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Les Nouvelles routes de la soie et l’émergence d’un nouveau monde

Peter Frankopan

Les Nouvelles routes de la soie et l’émergence d’un nouveau monde

10 mars 2019 : Soline Schweisguth a rencontré à Oxford l’historien Peter Frankopan.
Professeur d’Histoire Globale à l’Université d’Oxford (Worcester College), il dirige le centre de recherches pour les études byzantines. Son livre Les Routes de la soie (traduit en français en 2017) a connu un succès mondial, notamment en Chine, en Inde et au Pakistan.
Il a publié une suite à cet essai en 2018 avec un livre en rapport avec la géopolitique contemporaine : Les Nouvelles routes de la soie, traduit en français en novembre 2018.

The Silk Roads, a New History of the World (Peter Frankopan)L’historien propose dans son premier livre une approche de l’histoire du monde centrée sur les pays le long des routes de la soie« Loin d’être en marge des affaires mondiales, ces pays sont très centraux – et ce depuis le début de l’histoire », souligne-t-il. De l’Antiquité à nos jours, depuis les premiers mouvements de christianisation jusqu’à la guerre en Irak, en passant par le développement de l’islam des VIIe et VIIIe siècles, il raconte une histoire trop souvent méconnue et remet en perspective l’histoire de l’Europe.

En novembre 2018, Peter Frankopan a publié cette fois un ouvrage intitulé Les Nouvelles routes de la Soie. Son titre reprend l’appellation donnée à la politique du président chinois Xi Jinping, qui a annoncé en 2013 sa volonté de développer les échanges commerciaux entre les pays du continent asiatique.

La Chine a ainsi investi plusieurs milliards de dollars dans des infrastructures ferroviaires et maritimes. Les discours soulignant la coopération et l’ouverture se sont accompagnés de prêts pour l’aide au développement dans de nombreux pays d’Asie et d’Afrique. Cela pourrait bien accélérer la croissance économique de ces pays, mais dans le cadre d’un néo-colonialisme inavoué… L’historien décrit et analyse la montée en puissance des pays le long des anciennes routes de la soie et un monde « dont le centre de gravité économique est en train de s’éloigner de l’ouest ». Il observe qu’« un nouveau monde est en train d’émerger en Asie, mais ce n’est pas un monde libre ».

« Tous les chemins menaient à Rome, écrit-il. Aujourd’hui, ils mènent à Pékin. »

Herodote.net : Dans Les Routes de la soie, vous recentrez l’histoire depuis l’Antiquité sur les pays le long de la route de la soie, de la Chine au Moyen-Orient. Comment ce point de vue permet-il d’enrichir une histoire traditionnellement centrée sur l’Occident?

En écrivant ce livre, je m’intéressais à trois choses. Premièrement, je voulais examiner les histoires des peuples, des cultures, des échanges, etc. qu’on oublie souvent quand on pense au passé. On s’attarde beaucoup sur Louis XIV, Henri VII, Napoléon ou Hitler. Mais on ne dit qu’un mot ou deux des Byzantins, des Ottomans, des Abbassides ou des Chola, des Khmers ainsi que des nombreuses ères et dynasties chinoises (pour ne mentionner que certains des manques les plus importants).

Peter Frankopan, né le 22 mars 1971 en Angleterre, professeur d'Histoire globale à OxfordMais deuxièmement, je voulais montrer que même l’histoire de l’Europe et de l’Occident était directement liée aux parties du monde à l’est de Venise et d’Istanbul, et auxquelles on ne prête pas attention. Je voulais montrer que même notre conception de l’histoire est trompeuse, non seulement parce qu’on oublie les autres, mais aussi parce qu’on déforme l’histoire avec de telles exclusions.

Il y a beaucoup de chercheurs qui travaillent sur les endroits du monde dont j’ai parlé, et qui sont confrontés aux problèmes de l’eurocentrisme ou des limites de la manière dont on voit les périodes. Par exemple, qu’est-ce qu’est exactement le « Moyen Âge », et qu’est-ce que cela signifie pour quelqu’un en Afrique, en Amérique, en Asie du Sud-Est etc.?

Le même problème se pose pour les ères géographiques, découpées en pays et en régions, qu’on étudie ensuite de manière exclusive. Je pense que l’histoire est plus excitante quand on regarde les échanges (violents et militaires bien sûr, mais aussi commerciaux, religieux, diplomatiques, etc.) et c’est donc cela que j’ai essayé de faire.

Dans votre deuxième livre Les Nouvelles Routes de la soie, vous décrivez le monde actuel comme un monde dans lequel les initiatives économiques et politiques de l’Est rendent anecdotiques, voire ridicules, celles de l’Occident. Dans quelle mesure peut-on dresser un parallèle entre cette situation et celle de la Grande Divergence, quand l’Europe était la première à entrer dans la révolution industrielle?

Les historiens ont des opinions très contrastées sur les causes, les conséquences et la nature de cette grande divergence.

D’une manière générale, il me semble que la prospérité, la croissance et l’espoir d’un meilleur futur sont les moteurs du changement. Durant les dernières décennies, l’augmentation de la richesse en Inde, en Chine, dans le Golfe persique, en Corée du Sud et dans l’Asie du Sud-Est, a été impressionnante. Cela ne s’est pas fait aux dépens de l’Occident, mais plutôt main dans la main – on a tous bénéficié de la chaîne de production mondiale qui a rendu les produits que nous achetons moins chers et plus abordables.

Ce qui a été problématique, cependant, c’est l’augmentation des inégalités en Europe et aux États-Unis, l’augmentation du chômage (ou, plus précisément, le manque de croissance des salaires). Notre continent est en état de confusion profonde, voire même de tristesse.

C’est dans ce contexte qu’il faut voir le Brexit, les gilets jaunes, le mouvement pour l’indépendance en Catalogne, la montée de l’extrême-droite (et de l’extrême-gauche), ainsi que la situation des pays comme la Hongrie ou la Pologne qui cherchent une voie alternative.

Tout cela semble très différent de ce que je vois en Asie. Il est important de noter les frictions, les tensions et les défis nombreux qui touchent les pays individuellement, et parfois leurs relations complexes avec leurs voisins. Mais le point fondamental est que 65% de la population mondiale vit à l’est d’Istanbul ; c’est de là que viennent 70% des énergies fossiles ainsi qu’une grande proportion du blé, du riz, parmi d’autres.

Sans puissance coloniale pour extraire ces ressources comme dans le passé, il est raisonnable de penser que ce qui se passe en Asie – en bien ou en mal – affectera le monde de demain.

La mise en place des « Nouvelles Routes de la soie » par le président chinois Xi Jinping s’accompagne de références aux anciennes routes de la soie. Dans quelle mesure cette expression ne serait-elle qu’un effet de rhétorique quand la majorité du commerce se fait encore par bateau ou en direction des États-Unis?

Les routes de la soie chinoises ne se réfèrent pas seulement à des liaisons commerciales terrestres ou maritimes mais aussi à un enjeu symbolique. En tant qu’historien, on peut noter que de nombreux pays parlent de revenir à un passé glorieux et idéalisé. En Angleterre, le slogan du Brexit était « Reprendre le contrôle » (Take Back Control), ce qui implique un retour à une situation meilleure.

Aux États-Unis, ce n’est pas ‘Make America Great’ mais ‘Make America Great Again’. D’autres pays, comme la Turquie, la Russie, l’Inde ou le Pakistan (la liste est longue) voient un intérêt à bâtir le présent et le futur en fonction du passé. D’après moi, c’est une bonne raison de passer plus de temps à faire de l’Histoire !

Propos recueillis par Soline Schweisguth
Publié ou mis à jour le : 2019-03-21 15:02:51
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Les Hollandais fondent la VOC… et se lancent à la conquête du monde

20 mars 1602

Les Hollandais fondent la VOC… et se lancent à la conquête du monde

Le 20 mars 1602, les marchands hollandais fondent ensemble la «Verenigde Oost Indische Compagnie»(VOC ou Compagnie des Indes Orientales).

L’attrait des épices

Leur objectif est de commercer avec les Indes orientales, c’est-à-dire les pays de l’océan Indien et de l’Insulinde, et d’en ramener les épices sans lesquelles il n’est pas de bonne cuisine : clous de girofle, poivre, noix de muscade…

L’idée leur en est venue après qu’un jeune homme eût raconté à Amsterdam ses voyages dans les établissements portugais de l’océan Indien.

Arrivée triomphale de Jacob van Neck à Amsterdam le 19 juillet 1599 (Andries van Eertvelt, Musée royal de Greenwich)

La création de la VOC remédie à une concurrence qui fait chuter les cours et ruine les actionnaires. La nouvelle compagnie reçoit le monopole du commerce avec les Indes ainsi que le droit d’y bâtir des forts et d’y lever des troupes.

En 1619, l’un de ses agents débarque à Djakarta et, avec une armée privée, s’empare de l’île de Java. Djakarta est rebaptisée Batavia, d’après le nom latin des Pays-Bas (la ville reprendra son ancien nom lors de l’indépendance de l’Indonésie, en 1948).

De conquête en conquête, la VOC va créer le deuxième empire colonial du monde après l’empire britannique (en terme de richesse) !

Amsterdam devient la plaque tournante du fructueux commerce des épices et sa Bourse des valeurs, prenant le pas sur celle d’Anvers, va très vite dominer le capitalisme naissant (la Bourse tire son nom d’un marchand brugeois : van der Bursen)…

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

John Maynard Keynes et le cercle des espions

John Maynard Keynes en 1915, entre Bertrand Russell (à gauche) et Lytton Strachey (à droite)
PHOTO : Ottoline Morrell/Wikimedia
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HISTOIRE

John Maynard Keynes et le cercle des espions

En novembre 1979, Margaret Thatcher, premier ministre, confirmait devant les Communes que Sir Anthony Blunt, conservateur des collections royales et cousin de la Reine mère, était bien le « quatrième » espion de Cambridge, le complice de Donald Maclean, Guy Burgess et Kim Philby. Côté américain, c’est en 1997, près de 50 ans après la fièvre maccarthyste qu’une Commission du Sénat présidée par le sénateur démocrate de New York, Daniel Moynihan, rendait compte de l’opération « Venona » chargée de décrypter les câbles envoyés par les officiers résidents du NKVD (puis KGB), installés dans les pays occidentaux. Ce rapport concluait :

« La complicité d’Alger Hiss du Département d’État semble établie, comme l’est aussi celle de Harry Dexter White du Département du Trésor. »

Ce dernier était devenu, à partir de 1941, le principal interlocuteur de John Maynard Keynes pour négocier les « prêts bails » à l’Angleterre et tenter de concilier leurs plans respectifs de réforme du système monétaire qui préparaient la conférence historique de Bretton Woods (juillet 1944).

Si une multitude de personnalités ont côtoyé des membres de l’un ou de l’autre de ces réseaux d’espionnage, l’ironie et le hasard de l’histoire veulent que Keynes ait été proche des deux à la fois.

Keynes, le parrain des « apôtres » de Cambridge

Keynes participait activement à deux « confréries » : la Conversazione Society et le groupe de Bloomsbury. Le premier, créé au début du XIXe siècle, élisait parmi les plus brillants d’entre eux un nombre très limité d’étudiants de Cambridge, surnommés les « apôtres » (apostles). Keynes avait été élu en 1903. D’autres économistes en étaient membres comme Ralph Hawtrey, Dennis Robertson et, plus tard, Frank Ramsey.

Le second groupe, beaucoup plus informel, avait été constitué en 1904, à l’initiative d’un étudiant du Trinity College de Cambridge, Thoby Stephen. Déçu de n’avoir pas été admis dans la très élitiste Society, il s’assure de la complicité d’un autre déçu, Clive Bell, pour inviter chez lui, au 46 Gordon Square, dans le quartier londonien de Bloomsbury, ceux de ses amis qui en étaient membres. Ce groupe qui se veut pacifiste, incroyant et non conventionnel, réunit toute la fratrie Stephen : Vanessa l’aînée (qui épousera Clive Bell en 1907), Virginia (qui épousera Leonard Woolf en 1912) et Adrian, le cadet.


Duncan Grant (à gauche) et John Maynard Keynes (à droite) FMI/Wikimedia

À la mort de Thoby, en 1906, c’est Vanessa qui prend en main le groupe auquel se joint Keynes. Vanessa Bell, peintre elle-même, devient la compagne d’un autre peintre, Duncan Grant, qui avait auparavant vécu en couple avec Keynes chez Virginia Stephen (qui n’était pas encore Virginia Woolf). Keynes continuera à soutenir son ami Duncan, mais il nouera une amitié presque amoureuse avec Vanessa. C’est dans la maison de campagne des Bell à Charleston, dans le Sussex, que Keynes écrira en 1919 Les conséquences économiques de la paix, entouré des trois enfants de Vanessa : l’aîné, Julian, le cadet Quentin et la benjamine Angelica, fille « biologique » de Duncan Grant. Keynes fait alors quasiment partie de la famille Bell.

Dans les années 1920, Keynes devient le « parrain » des apôtres de la nouvelle génération. Julian Bell, étudiant à Cambridge, lui fait rencontrer quelques-uns de ses amis les plus brillants et notamment son compagnon, Anthony Blunt devenu apôtre en 1927, un an avant Julian. À cette époque, la Conversazione Societydiscute davantage de philosophie, d’art et de littérature que de politique. Le couple se sépare mais dans la bonne tradition de Bloomsbury, les deux hommes restent des amis et des confidents proches. Le futur historien de l’art vit alors en couple avec Guy Burgess, lui-même élu apôtre en 1932.

Fascinés par le « miracle » stalinien

Le collègue et ami de Keynes, Maurice Dobb, a certes fondé la première cellule communiste à Cambridge dès 1920, mais celle-ci peine à recruter. Il faut attendre la crise de 1929 et la montée du fascisme pour qu’il parvienne à remplir la « Maison rouge » où se tiennent les réunions de cellule. La Conversazione societyse radicalise alors et beaucoup des « élus » affichent ouvertement des sympathies pour le communisme et l’Union soviétique, qui contraste avec un anti-américanisme que le New Deal de Roosevelt ne remet pas en cause.

Autour de ces jeunes Cambridgiens, fascinés par le « miracle » stalinien, se noue ainsi un réseau amical très radicalisé, auquel appartient également Kim Philby puis John Cairncross (le « cinquième » de Cambridge) et Michel Straight. Ils participent à des manifestations pacifistes, infiltrent les associations, et se réunissent fréquemment à Charleston, dans la maison de campagne des Bell, située à quelques centaines de mètres de la ferme de Tilton, la ferme de Keynes. Angelica Garnett, la demi-sœur de Julian et la filleule de Keynes se souviendra plus tard dans Trompeuse gentillesse :

« Des discussions bruyantes et animées entre Julian et ses amis sur la pelouse de Charleston qui ne me rassuraient guère… foisonnant d’idées, s’exprimant avec aisance et bien informés, les amis de Julian me terrorisaient à la fois par leur brio intellectuel… et par leur vision du monde en général qui semblait considérer l’élément humain comme négligeable. »

Keynes s’inquiète, lui aussi, de cette radicalisation qui remet en cause son influence sur la jeune génération. Pour lui, le marxisme n’est qu’une croyance, une maladie de l’âme. Marié à une Russe, la ballerine Lydia Lopokova, il n’a aucune illusion sur le paradis socialiste dont, par sa belle-famille, il connaît les méthodes. Julian Bell commet une forme de parricide œdipien en écrivant dans le New Statesman, que lui et ses amis ne pouvaient plus accorder :

« Toute confiance aux prophéties de Maynard Keynes sur la prospérité éternelle et toujours croissante du capitalisme… et il serait difficile de trouver quelque personne ayant des prétentions intellectuelles qui n’accepterait pas l’analyse marxiste de la crise actuelle. »

 

Mais cette radicalité n’implique pas de basculer dans l’espionnage. Comme l’écrira John Le Carré dans La Taupe en pensant inévitablement aux « cinq » :

« La plupart des taupes anglaises avaient été recrutées avant la guerre et étaient issues de la haute bourgeoisie, c’étaient même parfois des aristocrates et des nobles dégoûtés de leurs origines et qui étaient devenus secrètement des fanatiques, beaucoup plus que leurs camarades des classes laborieuses anglaises qui sont des paresseux. »

« L’esthète aux yeux froids et le chérubin dissolu »

Kim Philby était un protégé de Maurice Dobb et un élève de Dennis Robertson, qui fut un temps le plus proche collaborateur de Keynes et à qui on doit la théorie de la « trappe à liquidité » reprise dans la Théorie Générale. De retour d’un voyage mouvementé à Vienne en 1934, où il n’a échappé à la police de Dollfuss qu’en s’enfuyant par les égouts de la ville (ce qui inspirera plus tard Graham Greene pour le scénario du Troisième homme), marié à une communiste juive qu’il a fait sortir d’Autriche, Philby est contacté par « Otto » (Arnold Deutsch) qui a pour mission de créer un réseau de brillants éléments susceptibles d’infiltrer l’administration et les services secrets britanniques.

On lui demande alors de feindre d’abjurer son communisme et de se rapprocher de groupes très droitiers, voire fascistes ou nazis. Philby recrute d’abord Donald Maclean, puis Guy Burgess et Anthony Blunt. Tous parviendront à pénétrer les services secrets britanniques ou le Foreign Office. C’est Blunt qui contactera l’« apôtre » Michael Straight, un riche héritier américain. Victor Rothschild, troisième Baron du nom, « apôtre » proche de Keynes et très lié à Blunt et à Burgess, sera soupçonné d’avoir appartenu au réseau, mais aucune preuve n’est jamais venue confirmer cette hypothèse.

Rien ne permet d’affirmer que Julian Bell ait été approché, mais compte tenu de sa proximité idéologique et amicale avec les « quatre de Cambridge » il est vraisemblable qu’il l’ait été. On pourrait voir dans un éventuel refus de l’héritier présomptif de Bloomsbury, la raison profonde de décisions mal comprises par son entourage : un départ précipité pour l’Université de Wuhan (Chine) en 1935, puis son engagement très anti-bloomsburien dans la guerre d’Espagne, où il trouvera la mort en juillet 1937.

Pendant toutes ces années 30, Keynes ne cessera de fréquenter ce groupe de jeunes Cambridgiens brillants et radicaux, ses élèves, souvent des « apôtres. » À Cambridge, ils sont invités aux parties qu’il organise pour maintenir les « liens sociaux » au sein de l’élite cambridgienne et entretenir son ascendant. Le biographe de Keynes, Robert Skidelsky, écrit ainsi :

« Blunt et Burgess faisaient partie du cercle cambridgien de Keynes… L’esthète aux yeux froids (cold-eyed) et le chérubin dissolu étaient sans doute suffisamment attirants, intelligents et amusants pour passer du temps avec eux. »

Le professeur Dennis Robertson, quant à lui, refusera de soutenir Philby dans ses candidatures à un poste dans l’administration. Il devra faire ses preuves en Espagne comme journaliste pro-franquiste avant d’avancer dans sa mission d’infiltration. Guy Burgess, devenu producteur à la BBC, fera fréquemment intervenir, Lydia Keynes, pour évoquer la littérature russe.

Keynes pouvait-il pour autant connaître ou deviner les activités clandestines de ses disciples ? Les taupes étaient trop bien nées pour être soupçonnables…

Bretton Woods, nid d’espions ?

L’infiltration de l’administration américaine est tout autant connue, mais moins assumée. Si, en Angleterre, l’exfiltration vers l’URSS de Maclean et Burgess (en 1951) puis de Philby (en 1962) ne laisse pas grand doute sur leur compromission, le discrédit du maccarthysme a favorisé un certain déni aux États-Unis. C’est ainsi que les accusations à l’encontre de Harry Dexter White, l’ordonnateur de la Conférence de Bretton Woods et père fondateur du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, ont souvent été considérées comme peu fondées.


Harry Dexter White (à gauche) et John Maynard Keynes (en 1946) FMI/Wikimedia

Fils d’émigrés juifs lituaniens de Boston, White avait tardivement repris des études pour soutenir une thèse à Harvard sous la direction de Frank Taussig, mais il ne parvient pas à obtenir un poste à Harvard du fait, sans doute, de sa judéité. Recommandé par Taussig et par son ami et collègue Lauchlin Currie, l’économiste Jacob Viner le fait entrer au Trésor en 1934. Il se rend rapidement indispensable auprès d’Henry Morgenthau Jr., le secrétaire au Trésor.

Dans les années 1930, le Parti communiste américain avait développé un réseau d’influence dirigé par un journaliste, Whittaker Chambers. D’après ce qu’il dévoilera plus tard dans Witness (et au FBI !), il prend contact avec White pour obtenir des renseignements et influencer les positions américaines. Mais les purges staliniennes conduisent Chambers à renier sa foi, quitter le réseau, et se confier à une haute personnalité, Adolf Berle, proche conseiller de Roosevelt.

La rencontre a lieu à Washington, en septembre 1939. L’esprit sans doute embrumé par l’alcool, il donne le nom des membres de son réseau dans lequel apparaissent des fonctionnaires du Trésor proches de White : Frank Coe, Solomon Adler, Harold Glasser. On y trouve aussi le nom de Lauchlin Currie, conseiller économique de Roosevelt, un des chefs de file des économistes « keynésiens » américains et que Keynes évoquera par la suite dans ces termes :

« Un de mes vieux amis et je le connais bien, mais il n’y a personne avec qui il est plus difficile de traiter. Il est extrêmement méfiant et jaloux, très anti-britannique. » (cité par R. Skidelsky)

Whittaker a-t-il prononcé le nom de White ? Whittaker affirme que non. Le journaliste Isaac Don Levine, qui assiste à la rencontre, soutient que oui. Adolf Berle, qui travaille quasi quotidiennement avec White, ne le met pas dans la liste qu’il enverra plus tard à l’administration.

L’anglophobie du clan Roosevelt

Des contacts sont repris au printemps 1941 pour préparer le retour aux États-Unis de l’espion Iskhak Akhmerov alias « Bill » ou « Michael Green. » C’est un miraculé des purges. Rappelé à Moscou comme beaucoup d’agents, il échappe suffisamment longtemps aux exécutions pour redevenir utile aux services secrets pour son expérience de l’Amérique. White sera le principal acteur de l’opération « Snow » dont l’objectif est… de faire entrer les États-Unis dans la guerre ! Il sera l’un des principaux auteurs de l’ultimatum adressé au Japon en novembre 1941.

Si le secrétaire d’État, Cordell Hull, était lui aussi sur une ligne dure, le secrétaire à la Guerre Henry Simpson demandait des allégements dénoncés par White qui, de son côté, met en garde contre un « Munich oriental » qui « abaisserait l’éclat du leadership mondial de l’Amérique dans le combat d’une grande démocratie contre le fascisme » (cité par Benn Steil dans The Battle of Bretton Woods). L’attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, préservera ainsi l’URSS d’un nouveau front à l’Est. Plus tard, on mettra également en cause White pour sa participation au plan Morgenthau – vraisemblablement communiqué aux Soviétiques pendant la Conférence de Bretton Woods – et qui visait à ruraliser l’Allemagne. Enfin, on lui reprochera d’avoir fait livrer à l’URSS les planches à billets qui permettaient d’imprimer une monnaie d’occupation liée au dollar.

White et Keynes ne font vraiment connaissance que lors des nombreux voyages de Keynes aux États-Unis pendant la guerre, toujours accompagné de son épouse Lydia. Il s’agit moins alors de discuter d’un nouvel ordre économique monétaire que de négocier des prêts à l’Angleterre. Keynes comprend vite que son principal interlocuteur ne sera pas le patelin secrétaire au Trésor Morgenthau mais son « assistant » White. L’anglophobie de White est en ligne avec celle de Roosevelt. Il s’agit d’en terminer avec l’Empire britannique – ce qui arrange aussi l’Union soviétique.

C’est White qui souhaite inviter l’URSS à la conférence de Bretton Woods consacrée à la mise en place d’un système monétaire fondé sur des changes fixes et la convertibilité des monnaies. Keynes, quant à lui, ne voit pas comment une économie aussi administrée et planifiée que l’URSS pourrait se plier aux règles du système. Pendant la Conférence de Bretton Woods, beaucoup d’observateurs ne manquent pas de remarquer la russophilie de White. Le très actif assistant de White, Édouard Bernstein, se souviendra bien plus tard d ans son livre-entretien avec Stanley Black que « White était un peu anti-anglais, et ça apparaissait souvent. Il n’y a aucun doute que Harry était proche des Russes. »

White, père du « FMI » et agent des Soviétiques

Sur le plan des relations internationales, les convictions de White étaient aussi celles de Roosevelt : faire émerger un nouvel ordre international fondé sur l’alliance des deux plus grandes puissances de l’époque, les États-Unis et la Russie. Il n’est pas certain, néanmoins, que Roosevelt aurait partagé sa confiance dans la planification. White écrit ainsi que « la Russie est le premier exemple d’économie socialiste en action. Et ça marche ! » (cité par Benn Steil). Sa naïveté et ses imprudences dans une diplomatie parallèle qui outrepassait ses fonctions sont reconnues même par ses défenseurs. Mais White a-t-il été au-delà ?

Après Chambers, d’autres dénonciations interviendront : celle de Katherine Perlo en avril 1944 (pour se venger de son ex-mari, Victor qui dirigeait le réseau) et celle d’Elizabeth Bentley. Les différentes listes se recoupent largement et on y retrouve, outre White, les noms de personnalités présentes à Bretton Woods comme Lauchlin Currie, Solomon Adler, William Ullmann et Gregory Silvermaster. Lorsqu’à l’été 1948, Chambers et Bentley rendent publiques ces accusations devant le Comité spécial sur les activités anti-américaines (HUAC), White demande à comparaître pour défendre son innocence. Il doit alors affronter un jeune représentant ambitieux, Richard Nixon qui 25 ans plus tard, devenu Président, mettra fin au système de Bretton Woods.

Ces témoignages venant de personnes fragiles ne peuvent constituer des preuves, mais tous les éléments nouveaux qui se sont accumulés depuis 1948 vont dans le même sens. « Venona » révèle qu’entre le 16 mars 1944 et le 8 janvier 1946, White était cité dans 18 câbles sous différents noms de code (Lawyer, Jurist, Richard, Reed). La chute du mur de Berlin, les témoignages d’agents survivants et l’ouverture des archives personnelles de White ont alourdi les charges. White était bien un agent soviétique convaincu que ce qui était bon pour l’URSS l’était aussi pour les États-Unis.

Il ne pensait sans doute pas trahir en défendant des positions qu’il aurait soutenues, même sans la pression des agents du NKVD. Il est, néanmoins, difficile d’admettre qu’il ignorait commettre des actes illégaux. Trois jours après son audition au Congrès, White meurt d’une crise cardiaque ou… d’une surdose de digitaline. Les autres membres du réseau devront quitter l’administration. Frank Coe rejoindra la Chine de Mao, qu’il conseillera. Il sera rejoint par Solomon Adler et son épouse Dorothy Richardson, également présente à Bretton Woods. Ils sont tous les trois enterrés dans un cimetière de Pékin. Lauchlin Curie, d’origine canadienne, sera déchu de sa nationalité américaine.

White écarté du FMI par Edgar Hoover

D’après Curt Gentry dans Edgar Hoover : The Man and the Secrets, Lord Halifax aurait dès 1941 informé Roosevelt des activités clandestines de White sans susciter de réactions de sa part. L’ambassadeur, ancien ministre des Affaires étrangères de Neville Chamberlain, savait tout des confidences du transfuge soviétique Wariss Krivitsky, interrogé par le FBI et le MI5 avant de se « suicider » (probablement un assassinat) et qui aurait pu donner le nom de White au MI5.

Si l’ambassadeur avait des informations sur les activités clandestines de White, on imagine mal qu’il n’en ait pas averti Keynes lors de ses séjours aux États-Unis. La complaisance de White à l’égard des Russes à Bretton Woods aurait pu susciter des doutes. Il envoie ainsi cette note au gouverneur de la Banque d’Angleterre qui pourrait laisser sous-entendre quelques soupçons. Keynes y énonce les « victoires » de la Russie :

« 1. Quotas trop importants au Fonds ; 2. Contribution trop faible à la Banque ; 3. Souscription en or réduite ; 4. Dispositions permettant à l’or qu’ils amènent de ne jamais quitter Moscou ; 5. Exonération virtuelle de la clause de fixité des taux de change et ainsi de suite… »

Il ajoute :

« Presque toutes les concessions, toutefois, l’ont été au détriment des Américains. La préoccupation de la politique américaine a été d’apaiser les Russes » (dans Ed Conway, « The Summit : The Biggest Battle of the Second World War »).

En 1946, Keynes apprendra des autorités américaines qu’elles ont renoncé à nommer White directeur général du FMI, alors que sa nomination était considérée comme acquise. Le Président avait pris connaissance d’un rapport d’Edgar Hoover, directeur du FBI, qui mettait White en cause. N’ayant personne d’autre à proposer, Truman décide de laisser la direction à un Européen, le Belge Camille Gutt. Depuis c’est toujours un Européen – souvent un·e Français·e, qui a dirigé cette organisation laissant aux Américains la présidence de la Banque mondiale.

Gutt entre en fonction le 6 mai 1946. Le mois précédent Keynes était revenu épuisé de la conférence de Savannah consacrée à la mise en place du Fonds et de la Banque. Il s’y était entretenu une dernière fois avec un White déchu et amer. L’Américain, contre qui il avait si souvent bataillé, l’avait physiquement soutenu lorsque dans le train qui les ramenait à Washington, Keynes s’était écroulé victime d’un énième malaise cardiaque, le dernier avant celui qui l’emportera trois semaines plus tard dans sa maison de Tilton, un dimanche de Pâques.

Jean-Marc SiroenProfesseur d’économie internationale, Université Paris Dauphine – PSL

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

https://www.alternatives-economiques.fr/john-maynard-keynes-cercle-espions/00084978

Philippe de Villiers sur la déconstruction européenne

 samedi politique  Le Samedi Politique : Philippe de Villiers sur la déconstruction européenne

Le Samedi Politique : Philippe de Villiers sur la déconstruction européenne

Dans un nouvel ouvrage mené en forme d’enquête, Philippe de Villiers revient aux sources de la construction européenne. Il plonge au cœur du mythe de ce que l’histoire a nommé les Pères Fondateurs de l’Europe, Jean Monnet et Robert Schuman, pour proposer une lecture inédite : l’ADN de l’Union Européenne porte en elle les racines de la déconstruction.

A quelques mois des élections, il décrypte les étapes successives qui ont rythmé l’UE pour la dessiner telle qu’elle est aujourd’hui : morcelée, tiraillée et dévitalisée.


https://www.tvlibertes.com/le-samedi-politique-philippe-de-villiers-sur-la-deconstruction-europeenne

La Petite Histoire : La garde impériale de Napoléon

La petite histoire  La Petite Histoire : La garde impériale de Napoléon

La Petite Histoire : La garde impériale de Napoléon

Garde rapprochée de Napoléon, la garde impériale est l’unité emblématique par excellence de la Grande armée. En plus d’assurer la protection de l’Empereur, celle-ci est rapidement devenue une troupe d’élite combattante, véritable vivier d’officiers et unité de réserve à déployer lors des batailles indécises. Créée en 1804, crainte et respectée par toute les armées européennes, elle effectue son baroud d’honneur à Waterloo en 1815 où, sous les ruines, elle se couvre de gloire une dernière fois avant de disparaître avec l’Empire, laissant dans les mémoires un souvenir indélébile.


Un parallèle sans parallèle

Un parallèle sans parallèle


Le 24 février 2013 – Source Peter Turchin

 

Le conflit entre la Chambre contrôlée par les Démocrates et le président Trump est entré dans une nouvelle phase, lorsque la présidente de la Chambre, Nancy Pelosi, a empêché Donald Trump de prononcer le discours sur l’état de l’Union devant la Chambre des Représentants. Trump a reculé et reporté son discours, mais ce n’est sûrement qu’une escarmouche dans le déroulement de cette guerre. Et il n’y a pas de fin en vue pour le shutdown du gouvernement.


Au fur et à mesure que les passions s’exacerbent de part et d’autre, je ne peux m’empêcher de penser à un autre conflit entre un chef d’État et une législature, qui a eu lieu il y a des siècles.

En 1642, le roi d’Angleterre Charles Ier entra au Parlement, accompagné de gardes armés, pour tenter d’arrêter cinq membres du commun pour haute trahison.

Cette escalade dans un conflit, qui bouillonnait depuis des années à ce moment-là, a été un déclencheur qui a mené directement à la guerre civile anglaise.

Charles a perdu la guerre, a été jugé et exécuté.

 

Ce que l’on sait moins, c’est qu’après la restauration de la monarchie en 1660, le Parlement a condamné à mort plusieurs dizaines de personnes responsables de l’exécution de Charles Ier (dont les 59 juges qui ont signé l’arrêt de mort). Un certain nombre d’entre eux a été pendu et coupé en quatre (ce qui est une façon particulièrement horrible de les exécuter). Certains de ceux qui ont fui en Europe ou en Nouvelle-Angleterre, ont été traqués et exécutés.

Y a-t-il une leçon à tirer de cette histoire ? Bien sûr, la situation est différente aujourd’hui. Trump n’a pas poursuivi l’escalade, mais a reculé. En tout cas, Trump n’est pas Charles Ier (après tout, Charles Ier était le chef des élites établies, tandis que Trump est une contre-élite, en utilisant le jargon de la théorie démographique structuraliste). Et on espère qu’aujourd’hui nous sommes plus civilisés (bien que je ne parierai pas là-dessus). S’il y a une leçon à tirer, c’est une leçon générale : l’escalade dans un conflit peut entraîner une conflagration dans laquelle il n’y a pas de gagnant.

Peter Turchin

Traduit par Hervé pour le Saker Francophone

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Le pétrole, un enjeu sanglant entre les peuples ?

Le pétrole, un enjeu sanglant entre les peuples ?


Par Christine Cuny − Janvier 2019

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Il faut rappeler que le mouvement des Gilets Jaunes s’est mis en branle à la suite de, et en réaction contre, la flambée du prix du carburant. Or, n’oublions pas qu’au-delà de l’essence qui permet aux « citoyen(nes) » de se déplacer quotidiennement pour aller travailler, et des différents produits dérivés qui pourvoient à un grand nombre de leurs besoins matériels, il y a un élément primordial : c’est l’or noir.

Pour mettre en lumière le rôle essentiel que celui-ci occupe désormais dans l’existence d’un peuple dit « civilisé » comme le nôtre, et la façon dont il continue à impacter des relations internationales qui, malgré l’existence d’organisations censées neutraliser les conflits, restent marquées par l’instabilité, il nous est nécessaire de revenir une fois de plus à la guerre de 1914-1918. Car, si sur le plan humain elle fut un désastre à jamais irréparable, il faut redire à quel point elle s’est révélée à l’inverse, le moyen, pour certaines puissances engagées dans le conflit, de s’assurer un véritable triomphe politique et économique pour le présent, mais aussi pour le futur.

Le pétrole, en particulier, y avait gagné son titre de gloire en apportant sa contribution à la résolution d’un conflit qui perdurait depuis quatre ans, à tel point que lors d’un banquet organisé à Londres, le 21 novembre 1918, Lord Curzon, ministre britannique des affaires étrangères, avait déclenché de vifs applaudissements dans l’assistance en déclarant, dans un discours enflammé :
« Tous les produits du pétrole – l’huile combustible, l’essence-aviation, l’essence-moteur, l’huile de graissage, etc., etc. – ont eu une part égale d’importance dans la guerre. En vérité, l’avenir dira que les alliés ont été portés à la victoire sur des flots de pétrole ! ».

Métaphore qui n’avait rien d’exagéré car, si l’on en croit William Engdahl dans son ouvrage Pétrole, une guerre d’un siècle :

 « En 1914, au début de la guerre, l’armée française disposait de 110 camions, 60 tracteurs et 132 avions. En 1918, quatre ans plus tard, les chiffres étaient de 70 000 camions, 12 000 avions tandis que les Britanniques et dans les derniers mois les Américains, engageaient au combat 105 000 camions et plus de 4 000 avions. L’offensive finale anglo-franco-américaine sur le front occidental consomma la quantité stupéfiante de 12 000 barils de pétrole par jour. »

Placés devant la nécessité d’assurer l’approvisionnement de quantités colossales de pétrole pour le transport des troupes et des équipements, et pour la fabrication d’explosifs, les États des pays belligérants avaient dû en prendre directement le contrôle et la gestion, comme ils avaient été contraints de le faire, pour tout ce qui était indispensable à la poursuite de la guerre en vue de la victoire, ce qui, par ailleurs, était tout à fait inédit en matière d’intervention économique.

Or, de ce côté-là, Lord Curzon, porte-parole des Britanniques, ne pouvait que se féliciter des résultats tout à fait satisfaisants qui avaient été obtenus :

« Nous avons eu à exercer d’une façon tout à fait stricte les pouvoirs de l’État, en prenant en mains le contrôle de plusieurs produits essentiels à la vie nationale. Parmi ces produits nationaux et internationaux, le plus important fut le pétrole. »

Et pour cause… La Grande Bretagne, dont la suprématie économique n’avait jusque-là jamais été démentie, avait fini par s’inquiéter de la montée en puissance des États-Unis, en raison de leurs capacités de production du précieux combustible. Ainsi se préparait un changement majeur dans les rapports de force internationaux que la guerre avait par ailleurs confirmé, les champs pétrolifères étasuniens ayant fourni 80% des besoins en pétrole des Alliés. Dans la mesure où le pétrole était susceptible de supplanter le charbon, dont la Grande-Bretagne avait été jusqu’à présent le principal producteur et pourvoyeur, l’hégémonie de l’Empire britannique était plus que jamais menacée.

À ce propos, William Engdahl remarque que l’ « on évoque (…) rarement le fait que bien avant 1914, les objectifs stratégiques géopolitiques de la Grande-Bretagne n’impliquaient pas seulement l’écrasement de son grand rival industriel allemand, mais aussi, par le moyen de la conquête, la garantie d’un contrôle britannique incontesté sur ces précieuses ressources pétrolières qui depuis 1919 s’étaient imposées comme la matière première stratégique indispensable au développement économique. »

Obnubilés, jusque dans leurs relations avec les autres puissances, par la préoccupation de préserver, coûte que coûte, les intérêts fondamentaux liés à la pérennisation de leur domination économique sur le monde, les Britanniques ne se montraient guère plus tendre avec leurs « alliés » qu’avec leurs rivaux déclarés…

Si l’on en croît William Engdahl,

« Tandis que la France et l’Allemagne étaient occupées à s’entretuer dans une boucherie sanglante et inutile le long de la ligne Maginot, la Grande-Bretagne déplaçait plus de 1 400 000 de ses soldats, un nombre étonnant, vers le théâtre oriental. »

Faut-il donc le redire ? La guerre de 1914-1918 a eu comme élément déclencheur bien autre chose que l’assassinat de l’héritier du trône d’Autriche-Hongrie par un obscur « fanatique » serbe, et elle avait une tout autre motivation que la prétendue défense des peuples et de leurs territoires : ses véritables buts étaient secrets, parce qu’en réalité inavouables. William Engdahl nous en donne un aperçu qui ne peut que nous glacer le sang…

« L’examen des véritables relations financières entre les principaux intérêts en guerre révèle un extraordinaire arrière-plan de crédits secrets associés à des plans détaillés pour ré-allouer, après la guerre, les matières premières et la richesse matérielle du monde entier et particulièrement les zones de l’Empire ottoman qui étaient réputées receler des réserves pétrolières. »

Et la France dans tout cela ? Paraît-il qu’elle manquait de pétrole : pourquoi donc n’aurait-elle pas tenté de profiter des marrons que sa chère « alliée », la Grande-Bretagne, aurait bien voulu tirer du feu (pour ses beaux yeux ?) du côté de l’Empire ottoman ou encore, et ce qui était bien plus près, dans les colonies qu’il suffirait de rafler au « barbare teuton » ? …

Pour William Engdahl,

« …rien mieux que l’accord secret signé en 1916, au plus fort de la bataille, ne démontre les objectifs cachés des puissances alliées contre les puissances centrales regroupées autour de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie et de la Turquie ottomane lors de la guerre de 1914-1918. Les signataires en étaient la Grande-Bretagne, la France et plus tard l’Italie et la Russie tsariste. »

En fait, comme le constate le même auteur, aucune guerre n’avait jusqu’alors révélé aux grandes puissances « l’importance primordiale de l’approvisionnement pétrolier pour le futur de la sécurité militaire ou économique ». En apposant sa signature sur l’accord secret Sykes-Picot censé lui garantir sa part d’or noir, grâce à un dépeçage en règle des régions productrices, la France conclurait un pacte d’infamie dont elle continuerait, un siècle plus tard, à subir des effets lourds de conséquences.

Car, pendant que le peuple français semble n’être préoccupé que par le prix du carburant et par les taxes qui le grèvent, la guerre n’a toujours pas lâché prise dans ce Moyen Orient si convoité où, tout là-bas, en Syrie et en Palestine, d’autres peuples continuent de s’entretuer ou bien, quand ils le peuvent, de s’exiler pour préserver leur vie.

Est-ce donc vraiment si loin, que cela nous touche si peu, nous les Français(es) qui croyons encore pouvoir nous porter garant(e)s de ce beau pays des Droits de l’Homme et du … Citoyen ?

Christine Cuny

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Re-Colonisation

Re-Colonisation

Pour Thierry Meyssan, une des conséquences de la fin successive du monde bipolaire et du monde unipolaire est le rétablissement des projets coloniaux. Successivement, des dirigeants français, turcs et anglais ont publiquement déclaré le retour de leurs ambitions. Reste à savoir quelles formes elles pourraient prendre au XXIème siècle.

| Damas (Syrie)

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L’Empire britannique sur lequel le soleil ne se couche jamais

L’empire français

Depuis une décennie, nous avons relevé, comme une incongruité, la volonté française de rétablir son autorité sur ses anciennes colonies. C’était la logique de la nomination par le président Nicolas Sarkozy de Bernard Kouchner comme ministre des Affaires étrangères. Il substitua la notion anglo-saxonne de « Droits de l’homme » à celle des Révolutionnaires français de « Droits de l’homme et du citoyen » [1]. Plus tard, son ami, le président François Hollande déclara, lors d’une conférence de presse en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies, qu’il était temps de rétablir un mandat sur la Syrie. C’est encore plus clairement que le petit neveu de l’ambassadeur François George-Picot (celui des accords Sykes-Picot), l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing, en parla. Et c’est évidemment de cette manière qu’il faut comprendre la volonté du président Emmanuel Macron de continuer la guerre contre la Syrie, sans les États-Unis.

Il y a toujours eu en France un « parti colonial » qui traversait les partis politiques et agissait comme un lobby au service de la classe possédante. Comme à chaque période où il devient difficile à des capitalistes sans scrupules d’écraser la main d’œuvre nationale, le mythe de la conquête coloniale ressurgit. Si les « Gilets jaunes » se révoltent, alors poursuivons « l’exploitation de l’homme par l’homme » sur le dos des Syriens.

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L’empire français « apporte » la civilisation

Jadis cette forme de domination se cachait, selon les mots de Jules Ferry —sous les auspices duquel François Hollande consacra son mandat [2]—, derrière « le devoir d’apporter la civilisation ». Aujourd’hui, elle vise à protéger les peuples dont les élus sont qualifiés de « dictateurs ».

La France n’est pas la seule ancienne puissance coloniale a réagir ainsi. La Turquie n’a pas tardé à suivre.

L’empire ottoman

Trois mois après la tentative d’assassinat et le coup d’État avorté de juillet 2016, le président Recep Tayyip Erdoğan prononçait le discours inaugural de l’université qui porte son nom (RTEÜ). Il dressait alors un aperçu des ambitions de la République turque depuis sa création et de celles de son nouveau régime [3]. Faisant explicitement référence au « Serment national » (Misak-ı Millî) [4], adopté par le Parlement ottoman le 12 février 1920, il justifiait son irrédentisme.

Ce serment, qui fonde le passage de l’Empire ottoman à la République turque, revendique les territoire du Nord-Est de la Grèce (la Thrace Occidentale et le Dodécanèse) [5], de tout Chypre, du Nord de la Syrie (y compris Idleb, Alep et Hassakeh), et du Nord de l’Iraq (y compris Mossoul).

Actuellement l’empire en re-formation occupe déjà le Nord de Chypre (la pseudo « République turque de Chypre du Nord »), le Nord-Ouest de la Syrie et une petite partie de l’Iraq. Pour toutes ces zones, où la langue et la monnaie turques s’appliquent, un préfet (« wali ») a été nommé dont le bureau se trouve au Palais blanc d’Ankara.

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L’empire ottoman se fonde sur l’ignorance de ses sujets. Il a fermé les écoles du monde arabe.

L’empire britannique

Le Royaume-Uni, quant à lui, hésite depuis deux ans sur son avenir après le Bréxit.

Peu après l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, le Premier ministre Theresa May s’était rendue aux États-Unis. S’adressant aux responsables du Parti républicain, elle avait proposé de rétablir le leadership anglo-saxon sur le reste du monde [6]. Mais le président Trump avait été élu pour liquider les rêves impériaux, pas pour les partager.

Déçue, Theresa May voyagea en Chine pour proposer au président Xi Jinping de contrôler avec lui les échanges internationaux. La City, disait-elle, est prête à assurer la convertibilité des monnaies occidentales en Yuan [7]. Mais le président Xi n’avait pas été élu pour faire affaire avec l’héritière de la puissance qui démantela son pays et lui imposa la guerre de l’opium.

Theresa May tenta une troisième formule avec le Commonwealth [8]. Certaines des anciennes colonies de la Couronne, comme l’Inde, connaissent aujourd’hui une forte croissance et pourraient devenir de précieux partenaires commerciaux. Symboliquement le dauphin de la Couronne, le prince Charles, fut porté à la présidence de cette association. Madame May annonça que l’on allait enfin se diriger vers un Royaume-Uni global (Global Britain)

Dans un entretien au Sunday Telegraph du 30 décembre 2018, le ministre britannique de la Défense, Gavin Williamson, a dressé son analyse de la situation. Depuis le fiasco du Canal de Suez, en 1956, le Royaume-Uni mène une politique de décolonisation et retire ses troupes du reste du monde. Il ne conserve aujourd’hui de bases militaires permanentes qu’à Gibraltar, à Chypre, à Diego Garcia et aux Malouines (« Falklands » selon leur dénomination impériale). Depuis 63 ans, Londres se tourne vers l’Union européenne, que Winston Churchill a imaginé, mais à laquelle il ne pensait pas initialement que l’Angleterre adhérerait. Le Brexit « déchire cette politique ». Désormais, « le Royaume-Uni est de retour en tant que puissance globale ».

D’ores et déjà Londres envisage d’ouvrir deux bases militaires permanentes. La première devrait être en Asie (à Singapour ou à Brunei), la seconde en Amérique latine. Probablement au Guyana de manière à participer à la nouvelle étape de la stratégie Rumsfeld-Cebrowski de destruction des régions du monde non-connectées à la globalisation. Après les « Grands lacs africains », le « Moyen-Orient élargi », le « Bassin des Caraïbes ». La guerre commencerait avec une invasion du Venezuela par la Colombie (pro-US), le Brésil (pro-Israélien) et le Guyana (pro-Britannique).

Ne s’embarrassant pas du discours lénifiant des Français, les Anglais édifièrent un empire avec le concours de multinationales au service desquelles ils placèrent leur armée. Ils divisèrent le monde en deux, résumé par ce titre : le souverain était roi d’Angleterre (donc soumis ici à la tradition politique) et empereur des Indes (c’est-à-dire succédant à la Compagnie privée des Indes et pur autocrate là-bas).

La décolonisation était un corolaire de la Guerre froide. Elle a été imposée aux États d’Europe occidentale par le duopole des USA et de l’URSS. Elle s’est maintenue durant le monde unipolaire, mais ne rencontre plus d’obstacle depuis le retrait états-unien du « Moyen-Orient élargi ».

Il est difficile d’anticiper quelle forme la colonisation future prendra. Jadis, elle était rendue possible par d’importantes différences de niveau d’éducation. Mais aujourd’hui ?

Documents joints

[1] La différence des deux furent le principal sujet de débats durant la Révolution française. Leur incompatibilité fut notamment le thème du livre éponyme de Thomas Paine, le plus vendu durant la Révolution.

[2] « La France selon François Hollande », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 30 juillet 2012.

[3] « La stratégie militaire de la nouvelle Turquie », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 11 octobre 2017.

[4] « Serment national turc », Réseau Voltaire, 28 janvier 1920.

[5] « La Turquie annonce préparer l’invasion de la Grèce », Réseau Voltaire, 20 février 2018.

[6] “Theresa May addresses US Republican leaders”, by Theresa May, Voltaire Network, 27 January 2017.

[7] « Le Brexit redistribue la géopolitique mondiale », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 27 juin 2016.

[8] « La nouvelle politique étrangère britannique », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 4 juillet 2016.

https://www.voltairenet.org/article204637.html

Pendant ce temps, autour des Kouriles… (Pacifico I)

Chroniques du Grand jeu

La géopolitique autrement, pour mieux la comprendre…

Pendant ce temps, autour des Kouriles… (Pacifico I)

Publié le 14 Janvier 2019 par Observatus geopoliticus in Extrême-Orient, Chine, Etats-Unis, Russie

Lorsque Magellan le découvrit et le nomma « Pacifique » en raison du temps calme qu’il y rencontra durant sa traversée, il ne pouvait imaginer que le digne océan deviendrait une composante du Grand jeu un demi-millénaire plus tard…

Plusieurs nouvelles très intéressantes nous en parviennent ces derniers temps. Aussi engageons-nous une série en plusieurs épisodes sur les grandes manœuvres géopolitiques et stratégiques qui s’y déroulent. Mais auparavant, un petit rappel est nécessaire :

Une carte vaut parfois tous les discours. Nous sommes évidemment en plein Grand jeu, qui voit la tentative de containment du Heartland eurasien par la puissance maritime américaine. Les disputes territoriales dans les différentes mers de Chine ne concernent pas une quelconque volonté de mettre la main sur d’éventuelles ressources énergétiques ou routes stratégiques, ou alors seulement en deuxième instance. Il s’agit avant tout pour le Heartland, la Chine en l’occurrence, de briser l’encerclement US et de s’ouvrir des routes vers le Rimland et vers l’océan, exactement comme la Russie le fait sur la partie ouest de l’échiquier avec ses pipelines et ses alliances de revers.

La présence américaine en Extrême-Orient est l’héritage de l’immédiat après-guerre (tiens, tiens, justement la période des père fondateurs de la pensée stratégique états-unienne, MacKinder et Spykman). Japon (1945), Taïwan (1949), Corée (1950) : la boucle était bouclée et l’Eurasie cernée à l’est, comme elle l’était à l’ouest par l’OTAN, au Moyen-Orient par le CENTO et en Asie du sud et sud-est par l’OTASE. La guerre froide entre les deux Corées ou entre Pékin et Taïwan sont évidemment du pain béni pour Washington, prétexte au maintien des bases américaines dans la région.

Le double plan de la puissance maritime – diviser le continent-monde à l’intérieur, l’encercler à l’extérieur – a atteint son acmé avec la rupture sino-soviétique de 1960. Un demi-siècle plus tard, que d’eau a coulé sous les ponts… L’Eurasie n’a jamais été aussi unie (symbiose russo-chinoise, Organisation de Coopération de Shanghai), rendant caduque la première partie du plan. Quant au deuxième axiome, il fuit de partout.

Washington ayant à peu près abandonné ses folles prétentions d’infiltration du Heartland, tout ce qui reste aux stratèges US est le second paradigme : maintenir coûte que coûte l’encerclement de l’Eurasie. C’est sur cette ceinture de plusieurs milliers de kilomètres que les frictions ont lieu, se doublant d’ailleurs parfois de considérations historiques qui n’ont rien à voir avec les menées impériales.

Le meilleur exemple est le point chaud le plus septentrional : les îles Kouriles. La dispute territoriale entre la Russie et le Japon pour ce petit archipel est tout sauf nouvelle.

Reconnues comme soviétiques au traité de San Francisco de 1951, les îles, plus exactement les quatre plus méridionales, sont néanmoins revendiquées par le Japon qui les appellent « Territoires du nord ». Cette dispute empoisonne quelque peu les relations russo-japonaises depuis lors et ont empêché les deux pays de signer un traité de paix trois-quart de siècle après la fin de la guerre.

La question est revenue sur le devant de la scène depuis quelques temps. Poutine, très populaire au Japon où « son » calendrier (!) est plus vendu que celui des stars nippones de la chanson, a semblé ouvert à la rétrocession. Notamment lorsque, au Forum économique de Vladivostok en septembre, il s’est subitement tourné vers le Premier ministre japonais, Abe, et lui a déclaré devant les caméras qu’il était prêt à signer un traité de paix sans préconditions.

Emballement passager dans l’euphorie du moment ? Connaissant le sang-froid et l’intelligence du bonhomme, on serait tenté de répondre non. Mais certaines réactions poutinesques à chaud ont surpris cette année, comme l’invraisemblable high five goguenard au boucher de Riyad lors du sommet du G20 en novembre, qui en a mis plus d’un mal à l’aise… Notons en passant que ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le maître du Kremlin semble en porte-à-faux avec le reste de la direction russe dernièrement (voir la dissonance avec le Ministère russe de la Défense sur le rôle d’Israël en Syrie, par exemple) mais ceci est un autre sujet.

Toujours est-il que Moscou a vite tempéré les espoirs japonais en précisant que si les îles les plus méridionales pouvaient être rétrocédées à Tokyo, cela n’impliquait pas un transfert de souveraineté. En fait de précision, ces déclarations ajoutaient à la confusion.

Le Ministère russe des Affaires étrangères, lui, n’a jamais varié de position et a souvent montré son irritation devant la méthode Coué japonaise qui surinterprétait les déclarations venant de Moscou. Pour Lavrov, la question de la souveraineté russe sur les îles Kouriles n’est pas négociable, point à la ligne. Et quand des responsables nippons ont lancé l’idée que les Etats-Unis pourraient être impliqués dans les négociations, la réponse, sèche, ne s’est pas fait attendre : « Nous avons adressé aujourd’hui un avertissement très sérieux à ce sujet. Dans quelle mesure le Japon peut être indépendant sur de telles questions, lui qui a une telle dépendance à l’égard des Etats-Unis ? » Aux dernières nouvelles, Abe en a avalé son sushi de travers…

Car en filigrane, l’empire US, suzerain de Tokyo depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, n’est évidemment jamais loin. Selon le Traité de coopération mutuelle et de sécurité, signé en 1960, les militaires américains auraient théoriquement le droit de se déployer sur les îles Kouriles si celles-ci étaient rendues au Japon. Et ça, pour Moscou, il n’en est évidemment pas question.

Nous retrouvons ici notre Grand jeu et la tentative de containment de l’Eurasie par les Etats-Unis. Leurs bases en Extrême-Orient (Japon, Corée du Sud, VIIème flotte autour de Taïwan) enserrent déjà le dragon chinois. Que les Américains s’établissent dans les Kouriles et c’est la base navale de Vladivostok, l’un des joyaux de la flotte russe, qui se retrouve dans la nasse ! A Moscou, le calcul est vite fait. Avec des Kouriles russes, l’ours peut aller barboter comme il l’entend dans le Pacifique et il n’est pas concevable qu’il lâche cet avantage stratégique majeur. Même au prix de quelques calendriers invendus…

 

Temporel et spirituel

Cette vidéo arrive, comme promis, en suite à celle faite sur la crise de l’église orthodoxe en Ukraine. Nous ne reviendrons pas sur cette crise. Nous referons une vidéo quand le cycle sera définitivement terminé. Mais ce que l’on peut dire aujourd’hui c’est que ce qui se passe en Ukraine depuis 2014 est toujours entre le tragique et le grotesque, sachant que le grotesque l’emporte plutôt.

Je voudrai profiter de cette crise, qui finalement correspond à l’immixtion du pouvoir temporel, du pouvoir de l’Etat dans la vie d’une Eglise, pour tirer des leçons du point de vue historique et des éléments de comparaison avec des événements de l’histoire de la Russie ou de l’Europe en général.

 

En Europe Occidentale, la séparation du temporel et du spirituel date d’il y a à peu près 1000 ans dans ce qu’on a appelé la Réforme Grégorienne. On ne reviendra pas sur cette Réforme mais je vous recommande, pour ceux que cela intéresse, le livre de Sylvain Gouguenheim (La Réforme Grégorienne, De la lutte pour le sacré à la sécularisation du monde), qui est un excellent médiéviste, d’avantage connu pour un autre ouvrage, Aristote au Mont Saint-Michel, que je vous recommande également même si ce n’est pas le sujet de notre vidéo, qui traite de la manière dont l’héritage philosophique grec nous est parvenu en Europe occidentale.

 

Revenons à la séparation du temporel et du spirituel caractéristique de la civilisation chrétienne en tant qu’elle illustre le fameux « rendez à César ce qui est à César ».

On peut dire que paradoxalement, la France s’est construite en opposition aux tentatives impériales et aux tentatives d’hégémonie temporelle de Rome sur les Nations. Ainsi, un roi pourtant sanctifié comme Saint Louis, s’est affirmé contre les pouvoirs de la Papauté. En France, nous n’avons pas attendu 1905, pour avoir une séparation du temporel et spirituel. A cette époque, il n’y a avait pas de guerre de religion, donc aucune raison de s’en prendre à la religion catholique comme l’a fait la IIIème République, sauf pour des raisons idéologiques, ce qui était le cas.

Ce qui est intéressant également, c’est que ce qu’il se passe en ce moment en Ukraine a aussi eu lieu en France car dès l’instant que le pouvoir temporel a été indépendant de Rome en France, il a voulu contrôler aussi sa propre Eglise, d’où la Déclaration de quatre articles qui a échoué à mettre en place l’Eglise Galicane. Plus tard, au moment de la Révolution Française, un événement a lieu, lequel correspond exactement à ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine : on exige des prêtres qu’ils prêtent serment sur la Constitution, ce qui est problématique du point de vue de la liberté de la foi, d’où l’apparition des prêtres jureurs et prêtres réfractaires, fidèles à Rome et à leur foi. Soulignons par ailleurs, ce qui est utile pour anticiper ce qui va se passer en Ukraine, que ces prêtres jureurs, une fois que l’Etat a cessé de les payer, ont laissé place à l’Eglise légitime catholique qui l’a emportée.

L’Eglise orthodoxe de Russie donne un exemple plus profond de l’empiétement du temporel sur le spirituel qui ne date d’ailleurs pas de l’URSS mais de Pierre Le Grand, qui était sous l’influence d’une éminent théologien de l’époque, Théophane Prokopovitch, qui lui-même est passé par le Vatican et a ensuite été très attiré par la Réforme, où il n’y a pas de véritable séparation entre temporel et spirituel. Tout est systématiquement sur le principe du cujus regio, ejus religio, qui est un peu la règle qui sort des guerres de religions et de la Guerre de Trente Ans, c’est-à-dire la règle disant que les peuples ont la foi du Prince, ce qui s’oppose à la liberté de la foi.

Ainsi, par exemple, dans le Royaume de Suède, quand Bernadote s’en empare, sa femme et ses enfants catholiques doivent avoir une dérogation spéciale du Parlement suédois pour garder leur religion. De la même manière, la séparation du temporel et du spirituel pour la Suède protestante date de l’année 2000.

Si on regarde l‘Angleterre, le chef de l’Etat est aussi le chef de l’Eglise, c’est la Reine d’Angleterre. L’Eglise anglicane peut être assimilée aux églises réformées.

Aux Etats-Unis, on prête serment sur la Bible et sur les billets, il est inscrit « In God We Trust ». On peut éventuellement discuter de quel Dieu il s’agit, mais le fait est qu’il y a un aspect fusionnel entre le temporel et le spirituel qui est amené par la Réforme Protestante.

 

Ainsi, Théophane Prokopovitch parvient à convaincre Pierre Le Grand qu’il doit appliquer la même méthode et que le Patriarcat n’est pas nécessaire, puisque le Patriarcat, c’est lui et qu’il ne reste que la concilirité, avec une Assemblée qui prend les décisions mais qui demeure contrôlée par l’Empereur. D’où, jusqu’en février 1917, il n’y a pas de Patriarche dans les territoires de la Russie. Il ne revient donc qu’en février 1917 quand Nicolas II abdique et que la Ière République Russe est proclamée. De nouveau, il y a un Patriarche, mais il ne dure pas longtemps puisque les Bolcheviques arrivent et pendant les années 1920-1930, les chrétiens orthodoxes deviennent des martyrs dans un des pires moments de la chrétienté entre 1918 et 1941.

L’invasion allemande change la donne puisque Staline comprend que la population russe n’a pas envie de mourir pour le Bolchevisme ou Staline, mais plutôt pour la Patrie et pour Dieu. Staline envoie donc chercher dans les camps de concentration les prêtres et évêques qui ne sont pas encore morts et les fait venir à Moscou pour leur proposer une alliance contre l’envahisseur, ce qui se traduit par un retour d’une certaine liberté religieuse en échange d’un appui dans la lutte contre les nazis. Ce qui reste du Clergé accepte.

Cette liberté donnée sera reprise en partie après la guerre parce que Staline essaie de faire oublier la Grande Guerre Patriotique pour réveiller la Russie (voir à ce propos le livre de Jean Lopez sur les questions militaires, Joukov, l’homme qui a vaincu Hitler). Même les vétérans ne sont pas pris en compte et c’est seulement Joukov qui leur accordera un traitement digne. On célébrera alors vraiment la Grande Guerre Patriotique.

L’arrivée de Khrouchtchev permet également un assouplissement et une pratique religieuse plus ou moins tolérée même si l’Eglise orthodoxe est étroitement contrôlée par le Parti Communiste et le KGB et qu’on y inclut de force les gréco-catholiques. Mais contrairement à l’époque impériale, il y a donc un patriarche, bien qu’étroitement contrôlé et la question religieuse perd de son importance, à tel point qu’à la fin des années 1980, alors qu’on est dans une période d’ouverture et d’euphorie, Gorbatchev autorise les fidèles orthodoxes à célébrer le millénaire de la Russie (de la Rus’ de Kiev). Il y a des processions partout et les gens veulent se faire baptiser. On baptise dans la Neva et partout où l’on peut. On s’aperçoit qu’après 70 ans de communisme, la foi n’est pas morte. L’Eglise orthodoxe et le Patriarcat de Moscou bénéficient pour la première fois depuis Pierre Le Grand d’une liberté presque totale. Tout en étant une Eglise autocéphale, elle est libre du temporel puisque le pouvoir d’Eltsine puis de Poutine n’a aucun droit vis-à-vis de la conciliarité, ce qui n’empêche pas que Poutine et Medvedev s’affichent dans les cérémonies religieuses pour montrer que la Russie est un pays orthodoxe.

Malheureusement, cette liberté aura un prix. En 1990, pour la première fois, le Patriarcat de Moscou est autorisé à présenter des candidats qui ne seront pas présélectionnés par le PC. Ils sont trois : Alexis II, d’origine Balte, qui sera élu ; un ukrainien de Donetsk ; mais aussi Lenitsenko, qui lui était très ambitieux mais ne parviendra même pas au 2e tour et retourne en Ukraine humilié où il est lié au président Kravtchouk qui lui propose de créer une église nationale indépendante de l’Eglise de Russie.

 

En conclusion, on peut dire que ce n’est pas nouveau que le temporel tente d’empiéter sur le spirituel. C’est arrivé dans notre histoire et dans l’histoire russe et cela arrive encore en Angleterre constitutionnellement. Mais systématiquement, on constate que ce sont les Eglises indépendantes qui l’emportent. Donc si on se fonde sur les précédents historiques, à n’en pas douter, le Patriarcat de Moscou l’emportera en Ukraine.

https://stratpol.com/temporel-et-spirituel/

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Revue de presse nationale et internationale.

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