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En 1911, une canicule de deux mois fit 40.000 morts en France

En 1911, une canicule de deux mois fit 40.000 morts en France

Publié le 26 juin 2019par Olivier Demeulenaere

« En 1911, la France étouffe pendant plus de deux mois : des températures exceptionnellement élevées, sur une période particulièrement longue. Des conditions qui créent une hécatombe chez les enfants en bas-âge.

« La chaleur bat nos murs, répand sur le pavé de Paris ses éclaboussures de feu, dessèche les gosiers, brûle les crânes et donne aux plus joyeux comme une envie de pleurer ».

C’est ainsi qu’un journaliste du Figaro décrit -avec un lyrisme certain- la situation en France le 29 juillet 1911. Cette année-là, la France est frappé par une « vague de chaleur » inédite, qui dure plus de deux mois, de juillet à la mi-septembre.

Alors que les journées des 22 et 23 juillet sont particulièrement chaudes, avec des températures supérieures à 35°C sur l’ensemble du territoire, les Français espère une accalmie au moins d’août. « Lorsque le mois de juillet est chaud, le mois d’août est frais », disent les rumeurs, rapportées par Le Figaro. Des espoirs vite douchés : le mois d’août sera l’un des plus chauds de l’histoire. Il fera plus de 30°C treize jours d’affilée à Paris. L’observatoire de Montsouris enregistre 37,7 degrés le 10 août 1911, la « plus haute température que le thermomètre enregistre depuis 1757… Sous Louis XV », s’émeut Le Figaro.

La canicule se poursuit jusqu’à la mi-septembre et tue 40.000 personnes, des enfants pour les trois-quarts, généralement en bas-âge, précise La Croix. « La caractéristique de cette canicule, c’est que ces températures très élevées, associées à une insolation importante, sans pluie, ont duré très longtemps, écrivait en 2016 l’historienne Catherine Rollet. Après une accalmie toute relative à la fin du mois d’août, la canicule reprend en septembre pour cesser au milieu du mois seulement. »

« Il faudra marquer cette année 1911 d’une croix noire, écrivait à l’époque un médecin du département de la Seine inférieure, cité par La Croix. Pendant la longue période de chaleur, la mort n’a cessé de faucher les tout-petits élevés au biberon. » Et en effet, la mortalité infantile, qui régressait depuis le début siècle connaît cette année-là un rebond qui inquiète les autorités.

Les personnes âgées – un quart des victimes de la chaleur-, paient également un lourd tribut. Mais cette surmortalité attire beaucoup moins l’attention, alors que les pouvoirs publics avaient fait de la lutte contre la mortalité infantile une priorité nationale. »

Orange avec AFP, le 26 juin 2019

https://olivierdemeulenaere.wordpress.com/2019/06/26/en-1911-une-canicule-de-deux-mois-fit-40-000-morts-en-france/#more-62280https://

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LA LONGUE MARCHE DE TRAHISON NATIONALE DES MARIONNETTES US ET L’ERRANCE STRATEGIQUE DES PARTISANS D’UNE FRANCE LIBRE, REPUBLICAINE ET SOCIALE  Claude Beaulieu

République, Souveraineté populaire, Indépendance nationale, Démocratie et Progrès social sont indissociables

LA LONGUE MARCHE DE TRAHISON NATIONALE DES MARIONNETTES US
ET L’ERRANCE STRATEGIQUE DES PARTISANS D’UNE FRANCE LIBRE, REPUBLICAINE ET SOCIALE
Claude Beaulieu

mercredi 5 juin 2019, par Comité Valmy

Pendant la guerre patriotique et antinazie de notre peuple, les dirigeants étasuniens se sont ingérés en permanence, dans la politique de la France résistante. Ils ont souhaité écarter De Gaulle, empécher l’alliance des gaullistes et des communistes, notamment à travers le Conseil National de la Résistance, dont ils ne voulaient pas. -Ils ont d’ailleurs pu obtenir que le CNR et son programme ne survivent pas à la Libération. En effet, même si des réformes importantes inspirées de son programme furent appliquées, le CNR, l’élan politique, l’esprit de Résistance et le chemin qu’ils traçaient, furent écartés- L’hostilité stratégique américaine envers Jean Moulin et sa mission unificatrice était telle, que l’on peut envisager sans extravagance, l’hypothèse que les dirigeants des USA aient joué un rôle décisif, dans la trahison qui a conduit à la mort de celui-ci. Ce qui est certain, c’est que les dirigeants étasuniens ont organisé en France pendant les années de guerre, une cinquième colonne de politiciens à leur service : les futurs fédéralistes euro-atlantistes. Ceux-ci, depuis la Libération et en dehors des parenthèses gaullistes, depuis plus de 60 ans, ont accaparé l’essentiel du pouvoir politique dans notre pays. Aujourd’hui encore, cette réalité de trahison nationale perdure.


Voir en ligne : Comment l’Ouest fut conquis – Frances Stonor Saunders — Who Paid the Piper ?

Comment en est-on arrivé là ? A Sarkozy et à son culte de la personnalité omniprésent, à un pouvoir personnel en apparence tout puissant mais en réalité, à un Président de la République disposant certes contre la France et son peuple d’une immense capacité de nuire, tout en étant cependant vassalisé et sous contrôle, enserré dans le carcan euro-atlantiste.

Contribuer au décryptage de l’engrenage politique qui, depuis la Résistance, a conduit à l’actuelle situation d’échec du peuple laborieux, des forces réellement progressistes et anti-impérialistes, attachées à la souveraineté populaire et nationale, à la République et à la démocratie , impose quelques rappels historiques, nécessairement limités.

Dès le 6 juin 1942, dans une note accompagnant des documents et envoyée à Molotov par l’intermédiaire de l’Ambassadeur d’URSS à Londres, de Gaulle démontre que la priorité du combat antinazi ne l’empêche pas de percevoir très tôt, le danger que la politique concurrente d’hégémonie mondiale des Etats Unis, représente déjà pour l’indépendance, la souveraineté de la France et pour la paix dans le monde :

« L’impérialisme américain se manifeste sous des formes multiples et diverses. Certains de ses représentants raisonnent en terme de domination des USA sur le monde occidental… D’autres représentants, tenant de l’impérialisme économique, désirent que les USA instaurent un mode de vie pour le monde entier, qu’ils contrôlent et gèrent partout les ressources et le commerce ».

En mai 1942, en réaction à l’occupation britannique de Madagascar qui s’est faite à son insu, de Gaulle reçoit Bogomolov puis rencontre Molotov à Londres. Celui-ci l’assure du soutien de l’URSS dans cette épreuve. Le Général renforce, en accord avec Molotov, le partenariat stratégique franco-soviétique. La constitution de l’escadrille Normandie Niémen, élément symbolique de cette coopération, est accélérée à cette occasion.

En 1942 encore, le Front National est créé par les communistes et les FTP qui, par leur patriotisme et leur osmose avec la classe ouvrière, « restée seule dans son ensemble, fidèle à la France profanée » ( François Mauriac), ont conquis une position forte parmi les forces essentielles de la Résistance intérieure.

Fernand Grenier, ex-député communiste démobilisé en août 1940, a immédiatement repris ses activités militantes. Il est arrêté dés le 5 octobre et parviendra à s’évader du camp de Châteaubriant en juin 1941. Jacques Duclos le charge courant 1942, pour le Comité Cental clandestin du PCF, d’établir des relations avec les formations de la Résistance non communiste, et notamment avec les gaullistes. Fernand Grenier et Rémy arrivent à Londres, le 11 janvier 1943 où Grenier va rencontrer le Général de Gaulle. Il est porteur d’une lettre du Comité Central donnant « l’adhésion du PCF à la France Combattante pour la libération de la France » et, d’une seconde lettre signée Charles Tillon au nom des FTP. L’objectif du Parti Communiste, souligne Fernand Grenier, est de contribuer à l’unification de la Résistance. Le PCF et la CGT participeront à la création sous l’impulsion de Jean Moulin, du Conseil National de la Résistance, le 27 mai 1943.

Le 10 décembre 1944, après que De Gaulle et Staline aient eu à Moscou, des entretiens politiques, un traité franco-soviétique d’alliance et d’assistance mutuelle est signé par Molotov et Georges Bidault « dans le but d’éliminer toute menace de l’Allemagne et de faire obstacle à toute initiative de nature à rendre possible une nouvelle tentative d’agression de sa part ». Il est prévu que l’Allemagne de l’Ouest aurait la capacité de reconstituer rapidement ses forces et sa capacité de nuisance, le traité devra donc être reconduit 20 ans plus tard. Si ce traité est clairement orienté contre la traditionnelle volonté d’hégémonie allemande, il est probable que de Gaulle y ait également vu un élément d’équilibre par rapport à l’impérialisme américain, sorti seul renforcé de la guerre.

L’alliance franco-soviétique, qui s’était déjà exprimée à travers l’envoi sur le front de l’Est de l’escadrille Normandie- Niémen, ne résistera pas à la promotion de la guerre froide symbolisée, avant la lettre, par les bombardements atomiques américains d’Hiroshima et de Nagasaki.

Les vainqueurs des nazis refusent aux Allemands de l’Ouest un Etat unitaire et lui imposent un système fédéral. Les américains jouent un rôle moteur dans cette décision qui renforcera les partisans d’un fédéralisme mondialisé, contre les Etats Nations. Depuis, l’Allemagne utilise ce fédéralisme, qui était censé l’affaiblir, pour construire méthodiquement sa domination sur l’Europe fédérale des Länder, atlantiste et néo-libérale, qu’elle entend imposer aux peuples de notre continent. Dans cette démarche historique, liée à la mondialisation, elle est aussi secondairement, rivale des Etats-Unis.

Formé le 13 novembre 1945, le deuxième gouvernement de Gaulle comprend quatre ministres communistes. Deux participaient déjà au GPRF à Alger. Celui-ci avait dû imposer aux américains sa souveraineté sur les territoires à libérer. En effet, Roosevelt et Churchill craignaient l’union du peuple de France. Les Américains, comme de Gaulle l’avait vu dès 1942, entendaient tout comme aujourd’hui gouverner la planète. Ils redoutaient que l’alliance patriotique, républicaine et progressiste que représentait le Conseil National de la Résistance perdure après la libération et se traduise politiquement par une sorte de compromis historique. Ils tentèrent d’installer le Général Giraud, leur allié, à la tête du CFLN et préparèrent la mise en place en France de L’AMGOT, un gouvernement militaire américain d’occupation. La souveraineté et l’indépendance de la France ne devaient pas être rétablies, tandis qu’une monnaie supranationale, précurseur de l’Euro, serait imposée aux Français, dans une perspective euro- atlantique en gestation.

Le CNR adopte le 15 mars 1944 son Programme, plateforme politique clairvoyante et réaliste, pour la France libérée. Ce texte affirme que la « mission de combat (de la Résistance) ne doit pas prendre fin à la Libération ». C’est un programme républicain, d’indépendance nationale, de rénovation et de démocratie sociales, prévoyant une planification économique, des nationalisations, (celle des banques en particulier), la Sécurité Sociale, une presse libérée du pouvoir de la finance …

Photographie : 1945, avec Charles de Gaulle sur les Champs Elysées, le résistant communiste Georges Marrane.

Les acquis sociaux importants de la libération découlent pour l’essentiel de l’application de ce programme qui aurait dû servir de fondation à un vaste front uni majoritaire. Les bases objectives pour ce rassemblement existaient, en contradiction avec la politique des blocs que tramaient les dirigeants américains et leurs alliés ou agents, et qui allait se traduire par l’application du Plan Marshall, la création de l’OTAN en 1949 et la stratégie de construction à marche forcée de l’Europe fédérale.

Ces acquis de la Libération ainsi que d’autres conquêtes populaires, seront systématiquement remis en cause par le pouvoir de la finance lié aux grandes banques américaines. La construction par étapes de l’Europe du capitalisme à perpétuité et de la concurrence libre et non faussée, accéléra cette régression économique, sociale et démocratique, qui fut d’abord masquée. Elle devint cynique et massive à partir de l’Acte unique, de Maastricht, d’Amsterdam et de Nice.

Elle fut menée à travers une forme de compétition -émulation ou dans une collusion sans fard, entre les gouvernements fédéralistes de droite et ceux qui se prétendaient de gauche. (cette collusion politique, cette complicité de classe des artisans de la politique du « pareil au même » s’afficha en particulier lors du sommet de Barcelone qui parmi d’autres décisions antisociales, vit le couple Chirac- Jospin voter la privatisation rampante d’ EDF – GDF).

Le CNR a été constitué à l’initiative de Jean Moulin, malgré l’opposition affirmée d’Henri Frenay ( membre du 2ème Bureau de Pétain) dont les relations avec Vichy ne cessèrent qu’en fin 1942 et qui fut en relation politique et stratégique dès le 4 avril 1943, avec le centre américain de l’OSS (future CIA ) à Berne, en Suisse, notamment pour le financement du réseau Combat. ( « Un coup de poignard dans le dos du Général » estima Jean Moulin qui accusa Frenay d’être un agent des américains. )

Photographie : inauguration le 18 avril 1942, de l’exposition « la vie nouvelle » au Grand Palais à Paris à la gloire de l’Europe et de la collaboration franco-allemande.

Après la Libération, Henri Frenay combattra les idées du CNR et en particulier, sa politique d’indépendance et de souveraineté. Il deviendra Président d’une organisation hostile à la souveraineté populaire et nationale, l’Union Européenne des Fédéralistes dont il reconnaîtra en 1988 qu’avec de nombreuses autres officines elle fut, elle aussi, largement financée par les services américains à l’origine de la « construction » européenne et atlantiste.

Par anticommunisme, le CNR a très rapidement été sabordé, en particulier par son Président démocrate chrétien Georges Bidault créateur, du MRP, qui allait participer à la démarche supranationale européiste dont il fut l’un des promoteurs. Il devait d’ailleurs soutenir ensuite la tentative de coup d’Etat d’Alger en 1961.

Après la démission de Bidault, Louis Saillant lui succèdera le 15 septembre 1944 à la tête du CNR. En réalité, cet outil exceptionnel d’unité nationale et républicaine, de progrès social et démocratique, est volontairement écarté de la réalité politique, alors que l’esprit de la Résistance s’estompe chez certains anciens résistants. La responsabilité historique de ceux qui adoptèrent ce choix, soit pour des objectifs de classe et la mise en pratique d’une politique de trahison nationale, soit par cécité politique et crainte du peuple, s’avère aujourd’hui considérable.

Le Général de Gaulle démissionne de la Présidence du Conseil le 20 janvier 1946. Il désapprouve les institutions en préparation qui établiront un régime d’Assemblée alors qu’il souhaite, non sans raison face aux manigances des Américains et de leurs agents, un exécutif fort. Malgré son grand prestige populaire, de Gaulle est à ce moment isolé face aux partis politiques. Aucun d’eux ne le soutient.

Lui qui, à Londres avait demandé à Fernand Grenier si le PCF allait prendre le pouvoir, semble obsédé par l’influence et la puissance des communistes en effet considérables à cette époque. Le Général de Gaulle probablement influencé un temps, par la stratégie de la tension déjà développée par les Américains, s’est fourvoyé quand il n’a voulu voir dans les communistes que des « séparatistes », des agents de Moscou prêts à livrer la France à une Union soviétique souhaitant occuper notre pays. L’URSS exsangue n’était manifestement pas capable d’envahir la France et Maurice Thorez , en faisant déposer les armes aux milices patriotiques, avait démontré avec l’appui de Staline, que la direction du PCF n’avait aucune intention de sortir du légalisme.

Les communistes resteront au gouvernement jusqu’à leur exclusion en mai 1947 (par le socialiste Ramadier). Cette posture de Charles de Gaulle était aussi manifestement erronée et subjective que celle de Maurice Thorez l’accusant lui-même plus tard, devant le CC du PCF, d’être un fasciste aux ordres de la CIA. Des responsables communistes lucides, et qui avaient eu un rôle éminent dans la Résistance, tels que Laurent Casanova, Marcel Servin, Maurice Kriegel-Valrimont et d’autres, furent écartés de leurs responsabilités pour avoir notamment, contesté cette analyse non fondée de Maurice Thorez affaibli par la maladie. Kriegel-Valrimont, au cours d’un entretien avec la direction du Parti, s’est élevé contre l’idée que le gaullisme entrainerait la France dans une dépendance toujours plus grande à l’égard des Etats-Unis…

Dans les faits, cette vision non fondée allait entraîner le PCF dans l’engrenage d’une stratégie contre nature d’alliance privilégiée avec des dirigeants socialistes euro-atlantistes forcenés et, ultérieurement, à la promotion politique de François Mitterrand dont l’un des buts avoués était de marginaliser les communistes.

Ami de Frenay, Mitterrand qui a participé en mai 48, au congrès de La Haye qui allait consacrer la naissance sous direction américaine du Mouvement européen, allait, fidèle à son atlantisme sans rivage, être le promoteur du traité de Maastricht. Dans les derniers mois de son existence, il déclarait pourtant, dans un entretien accordé au journaliste Georges Marc Benamou : « La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans morts. Apparemment […] Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. »

Cette lucidité étrangement tardive, n’enlève rien au fait que ses choix politiques concrets en ont fait, par anticommunisme, l’un des principaux agents de l’euro-atlantisme supranational en France.

L’interminable persévérance des dirigeants communistes, dans leur erreur stratégique, en le privant de son rôle d’avant-garde liant les questions sociale et nationale, conduira le PCF pas à pas, à devenir un supplétif d’un PS de plus en plus investi par les trotskystes, dont l’idéologie antinationale accentuera le dogmatisme fédéraliste.

Elle l’amènera inéluctablement à son état de déliquescence actuel, malgré le dévouement souvent admirable de ses militants. Sans qu’il n’y ait eu le moindre débat sur cette question dans les organisations de base du parti, et pour l’essentiel à l’insu des militants, les dirigeants du PCF se sont progressivement, dans les années qui suivirent le traité de Maastricht, alignés sur le fédéralisme sans nuance et dogmatique de la social-démocratie.

Pourtant, depuis la guerre et l’alliance dans la Résistance des gaullistes, des communistes et des autres républicains authentiques, les conditions existent -malgré la complexité des situations qui se sont succédées- qui permettraient une autre politique conforme aux réalités géo- politiques et aux conditions de la lutte en France comme dans le domaine international : celles du rassemblement autour du programme du CNR actualisé. Elles ne sont pas obsolètes.

Ainsi, un moment important de la politique du PCF tend à être occulté. Il confirme que cette question cruciale s’est bien posée pour les dirigeants communistes. Le 3 septembre 1952, lors de la réunion du Comité Central à Montreuil, pendant la guerre de Corée, et devant le risque d’extension du conflit, Jacques Duclos lance un appel à constituer« un puissant front national uni ». Il affirme très justement alors, dans les « Cahiers du communisme » : « C’est seulement l’existence d’un puissant Front national développant son action de masse à travers le pays, qui peut imposer les changements correspondants aux exigences de la situation et faire triompher une politique nouvelle ».

Cette démarche sera abandonnée, à ma connaissance sans explications critiques ou autocritiques, quelques mois plus tard. Ce renoncement semble correspondre chronologiquement au retour, en avril 1953, de Maurice Thorez d’URSS où il était soigné. Cette coïncidence pose la question du rôle éventuel du PCUS.

Le 29 octobre 1953, Maurice Thorez estime pourtant dans une interview : »…la question de l’indépendance nationale est maintenant posée avec force et se trouve placée au centre de toute la vie politique de la France… C’est pourquoi le front de lutte tend à englober toutes les classes laborieuses et en même temps d’autres milieux, c’est à dire tous les Français qui veulent reconquérir l’indépendance et la souveraineté nationales… L’union et l’action de toutes les énergies nationales et démocratiques constituent le problème décisif de l’heure, l’unité de la classe ouvrière étant la condition d’un tel rassemblement. » (histoire du PCF page 551 – Editions Sociales- 1964).

Photographie : Maurice Thorez et Jacques Duclos le 1er mai 1945

En réalité, les conséquences de la démission de Charles de Gaulle en 1946, de son obsession anticommuniste, celles également de l’incapacité du PCF à promouvoir une stratégie durable, fondée sur le programme du CNR actualisé, et construit dans l’alliance des forces patriotiques, progressistes et républicaines, seront totalement délétères.

Elles conduiront à un quasi monopole du pouvoir, sur une très longue période historique, de l’ennemi de classe principal, le parti américain. Celui-ci, représenté par les organisations et les personnalités politiques les plus dangereuses, celles qui appliquent en France depuis la guerre et sous hégémonie germano-américaine, la politique stratégique de domination euro- atlantique et d’intégration européenne, tout en imposant un capitalisme de plus en plus barbare. Les mêmes atlantistes ou leurs continuateurs disposent aujourd’hui en France d’un pouvoir au totalitarisme grandissant.

En 1954, l’alliance de fait entre les députés gaullistes et communistes, qui voteront ensemble et unanimes, a permis à l’Assemblée Nationale de rejeter la CED le 30 août, et confirmé alors leurs convergences sur cette question essentielle de la souveraineté… Guy Mollet secrétaire général de la SFIO et son parti (en tant que tel) de même que François Mitterrand, sont naturellement lors de ce choix crucial, dans le camp atlantique du renoncement national.

Le retour du Général de Gaulle à la tête de l’Etat en juin 1958, ouvrit une parenthèse qui réinstalla l’intérêt national et pour l’essentiel, l’esprit républicain, au poste de commandement. La politique d’indépendance et de souveraineté réaffirmée, fut notamment traduite par le rejet des bases militaires américaines de notre pays, le retrait de la France du commandement militaire intégré de l’Otan en 1966, l’établissement de relations diplomatiques avec la République Populaire de Chine, la politique de détente, d’entente et de coopération avec l’URSS et les pays socialistes. Autres mesures clés : la condamnation de la guerre américaine contre le Vietnam, le discours de Pnom-Penh, la conversion en 1964, en leur valeur or, des réserves en dollars détenues par la Banque de France ainsi que la dénonciation du système monétaire américain qui lui permettait de faire financer par d’autres son déficit…

Les gaullistes, les communistes et d’autres républicains convergeront à nouveau en 1961 pour mettre en échec le putsch, à Alger, de généraux soutenus par la CIA, qui entendait favoriser l’éloignement du Général de Gaulle du pouvoir. Le parti communiste lança un appel à la grève générale qui fut suivi par 12 millions de Français. Lors de la crise de mai 1968, le PCF ne souhaita pas voir les atlantistes dits de gauche, toujours soutenus par les services américains et déjà conduits par Mitterrand, profiter des circonstances pour accéder au pouvoir.

Plus tard, face aux contradictions de la politique de programme commun, Georges Marchais dès l’automne 1974, et le 21 ème congrès du PCF, revint à plusieurs reprises, mais de manière velléitaire, sur l’hypothèse d’un rassemblement populaire liant la question sociale et la question nationale. Il lança le mot d’ordre d’union du peuple de France qui s’adressait aussi aux gaullistes, et aurait pu ouvrir une perspective et une alternative crédibles à la politique suicidaire d’union de la gauche, qui à toujours consisté à mener au pouvoir la fraction social- libérale des représentants de la bourgeoisie financière pro américaine et atlantiste.

Parmi les dirigeants politiques qui refusèrent la démarche de renoncement national et républicain, il faut citer Pierre Mendès France qui , s’abstint lors du vote sur la CED puis s’opposa au Marché Commun, avec une argumentation lumineuse, le 18 janvier 1957 à l’Assemblée Nationale :

« Le projet de Marché Commun tel qu’il nous est présenté est basé sur le libéralisme classique du XXème siècle selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit elle recourt à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit à la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle au nom de la technique exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une politique au sens le plus large du mot nationale et internationale. »

Aujourd’hui, les ralliements des Kouchner et autres Strauss-Kahn à Sarkozy, confirment qu’il n’y a rien à attendre de nouvelles variantes d’une politique dite d’union de la gauche autour des sociaux libéraux, ou d’alter- mondialistes souvent hostiles à l’Etat, à la Nation et à la République.

La majorité populaire, patriotique et de progrès social, du non à la constitution européenne, n’indique-t-elle pas la direction à prendre, celle du rassemblement et du renouveau de l’esprit de la Résistance, de l’exemple du CNR et de son programme aux principes si actuels ? C’est le chemin de l’union du peuple de France !


Post scriptum

Monde : Pour une stratégie populaire internationale solidaire, un front uni d’endiguement de la menace étasunienne et occidentaliste. Refus et rejet du nouvel ordre mondial impérialiste, dictatorial, et manipulateur des peuples. Pour le retrait de la France de l’OTAN.

Europe : Sortir de l’euro.| Retrait de la France de l’UE intrinsèquement perverse, néolibérale, antisociale et atlantiste. Dénonciation et mise en échec de toute démarche nécessairement belliciste, de construction transatlantique, c’est à dire de fusion des Etats-Unis et de l’Union Européenne en un seul bloc impérialiste et occidentaliste intégré.

Etablir en Europe et à travers le monde, des alliances et coopérations mutuellement avantageuses entre peuples libres et nations souveraines.

France : Pour un retour à l’Union et à l’Esprit de la Résistance. Actualisation du programme du CNR.

Construire un rassemblement républicain, anti oligarchique et de progrès économique et social : l’union du peuple de France, afin de rétablir la souveraineté populaire et l’indépendance de notre pays, solidaire du front uni anti-impérialiste en construction à l’échelle du monde !

Claude Beaulieu – juillet 2007

Pour aller plus loin, lire également :

LE FACTEUR DE TRAHISON – Alexandre Zinoviev

Comment l’Ouest fut conquis – Frances Stonor Saunders — Who Paid the Piper ?

L’esprit de la Résistance – Serge Ravanel


De Gaulle prédit la crise du Dollar en 1965 et préconise l’étalon Or

 par Darwin_Kayser

 

Nous sommes tous des menteurs

Nous sommes tous des menteurs

Thierry Meyssan réagit à la commémoration du débarquement en Normandie, à celle du massacre de Tiananmen et à la campagne pour l’élection du Parlement européen. Il souligne que nous ne cessons consciemment de mentir et de nous en féliciter. Or, seule la Vérité libère.

 | DAMAS (SYRIE)  

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La propagande, c’est un moyen de propager des idées, vraies ou fausses. Mais se mentir à soi-même, c’est uniquement ne pas assumer ses fautes, tenter de se convaincre que l’on est parfait, fuir vers l’avant.

La Turquie illustre au paroxysme cette attitude. Elle persiste à dénier avoir tenté de faire disparaître ses minorités non-musulmanes, en plusieurs vagues, durant une génération, de 1894 à 1923. Les Israéliens ne sont pas mauvais non plus, eux qui prétendent avoir créé leur État pour offrir une vie digne aux juifs survivants de l’extermination par les nazis, alors que Woodrow Wilson s’était engagé à le fonder dès 1917 et que, aujourd’hui chez eux, plus de 50 000 rescapés des camps de la mort vivent misérablement en dessous du seuil de pauvreté. Mais les Occidentaux sont les seuls à établir des consensus sur leurs mensonges, à les professer comme des réalités révélées.

Le débarquement en Normandie

Nous fêtons le 75ème anniversaire du débarquement en Normandie. Selon les médias presque unanimes, les Alliés lancèrent alors la libération de l’Europe du joug nazi.

Or, nous savons tous que c’est faux.

- Le débarquement ne fut pas l’œuvre des Alliés, mais presque exclusivement de l’Empire britannique et du corps expéditionnaire états-unien.
- Il ne visait pas à « libérer l’Europe », mais à « foncer sur Berlin » de manière à arracher les lambeaux du IIIème Reich qui pouvaient l’être aux victorieuses armées soviétiques.
- Il n’a pas été accueilli avec joie par les Français, mais au contraire avec horreur : Robert Jospin (le père de l’ancien Premier ministre Lionel Jospin) dénonçait à la « une » de son journal l’importation par les Anglo-Saxons de la guerre en France. Les Français enterraient leurs 20 000 morts, tués sous les bombardements anglo-saxons, uniquement pour faire diversion. Une immense manifestation se rassemblait à Lyon autour du « chef de l’État », l’ex-maréchal Philippe Pétain, pour refuser la domination anglo-saxonne. Et jamais, absolument jamais, le chef de la France libre, le général Charles De Gaulle, n’accepta de participer à la moindre commémoration de ce sinistre débarquement.

L’Histoire est plus compliquée que les westerns. Il n’y a pas les « bons » et les « méchants », mais des hommes qui tentent de sauver leurs proches avec plus ou moins d’humanité. Tout au plus avons nous évité les âneries de Tony Blair qui, lors des commémorations du 60ème anniversaire, fit hurler la presse britannique en prétendant dans son discours que le Royaume-Uni était entré en guerre pour sauver les juifs de la « Shoah » —mais pas les gitans du même massacre—. La destruction des juifs d’Europe ne débuta pourtant qu’après la conférence de Wansee, en 1942.

Le massacre de Tienanmen

Nous célébrons le triste anniversaire du massacre de Tienanmen. Nous ne cessons de lire que le cruel régime impérial chinois a massacré des milliers de ses citoyens, paisiblement réunis sur la place principale de Beijing, uniquement par ce qu’ils réclamaient un peu de liberté.

Or, nous savons tous que c’est faux.

- Le sit-in de la place Tienanmen n’était pas celui de Chinois parmi d’autres, mais une tentative de coup d’État par les partisans de l’ancien Premier ministre Zhao Ziyang.
- Des dizaines de soldats ont été lynchés ou brûlés vifs sur la place par les « paisibles manifestants » et des centaines de véhicules militaires ont été détruits, avant toute intervention des hommes de Deng Xiaoping contre eux.
- Les spécialistes US des « révolution colorées », dont Gene Sharp, étaient présents sur la place pour organiser les hommes de Zhao Ziyang.

L’Union européenne

Nous venons de voter pour désigner les députés au Parlement européen. Durant des semaines, nous avons été abreuvés de slogans nous assurant que « L’Europe, c’est la paix et la prospérité », et que l’Union européenne est l’aboutissement du rêve européen.

Or, nous savons tous que c’est faux.

- L’Europe, c’est un continent —« de Brest à Vladivostok », selon la formule de Charles De Gaulle— et c’est une culture d’ouverture et de coopération, pas l’Union européenne qui n’est qu’une administration anti-russe, dans la continuité de la course à Berlin du débarquement en Normandie.
- L’Union européenne, ce n’est pas la paix à Chypre, mais la lâcheté face à l’occupation militaire turque. Ce n’est pas la prospérité, mais une stagnation économique quand le reste du monde se développe à toute vitesse.
- L’Union européenne n’a aucun rapport avec le rêve européen de l’entre-deux-guerres. Nos aïeux ambitionnaient d’unir les régimes politiques servant l’intérêt général —les Républiques, au sens étymologique—, conformément à la culture européenne, qu’ils se trouvent sur le continent ou hors du continent. Aristide Briand plaidait donc pour que l’Argentine (un pays de culture européenne en Amérique latine) en fasse partie, mais pas le Royaume-Uni (une société de classe).

Et cetera, etc…

Nous marchons comme des aveugles

Nous devons distinguer le vrai du faux. Nous pouvons nous réjouir de la chute de l’Hitlérisme, sans pour autant nous persuader que les Anglo-Saxons nous ont sauvés. Nous pouvons dénoncer la brutalité de Deng Xiaoping sans nier qu’il a de cette sanglante manière sauvé son pays du retour du colonialisme. Nous pouvons nous féliciter de ne pas avoir été dominés par l’Union soviétique sans pour autant nous enorgueillir d’être les valets des Anglo-Saxons.

Nous ne cessons de nous mentir à nous-mêmes pour masquer nos lâchetés et nos crimes. Puis, nous nous étonnons de ne résoudre aucun problème humain.

Thierry Meyssan

Thierry MeyssanConsultant politique, président-fondateur du Réseau Voltaire. Dernier ouvrage en français : Sous nos yeux – Du 11-Septembre à Donald Trump(2017).

Que sait Avigdor Lieberman ?

Les Mamelouks, des esclaves au pouvoir

Les Mamelouks, des esclaves au pouvoir

La valse des empires musulmans (6/8). En 1250, une armée d’esclaves soldats à la solde des Ayubbides prend le pouvoir au Caire. Ce sont les Mamelouks. Ils ramènent le calme dans un Moyen-Orient miné par les croisades, les invasions mongoles et la peste noire. Ils restent au pouvoir jusqu’à leur défaite face à l’Empire ottoman en 1517.

Les Mamelouks, une origine ancienne qui remonte aux califes abbassides.
Étendue de l’influence des Mamelouks (wikimedia).

 

Au milieu du XIIIe siècle, la dynastie des Ayubbides crée par Saladin un siècle plus tôt, est en grand danger face aux croisades menées par le roi Saint-Louis. Ce dernier est néanmoins fait prisonnier par les soldats esclaves des Ayyubides, les Mamelouks. Sortis renforcés de cette victoire, ils profitent de la mort du dernier sultan ayyubide d’Égypte pour assassiner son successeur et prendre sa place.

Les Mongols, une aide paradoxale

La prise de pouvoir des Mamelouks s’explique aussi par une autre menace, bien plus dangereuse que celle des croisés : les invasions mongoles. Effrayés par l’avancée mongole, les Ayyubides achètent des esclaves-soldats en masse sur les marchés. Les nombreuses batailles contre les mongols avait fait exploser le nombre d’esclaves sur les marchés. Cette explosion du nombre de Mamelouk a largement aidé à prendre le contrôle sur les Ayyubides.

Après avoir conquis l’Est moyen-oriental et détruit Bagdad en 1258, les Mongols se dirigent vers la Syrie, la Palestine et l’Égypte. Cette invasion, qui aurait pu signer l’acte de décès de la nouvelle dynastie mamelouk va au contraire devenir un élément de légitimité puissant. En effet, les Mongols, eux même affaiblis par la mort du grand Khan Mongke, subissent leur première défaite au Moyen-Orient en 1260 lors de la bataille d’Ayn Jalut en Palestine face aux Mamelouks. C’est donc la déferlante mongole qui a donné tant de force et d’influence à la jeune dynastie.

Les Mamelouks étendent leurs relations

Après cette victoire, dans un monde sunnite désorienté par la chute de Bagdad, les Mamelouks commencent à tisser des liens diplomatiques avec les princes syriens. Ils ne tardent d’ailleurs pas à s’emparer complètement des territoires syriens, palestiniens s’aventurant même jusqu’aux frontières anatoliennes. Ils récupèrent également rapidement un survivant de la dynastie abbasside et le placent sur le trône. S’il n’a qu’un rôle symbolique, il assure une légitimité religieuse aux Mamelouks. Ainsi, la dynastie restent pendant deux siècles et demi une des principales puissances du monde méditerranéen. Ils nouent des liens avec le Royaume d’Aragon et maintiennent une bonne entente avec les États maritimes italiens.

Une origine ancienne

Si les Mamelouks sont au pouvoir au Caire depuis 1250, leur existence est bien plus ancienne. Ils forment la garde rapprochée des sultans sunnites depuis le IXe siècle. Achetés sur les marchés aux esclaves d’Asie centrale, ils sont formés à l’usage des armes pour entrer dans un corps d’élite militaire. Le terme « mamelouk » signifie d’ailleurs en arabe « la chose possédée». Selon les lois et traditions en vigueur à cette époque, les musulmans ne peuvent acheter d’esclaves venant du dar al-islam (« le royaume de l’islam ») et doivent donc les faire venir de l’extérieur des frontières. Traditionnellement Turcs, ils deviennent ensuite Circassiens la fin du XIVe siècle car importés des montagnes du Caucase.

Les jeunes soldats mamelouks commencent leur apprentissage très tôt. Ils restent entre eux et se mélangent peu au reste de la population. Exceptés les officiers hauts-placés qui doivent maîtriser la langue locale, les soldats ne parlent souvent pas arabe, ce qui rend encore plus difficile leur intégration. Leur apparence les rapproche d’ailleurs davantage des Mongols que des Arabes. Après leur victoire contre les Mongols en 1260, l’historien Abu Shama raconte d’ailleurs que « les peuples des steppes ont vaincu les peuples des steppes » (1).

Une stabilité apparente

La forte concurrence qui existe dans la hiérarchie mamelouk remplie l’histoire de la dynastie d’intrigues de palais, de complots et de trahisons. Le premier leader mamelouk au Caire, Aybeg, est assassiné dans son bain sur les ordres de sa femme. Cela n’empêche pas les Mamelouks d’être une des dynasties les plus stables qu’est connu le Moyen-Orient médiéval.

Cette stabilité se répercute dans l’héritage architectural laissé par les Mamelouks. Ils sont ce que l’historien Julien Loiseau appelle « une aristocratie urbaine » (2) et participent à la création d’une culture urbaine dans les villes arabes. Leurs monuments sont faits pour être vus et reconnus de loin. En effet, à défaut de pouvoir s’intégrer socialement dans les villes, ils s’y intègrent architecturalement, en entretenant une culture de la visibilité. Avec plus de 300 000 habitants, Le Caire devient un centre intellectuel et culturel de premier plan dans le monde arabe.

Le déclin s’amorce à la fin du XVe siècle. Affaiblis par la peste noire, les tensions internes, une baisse des revenus commerciaux suite à l’ouverture de nouvelles routes commerciales en Atlantique, la dynastie se craquelle rapidement. Il ne faut que deux batailles au sultan ottoman Selim Ier pour mettre les Mamelouks à genoux. La raison principale ? Alors que les Ottomans attaquent avec des fusils et des canons, les Mamelouks se défendent avec des arcs et des flèches. L’interdépendance et la fermeture à toute influence extérieure, qui avait fait une des grandes forces des Mamelouks en a aussi fait une faiblesse fatale.

  1.     Rahimlu, Yusof and Gholami, Rahim, “Abū Shāma”, in: Encyclopaedia  Islamica, Editors-in-Chief:     Wilferd Madelung and, Farhad Daftary. Consulted online on 19 April  2019 <http://dx.doi.org/10.1163/1875-9831_isla_COM_0138&gt;
  2.     Julien Loiseau, « Les Mamelouks. XIII-XVIe siècle », Seuil, 2014.

Ressources :

Le Monde, « L’atlas des Empires », hors-série, 2016.

Le Monde, « L’histoire du Proche-Orient », hors-série, 2018.

Julien Loiseau, « Les Mamelouks. XIII-XVIe siècle », Seuil, 2014.

ThoughtCo.com, « The Mamluks », 2018.
https://www.thoughtco.com/who-were-the-mamluks-195371

 

About Pablo MENGUY

Étudiant en journalisme à l’école publique de journalisme de Tours. Actuellement en échange universitaire au Canada.

Almoravides et Almohades, la domination berbère

Almoravides et Almohades, la domination berbère

La valse des empires musulmans (5/8). Entre 1062 et 1269, deux dynasties dominent le Maghreb, les Almoravides (1062-1150) et les Almohades (1150-1269). Elles contrôlent un vaste territoire qui s’étend de l’ouest du Sahara à la péninsule ibérique.

L'Empire almoravide a dominé le Maghreb de 1062 à 1150.
L’Empire almoravide (wikimedia).

Au XIe siècle, la tribu berbère des Almoravides, qui vit entre le Maroc et le Sénégal actuel, profite du vide de pouvoir laissé par le déplacement des Fatimides au Caire et par la disparition du califat de Cordoue pour conquérir de larges territoires en Afrique de l’Ouest. Emmenés par leur chef Yusuf ibn Tachfin, ils fondent la ville de Marrakech en 1062.

Pour s’assurer une légitimité, Yusuf ibn Tachfin décide de lier sa dynastie à au calife abbasside de Bagdad. En reconnaissant le Califat et en se posant en défenseur des reconquêtes chrétiennes qui sévissent au nord de l’Espagne, il s’attire les faveurs du calife abbasside et obtient le titre inédit de « prince des musulmans » (1).

De l’Espagne au Ghana

Les Almoravides s’approprient également la notion de jihâd, pour mener deux principales actions : imposer l’islam dans leur territoire et défendre leur religion contre des envahisseurs extérieurs, comme les catholiques espagnols. Les premières guerres saintes almoravides font tout d’abord route vers l’Afrique noire en prenant le royaume de Ghana en 1054. La dynastie se concentre ensuite sur l’Espagne et à la fin du XIe siècle, l’ensemble de la péninsule ibérique, de Zalacca à Saragosse, est sous son contrôle.

En un peu plus de vingt ans, les Almoravides contrôlent ainsi une grande partie du Sahara, du Maroc, de l’Algérie et de l’Espagne actuel. Ils deviennent riche rapidement en contrôlant une grande partie du commerce de l’or trans-saharien.

De la sobriété à la luxure

L’analyse de la perception de l’art chez les Almoravides constitue une grille d’analyse pertinente de leur évolution. Au sein de peuples très variés, l’établissement d’un pouvoir fort est en effet passé par une volonté d’unifier culturellement le territoire, en construisant de nombreuses mosquées et madrasas (écoles islamiques).

Au début de leur règne, les Almoravides, sunnites conservateurs de l’école malékite font bâtir des bâtiments très sobres et restent éloignés de ce qui a caractérisé l’art opulent de la dynastie omeyyade de Cordoue. Ils veulent en effet se placer en contre-modèle de cette dynastie qu’ils considèrent comme décadente et peu rigoriste. Cependant, à partir du XIIe siècle, les choses changent. Les Almoravides succombent à la culture luxuriante de Al-Andalus. Preuve en est, le minbar commandé par le dernier sultan almoravide, Ali ibn Youssouf, en 1137. En Afrique du Nord, les mosquées de Tlemcen (1136), d’Alger (1097) et de Kairaouine à Fes représentent également ce changement de cap culturel almoravide due aux influences espagnoles.

La volonté d’indépendance almohade

Au milieu du XIIe siècle, les Almoravides sont renversés par une autre tribu berbère révoltée, tout droit venue des montagnes de l’Atlas, les Almohades, une autre dynastie d’Afrique du Nord. Ils resteront au pouvoir de 1150 à 1269. L’Empire almohade peut être considéré comme le premier et dernier empire berbère de l’histoire à avoir unifié un territoire allant de la Tripolitaine au sud de l’actuel Maroc en passant par la péninsule ibérique. En quelques mois, les Almohades prennent le Maroc mais aussi les principales villes de la péninsule ibérique. Ils font de Séville la capitale de la région de Al-Andalus mais gardent Marrakech comme capitale principale.

Les Almohades ont dominé le Magreb après les Almoravides.
Étendue de l’Empire almohade à son apogée (wikimedia).

L’utilisation politique de la religion prend un tournant radical comparée à celle des Almoravides. Si ces derniers s’appuyaient sur des ulémas (savants religieux) pour créer et valider des lois, l’Empire almohade prône un retour à l’interprétation directe du coran, marginalisant ainsi les ulémas. Cela a pour conséquence directe de donner les quasi-pleins pouvoirs à l’imam (le guide), serviteur direct de Dieu sur terre. Très rapidement, les berbères sont consacrés comme le nouveau peuple élu, au détriment des arabes.

Rejet de Bagdad

Les Almohades finissent par rejeter totalement l’Empire abbasside de Bagdad. La prière se fait désormais vers la tombe du Mahdi à Tinmel, au sud de Marrakech, et non plus vers La Mecque. L’élite doit maintenant maîtriser parfaitement la langue berbère. Sous le règne des Almohades, l’art géométrique, déjà présent chez les Almoravides, est exacerbé. La grande mosquée et le minaret La Giralda, à Séville, transformés par la suite en cathédrale, représentent le sommet de la grandeur artistique almohade.

Tout comme les Almoravides, les Almohades succombent peu à peu au confort et au luxe pour finalement se faire expulser de la péninsule ibérique par les royaumes chrétiens du nord, mieux organisés. La bataille de Las Navas de Tolosa, en 1212 marque le début de la chute des Almohades. La dynastie s’éteint en 1269.

(1) Le groupe djihadiste « Al-Mourabitoun », crée en 2013 au Sahel est la traduction arabe des Almoravides. La dynastie est en effet aujourd’hui utilisée comme référence par certains djihadistes sahéliens comme celle qui a réussi à unir une partie du Maghreb et du Sahara sous une même bannière.

Ressources:

Mehdi Ghouirgate, «  L’Ordre almohade (1120-1269) », Presses universitaires du Midi, 2014.

Les Clés du Moyent-Orient, « Les Almoravides, l’Andalus et l’Afrique musulmane (1042-1147) », 2013.
https://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-Almoravides-l-Andalus-et-l.html

Met, « The Art of the Almoravid and Almohad Periods (ca. 1062–1269) », 2001.
https://www.metmuseum.org/toah/hd/almo/hd_almo.htm

Le Monde, « L’Atlas des Empires », hors-série, 2016.

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Étudiant en journalisme à l’école publique de journalisme de Tours. Actuellement en échange universitaire au Canada.

Les Fatimides chiites s’opposent à Bagdad

Les Fatimides chiites s’opposent à Bagdad

La valse des empires musulmans (4/8). La dynastie fatimide (910-1171) naît en Ifriqiya, au Maghreb oriental. Ce califat chiite ismaélien refuse le modèle abbasside de Bagdad et souhaite le renverser.

Les Fatimides, des chiites opposés à Bagdad.
Évolution des conquête de l’Empire fatimide (wikimedia).

Installation au nord de la Tunisie

C’est ainsi qu’à Raqqada, en 910, dans l’actuelle Tunisie, un certain Ubayd Allah, après avoir fui la Syrie quelques années plus tôt, est proclamé calife. Dix ans plus tard, Mahdi Ubayd Allah quitte Raqqada pour aller installer sa nouvelle capitale à Mahdia, à 200 km au sud de Tunis. Il contrôle et pacifie en quelques années le territoire hérité des Aghlabides, c’est à dire le nord de la Tunisie, le nord-est de l’Algérie ainsi que la Sicile.

Al-Mahdi voit les choses en grand. Il lance des raids dans le sud de l’Italie contre l’Empire byzantin ainsi qu’en Égypte contre l’Empire abbasside, mais sans succès. Il pose néanmoins des bases solides pour ce qui est en train de devenir l’Empire fatimide. Al-Mahdi a un objectif principal, qui sera aussi celui de ses successeurs : renverser et supplanter le califat abbasside.

Après sa mort en 934, ses héritiers poursuivent le développement de l’empire qui devient rapidement riche et puissant. Cependant, entre les sunnites et kharidjites de la région, le calife omeyyade de Cordoue ou encore les Byzantins, les ennemis sont nombreux. L’empire risque même de s’effondrer quand Mahdia, la capitale, est assiégée en 945 par des tribus kharidjites.

Le Caire, nouvelle capitale

Quelques années plus tard, en 969, le quatrième calife fatimide, Al-Muizz, décide de se lancer à la conquête de l’Égypte. La nouvelle capitale, Le Caire est fondée la même année et devient rapidement le cœur ismaélien du Proche-Orient. L’empire se dote de relais culturels et universitaires comme l’université Al-Azhar, haut lieu de l’enseignement ismaélien. Si les Fatimides n’ont jamais cessé de chercher à convertir de nouveaux croyants au chiisme ismaélien, ils n’ont jamais non plus forcé quiconque à se convertir.

Très rapidement après la prise de l’Égypte aux Abbassides, les Fatimides descendent au sud et soumettent les deux villes saintes, Médine et La Mecque. Ils s’emparent également de la Palestine et de l’ouest de la Syrie, bien qu’ils ne réussirent jamais à contrôler ces territoires entièrement. L’apogée de l’empire peut être située sous le règne du calife Al-Aziz (975-996). Ce dernier diffuse largement la culture ismaélienne jusqu’à Damas et fait du Caire un carrefour commercial de première place dans le monde musulman.

Montée en puissance des vizirs

Le déclin s’amorce au XIe siècle. Confronté à la montée en puissance des turcs seldjoukides à l’est, à une perte d’influence à l’ouest, l’empire se replie petit à petit sur Le Caire. La scène politique intérieure ne fait qu’aggraver les choses. La guerre interne entre différentes factions de l’armée ainsi que la famine qui touche l’Égypte conduit à une militarisation du régime. Désormais, le véritable pouvoir est entre les mains des vizirs, les califes n’ayant plus qu’une fonction essentiellement symbolique.

Saladin remplace les Fatimides

Si les Fatimides parviennent à repousser les ambitieux Seldjoukides, la lutte pour le pouvoir au Caire fait des ravages. Au XIIe siècle, Nur-al Din, un Turc sunnite maître d’une partie de l’Anatolie est appelé en soutien par des factions militaires fatimides en Egypte. Après sa victoire en 1169, il nomme son lieutenant Saladin, un kurde, vizir de l’empire. Ce dernier prend le pouvoir après avoir crée sa propre dynastie autonome, les Ayyubides. Il replace très rapidement l’empire sous influence abbasside en prêtant allégeance au calife de Bagdad. C’est donc la fin officielle du chiisme ismaélien et le retour du sunnisme en Égypte. Malgré cela, l’influence culturelle et religieuse laissée par les Fatimides dans le monde musulman est conséquente et continue pendant des siècles d’influencer culturellement et politiquement l’ensemble de la région.

Ressources :

Jadla Ibrahim. « Les Fatimides et les Kutāma : une alliance stratégique ou un mal nécessaire? » In: Mélanges de l’École française de Rome. Moyen-Age. 2003.

Dossiers d’archéologies, « Le Caire à l’époque fatimide », n°223, 1998.

Le Monde, « L’Histoire du Proche-Orient », hors-série, 2018.

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Les Bouyides et Seldjoukides mettent le calife sous tutelle

Les Bouyides et Seldjoukides mettent le calife sous tutelle

La valse des empires musulmans (3/8). A partir du Xe siècle, deux dynasties, les Bouyides (945-1055) puis les Seldjoukides (1037-1194) contrôlent l’empire abbasside. Ils légitiment leurs conquêtes en laissant sur le trône le calife à Bagdad, qui voit ses pouvoirs extrêmement diminués.

Les Bouyides sont des chiites mais acceptent de régner aux côtés du calife abbasside.
Si les Bouyides contrôlent Bagdad, ils sont cependant loin d’avoir la main sur l’entièreté du monde abbasside qui se partage entre plusieurs dynasties (wikimedia).

Les Bouyides, des chiites au pouvoir

Avant l’arrivée des Seldjoukides, il nous faut revenir sur la dynastie chiite des Bouyides qui a contrôlé Bagdad de 945 à 1055. La période bouyide est parfois appelée « printemps iranien » en raison de l’origine – le Nord de l’Iran – de cette dynastie. Les Bouyides conquièrent l’empire abbasside grâce aux Daylamites, un peuple perse, dont les soldats sont fidèles et efficaces. Jusqu’à l’arrivée des Seldjoukides, les Bouyides contrôlent l’Irak, l’Iran, le Koweït, la Syrie, l’est de l’Anatolie, l’Afghanistan et le Pakistan actuels. Le règne des Bouyides est considéré comme fondamental dans l’établissement de la doctrine chiite duodécimaine, alors appelée doctrine imamite, aujourd’hui le courant majoritaire du chiisme.

Bagdad devient ainsi la capitale du monde chiite pendant un peu moins d’un siècle. L’administration est ouverte aux branches sunnites, mais la méfiance règne, les Bouyides préférant placer les chrétiens aux postes importants de l’administration.

A la même période, en Asie centrale, la dynastie perse locale des Samanides (818-999) règne en quasi autonomie vis-à-vis du califat abbasside. Cette dynastie, pour se protéger de nombreux raids de tribus venant du Nord et de l’Est, manœuvre habilement et persuade certaines de ces tribus de se convertir à l’islam. Certaines tribus acceptent. C’est notamment le cas du clan des Seldjoukides, peuple turc qui s’installe au Khorassan au IXe siècle, après avoir défait les Ghaznévides à la bataille de Nasa en 1035.

Les Seldjoukides accèdent au pouvoir en s’opposant aux Bouyides

Le chef des Seldjoukides, Tughrul Bey (r. 1037–1063) iranise son peuple et son territoire en le mélangeant à la population locale. Il crée ainsi une identité seldjoukide, qui lui assure un contrôle politique solide. Les Seldjoukides sont considérés comme des promoteurs de la culture iranienne.

En 1055, Tugbrul Bey est appelé par le calife abbasside de Bagdad, qui veut se débarrasser des Bouyides. Tughrul Bey et son armée chassent la dynastie chiite de Bagdad et le chef seldjoukide accède au titre de sultan. Il lui est maintenant possible de légitimer ses envies de conquêtes avec l’aval du calife abbasside.

Les Seldjoukides représentent la première sédentarisation de Turcs au Moyen-Orient.
Étendue de l’influence seldjoukide (wikimedia).

En effet, les conquêtes ne s’arrêtent pas à Bagdad. L’ennemi numéro un se trouve maintenant être la dynastie chiite fatimide, le chiisme étant considéré comme une hérésie par les Seldjoukides sunnites. Il s’agissait aussi de construire un discours symbolique de conquête sunnite, les Seldjoukides s’étant construits en opposition aux Bouyides.

Installation turque en Anatolie

Après avoir échoué contre la puissante armée fatimide, les Seldjoukides remontent vers le nord, à la conquête de l’Anatolie et de l’empire byzantin. En 1071, le successeur de Toghrul Beg défait les Byzantins à Mantzikert, dans l’est de l’actuelle Turquie. C’est une date importante qui a des répercussions jusqu’en Europe puisque le Pape Urbain II y fait référence dans son appel à la croisade en 1095.

A Bagdad, le calife n’a plus aucun pouvoir, à tel point que même les taxes normalement attribuées à l’armée du calife sont détournées pour l’armée seldjoukide. Les Turcs ne sont d’ailleurs pas les seuls présents dans les hautes sphères de l’administration seldjoukide. On y trouve aussi bon nombre d’Iraniens. C’est par exemple le cas du vizir Nizam al-Mulk, un Perse qui a dirigé l’empire pendant 20 ans au XIe siècle. Il popularise les madrasas, école dédiée à l’enseignement du droit musulman et écrit en persan le Traité du gouvernement, texte célèbre dans la littérature iranienne. C’est d’ailleurs sous l’empire seldjoukide que l’écriture persane (qui avait été laissée de côté au profit de l’arabe depuis les conquêtes musulmanes) et la culture perse sassanide renaît. Au Xe siècle, il est fréquent d’entendre du persan à la Cour de Bagdad et dans l’administration.

Éclatement de la dynastie

A l’intérieur même de la « famille » seldjoukide, des dissensions et des querelles de successions apparaissent dès le XIe siècle. Le pouvoir se morcelle géographiquement, entre l’Iran et la Syrie, chacun revendiquant une autonomie. En Anatolie, de nombreuses principautés sont crées, les Turcs étant parfois payés comme mercenaires par des chefs byzantins, eux même en guerre interne ! En Anatolie, une branche cousine, les Seldjoukides de Rum, sort du lot et domine l’Anatolie bien après la chute de l’empire abbasside. Cette dynastie est d’ailleurs considérée comme l’ancêtre de l’Empire ottoman et de la Turquie actuelle.

Quant au reste des principautés seldjoukides, déjà très affaiblies, elles sont détruites à la fin du XIIe siècle par l’avancée des croisades à l’ouest et par des tribus guerrières turques, à l’est. Ces mêmes groupes seront à leur tour anéanti par les raids Mongols au XIIIe siècle.

Ressources :

Vanessa Van Rentergergem, « Les élites bagdadiennes au temps des Seldjoukides », Presses de l’Ifpo, 2015.

Christophe Picard, « La Mer des califes. Une histoire de la Méditerranée musulmane », Seuil, 2015.

« L’atlas des Empires », Le Monde, hors-série, 2016.

Hérodote.com, « 1055 à 1923 Les Turcs, des Seldjoukides aux Ottomans », 2018.
https://www.herodote.net/1055_1923-synthese-68.php

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Vidéo. M. Lefebvre Géopolitique des relations franco-allemandes de 1945 à 2019

Vidéo. M. Lefebvre Géopolitique des relations franco-allemandes de 1945 à 2019

Par Fabien HERBERTJoséphine BOUCHERMaxime LEFEBVREPierre VERLUISE, le 8 mai 2019  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Maxime Lefebvre est diplomate, Professeur en Questions internationales à Sciences Po et Professeur affilié à l’ESCP Europe. Auteur de nombreux ouvrages. 
Images et son : Fabien Herbert. Résumé : Joséphine Boucher. Une conférence organisée par Pierre Verluise Diploweb.

L’ Ambassadeur Maxime Lefebvre s’exprime à titre personnel. Il présente clairement l’évolution des relations franco-allemandes depuis 1945, conjuguant les approches géopolitique et historique. La vidéo (54’) est accompagnée d’un résumé.

Cette vidéo peut facilement être diffusée en classe ou en amphi pour illustrer un cours ou un débat.

Résumé par Joséphine Boucher pour Diploweb.com

L’intervention de M. Lefebvre identifie les traits structurants des relations franco-allemandes depuis 1945, conjuguant les approches géopolitique et historique. La rivalité franco-allemande a été structurante dans le système international et européen à partir de la formation de l’unité allemande. Dès 1871, Otto von Bismarck créé un système d’alliances pour isoler la France à travers un réseau d’alliances diplomatiques visant à empêcher une revanche française. Après le conflit franco-allemand de 1914 et à partir du système de Paris de 1919, l’Allemagne humiliée par le Traité de Versailles fait face à une France qui tente de maintenir sa position de prépondérance. Néanmoins, les années 1920 sont synonymes d’un rapprochement incarné à l’époque par Aristide Briand et Gustav Stresemann, respectivement ministres français et allemand des Affaires étrangères de 1925 à 1932 pour l’un et de 1923 à 1929 pour l’autre. Ils sont en fait les inventeurs du couple franco-allemand, partageant l’idée de promouvoir la paix. En 1945, la défaite de l’Allemagne d’Adolf Hitler marque le début d’une nouvelle période qui peut être divisée en six étapes.

Vidéo. M. Lefebvre Géopolitique des relations franco-allemandes de 1945 à 2019
Maxime Lefebvre
Diplomate, M. Lefebvre s’exprime ici à titre personnel

La première étape est celle de la réconciliation entre les deux pays et du lancement du projet communautaire. Avant 1949 et la création de deux Etats ouest-allemand et est-allemand, la première préoccupation française est d’empêcher la résurgence d’une menace allemande. Elle aboutit à deux traités dirigés contre le danger allemand, le traité franco-britannique de Dunkerque et un accord en 1948 pour souder l’Europe occidentale. La Guerre froide (1947-1990) correspond ensuite à un changement de contexte total. La menace principale devient l’Union soviétique et les Français initient la construction européenne avec la déclaration Schumann du 9 mai 1950 et la proposition de mettre en commun les industries du charbon et de l’acier des pays d’Europe de l’Ouest. Il s’agit alors de mutualiser des industries dédiées à l’origine à l’armement national et d’accomplir des réalisations concrètes créant des solidarités de fait. La Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) naît en 1951 et, dans ce contexte de tensions, le plan Pleven proposé en 1950, signé en 1952 mais disparu en 1954 avait pour objet d’étendre la construction européenne à la défense en créant une communauté européenne de défense (CED). Il convient de noter que cette première Europe à 6 surnommée l’Europe carolingienne reste exclusivement occidentale et n’inclut que Allemagne de l’Ouest (RFA). La signature des traités de Rome en 1957 complète la CECA d’une Communauté économique européenne (CEE) et d’une Communauté européenne de l’énergie atomique (CEEA ou Euratom).

Zbigniew Brzezinski : « À travers la construction européenne, la France vise la réincarnation et l’Allemagne la rédemption. » Le Grand Echiquier (1997)

La deuxième phase correspond à la création d’un couple franco-allemand qui incarne une relation résumée par Zbigniew Brzezinski dans Le Grand Echiquier (1997) comme suit : « À travers la construction européenne, la France vise la réincarnation et l’Allemagne la rédemption. » La construction européenne semble être alors un levier de puissance pour la France et un moyen de reconstruire une souveraineté et une identité pour l’Allemagne. Ce couple si caractéristique est d’abord incarné par le Général C. de Gaulle et le chancelier K. Adenauer qui signent le traité de l’Elysée le 22 janvier 1963. Celui-ci établit un partenariat privilégié entre les deux pays. Malgré cela, il n’est pas le fondement d’une grande politique franco-allemande en raison des réticences allemandes à s’enfermer dans une relation bilatérale avec le voisin français.

Après le départ de C. de Gaulle, il est possible d’étendre la communauté au Royaume-Uni tout en solidifiant l’édifice européen. C’est la troisième phase, celle de l’élargissement et de l’approfondissement. C’est aussi la période de l’Ostpolitik et de Willy Brandt et Georges Pompidou. L’Allemagne fédérale mène alors sa propre politique vis-à-vis de l’URSS, elle veut détendre les relations avec l’Est et rapprocher les deux Allemagne selon une politique dite des transformations par le rapprochement. Cela aboutit à une détente dans le couple franco-allemand et à la reconnaissance des deux Etats allemands l’un par l’autre. Finalement, les changements sont à l’époque plus impulsés par l’Allemagne de l’Ouest que par le couple franco-allemand. Le premier élargissement nordique de 1973 au Danemark, au Royaume-Uni et à l’Irlande ouvre l’Europe communautaire à 9 Etats membres et s’accompagne de progrès avec la création d’une union politique européenne et d’une union monétaire via une coopération monétaire qui annonce la monnaie unique. De 1974 à 1982, deux leaders dominent le couple franco-allemand, ce sont le président Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981) et le chancelier Helmut Schmidt (1974-1982). Les années 1980 sont celles d’un autre couple avec François Mitterrand à partir de 1981 et Helmut Kohl en 1982. Ils établissent une relation de confiance et un partenariat à travers la crise des euro-missiles, qui constitue un moment de solidarité important, et la commémoration de Verdun en 1984 dont la fameuse poignée de main est depuis intégrée dans le pathos franco-allemand. Ce sont les années de l’élargissement méditerranéen et de l’Europe à 12, mais aussi de la centralité française, qu’elle soit géographique ou d’influence. Les nouveaux progrès dans l’approfondissement sont marqués par l’accord de Schengen en 1985 qui ouvre la voie à la libre circulation des personnes entre la France, l’Allemagne et le Benelux. L’Acte unique de 1986 achève le marché intérieur et le passage d’un marché commun à un marché unique. Dans cette relation franco-allemande privilégiée, de nouvelles institutions apparaissent également : ce sont le Conseil franco-allemand économique et financier en 1988 et le Conseil franco-allemand de défense et de sécurité, et une chaîne de télévision commune et bilingue, Arte.

Maxime Lefebvre
Diplomate, M. Lefebvre s’exprime ici à titre personnel

La décennie suivante marque une nouvelle étape de la relation. La réunification allemande en 1990 signe la fin de la Guerre froide, le mur de Berlin est tombé, le communisme vit ses derniers jours à l’est et l’Europe de l’est entre dans une phase de démocratisation. C’est aussi un moment de méfiance entre la France et l’Allemagne surmonté par des progrès comme le traité de Maastricht signé en février 1992 et dont le point central est la monnaie unique, l’euro, mis en circulation le 1er janvier 2002. Par ailleurs, l’instauration d’une politique étrangère commune et d’une coopération en matière de justice et d’affaires intérieures permettent un nouvel élargissement de l’UE aux pays neutres, à savoir la Suède, la Finlande et l’Autriche en 1995. C’est à ce moment-là que le français devient minoritaire dans les institutions européennes au profit de l’anglais, dessinant une Europe plus nordique et plus anglophone. Gerhard Schröder, le successeur de Kohl en 1998 adopte un langage nouveau : il veut défendre les intérêts allemands et mène une politique de basculement vers l’est. La capitale allemande est déplacée de Bonn à Berlin et on constate un changement de l’équilibre géopolitique de l’Allemagne, qui fonde des liens commerciaux forts avec les pays de l’est européen.

Le rapprochement concerne aussi le refus de la guerre en Irak en 2002-2003, formant alors un axe géopolitique Paris-Berlin-Moscou contraire à la politique unilatérale de Georges W. Bush.

Le début du XXIème siècle correspond à une période de tensions dans la relation franco-allemande avec des sommets dont celui de Nice en 2000. Les dirigeants lancent alors le processus de Blaesheim qui consiste à organiser des rencontres régulières, environ tous les deux mois, entre les chefs d’Etat et de gouvernement et les deux ministres des Affaires étrangères. À cette époque là, des dirigeants socialistes français proposent de créer une union franco-allemande, idée reprise en 2003 par Dominique de Villepin. À cette période de tensions en 1999-2000 suit une phase de rapprochement entre 2002 et 2004 qu’incarnent Jacques Chirac et Gerhard Schröder et des accords franco-allemands, notamment sur la Politique agricole commune et son financement en 2002. Celui-ci stipule à la fois un maintien du budget de la PAC et une augmentation progressive des aides aux agriculteurs de l’est. Le rapprochement concerne aussi le refus de la guerre en Irak en 2002-2003, formant alors un axe géopolitique Paris-Berlin-Moscou contraire à la politique unilatérale de Georges W. Bush. En 2003, on parle même de Conseil des ministres franco-allemands. Par ailleurs, le projet de Constitution pour l’Europe pensé en 2004 est un autre moment de travail commun entre Français et Allemands. Cette proximité franco-allemande prend la forme d’une influence modératrice et positive de J. Chirac et G. Schröder auprès de V. Poutine lors de la première crise ukrainienne de 2004-2005. Pourtant, les divergences politico-économiques se développent à partir de 2002 suite aux réformes douloureuses de Schröder et à l’ascendant économique allemand qui fait face à une France qui s’enlise dans l’immobilisme. Malgré tout, le couple franco-allemand est toujours là : lors de la crise économique de 2008, le couple N. Sarkozy -A. Merkel tente de maintenir un équilibre entre solidarité avec les Grecs et responsabilité avec renforcement de la discipline à travers un pacte budgétaire conclu en 2012. Quand surgit une nouvelle crise ukrainienne en 2013-2014, François Hollande et Angela Merkel prennent l’initiative ensemble de créer le “format Normandie“ qui réunit la France, l’Allemagne, l’Ukraine et la Russie pour tenter de régler diplomatiquement la crise.

Enfin, la dernière étape plus contemporaine du Brexit et le départ annoncé des Anglais signent un bouleversement géopolitique européen aussi marqué par le frein allemand. Les blocages actuels concernent la tendance allemande moins intégrationniste et favorable à une Europe supranationale qu’auparavant. Nos voisins d’outre-Rhin semblent plus attentifs à défendre leurs intérêts, plus immobilistes et moins aptes à renforcer le budget européen et à encourager une intervention militaire extérieure.

Alors, quel poids franco-allemand dans l’UE aujourd’hui ? Les deux pays représentent ensemble plus d’1/3 de la population de l’UE à 27 et forment 55% du PIB de la zone euro. Des divergences persistent sur les plans politique, culturel et économique et l’Allemagne reste la puissance centrale de l’Europe par rapport à une France qui semble moins performante et plus demandeuse dans la relation franco-allemande. En témoigne le récent traité d’Aix-la-Chapelle signé le 22 janvier 2019 qui rénove la relation et introduit des nouveautés comme la coopération transfontalière, une clause de défense collective et l’inscription que le but des deux pays est que l’Allemagne ait un siège au Conseil de sécurité de l’ONU.

Finalement, le risque d’une relation franco-allemande détériorée est celui d’une déconstruction européenne. Cette relation est le trait d’union qui permet l’unité européenne. Un véritable levier franco-allemand nécessite alors un besoin de confiance et de volonté mais il ne peut pas s’agir d’une relation exclusive.

Copyright pour le résumé Mai 2019-Boucher/Diploweb.com


Cette conférence de M. Lefebvre était organisée au bénéfice des étudiants d’Hypokhâgne de la CPGE de Blomet (Paris), découvrez son site et sa page Facebook Prépa Blomet


Plus

Quelques ouvrages de Maxime Lefebvre en relation avec le sujet de cette conférence :

Maxime Lefebvre, L’Union européenne peut-elle devenir une grande puissance ? éd. La documentation française

Maxime Lefebvre, La construction de l’Europe et l’avenir des nations, éd. Armand Colin

Maxime Lefebvre, La politique étrangère européenne, éd. PUF

Les Omeyyades : le califat sort de la péninsule araiqueb

Les Omeyyades : le califat sort de la péninsule araiqueb

La valse des empires musulmans (1/8). La période du califat des Omeyyades (661-750) marque la sortie de l’islam de la péninsule arabique. Si l’empire s’est imposé avec une grande violence physique, la conquête religieuse est passée, elle, beaucoup plus discrètement. Ce mouvement s’inscrit également dans un effort de décentralisation qui ne s’est cependant pas révélé suffisant.

Les Omeyyades, pionniers des empires musulmans.
L’Empire omeyyade à son apogée (wikimedia).

En raison de leur rapidité et de leur efficacité, les conquêtes musulmanes du VIIe siècle sont parfois associées au mot blitzkrieg, que l’on peut traduire par « guerre éclaire ». Après la mort de Mahomet, de 636 à 642, les troupes musulmanes enchaînent victoire sur victoire contre les deux empires déclinant de la région : les Empires byzantin et sassanide, affaiblis mutuellement à force de guerres à répétition. Ainsi, en quelques années, l’Irak, la Syrie et une partie de l’Égypte tombent sous la domination des musulmans. C’est un choc brutal et fondateur, créé par une force encore inconnue, venue d’Arabie, région très marginale sur l’échiquier stratégique de l’époque.

La première fitna

Médine devient alors la capitale de ce nouveau califat Rachidun (« le califat des bien guidés ») (1). Mais, très vite, sous le règne du calife Uthman (644-665), les cités-Etats administrées par Médine se rebellent. Venus d’Égypte, des rebelles assassinent Uthman. C’est le début de la première grande crise du monde musulman, la première fitna. En effet, l’élection d’Ali, gendre et cousin du prophète, comme quatrième calife, ne fait pas l’unanimité à Médine. Certains l’accusent d’être complice du meurtre d’Uthman. C’est le début d’une division entre les partisans d’Ali, les chiites, et les partisans d’une ligne légaliste, qualifiés plus tard de sunnites.

Ali se fait assassiner à son tour en 661. Muawiya, proche parent d’Uthman et membre de la famille omeyyade, devient le nouveau calife. Il décide de déplacer la capitale du califat de Médine à Damas. C’est le début de l’Empire omeyyade.

Muawiya pose les bases de l’empire

Quand Muawiya arrive au pouvoir, il pose les bases d’un État fort autour de la personne du calife. Au cours des premières années de son règne, il s’appuie sur les chrétiens arabes pour diriger l’administration. Le nouveau calife organise un système de chouras (conseils) décentralisés, où chaque tribu peut faire remonter des revendications au conseil central de Damas.

Muawiya s’occupe aussi de l’armée en la disciplinant, il crée un système de promotion qui ne tient pas compte de la filiation mais du mérite et améliore l’armement et les tactiques de batailles. Il crée également un service postal qui se répand vite dans toutes les provinces de l’empire.

Muawiya était gouverneur de Syrie sous le règne des « bien guidés ». C’est l’une des principales raisons qui explique son choix de déplacer le siège de l’empire à Damas. Muawiya voulait s’affranchir de l’influence de l’aristocratie mecquoise et médinoise. C’était également un moyen de se placer dans le sillage de l’Empire byzantin et d’en récupérer la légitimité. A la mort de Muawiya en 680, l’empire est stable. Le calife avait habilement résolu le casse-tête de la succession en plaçant son fils au pouvoir.

Les dernières grandes conquêtes

C’est sous les Omeyyades qu’ont lieu les dernières grandes conquêtes musulmanes, qui s’étendent de l’Arménie au sud égyptien et des portes de l’Inde à la péninsule ibérique. A l’ouest, l’échec du premier siège de Constantinople (674-678) ne ralentit pas la ferveur des conquêtes qui se déplacent vers la Tripolitaine. Les premiers guerriers arabes atteignent l’océan Atlantique en 675. Certains récits racontent qu’en voyant cette nouvelle mer, les soldats poussèrent des cris de joie, pensant avoir atteint les confins de l’univers. Les arabes doivent cependant battre en retraite assez rapidement, repoussés par une forte résistance berbère.

En 711, les Omeyyades en Espagne

Une deuxième vague de conquête, plus massive, rase en 707 la vieille ville de Carthage, réputée imprenable. Grâce au génie politique d’un homme, Moussa Ibn Noseïr, qui a réussi à s’allier avec des tribus berbères en les convainquant de se convertir à l’islam (ce que les chrétiens n’avaient jamais réussi à faire), les troupes musulmanes de son général Tariq ibn Ziyad pénètrent en Espagne en 711.

A l’est, le Sind est conquis en 712. Les soldats arrivent aux portes de la Mongolie et, après la prise de villes comme Tachkent et Samarkand, l’islam se retrouve voisin de l’empire chinois. Les Chinois de la dynastie Tang sont d’ailleurs arrêtés et vaincus par les musulmans lors de la bataille de Talas, en 751. De nombreux historiens estiment que, à la suite de cette bataille, ce sont des prisonniers chinois qui ont appris aux arabes la fabrication du papier.

Une décentralisation amorcée…

Les califes sont conscients qu’une trop forte centralisation du pouvoir à Damas serait contre-productive. Ainsi, si l’islam et la langue arabe s’amorcent au début du VIIIe siècle comme religion et langue de référence, la diversité religieuse, linguistique et culturelle est grande.

Une place spéciale est réservée aux Dhimmi (« les gens du livre »), c’est à dire les juifs, chrétiens et zoroastriens. Plus tard, certains bouddhistes et hindouistes auront également droit à ce statut. Les Dhimmi paient un impôt, la djizia, mais sont protégés par l’empire et sont loin d’être marginalisés dans l’administration. Leur situation sociale est parfois très satisfaisante. Les Dhimmis étaient des éléments fondamentaux pour l’équilibre fiscal de l’empire. D’ailleurs, certains califes encourageaient leurs sujets à ne pas se convertir pour continuer à payer l’impôt !

Comme nous l’avons vu plus haut, les conseils politiques sont décentralisés et l’empire prend soin, dès le début, d’intégrer une partie de l’élite des puissances défaites dans son fonctionnement politique. Cela est fait afin d’éviter un effondrement des structures sociales et juridiques, en place dans ces régions depuis des centaines, voire des milliers d’années. Damas doit donc s’adapter aux dynamiques locales propres à chaque région.

… mais pas suffisante

Un certain nombre de facteurs précipite la chute des Omeyyades. La prédominance de la langue arabe, initiée par le calife Abd Al-Malik au début du VIIIe siècle qui souhaite arabiser son empire, crée une frustration parmi les populations converties et non-arabes. En effet, les arabes ont d’immenses avantages devant l’impôt. Le groupe social des Mawalî (clients) représente le mieux ces convertis non-arabes qui ne se sentent pas bien représentés. Parmi eux, on trouve de nombreux Persans. Les tentatives de réformes fiscales, qui commencent sous le règne du calife Umar II, ne fragilisent que davantage l’économie de l’empire.

De plus, les arabes se voient à cette époque davantage comme une classe guerrière que bureaucratique. Un nombre important se montre peu enclin à effectuer les tâches administratives et juridiques, considérées comme inférieures. D’autres groupes s’occupent donc de ces tâches, et les arabes perdent peu à peu la main sur la bureaucratie.

Enfin, la légitimité des grandes conquêtes des premières heures et la nécessite de se battre contre les chiites ne fait plus trop effet. L’empire a de plus en plus de mal à justifier sa présence dans des zones lointaines.

Le coup final est initié par une secte chiite du mouvement des Hachimiyya, créé par Muhammad al-Abbas, oncle du prophète Mahomet. Ce groupe s’appuie sur la force des Mawalî pour organiser une vaste résistance contre les Omeyyades. Les forces du califat sont définitivement écrasées après la bataille du grand Zab en 750. Cela ouvre la voie à une nouvelle dynastie, celle des Abbassides.

Un seul membre de la famille des Omeyyades parvient à échapper aux massacres. Il se réfugie à Cordoue en 756 pour y fonder un émirat indépendant. Ses descendants, en soumettant les tribus locales, fondent le califat omeyyade de Cordoue (929-1031). Aujourd’hui encore, ce dernier est réputé pour sa grande prospérité intellectuelle et économique.

(1) L’expression des « biens guidés » désigne le règne des quatre premiers califes, supposé représenter un âge d’or de l’islam. Cependant, cette expression est à relativiser. En effet, des tensions commencent à apparaître dès le règne du premier calife Abu Bakr. Cette expression est inventée sous la période du califat abbasside, qui a sans cesse cherché à décrédibiliser l’Empire omeyyade, en l’opposant à un prétendu âge d’or révolu.

Ressources:

René Kalisky, « Le monde arabe, tome 1 : essor et déclin d’un empire », Marabout université, 1968.

Jean-Pierre Luizard, « Chiites et Sunnites : la grande discorde », Collection en 100 questions, Tallandier, 2017.

Le Monde, « L’Histoire du Proche-Orient », hors-série, 2018.

Le Monde, « L’Atlas des Empires », hors-série, 2016.

About Pablo MENGUY

Étudiant en journalisme à l’école publique de journalisme de Tours. Actuellement en échange universitaire au Canada.

RÉCIT : L’HISTOIRE (OCCULTÉE) DES ESCLAVES EUROPÉENS EN TERRE D’ISLAM

RÉCIT : L’HISTOIRE (OCCULTÉE) DES ESCLAVES EUROPÉENS EN TERRE D’ISLAM


Le bruit métallique d’un char rompit le silence. Dissimulé aux regards par les énormes remparts, il annonçait son arrivée avec force cliquetis et grincements à travers les jardins du palais, et franchit la porte des Vents dans un grondement sourd de pas et de roues.

Sur le champ de manœuvres, personne ne bougea. Les gardes impériaux se tenaient au garde-à-vous, rigides, leurs cimeterres damasquinés étincelant au soleil. Les courtisans étaient prosternés à côté d’eux, leurs robes théâtralement étalées sur le marbre. Seul le vizir, qui transpirait sous sa peau de léopard, osa essuyer la sueur qui perlait à son front.

Le silence s’intensifia à l’approche du char. Un cri furieux s’éleva, suivi par le claquement d’un fouet. Le vacarme redoubla soudain, se répercutant dans les couloirs et les cours du palais. Quelques secondes plus tard, Moulay Ismaïl, sultan du Maroc, pénétrait sur le champ de manoeuvres sur son char doré, tiré non par des chevaux mais par un attelage d’épouses et d’eunuques.

Ces malheureux avancèrent en titubant jusqu’au groupe de courtisans avant de relâcher leur pression sur les rênes. Le sultan sauta à terre, et deux Noirs superbement bâtis entrèrent en action. Le premier, tout en murmurant des obséquiosités, chassait les mouches qui s’approchaient de la personne sacrée de Moulay Ismaïl. L’autre, un jeune garçon âgé de 14 ou 15 ans, protégeait le sultan du soleil en faisant tournoyer au-dessus de lui un parasol de chintz.

Tel était le rituel accompagnant d’ordinaire une audience avec le grand Moulay Ismaïl, qui exigeait de ses sujets une déférence absolue et un respect pointilleux de l’étiquette. Cependant, en ce matin étouffant de 1716, le sultan remarqua à peine les courtisans à plat ventre dans la poussière, car son regard était attiré par un groupe d’Européens en haillons qui se tassaient les uns contre les autres dans un coin de la cour. 52 Anglais, pieds nus et meurtris, se tenaient là, dans une stupéfaction muette. Enlevés en mer par les corsaires de Barbarie et forcés de marcher jusqu’à la capitale impériale, ils étaient sur le point d’être vendus comme esclaves.

Leur histoire allait soulever l’indignation et l’horreur dans leur pays natal ; elle témoignerait de l’impuissance totale du gouvernement et de la marine britanniques. Pourtant la capture de ces hommes n’était ni unique ni inhabituelle ; depuis plus d’un siècle, le commerce des esclaves blancs venus de toute l’Europe et des colonies nord-américaines détruisait des familles et des vies innocentes.

L’un des hommes récemment capturés, le capitaine John Pellow, du Francis, avait été averti des périls de son voyage en Méditerranée. Pourtant, avec une audace caractéristique, il avait fait fi du danger et quitté la Cornouailles à destination de Gênes pendant l’été 1715. Son équipage de six hommes comprenait son jeune neveu, Thomas Pellow, qui n’avait que onze ans quand il avait fait ses adieux à ses parents et à ses sœurs. Bien des années devaient s’écouler avant que les parents reçoivent des nouvelles de leur malheureux fils.

Deux autres navires furent capturés le même jour.

Le capitaine Richard Ferris du Southwark avait tenté de venir en aide à l’équipage du Francis, mais avait été lui aussi la proie des corsaires, de même que le George, qui rentrait en Angleterre. Les équipages terrifiés de ces trois navires étaient à présent rassemblés dans la cour du palais.

« Bono, bono », s’écria le jovial sultan en inspectant ses esclaves. Il passa devant la rangée d’hommes, palpant leurs muscles et jaugeant leurs forces. Les captifs étaient encore choqués par le traitement auquel ils avaient été soumis en arrivant dans la ville impériale de Meknès. Une foule d’habitants s’étaient bousculés aux portes du palais pour les insulter, les « abreuvant des plus viles injures[…]et de coups violents ».

Le sultan, indifférent à leurs craintes et anxiétés, fut satisfait de voir que ces marins aguerris étaient en bonne forme physique, et qu’il pouvait espérer tirer d’eux de nombreuses années de servitude. Il s’arrêta un instant devant Thomas Pellow, intrigué par l’attitude digne du garçon. Il marmonna quelques mots à ses gardes, et le jeune Pellow fut sorti des rangs et mis à l’écart.

Tandis que ses compagnons étaient emmenés par un meneur d’esclaves noir, Pellow pria pour que son cauchemar prenne fin bientôt. En réalité, il était devenu un des esclaves blancs oubliés d’Afrique du Nord. Pour lui, vingt-trois ans de captivité commençaient.

Je me rendis à Meknès au printemps 1992, alors que la vallée de la Boufekrane était tapissée de menthe sauvage et que la petite rivière débordait d’eau glacée. Mon compagnon de voyage appartenait à un autre monde : c’était un religieux du XVIIIe siècle, dont le récit coloré décrivait la cité à son apogée. Le minuscule volume — relié, comme il convenait, en maroquin façonné — évoquait une ville d’une grandeur sans pareille, mais révélait aussi une histoire infiniment plus sombre.

À l’époque du voyage de cet homme, le palais impérial de Meknès était l’édifice le plus vaste de l’hémisphère nord. Ses remparts crénelés s’étendaient sur des kilomètres, renfermant collines et prairies, vergers et jardins d’agrément, et ses fortifications dominaient la vallée. Cette imprenable forteresse était conçue pour résister à l’armée la plus puissante de la terre. Chacune de ses portes était protégée par une division d’élite de la garde noire impériale.

Les proportions du palais étaient telles qu’il finit par être désigné tout simplement comme Dar Kbira, Le Grand. Pourtant Dar Kbira ne constituait qu’un élément d’un immense complexe. Cinquante autres palais, tous reliés les uns aux autres, abritaient les deux mille concubines du sultan. Il y avait des mosquées et des minarets, des cours et des pavillons. Les écuries du palais étaient de la taille d’une ville moyenne ; les casernes logeaient plus de dix mille fantassins. Dans le vaste Dar el-Makhzen — une autre ville-palais — vizirs et eunuques tenaient leur cour et fomentaient des intrigues. Les célèbres jardins suspendus, toujours en fleurs, rivalisaient avec la folie de Nabuchodonosor à Babylone.

Le père Jean de la Faye n’avait jamais rien vu de pareil, et il décrit avec émerveillement les portes de bronze moulé en fantastiques arabesques, les colonnes de porphyre étincelant au soleil, la perfection géométrique des mosaïques ornant les cours — un clair-obscur étourdissant de cobalt et de blanc. Il y avait des dalles de jaspe et de marbre de Carrare, des damas coûteux et des chevaux richement caparaçonnés. Le stuc mauresque était le plus extraordinaire ; sculpté et façonné en nid d’abeille, il semblait dégouliner des coupoles en stalactites d’une blancheur immaculée.

Chaque centimètre carré de mur, chaque niche, et chaque ouverture était magnifiquement ornée. Les vitraux azur, vermillon et vert d’eau étaient d’une beauté époustouflante, conçus pour saisir et refléter le resplendissant soleil d’Afrique. Dans les heures qui précédaient le crépuscule, ils projetaient des hexagones multicolores sur le marbre des dalles.

Les portes du palais arboraient l’emblème du soleil, poussant les visiteurs à se demander si le sultan essayait de rivaliser avec son contemporain, Louis XIV, le Roi-Soleil. En réalité, le sultan mégalomane nourrissait un rêve bien plus ambitieux que le château de Versailles récemment édifié. Sa vision était celle d’un palais qui s’étendrait de Meknès à Marrakech — une distance de quatre cent cinquante kilomètres.

Trois siècles de soleil et de pluie ont laissé leurs marques sur cet immense édifice construit en pisé, un mélange de terre et de chaux. Les vents de l’Atlas ont balayé les murs roses, les réduisant par endroits en tas de poussière. Des arches brisées gisent sur le sol, et des tours décapitées s’élèvent çà et là. Le tremblement de terre de 1755 provoqua les plus grands dégâts, détruisant en l’espace de quelques minutes ce qu’on avait mis des décennies à construire. Des plafonds en cèdre furent arrachés à leurs poutres, le stuc s’effrita et s’effondra. Des pans entiers du palais s’écroulèrent, écrasant meubles et antiquités. La cour, prise de panique, s’enfuit pour ne jamais revenir. Les ruines impériales, réduites à un pitoyable méli-mélo d’appartements à ciel ouvert, furent rapidement colonisées par les pauvres et les déshérités de Meknès.

J’entrai dans la cité par Bab Mansour, la plus impressionnante des portes de cérémonie de Meknès. Elle s’ouvrait sur un univers de géants, où les remparts dominaient les palmiers et où les cours étaient aussi vastes que le ciel. Une deuxième arche menait à une troisième, qui débouchait sur une série de ruelles. Ces passages labyrinthiques, tapissés de câbles et de fils de téléphone, me plongèrent au cœur du palais. Encore aujourd’hui, des gens — à vrai dire, des familles entières — vivent dans les décombres de Dar Kbira. Des portes d’entrée ont été creusées dans les remparts, et des fenêtres ouvertes dans le pisé. D’anciens appartements sont devenus des chambres à coucher ; des cours sont jonchées de fragments de marbre.

Je me glissai à travers une brèche dans la muraille et me trouvai dans un nouvel enchevêtrement de ruines. Une colonne de porphyre fracassée, jetée là comme du vulgaire bric-à-brac, était à demi recouverte de détritus. Un motif d’acanthe trahissait son origine romaine. Sans doute avait-elle été pillée dans la cité voisine de Volubilis.

Je me demandai si ce quartier perdu avait été autrefois le sérail interdit, dont le plafond en verre avait justement été soutenu par de telles colonnes. Des chroniqueurs arabes parlent de ruisseaux de cristal et de fontaines chantantes, de bassins en marbre sculpté où nageaient des poissons de couleur vive. M’arrêtant un moment dans cette pièce sans toit, je ramassai une poignée de terre fraîche. La poussière glissa entre mes doigts, laissant derrière elle un résidu précieux : une multitude de fragments de mosaïque — étoilés, oblongs, carrés et en losange.

D’après le religieux qui était mon guide, ces éclats minuscules témoignaient de l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire de l’humanité. Dans ce palais monumental, toutes ces mosaïques vernissées à la main, toutes ces colonnes aujourd’hui fracassées, tous ces pans de rempart étaient le fruit du labeur d’une armée d’esclaves chrétiens. Fouettés par des gardes noirs, détenus dans d’affreuses conditions, ces captifs misérables étaient forcés de travailler à ce qui devait être le plus ambitieux projet de construction au monde. Les hommes s’échinaient quinze heures par jour et souvent la nuit aussi. Quant aux femmes, leur sort était plus affreux encore. Enfermées au sérail et converties de force à l’islam, elles avaient le douteux honneur de satisfaire les caprices sexuels du sultan.

Le Maroc n’était pas le seul endroit en Afrique du Nord où des Blancs étaient esclaves. Alger, Tunis et Tripoli possédaient eux aussi des marchés aux esclaves florissants, où des milliers d’hommes, femmes et enfants étaient humiliés avant d’être vendus au plus offrant. Ces malheureux venaient de toute l’Europe — d’aussi loin que le Groenland et la Grèce, la Suède et l’Espagne. Beaucoup avaient été capturés en mer par les tristement célèbres corsaires de Barbarie. Beaucoup d’autres avaient été arrachés à leurs foyers lors d’attaques-surprises.

Près de six ans devaient s’écouler avant que je commence à chercher des documents écrits sur les corsaires de Barbarie. J’avais imaginé que de telles archives — à supposer qu’elles aient jamais existé — avaient disparu depuis longtemps. Mais il s’avéra peu à peu que beaucoup de lettres et de journaux avaient survécu. Il y avait des descriptions poignantes relatant l’horreur des travaux forcés, et des récits terrifiants d’audiences avec le sultan du Maroc. Il y avait des évocations angoissées de l’humour macabre des marchands d’esclaves et des pétitions de «veuves d’esclaves » qui suppliaient qu’on leur accorde pitié et réconfort. Je trouvai même des missives rédigées par le sultan lui-même — des tracts grandiloquents exigeant que les rois d’Angleterre et de France se convertissent à l’islam.

Beaucoup de ces récits n’existent que dans des manuscrits. L’extraordinaire journal de John Whitehead, esclave britannique à Meknès, n’a jamais été publié. D’autres furent imprimés en quantité si faible que seuls quelques exemplaires ont survécu. Un très rare volume par le père français Jean de la Faye se trouve au St Anthony’s College d’Oxford.

Les témoignages les plus fascinants sont ceux qui ont été écrits par les esclaves eux-mêmes. L’histoire de l’esclavage blanc est celle d’individus happés par un cauchemar qui les dépasse. Le plus souvent, ils terminaient leur vie dans une atroce captivité, mais certains eurent la chance d’échapper aux griffes de leurs propriétaires. Pour ceux qui parvinrent à regagner leur pays natal, traumatisés par leurs épreuves et sans ressources, écrire et publier leur histoire les aidait à surmonter le passé, à se réintégrer dans une société dont ils s’étaient crus à jamais exclus, et leur donnait un moyen de subsister. Tous avaient connu des expériences affreuses, et ils laissèrent des récits qui sont toujours aussi émouvants aujourd’hui. La lecture en est rarement agréable, pourtant ils sont parfois éclairés par des actes d’héroïsme et de générosité. Un geste de gentillesse de la part d’un garde ; l’étreinte chaleureuse d’un prêtre. De tels gestes rappelaient aux captifs qu’ils faisaient encore partie de l’humanité.

Un des récits les plus remarquables de l’esclavage blanc concerne Thomas Pellow et ses camarades du Francis. Pellow fut le témoin des splendeurs barbares de la cour impériale du sultan Moulay Ismaïl et fit personnellement l’expérience de la cruauté de ce monarque rusé et terrifiant. Mais son histoire allait s’avérer bien plus extraordinaire que celle d’un simple observateur. En tant qu’esclave personnel du sultan, Pellow se trouva bien malgré lui au coeur des intrigues de la cour. Nommé gardien du sérail impérial, il mena aussi des soldats-esclaves sur le champ de bataille et prit part à une périlleuse expédition de chasse aux esclaves en Afrique équatoriale. Il fut torturé et converti de force à l’islam. Par trois fois, il tenta de s’évader ; deux fois il fut condamné à mort.

Le récit de Pellow est truffé de personnages hauts en couleur, eunuques arrogants, surveillants d’esclaves brutaux, bourreaux impériaux et vils pirates. Au centre de l’histoire se trouve la figure dominante de Moulay Ismaïl, qui, au fil de son long règne, devint de plus en plus obsédé par son opulent palais.

On crut longtemps que les Adventures de Pellow — remaniées pour la publication par un éditeur de Grub Street — n’avaient qu’un lien ténu avec la réalité. Il est maintenant clair que tel n’est pas le cas. Les premiers chapitres sont corroborés par les lettres écrites par ses camarades du Francis, tandis que les derniers concordent avec les témoignages des consuls européens qui le rencontrèrent au Maroc. Les chroniques de Muhammad al-Qadiri révèlent que le récit fait par Pellow de la guerre civile marocaine est remarquable de précision. Ses révélations sur la vie à Meknès sont également confirmées par les sources marocaines. Ahmad al-Zayyani et Ahmad ben Khalid al-Nasari peignent un tableau similaire de la vie dans la capitale impériale.

À l’époque où Thomas Pellow et ses camarades furent capturés, la population esclave d’Afrique du Nord avait diminué, mais les conditions étaient toujours aussi épouvantables. Presque tous les pays d’Europe étaient affectés par ce qui devait être une des dernières grandes vagues de l’esclavage blanc, dont l’histoire avait commencé presque quatre-vingt-dix ans plus tôt, par une série de raids spectaculaires des corsaires de Barbarie au cœur même de la chrétienté.

Giles MILTON

In Captifs en Barbarie, éditions Petite Bibliothèque Payot, 9,50 €

Spécialiste de l’histoire des voyages, Giles Milton aborde un chapitre méconnu des relations entre l’Europe et l’Afrique du Nord aux XVIIe et XVIIIe siècles : le cruel destin des Occidentaux capturés en mer par les corsaires de Barbarie puis vendus comme esclaves sur les grands marchés d’Alger, Tunis ou Salé. Pour se faire, Milton narre les incroyables aventures de Thomas Pellow qui à l’âge de onze ans, en 1715, quitte sa Cornouailles natale afin de sillonner la Méditerranée comme mousse. Son navire investi, il devient l’esclave de Moulay Ismaïl, terrible souverain marocain, et doit se convertir à l’islam. Mais son ingéniosité attire l’attention du sultan, qui va lui confier la garde de son harem ainsi que des missions militaires. Plus de 20 ans après sa capture, Pellow parviendra à s’évader et sera l’un des rares esclaves européens survivants à pouvoir raconter son histoire.