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La bataille d’Hajin : victoire tactique, défaite stratégique ?

La bataille d’Hajin : victoire tactique, défaite stratégique ?

La bataille d’Hajin (septembre 2018 – janvier 2019) du nom d’une petite localité située sur la rive Est de l’Euphrate aux confins de la Syrie et de l’Irak mérite de laisser son nom dans l’histoire militaire à plus d’un titre. Elle est d’abord la dernière « bataille rangée » contre le pseudo État islamique et semble mettre un point final à sa volonté de contrôler un territoire. Elle est ensuite, pour nous Occidentaux, riche d’enseignements sur la guerre, et tout spécialement les limites de la guerre par procuration et de notre approche tournée vers la suprématie technologique.

Au XIXe siècle, le sort d’une bataille mettant en jeu quelques milliers d’hommes était réglé en une journée – Austerlitz par exemple ; au XXe siècle, il faut compter en semaines – que l’on pense à la poche de Dunkerque en 1940 ; au XXIe siècle, il faut près de cinq mois et une accumulation de destructions pour venir à bout de 2 000 combattants ne disposant ni d’appui aérien, ni de moyens de guerre électronique, ni de forces spéciales, ni de satellites. Telle est la réalité de la guerre aujourd’hui qui doit nous conduire, décideurs politiques et chefs militaires à un examen critique salutaire sur notre façon de concevoir et faire la guerre.

Certes, la bataille d’Hajin a été gagnée mais de façon très poussive, à un coût exorbitant et au prix de nombreuses destructions. Certes, les Occidentaux, en refusant d’engager des troupes au sol, ont limité les risques et notamment celui d’avoir à s’expliquer devant l’opinion. Mais ce refus interroge : pourquoi entretenir une armée que l’on n’ose pas engager ? Si la réduction du dernier bastion de l’État islamique ne vaut pas la peine d’engager des troupes conventionnelles, quelle cause sera assez importante pour le faire ? Extrêmement à l’aise pour remplir les grands états-majors multinationaux d’une ribambelle d’officiers, les nations occidentales n’ont pas eu la volonté politique d’envoyer 1 000 combattants aguerris régler en quelques semaines le sort de la poche d’Hajin et épargner à la population plusieurs mois de guerre.

Par ailleurs, en sous-traitant aux Forces démocratiques syriennes (FDS), c’est-à-dire à des proxys – des troupes soutenues par les Américains qui leur ont délégué le droit de se battre à leur place – la conduite des opérations au sol, la Coalition (1) a renoncé à sa liberté d’action et perdu la maîtrise du tempo stratégique. Prise en étau entre la décision de Donald Trump de se retirer du Nord-Est syrien et le bon vouloir des FDS, elle n’a pas trouvé de meilleure solution que d’intensifier les bombardements pour en finir au plus vite, compromettant ainsi durablement l’avenir de cette province.

In fine, la question qui se pose est de savoir si la libération d’une région ne peut se faire qu’au prix de la destruction de ses infrastructures (hôpitaux, lieux de culte, routes, ponts, habitations, etc.). C’est là, l’approche assumée sans complexe, hier et aujourd’hui, par les Américains ; ce n’est pas la nôtre et nous souhaitons ici indiquer ce qui aurait pu être fait pour mettre l’ennemi hors de combat sans transformer la poche d’Hajin en champs de ruines.

Caractéristiques de la bataille d’Hajin : un concentré de tous les types de guerre

Située au cœur du « Grand Jeu » entre puissances régionales et grandes puissances, la poche d’Hajin regroupe en septembre 2018 environ 2 000 combattants islamistes dont une majorité d’étrangers. S’étirant sur une trentaine de kilomètres le long de l’Euphrate en territoire arabo-kurde syrien et large d’une dizaine de kilomètres, elle est le dernier bastion du soi-disant Califat « État islamique », autant dire pas grand-chose. En réalité, nous allons voir que la bataille déborde largement de son cadre géographique pour se répandre dans le champ des perceptions, autre enjeu essentiel du combat.

La zone d’action est une bande de terrain en V coincée entre l’Euphrate à l’Ouest et la frontière irako-syrienne à l’Est avec une zone rurale (champs et villages) le long du fleuve et une zone désertique. Soulignons que la rive Ouest de l’Euphrate est plus ou moins sous contrôle du régime syrien et des milices irakiennes qui contrôlent également une partie de la frontière. La population est estimée à quelques milliers de personnes, surtout présente dans la partie Nord de la poche (localité d’Hajin).

Au Sud de la poche (pointe du V) et au bord de l’Euphrate, en territoire irakien, la ville d’Al-Qaïm. Au Nord de cette ville, la frontière est tenue par l’armée irakienne et légèrement en retrait se trouve la position de tir des moyens feux sol-sol de la coalition. Au Sud, la frontière est tenue par une milice affiliée à l’Iran (Katiba Hesbollah), véritable petite armée avec ses chars et ses canons. Si la frontière est globalement étanche au Nord, elle est très poreuse au Sud, la milice se livrant à la contrebande.

Le combat au sol a été confié à des proxys, les FDS, alliance arabo-kurde conseillée par les forces spéciales américaines et bénéficiant du soutien des moyens feux sol-sol et sol-air de la Coalition. D’un volume sensiblement équivalent à celui de Daech, leur valeur combative est toute relative sachant que les combattants kurdes viennent du Nord-Est syrien où ils sont régulièrement pris à partie par les Turcs, alliés des Américains au sein de l’Otan. Ainsi, fin octobre 2018, les FDS ont annoncé la suspension des opérations suite à des frappes turques et il a fallu plusieurs semaines de négociation pour qu’ils reprennent le combat. Le même scénario a failli se répéter mi-décembre et compromettre à nouveau la prise d’Hajin pourtant bien engagée.

Au sol, les traits distinctifs de cette bataille sont assez proches de ceux des batailles de la Première Guerre mondiale : une ligne de front entre combattants où chaque gain de 500 mètres ou 1 kilomètre de territoire représente un succès ; des contre-attaques violentes et répétées de la part d’un ennemi cerné de toute part et qui cherche à desserrer l’étau des FDS ; un emploi massif de l’artillerie, seule capable de délivrer des feux par mauvaises conditions météorologiques et qui, à plusieurs reprises, a sauvé la mise aux FDS violemment prises à partie ; des pertes importantes au regard du volume de combattants (plusieurs centaines au total de part et d’autre).

Sur un plan purement tactique, cette bataille a fait redécouvrir toutes les vertus d’un appui-feu sol-sol (2) alliant effets de saturation par obus explosif et effets de destruction par munition de précision et surtout opérationnel par tout temps.

Ainsi, c’est le 3 décembre 2018 qu’ont été tirés avec succès pour la première fois en opération, les obus antichars à effet dirigé Bonus détruisant une colonne de pickup lancée à l’assaut des lignes de défense FDS.

Dans les airs, la suprématie occidentale est évidemment totale. Comme dans le film de Gavin Hood, Eye in the Sky (3), c’est la quintessence de la haute technologie qui se déploie quasiment sans limite avec l’emploi massif de moyens de surveillance et de renseignement, et d’avions pour observer et frapper. En l’espace de six mois, plusieurs milliers de bombes ont été déversées sur quelques dizaines de kilomètres carrés avec comme résultat principal la destruction des infrastructures.

L’ennemi a-t-il été détruit par ces frappes ? Oui, mais pas autant qu’on a bien voulu le faire croire dans les comptes rendus alignant un BDA (4) impressionnant calculé de façon statistique et non pas par observation visuelle.

L’ennemi a-t-il été atteint dans son moral et sa volonté de combattre ? À l’évidence, non. Il a déployé jusqu’au bout une combativité inébranlable mettant à profit les périodes de mauvaise météo, le préservant de la menace aérienne, pour contre-attaquer violemment et infliger à plusieurs reprises de sérieux revers tactiques aux FDS. La défaite devenue inéluctable, il s’est exfiltré vers des zones refuges pour poursuivre la lutte en mode insurrectionnel ne laissant sur place qu’une poignée de combattants étrangers.

Ainsi, cette bataille illustre à merveille les propos du général Desportes : « Des systèmes d’armes toujours plus performants produisent des résultats toujours plus décevants » (5). Entendons-nous bien. Ils ne sont pas décevants parce que performants mais parce que mal employés ; nous y reviendrons.

Enfin, la bataille d’Hajin dépasse largement le cadre géographique pour s’inscrire plus largement dans le champ infini des perceptions.

Force est de constater que dans ce domaine, Daech a su exploiter le moindre succès tactique pour le valoriser et en faire un succès stratégique. De même, les frappes occidentales et leurs dommages collatéraux réels ou fictifs ont aussi été largement médiatisés avec succès. En effet, à plusieurs reprises, la Coalition trop souvent en réaction sur le champ des perceptions, a dû renoncer à ses frappes face à la pression médiatique. Il y a ici tout un champ de réflexion à explorer et notamment le décalage des perspectives : là où Daech, dans une vision stratégique, s’adresse aux opinions publiques occidentales, la Coalition, outil militaire sans réelle pensée politique, est contrainte de rester au niveau tactique et ne peut exploiter ses succès dans le champ informationnel avec la même réactivité que l’ennemi.

Les limites de la guerre par procuration et de notre approche techno-centrée

La guerre par procuration ou comment perdre la main sur le plan stratégique

En s’en remettant à des proxys pour conduire la bataille au sol, les Occidentaux en ont certes retiré un avantage politique à court terme : celui d’éviter des pertes et un mouvement d’opinion contre leur politique. En revanche, sur le moyen-long terme, ce choix s’est avéré désastreux.

En affirmant que la poche était la Main Battle Area (6) tout en refusant d’y engager des moyens terrestres ou même des hélicoptères d’attaque, les Américains ont laissé planer un doute sur leurs intentions réelles d’en finir rapidement. Il est donc permis de penser que la poche d’Hajin constituait un excellent alibi pour maintenir une présence dans le Nord-Est syrien et surtout prévenir un éventuel délitement trop rapide de la Coalition. Ainsi, au fur et à mesure de la bataille, le discours s’est articulé de la façon suivante : « il faut détruire Daech » vers « oui, Daech est bientôt éliminé en Syrie mais il se reconstitue en Irak et reste tout aussi dangereux », ce qui pose la question de la pertinence de la stratégie suivie depuis des années. Où est le véritable enjeu ? Détruire Daech ou contenir l’Iran ?

Par ailleurs, la conséquence la plus immédiate d’une telle approche est la perte de la maîtrise du temps : l’opération avance au gré de la volonté des proxys et selon leur propre agenda et elle traîne en longueur quelle que soit l’ampleur des moyens consentis. Cela s’appelle un enlisement.

Pour compliquer les choses, est apparue au grand jour la divergence de vues entre Donald Trump et son état-major. Fidèle en cela à une promesse de campagne, le Président des États-Unis a saisi l’occasion de la reprise d’Hajin mi-décembre pour annoncer la victoire sur Daech et le retrait des forces américaines de Syrie montrant ainsi, certes de façon brutale, que c’est bien le tempo politique qui détermine la stratégie et non pas l’inverse.

En refusant d’inscrire dans leur stratégie du Moyen-Orient cette volonté de retrait pourtant annoncée depuis deux ans, l’Administration américaine et les états-majors se sont mis d’eux-mêmes en porte à faux. Bousculés par le décideur politique d’un côté, ayant perdu la main sur le tempo des opérations au sol de l’autre, c’est-à-dire privés de toute marge de manœuvres, la seule réaction a été d’intensifier les frappes aériennes et donc d’augmenter encore le nombre de destructions. Hajin a subi le même sort que Mossoul et Raqqa : une destruction quasi complète.

Ainsi, cette victoire tactique, par la façon dont elle a été acquise, a compromis l’avenir de cette province sans ouvrir de perspectives stratégiques intéressantes pour la Coalition.

L’avenir du Nord-Est syrien est plus que jamais incertain et Daech, s’il a perdu son territoire, ne semble pas atteint dans sa volonté de continuer la lutte.

La leçon est la suivante : il n’y a pas de stratégie et donc de victoire durable sans liberté de manœuvre. Celle-ci est au croisement du politique et du militaire.

Le stratège doit impérativement inscrire son action dans une politique et doit garder la main sur les opérations dans tous les domaines, y compris les opérations terrestres s’il veut être en mesure de présenter plusieurs options stratégiques au décideur politique. Il n’y a pas d’autres solutions possibles.

 

L’approche techno-centrée ou l’illusion de la puissance

En s’en remettant principalement à des moyens air inopérants sur un plan tactique lorsque les conditions météo se dégradent et aux forces spéciales, la Coalition a perdu beaucoup de temps, d’énergie et de crédibilité, Daech ayant beau jeu de se vanter d’avoir tenu en échec la première puissance mondiale pendant des mois.

Il faut être rentré dans une Strike Cell (7) par temps couvert pour comprendre toutes les limites de notre approche techno-centrée. En effet, en cas de pluie, de brouillard, de nuages, les écrans deviennent noirs, les gens jouent aux cartes ou regardent un film : la guerre s’arrête pour eux en attendant la prochaine fenêtre météo. Lors des violentes contre-attaques de Daech en octobre 2018 et le repli des FDS, le premier constat d’un officier général a été de dire : « C’est à cause de la météo, nous n’avions plus l’appui aérien. » Sous-entendu, Daech ne respecte pas les règles du jeu, il attaque par mauvais temps !

Non, nous n’avons pas été tenus en échec par la météo mais par notre refus de nous adapter à notre ennemi et au réel. La guerre par procuration, c’est-à-dire ce refus d’engager des troupes au sol aptes au combat pour s’en remettre uniquement aux forces spéciales et à l’arme aérienne est l’un des facteurs principaux de nos échecs actuels. Les forces spéciales sont faites… pour les opérations spéciales et non le combat conventionnel en zone urbaine ou désertique.

Encore une fois, ne nous y trompons pas, il ne s’agit nullement ici de critiquer l’apport indispensable aux opérations que constitue l’arme aérienne ou les forces spéciales mais de rappeler que c’est une erreur que de s’en remettre uniquement à elles pour gagner une bataille. Ce concept ultra-technologique conçu pour réduire le format des troupes conventionnelles et séduire le politique en lui faisant croire qu’on peut faire mieux avec moins est un leurre séduisant mais un leurre quand même.

Alors que fallait-il faire ?

La réponse est simple : comprendre que si la bataille se gagne au niveau tactique – adaptation au terrain et à l’ennemi – la guerre se gagne au niveau stratégique et politique, et qu’elle est une dialectique des volontés et non une éradication « des méchants » impossible à réaliser.

En l’occurrence, il fallait resituer la bataille d’Hajin dans un cadre plus global : celui d’empêcher Daech de se reconstituer d’une part et de préserver l’avenir de la moyenne vallée de l’Euphrate en évitant des destructions inutiles d’autre part.

Au niveau tactique, une bataille se gagne en disposant les moyens adéquats au bon endroit et au bon moment (principe d’économie des forces et de concentration des efforts) pour créer un rapport de force favorable. Ainsi, tout en s’appuyant sur les FDS, il fallait, en sus des moyens d’appui-feux, engager a minima un groupement tactique interarmes motorisé capable de s’emparer rapidement de la poche d’Hajin en limitant autant que faire se peut la destruction des infrastructures.

En effet, une bataille ne se résume pas à détruire des cibles comme au champ de foire. C’est la combinaison de la manœuvre et du feu qui permet de disloquer le dispositif ennemi et de le mettre dans l’impossibilité de poursuivre la bataille par la conquête des points clés du terrain, et de ses moyens de commandement et logistique. La prise d’Hajin, en décembre, en est l’illustration tardive : l’ennemi, ayant perdu son centre de commandement, n’a plus été en mesure d’opposer une résistance coordonnée par la suite.

Enfin, la bataille doit être menée en temps imminent dans le champ informationnel, c’est-à-dire avec un temps d’avance. Est cru par le plus grand nombre ce qui est affirmé en premier : c’est une loi immuable dont il faut tenir compte.

Une plus grande réactivité aurait été nécessaire pour valoriser nos succès et disqualifier le comportement de l’adversaire quitte à assumer, et non pas justifier après coup, les dommages collatéraux.

L’évocation de la bataille dans le champ des influences nous permet de faire la transition avec les parties hautes de la guerre, la stratégie et la politique.

Au lieu de se focaliser de façon excessive sur la poche d’Hajin, la Coalition aurait dû l’intégrer dans une approche stratégique et ainsi découper son espace de bataille non pas en fonction de ses structures internes (répartition entre commandement des forces spéciales en Syrie et commandement conventionnel en Irak) mais en fonction de l’espace de bataille ennemi allant de Kirkuk au Nord-Est de l’Irak au désert d’Al-Anbar à l’Ouest, en passant par Hajin et Al-Qaïm.

Seule une vue globale du problème aurait permis d’ébaucher une stratégie globale et d’éviter le constat amer de voir Daech resurgir là où on l’a chassé il y a deux ans. Seule une stratégie globale laissant entrevoir une résolution politique durable aurait permis au politique de comprendre la nécessité du temps long au lieu de brusquer les choses pour sortir de ce qui s’apparente à une impasse et un échec.

Il faut donc rappeler avec le général Desportes que la victoire militaire doit toujours être pensée au prisme de son objectif politique et qu’elle ne peut se passer d’un engagement au contact : « La guerre à distance est un leurre : elle produit un effet militaire mais pas d’effet politique. La “projection de puissance”, c’est-à-dire la projection de destruction, sans “projection de forces”, de soldats sur le terrain ne fonctionne pas ; elle détruit sans maîtriser la reconstruction et crée le chaos. Il y a une vraie illusion de l’efficience aérienne : certes, elle permet quelques économies initiales mais elle ne conduit jamais au résultat espéré. À la fin des fins, il est toujours nécessaire, d’une manière ou d’une autre, de contrôler l’espace. » (8)

Conclusion

Oui, la bataille d’Hajin a été gagnée, au moins sur le terrain mais en refusant l’engagement au sol, nous avons prolongé inutilement le conflit et donc contribué à augmenter le nombre de victimes au sein de la population. Nous avons détruit massivement les infrastructures et donné à la population une détestable image de ce que peut être une libération à l’occidentale laissant derrière nous les germes d’une résurgence prochaine d’un nouvel adversaire. Nous n’avons en aucune façon gagné la guerre faute d’une politique réaliste et persévérante et d’une stratégie adéquate.

Combien d’Hajin faudra-t-il pour comprendre que nous faisons fausse route ?

Source : Revue Défense Nationale n° 817 – Février 2019

*Colonel. Chef de corps du 68e régiment d’artillerie d’Afrique. Commandant la Task Force Wagram au Levant d’octobre 2018 à février 2019. Auteur de Si tu veux la paix prépare la guerre aux Éditions Via Romana.

Notes

(1) Operation Inherent Resolve (OIR) : coalition dirigée par les Américains.

(2) Il faut également souligner l’emploi massif par Daech de roquettes et de mortiers allant parfois à des consommations de 100 munitions par jour.

(3) Sorti en 2016 : montre les ambiguïtés politico-juridiques d’une prise de décision d’une frappe aérienne.

(4) Battle Damage Assessment : estimation des pertes ennemies.

(5) Vincent Desportes : « Leçons d’aujourd’hui pour les guerres de demain », Le Casoar n° 231, p 19.

(6) L’espace de bataille prioritaire.

(7) Centre d’opérations couvert d’écrans permettant une recopie des images fournies par les drones ou les avions. C’est à partir de là que s’effectuent les frappes aériennes et les tirs d’artillerie d’où son nom de Strike Cell.

(8) Vincent Desportes : « Leçons d’aujourd’hui pour les guerres de demain », op. cit.

Courriel de l’auteur : frlegrier@gmail.com

Pour aller plus loin :

Michel Goya : Un article remarquable !

Je remercie le cabinet de madame la ministre des Armées d’avoir attiré mon attention sur cet excellent article en voulant s’en prendre à son auteur.

Dans le dernier numéro de la Revue Défense Nationale, le colonel François-Régis Légrier signe un excellent article dans la rubrique Opinions (rappelez-vous, cet espace nécessaire où on peut s’exprimer librement sans engager aucune institution !). Cet article disponible ici (p. 65), est intitulé : La bataille d’Hajin : victoire tactique, défaite stratégique ? Il s’agit peut-être, assez loin des éléments de langage habituels, de l’exposé le plus clair fait de la manière dont nous faisons la guerre sur ce théâtre d’opérations, avec ses points forts mais aussi ses grandes limites.

À la frontière entre l’Irak et la Syrie Hajin était la dernière localité tenue par l’État islamique. Sa prise constitue donc de fait la fin de l’ennemi en tant que territoire, mais certainement pas en tant qu’organisation. Le colonel Légrier, qui commandait le groupement d’artillerie français sur place, a été aux premières loges de cette victoire. Son analyse et son témoignage n’en ont que plus de valeur.

L’auteur part d’une interrogation simple : comment un point tenu par 2 000 combattants équipés légèrement armés a-t-il pu tenir pendant cinq mois face à une telle coalition de forces ? Rappelons juste que si on fait le total des ressources des nations engagées dans la lutte contre l’État islamique, en termes de centaines de milliards d’euros de budget, de dizaines de milliers d’avions de combat, d’hélicoptères, de canons, de chars, de millions de soldats, on obtient la plus grande puissance militaire de toute l’histoire de l’humanité. Comment donc cette puissance colossale ne parvient-elle pas à écraser en quelques jours, sinon en quelques heures, 2 000 hommes équipés de Kalashnikovs ? La réponse est évidente : parce que cette coalition refuse de faire prendre des risques à ses propres soldats.

En novembre 2015, le président de la République s’engageait solennellement à « mettre en œuvre tous les moyens afin de détruire l’armée des fanatiques qui avait commis cela [les attaques du 13]. Il mentait (c’est ici moi qui m’exprime). Le « tous les moyens » a consisté dans l’immédiat à augmenter le nombre de frappes aérienne (qui dans l’urgence du besoin de montrer avaient surtout frappé du sable) et à l’envoi du groupement d’artillerie évoqué plus haut (et au passage, pourquoi avoir attendu plus d’un an pour le faire ?). C’était donc là « tous les moyens » dont disposait la France ?

La description politique de cette guerre contre l’État islamique (oui, l’« État islamique » et non Daesh, terme devenu étrangement obligatoire dans le langage officiel) est un village Potemkine, mais c’est un village Potemkine transparent. Nous voyons bien en réalité que nous ne combattons pas vraiment l’ennemi, que nous préférons montrer nos soldats dans les rues de Paris plutôt que de les envoyer sur l’ennemi, ce qui est normalement leur raison d’être ; que nous préférons conseiller et bombarder, ce qui nous place dans la dépendance des Américains, les seuls à pouvoir frapper de loin en grande quantité ; que nous préférons que ce soient les autres qui se battent plutôt que nous, ce qui là encore nous rend dépendants de leurs propres agendas.

Tactiquement, tout cela est d’une grande stérilité quand ce n’est pas négatif. Quand des puissants mettent des mois pour vaincre une poignée de combattants, qui sont symboliquement les vainqueurs ? L’État islamique n’est pas mort avec la chute d’Hajin, et les symboles vont demeurer. Quand on détruit Mossoul, Raqqa et Hajin, « pour les sauver » selon les mots d’un colonel américain au Vietnam, a-t-on vraiment fait progresser la cause des vainqueurs ? Car bien entendu ces ravages ne sont pas neutres, le refus de prendre des risques importants pour les soldats, relatif pour les Irakiens ou les FDS qui y vont quand même, mais presque total pour nous, implique un transfert vers les civils. Malgré toutes les précautions prises, le « zéro mort » pour nous implique « beaucoup de morts » parmi la population civile locale, le bassin de recrutement de nos ennemis.

Au bout du compte, on ne peut s’empêcher, comme l’auteur, de se poser cette question : pourquoi entretenir une armée que l’on n’ose pas engager contre l’ennemi le plus dangereux que nous ayons ? Nous l’avons bien fait en 2013 au Mali. Si Hajin était un objectif aussi important, et il l’était au moins symboliquement, pourquoi, comme le demande l’auteur avec une certaine évidence, ne pas avoir envoyé un groupement tactique interarmes (GTIA) s’en emparer ? L’affaire aurait été réglée infiniment plus vite et avec moins de dégâts locaux. Il ne nous a fallu que quelques semaines pour détruire sur l’ensemble du nord Mali les bases d’un ennemi du même volume supérieur à l’EI à Hajin. Nous avons à l’époque accepté d’avoir sept morts au combat. Est-ce la peur d’un enlisement ? Soyons sérieux. Si le politique le décide, un ou quatre GTIA, comme au Mali, peuvent se dégager aussi vite qu’on les engage. Ce n’est pas un problème technique, c’est juste une décision politique.

J’ai tendance à considérer, comme l’auteur, que c’est à nous de mener nos combats. En Irak et en Syrie, nous avons suivi les Américains et leur manière. Ce n’était pas forcément une bonne idée, ce qui était assez clair très rapidement. Maintenant la guerre n’est pas terminée, tant s’en faut. Il est plus que temps d’avoir une vision stratégique et une action autonomes, et ne pas se contenter de dire que nous faisons des choses formidables alors que nous imitons à petite échelle des manières discutables et d’annoncer régulièrement des dates de victoire finale toujours démenties (la dernière était…février 2018), preuve que nous ne maitrisons pas grand-chose.

On me dit que l’article du colonel Légrier n’est plus disponible à la vente depuis hier sur le site de la RDN et je ne le vois plus dans le sommaire de la revue en ligne. Je n’ose imaginer une seule seconde qu’une expression intelligente et soucieuse de l’efficacité des armes de la France puisse faire l’objet d’une quelconque censure, du cabinet ministériel par exemple. Je n’ose imaginer que l’on revienne à ces sottes pratiques qui dans le passé ont toujours constitué le prélude à de grandes déconvenues. Je conseille donc encore plus la lecture de cet exemplaire et sa diffusion. Plus le cabinet, qui n’a visiblement jamais entendu parler de l’effet Streisand, s’opposera à sa diffusion et plus j’en ferai la publicité.

Colonel François-Régis Légrier, La bataille d’Hajin : victoire tactique, défaite stratégique ? Revue Défense Nationale n° 817 – Février 2019

 

Le colonel Légrier est aussi l’auteur de Si tu veux la paix, prépare la guerre. Essai sur la guerre juste, aux éditions Via Romana (2018).

Mots clés : Hajin, coalition, Irak, Syrie, Daech.

http://www.afrique-asie.fr/la-bataille-dhajin-victoire-tactique-defaite-strategique/

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Donald Trump a-t-il été contraint de renoncer ?

Donald Trump a-t-il été contraint de renoncer ?

Le président Donald Trump a-t-il renoncé à changer la politique états-unienne ? S’est-il soumis à l’ex-classe dirigeante de son pays ? Au cours des deux derniers mois, son administration semble avoir recadré l’AfriCom, le CentCom et le SouthCom. Le premier commandement militaire du Pentagone aurait été autorisé à livrer bataille contre les projets chinois sur le continent africain ; le second aurait été engagé dans la voie de la division du Moyen-Orient élargi entre arabes et perses, et le troisième dans celle de la destruction des structures étatiques du Bassin des Caraïbes. Dès lors ces nouvelles missions s’accompagnent d’un retour des néo-conservateurs.

| Damas (Syrie)

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Depuis les élections de mi-mandat, le 6 novembre 2018, le président Trump subit une pression extrêmement forte. Les administrations fédérales ont été fermées le 22 décembre (shutdown), du fait de l’opposition parlementaire au projet de budget qui incluait le financement d’un Mur à la frontière mexicaine. La crise n’a trouvé son dénouement que 35 jours plus tard, le 25 janvier 2019. Le président Trump s’est incliné provisoirement devant les exigences du Parti démocrate. Selon S&P Global Ratings, le shutdown aurait coûté plus de 6 milliards de dollars, soit plus cher que le Mur qu’il était censé économiser [1].

Durant cette période, l’administration Trump a multiplié les signes d’abandon de sa politique étrangère et de Défense et de ralliement à l’impérialisme états-unien. Compte tenu du mode de gouvernance du promoteur immobilier, il est possible que ce revirement complet ne soit qu’apparent et destiné à être remis en question le 15 février, date de la fin de l’accord sur le budget. Quoi qu’il en soit, pour le moment, de nombreux éléments laissent à penser que Donald Trump aurait renoncé à apporter le changement qu’il avait promis.

- Le 13 décembre 2018 à la Heritage Foundation, le conseiller de sécurité nationale John Bolton exposait la nouvelle stratégie US en Afrique [2] :
• (1) développer le commerce,
• (2) lutter contre le terrorisme islamique,
• (3) vérifier l’usage de l’aide états-unienne.
Rien de très nouveau, sauf que les objectifs commerciaux furent longuement exposés non plus comme une rivalité face aux anciennes puissances coloniales (France et Royaume-Uni), mais comme un violent combat contre la Chine et la Russie.

- Le 20 décembre, le secrétaire à la Défense, le général James Mattis, adressait une lettre publique de démission au président Trump [3]. Contrairement à ce qu’en disait la presse, il s’accordait pour le retrait des troupes de Syrie, mais s’inquiétait du message donné aux Alliés de la Coalition anti-Daesh et, partant de là, de la possible fin du leadership états-unien [4]. Considérant qu’il n’avait pas de leçon à recevoir en public, Trump révoqua immédiatement Mattis sans le laisser exercer ses responsabilités le temps de lui trouver un successeur.

Toutefois, cédant à ses critiques, le président Trump revenait en arrière et admettait que le retrait des troupes serait plus long que prévu.

- Le 3 janvier 2019, à l’ouverture de la 116ème session du Congrès, le représentant démocrate Eliot Engels et le sénateur républicain Marco Rubio déposaient deux propositions de loi (H.R. 31 [5] et S. 1 [6]) dont un passage quasi-identique vise à édicter des sanctions empêchant la reconstruction de la Syrie. Par la suite, Engels (déjà auteur du Syria Accountability Act de 2003) était élu président la Commission des Affaires étrangères de la Chambre, tandis que James Rich était élu à la Commission équivalente du Sénat. Ce dernier se ralliait immédiatement à la proposition de loi contre la Syrie.

Les deux textes arguent que la République arabe syrienne, et non les jihadistes, aurait torturé les victimes photographiées dans le « rapport César », ce qui justifierait d’empêcher la reconstruction du pays. Le texte du Sénat va plus loin en soutenant l’aide militaire à Israël au moment où l’État hébreu a admis mener une intense campagne de bombardement de la Syrie.

- Le 10 janvier 2019, le secrétaire d’État Mike Pompeo délivrait la nouvelle stratégie pour le Moyen-orient élargi lors d’une conférence à l’Université américaine du Caire [7]. Il s’agissait :
• (1) de lutter contre le terrorisme islamique,
• (2) de lutter contre l’Iran et ses alliés,
• (3) de se retirer militairement de la région au profit d’une « Otan » israélo-arabe.

Cependant, outre que diviser la région entre arabes et perses est encore plus dangereux que la situation actuelle, il semble improbable de créer une alliance militaire israélo-arabe, certes en s’appuyant sur des gouvernements qui collaborent déjà secrètement, mais contre l’avis des populations. Simultanément, le conseiller de sécurité nationale John Bolton mettait sur pied une internationale terroriste contre l’Iran, incluant des éléments arabes sunnites de Daesh et perses chiites des Moujahidines du Peuple [8].

- Le même jour, 10 janvier, le secrétaire d’État Mike Pompeo rendait publique une déclaration contre le Venezuela donnant le signal à Juan Guaido de s’autoproclamer président par intérim [9]. Il s’ensuivait la crise constitutionnelle que l’on connaît.

Alors que la presse occidentale et les Vénézuéliens interprétaient le conflit comme la mise en cause du gouvernement bolivarien, nous annoncions un peu avant les événements que le Pentagone allait appliquer au Bassin des Caraïbes la même stratégie que celle qu’il appliqua auparavant aux Grands lacs africains, puis au Moyen-Orient élargi [10]. Après de longues discussions en interne, le ministère russe des Affaires étrangères adoptait la même position [11]. Moscou déclarait notamment : « La création délibérée et manifestement bien orchestrée d’un double pouvoir et d’un centre de décision alternatif au Venezuela ouvre la voie au chaos et à l’érosion de l’État vénézuélien ».

- Le 22 janvier, le Parti démocrate fait adopter par la Chambre des Représentants une loi interdisant au président Trump de se retirer de l’Otan [12]. Le texte avait été co-rédigé par Eliot Engels.

Bien que cette loi n’ait pas été discutée durant la campagne des élections de mi-mandat, elle a été considérée par le Parti démocrate comme prioritaire par rapport à ses engagements sur l’Obamacare. Eliot Engels avait co-rédigé avec le secrétaire général de l’Otan, Anders Fogh Rasmussen, une tribune libre en juillet 2018 en faveur de l’Alliance [13].

- Le 26 janvier, Mike Pompeo annonçait que le néo-conservateur Elliott Abrams serait son envoyé spécial pour le Venezuela. Or Abrams était, il y a deux ans, le candidat des impérialistes au secrétariat d’État. Son nom reste associé aux pires actions secrètes des États-Unis en Amérique latine durant la Guerre froide.

Le néo-conservatisme est une forme du trotskisme, donc idéologiquement d’extrême-gauche, ralliée à l’appareil d’État US lors de l’administration Reagan. Ses partisans n’ont cessé de basculer de gauche à droite et vice-versa à chaque alternance politique. Toutefois, ils se sont opposés à l’élection de Donald Trump qu’ils rejoignent pourtant maintenant.

Il y a donc eu un recadrage de l’Africom, du CentCom et du SouthCom, les autorisant tous les trois à défendre les intérêts non plus du Peuple états-unien, mais de sociétés transnationales et d’Israël. Toujours associés à cette politique, les néo-conservateurs, tout au moins l’un des plus illustres d’entre eux, sont de retour.

Ces éléments tendent à attester que le Parti républicain et l’administration Trump changent radicalement de politique et reviennent —à l’exception du refus de laisser des organisations terroristes administrer des États— à la politique du Parti démocrate, du président Barack Obama et d’Hillary Clinton : l’impérialisme militaire au service des transnationales.

Ce renoncement semble acté par les principaux donateurs du Parti républicain. Ainsi les Frères Koch viennent d’annoncer qu’ils ne soutiendront pas la réélection de Donald Trump [14].

[1] “US economy lost at least $6 billion to government shutdown : S&P”, Reuters, January 26, 2019.

[2] « Allocution de John R. Bolton sur la nouvelle stratégie de l’administration Trump en Afrique », par John Bolton, Réseau Voltaire, 13 décembre 2018.

[3] “Resignation letter from James Mattis”, by James Mattis, Voltaire Network, 20 December 2018.

[4] « Les États-Unis refusent de se battre pour des financiers transnationaux », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 25 décembre 2018.

[5] “Caesar Syria Civilian Protection Act of 2019”, Eliot Engels, US House of Representatives, January 3, 2019.

[6] “Strengthening America’s Security in the Middle East Act of 2019”, Marco Rubio, US Senate, January 3, 2019.

[7] “Mike Pompeo’s Remarks at the American University in Cairo”, by Mike Pompeo, Voltaire Network, 10 January 2019. Résumé en français, Réseau Voltaire.

[8] « L’usage du terrorisme selon John Bolton », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 22 janvier 2019.

[9] « Actions des États-Unis à l’encontre du régime vénézuélien corrompu », par Mike Pompeo, Réseau Voltaire, 10 janvier 2019.

[10] « Les États-Unis préparent une guerre entre latino-américains », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 18 décembre 2018.

[11] “Russian Foreign Ministry statement on the developments in Venezuela”, Voltaire Network, 24 January 2019.

[12] “House aims to prevent Trump from withdrawing from NATO”, Karoun Demirjian, Washington Post, January 22, 2019.

[13] “President Trump, you need NATO more than ever”, Eliot L. Engel & Anders Fogh Rasmussen, CNN, July 10, 2018.

[14] “Koch network tells donors it plans to stay out of 2020 race, once again declining to back Trump”, Josh Dawsey and Michelle Ye Hee Lee, The Washington Post, January 24, 2019.

https://www.voltairenet.org/article204915.html

La Chine dans le monde. Entretien avec Alice Ekman

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La Chine dans le monde. Entretien avec Alice Ekman

Par Alice EKMAN, Ivan SAND , le 13 janvier 2019  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Alice Ekman est chercheur, responsable des activités Chine au Centre Asie de l’Ifri. Elle est également chargée de cours sur la Chine contemporaine à Sciences Po. Parmi ses publications : La Chine dans le monde (dir.), CNRS Editions, 2018.

Responsable des activités Chine au Centre Asie de l’Ifri et reconnue comme l’une des meilleures spécialistes de la Chine en Europe, Alice Ekman a récemment dirigé le livre « La Chine dans le monde », CNRS éditions. Cet ouvrage collectif explore les différentes facettes de la diplomatie chinoise, à l’échelle régionale comme mondiale. Alice Ekman répond aux questions d’Ivan Sand pour le Diploweb.com. En écho au nouveau programme de 1ère spécialité Histoire-Géographie et Géopolitique, la dernière question aborde la langue chinoise comme forme indirecte de la puissance.

Ivan Sand (I. S.) : Quel cheminement intellectuel vous a conduit à la publication de cet ouvrage ?
Alice Ekman (E. K.)
 : Tout d’abord, un constat simple, en toute modestie : la politique étrangère chinoise est complexe, et pour l’analyser avec précision et rigueur dans toutes ses dimensions, il faut être plusieurs. C’est cette nécessité, doublée de l’envie de fédérer et de travailler en équipe, qui m’a amené à rassembler les 7 co-auteurs autour de ce projet : Jean-Pierre Cabestan, Mathieu Duchâtel, Marc Julienne, Antoine Bondaz, Agatha Kratz, Françoise Nicolas et John Seaman. Il s’agit de chercheurs qui sont à la fois spécialistes de la Chine et disposent d’une expertise sectorielle solide (économistes, spécialistes des questions énergétiques, militaires, de politique intérieure, de sécurité…). Ce projet a été conforté par un autre constat simple : celui qu’il n’existait pas, en langue française, d’ouvrage de référence et actualisé sur la politique étrangère chinoise, et que cela pouvait être utile à mes étudiants, mais aussi à toute personne désireuse de mieux comprendre la politique étrangère chinoise et les enjeux géopolitiques contemporains qui en découlent. Chaque auteur a analysé les ambitions de la politique étrangère chinoise dans un domaine précis, de la manière la plus factuelle possible, en prenant en compte l’histoire contemporaine de la Chine et les évolutions les plus récentes sous la présidence de Xi Jinping. Nous avons tous, en définitive, posé une question essentielle : quel rôle la Chine souhaite-t-elle jouer dans le monde ? Cette aventure intellectuelle n’aurait pu être possible sans le soutien de Frédéric Charillon, directeur de la collection chez CNRS Editions, qui m’a fait confiance pour la direction de cet ouvrage.

La Chine dans le monde. Entretien avec Alice Ekman
Alice Ekman
Responsable des activités Chine au Centre Asie de l’Ifri. Alice Ekman a dirigé le livre « La Chine dans le monde », aux éditions du CNRS.

I. S. : Pensez-vous que la politique étrangère chinoise est mal comprise en France ou plus généralement dans les pays occidentaux ?
A. E.
 : Elle est de mieux en mieux comprise, notamment parce que nous sommes de plus en plus nombreux à l’analyser, qu’une diversité d’acteurs (diplomates, journalistes, chefs d’entreprise, chercheurs…) cherchent à comprendre la politique étrangère de la deuxième puissance économique mondiale, et les conséquences sur les rapports de force en Asie-Pacifique et au-delà. En outre, la rivalité entre la Chine et les États-Unis, qui s’est renforcée ces derniers mois et qui perdurera très probablement dans les prochaines années, nécessite que l’on comprenne en profondeur les divergences de vues entre ces deux pays et les questions qu’elles posent à l’Europe. Elles sont profondes et nombreuses – commerciales, géostratégiques (divergences de vue concernant Taiwan, la mer de Chine du Sud, la Corée du Nord, notamment), politiques, conceptuelles, idéologiques. La France dispose d’une relativement bonne capacité d’analyse de la Chine contemporaine aujourd’hui, en comparaison avec d’autres pays européens. Mais la compréhension de la politique étrangère chinoise peut encore être affinée : il est nécessaire de dépassionner davantage le débat pour en revenir aux faits, dans toute leur complexité et, parfois, leurs paradoxes. Il est également utile de revenir aux spécificités du système politique chinois, très différent de celui de la France, pour mieux comprendre le fonctionnement de la diplomatie chinoise en pratique.

IS : Votre ouvrage est scindé en trois parties : les ressorts domestiques, régionaux (Asie-Pacifique) et internationaux de la politique étrangère de la Chine. Cette distinction géographique implique-t-elle une hiérarchie entre ces trois grandes catégories de moteurs de l’action de la Chine dans le monde ?
A. E.
 : Oui, les priorités de la politique étrangère chinoise continuent de suivre une hiérarchie géographique forte : le développement économique du pays, et sa stabilité politique et sociale, demeurent les premières des priorités pour la Chine. Et les dossiers que les autorités chinoises considèrent d’« intérêts fondamentaux » se situent presque tous dans son environnement géographique proche, en Asie-pacifique : Taiwan, mer de Chine méridionale, mer de Chine orientale notamment. La Chine est davantage ferme et à l’initiative concernant ces enjeux. Mais cela ne veut pas dire que la Chine se désintéresse des enjeux plus éloignés. L’augmentation rapide des investissements chinois à l’étranger au cours des deux dernières décennies, et du nombre de ressortissants chinois vivant à l’étranger, amènent la diplomatie et l’armée chinoises à assurer de nouvelles missions : protéger les intérêts économiques chinois à l’étranger, évacuer les ressortissants chinois en cas de conflit (comme ce fut le cas en Lybie ou au Yémen), mieux évaluer le risque de conflit pour anticiper et prévenir les pertes matérielles ou humaines. Pékin suit de plus en plus près les tensions et conflits, y compris ceux situés loin de son territoire. Outre la défense de ses intérêts spécifiques, la diplomatie chinoise défend également avec un activisme renforcé des positions plus générales, à l’ONU ou dans d’autres organisations internationales. Les autorités chinoises se positionnent notamment contre les changements de régime, que ce soit en Syrie ou en Corée du Nord. Ce positionnement est souvent analysé, à tort de mon point de vue, comme une absence d’ambition internationale. Au contraire, promouvoir l’opposition aux changements de régime comme un principe international est une des ambitions de la diplomatie chinoise.

I. S. : Le sujet des « nouvelles routes de la soie » a été largement couvert par la presse française. Dans quelle mesure s’agit-il déjà d’une opération de communication réussie pour le régime chinois ? Les Occidentaux comprennent-ils les différents aspects de ce projet ?
A. E.
 : Le projet chinois dit des « nouvelles routes de la soie » est en partie une opération de communication, mais ce n’est pas que cela. Comme nous le soulignons dans « La France face aux nouvelles routes de la soie », une étude collective que nous venons d’achever avec mes collègues de l’Ifri [1], les nouvelles routes de la soie, ce sont à la fois des projets matériels – infrastructures de transport notamment – mais aussi, et de plus en plus, des projets plus immatériels – plateformes de e-commerce, promotion de nouveaux standards et normes, création de tribunaux d’arbitrages commerciaux, projets de coopération douanière, policière, juridique, etc. Pour les autorités chinoises, il s’agit d’une nouvelle forme de mondialisation concurrente de celle proposée par les États-Unis ou l’Europe. La France et l’Europe comprennent bien les différents aspects de ce projet. L’Union européenne a engagé une réflexion stratégique sur le sujet, et a publié en septembre 2018 une communication conjointe sur une stratégie globale sur la connectivité entre l’Europe à l’Asie. Mais les dimensions immatérielles sont encore sous-estimées. Les nouvelles routes de la soie, ce ne sont pas que des ponts et des routes, c’est une nouvelle offre de gestion des flux de marchandises, de personnes, de données…Quelle type de mondialisation souhaitons-nous pour les trente prochaines années ? C’est la question que le projet chinois pose aujourd’hui, indirectement, à la France et à l’Europe.

IS : La politique étrangère chinoise est souvent présentée comme pragmatique et fondée sur la défense des intérêts économiques du pays. Quelle part occupent les considérations idéologiques dans les orientations diplomatiques de Pékin ? La perception d’un système international injuste est-elle toujours un élément qui guide les décisions des responsables politiques chinois ?
A. E.
 : La défense des intérêts économiques demeure au cœur de la politique étrangère chinoise. Et il est vrai que la diplomatie chinoise continue d’être pragmatique, dans la lignée de l’approche initiée par Deng Xiaoping. Toutefois, ce n’est pas parce que la politique étrangère chinoise est mise en application avec pragmatisme qu’elle n’est pas guidée, dans ses grandes orientations, par des considérations idéologiques. L’un n’empêche pas l’autre. Indéniablement, la politique étrangère chinoise est motivée par un certain ressentiment anti-occidental et une volonté de dépasser ‒ à terme, d’ici 2050 et si possible avant ‒ les États-Unis dans une diversité de domaines : économique, diplomatique, militaire, technologique… Outre les investissements massifs en recherche et développement dans ces domaines, Pékin investit aujourd’hui massivement dans ce que j’appelle les « marqueurs de puissance » [2], c’est-à-dire de nouveaux indicateurs internationaux (classements internationaux, agences de notation, rapports, forums et sommets multilatéraux) qui positionnent progressivement la Chine comme une puissance normative. Ces indicateurs n’ont en effet par vocation à rester des alternatives à ceux développés jusqu’à présent par les États-Unis ou l’Europe, ils ont vocation à faire référence pour le monde. C’est en tous cas le souhait des autorités chinoises, qui en même temps appellent un nombre croissant de pays à apprendre du système économique et politique chinois, par le biais de programmes de formation, de visites officielles ou encore d’échanges entre partis politiques.

IS : Quelles sont les innovations diplomatiques de Xi Jinping depuis son arrivée au pouvoir ? Dans quelle mesure ce dernier a-t-il contribué à accroître le pouvoir du Parti communiste ? Au détriment de quelles institutions s’est fait cet ajustement ?
A. E.
 : Xi Jinping a accéléré l’investissement dans la diplomatie initiée par son prédécesseur Hu Jintao. Le budget de la diplomatie chinoise a doublé en cinq ans : de 30 milliards de Yuan pour l’année 2011, il s’élève désormais à 60 milliards de Yuan pour 2018 (près de 8 milliards d’euros). Forte de ce budget, la Chine organise un nombre croissant de sommets multilatéraux sur son territoire et à l’étranger, et de manière générale investit tous azimuts dans la gouvernance mondiale, qu’elle souhaite restructurer en renforçant son influence dans les organisations internationales existantes, et en en créant de nouvelles en parallèle.
Au niveau conceptuel, Xi Jinping appelle à l’avènement d’un « nouveau type de relations internationales », c’est-à-dire à une reconsidération des rapports entre Etats, qui selon lui ne devraient plus être structurés, à terme, par le système d’alliance américain. En effet, la Chine s’oppose désormais officiellement au système d’alliance et prône l’avènement d’un système de partenariat plus souple, en premier lieu avec les pays en développement et émergents, mais aussi avec les pays alliés des Etats-Unis.
Le Parti communiste, et son secrétaire général Xi Jinping, joue plus que jamais un rôle central dans le processus de décision et de supervision de la politique étrangère. C’est au niveau du Parti que sont prises les décisions les plus importantes, et le Parti lui-même est un canal de communication majeur, et le sera probablement encore davantage, alors que Xi Jinping a appelé l’année dernière au renforcement des relations entre le Parti communiste chinois et les partis politiques étrangers (de tous bords, pas uniquement communistes) pour les cinq prochaines années.
En même temps, Xi Jinping a également renforcé le contrôle politique et idéologique du corps diplomatique, et de la haute fonction publique dans son ensemble. Les diplomates chinois, très professionnels pour la plupart, disposent d’un assez faible degré d’initiatives, ce qui représente parfois une limite dans le déploiement de la politique étrangère chinoise. Par exemple, dans le cas des nouvelles routes de la soie, la communication est très contrôlée, et les diplomates chinois tendent à reprendre des éléments de langage généraux validés par le Parti, ce qui rend plus difficile les discussions spécifiques et concrètes sur ce sujet.

I. S. : L’anglais et le français démontrent depuis longtemps qu’une langue peut être une forme indirecte de la puissance. Dans le cas de la Chine, la langue chinoise est-elle une forme de sa puissance émergente ? Où sont localisés les Instituts Confucius et quelles sont leurs fonctions géopolitiques au sens large ?

E. K. : Oui, la langue est un vecteur de rayonnement international, et dans certains cas d’influence. Depuis 2004, la Chine a multiplié l’ouverture d’Instituts Confucius à travers le monde, en Europe mais aussi en Afrique ou en Asie – en s’inspirant d’initiatives précédemment développées par d’autres pays. On en compte plus de 500 actuellement. Mais leur influence est parfois surestimée – la majorité des étudiants qui apprennent le chinois le font hors instituts Confucius, dans des institutions indépendantes du gouvernement chinois – et ce n’est pas l’unique initiative développée par la diplomatie chinoise pour renforcer son soft power à l’étranger. Le réseau de médias chinois d’Etat s’est rapidement développé à l’étranger, et gagne en influence. La Chine développe également ses programmes de formations aux étudiants et aux professionnels étrangers (ingénieurs, diplomates et autres cadres de la fonction publique). Ces programmes de formation, tout comme le réseau de médias en langue étrangère, représentent des vecteurs d’influence significatifs dans certains pays, alors que leurs contenus promeuvent la Chine comme un modèle de réussite et un exemple à suivre en terme de développement économique comme de gouvernance politique.

Copyright Janvier 2019-Eckman-Sand/Diploweb.com


Plus : Alice Ekman (dir.) « La Chine dans le monde », CNRS éditions, 2018. Via Amazon

Alice Ekman (dir.), « La Chine dans le monde », CNRS éditions
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4e de couverture

Aujourd’hui, les initiatives internationales de la Chine se multiplient et se diversifient : la Chine investit dans les infrastructures de transport ou de télécommunication à l’étranger, maintient ses revendications territoriales et maritimes, ouvre de nouvelles bases militaires, crée de nouvelles institutions multilatérales, renforce son réseau de médias en langues étrangères…
Xi Jinping a définitivement tourné la page de l’approche « profil bas » de la politique étrangère mise en place par Deng Xiaoping au lendemain de la révolution culturelle, dont l’objectif premier était de sortir le pays de la pauvreté. Si le développement économique demeure une priorité de la diplomatie chinoise – face aux écarts de développement persistant au sein du territoire national et au ralentissement de la croissance –, d’autres enjeux préoccupent également Pékin aujourd’hui : l’approvisionnement en énergie et matières premières, la protection des ressortissants chinois à l’étranger ou encore la lutte contre le terrorisme.
Huit des meilleurs spécialistes francophones de la Chine se sont réunis pour analyser chacun de ces enjeux et la manière dont la Chine y répond actuellement. Les nouvelles initiatives internationales de la Chine constituent-elles uniquement une réponse à ces enjeux, ou sont-elles également motivées par d’autres objectifs ? Cet ouvrage pose en définitive une question essentielle : quelles sont les ambitions de la politique étrangère chinoise ? Sa lecture permet de mieux comprendre la façon dont la Chine perçoit le monde, et surtout, le rôle qu’elle souhaite y jouer.

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Trump joue de la flûte enchantée pour l’agenda du Nouvel ordre mondial

GMT+2 21:30

[Geopoly/LCDR] – « Engagement français en Syrie : Le coup de sifflet américain », par Caroline Galactéros

[Geopoly/LCDR] – « Engagement français en Syrie : Le coup de sifflet américain », par Caroline Galactéros – 15/01/2019

On est loin d’un renoncement de Washington à compter au Moyen-Orient, où stationnent tout de même encore plusieurs dizaines de milliers de soldats américains. Toutefois, le retrait partiel récemment annoncé des forces américaines présentes en Syrie, qu’il se concrétise ou non, place la France en grande difficulté politique et militaire. Il est vrai que ce n’est pas notre action militaire qui pourra ‒ demain plus qu’hier ‒ faire militairement bouger les lignes en défaveur d’un pouvoir syrien travaillant à consolider la reprise de contrôle d’une frange croissante de son territoire. Il est vrai aussi que l’intrication opérationnelle de notre dispositif militaire avec celui de notre Grand Allié rend notre maintien en Syrie d’autant plus difficile, sans son appui logistique, qu’on ne nous y a nullement invités et que nous y sommes parfaitement hors la loi, en contravention ouverte à la Charte des Nations unies, au sein d’une « coalition internationale » sui generis intervenant, hormis pour réduire l’emprise de Daech, pour des motivations discutables et discutées.

« En même temps », partir au coup de sifflet américain manifesterait encore plus clairement notre position d’exécutant devenu accessoire d’une volonté américaine fluctuante, qui a si peu de considération pour ses supplétifs qu’elle n’a pas même pris la peine de prévenir Paris de cette désolidarisation soudaine. L’humiliation serait définitive et double, infligée par nos alliés et face à ceux que nous considérons, dans un mimétisme inquiétant, comme nos adversaires, presque comme des ennemis.

C’est face à ce piège que les sommets d’inanité et d’incohérence d’une politique étrangère française inaudible et incompréhensible s’imposent tel un totem diabolique à déconstruire d’urgence en retrouvant le sens des responsabilités et de l’intérêt national.

Le problème est qu’à Paris, après pourtant plus de trois ans de démenti cinglant de nos prémisses iniques, on ne veut toujours pas regarder la réalité en face. On préfère toujours la guerre à la paix, même si l’on prétend bruyamment le contraire. On ne voit pas l’intérêt de prendre acte de la victoire de la souveraineté syrienne sur les efforts ligués de l’Occident entier et de ses proxies arabes (à moins que ce ne soit l’inverse). Ni comprendre qu’il est de notre intérêt, toute honte bue et dans un éclair d’éthique et de lucidité, pour la sauvegarde du peuple syrien précisément ‒ dont nous prétendons avoir le souci ‒ de protéger enfin le fragile équilibre ethnique et confessionnel abîmé par sept ans de conflit mais toujours en vie, et de faciliter une solution politique réaliste et non dogmatique ; même, et surtout, si l’on a voulu le mettre à bas avec une confondante légèreté dès 2011, en favorisant la déstabilisation du régime et l’infestation du territoire syrien par une engeance islamiste qui est pourtant le terreau symbolique et concret d’une terreur domestique toujours en embuscade.

Un membre des forces antiterroristes irakiennes dans la partie ouest de Mossoul, le 15 mai 2017. REUTERS / Danish Siddiqui
UN MEMBRE DES FORCES ANTITERRORISTES IRAKIENNES DANS LA PARTIE OUEST DE MOSSOUL, LE 15 MAI 2017. REUTERS / DANISH SIDDIQUI

Pourquoi, alors, persistons-nous à vouer aux gémonies un pouvoir syrien certes poussé à une résistance violente, quand, désormais, certaines puissances arabes sunnites elles-mêmes, tels les Émirats arabes unis, l’Égypte, le Soudan ou la Jordanie (sans parler du Qatar) prennent le chemin de Damas comme on va à Canossa, dans un tournant réaliste assumé, préférant glaner quelques retombées dans un règlement politique qui leur sera probablement globalement défavorable plutôt que de s’enferrer dans une marginalisation régionale dangereuse ? Pour ne pas nous dédire ? L’entêtement dans l’erreur est bien pire que l’aveu. Et l’ignorance doublée d’une vanité indécrottable devient impardonnable. Perseverare diabolicum est.

Encore quelques mois de ce sur-place diplomatique incompréhensible et nous aurons définitivement raté une dernière opportunité ‒ précisément parce que nous sommes encore militairement en Syrie, à tort ou à raison, parce que nous en sommes l’ex-puissance mandataire, parce que nos relations avec le Liban et la Jordanie sont encore bonnes ‒ de raccrocher les wagons d’un processus de règlement politique très délicat et dangereux, où nous pourrions, certes à la marge, avoir un rôle d’apaisement et de médiation précieux… non pas entre Syriens et Américains, mais entre Moscou et Washington.

On me rétorquera que je rêve éveillée, que c’est fini pour nous, que nous avons méthodiquement gâché toutes nos cartes, que Damas ne veut plus entendre parler de ces Français qui donnent des leçons de morale et soutiennent l’ennemi, que Moscou n’a aucunement besoin de nous pour parler à Washington, même avec John Bolton pour savonner la planche du président Trump, lequel, une fois encore, vient d’être contredit de l’intérieur alors qu’il prenait une décision pourtant pragmatique et réaliste.

Les dernières déclarations du chef du conseil de sécurité nationale (NSC) et du secrétaire d’État Mike Pompeo sont, en effet, tout sauf rassurantes pour la paix de la région. L’un et l’autre désavouent publiquement, sans vergogne, le président. Leur duo ultraviolent sur les thèmes de l’Iran, bientôt bouté hors de Syrie, et d’une Amérique ayant réduit l’abcès Daech et dont le départ signifierait le chaos, peut paraître délirant tant il est hors-sol. Il traduit néanmoins une dangereuse obsession et incarne la capacité de nuisance à la paix de l’État profond américain ‒ plus mobilisé que jamais pour faire vivre ses juteuses utopies conspirationnistes ‒ et la puissance des réseaux néoconservateurs qui environnent fermement le président trublion et feront tout pour que rien ne change jamais dans la politique américaine.

Donald Trump a pourtant bien compris que les jeux étaient faits en Syrie et que Moscou avait remporté la partie. Le président estime en conséquence possible de se retirer du théâtre syrien pour éviter que ne se consolide l’axe Moscou-Téhéran-Ankara-Doha. Les Kurdes en seront pour leurs frais et leurs espoirs, il les abandonne en effet à la fureur d’Ankara après s’en être amplement servi. C’est le sort des proxies quand la roue tourne. Mutatis mutandis, c’est d’ailleurs un peu le nôtre… Les malheureux Kurdes demandent désormais de l’aide à Damas et Moscou. Au-delà de ces péripéties montées en épingle, ce que l’on refuse de voir, au Moyen-Orient comme face à la Chine, c’est que la Russie est encore (depuis toujours en fait) un rempart sécuritaire et culturel pour l’Occident ; car Pékin aussi, à sa manière discrète mais déterminée, place des hommes, des conseilleurs, des facilitateurs dans cette zone, dans la perspective d’un immense et permanent marchandage de zones d’influence et d’une confrontation tous azimuts avec l’autre empire en déclin.

Les Européens sont furieux de devoir admettre ce rôle protecteur multiséculaire de la Russie et refusent d’en tirer les conséquences. Ils préfèrent consentir à la division interne, au suicide collectif et au double dépècement qui les attend à coup sûr, lorsque Américains et Chinois se partageront leurs dépouilles. Ils ferment courageusement les yeux pour ne pas voir la bascule du monde qui s’accélère et dont le rêve européen, malmené par l’irénisme de ses dirigeants, sera le principal dommage collatéral. Rien n’est encore perdu, pourtant ! L’on vient d’apprendre que Moscou avait acheté, il y a six mois, le quart des réserves mondiales de yuans, en déplaçant plus de cent milliards de dollars vers cette monnaie mais aussi vers le yen et…l’euro ! La Russie traduit en actes sonnants et trébuchants sa double nature européenne et asiatique, et prend ses paris sur l’évolution des rapports de force mondiaux. Qu’attendons-nous pour lever les sanctions qui la frappent et pénalisent durement l’économie européenne sous le prétexte d’une hostilité entretenue artificiellement et nourrie par le discours américain ? Se tromper d’ennemi peut s’expliquer pour Washington. Mais pour l’Europe, et plus encore pour la France dans sa quête d’une préséance continentale, c’est une faute politique, stratégique et culturelle grave.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2019/01/engagement-francais-en-syrie-le-coup-de-sifflet-americain/

http://geopragma.fr/index.php/2019/01/17/geopoly-lcdr-engagement-francais-en-syrie-le-coup-de-sifflet-americain-par-caroline-galacteros-15-01-2019/

Pendant ce temps, autour des Kouriles… (Pacifico I)

Chroniques du Grand jeu

La géopolitique autrement, pour mieux la comprendre…

Pendant ce temps, autour des Kouriles… (Pacifico I)

Publié le 14 Janvier 2019 par Observatus geopoliticus in Extrême-Orient, Chine, Etats-Unis, Russie

Lorsque Magellan le découvrit et le nomma « Pacifique » en raison du temps calme qu’il y rencontra durant sa traversée, il ne pouvait imaginer que le digne océan deviendrait une composante du Grand jeu un demi-millénaire plus tard…

Plusieurs nouvelles très intéressantes nous en parviennent ces derniers temps. Aussi engageons-nous une série en plusieurs épisodes sur les grandes manœuvres géopolitiques et stratégiques qui s’y déroulent. Mais auparavant, un petit rappel est nécessaire :

Une carte vaut parfois tous les discours. Nous sommes évidemment en plein Grand jeu, qui voit la tentative de containment du Heartland eurasien par la puissance maritime américaine. Les disputes territoriales dans les différentes mers de Chine ne concernent pas une quelconque volonté de mettre la main sur d’éventuelles ressources énergétiques ou routes stratégiques, ou alors seulement en deuxième instance. Il s’agit avant tout pour le Heartland, la Chine en l’occurrence, de briser l’encerclement US et de s’ouvrir des routes vers le Rimland et vers l’océan, exactement comme la Russie le fait sur la partie ouest de l’échiquier avec ses pipelines et ses alliances de revers.

La présence américaine en Extrême-Orient est l’héritage de l’immédiat après-guerre (tiens, tiens, justement la période des père fondateurs de la pensée stratégique états-unienne, MacKinder et Spykman). Japon (1945), Taïwan (1949), Corée (1950) : la boucle était bouclée et l’Eurasie cernée à l’est, comme elle l’était à l’ouest par l’OTAN, au Moyen-Orient par le CENTO et en Asie du sud et sud-est par l’OTASE. La guerre froide entre les deux Corées ou entre Pékin et Taïwan sont évidemment du pain béni pour Washington, prétexte au maintien des bases américaines dans la région.

Le double plan de la puissance maritime – diviser le continent-monde à l’intérieur, l’encercler à l’extérieur – a atteint son acmé avec la rupture sino-soviétique de 1960. Un demi-siècle plus tard, que d’eau a coulé sous les ponts… L’Eurasie n’a jamais été aussi unie (symbiose russo-chinoise, Organisation de Coopération de Shanghai), rendant caduque la première partie du plan. Quant au deuxième axiome, il fuit de partout.

Washington ayant à peu près abandonné ses folles prétentions d’infiltration du Heartland, tout ce qui reste aux stratèges US est le second paradigme : maintenir coûte que coûte l’encerclement de l’Eurasie. C’est sur cette ceinture de plusieurs milliers de kilomètres que les frictions ont lieu, se doublant d’ailleurs parfois de considérations historiques qui n’ont rien à voir avec les menées impériales.

Le meilleur exemple est le point chaud le plus septentrional : les îles Kouriles. La dispute territoriale entre la Russie et le Japon pour ce petit archipel est tout sauf nouvelle.

Reconnues comme soviétiques au traité de San Francisco de 1951, les îles, plus exactement les quatre plus méridionales, sont néanmoins revendiquées par le Japon qui les appellent « Territoires du nord ». Cette dispute empoisonne quelque peu les relations russo-japonaises depuis lors et ont empêché les deux pays de signer un traité de paix trois-quart de siècle après la fin de la guerre.

La question est revenue sur le devant de la scène depuis quelques temps. Poutine, très populaire au Japon où « son » calendrier (!) est plus vendu que celui des stars nippones de la chanson, a semblé ouvert à la rétrocession. Notamment lorsque, au Forum économique de Vladivostok en septembre, il s’est subitement tourné vers le Premier ministre japonais, Abe, et lui a déclaré devant les caméras qu’il était prêt à signer un traité de paix sans préconditions.

Emballement passager dans l’euphorie du moment ? Connaissant le sang-froid et l’intelligence du bonhomme, on serait tenté de répondre non. Mais certaines réactions poutinesques à chaud ont surpris cette année, comme l’invraisemblable high five goguenard au boucher de Riyad lors du sommet du G20 en novembre, qui en a mis plus d’un mal à l’aise… Notons en passant que ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le maître du Kremlin semble en porte-à-faux avec le reste de la direction russe dernièrement (voir la dissonance avec le Ministère russe de la Défense sur le rôle d’Israël en Syrie, par exemple) mais ceci est un autre sujet.

Toujours est-il que Moscou a vite tempéré les espoirs japonais en précisant que si les îles les plus méridionales pouvaient être rétrocédées à Tokyo, cela n’impliquait pas un transfert de souveraineté. En fait de précision, ces déclarations ajoutaient à la confusion.

Le Ministère russe des Affaires étrangères, lui, n’a jamais varié de position et a souvent montré son irritation devant la méthode Coué japonaise qui surinterprétait les déclarations venant de Moscou. Pour Lavrov, la question de la souveraineté russe sur les îles Kouriles n’est pas négociable, point à la ligne. Et quand des responsables nippons ont lancé l’idée que les Etats-Unis pourraient être impliqués dans les négociations, la réponse, sèche, ne s’est pas fait attendre : « Nous avons adressé aujourd’hui un avertissement très sérieux à ce sujet. Dans quelle mesure le Japon peut être indépendant sur de telles questions, lui qui a une telle dépendance à l’égard des Etats-Unis ? » Aux dernières nouvelles, Abe en a avalé son sushi de travers…

Car en filigrane, l’empire US, suzerain de Tokyo depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, n’est évidemment jamais loin. Selon le Traité de coopération mutuelle et de sécurité, signé en 1960, les militaires américains auraient théoriquement le droit de se déployer sur les îles Kouriles si celles-ci étaient rendues au Japon. Et ça, pour Moscou, il n’en est évidemment pas question.

Nous retrouvons ici notre Grand jeu et la tentative de containment de l’Eurasie par les Etats-Unis. Leurs bases en Extrême-Orient (Japon, Corée du Sud, VIIème flotte autour de Taïwan) enserrent déjà le dragon chinois. Que les Américains s’établissent dans les Kouriles et c’est la base navale de Vladivostok, l’un des joyaux de la flotte russe, qui se retrouve dans la nasse ! A Moscou, le calcul est vite fait. Avec des Kouriles russes, l’ours peut aller barboter comme il l’entend dans le Pacifique et il n’est pas concevable qu’il lâche cet avantage stratégique majeur. Même au prix de quelques calendriers invendus…

 

Conspirationnisme et analyse

Entretien avec Thierry Meyssan (1/3)

Conspirationnisme et analyse

Pour Thierry Meyssan, les Relations internationales sont exclues aujourd’hui en France du débat démocratique —c’est la doctrine du « domaine réservé du président de la République »—. Par conséquent toute analyse qui ne s’inscrit pas dans la lignée du discours officiel sera qualifiée de « conspirationniste ». Or, c’est précisément le rôle de vrais journalistes, non pas de relayer la communication présidentielle, ni même de la décrypter, mais de chercher les faits et de les analyser.

| Damas (Syrie)

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Avant que l’Otan ne qualifie de « conspirationniste » toute recherche sur les attentats du 11 septembre 2001, les questions posées par Thierry Meyssan étaient considérées comme légitimes. Ici, une émission de la chaîne d’information continue LCI, en 2002.

Question / Éditions Demi-Lune : Tout d’abord, merci M. Meyssan d’avoir accepté cet entretien dont l’objet est d’expliquer à vos lecteurs, et au-delà, la cohérence de votre production éditoriale. Suite à la parution l’année dernière de Sous nos yeux, il nous a semblé important de rééditer L’Effroyable Imposture 2, ouvrage majeur mais malheureusement épuisé ; c’est chose faite depuis octobre dernier, et vos 3 derniers ouvrages sont donc maintenant disponibles dans la collection Résistances. Les internautes qui lisent le Réseau Voltaire connaissent l’importance de votre travail et sa portée considérable, mais pour les autres vous êtes le « polémiste » du 11-Septembre, et pour vos détracteurs, (c’est-à-dire les médias atlantistes dans leur ensemble, ou pour être plus précis, les directeurs de publication, les rédacteurs en chef et les éditocrates), vous êtes un dangereux « conspirationniste », voire le « pape des théories du complot ». Comment vous définiriez-vous ?

Thierry Meyssan : Comme un analyste des relations internationales. Je suis issu du monde politique français. J’ai été secrétaire national durant 12 ans d’un parti de gouvernement, celui de Jean Moulin. Comme lui, je suis radicalement républicain au sens de « dévoué à l’intérêt général ». C’est pourquoi je ne me suis pas tu lorsque le gouvernement de George W. Bush a présenté sa version des attentats du 11-Septembre. J’ai immédiatement fait l’objet de pressions et j’ai refusé de me soumettre. J’ai d’abord eu la chance d’être protégé par le président Chirac, mais suite à l’élection de Nicolas Sarkozy, un service de l’État a reçu l’ordre de m’éliminer. Plutôt que de baisser la tête, j’ai préféré tout perdre et m’exiler. Après quelques mois, j’ai cherché à comprendre le pouvoir que j’avais troublé. J’ai poursuivi les relations que j’avais établies avec des leaders comme le président vénézuélien Hugo Chavez et j’en ai noué de nouvelles avec d’autres comme le président iranien Mahmoud Ahmadinejad. Petit à petit, j’ai acquis une reconnaissance dans les milieux professionnels du monde entier —diplomatiques, militaires et politiques—. Il existe certainement quantité de meilleurs experts que moi, mais ils sont au sein de gouvernements et ne publient pas leurs travaux. Je suis le seul à avoir eu des expériences de gouvernement dans des pays différents et à avoir écrit dans la presse de nombreux pays.

Question : Il y a une mauvaise foi inouïe à qualifier de « théoriciens du complot » ceux qui doutent de la véracité de la « version officielle » sur ces attentats, laquelle énonce précisément que les attaques terroristes contre les USA sont l’œuvre d’un complot dont le responsable est l’al-Qaïda de Ben Laden ! Sans forcer le trait, on peut dire que pour les médias, quiconque n’adhère pas aveuglément au récit d’une administration criminelle, qui a mené 2 guerres illégales, instauré la détention permanente et la torture, et menti de manière compulsive et répétée à l’ensemble de la communauté mondiale, est un « théoricien du complot ».

Thierry Meyssan : Dès le début, je n’ai pas admis que l’on prétende que la chute des Tours jumelles avait été provoquée par des avions de ligne, qu’un avion avait percuté le Pentagone, que des individus ne figurant pas sur les listes d’embarquement avaient piraté des avions, et qu’une troisième Tour s’était effondrée par mimétisme. Cela n’a rien à voir avec ce que les universitaires d’avant le 11-Septembre appelaient la « théorie du complot », c’est-à-dire le refus par principe que les événements puissent prendre un cours que l’on estime contraire à sa vision du monde. C’est la volonté de rester, non pas rationnel, mais raisonnable qui m’a poussé à réfléchir.

Question : Cependant, en sous-titrant votre dernier livre Du 11-Septembre à Donald Trump, vous semblez donner raison à vos ennemis qui aiment à vous présenter comme un théoricien du complot qui fait une fixette sur les attentats du 11-Septembre… Pourtant, c’est un fait indéniable — même si on a parfois tendance à l’oublier — que ces attentats ont « changé le monde ».

Thierry Meyssan : Tous les historiens s’accordent à dire que le 11-Septembre marque un changement radical de la politique internationale aussi important que le fut la dislocation de l’Union soviétique.

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Question : Quoi qu’il en soit, pour la plupart, (supporters comme détracteurs), vous restez celui qui a permis la médiatisation planétaire du doute sur la responsabilité de ces événements, celui qui a affirmé qu’aucun Boeing n’avait percuté le Pentagone… Nous n’avons pas repris cette phrase-choc de l’éditeur original dans notre réédition de L’Effroyable Imposture & Le Pentagate, car il nous a semblé qu’elle avait totalement occulté le propos général de l’ouvrage, qui était bien plus vaste et riche. En effet, dès mars 2012, soit un an avant l’invasion illégale de l’Iraq par les États-Unis, vous aviez prédit ce qui allait se passer, de l’invasion de l’Iraq à la mise en place de cette « guerre sans fin ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela n’a pas été porté à votre crédit…

Thierry Meyssan : D’abord, mon travail était méconnu aux USA, où les gens ont attendu plusieurs années avant de se poser les questions que j’ai formulées. Ensuite, distinguons deux choses : la manière dont j’ai attiré l’attention de l’opinion publique mondiale sur le mensonge de l’administration Bush et l’étude que j’ai faite de la direction impériale que prenait cette administration.

L’avion sur le Pentagone
n’était pas le sujet de mon livre

Montrer à tous qu’aucun avion n’avait percuté le Pentagone, c’était un moyen simple et vérifiable de mettre en évidence la manipulation à laquelle se livrait l’administration Bush. Mais ce n’était pas le sujet de mon livre. Le sujet, c’était l’imposition d’un système de surveillance aux États-Unis, le Patriot Act, et la poursuite d’une « Guerre sans fin » selon l’expression du président Bush lui-même ; guerre que nous voyons se dérouler sous nos yeux depuis lors.

Il me manquait beaucoup d’éléments que j’ai analysés depuis, mais j’en avais assez à l’époque pour anticiper ce qui se passe aujourd’hui. Beaucoup de gens ont été heurtés, non pas par mon raisonnement, mais par mes seules conclusions. Par exemple, Le Monde m’a reproché de prétendre par « anti-américanisme » que Washington allait attaquer Bagdad. Selon ce quotidien, les États-Unis avaient déjà attaqué l’Iraq sous Bush père, et je faisais une fixation en estimant qu’ils allaient recommencer. Oubliant ses premières accusations, le même journal m’accuse aujourd’hui d’être pro-Trump, donc « pro-américain ».

Surtout, certains de mes détracteurs ont tiré des conclusions absurdes de mes travaux, qu’ils n’avaient probablement pas lus. Selon eux, en réfutant l’idée qu’Al-Qaïda ait conçu ces attentats, je cherchais à minimiser la menace islamiste. Ce dernier livre, Sous nos yeux, montre exactement le contraire : je pense qu’il faut combattre les islamistes pour ce qu’ils font, et non pas pour ce qu’on leur attribue faussement. Par « islamiste », j’entends non pas les croyants de religion musulmane, mais l’idéologie politique de la Confrérie des Frères musulmans.

Question : En fait, il semble que personne n’a pris le président Bush au sérieux quand il a déclaré que les États-Unis allaient s’engager dans une « guerre contre la terreur » qui, contrairement aux guerres modernes, pourrait s’étendre sur une génération ou plus. De fait, cela semblait alors complètement délirant, et pourtant, nous voilà 17 ans plus tard, dans un monde où les conflits et les théâtres d’opération n’ont fait que s’accumuler.

Thierry Meyssan : On ne connaissait pas à l’époque les travaux de l’amiral Arthur Cebrowski. Certes, il donnait déjà des conférences dans toutes les académies militaires US, mais sa pensée n’a été exposée au public qu’en 2003 dans Vanity Fair, et plus encore en 2004 par un livre de son assistant, Thomas Barnett.

L’idée générale est que, une fois l’Union soviétique disparue, il n’y aura plus d’amis et plus d’ennemis, uniquement des gens qui accepteront de faire des affaires avec les États-Unis ou pas. Le Pentagone ne devra plus livrer de guerre contre de grandes puissances, mais instaurer un ordre du monde compatible avec la globalisation financière. Cebrowski divise le monde en deux parties : d’un côté les États stables connectés à l’économie globale, de l’autre tous les autres. Il décide que les États-Unis ne mèneront plus de guerres de ressources pour eux-mêmes, mais contrôleront l’accès des pays globalisés aux ressources naturelles de la zone non-globalisée. Puis, il conclu qu’il reste à détruire les structures étatiques de la partie exploitable du monde afin qu’elle ne puisse pas se défendre.

Lorsque j’ai lu l’ouvrage de Barnett —qui prend des pincettes pour arriver à sa conclusion— je n’y ai pas cru. Cela me paraissait cynique et cruel. Lorsque je l’ai relu quelques années plus tard, j’y ai vu décrite ce que j’avais vu de mes propres yeux : la destruction du Moyen-Orient élargi.

Question : Dans L’Effroyable Imposture & Le Pentagate, vous rappeliez que le renversement des Talibans et même l’invasion de l’Afghanistan, présentés comme une réponse aux attentats, avaient en fait été conçus et préparés antérieurement à ceux-ci.

Thierry Meyssan : Tout le monde a noté que le leader tadjik Ahmed Chah Massoud a été assassiné juste avant les attentats. Mais personne n’a eu le temps de se demander « Pourquoi ? », car les attentats frappaient déjà les États-Unis, puis Washington et Londres attaquaient l’Afghanistan. En fait, il y avait eu dans les mois précédents des négociations à Berlin et à Genève qui avaient échouées. En rentrant chez lui, le représentant du Pakistan avait annoncé que son pays devait se préparer à la guerre en Afghanistan devenue inévitable. Washington et Londres ont amassé leurs troupes dans la région. Puis est survenu le 11-Septembre qui a fourni une justification acceptable pour la guerre coloniale qui se préparait.

Question : De la même manière, les déclarations publiques du général Wesley Clark, en mars et octobre 2007 au sujet des 7 pays qui devaient être attaqués et détruits par les USA, révèlent que cette liste avait été établie au lendemain des attentats. Or chacun de ces pays (Iraq, Syrie, Liban, Libye, Somalie, Soudan et Iran) a depuis été l’objet qui d’une guerre, qui d’une tentative de changement de régime, ou d’une invasion, de bombardements, de destruction, de partition, de déstabilisation ou d’embargo… M. Clark, ancien commandeur suprême de l’Otan, ne pouvant être accusé de « conspirationnisme » par les médias, ses propos ont simplement été passés sous silence, et seuls des sites alternatifs les ont relayés. C’est-à-dire qu’ils sont restés ignorés du grand public…


Enregistrement, en 2006, de la première fois où le général Wesley Clark, ancien commandeur Suprême de l’Otan, témoigna en public des plans du Pentagone pour les années à venir.

Thierry Meyssan : Clark faisait référence à une discussion tenue au Pentagone juste après le 11-Septembre. Il s’agissait d’appliquer la doctrine Cebrowski au Moyen-Orient élargi. Lui non plus n’y a pas cru à ce moment-là. Lui aussi l’a compris après coup.

J’avais écris des horreurs sur le général Clark lorsqu’il bombardait la Yougoslavie. J’ai découvert par la suite un homme respectable ayant fait carrière dans un système effrayant. Il m’a sauvé la vie en 2011.

Question : D’ailleurs, en revoyant cette vidéo, j’ai été frappé par ce qu’il assène au tout début (et à la fin) ! Il parle littéralement d’un coup d’État politique, qui a eu lieu juste après le 11-Septembre, par les membres du PNAC. Cela est très proche de votre analyse, sauf que vous pensez que le coup d’État est le 11-Septembre lui-même…

Thierry Meyssan : Le général Clark pensait se présenter à l’élection présidentielle US. Il ne pouvait donc pas s’exprimer franchement.

Question : Depuis 2002, vous n’existez plus pour les médias et les politiques en France… Vous avez été banni du débat public. Nous en reparlerons plus tard, au sujet des Fake News. Un autre point essentiel abordé dans L’Effroyable Imposture & Le Pentagate, est le rôle que la religion a subitement pris dans la (géo)politique états-unienne au lendemain du 11-Septembre…

Thierry Meyssan : Non. J’existe toujours pour les responsables politiques en France. La plupart d’entre eux me combat, mais beaucoup entretiennent des relations épistolaires avec moi.

Pour ce qui est du rôle de la religion, elle a remplacé les idéologies politiques de la Guerre froide. Nous sommes plus attentifs au rôle du Judaïsme et de l’Islam qu’à celui du Bouddhisme et du Shintoïsme, mais ce sont toutes les religions qui servent aujourd’hui de vecteurs aux ambitions politiques.

Ne parlons pas des Évangéliques qui soutiennent toutes les décisions du Likoud au nom de leurs croyances en citant des passages de l’Ancien Testament, alors même que ces thèmes sont absents des Évangiles. Ou encore des musulmans qui condamnent les crimes de Daesh tout en considérant que cette organisation est musulmane.

Question : Le contrôle des ressources en énergies fossiles a joué un rôle majeur dans la décision d’envahir l’Iraq (puis la Libye et même la Syrie). L’administration Bush-Cheney était alors convaincue de l’imminence du pic pétrolier. Wesley Clark, encore, a exprimé son opinion à ce sujet, mais aussi Alan Greenspan, l’ancien directeur de la Réserve Fédérale (« Déposer Saddam Hussein était essentiel pour garantir l’approvisionnement mondial »). Dans Sous nos yeux, vous rappelez non sans ironie que le premier nom de l’invasion US de l’Irak avait été Operation Iraqi Liberation, mais qu’à cause de son acronyme par trop révélateur, (OIL signifie pétrole), elle fut rapidement renommée « Operation Iraqi Freedom ». Pourtant, dans l’inconscient collectif des journalistes, comme pour l’Histoire ou en tout cas la narration officielle, cette guerre est soit le fruit des erreurs de jugement (voire des mensonges) du couple Bush-Blair sur les armes de destruction massive, ou de son aveuglement politique à « vouloir exporter la démocratie en Irak ».


Alan Greenspan, ancien directeur de la Réserve fédérale, assume que les armes de destruction massive furent un prétexte à la guerre contre l’Iraq. Selon lui, si le mobile était ailleurs, le pétrole était un élément central.

Thierry Meyssan : Ce n’est pas là que résidèrent les erreurs de jugement. La guerre d’Iraq n’a aucun rapport avec les justifications que l’on a évoquées en public. Et le souvenir que l’on en a est lui-même altéré.

Les raisons présentées par le secrétaire d’État Colin Powell devant les Nations unies ne comprenaient pas simplement les prétendues armes de destruction massive iraquiennes menaçant directement les États-Unis, mais aussi la responsabilité de ce pays dans les attentats du 11-Septembre. Ce mensonge là a été éradiqué des mémoires, il n’existe plus qu’à propos de la guerre contre l’Afghanistan.

Certes, les guerres d’Iraq, de Libye et de Syrie ont un enjeu pétrolier. L’administration Bush était persuadée que le pétrole allait manquer dans un avenir très proche, deux ou trois ans. Cette crainte est aujourd’hui dissipée. Les dirigeants états-uniens étaient aveuglés par le malthusianisme qu’ils professent depuis le Club de Rome.

Mais ces conflits n’étaient pas des guerres de ressources pour les États-Unis. D’ailleurs, dans la phrase de Greenspan que vous citez, il parle de garantir l’approvisionnement mondial, pas celui des États-Unis, ni même de leurs alliés, comme l’avait fait le président Carter en 1979. Il s’agit bien de la doctrine Cebrowski de contrôle par le Pentagone de l’accès des pays riches (Chine et Russie inclus) aux ressources naturelles de cette région du monde.

Les journalistes constituent le clergé de la religion dominante

Question : Mais enfin, tout le petit monde médiatique et politique français semble oublier (ou feint d’ignorer) que cette guerre était illégale au regard du droit international ! C’est l’une des raisons principales qui m’ont pousser à publier Les Guerres illégales de l’OTAN, de l’historien Daniele Ganser. Le concept de droit international n’est tout simplement jamais traité dans les médias français (et cela vaut aussi pour la guerre contre la Libye et celle en Syrie).

Thierry Meyssan : Il est très difficile pour un gouvernement allié des États-Unis de qualifier les guerres US d’illégales. Charles De Gaulle se l’était permis dans son discours de Phnom Penh, Jacques Chirac a préféré souligner que les guerres sont « les pires des solutions ».

La plupart des médias français n’ont manifestement pas la capacité de penser par eux-mêmes. Au demeurant leurs journalistes ne sont plus des analystes, juste des commentateurs. Par le passé, « journaliste » n’était pas un métier, mais un moyen de diffuser une pensée. Depuis les années 1980, les patrons de presse ont créé des « écoles » de journalisme. Leurs futurs employés y sont formés pour traiter les dépêches d’agence sans les contester. Ces « journalistes » professionnels constituent une caste homogène qui est devenue le clergé de la religion dominante. Ils ignorent beaucoup de choses, dont le Droit international, bien qu’il ait été construit par des Français et des Russes. Nous avons assisté à une chute drastique du niveau intellectuel des élites dans notre pays ; un processus qui est en train de se renverser sous l’effet de la révolte actuelle. Désormais les citoyens débattent à nouveau de notre intérêt commun. Ils manifestent une maturité politique dont aussi bien les journalistes que nos dirigeants sont dépourvus. Il faudra bien que les médias recrutent de nouveau, comme journalistes, des personnes compétentes.

Ce problème est récurrent dans notre Histoire. Le premier journal français, La Gazette, au XVIIème siècle était rédigée par Théophraste Renaudot pour le compte du cardinal de Richelieu. C’était un « journaliste professionnel ». Mais seules des personnalités comme Voltaire dénonçant la condamnation du chevalier de La Barre ou Zola celle du capitaine Dreyfus sont à mes yeux de vrais journalistes.

Question : Toute naïveté mise à part, on ne peut qu’être atterré que Bush, Cheney, Rumsfeld et Blair n’aient jamais été inquiétés pour leurs crimes ; mais ce qui est vraiment scandaleux, c’est que ce dernier soit reçu avec tous les honneurs sur la radio nationale où il est présenté en novembre 2014, comme « l’invité exceptionnel de Patrick Cohen ». C’est parfaitement abject. Les décisions de cet homme ont contribué à la mort de centaines de milliers de personnes !

Thierry Meyssan : Je ne pense pas que juger et condamner personnellement des dirigeants politiques pour des crimes commis pour le compte de groupes d’intérêt soit juste. D’autre part, je pense qu’il est indispensable de déballer le linge sale en public, mais pas de tenir telle ou telle personnalité personnellement responsable des erreurs structurelles.

Pour moi, la Révolution française s’est terminée avec la décapitation du roi. Louis XVI avait trahi la patrie et méritait le déshonneur, mais il n’était pas responsable des structures héritées de l’Ancien Régime et n’aurait pas dû en être la victime expiatoire. C’était la position de Thomas Paine —l’initiateur de l’indépendance des États-Unis qui était devenu député à la Convention—. Au contraire, en prônant la mort du roi, Robespierre a stoppé la transformation de la société française et s’est lancé dans une course sanglante au Pouvoir.

Question : Dans le même temps, d’une manière générale, tous ceux qui s’opposent aux nouvelles guerres impérialistes sont stigmatisés comme des « conspirationnistes », des individus néfastes, voire dangereux pour la société, et exclus du débat public. Voilà une bien extraordinaire inversion de la réalité !

Thierry Meyssan : C’est moins pénible que les Soviétiques qui envoyaient leurs opposants dans des hôpitaux psychiatriques, mais ce n’est pas différent.

(À suivre…)

 

http://www.voltairenet.org/article204719.html

Comment l’Occident dévore ses enfants

Comment l’Occident dévore ses enfants

Pour Thierry Meyssan, en se dressant contre leurs institutions, les Français sont le premier peuple occidental à prendre des risques personnels pour s’opposer à la globalisation financière. Bien qu’ils n’en aient pas conscience et imaginent encore que leurs problèmes sont exclusivement nationaux, leur ennemi est le même que celui qui a écrasé la région des Grands lacs africains et une partie du Moyen-Orient élargi. Seuls les peuples qui comprendront la logique qui les détruit et la rejetteront pourront survivre à la crise existentielle de l’Occident.

| Damas (Syrie)

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Insurrection à Paris (1er décembre 2018).

La cause de la récession occidentale

Les relations internationales ont profondément changé avec la paralysie de l’Union soviétique en 1986, lorsque l’État ne parvint pas à maitriser l’incident nucléaire civil de Tchernobyl [1], puis avec la rétractation du Pacte de Varsovie, en 1989, lorsque le Parti communiste est-allemand [2] détruisit le Mur de Berlin, et finalement avec la dissolution de l’URSS, en 1991.

À ce moment, le président des États-Unis, George Bush Sr., a décidé de démobiliser un million de soldats et de consacrer les efforts de son pays à sa prospérité. Il a souhaité transformer l’hégémonie US dans sa zone d’influence en un rôle de leader de l’ensemble du monde et de garant de sa stabilité. En cela, il a jeté les bases d’un « Nouvel Ordre Mondial » d’abord dans son discours aux côtés du Premier ministre britannique Margaret Thatcher à l’Aspen Institute (2 août 1990), puis lors de son discours au Congrès (11 septembre 1990) annonçant l’opération « Tempête du désert » [3].

Le monde d’après l’Union soviétique est celui de la libre circulation non seulement des marchandises, mais aussi des capitaux mondiaux, sous le seul contrôle des États-Unis. C’est-à-dire le passage du capitalisme à la financiarisation ; non pas l’aboutissement du libre-échange, mais une forme exacerbée de l’exploitation coloniale à la totalité du monde y compris à l’Occident. En un quart de siècle, les grandes fortunes US vont être plusieurs fois multipliées et la richesse globale du monde va considérablement augmenter.

En laissant libre court au capitalisme, le président Bush Sr. espérait étendre la prospérité au monde. Mais le capitalisme n’est pas un projet politique, c’est juste une logique pour faire du profit. Or, la logique des multinationales US était d’accroitre leur profit en délocalisant leur production en Chine où c’était désormais possible et où les travailleurs étaient les moins payés au monde.

Très rares sont ceux qui ont mesuré le coût de cette avancée pour l’Occident. Certes des classes moyennes vont apparaître dans le tiers-monde —quoi que bien moins riches que les classes moyennes occidentales— permettant à de nouveaux États, principalement asiatiques, de jouer un rôle sur la scène internationale. Mais simultanément, les classes moyennes occidentales vont commencer à disparaître [4], rendant impossible la survie des institutions démocratiques qu’elles avaient façonnées. Surtout, les populations de régions entières allaient être entièrement écrasées, à commencer par celles des Grands lacs. Cette première guerre régionale va faire 6 millions de morts en Angola, au Burundi, en Namibie, en Ouganda, en République démocratique du Congo, au Rwanda et au Zimbabwe dans l’incompréhension et l’indifférence générales. L’objectif était de continuer à s’emparer des ressources naturelles de ces pays, mais en les payant toujours moins cher, donc en traitant plutôt avec des gangs qu’avec des États qui doivent nourrir leur population.

La transformation sociologique du monde est très rapide et sans précédent. Nous ne disposons pas aujourd’hui des outils statistiques nécessaires pour l’évaluer correctement. Cependant chacun perçoit la montée en puissances de l’Eurasie (non pas au sens gaullien « de Brest à Vladivostok », mais à celui de la Russie et de l’Asie sans l’Europe occidentale et centrale) à la recherche de liberté et de prospérité, tandis que les puissances occidentales, États-Unis compris, s’éteignent progressivement en limitant les libertés individuelles et en rejetant la moitié de leur population dans des zones de pauvreté.

Aujourd’hui, le taux d’incarcération des Chinois est quatre fois inférieur à celui des États-uniens, tandis que leur pouvoir d’achat est légèrement supérieur à celui des États-uniens. Objectivement, avec tous ses défauts, la Chine est devenue un pays plus libre et plus prospère que les États-Unis.

Ce processus était prévisible dès le début. Sa mise en œuvre fut longuement discutée. Ainsi, le 1er septembre 1987, un quadragénaire états-unien publiait une page de publicité à contre-courant dans le New York Times, le Washington Post et le Boston Globe. Il mettait en garde ses compatriotes contre le rôle que le président Bush père allait allouer aux États-Unis d’être responsables à leurs seuls frais du « Nouvel ordre mondial » en construction. Il fit beaucoup rire. Cet auteur, c’était le promoteur immobilier Donald Trump.

L’application du modèle économique aux relations internationales

Un mois après les attentats du 11 septembre 2001, le secrétaire US à la Défense, Donald Rumsfeld, désigna son ami l’amiral Arthur Cebrowski comme directeur du nouveau Bureau de transformation de la Force (Office of Force Transformation). Il devait changer la culture de la totalité des militaires états-uniens afin de leur permettre de répondre à un changement complet de leur mission.

Il n’était plus question d’utiliser les armées US pour défendre des principes ou des intérêts, mais de les instrumenter pour réorganiser le monde en le divisant en deux : d’un côté les États intégrés dans l’économie globalisée, de l’autre les autres [5]. Le Pentagone n’allait plus livrer des guerres pour s’emparer de ressources naturelles, mais pour contrôler l’accès des régions globalisées à ces ressources. Une division directement inspirée du processus de globalisation financière qui avait déjà jeté à la marge la moitié de la population occidentale. Cette fois, c’est la moitié de la population mondiale qui allait être exclue [6].

La réorganisation du monde a débuté dans la zone politique définie comme le « Moyen-Orient élargi », c’est-à-dire allant de l’Afghanistan au Maroc à l’exception d’Israël, du Liban et de la Jordanie. Ce fut la prétendue épidémie de guerres civiles en Afghanistan, en Iraq, au Soudan, en Libye, en Syrie et au Yémen qui a déjà fait plusieurs millions de morts [7].

Comme un monstre dévorant ses enfants, le système financier global basé aux États-Unis a connu sa première crise en 2008, lors de l’éclatement de la bulle des subprimes. Contrairement à une idée répandue, il ne s’agissait absolument pas d’une crise globale, mais exclusivement occidentale. Pour la première fois, les États de l’Otan subissaient les premières conséquences de la politique qu’ils soutenaient. Pourtant les classes supérieures occidentales ne changèrent rien de leur comportement, assistant avec compassion au naufrage des classes moyennes. La seule modification notable fut l’adoption de la « règle Volcker » [8] interdisant aux banques de profiter des informations obtenues de leurs clients pour spéculer contre leurs intérêts. Or, si les conflits d’intérêts ont permis à des voyous de s’enrichir rapidement, ils ne sont pas le fond du problème qui est beaucoup plus vaste.

La révolte des Occidentaux

La révolte des classes moyennes et populaires occidentales contre la classe supérieure globalisée a commencé depuis deux ans.

Conscient de la récession de l’Occident par rapport à l’Asie, le peuple britannique fut le premier à tenter de sauver son niveau de vie en quittant l’Union européenne et en se tournant vers la Chine et le Commonwealth (référendum du 23 juin 2016) [9]. Malheureusement, les dirigeants du Royaume-Uni ne parvinrent pas à conclure l’accord envisagé avec la Chine et rencontrent de graves difficultés à réactiver les liens du Commonwealth.

Puis, voyant l’effondrement de leur industrie civile, une partie des États-uniens vota, le 8 novembre 2016, pour le seul candidat à la présidence qui s’était opposé au Nouvel ordre mondial, Donald Trump. Il s’agissait de revenir au « rêve américain ». Malheureusement pour eux, si Donald Trump commence à remettre en question les règles du commerce globalisé, il n’a pas d’équipe autour de lui, hormis sa famille. Il ne parvient qu’à modifier, pas à changer, la stratégie militaire de son pays dont la presque totalité des officiers généraux ont adopté la pensée de Rumfeld-Cebrowski et ne s’imaginent plus dans un autre rôle que dans celui de défenseurs de la globalisation financière.

Conscients de la fin de leur industrie nationale et certains d’être trahis par leur classe supérieure, les Italiens votèrent, le 4 mars 2018, pour les partis anti-Système : la Ligue et du Mouvement 5 étoiles. Ces partis constituèrent une alliance pour mettre en œuvre une politique sociale. Malheureusement pour eux, l’Union européenne s’y oppose [10].

Alors qu’en France, des dizaines de milliers de PME sous-traitantes de l’industrie ont fait faillite au cours des dix dernières années, les prélèvements obligatoires, déjà parmi les plus élevés au monde, ont augmenté de 30 % durant la même période. Plusieurs centaines de milliers de Français descendirent soudainement dans les rues d’abord pour s’opposer à une fiscalité abusive, mais aussi pour rendre à nouveau possible de fabriquer dans le pays. Malheureusement pour eux, la classe supérieure française a été contaminée par le discours que les États-uniens rejettent. Elle s’efforce donc d’adapter sa politique à la révolte populaire et non pas d’en changer les fondements.

Si l’on aborde chacun de ces quatre pays de manière distincte, on expliquera différemment ce qui s’y passe. Mais si on les analyse comme un phénomène unique à travers des cultures différentes, on trouvera les mêmes mécanismes : dans ces quatre pays, consécutivement à la fin du capitalisme, les classes moyennes disparaissent plus ou moins vite et avec elles le régime politique qu’elles ont incarné : la démocratie.

Soit les dirigeants occidentaux abandonnent le système financier qu’ils ont construit et reviennent au capitalisme productif de la Guerre froide, soit il leur faut inventer une organisation différente à laquelle personne n’a songé jusqu’ici, soit l’Occident qui a dirigé le monde depuis cinq siècles s’enfoncera dans des troubles internes à long terme.

Les Syriens furent le premier Peuple non-globalisé capable de survivre et de résister à la destruction de l’infra-monde de Rumsfeld-Cebrowski. Les Français sont le premier peuple globalisé à se révolter contre la destruction de l’Occident, même s’ils n’ont pas conscience qu’ils luttent contre l’unique ennemi de l’ensemble de l’humanité. Le président Emmanuel Macron n’est pas l’homme de la situation, non pas qu’il soit responsable d’un système qui l’a précédé, mais parce qu’il est le pur produit de ce système. Face aux émeutes dans son pays, il a répondu depuis le G20 de Buenos-Aires que cette réunion était à ses yeux un succès (ce qu’elle ne fut pas) et qu’il allait avancer plus efficacement que ses prédécesseurs dans la mauvaise direction.

Comment sauver ses privilèges

Il semble que la classe dirigeante britannique ait sa solution : si Londres en particulier et les Occidentaux en général ne sont plus capables de gouverner le monde, il convient de faire la part du feu et de diviser le monde en deux zones distinctes. C’est la politique mise en œuvre dans les derniers mois de la présidence Obama [11], puis par Theresa May, et désormais par Donald Trump, avec leur refus de coopérer et leurs accusations à l’emporte-pièce d’abord contre la Russie et maintenant contre la Chine.

Il semble également que la Russie et la Chine, malgré leur rivalité historique, soient conscientes qu’elles ne pourront jamais s’allier avec des Occidentaux qui n’ont pas cessé de vouloir les dépecer. D’où leur projet de « Partenariat de l’Eurasie élargie » : si le monde doit se fracturer en deux, chacun doit organiser le sien. Concrètement cela signifie pour Pékin l’abandon de la moitié du projet de la « route de la soie » et son redéploiement avec Moscou dans la seule Eurasie élargie.

Déterminer la ligne de partage

Pour l’Occident et pour l’Eurasie élargie, il convient de déterminer le plus tôt possible la ligne de fracture. Par exemple, de quel côté l’Ukraine basculera-t-elle ? La construction par la Russie du pont de Kertch visait à couper le pays, à absorber le Donbass et le bassin de la mer d’Azov, puis Odessa et la Transnistrie. Au contraire, l’incident de Kertch organisé par les Occidentaux vise à faire entrer toute l’Ukraine dans l’Otan avant que le pays ne se fracture.

Puisque le bateau de la globalisation financière coule, beaucoup commencent à sauver leurs intérêts personnels sans prendre garde aux autres. D’où par exemple la tension entre l’Union européenne et les États-Unis. À ce jeu, le mouvement sioniste a toujours une longueur d’avance, d’où la mutation accélérée de la stratégie israélienne qui abandonne la Syrie à la Russie et se tourne à la fois vers le Golfe et vers l’Afrique de l’Est.

Perspectives

Compte tenu de ce qui est en jeu, il est évident que l’insurrection en France n’est que le début d’un processus beaucoup plus vaste qui va s’étendre à d’autres pays occidentaux.

Il est absurde de croire qu’à l’heure de la globalisation financière, un gouvernement quel qu’il soit puisse résoudre les problèmes de son pays sans remettre en cause les relations internationales et retrouver simultanément ses capacités d’action. Or, précisément, la politique étrangère est tenue hors du champ démocratique depuis la dissolution de l’Union soviétique. Il convient pourtant, d’urgence, de se retirer de presque tous les traités et engagements de ces trente dernières années. Seuls les États qui retrouveront leur souveraineté pourront espérer se rétablir.

[1] Selon Michaïl Gorbatchev, c’est cet événement qui a rendu possible la dissolution du Pacte de Varsovie et de l’Union soviétique dans la mesure où il a délégitimé l’État.

[2] Contrairement à une idée reçue en Occident, ce sont les nationalistes du Parti communiste est-allemand (et les Églises luthériennes) et non pas les anti-communistes (et les pro-US) qui ont renversé le symbole de la domination soviétique, le Mur.

[3] Le but principal de l’invasion de l’Iraq n’est pas de libérer le Koweït, mais d’instrumenter cette affaire pour constituer la plus vaste coalition possible sous commandement US, incluant l’URSS.

[4] Global Inequality. A New Approach for the Age of Globalization, Branko Milanovic, Harvard University Press, 2016.

[5] « Le projet militaire des États-Unis pour le monde », par Thierry Meyssan, Haïti Liberté (Haïti) , Réseau Voltaire, 22 août 2017.

[6] Il est évident que les guerres de Bush Jr. et d’Obama n’ont jamais eu pour finalité d’étendre la démocratie. D’abord parce que par définition la démocratie ne peut émaner que du Peuple et non pas être imposée par des bombes. Ensuite parce que les États-Unis étaient déjà une ploutocratie.

[7] Je compte ici non seulement le million de morts des guerres elles-mêmes, mais aussi les victimes des désordres suscités par ces guerres.

[8] L’ancien président de la Réserve fédérale US, Paul Volcker, est au contraire un des architectes de la financiarisation globale. C’est lui qui poursuivit au nom de l’Onu les personnes et entités qui avaient aidé l’Iraq à contourner l’embargo des Nations unies (affaire « pétrole contre nourriture »). Volcker est une des principales personnalités de la Pilgrim’s Society, le club transatlantique présidé par le reine Elizabeth II. À ce titre, il devint le principal conseiller économique du président Barack Obama et composa une partie de son cabinet.

[9] « La nouvelle politique étrangère britannique », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 4 juillet 2016.

[10] Remplaçant le Marché commun européen qui était un système de coopération entre États, l’Union européenne définie par le Traité de Maastricht est un État supranational sous protection militaire de l’Otan. Il a donc la possibilité de faire échec aux décisions nationales.

[11] « Deux mondes distincts », par Thierry Meyssan, Al-Watan (Syrie) , Réseau Voltaire, 8 novembre 2016.

http://www.voltairenet.org/article204180.html

L’Inde et sa diaspora : une synergie géopolitique ?

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L’Inde et sa diaspora : une synergie géopolitique ?

Par Gérard-François DUMONT, le 11 novembre 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Recteur, Professeur à l’Université de Paris-Sorbonne. Président de la revue Population & Avenir. Membre Conseil scientifique du Diploweb.com

Rapportée à la population de l’Inde, la diaspora indienne apparaît faible, avec 2 % de la population du pays. Mais son niveau économique représente pour l’Inde un atout et son implantation géographique variée – dont une forte présence aux États-Unis – en fait un relais important de l’action diplomatique de l’Inde.
Auteur d’un ouvrage fondateur, « Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations », (éd. Ellipses) Gérard-François Dumont donne ici un exemple important de la dimension géopolitique des diasporas.

SOUS L’EFFET des migrations internationales, de nombreux pays comptent des ressortissants ou des descendants de ressortissants qui habitent dans des pays étrangers. Avec l’essor des moyens de communication, ces personnes peuvent conserver des liens forts avec leur pays d’origine ou celui de leurs ascendants. C’est ainsi que le terme diaspora, usité pendant deux millénaires au singulier car il concernait exclusivement les juifs chassés de Palestine, s’applique désormais au pluriel [1] à des personnes vivant dans un autre pays que celui dont eux ou leurs parents sont originaires. Or, cette réalité nouvelle qu’est l’existence de groupes diasporiques peut-elle avoir des effets géopolitiques ? Afin de répondre à cette question, analysons ici l’exemple de la diaspora indienne dans le monde, ou plus précisément des diasporas indiennes dispersées sur tous les continents et dans de nombreux pays.

Cela nécessite d’abord de comprendre les flux migratoires explicatifs de l’existence de diasporas indiennes. Il conviendra ensuite d’en prendre la mesure géographique, vue des pays d’immigration et vue de l’Inde, et de préciser le cheminement qui a conduit les gouvernements indiens à s’intéresser à leurs diasporas. Enfin, le rôle géopolitique des diasporas indiennes sera examiné dans trois régions : l’Amérique du Nord, l’Europe et le Moyen-Orient.

L'Inde et sa diaspora : une synergie géopolitique ?
Gérard-François Dumont
Gérard-François Dumont est Professeur à l’université Paris-Sorbonne

Les vagues d’émigration à la source de groupes diasporiques

La présence de diasporas indiennes est le résultat d’émigrations qui sont un phénomène historiquement assez récent dans l’histoire de l’Inde. Ces émigrations se distinguent en quatre vagues principales.

En effet, les premiers flux d’émigration significatifs de populations d’origine indienne ne se produisent qu’au XIXe siècle. Une première vague migratoire se dirige vers l’Afrique, l’Asie du Sud-est, les Fidji et les Caraïbes (Trinidad, Jamaïque…). Elle est essentiellement motivée par la grande demande de main-d’œuvre bon marché qui naît après l’abolition britannique de l’esclavage en 1833-1834, et concerne donc notamment des territoires de l’Empire britannique recrutant des travailleurs sous contrat individuel (« indenture labour »), surtout en Inde du nord. Au cours de ce même XIXe siècle, se met en place dans le sud de l’Inde le système dit Kangani (contremaître) de recrutement familial villageois vers le Sri Lanka, la Malaisie ou la Birmanie.

La deuxième grande vague migratoire se déploie un siècle plus tard, après l’indépendance de l’Inde en 1947, donc dans la seconde moitié du vingtième siècle. Elle concerne des Indiens bénéficiant généralement d’une certaine qualification et se dirigeant vers des pays développés. La cause est principalement économique car l’Inde a privilégié, dans les premières décennies de son indépendance, des politiques économiques assez proches de la logique soviétique qui, avec la mise en place d’une importante bureaucratie, corsètent l’économie et nuisent au développement.

La troisième vague migratoire, qui commence dans les années 1970, prend des directions géographiques très différentes des deux précédentes, avec un contexte juridique des pays de destination également fort différent. Elle est déclenchée par les besoins croissants des pays producteurs de pétrole d’Asie occidentale qui recrutent des travailleurs temporaires peu qualifiés.

Enfin, et même si les deux dernières vagues continuent d’exercer des effets, les facteurs qui se surajoutent depuis les années 1990, dus aux processus de globalisation, d’internationalisation et de mondialisation [2], conduisent à considérer l’existence d’une quatrième vague, très liée d’une part à l’ouverture économique de l’Inde et, d’autre part, au potentiel des marchés de destinations.

Deux approches statistiques de l’immigration indienne

Deux méthodes sont toujours possibles pour prendre la mesure d’une immigration : considérer, d’une part, les définitions et les statistiques des pays d’immigration et, d’autre part, celles des pays d’émigration.

Le recours à la première méthode est notamment possible dans les pays de l’OCDE qui appliquent une définition géographique de l’immigration, inventoriant les personnes résidentes sur leur sol et nées à l’étranger. Selon ce critère, les statistiques de l’OCDE [3] permettent de mettre en évidence l’importance de l’immigration indienne aux États-Unis, avec plus de 2 200 000 personnes en 2014, devant le Royaume-Uni avec 784 000 personnes, puis le Canada avec plus de 550 000 personnes.

Mais cette approche géographique donne une idée insuffisante de l’apport de l’immigration indienne. En effet, l’immigration ne rend ni stérile ni immortel et toute immigration a des effets sur le mouvement naturel dans le pays d’arrivée. En outre, le fait de naître dans un pays ne signifie nullement le refus des éléments identitaires issus de parents ayant émigré de leur pays de naissance. En conséquence, l’Inde a défini sa propre méthode pour chiffrer le nombre de personnes issues de l’émigration indienne, méthode qui conduit à des chiffres nettement plus élevés que les précédents. Il en résulte, par exemple, que le gouvernement indien estime, en 2015, à 1,8 million les effectifs de la diaspora indienne dans ce pays, un chiffre 2,3 fois supérieur au nombre donné par le Royaume-Uni pour quantifier les personnes y résidant et nées en Inde. Quel cheminement a conduit à une telle différence statistique [4] ?

La prise de conscience par l’Inde de sa diaspora

En réalité, les premiers gouvernements de 1947, donc l’Inde de Nehru, prône l’intégration des communautés indiennes émigrées dans les nouveaux États issus du démembrement de l’Empire britannique. Certes, les personnes ayant émigré sont désignées comme des Indiens d’outre-mer (« overseas Indians »), même si elles n’avaient pas accompli un parcours maritime lors de leur migration ; mais, par exemple, les Indiens résidant en Birmanie ou en Malaisie sont enjoints à adopter la nationalité de ces nouveaux États. L’attitude de désintérêt du gouvernement indien pour ses émigrés d’outre-mer est tout particulièrement mise en évidence en 1972 par le refus de l’Inde d’accueillir l’ensemble de ses ressortissants d’outre-mer qui se trouvent expulsés d’Ouganda.

Le changement d’attitude du gouvernement indien commence en 1986 : la prise de conscience de l’utilité éventuelle pour l’Inde des Indiens d’outre-mer conduit à la création, au sein du département de l’industrie, d’un service pour faciliter les procédures d’investissement des non-résidents. Cette première initiative témoigne du rôle économique possible des diasporas indiennes, mais guère de leur éventuel rôle géopolitique.

À compter des années 1990, le gouvernement indien déploie de nouvelles initiatives pour mobiliser la diaspora indienne au profit de son pays. Le terme diaspora, pour désigner les Indiens ayant entrepris d’émigrer, devient utilisé au sein de son ministère des Affaires étrangères, par une division des Indiens non-résidents et des personnes d’origine indienne. En mars 1999, une carte pour les personnes d’origine indienne est instituée pour leur faciliter notamment l’accès à la propriété et l’octroi d’un visa de long séjour permettant de faciliter les déplacements entre le pays de résidence et l’Inde.

Puis les années 2000 prolongent les initiatives précédentes. En août 2000, un Haut Conseil de la diaspora indienne est installé. Deux ans plus tard, un rapport de ce Haut Conseil affiche, parmi ses six objectifs, sa volonté de « transformer les membres de la diaspora en ambassadeurs de l’Inde ». En 2003, un amendement à la loi sur la citoyenneté permettant de créer une citoyenneté d’outre-mer pour des nationaux d’autres pays d’origine indienne. La même année, est organisée pour la première fois une journée des expatriés indiens (Pravasi Bharatiya Divas). Sa date est fixée au 9 janvier, qui correspond à la commémoration du retour définitif de Gandhi d’Afrique du Sud en Inde en 1915. Cette journée réunit 2 000 délégués des diasporas indiennes venus de 61 pays. Il est alors décidé la création d’une nouvelle décoration créée spécifiquement pour les membres de la diaspora indienne.

Deux ans plus tard, en janvier 2005, lors de la conférence du Pravasi Bharatiya Divas, le Premier ministre indien Manmohan Singh fait état de son espoir de voir un jour tous les descendants d’immigrants indiens vivant dans différents pays du monde bénéficier de la citoyenneté indienne s’ils le désirent. L’Inde souhaiterait donc l’octroi de la double nationalité à tous les descendants des Indiens vivant à l’étranger [5].

Pour illustrer l’importance désormais reconnue de la diaspora indienne par le gouvernement du pays, précisons le thème de la 6ème édition de janvier 2008 de la Pravasi Bharatiya Divas à New Delhi : « Une diaspora engagée : le moyen d’avancer » (Engaging the diaspora the way ahead). À cette occasion, l’Inde remet au chef du gouvernement mauricien le « Pravasi Bharatiya Samman Award », une récompense pour sa contribution « exceptionnelle » en tant que fils d’immigrant indien.

Parallèlement, pour attester l’importance attachée à ses diasporas, l’Inde décide d’en donner une définition précise permettant l’établissement de statistiques par le ministère indien des Affaires étrangères. Les membres des diasporas relèvent de deux types : les personnes d’origine indienne (person of indian origin ou PIO) et les Indiens non-résidents (Non resident Indians ou NRIs), qui peuvent toutes disposer d’un document prouvant leur origine, même si elles n’ont pas la nationalité indienne. Les personnes d’origine indienne, dont certaines sont des descendants de la première vague migratoire présentée ci-dessus, relèvent de trois natures :
. toute personne qui a possédé auparavant un passeport indien ;
. toute personne dont les parents, un des grands-parents ou un des arrière-grands-parents sont nés, ou ont eu une résidence permanente sur le territoire de l’Inde tel que défini par les lois indiennes (donc à l’exclusion du Pakistan et du Bangladesh) ;
. le conjoint d’un citoyen indien ou d’une personne d’origine indienne entrant dans l’une des deux catégories ci-dessus.

Le second ensemble formant la diaspora indienne, selon les normes des autorités de l’Inde, est celui des Indiens non-résidents (« Non resident Indians » ou NRIs). Ce sont des citoyens indiens, de nationalité indienne, ayant un passeport indien et résidant en dehors de l’Inde pour une période indéfinie, en raison d’un emploi à l’étranger ou pour tout autre motif. Dans les faits, les Indiens non-résidents sont le plus souvent des émigrés récents et considérés comme des émigrants temporaires. On peut néanmoins penser que leur émigration temporaire pourrait devenir définitive quand elle s’oriente vers des pays ouverts à la naturalisation, comme en Europe ou en Amérique du Nord, mais devrait rester temporaire lorsqu’elle va vers des pays où l’accès à la citoyenneté est impossible, comme les pays du Golfe.

En appliquant les définitions ci-dessus, au milieu des années 2010, la diaspora indienne compte 28 millions de personnes (NRI+PIO) selon le Ministry of Overseas Indian Affairs. Analysons sa répartition géographique qui s’étend dans 130 pays.

Pluralité géographique avec de fortes concentrations

Si l’on considère les pays de la diaspora indienne par ordre d’importance en 2015 [6], neuf pays comptent plus d’un million d’Indiens (soit, dans l’ordre décroissant, États-Unis, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Malaisie, Myanmar, Afrique du Sud, Royaume-Uni, Sri Lanka et Canada) et vingt pays en comptent plus de 100 000. La diaspora indienne aux États-Unis est le résultat d’une immigration fort récente, due essentiellement à la quatrième vague migratoire précisée ci-dessus. La deuxième place de l’Arabie Saoudite, ainsi que la troisième des Émirats arabes unis, s’inscrit selon la logique de la troisième vague migratoire, tandis que le Royaume-Uni cumule des effets indirects de la première vague migratoire (du fait de la ré-émigration à partir de colonies anglaises) et des deuxième et quatrième vagues.

La quatrième place de la Malaisie dans le classement, avec 2,1 millions d’Indiens de la diaspora, est l’héritage du système dit Kangani (contremaître) cité ci-dessus, c’est-à-dire de la pratique d’un recrutement familial villageois qui a prévalu surtout dans le sud de l’Inde, au XIXe siècle. Ces 2,1 millions sont donc essentiellement des personnes d’origine indienne. La cinquième place de la Birmanie-Myanmar voisine, avec 2 millions d’Indiens, s’explique pour les mêmes raisons relevant de la première vague migratoire.

En sixième position avec 2 millions de personnes, l’Afrique du Sud hérite essentiellement des effets de la première vague migratoire. La présence indienne y est même parfois plus ancienne, mais elle demeura longtemps très faible. Elle commence en 1653, lorsque des marchands néerlandais vendent des Indiens comme esclaves à des Néerlandais de la colonie du Cap. Mais elle prend surtout de l’importance après l’abolition de l’esclavage dans l’empire britannique en 1833-1834. Les travailleurs indiens pour les plantations sud-africaines viennent principalement du Bihâr (au nord de l’Inde, dans l’est de la plaine indo-gangétique), de l’Uttar Pradesh oriental (Inde du Nord), du Tamil Nadu (sud-est) et de l’Andhra Pradesh (sud-est). Plus tard, arrivent aussi des commerçants du Gujarat (ouest de l’Inde) qui émigrent comme « passagers libres » (« free passagers »). Les travailleurs indiens exercent aussi des fonctions de dockers, de mineurs, ou dans les chemins de fer, des services municipaux et domestiques. Comme certains Indiens réussissent dans le commerce en concurrençant les Blancs, l’administration coloniale édicte des lois les discriminant. Une longue bataille pour l’égalité s’ensuit, pour laquelle Gandhi, arrivé en 1893, joue un rôle majeur. En 1894, sont créés le Congrès indien du Natal, puis le congrès indien du Transvaal.

Après les événements ayant conduit à la suppression définitive, en 1994, de l’apartheid, en 2016, il y a 56 millions de Sud-Africains, dont 2 millions d’Indiens, soit 3,5 % de la population totale. La moitié d’entre eux vivent au KwaZulu-Natal. Bien que porteurs d’un rôle historique pour l’indépendance de l’Inde à cause de Gandhi, les Indiens d’Afrique du Sud ont longtemps eu des liens géopolitiques avec l’Inde assez lâches pour trois raisons : leur émigration est ancienne, effectuée essentiellement entre 1860 et 1911 ; ils ont obtenu la nationalité sud-africaine dès 1961 et leur priorité a été de participer à la construction de la nation sud-africaine. Toutefois, la population d’origine indienne a créé une South African Federation pour promouvoir la culture indienne et lui donner toute son importance.

Dans le reste de l’Afrique, hormis Maurice et la Réunion, la communauté indienne n’atteint jamais une proportion aussi importante qu’en Afrique du Sud. Le nombre des immigrés indiens, assez élevé en Afrique australe, a même diminué après les indépendances lorsque les nouveaux gouvernements ont conduit des politiques défavorables aux habitants d’origine non-africaine. Par exemple, en 1972, toutes les personnes d’origine asiatique ont été chassées de l’Ouganda par le Président Idi Amin. Une partie seulement, minoritaire, de la diaspora est donc revenue en Inde car le nombre de personnes que le gouvernement indien était prêt à accueillir était plafonné à 15 000. La majorité des environ 100 000 expulsés a gagné la métropole de l’ancien colonisateur, donc le Royaume-Uni, comme précédemment les Indiens du Kenya à la fin des années 1960.

L’importance relative de la diaspora indienne

Considérons désormais la proportion de la diaspora indienne dans la population totale des pays où elle réside. Des distinctions nettes apparaissent à nouveau selon les vagues migratoires. La première, celle du XIXe siècle, explique que les Indiens forment 55 % de la population de Maurice, 50 % de la population de la Guyana, et des pourcentages supérieurs à 25 % aux Fidji, à Trinité et Tobago, au Surinam et à La Réunion. Les proportions d’Indiens les plus élevées dans la population des pays se trouvent donc dans des îles de l’océan Indien ou dans des pays riverains de la mer des Caraïbes, effets directs de l’abolition de l’esclavage.

Maurice est le seul pays où les personnes d’origine indienne constituent la majorité de la population. Nombre d’entre elles, souvent originaires du district de Bhojpuri dans le Bihâr, situé au nord de l’Inde (dans l’Est de la plaine indo-gangétique), descendent des émigrations consécutives à l’abolition de l’esclavage. À La Réunion, depuis 1920, les personnes d’origine indienne ont la nationalité française et des droits politiques et sociaux complets, ce qui leur permet depuis d’exercer un rôle important dans la vie politique locale.

Puis se distinguent des pays du Golfe (Arabie saoudite, Émirats Arabes Unis, Bahreïn, Qatar, Oman et Koweït), destinations de la troisième vague migratoire, avec des proportions d’Indiens d’autant plus élevées qu’il s’agit de pays faiblement peuplés disposant d’une main-d’œuvre largement insuffisante pour leurs activités liées aux hydrocarbures, pour leurs besoins économiques courants ou pour leur diversification économique comme à Dubaï [7].

L’examen de la diversité du poids et de la nature de la diaspora indienne doit être complété, afin d’en approcher la mesure géopolitique, par l’étude spécifique de trois régions : l’Amérique du Nord, l’Europe et le Moyen-Orient.

La diaspora indienne aux États-Unis, facilitatrice géopolitique

Pour 2014, l’OCDE classe aux États-Unis l’Inde au deuxième rang des pays d’origine des immigrants, soit 2,2 millions, après le Mexique. Mais, selon les définitions de New Delhi, la diaspora indienne y est composée d’environ 4,5 millions de personnes, en raison d’une très forte hausse depuis les années 1990. La diaspora indienne est donc devenue la première diaspora asiatique, devançant la chinoise, la philippine et la diaspora japonaise, longtemps la plus nombreuse. La diversité de l’Inde se retrouve aux États-Unis, avec des associations d’originaires du Kerala, du Gujarat, du Bengale ou une Association des Américains indiens de religion chrétienne, formée à Los Angeles en 2000, sans oublier la Fédération des associations d’Indiens musulmans.

La diaspora indienne représente, avec ses membres ayant la nationalité étatsunienne, un poids électoral non négligeable. Dans les années 1980, elle commence à s’organiser politiquement pour peser au niveau local, celui des États, comme à l’échelon fédéral. Plusieurs Américains d’origine indienne occupent des postes politiques dans les États ou comme maires tandis que la diaspora indienne a, par exemple, exercé des responsabilités dans l’entourage du président Bill Clinton (1993-2001). En 2002, un Comité d’action politique de l’Inde des États-Unis est créé. En 2004, un caucus [8] de l’Inde est formé au Sénat par John Cornyn (parti républicain) et Hillary Clinton (parti démocrate) : c’est le premier caucus axé sur les pays établi au Sénat. Son objet est de favoriser les relations entre l’Inde et les États-Unis. Ce caucus facilite l’action de la diaspora indienne qui obtient, par exemple, l’augmentation du nombre de visas indiens autorisés par le Congrès.

La diaspora indienne aux États-Unis plaide pour des législations américaines favorables aux intérêts de son pays d’origine ou lors d’événements géopolitiques, comme du conflit de Kargil, alors que le contexte ne lui est pas favorable à l’origine. En effet, dans les premières décennies suivant les indépendances de 1947, le Pakistan est diplomatiquement plus proche des États-Unis, alors que les relations entre ces derniers et l’Inde [9], alors très liée à l’URSS, sont plutôt mauvaises. Au fil des années, l’action géopolitique de la diaspora indienne prend de l’importance. Sa présence réelle aux États-Unis est mise en évidence lors de ce conflit de Kargil – aussi appelé la guerre des glaciers – qui oppose l’Inde et le Pakistan en 1999, à l’heure d’une nouvelle dégradation de la situation au Cachemire qui conduit les deux pays à s’affronter. En mai 1999, des centaines de combattants islamistes, soutenus par l’armée pakistanaise dirigée par le général Musharraf, s’infiltrent et s’installent sur les hauteurs de Kargil, puis contrôlent la route stratégique Srinagar-Leh. L’Inde réagit fermement en engageant des moyens importants, notamment aériens, et la nouvelle guerre entre l’Inde et le Pakistan dure du 9 mai au 12 juillet 1999. La tentative pakistanaise de remettre en cause la situation du Cachemire est condamnée par la communauté internationale. Les États-Unis, notamment, exercent une forte pression pour obtenir le retrait des combattants et de l’armée pakistanaise.

L’influence de la diaspora indienne aux États-Unis, qui a pu s’exercer à cette occasion, s’est aussi déployée à plusieurs reprises auprès du Congrès américain pour faire gommer certains aspects législatifs défavorables à l’Inde. En 2007, la diaspora indienne a plaidé auprès des sénateurs américains en faveur de la signature de l’accord sur le nucléaire civil avec New Delhi, ce qui lui a valu les remerciements du Premier ministre indien, Manmohan Singh [10].

Au Canada, la diaspora indienne est moins nombreuse qu’aux États-Unis, mais elle y représente une proportion plus importante de la population (2,8 %) et y connaît aussi une croissance annuelle élevée. Sa présence a été symbolisée par l’élection d’un Canadien d’origine indienne, Ujjal Dosanjh, comme Premier ministre de la Colombie britannique en 2000-2001. De façon générale, les hommes politiques canadiens attachent une importance croissante à la diaspora indienne, dont le poids électoral absolu et relatif augmente.

La prééminence du Royaume-Uni dans la diaspora indienne en Europe
Bien qu’il y ait eu au XIXe siècle une immigration indienne en Europe occidentale, cette dernière n’a véritablement pris de l’importance qu’au milieu du XXe siècle, en devenant intense au moment où les anciennes colonies devinrent indépendantes. Ainsi, des Indiens du Surinam ré-émigrèrent vers les Pays-Bas ; des Indiens de Madagascar ou de Maurice allèrent en France ; des Indiens du Mozambique et de l’Angola se rendirent au Portugal. Mais les flux les plus importants s’effectuèrent de l’Afrique de l’Est ou de l’Inde vers le Royaume-Uni.

Dans les années 2010, plus des deux tiers des personnes d’origine indienne ou de nationalité indienne vivant dans l’Union européenne (à 28) habitent au Royaume-Uni, 12 % d’entre elles résidant aux Pays-Bas. Dans les 26 autres pays, se distinguent l’Italie, le Portugal et la France avec environ 4 % de la diaspora indienne de l’Union européenne, tandis que la présence indienne dans les autres pays de l’Union européenne est très faible. En conséquence, la communauté indienne forme une importante minorité ethnique du Royaume-Uni. Cette présence se trouve symbolisée en économie par de nombreux industriels britanniques d’origine indienne, dont Lakshmi Mittal, mais elle participe aussi à la vie politique britannique. Plusieurs membres de la Chambre des Communes et de la Chambre des Lords sont d’origine indienne. Les deux principaux partis politiques britanniques ont formé des groupes parlementaires d’amitié avec l’Inde.

La caractéristique de la diaspora indienne au Royaume-Uni, ce qui constitue sa différence fondamentale avec la diaspora pakistanaise, est sa nette réussite au point de vue économique comme à celui de l’intégration.

Des émigrants nécessairement temporaires dans les pays du Golfe

Les besoins économiques des pays du Golfe, combinés à une population active limitée, ont engendré depuis les années 1970 des immigrations de travail temporaire. Sur près de 7 millions d’Indiens travaillant dans les pays du Golfe, environ une moitié vient du Kerala.

Ces immigrants indiens sont en majorité des hommes sans qualification ou à faible qualification, auxquels ajoutent des professionnels de métiers tertiaires (médecins, ingénieurs, architectes, banquiers…) ainsi que des personnes, généralement des femmes, assurant le service aux particuliers. Mais cette diaspora indienne dans les pays du Golfe se trouve dans une situation juridique fort différente de celle de l’Europe. En effet, ces pays ne permettent pas aux travailleurs indiens d’obtenir la citoyenneté ou la nationalité, ce qui explique de fortes rotations puisque les travailleurs ne peuvent demeurer sur place à la fin de leur contrat de travail. Le rôle géopolitique de la diaspora indienne est donc fort limité, compte tenu de son manque de libertés dans les pays du Golfe. Toutefois, les gouvernements indiens ne s’en désintéressent pas et agissent auprès de ces pays, tout particulièrement pour que ces derniers ne fassent pas obstacle à l’envoi de remises. La pression géopolitique de New Delhi peut avoir des effets tout simplement parce que les pays du Golfe ont besoin de cette main-d’œuvre pour satisfaire leurs objectifs économiques.

Hormis les pays du Golfe, une diaspora indienne est également présente, dans un contexte fort différent, dans un autre pays du Moyen-Orient, Israël, où sa présence a des effets géopolitiques.

La diaspora indienne en Israël

En effet, depuis les années 1940, environ 50 000 Indiens de confession juive ont migré en Israël. Ces juifs ou leurs descendants souhaitent généralement conserver des liens avec l’Inde car leurs ancêtres n’y ont jamais été maltraités. Cette histoire et le rôle exercé par la diaspora indienne en Israël, comme par les Indiens de confession juive vivant en Inde, sont des facteurs explicatifs des bonnes relations diplomatiques entre l’Inde et Israël.

Ainsi, du 4 au 6 juillet 2017, vingt-cinq ans après l’établissement des relations diplomatiques entre Israël et l’Inde, Narendra Modi a été le premier chef de gouvernement de son pays en visite officielle en Israël. Et M. Modi, comme lors de la plupart de ses déplacements à l’étranger, a pris la parole à Tel-Aviv devant plusieurs milliers de membres de la diaspora indienne, qu’il s’agisse de juifs israéliens ayant une ascendance indienne ou de personnes de nationalité indienne travaillant en Israël.

Conclusion

La diaspora indienne est issue de quatre vagues migratoires principales. Après une période d’indifférence, le gouvernement de l’Inde a réalisé son intérêt géopolitique et décidé d’en établir une définition assez large qui va jusqu’à inclure des arrière-petits-enfants de migrants. Cette diaspora est fort diversifiée selon l’ancienneté de sa migration, la géopolitique interne des pays de résidence, les régions de l’Inde d’où elle tire son origine, ou selon les religions pratiquées.

Rapportée à la population de l’Inde, cette diaspora indienne, 28 millions de personnes, apparaît faible, soit 2 % de la population du pays. Mais, d’une part, son niveau économique représente pour l’Inde un atout et, d’autre part, son implantation géographique variée, dont une forte présence aux États-Unis, en fait un relais important de l’action diplomatique de l’Inde. En promouvant les atouts et les mérites de sa diaspora, dont la réussite dans les pays où elle réside est souvent avérée, l’Inde concourt à valoriser sa politique étrangère et à stimuler son développement tandis que, dans le même temps, la mobilisation de la diaspora indienne pour son pays d’origine en fait un véritable acteur géopolitique dans des pays démocratiques comme les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni ou Israël.

En appliquant la politique diasporique réelle ou souhaitée de l’Inde, la question diasporique dans le monde prendrait une importance fortement accrue au plan quantitatif et qualitatif. Les effectifs des diasporas seraient nettement supérieurs aux chiffres généralement annoncés et le nombre de personnes possédant deux passeports considérablement augmenté. Au plan qualitatif, de nombreux pays sauraient mieux utiliser leurs diasporas pour leurs intérêts diplomatiques et économiques.

Copyright 2018-Dumont/Diploweb


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Les dessous des cartes, enjeux et rapports de force », éd. Diploweb via Amazon

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. Voir le livre Pierre Verluise (dir), « Histoire, Géographie et Géopolitique de l’Asie. Les dessous des cartes, enjeux et rapports de force », éd. Diploweb via Amazon

https://www.diploweb.com/L-Inde-et-sa-diaspora-une-synergie-geopolitique.html?utm_source=sendinblue&utm_campaign=NL215121118_Quelle_puissance&utm_medium=email

F-35 : le dilemme européen

F-35 : le dilemme européen

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23 octobre, 2018
Tribune libre

Alexandre Vautravers

L’acquisition d’un avion de combat devant servir pour les 30 voire les 50 prochaines années est un choix stratégique et politique pour la Belgique. Pourtant, en optant pour le F-35 américain, Bruxelles ferait sans-doute davantage le jeu de Washington et d’Amsterdam.

 

L’avion de combat F-35 Lightning II est multi-rôle, furtif, monoplace et monomoteur. Il est conçu pour opérer au sein d’un réseau aéroterrestre, grâce à la « fusion » des capteurs et l’interopérabilité de ses effecteurs. Le F-35 n’a pas été conçu pour opérer de manière autonome, mais au sein d’un « système de systèmes » et au sein d’un réseau interarmées et multinational. S’il dispose de capacités d’interception très modernes, il est en revanche plutôt conçu pour des missions d’attaque au sol. Car la supériorité aérienne est, aux USA, essentiellement dans le cahier des charges de son frère aîné : le F-22 Raptor, sensiblement plus performant et aussi plus cher, produit à seulement 187 exemplaires de série, que le Gouvernement américain refuse d’exporter pour des questions de sécurité nationale.

Les retards et les surcoûts du programme F-35 ont été importants. La version B, destinée au corps des Marines américains (USMC) et à la Royal Air Force (RAF), nécessite une motorisation particulière et un équipement allégé en raison de la nécessité d’atterrir verticalement. Ceci a beaucoup allongé et augmenté la complexité de son développement. Mais le développement en parallèle de trois versions sensiblement différentes et l’alignement du programme entier sur la version B —la plus complexe et la moins performante— était nécessaire pour garder ensemble les partenaires et services militaires américains et les Alliés.

Le Corps des Marines américain a annoncé une capacité initiale opérationnelle (IOC) sur ses appareils en 2012. Mais en réalité, le premier engagement au combat d’un F-35 date de 2018. Et l’opérateur de ce dernier n’est autre qu’Israël…

Ainsi, onze partenaires disposent aujourd’hui d’une poignée d’appareils. Certaines forces aériennes ont d’ores et déjà annoncé avoir atteint une capacité opérationnelle initiale (IOC) avec une panoplie d’armements très limitée. Mais le F-35 n’est toujours pas l’avion multi-rôle, furtif et opérationnel qu’il prétend.

Année sombre

L’année 2010 a été la plus sombre pour le programme du Joint Strike Fighter (JSF), programme de recherche aéronautique à l’origine du F-35. Des mesures contraignantes ont été prises. C’est paradoxalement l’arrêt de la production du grand-frère F-22, décidé par le Président Obama, qui fait du F-35 le seul appareil américain viable pour les années 2020-2050. En d’autres termes, le F-35 est devenu « Too big to fail » pour le Gouvernement américain.

Et pour les partenaires ? En insistant sur un pont d’envol sans catapulte pour son futur porte-avions, au contraire des choix français, la Grande-Bretagne a un urgent besoin du F-35 B à décollage court et atterrissage vertical – sans lequel sa capacité de projection se réduit à une peau de chagrin. Cette capacité est étroitement liée à son statut et son rang international. Il en va de même pour le Japon, pour Taïwan, pour l’Australie – autant d’Etats qui seraient en mesure d’embarquer un corps expéditionnaire de F-35 sur leurs navires de guerre.

En Europe, le F-35 divise. Les coûts et les retards évoqués ont poussé plusieurs forces aériennes à acquérir d’autres appareils neufs, d’occasion voire en leasing, afin d’assurer le pont entre l’obsolescence de leurs appareils et la capacité opérationnelle des F-35. Ces solutions intérimaires coûtent cher et rendent les opérations militaires plus complexes.

Coûts trop élevés

L’autre problème des surcoûts du F-35 est l’inadéquation entre les budgets de défense européens, la faible part consacrée aux investissements, d’un côté, le besoin de renouvellement de nombreuses plateformes et systèmes pour la plupart issus de la guerre froide d’autre part. Pour l’heure, la société Lockheed Martin, qui fabrique le F-35 n’a livré que 320 appareils. Loin derrière les 2500 prévus à la naissance du programme, dans les années 90. On comprend mieux maintenant avec quelle insistance le Président américain exige une hausse des dépense militaires en Europe. Le niveau de 2% du PIB approuvé par l’Alliance atlantique en 2002 n’a pourtant été atteint que par quatre membres de l’OTAN.

C’est que les coûts très élevés du F-35 rebutent les nations européennes, à l’image de l’Italie ou de l’Angleterre. Dans un contexte de Brexit et de coupes budgétaires, il est difficile d’imaginer que la Grande Bretagne puisse honorer simultanément son engagement de 232 Typhoon et 138 JSF, alors que le MoD doit économiser 15 milliards de livres (22,5 milliards d’euro) sur les dix prochaines années. L’Italie est dans le même bain, avec des promesses d’achat de 121 Typhoon et 131 JSF. Le crash d’un appareil en exercice fin septembre pourrait d’ailleurs être une preuve supplémentaire que l’appareil américain n’est pas tout à fait opérationnel.

Les Pays-Bas demeurent quant à eux dans la course. Mais l’offre initiale de 85 appareils pour remplacer le F-16 s’est réduite comme peau de chagrin avec l’envol des coûts. Aujourd’hui, la force aérienne néerlandaise (Koninklijke Luchtmacht – KLu) table, pour l’hypothèse la plus optimiste, sur 37 exemplaires de l’appareil américain. On comprend donc quelles pressions peuvent s’exercer aujourd’hui sur la Belgique pour acquérir ces avions. Un achat permettrait une mutualisation bienvenue des coûts pour Amsterdam. Exit les considérations de défense, donc. La tentative de faire du F-35 un standard de l’avion de combat pour tous les pays de l’alliance OTAN semble davantage répondre à une volonté politique américaine qu’à une logique opérationnelle ou même budgétaire (1).

 

Alexandre Vautravers
Rédacteur en chef de la Revue militaire suisse

 

(1) Pour voir les tableaux comparatifs des coûts : Department of Defense OUSD (AT&L) ARA/AM, Selected Acquisition Report (SAR) Summary Tables, 2 avril 2010.

https://www.iveris.eu/list/tribunes_libres/378-f35__le_dilemme_europeen_/