat de 1942 sur US Standard Oil.

Alors que les expéditions directes de pétrole américain étaient réduites, Standard Oil vendrait du pétrole américain par le biais de pays tiers. Le pétrole américain a été expédié vers la France occupée via la Suisse et de la France, il a été expédié en Allemagne:

«… Pendant toute la durée de la Seconde Guerre mondiale, Standard Oil, dans le cadre des accords que Teagle avait supervisés , a continué à approvisionner l’Allemagne nazie en pétrole. Les expéditions ont transité par l’Espagne, les colonies de Vichy France aux Antilles et la Suisse. »

Il convient de noter qu’une grande partie des besoins en pétrole de l’Allemagne nazie a été satisfaite par des expéditions en provenance du Venezuela qui était à l’époque une colonie américaine de facto.

Le président vénézuélien parrainé par les États-Unis (en temps de guerre), le général Isaías Medina Angarita ( mai 1941 – octobre 1945) était là pour protéger les intérêts pétroliers américains ainsi que le «commerce avec l’ennemi» dès le début de l’entrée de l’Amérique dans la Seconde Guerre mondiale en décembre 1941:

John D. Rockefeller Jr. détenait une participation majoritaire dans la Standard Oil Corporation , mais le deuxième actionnaire le plus important était la société chimique allemande IG Farben, par l’intermédiaire de laquelle la société a vendu pour 20 millions de dollars d’essence et de lubrifiants aux nazis. Et la succursale vénézuélienne de cette société a envoyé 13 000 tonnes de pétrole brut en Allemagne chaque mois, que la solide industrie chimique du Troisième Reich a immédiatement convertie en essence.

Alors que le gouvernement de Medina Angarita sous la pression de Washington dans le sillage immédiat de Pearl Harbor (7 décembre 1941) est resté officiellement neutre (de facto aligné sur les États-Unis, tout en rompant ses relations avec l’Allemagne nazie), les expéditions de pétrole du Venezuela vers l’Allemagne n’ont pas été interrompues. . Dans une tournure plutôt inhabituelle (à la limite du ridicule), le Venezuela a déclaré la guerre à l’Allemagne en février 1945, alors que la guerre était presque terminée.

Sans ces expéditions de pétrole instrumentées par Standard Oil et les Rockefeller, l’Allemagne nazie n’aurait pas été en mesure de mettre en œuvre son programme militaire. Sans carburant, le front oriental du Troisième Reich dans le cadre de l’opération Barbarossa n’aurait probablement pas eu lieu, sauvant des millions de vies. Le front occidental, y compris l’occupation militaire de la France, de la Belgique et des Pays-Bas, aurait sans doute également été touché.

MC: L’administration Franklin D. Roosevelt aurait pu adopter des sanctions sévères contre Standard Oil en vue d’imposer un blocus contre l’Allemagne nazie.

Les États-Unis n’étaient pas attachés à la paix: l’objectif tacite de Washington n’était pas seulement de détruire l’Union soviétique, il consistait également à saper le rôle de la Grande-Bretagne en tant que puissance impériale.

Ne nous faisons aucune illusion. Sans les expéditions de pétrole instrumentées par US Standard Oil et ses filiales, la conception impériale de l’Allemagne nazie n’aurait pas pu être entreprise.

Il convient de noter que le rôle des États-Unis dans l’approvisionnement en pétrole de l’Allemagne nazie est négligemment négligé. Le «consensus» occidental d’aujourd’hui, soutenu par le Parlement européen, doit blâmer l’Allemagne nazie et l’Union soviétique pour la Seconde Guerre mondiale.

GR: Professeur Chossudovsky, vous en avez dit un peu là-dessus. Pourriez-vous peut-être simplement partager avec nos auditeurs certains des documents sources clés que vous avez utilisés pour vos recherches et qui ont alimenté votre analyse?

MC: Eh bien, vous savez, d’un point de vue historique, cette «alliance» entre les États-Unis et le Troisième Reich n’était pas claire dans mon esprit, elle était floue. De plus, à quelques exceptions près, il n’a pas fait l’objet de recherches savantes (traditionnelles).

Ce que j’ai fait, c’était de me livrer à ce qu’on pourrait appeler une analyse de bon sens. À cet égard, je pense que le livre de Jacques Pauwels sur la Seconde Guerre mondiale est absolument fondamental.

L’analyse de bon sens nous dit ceci: vous ne pouvez pas mener une campagne militaire à grande échelle sans carburant.

Sans l’approvisionnement régulier en carburant de l’Allemagne standard à l’Allemagne nazie, l’histoire de la Seconde Guerre mondiale aurait été totalement différente . L’opération Barbarossa n’aurait probablement pas eu lieu.

Mais ensuite, il y a un autre élément que j’ai mentionné plus tôt en ce qui concerne l’Empire britannique. Le plan de guerre rouge contre l’Empire britannique a été suspendu en 1939. Mais il n’a jamais été abandonné.

À partir de 1939, d’un point de vue géopolitique, l’objectif hégémonique non déclaré de l’Amérique était d’affaiblir toutes les puissances impériales concurrentes, y compris l’empire britannique.

En d’autres termes, affaiblir la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, l’Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas ainsi que le Japon. Tous ces pays avaient des possessions coloniales. Et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe avait été détruite et l’économie américaine était en plein essor.

Au cours de l’après-guerre, ces possessions coloniales (par exemple le Vietnam, l’Indonésie, le Cambodge) ont été reprises, intégrées dans la sphère d’influence américaine.

Les deux objectifs historiques des États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale étaient

1) pour saper l’Empire britannique et les puissances impériales concurrentes,

2) détruire l’Union soviétique,

Un plan secret pour mener une guerre nucléaire contre l’Union soviétique formulé pendant la Seconde Guerre mondiale

Il y avait un plan secret formulé pour la première fois en 1942, confirmé par des documents déclassifiés du 15 septembre 1945, selon lequel les États-Unis avaient l’intention de mener une guerre nucléaire contre l’Union soviétique.

Deux bombes atomiques ont été larguées respectivement sur Hiroshima et Nagasaki sous le président Truman (6 et 9 août 1945), et nous savons que dans les premières minutes de ce bombardement d’Hiroshima, cent mille personnes ont été tuées, et la même chose s’est produite en ce qui concerne à Nagasaki.

Ces villes ont été totalement détruites, entraînant également d’importantes radiations nucléaires.

Mais ce que la plupart des gens ne savent pas, c’est que le 15 septembre 1945, des documents déclassifiés du département américain de la Guerre indiquaient sans équivoque un plan américain détaillé pour bombarder 66 villes de l’Union soviétique – avec plus de 200 bombes atomiques.

Certains historiens auraient pu conclure: Hiroshima et Nagasaki étaient des répétitions générales pour ce projet dévastateur dirigé contre 66 villes soviétiques. Maintenant, je pense que c’est important parce que ce projet a été formulé lorsque l’Union soviétique et les États-Unis étaient théoriquement alliés contre l’Allemagne nazie.

Mais en fait, l’histoire du 20e siècle, je pense, doit être examinée très attentivement.

Du pétrole américain pour les convois motorisés de chars et de voitures blindées de l’Allemagne nazie, ses avions de la Luftwaffe faisaient partie du plan américain de destruction de l’Union soviétique. Cela a entraîné la perte de 26 millions de vies.

Un autre plan connexe consistait à éliminer l’Union soviétique de la carte , en lâchant plus de 200 bombes atomiques sur 66 villes soviétiques. Ce projet équivalait à la planification d’un génocide.

Maintenant, ce projet n’a pas eu lieu parce que l’Union soviétique avait des informations sur ce plan formulé pour la première fois en 1942 et qu’elle était en train de développer son propre système d’armes.

Mais ce que je dis, c’est que la course aux armements n’a pas commencé avec la guerre froide. La course aux armements a commencé avec le projet Manhattan (lancé en 1939) qui consistait à renforcer les capacités d’armes nucléaires aux États-Unis. Et le Canada, soit dit en passant, était partenaire de ce projet. Et la Grande-Bretagne aussi.

Essentiellement, nous examinons une perspective plus large de la façon dont les États-Unis ont soutenu de facto l’Allemagne nazie en vue de

a) détruire l’Union soviétique,

b) affaiblir l’Empire britannique et les empires concurrents, y compris bien sûr la France, la Belgique, la Hollande, l’Italie, etc., etc. (ces pays ne sont pratiquement plus des puissances coloniales).

Entracte

Deuxième partie

GR: Un autre aspect de l’hégémonie américaine, comme vous le dites, est également la dimension économique. Nous avons discuté avec Michael Hudson il y a quelques mois et, vous savez, il a mentionné l’utilisation du dollar américain pour maintenir son contrôle et financer son programme de guerre.

Alors, pourriez-vous parler de l’utilisation du dollar américain et de la façon dont il a été utilisé pour maintenir le rôle hégémonique de l’Amérique – la façon dont ils ont pu utiliser la création de ces institutions comme l’Organisation mondiale du commerce, l’Organisation mondiale Banque, et juste le dollar américain comme monnaie – la pétro-monnaie mondiale?

Hégémonie du dollar américain

MC: Eh bien, vous savez, cela remonte à l’accord de Bretton Woods de 1944, où il y avait une décision qui a été pratiquement imposée dans l’après-guerre, d’établir le dollar américain comme monnaie internationale. Et lié à l’or, puis l’étalon-or a été abandonné.

Cette dollarisation de l’économie de l’après-Seconde Guerre mondiale a connu plusieurs étapes. Cela a finalement conduit la Banque mondiale et le FMI à jouer un rôle proactif dans les pays qui étaient d’anciennes colonies des puissances d’Europe occidentale: l’Afrique subsaharienne, l’Asie du Sud-Est et bien sûr l’Amérique latine – en d’autres termes, ce appelé «pays en développement».

Mais encore une fois, c’est le Consensus de Washington, c’est la Banque mondiale, le FMI qui sont devenus des instruments menant à la consolidation de l’hégémonie américaine, à savoir l’hégémonie du dollar américain.

Et c’est certainement, en un sens, un résultat de la Seconde Guerre mondiale où toutes les puissances impériales concurrentes sont finalement détruites. Eh bien, ce ne sont plus des puissances concurrentes et je parle de l’Italie, de la France, de la Grande-Bretagne, de la Belgique, des Pays-Bas et bien sûr de l’Allemagne.

Toute cette structure a finalement été aplatie, et bon nombre des soi-disant pays en développement – territoires de ces anciennes puissances coloniales – sont désormais dans la sphère d’influence américaine.

Et le dollar est leur devise de substitution.

C’est donc une structure de domination et d’hégémonie utilisant les marchés des devises, les conditionnalités de la politique économique, le contrôle des salaires, le contrôle des prix, etc.

Et puis c’est aussi tout le processus de délocalisation de l’activité industrielle vers des économies de main-d’œuvre bon marché. Et bon nombre de ces économies de main-d’œuvre bon marché sont les anciennes colonies des puissances occidentales.

GR: Maintenant, il y a la chute du mur de Berlin, et donc l’Union soviétique n’est plus.

Et puis nous sommes entrés dans une nouvelle phase, mais les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN continuent d’avancer vers la frontière de la Russie.

nous sommes au point où les USA et l’OTAN menacent la Russie,

De plus, depuis 2001, les États-Unis mènent une «guerre mondiale contre le terrorisme». C’est la période post-11 septembre.

Donc, cela signifie-t-il un changement de cap important, et comment cela est-il lié à cet effort continu de supplanter l’Empire britannique?

MC: Eh bien, je veux dire, à la suite de la Seconde Guerre mondiale, l’OTAN a été créée en 1949.

C’est le soixante-dixième anniversaire de l’OTAN pour ainsi dire. Et c’est le passage à la guerre froide. Maintenant, l’OTAN a été réellement établie (avril 1949) à peine quelques mois avant la fondation de la République populaire de Chine (RPC) le 1er octobre 1949. Et, bien sûr, l’OTAN a ciblé l’Union soviétique au nom du Pentagone.

Les États-Unis ont été la principale puissance à soutenir la guerre froide jusqu’à sa «fin officielle» en 1989.

Mais en effet, la guerre froide n’est pas terminée. Alors que l’Union soviétique n’existe plus, les États-Unis et l’OTAN dirigent désormais leurs menaces contre la Fédération de Russie (qui est un pays capitaliste de bonne foi).

Encore une fois, cela fait partie d’un projet hégémonique, non pas des États membres de l’OTAN mais des États-Unis qui contrôlent l’OTAN via le Pentagone.

Et je pense que tout le processus de militarisation après la Seconde Guerre mondiale avec la mise en place des structures de commandement géographiques – le Commandement central américain, le Commandement américain pour l’Afrique, le Commandement américain du Pacifique, etc. – des centaines de bases militaires à travers le monde.

Commandes géographiques des États-Unis

Et en grande partie, eh bien, ils ne menacent pas seulement la Russie, ils menacent la Chine.

Et ces bases sont également là pour renforcer la sphère d’influence américaine, c’est-à-dire coloniser des régions qui étaient autrefois des colonies de pays européens.

En Asie du Sud-Est, bien sûr, ce qui est très important, ce sont les voies navigables stratégiques.

L’Indonésie est de facto dans la zone d’influence des États-Unis et divers autres pays également.

Et donc, c’est un processus de militarisation mondiale dans chacune des principales régions du monde .

Cette nouvelle hégémonie au lendemain de la guerre froide se caractérise également par divers modes d’ingérence dans les affaires des États souverains par le biais de dictatures militaires en Amérique latine, de changement de régime, de mouvements de protestation, de sanctions, d’ingérence dans les élections nationales, etc.

C’est toute la gamme de la puissance militaire qui, bien sûr, soutient les intérêts économiques et financiers des États-Unis dans différentes parties du monde.

Et ce n’est pas strictement dans le contexte de l’Europe de l’Est. C’est aussi en Asie centrale, c’est dans la mer de Chine méridionale, le détroit de Taiwan,

Et dans la structure actuelle, nous avons maintenant une situation où la Fédération de Russie et la Chine sont des alliés de l’ Organisation de coopération de Shanghai (OCS), qui constitue en fin de compte un puissant bloc compensateur par rapport à l’hégémonie américaine, en particulier dans le contexte asiatique.

GR: La plupart des gens comprennent qu’il y avait beaucoup d’inimitié entre les États-Unis et l’Empire britannique à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle. Mais au cours des deux derniers siècles, on pourrait penser que, peut-être, ils ont changé de voie. Je veux dire que les États-Unis sont davantage un partenariat avec le Royaume-Uni, plutôt que de chercher à les supplanter en tant qu’empire dominant.

Pourriez-vous peut-être reprendre cette idée, c’est-à-dire qu’il n’y a aucun intérêt dans un partenariat? Parce qu’il y a certainement eu beaucoup de partenariat dans toutes ces aventures militaires que nous avons vues depuis la seconde guerre mondiale, mais qu’est-ce qui indique que l’objectif de supplanter l’Empire britannique est toujours en vigueur?

MC: Eh bien, vous savez, le monde est caractérisé par ce que j’appellerais des coalitions transversales. Vous pouvez être amis dans le domaine de la diplomatie et de la politique, puis ennemis dans les affaires financières. Nous pouvons voir la situation en ce qui concerne les relations entre, disons, les États-Unis et la Turquie, ou la Turquie et l’OTAN. La Turquie est désormais un allié de la Russie, mais elle fait toujours partie de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord.

En ce qui concerne la Grande-Bretagne et les États-Unis – il existe de nombreuses relations transversales. La Grande-Bretagne est toujours le principal marché financier d’Europe et la ville de Londres est considérée comme l’un des principaux centres financiers du monde. Et il existe des liens entre les entreprises britanniques et américaines. Et il existe également des liens avec d’autres pays européens.

Mais je pense qu’il y a quelque chose de très spécifique. Aujourd’hui, alors que United Kingdon s’aligne sur les États-Unis, ils sont subordonnés aux États-Unis.

Et je ne pense pas que les gouvernements britanniques aient l’intention de restaurer l’Empire britannique, car, à part le Commonwealth, il est plus ou moins disparu – il n’existe plus.

Mais, d’autre part, il est important de souligner que dans toutes les guerres récentes, la Grande-Bretagne a fidèlement participé à une alliance anglo-américaine, à la fois en ce qui concerne l’Afghanistan, ainsi que, bien sûr, en ce qui concerne l’Irak pendant la guerre du Golfe (1991) ainsi qu’en 2003. Elle a été marquée par la relation Bush-Tony Blair.

À cet égard, il existe, bien sûr, une alliance très cohésive et corrompue.

Mais quand vous regardez les objectifs hégémoniques des États-Unis, vous vous rendez compte que ce qui se passe aujourd’hui au Royaume-Uni, c’est la nomination par le Premier ministre Boris Johnson d’un régime de procuration américain.

GR: Pourriez-vous expliquer un peu cela?

MC: C’est quelque chose qui n’est pas si simple à expliquer. Je dois mentionner qu’il existe d’autres cas de gouvernements mandataires en Europe occidentale, en particulier en France et en Allemagne.

Mais cela signifie que les États-Unis ont essentiellement l’intention de prendre le contrôle du paysage européen.

Et sous une forme ou une autre, cela a été fait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, simplement par le fait qu’il y a des bases militaires américaines dans plusieurs pays européens, et qu’elles ont l’OTAN et qu’elles contrôlent l’OTAN.

Mais dans le cas de la Grande-Bretagne, nous devons comprendre que le Royaume-Uni n’a jamais fait partie de la zone euro. Et il y a une raison à cela, et cela a à voir avec les relations américano-britanniques en termes d’institutions financières, de marchés, etc.

Mais plus récemment, il y a eu des négociations entre le Royaume-Uni et les États-Unis concernant le commerce et l’investissement, etc., dont les détails n’ont pas vraiment émergé. Les négociations entre Boris Johnson et l’administration Trump, disons, en ce qui concerne la politique macro-économique, en particulier la privatisation des services de santé.

En d’autres termes, ce que les États-Unis réclament, c’est la restructuration néolibérale de la Grande – Bretagne , une privatisation extensive, l’abrogation de l’État providence, quelque chose qui a été construit après la Seconde Guerre mondiale, à savoir la socio-démocratie. Et cela n’a rien à voir avec le colonialisme britannique.

Cela avait à voir avec le fait qu’à un moment donné, le peuple britannique a poussé vers le développement de programmes sociaux, de l’éducation, etc.

Et je pense que ce qui se passe actuellement, c’est que nous avons un gouvernement qui n’est finalement pas représentatif du peuple britannique. Il est devenu un instrument des intérêts hégémoniques américains dominants, ainsi que la continuation d’un partenariat anglo-américain fragile dominé par Washington.

Donc ça, je pense que c’est la fin du jeu. La déstabilisation de la Grande-Bretagne en tant qu’État-nation.

Cette déstabilisation est provoquée par le Consensus de Washington.

Si nous regardons l’évolution de l’Empire britannique de la reine Victoria à la fin du XIXe siècle à nos jours, l’hégémonie américaine prévaut finalement. La fin des ambitions impériales de la Grande-Bretagne est le chaos économique et politique sous Brexit.

GR: Ouais…

MC: … Ce n’est pas que le Brexit en soi soit le problème. C’est le fait qu’un gouvernement proxy a été installé. C’est un gouvernement corrompu. Il est manipulé par des intérêts financiers et mène finalement la Grande-Bretagne, l’ancien Empire britannique dans une impasse politique totale.

Entracte

Partie trois

GR: Professeur Chossudovsky, vous avez évoqué le Brexit tout à l’heure, et je veux juste obtenir des éclaircissements. Le Brexit sert-il finalement les objectifs américains ou était-ce simplement un moyen par lequel un certain type de mandataire, comme vous le dites, serait élu?

MC: Eh bien, je pense que l’objectif américain plus large est de créer une instabilité à travers le paysage européen. Il sert les intérêts américains parce qu’il coupe la Grande-Bretagne de l’Union européenne. Mais il définit également toute une série d’accords commerciaux, etc., dont bénéficieront les États-Unis. (c.-à-d. intérêts financiers américains).

L’ironie est que l’expansionnisme et l’hégémonie américains se nourrissent de la création et de la perturbation des économies nationales et locales. Il en résulte une déstabilisation économique et sociale.

Les réformes néolibérales parrainées par les États-Unis déstabilisent l’économie nationale et créent des divisions sociales. (Par exemple, les divisions créées dans les États membres de l’UE). l’État-nation se fragmente. (par exemple, la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie sont divisées). Vous créez des divisions au sein des sociétés nationales.

Dans le même temps, la guerre contre le terrorisme est bien entendu utilisée pour affaiblir le tissu des pays d’Europe occidentale: elle déclenche la crise des réfugiés. Ce dernier est marqué par des personnes fuyant les théâtres de guerre en Syrie, en Irak ou ailleurs. La crise des réfugiés est le résultat direct de l’agression militaire américaine, que ce soit une action militaire directe ou qu’elle soit le résultat d’insurrections terroristes parrainées par les États-Unis.

L’ensemble du paysage européen est aujourd’hui en crise politiquement, socialement. Et c’est aussi la conséquence des guerres menées par les États-Unis au Moyen-Orient.

Mais c’est aussi le résultat de politiques néolibérales qui sont désormais beaucoup plus généralisées et qui sont désormais appliquées dans de nombreux pays occidentaux.

Et inévitablement, lorsque vous commencez à adopter une politique néolibérale dans un pays comme le Royaume-Uni, vous détruisez tout le tissu de l’État providence. C’est finalement l’objectif.

GR: Professeur Chossudovsky, nous allons devoir clore l’interview sous peu, mais je voulais poser une autre question sur le fait que lorsque ces plans – cet agenda hégémonique – sont nés au XIXe siècle, les États-Unis étaient ascendants, et maintenant, il semblerait qu’aujourd’hui et depuis quelques décennies maintenant, les États-Unis soient en déclin avec la Chine apparemment – semblant être en hausse et former des partenariats avec la Russie et d’autres pays. Alors, comment voyez-vous cela – je veux dire, ce programme de domination impériale va-t-il s’effondrer, compte tenu des immenses dettes que les États-Unis ont accumulées et de l’incapacité de vendre des bons du Trésor américain comme ils l’ont fait par le passé. Comment voyez-vous cette procédure? L’hégémon américain va-t-il réussir ou est-il destiné à échouer?

MC: Eh bien, vous savez, cela a beaucoup à voir avec les sources de richesse monétaire. Et c’est la croissance des activités spéculatives, les hedge funds, la déréglementation bancaire sous l’administration Clinton et le fait que maintenant on peut gagner de l’argent sans forcément produire quoi que ce soit.

Et vous pouvez spéculer.

Et les diverses formes corrompues de création de richesse au sein du système financier se font au final au détriment de l’économie réelle.

Ensuite, il y a toute la question de la délocalisation. Et, en fait, ce que nous avons vu aux États-Unis, c’est que certaines industries sont tout simplement en train de disparaître – et c’est vrai aussi au Canada et en Europe occidentale.

Et ils ont été délocalisés en Asie du Sud-Est ou même en Chine, d’ailleurs, dans des paradis du travail bon marché en Asie du Sud-Est.

Mais en même temps, la mise en œuvre de ces mesures d’austérité, couplée à de très gros budgets militaires, conduit à l’effondrement de l’infrastructure économique américaine.

L’économie réelle est donc en crise. Au cœur de l’Empire américain, une grande partie de la population américaine ne répond même pas aux besoins alimentaires minimaux.

C’est une situation d’appauvrissement du pays le plus riche de la planète.

Et cela a beaucoup à voir avec le fonctionnement de l’appareil impérial américain. Vous délocalisez tout en vue de payer 150 $ par mois aux travailleurs en Asie du Sud-Est, ce qui conduit à des personnes qui perdent leur emploi sur les chaînes de montage en Amérique du Nord et ainsi de suite, et finalement cela mène au chômage et à l’effondrement du pouvoir d’achat et chute de l’activité économique, sans parler de la hausse des prix des denrées alimentaires. Mais en même temps, toute l’infrastructure de l’économie américaine est en crise.

Et je soupçonne que cela va se retourner parce que l’Empire n’est plus en mesure d’affirmer son hégémonie par rapport à une véritable activité économique.

Et les niveaux de demande des consommateurs se sont effondrés en raison du processus de délocalisation des emplois, qui crée du chômage.

Nous pourrions faire une comparaison avec l’Empire romain. À un moment donné, dans l’histoire de l’Empire romain, l’utilisation de la main-d’œuvre esclave a contribué à détruire l’économie artisanale indépendante à petite échelle ainsi que l’agriculture. Avec l’extension de l’économie de la main-d’œuvre esclave, les niveaux de la demande des consommateurs se sont tout simplement effondrés et toute la structure productive et commerciale est entrée en crise.

Eh bien, nous vivons cela, dans un sens. Nous délocalisons l’activité industrielle vers une économie de main-d’œuvre bon marché à l’étranger avec des salaires extrêmement bas (de 100 $ à 300 $ par mois), puis nous fermons nos usines ici.

Et puis nous avons réduit toutes les dépenses sociales en vue de financer le complexe militaro-industriel avec des investissements à grande échelle maintenant de l’ordre de 1,3 billion de dollars pour un programme d’armes nucléaires absolument inutile: la seule utilisation de ce programme est de faire exploser la planète.

Pendant ce temps, les médias nous disent que «les armes nucléaires rendent le monde plus sûr».

Ce projet hégémonique cherche à minimiser les salaires au niveau mondial. Au cœur de l’Empire américain: l’Amérique a un niveau de vie en baisse, un taux d’analphabétisme élevé, de la pauvreté, du racisme et une bonne économie de luxe prospère pour un petit secteur de la population.

Et ces conditions sociales au cœur de l’Empire sont exacerbées par la poussée des objectifs hégémoniques de l’Amérique dans différentes parties du monde, y compris l’économie mondiale du travail bon marché «axée sur le profit».

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La mondialisation de la guerre: la «longue guerre» de l’Amérique contre l’humanité

Michel Chossudovsky

La «mondialisation de la guerre» est un projet hégémonique. D’importantes opérations de renseignement militaires et secrètes sont menées simultanément au Moyen-Orient, en Europe de l’Est, en Afrique subsaharienne, en Asie centrale et en Extrême-Orient. Le programme militaire américain combine à la fois des opérations théâtrales majeures et des actions secrètes visant à déstabiliser des États souverains.Numéro ISBN: 978-0-9737147-6-0Année: 2015Pages: 240 Pages

Prix ​​courant: 22,95 $

Prix ​​spécial: 15,00 $ US

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La Global Research News Hour est diffusée tous les vendredis à 13 h (heure de Toronto) sur CKUW 95.9FM de l’Université de Winnipeg. Le programme est également diffusé en baladodiffusion sur globalresearch.ca .

La Global Research News Hour est désormais diffusée le vendredi à 18h00 PST, 20h00 CST et 21h00 EST sur Alternative Current Radio ( alternativecurrentradio.com )

Stations de radio communautaires diffusant l’heure Global Research News:

CHLY 101.7fm à Nanaimo, BC – les jeudis à 13h PT

Radio Port Perry à Port Perry, Ontario –1 jeudis à 13 h HE

Burnaby Radio Station CJSF de l’Université Simon Fraser . 90,1 milles marins dans la majeure partie du Grand Vancouver, de Langley à Point Grey et de la côte nord à la frontière américaine.

Il est également disponible sur le câble 93,9 FM dans les collectivités de SFU, Burnaby, New Westminister, Coquitlam, Port Coquitlam, Port Moody, Surrey et Delta, en Colombie-Britannique, au Canada. – Branchez-vous sur sa nouvelle heure – le mercredi à 16h PT.

La station de radio CFUV 101.9FM basée à l’Université de Victoria diffuse le Global Research News Hour tous les dimanches de 7 h à 8 h HP.

CORTES COMMUNITY RADIO CKTZ 89,5 de Manson’s Landing, en Colombie-Britannique, diffuse l’émission mardi matin à 10 h, heure du Pacifique.

La radio communautaire Cowichan Valley CICV 98.7 FM qui dessert la région de Cowichan Lake sur l’île de Vancouver, en Colombie-Britannique, diffuse l’émission le jeudi à 6 h, heure du Pacifique.

La radio de campus et communautaire CFMH 107.3fm à Saint John, NB diffuse les vendredis de Global Research News Hour à 10h.

Caper Radio CJBU 107.3FM à Sydney, au Cap-Breton , en Nouvelle-Écosse, diffuse le Global Research News Hour à partir de mercredi matin de 8 h à 9 h. Pour plus de détails, visitez www.caperradio.ca

RIOT RADIO, la station de radio visuelle basée au Durham College à Oshawa, en Ontario, a commencé à diffuser occasionnellement la Global Research News Hour. Branchez-vous sur dcstudentsinc.ca/services/riot-radio/

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Thepowerofvoices.com , basé à Los Angeles, en Californie, diffuse le Global Research News Hour tous les lundis de 18 h à 19 h, heure du Pacifique.

Remarques:

1) Worthington, Chauncey Ford (2001). Écrits de John Quincy Adams (vol. VII). Boston, Massachusetts. p. 372.La source originale de cet article est Global ResearchHideRelated linksHide Liens connexesLa structure de l’hégémonie

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La « guerre » pour l’avenir du Moyen-Orient – Par Alastair Crooke

GÉOPOLITIQUE30.novembre.2019 // Les Crises

La « guerre » pour l’avenir du Moyen-Orient – Par Alastair Crooke

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Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 04-11-2019

© Photo : Flickr / US Department of State

Oh, oh, nous y revoilà ! En 1967, c’était alors la « menace » des armées arabes existantes (et la guerre de six jours qui a suivi contre l’Égypte et la Syrie) ; en 1980, c’était l’Iran (et la guerre irakienne qui a suivi contre l’Iran) ; en 1996, c’est David Wurmser avec son document intitulé Coping with Crumbling States (qui découle du tristement célèbre document stratégique sur la politique Clean Break) qui, à l’époque, ciblait les États nationalistes laïques arabes, présentés à la fois comme « reliques déclinantes de l’URSS » et hostiles par nature à Israël ; dans les guerres de 2003 et 2006, ce fut Saddam Hussein, puis le Hezbollah, qui menaçait la sécurité de l’avant-poste de la civilisation occidentale au Moyen Orient.

Et nous revoilà une fois de plus, Israël ne peut « vivre » en toute sécurité dans une région où se trouve un Hezbollah militant.

Il n’est pas surprenant que l’ambassadeur de Russie à Beyrouth, Alexander Zasypkin, ait rapidement reconnu ce schéma bien trop familier : s’adressant à al-Akhbar le 9 octobre à Beyrouth (plus d’une semaine avant l’éclatement des manifestations à Beyrouth), l’ambassadeur a écarté toute perspective d’apaisement des tensions régionales ; mais a plutôt identifié la crise économique qui se développe depuis des années au Liban comme le « point d’ancrage » sur lequel les États-Unis et leurs alliés pourraient semer le chaos au Liban (et dans l’économie calamiteuse parallèle de l’Irak), pour frapper le Hezbollah et le Hash’d A-Sha’abi – les ennemis des israéliens et américains dans cette région.

Pourquoi maintenant ? Parce que ce qui est arrivé à Aramco le 14 septembre a choqué à la fois Israël et l’Amérique : l’ancien commandant de l’armée de l’air israélienne a écrit récemment : « Les événements récents obligent Israël à recalculer sa trajectoire en fonction des événements. Les capacités technologiques de l’Iran et de ses différents mandataires ont atteint un niveau tel qu’ils peuvent désormais modifier l’équilibre du pouvoir dans le monde entier ». Non seulement aucun État ne pouvait identifier le modus operandi des frappes (même maintenant) ; mais pire encore, ni l’un ni l’autre n’avait de réponse à l’exploit technologique que les frappes représentaient clairement. En fait, l’absence de « réponse » possible a incité un éminent analyste occidental de la défense à suggérer que l’Arabie saoudite devrait acheter des missiles russes Pantsir plutôt que des défenses aériennes américaines.

Et pire encore. Pour Israël, le choc d’Aramco est arrivé précisément au moment où les États-Unis ont commencé à retirer de la région sa « confortable couverture de sécurité » – laissant Israël (et les pays du Golfe) seuls – et maintenant vulnérables face à des technologies qu’ils n’avaient jamais pensé que leurs adversaires posséderaient. Les Israéliens – et en particulier leur Premier ministre – bien que toujours conscients de cette possibilité hypothétique, n’ont jamais pensé que le retrait se produirait réellement, et jamais pendant le mandat de l’Administration Trump.

Cela a laissé Israël complètement assommé, et en pleine confusion. Israël a renversé sa stratégie, l’ancien commandant de l’armée de l’air israélienne (mentionné plus haut) spéculant sur les options inconfortables d’Israël – aller de l’avant – et même se demandant si Israël n’avait pas maintenant besoin d’ouvrir une voie vers l’Iran. Cette dernière option, bien sûr, serait culturellement répugnante pour la plupart des Israéliens. Ils préféreraient un « changement de paradigme » israélien audacieux, et hors du commun (comme cela s’est produit en 1967) à tout contact avec l’Iran. C’est là que réside le véritable danger.

Il est peu probable que les protestations au Liban et en Irak soient en quelque sorte une réponse directe à ce qui précède, mais il est plus probable qu’elles soient liées à d’anciens plans (y compris le document de stratégie récemment divulgué pour contrer l’Iran, présenté par MbS à la Maison Blanche) et aux réunions stratégiques régulières tenues entre le Mossad et le Conseil national de sécurité américain, sous la présidence de John Bolton.

Quel qu’en soit l’origine spécifique, le « programme » est bien connu : susciter une dissidence populaire « démocratique » (basée sur de véritables griefs), fabriquer des messages et une campagne de presse qui polarise la population, et qui détourne leur colère du mécontentement généralisé vers des ennemis spécifiques (dans ce cas, Hezbollah, Président Aoun et le ministre des Affaires étrangères Gebran Bassil (dont les sympathies avec le Hezbollah et le Président Assad en font une cible principale, surtout en tant qu’héritier possible du leadershhip de la majorité des chrétiens). L’objectif – comme toujours – est de créer un fossé entre le Hezbollah et l’armée, et entre le Hezbollah et le peuple libanais.

Tout a commencé lorsque, lors de sa rencontre avec le président Aoun en mars 2019, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo aurait présenté un ultimatum : confiner le Hezbollah ou se préparer à des conséquences sans précédent, notamment des sanctions et la perte de l’aide américaine. Selon des informations non vérifiées, Pompeo aurait par la suite amené le Premier ministre Hariri, un allié, à participer aux troubles prévus lorsque Hariri et son épouse ont invité le Secrétaire Pompeo et son épouse à un banquet dans le ranch de Hariri près de Washington à l’issue de la visite du Premier ministre libanais aux États-Unis en août dernier.

Au début des manifestations libanaises, les rapports faisant état d’une « salle de direction des opérations » à Beyrouth qui gérait et analysait les manifestations et d’un financement à grande échelle par les États du Golfe ont proliféré ; mais pour des raisons qui ne sont pas claires, les manifestations se sont enlisées. L’armée qui, à l’origine, se tenait curieusement à l’écart, s’est finalement engagée à nettoyer les rues et à rendre un semblant de normalité – et les prévisions étrangement alarmistes du gouverneur de la Banque centrale concernant l’effondrement financier imminent ont été contrées par d’autres experts financiers présentant une image moins effrayante.

Il semble que ni au Liban ni en Irak les objectifs américains ne seront finalement atteints (c’est-à-dire que le Hezbollah et le Hash’d A-Sha’abi seront détruits). En Irak, ce résultat pourrait toutefois être moins certain, et les risques potentiels que les États-Unis courent en fomentant le chaos seraient bien plus grands si l’Irak sombrait dans l’anarchie. La perte des 5 millions de barils/jour de brut de l’Irak créerait un gouffre dans le marché du brut – et en ces temps de fébrilité économique, cela pourrait être suffisant pour plonger l’économie mondiale dans la récession.

Mais ce serait un « moindre risque » par rapport au risque que les États-Unis courent en tentant « le destin » avec une guerre régionale qui atteindrait Israël.

Mais existe-t-il un message plus large reliant ces manifestations au Moyen-Orient à celles qui éclatent en Amérique latine ? Un analyste a inventé le terme pour désigner cette époque, comme l’Âge de la colère, dégorgeant des « geysers en série » de mécontentement à travers le monde, de l’Équateur au Chili en passant par l’Égypte. Son thème est que le néolibéralisme est partout – littéralement – en flammes.

Nous avons déjà noté comment les États-Unis ont cherché à tirer parti des conséquences uniques des deux guerres mondiales et du fardeau de la dette qu’ils ont légué pour s’octroyer une hégémonie en dollars, ainsi que la capacité vraiment exceptionnelle d’émettre du crédit à travers le monde sans frais pour les États-Unis (les États-Unis ont simplement « imprimé » leur crédit). Les institutions financières américaines pourraient faire du crédit partout dans le monde, pratiquement sans frais, et vivre du loyer que ces investissements ont rapporté. Mais en fin de compte, cela a eu un prix : la limite – à être le rentier mondial – est devenue évidente à travers les disparités de richesse, et à travers l’appauvrissement progressif des classes moyennes américaines que la délocalisation a provoqué. Les emplois bien rémunérés se sont évaporés, alors même que le bilan bancaire financiarisé de l’Amérique explosait à travers le monde.

Mais il y avait peut-être un autre aspect à cet Âge de la colère. C’est TINA : « Il n’y a pas d’alternative » [There is no alternative, traduit en français par « Il n’y a pas d’autre choix », « Il n’y a pas d’alternative » ou « Il n’y a pas de plan B », est un slogan politique couramment attribué à Margaret Thatcher lorsqu’elle était Première ministre du Royaume-Uni, NdT]. Non pas à cause d’une absence de potentialité, mais parce que les alternatives ont été écrasées. À la fin des deux guerres mondiales, on a compris la nécessité d’une autre façon d’être, de mettre fin à l’ère plus ancienne de la servitude, d’une nouvelle société, d’un nouveau contrat social. Mais c’était éphémère.

Et – pour faire court – le désir d’équité de l’après-guerre (quelle qu’en soit la signification) a été réduit à néant ; « d’autres politiques ou économies » de quelque couleur que ce soit, ont été ridiculisées comme « fausses nouvelles » – et après la grande crise financière de 2008, toutes sortes de filets de sécurité ont été sacrifiés et la richesse privée « captée » pour la reconstruction du bilan des banques, pour protéger l’intégrité des dettes et maintenir les taux d’intérêt bas. Les gens sont devenus des « individus » – par eux-mêmes – pour régler leur propre austérité. Est-ce à ce moment-là que les gens se sentent appauvris matériellement par cette austérité, et humainement appauvris par leur servitude en cette nouvelle ère ?

Le Moyen-Orient peut traverser (ou non) les crises actuelles, mais sachez que, dans leur désespoir en Amérique latine, le mème « il n’y a pas d’alternative » devient une raison pour les manifestants « d’incendier le système ». C’est ce qui se produit lorsque des alternatives sont exclues (bien que dans l’intérêt de « nous » préserver de l’effondrement du système).

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 04-11-2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

https://www.les-crises.fr/la-guerre-pour-l-avenir-du-moyen-orient-par-alastair-crooke/

Caroline Galactéros – Vers un nouveau Yalta

Caroline Galactéros – Vers un nouveau Yalta


Par Hervé – Source le Saker Francophone

Nous vous proposons aujourd’hui une note de lecture géopolitique sur le dernier livre de Caroline GalactérosVers un nouveau Yalta. Il s’agit d’un recueil de chroniques de ces 5 dernières années, de 2014 à 2019, articulées autour de 4 axes, l’Occident, la Russie, l’Orient et sur les points de vue de l’auteur autour des récents événements, et notamment la Guerre en Syrie qui concentre les intérêts de tous les grands acteurs géopolitiques.

Ce livre nous a été proposé par Jean Sirapian, des excellentes éditions Sigest qui est aussi l’éditeur de Valérie Bugault. J’avoue que cette association a piqué ma curiosité, Mme Galactéros ayant une vraie surface médiatique, aurait pu faire le choix d’un éditeur plus connu. Voyons ensemble ce que ce livre nous dit du monde contemporain.

Par delà les analyses géopolitiques, on sent que l’auteur à une cible, les dirigeants français. « Ouvrez les yeux, arrêtez de vous leurrer, comportez vous comme des dirigeants responsables »« Soyez des Hommes », pourrait-on même entendre. Elle appelle à retrouver une dynamique gaullienne, un état et des dirigeants au service de la population, défendant ses intérêts sur tous les fronts, extérieur comme intérieur. Elle commence bien l’histoire moderne au moment ou la France échappe à l’AMGOT américain mais même si elle critique assez violemment les États-Unis, ce pays transparaît largement comme un simple monstre froid qui défend férocement ses intérêts, souvent à nos dépends, sans vraiment cette dimension messianique qui occupe souvent nos colonnes.

Il semble donc manquer une partie de l’Histoire. On aurait aimé l’entendre parler de mai 68 comme de la 1ère révolution colorée, des massacres en Amérique centrale, en Asie sous couvert de containment du communisme alors que la part sombre des dirigeants américains consiste souvent à un pillage sauvage de la planète, partout où il est possible de se remplir les poches, au nom d’une destinée manifeste bien commode. Où sont les millions de morts des guerres américaines, ce pays qui sera passé de la barbarie à la décadence sans connaître la civilisation ?

Il est difficile de savoir si c’est une limite que l’auteur se donne pour rester en contact avec le monde « réel » des plateaux parisiens ou si la marche est difficile à franchir même pour notre si franche colonel. Un des premiers chapitres, où la diplomatie française, fantomatique il est vrai, en prend encore une fois pour son grade, est symbolique avec en sous-titres :

  • Se garder du moralisme
  • Définir notre objectif
  • Se tourner vers la Russie
  • Cesser de se tromper sur l’Iran
  • Augmenter le budget de la défense

Le cadre de la réflexion est institutionnel, trouver au sein de l’état les leviers pour reconfigurer la stratégie de la France, lâcher les licornes et revenir sur terre avec un plan d’actions, des moyens et une vision. Ce chapitre finit par une volonté d’une pédagogie résolue et décomplexée de l’opinion publique. Arrêtons de prendre nos concitoyens pour des imbéciles.

Certes oui mais pour raconter quelle Histoire ? Si certains dossiers étaient dévoilés, que resterait-il de l’Occident ? Il est fort possible que le guillotinage de quelques têtes couronnées ne suffise pas à calmer les populations quand elles vont prendre conscience de ce qui s’est réellement joué depuis 70 ans, sans parler d’avant. Nos oligarchies sont allées trop loin, c’est pour elles un combat de vie ou de mort. L’auteur le dévoile cependant en filigrane de ce livre, la Libye, l’Irak, le Yémen, la Syrie, des centaines de milliers, des millions de morts, il faudra bien que quelqu’un paye pour que ces gens reposent en paix et que leurs familles puissent enfin faire leur deuil.

Il en va sans doute de notre survie collective. Ce ne sont pas seulement les États-Unis ou Israël qui se sont bâtis sur une mer de sang, crime originel qui n’en finit pas de les ronger, mais aussi depuis trois décennies, tout le camp occidental. Il faudra assumer les délires sanglants de nos dirigeants qu’on aura d’une certaine manière laissés faire au delà de la propagande.

Mais on peut aussi s’attacher au contenu strict de ce livre et de ses chroniques. Pour ceux qui viennent de se réveiller du brouillage médiatique ou qui souhaitent repasser le fil de ces dernières années, vous trouverez dans ce livre force détails, analyses, commentaires pour comprendre en quasi temps réel, les divers rebondissements de ces guerres moyen-orientales, cet orient compliqué qui est en train de se transformer en cimetière de nos illusions, en espérant qu’on en reste là et que nos soldats, voire nos enfants n’aillent pas s’y faire trouer la peau dans des combats qui nous concernent si peu.

Si le quai d’Orsay avait pris le temps de lire les analyses de Mme Galactéros, la diplomatie française aurait pu éviter bien des erreurs. Ce livre est donc aussi un formidable témoignage que tout était possible dès les premiers jours et que ce sont des choix issus d’une volonté qui nous ont amenés là ou nous sommes, une volonté incarnée par des gens, des réseaux.

Si vous découvrez la Grand Jeu de la géopolitique, c’est aussi un régal de comprendre touche par touche le petit jeu subtil, puéril parfois, des différents acteurs, d’analyser le stratégie russe ou chinoise, leur patience, leur respect des institutions pourtant souvent hostiles. Le monde diplomatico-militaire réel est fait de rencontres, d’actions, de recul, d’audace, de lâcheté. Ce livre déroule donc des faits, des dates, des lieux, il parcourt aussi les méandres de la géographie aux confins du monde.

L’écriture est dynamique et le style agréable sans trop de circonvolutions, droit au but si je puis dire. On ne s’ennuie pas à lire ou relire les chroniques de cette fin des temps, enfin ceux de ces oligarchies prédatrices dont la fin semble programmée. On peut remercier l’auteure d’avoir été le témoin courageux de cette époque, préférant le chemin escarpé et étroit de la réalité aux ors de la république fut ce-t-elle en treillis.

Pour finir et avant notre traditionnelle interview, nous vous proposons de découvrir Mme Galactéros dans un format long chez Thinkerview.


Interview de Caroline Galactéros du 15 Novembre 2019

https://youtu.be/9QePE_pAP9I

Mme Galactéros est docteure en Sciences politiques, auditeur de l’IHEDN, colonel dans la réserve opérationnelle des armées, géopolitologue. Elle a longtemps travaillé dans l’évaluation et la prospective stratégiques pour les Services de l’État. Elle dirige le cabinet d’intelligence stratégique PLANETING et préside le Think and Action Tank GEOPRAGMA qu’elle a fondé en 2018 et qui se consacre à la promotion du réalisme éthique en relations internationales.

Bonjour Mme Galactéros, merci d’avoir accepté cet interview avec le Saker Francophone. J’avoue que vos chroniques sont d’une telle richesse qu’il a été difficile de sélectionner un nombre limité de questions. Vous balayez en 390 pages une grande partie de l’histoire du 20ème siècle depuis la Seconde Guerre Mondiale jusqu’aux derniers développement de la Guerre en Syrie.

SF : Pour commencer, je voudrais revenir sur cette curiosité pour moi qu’est le choix des éditions Sigest ? Est-ce le signe de l’excellence de leur travail ou un choix par défaut devant des portes fermées ? D’ailleurs, si on s’intéresse aux sources de publications de vos chroniques, on perçoit un net glissement de sites institutionnels vers des sites disons alternatifs y compris votre propre blog. La réalité de vos analyses est-elle si insupportable à entendre pour certaines oreilles ?

CG : Les Editions Sigest me semblent sérieuses et ce n’est pas un choix par défaut, mais le résultat d’une rencontre cordiale avec leur directeur, Jean Sirapian et de l’opportunité concomitante d’une découverte de l’Arménie que je ne connaissais point. Un voyage passionnant et la confirmation d’un rôle potentiel important de ce pays comme pont entre la France et l’Eurasie…

À ma connaissance, nul ne m’a encore ouvertement fermé de porte et je ne les force jamais. Sans doute le devrais-je parfois, considérant l’urgence de la situation de mon pays et sa déroute diplomatique et stratégique. Par ailleurs, j’achève un essai sur la politique étrangère française telle que je souhaite pour mon pays, qui paraîtra – je l’espère au printemps prochain- chez un grand éditeur connu et reconnu. Mes analyses que je veux mesurées, équilibrées et sans parti pris ou biais idéologique, dérangent parfois – précisément du fait de ces caractéristiques- certains esprits engoncés dans une pensée dogmatique et hors sol. Ce n’est pas bien grave. Il leur devient de plus en plus difficile de nier certaines évidences géopolitiques et stratégiques. J’ai toujours réfléchi et écrit par conviction et en liberté. C’est l’histoire en marche qui déchire la fumée d’utopies dangereuses et met désormais du vent dans mes voiles. Du moins je souhaite le croire. Par ailleurs, je publie régulièrement dans le Figaro Vox et chez Marianne qui ne me semblent pas vraiment des médias « alternatifs » …

SF : Comment s’informe Caroline Galactéros en 2019 ? On parle de l’effondrement du poids des médias officiels. Le ressentez-vous vous aussi ? Quelles sont vos autres sources d’information, notamment des sources étrangères ?

CG : Je lis beaucoup, je voyage aussi le plus possible et je rencontre moults personnes de tous horizons géographiques et politiques. J’écoute le tumulte du monde et j’essaie de sortir de l’ethnocentrisme qui nous afflige tous plus ou moins pour me mettre à la place des autres. Pour mieux comprendre, il faut aussi ressentir. Je me suis toujours appliquée, depuis le début de ma vie professionnelle, à laisser les situations et les êtres résonner en moi. Je cherche le lien et le partage, qu’il soit celui du malheur, de la fureur ou de l’espoir. J’essaie d’opérer cette « conversion du regard » essentielle pour l’intelligence du monde et des hommes. Au fil des ans et des expériences, cet effort n’en est plus vraiment un, mais bien plutôt un goût et un réflexe. Pour le reste, je structure mon analyse du monde et des questions stratégiques au sens large à partir de mon expérience pratique des questions internationales et des théâtres de crise ou de conflit qu’il m’a été donné d’approcher.

SF : Que pensez vous de cette nouvelle opinion sur Internet qui se pique de se mêler de tout y compris de géopolitique ? Quelles passerelles sont possibles ? Comment imaginez-vous de recréer ces liens distendus ou rompus avec le peuple ?

CG : Je crois que la géopolitique est centrale pour appréhender le monde dans sa richesse et sa complexité. Les affaires sont plus que jamais géopolitiques, l’économie aussi. Nos concitoyens en prennent conscience et s’essaient eux aussi à l’interprétation. Cela donne le pire et le meilleur aussi parfois. Les réseaux sociaux sont une chambre d’écho formidable des préoccupations humaines de toute nature, pas seulement les vecteurs de désinformation, de manipulation ou de fake news. Finalement, la liberté de conscience progresse et il devient plus difficile pour certains médias encore prisonniers plus ou moins consentants de tabous politiques ou d’inhibition intellectuelle, de contrôler la diffusion et l’interprétation des faits. Après, tout est question de capacité à recouper, à douter, à exercer son esprit critique.

SF : Pour en venir à votre livre, ce titre un « nouveau Yalta » suggère fortement l’idée que le monde serait à nouveau sur le point d’être découpé en zones d’influence. L’avez-vous écrit pour conjurer le sort ou n’y a-t-il aucune échappatoire face aux forces centrifuges qui menacent d’instaurer une Guerre Froide 2.0 ?

CG : Je crois que le monde, entré en vibration en 1989 puis en 2001, est en train de chercher son équilibre. La « guerre » n’est plus froide mais d’une tiédeur diffuse. L’idéologie occidentale qui se prétendait neutre et universelle a fait la preuve de son cynisme dans bien des pays. L’Occident doit se repenser en grand et stratégiquement, il ne pourra survivre que sur trois pieds : États-Unis (si ils le veulent), Europe et Russie, dans une projection vers l’Eurasie. Je m’attache en conséquence à faire de la pédagogie stratégique sur cette nécessité vitale à mon sens, et ce n’est pas simple tant les intérêts institutionnels, corporatistes ou matériels sont puissants et rétifs à évoluer. Quoiqu’il en soit, deux grands ensembles autour de la Chine et de l’Amérique se constituent, mais il n’y aura pas cette fois-ci, d’alignement strict et inconditionnel en dessous de ce nouveau duopôle. Les autres grands acteurs régionaux ou globaux entendent nouer des partenariats « à la carte » et ont compris que, dans cette nouvelle configuration, leur sécurité comme leur développement dépendront de leur agilité à faire valoir leurs atouts et leur capacité de nuisance aussi…

SF : Votre premier texte fait remonter le début de nos mauvaises décisions à la Guerre du Kosovo puis au si fameux 11 Septembre. D’autres pensent que c’est la fin du dollar-or en 1971 et plus encore la fin de l’URSS qui sont les vraies dates du début du déclin de l’Empire occidentaliste, comme si la chute d’une civilisation était inscrite dans les gènes de sa surpuissance. Qu’en pensez-vous ? Peut-on même remonter plus loin, aux révolutions industrielles, peut-être, selon la citation « Les Lumières, c’est désormais l’industrie » qui aurait terrifiée Stendhal ?

CG : C’est la conception de la victoire comme d’une destruction de toute altérité, une volonté de dominer en écrasant les autres et le refus de chercher un équilibre et une coopération sur un pied d’égalité et qui ne soit pas un asservissement qui sont à l’origine du déclin occidental. Dans le domaine militaire, cela se voit évidemment plus clairement encore comme en témoigne sinistrement l’explosion du terrorisme islamiste. C’est ce que l’on appelle l’impuissance de la puissance. Quant à l’utopie technicienne, elle est source de progrès mais aussi de régressions humaines. J’en avais déjà beaucoup parlé dans mon livre de 2013 « Manières du monde, manières de guerre » (ed Nuvis)

SF : On peut sentir sans rien trahir votre inclination pour une alliance avec la Russie pour contrebalancer le monde anglo-saxon mais aussi une forte défiance envers la Chine. Si pour la Russie, ce choix est presque appelé par beaucoup en dehors du Système, la Chine, si elle est une redoutable nation-commerçante, n’a jamais fait preuve d’impérialisme comme l’Occident ou le monde islamique. Pourquoi alors une telle position qui peut laisser supposer une sorte d’alignement  sur la position d’un Kissinger, jouer la Russie contre la Chine ? Pourquoi pas la Russie et la Chine pour permettre aux trois pôles plus l’Iran et la Turquie, de s’équilibrer tout au long des Routes de la Soie qui ne seraient plus dès lors une exclusivité chinoise ?

CG : Je suis tout à fait d’accord avec vous ! C’est ce que nous devons faire. L’Eurasie est la bonne et juste dimension d’une nouvelle ère de croissance et de coopération pour l’Europe comme pour la Russie et, à l’autre bout du bloc eurasiatique, pour la Chine. Mais il faut pour cela changer profondément d’état d’esprit en Europe, prendre nos intérêts en main, cesser de nous voir comme trop petits ou divisés, jouer collectif et souverain à la fois, ce qui n’est nullement antinomique. Notre problème est un problème de perception, de trop longue inhibition et d’acceptation de diktats d’outre Atlantique qui ne sont plus audibles et qui surtout sont destructeurs pour nos sociétés et nos économies. On me rétorquera que la France comme l’Europe, n’ont d’autre choix que d’obéir à Washington, car sinon, l’Amérique nous fera payer cher notre rébellion, ruinera nos économies, nous fermera ses marchés, nous isolera, nous diabolisera ad nauseam. En fait, les règles du jeu et le rapport de force changeront du tout au tout lorsque le dollar aura enfin été détrôné de sa suprématie dans les échanges internationaux et que la Lawfare pratiquée par les États-Unis pour imposer l’extraterritorialité de leurs règles et désignations de l’ennemi en fonction de leurs seuls intérêts aura vécu. C’est en cours mais cela va prendre encore un peu de temps.

Pour l’heure, l’État qui aurait l’audace de prendre la tête d’une telle fronde, par exemple en refusant d’appliquer les sanctions contre la Russie ou l’Iran serait séance tenante cloué au pilori. Ce n’est pas un risque, c’est sans doute une forte probabilité… tant que nous serons seuls. Mais nous ne le serions pas longtemps. Une fois le choc initial tenu, nombre d’autres États européens -notamment tout le sud de l’Europe- dont les économies sont entravées à l’instar de la nôtre par l’extraterritorialité américaine, nous rejoindraient et les États-Unis alors devraient très vite réviser leurs positions sauf à voir une grande partie de l’Europe leur échapper. Il en va d’ailleurs de même face à l’OTAN, qui ne protège plus l’Europe mais veut juste lui faire rendre gorge pour poursuivre des engagements militaires hasardeux. Et puis, quel sort plus enviable nous attend-il si nous restons pétrifiés et aux ordres ? La double dévoration américano-chinoise, la découpe et la vente par appartements de l’UE, et la certitude d’une insignifiance stratégique définitive. L’Amérique elle-même, obsédée depuis plus de dix ans au moins par son nouveau challenger chinois, ne veut maintenir son emprise stratégique et commerciale que pour nous neutraliser et nous empêcher de grandir stratégiquement en faisant masse critique avec la Russie, avec laquelle nous avons pourtant d’évidents intérêts sécuritaires, industriels, énergétiques communs. Les États-Unis lorgnent ultimement sur le marché énergétique chinois, mais ils n’y arriveront pas.

Au plan civilisationnel, il y a évidemment selon moi une bien plus grande convergence entre la Russie et l’Europe qu’entre l’Europe et la Chine, mais je ne vois pas du tout la Chine comme une ennemie ni même une adversaire. C’est un concurrent et un partenaire potentiel crucial pour notre avenir en Eurasie. Je suis la première à considérer légitime qu’une puissance, quelle qu’elle soit, cherche à promouvoir ses intérêts nationaux. Je suis aussi fervente partisane d’une coopération entre l’Europe et la Chine, mais, de même qu’une alliance stratégique et sécuritaire ne signifie pas l’allégeance, la coopération économique ne doit pas se transformer en dépendance critique ni en renoncement souverain. L’Europe doit s’affranchir de la tutelle économique, stratégique et normative américaine sans tomber sous une autre dépendance. La dynamique des Routes de la Soie appliquée à certains pays africains ou asiatiques a déjà montré qu’il faut rechercher une coopération équilibrée donc renforcer nos propres économies.

SF : Sur notre blog, on suit deux dossiers autour de la technologie occidentale et en l’occurrence américaine, les déboires du Boeing 737 Max et ceux du F-35. La corruption généralisée aux États-Unis pourrait même laisser envisager la disparition de Boeing et de Looked-Martin. Comment analyser vous cette situation ? Qu’est ce que cela dit de l’Empire Américain ?

CG : Vous allez bien vite en besogne à mon avis. La lutte en ces domaines est planétaire, et ses enjeux financiers et économiques, donc électoraux, sont colossaux. Ne sous-estimons pas l’Empire, même affaibli.

SF : Si on prolonge cette question, vous tournez pas mal autour du pot mais en filigrane, vous portez un message assez fort sur nos « partenaires » américains qui se permettent assez largement de s’essuyer les crampons sur les états européens et qui seraient/sont le principal obstacle à notre souveraineté. Du coup, suivez vous par exemple les débats autour des volontés sécessionnistes aux États-Unis, de la Californie au Texas, les hispanophones qui lorgnent vers le Mexique, même le Vermont qui se sent pousser des ailes ? Ce pays pourrait-il basculer dans une guerre civile avec une partition du pays de facto avant de l’être de jure ? N’y aurions nous d’ailleurs pas intérêt ?

CG : Je ne suis nullement favorable à la déstabilisation ou au démembrement des États, quels qu’ils soient. La non-ingérence est pour moi l’une des pierres angulaires de la coexistence internationale. Je critique assez les ingérences ou l’interventionnisme occidental au Moyen-Orient ou en Europe même pour ne pas m’autoriser à souhaiter la déstabilisation américaine.

SF : Pour beaucoup il faut compléter la grille de lecture géopolitique par d’autres à la fois connexes et intriquées. Que pensez vous du rôle de l’énergie dans nos sociétés et des risques en terme d’approvisionnement notamment en Europe ? Avez vous un avis sur ce fameux Peak Oil théorisé notamment par l’ASPO ? Que pensez vous aussi de la thermodynamique et du concept d’entropie à l’échelle de notre civilisation ?

CG : La civilisation humaine est structurellement entropique. De même que le conflit est partie inhérente, essentielle, des relations humaines de toutes natures. Polemos est au principe même de l’humanité. Quant au Peak Oil, il n’est pas advenu et la fin du pétrole n’est pas pour demain. Même s’il est intéressant de voir tous les grands groupes énergétiques et pétroliers se lancer dans la recherche de nouvelles sources d’énergie… et de profit. Plus généralement, la grille de lecture énergétique des conflits me semble structurante pour leur compréhension, notamment pour celle des ingérences extérieures, mais cette dimension est presque systématiquement sous-estimée dans les analyses mainstream qui lui préfère l’explication par les élans moralisateurs et démocratiques ou la ferveur droit-de-l’hommiste qui dissimulent pourtant de bien prosaïques arrières pensées…

SF : On peut aussi parler de la monnaie. Avec la fin de l’hégémonie américaine, on assiste à la fin du dollar comme monnaie de réserve mondiale. Voyez vous venir un nouveau Bretton Woods ? À quoi peut-on s’attendre ? Que pensez-vous aussi des DTS du FMI ?

CG : Vous voyez large… Le Yuan deviendra sans doute un jour la monnaie du « contre monde » dans laquelle se fera une grande partie du commerce mondial. Le dollar devra composer et l’extraterritorialité américaine perdra son levier principal de pression sur une grande partie du monde qui aura alors le choix de pouvoir s’affranchir sans mourir. Derrière cette lutte se déploie un conflit normatif fondamental, celui de visions différentes du monde et du développement humain et politique souhaitable portées par des « modèles » concurrents. C’est le propre d’une dimension impériale que de chercher à influer sur tous les aspects du développement des sociétés humaines, bien au-delà de ses propres frontières. On peut le faire par la guerre, l’économie, l’exemple ou les trois… Le hard, le soft, le smart ou le sharp power ne sont que des vecteurs de conviction dans cette projection tous azimuts de la puissance et de l’influence.

SF : Pour revenir sur la Russie, ce pays semble avoir tout pour lui, de l’espace, des ressources en tout genre, de l’eau, et même une âme… Pourrait-elle avoir à moyen terme, surtout en cas de raréfaction énergétique, une politique donnant-donnant, énergie contre le retour d’une réelle souveraineté des états européens, gage de sécurité pour elle par rapport à une incroyable et ignominieuse cabale russophobe organisée par les oligarchies occidentales ? Pourquoi devrait-elle nous alimenter en énergie si cela est si mal payé en retour ? Est ce que le fameux discours aux ambassadeurs d’Emmanuel Macron en cette fin août n’est pas le signe d’un pivot européen vers la Russie, timide certes ?

CG : Je l’appelle de mes vœux depuis des années et je l’espère profondément. Nous avons perdu bien du temps en faux procès et en dogmatisme infantile. Pour l‘instant, la Russie cherche son positionnement optimal entre Chine et États-Unis, se déploie vers l’Eurasie, structure à travers l’OCS (Organisation de Coopération de Shangaï) et l’UEE (Union Economique Eurasiatique) une « contre OTAN » et un nouvel espace d’influence politico-économico-sécuritaire. Elle déploie son influence au Moyen-Orient de manière magistrale (Syrie, Libye, Arabie Saoudite, Égypte, etc…), place ses pions en Afrique (où elle pourrait selon moi utilement coopérer avec la France en matière sécuritaire et économique pour faire pièce aux ambitions chinoises et américaines) et pose les limites de sa bonne volonté en Europe. Les États-Unis (et les Européens avec eux qui en font plus directement les frais, as usual) ont fait une faute stratégique majeure en cherchant à faire basculer de force l’Ukraine dans l’Alliance atlantique. Ce choc initial pour Moscou a paradoxalement été l’occasion d’un coup d’arrêt mis à son élan trop longtemps unilatéral vers la coopération politique vers l’UE. L’Ukraine a été un moment de double bascule initiant le reflux de l’influence américaine en Europe et le déploiement de l’influence russe au Moyen-Orient à la faveur du drame syrien.

SF : Page 35 de votre livre, vous parlez de Nouveau Gouvernorat Mondial. Pourquoi pas gouvernance mondiale ou Nouvel Ordre Mondial, cette fameuse et si controversée expression pourtant employée par nombre de présidents des pays occidentaux dans les années 90 et 2000 ? Que pensez-vous du mondialisme comme idéologie ? Du désir de certaines élites comme les hommes de Davos de faire disparaître les nations issues du traité de Westphalie ?

CG : La gouvernance mondiale est en crise. Le Nouvel ordre mondial est une utopie occidentaliste qui a vécu. L’hyper puissance américaine aussi. Les États et les peuples sont partout en rébellion de plus en plus ouverte. Et pas seulement contre des potentats ou des tyrans. Ils résistent à l’arasement identitaire et culturel. Le populisme que l’on dénonce est essentiellement la marque d’un sentiment de dépossession profonde et de mise à mal du sentiment d’appartenance culturelle et nationale. Il est regrettable que les grands partis de gouvernement, pour céder à l’air du temps ou éviter d’avoir à trancher, se soient à ce point coupés des préoccupations profondes de leurs électorats et les aient jetés dans les bras de formations extrêmes qui ont beau jeu de les récupérer en leur proposant d’autres réductions idéologiques tout aussi stupides que les doxas indigentes des premiers. Il faut aider les nations et cesser de croire en un mondialisme qui est une violence et une uniformisation grave de la diversité humaine. Le mondialisme, comme tous les -ismes, est une dérive, une perversion. À rebours des tartes à la crème libertarienne, les États et les frontières sont les plus grands protecteurs des individus, surtout les plus faibles. Les efforts pour les faire éclater n’ont abouti qu’à la propagation d’un communautarisme dangereux car instrumentalisé par l’extrémisme religieux, et souvent ridicule car outrancier dans ses revendications corporatistes, dérisoires voire indécentes à l’échelle de la misère du monde… J’appelle de mes vœux un équilibre mondial fondé sur le respect de la souveraineté des États, celui de leurs frontières, la non-ingérence dans leurs affaires intérieures, la coopération sur un pied d’égalité, le dialogue et la confiance. Comme vous le voyez, la route reste longue, mais passionnante.

SF : Merci Madame Galactéros.

Relu par Kira pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/caroline-galacteros-vers-un-nouveau-yalta

Moscou en roue libre

Moscou en roue libre

24 Novembre 2019

Il est des périodes bénies des Dieux où tout ou presque fonctionne, où les fondamentaux géopolitiques et l’événementiel concordent pour aller dans la direction voulue. C’est ce qu’est en train de vivre le Kremlin. Une flopée de bonnes nouvelles pour Moscou, soigneusement cachées par notre chère MSN, a en effet fleuri ces derniers temps…

En Ukraine, le rapprochement entre le nouveau président et la Russie, que nous avons évoqué à plusieurs reprises, inquiète les officines médiatiques occidentales. Le nom d’Igor Kolomoiski n’est pas inconnu des lecteurs de nos Chroniques : autrefois grand argentier des bataillons nationalistes, il avait au fil du temps mis de l’eau dans son bortsch, comme en mai dernier où, dans un discours remarqué, il se lâchait en diatribes contre le FMI et les Occidentaux : « C’est votre jeu, votre géopolitique. Vous n’en avez rien à faire de l’Ukraine. Vous voulez atteindre la Russie et l’Ukraine n’est qu’un prétexte. »

Il a remis ça il y a dix jours, au grand dam du New York Times qui s’en étrangle de rage : « Les Russes sont plus forts, nous devons améliorer nos relations avec eux. Les gens veulent la paix et une bonne vie, ils ne veulent plus être en guerre. Et vous, Américains, vous nous forcez à être en guerre, sans même nous en donner les moyens. Vous [l’UE et l’OTAN] ne nous aurez pas, il n’y a aucun intérêt à perdre du temps en discussions vides. Les prêts du FMI pourraient facilement être remplacés par des prêts russes. Nous prendrons 100 milliards de dollars de la Russie, je pense qu’elle serait ravie de nous les donner aujourd’hui (…) S’ils sont intelligents avec nous, nous irons du côté des Russes. Leurs tanks seront positionnés près de Varsovie, votre OTAN chiera dans son froc et devra acheter des Pampers. » Clair et sans ambages…

On ne peut tout à fait exclure un coup de pression vis-à-vis de l’empire pour obtenir plus d’argent, mais le ton et le fait que ces sorties commencent à se répéter ne trompent pas. Le « paradis » post-maïdanite est un merdier sans fond qui en a dégrisé plus d’un. Aux Russes de faire effectivement preuve d’intelligence ; six ans après le putsch US, ils disposent d’une fenêtre afin de récupérer l’Ukraine en douceur ou, du moins, de la neutraliser durablement. Les discussions actuelles sur l’or bleu entre Gazprom et Naftogaz pourraient éventuellement servir ce dessein.

Puisque l’on parle énergie, le moins que l’on puisse dire est que ça gaze pour Moscou. Le Turk Stream en est aux derniers réglages et les premiers flux gaziers devraient circuler le mois prochain… au moment même où, de l’autre côté de l’Eurasie, le Sila Sibirii entrera en fonction. Deux gazoducs sinon rien, et c’est soudain l’échiquier de Brzezinski qui se met à trembler.

Il se passe des choses extrêmement intéressantes en Asie du Sud-est, symbolisant à merveille la lente mais sûre passation de pouvoir entre l’empire américain déclinant et la multipolarité menée par la Russie. Sur l’exemple du Vietnam, le fougueux président philippin Duterte a profité de son voyage à Moscou, début octobre, pour inviter Rosneft à s’établir en Mer de Chine méridionale afin d’y explorer les richesses énergétiques.

On connaît l’importance de ces zones maritimes dans le Grand jeu :PUBLICITÉ

En mer de Chine méridionale, la dispute tourne autour de deux archipels inhabités mais stratégiquement de la plus haute valeur : les Paracels et surtout les Spratleys, également revendiqués par le Vietnam, les Philippines, la Malaisie, Brunei et le gouvernement chinois nationaliste de Taïwan. En mer de Chine orientale, on se rappelle la dangereuse querelle sino-japonaise des îles Senkaku/Dyaoshu, culminant en 2012-2013 mais toujours latente.

Si les journaux ont narré l’événement, certains faisant même parfois un effort pour « comprendre » la situation, analysant la lutte pour le contrôle de l’une des routes maritimes les plus stratégiques du globe, la toile de fond est malheureusement totalement occultée. Elle explique pourtant tout…

Une carte vaut parfois tous les discours. Nous sommes évidemment en plein Grand jeu, qui voit la tentative de containment du Heartland eurasien par la puissance maritime américaine. Les disputes territoriales autour des Spratleys, des Paracels ou des Senkaku/Dyaoshu ne concernent pas une quelconque volonté de mettre la main sur d’éventuelles ressources énergétiques ou routes stratégiques, ou alors seulement en deuxième instance. Il s’agit avant tout pour le Heartland, la Chine en l’occurrence, de briser l’encerclement US et de s’ouvrir des routes vers le Rimland et vers l’océan, exactement comme la Russie le fait sur la partie ouest de l’échiquier avec ses pipelines et ses alliances de revers.

La lutte de Pékin contre Washington dans les mers de Chine a pour effet secondaire d’effrayer les autres pays riverains qui, s’ils n’ont pas d’appétence particulière pour l’aigle américain, ne veulent pas non plus voir le dragon débouler jusqu’à eux. C’est notamment le cas du Vietnam ou des Philippines, et nous en revenons à Duterte : ses appels du pied à Rosneft sont une manière de contrer la convoitise chinoise.

Mais là où les choses prennent une tournure étonnante, c’est que c’est désormais à la Russie et non plus aux Etats-Unis qu’on fait appel. Fut un temps pas si lointain où n’importe quel président philippin aurait encouragé Exxon ou une autre major anglo-saxonne à prospecter ces mers, avec l’US Navy pour sécuriser le tout. L’empire a vécu et c’est maintenant vers Moscou que les regards se tournent.

Les Russes engrangent les dividendes d’une politique qui, bien loin des effets de com’ à l’occidentale, ne transige ni sur ses valeurs ni sur ses alliés, tout en ne fermant la porte à personne (Iraniens, Saoudiens, Palestiniens ou Israéliens passent par exemple leur temps à Sochi). Il y a quatre ans, nous résumions cette approche par une parabole quelque peu exotique :

La pensée russe en matière de stratégie extérieure fait penser à un rhinocéros qui dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit, avançant lentement mais fermement, inexorablement, et finissant par mettre tout le monde d’accord.

De fait, à l’opposé des simagrées américains qui suscitent le doute y compris parmi les composantes impériales, l’inamovible ours russe inspire la confiance. On l’a vu en Syrie, on le voit maintenant jusqu’en Asie du Sud-est.

Reste à savoir quelle sera la réaction du Kremlin qui, assurément, prendra la chose avec des pincettes. Contrarier la Chine est en effet hors de question. La symbiose entre les deux poids-lourds eurasiatiques est telle que Stratfor va jusqu’à évoquer l’Entente cordiale du début du XXème siècle entre la France et l’Angleterre, assez solide pour survivre aux deux guerres mondiales. Début octobre, Poutine a même lâché une bombe lors de la seizième édition du toujours intéressant Club Valdaï : « Nous sommes en train d’aider nos collègues chinois à créer un système d’alerte précoce pour la défense antimissile. Cela va fondamentalement, drastiquement muscler la défense de la République populaire. Aujourd’hui, il n’y a que les États-Unis et la Russie qui disposent de ce type de système. »

De quoi mettre encore plus sur les nerfs les stratèges de Washington, déjà passablement inquiets du partenariat sino-russe. Les kriegspiel simulés du Pentagone se terminent invariablement par une déculottée américaine face à l’une ou l’autre de ses bêtes noires et Foreign Policy s’alarme : avec leurs nouvelles technologies (dont les fameux missiles hypersoniques), Russes et Chinois mettent fin à deux siècles d’American way of war, basé sur l’attaque à partir de points invulnérables.

Pour en finir sur les questions d’armement, Vladimirovitch vient de lever un (petit) coin du voile sur la mystérieuse explosion du 8 août sur une base militaire du grand Nord russe : les scientifiques tués travaillaient à une arme « sans équivalent ». Si l’hypothèse de plusieurs observateurs se révèle juste, il s’agit du développement d’un missile à propulsion nucléaire, c’est-à-dire un projectile à portée illimitée car mû par un moteur dit éternel.« Une autonomie qui pourrait lui permettre de prendre des trajectoires inattendues, de faire des détours et de sortir des schémas de déplacement prévisibles », comme l’explique un spécialiste de l’université de Princetown. Les Américains s’y étaient bien essayé dans les années 60 mais avaient, devant l’inextricable complexité de la chose, rapidement abandonné le projet…

En Iran, Moscou est également vue comme une planche de salut. Décision de se passer du SWIFT pour les échanges inter-bancaires en septembre, accords commerciaux avec l’Union Economique Eurasienne en octobre, prêt de quelques milliards à l’Iran en novembre. La Russie, dont la santé financière insolente ravit d’ailleurs jusqu’à Wall Street, fait tout pour maintenir son allié à flot et pourrait peut-être en être récompensée dans les énormes projets pétroliers du South Pars.

Or noir toujours au Venezuela, qui a vu sa production bondir de manière étonnante en octobre. Le Kremlin n’y est évidemment pas étranger, comme nous l’expliquions il y a deux mois :

Washington sanctionne les exportations de pétrole de Caracas ? Qu’à cela ne tienne : Rosneft est devenu le principal acquéreur d’or noir du Venezuela (40% en juillet, 66% en août) et fait office d’intermédiaire entre sa compagnie nationale (la PDVSA) et ses acheteurs internationaux, notamment indiens et chinois. Le géant russe abandonne de plus en plus le dollar, le monde continue d’acheter du pétrole vénézuélien, le gouvernement légal de Caracas continue de recevoir des dividendes ô combien précieux et les sanctions impériales sont contournées…

Le pauvre auto-proclamé en est tout retourné. Celui qui se voyait devenir président par la grâce de Bolton n’y arrive décidément plus, ses appels à manifester étant une suite de flops retentissants :

À peine une centaine de personnes ont manifesté lundi à Caracas contre le président socialiste Nicolas Maduro, à l’appel du chef de l’opposition Juan Guaido, qui peine à mobiliser. Malgré les drapeaux jaune, bleu et rouge du Venezuela, les slogans, ou les panneaux affichant des messages comme « Rue sans retour », le cœur n’y est plus. « On n’arrive à rien avec ça », se lamente Antonio Figueroa, en référence aux rassemblements contre le chef de l’État. Samedi, quelque 5000 personnes, selon l’AFP, ont manifesté dans les rues de Caracas, soit bien moins que les dizaines de milliers de personnes que Juan Guaido réunissait juste après s’être proclamé président par intérim le 23 janvier.   

On imagine les dents grincer du côté de Washington, qui voit désormais ses manigances presque systématiquement et partout contrées par l’ours. Comme si cela ne suffisait pas, le sommet Russie-Afrique, le premier du genre, a marqué tous les esprits. Il y a un mois, quarante-trois chefs d’Etat et de gouvernement ont fait le déplacement de Sochi, qui devient une véritable plaque-tournante mondiale. Si aucune annonce majeure n’a été faite, le sommet a été un succès diplomatique indéniable et symbolise l’entrisme russe sur le continent auquel on assiste depuis quelques années, y compris dans le pré carré français comme en Centrafrique.

Europe, Asie, Moyen-Orient, Amérique latine, Afrique… Défendant bec et ongles ses alliés, retournant ceux de l’empire, profitant de l’inexorable reflux américain, le provoquant parfois, jouant habilement de la diplomatie, de l’énergie ou de la guerre, Moscou donne le la de la politique internationale et se pose de plus en plus en patron.Tag(s) : #Russie#Ukraine#Gaz#Pétrole#Extrême-Orient#Chine#Etats-Unis#Moyen-Orient#Amérique latine

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