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CINQ LECONS DE LA CRISE DU GOLFE PERSIQUE…

Après la destruction d’un drone américain1 – jeudi 20 juin -, qui se trouvait bien dans l’espace aérien iranien, Donald Trump a réagi en deux temps : il a d’abord déclaré que l’Iran avait commis « une grave erreur », laissant entendre qu’il y aurait des représailles. Dans un second temps, et pour faire baisser la pression, il s’est ravisé en estimant qu’une « erreur humaine », sinon un « acte stupide » était possible, ramenant la destruction du drone à une « décision possiblement individuelle ». Toujours est-il que, selon plusieurs sources militaires des plus crédibles (confirmées par le site du New York Times), la Maison Blanche a bel et bien donné son feu vert – dans la nuit de jeudi à vendredi passés – à une série de bombardements stratégiques sur l’Iran ; opération baptisée « Enduring Punishment ».

Cette opération devait cibler différents sites militaires iraniens : stations radars, batteries de missiles et dépôt de munitions. Il s’agissait d’opérer de nuit afin de « minimiser les pertes humaines », reproduisant le même mode opératoire des bombardements occidentaux effectués sur la Syrie le 13 avril 2018. Au dernier moment, alors que les appareils allaient pénétrer dans l’espace aérien iranien, Donald Trump s’est à nouveau ravisé, annulant purement et simplement l’opération. Les sources militaires de prochetmoyen-orient.ch indiquent aussi que le téléphone rouge, reliant en permanence Moscou et Washington, aurait fonctionné dans l’urgence et « à diverses reprises » comme du temps de la crise des missiles de Cuba2.

Un responsable du Pentagone a confirmé à l’agence de presse AP que l’armée avait bien préparé une telle attaque, mais s’était vu retirer l’approbation vers 1 h. 30/heure de Paris. Le conseiller à la sécurité nationale, John Bolton et le ministre des Affaires étrangères Mike Pompeo, auraient été les plus chauds partisans de cette réaction militaire, ainsi que la directrice de la CIA, Gina Haspel. Le Pentagone, quant à lui, ainsi que plusieurs responsables démocrates du Congrès, auraient lancé une mise en garde contre un risque d’escalade incontrôlé.

RHINOCEROS

D’une manière plus précise, l’opération Enduring Punishment était – semble-t-il – coordonnée depuis l’état-major américain interarmées de Doha au Qatar, impliquant une trentaine de chasseurs-bombardiers, trois unités de « Système de détection et de commandement aéroporté » AWACS et une centaine de drones déployés à partir des bases de Diego-Garcia (archipel des Chagos dans océan Indien) et de Djibouti en mer Rouge. L’état d’urgence devait être instauré sur l’ensemble du territoire israélien dès une heure du matin/heure locale.

Franchissant un mur du son complètement irréel, cet enchaînement de décisions et contre-décisions ubuesques outrepasse aussi les fictions les plus saugrenues du genre Docteur Folamour3, alliant une douce folie au déclenchement de rationalités techniques pouvant être actionnées par un pur dysfonctionnement dans la chaîne de commandement : un abruti s’est malencontreusement appuyé sur une console de tir HF sans fil à 16 voies ou un ordre décisif et irrattrapable est mal transmis malgré les procédures de validation. Même si le film laisse beaucoup à désirer sur beaucoup de plans en matière de vraisemblance technologique, un autre film – Le Chant du loup4 – donne un avant-goût assez réaliste de guerres majeures ainsi déclenchées par erreur, sinon par un enchaînement de circonstances mal maîtrisées…

Mais, au-delà ou en-deçà de ces hypothèses hollywoodiennes, il y a cette situation assez bien résumée par François Nicoullaud, ancien ambassadeur français à Téhéran de 2001 à 2005, répondant, le jour même, aux questions de notre confrère libanais L’Orient-La-Nuit : « Le dernier épisode, c’est l’envoi d’un millier de soldats américains dans la région, ce à quoi l’Iran a répondu avec la destruction du drone. Il y a manifestement un phénomène d’escalade, ce que les Américains appellent le »game of chicken”, soit le jeu de la »poule mouillée”. C’est à celui qui craquera le premier. »

En marge de ces scénarios dignes du Rhinocéros de Ionesco, plusieurs leçons peuvent, d’ores et déjà, être tirées de la crise qui règne actuellement dans le golfe Persique. 1) Tout d’abord, c’est une « maritimisation » croissante des conflits actuels qui retient l’attention ; 2) ensuite, liée à la baisse d’influence militaire et politique des Etats-Unis, on assiste à une démultiplication de « guerres asymétriques », localisées, hybrides et polymorphes ; 3) ces « guerres fluides », qui se maintiennent sous le seuil des guerres conventionnelles lourdes, donnent lieu à des opérations clandestines et de véritables « guerres de communication » où tout est permis ; 4) autre trait dominant et conjoint de cette « drôle de guerre » : la multiplication des acteurs étatiques et non-étatiques ; 5) enfin, l’ensemble des séquences précédentes ramènent toutes à l’épicentre du conflit israélo-palestinien – qui demeure, quoi qu’en disent les théoriciens néo-conservateurs et les communicants.

MARITIMISATION DES CONFLITS

La crise du golfe persique se déroule d’abord en mer, dans ses trois dimensions à savoir sous-l’eau, en surface et dans les airs. Aujourd’hui comme hier, la plupart des tensions internationales finissent toujours par se déverser dans les mers et les océans. Mais à travers les dynamiques de la mondialisation actuelle – et davantage que par le passé – les crises se cristallisent en autant de confrontations maritimes. Retour sur images !

Avec la chute du Mur de Berlin (9 novembre 1989), la concurrence entre deux blocs géographiques et deux systèmes économiques prend fin. En disparaissant, les chars soviétiques, qui en quelque sorte garantissaient la sécurité sociale (à l’ouest), laissent le salaire horaire du coolie chinois dicter sa règle sur l’ensemble de la planète : produire toujours plus au moindre coût… Si précisément décrits par Marx, les vieux mécanismes du capital connaissent un nouvel emballement planétaire sous l’effet de deux révolutions : 1) une finance transnationale dématérialise l’économie réelle, imposant un nouvel ordre qui transcende la loi de l’offre et la demande et celle du capital/travail par la destruction du salariat et des secteurs d’activités traditionnelles (agricoles, industrielles et de services) ; 2) la révolution numérique optimise et impose un capitalisme algorithmique et une « disruption » généralisée pudiquement qualifiée de « progrès imposé »5.

Ainsi, ce qu’on appelle la « mondialisation » se traduit progressivement par trois casses spectaculaires : celle des Etats-nations et de leur souveraineté ; celle des services publics et celle des politiques de redistribution sociale. Au-delà de ces conséquences économiques et sociales, la mondialisation nous entraîne inexorablement dans une nouvelle époque de l’anthropocène, c’est-à-dire l’histoire de la terre marquée par les activités humaines produisant un impact global déterminant sur l’écosystème terrestre : réchauffement climatique, fonte des banquises, avancée des déserts, typhons, glissements de terrain et autres tempêtes à répétition.

Et cela n’inaugure pas seulement d’irréparables ruptures environnementales comme l’épuisement des ressources halieutiques ou l’extension continu d’un « continent plastique », mais génère aussi différentes formes de réchauffement stratégique. Avec la « révolution du conteneur »6, une part de plus en plus importante du transport de marchandises participe à une augmentation exponentielle du trafic maritime. Les pétroliers aussi ont considérablement augmenté leur tonnage, donc leur vulnérabilité. Aujourd’hui, l’ensemble du trafic maritime est exposé à des menaces consubstantielles à son expansion : piraterie, terrorisme, prises d’otages et différentes formes de corruption et blanchiment liées aux pavillons de complaisance et sociétés écrans.

Ces différentes évolutions rendent les voies maritimes d’autant plus sensibles, notamment les « rails » (Manche, mer Rouge, Méditerranée, etc.) et les détroits (Ormuz, Bab el-Mandeb, Gibraltar, Béring, etc.). Face à la montée de ces périls, qui n’excluent pas des différents inter-étatiques classiques, la plupart des grandes et moyennes puissances ont mis en œuvre des programmes de territorialisation de la mer selon un processus d’« arsenalisation », concept que nous empruntons à Franck Maire7.

Au sens premier du terme, un arsenal est un établissement militaire, « royal » ou « national », un lieu où l’on construit, entretient, répare et abrite les bâtiments de guerre, où leurs équipements et ravitaillements sont assurés. Au sens moderne du XVIIème siècle, hors toute référence exclusive au monde maritime, l’arsenal désigne un lieu de fabrication des armes et des munitions. Au siècle suivant, il indique par extension un dépôt de matériel militaire et d’armes, ou, de façon plus triviale, une grande quantité d’armes. C’est toujours principalement à partir des arsenaux que s’entreprennent les grandes opérations de territorialisation des mers. Au final, alors que la simple militarisation peut être éphémère et réversible sur n’importe quel théâtre, l’arsenalisation suppose des infrastructures maritimes lourdes, diversifées et durables.

Dans cette perspective, l’arsenalisation des espaces maritimes constitue un processus agrégeant plusieurs dynamiques : la militarisation navale affirmée de nouvelles puissances (Chine, Inde, etc.) dont les ambitions excèdent la protection du sanctuaire national pour s’étendre à une présence sur les grandes voies maritimes ; la prise en compte ab initio du facteur militaire dans le développement de nouveaux espaces maritimes (brise-glaces russes pour la route maritime du Nord, modernisation des bases aéronavales arctiques comme Kotelny, Wrangel, Schmidt,etc.) ; l’effet cascade sur d’autres marines émergentes (Vietnam, Thaïlande, Philippines, Bangladesh, Myanmar, etc.) particulièrement investies dans le domaine des forces sous-marines et des missiles antinavires ; la militarisation du littoral (Iran, mer de Chine Méridionale, Inde (Nicobar, Andaman, etc.) ; enfin, la recherche de points d’appui civils et commerciaux convertibles en bases aéronavales.

Ces processus d’arsenalisation ne concernent pas seulement les mers lointaines, riveraines de conflits ouverts, les passages et détroits stratégiques mais touchent aussi simultanément nos zones maritimes de proximité dont les Méditerranée occidentale (crise migratoire notamment) et orientale (blocs gaziers disputés entre le Liban et Israël notamment) ; plus lointaines comme la mer Rouge (compétition des ports entre Djibouti, Emirats arabes unis, Erythrée, Ethiopie et Somalie), détroits de Bab el-Maneb et d’Ormuz.

Le détroit d’Ormuz constitue le pivot reliant le golfe Persique au golfe d’Oman qui doit son nom à l’île iranienne Ormuz, située au sud-est du port militaire iranien de Bandar Abbas. Les pays frontaliers sont l’Iran au nord, le sultanat d’Oman et les Émirats arabes unis au sud (péninsule arabique). Long de 63 km et large de 40 km, le détroit – porte d’entrée du golfe Persique – a une importance stratégique décisive : il constitue, en effet, une voie commerciale essentielle du trafic international, empruntée par plus de 30 % du commerce mondial de pétrole. Outre les Émirats arabes unis et l’Iran, le détroit commande l’accès à d’autres pays producteurs d’hydrocarbures aussi importants que l’Arabie saoudite, le Koweït, le Qatar, Bahreïn et l’Irak. Selon le département américain de l’Énergie, environ 2 400 pétroliers y transitent chaque année, pour un volume d’environ 17 millions de barils de pétrole par jour.

GUERRE ASYMETRIQUE

La deuxième caractéristique de l’actuelle crise du golfe Persique ramène à une situation où aucun des protagonistes ne peut prendre le risque de déclencher une « guerre conventionnelle lourde » du type de la dernière invasion anglo-américaine de l’Irak au printemps 2003. Désormais engagé dans une campagne pour un deuxième mandat, Donald Trump sait pertinemment que son opinion publique ne veut plus que les Etats-Unis s’embarquent dans ce type d’opérations. Avant lui Obama a parfaitement intégré cette donnée, multipliant des opérations clandestines, menées par des mercenaires, supplétifs ou partenaires étrangers, appuyées par des « frappes » (bombardements de précision), des drones et de nouveaux moyens de reconnaissance et de combat.

Cette transformation, qui remonte à la « Révolution dans les affaires militaires » (RMA) des années 1980, privilégie la supériorité technologique à l’engagement humain sur le terrain. Depuis 2001, on ne parle presque plus aux États-Unis de RMA, mais bien de « transformation », fondée sur les « frappes de précision », l’arsenal des missiles de différentes portées et l’innovation militaire, notamment en termes de cyber-attaques. Les progrès anticipés en matière de renseignement électronique à distance et d’interconnexion des « systèmes » (ou soldats), les uns avec les autres, sont interprétés comme engendrant une démultiplication de l’efficacité et une sécurisation accrue par évitement du contact et maintien d’une distance de sécurité. L’éloignement est substitué aux protections organiques comme le blindage. Développée par l’US-Navy face à la menace des missiles (Cooperative Engagement Capability), la « guerre réseau-centrée » (network-centric warfare) est également reprise à son compte par l’US-Army, qui espère ainsi réduire sa lourdeur logistique et les délais de projection.

Ces différentes évolutions ont amené Barack Obama puis, aujourd’hui Donald Trump à multiplier les conflits de basse-intensité dans les zones d’intérêts américains prioritaires afin de pouvoir y tirer le meilleur profit de leur supériorité technologique. Ainsi dans le golfe persique, il s’agit de « mener une guerre sans la faire » en maintenant les opérations sous le seuil d’une réelle « guerre ouverte », c’est-à-dire une « guerre asymétrique ».

Analysé et détaillé par Sun Tzu au Vème siècle avant J-C dans son célèbre ouvrage L’Art de la guerre, le concept de guerre asymétrique a été réactualisé, notamment par le général américain Wesley Clark durant l’intervention de l’OTAN au Kosovo au printemps 1999. D’une façon générale, une guerre asymétrique est une guerre du faible au fort et/ou inversement du fort au faible. Il ne s’agit pas de conquérir des territoires. La motivation est principalement d’origine politique. En l’occurrence, il s’agit de déstabiliser (par tous les moyens : pressions politiques, sanctions économiques et actions militaires) le gouvernement iranien jusqu’à l’effondrement pour le remplacer par un régime conforme aux intérêts américains.

En tant que stratégie délibérée, la guerre asymétrique vise consciemment les faiblesses de l’adversaire en cherchant à en contourner les points forts, donc en utilisant prioritairement des moyens non-conventionnels. Au fond, il s’agit de ne pas « jouer selon les règles » en optant pour le « jeu de la poule mouillée », selon la remarque précédente de François Nicoullaud. Et dans la guerre asymétrique du golfe persique les « coups les plus tordus », l’information, la communication sinon la propagande, occupent une place primordiale. C’est notre troisième leçon.

OPERATIONS CLANDESTINES ET PROPAGANDE

A ce stade, il faut bien mémoriser la séquence trumpienne à l’égard de l’Iran : dans un premier temps, l’accord de Vienne du 14 juillet sur le dossier nucléaire est proprement déchiré ! De nouvelles sanctions américaines – unilatérales – contre l’Iran sont adoptées. Le 19 mai 2017 – le jour même de l’élection présidentielle iranienne qui voit le réformateur Hassan Rohani élu pour un deuxième mandat -, Donald Trump s’adresse depuis Riyad à une cinquantaine de pays sunnites pour les appeler à « encercler » un Iran « responsable du terrorisme au Moyen-Orient ».

Il fallait quand même oser s’adonner à une telle prestation en Arabie saoudienne, l’une des dictatures théologico-politiques les plus fascisantes de la planète qui finance l’Islam radical depuis des décennies. A ce sujet, on ne peut que recommander avec délectation la lecture d’un rapport récent des Nations unies sur l’assassinat du « journaliste » Jamal Khashoggi, découpé à la scie à métaux dans le consulat de la monarchie à Istanbul sur les ordres directs du prince héritier MBS !

Parallèlement, avec l’aide de barbouzes israéliennes, les services spéciaux américains multiplient cyber-attaques et assassinats ciblés de scientifiques iraniens. A partir du Kurdistan d’Irak, l’Aman (service action et de renseignement de l’armée israélienne) fomente des attaques du PEJAK8 dans le Kurdistan d’Iran. Adoptant de nouvelles sanctions économiques pour empêcher Téhéran d’exporter son pétrole, Washington encourage manifestations, grèves et autres mouvements sociaux pour affaiblir le gouvernement iranien de l’intérieur. Le Pentagone fait appareiller l’un de ses porte-avions et son Groupe aéronaval pour la mer d’Oman. Il annonce l’envoi d’un millier de soldats supplémentaire dans la région. Et pour que l’humiliation soit complète, Donald Trump déclare qu’il a communiqué aux autorités iraniennes son numéro de téléphone personnel afin d’ouvrir des discussions en vue d’ un nouvel accord à « ses » conditions : pour y intégrer le programme balistique iranien de défense nationale et obtenir des garanties d’un désengagement en Syrie, au Yémen, sinon au Liban !

Voilà grosso modo pour la communication et quelques opérations clandestines. A ce propos, et selon les sources militaires de prochemoyen-orient.ch, il ressort clairement que la dernière attaque de deux superpétroliers dans le détroit d’Ormuz n’a pu être menée que par des forces spéciales aguerries. Ce type d’opérations, qui requiert des nageurs de combat, ne correspond ni aux modes opératoires habituels des forces yéménites houthi, ni à celui des Pasdarans spécialisés dans le minage et des opérations « go-fast » effectuées à bord de vedettes rapides. A l’époque de ces attaques, la présence de deux sous-marins israéliens (de conception allemande) a bien été confirmée en mer d’Oman par plusieurs services européens de renseignement.

Les mêmes sources ajoutent que l’attaque des pétroliers a pu être menée à partir de drones aquatiques et de « plateformes immergées ». La marine militaire des EAU disposerait de données identiques, ayant démenti toute espèce de responsabilité dans « ces opérations destinées – à l’évidence – à jeter de l’huile sur le feu afin de faire passer le conflit de sa posture asymétrique à celle d’une guerre conventionnelle ouverte », ajoute un attaché européen de défense en poste à Riyad. On touche ici à la configuration même de la crise actuelle du golfe persique, objet de notre quatrième leçon.

MULTIPLICATION DES ACTEURS

Sans surprise, les autorités de Tel-Aviv suivent la crise et ses développements en temps réel, le cabinet de Benyamin Netanyahou ne faisant pas mystère de sa volonté d’en découdre ouvertement avec l’Iran. A l’unisson avec le conseiller national à la sécurité John Bolton, le ministre des Affaires étrangères Mike Pompéo et la cheffe de la CIA Gina Haspel, les autorités civiles et militaires israéliennes cherchent leur revanche depuis plusieurs années. Après s’être vu infliger une humiliante correction par le Hezbollah libanais durant la guerre dite des « Trente jours » de l’été 2006, l’armée israélienne à multiplié les opérations en Syrie, officiellement pour cibler des objectifs iraniens et du Hezbollah.

En dépit de leurs services de renseignement, qui ont passablement perdu la main durant les dernières années, les militaires israéliens savent pourtant que les unités iraniennes et du Hezbollah n’occupent jamais de positions de « manière compacte » et sont « embedded » dans des corps d’armées encadrés par la chaîne de commandement russo-syrienne. « Un accord a, vraisemblablement été passé entre Vladimir Poutine et Netanyahou pour que la chasse de Tel-Aviv s’en tienne à des bombardements de cages à poules », ajoute l’une de nos sources militaires.

Indépendamment du couple américano-israélien, la crise du golfe persique mobilise les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) au premier rang desquels l’Arabie saoudite et les EAU, même si ces derniers ne partagent pas toujours les mêmes objectifs. Au-delà de cette convergence tripartite – Etats-Unis/supplétifs européens, Israël et pays sunnites du Golfe -, des acteurs non étatiques (on l’a dit) comme le Hezbollah et les forces houthi jouent aussi un rôle opérationnel important, en appui de deuxième ou troisième ligne dans une profondeur stratégique qui englobe l’ensemble des pays de la région, dont l’Irak. En effet, à partir de Bagdad, plusieurs pays européens dont la France (enfin !), cherchent à « fabriquer une passerelle de médiation pour enclencher un processus vertueux de désescalade », explique un diplomate français, fin-connaisseur de la zone.

Cette multiplication d’acteurs ne facilite pas les choses et conforte les pratiques trumpiennes d’agent immobilier dans un contexte dont les Nations unies et les autres organisations multilatérales ont été radicalement exclues à l’initiative de Washington. En fait, « ne pas jouer selon la règle » a certainement une autre explication des plus plausibles », estime un ancien ambassadeur de France : « entretenir actuellement un ‘chaos constructif’ dans le golfe persique vise surtout à diluer l’épicentre de l’arc des crises proche et moyen-orientales : le conflit israélo-palestinien ». C’est notre cinquième et dernière leçon.

CENTRALITE DE LA QUESTION PALESTINIENNE

L’une des dernières interventions publiques du secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah l’a signifié parfaitement : « attaquer l’Iran aujourd’hui, c’est s’en prendre directement aux palestiniens et à leur revendications séculières ». D’ici la fin de ce mois de juin à Bahreïn, Washington doit révéler son « deal du siècle », autrement dit le plan américain de paix globale de règlement du conflit israélo-palestinien préparé par Jared Kushner (le gendre de Trump) et ses adjoints, la plupart Juif-orthodoxes ! De l’aveu de Pompeo lui-même, cette grande affaire risque de faire pschitt !

Pour sauver les apparences et éviter que les chaises restent vides lors de cette réunion (farces et attrapes), heureusement boycottée par les Palestiniens, Pompeo a effectué une grande tournée dans les pays arabes pour amener (chèques à l’appui) les Marocains (qui, initialement ne voulaient pas venir) et les Egyptiens (eux aussi pas très chauds), ainsi (bien-sûr) que les pays du Golfe, ceux-là mêmes directement engagés contre l’Iran. Une fois le fiasco révélé au grand jour, il sera toujours temps d’accuser l’Iran – encore lui – de porter la responsabilité d’un tel échec et de relancer (toujours à minima la crise du golfe Persique) …

Quoi qu’il en soit les chancelleries arabes et occidentales ne sont pas dupes et devront se rendre à l’évidence. Cette crise ubuesque du golfe persique, ajoutée au désastre annoncé du sommet de Bahreïn, signe durablement le déclin de l’empire américain. Désormais, il apparaît clairement que les Etats-Unis – juge et partie – ne peuvent assurer une quelconque médiation dans le dossier israélo-palestinien ! Donald Trump et sa diplomatie d’agent immobilier auront eu au moins le mérite d’établir la preuve par l’acte : désormais, Washington ne peut plus prétendre imposer ses vues, ni aux Palestiniens, ni dans le cadre des autres crises régionales : Syrie, Yémen et Corne de l’Afrique.
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Bonne lecture et à la semaine prochaine.

Richard Labévière
24 juin 2019

1 Ce drone est un RQ-4A Global Hawk d’une valeur de 130 millions de dollars
2 La crise des missiles de Cuba est une suite d’événements survenus du 16 octobre au 28 octobre 1962 et qui ont opposé les États-Unis et l’Union soviétique au sujet des missiles nucléaires soviétiques pointés en direction du territoire des États-Unis depuis l’l’île de Cuba, qui ont mené les deux blocs au bord de la guerre nucléaire.
3 Docteur Folamour est l’un des films les plus célèbres du réalisateur Stanley Kubrick, sorti en France en 1964. Le général Jack Ripper, convaincu que les Russes ont décidé d’empoisonner l’eau potable des États-Unis, lance sur l’URSS une offensive de bombardiers B-52 en ayant pris soin d’isoler la base aérienne de Burpelson du reste du monde. Pendant ce temps, Muffley, le Président des Etats-Unis, convoque l’état-major militaire dans la salle d’opérations du Pentagone et tente de rétablir une situation d’apocalypse nucléaire devenue irréversible.
4 Le Chant du loup, du réalisateur Antonin Baudry est sorti en France le 20 février 2019. Un jeune officier-marinier surnommé « L’Oreille d’or » a le don rare de reconnaître chaque son qu’il entend. À bord d’un sous-marin nucléaire français, tout repose sur sa compétence jugée infaillible. Il commet pourtant une erreur qui met l’équipage en danger de mort. Il veut retrouver la confiance de ses camarades, mais sa quête les entraîne dans une situation encore plus dramatique. Dans le monde de la dissuasion nucléaire et de la désinformation, ils se retrouvent tous pris au piège d’un engrenage incontrôlable.
5 Bernard Stiegler : Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ? Editions Les Liens qui libèrent, novembre 2016.
6 Cette « révolution » a entrainé la construction de bateaux spécifiques, les porte-conteneurs. La quasi-totalité du transport maritime des biens manufacturés l’est désormais par ce type de navires qui peuvent aussi transporter d’autres marchandises : fruits et légumes, produits agro-alimentaires, liquides (hors carburant), voitures, etc. Cette polyvalence est l’un des principaux avantages de ces navires. Les années 1990 et 2015 ont vu un accroissement de la taille de ces navires avec l’arrivée de bateaux d’une capacité de plus de 25 000 boîtes. En 2016, plus de 135 millions de conteneurs ont ainsi empruntés les mers du globe.
7 Franck Maire est capitaine de frégate : « Arsenalisation des espaces https://prochetmoyen-orient.ch/cinq-lecons-de-la-crise-du-golfe-persique/maritimes ». Annuaire français de relations internationales 2018 (volume XIX). Université Panthéon-Assas, Centre Thucydide.
8 Le PEJAK, Parti pour une vie libre au Kurdistan est une organisation politique et armée qui lutte contre le régime iranien.

https://prochetmoyen-orient.ch/cinq-lecons-de-la-crise-du-golfe-persique/maritimes ».

https://prochetmoyen-orient.ch/cinq-lecons-de-la-crise-du-golfe-persique/maritimes ».

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