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La « guerre » pour l’avenir du Moyen-Orient – Par Alastair Crooke

GÉOPOLITIQUE30.novembre.2019 // Les Crises

La « guerre » pour l’avenir du Moyen-Orient – Par Alastair Crooke

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Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 04-11-2019

© Photo : Flickr / US Department of State

Oh, oh, nous y revoilà ! En 1967, c’était alors la « menace » des armées arabes existantes (et la guerre de six jours qui a suivi contre l’Égypte et la Syrie) ; en 1980, c’était l’Iran (et la guerre irakienne qui a suivi contre l’Iran) ; en 1996, c’est David Wurmser avec son document intitulé Coping with Crumbling States (qui découle du tristement célèbre document stratégique sur la politique Clean Break) qui, à l’époque, ciblait les États nationalistes laïques arabes, présentés à la fois comme « reliques déclinantes de l’URSS » et hostiles par nature à Israël ; dans les guerres de 2003 et 2006, ce fut Saddam Hussein, puis le Hezbollah, qui menaçait la sécurité de l’avant-poste de la civilisation occidentale au Moyen Orient.

Et nous revoilà une fois de plus, Israël ne peut « vivre » en toute sécurité dans une région où se trouve un Hezbollah militant.

Il n’est pas surprenant que l’ambassadeur de Russie à Beyrouth, Alexander Zasypkin, ait rapidement reconnu ce schéma bien trop familier : s’adressant à al-Akhbar le 9 octobre à Beyrouth (plus d’une semaine avant l’éclatement des manifestations à Beyrouth), l’ambassadeur a écarté toute perspective d’apaisement des tensions régionales ; mais a plutôt identifié la crise économique qui se développe depuis des années au Liban comme le « point d’ancrage » sur lequel les États-Unis et leurs alliés pourraient semer le chaos au Liban (et dans l’économie calamiteuse parallèle de l’Irak), pour frapper le Hezbollah et le Hash’d A-Sha’abi – les ennemis des israéliens et américains dans cette région.

Pourquoi maintenant ? Parce que ce qui est arrivé à Aramco le 14 septembre a choqué à la fois Israël et l’Amérique : l’ancien commandant de l’armée de l’air israélienne a écrit récemment : « Les événements récents obligent Israël à recalculer sa trajectoire en fonction des événements. Les capacités technologiques de l’Iran et de ses différents mandataires ont atteint un niveau tel qu’ils peuvent désormais modifier l’équilibre du pouvoir dans le monde entier ». Non seulement aucun État ne pouvait identifier le modus operandi des frappes (même maintenant) ; mais pire encore, ni l’un ni l’autre n’avait de réponse à l’exploit technologique que les frappes représentaient clairement. En fait, l’absence de « réponse » possible a incité un éminent analyste occidental de la défense à suggérer que l’Arabie saoudite devrait acheter des missiles russes Pantsir plutôt que des défenses aériennes américaines.

Et pire encore. Pour Israël, le choc d’Aramco est arrivé précisément au moment où les États-Unis ont commencé à retirer de la région sa « confortable couverture de sécurité » – laissant Israël (et les pays du Golfe) seuls – et maintenant vulnérables face à des technologies qu’ils n’avaient jamais pensé que leurs adversaires posséderaient. Les Israéliens – et en particulier leur Premier ministre – bien que toujours conscients de cette possibilité hypothétique, n’ont jamais pensé que le retrait se produirait réellement, et jamais pendant le mandat de l’Administration Trump.

Cela a laissé Israël complètement assommé, et en pleine confusion. Israël a renversé sa stratégie, l’ancien commandant de l’armée de l’air israélienne (mentionné plus haut) spéculant sur les options inconfortables d’Israël – aller de l’avant – et même se demandant si Israël n’avait pas maintenant besoin d’ouvrir une voie vers l’Iran. Cette dernière option, bien sûr, serait culturellement répugnante pour la plupart des Israéliens. Ils préféreraient un « changement de paradigme » israélien audacieux, et hors du commun (comme cela s’est produit en 1967) à tout contact avec l’Iran. C’est là que réside le véritable danger.

Il est peu probable que les protestations au Liban et en Irak soient en quelque sorte une réponse directe à ce qui précède, mais il est plus probable qu’elles soient liées à d’anciens plans (y compris le document de stratégie récemment divulgué pour contrer l’Iran, présenté par MbS à la Maison Blanche) et aux réunions stratégiques régulières tenues entre le Mossad et le Conseil national de sécurité américain, sous la présidence de John Bolton.

Quel qu’en soit l’origine spécifique, le « programme » est bien connu : susciter une dissidence populaire « démocratique » (basée sur de véritables griefs), fabriquer des messages et une campagne de presse qui polarise la population, et qui détourne leur colère du mécontentement généralisé vers des ennemis spécifiques (dans ce cas, Hezbollah, Président Aoun et le ministre des Affaires étrangères Gebran Bassil (dont les sympathies avec le Hezbollah et le Président Assad en font une cible principale, surtout en tant qu’héritier possible du leadershhip de la majorité des chrétiens). L’objectif – comme toujours – est de créer un fossé entre le Hezbollah et l’armée, et entre le Hezbollah et le peuple libanais.

Tout a commencé lorsque, lors de sa rencontre avec le président Aoun en mars 2019, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo aurait présenté un ultimatum : confiner le Hezbollah ou se préparer à des conséquences sans précédent, notamment des sanctions et la perte de l’aide américaine. Selon des informations non vérifiées, Pompeo aurait par la suite amené le Premier ministre Hariri, un allié, à participer aux troubles prévus lorsque Hariri et son épouse ont invité le Secrétaire Pompeo et son épouse à un banquet dans le ranch de Hariri près de Washington à l’issue de la visite du Premier ministre libanais aux États-Unis en août dernier.

Au début des manifestations libanaises, les rapports faisant état d’une « salle de direction des opérations » à Beyrouth qui gérait et analysait les manifestations et d’un financement à grande échelle par les États du Golfe ont proliféré ; mais pour des raisons qui ne sont pas claires, les manifestations se sont enlisées. L’armée qui, à l’origine, se tenait curieusement à l’écart, s’est finalement engagée à nettoyer les rues et à rendre un semblant de normalité – et les prévisions étrangement alarmistes du gouverneur de la Banque centrale concernant l’effondrement financier imminent ont été contrées par d’autres experts financiers présentant une image moins effrayante.

Il semble que ni au Liban ni en Irak les objectifs américains ne seront finalement atteints (c’est-à-dire que le Hezbollah et le Hash’d A-Sha’abi seront détruits). En Irak, ce résultat pourrait toutefois être moins certain, et les risques potentiels que les États-Unis courent en fomentant le chaos seraient bien plus grands si l’Irak sombrait dans l’anarchie. La perte des 5 millions de barils/jour de brut de l’Irak créerait un gouffre dans le marché du brut – et en ces temps de fébrilité économique, cela pourrait être suffisant pour plonger l’économie mondiale dans la récession.

Mais ce serait un « moindre risque » par rapport au risque que les États-Unis courent en tentant « le destin » avec une guerre régionale qui atteindrait Israël.

Mais existe-t-il un message plus large reliant ces manifestations au Moyen-Orient à celles qui éclatent en Amérique latine ? Un analyste a inventé le terme pour désigner cette époque, comme l’Âge de la colère, dégorgeant des « geysers en série » de mécontentement à travers le monde, de l’Équateur au Chili en passant par l’Égypte. Son thème est que le néolibéralisme est partout – littéralement – en flammes.

Nous avons déjà noté comment les États-Unis ont cherché à tirer parti des conséquences uniques des deux guerres mondiales et du fardeau de la dette qu’ils ont légué pour s’octroyer une hégémonie en dollars, ainsi que la capacité vraiment exceptionnelle d’émettre du crédit à travers le monde sans frais pour les États-Unis (les États-Unis ont simplement « imprimé » leur crédit). Les institutions financières américaines pourraient faire du crédit partout dans le monde, pratiquement sans frais, et vivre du loyer que ces investissements ont rapporté. Mais en fin de compte, cela a eu un prix : la limite – à être le rentier mondial – est devenue évidente à travers les disparités de richesse, et à travers l’appauvrissement progressif des classes moyennes américaines que la délocalisation a provoqué. Les emplois bien rémunérés se sont évaporés, alors même que le bilan bancaire financiarisé de l’Amérique explosait à travers le monde.

Mais il y avait peut-être un autre aspect à cet Âge de la colère. C’est TINA : « Il n’y a pas d’alternative » [There is no alternative, traduit en français par « Il n’y a pas d’autre choix », « Il n’y a pas d’alternative » ou « Il n’y a pas de plan B », est un slogan politique couramment attribué à Margaret Thatcher lorsqu’elle était Première ministre du Royaume-Uni, NdT]. Non pas à cause d’une absence de potentialité, mais parce que les alternatives ont été écrasées. À la fin des deux guerres mondiales, on a compris la nécessité d’une autre façon d’être, de mettre fin à l’ère plus ancienne de la servitude, d’une nouvelle société, d’un nouveau contrat social. Mais c’était éphémère.

Et – pour faire court – le désir d’équité de l’après-guerre (quelle qu’en soit la signification) a été réduit à néant ; « d’autres politiques ou économies » de quelque couleur que ce soit, ont été ridiculisées comme « fausses nouvelles » – et après la grande crise financière de 2008, toutes sortes de filets de sécurité ont été sacrifiés et la richesse privée « captée » pour la reconstruction du bilan des banques, pour protéger l’intégrité des dettes et maintenir les taux d’intérêt bas. Les gens sont devenus des « individus » – par eux-mêmes – pour régler leur propre austérité. Est-ce à ce moment-là que les gens se sentent appauvris matériellement par cette austérité, et humainement appauvris par leur servitude en cette nouvelle ère ?

Le Moyen-Orient peut traverser (ou non) les crises actuelles, mais sachez que, dans leur désespoir en Amérique latine, le mème « il n’y a pas d’alternative » devient une raison pour les manifestants « d’incendier le système ». C’est ce qui se produit lorsque des alternatives sont exclues (bien que dans l’intérêt de « nous » préserver de l’effondrement du système).

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 04-11-2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

https://www.les-crises.fr/la-guerre-pour-l-avenir-du-moyen-orient-par-alastair-crooke/

Caroline Galactéros – Vers un nouveau Yalta

Caroline Galactéros – Vers un nouveau Yalta


Par Hervé – Source le Saker Francophone

Nous vous proposons aujourd’hui une note de lecture géopolitique sur le dernier livre de Caroline GalactérosVers un nouveau Yalta. Il s’agit d’un recueil de chroniques de ces 5 dernières années, de 2014 à 2019, articulées autour de 4 axes, l’Occident, la Russie, l’Orient et sur les points de vue de l’auteur autour des récents événements, et notamment la Guerre en Syrie qui concentre les intérêts de tous les grands acteurs géopolitiques.

Ce livre nous a été proposé par Jean Sirapian, des excellentes éditions Sigest qui est aussi l’éditeur de Valérie Bugault. J’avoue que cette association a piqué ma curiosité, Mme Galactéros ayant une vraie surface médiatique, aurait pu faire le choix d’un éditeur plus connu. Voyons ensemble ce que ce livre nous dit du monde contemporain.

Par delà les analyses géopolitiques, on sent que l’auteur à une cible, les dirigeants français. « Ouvrez les yeux, arrêtez de vous leurrer, comportez vous comme des dirigeants responsables »« Soyez des Hommes », pourrait-on même entendre. Elle appelle à retrouver une dynamique gaullienne, un état et des dirigeants au service de la population, défendant ses intérêts sur tous les fronts, extérieur comme intérieur. Elle commence bien l’histoire moderne au moment ou la France échappe à l’AMGOT américain mais même si elle critique assez violemment les États-Unis, ce pays transparaît largement comme un simple monstre froid qui défend férocement ses intérêts, souvent à nos dépends, sans vraiment cette dimension messianique qui occupe souvent nos colonnes.

Il semble donc manquer une partie de l’Histoire. On aurait aimé l’entendre parler de mai 68 comme de la 1ère révolution colorée, des massacres en Amérique centrale, en Asie sous couvert de containment du communisme alors que la part sombre des dirigeants américains consiste souvent à un pillage sauvage de la planète, partout où il est possible de se remplir les poches, au nom d’une destinée manifeste bien commode. Où sont les millions de morts des guerres américaines, ce pays qui sera passé de la barbarie à la décadence sans connaître la civilisation ?

Il est difficile de savoir si c’est une limite que l’auteur se donne pour rester en contact avec le monde « réel » des plateaux parisiens ou si la marche est difficile à franchir même pour notre si franche colonel. Un des premiers chapitres, où la diplomatie française, fantomatique il est vrai, en prend encore une fois pour son grade, est symbolique avec en sous-titres :

  • Se garder du moralisme
  • Définir notre objectif
  • Se tourner vers la Russie
  • Cesser de se tromper sur l’Iran
  • Augmenter le budget de la défense

Le cadre de la réflexion est institutionnel, trouver au sein de l’état les leviers pour reconfigurer la stratégie de la France, lâcher les licornes et revenir sur terre avec un plan d’actions, des moyens et une vision. Ce chapitre finit par une volonté d’une pédagogie résolue et décomplexée de l’opinion publique. Arrêtons de prendre nos concitoyens pour des imbéciles.

Certes oui mais pour raconter quelle Histoire ? Si certains dossiers étaient dévoilés, que resterait-il de l’Occident ? Il est fort possible que le guillotinage de quelques têtes couronnées ne suffise pas à calmer les populations quand elles vont prendre conscience de ce qui s’est réellement joué depuis 70 ans, sans parler d’avant. Nos oligarchies sont allées trop loin, c’est pour elles un combat de vie ou de mort. L’auteur le dévoile cependant en filigrane de ce livre, la Libye, l’Irak, le Yémen, la Syrie, des centaines de milliers, des millions de morts, il faudra bien que quelqu’un paye pour que ces gens reposent en paix et que leurs familles puissent enfin faire leur deuil.

Il en va sans doute de notre survie collective. Ce ne sont pas seulement les États-Unis ou Israël qui se sont bâtis sur une mer de sang, crime originel qui n’en finit pas de les ronger, mais aussi depuis trois décennies, tout le camp occidental. Il faudra assumer les délires sanglants de nos dirigeants qu’on aura d’une certaine manière laissés faire au delà de la propagande.

Mais on peut aussi s’attacher au contenu strict de ce livre et de ses chroniques. Pour ceux qui viennent de se réveiller du brouillage médiatique ou qui souhaitent repasser le fil de ces dernières années, vous trouverez dans ce livre force détails, analyses, commentaires pour comprendre en quasi temps réel, les divers rebondissements de ces guerres moyen-orientales, cet orient compliqué qui est en train de se transformer en cimetière de nos illusions, en espérant qu’on en reste là et que nos soldats, voire nos enfants n’aillent pas s’y faire trouer la peau dans des combats qui nous concernent si peu.

Si le quai d’Orsay avait pris le temps de lire les analyses de Mme Galactéros, la diplomatie française aurait pu éviter bien des erreurs. Ce livre est donc aussi un formidable témoignage que tout était possible dès les premiers jours et que ce sont des choix issus d’une volonté qui nous ont amenés là ou nous sommes, une volonté incarnée par des gens, des réseaux.

Si vous découvrez la Grand Jeu de la géopolitique, c’est aussi un régal de comprendre touche par touche le petit jeu subtil, puéril parfois, des différents acteurs, d’analyser le stratégie russe ou chinoise, leur patience, leur respect des institutions pourtant souvent hostiles. Le monde diplomatico-militaire réel est fait de rencontres, d’actions, de recul, d’audace, de lâcheté. Ce livre déroule donc des faits, des dates, des lieux, il parcourt aussi les méandres de la géographie aux confins du monde.

L’écriture est dynamique et le style agréable sans trop de circonvolutions, droit au but si je puis dire. On ne s’ennuie pas à lire ou relire les chroniques de cette fin des temps, enfin ceux de ces oligarchies prédatrices dont la fin semble programmée. On peut remercier l’auteure d’avoir été le témoin courageux de cette époque, préférant le chemin escarpé et étroit de la réalité aux ors de la république fut ce-t-elle en treillis.

Pour finir et avant notre traditionnelle interview, nous vous proposons de découvrir Mme Galactéros dans un format long chez Thinkerview.


Interview de Caroline Galactéros du 15 Novembre 2019

https://youtu.be/9QePE_pAP9I

Mme Galactéros est docteure en Sciences politiques, auditeur de l’IHEDN, colonel dans la réserve opérationnelle des armées, géopolitologue. Elle a longtemps travaillé dans l’évaluation et la prospective stratégiques pour les Services de l’État. Elle dirige le cabinet d’intelligence stratégique PLANETING et préside le Think and Action Tank GEOPRAGMA qu’elle a fondé en 2018 et qui se consacre à la promotion du réalisme éthique en relations internationales.

Bonjour Mme Galactéros, merci d’avoir accepté cet interview avec le Saker Francophone. J’avoue que vos chroniques sont d’une telle richesse qu’il a été difficile de sélectionner un nombre limité de questions. Vous balayez en 390 pages une grande partie de l’histoire du 20ème siècle depuis la Seconde Guerre Mondiale jusqu’aux derniers développement de la Guerre en Syrie.

SF : Pour commencer, je voudrais revenir sur cette curiosité pour moi qu’est le choix des éditions Sigest ? Est-ce le signe de l’excellence de leur travail ou un choix par défaut devant des portes fermées ? D’ailleurs, si on s’intéresse aux sources de publications de vos chroniques, on perçoit un net glissement de sites institutionnels vers des sites disons alternatifs y compris votre propre blog. La réalité de vos analyses est-elle si insupportable à entendre pour certaines oreilles ?

CG : Les Editions Sigest me semblent sérieuses et ce n’est pas un choix par défaut, mais le résultat d’une rencontre cordiale avec leur directeur, Jean Sirapian et de l’opportunité concomitante d’une découverte de l’Arménie que je ne connaissais point. Un voyage passionnant et la confirmation d’un rôle potentiel important de ce pays comme pont entre la France et l’Eurasie…

À ma connaissance, nul ne m’a encore ouvertement fermé de porte et je ne les force jamais. Sans doute le devrais-je parfois, considérant l’urgence de la situation de mon pays et sa déroute diplomatique et stratégique. Par ailleurs, j’achève un essai sur la politique étrangère française telle que je souhaite pour mon pays, qui paraîtra – je l’espère au printemps prochain- chez un grand éditeur connu et reconnu. Mes analyses que je veux mesurées, équilibrées et sans parti pris ou biais idéologique, dérangent parfois – précisément du fait de ces caractéristiques- certains esprits engoncés dans une pensée dogmatique et hors sol. Ce n’est pas bien grave. Il leur devient de plus en plus difficile de nier certaines évidences géopolitiques et stratégiques. J’ai toujours réfléchi et écrit par conviction et en liberté. C’est l’histoire en marche qui déchire la fumée d’utopies dangereuses et met désormais du vent dans mes voiles. Du moins je souhaite le croire. Par ailleurs, je publie régulièrement dans le Figaro Vox et chez Marianne qui ne me semblent pas vraiment des médias « alternatifs » …

SF : Comment s’informe Caroline Galactéros en 2019 ? On parle de l’effondrement du poids des médias officiels. Le ressentez-vous vous aussi ? Quelles sont vos autres sources d’information, notamment des sources étrangères ?

CG : Je lis beaucoup, je voyage aussi le plus possible et je rencontre moults personnes de tous horizons géographiques et politiques. J’écoute le tumulte du monde et j’essaie de sortir de l’ethnocentrisme qui nous afflige tous plus ou moins pour me mettre à la place des autres. Pour mieux comprendre, il faut aussi ressentir. Je me suis toujours appliquée, depuis le début de ma vie professionnelle, à laisser les situations et les êtres résonner en moi. Je cherche le lien et le partage, qu’il soit celui du malheur, de la fureur ou de l’espoir. J’essaie d’opérer cette « conversion du regard » essentielle pour l’intelligence du monde et des hommes. Au fil des ans et des expériences, cet effort n’en est plus vraiment un, mais bien plutôt un goût et un réflexe. Pour le reste, je structure mon analyse du monde et des questions stratégiques au sens large à partir de mon expérience pratique des questions internationales et des théâtres de crise ou de conflit qu’il m’a été donné d’approcher.

SF : Que pensez vous de cette nouvelle opinion sur Internet qui se pique de se mêler de tout y compris de géopolitique ? Quelles passerelles sont possibles ? Comment imaginez-vous de recréer ces liens distendus ou rompus avec le peuple ?

CG : Je crois que la géopolitique est centrale pour appréhender le monde dans sa richesse et sa complexité. Les affaires sont plus que jamais géopolitiques, l’économie aussi. Nos concitoyens en prennent conscience et s’essaient eux aussi à l’interprétation. Cela donne le pire et le meilleur aussi parfois. Les réseaux sociaux sont une chambre d’écho formidable des préoccupations humaines de toute nature, pas seulement les vecteurs de désinformation, de manipulation ou de fake news. Finalement, la liberté de conscience progresse et il devient plus difficile pour certains médias encore prisonniers plus ou moins consentants de tabous politiques ou d’inhibition intellectuelle, de contrôler la diffusion et l’interprétation des faits. Après, tout est question de capacité à recouper, à douter, à exercer son esprit critique.

SF : Pour en venir à votre livre, ce titre un « nouveau Yalta » suggère fortement l’idée que le monde serait à nouveau sur le point d’être découpé en zones d’influence. L’avez-vous écrit pour conjurer le sort ou n’y a-t-il aucune échappatoire face aux forces centrifuges qui menacent d’instaurer une Guerre Froide 2.0 ?

CG : Je crois que le monde, entré en vibration en 1989 puis en 2001, est en train de chercher son équilibre. La « guerre » n’est plus froide mais d’une tiédeur diffuse. L’idéologie occidentale qui se prétendait neutre et universelle a fait la preuve de son cynisme dans bien des pays. L’Occident doit se repenser en grand et stratégiquement, il ne pourra survivre que sur trois pieds : États-Unis (si ils le veulent), Europe et Russie, dans une projection vers l’Eurasie. Je m’attache en conséquence à faire de la pédagogie stratégique sur cette nécessité vitale à mon sens, et ce n’est pas simple tant les intérêts institutionnels, corporatistes ou matériels sont puissants et rétifs à évoluer. Quoiqu’il en soit, deux grands ensembles autour de la Chine et de l’Amérique se constituent, mais il n’y aura pas cette fois-ci, d’alignement strict et inconditionnel en dessous de ce nouveau duopôle. Les autres grands acteurs régionaux ou globaux entendent nouer des partenariats « à la carte » et ont compris que, dans cette nouvelle configuration, leur sécurité comme leur développement dépendront de leur agilité à faire valoir leurs atouts et leur capacité de nuisance aussi…

SF : Votre premier texte fait remonter le début de nos mauvaises décisions à la Guerre du Kosovo puis au si fameux 11 Septembre. D’autres pensent que c’est la fin du dollar-or en 1971 et plus encore la fin de l’URSS qui sont les vraies dates du début du déclin de l’Empire occidentaliste, comme si la chute d’une civilisation était inscrite dans les gènes de sa surpuissance. Qu’en pensez-vous ? Peut-on même remonter plus loin, aux révolutions industrielles, peut-être, selon la citation « Les Lumières, c’est désormais l’industrie » qui aurait terrifiée Stendhal ?

CG : C’est la conception de la victoire comme d’une destruction de toute altérité, une volonté de dominer en écrasant les autres et le refus de chercher un équilibre et une coopération sur un pied d’égalité et qui ne soit pas un asservissement qui sont à l’origine du déclin occidental. Dans le domaine militaire, cela se voit évidemment plus clairement encore comme en témoigne sinistrement l’explosion du terrorisme islamiste. C’est ce que l’on appelle l’impuissance de la puissance. Quant à l’utopie technicienne, elle est source de progrès mais aussi de régressions humaines. J’en avais déjà beaucoup parlé dans mon livre de 2013 « Manières du monde, manières de guerre » (ed Nuvis)

SF : On peut sentir sans rien trahir votre inclination pour une alliance avec la Russie pour contrebalancer le monde anglo-saxon mais aussi une forte défiance envers la Chine. Si pour la Russie, ce choix est presque appelé par beaucoup en dehors du Système, la Chine, si elle est une redoutable nation-commerçante, n’a jamais fait preuve d’impérialisme comme l’Occident ou le monde islamique. Pourquoi alors une telle position qui peut laisser supposer une sorte d’alignement  sur la position d’un Kissinger, jouer la Russie contre la Chine ? Pourquoi pas la Russie et la Chine pour permettre aux trois pôles plus l’Iran et la Turquie, de s’équilibrer tout au long des Routes de la Soie qui ne seraient plus dès lors une exclusivité chinoise ?

CG : Je suis tout à fait d’accord avec vous ! C’est ce que nous devons faire. L’Eurasie est la bonne et juste dimension d’une nouvelle ère de croissance et de coopération pour l’Europe comme pour la Russie et, à l’autre bout du bloc eurasiatique, pour la Chine. Mais il faut pour cela changer profondément d’état d’esprit en Europe, prendre nos intérêts en main, cesser de nous voir comme trop petits ou divisés, jouer collectif et souverain à la fois, ce qui n’est nullement antinomique. Notre problème est un problème de perception, de trop longue inhibition et d’acceptation de diktats d’outre Atlantique qui ne sont plus audibles et qui surtout sont destructeurs pour nos sociétés et nos économies. On me rétorquera que la France comme l’Europe, n’ont d’autre choix que d’obéir à Washington, car sinon, l’Amérique nous fera payer cher notre rébellion, ruinera nos économies, nous fermera ses marchés, nous isolera, nous diabolisera ad nauseam. En fait, les règles du jeu et le rapport de force changeront du tout au tout lorsque le dollar aura enfin été détrôné de sa suprématie dans les échanges internationaux et que la Lawfare pratiquée par les États-Unis pour imposer l’extraterritorialité de leurs règles et désignations de l’ennemi en fonction de leurs seuls intérêts aura vécu. C’est en cours mais cela va prendre encore un peu de temps.

Pour l’heure, l’État qui aurait l’audace de prendre la tête d’une telle fronde, par exemple en refusant d’appliquer les sanctions contre la Russie ou l’Iran serait séance tenante cloué au pilori. Ce n’est pas un risque, c’est sans doute une forte probabilité… tant que nous serons seuls. Mais nous ne le serions pas longtemps. Une fois le choc initial tenu, nombre d’autres États européens -notamment tout le sud de l’Europe- dont les économies sont entravées à l’instar de la nôtre par l’extraterritorialité américaine, nous rejoindraient et les États-Unis alors devraient très vite réviser leurs positions sauf à voir une grande partie de l’Europe leur échapper. Il en va d’ailleurs de même face à l’OTAN, qui ne protège plus l’Europe mais veut juste lui faire rendre gorge pour poursuivre des engagements militaires hasardeux. Et puis, quel sort plus enviable nous attend-il si nous restons pétrifiés et aux ordres ? La double dévoration américano-chinoise, la découpe et la vente par appartements de l’UE, et la certitude d’une insignifiance stratégique définitive. L’Amérique elle-même, obsédée depuis plus de dix ans au moins par son nouveau challenger chinois, ne veut maintenir son emprise stratégique et commerciale que pour nous neutraliser et nous empêcher de grandir stratégiquement en faisant masse critique avec la Russie, avec laquelle nous avons pourtant d’évidents intérêts sécuritaires, industriels, énergétiques communs. Les États-Unis lorgnent ultimement sur le marché énergétique chinois, mais ils n’y arriveront pas.

Au plan civilisationnel, il y a évidemment selon moi une bien plus grande convergence entre la Russie et l’Europe qu’entre l’Europe et la Chine, mais je ne vois pas du tout la Chine comme une ennemie ni même une adversaire. C’est un concurrent et un partenaire potentiel crucial pour notre avenir en Eurasie. Je suis la première à considérer légitime qu’une puissance, quelle qu’elle soit, cherche à promouvoir ses intérêts nationaux. Je suis aussi fervente partisane d’une coopération entre l’Europe et la Chine, mais, de même qu’une alliance stratégique et sécuritaire ne signifie pas l’allégeance, la coopération économique ne doit pas se transformer en dépendance critique ni en renoncement souverain. L’Europe doit s’affranchir de la tutelle économique, stratégique et normative américaine sans tomber sous une autre dépendance. La dynamique des Routes de la Soie appliquée à certains pays africains ou asiatiques a déjà montré qu’il faut rechercher une coopération équilibrée donc renforcer nos propres économies.

SF : Sur notre blog, on suit deux dossiers autour de la technologie occidentale et en l’occurrence américaine, les déboires du Boeing 737 Max et ceux du F-35. La corruption généralisée aux États-Unis pourrait même laisser envisager la disparition de Boeing et de Looked-Martin. Comment analyser vous cette situation ? Qu’est ce que cela dit de l’Empire Américain ?

CG : Vous allez bien vite en besogne à mon avis. La lutte en ces domaines est planétaire, et ses enjeux financiers et économiques, donc électoraux, sont colossaux. Ne sous-estimons pas l’Empire, même affaibli.

SF : Si on prolonge cette question, vous tournez pas mal autour du pot mais en filigrane, vous portez un message assez fort sur nos « partenaires » américains qui se permettent assez largement de s’essuyer les crampons sur les états européens et qui seraient/sont le principal obstacle à notre souveraineté. Du coup, suivez vous par exemple les débats autour des volontés sécessionnistes aux États-Unis, de la Californie au Texas, les hispanophones qui lorgnent vers le Mexique, même le Vermont qui se sent pousser des ailes ? Ce pays pourrait-il basculer dans une guerre civile avec une partition du pays de facto avant de l’être de jure ? N’y aurions nous d’ailleurs pas intérêt ?

CG : Je ne suis nullement favorable à la déstabilisation ou au démembrement des États, quels qu’ils soient. La non-ingérence est pour moi l’une des pierres angulaires de la coexistence internationale. Je critique assez les ingérences ou l’interventionnisme occidental au Moyen-Orient ou en Europe même pour ne pas m’autoriser à souhaiter la déstabilisation américaine.

SF : Pour beaucoup il faut compléter la grille de lecture géopolitique par d’autres à la fois connexes et intriquées. Que pensez vous du rôle de l’énergie dans nos sociétés et des risques en terme d’approvisionnement notamment en Europe ? Avez vous un avis sur ce fameux Peak Oil théorisé notamment par l’ASPO ? Que pensez vous aussi de la thermodynamique et du concept d’entropie à l’échelle de notre civilisation ?

CG : La civilisation humaine est structurellement entropique. De même que le conflit est partie inhérente, essentielle, des relations humaines de toutes natures. Polemos est au principe même de l’humanité. Quant au Peak Oil, il n’est pas advenu et la fin du pétrole n’est pas pour demain. Même s’il est intéressant de voir tous les grands groupes énergétiques et pétroliers se lancer dans la recherche de nouvelles sources d’énergie… et de profit. Plus généralement, la grille de lecture énergétique des conflits me semble structurante pour leur compréhension, notamment pour celle des ingérences extérieures, mais cette dimension est presque systématiquement sous-estimée dans les analyses mainstream qui lui préfère l’explication par les élans moralisateurs et démocratiques ou la ferveur droit-de-l’hommiste qui dissimulent pourtant de bien prosaïques arrières pensées…

SF : On peut aussi parler de la monnaie. Avec la fin de l’hégémonie américaine, on assiste à la fin du dollar comme monnaie de réserve mondiale. Voyez vous venir un nouveau Bretton Woods ? À quoi peut-on s’attendre ? Que pensez-vous aussi des DTS du FMI ?

CG : Vous voyez large… Le Yuan deviendra sans doute un jour la monnaie du « contre monde » dans laquelle se fera une grande partie du commerce mondial. Le dollar devra composer et l’extraterritorialité américaine perdra son levier principal de pression sur une grande partie du monde qui aura alors le choix de pouvoir s’affranchir sans mourir. Derrière cette lutte se déploie un conflit normatif fondamental, celui de visions différentes du monde et du développement humain et politique souhaitable portées par des « modèles » concurrents. C’est le propre d’une dimension impériale que de chercher à influer sur tous les aspects du développement des sociétés humaines, bien au-delà de ses propres frontières. On peut le faire par la guerre, l’économie, l’exemple ou les trois… Le hard, le soft, le smart ou le sharp power ne sont que des vecteurs de conviction dans cette projection tous azimuts de la puissance et de l’influence.

SF : Pour revenir sur la Russie, ce pays semble avoir tout pour lui, de l’espace, des ressources en tout genre, de l’eau, et même une âme… Pourrait-elle avoir à moyen terme, surtout en cas de raréfaction énergétique, une politique donnant-donnant, énergie contre le retour d’une réelle souveraineté des états européens, gage de sécurité pour elle par rapport à une incroyable et ignominieuse cabale russophobe organisée par les oligarchies occidentales ? Pourquoi devrait-elle nous alimenter en énergie si cela est si mal payé en retour ? Est ce que le fameux discours aux ambassadeurs d’Emmanuel Macron en cette fin août n’est pas le signe d’un pivot européen vers la Russie, timide certes ?

CG : Je l’appelle de mes vœux depuis des années et je l’espère profondément. Nous avons perdu bien du temps en faux procès et en dogmatisme infantile. Pour l‘instant, la Russie cherche son positionnement optimal entre Chine et États-Unis, se déploie vers l’Eurasie, structure à travers l’OCS (Organisation de Coopération de Shangaï) et l’UEE (Union Economique Eurasiatique) une « contre OTAN » et un nouvel espace d’influence politico-économico-sécuritaire. Elle déploie son influence au Moyen-Orient de manière magistrale (Syrie, Libye, Arabie Saoudite, Égypte, etc…), place ses pions en Afrique (où elle pourrait selon moi utilement coopérer avec la France en matière sécuritaire et économique pour faire pièce aux ambitions chinoises et américaines) et pose les limites de sa bonne volonté en Europe. Les États-Unis (et les Européens avec eux qui en font plus directement les frais, as usual) ont fait une faute stratégique majeure en cherchant à faire basculer de force l’Ukraine dans l’Alliance atlantique. Ce choc initial pour Moscou a paradoxalement été l’occasion d’un coup d’arrêt mis à son élan trop longtemps unilatéral vers la coopération politique vers l’UE. L’Ukraine a été un moment de double bascule initiant le reflux de l’influence américaine en Europe et le déploiement de l’influence russe au Moyen-Orient à la faveur du drame syrien.

SF : Page 35 de votre livre, vous parlez de Nouveau Gouvernorat Mondial. Pourquoi pas gouvernance mondiale ou Nouvel Ordre Mondial, cette fameuse et si controversée expression pourtant employée par nombre de présidents des pays occidentaux dans les années 90 et 2000 ? Que pensez-vous du mondialisme comme idéologie ? Du désir de certaines élites comme les hommes de Davos de faire disparaître les nations issues du traité de Westphalie ?

CG : La gouvernance mondiale est en crise. Le Nouvel ordre mondial est une utopie occidentaliste qui a vécu. L’hyper puissance américaine aussi. Les États et les peuples sont partout en rébellion de plus en plus ouverte. Et pas seulement contre des potentats ou des tyrans. Ils résistent à l’arasement identitaire et culturel. Le populisme que l’on dénonce est essentiellement la marque d’un sentiment de dépossession profonde et de mise à mal du sentiment d’appartenance culturelle et nationale. Il est regrettable que les grands partis de gouvernement, pour céder à l’air du temps ou éviter d’avoir à trancher, se soient à ce point coupés des préoccupations profondes de leurs électorats et les aient jetés dans les bras de formations extrêmes qui ont beau jeu de les récupérer en leur proposant d’autres réductions idéologiques tout aussi stupides que les doxas indigentes des premiers. Il faut aider les nations et cesser de croire en un mondialisme qui est une violence et une uniformisation grave de la diversité humaine. Le mondialisme, comme tous les -ismes, est une dérive, une perversion. À rebours des tartes à la crème libertarienne, les États et les frontières sont les plus grands protecteurs des individus, surtout les plus faibles. Les efforts pour les faire éclater n’ont abouti qu’à la propagation d’un communautarisme dangereux car instrumentalisé par l’extrémisme religieux, et souvent ridicule car outrancier dans ses revendications corporatistes, dérisoires voire indécentes à l’échelle de la misère du monde… J’appelle de mes vœux un équilibre mondial fondé sur le respect de la souveraineté des États, celui de leurs frontières, la non-ingérence dans leurs affaires intérieures, la coopération sur un pied d’égalité, le dialogue et la confiance. Comme vous le voyez, la route reste longue, mais passionnante.

SF : Merci Madame Galactéros.

Relu par Kira pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/caroline-galacteros-vers-un-nouveau-yalta

Moscou en roue libre

Moscou en roue libre

24 Novembre 2019

Il est des périodes bénies des Dieux où tout ou presque fonctionne, où les fondamentaux géopolitiques et l’événementiel concordent pour aller dans la direction voulue. C’est ce qu’est en train de vivre le Kremlin. Une flopée de bonnes nouvelles pour Moscou, soigneusement cachées par notre chère MSN, a en effet fleuri ces derniers temps…

En Ukraine, le rapprochement entre le nouveau président et la Russie, que nous avons évoqué à plusieurs reprises, inquiète les officines médiatiques occidentales. Le nom d’Igor Kolomoiski n’est pas inconnu des lecteurs de nos Chroniques : autrefois grand argentier des bataillons nationalistes, il avait au fil du temps mis de l’eau dans son bortsch, comme en mai dernier où, dans un discours remarqué, il se lâchait en diatribes contre le FMI et les Occidentaux : « C’est votre jeu, votre géopolitique. Vous n’en avez rien à faire de l’Ukraine. Vous voulez atteindre la Russie et l’Ukraine n’est qu’un prétexte. »

Il a remis ça il y a dix jours, au grand dam du New York Times qui s’en étrangle de rage : « Les Russes sont plus forts, nous devons améliorer nos relations avec eux. Les gens veulent la paix et une bonne vie, ils ne veulent plus être en guerre. Et vous, Américains, vous nous forcez à être en guerre, sans même nous en donner les moyens. Vous [l’UE et l’OTAN] ne nous aurez pas, il n’y a aucun intérêt à perdre du temps en discussions vides. Les prêts du FMI pourraient facilement être remplacés par des prêts russes. Nous prendrons 100 milliards de dollars de la Russie, je pense qu’elle serait ravie de nous les donner aujourd’hui (…) S’ils sont intelligents avec nous, nous irons du côté des Russes. Leurs tanks seront positionnés près de Varsovie, votre OTAN chiera dans son froc et devra acheter des Pampers. » Clair et sans ambages…

On ne peut tout à fait exclure un coup de pression vis-à-vis de l’empire pour obtenir plus d’argent, mais le ton et le fait que ces sorties commencent à se répéter ne trompent pas. Le « paradis » post-maïdanite est un merdier sans fond qui en a dégrisé plus d’un. Aux Russes de faire effectivement preuve d’intelligence ; six ans après le putsch US, ils disposent d’une fenêtre afin de récupérer l’Ukraine en douceur ou, du moins, de la neutraliser durablement. Les discussions actuelles sur l’or bleu entre Gazprom et Naftogaz pourraient éventuellement servir ce dessein.

Puisque l’on parle énergie, le moins que l’on puisse dire est que ça gaze pour Moscou. Le Turk Stream en est aux derniers réglages et les premiers flux gaziers devraient circuler le mois prochain… au moment même où, de l’autre côté de l’Eurasie, le Sila Sibirii entrera en fonction. Deux gazoducs sinon rien, et c’est soudain l’échiquier de Brzezinski qui se met à trembler.

Il se passe des choses extrêmement intéressantes en Asie du Sud-est, symbolisant à merveille la lente mais sûre passation de pouvoir entre l’empire américain déclinant et la multipolarité menée par la Russie. Sur l’exemple du Vietnam, le fougueux président philippin Duterte a profité de son voyage à Moscou, début octobre, pour inviter Rosneft à s’établir en Mer de Chine méridionale afin d’y explorer les richesses énergétiques.

On connaît l’importance de ces zones maritimes dans le Grand jeu :PUBLICITÉ

En mer de Chine méridionale, la dispute tourne autour de deux archipels inhabités mais stratégiquement de la plus haute valeur : les Paracels et surtout les Spratleys, également revendiqués par le Vietnam, les Philippines, la Malaisie, Brunei et le gouvernement chinois nationaliste de Taïwan. En mer de Chine orientale, on se rappelle la dangereuse querelle sino-japonaise des îles Senkaku/Dyaoshu, culminant en 2012-2013 mais toujours latente.

Si les journaux ont narré l’événement, certains faisant même parfois un effort pour « comprendre » la situation, analysant la lutte pour le contrôle de l’une des routes maritimes les plus stratégiques du globe, la toile de fond est malheureusement totalement occultée. Elle explique pourtant tout…

Une carte vaut parfois tous les discours. Nous sommes évidemment en plein Grand jeu, qui voit la tentative de containment du Heartland eurasien par la puissance maritime américaine. Les disputes territoriales autour des Spratleys, des Paracels ou des Senkaku/Dyaoshu ne concernent pas une quelconque volonté de mettre la main sur d’éventuelles ressources énergétiques ou routes stratégiques, ou alors seulement en deuxième instance. Il s’agit avant tout pour le Heartland, la Chine en l’occurrence, de briser l’encerclement US et de s’ouvrir des routes vers le Rimland et vers l’océan, exactement comme la Russie le fait sur la partie ouest de l’échiquier avec ses pipelines et ses alliances de revers.

La lutte de Pékin contre Washington dans les mers de Chine a pour effet secondaire d’effrayer les autres pays riverains qui, s’ils n’ont pas d’appétence particulière pour l’aigle américain, ne veulent pas non plus voir le dragon débouler jusqu’à eux. C’est notamment le cas du Vietnam ou des Philippines, et nous en revenons à Duterte : ses appels du pied à Rosneft sont une manière de contrer la convoitise chinoise.

Mais là où les choses prennent une tournure étonnante, c’est que c’est désormais à la Russie et non plus aux Etats-Unis qu’on fait appel. Fut un temps pas si lointain où n’importe quel président philippin aurait encouragé Exxon ou une autre major anglo-saxonne à prospecter ces mers, avec l’US Navy pour sécuriser le tout. L’empire a vécu et c’est maintenant vers Moscou que les regards se tournent.

Les Russes engrangent les dividendes d’une politique qui, bien loin des effets de com’ à l’occidentale, ne transige ni sur ses valeurs ni sur ses alliés, tout en ne fermant la porte à personne (Iraniens, Saoudiens, Palestiniens ou Israéliens passent par exemple leur temps à Sochi). Il y a quatre ans, nous résumions cette approche par une parabole quelque peu exotique :

La pensée russe en matière de stratégie extérieure fait penser à un rhinocéros qui dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit, avançant lentement mais fermement, inexorablement, et finissant par mettre tout le monde d’accord.

De fait, à l’opposé des simagrées américains qui suscitent le doute y compris parmi les composantes impériales, l’inamovible ours russe inspire la confiance. On l’a vu en Syrie, on le voit maintenant jusqu’en Asie du Sud-est.

Reste à savoir quelle sera la réaction du Kremlin qui, assurément, prendra la chose avec des pincettes. Contrarier la Chine est en effet hors de question. La symbiose entre les deux poids-lourds eurasiatiques est telle que Stratfor va jusqu’à évoquer l’Entente cordiale du début du XXème siècle entre la France et l’Angleterre, assez solide pour survivre aux deux guerres mondiales. Début octobre, Poutine a même lâché une bombe lors de la seizième édition du toujours intéressant Club Valdaï : « Nous sommes en train d’aider nos collègues chinois à créer un système d’alerte précoce pour la défense antimissile. Cela va fondamentalement, drastiquement muscler la défense de la République populaire. Aujourd’hui, il n’y a que les États-Unis et la Russie qui disposent de ce type de système. »

De quoi mettre encore plus sur les nerfs les stratèges de Washington, déjà passablement inquiets du partenariat sino-russe. Les kriegspiel simulés du Pentagone se terminent invariablement par une déculottée américaine face à l’une ou l’autre de ses bêtes noires et Foreign Policy s’alarme : avec leurs nouvelles technologies (dont les fameux missiles hypersoniques), Russes et Chinois mettent fin à deux siècles d’American way of war, basé sur l’attaque à partir de points invulnérables.

Pour en finir sur les questions d’armement, Vladimirovitch vient de lever un (petit) coin du voile sur la mystérieuse explosion du 8 août sur une base militaire du grand Nord russe : les scientifiques tués travaillaient à une arme « sans équivalent ». Si l’hypothèse de plusieurs observateurs se révèle juste, il s’agit du développement d’un missile à propulsion nucléaire, c’est-à-dire un projectile à portée illimitée car mû par un moteur dit éternel.« Une autonomie qui pourrait lui permettre de prendre des trajectoires inattendues, de faire des détours et de sortir des schémas de déplacement prévisibles », comme l’explique un spécialiste de l’université de Princetown. Les Américains s’y étaient bien essayé dans les années 60 mais avaient, devant l’inextricable complexité de la chose, rapidement abandonné le projet…

En Iran, Moscou est également vue comme une planche de salut. Décision de se passer du SWIFT pour les échanges inter-bancaires en septembre, accords commerciaux avec l’Union Economique Eurasienne en octobre, prêt de quelques milliards à l’Iran en novembre. La Russie, dont la santé financière insolente ravit d’ailleurs jusqu’à Wall Street, fait tout pour maintenir son allié à flot et pourrait peut-être en être récompensée dans les énormes projets pétroliers du South Pars.

Or noir toujours au Venezuela, qui a vu sa production bondir de manière étonnante en octobre. Le Kremlin n’y est évidemment pas étranger, comme nous l’expliquions il y a deux mois :

Washington sanctionne les exportations de pétrole de Caracas ? Qu’à cela ne tienne : Rosneft est devenu le principal acquéreur d’or noir du Venezuela (40% en juillet, 66% en août) et fait office d’intermédiaire entre sa compagnie nationale (la PDVSA) et ses acheteurs internationaux, notamment indiens et chinois. Le géant russe abandonne de plus en plus le dollar, le monde continue d’acheter du pétrole vénézuélien, le gouvernement légal de Caracas continue de recevoir des dividendes ô combien précieux et les sanctions impériales sont contournées…

Le pauvre auto-proclamé en est tout retourné. Celui qui se voyait devenir président par la grâce de Bolton n’y arrive décidément plus, ses appels à manifester étant une suite de flops retentissants :

À peine une centaine de personnes ont manifesté lundi à Caracas contre le président socialiste Nicolas Maduro, à l’appel du chef de l’opposition Juan Guaido, qui peine à mobiliser. Malgré les drapeaux jaune, bleu et rouge du Venezuela, les slogans, ou les panneaux affichant des messages comme « Rue sans retour », le cœur n’y est plus. « On n’arrive à rien avec ça », se lamente Antonio Figueroa, en référence aux rassemblements contre le chef de l’État. Samedi, quelque 5000 personnes, selon l’AFP, ont manifesté dans les rues de Caracas, soit bien moins que les dizaines de milliers de personnes que Juan Guaido réunissait juste après s’être proclamé président par intérim le 23 janvier.   

On imagine les dents grincer du côté de Washington, qui voit désormais ses manigances presque systématiquement et partout contrées par l’ours. Comme si cela ne suffisait pas, le sommet Russie-Afrique, le premier du genre, a marqué tous les esprits. Il y a un mois, quarante-trois chefs d’Etat et de gouvernement ont fait le déplacement de Sochi, qui devient une véritable plaque-tournante mondiale. Si aucune annonce majeure n’a été faite, le sommet a été un succès diplomatique indéniable et symbolise l’entrisme russe sur le continent auquel on assiste depuis quelques années, y compris dans le pré carré français comme en Centrafrique.

Europe, Asie, Moyen-Orient, Amérique latine, Afrique… Défendant bec et ongles ses alliés, retournant ceux de l’empire, profitant de l’inexorable reflux américain, le provoquant parfois, jouant habilement de la diplomatie, de l’énergie ou de la guerre, Moscou donne le la de la politique internationale et se pose de plus en plus en patron.Tag(s) : #Russie#Ukraine#Gaz#Pétrole#Extrême-Orient#Chine#Etats-Unis#Moyen-Orient#Amérique latine

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Haro et rot sur l’arc chiite

Miscellanées

22 Novembre 2019

Haro et rot sur l’arc chiite

L’empire ayant été incapable de mettre fin à l’arc chiite par la guerre en Syrie, une tentative de la dernière chance semble avoir vu le jour chez les petits génies de Washington. Ou « revu » plus exactement, si l’on considère que les inénarrables révolutions de couleur made in Soros commencent à prendre de l’âge…

De grosses manifestations ont donc fleuri sur le territoire des trois autres composantes de l’arc chiite, au Liban, en Irak et en Iran même. Une précision s’impose tout de suite : cette contestation n’a initialement (presque) rien à voir avec la sourde lutte engagée entre Téhéran et le système impérial. Comme souvent, les Américains enveniment habilement une situation pré-existante afin d’en tirer l’usufruit stratégique.

A Beyrouth et à Bagdad, la population est excédée par les petites magouilles entre amis et la corruption généralisée des autorités. En Iran, c’est la décision (d’ailleurs préconisée depuis longtemps par le FMI) de mettre fin aux généreuses subventions gouvernementales sur l’essence et le gaz qui a mis le feu aux poudres.

Mais très vite, des doutes sont apparus sur l’ingénuité des manifestations irakiennes tandis qu’au Liban, les habituelles officines tentent grossièrement de transformer les protestations en désaveu du Hezbollah. En Iran, enfin, l’immédiate flambée de violence doit être prise avec un certain scepticisme. On sait que dès qu’il le peut, le MEK, soutenu à bout de bras par Washington, met de l’huile sur le feu.

En vain pour l’instant, car le calme revient lentement mais sûrement dans l’ancienne Perse. Chez le voisin irakien, le combat à fleurets mouchetés entre Téhéran et Washington continue de plus belle. Au Liban, le Hezbollah manœuvre précautionneusement et pourrait même sortir renforcé de la crise, car moins touché par la vague de « dégagisme ». La rupture de l’arc chiite n’est pas encore pour cette fois…

Bibidouillage

Poursuivi par la justice, Nétanyahou a peut-être joué l’une de ses dernières cartes en Syrie. Dans ce qui semble une réponse au lancement de plusieurs missiles sur le Golan, Israël a bombardé des sites au Sud de Damas. Les communiqués triomphants (« frappes dévastatrices ») sont à usage interne et visent à sauver le soldat Bibi. Tel Aviv aurait prévenu les Russes douze heures à l’avance et les bâtiments ont été évacués, y compris par les « cibles iraniennes ». Pour résumer d’une formule, Moscou a sauvé la vie des Iraniens et la face des Israéliens.

Au Nord, la situation se stabilise sur le front kurdo-turc. Comme prévu, le sultan devra se contenter de la zone comprise entre Rais al-Ain et Tell Abyad, à des années-lumière de ce qu’Ankara attendait :

Plus à l’Ouest, les bombardements sur l’Idlibistan n’ont jamais été aussi intenses. Est-ce le prélude à une invasion générale de la province barbue, attendue depuis longtemps et peut-être objet d’un troc entre Moscou et Ankara ? Depuis quelques jours, ça bouge déjà un peu sur le terrain, l’armée syrienne ayant pris quelques villages.

Another BRICS in the wall

Passé totalement sous silence dans la presse française (mais pas allemande), le sommet des BRICS a démenti les prédictions cassandresques de la MSN anglo-saxonne sur la mort du groupement. Certes, le dynamisme est moindre qu’en 2014, quand il établissait une banque parallèle au système financier international tenu par les Américains. Une crise économique a temporairement touché certains de ses membres (Brésil, Russie), dont l’un (le Brésil, encore lui) a vécu un putsch institutionnel.

Mais la multipolarité a ceci d’agaçant pour l’empire qu’elle avance inexorablement, entraînant dans son sillage toutes ses composantes, y compris celles qui connaissent des difficultés passagères. Loin d’être devenus une coquille vide, les BRICS reviennent petit à petit sur le devant de la scène.  Le sommet de Brasilia a été une réussite, chapeautant une foison de réunion de travail/projets/discussions dans des domaines divers et variés (économie, technologie, santé etc.) Et si Bolsonaro garde encore parfois quelques réflexes américanophiles, il a largement mis de l’eau dans sa caïpirinha depuis quelques temps et semble avoir réellement embrassé la cause multipolaire.

Qu’il est loin le temps des Vikings…

Les grands guerriers aventuriers doivent se retourner dans leur tombe en voyant ce que les pays scandinaves sont devenus. Si le Danemark a finalement eu une bouffée de courage en autorisant le Nord Stream II, son voisin suédois en est état de décrépitude avancée. Nous l’avons parfois évoqué sur ce blog  :

La Suède devrait peut-être changer sa devise royale För Sverige i tiden en un plus honnête Tel maître, tel vassal. Le pays scandinave, ou plus exactement son gouvernement, est en effet en pointe de la vague russophobe commanditée par Washington et ne manque pas une occasion de le faire savoir.

Ainsi, une petite info mérite le détour : le gouvernement régional du Gotland était d’accord pour louer des ports au consortium Nord Stream II, afin de faciliter la construction du gazoduc. Situation gagnant-gagnant : proximité géographique pour Gazprom, manne financière pour les municipalités de la région. Une visite à Stockholm et un « avis » gouvernemental plus tard, retournement de veste, il n’est soudain plus possible de louer ces ports de relâche. Le danger russe, vous comprenez…

Peu importe que la Suède soit devenue le n°2 mondial (derrière le Lesotho) en matière de viols, que le délitement de la société transforme ce pays naguère placide en « zone de guerre » et que les explications pipologiques de l’establishment fassent rire tout le monde. Non, vous comprenez, le principal danger qui guette la Suède est… la menace russe ! Ne craignant visiblement pas le ridicule, le ministère de la Défense en rajoute même une couche et ordonne aux villes de se préparer à une possible guerre avec la Russie, eh oui. Des siècles d’intelligence européenne, de pensée philosophique, de progrès scientifiques, pour en arriver là…

Stockholm vient à nouveau de s’enfoncer dans le ridicule avec l’affaire Assange. Il ne vous aura pas échappé que le parquet suédois vient d’abandonner ses poursuites contre le célèbre lanceur d’alerte. Maintenant qu’Assange a été arrêté par les sbires impériaux, le harcèlement judiciaire à son encontre, raison pour laquelle il s’était cloîtré à l’ambassade équatorienne de Londres, peut cesser. Comme c’est commode…Tag(s) : #Moyen-Orient#Amérique latine#Europe

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Les sociétés militaires privées ou visage de la mondialisation de la Défense

Les sociétés militaires privées ou visage de la mondialisation de la Défense

Pierre Lacroix 15 octobre 2019 Géopolitique & Relations InternationalesMondialisation et enjeuxSituations décryptées Leave a comment

Les sociétés militaires privées (SMP) ou entreprises militaires et de sécurité privée (EMSP) sont des entreprises à but commercial qui fournissent des prestations à des forces armées étatiques. Souvent à la marge des opérations, leur action est parfois plus directe. L’emploi d’anciens membres de forces spéciales prend pour certains la forme d’un « mercenariat moderne » sous le visage des « contractors ». Ce phénomène officiel ou officieux devient cependant récurrent sur les grands théâtres d’opérations.

Ce logo de la firme Blackwater , visuellement percutant, fut remanié en 2007. Deux années avant le changement de nom pour Xe Services LLC - qui deviendra ensuite Academi
Logo de l’entreprise américaine Blackwater, devenue Academi

La banalisation du fait militaire privé

La privatisation de la sécurité est aujourd’hui affaire courante et dépasse parfois l’externalisation de certains services. La fin de la Guerre Froide et la baisse des budgets de Défense sont à l’origine de l’apparition et de la prolifération, au cours des années 1990, des sociétés militaires privées (SMP). Leur poids a été croissant au cours des années et leurs activités sont liées notamment aux conflits irakiens et afghans. Certaines firmes privées américaines avaient joué un rôle important dans l’action stratégique américaine. On pense notamment à DynCorp, KBR ou Blackwater (devenue Academi) aux Etats-Unis. Les américains ne sont pas les seuls à faire parler en ce domaine. En effet, le groupe Warner, russophone, est plus d’actualité car il aurait participé au conflit du Donbass.

Plus largement, les missions de maintien de la paix ou les ONG ont largement recours à ce type de sociétés pour parvenir à leurs besoins de sécurité. La privatisation de la sécurité et de la guerre a ouvert le champ à un secteur économique fleurissant.

Nous parlons essentiellement du recrutement de « mercenaires » ou de soldats privés et non plus seulement d’externalisations ou d’outsourcing (transports, repas, habillement, armements…). Les SMP peuvent se spécialiser soit sur la sécurité, soit sur la Défense. L’objet est ici de se centrer sur la seconde catégorie. Ce sont bien souvent d’anciens membres de forces spéciales ou d’armées spécialisées, qui rejoignent les rangs d’une société gérée par des fonds privés. Des sociétés privées au service de l’intérêt étatique : une situation pouvant parfois amener à une confusion d’intérêts.

Quel statut des acteurs des SMP dans le Droit International Humanitaire (DIH) ?

La participation d’acteurs privés dans les opérations militaires n’est pas chose nouvelle. Depuis l’Antiquité, des « mercenaires » participent à des campagnes militaires. Leur reconnaissance juridique s’est néanmoins faite avec le temps. Il y a trois enjeux majeurs à la reconnaissance légale des acteurs de SMP selon Nicolas Haupais, auteur des Enjeux de la « privatisation de la guerre » : déterminer la protection à laquelle les acteurs ont le droit ; définir les devoirs auxquels les acteurs doivent se conformer ; et définir les poursuites possibles en cas d’actes litigieux.

Bien que le statut de mercenaire soit défini dans l’article 47 du Protocole additionnel aux Conventions de Genève du 12 août 1949, relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux, du 8 juin 1977 (Protocole I), celui des employés des SMP est bien plus incertain. De nos jours, le mercenariat est réprimé par certains textes internationaux. La frontière nébuleuse qui existe actuellement dans l’activité de certaines SMP nous permet cependant de dire que les textes actuels ne sont plus adaptés à notre époque.

Selon le droit international, il existe deux principaux statuts envisageables pour les employés de SMP : civils ou combattants. Ces statuts sont définis dans les Conventions de Genève et la distinction semble assez simple dans les textes. Un combattant peut ainsi légalement participer au combat. A l’inverse, les civils bénéficient de la protection contre les dangers liés aux opérations militaires.

La responsabilité comme enjeu principal

Au regard de la 3ème Convention de Genève, on remarque que les contractors ou autres acteurs des SMP ne remplissent pas toujours toutes les conditions pour obtenir le statut de combattant. A savoir le fait « d’avoir à leur tête une personne responsable pour ses subordonnés ; d’avoir un signe distinctif fixe et reconnaissable à distance ; de porter ouvertement les armes ; de se conformer, dans leurs opérations, aux lois et coutumes de la guerre ». Aussi, la question de la responsabilité des entreprises qui emploient les acteurs est posée. Egalement, la responsabilité de l’Etat entre en jeu quand un critère organique peut s’appliquer. Ces questions mettent bien souvent en lumière les zones grises du droit international.

Une partie de la communauté internationale entreprend depuis plusieurs années une tentative d’adoption d’une convention internationale. Une telle décision est de plus en plus évoquée et semble être une nécessité pour contrôler l’activité de ces sociétés dont il est illusoire de vouloir prohiber l’activité. Signalons le mérite du Document de Montreux sur les entreprises militaires et de sécurité privées mené par la Suisse et le CICR. Ce travail juridique non contraignant finalisé en 2008, présente un ensemble de potentielles obligations juridiques et de bonnes pratiques. Son caractère officiel ouvre la voie et pose une juridiction plus adaptée au contexte actuel.

Sources :

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About Pierre Lacroix

Pierre Lacroix est diplômé d’une Licence de Géographie (Université de Nantes), d’un Master de Relations Internationales, Intelligence Stratégique et Risques Internationaux (Lyon III), puis d’un Master Coopération Internationale et ONG (Paris XIII). Il est rédacteur depuis Mars 2019.

https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/situations-decryptees/41686-societes-militaires-privees-visage-mondialisation-defense

Alexandroupolis, nouvelle base US contre la Russie

L’ART DE LA GUERRE

Alexandroupolis, nouvelle base US contre la Russie

par Manlio Dinucci

Geoffrey R. Pyatt fut ambassadeur des États-Unis en Ukraine de 2013 à 2016. Il organisa avec Victoria Nuland le coup d’État d’EuroMaidan. Nommé par Barack Obama ambassadeur en Grèce, en 2016, il organisa un schisme au sein de l’Église orthodoxe et est désormais en charge faire échouer la livraison de gaz naturel russe à l’Union européenne.RÉSEAU VOLTAIRE | ROME (ITALIE) | 24 SEPTEMBRE 2019 ITALIANOESPAÑOL

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« Je reviens juste d’Alexandroupolis, visite stratégique importante qui a mis au point à la fois les exceptionnelles relations militaires entre les États-Unis et la Grèce, et l’investissement stratégique que le gouvernement des États-Unis est en train de faire à Alexandroupolis »
Geoffrey Pyatt, ambassadeur des États-Unis en Grèce, 16 septembre 2019.

Le port d’Alexandroupolis, dans la Grèce nord-orientale frontalière avec la Turquie et la Bulgarie, est situé sur la mer Egée au bord du détroit des Dardanelles qui, reliant en territoire turc la Méditerranée et la mer Noire, constitue une fondamentale voie de transit maritime surtout pour la Russie.

L’importance géostratégique de ce port, que Pyatt a visité avec le ministre grec de la Défense, Nikolaos Panagiotopoulos, est expliquée par l’Ambassade même des USA à Athènes : « Le port d’Alexandroupolis, grâce à son emplacement stratégique et à ses infrastructures, est bien positionné pour appuyer des exercices militaires dans la région, comme l’a démontré le récent Saber Guardian 2019 ».

L’« investissement stratégique », que Washington est déjà en train d’effectuer dans ports, vise à faire d’Alexandroupolis une des plus importantes bases militaires US dans la région, en mesure de bloquer l’accès des navires russes en Méditerranée. Cela est rendu possible par les « exceptionnelles relations militaires » avec la Grèce, qui depuis longtemps a mis ses bases à disposition des USA : en particulier Larissa pour les drones armés Reapers et Stefanovikio pour les chasseurs F-16 et les hélicoptères Apache. Cette dernière, qui va être privatisée, sera achetée par les USA.

L’ambassadeur Pyatt ne cache pas l’intérêt que portent les USA à renforcer leur présence militaire en Grèce et dans d’autres pays de la région méditerranéenne : « Nous travaillons avec d’autres partenaires démocratiques dans la région pour repousser des acteurs maléfiques comme la Russie et la Chine qui ont des intérêts différents des nôtres », notamment « la Russie qui utilise l’énergie comme instrument de son influence maléfique ». Puis il souligne l’importance prise par la « géopolitique de l’énergie », en affirmant qu’« Alexandroupolis a un rôle crucial de liaison pour la sécurité énergétique et la stabilité de l’Europe ». La Thrace Occidentale, la région grecque où est situé le port, est en effet « un carrefour énergétique pour l’Europe centrale et orientale ».

Pour comprendre ce que veut dire l’ambassadeur il suffit de regarder la carte. La Thrace Orientale limitrophe —c’est-à-dire le petite partie européenne de la Turquie— est le point où arrive, après avoir traversé la mer Noire, le gazoduc Turk Stream provenant de Russie, en phase finale de réalisation. De là, à travers un autre gazoduc, le gaz russe devrait arriver en Bulgarie, en Serbie et dans d’autres pays européens. C’est la riposte russe à la manœuvre réussie des États-Unis qui, avec la contribution déterminante de la Commission européenne, bloquèrent en 2014 le gazoduc South Stream qui aurait dû amener le gaz russe en Italie et de là dans d’autres pays de l’UE.

Les États-Unis essaient maintenant de bloquer aussi le Turk Stream, objectif plus difficile parce qu’entrent en jeu les rapports, déjà détériorés, avec la Turquie. À cet effet ils s’appuient sur la Grèce, à qui ils fournissent de croissantes quantités de gaz naturel liquéfié en alternative avec le gaz naturel russe.

On ne sait pas ce que sont de train de préparer en Grèce les États-Unis, y compris contre la Chine qui entend faire du Pirée une importante escale de la nouvelle Route de la Soie. Mais il n’y aurait pas à s’étonner si, sur le modèle de l’« Incident du Golfe du Tonkin », se déroulait en mer Égée un « Incident d’Alexandroupolis ».Manlio Dinucci

Traduction
Marie-Ange Patrizio

Source
Il Manifesto (Italie)

https://www.voltairenet.org/article207725.html

Proposition indécente ? Ce que l’idée de Trump d’acheter le Groenland nous dit sur l’OTAN

Proposition indécente ? Ce que l’idée de Trump d’acheter le Groenland nous dit sur l’OTA

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22 septembre, 2019
NoteHajnalka Vincze

En jetant son dévolu sur l’île de Groenland, le président Trump a provoqué, comme à l’accoutumée, un mélange de consternation, d’opprobre et de franche rigolade sur la scène internationale. La plupart des commentaires se contentaient de critiquer son style et sa bouderie : il a parlé d’une « grosse transaction immobilière » et, face au refus de vente, il a annulé sa visite prévue et traité les propos du Premier ministre danois de « méchants ». Des observateurs plus avisés ont fait remarquer que l’initiative de Trump est moins fantasque qu’elle n’y paraît au prime abord – elle s’inscrit dans une politique américaine poursuivie de longue date dans la région. Quoi qu’il en soit, pour l’Europe l’essentiel n’est pas là. Il est plutôt dans la mise à nu, pour la énième fois depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, d’un raisonnement américain aussi implacable qu’inconfortable.

Permanence américaine

Il est vrai que la proposition du président Trump n’est pas venue de nulle part – pour ce qui est de l’île la plus large au monde (l’Australie mise à part), les Etats-Unis ont de la suite dans les idées. Et des intérêts stratégiques bien précis. Ce n’est pas un hasard si le gouvernement américain avait tenté d’acheter le Groenland dès 1867, pour revenir à la charge sous le président Truman à la fin de la Seconde guerre mondiale. Ce territoire immense a toujours été considéré comme l’un des deux piliers de défense des USA dans l’Arctique (avec le même rôle de rempart naturel à l’Est que celui de l’Alaska à l’Ouest). En effet, depuis le début des années 50, c’est sur le Groenland que se trouve l’installation militaire américaine située le plus au Nord, la base aérienne de Thulé, qui remplit également des missions de surveillance spatiale et d’alerte anti-missile.

A cette importance géostratégique immuable s’ajoute maintenant la fonte des glaces qui facilite l’ouverture de nouvelles voies de navigation et l’accès à des ressources naturelles, dont les terres rares – et exacerbe ainsi la compétition internationale. Le discours du secrétaire d’Etat US, Mike Pompeo, devant le Conseil de l’Arctique en mai dernier, signale clairement un intérêt accru de la part Etats-Unis, aiguisé par l’activisme arctique des autres puissances (en premier lieu la Russie et la Chine) : « Nous entrons dans une nouvelle ère d’engagement stratégique dans l’espace arctique, avec des menaces à nos intérêts dans la région. C’est le moment pour l’Amérique de se lever en sa qualité de nation arctique. Sous le président Trump, nous renforçons la présence sécuritaire et diplomatique des Etats-Unis dans la région. »[1]

(Crédit photo: D. Kinsley/USAF)

Fixette de Trump

Ce n’est donc pas tant l’idée de Trump d’acheter le Groenland qui devrait être surprenante, mais plutôt la candeur avec laquelle il affiche son raisonnement. Pour l’Europe, cet exposé a valeur d’exemple – et d’avertissement. Interrogé pour la première fois sur une éventuelle offre d’achat, le président américain l’a tout de suite liée à la protection militaire US dont bénéficie le Danemark : « Nous sommes de très bons alliés avec le Danemark. Nous protégeons le Danemark comme nous protégeons une grande partie du monde. Du coup, l’idée est venue ».[2] Surtout, après le refus du Premier ministre danois qui a qualifié cette même idée « d’absurde », Trump, très remonté, s’offusque de cette ingratitude, et son courroux est, du coup, étendu à l’ensemble des alliés : « Le Danemark est à seulement 1,35% de son PIB pour les dépenses OTAN. Ils sont un pays très riche et devrait être à 2%. Nous protégeons l’Europe et pourtant, seuls huit membres de l’OTAN sur les vingt-huit atteignent le seuil de 2%. Ces pays restent loin en deçà de ce qu’ils devraient payer pour la protection incroyable dont ils bénéficient. Désolé ! »[3]

Ce procès en ingratitude sonne très familier aux Européens, l’actuel président US le ressort à intervalles réguliers, en particulier quand il s’agit d’affaires : « Les Etats-Unis paient pour les 90% de l’OTAN, alors que beaucoup de pays ne sont même pas près de leur engagement de 2%. En plus de cela, l’Union européenne a un excédent commercial de 151 milliards de dollars avec les USA, avec de grandes barrières douanières sur les produits américains. NON ! ».[4] Inutile ici de rectifier ses chiffres[5] ou de rappeler les innombrables concessions et abdications européennes en échange (ou au prétexte) du « parapluie » militaire des Etats-Unis.[6] Ce qui importe c’est l’insistance sur le lien entre protection militaire et contreparties attendues dans d’autres domaines (en l’occurrence, commercial) : « L’Union européenne fait en sorte qu’il est impossible pour nos paysans, nous ouvriers et nos sociétés d’y faire des affaires (les USA ont un déficit commercial de 151 milliards de dollars) et après ils veulent que nous les défendions allègrement à travers l’OTAN, en payant pour le tout. Ça ne marche pas comme ça ! »[7]

Constantes transatlantiques

Loin d’être une lubie du président Trump, il s’agit d’une vision des choses largement partagée outre-Atlantique, et ce depuis fort longtemps. Déjà en plein milieu de la guerre froide, entre alliés c’était la « guerre des poulets » qui fit des ravages. En 1962, Lyndon Johnson, vice-président des Etats-Unis alors en visite à Berlin, avait brandi la menace d’un retrait des troupes américaines d’Allemagne si le Marché Commun freinerait les exportations de poulets américains vers le vieux continent. D’après Jean-François Deniau – négociateur français du Traité de Rome et premier Commissaire européen chargé de relations extérieures – c’était le début de pressions dans tous les domaines, divers et variés, « chaque fois avec l’argument massif, celui de la défense commune assumée par les Etats-Unis ».[8]

Sous le président Clinton, un document officiel du Pentagone n’hésite pas à préciser les attentes de l’Amérique: « Nos alliés doivent être sensibilisés au lien qui existe entre le soutien américain à leur sécurité et leurs actions dans les domaines tels que la politique commerciale, le transfert des technologies et la participation aux opérations de sécurité multinationales ».[9] Bref, il faut des contreparties. Robert Cooper (ancienne éminence grise du Service d’action extérieure européenne et ex-conseiller du Premier ministre britannique Tony Blair) a lui aussi fait le constat que « Il n’y a pas de défense gratuite. A un moment ou à un autre, les Européens vont devoir payer pour ces arrangements ».[10] Inévitablement. Se mettre à la merci d’un tiers, c’est de s’exposer à des chantages et des pressions multiples – et on peut toujours compter sur le président Trump pour en faire la démonstration en public.



[1] Looking North: Sharpening America’s Arctic Focus. Discours de Michael R. Pompeo à Rovaniemi, Finlande, le 6 mai 2019.
[2] @CBS News, Twitter, 18 août 2019.
[3] @realDonaldTrump, Twitter, 21 août 2019.
[4] @realDonaldTrump, Twitter, 9 juillet 2018.
[5] Donald Trump misleads on US defense spending, NATO budget, Politifact, 12 juillet 2018.
[6] Voir les articles de l’auteur sur, entre autres, les sanctions extraterritoriales, les écoutes de la NSA, les « restitutions extraordinaires », le nucléaire, les questions d’armement, l’avion Joint Strike Fighter F-35, le système de navigation Galiléo, l’Europe de la défense. Sur le caractère illusoire de ce « parapluie » voir : Un pour tous, tous pour un ? (Partie 1 : l’OTAN et ses garanties en trompe-l’œil ; Partie 2 : interrogations dans l’Alliance).
[7] @realDonaldTrump, Twitter, 10 juillet 2018.
[8] Jean-François Deniau, La découverte de l’Europe, Seuil, 1994, p.97.
[9] Report on the Bottom-Up Review, Département de la défense, octobre 1993, p.3.
[10] Robert Cooper, The Breaking of Nations, Order and Chaos in the Twenty-First Century, London, Atlantic Books, 2004, p.165.Tags:
etats-unis;otanrelations transatlantiques

https://www.iveris.eu/list/notes/444-proposition_indecente__ce_que_lidee_de_trump_dacheter_le_groenland_nous_dit_sur_lotan

Existe-t-il une solution pour sortir des tensions géostratégiques au Moyen-Orient ? Par Alastair Crooke

4.septembre.2019 // Les Crises

Existe-t-il une solution pour sortir des tensions géostratégiques au Moyen-Orient ? Par Alastair Crooke

Conflitsguerre au Proche-OrientMerci16Je TweetJe commenteJ’envoie

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 06-05-2019

Alastair Crooke

Le 6 mai 2019

La ligne de faille entre la Turquie et les États du Golfe – avec les États-Unis et Israël en coulisses – vient de s’élargir de façon menaçante. Les pressions sur Erdogan augmentent. C’est un combattant de rue susceptible de réagir avec ses poings. L’Iran – comme la Turquie – fait l’objet d’un « blitz du Trésor » à outrance. Cela aussi pourrait, d’une manière ou d’une autre, renvoyer dans leurs bancs ceux qui ont encouragé l’esprit belliciste du président Trump et de ses faucons. Ils savent qui est à blâmer, qui a attisé le feu : MbZ et son acolyte, MbS [Mohammed ben Zayed, prince héritier des Émirats arabes unis et Mohammed ben Salmane, prince héritier saoudien NdT]. Cette tension aggravée se manifestera vraisemblablement dans le nord et la Corne de l’Afrique.

Cette ligne de faille s’ajouter à celles qui fracturent déjà le Proche-Orient. La situation est extrêmement tendue. Le langage belliqueux de Trump est souvent compris comme étant de la fanfaronnade calculée, dans le but de tirer parti d’un avantage dans les négociations. Mais le président n’avait peut-être pas prévu que son agressivité allait se propager à Washington et dans les groupes de réflexion qui y gravitent . Tout carriériste espérant une promotion, ou un poste au sein de l’exécutif, veut maintenant s’inspirer de la rhétorique intransigeante du « pistolero » Bolton [conseiller à la sécurité nationale de Trump depuis 2018 NdT] (et idéalement, la pratiquer sur Fox News).

Ce qu’il importe de souligner ici, c’est que est que dans l’immobilier de Trump ; le « retournement » est possible, quand cela est nécessaire. Il le pratique. Il l’a pratiqué en affaires. Les volte-face ne le dérangent pas. C’est comme ça qu’il gère ses affaires. Mais son équipe ? Ce n’est pas si clair. Certains d’entre eux, à l’occasion, peuvent voir l’agressivité rhétorique de Trump comme le levier nécessaire pour engager le Président dans une voie de plus en plus étroite, dans laquelle « se retourner » ne serait plus une option.

Les pressions exercées par les États-Unis sur Erdogan sont réellement intenses : les sanctions, certes, mais aussi les appels répétés des grandes banques américaines de Wall Street à court-circuiter la lire jusqu’à la « mort » ; la promesse d’une nouvelle punition américaine (c’est-à-dire davantage de « guerre » par le Trésor), si la Turquie devait recevoir les SAM S 400 de Russie ; et maintenant, le retrait de la « dérogation » américaine concernant le pétrole « léger » que la Turquie importe d’Iran – et pour lequel les raffineries de Turquie sont calibrées (i.e. leur production est réglée pour le pétrole léger iranien et les re-régler serait coûteux).

Ensuite, il y a les pressions stratégiques. La première d’entre elles est l’intention déclarée de Trump d’inscrire les Frères musulmans (FM) sur la liste des groupes terroristes. Cela n’est toujours qu’un projet de la « machine » politique de Washington, mais on s’attend à ce que cela se produise.

Et alors? Alors rappelons que l’AKP [Parti au pouvoir en Turquie, NdT] est officieusement consubstantiel aux Frères Musulmans (au moins dans le sens qu’ils en sont une composante majeure) ; Erdogan est culturellement un Frère Musulman, et se considère comme leur mécène ; enfin l’AKP facilite le financement des organisations sociales des Frères Musulmans en Turquie (c’est-à-dire par des subventions de la municipalité d’Istanbul). Les commentateurs turcs reprochent directement à certains États du Golfe d’avoir lancé Trump sur la voie de l’ostracisation. Ils ont raison. Et ce n’est pas à prendre à la légère.

Ensuite, il y a les Kurdes de Syrie que les États-Unis disent vouloir armer de missiles sol-air Stinger. Vraiment ? Est-ce que l’EI utilise des hélicoptères de nos jours ? Ensuite, il y a la récente déclaration d’un fonctionnaire du département d’État américain selon laquelle les États-Unis occuperont le tiers est de la Syrie pour une « longue durée » – et y investiront (traduction : armeront davantage les Kurdes). Et l’envoyé américain, James Jeffry, fait pression sur Erdogan pour qu’il accepte une police des frontières kurde armée le long de la frontière sud de la Turquie avec la Syrie pour la contrôler.

Il n’est pas surprenant que les cercles proches d’Erdogan voient le nœud coulant se resserrer autour du cou de la Turquie, et considèrent ce « projet » kurde comme une « plate-forme » à partir de laquelle pénétrer et affaiblir la Turquie elle-même. Pour les dirigeants, tout cela équivaut à une conspiration, à ciel ouvert, visant à ébranler la Turquie.

Enfin, dans la catégorie du « front » direct du Golfe contre la Turquie, se trouve le changement de régime monté au Soudan contre un président lié aux Frères musulmans ; l’expulsion probable de la Turquie de sa base navale soudanaise installée en face de Djeddah – et enfin et surtout – l’assaut du général Haftar contre Tripoli et Misrata (qui sont défendues par des forces soutenues par la Turquie et le Qatar). Une proportion importante de la population du nord de la Libye est d’origine turque.

Ainsi, comme le rapporte Abdel Bari Atwan dans Rai al-Youm (en arabe), « le développement le plus important au niveau de la scène libyenne est l’intervention du président turc … [par] un appel à M. Al-Sarraj lui indiquant qu’il, [Erdogan], consacrera toutes les capacités de son pays à empêcher ce qu’il appelle “la conspiration” de nuire au peuple libyen. Il a ensuite loué le rôle d’Al-Sarraj et de son gouvernement pour repousser l’attaque contre Tripoli. A notre avis, cela signifie un soutien militaire et pas seulement politique », conclut Bari Atwan.

En bref, Erdogan (allié au Qatar) se dresse contre les EAU et les forces de Haftar soutenues par l’Arabie saoudite et les États-Unis – et en soutien au Gouvernement d’union nationale soutenu par l’ONU (et l’Italie).

L’assaut de Haftar s’est déjà enlisé à la périphérie de Tripoli. Il semble peu probable maintenant que le Qatar comme la Turquie acceptent le coup d’État monté par les EAU et les Saoudiens, sans livrer un combat sanglant. Pour l’instant, le Gouvernement d’union nationale – par l’intermédiaire de la Banque centrale – contrôle les recettes pétrolières (bien que Haftar tienne les champs sous sa garde). Il pourrait essayer de renverser la situation et de s’approprier les revenus. La Banque centrale qui contrôle l’accès à ces fonds, détenus sur un compte séquestre à New York, est située à Tripoli.

Le fait est que, bien que la Turquie subisse d’énormes pressions, internes (avec son économie fragile et le nouveau maire d’Istanbul contestant les principes mêmes de la politique de l’AKP) comme externes, les États du Golfe en subissent également, bien que de nature différente.

Premièrement, la guerre au Yémen ne se déroule pas bien pour l’Arabie saoudite. Le front méridional saoudien semble se désintégrer gravement, et les forces yéménites s’enfoncent dans le sud de l’Arabie saoudite. Deuxièmement, la tentative du Golfe d’installer des régimes militaires sécuritaires au Soudan, en Algérie et en Libye n’est nullement réussie. Le risque est ici que l’instabilité générée par ces tentatives de coups d’État ne fasse tache d’huile dans toute l’Afrique du Nord. Le Tchad est inquiet (Haftar y a tenté un coup d’État il y a quelques années) ; la Mauritanie pense que les EAU sont en train de lorgner sur ses ressources ; et le Maroc est en désaccord avec les EAU sur son attitude envers le Qatar. Le résultat final de ce « trio de coups d’État » est en suspens.

Ce qui nous ramène au tableau d’ensemble : Trump est résolu à déclencher une refonte du Proche-Orient. Kushner et les envoyés n’hésitent pas à le dire : leur objectif est de reconstruire la région au gré d’Israël : Israël doit devenir le Grand Israël (qui englobe quelque 6,5 millions de Palestiniens) ; et pour faciliter ce plan, trois nations historiques – les piliers de la région – doivent être réduites : La Grande Syrie le serait encore plus (perdant un tiers de son territoire déjà diminué) ; et les nations iranienne et turque doivent être contenues, affaiblies, et leurs gouvernements actuels renversés, si possible, pour être remplacés par des dirigeants plus dociles.

Cette initiative ambitieuse comporte toutefois des lacunes évidentes. La première est expliquée par une source on ne peut plus directe en matière de sanctions : David Cohen, ancien sous-secrétaire au Trésor américain pour le terrorisme et le renseignement financier. C’est-à-dire de l’ancien « M. Sanctions » lui-même :

Au cours des dernières décennies, les sanctions sont devenues un outil clé de la politique étrangère américaine. L’administration Trump en a fait un usage particulièrement intensif, spécialement dans ses efforts pour provoquer des changements de régime au Venezuela et en Iran … Et bien que l’administration ait été moins frontale dans son appel au renversement du régime clérical iranien, les demandes qu’elle a adressées à Téhéran sont si excessives que, comme l’a affirmé l’ancien ambassadeur américain Robert Blackwill, il est « effectivement impossible pour l’Iran de s’adapter sans changer fondamentalement sa direction et son système gouvernemental ». Le président américain Donald Trump, en d’autres termes, « exige un changement de régime en Iran sans l’appeler ainsi. »

« Mais pour que les sanctions fonctionnent… elles doivent viser un comportement que la cible peut, même à contrecœur, changer. La partie visée doit également croire que les sanctions seront levées si elle abandonne le comportement en question.

« La logique des sanctions coercitives ne s’applique toutefois pas lorsque l’objectif des sanctions est un changement de régime. Dit simplement, parce que le coût de l’abandon du pouvoir dépassera toujours le bénéfice de l’allègement des sanctions, un État ciblé ne peut raisonnablement accéder à une demande de changement de régime… »

« Il n’y a guère de raison de s’attendre à un résultat différent aujourd’hui au Venezuela ou en Iran. Les sanctions unilatérales américaines font des ravages, mais cet impact économique ne doit pas être confondu avec le succès politique, surtout lorsque le changement de régime est l’objectif. »

Et un autre expert, le colonel américain Pat Lang, note que les derniers remous d’une tentative de soulèvement par l’armée locale au Venezuela pour évincer le président Maduro sont, à bien des égards, aussi ineptes que le débarquement de la « Baie des Cochons » de 1961 à Cuba (fondé sur la croyance erronée que le peuple cubain, là aussi, se soulèverait pour apporter immédiatement son soutien).

Cet épisode vénézuélien souligne combien la rhétorique macho américaine est souvent plus de la prétention que de l’action (i.e. que l’image de dur est inversement proportionnelle au rendement réel dans ce ministère.). Bien sûr, tout le monde au Proche-Orient en aura pris note.

Donc, si les sanctions n’aboutissent pas, et que les États-Unis s’emmêlent probablement en tentant un coup d’État secret de type Maidan en Iran ou en Russie, n’y a-t-il rien à craindre ?

Eh bien, pas tout à fait. La tentative de faire de l’« avant-poste de l’Occident » au Proche-Orient la force dominante d’ensemble va faire vaciller toute la région – que les États-Unis s’emmêlent ou non – et pourtant, l’essentiel est ailleurs : l’escalade de l’agressivité verbale des États-Unis émanant des officiels n’est pas une lubie. Il s’agit de la notion de « guerres éternelles » de l’Amérique : la guerre interminable et générationnelle – dans la doctrine dominante – contre la Russie et l’Iran. Le terme de « mal cosmique » utilisé pour désigner l’Iran et le président Poutine est délibéré. Cela fait partie de la rupture progressive des axes d’engagement et de communication entre l’Occident et la Russie et l’Iran (le public américain n’a pas encore pris l’habitude de considérer le peuple chinois comme « le mal »).

Progressivement, les canaux d’intercommunication se sont atrophiés ; les domaines de coopération construits au fil des ans sont coupés ; les accords en matière d’armement et de sécurité, soigneusement assemblés, sont abandonnés. Et la formule selon laquelle il n’y a personne à qui parler – car « leur » nature est de mentir, de tricher et d’être malhonnêtes – est établie.

Bien sûr, ceux qui considèrent le langage guerrier de Bolton et de Pompeo comme une simple stratégie de négociation sont parfaitement libres de garder cette opinion, mais on peut aussi le considérer comme la construction pièce par pièce d’un tunnel qui se rétrécit et se termine par une seule issue : une escalade permanente contre « la malignité ».

La vraie question est de savoir si Trump le voit et le comprend. Ou s’est-il convaincu lui-même que les fanfaronnades plus nombreuses de l’administration sont vraiment en train de gagner : qu’« elle rendent sa grandeur à l’Amérique » ? C’est sur cette question que repose notre avenir commun.

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 06-05-2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici.

 https://www.les-crises.fr/existe-t-il-une-solution-pour-sortir-des-tensions-geostrategiques-au-moyen-orient-par-alastair-crooke/

Regarder le monde tel qu’il est

Regarder le monde tel qu’il est. Editorial n°23

Jean-Baptiste Noé

 De Jean-Baptiste Noé31 août 2019 Dans Éditoriaux 3 Minute de lectureRegarder le monde tel qu’il est. Editorial n°23

« Premier numéro, grandes ambitions » écrivait Pascal Gauchon en ouverture du premier numéro de Conflits en avril 2014. Trente-deux numéros plus tard, nos ambitions demeurent toujours aussi grandes : regarder le monde tel qu’il est. Depuis cinq ans, Conflits s’est imposé comme une revue de référence, défendant une vision réaliste et critique de la géopolitique. Réaliste, parce que nous prenons en compte tous les éléments dans nos analyses : politiques et militaires, mais aussi énergétiques, culturels, religieux, criminels et artistiques. Critique, parce que Conflits se veut une revue ouverte à la liberté de penser et d’analyser, et de déranger aussi parfois nos lecteurs dans leurs certitudes. Conflits veut donner la parole aux auteurs et aux universitaires confirmés et reconnus, et nous remercions ceux qui nous ont précédés de s’y exprimer régulièrement. Mais nous souhaitons aussi faire émerger la génération intellectuelle de demain, faire connaître de nouveaux talents, ouvrir de nouveaux horizons de la recherche et de l’investigation. C’est ce que fit Pascal Gauchon au printemps 2014 en ouvrant ses colonnes à des auteurs alors peu connus. Dans ce numéro où nous prenons la suite de cette aventure humaine et intellectuelle, nous souhaitons lui exprimer notre reconnaissance pour cette audace. On dit la presse en crise. Pourtant, nous ne manquons pas de talents pour exprimer simplement, mais avec précision, les soubresauts du monde. Nous ne manquons pas non plus de lecteurs désireux de comprendre, de voyager, de découvrir. Conflits se veut résolument une revue de vulgarisation, c’est-à-dire une passerelle entre le monde de la recherche et l’université et le monde des professionnels, des étudiants, des professeurs. La géopolitique est la culture générale de notre temps ? Eh bien aidons-la en portant notre regard sur le monde entier et sur tout le monde, sur ce qui plaît et sur ce qui déplaît. La France dispose d’une longue et riche tradition intellectuelle dans les domaines de la géographie, de l’histoire, de la réflexion militaire, de la pensée des relations internationales. Avec Conflits, c’est un maillon de cette longue chaîne que nous souhaitons sculpter.

            La géopolitique est une méthode d’analyse qui part du terrain et qui traite des réalités. Nous nous enracinons dans le temps long et nous portons notre regard vers les horizons lointains. Nous reconnaissons l’existence des identités et des cultures, qui œuvrent pour leur survie et leur développement.

Notre géopolitique est celle du conflit. « Le véritable sujet d’étude de la géopolitique, c’est l’antagonisme sous toutes ses formes, les plus innocentes, les plus sournoises, mais aussi les plus brutales, ainsi que les équilibres que ces rivalités finissent par générer et qui restent toujours fragiles[1]» Nos militaires morts au combat, les civils tués lors des attentats, les régions qui sombrent dans la guerre civile et les guerres larvées témoignent du fait que la paix n’est jamais acquise ni gagnée. Nous ne nous appelons pas Conflits parce que nous aimons la guerre, mais parce que nous souhaitons la paix véritable. « Sans aimer l’affrontement en tant que tel, mais parce que ceux qui veulent vraiment la paix et la stabilité se doivent de connaître toutes les menaces[2]. »

C’est pourquoi nous souhaitons ouvrir la revue à des auteurs étrangers amis de la France, afin de vous faire découvrir les débats intellectuels qui agitent nos alliés, les livres qui suscitent la réflexion. De même, Conflits est ouvert à tous les continents et à toutes les thématiques, la géopolitique se devant d’aborder de nombreux champs du savoir pour saisir la complexité du monde. Après 32 numéros, nos ambitions demeurent toujours aussi grandes pour répondre à vos besoins et votre curiosité. Il n’y a pas de revue sans ses lecteurs. Que ce premier éditorial soit aussi l’occasion de vous remercier pour votre fidélité et votre soutien, que vous lisiez Conflits depuis le numéro 1 ou depuis des numéros plus récents. Vous êtes la partie essentielle de cette histoire humaine et intellectuelle.

Editorial du numéro 23. Dossier : « La guerre du droit ».

Notes

[1] Éditorial, no1, 2014.

[2] Idem.Tags:Conflitséconomiegéopolitiqueguerre économiqueJean-Baptiste Noé

https://www.revueconflits.com/jean-baptiste-noe-guerre-du-droit-editorial-numero23-conflits/?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=conflits_n023_la_guerre_du_droit_les_dernieres_mises_en_ligne&utm_term=2019-09-03

USA-CHINE DES BUDGETS MILITAIRES EN FORTE CROISSANCE, POURQUOI FAIRE ?

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USA-CHINE DES BUDGETS MILITAIRES EN FORTE CROISSANCE, POURQUOI FAIRE ?

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Publié par Jean-Bernard PINATEL, le 27 Juil 2019, dans AnalysesChine

ATLANTICO : Alors que le budget militaire américain pour 2020 est estimé à 718 milliards de dollars et qu’il reste supérieur à celui des autres pays de la planète réunis, la supériorité militaire américaine semble incontestable. Pour autant, la Chine augmente de manière impressionnante son budget de défense et se place comme potentiellement compétitive de l’hégémonie américaine sur le long-terme. La toute-puissance américaine pourrait-elle être contestée en cas de conflit ouvert ? Quelles seraient les doctrines respectives des Etats-Unis et de la Chine ?

Général Jean-Bernard PINATEL : Je vais répondre simultanément à ces deux questions car elles sont intimement liées.

Un budget militaire s’évalue en fonction des objectifs politiques qui le sous-tend.

Pour les Etats-Unis l’objectif est clair. Ils veulent conserver la suprématie mondiale qu’ils ont acquise à la chute de l’URSS. On doit néanmoins se poser une question. Est-ce que ce montant de 718 milliards de dollars est nécessaire ? N’est-il pas, en partie, le résultat de l’influence qu’exerce le complexe militaro-industriel sur démocratie américaine et dont le Président Eisenhower avait déjà dénoncé le risque en avril 1953 à la fin de son second mandat?

En effet quand on lit la propagande récurrente sur la menace militaire Russe alimentée par les publications d’organisations financées par ce budget, comment ne pas penser que l’Etat amplifie sciemment les menaces pour justifier les sommes extravagantes qu’il prélève dans les poches des américains.
L’exemple de la désinformation sur les armes de destruction massive soi-disant possédées par Saddam Hussein pour justifier l’agression contre l’Irak y incite fortement.

Un autre fait permet de crédibiliser cette hypothèse : le budget des 17 agences de renseignement américaines est supérieur au total du budget militaire russe qui est du même ordre de grandeur que celui de la France : environ le dixième du budget des Etats-Unis !

La motivation chinoise pour accroître son budget militaire est d’une toute autre nature.

La Chine est, en effet, dans une position de vulnérabilité croissante par rapport au risque que représente pour elle la puissance maritime des Etats-Unis et la propension de Washington à décréter unilatéralement un embargo sur le pétrole et à le faire respecter comme cela se passe actuellement avec le Venezuela et l’Iran.

En effet, malgré ses efforts, la dépendance énergétique nette de la Chine est de l’ordre de 15% en croissance constante avec une vulnérabilité particulière vis à vis du pétrole puisque les deux tiers du pétrole consommé en Chine sont aujourd’hui importés. Et 85% de ces importations transitent par la mer, avec un tonnage en croissance rapide comme le montrent le graphique et la liste des pays fournisseurs.


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Ces chiffres expliquent la crainte dans laquelle vivent les dirigeants chinois vis-à-vis des Etats-Unis. Une fermeture du détroit d’Ormuz ou du détroit de Malacca plongerait l’économie et la société chinoises dans une crise profonde. Dans ce contexte de vulnérabilité, on assiste à une double évolution des dépenses militaires chinoises. D’une part elles augmentent fortement. La Chine a annoncé le 5 mars 2019 une croissance de 7,5% de son budget de défense le portant à 1,19 trillions de yuan soit 177,6 milliards de dollars. D’autre part, et c’est une évolution qui a commencée à la chute de l’URSS, la part de la marine s’accroit fortement.

ATLANTICO : Bien qu’une guerre ouverte entre Etats-Unis et Chine semble hautement improbable, certains scénarios comme une possible invasion de Taïwan pourraient-ils dégénérer en réelle escalade ?

Général Jean-Bernard PINATEL :Il ne peut y avoir que des crises locales et, le plus souvent, par puissances interposées entre deux puissances nucléaires. En effet, à l’ère nucléaire, le bénéfice espéré d’une agression est bien inférieur au risque d’escalade nucléaire qui peut résulter d’une confrontation directe. L’Inde et le Pakistan s’affrontent depuis leur indépendance. Tant que ces deux puissances n’étaient pas nucléaires, elles se sont opposées directement dans trois guerres qui ont fait des dizaines de milliers de morts. Depuis la fin des années 80, devenues puissances nucléaires, il n’y a eu que des affrontements limités et par milices interposées.
La Chine sait très bien que si elle décidait par un coup de force militaire de s’emparer de Taiwan, elle ne pourrait pas le faire par surprise du fait de la concentration de forces que cela impliquerait. Même si elle réussissait et que les Etats-Unis évitaient de riposter directement, le bénéfice de cette action serait largement moins grand que les dommages que pourraient lui faire subir une riposte indirecte américaine.

En effet, pour longtemps encore, la marine américaine est en capacité d’interdire toutes les importations maritimes de pétrole de la Chine et de stopper une grande partie de ses exportations qui s’effectuent par mer et ainsi de plonger le pays dans une crise économique profonde qui mettrait en cause la survie du régime actuel. La Chine, malgré l’augmentation impressionnante de sa flotte, ne peut espérer réussir à briser un blocus américain avant au moins deux décennies car le gap de puissance entre leurs forces aéronavales ne se mesure pas en termes de tonnage mais de capacités opérationnelles et il reste aujourd’hui considérable.

Des experts américains cités dans l’article de The Atlantic, lesquels affirment qu’une défaite américaine est envisageable face à la Chine dans les cinq ans à venir et que le pays représente la plus grande menace pour les Etats-Unis.

L’auteur de cette déclaration devant de comité sécurité de l’Aspe Institute est l’amiral Philip Davidson qui est le commandant des forces américaines dans le Pacifique (USPACOM).

Il n’est donc que le chef que d’un des six commandements des Etats-Unis. Son propos est donc limité à sa zone de responsabilité et il n’envisage en aucun cas l’hypothèse d’une confrontation totale et mondiale entre la Chine et les Etats-Unis.

Il ne traite que du rapport des forces en présence dans sa zone de responsabilité, le Pacifique. Et il le fait pour moi avec une phrase ambiguë « China’s capabilities don’t outnumber America’s in the region for now, it’s possible they could overtake the United States’ within the next five years ». En effet, le début de sa phrase que l’on peut traduire par « Les capacités de la Chine ne sont pas plus nombreuses que celles de l’Amérique dans la région pour l’instant » fait penser qu’il parle plutôt du nombre de bateaux, d’avions ou de forces terrestres que de leurs réelles capacités opérationnelles.

A l’opposé la grande majorité des forces aéronavales chinoises est déployée dans la mer de chine, le golfe du Bengale jusqu’à Djibouti pour assurer la sécurité de ses approvisionnements.

Aussi il est tout à fait possible que l’amiral Davidson ait raison et que, dans cinq ans, le nombre de bâtiments ou d’avions chinois déployés dans sa zone de responsabilité ( USPACOM) puisse dépasser (« overtake ») le nombre des avions et bâtiments américains. Mais en termes de capacités à mener une bataille aéronavale les américains disposent d’une expérience que n’ont pas les chinois et ils conserveront probablement pour une ou deux décennies encore des capacités opérationnelles bien supérieures.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Secrétaire Général du Think Tank GEOPRAGMA
Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017

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