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Comprendre les relations internationales (1/2)

Comprendre les relations internationales (1/2)

par Thierry Meyssan

En matière de relations internationales, beaucoup de choses sont évidentes et n’ont pas besoin d’être dites. Cependant, elles vont mieux en étant explicitées. Dans ce premier volet, l’auteur traite du sentiment de supériorité que nous avons tous et de nos préjugés inconscients sur la méchanceté de nos interlocuteurs. Dans l’épisode suivant, il traitera des spécificités du Moyen-Orient.RÉSEAU VOLTAIRE | DAMAS (SYRIE) | 18 AOÛT 2020عربيDEUTSCHΕΛΛΗΝΙΚΆESPAÑOLITALIANOРУССКИЙTÜRKÇEJPEG - 44.2 koDans cette représentation de la bataille de Poitiers (VIIIème siècle), peinte au XIXème siècle par Charles de Steuben, les musulmans sont des barbares, à la fois violents et lascifs.

Au cours des nombreux échanges par mail, il est apparu que de nombreuses choses que je tiens pour acquises ne le sont pas pour tous mes lecteurs. Aussi voudrais-je revenir sur certaines idées dont certaines vous paraîtront n’être que des généralités, mais dont d’autres vous surprendront.

Nous sommes tous humains, mais différents

Il est possible de se rendre dans un pays lointain et n’en fréquenter que les hôtels et les plages ensoleillées. C’est bon pour le bronzage, mais c’est humainement une occasion manquée. Ce pays est habité par des gens comme nous, peut-être différents d’aspect, peut-être pas, avec lesquels nous aurions pu échanger. Sûrement nous nous serions liés d’amitié avec certains d’entre eux.

D’une manière générale, le voyageur veillera toujours à disposer de moyens plus importants que ceux des gens du pays qu’il visite de manière à pouvoir faire face à tout problème. Peut-être, dans cette situation confortable, se lancera-t-il alors dans l’inconnu et abordera-t-il quelques personnes. Mais qui va parler librement et confier ses bonheurs et ses angoisses à un riche voyageur ?

Il en est de même dans les relations internationales : il est toujours très difficile de savoir vraiment ce qui se passe à l’étranger et de le comprendre.

Les relations internationales mettent en jeu plusieurs acteurs qui nous sont étrangers. C’est-à-dire des hommes qui ont des traumatismes et des ambitions que nous ne connaissons pas et que devons partager avant de pouvoir les comprendre. Ce qui est important pour eux n’est pas forcément ce qui nous préoccupe. Il y a de bonnes raisons à cela que nous devons découvrir si nous voulons avancer avec eux.

Chacun d’entre nous considère ses valeurs comme qualitativement supérieures à celles des autres jusqu’à ce qu’il ait compris pourquoi ils pensent différemment. Les Grecs disaient des étrangers qu’ils étaient des « barbares ». Tous les peuples, aussi éduqués soient-ils, pensent de même. Cela n’a rien à voir avec du racisme, mais avec de l’ignorance.

Cela ne veut pas dire que toutes les cultures et civilisations sont égales et que vous voudriez vivre n’importe où. Il y a des endroits où les gens ont un regard terne et d’autres où ils sont lumineux.

Le développement des moyens de transports a rendu possible de se rendre n’importe où en quelques heures. Nous sommes projetés d’un instant à l’autre dans un autre monde et nous continuons à penser et à agir comme si nous étions chez nous. Au mieux, nous avons un peu lu sur ces étrangers avant de nous rendre chez eux. Mais avant de les rencontrer, nous ne pouvons pas savoir quels auteurs les ont compris et quels autres sont passés à côté du sujet.

À vrai dire, il n’est pas nécessaire de se rendre dans un pays pour comprendre ses habitants. Eux aussi peuvent voyager. Mais il ne faut pas se tromper d’interlocuteurs : ceux qui prétendent avoir fui leur parents et disent du mal d’eux sont bien plus souvent des menteurs que des héros. Ce ne sont pas forcément de mauvaises gens, ils peuvent aussi nous dire ce qu’ils imaginent nous plaire et, lorsque nous les connaissons mieux, changer leur version. Il faut cependant être très méfiant vis-à-vis des expatriés politiques : ne pas confondre Ahmed Chalabi à Londres avec Charles De Gaulle. Le premier avait fui l’Iraq après une escroquerie et a menti en toutes choses ; le second avait un authentique soutien populaire en France. Le premier a ouvert la porte de son pays aux envahisseurs, le second a délivré son pays des envahisseurs.

Les gens changent avec l’âge. Les peuples aussi, mais ils sont beaucoup plus lents. Ce qui les caractérise s’inscrit dans les siècles. Aussi faut-il longuement étudier leur histoire pour les comprendre, même s’ils ignorent leur passé, comme les musulmans qui considèrent à tort les époques antérieures à la révélation de leur religion comme obscures. Dans tous les cas, il est impossible de comprendre un peuple sans connaître son histoire, non pas sur la dernière décennie, mais sur les millénaires. Il faut être très infatué de soi-même pour croire comprendre une guerre en se rendant sur place sans étudier longuement l’histoire et les motivations des protagonistes.

Ce qui est bon pour connaître les gens est aussi efficace pour les dominer. C’est pourquoi les Britanniques ont formé leurs plus célèbres espions et diplomates au British Museum.

Les « méchants »

Ce que nous ne comprenons pas nous fait souvent peur.

Lorsque, dans un groupe humain, une élite, voire une personne seule, exerce une oppression sur les autres, ses pairs, il ne peut le faire qu’avec leur propre assentiment. C’est ce que l’on observe dans les sectes. Si l’on veut venir en aide à ces opprimés, la solution n’est pas de prendre des sanctions contre leur groupe où d’éliminer leur chef, mais de leur donner de l’air frais, de les aider à prendre conscience qu’ils peuvent vivre autrement.

Les groupes sectaires ne représentent qu’un danger relatif pour le reste du monde parce qu’ils refusent de communiquer avec lui. Ils sont surtout un danger pour eux-mêmes qui peut les conduire à s’autodétruire.

Il n’y a pas de dictature contre une volonté majoritaire. C’est simplement impossible. C’est d’ailleurs l’origine du système démocratique : l’approbation des dirigeants par une majorité prévient toute forme de dictature. Le seul régime qui opprimait la majorité de sa population et que j’ai vécu est l’Union soviétique de Gorbatchev. Celui-ci n’y était pour rien et c’est lui-même qui l’a dissout.

C’est ce principe qu’ont utilisé les États-Unis pour organiser les « révolutions colorées » : aucun régime ne peut survivre si on refuse de lui obéir. Il s’effondre instantanément. Il suffit donc de manipuler les foules un court instant pour changer n’importe quel régime. La suite est évidemment imprévisible lorsque la foule reprend ses esprits. Ces prétendues révolutions ne durent que quelques jours. Elles n’ont aucun rapport avec un changement de société qui, lui, demande des années, voire une génération.

Quoi qu’il en soit, il est toujours facile de décrire un pays lointain comme une abominable dictature et de justifier ainsi que l’on vienne y sauver la population opprimée.

Tous les hommes sont raisonnables. Pourtant, ils peuvent basculer dans la folie lorsqu’ils négligent leur Raison au nom d’une Idéologie ou d’une Religion. Cela n’a aucun rapport ni avec le projet de cette idéologie, ni avec la foi de cette religion. Les nazis espéraient édifier un monde meilleur que celui du Traité de Versailles, mais ils n’avaient pas conscience de leurs crimes. Ils ont disparus et l’on a oublié leurs réalisations (sauf la VolksWagen et la conquête de l’espace par Wernher von Braun). Les islamistes (je parle ici du mouvement politique, pas de la religion musulmane) pensent servir la volonté divine, mais ils n’ont pas conscience de leurs crimes. Ils disparaîtront sans avoir rien réalisé. Ces deux groupes ont en commun leur aveuglement. Ils ont pu être facilement manipulés, les premiers contre les Soviétiques, les seconds par le Royaume-Uni.

Aucune religion n’est à l’abri quelque soit son message. En Inde, Yogi Adityanath (un proche du Premier ministre Narendra Modi) a appelé la foule à détruire la mosquée d’Ayodhya, en1992, et dix ans plus tard ses fidèles ont massacré les musulmans du Gujarat qu’ils accusaient à tort d’avoir voulu prendre leur revanche. Ou au Myanmar, le moine bouddhiste Ashin Wirathu (qui n’a aucun rapport avec l’armée birmane et encore moins avec Aung San Suu Kyi) prêche de tuer les musulmans.

Il n’y a pas de limite à la violence humaine lorsque nous faisons abstraction de notre Raison. Ceux qui la pratiquent sont des artistes : ils ont un style et imaginent des modalités spectaculaires. La cruauté de groupe n’est pas un plaisir sadique solitaire, mais un rituel collectif. Elle glace d’effroi et contraint à se soumettre.
Daesh a mis en scène ses crimes et les a filmées, n’hésitant pas à recourir à des effets spéciaux pour effrayer plus encore.
Il est peu probable que les nazis aient eu l’intention de tuer leurs prisonniers par millions, mais plutôt qu’ils entendaient exploiter leur force de travail sans égard pour leurs vies, car ils ont commis leurs crimes en secret, faisant disparaître leurs victimes dans « la nuit et le brouillard ».
Au contraire, durant la guerre contre les armées blanches, les Bolcheviks décidèrent de faire disparaître les classes sociales favorables au tsarisme. Cela n’avait probablement rien à voir avec leur idéologie, mais avec la guerre civile. Ils se contentèrent donc de les fusiller.

(À suivre…)Thierry Meyssan

https://www.voltairenet.org/article210556.html

LIBAN : Cent ans pour choisir

LIBAN : Cent ans pour choisir

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Billet du lundi du 13/07/2020 par Ghislain de Castelbajac*

Le Pape Jean-Paul II avait coutume de dire que le Liban n’était pas un pays, mais un message. 

Le diable étant dans les détails, il n’avait pas précisé que le messager est trop souvent l’un de ces cavaliers de l’Apocalypse que les Écritures citent dans toutes les religions monothéistes.

La situation économique, politique et sociale du Liban n’a jamais été aussi comparable à celle de l’Apocalypse pour ce pays aux frontières artificiellement créées par la France et le général Gouraud voici exactement cent ans.

Ces cavaliers de malheur sont connus de tous les Libanais : caste politique corrompue, gangs mafieux, système confessionnel à bout de souffle, puissances régionales – d’Israël à l’Iran en passant par la Syrie et les Etats du Golfe – se servant sur la bête depuis 1969, c’est-à-dire depuis les Accords du Caire qui permirent aux camps de l’OLP de s’armer, source de la première plaie du Pays du cèdre.

Le Liban n’est pas et ne fut jamais la Suisse du Proche-Orient. Même Hitler, Mussolini ou Staline n’ont jamais attaqué leur propre banque.

Le Liban lui, fut foulé aux pieds par tous, sucé jusqu’au sang par l’armée israélienne qui se fit un plaisir, dès la frontière enfoncée en 1982, de détruire les plantations d’agrumes qui lui faisaient concurrence, puis pillé et désossé par l’armée syrienne qui volait tout ce qui lui passait sous la main avec la complicité de politiciens vendus, quelle que soit leur religion, à un envahisseur soi-disant pacificateur. 

Aujourd’hui, c’est l’Iran qui est aux commandes avec un gouvernement pro-Hezbollah qui utilise le Liban comme plateforme de tous les trafics entre Caracas, Damas et Téhéran : trafics de faux médicaments en Amérique du Sud avec la complicité de quelques familles expatriées libanaises pro-Hezbollah au Venezuela et dans la zone des trois frontières de Foz da Iguaçu; trafics de drogue, d’essence, d’armes et de cigarettes avec la Syrie grâce aux Jaafar et Amhaz, les deux clans chiites tout puissants qui sévissent dans la Bekaa; blanchiment d’argent et usage sans limite du hawala avec Téhéran. 

Tout cela n’excuse pas le clan pro-sunnite des Hariri, qui mit en place un système pyramidal de type Ponzi qui fit de l’Arabie Saoudite et ses serfs du clan Hariri les actionnaires de banques libanaises. Un système qui vit d’ailleurs l’autre clan mafieux des pro-Hezbollah s’empresser de créer ou de devenir à leur tour actionnaires de banques libanaises pour mieux blanchir et servir leur maître à Téhéran.

Et la France dans tout cela ? 

Depuis le Pacte de Saint-Louis en passant par la création du Grand Liban par la France en 1920, puis les vaines promesses d’intervention mitterrandiennes et de bombardes contre les troupes de Damas par François Léotard en 1986, la France fut toujours présente dans le jeu d’ombres libanais, parfois avec panache et discrétion, parfois avec héroïsme, parfois avec honte et agitation.

Aujourd’hui, la marée basse libanaise propose à la France un véritable boulevard pour revenir par le haut sur la scène, tant le jeu du pourrissement par tous les acteurs, de Téhéran à Washington en passant par Ankara, Damas et Ryad, crée un consensus de charognards tournant autour d’une bête agonisante.

Le diagnostic est posé, la crise bien réelle qui prive la population de son argent – impossible à retirer des guichets des banques et ne valant plus rien -, de son travail et de sa dignité. 

La Tahwra (révolution) libanaise n’est plus la fête urbaine aux tags poétiques et érudits de l’automne 2019. Elle s’inscrit aujourd’hui dans une douleur sourde, celle des ventres affamés des fellaghas du Chouf et de la Bekaa, celle d’une jeunesse qui ne rêve que de passeports canadien ou australien; celle d’un peuple qui ne veut plus rejouer le cirque confessionnel qui lui fut offert comme un hochet empoisonné depuis le Pacte National de 1943, revisité par les puissances sunnites régionales des Accords de Taëf en 1990.

Il est évident aujourd’hui que le système électoral et politique complexe basé sur le communautarisme a fait son temps. Si l’on peut craindre à juste titre un affaiblissement encore plus fort du rôle des Chrétiens au Liban, il ne faut pas oublier que le bilan de ce communautarisme issu du Pacte National n’apporta pas aux Chrétiens la prospérité tant les guerres, les crises, les exodes massifs et les divisions internes des clans chrétiens firent de cette communauté l’une des plus touchées par la crise actuelle.

La France peut donc être une force de proposition tant dans le besoin de réforme politique du pays, que pour apporter sa médiation entre les bailleurs de fonds du FMI (10 milliards sont demandés par Beyrouth).

Mais Paris ne pourra agir sereinement si les Libanais ne se débarrassent pas de leur caste de prébendiers pour proposer de nouvelles têtes, sans doute issues d’une élite technocratique expatriée, tels que le Dr Nasser Saïdi, ancien banquier central et directeur du Centre financier de Dubaï, le jeune Rashid Mikati à Abu Dhabi, et le jeune Samy Gémayel, président du parti Kataëb et petit-fils de son fondateur, issu de l’une des plus grandes familles féodales chrétienne maronite…et marié à une sunnite convertie. 

L’idée d’un état laïc faisant son chemin parmi la population, sa mise en place sera la première étape d’une longue et douloureuse réforme de fond pour la création d’un véritable Etat libanais fort, appelé de leurs vœux par les quelques « alliés » historiques que le Liban compte encore sur les doigts d’une main, mais aussi par un peuple libanais pourtant schizophrène. 

Premiers à dénoncer la corruption, les Libanais sont en effet de grands consommateurs du Wasta’ (réseau/corruption) qui leurs permettent d’avoir une place en école privée, un lit à l’hôpital, ou une « précieuse » plaque d’immatriculation à quatre chiffres…

Le chemin vers la construction d’un véritable Etat au Liban sera long et périlleux, tant le mandat français eut un goût inachevé. Il ne faut pas avoir peur des mots et l’on peut regretter que le Liban ne puisse de nouveau être mis sous mandat neutre et bienveillant, du moins pendant un temps. 

C’est ce que les Libanais veulent secrètement sans jamais l’avouer. Un mandat français est bien entendu impossible aujourd’hui. Un mandat de l’ONU n’aurait plus la même valeur ni la même efficacité qu’auparavant. Les règles du FMI sont strictes. L’Iran et ses alliés refuseront toujours d’abandonner leur nouveau pré-carré. Il faut donc un acteur fort et déterminé avec une vision de long-terme pour mettre Téhéran out, Riyadh down et les Européens in.

La position stratégique de Beyrouth et des ports de Tripoli et Saida pourrait créer la tentation, pour une administration américaine bien inspirée (rêvons un peu) de s’allier aux capitales européennes pour faire le ménage au Liban et aider les différentes composantes des peuples (au pluriel[1]) libanais à se fédérer de nouveau autour du plus petit commun dénominateur, à savoir un Etat de droit neutre et laïc à l’occasion d’un référendum organisé sous l’égide de l’ONU. 

Cent ans après la création du Grand Liban contre l’ancien Mont Liban, alors refuge des minorités chrétiennes aux frontières réduites et héritier d’un Sandjak de l’empire ottoman, il serait intéressant de savoir si les Libanais ont depuis été touchés par l’envie de créer un Etat fort, ou s’ils préfèrent se séparer dans des frontières plus adaptées aux désirs de chaque communauté et aux intérêts de Damas et d’Ankara.


[1] Cf Richard Haddad « Deux peuples ne font pas une Nation » Ed. Godefroy de Bouillon

* Ghislain de Castelbajac est membre du Conseil d’administration de Geopragma


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L’histoire du zéro

Publié le 15/07/2020

Un chiffre qui ne représente rien, ce n’est pas rien. En plusieurs endroits du monde, des mathématiciens ont conceptualisé cette notion, des Mayas aux Indiens, jusqu’à en faire un chiffre (presque) comme les autres. Fondamental, le zéro, qui est d’ailleurs à l’origine du mot « chiffre », a conquis le monde.Intéressé par ce que vous venez de lire ?Abonnez-vous à la lettre d’information Vidéos : nos vidéos qui sortent vraiment du lot. Toutes nos lettres d’informationVotre e-mailS’ABONNER

L’histoire du zéro s’incorpore dans celle des mathématiques. Manifestement inventé plusieurs fois, ce nombre difficile à appréhender a été approché notamment par les Mayas. Sa trace est retrouvée chez les Babyloniens, qui marquaient ainsi l’absence d’un chiffre dans un nombre. Car leur numération était dite de position, comme la nôtre : dans « 12 », « 1 » vaut plus que « 2 » puisqu’il représente en fait une dizaine. Dans la numération babylonienne, partiellement sexagésimale (mélange de bases 60 et 10) et écrite avec des chevrons et des clous (symboles faciles à tailler dans la pierre), un couple de clous obliques apparut vers le IIIe siècle avant notre ère, indiquant l’absence de chiffre sur cette position.

En Inde, Brahmagupta (598-668), astronome et mathématicien, introduit le zéro dans son ouvrage intitulé  Brahmasphutasiddhanta. La notation décimale à position est ainsi précisée et restera similaire jusqu’à nos jours. Les mathématiciens arabes adoptent cette écriture, qui diffusera ensuite en Europe où elle remplacera avantageusement la notation romaine. Le mot arabe pour « zéro » donnera via le latin médiéval le terme « chiffre ». Ce passage est notamment dû aux travaux d’al-Khwārizmī, grand mathématicien dont le nom subsiste dans l’actuel « algorithme ».

0 + 0 = 0 – 0

Il restera ensuite à préciser le comportement de ce nombre si particulier. Contrairement à Brahmagupta, les mathématiciens suivants considéreront que zéro divisé par zéro donne un résultat indéfini. Mais comme lui, ils en feront la frontière entre les nombres positifs et les nombres négatifs, pédagogiquement présentés par le savant indien comme une dette.

Depuis, le 0 est un chiffre presque comme les autres, qui s’additionne, se multiplie et se soustrait. L’opération puissance ne lui fait pas peur mais quel que soit le nombre, une élévation à la puissance zéro vaut 1, à ceci près que 00 divise les mathématiciens. Et la division lui résiste encore, nous emmenant vers l’infini. Dans la plupart des langues, il se note aujourd’hui par un cercle ou un ovale, symbolisant la voûte céleste ou le vide (origine du mot arabe). Les Chinois lui préfèrent un idéogramme et l’arabe littéraire le représente par un gros point.

© The Royal Institution

https://www.futura-sciences.com/sciences/videos/longue-histoire-zero-5330/#xtor=EPR-55-[VIDEO]-20200715-[VIDEO-La-longue-histoire-du-zero]

Tensions dans les hauteurs, répercussions nautiques

Tensions dans les hauteurs, répercussions nautiques

3 Juillet 2020

Newton ne se doutait peut-être pas que sa fameuse théorie de la gravitation serait reprise avec bonheur par la géopolitique. Nous assistons pourtant bien, depuis deux semaines, à une chute de la matière, dévalant de l’Himalaya vertigineux jusqu’à l’océan Indien placide. 

Au petit matin du 16 juin le monde découvrait avec stupeur que des dizaines de soldats indiens et chinois s’étaient entretués, apparemment au corps-à-corps, dans une lunaire vallée du Ladakh, en bordure du plateau tibétain.

Si ces paysages grandioses sont le paradis du trek d’aventure, ils constituent également un noeud gordien géopolitique depuis des décennies, voire plus. Au XIXe déjà, Russes et Anglais y pratiquaient avec maestria leur Grand jeu, folâtrant dans ces contrées inconnues au péril de leur vie. Qui recherchait l’alliance des rudes tribus locales, qui explorait les cols pour savoir si une invasion était possible, qui tentait de devancer les manigances de l’autre…PUBLICITÉ

Parfois, les explorateurs-espions des deux camps se retrouvaient par hasard sur quelque plateau désolé, au milieu des bourrasques de neige. Si leurs métropoles rivalisaient pour le contrôle de l’Asie centrale, les individus eux-mêmes se comportaient souvent en véritables gentlemen, invitant le rival à partager vodka ou brandy. Comme il se disait alors souvent : « Demain, nous nous entretuerons peut-être sur un champ de bataille, mais passons agréablement cette soirée entre gens du monde ».

Aujourd’hui, trois puissances nucléaires s’y font face sous le regard désapprobateur des plus hauts sommets de la Terre. Mais la région recèle également une hétérogénéité à la limite du concevable. Dans un rayon de 500 kilomètres, vous trouvez les Talibans, le Dalaï Lama, les anciennes routes de la Soie, le K2, les Ouïghours, le Taklamakan (deuxième désert de sable au monde), le point d’arrêt d’Alexandre le Grand, le Tibet, la dernière demeure de Ben Laden, les mystérieux « Aryens » blonds des vallées perdues du Ladakh, la Karakoram Highway reliant la Chine à Gwadar…

Les pèlerins bouddhistes côtoient les djihadistes fanatiques, les armements dernier cri roulent sur la trace des troupeaux de yaks, les nomades plantent leurs yourtes à quelques hectomètres des bases militaires. Lors de la Guerre de Kargil de 1999, qui a tout de même fait la bagatelle d’un millier de morts dans les deux camps, c’est un simple berger à la recherche de son yak qui a prévenu l’armée indienne de l’infiltration des soldats pakistanais !

Au centre de toutes les attentions, évidemment, le conflit séparatiste du Cachemire :

On en connaît l’histoire : une population majoritairement musulmane réclamant son rattachement au Pakistan en 1947, un maharadja hindou souhaitant son rattachement à l’Inde, une partition en deux qui laisse chacun sur sa faim. New Delhi veut récupérer la partie septentrionale ; Islamabad revendique la partie méridionale et instrumentalise les mouvements islamistes qui y mènent la guérilla. Une douzaine de groupes rebelles combattent au Cachemire indien pour son indépendance ou son rattachement au Pakistan, dans un conflit qui a fait plusieurs dizaines de milliers de morts. A partir du milieu des années 1990, ces mouvements furent rejoints par des djihadistes étrangers, arabes et afghans, formés au combat en Afghanistan lors du djihad contre les Soviétiques.

Mais ce conflit dépasse le seul cadre territorial ou identitaire. Pour le pouvoir pakistanais, la question du Cachemire permet de mobiliser et d’unir derrière lui une société divisée et de faire passer au second plan l’impéritie économique des différents gouvernements qui se sont succédés. Quant à l’armée, elle justifie par ce conflit son budget colossal. Il faut noter enfin que le Cachemire est également un enjeu hydrographique, le Pakistan, et dans une moindre mesure l’Inde, étant fortement tributaires des rivières qui descendent de ses montagnes.

Sous l’ombre du K2, cet abcès de fixation à la confluence de trois religions – islam, bouddhisme et hindouisme – est également à la croisée de trois puissances nucléaires. Au terme de l’agression chinoise de 1962, condamnée à la fois, fait rare, par l’URSS et les Etats-Unis, Pékin occupa définitivement le territoire indien de l’Aksaï Chin, bande de terre désolée mitoyenne du Cachemire et du Tibet. Le Pakistan a, de plus, cédé à la Chine une partie de son Cachemire septentrional gagné sur l’Inde, sans doute à dessein, afin de compliquer le règlement du conflit, car l’Inde ne peut évidemment pas reconnaître cette cession d’un territoire qu’elle a perdu et qu’elle revendique toujours.

Le conflit cachemiri est inextricable et explosif, assurément l’un des points les plus chauds du globe malgré l’altitude glacée à laquelle il se déroule, et surveillé de près par tous les états-majors du monde. Au-delà du refus de rendre à l’Inde une région qu’il considère comme lui revenant de plein droit, il semble de toute façon impossible que le Pakistan envisage des négociations de restitution du Cachemire septentrional. Celui-ci est en effet devenu, avec le développement des relations avec sino-pakistanaises, un territoire stratégiquement essentiel : c’est le seul point de contact terrestre entre la Chine et le Pakistan, reliés par la fameuse Karakoram Highway, la route la plus haute du monde, par où transitent biens commerciaux et équipements militaires. Et demain, peut-être, le pétrole et le gaz coulant de Gwadar jusqu’au Xinjiang chinois.

C’est précisément à la frontière de l’Aksaï Chin qu’a eu lieu l’affrontement meurtrier du 16 juin (étoile rouge sur la carte).

Si les deux armées veulent maintenant calmer les esprits, l’incident pourrait avoir des conséquences relativement importantes dans notre Grand jeu. Le charme semble définitivement rompu entre le sinophile Modi et Pékin, et l’Inde bruit des appels à boycotter les produits chinois. Quelques mesures ont déjà été prises même si New Delhi, qui dépend économiquement beaucoup plus de la Chine que l’inverse, ne peut aller trop loin.

Plus intéressant (ou inquiétant, c’est selon), certains stratèges indiens appellent à ouvrir les îles Andaman aux flottes australienne, japonaise mais surtout américaine. Cet archipel paradisiaque aux plages de sable blanc se trouve à un emplacement stratégiquement crucial (cercle rouge), au sortir du détroit de Malacca, pouvant barrer la route du Collier de perles du dragon et de son approvisionnement énergétique.

Où l’on reparle évidemment de la bonne vieille opposition terre/mer et des moyens de la thalassocratie impériale pour contrer la Chine. En attendant le développement du maillage continental eurasien, ces voies maritimes sont en effet absolument vitales pour Pékin qui commence d’ailleurs à les protéger par des sous-marins.

Nous n’en sommes pas là et New Delhi n’en est pas encore au stade de prendre une telle décision. Toutefois, les Chinois ne devraient pas prendre la chose à la légère, d’autant que le QUAD pourrait être ressorti de sa boîte en cas de dégradation des relations. Petit rappel pour les nouveaux lecteurs :

Pour faire simple, le QUAD est la troisième chaîne de containment de la Chine, composé de puissances économiques importantes, en arrière ligne, inféodées aux Etats-Unis : Japon, Australie et, du moins dans les rêves des stratèges US, Inde. Cette alliance informelle, créée au milieu des années 2000, a traversé diverses vicissitudes et connaît un regain de forme avec la sinophobie primaire du Donald, pour une fois d’accord avec son Deep State. D’aucuns voient dans le QUAD le prémisse d’une OTAN indo-pacifique.

L’Inde de Modi a plusieurs mis le holà, montrant de profondes divergences entre elle et le binôme américano-japonais (l’Australie navigue à vue sur ce dossier, ayant retourné plusieurs fois sa veste selon le gouvernement en place à Canberra). Pas plus tard qu’en mai, nous évoquions la chose en rapportant un nouveau flop du QUAD :

En réalité, le groupement informel ne s’est jamais transformé en alliance contre la Chine comme le rêvait Washington, l’Inde et même l’Australie refusant de s’engager dans cette voie. Pourtant, notre Grand jeu ne manquant décidément pas de rebondissements, les Etats-Unis ont tenté de redonner une dynamique au moribond avec la crise du coronavirus. Afin de discuter des solutions à apporter à la pandémie, les représentants des quatre pays ont « télé-conférencé » fin mars, invitant même trois autres États – Corée du Sud, Nouvelle-Zélande et Vietnam – pour former un virtuel « QUAD Plus ».

La revue nippo-impériale The Diplomat a cependant très vite douché les espoirs de ceux qui se prenaient à imaginer une grande ligue anti-chinoise. Les nouveaux arrivants n’ont absolument aucune intention de mettre à mal leurs relations avec Pékin et ce QUAD à sept, groupe informel visant uniquement des buts humanitaires, pourrait même faire perdre sa raison d’être au QUAD à quatre, censé contenir (très imparfaitement de toute façon) le dragon.

Humiliation suprême, même la « mission » humanitaire a fait un flop retentissant dont se lamente un autre article au chapeau intéressant :

Et la revue de conclure : « L’incapacité du QUAD à cueillir ce fruit à portée de main a permis à la Chine de prendre l’avantage [dans le soft power humanitaire] et a nui à la crédibilité du QUAD. N’ayant mené aucune action coordonnée, même en ces temps d’urgence, il est de plus en plus douteux que le groupe puisse inspirer une quelconque confiance dans la région indo-pacifique. »

Pourtant, il y a seize mois, nous écrivions un billet qui, s’il revenait sur les malheurs de l’alliance-qui-n’en-est-pas-une, terminait sur un avertissement prémonitoire :

L’amiral Phil Davidson, chef du commandement indo-pacifique de la flotte américaine, vient de reconnaître que le QUAD est mis en sommeil pour une durée indéfinie. En cause, le refus entêté de New Delhi d’en faire une alliance anti-chinoise, c’est-à-dire un outil de l’impérialisme US dans la région. Et le bonhomme de continuer : « Nous avons remis le sujet sur la table à plusieurs reprises mais le patron de la marine indienne, l’amiral Sunil Lanba, nous a très clairement fait comprendre que le QUAD n’avait pas de potentiel dans l’immédiat ». En décodé : nous ne sommes pas intéressés.

A la Chine maintenant de faire preuve d’intelligence et de renvoyer l’ascenseur à New Delhi, en cessant par exemple de prendre constamment parti pour le Pakistan dans sa guéguerre avec l’Inde.

La balle est à nouveau, et de manière deux fois plus urgente, dans le camp chinois qui ne perdrait rien à réfléchir sérieusement sur ses priorités : quelques arpents ridicules et désolés, perdus au fin fond du Ladakh, ou l’assurance que le containment indo-pacifique du dragon restera lettre morte.

Un dernier mot sur la Russie qui, sachant pertinemment que le triangle Moscou-Pékin-New Delhi a les destinées de l’Eurasie entre ses mains, est évidement bien embêtée par ces chamailleries d’un autre âge. L’ours, dont la relation avec la Chine est officiellement qualifiée de « partenariat stratégique complet pour une nouvelle ère » et celle avec l’Inde de « partenariat stratégique spécial et privilégié« , ne veut absolument pas voir ses deux plus chers alliés, d’ailleurs tous deux membres de l’OCS désormais, se déchirer.

Le Kremlin et le MAE ont été très actifs sur le dossier, et Moscou a fait des gestes relativement forts, tout en prenant bien soin de faire plaisir à chacun. D’un côté, Lavrov a descendu en flèche l’ingérence US à Hong Kong :

« C’est une affaire intérieure à la République Populaire de Chine et les tentatives américaines d’en faire un scandale international décrédibilisent Washington. Leurs déclarations symbolisent leur sentiment de supériorité et d’impunité, notamment le droit auto-arrogé de distribuer bons points et menaces, qui ne servent en réalité que leurs propres intérêts ». Le dragon en a ronronné de plaisir…

De l’autre côté, Moscou va accélérer la livraison des S-400 à l’Inde, où les premières batteries devraient arriver dès cette année. Le ministre de la Défense indien est euphorique : « Ce système sera la solution miracle contre nos ennemis. Il libèrera du combat aérien nos avions de chasse qui se concentreront sur leur mission de bombardement de cibles au sol ».

En réalité, personne ne bombardera personne. Dans un autre billet quelque peu prémonitoire lui aussi, nous expliquions il y a quatre ans que l’intérêt stratégique de la Russie était l’« apaisement des rivalités (notamment sino-indiennes) de ses alliés par la fourniture d’armements sophistiqués ». L’intégration de l’Eurasie passe aussi par la sanctuarisation du territoire des rivaux et à Moscou, on l’a bien compris…Tag(s) : #Sous-continent indien#Chine#Russie#Histoire

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Le National Interest démonte un mythe sur l’AK-47

Fusil d'assaut AK-47 (image d'illustration)

Le National Interest démonte un mythe sur l’AK-47

© CC BY 2.0 / brian.chINTERNATIONAL15:50 06.07.2020URL courte2214S’abonner

Contrairement à une idée largement répandue, le fusil d’assaut russe AK-47 n’est pas une arme «autonettoyante», selon la revue américaine National Interest.

La revue bimestrielle américaine National Interest a consacré un article aux mythes liés au fusil d’assaut le plus célèbre au monde, l’AK-47.

La revue signale que l’«avtomat» de Kalachnikov – le terme russe pour les fusils d’assaut à tir sélectif, dont les modes de tir automatique – est en effet une arme peu exigeante en termes d’entretien.

La notion d’arme à feu «autonettoyante» existe depuis des décennies, probablement parce que les soldats détestent tout simplement nettoyer leurs armes, même si celles qui ne sont pas nettoyées régulièrement sont très sujettes à des problèmes de fonctionnement.

«Le même mythe relatif à l’ »auto-nettoyage » concerne l’AK-47, et bien que cette arme puisse fonctionner dans des conditions difficiles, si elle n’est pas entretenue, elle deviendra rapidement aussi efficace qu’une matraque de bois et de métal», signale la revue.

L’AK-47 n’est pas une copie du StG44 allemand

Un fusil AK-47

© CC BY 2.0 / BRIAN.CH / AK-47 ASSAULT RIFLELes cinq armes soviétiques que le National Interest juge les plus meurtrièresUn autre mythe consiste en le fait que de nombreux historiens et experts affirment que la Kalachnikov est une copie du fusil allemand StG44.

Malgré des ressemblances apparentes, à l’intérieur il existe des différences notables dans le fonctionnement. Chaque arme possède des mécanismes de tir distincts, ainsi que des configurations montage/démontage différentes.

«Autrement dit, l’AK n’est en aucun cas une copie directe de l’arme allemande. C’est un mythe que de suggérer que l’AK-47 est simplement une version soviétique du StG44», déclare le National Interest.

La revue rappelle cependant qu’Hugo Schmeisser, qui a effectivement aidé à développer le StG44, a travaillé dans la ville russe d’Ijevsk après la Seconde Guerre mondiale. Il est largement entendu aujourd’hui qu’il a au moins joué un rôle non négligeable dans le développement de l’AK-47

.https://fr.sputniknews.com/international/202007061044063134-le-national-interest-demonte-un-mythe-sur-lak-47/

Tensions dans les hauteurs, répercussions nautiques

Tensions dans les hauteurs, répercussions nautiques

3 Juillet 2020

Newton ne se doutait peut-être pas que sa fameuse théorie de la gravitation serait reprise avec bonheur par la géopolitique. Nous assistons pourtant bien, depuis deux semaines, à une chute de la matière, dévalant de l’Himalaya vertigineux jusqu’à l’océan Indien placide. 

Au petit matin du 16 juin le monde découvrait avec stupeur que des dizaines de soldats indiens et chinois s’étaient entretués, apparemment au corps-à-corps, dans une lunaire vallée du Ladakh, en bordure du plateau tibétain.

Si ces paysages grandioses sont le paradis du trek d’aventure, ils constituent également un noeud gordien géopolitique depuis des décennies, voire plus. Au XIXe déjà, Russes et Anglais y pratiquaient avec maestria leur Grand jeu, folâtrant dans ces contrées inconnues au péril de leur vie. Qui recherchait l’alliance des rudes tribus locales, qui explorait les cols pour savoir si une invasion était possible, qui tentait de devancer les manigances de l’autre…PUBLICITÉ

Parfois, les explorateurs-espions des deux camps se retrouvaient par hasard sur quelque plateau désolé, au milieu des bourrasques de neige. Si leurs métropoles rivalisaient pour le contrôle de l’Asie centrale, les individus eux-mêmes se comportaient souvent en véritables gentlemen, invitant le rival à partager vodka ou brandy. Comme il se disait alors souvent : « Demain, nous nous entretuerons peut-être sur un champ de bataille, mais passons agréablement cette soirée entre gens du monde ».

Aujourd’hui, trois puissances nucléaires s’y font face sous le regard désapprobateur des plus hauts sommets de la Terre. Mais la région recèle également une hétérogénéité à la limite du concevable. Dans un rayon de 500 kilomètres, vous trouvez les Talibans, le Dalaï Lama, les anciennes routes de la Soie, le K2, les Ouïghours, le Taklamakan (deuxième désert de sable au monde), le point d’arrêt d’Alexandre le Grand, le Tibet, la dernière demeure de Ben Laden, les mystérieux « Aryens » blonds des vallées perdues du Ladakh, la Karakoram Highway reliant la Chine à Gwadar…

Les pèlerins bouddhistes côtoient les djihadistes fanatiques, les armements dernier cri roulent sur la trace des troupeaux de yaks, les nomades plantent leurs yourtes à quelques hectomètres des bases militaires. Lors de la Guerre de Kargil de 1999, qui a tout de même fait la bagatelle d’un millier de morts dans les deux camps, c’est un simple berger à la recherche de son yak qui a prévenu l’armée indienne de l’infiltration des soldats pakistanais !

Au centre de toutes les attentions, évidemment, le conflit séparatiste du Cachemire :

On en connaît l’histoire : une population majoritairement musulmane réclamant son rattachement au Pakistan en 1947, un maharadja hindou souhaitant son rattachement à l’Inde, une partition en deux qui laisse chacun sur sa faim. New Delhi veut récupérer la partie septentrionale ; Islamabad revendique la partie méridionale et instrumentalise les mouvements islamistes qui y mènent la guérilla. Une douzaine de groupes rebelles combattent au Cachemire indien pour son indépendance ou son rattachement au Pakistan, dans un conflit qui a fait plusieurs dizaines de milliers de morts. A partir du milieu des années 1990, ces mouvements furent rejoints par des djihadistes étrangers, arabes et afghans, formés au combat en Afghanistan lors du djihad contre les Soviétiques.

Mais ce conflit dépasse le seul cadre territorial ou identitaire. Pour le pouvoir pakistanais, la question du Cachemire permet de mobiliser et d’unir derrière lui une société divisée et de faire passer au second plan l’impéritie économique des différents gouvernements qui se sont succédés. Quant à l’armée, elle justifie par ce conflit son budget colossal. Il faut noter enfin que le Cachemire est également un enjeu hydrographique, le Pakistan, et dans une moindre mesure l’Inde, étant fortement tributaires des rivières qui descendent de ses montagnes.

Sous l’ombre du K2, cet abcès de fixation à la confluence de trois religions – islam, bouddhisme et hindouisme – est également à la croisée de trois puissances nucléaires. Au terme de l’agression chinoise de 1962, condamnée à la fois, fait rare, par l’URSS et les Etats-Unis, Pékin occupa définitivement le territoire indien de l’Aksaï Chin, bande de terre désolée mitoyenne du Cachemire et du Tibet. Le Pakistan a, de plus, cédé à la Chine une partie de son Cachemire septentrional gagné sur l’Inde, sans doute à dessein, afin de compliquer le règlement du conflit, car l’Inde ne peut évidemment pas reconnaître cette cession d’un territoire qu’elle a perdu et qu’elle revendique toujours.

Le conflit cachemiri est inextricable et explosif, assurément l’un des points les plus chauds du globe malgré l’altitude glacée à laquelle il se déroule, et surveillé de près par tous les états-majors du monde. Au-delà du refus de rendre à l’Inde une région qu’il considère comme lui revenant de plein droit, il semble de toute façon impossible que le Pakistan envisage des négociations de restitution du Cachemire septentrional. Celui-ci est en effet devenu, avec le développement des relations avec sino-pakistanaises, un territoire stratégiquement essentiel : c’est le seul point de contact terrestre entre la Chine et le Pakistan, reliés par la fameuse Karakoram Highway, la route la plus haute du monde, par où transitent biens commerciaux et équipements militaires. Et demain, peut-être, le pétrole et le gaz coulant de Gwadar jusqu’au Xinjiang chinois.

C’est précisément à la frontière de l’Aksaï Chin qu’a eu lieu l’affrontement meurtrier du 16 juin (étoile rouge sur la carte).

Si les deux armées veulent maintenant calmer les esprits, l’incident pourrait avoir des conséquences relativement importantes dans notre Grand jeu. Le charme semble définitivement rompu entre le sinophile Modi et Pékin, et l’Inde bruit des appels à boycotter les produits chinois. Quelques mesures ont déjà été prises même si New Delhi, qui dépend économiquement beaucoup plus de la Chine que l’inverse, ne peut aller trop loin.

Plus intéressant (ou inquiétant, c’est selon), certains stratèges indiens appellent à ouvrir les îles Andaman aux flottes australienne, japonaise mais surtout américaine. Cet archipel paradisiaque aux plages de sable blanc se trouve à un emplacement stratégiquement crucial (cercle rouge), au sortir du détroit de Malacca, pouvant barrer la route du Collier de perles du dragon et de son approvisionnement énergétique.

Où l’on reparle évidemment de la bonne vieille opposition terre/mer et des moyens de la thalassocratie impériale pour contrer la Chine. En attendant le développement du maillage continental eurasien, ces voies maritimes sont en effet absolument vitales pour Pékin qui commence d’ailleurs à les protéger par des sous-marins.

Nous n’en sommes pas là et New Delhi n’en est pas encore au stade de prendre une telle décision. Toutefois, les Chinois ne devraient pas prendre la chose à la légère, d’autant que le QUAD pourrait être ressorti de sa boîte en cas de dégradation des relations. Petit rappel pour les nouveaux lecteurs :

Pour faire simple, le QUAD est la troisième chaîne de containment de la Chine, composé de puissances économiques importantes, en arrière ligne, inféodées aux Etats-Unis : Japon, Australie et, du moins dans les rêves des stratèges US, Inde. Cette alliance informelle, créée au milieu des années 2000, a traversé diverses vicissitudes et connaît un regain de forme avec la sinophobie primaire du Donald, pour une fois d’accord avec son Deep State. D’aucuns voient dans le QUAD le prémisse d’une OTAN indo-pacifique.

L’Inde de Modi a plusieurs mis le holà, montrant de profondes divergences entre elle et le binôme américano-japonais (l’Australie navigue à vue sur ce dossier, ayant retourné plusieurs fois sa veste selon le gouvernement en place à Canberra). Pas plus tard qu’en mai, nous évoquions la chose en rapportant un nouveau flop du QUAD :

En réalité, le groupement informel ne s’est jamais transformé en alliance contre la Chine comme le rêvait Washington, l’Inde et même l’Australie refusant de s’engager dans cette voie. Pourtant, notre Grand jeu ne manquant décidément pas de rebondissements, les Etats-Unis ont tenté de redonner une dynamique au moribond avec la crise du coronavirus. Afin de discuter des solutions à apporter à la pandémie, les représentants des quatre pays ont « télé-conférencé » fin mars, invitant même trois autres États – Corée du Sud, Nouvelle-Zélande et Vietnam – pour former un virtuel « QUAD Plus ».

La revue nippo-impériale The Diplomat a cependant très vite douché les espoirs de ceux qui se prenaient à imaginer une grande ligue anti-chinoise. Les nouveaux arrivants n’ont absolument aucune intention de mettre à mal leurs relations avec Pékin et ce QUAD à sept, groupe informel visant uniquement des buts humanitaires, pourrait même faire perdre sa raison d’être au QUAD à quatre, censé contenir (très imparfaitement de toute façon) le dragon.

Humiliation suprême, même la « mission » humanitaire a fait un flop retentissant dont se lamente un autre article au chapeau intéressant :

Et la revue de conclure : « L’incapacité du QUAD à cueillir ce fruit à portée de main a permis à la Chine de prendre l’avantage [dans le soft power humanitaire] et a nui à la crédibilité du QUAD. N’ayant mené aucune action coordonnée, même en ces temps d’urgence, il est de plus en plus douteux que le groupe puisse inspirer une quelconque confiance dans la région indo-pacifique. »

Pourtant, il y a seize mois, nous écrivions un billet qui, s’il revenait sur les malheurs de l’alliance-qui-n’en-est-pas-une, terminait sur un avertissement prémonitoire :

L’amiral Phil Davidson, chef du commandement indo-pacifique de la flotte américaine, vient de reconnaître que le QUAD est mis en sommeil pour une durée indéfinie. En cause, le refus entêté de New Delhi d’en faire une alliance anti-chinoise, c’est-à-dire un outil de l’impérialisme US dans la région. Et le bonhomme de continuer : « Nous avons remis le sujet sur la table à plusieurs reprises mais le patron de la marine indienne, l’amiral Sunil Lanba, nous a très clairement fait comprendre que le QUAD n’avait pas de potentiel dans l’immédiat ». En décodé : nous ne sommes pas intéressés.

A la Chine maintenant de faire preuve d’intelligence et de renvoyer l’ascenseur à New Delhi, en cessant par exemple de prendre constamment parti pour le Pakistan dans sa guéguerre avec l’Inde.

La balle est à nouveau, et de manière deux fois plus urgente, dans le camp chinois qui ne perdrait rien à réfléchir sérieusement sur ses priorités : quelques arpents ridicules et désolés, perdus au fin fond du Ladakh, ou l’assurance que le containment indo-pacifique du dragon restera lettre morte.

Un dernier mot sur la Russie qui, sachant pertinemment que le triangle Moscou-Pékin-New Delhi a les destinées de l’Eurasie entre ses mains, est évidement bien embêtée par ces chamailleries d’un autre âge. L’ours, dont la relation avec la Chine est officiellement qualifiée de « partenariat stratégique complet pour une nouvelle ère » et celle avec l’Inde de « partenariat stratégique spécial et privilégié« , ne veut absolument pas voir ses deux plus chers alliés, d’ailleurs tous deux membres de l’OCS désormais, se déchirer.

Le Kremlin et le MAE ont été très actifs sur le dossier, et Moscou a fait des gestes relativement forts, tout en prenant bien soin de faire plaisir à chacun. D’un côté, Lavrov a descendu en flèche l’ingérence US à Hong Kong :

« C’est une affaire intérieure à la République Populaire de Chine et les tentatives américaines d’en faire un scandale international décrédibilisent Washington. Leurs déclarations symbolisent leur sentiment de supériorité et d’impunité, notamment le droit auto-arrogé de distribuer bons points et menaces, qui ne servent en réalité que leurs propres intérêts ». Le dragon en a ronronné de plaisir…

De l’autre côté, Moscou va accélérer la livraison des S-400 à l’Inde, où les premières batteries devraient arriver dès cette année. Le ministre de la Défense indien est euphorique : « Ce système sera la solution miracle contre nos ennemis. Il libèrera du combat aérien nos avions de chasse qui se concentreront sur leur mission de bombardement de cibles au sol ».

En réalité, personne ne bombardera personne. Dans un autre billet quelque peu prémonitoire lui aussi, nous expliquions il y a quatre ans que l’intérêt stratégique de la Russie était l’« apaisement des rivalités (notamment sino-indiennes) de ses alliés par la fourniture d’armements sophistiqués ». L’intégration de l’Eurasie passe aussi par la sanctuarisation du territoire des rivaux et à Moscou, on l’a bien compris…Tag(s) : #Sous-continent indien#Chine#Russie#Histoire

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COMPRENDRE LE MONDE ACTUEL, MIEUX ANTICIPER LE MONDE DE DEMAIN…

COMPRENDRE LE MONDE ACTUEL, MIEUX ANTICIPER LE MONDE DE DEMAIN…

« L’avenir n’est pas ce qui va arriver mais ce que nous allons faire » (Henri Bergson). Tel n’est pas le mantra de nos dirigeants obnubilés par le très court terme, le présentisme, le médiatique, la tactique, la politique politicienne, les coups foireux qui s’apparentent à de vulgaires pétards diplomatiques. Alors que la planète plonge dans une crise sociale, économique sans précédent, consécutive à une pandémie1 et que la défiance à l’égard des dirigeants s’installe dans l’opinion publique, il est indispensable de prendre le temps de la réflexion. Prendre le temps de comprendre où nous nous trouvons aujourd’hui (pourquoi ?) pour mieux imaginer où nous irons demain et après-demain (comment ?).

Dans cette optique, les philosophes peuvent être d’une très grande utilité dans la démarche des internationalistes, des diplomates, des décideurs. Michel Foucault a magnifiquement expliqué, combien la tâche des philosophes, aujourd’hui, consiste à dresser un « diagnostic du présent ». Il a montré comment le rôle de la philosophie n’est pas de colorier les calendriers de l’avenir (Roger-Pol Droit). Le terme « diagnostic » est important par ce qu’il emporte comme conséquences. Nous ne le répèterons jamais assez. À l’instar de ce que nous dit Hubert Védrine, le travail du diplomate est comparable à celui du médecin, ni plus, ni moins. Sa priorité consiste à examiner le patient monde, région « X », État « Y », à l’ausculter avec attention pour dégager le tableau clinique qui s’impose.

Ce n’est que dans un second temps, qu’il peut, raisonnablement, envisager le diagnostic idoine2 permettant d’envisager, le cas échéant, le traitement des maux. Mutatis mutandi, ce n’est qu’au prix d’un diagnostic sans tabou du tableau clinique actuel – très peu encourageant au demeurant – que nous pourrons nous livrer à un exercice sans complexe d’anticipation du futur sans lequel nous nous promettons des jours difficiles3.

UN DIAGNOSTIC SANS TABOU DU TABLEAU CLINIQUE ACTUEL

Sans constat le plus objectif qui soit de la situation du monde en ce printemps 2020 (l’existence d’une polycrise), rien de très sérieux ne sera possible. La pratique du retour d’expérience (les leçons de l’Histoire) chère aux militaires, il paraît difficile, si ce n’est impossible, de répondre à un impératif catégorique (la projection dans l’avenir).

Un constat objectif : l’existence d’une polycrise

Prétendre, avec la plus grande mauvaise foi, que toutes les dérives, les dérèglements du système international sont les conséquences uniques et directes de la pandémie de Covid-19 est mensonger. Les fissures dans l’édifice fondé sur l’interdépendance, bâti après la Seconde Guerre mondiale, étaient déjà présentes depuis plusieurs années à condition de n’être ni sourd, ni aveugles aux signaux faibles et forts concordants. La crise sanitaire a simplement servi de révélateur, d’accélérateur de tendances structurelles largement perceptibles à la fin de l’année 20194. Nous étions face à une crise globale, crise de la mondialisation « heureuse » en particulier5. Tel est l’objectif de l’exercice de bilan auquel nous nous sommes livrés dans les colonnes de ce blog, l’intitulant : « Un monde sans repères »6. La démarche était des plus classiques pour un esprit formé sur les bancs de la faculté de droit et de Sciences-Po Paris, au siècle dernier, précisons-le. Sans grande originalité, nous constations la prégnance d’une fragmentation du monde (prégnance de multiples crises, effondrement de l’ordre international néo-libéral) dont la conséquence directe était l’émergence d’un monde désorienté (montée en puissance de la puissance, déclin progressif du multilatéralisme). Le tout débouchant sur un questionnement du monde du XXIe siècle (effacement continu de la confiance, déficit chronique d’architectes du futur). Un diagnostic largement partagé dans la communauté des chercheurs sérieux. Nous ne parlons pas ni des officines dont la devise est le client est roi, ni du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du Quai d’Orsay7. Notre conclusion était ainsi libellée : « En dernière analyse, pourrons-nous, voudrons-nous, saurons-nous ramasser les débris du monde d’hier pour reconstruire, sur les décombres de l’ancien, les piliers du monde de demain afin qu’il retrouve ses principaux repères ? L’ambition est étroite et l’ambition immense. Aux grands maux, les grands hommes ». Une fois de plus, rien de très original si ce n’est le souci de tirer les conclusions de l’instabilité et de l’imprévisibilité d’un monde en transition exposé à tous les vents mauvais, à toutes les tempêtes imprévues, à toutes les surprises stratégiques. Ce sont des domaines par excellence où l’autonomie, l’indépendance de la pensée, et donc de l’action, sont essentielles pour prévenir les multiples embardées – la crise globale – que nous connaissons depuis le début de la pandémie de coronavirus.

Un retex salutaire : les leçons de l’Histoire

Comme le souligne justement le géographe, Michel Foucher : « Nous serions bien inspirés de prêter plus d’attention aux méthodes de nos militaires en anticipation et retour d’expérience, qu’ils sont bien les seuls à pratiquer »8. Il est vrai que les diplomates – très souvent imbus de leur propre morgue – dédaignent ce genre d’exercice d’introspection qu’ils jugent indignes de leur immense savoir des choses de l’extérieur. Exercice qui leur permettrait d’éviter de reproduire à l’identique les mêmes erreurs impardonnables au fil des ans. Et, le moins que l’on puisse dire est que la conjugaison des fautes et des surprises stratégiques constitue le meilleur carburant des dérives d’un monde qui peine à se restructurer en dépit des coups de boutoir que lui infligent la réalité. Ce ne sont pas les remarques dignes du Café du commerce produites par le brillantissime ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian qui sont rassurantes9. Saurons-nous faire preuve d’humilité pour reconnaître nos erreurs d’appréciation des situations, nos réponses erronées aux crises multiples qui secouent la planète ? Crises auxquelles il faut désormais ajouter la crise sanitaire aux nombreux effets dévastateurs dans tous les domaines : politiques, économiques, énergétiques10, financiers, sociaux, internationaux11, diplomatiques… Petite cause (un virus microscopique), grands effets (un bouleversement planétaire durable, « une catastrophe humanitaire » selon l’ONU). Sommes-nous et serons-nous en mesure de dresser un tableau de toutes les conséquences de cette crise, une fois le tsunami passé pour mieux anticiper l’avenir afin de s’y préparer le plus efficacement possible ? Sommes-nous disposés à nous plier à cette discipline intellectuelle en mettant entre parenthèses notre égo ? L’objectif est simple : mieux s’interroger pour mieux comprendre. Faute de nous livrer à cet exercice salutaire de retour sur le passé, nous nous promettons des lendemains qui déchantent.

Un impératif catégorique : la projection dans l’avenir

Une fois de plus, dans une démarche marquée au sceau de la logique et muni de notre bilan de l’année écoulée comme tout viatique pour un futur incertain, nous nous sommes autorisés, deux mois après la présentation du bilan de l’année 2019, à esquisser quelques grandes lignes d’action pour une année 2020 qui se présentait, à l’évidence, sous les plus mauvais auspices12. Tout bilan n’a d’intérêt opérationnel que s’il débouche sur quelques propositions d’action. Mais, les dirigeants ont une sainte horreur des Cassandre. Ils préfèrent le « narratif » rassurant des marchands d’illusions. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » (Antonio Gramsci). Comment mieux résumer la problématique des relations internationales, en cet été 2021, que ne le fait Antonio Gramsci ? Mais que disaient et proposaient, il y a peu de temps encore avec une grande assurance, nos bons docteurs Diafoirus pour guérir ce malade monde bien mal en point ? Rien de très passionnant et de très constructif, attachés aux dogmes13 et à la liturgie d’un passé révolu qu’ils sont. Pour notre part, nous estimions que, si nous voulions disposer d’un quelconque levier d’action pour contribuer au remodelage du mode du XXIe siècle, il fallait relever, au moins, les trois principaux défis suivants : le défi de la parole discréditée, le défi du réalisme, le défi de la créativité. S’agissant de la créativité, voici ce que nous écrivions au début du mois de mars avant que la crise du Covid-19 ne se manifeste sous ses diverses facettes.

« La rénovation de la grammaire des relations internationales devient une ardente obligation, un impératif catégorique. « Rien ne sert d’idéaliser le passénous ne reviendrons pas en arrière », nous rappelle fort justement Yuval Noah Harari. En cette année 2020, le monde est face à un choix stratégique qui l’engagera pour les décennies à venir. En un mot comme en cent, le dilemme de la communauté des nations – nous bannissons de notre langage le concept-valise de communauté internationale qui ne signifie rien de concret – est simple : se réformer ou périr. Mais après la question du quoi vient inexorablement le temps de celle du comment. Et, c’est là que les choses se corsent. Où sont les authentiques hommes et femmes d’État qui sachent voir loin, qui fassent preuve d’un minimum de clairvoyance pour appréhender les défis du monde nouveau dans cette dangereuses phase de transition ? Où sont ceux et celles qui cesseront de faire preuve d’une inquiétante cécité politique ?14 Il reste à espérer qu’ils ou elles sauront répondre au moins en partie à ces défis, notamment celui d’une approche inclusive des crises qui le secouent ».

Bien évidemment, rien de tout cela n’a été fait alors que nous disposions de toutes les cartes en main pour procéder à l’examen clinique de la situation à froid. Ceci explique en partie la situation de désarroi dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui et qui était largement prévisible à condition de ne pas s’arrêter à l’écume des jours, à la dimension purement médiatique et court- termiste des relations internationales, concept appréhendé dans son acceptation la plus large.

Retour sur le passé, analyse sans tabou d’un présent tumultueux, telles sont les conditions incontournables d’une bonne préparation d’un avenir plus serein. Revient toujours de façon lancinante la même question : saurons-nous préparer le « monde d’après », le monde de demain ou bien devrons-nous nous résoudre à le subir ?

UN EXERCICE D’ANTICIPATION SANS COMPLEXE DU FUTUR

Plus l’avenir est incertain, plus la prospective doit reprendre du service pour tenter de réduire les incertitudes. Pour parvenir à cet objectif ambitieux, une révolution copernicienne s’impose. Elle passe par l’adoption d’une méthodologie exigeante (une sorte d’ardente obligation comme le fut la planification au lendemain de la Seconde Guerre mondiale), le recours à une prospective novatrice (une recherche iconoclaste débarrassée des pesanteurs et des conformismes de toutes sortes) et la mise au point d’une feuille de route globale (une indispensable boussole pour fixer un cap pérenne au navire monde dans la décennie future).

Une méthodologie exigeante : une ardente obligation

Le monde d’aujourd’hui. Un impératif catégorique s’impose. Nous devons indubitablement nous débarrasser de tous nos préjugés, nos idéologies, nos a priori, nos élans généreux… pour mettre au point une méthodologie pragmatique permettant de nous projeter sur l’avenir « car le futur se récolte toujours dans le passé » (Dany-Robert Dufour). Vouloir coûte que coûte faire entrer le futur dans des schémas de pensée préétablis devient de plus en plus insupportable, de plus en plus contreproductif, de plus en plus vain. Il n’y aura pas de « jours heureux » (pour reprendre la formule d’Emmanuel Macron) sans une réflexion collective, non seulement sur les causes de nos maux mais aussi sur les échecs de nos remèdes. Si les prédictions de la catastrophe, en tant que telles, semblent aujourd’hui d’une formidable acuité15, les visions esquissées du « monde d’après » font très souvent froid dans le dos16. Toutefois, elles doivent nous aider à imaginer, décrire le « monde d’après », celui d’une éventuelle refondation sur la base de paradigmes novateurs des relations internationales débarrassés des scories de l’ancien monde. Il ne faut pas se le dissimuler, les écueils sont nombreux. En particulier, nous ne saurions nous satisfaire de la tendance des intellectuels médiatiques à deviser, en pleine crise du coronavirus, sur le « monde d’après » en ressassant leurs idées d’avant (Roger-Pol Droit). Si l’on écoute le président de la République, il ne pourra y avoir de « jours heureux » que si nous savons nous réinventer (« beaucoup de certitudes, de convictions seront balayées, remises en cause », Emmanuel Macron, 12 mars 2020). Merveilleux aveu. Mais pour cela, il va falloir toute l’exigence des cartésiens, des pessimistes et des courageux pour éviter les entourloupes des avant-hier qui déchantent17. Il va falloir également se prémunir contre le risque du « tout change pour que rien ne change » (Lampedusa) qui serait catastrophique pour le monde, ses nations, ses peuples, ses citoyens. Et cela n’est pas tâche aisée dans une époque où les conformismes tiennent le haut du pavé et les dogmes paraissent de plus en intangibles au fur et à mesure où les réalités les démentent avec la plus grande vigueur.

Une prospective novatrice : une recherche iconoclaste

Le monde change. Fini le temps béni de l’insupportable pesanteur du terrorisme intellectuel18, de la clairvoyance rétrospective19, de la prophétie autoréalisatrice20, de la dictature des idées reçues ! Les masques sont tombés. La prospective doit retrouver toutes ses lettres de noblesse en redevenant le réducteur d’incertitudes qu’elle a été et qu’elle n’est plus. Elle doit nous apprendre à vivre, pour longtemps encore, dans un monde frappé au sceau d’un futur flou ; de deux faces de l’incertitude (manque d’exactitude et imprécision, confusion ; de l’imprécis et du confus ; avenir vague et rétif aux prévisions…)21. À la prévision du temps des certitudes doit impérativement faire place la prévision du temps des incertitudes. Nous ne devons pas perdre de vue cette donnée objective sauf à faire fausse route. Changer de modèle22, changer de logiciel de pensée23… Examiner d’abord une idée reçue et la passer ensuite au filtre de la raison critique ! Les prévisionnistes doivent s’atteler à cette lourde tâche. Cette démarche, aussi indispensable qu’audacieuse, serait d’autant plus louable que nous vivons dans un environnement de confusion intellectuelle permanente entre le fait et le commentaire, le droit et la morale, la raison et la passion, le court et le long terme… La conséquence la plus directe de cette situation est la difficulté que nous avons tous – experts ou pas – à démêler le vrai du faux. En dernière analyse, penser contre la bien-pensance ambiante, n’est-ce pas le meilleur biais pour comprendre le monde ? 24 Car « toute vérité n’est pas bonne à croire » comme le souligne Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais. Notre faillite dans la prévention puis dans la lutte contre la pandémie de Covid-19 est d’abord la défaillance de la prévision – plus précisément l’absence de prévision audacieuse – de nos dirigeants. Le fameux « gouverner, c’est prévoir ». La prévision ne doit pas être un simulacre de réflexion pour temps de paix mais une authentique remise en question permanente pour temps de guerre. Une fois encore, cela s’appelle une révolution copernicienne dans les esprits des chercheurs, des prévisionnistes et, en dernière analyse, des dirigeants de la planète. Cette démarche est d’autant plus incontournable qu’il va falloir vivre avec l’incertitude, l’intégrer à nos existences et à nos pensées. Grâce à quoi, peut-être, nous pourrons dresser une feuille de route globale pour l’avenir et disposer d’une indispensable boussole pour affronter les tempêtes qui nous attendent.

Une feuille de route globale : une indispensable boussole

Le monde est sans boussole. La lutte planétaire contre le coronavirus ne signifie pas la fin des rivalités entre grandes puissances. Mais l’épidémie pourrait hâter le déclin relatif des États-Unis, le désarroi stratégique des Européens et l’influence croissante de la Chine25. Elle risque d’attiser la rivalité sino-américaine26 et de pousser l’Occident à réduire sa dépendance vis-à-vis de la Chine27. Polarisée par une hypothétique menace russe, l’OTAN s’éveille à la menace chinoise28. Il est grand temps de ne plus se satisfaire des déclarations lénifiantes de Pékin29. Au-delà de ce constat très général, les experts ne s’accordent pas sur les grandes lignes de force du monde d’après. Quid de l’avenir du système multilatéral ?30 Le Covid-19 peut être le dernier clou planté dans le cercueil du multilatéralisme alors même que, paradoxalement, les maladies infectieuses ont fait l’objet de mesures de préparation dès la fin des années 199031. Face aux fièvres nationalistes, à la montée des égoïsmes et au repli des États, y a-t-il un espoir de reconstruire un système de coopération ou de gouvernance internationale ?32 Rien n’est certain tant nous sommes entrés dans une phase de bipolarité fluide. Il nous faut apprendre à réinventer le bilatéralisme et à créer des coalitions nouvelles sortant des cadres existants qui ont amplement démontré leurs limites intrinsèques. Il nous faut apprendre à faire le deuil d’un multilatéralisme moribond, le remplacer, pour un temps indéterminé, par un « minilatéralisme » pragmatique33. Il nous faut apprendre à faire contre mauvaise fortune bon cœur avec une Europe à bout de souffle, incapable – par la faute du dissensus entre ses États membres – de relever l’immense défi des crises du XXIe siècle34. Il nous faut apprendre à faire sans une Alliance atlantique « en état de mort cérébrale »35 en définissant de manière autonome qui sont nos véritables ennemis : Russie, Chine, États-Unis ? Il nous faut apprendre à repenser, sans le moindre tabou les termes de la prétendue « mondialisation heureuse » et envisager la transition vers un système plus viable, plus tolérable par les peuples36. Ce n’est que, muni de cet indispensable appareillage conceptuel, nous pourrons mieux affronter le monde difficile de demain ainsi que toutes ses turbulences incontournables. La prévision devra nous servir d’aiguillon intransigeant chaque fois que nous serons tentés de retomber dans les ornières du passé, par paresse intellectuelle et par conformisme ambiant.

« Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur » (Winston Churchill). Tel est le principal défi que devront relever nos dirigeants quand sera venu le temps de tirer les conclusions de la pandémie. Faute de quoi, ils se promettent des lendemains qui déchantent et nous promettent des jours difficiles. Surtout en France, Jupiter devra apprendre à parler à des adultes, comme le fait Angela Merkel, et non à des enfants37. Encore et toujours, nous ne le répéterons jamais assez : comprendre pour se préparer, surtout au pire.

Tel est la clé du succès ou, du moins, de la réduction maximale de l’incertitude, de l’imprévu. Comme le souligne justement, Edgar Morin : « Toutes les futurologies du XXe siècle qui prédisaient l’avenir en transportant sur le futur les courants traversant le présent se sont effondrées … La révélation foudroyante des bouleversements que nous subissons est que tout ce qui semblait séparé est relié »38. Tout est dans tout. Tout devra être repensé, pour assurer dans les meilleures conditions possibles, la transition du monde d’hier vers celui de demain, un « monde à la fois incertain et tragique ». Autonomie de la pensée et inventivité permanente doivent guider nos réflexions pour prévenir erreurs de diagnostic, défaut de prévision et décisions aberrantes comme nous les constatons quotidiennement sur toute une gamme de questions qui couvrent le sanitaire, l’économique, l’institutionnel, l’international, le diplomatique… Le voulons-nous, le pouvons-nous ?
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À la manière d’un Milan Kundera, voulons-nous revendiquer l’héritage décrié de Cervantès afin de « comprendre le monde comme ambiguïté » et non comme une certitude scientifique ? Ce n’est qu’à ce prix, lourd de conséquences pour nos « toutologues » et autres habitués des concours de rodomontades et d’effets d’annonce médiatiques, que nous serons mieux outillés afin de comprendre le monde actuel pour mieux anticiper le monde de demain39.

Guillaume Berlat
29 juin 2020

1 Hubert Védrine, Et après ?, Fayard, juin 2020.
2 Jean-Paul Pancracio, For your eyes onlyhttp://observatoire-de-la-diplomatie.com/for-your-eyes-only/, 25 avril 2020.
3 Marc Weitzman, Pourquoi nous n’avons pas écouté les mises en gardehttps://www.lefigaro.fr/vox/societe/marc-weitzmann-pourquoi-nous-n-avons-pas-ecoute-les-mises-en-garde-20200421#xtor=AL-201 , 21 avril 2020.
4 Marc Semo (propos recueillis par), Thomas Gomart : « Cette crise est la première d’un monde post-américain », Le Monde, 9 avril 2020, p. 24.
5 Jacques Fontanel, La globalisation atteinte du coronavirus : inégalités, égoïsmes, ploutocratie, insécuritéwww.afri-ct.org, Thucyblog n° 30, 23 avril 2020.
6 Guillaume Berlat, Revue 2019 : un monde sans repères…, www.prochetmoyen-orient.ch , 30 décembre 2019.
7 Ali Baba, Le CAPS du Quai d’Orsay : haut lieu de la clairvoyance rétrospectivewww.prochetmoyen-orient.ch , 6 avril 2020.
8 Gaïdz Minassian (propos recueillis par), Michel Foucher : « Nous devons apprendre à repenser nos limites territoriales », Le Monde, 21 avril 2020, p. 24.
9 Cyril Bensimon/Christophe Châtelot/Piotr Smolar (propos recueillis par), Jean-Yves Le Drian : « Nous assistons à une amplification des fractures », Le Monde, 21 avril 2020, p. 5.
10 Éditorial, Le nouveau désordre pétrolier mondial, Le Monde, 25 avril 2020, p. 30.
11 Gaïdz Minassian/Marc Semo, Le multilatéralisme à l’épreuve du coronavirus, Le Monde, 25 avril 2020, pp. 24-25.
12 Guillaume Berlat, En route vers 2020 !, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 mars 2020.
13 Hadrien Mathoux, Les dogmes ont la vie dure, Marianne, 24-30 avril 2020, p. 373
14 Lawrence Summers, Une inquiétante cécité politique, Le Monde, 29-30 décembre 2019, p. 23.
15 Ali Baba, Collapsologie : pour le meilleur ou pour le pire ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 23 mars 2020.
16 Abel Mestre/Olivia Zappi, La fiction postapocalytique décrit-elle notre avenir ?, Le Monde, 22 avril 2020, p. 28.
17 Natacha Polony, Quels « jours heureux » monsieur le président ?, Marianne, 17-23 avril 2020, p. 3
18 Jean Daspry, L’insupportable pesanteur du terrorisme intellectuelwww.prochetmoyen-orient.ch , 10 février 2020.
19 Ali Baba, Le CAPS du Quai d’Orsay : le haut lieu de la clairvoyance rétrospectivewww.prochetmoyen-orient.ch , 6 avril 2020.
20 Guillaume Berlat, Vers un nouveau concept de droit international : la « prophétie autoréalisatrice », www.prochetmoyen-orient.ch , 29 novembre 2016.
21 Roger-Pol Droit, Endurer l’incertitude, Le Monde, 24 avril 2020, p. 22.
22 Piotr Smolar, Donald Trump torpille le sommet des membres du Conseil de sécurité de l’ONU espéré à Paris, Le Monde, 25 avril 2020, p. 8.
23 Moritz Schularick, « Cette crise est un test énorme pour l’Union monétaire », Le Monde, 23 avril 2020, p. 15.
24 Ali Baba, Penser contre la bienpensance pour mieux comprendre le mondewww.prochetmoyen-orient.ch , 23 mars 2020.
25 Fabien Escalona, La pandémie peut-elle bouleverser l’ordre international ?, www.mediapart.fr , 19 avril 2020.
26 Adrien Jaulmes, La rivalité sino-américaine attisée par la Crise du Covid-19, Le Figaro, 24 avril 2020, pp. 20-21.
27 Patrick Saint-Paul (propos recueillis par), François Godement : « L’Occident veut réduire sa dépendance à la Chine », Le Figaro, 24 avril 2020, p. 20.
28 Isabelle Lasserre, L’OTAN s’éveille à la menace chinoise, Le Figaro, 24 avril 2020, p. 21.
29 Alain Léauthier, Tous contre la Chine ?, Marianne, 24-30 avril 2020, pp. 34-35.
30 Gaïdz Minassian, Le multilatéralisme à l’épreuve du coronavirus, Le Monde, 25 avril 2020, pp. 24-25.
31 Marc-Olivier Bherer (propos recueillis par), Andrew Lakoff : « Les maladies infectieuses ont fait l’objet de mesures de préparation à la fin des années 1990 », Le Monde, 23 avril 2020, p. 25.
32 François Bonnet, Comment échapper au grand désordre mondial ?www.mediapart.fr , 19 avril 2020.
33 Guillaume Berlat, 74ème Assemblée générale de l’ONU : minilatéralisme !, www.prochetmoyen-orient.ch , 30 septembre 2019.
34 Guillaume Berlat, De l’Union européenne à la désunion européenne. Chronique d’un désamour annoncéwww.association-desinternationlistes.org/tribune , 8 juin 2014.
35 Guillaume Berlat, Pour The Economist, Jupiter dynamite l’Europe et l’OTANwww.prochetmoyen-orient.ch , 11 novembre 2019.
36 Guillaume Berlat, Mondialisation heureuse, balkanisation furieusewww.prochetmoyen-orient.ch , 11 mars 2019.
37 Ludovic Lamant/Johann Chapoutot : « Merkel parle à des adultes, Macron à des enfants », www.mediapart.fr , 24 avril 2020.
38 Nicolas Truong (propos recueillis par), Edgar Morin : « Cette crise devrait ouvrir nos esprits depuis longtemps confinés sur l’immédiat », Le Monde, 19-20 avril 2020, pp. 28-29.
39 Paul Dahan (sous la direction de)/Thierry de Montbrial (avant-propos de), Prévoir le monde de demain, Collection Biblis, éditions du CNRS, juin 2020.

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« La filiation des services spéciaux avec le BCRA gaulliste n’est pas exclusive »

« La filiation des services spéciaux avec le BCRA gaulliste n’est pas exclusive »

INTERVIEW. Le général d’armée aérienne François Mermet revient sur l’importance pour le renseignement du serment de Bon-Encontre, le 23 juin 1940.

Par Jean GuisnelPublié le 28/06/2020 à 11:00 | Le Point.fr

Des archives du Bureau central de renseignements et d'action - BCRA. (Photo d'illustration)
Des archives du Bureau central de renseignements et d’action – BCRA. (Photo d’illustration) © AFP PHOTO /SHD/VIOLA DOMINIQUE

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Dernier militaire à avoir dirigé la DGSE, qu’il a quittée en 1989, le général d’armée aérienne François Mermet, né en 1933 et d’une vivacité étonnante, n’a jamais cessé de s’intéresser au monde du renseignement, bien qu’il ne s’exprime pratiquement jamais. Aujourd’hui président de l’Association des anciens des services spéciaux de la défense nationale (AASSDN), il a accepté de contribuer à la mémoire des événements de 1940, qui mettent en avant le rôle essentiel du général de Gaulle.

Dans une interview récente au Figaro, le directeur de la DGSE Bernard Émié avait insisté sur la relation des services modernes avec le BCRA gaulliste. Son lointain prédécesseur rappelle au Point qu’elle n’est pas exclusive et que depuis la France occupée, des centaines de Français réunis dans une structure clandestine ont contribué à la victoire en collaborant efficacement avec l’Intelligence Service. Ils en avaient fait le serment à Bon-Encontre, non loin de Toulouse, le 23 juin 1940.closevolume_off

Le Point : Quatre-vingts ans après l’appel du 18 Juin, la DGSE célèbre sa filiation avec le Bureau central de renseignements et d’action (BCRA) gaulliste et vante l’esprit de résistance qui doit animer ses recrues d’aujourd’hui. Que pensez-vous de ces liens avec l’Histoire de France ?

Gl François Mermet : Cette démarche du directeur général de la DGSE, Bernard Émié, est excellente et me semble très positive. Je rappelle néanmoins que la filiation des services spéciaux avec le BCRA n’est pas exclusive. Un très bref rappel historique est nécessaire : le 14 juin, la Wehrmacht entre dans Paris vidée de ses habitants. Le 16, le général de Gaulle est à Londres. Les chefs et les membres des Services de renseignement (SR) militaire français, les seuls existant à l’époque, se replient eux aussi en zone libre avec leurs précieuses archives. Conduits par le capitaine Paul Paillole, les membres du personnel du SR gagnent Bazas, au sud de Bordeaux. Le colonel Louis Rivet, leur chef, les y rejoint le 21 juin. Le lendemain, l’armistice est signé avec les Allemands. « La clause dissolvant nos services est confirmée. Un silence de mort règne dans notre cantonnement » écrira Paillole dans son ouvrage Services spéciaux 1935-1945 : « Dans un bureau voisin soudain s’élève une voix : L’honneur, le bon sens, l’intérêt de la Patrie commandent à tous les Français libres de continuer le combat, là où ils seront et comme ils pourront… C’est de Gaulle qui, de Londres sur les ondes de la BBC, exprime et endurcit notre résolution prise la veille à Bazas : continuer le combat, là où nous serons et comme nous pourrons. »

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Comment le SR s’organise-t-il au sein de l’armée d’armistice ?

Après avoir ordonné de mettre les archives en lieu sûr, à Brax près de Toulouse, Louis Rivet donne rendez-vous le 23 à ses troupes au séminaire de Bon-Encontre, à la sortie d’Agen. Les officiers et sous-officiers des Services spéciaux militaires, se recueillent devant le monument aux morts du village. Rivet, s’adresse à eux, témoigne Paillole : « Il trace le devoir de chacun : lutter contre l’envahisseur. Nous en faisons le serment ». Par ce serment historique, nos soldats s’engagent à poursuivre dans la clandestinité une lutte implacable contre les services allemands et italiens. On ne doit surtout pas oublier qu’en 1940, ils peuvent s’enorgueillir d’un bilan qui contribuera, plus tard, à la victoire contre le nazisme.

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À quels événements faites-vous ainsi allusion ?

Parmi leurs plus grands faits d’armes, figure le recrutement en 1931 d’Hans Stilo Schmidt, frère d’un général de la Wehrmacht responsable des transmissions. Schmidt fournit, entre autres, les plans de la machine de chiffrement Enigma, au capitaine Gustave Bertrand, excellent cryptologue. Grâce à cela, les services français suivent au jour le jour les communications cryptées allemandes. Mais les machines évoluent et se modernisent. Pour conserver leur avance, le SR français demande au ministère le recrutement de quelques mathématiciens, ce qui leur sera refusé. Le SR se tourne alors vers ses homologues polonais, qui fourniront début 1940 quatre cryptologues de haut niveau. Spécialistes français et polonais s’installent à Uzès et travaillent d’arrache-pied, sans les Britanniques, pas alors convaincus par Enigma… En 1940, nos experts français et polonais embarquent pour l’Angleterre et rejoignent l’équipe de Bletchley Park avec deux machines Enigma. Une alliance tripartite, unique dans les annales des Services, est établie. Elle permet de reconstituer une machine et de procéder au déchiffrement des messages qui se révéleront si précieux lors de la bataille d’Angleterre.

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Comment ne pas citer également « la source Mad », pour Madeleine Richou, [1] qui, grâce à ses liens avec un adjoint de l’amiral Canaris, un Autrichien antinazi, fournira des renseignements d’ordre géopolitique et militaire inappréciables, échappant durant toute la guerre à la capture. Et « la source K », nom de code de l’équipe de l’ingénieur Robert Keller, qui installa une dérivation sur le câble téléphonique Paris-Berlin, permettant de procéder à des interceptions téléphoniques des plus hautes instances allemandes. Dénoncé, il mourut en déportation en 1945.

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Le SR établit une relation stable et permanente avec l’Intelligence Service (MI6) britannique. Comment les choses se déroulent-elles ?

À Bon-Encontre, dès le 26 juin, le colonel Rivet met au point un projet de réorganisation du SR entré en résistance. La liaison est rétablie avec Stewart Graham Menzies, patron du MI6 qui avait déjà travaillé avec Rivet et Paillole, puis avec les représentants américains en poste à Vichy et dans d’autres capitales et, plus tard, avec l’OSS, service secret américain créé en 1942. La lutte se poursuit sous une forme légale, avec la création du Bureau des menées antinationales (BMA). Parallèlement, une organisation clandestine est mise en place sous la couverture d’une société de « Travaux ruraux », dirigée par le commandant Paillole depuis Marseille. Une idée particulièrement astucieuse, au moment où le régime de Vichy prône le retour à la terre ! Elle permettra d’abriter les archives du service et de recruter des agents – ils étaient 674 en novembre 1942 – qui surveilleront l’implantation des forces ennemies, prépareront des caches d’armes, des terrains d’atterrissage et des zones de parachutages. Leurs réseaux sont implantés sur l’ensemble du territoire national. Les résultats obtenus par ce travail obstiné et obscur sont remarquables et reconnus par nos alliés, car ils vont concourir aux succès des débarquements de Normandie et de Provence, ainsi qu’aux opérations en Tunisie puis en Italie. N’oublions pas le sous-marin Casabianca qui a assuré une liaison permanente entre la France occupée et l’état-major de la France combattante à Alger.

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Quels seront les effets concrets de ces actions à l’encontre des occupants ?

Beaucoup de nos compatriotes ignorent que, de 1940 à 1942, grâce à ces services secrets, 50 espions allemands ou leurs affidés seront arrêtés, jugés et fusillés et 50 autres neutralisés. Après l’occupation de la zone sud, cette action de recherche des agents et des collaborateurs se poursuivra jusqu’à la Libération. En France occupée, la guerre du renseignement s’est donc poursuivie dans la clandestinité, le secret, avec son cortège de souffrances, de trahisons et d’atrocités. Sur le mémorial national de l’Amicale des anciens des services spéciaux de la défense nationale, à Ramatuelle, sont gravés en lettres d’or 325 noms des membres de nos Services. Le 7 mai 1944, le lieutenant-colonel Paillole part en mission secrète pour Londres, où il sera le seul officier français à être associé – sous le sceau du secret – à la préparation du débarquement de Normandie au SHAEF, le QG des forces alliées en Europe commandé par le général Eisenhower. Devant tant d’abnégation, de sacrifices, de détermination et d’héroïsme dans des circonstances aussi tragiques, nous nous devons de pérenniser cette mémoire très peu connue du serment de Bon-Encontre. Il a toute sa place dans l’histoire de la genèse des services spéciaux modernes.

Vous aimez rappeler le souvenir des Merlinettes. Qui étaient-elles ?

Ces jeunes opératrices radio affectueusement appelées « Merlinettes » sont les membres du Corps féminin des transmissions d’Afrique du Nord, créé en novembre 1942 par le général Lucien Merlin. Recrutées par nos services, entraînées en Afrique du Nord et parfois en Angleterre, parachutées depuis Londres (par l’Intelligence Service) ou Alger (par l’OSS), et qui furent, pour la plupart, trahies, arrêtées, torturées, déportées et finalement exécutées à Ravensbrück. Elles avaient entre 20 et 25 ans. Un jardin du parc Citroën, inauguré en 2015, rappelle le sacrifice de la plus jeune (3). Il faut savoir regarder l’Histoire en face, y compris celles de nos si précieux services spéciaux.

[1] Marie Gatard, La source MAD. Services secrets : une Française de l’ombre et un officier de l’armée allemande unis contre le nazisme, Michalon, 2017. Mad, une héroïne de l’ombre, film de Laurent Bergers, scénario de Marie Gatard, Label Image, 2017.

[2] Hitler sur table d’écoute, film de Laurent Bergers, scénario de Marie Gatard, Label Image, 2018.

[3] Dominique Camusso et Marie-Antoinette Arrio, La Vie brisée d’Eugénie Djendi de l’Algérie à Ravensbück. L’Harmattan 2020

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Alliances & mésalliances : tableau synoptique du Moyen-Orient

Alliances & mésalliances : tableau synoptique du Moyen-Orient

23 Juin 2020

« Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples ». Cette phrase prémonitoire du général De Gaulle, quoique quelque peu sortie de son contexte, résume à merveille la complexité de la scène moyen-orientale. C’est particulièrement vrai aujourd’hui, alors que nous assistons à l’émergence d’un casse-tête d’alliances et de contre-alliances où les acteurs eux-mêmes semblent parfois se perdre…

Ce blog a souvent ironisé sur les béantes contradictions de la politique américaine au Moyen-Orient. Les YPG syriens étaient des alliés mais leur alter ego du PKK, à quelques kilomètres de l’autre côté de la frontière, était « terroriste ». Pour une fois, Kurdes et Turcs devaient rire ensemble… très jaune. Et ne parlons même pas du soutien de la CIA à des groupes tirant sur les soldats envoyés par le Pentagone !

Si l’empire US a souvent porté l’incohérence à son paroxysme, il n’est toutefois pas le seul. Nous allons voir, dans ce petit tour d’horizon schématique, une kyrielle de discordances chez les protagonistes du jeu dans la région. Pourquoi l’Iran soutient-il en Libye ce qu’il combat en Syrie, pourquoi les Saoudiens arment-ils au Yémen ce qu’ils désarment en Egypte, comment diable le Hamas se retrouve-t-il dans le même camp qu’Israël sur le conflit syrien depuis dix ans ? Que penser des œillades émiraties envers les Iraniens malgré la proximité de ceux-ci avec le Qatar, ennemi juré d’Abu Dhabi ? Une proximité qui n’a d’ailleurs pas empêché l’Iran et le Qatar de s’affronter en Syrie. Syrie où Moscou et Téhéran sont alliés alors qu’ils se retrouvent dans des camps opposés en Libye. Faites vos jeux, rien ne va plus…PUBLICITÉ

Avant de commencer, dressons un rapide tableau synoptique, forcément sommaire, des trois grandes oppositions qui traversent le Moyen-Orient. Ce sont en effet elles qui, ne se recoupant pas toujours, expliquent en partie le maelstrom.

  • Courant nassériste vs courant religieux

Pendant les décennies d’après-guerre, c’était la grande opposition qui divisait le Moyen-Orient. D’un côté, un bloc nationaliste, socialisant et laïc, férocement anti-sioniste, comprenant l’Egypte de Nasser, le Baath en Irak et en Syrie ou encore l’OLP d’Arafat. De l’autre, la tendance religieuse regroupée autour des pétromonarchies du Golfe.

La Guerre froide est évidemment venue mettre son grain de sel. Par proximité idéologique, l’URSS a soutenu le courant nassériste tandis que, par contrecoup, les Etats-Unis ont logiquement embrassé le courant religieux, d’autant plus qu’ils y avaient encore d’autres intérêts (pétrole, pétrodollar)

La chute de l’URSS a laissé le premier orphelin, même si celui-ci n’avait de toute façon jamais rien fait pour se placer dans une position confortable : conflit « fratricide » perpétuel entre la Syrie d’Assad père et l’Irak de Saddam, expulsion des 20 000 (!) conseillers soviétiques d’Egypte en 1972 etc.

Aujourd’hui, ce qui reste du nassérisme se compte sur les doigts de la main : l’Egypte des militaires (mais qui a complètement abandonné son anti-sionisme), la Syrie d’Assad fils et, d’une certaine façon, le général Haftar en Libye. C’est peu. Cependant, ce courant déclinant a été rejoint, au moins partiellement, par un autre, qui a totalement changé la donne en 1979…

  • Chiisme vs sunnisme

Sous l’éteignoir pendant des siècles, oppressé par la majorité sunnite, le chiisme a explosé avec la Révolution iranienne. Partout au Moyen-Orient, exaltées par le militantisme khomeiniste, les communautés chiites relevaient la tête, provoquant la panique, aussi bien du courant religieux sunnite (pétromonarchies) que d’une partie du courant nassériste qui se scinde alors.

Craignant une contagion révolutionnaire dans sa population majoritairement chiite, Saddam, fortement encouragé et financé par les pétromonarchies, déclenche en effet la guerre contre son voisin. Il reçoit l’appui diplomatique de l’Egypte tandis que la Syrie se range du côté des Iraniens. Soutenus à la fois par Bagdad et par Téhéran, les Palestiniens sont quant à eux un peu perdus…

Pour Israël, l’ennemi n’est plus le courant nassériste, qui s’est irrémédiablement affaibli au fil du temps, mais le nouvel « axe de la résistance » mis sur pied par les Iraniens : ce fameux arc chiite dont on a beaucoup parlé concernant la guerre en Syrie.

Nassérisme éclaté, partiellement remplacé par le chiisme qui s’est allié à certaines de ses composantes et en a combattu d’autres ; on pourrait croire que seul le courant religieux sunnite est sorti indemne des soubresauts moyen-orientaux. Il n’en est rien.

  • Frères musulmans vs wahhabisme

Nous n’allons pas entrer ici dans les innombrables querelles théologiques au sein de l’islam sunnite mais nous attacher à la principale opposition qui le traverse. Contrairement à une idée reçue, l’Arabie saoudite n’a pas toujours été l’ennemie des Frères Musulmans (appelons-les « FM » car le nom reviendra souvent). Durant des décennies, ces deux-là avaient un commun adversaire – le laïc Nasser – et Riyad accueille dans les années 60 des milliers de membres de la confrérie, souvent des enseignants chargés d’éduquer la population largement analphabète du pays.

Les choses commencent à déraper lors de la guerre du Golfe (1990-1991), lorsque ceux-ci s’opposent au déploiement des troupes américaines sur le sol saoudien. Elles s’enveniment définitivement avec le « printemps arabe » de 2011 qui amène les FM au pouvoir en Egypte et ailleurs. Depuis, le Seoud s’oppose résolument à la confrérie, d’autant plus que le sultan Erdogan, concurrent pour le commandement officieux de la oumma, est proche d’elle.

Ces considérations étant posées, voyons comment ces grilles de lecture se traduisent sur le terrain. Commençons justement par l’Arabie saoudite. Nous avons vu plus haut qu’elle était à la fois anti-nassériste, anti-chiite et anti-frériste. Diantre ! Quand un conflit éclate entre deux de ces composantes, qui soutient-elle ? Les faits présents ou passés nous permettent d’établir une typologie assez sûre. Les ennemis du Seoud sont dans l’ordre :

  1. les chiites et l’Iran
  2. les Frères musulmans
  3. les nasséristes

Le tiercé gagnant de Riyad sera immanquablement 3 contre 1 (guerre Iran-Irak), 3 contre 2 (Egypte, Libye) ou 2 contre 1 (Syrie, Yémen).

Atterrés par la prise de pouvoir FM en Egypte, les Saoudiens y soutiennent le coup d’Etat militaire, pourtant laïc, en 2013. Et quand la sanglante répression pousse le Département d’Etat américain à interrompre son aide financière au Caire, ils sautent comme un diable de leur boîte pour offrir leurs pétrodollars.

En Libye, la guerre actuelle oppose le Gouvernement d’Entente Nationale (GNA en anglais) tendance FM à l’Armée Nationale Libyenne du général Haftar, nous y reviendrons. Sans surprise, l’Arabie saoudite soutient là aussi, avec armes et bagages, le général « nassériste » contre le gouvernement frériste.

Mais qu’entrent en scène l’Iran ou les chiites, et les Frères musulmans deviennent soudain beaucoup plus acceptables ! C’était évidemment le cas en Syrie quand ils combattaient Assad, allié de Téhéran. C’est également le cas au Yémen où le Seoud ravale sa fierté et épaule la milice al-Islah, principale force sur le terrain face aux Houthis chiites.

Si l’Arabie saoudite suit donc une stratégie à géométrie variable, graduelle en l’occurrence, deux poids lourds du Moyen-Orient conservent quant à eux une ligne directrice tout à fait cohérente, diamétralement opposée d’ailleurs. L’Egypte des militaires s’oppose universellement aux Frères musulmans, la Turquie les soutient partout.

Nous avons subrepticement évoqué le point chaud actuel, à savoir la Libye. La guerre y fait rage à peu près sans interruption depuis que les petits génies de l’OTAN se sont lancés dans un de leurs catastrophiques regime change en 2011. Si le général Haftar vient d’échouer aux portes de Tripoli à cause de la massive intervention turque, il contrôle encore la grande majorité du territoire (en rose).

Il est soutenu par tous les Etats qui, pour des raisons diverses, sont ennemis des Frères musulmans : Egypte, Arabie saoudite, Emirats Arabes Unis, Russie et, par ailleurs, la France. Le Caire, qui craint comme la peste la confrérie et ne veut pas voir un gouvernement qui en est issu à ses frontières, est même prêt à intervenir militairement pour aider Haftar.

Le GNA (en bleu sur la carte) est naturellement défendu par les pays proches des FM, au premier rang desquels la Turquie et le Qatar. Surprise (qui n’en est peut-être pas une finalement), il vient également de recevoir le soutien de l’Iran ! Echange de bons procédés – je me range de ton côté en Libye, tu continues à t’opposer aux sanctions US – lors de la visite du MAE iranien à Ankara ? Sans doute, mais il y a peut-être plus…

Le rapport entre Téhéran et les Frères musulmans – les « meilleurs ennemis du monde » – a toujours été compliqué. Peu de points communs entre le chef de file du monde chiite et le mouvement islamiste sunnite, sinon les points de friction. En Syrie, les milices iraniennes se battent depuis des années contre les groupes d’obédience frériste ; au Yémen, les Houthis font face à al-Islah etc.

Et pourtant, dans les hautes sphères surplombant les combats sur le terrain, les choses sont soudain beaucoup plus nuancées, car entrent en jeu les intérêts stratégiques profonds des puissances. Ainsi, pour Téhéran, la rupture de juin 2017 au sein du Conseil de Coopération du Golfe a été une véritable bénédiction :

Les Perses la jouent très fine, faisant d’une pierre deux coups. Les demandes qataries en nourriture et eau potable ont été acceptées et même devancées puisque l’Iran offre maintenant l’utilisation de trois ports pour le ravitaillement de son voisin. En intensifiant ses relations avec Doha, il espère faire exploser le Conseil de Coopération du Golfe, le biais par lequel l’axe Washington-Riyad-Tel Aviv fait pression sur Téhéran. Et en échange de l’aide de première nécessité fournie actuellement, on imagine qu’une condition a été posée : le retrait du soutien qatari aux rebelles modérément modérés de Syrie.

Depuis, les rapports sont restés excellents avec l’émirat gazier et l’Iran, engagé dans un bras de fer titanesque, semble décidé à jouer la carte turco-qatarie frériste contre la triade américano-saoudo-israélienne qui le harcèle. L’ennemi de mon ennemi est théoriquement mon ami, même si je le combats sur le terrain dans plusieurs guerres…

Ceci pourrait expliquer le surprenant soutien iranien au GNA libyen, qui place Téhéran complètement en porte-à-faux vis-à-vis de Moscou et même de son allié syrien ! Rappelons en effet qu’Assad et Haftar, mus par une commune détestation du sultan, ont noué des relations diplomatiques, le second allant jusqu’à ouvrir une ambassade à Damas. On donnerait cher pour connaître la réaction d’Assad à la récente prise de position iranienne.

Et que penser des Houthis qui, sans tout à fait se ranger derrière le GNA, s’opposent à l’intervention militaire égyptienne en Libye alors qu’eux-mêmes combattent depuis des années des groupes FM ? Est-ce par simple suivisme de la ligne iranienne ? A ce titre, il sera très intéressant de voir la réaction du Hezbollah qui, pour l’instant, reste muet sur la question. S’il prend parti, il se mettra à dos l’un de ses deux protecteurs, Damas ou Téhéran. Orient compliqué, décidément…

Si les contorsions d’une partie de l’axe chiite ont au moins l’excuse de viser à un objectif supérieur – la défense de l’Iran -, il n’en est rien pour le Hamas palestinien, dont la trahison « gratuite » reste dans toutes les mémoires. Soutenu à bout de bras pendant des décennies par l’Iran et la Syrie, il retourne sans vergogne sa veste en 2012 et prend parti pour les rebelles modérément modérés en lutte contre Assad, partageant même avec eux son savoir-faire en matière de tunnels et de roquettes.

A la base de cette décision stratégiquement infantile et suicidaire (l’Iran diminuera d’ailleurs fortement son aide financière), la religion. Le Hamas est frériste, comme la majorité de la rébellion syrienne au début de la guerre, Ahrar al-Cham par exemple. Certes, on peut se demander ce que les Frères musulmans ont jamais fait concrètement pour la cause palestinienne mais les dirigeants du mouvement gazaoui ne se posent apparemment pas la question. Elle finit cependant par revenir en force et, retournant une fois de plus son keffieh, le Hamas reprend bouche avec l’Iran qui, à cette occasion, se montre bien peu rancunier.

Ce qui nous amène indirectement à la Turquie. La politique néo-ottomane d’Ankara n’est plus à prouver et a maintes fois été décrite, notamment sur ce blog. Pour accomplir ses rêves sultanesques, elle s’appuie presque exclusivement sur les Frères musulmans, tant par proximité idéologique – l’AKP d’Erdogan est peu ou prou FM – que par pragmatisme – la confrérie est présente sur tous les théâtres où opèrent les Turcs, Syrie et Libye principalement.

Dans le dossier palestinien par contre, le sultan fait moins le fier, et c’est la seule incohérence de sa vision globalement homogène. S’il grogne de temps en temps, par exemple quand Israël lui coule un bateau (épisode de la flottille à destination de Gaza), il n’a jamais été au-delà des belles paroles et n’a aucune intention de rompre avec Tel Aviv tout comme, dans un autre registre, il est hors de question pour lui de quitter l’OTAN.

Terminons sur un pays dont on parle moins, mais qui ne jette pourtant pas sa part au chien dans le grand concours de dissonance moyen-orientale. Les Emirats Arabes Unis suivent fidèlement la ligne saoudienne concernant l’organisation frériste qu’ils ont en horreur. Ils sont en pointe dans l’aide à Haftar en Libye, ont rompu avec le Qatar lors du grand esclandre de 2017 et s’opposent généralement partout où ils le peuvent à la Turquie.

Comme Riyad, ils ont cependant mis de l’eau dans leur chicha au Yémen, où ils soutiennent eux aussi les milices FM contre les Houthis. Mais le plus déroutant est que, contrairement cette fois au Seoud, qui suit avec un fanatisme épatant son obsession religieuse, les EAU n’ont rien contre l’axe chiite. Preuve en sont les très bonnes relations qu’ils entretiennent avec Téhéran (dont ils bombardent pourtant les protégés yéménites), accointance encore renforcée par la pandémie covidienne. Dans une région habituée à toutes les contorsions, le grand écart émirati remporte sans doute la palme.

Et si après tout cela, chers lecteurs, le jeu moyen-oriental vous paraît encore quelque peu obscur, voici une carte qui vous permettra de comprendre … ou pas.

Un dernier mot sur la Russie. Il a été relevé, notamment dans le livre de votre serviteur, que Moscou réussissait le tour de force de s’entendre bien avec à peu près tout le monde et, sans renier ses alliances, de ne fermer la porte à personne. Quand on voit le maelstrom moyen-oriental, ses innombrables contradictions et ses retournements incessants, c’est peut-être en effet l’approche la plus sage…Tag(s) : #Moyen-Orient#Histoire

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Où l’on ressort Spykman

Où l’on ressort Spykman

15 Juin 2020

« Les Etats-Unis doivent admettre, une nouvelle fois et de manière définitive, que la constellation de puissances en Europe et en Asie est une perpétuelle source de préoccupation , que ce soit en temps de guerre ou de paix. »

En ces quelques lignes, écrites en 1943, Nicholas Spykman établit ce qui sera la politique de l’empire américain pour les décennies à venir. Pour le cynique et génial professeur de Yale, l’un des pères fondateurs de la pensée stratégique états-unienne, Washington doit donc diviser/contrôler ce Rimland indiscipliné, interface entre le Heartland et l’océan mondial anglo-saxon, foyer des principaux centres de richesse et de population de la planète, et duquel étaient sorties plusieurs tentatives hégémoniques : Napoléon, l’Allemagne wilhelminienne et l’Allemagne nazie.

Est-ce un hasard si, aujourd’hui, la quasi totalité des 800 bases américaines dans le monde se trouvent dans le Rimland (en rose sur la carte) ou les mers riveraines (en rouge) ? Evidemment non. Intitulé de manière amusante La géographie de la paix, le petit livre de Spykman est en effet devenu le vade-mecum de tout stratège impérial digne de ce nom, comme le rappelle un excellent article paru récemment dans le contexte de l’affrontement grandissant entre les Etats-Unis et la Chine.PUBLICITÉ

Car, au contraire de Mackinder qui n’avait d’yeux que pour le Heartland russe, la théorie spykmanienne est bien plus souple. Si elle reconnaît l’importance du pivot du monde en tant que point nodal des différentes composantes eurasiatiques, elle s’attache tout autant sinon plus à ce qui se passe dans le Rimland, là où se joue vraiment le destin du monde. Et, chose remarquable, le bonhomme prévoit déjà l’émergence chinoise et la manière de la contrer.

Pour lui, les deux guerres mondiales ont irrémédiablement affaibli le Rimland européen, d’où plus aucune « menace » ne peut surgir : c’est désormais plus à l’Est que les choses se joueront. Il faut absolument établir un cordon de bases encerclant la Chine, ce qui sera fait très vite avec l’occupation du Japon, puis le soutien à Taïwan et à la Corée du Sud. Les naïfs qui croient encore que le régime nord-coréen n’est pas l’andouille utile de Washington devraient relire Spykman… ou nos billets :

Ceux qui voyaient dans la dynastie des Kim des résistants à l’empire se mettaient le doigt dans l’oeil. Les multiples provocations nucléaires de Pyongyang ont toujours été du pain béni pour les Américains. La pire chose qui puisse leur arriver serait la chute du régime et la disparition de la menace nord-coréenne, ce qui remettrait en question la présence militaire US au Japon et en Corée du Sud. A l’inverse, ce serait une bénédiction pour la Chine et la Russie car cela ôterait le prétexte dont use et abuse le système impérial afin de conserver ses bases dans la région. Kim III ou l’idiot utile de l’empire, nous l’avons expliqué à plusieurs reprises (iciici ou ici).

Mais pour Spykman, le containment maritime de la Chine ne suffit pas, il convient également de retourner contre elle les autres parties du Rimland, notamment la plus importante d’entre elles : la future Inde indépendante (il écrit en 1943, à un moment où celle-ci est encore colonie britannique). Il prévoit le choc entre ces deux poids lourds asiatiques, sans doute moins l’entrée de l’Inde dans l’Organisation de Coopération de Shanghai qui représente, à terme, une catastrophe géopolitique majeure pour Washington, même s’il faudra au préalable que Pékin et New Delhi mettent de côté, une bonne fois pour toutes, leurs frictions.

Avec une hauteur de vue peu commune pour l’époque, Spykman préconise même d’utiliser le Heartland russe pour contrebalancer la Chine ! C’est ni plus ni moins la position que tient aujourd’hui le courant néo-kissingérien, comme nous l’expliquions l’année dernière à l’occasion du limogeage de John Bolton :

Curieusement, et contrairement à la grande majorité du Deep State US, Bolton n’a en effet jamais présenté Moscou comme l’ennemi absolu à abattre. Ceci ne devrait nous étonner qu’à moitié, tant il est vrai que l’Etat profond, constitué de courants variés, n’est pas un tout homogène. Si sa stratégie fondamentale – diviser l’Eurasie – est forgée dans le bronze, les moyens pour y arriver font l’objet de débats et de divisions parfois importantes.

A ceux (establishment de la CIA, hauts pontes Démocrates) qui considèrent l’ours comme la Némésis suprême s’oppose la branche « kissingérienne », souhaitant au contraire jouer la Russie contre la Chine. Cette ritournelle est dans l’air depuis quelques années, autour de revues influentes (The National Interest), depuis que la folie des grandeurs impériale de la fin des années 90 puis les gaffes bushesques et obamesques ont fortement rapproché Moscou et Pékin.

Cette stratégie consistant à diviser les deux poids lourds continentaux est un grand classique de la thalassocratie anglo-saxonne. En 1900, âge d’or de l’Angleterre victorienne, Joseph Chamberlain (père de Neville, signataire des fameux accords de Munich en 1938), résumait parfaitement l’objectif fondamental de l’empire maritime : « Il est de notre intérêt que l’Allemagne s’oppose aux Russes. Notre principale crainte est de les voir s’allier. Nous devrions faire tout notre possible pour accentuer la cassure entre l’Allemagne et la Russie, ainsi qu’entre la Russie et le Japon ». Londres tentait tour à tour, selon ses gouvernements, de s’allier avec l’Allemagne contre la Russie ou avec la Russie contre l’Allemagne, l’essentiel étant que ces deux-là demeurent dans des camps opposés.

Après la Seconde Guerre Mondiale, les Etats-Unis reprennent le flambeau laissé par un Royaume-Uni déclinant, l’Eurasie remplace l’Europe et le Grand jeu passe à l’échelle-monde. Les fondamentaux, eux, ne changent guère. Dans les années 70, Kissinger (déjà) est l’artisan de la visite de Nixon en Chine populaire pour profiter de la rupture sino-soviétique et soutenir Mao contre l’URSS. Si le vénérable vieillard a aujourd’hui changé son fusil d’épaule et préfère jouer la carte russe, le scénario reste le même : séparer les deux géants eurasiatiques.

Ainsi va la pieuvre à tentacules multiples qu’est le Deep State US, uni par un même but stratégique fondamental mais divisé quant aux moyens pour y parvenir. La situation est encore compliquée par des électrons du type Soros, qui veulent s’attaquer aussi bien à la Russie qu’à la Chine tout en défendant les intérêts de sa caste oligarchique en promouvant l’afflux de réfugiés, point sur lequel Bolton et son Gatestone Institute ont toujours été, par contre, en désaccord total.

Sur ce point, Spykman est rétrospectivement très loin du compte. L’obsession du Heartland et la russophobie primaire qui en découle imprègnent tellement les classes dirigeantes américaines que le néo-kissingérisme reste très minoritaire et tout rapprochement avec Moscou est impossible. Quant au couple sino-russe, qui n’attend plus rien de Washington depuis longtemps, il n’a jamais été si soudé…Tag(s) : #Etats-Unis#Histoire#Chine

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