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Le Pacte du Quincy ne protège que le roi d’Arabie, pas son héritier

Le Pacte du Quincy ne protège que le roi d’Arabie, pas son héritier

Les Panaméens qui se souviennent de l’arrestation par Washington de son employé, le général Noriega, ne sont pas surpris du sort réservé par Washington au prince héritier saoudien. L’affaire Jamal Khashoggi est l’un des plus petits crimes de MBS, mais ce devrait être son dernier. La famille des Saoud n’est pas protégée par le Pacte du Quincy qui ne s’applique qu’au roi. Les États-Unis devraient récupérer plusieurs milliards de dollars.

| Beyrouth (Liban)

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Recevant le prince héritier saoudien, « MBS », le président Trump avait récapitulé les commandes dispendieuses de Riyad à son pays et conclut en souriant : « C’est dans vos moyens, n’est-ce pas ? ».

L’affaire Khashoggi est un des multiples exemples de l’éthique à géométrie variable des Occidentaux.

L’Arabie des Saoud

Voici soixante-dix ans que l’on ignore un fait criant : l’Arabie saoudite n’est pas un État comme les autres. Il est la propriété privée de son roi et tous ceux qui y résident ne sont que ses serfs. C’est pourquoi il est désigné comme la résidence de ses propriétaires, les Saoud, c’est-à-dire l’Arabie « saoudite ».

Au XVIIIème siècle, une tribu de bédouins, les Saoud, s’allie à la secte des wahhabites et se révolte contre l’Empire ottoman. Ils parviennent à créer un royaume au Hedjaz, la région de la péninsule arabique comprenant les villes saintes de l’islam que sont Médine et La Mecque. Ils sont bientôt réprimés par les Ottomans.
Au début du XIXème siècle, un survivant de la tribu des Saoud lève une nouvelle révolte. Cependant sa famille s’entre-déchire et perd à nouveau.
En définitive, au XXème siècle, les Britanniques misent sur les Saoud pour renverser l’Empire ottoman et exploiter les ressources d’hydrocarbures de la péninsule arabique. Avec l’aide de Lawrence d’Arabie, ils fondent le royaume actuel, le troisième de la tribu.

L’idée du Foreign Office était que les Saoud et les wahhabites sont détestés de leurs serfs et incapables de s’entendre avec leurs voisins. Compte tenu de la disproportion des forces militaires entre les sabres des Saoud et les armes modernes des Britanniques, cette famille ne pourrait jamais se retourner contre ses maîtres occidentaux. Cependant, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis profitèrent de l’affaiblissement des Britanniques pour se substituer à eux. Le président Franklin Roosevelt conclut avec le fondateur du royaume le Pacte du Quincy. Les États-Unis s’engageaient à protéger la famille des Saoud en échange de leurs hydrocarbures. En outre, les Saoud ne s’opposeraient pas à la création d’un État juif en Palestine. Ce document a été renouvelé par le président George W. Bush.

Le fondateur du wahhabisme, Mohammed ben Abdelwahhab, considérait que tous ceux qui ne rejoignaient pas sa secte devaient être exterminés. De très nombreux auteurs ont relevé la proximité du mode de vie wahhabite et celui de certaines sectes juives orthodoxes, ainsi que les ressemblances entre les raisonnements des théologiens wahhabites et ceux de certains pasteurs chrétiens puritains. Cependant afin de maintenir leur influence au Moyen-Orient, les Britanniques décidèrent de combattre les nationalistes arabes et de soutenir les Confréries des Frères musulmans et des Nachqbandis. C’est pourquoi ils demandèrent aux Saoud, en 1962, de créer la Ligue islamique mondiale, et en 1969, ce que nous appelons aujourd’hui l’Organisation de la coopération islamique. Le wahhabisme admit l’islam sunnite qu’il avait jusque là combattu. Les wahhabites se présentent désormais comme les protecteurs du sunnisme, mais persistent à combattre les autres formes d’islam.

Soucieux d’éviter les fratricides qui marquèrent l’histoire de sa famille au XIXème siècle, Ibn Saoud institua un système de succession entre ses frères. Le fondateur du royaume avait eu 32 épouses qui lui donnèrent 53 fils et 36 filles. Le plus âgé d’entre les survivants, le roi Salmane, a 82 ans. Pour sauver le royaume, le Conseil de famille admit en 2015 de mettre fin à cette règle adelphique et de désigner les enfants du prince Nayef et du nouveau roi Salmane comme futurs héritiers. En définitive, Mohammed Ben Salmane évinça le fils de Nayef et devint l’unique prince héritier d’Arabie saoudite.

Les mœurs des Saoud

Dans l’Antiquité, le mot « arabe » désignait les peuples araméens vivant du côté syrien de l’Euphrate. Dans ce sens, les Saoud ne sont pas des arabes. Cependant, le Coran ayant été collationné par le Calife à Damas, le mot « arabe » désigne aujourd’hui les peuples parlant la langue du Coran, donc ceux du Hejaz. Ce terme générique masque les civilisations très différentes des bédouins du désert et des peuples des villes dans un ensemble géographique qui va de l’Océan atlantique au Golfe persique.

Passée subitement du chameau à l’avion privé, la famille des Saoud a conservé au XXIème siècle, la culture archaïque du désert. Par exemple sa haine de l’Histoire. Elle détruit tout vestige historique dans son pays. C’est cette mentalité que l’on a vu à l’œuvre avec les jihadistes en Iraq et en Syrie. Il n’existe aucune autre raison à la destruction de la maison de Mahomet par les Saoud ou des tablettes administratives sumériennes par Daesh.

De même que les Occidentaux ont utilisé les Saoud pour repousser les Ottomans —ce que personne ne conteste aujourd’hui—, ils ont utilisé les jihadistes, financés par les Saoud et encadrés par les wahhabites, pour détruire l’Iraq et la Syrie.

On l’a oublié, mais au début de l’agression contre la Syrie, lorsque la presse occidentale inventait le « printemps arabe », l’Arabie saoudite n’exigeait que le départ du président Bachar el-Assad. Riyad acceptait le maintien de ses conseillers, de son gouvernement, de son armée et de ses services secrets, auxquels il n’avait rien à reprocher. Il voulait uniquement la tête d’Assad parce que celui-ci n’est pas sunnite.

Lorsque le prince Mohamed Ben Salmane (dit « MBS ») est devenu le plus jeune ministre de la Défense au monde, il a exigé d’exploiter les champs pétroliers du « Quart vide », cette zone à cheval sur son pays et le Yémen. Face au refus yéménite, il a lancé une guerre pour s’y couvrir de gloire comme son grand-père. En réalité, personne n’est jamais parvenu à se maintenir au Yémen, pas plus qu’en Afghanistan. Peu importe, le prince héritier manifeste sa puissance en privant 7 millions de personnes de nourriture. Si au Conseil de sécurité, tous les membres s’inquiètent de la crise humanitaire, nul ne se permet de critiquer le valeureux prince MBS.

Conseillant son père, le roi Salmane, MBS lui propose d’éliminer le chef de l’opposition intérieure, le cheikh Nimr Baqr al-Nimr [1]. L’homme était certes pacifique, mais c’était un infidèle du point de vue wahhabite, un chiite. Il fut décapité sans provoquer de tollé chez les Occidentaux. Puis, MBS fit détruire Moussawara et Chouweikat dans la région de Qatif. Tous des chiites ! Là encore les Occidentaux n’ont pas vu les villes rasées par des blindés, ni les serfs massacrés.

Ne supportant aucune contradiction, MBS pousse son père à rompre avec le Qatar, en juin 2017, qui a eu l’audace de prendre parti pour l’Iran face à l’Arabie saoudite. Il somme tous les États arabes de le suivre et parvient à faire reculer provisoirement l’Émirat.

Lorsqu’il accède à la Maison-Blanche, le président Trump fait la part du feu. Il laisse les yéménites agoniser à la condition que Riyad cesse de soutenir les jihadistes.

C’est alors que le conseiller du président Trump, Jared Kushner, eut l’idée de récupérer l’argent du pétrole pour renflouer l’économie US. L’immense fortune des Saoud n’est jamais que l’argent que les Occidentaux en général et les États-uniens en particulier lui ont versé mécaniquement pour ses hydrocarbures. Ce n’est pas le fruit de leur travail, juste une rente de leur propriété. Le jeune homme organise donc le coup de Palais de novembre 2017 [2]. 1 300 membres de la famille royale sont assignés à résidence, y compris le bâtard du clan Fadh, le Premier ministre libanais Saad Hariri. Certains sont pendus par les pieds et torturés. Tous doivent « offrir » au prince héritier la moitié de leur fortune. « MBS » encaisse en nom propre au moins 800 milliards de dollars en argent et en actions [3]. Erreur fatale !

La fortune des Saoud, jusqu’ici dispersée entre tous, s’était concentrée en une main qui n’était pas celle du roi et donc de l’État. Il suffit donc de tordre cette main pour récupérer le magot.

Alors que les Occidentaux s’esbaudissent devant la modernité de MBS qui autorise les femmes à conduire, le Canada lui reproche d’arrêter des leaders féministes. Furieux, il rompt les relations diplomatiques entre les deux pays, gèle les échanges commerciaux et rappelle tous ses ressortissants. MBS menace aussi le Koweït du même sort que le Yémen s’il ne lui offre pas ses réserves pétrolières frontalières. Mais le temps s’écoule rapidement.

L’opération Khashoggi

Il suffisait d’attendre. Le 2 octobre 2018, MBS fit assassiner au consulat saoudien d’Istanbul un des hommes de main du prince al-Waleed Ben Talal, le journaliste Jamal Khashoggi, en violation de l’article 55 de la Convention de Vienne sur les relations consulaire [4].

Jamal Khashoggi était le petit-fils du médecin personnel du roi Abdul Aziz. Il était le neveu du marchand d’armes Adnan Khashoggi qui équipa l’armée de l’air saoudienne, puis approvisionna pour le compte du Pentagone l’Iran chiite contre l’Iraq sunnite. Samira Khashoggi, sa tante, est la mère du marchand d’armes Dodi Al-Fayed (éliminé avec sa compagne, la princesse britannique Lady Diana [5]).

Jamal avait été associé au coup de Palais que le vieux prince al-Waleed préparait contre MBS. Des spadassins lui coupèrent les doigts et le démembrèrent avant de présenter sa tête à leur maître, MBS. L’opération avait été soigneusement enregistrée par les services secrets turcs et US.

À Washington, la presse et des parlementaires US demandent au président Trump de prendre des sanctions contre Riyad [6].

Un conseiller de MBS, Turki Al-Dakhil, réplique que si les États-Unis prennent des sanctions contre le royaume, celui-ci est prêt à chambouler l’ordre mondial [7]. Car dans la tradition des bédouins du désert, toute insulte doit être vengée quel qu’en soit le prix.

Selon lui, le royaume prépare une trentaine de mesures dont les plus marquantes sont :
- Descendre la production de pétrole à 7,5 millions de barils/jour, provoquant une hausse des prix aux environs de 200 dollars le baril. Le royaume exigera d’être payé en d’autres monnaies que le dollar, provoquant la fin de son hégémonie ;
- S’écarter de Washington et se rapprocher de Téhéran ;
- Acheter des armes en Russie et en Chine. Le royaume offrira une base militaire à la Russie à Tabuk, au nord-ouest du pays, c’est-à-dire à proximité de la Syrie, d’Israël, du Liban et de l’Iraq ;
- Soutenir du jour au lendemain le Hamas et le Hezbollah.

Consciente des dégâts que le fauve peut provoquer, la Maison-Blanche sonne la curée. Se souvenant tardivement de leur beau discours sur les « Droits de l’homme », les Occidentaux déclarent en chœur qu’ils ne supportent plus ce tyran médiéval [8]. Tous leurs leaders économiques, un à un, se conforment aux instructions de Washington et annulent leur participation au Forum de Riyad. Rappelant que Khashoggi était « résident états-unien », le président Trump et son conseiller Kushner évoquent la confiscation de ses biens au profit des États-Unis pour apaiser leur courroux.

À Tel-Aviv, c’est la panique. MBS était le meilleur partenaire de Benjamin Netanyahu [9]. Il lui avait demandé de constituer un état-major commun au Somaliland pour écraser les Yéménites. Lui-même s’était secrètement rendu en Israël, fin 2017. L’ancien ambassadeur US à Tel-Aviv, Daniel B. Shapiro, prévient ses coreligionnaires israéliens : avec un tel allié, Netanyahu met le pays en danger [10].

Le Pacte du Quincy ne protège que le roi, pas les prétendants à son trône.

[1] « La mort du cheikh El-Nimr fait vaciller le régime des Saoud », par André Chamy, Réseau Voltaire, 3 janvier 2016.

[2] « Coup de Palais à Riyad », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 7 novembre 2017.

[3] “Saudis Target Up to $800 Billion in Assets”, Margherita Stancati & Summer Said, Wall Street Journal, November 8, 2017.

[4] « Convention de Vienne sur les relations consulaires », Réseau Voltaire, 24 avril 1963.

[5] Lady died, par Francis Gillery, Fayard éd., 2006. « Francis Gillery : « J’ai étudié le mécanisme du mensonge d’État dans l’affaire Diana » », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 23 août 2007.

[6] “The disappearance of Jamal Khashoggi”, by Manal al-Sharif, Washington Post (United States) , 9 October 2018. “Letter by the Senate Foreign Relations Committee on the disappearance of Jamal Khashoggi”, 10 October 2018.

[7] “US sanctions on Riyadh would mean Washington is stabbing itself”, Turki Al-Dakhil, Al-Arabiya, October 14, 2018.

[8] « Déclaration conjointe des ministres des affaires étrangères d’Allemagne, de France et du Royaume-Uni sur la disparition de Jamal Khashoggi », « Déclaration de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni sur la mort de Jamal Khashoggi », Réseau Voltaire, 14 et 21 octobre 2018.

[9] « Exclusif : Les projets secrets d’Israël et de l’Arabie saoudite », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 22 juin 2015.

[10] “Why the Khashoggi Murder Is a Disaster for Israel”, Daniel Shapiro, Haaretz, October17, 2018.

 

http://www.voltairenet.org/article203577.html

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Papyrus, parchemin ou papier?

https://wordpress.com/read/blogs/152702762/posts/194

Bonjour à tous! Je vous retrouve aujourd’hui pour vous parler d’une des constituantes essentielles du livre, qu’il soit manuscrit ou imprimé. Comme je le disais dans l’article sur le manuscrit, on le définit souvent comme un ensemble de pages ou de feuillets, mais la nature-même de ces pages ou feuillets a changé au cours des siècles entre le Moyen-Age et aujourd’hui. Je vais donc vous faire un rapide tour d’horizon de chaque de ces natures, et voir leur mode production et ce qui les distingue entre elles.

Tout d’abord, nous savons très peu que le papyrus, associé très justement à l’Egypte, a aussi été utilisé en Occident jusqu’aux IIè ou IIIè siècles. La particularité du papyrus est qu’il se lit en rouleau (ou volumen): ces rouleaux de papyrus sont en réalité un assemblage de 20 feuillets de papyrus en moyenne, d’une longueur totale de 4 mètres, même si le plus long est aujourd’hui conservé à la BNF et fait dans les 7 mètres! Une autre particularité du papyrus, et qui explique sa présentation en volumen, est qu’il est très peu pliables: en l’enroulant, on évite ainsi de le casser.

Comment est fabriqué le papyrus? La plante – la tige- est d’abord découpée en lamelles. Une fois ces lamelles extraites, on humecte puis on croise les lamelles pour ensuite les marteler et les coller ensemble: une fois sèche, la feuille peut être utilisée, et on écrira dans le sens des fibres. Technique très basique, mais efficace, qui perdure jusqu’au XIIè siècle en Egypte.

Mais l’Occident va progressivement s’écarté de cette utilisation du papyrus en volumen pour ensuite passer au parchemin en codex, tout cela sous l’influence majeure du christianisme. En effet, les religieux ont besoin de pouvoir se repérer dans le texte et trouver un morceau de texte facilement. Or avec un rouleau, c’est impossible de numéroter ou de paginer les pages car il est circulaire et interminable. C’est ainsi que l’on passa au codex, notre livre « moderne », pour pouvoir folioter et paginer pour ensuite faire un index renvoyer à ces numéros. C’est alors qu’est apparu le parchemin – la peau de Pergame selon Pline l’Ancien en raison de ses prétendues origines – obtenu à partir de différentes peaux: mouton, chèvre, veau, et la plus précieuse, le vélin.

parchemin 2

Sa technique de fabrication est beaucoup plus complexe que le papyrus et nécessite des dizaines d’étapes. Pour faire simple, la peau est lavée puis épilée, ensuite trempée et travaillée pour enfin être manuscrite après avoir été découpée. Les peaux étant très chères, l’espace est entièrement occupé: il n’y a pas de renvois à la ligne, de blancs de chapitres, mais simplement des symboles tels que les pieds de mouche ou les lettrines, ainsi que les indications en rouge du scribe.

travail parchemin

Durant tout le Moyen-Age, disposer d’un livre est montrer sa richesse en fonction du nombre de feuillets, donc de peaux, que contiennent ces livres. Mais avec la démocratisation du livre durant ce Moyen-Age, un nouveau type de page va apparaître, le papier. Ce papier est apparu en Chine au Ier siècle, mais est seulement arrivé et utilisé en Europe au XIIè siècle, avec l’apparition des moulins à eau et de la fabrique-moulin de Fabriano en Sicile en 1276.

Mais attention, le papier n’est pas encore celui que l’on connaît actuellement: c’est un papier-chiffonnier, c’est à dire qu’il est fait à partir des chiffons, donc des vêtements usagés, en lin, en coton ou en chanvre de préférence. Pour faire un bon papier, il faut des chiffons blancs que l’on va découpés en lamelles et laisser pourrir plusieurs jours et semaines pour séparer la cellulose. La pâte obtenue est ensuite passée sous un moulin à maillets qui va réduire au fur et à mesure les morceaux en morceaux de plus en plus petits, jusqu’à obtenir seulement des fibres. Ce liquide ainsi obtenu est ensuite mis dans une cuve chaude où l’on va plonger la forme avec des treillis en fils de laiton (qui créeront la vergeure) qui tiennent grâce à des morceaux de bois (les pontuseaux). Le papier va donc toujours garder ces marques de vergeure et de pontuseaux, même une fois sec, ce qui permet ensuite au bibliothécaire actuel de connaître son mode de pliage et donc son format.

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Ce ne sera que très tardivement à l’époque moderne que notre papier fait à base de pâte de bois est apparu, remplaçant le papier-chiffonnier. Or notre papier de bois se conserve beaucoup moins bien que celui utilisé pendant des siècles…

J’espère que cet article vous a plu et vous a donné envie de regarder de plus près les pages des livres anciens. J’attends vos avis et commentaires avec impatience! A bientôt!

Toutes les photos sont issues d’images Wikipédia ou Wikimédia Commons libres de droits, ou bien ce sont des photos personnelles 🙂

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La présence d’une banque centrale est-elle compatible avec la souveraineté étatique ?

La présence d’une banque centrale est-elle compatible avec la souveraineté étatique ?


valerie_bugault

Par Valérie Bugault − Octobre 2018

Je remercie les organisateurs de ce colloque de m’avoir invitée à discourir sur la question des banques centrales. Bien qu’étant éminemment de nature géopolitique, la question des banques centrales est un sujet trop peu souvent abordé eu égard à ses enjeux ; car cette question est à l’origine d’un nombre considérable de désordres politiques, économiques, sociaux et militaires.

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Banque centrale de Russie
Note du Saker Francophone

Ce discours a été prononcé lors d'un colloque intitulé « Réémergence de la Russie au XXIe siècle » organisé au Centre culturel Russe de Paris, le 15 octobre 2018 par l’Académie de Géopolitique de Paris.

Analyse du concept de « banque centrale »

Caroll Quigley a justement présenté les choses de la façon suivante : « Les puissances du capitalisme financier (1850-1932) avaient un plan de grande envergure, rien de moins que de créer un système mondial de contrôle financier dans les mains du secteur privé capable de dominer le système politique de chaque pays et l’économie mondiale d’un seul tenant. » ( tiré du livre Tragedy and hope).

Je voudrais préciser que Caroll Quigley, titulaire d’un doctorat d’histoire à l’université d’Harvard, était professeur à l’université de Georgetown, membre de la Walsch School of Foreign Service, ainsi que consultant au département de la Défense des USA, à la Smithsonian institution et au très sélect Commitee on Astronomics and Space Exploration. Il avait été le professeur de l’ancien Président Clinton.

La banque est à l’origine de la création des « banques centrales » qui ont pour fonction de centraliser la gestion des monnaies

Nous verrons qu’à l’origine de la création du concept de « banque centrale », se trouve une coalition de banquiers privés qui ont suggéré, plus ou moins ouvertement et loyalement, cette « innovation technique » aux différents pouvoirs politiques en place.

Techniquement, une banque est une « entreprise privée » qui prend différentes formes juridiques en fonction de l’État dans lequel elle est implantée. Les grandes banques à implantation internationale sont économiquement contrôlées par des personnes physiques dont le grand public ignore, la plupart du temps, le nom.

Au fil du temps, le système bancaire s’est intégré à différents niveaux.

D’une part, il s’est internationalisé et concentré, chaque grande banque d’affaires opérant par le biais des marchés ou de missions ou étant directement implantées sur le territoire de différents États (HSBC, UBS, Groupe privé de gestion d’actifs Edmond de Rothschild, banque d’affaires Rothschild & Co, BNP Paribas présent sur tous les continents, J-P. Morgan, Deutsche Bank présente ans plus de 75 pays, Goldman Sachs etc.).

D’autre part, il s’est consolidé par zone géographique au moyen des banques centrales.

La banque est une entreprise privée de nature internationale

La banque est une organisation détenue par des personnes privées qui restent, le plus souvent, anonymes. Dire que la banque est une entreprise privée signifie que la banque a pour mission de mettre en œuvre les intérêts privés de ses propriétaires. De façon structurelle, la banque, en tant qu’entreprise privée, n’a jamais eu pour mission de remplir une fonction, de nature politique, concernant l’intérêt commun. Les choses doivent être, à cet égard, parfaitement claires.

Aujourd’hui, les banques sont organisées en groupes d’entreprises, bancaires et financières, qui forment un nuage capitalistique ; les plus importantes d’entre elles sont implantées ou travaillent dans la plupart des pays du monde.

L’organisation des multinationales sous forme de groupes, autrement dit de constellations capitalistiques, est un moyen essentiel, « capital », pour rendre anonymes les véritables détenteurs de capitaux de ces entités tentaculaires. Il est parfois très difficile, même pour des services d’État, de remonter aux associés décisionnaires des groupes d’entreprises en raison du nombre de sociétés, de leur imbrication dans de multiples États et de la multiplicité des formes sociales juridiquement disponibles. Il faut évidemment ajouter à cela que certains États, sous la coupe du droit anglo-saxon, organisent eux-mêmes l’anonymat des détenteurs de capitaux de certaines structures juridiques utilisées à des fins professionnelles, tels les trusts anonymes.

La pratique des groupes d’entreprises permet aux détenteurs actifs des capitaux de prendre, au niveau mondial, un poids économique et politique de plus en plus important tout en restant dans l’ombre, c’est-à-dire à l’abri de toute responsabilité politique.

S’agissant du poids respectif des banques par rapport à celui des États, nous pourrions citer l’exemple de BNP-Paribas dont le bilan officiel (non compris le « hors bilan ») s’élève, pour 2017, à 1960 milliards d’euros, à comparer avec le PIB de la France pour la même période qui s’élève à 2163 milliards d’euros.
Néanmoins, les chiffres officiels présentés par les banques concernant leurs revenus d’exploitation ne sont pas significatifs car ils font l’objet de trop nombreuses manipulations liées à l’existence d’une opacité juridique et comptable internationale d’ordre systémique :

  • La présence de trop nombreuses filiales dans les paradis fiscaux qui ne font pas apparaître les donneurs d’ordre (sur le modèle des trusts anonymes) ;
  • L’organisation en groupes d’entreprises permettant, via le commerce intra-groupe, l’optimisation fiscale ;
  • Les manipulations consistant à faire passer une partie des actifs en « hors bilan » ; ainsi que,
  • La quasi-liberté d’évaluation comptable des actifs (le « fair value », autrement dit « juste prix ») imposée par la comptabilité IFRS qui sévit au niveau international,

ont pour conséquence que les résultats financiers de ces groupes présentés au public n’ont aucune  valeur réelle et ne permettent pas de se faire une idée correcte de la véritable puissance capitalistique des conglomérats bancaires.

En outre, il faut garder à l’esprit que le rapport de force entre les banques et les États ne se situent pas seulement au niveau capitalistique, il passe également par :

  • la participation de certaines banques, par le biais de leur donneur d’ordre effectif, à la détermination des normes comptables (IFRS) et bancaires internationales,
  • les liens économiques, juridiques et parfois humains qui existent entre les propriétaires de certaines banques et les groupes industriels exploités sous forme de cartel (de façon officielle ou officieuse).

Il faut aussi préciser que ce sont les grandes banques, prioritairement celles opérant à la City, qui ont organisé le réseau des paradis fiscaux fondé sur les trusts anonymes. Ce réseau est juridiquement supervisé par les grandes firmes anglo-saxonnes d’audit et de droit, les fameuses « Big Four ».

Ainsi, les capitaux cachés dans les paradis fiscaux sont sous l’entier contrôle des grandes banques d’affaires internationales. Non seulement ces réseaux opaques servent à collecter tout type d’argent (évasion, optimisation et argent sale) mais surtout ils permettent aux banques qui y siègent d’utiliser cet argent comme bon leur semble, aucune règlementation ne venant entraver leurs « activités ».

La banque s’est consolidée par zone géographique dans un système de « banqueS centrales » afin de centraliser la gestion des monnaies

Le système établit par les banquiers s’est consolidé au niveau de chaque État, ainsi que par zone géographique, au moyen des banques centrales. Historiquement, sur le territoire de chaque État, les propriétaires des banques privées les plus importantes se sont associés pour créer une « banque centrale ». Il en a résulté que l’affectation des ressources monétaires est devenue un monopole des banquiers privés coalisés au sein d’un système de « banque centrale ».

Les « banques centrales » sont nées sous le signe de l’imposture : présentées comme des banques d’État, elles disposaient à ce titre de la garantie de l’État – c’est-à-dire des contribuables de l’État – alors que ses capitaux restaient dans des mains privées. Les banques centrales ont le monopole de l’affectation des ressources monétaires. Dans la mesure où ce monopole est détenu par des intérêts privés, la monnaie ne peut, structurellement, plus remplir son rôle de facilitation des échanges, rôle qui est pourtant à l’origine même de sa création.

L’appropriation par des intérêts privés est le vice initial du concept de banque centrales. C’est ainsi que la banque d’Angleterre (1694), la Banque de France (1800), la Fed (1913), la Banque des Règlements Internationaux (BRI/BIS 1930), le système européen de banques centrales (dit SEBC, décidé par le Traité de Maastricht en 1992 et entré en vigueur en 1999), la banque centrale de la Fédération de Russie (1990) reflètent toutes un désengagement des instances politiques de l’État dans la gestion centralisée des masses monétaires en circulation.

La distinction fallacieuse entre gestion monétaire et gestion politique est entrée dans l’inconscient collectif et dans les institutions comme une « normalité » ; tout le monde estime normal que les banques centrales soient « indépendantes » du pouvoir politique. Personne ne se pose plus la question de savoir pourquoi doivent-elles, impérativement, être « indépendantes » ?

Dès que vous évoquez la question politique de la dépendance de la banque centrale vis-à-vis du gouvernement, les âmes qui se croient éclairées vous répondent immanquablement : souvenez-vous de Weimar ! Mais à la vérité, l’épisode de Weimar est une mauvaise réponse car l’hyper inflation de cette époque a été le résultat d’une politique elle-même très largement sous domination capitalistique.

Par ailleurs, les banquiers eux-mêmes ont été assez créatifs pour remplacer la méchante « planche à billets » par le « Quantitative Easing », qui entraîne une stagflation, dont les résultats sont bien plus satisfaisants pour les banquiers que l’inflation, leur permettant même d’accroître encore leur accaparement.

Quoi qu’il en soit, inflation ou stagflation, entraînent toujours, d’une façon ou d’une autre, une augmentation des prix, augmentation que les banquiers centraux s’estimeront en « droit », car c’est l’une de leur mission essentielle, de juguler en instaurant un assèchement de monnaie en circulation par une augmentation des taux directeurs. Ainsi, après avoir organisé l’inflation, les banquiers centraux génèrent eux-mêmes l’éclatement des bulles spéculatives et la venue de « crises » monétaires, financières, économiques et sociales.

Certains rétorqueront que la banque de France a été « nationalisée », mais là encore, il faut s’entendre sur les termes : que signifie réellement une banque « nationalisée » par un État dont les moyens d’actions dépendent entièrement du bon vouloir des banques et des marchés, c’est-à-dire des principaux propriétaires de capitaux… ?

Au vu de l’évolution du rapport de force entre banques et États, la véritable question qui doit aujourd’hui être posée et publiquement débattue est la suivante : les États sont-ils encore des entités juridiques indépendantes de leurs banques ?

Banque de France : genèse

Mensongèrement présentée comme « intimement liée à l’histoire de la Nation », la Banque de France a été conçue, comme toutes les « banques centrales », comme une entreprise capitalistique détenue par des personnes privées. L’idée de sa création a été susurrée au premier consul Bonaparte, lui-même alors principal actionnaire, par un banquier, Jean-Frédéric Perrégaux lui-même Régent de cette banque. La fiche Wikipédia du banquier Perrégaux fait référence à ses liens avec d’autres banquiers de l’époque dans les termes suivants : « Jean Frédéric Perrégaux, … né en 1716, … a fait l’apprentissage du commerce et de la finance à Mulhouse où il apprend l’allemand, à Amsterdam et à Londres, puis il s’installe à Paris en 1765 où il travaille pour Jacques Necker et fréquente le salon de l’hôtel Thellusson (tenu par la veuve du banquier genevois Georges-Tobie de Thellusson (1728-1776), actionnaire de la Banque Girardot). En 1781, avec l’aide de son compatriote Isaac Panchaud (banquier financier britannique d’origine suisse), il fonde sa propre banque en s’associant au banquier Jean-Albert Gumpelzhaimer, ancien correspondant à Paris de plusieurs banquiers européens ».

Federal Reserve : genèse

La Federal Reserve américaine (Fed) est née sous les mêmes auspices fallacieux d’une banque privée présentée comme une banque publique, à l’initiative de banquiers.

Créée à l’occasion d’une petite coterie composée de banquiers influents et d’hommes politiques à leur solde, on retrouve, à l’initiative de la Fed (sur l’île de Jekyll Island) : le sénateur Aldrich (qui entretenait des relations d’affaires avec J-P Morgan lequel était le beau-père de John D. Rockefeller fils), Abraham Piat Andrews (secrétaire assistant du Trésor américain, homme politique qui fut tout au long de sa carrière très influents dans les milieux bancaires), Frank Vanderlip (président de la National Bank of New-York, plus puissante banque américaine qui représentait les intérêts financiers de William Rockefeller et de la société d’investissement internationale Kuhn & Loeb and Company), Henry Davison (principal associé de J-P Morgan Company), Charles Norton (président de la First National Bank of New-York), Benjamin Strong (directeur général de la J. P. Morgan’s Bankers Trust Company, qui en devint PDG trois ans plus tard), et enfin Paul Warburg (allemand naturalisé américain, partenaire de la Kuhn & Loeb Company, il représentait également la dynastie bancaire Rothschild en Angleterre et en France).

L’idée d’une banque centrale a été vendue par les banquiers aux « autorités politiques » et surtout au public en mettant en avant les immenses services qui seraient rendus à l’État par cette « centralisation monétaire », par les banquiers. Ces banques centrales ont été présentées au public sous la forme de banque d’État alors que la détention capitalistique desdites banques restait dans des mains privées, les banquiers privés contrôlant désormais officiellement les émissions monétaires. Dès lors, les entités juridiques, de droit public, dénommées États se sont portées garantes des capitaux privés investis dans ces « banques centrales ».

Banque centrale de la Fédération de Russie : genèse

Nous avons, en Occident, peu d’informations disponibles sur la première banque centrale Russe (Banque d’État de l’empire Russe), créée le 31 mai 1860 par Ukase du tsar Alexandre II, et dont la mission semblait être d’accorder des prêts à court terme aux entreprises russes. Nous avons également assez peu d’informations sur la Banque d’État de l’URSS.

En revanche, nous disposons de davantage d’informations sur la Banque Centrale de la Fédération de Russie, fondée le 13 juillet 1990 à partir de la Banque de la République de Russie, émanation de la Banque d’État d’URSS. Cette banque fonctionne sur le modèle des banques centrales occidentales, elle :

  • Est le « régulateur du système bancaire russe » ;
  • Octroie des licences aux opérateurs bancaires ;
  • Définie les principes de gestion et les normes comptables applicables au secteur bancaire russe ;
  • Est prêteur de dernier recours des établissements financiers russes ;
  • Est responsable de la politique monétaire Russe, notamment par la fixation des taux d’intérêts interbancaires, sous la sérieuse réserve qu’elle
  • Est membre à part entière de la BRI, chargée d’élaborer les politiques monétaires qui seront suivie par ses membres.

Rappelons que la BRI est une entité privée dont le capital est composé d’actions appartenant, depuis le dernier élargissement de 2011, à 60 banques centrales. Ce capital est divisé en 600 000 actions, dont la moitié appartiennent aux banques centrales d’Allemagne, d’Angleterre, de Belgique, de France, d’Italie et des États-Unis d’Amérique, ou tout autre établissement financier de ce dernier État. Ce sont les gouverneurs de ces six banques centrales qui se partagent la direction de la BRI, avec les gouverneurs des banques centrales du Brésil, du Canada, de Chine, de l’Inde, du Japon, du Mexique, des Pays-Bas, de Suède et de Suisse, et le président de la Banque centrale européenne (BCE). Son capital, libellé en DTS, s’établissait, au 31 mars 2017, à 242,2 milliards de DTS/SDR (droits de tirage spéciaux ou Special Drawing Rights).

Rappelons au passage que les DTS sont, en tant que panier de monnaies, destinés à devenir la prochaine monnaie mondiale, lorsque le dollar US aura cédé sa place centrale. On ne saurait trop insister sur le fait que les DTS ne sont rien d’autre que la résurgence du Bancor que Keynes, en tant que porte-parole des banquiers de la City de Londres, voulait imposer au monde au moment des Accords de Bretton Woods.

La Banque centrale de la Fédération de Russie semble, depuis sa création, suivre une politique monétaire relativement constante consistant à limiter, pour ne pas dire à raréfier, l’offre de monnaie disponible. Cette politique monétaire a pour conséquence mécanique le fait que la Russie ne dispose pas d’une économie réellement indépendante, c’est-à-dire indépendante à la fois vis-à-vis de l’étranger et vis-à-vis de ses matières premières. Le 14 septembre 2018, la Banque Centrale vient une fois de plus de relever son taux directeur d’un quart de point pour le fixer à 7,5% (Relèvement intempestif du taux directeur). Cette politique monétaire restrictive est la raison précise pour laquelle la Russie n’arrive pas à devenir un réel acteur économique de poids à l’échelle mondiale.

Rappelons en effet que la Chine n’est devenue la puissance économique que nous constatons aujourd’hui qu’en raison du fait que les conglomérats financiers anglo-saxons lui avaient procuré les capacités de financement nécessaires en investissant massivement sur son territoire. Aujourd’hui, les capacités économiques acquises par la Chine lui permettent d’envisager de devenir son propre acteur économique et financier.

Je profite de cette petite digression pour signaler que la situation en occident est exactement inverse à celle que connaît la Russie. La stratégie occidentale des banquiers consiste à fournir une profusion de liquidité aux système bancaire et financier, ce qui a pour effet direct la création d’énormes bulles sur les actifs ; bulles destinées à éclater en appauvrissant les classes moyennes, ce qui augmente par voie de conséquence la concentration des richesses dans les mains de ceux qui ont organisé lesdites bulles. Pour préciser un peu le système : l’accroissement de l’offre de monnaie par prêts interposés a pour effet direct de faire monter artificiellement les prix des actifs par une multiplication artificielle des flux de transactions (due à la profusion de prêts disponibles). Après avoir organisé une profusion de liquidités sous forme de dettes et ainsi créé des « bulles spéculatives », les banquiers centraux estiment généralement nécessaire de réduire, de façon plus ou moins brutale, l’offre de liquidités, par une remontée des taux directeurs ; il en résulte une explosion des « bulles spéculatives », une baisse brutale des prix générant un appauvrissement généralisé mais permettant un rachat à vils prix des actifs dépréciés par les plus grands capitalistes. Ainsi la création de crises monétaires permet un accaparement des actifs dans les mains de ceux qui ont généré ces crises.

La politique monétaire appliquée par différentes banques centrales membres de la BRI s’inscrit dans le cadre du changement de paradigme monétaire international : c’est-à-dire du passage du dollar au DTS en tant que monnaie mondiale. L’appauvrissement économique des uns (Occident mené par les USA), la stagnation économique des autres (Russie) et l’enrichissement économique du troisième (Chine) a pour objectif de faire piloter et contrôler par les banquiers à la manœuvre le pourcentage de DTS qui sera in fine détenu par les différentes régions du monde.

À ce propos, permettez moi d’ajouter que la guerre économique menée actuellement par le président Trump s’inscrit parfaitement dans la démarche stratégique des banquiers centraux consistant à rééquilibrer les différentes zones géographiques. Il s’agit d’abattre ou de réduire la puissance économique américaine de sorte de réduire son poids dans les futurs DTS, et dans le gouvernement mondial des banquiers qui suivra immanquablement l’arrivée de la monnaie mondiale. Outre que cette guerre commerciale arrive à point pour cacher aux américains l’origine de leur perte de puissance économique, cette guerre est surtout utile pour organiser la diminution de la puissance économique américaine afin de limiter ses futurs droits dans les DTS.

La détermination de la politique monétaire mondiale par les banquiers centraux est, de façon mécanique, destinée à satisfaire l’insatiable appétit des personnes qui se cachent derrière les énormes et opaques conglomérats bancaires. Elle n’est destinée ni à rendre aux États et aux nations leur souveraineté politique, ni à remplir le rôle pour lequel le concept monétaire a été créé : celui de faciliter et fluidifier les échanges économiques.

BRI/BIS : genèse

Il est également intéressant de connaître les conditions dans lesquelles est née la BRI/BIS, officialisée à l’occasion du plan Young de 1930.

La BRI est la traduction institutionnelle d’un plan élaboré par un conglomérat d’intérêts bancaires et financiers : en 1920, John Foster Dulles (1888 – 1959 ; qui deviendra secrétaire d’État), représentant les intérêts de la Banque d’Angleterre et de J-P Morgan dans l’Europe d’après-guerre, rencontre Hjalmar Schacht (1877-1970) alors fonctionnaire subalterne auprès de l’autorité bancaire allemande créée par les alliés.

En mars 1922, Schacht fait part à John Foster Dulles d’un nouveau système financier international afin de financer l’Allemagne, prétendûment les réparations de guerre mais réellement la remilitarisation. Citons Schacht :

« Mon idée est que ce ne soit pas un emprunt d’État, mais un emprunt de compagnies privées. Je veux former, disons, quatre compagnies privées allemandes, et à chacune d’entre elles, le gouvernement allemand devra accorder le monopole des exportations en gros de produits tels que le charbon, la potasse, le sucre et le ciment. Chacune de ces compagnies contrôlera l’exportation d’un de ces produits. Le monopole devra être accordé pour 20 ans. Les producteurs nationaux devront leur remettre leur production. (…) Ces sociétés émettront des emprunts d’un montant total de 5 milliards de marks-or. (…) Comme le total des exportations des quatre peut être estimé à 500 millions de marks-or, le montant de l’emprunt sera remboursé en 10 ans. (…) L’emprunt que je propose (…) n’est basé sur aucun traité politique. (…) Le remboursement sera sous le contrôle, tout d’abord, d’industriels et d’hommes d’affaires appartenant aux rangs les plus élevés. »

Dulles fait suivre la lettre à Thomas W. Lamont, un associé de J.P. Morgan, et au cours des années qui suivent, l’essentiel de ce plan Schacht-Dulles-Morgan sera mis en œuvre. Voilà l’origine des cartels internationaux basés en Allemagne et dirigés par les Britanniques, qui furent créés dans les années 20.

Schacht lui-même sera nommé Commissaire à la monnaie nationale allemande en novembre 1923, et un mois plus tard, président de la Reichsbank.

Depuis 1919, John Foster Dulles était l’avocat de Richard Merton, fondateur du plus important de ces cartels, l’Interessen Gemeinschaft Farben (IG Farben). En 1924, il est choisi par J.P. Morgan pour mettre en œuvre le plan Dawes prévoyant la réorganisation, dans le cadre de négociations avec Schacht, du versement des réparations de guerre. En 1926, il deviendra directeur exécutif de Sullivan and Cromwell, le cabinet d’avocats de tous les cartels.

De 1926 à 1929, le plan Schacht-Dulles-Morgan débouche sur une série d’arrangements impliquant nombre des plus grandes sociétés britanniques, américaines et allemandes. Les deux principaux cartels sont le trust chimique IG Farben et le Cartel international de l’Acier, dont la création est redevable aux prêts étrangers d’un montant de 800 millions de dollars accordés dans le cadre du plan Dawes, en vue de cartelliser la chimie et la sidérurgie allemandes. Ces prêts sont gérés aux trois-quarts par trois firmes de Wall Street : Dillon, Read & Co ; Harris, Forbes & Co et National City.

L’extrême imbrication des banques dans la composition et la structuration des cartels, véritables conglomérats économiques

La genèse tant des grandes firmes américaines du début du XXème siècle (pétrole, rails…) que de la BRI laissent apparaître l’extrême imbrication des grandes banques d’affaires dans la création de cartels ; cette création a favorisé la discrète mais très efficace prise du pouvoir politique par le « fait économique ». Ce phénomène de prise de contrôle politique par les détenteurs du « fait économique » n’a pu se réaliser qu’à la faveur de l’anonymat des capitaux, lequel a permis la rupture entre pouvoir et responsabilité politique.

Je voudrais ajouter un élément ontologique fondamental : alors que le « fait politique » est historiquement issu de sociétés sédentaires, le « fait économique », et l’anonymat des capitaux qui le véhicule, relève fondamentalement du fonctionnement de sociétés nomades.

La lutte actuelle entre « fait politique » et « fait économique » est, de façon structurelle, un conflit entre « Société sédentaire » et « Société nomade ».

Cartel IG Farben : historique

L’histoire du cartel IG Farben est très intéressante, on y trouve une très étroite imbrication des intérêts allemands et anglo-saxons. Ce cartel est également associé à « l’ordre économique nouveau », ancêtre du « Nouvel Ordre Mondial », recherché par l’Allemagne nazie.

En 1925, IG Farben regroupe six des plus gros producteurs chimiques allemands. En août 1927, Standard Oil conclura avec lui un programme conjoint de recherche et développement sur l’hydrogénation (production d’essence à partir du charbon), procédé découvert par un chercheur allemand en 1909. En 1928, Henry Ford fusionnera ses actifs allemands avec ceux d’IG Farben. Le 9 novembre 1929, un cartel pétrochimique international sera créé suite au mariage d’IG Farben avec les Britanniques ICI et Shell Oil, et les Américains Standard Oil et Dupont.

C’est l’accord entre Standard Oil et IG Farben qui constitue le pilier du cartel.

Premièrement, Standard Oil se voit accorder la moitié de tous les droits concernant le procédé d’hydrogénation pour tous pays sauf l’Allemagne. Deuxièmement, Standard Oil et IG Farben se mettent d’accord pour « ne jamais se concurrencer l’un l’autre dans les secteurs de la production chimique et de la production pétrolière. Désormais, si Standard Oil souhaitait entrer dans le domaine des produits chimiques industriels ou des médicaments, ce ne serait possible qu’en partenariat avec Farben. En retour, Farben s’engageait à ne jamais pénétrer le secteur du pétrole sauf en association avec Standard ».

Lorsqu’éclate la Deuxième Guerre mondiale, IG Farben a passé des accords de cartel avec 2000 sociétés dans le monde, dont Ford Motor Co., Alcoa, General Motors, Texaco et Procter et Gamble, pour n’en citer que quelques-unes.

IG Farben a été dissoute par décret en 1950 et démantelé en 12 entités dont les principales sont : Bayer, BASF, Agfa, Hoechst et Dynamit Nobel…

Notons que BASF, Bayer et Agfa composaient, à la fin de la 1ère GM, la « petite IG » qui avait fusionné avec Hoechst et 2 autres sociétés pour faciliter et accélérer le retour d’IG Farben sur la scène mondiale. Avant et après les guerres, on retrouve finalement toujours les mêmes… IG Farben a donc été démantelé au profit des entités qui s’étaient alliées pour sa création… Une sorte de « démantèlement pour rire », un simili démantèlement destiné à calmer le public et les quelques personnes opposées aux cartels.

Bayer et IG Farben étaient étroitement impliquées du point de vue capitalistique (Bayer étant une filiale d’IG Farben). Or, Bayer a notamment pour « faits d’armes », d’avoir utilisé des cobayes humains trouvés dans les camps de concentration pour faire in vivo des expériences médicales : « Sous le régime nazi, Bayer, filiale du consortium chimique IG Farben, procéda en effet à des expériences médicales sur des déportés, qu’elle se procurait dans les camps de concentration en particulier. » Les camps de concentration eux-mêmes étaient des sites industriels appartenant aux géants pharmaco-chimiques de l’époque.

Il n’a échappé à personne que la même Bayer a, en 2016, racheté Monsanto pour la modique somme de 66 milliards de dollars (59 milliards d’euros), qui a, notamment commercialisé, entre autres vilénies, l’Agent Orange (avec 6 autres entreprises productrices, dont Dow Chemical), dont l’herbicide commercialisé sous la marque « Roundup » est un dérivé.

L’agent orange est à l’origine du concept de tératologie utilisé comme arme de guerre : le génome humain est irrémédiablement corrompu par les effets de l’agent orange sans que l’être vivant en résultant devienne pour autant stérile.

Aujourd’hui, Monsanto et les autres firmes pharmaco-chimiques sont très investies dans la commercialisation des produits OGM. Pour contourner et anticiper les futures règlementations en la matière, ces firmes se mobilisent aujourd’hui sur les recherches concernant les ARN messagers, qui sont des copies transitoires d’une portion de l’ADN correspondant à un ou plusieurs gènes. Il s’agira de diffuser non plus des OGM mais des ARN messagers permettant de modifier la substance vitale des plantes ; cette diffusion massive se fera au moyen de vaporisation généralisée d’ARN messagers sur les champs.

Ces entreprises ne sont jamais à court ni d’argent ni d’idées pour expérimenter de nouveaux procédés toxiques en grandeur nature sans aucun garde-fou. Aucune règlementation ne peut être opposées à ces conglomérats par des États structurellement mis en position d’inféodation économique et juridique par des organismes supranationaux tels que les instances européennes, l’OMC, l’OCDE…

Cartel de l’acier : à l’origine du projet États-Unis d’Europe et de ce qui deviendra les institutions de l’actuelle Union Européenne

En 1926, le Cartel international de l’Acier ouvre ses bureaux au Luxembourg. Il servira de véritable « gendarme privé » du commerce mondial de l’acier de 1926 à 1939. Sa composante allemande, qui regroupe les quatre plus gros producteurs d’acier nationaux, s’appelle Vereinigte Stahlwerke. Ce groupe recevra 100 millions de dollars de la part d’investisseurs privés aux États-Unis. Dillon, Read & Co., la société de placement new-yorkaise de Clarence Dillon, James V. Forrestal et William H. Draper, Jr., s’est occupée de l’émission des obligations.

Lors de la signature du premier accord international, le 30 septembre 1926, tous les sponsors du cartel se vantent de ce que le premier pas vers la formation « des États-Unis économiques de l’Europe » vient d’être franchi. Douze ans plus tard, près de 90 % du fer et de l’acier commercialisé au niveau international est sous le contrôle du Cartel de l’Acier. Outre l’Allemagne qui le dirige, l’Autriche, la Pologne, la Tchécoslovaquie, le Royaume Uni et les États-Unis en font partie, même s’il est interdit aux compagnies américaines, U.S. Steel, Bethlehem et Republic, de signer les accords formels, sous peine de violer les lois anti-trust américaines.

En 1919, trois producteurs allemands de lampes électriques, Siemens & Halske, AEG et Auergesellschaft, avaient formé une nouvelle société dénommée Osram, pour tenter de regagner les biens et les marchés perdus à l’étranger. AEG était en grande partie contrôlé par General Electric et des liens similaires existaient entre toutes les autres entreprises du même genre en Allemagne, en Angleterre et aux États-Unis. En 1924, afin de prévenir toute concurrence extérieure, Osram propose la création en Suisse d’une société dénommée Phoebus, qui appartiendrait à toutes les compagnies du cartel et serait dirigée conjointement par elles. En juillet 1929, Osram et la filiale de General Electric pour l’étranger, International General Electric, créent un « partenariat pour tout temps ». À partir de 1929, les relations entre Osram et International General Electric se développeront suivant le même modèle que celles entre IG Farben et ses partenaires étrangers. Pendant les années 20, quatre cinquièmes de l’industrie allemande étaient encore regroupés dans des cartels.

Le cartel de la métallurgie étant à l’origine des institutions européennes (qui a en effet débuté avec la CECA), il ne faut pas s’étonner que les instances bureaucratiques de l’Union dite Européenne cherchent à sauver les institutions jumelles de l’OMC qui œuvrent à imposer et pérenniser le libre-échange au niveau mondial.

Tous ces cartels, financés par les conglomérats bancaires, plongent la civilisation entière, et tout ce qui vit sur terre, dans un espace inconnu de monstruosité humaine et inhumaine (Voir aussi à ce sujet les récents développements sur ce que fut la guerre américaine en Corée : un vaste champ expérimental pour des expériences chimiques et biologiques de grande envergure).

Étant donné l’énorme explosion, aussi bien quantitative que qualitative, des découvertes actuelles, la question qui se pose est de savoir s’il faut vraiment laisser aux banquiers et aux conglomérats économiques qu’ils ont créé, le monopole de ces découvertes, alors que ces derniers ont largement fait leur preuve en matière de nuisance sociale et civilisationnelle (pour ceux qui en douteraient, je les invite à visionner certaines conférences du Dr. Rath, en particulier celle-ci).

Réponse à la question : « la main qui donne est au-dessus de celle qui reçoit »

L’État tel qu’actuellement conçu est entièrement dominé par le système bancaire, or « la main qui donne est au-dessus de celle qui reçoit » (Napoléon)

De façon fonctionnelle, l’État n’a, sans les banques, aucun moyen financier propre pour atteindre les objectifs étatiques qu’il se fixe. En abandonnant dans des mains privées sa fonction régalienne de battre monnaie, l’État s’est volontairement placé dans une position d’infériorité par rapport aux détenteurs du « fait économique ».

Or, les banquiers ne recherchent pas l’intérêt commun aux citoyens, ce qui est le rôle de l’État en tant qu’entité politique, ils recherchent le développement de leur intérêt privé, qui est de nature catégorielle ; cet intérêt privé consiste aujourd’hui à asseoir leur domination politique par l’élaboration d’un gouvernement mondial qu’ils contrôleraient définitivement.

L’abandon volontaire, par l’État, de la gestion monétaire a pour conséquence directe de priver l’État de toute substance politique. L’État est devenu un simple outil de pouvoir aux mains des banquiers anonymes. Le système financier mondial est piloté par les principaux banquiers qui œuvrent à la City, qui contrôlent la grande majorité des banques centrales et des paradis fiscaux de la planète.

Entre les mains des banquiers, la monnaie est devenue un bien matériel qu’ils ont accaparé. En effet, la monnaie aujourd’hui, largement considérée comme un simple « actif », a perdu sa valeur comptable neutre « d’actif-passif ». En falsifiant le concept juridique et comptable de monnaie, les banquiers ont pu corrompre les systèmes politiques, et les hommes qui les incarnent, de façon à dominer le « fait politique ».

Cette appropriation du phénomène politique par les principaux propriétaires d’organismes bancaires s’est produite par le biais du contrôle intégral du phénomène économique par lesdits « banquiers » (propriétaires des grandes banques). Ce contrôle s’est réalisé par deux moyens principaux, le contrôle des monnaies, via les banques centrales, et l’anonymat des capitaux.

L’anonymat a permis aux banquiers d’organiser un accaparement discret des biens tangibles de cette terre, sans soulever la juste indignation que n’aurait pas manqué de faire une appropriation ouverte par quelques personnes, aussi violente eut elle été.

Le contrôle des masses monétaires en circulation a permis le contrôle, par corruption, du phénomène politique et le développement des moyens légaux d’appropriation discrète des biens. C’est ainsi que les États ont eux-mêmes organisé l’anonymat des capitaux qui permet aux propriétaires contrôlant les grandes banques de rester anonymes.

Ce système favorise et rend possible le phénomène d’accaparement généralisé des biens par une combinaison de moyens légaux assumés (lobbying, optimisation fiscale, fusion-acquisition, jeux sur les taux d’intérêts directeurs…) et de moyens légaux détournés, qui relèvent d’un consensus international officieux, tels que les Paradis fiscaux.

L’existence des banques centrales a pour effet mécanique de rendre obsolète la notion de « politique ». Les hommes politiques et les États deviennent, par le fait des banques centrales, une simple émanation des intérêts catégoriels des grands banquiers qui règnent sans partage et sans contrepouvoirs sur le monde.

Il serait temps que les populations et les hommes politiques prennent conscience de cet énorme pouvoir que les banquiers se sont octroyé et y mettent un terme. Il n’existe de pouvoir politique que monétairement souverain, la présence des banques centrales est un empêchement dirimant à l’exercice du « pouvoir » par des hommes « politiques ».

La domination des États par les banques n’est pas inéluctable

« Ce que la main de l’homme a fait, l’homme peut le défaire », mais il y a des conditions à ça : une condition de forme et des conditions de fond.

La première condition : réaliser une prise de conscience de la disparition du phénomène politique

La première condition, de forme, est une condition sine qua non : elle est que les ressortissants des États prennent conscience de leur entière dépossession du phénomène politique. Ce qui signifie qu’ils devront politiquement s’organiser de façon à se donner les moyens concrets de reprendre le contrôle de leur destin collectif.

Le seul remède à la disparition du concept politique est de rendre à César ce qui appartient à César : c’est-à-dire d’en finir avec la rupture de symétrie, organisée par les banquiers, entre pouvoir et responsabilité. Cela nécessite d’abandonner l’organisation étatique autour des deux principes que sont 1°) la séparation des pouvoirs et 2°) le parlementarisme à l’Anglaise, qui suppose un mandat représentatif des élus.

La seconde condition : réhabiliter le concept de « droit » et abandonner corrélativement les principes juridiques anglo-saxons

La seconde condition est liée à la validité et à la viabilité sur la durée de la reprise en main du phénomène politique par les ressortissants des États. Il faudra, impérativement à peine d’ineffectivité de la reprise en main politique, réhabiliter le concept même de « droit » de façon à rendre ce dernier compatible avec l’existence d’une civilisation. Techniquement parlant, il faudra revenir aux concepts juridiques issues du droit continental et, corrélativement, abandonner le droit du plus fort qui prend la forme de la réglementation à la façon anglo-saxonne.

Nous sommes, sur le continent européen, en cours d’abandon définitif de notre droit continental traditionnel issu du droit romain, lui-même modelé et repris au fil des siècles par des préceptes de droit canon, au profit du droit anglais dominé par le principe de la loi du plus fort.

La « common law » anglaise est un système juridique dont les règles sont principalement édictées par les tribunaux au fur et à mesure des décisions individuelles ; ces décisions, ne concernaient, à l’origine, que les seigneurs c’est-à-dire la caste dominante. Si l’on parle du droit anglais, il faut aussi parler du système de « l’Equity »  selon lequel le « prince », c’est-à-dire au début le Roi puis le Chancelier, se sont accordés le droit de juger en fonction de préceptes moraux les cas qui n’étaient pas abordés par la « common law ». Les principes de « l’Equity » ainsi conçu ne méconnaissent pas la « common law », ils s’y adaptent.

Tout cet arsenal juridique anglo-saxon a pris une ampleur considérable en même temps que se développait le commerce maritime, lequel commerce a toujours été contrôlé par les banquiers commerçants qui ont leur quartier général à la City de Londres.

Ce qui est resté constant est que le système juridique anglais est essentiellement conçu par et pour la caste dominante : les tenanciers du système économique, essentiellement les banquiers ont, à partir de la période des Grandes Découvertes, succédé aux seigneurs qui régnaient par les armes.

Alors que le droit anglais est un droit édicté par et pour les tenanciers du commerce international, le droit continental traditionnel est un droit de régulation fait pour organiser la « vie de la Cité ». Ce droit continental, actuellement en voie d’extinction, répondait à des règles strictes conçues autour de la personne humaine comprise comme une partie d’un tout formé par la collectivité. Le droit des gens lui-même, qui était (assez grossièrement) la partie du droit romain qui organisait les peuples vaincus, était conçu autour des idées centrales de la personne et de l’organisation de la vie en commun.

La supériorité du droit continental sur le droit anglo-saxon provient non seulement de son expérience historique mais aussi et surtout de sa vocation : il est globalement, contrairement au droit anglo-saxon, mis au service de la collectivité et non à celui de quelques élites auto-proclamées, qui ont usurpé leur pouvoir par des moyens déloyaux en organisant leur anonymat.

La question de l’extraterritorialité du droit anglo-saxon

Revenons un instant sur la question, très sensible actuellement, de l’extraterritorialité du droit anglo-saxon.

Cette extraterritorialité se décline de deux façons différentes et successives, c’est-à-dire qu’elle prend deux formes bien distinctes. D’une part, la généralisation de l’implantation du système juridique anglais sur tous les continents et, d’autre part, le recours par le pouvoir américain à des sanctions pécuniaires contre les entreprises.

De ces deux formes, seule la seconde, qui se traduit par des sanctions financières en provenance des États-Unis, apparaît dans les radars médiatiques et juridiques alors que la première forme est, de loin, la plus dangereuse pour les libertés publiques et pour le concept même de civilisation.

L’exportation abusive du système juridique anglais sur tous les continents

La première occurrence de l’extraterritorialité du droit anglais se décline de deux façons. Elle relève, pour les banquiers de la City :

  • De leur volonté hégémonique : ils veulent conserver à leur strict avantage le contrôle de l’argent circulant dans tous les paradis fiscaux. Concrètement, il s’agit d’imposer le trust comme forme unique d’anonymat afin de supprimer tous les paradis fiscaux fondés sur les comptes numérotés qui échappaient aux banquiers de la City ; d’où la guerre sans merci lancée à la fin des années 2000 contre les « paradis fiscaux », qui n’a été qu’une guerre de la City contre les sites d’évasion fiscale qu’ils ne contrôlaient pas, en premier lieu la Suisse ;
  • De la « nécessité », pour les grandes banques opérant à la City, d’adapter les systèmes juridiques étrangers de sorte que ces derniers puissent adopter les nouveaux produits issus de la finance dérégulée. L’objectif est de permettre la circulation des produits financiers dérivés ou synthétiques, économiquement toxiques, au niveau mondial.

Cette forme d’extraterritorialité se matérialise par la nécessité d’adapter les systèmes de droit afin de les rendre compatibles avec le « droit anglais ».

Dans cette première occurrence de l’extraterritorialité du droit anglais, il s’agit, par exemple, d’importer des concepts comme le trust – partiellement traduit en « fiducie » par le droit français – comme la « propriété économique », comme la « titrisation » via les fonds communs de créances (« special purpose vehicule »).

Signalons au passage qu’à l’occasion de cette transformation du droit continental, les créances deviennent sujettes à appropriation, elles passent donc du statut juridique de « droit personnel » à celui de « droit réel » ! Ce glissement n’est pas anodin car il suppose une réification des relations humaines ; on se rapproche ainsi insidieusement et dangereusement d’un système légal d’esclavagisme, dans lequel l’individu est considéré comme un « bien » pour les juristes, une « marchandise » dans le langage des économistes.

C’est également cette transformation du droit continental qui a, via l’intrusion discrète du concept de « propriété économique », rendu possible la transformation monétaire : de « neutre » (la neutralité étant matérialisée par sa nature comptable « d’actif-passif ») la monnaie est peu à peu devenue un simple « actif » comptable.

Il s’agit également d’uniformiser les normes comptables internationales sur le modèle anglo-saxon des IFRS ; lesquelles normes sont édictées par des organismes pilotés par les grandes multinationales cachées derrière des organismes qui siègent dans des paradis fiscaux. C’est ainsi que disparaissent les règles de l’ancienne comptabilité nationale au profit des principes anglo-saxons.

Cette première forme d’extraterritorialité consiste à éliminer, progressivement, les systèmes de droits qui ne sont pas compatibles avec le droit anglais. C’est ainsi que peu à peu, disparaît le droit commun français issu du Code civil pour être remplacé par les principes commerciaux qui sont le fondement même du « droit » anglo-saxon.

Le recours, par les instances américaines, à des sanctions pécuniaires contre les entreprises

La seconde occurrence de l’extraterritorialité du droit anglo-saxon est davantage connue et surtout davantage dénoncée à grand renfort de médias.

Il s’agit des sanctions financières imposées par les instances politiques et juridiques américaines à toute entreprise utilisant soit le dollar soit un quelconque composant d’origine américaine dans leur processus de fabrication ou dans leur fonctionnement.

Cette forme d’extraterritorialité sanctionne essentiellement les multinationales, bancaires ou non, étrangères aux États-Unis. Les multinationales, ainsi prises à partie, ont très rapidement mobilisé les pouvoirs publics et les médias pour dénoncer ces pratiques prédatrices du pouvoir américain, réussissant à mobiliser un large public contre la puissance économique déclinante de l’Amérique. En conséquence, l’extraterritorialité du droit formalisée par les sanctions économiques est la seule forme d’extraterritorialité dénoncée par les médias et donc connue du public.

Or, il faut comprendre que, fondamentalement, cette seconde forme d’extraterritorialité n’est ni la plus grave, ni la plus définitive et qu’elle ne concerne, globalement que les bilans des multinationales, à l’inverse de la première forme d’extraterritorialité qui suppose une véritable révolution d’ordre tectonique dans l’organisation des peuples. C’est la première forme d’extraterritorialité qui attaque en profondeur le mode de vie et la sécurité juridique des ressortissants d’un État, elle tend, par exemple en France à faire disparaître le principe même de la propriété privée et à transformer la monnaie en propriété bancaire. La première forme de l’extraterritorialité met, fondamentalement, en danger l’organisation sociale issu du mode de vie sédentaire au profit du nomadisme.

Par ricochet, l’extraterritorialité qui prend la forme de sanction financières des multinationales vient renforcer la première forme d’extraterritorialité depuis que les États sont devenus de simples émanations des multinationales. Les ponctions sur les budgets étatiques pour renflouer les bilans déficitaires des conglomérats financiers ont pour corolaire de substantielles augmentations d’impôts et diminutions de services publics ; il en résulte un appauvrissement des ressortissants des États qui va jusqu’à porter atteinte à la capacité des individus de devenir propriétaires (notamment de leur logement).

En ce sens, les deux occurrences de l’extraterritorialité du droit anglo-saxon se renforcent l’une l’autre pour aboutir à la perte totale et définitive de contrôle des individus sur les éléments essentiels de leur vie, pour réinstaurer le principe de l’esclavage au niveau légal.

CONCLUSION

Les techniques de contrôle monétaire sont parfaitement rodées et mises en application par les grands banquiers au moyen des banques centrales qui ont-elles-mêmes organisé, au niveau mondial, leur anonymat et le secret de leurs affaires.

En contrôlant l’affectation des ressources monétaires, les banquiers décident réellement qui sera « riche » et qui sera « pauvre », aussi bien au niveau des individus et des entreprises (microéconomie), que des groupes socio-économiques, des États et même, plus largement, des zones géographiques (macroéconomie).

Dans ce contexte, la création de richesses devient artificielle, elle est pilotée par les banquiers et ne remplit qu’un seul objectif : satisfaire leur insatiable soif de pouvoir et mener le monde vers un « gouvernement mondial » qu’ils contrôleront définitivement de façon absolue et officielle, ce qui leur manquait jusqu’ici. Le modèle sédentaire cèdera alors définitivement la place au modèle nomade.

Valérie Bugault est Docteur en droit, ancienne avocate fiscaliste, analyste de géopolitique juridique et économique

 

http://lesakerfrancophone.fr/la-presence-dune-banque-centrale-est-elle-compatible-avec-la-souverainete-etatique

Londres, Paris et Tel-Aviv seront-ils sanctionnés par Moscou et Washington ?

Londres, Paris et Tel-Aviv seront-ils sanctionnés par Moscou et Washington ?

L’affrontement qui vient d’avoir lieu à Lattaquié peut déboucher sur une redistribution complète des cartes dans le monde. Pour deux raisons, dont la seconde est cachée au public occidental. Premièrement, elle a coûté la vie à 15 soldats russes ; deuxièmement, elle implique non seulement Israël, mais aussi le Royaume-Uni et la France. Il s’agit de la crise potentiellement la plus dangereuse depuis plus de 60 ans. La question qui se pose maintenant est de savoir si le président Trump, en pleine campagne électorale législative, est en mesure de soutenir son homologue russe, de sorte que les États-Unis et la Russie sanctionnent les puissances coloniales comme ils le firent ensemble en 1956, lors de la crise de Suez.

| Damas (Syrie)

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Le chef d’état major de l’armée de l’Air israélienne, le général Amikam Norkin, arrive en urgence à Moscou, le 20 septembre 2018, pour présenter sa version des événements. Une fois ses preuves vérifiées et confrontées aux autres enregistrements, il s’avérera qu’Israël ment avec aplomb.

Le 17 septembre 2018, la France, Israël et le Royaume-Uni ont mené une opération commune sur des cibles syriennes. Au cours des brefs combats, un avion de reconnaissance russe a été abattu par un tir ami syrien. L’étude des enregistrements atteste qu’un F-16 israélien s’était caché derrière l’Iliouchine Il-20 pour induire en erreur la défense syrienne.

La destruction d’un avion militaire russe par la faute d’Israël lors d’une opération commune britannico-franco-israélienne a provoqué la stupeur dans toutes les chancelleries. S’il y avait une ligne rouge depuis le début du conflit autour de la Syrie, il y a sept ans, c’est que jamais les différents protagonistes ne mettaient en danger les forces russes, états-uniennes ou israéliennes.

On sait très peu de choses avec certitude sur ce qui s’est passé, sinon que :
- un Torpedo britannique a décollé de Chypre pour se rendre en Iraq. Lors de son voyage, il a violé l’espace aérien syrien afin de scanner les défenses syriennes et de rendre l’attaque alliée possible.
- moins d’une heure après, quatre F-16 israéliens et une frégate française, L’Auvergne, ont tiré sur des cibles en Syrie dans le gouvernorat de Lattaquié. La défense anti-aérienne syrienne a protégé son pays en tirant des contre-missiles S-200 sur les missiles français et israéliens.
- au cours de la bataille, un F-16 a utilisé comme bouclier un Iliouchine Il-20 russe qui menait une mission de surveillance de la zone et de localisation des lieux de lancement des drones jihadistes. La défense syrienne a tiré un missile en visant la signature thermique de l’avion israélien. Elle aurait donc pu théoriquement détruire l’avion russe par erreur.

C’est cependant rocambolesque car les missiles S-200 sont munis d’un système de reconnaissance des cibles amies ou ennemies, ce que le ministère russe de la Défense a successivement confirmé, puis démenti. Quoi qu’il en soit, l’Iliouchine a pourtant été détruit sans que l’on sache avec certitude par qui et comment.

La lâcheté des dirigeants britanniques et français les a conduits à censurer toute information sur leur responsabilité dans cette opération. Londres n’a livré aucun commentaire et Paris a nié les faits. Ni la BBC, ni France-Télévision n’ont osé évoquer le sujet. Pour ces deux pays, plus que jamais, la réalité de la politique extérieure est exclue du débat démocratique.

Interprétation immédiate des évènements

Nous ne savons pas si la destruction de l’avion russe, impliquant la mort des 15 hommes à son bord, est imputable au pilote israélien —ce qui parait très improbable—, à l’armée israélienne ou à l’alliance qui a mené cette attaque.

De la réponse à cette question dépend un possible conflit entre quatre puissances nucléaires. Cette situation est donc d’une extrême gravité. Elle n’a pas de précédent depuis la création de la Fédération de Russie, fin 1991.

L’agression britannico-franco-israélienne est la réponse de ces trois pays à l’accord russo-turc signé à Sotchi quelques heures plus tôt. Elle intervient après le refus états-unien début septembre de bombarder la Syrie sous un faux prétexte et l’envoi d’une délégation US dans le monde arabe pour se désolidariser des initiatives britannico-françaises [1].

Les accords de Sotchi ont été signés par la Turquie sous une forte pression de la Russie. Le président Recep Tayyip Erdoğan avait refusé de signer à Téhéran le Memorandum sur le repli des forces jihadistes et turques d’Idleb, le président Vladimir Poutine lui avait sèchement répondu. D’une part en réaffirmant la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Syrie [2] et, d’autre part, en soulignant pour la première fois l’illégitimité en droit international de la présence militaire turque dans ce pays. Très inquiet, Erdoğan avait accepté une invitation en Russie dix jours plus tard.

L’accord de Sotchi, tout en éloignant un peu plus la Turquie de l’Otan avec des contrats énergétiques russes, contraignait de facto Ankara à se retirer d’une partie du territoire qu’il occupe, prétendument pour mieux protéger les pseudo-« rebelles » rassemblés dans le gouvernorat d’idleb [3]. En outre, la Turquie ne dispose que d’un mois pour confisquer l’armement lourd de ses amis d’Al-Qaïda et de Daesh dans la zone démilitarisée [4].

Cet accord était évidemment inacceptable pour Londres, Paris et Tel-Aviv :
- à terme, il prévoit la fin des jihadistes en tant qu’armée, alors que Londres les encadre, les structure et les manipule depuis des décennies [5] ;
- la fin du rêve d’un mandat français sur la Syrie et de la création d’une nouvelle colonie française au Nord de ce pays, sous le nom mensonger de « Kurdistan » (le Kurdistan n’est légitime que dans les frontières qui lui ont été reconnues par la Conférence de Sèvres, en 1920. C’est-à-dire non pas en Iran, ni Iraq ou en Syrie, mais uniquement dans l’actuelle Turquie [6]).
- la fin de la domination régionale d’Israël face à une Syrie stable sous protection russe.

Interprétation à moyen terme des évènements

L’alliance militaire britannico-franco-israélienne n’était pas entrée en action depuis la crise du Canal de Suez, en 1956. À cette époque, Anthony Eden, Guy Mollet et David Ben Gourion avaient engagé conjointement leurs forces pour humilier les nationalistes arabes, particulièrement l’Égyptien Gamal Abdel Nasser, et rétablir les empires coloniaux anglais et français (« Opération Mousquetaire »).

C’est très exactement ce qui s’est passé avec cette nouvelle attaque : comme l’a confirmé le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, aucune des cibles visées n’était liée de près ou de loin à l’Iran ou au Hezbollah. Cette action britannico-franco-israélienne n’avait aucun rapport avec la lutte internationale contre les jihadistes en général et Daesh en particulier. Elle n’avait pas plus de rapport avec le renversement de la République arabe syrienne ou de son président, Bachar el-Assad. Son objectif principal était de tuer des scientifiques militaires, notamment les spécialistes des roquettes de l’Institut des industries techniques de Lattaquié.

Il s’agit donc de la reprise et de la continuation de la politique d’assassinats ciblés conduite par Israël depuis une vingtaine d’années, successivement contre les scientifiques iraquiens, iraniens et désormais syriens. C’est un des piliers de la politique coloniale : empêcher les peuples soumis d’atteindre le même niveau d’éducation que leurs maîtres. Jadis, les Occidentaux interdisaient à leurs esclaves d’apprendre à lire sous peine de mort. Aujourd’hui, ils éliminent leurs scientifiques. Cette politique avait été relancée avec le bombardement britannico-franco-US (14 avril 2018) dont la seule cible détruite fut le centre de recherche scientifique de Barzeh [7], puis avec la rupture de l’accord 5+1 avec l’Iran (JCPoA) qui a contraint ce pays à fermer ses facultés de physique nucléaire (8 mai 2018).

C’est une répartition des tâches : les jihadistes détruisent le passé, les Occidentaux l’avenir.

Interprétation des évènements sur la longue durée

Depuis le déploiement des troupes russes en Syrie, le 13 septembre 2015, pour aider ce pays à lutter contre les terroristes, les alliés des États-Unis ont compris l’impossibilité de mener à bien le plan US sans risquer de guerre mondiale. Avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, ils ont progressivement remis en question leurs objectifs de guerre, ont abandonné ceux des « Amis de la Syrie » et se sont repliés sur leurs stratégies historiques respectives [8].

C’est cette logique qui les a conduits à reformer l’alliance qui provoqua la crise de Suez. Et c’est également cette logique qui a poussé l’Allemagne à prendre ses distances avec eux.

Au début de la Première Guerre mondiale, les empires anglais, français et russe avaient décidé du partage du monde qu’ils réaliseraient le jour de leur victoire. Il fut négocié par Mark Sykes, Georges Picot et Sergueï Sazonov. Durant la Guerre mondiale, le Tsar fut renversé par les Bolcheviks, de sorte que les parties du monde réservées par l’empire russe furent remises en jeu. En définitive, à la fin de la Guerre mondiale, seule la partie du plan relative au Moyen-Orient fut appliquée sous le nom d’accords « Sykes-Picot ».

Le retour de la Russie dans le jeu international remet donc en cause le partage colonial britannico-français du Moyen-Orient. Le clash prévisible vient de surgir, accidentellement ou volontairement, avec la destruction de l’Iliouchine Il-20 lors de l’opération militaire conjointe britannico-franco-israélienne.

Comment réagir

La stupeur de la communauté internationale devant le surgissement brutal d’un conflit vieux d’un siècle se mesure au silence du twitter de la Maison-Blanche.

Durant la crise de Suez, les troupes israéliennes engagées étaient deux fois plus nombreuses que l’ensemble des troupes britanniques et françaises. Le total des forces coalisées atteignait 250 000 hommes. Il s’agissait donc d’une opération de très grande ampleur par rapport à celle de Lattaquié. Il n’en reste pas moins que les deux séquences répondent à la même logique diplomatique et sont susceptibles de donner lieu aux mêmes développements.

Lors de la crise de Suez, en pleine Guerre froide, l’Union soviétique avait menacé le Royaume-Uni, la France et Israël de riposte nucléaire s’ils ne se retiraient pas d’Égypte. L’Otan avait dans un premier temps soutenu les Européens menaçant Moscou de Guerre mondiale, avant de se raviser. En pleine Guerre froide, les États-Unis soutinrent provisoirement l’URSS pour stopper la folie européenne.

Pour Washington, laisser faire les Européens aurait signifié jeter l’ensemble des pays arabes dans les bras des Soviétiques. En outre, il n’était pas tenable d’accepter l’intervention franco-britannique au moment où ils dénonçaient la répression de la révolution hongroise par le Pacte de Varsovie.

Le président Dwight D. Eisenhower et le vice-président Richard Nixon lancèrent une attaque monétaire contre la livre sterling, envoyèrent leurs forces navales et aériennes interférer dans le dispositif britannico-franco-israélien et interdirent l’usage des matériels militaires français financés par des fonds US.

La paix internationale fut préservée grâce à quelques personnalités tierces comme le secrétaire général de l’Onu, Dag Hammarskjöld (qui fut assassiné trois ans plus tard et obtint le prix Nobel de la Paix à titre posthume), le ministre canadien des Affaires étrangères Lester B. Pearson (qui obtint lui aussi le Prix Nobel de la paix) et le leader des non-alignés et Premier ministre indien, Jawaharlal Nehru.

La crise de Suez a profondément réorganisé non seulement la vie politique internationale mais aussi nationale pour le Royaume-Uni, la France et Israël.
- Contournant les vétos des Ouest-Européens au Conseil de sécurité, l’Assemblée générale de l’Onu enjoignit le retrait des envahisseurs et créa la première force d’interposition des Nations Unies.
- Au Royaume-Uni, la Chambre des Communes exigea la fin de la politique coloniale au profit de la promotion des intérêts économiques de Londres via le Commonwealth.
- En France, les communistes, les gaullistes et les poujadistes (dont Jean-Marie Le Pen) s’unirent contre les centristes et les socialistes ; une configuration que l’on n’a jamais retrouvée depuis. Six ans plus tard, le président De Gaulle considéra qu’en reconnaissant l’indépendance de l’Algérie, il mettait un terme à la collaboration militaire avec l’État colonial d’Israël et reprenait la politique d’amitié et de collaboration avec les peuples arabes qui avait toujours caractérisé la France, hormis la parenthèse coloniale [9].

La position des Occidentaux sur l’agression de Lattaquié est d’autant plus difficile que, violant leur accord de 2015 avec la Russie, les Israéliens n’ont informé Moscou de leur opération que longtemps après qu’elle a débuté, une minute seulement avant de procéder à leurs tirs. Ils n’ont donné de détails qu’au cours de la bataille. En outre, ils ont menti sur leurs cibles, indiquant volontairement des lieux très éloignés de la vérité. Le Pentagone de son côté, affirme ne pas en avoir été informé du tout. Or, rappelons que l’accord de non-agression mutuelle israélo-russe en Syrie n’existe que parce qu’Israël est l’arsenal US au Moyen-Orient, abritant (avec l’Italie) les principaux stocks de munition états-uniens pour l’ensemble de la région. Si Israël n’a pas prévenu à l’avance le Pentagone de son action, il ne peut bénéficier de la protection US et par conséquent le pacte de non-agression mutuelle peut être remis en question par la Russie.

La réponse russe dépend de la position de la Maison-Blanche que nous ignorons pour le moment. Elle doit être guidée à la fois par la volonté de faire baisser la tension, si c’est possible, et de maintenir sa dissuasion en punissant le ou les coupables que le Kremlin aura désignés. Il n’est pas nécessaire que la Russie rende cette sanction publique pourvu que les chancelleries concernées en soient informées.

La réponse russe

La Russie avait le choix de ne voir dans la destruction de son avion qu’une faute d’un pilote israélien, ou de l’armée israélienne, ou encore des trois États impliqués (Royaume-Uni, France et Israël). Le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, a téléphoné à son homologue israélien, Avigdor Lieberman. Il l’a informé qu’il tient Israël pour responsable de l’accident et se réserve le droit de riposter. Un peu plus tard, le président Poutine a déclaré : « Il s’agit d’une série d’événements tragiques, car notre avion n’a pas été abattu par un appareil israélien ». Il a tenu à distinguer cette situation de celle de la destruction du Sukhoï 24-M abattu volontairement par la chasse turque, en novembre 2015.

Le chargé d’affaire israélien à Moscou, Keren Cohen Gat, a été convoqué au ministère des Affaires étrangères. Tandis que, de manière réflexe, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, tentait de rejeter la responsabilité de l’accident sur l’Iran. Une délégation israélienne, conduite par le chef d’état major de son armée de l’Air, le général Amikam Norkin, s’est alors précipitée à Moscou avec une célérité sans précédent. Il a contesté les affirmations du ministère russe de la Défense, affirmé qu’Israël est innocent et que toute la faute revient à l’incurie des Syriens.

Le président Donald Trump, grand admirateur de la politique étrangère de Richard Nixon, tient là l’occasion d’en finir avec le soutien britannico-franco-israélien à l’État profond US. Cependant, il ne peut donner l’impression, en pleine campagne électorale législative, de soutenir le rival russe et de taper sur les alliés. Il cherche donc un moyen de présenter à son opinion publique intérieure ce grand revirement. Dans cette perspective, il a condamné lors d’une interview à Hill TV, l’engagement US au Moyen-Orient élargi décidé par son prédécesseur George Bush Jr après les attentats du 11 septembre 2001.

Le 23 septembre, le porte-parole du ministère russe de la Défense, le général Igor Konashenkov, a présenté la synthèse des renseignements russes et des informations transmises par la Syrie et Israël.
- Il a accusé l’État hébreu d’avoir délibérément violé l’accord de non-agression mutuelle de 2015 en ne prévenant pas à l’avance la Russie de son attaque et en mentant sur ses cibles.
- Il l’a accusé d’avoir mis en danger les vols civils présents dans cette zone de Méditerranée, et d’être responsable de la destruction de l’Iliouchine Il-20.
- Il a dénoncé sa non-assistance aux soldats russes lorsque leur avion décrochait.
- Il a également accusé le général Amikam Norkin d’avoir menti en prétendant que les jets israéliens étaient déjà rentrés en Israël lorsque l’avion russe est tombé.
- Il a enfin écarté les accusations d’amateurisme portées à l’encontre de la défense syrienne.

Il s’est par contre abstenu de mettre en cause publiquement le Royaume-Uni et la France pourtant eux aussi concernés par ses remarques contre Israël.

Dans le cas où la Maison-Blanche trouverait une narration acceptable des faits pour ses électeurs, la Russie pourrait interdire au Royaume-Uni, à la France et à Israël toute intrusion dans l’espace maritime, terrestre et aérien de la Syrie sans autorisation de Damas. Londres et Paris devraient cesser leurs menaces de bombardement sous quelque prétexte que ce soit (les fausses armes chimiques) et retirer leurs forces spéciales. Cette mesure serait édictée pour tout protagoniste, en général, sauf pour les États-Unis et à Idleb pour la Turquie.

Documents joints

Article au format PDF
(PDF – 188.6 ko)

[1] « Qui veut relancer la guerre en Syrie ? », par Thierry Meyssan, Al-Watan (Syrie) , Réseau Voltaire, 4 septembre 2018.

[2] « Déclaration de l’Iran, de la Russie et de la Turquie sur la Syrie », Horizons et débats (Suisse) , Réseau Voltaire, 7 septembre 2018.

[3] « La bataille d’Idleb est repoussée », Réseau Voltaire, 18 septembre 2018.

[4] « Mémorandum de stabilisation de la situation dans la zone de désescalade d’Idleb », Réseau Voltaire, 17 septembre 2018.

[5] Voir la seconde partie de Sous nos yeux. Du 11-Septembre à Donald Trump, Thierry Meyssan, Demi-Lune, 2017.

[6] « Les projets de Kurdistan », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 5 septembre 2016.

[7] « Le fiasco du bombardement de la Syrie », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 24 avril 2018.

[8] « Sortir de la guerre contre la Syrie », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 11 septembre 2018.

[9] « Conférence de presse de Charles De Gaulle, extrait relatif à Israël », Réseau Voltaire, 27 novembre 1967.

http://www.voltairenet.org/article203057.html

La Toile d’Araignée: Le Second Empire Britannique

La Toile d’Araignée: Le Second Empire Britannique, est un film documentaire qui montre comment la Grande-Bretagne est passé de son statut de puissance coloniale à celui de puissance financière mondiale. Au lendemain du démembrement de cet empire colonial, les intérêts financiers de la City de Londres ont créé un réseau de juridictions offshore secrètes qui ont fait main basse sur les richesses mondiales et les ont dissimulées derrière une toile aux ramifications complexes reliant des iles offshore. Aujourd’hui, près de la moitié de la richesse mondiale offshore serait ainsi cachée dans des juridictions secrètes britanniques. La Grande-Bretagne et ses juridictions sont ainsi devenues l’intermédiaire principal et incontournable dans le monde de la finance internationale. Comment en est-on arrivé à cette situation, et quel est son impact réel sur le monde actuel? La Toile d’Araignée mène l’enquête afin d’apporter des réponses à ces questions.

Notre précédent documentaire Les Princes du Yen: Les banques centrales et la transformation de l’économie: https://youtu.be/1f7WT6VsIV8

Site Web (en anglais seulement): http://www.spiderswebfilm.com

Dans les coulisses du Moulin Rouge (VIDÉO)

Dans les coulisses du Moulin Rouge (VIDÉO)

Depuis son ouverture en 1889, ses artistes, ses décors, ses costumes et ses musiques éblouissent les spectateurs. Aujourd’hui, le Moulin Rouge attire toujours des dizaines de milliers de visiteurs chaque année, attirés par ce symbole mythique de la “Belle Époque” parisienne. Direction les coulisses pour rencontrer ceux qui font perdurer cette institution. Un univers bouillonnant où se croisent des artistes et des artisans talentueux et passionnés :

Les années romaines du Caravage

Les années romaines du Caravage

Par Letizia Dannery, publié le , mis à jour à

 

"Judith décapitant Holopherne" (détail), vers 1600, par Michelangelo Merisi, dit Caravage.

« Judith décapitant Holopherne » (détail), vers 1600, par Michelangelo Merisi, dit Caravage.

© Gallerie Nazionali di Arte Antica di Roma. Palazzo Barberini Foto di Mauro Coen

Dix chefs-d’oeuvre du génie italien réunis pour la première fois éclairent ses années à Rome, entre amitiés et rivalités.

Il aura fallu quatre ans à Francesca Cappelletti et Pierre Curie, commissaires de l’exposition événement qui s’ouvre au musée Jacquemart-André, à Paris, pour rassembler ces dix chefs-d’oeuvre de Michelangelo Merisi, dit Caravage, rattachés à la période romaine. Un tour de force quand on sait que le corpus du peintre ne compte qu’une soixantaine de tableaux.

Le génie lombard, qui a grandi à Caravaggio, près de Bergame, se serait installé à Rome vers 1592, à l’âge de 21 ans. Il intègre probablement l’atelier du Cavalier d’Arpin à la fin de l’année 1595 . Après les petites figures isolées et les natures mortes viennent les grandes compositions sacrées, où ses effets de clair-obscur et ses innovations dal naturale (d’après nature) révolutionnent la peinture. Prison, procès, querelles et bagarres en tout genre émaillent l’existence tumultueuse du mauvais garçon, qui compte autant d’amis que d’ennemis parmi ses pairs. Affinités ou inimitiés que le musée Jacquemart-André illustre par les tableaux des uns et des autres exposés en regard de ceux du maître visionnaire.

A l’été 1597, Caravage investit le palazzo du cardinal Francesco Maria del Monte, où l’a introduit son comparse Prospero Orsi. Grâce à l’intervention du prélat, le peintre décroche sa première commande publique : trois grands formats autour de saint Matthieu pour la chapelle Contarelli de l’église Saint-Louis-des-Français, qu’il achève en 1603. Sa carrière est lancée. Avant d’être brisée net par une énième rixe, le 28 mai 1606, au cours de laquelle il tue un camarade de jeu, Ranuccio Tomassoni. Condamnation à mort, cavale, l’artiste broie du noir sur la toile et trépasse, à 38 ans, en laissant à la postérité plus qu’un patronyme, un courant qui fera le miel de ses successeurs: le caravagisme. Visite guidée.

La veuve blanche et l’oppresseur humanisé

Michelangelo Merisi, dit Caravage, "Judith décapitant Holopherne" (vers 1600).

Michelangelo Merisi, dit Caravage, « Judith décapitant Holopherne » (vers 1600).

© Gallerie Nazionali di Arte Antica di Roma. Palazzo Barberini Foto di Mauro Coen

Les toutes dernières études estiment que Judith décapitant Holopherne, achetée par le banquier Ottavio Costa, est peinte au cours de la période Contarelli. La toile, qui reprend un épisode de l’Ancien Testament, figure les protagonistes grandeur nature à l’instant où, pour délivrer son peuple, la jeune veuve israélite tranche la tête du tyran surpris dans son sommeil. Le profil craquelé de la vieille servante s’oppose à la beauté juvénile de sa maîtresse, tandis que les rouges de la tenture et du sang offrent un puissant contraste avec la blancheur du corsage de l’héroïne. « C’est le premier tableau narratif important autour de ce thème », relèvent les commissaires. Petite révolution dans le traitement du sujet : l’artiste représente l’oppresseur nu, « dans son humanité ordinaire ». Autre détail troublant : Fillide Melandroni, la jolie courtisane qui aurait posé pour cette composition, est alors l’amante de Ranuccio Tomassoni, que Caravage tuera lors de la fameuse nuit de 1606.

Au carrefour du sacré et du profane

Michelangelo Merisi, dit Caravage, "Le Jeune Saint Jean-Baptiste au bélier" (1602). Rome, Musei Capitolini.

Michelangelo Merisi, dit Caravage, « Le Jeune Saint Jean-Baptiste au bélier » (1602). Rome, Musei Capitolini.

© Roma, Sovrintendenza Capitolina ai Beni Culturali

L’exposition des deux premiers Saint Matthieu à la chapelle Contarelli fait sensation. Tout le monde a compris que le talent de Caravage sort du lot et que le génie est en marche. Du coup, les commandes affluent. Parmi elles, Le Jeune saint Jean-Baptiste au bélier, réalisé pour Ciriaco Mattei. Ironie ou hommage, la posture de l’adolescent, à demi allongé sur une peau de chameau posée dans les plis d’un manteau vermillon, évoque celle d’un ignudo (nu) peint par Michel Ange sur le plafond de la chapelle Sixtine. Caravage représente un Baptiste jeunot à la bouille ronde et au sourire moqueur, aux antipodes de la dévotion. Le traditionnel agneau est remplacé par un mâle cornu, symbole du sacrifice d’Abraham, qu’il enlace fougueusement. L’habituel bâton croisé est absent, rappelé ici par un pied de vigne sous le pied gauche. Au sujet, l’artiste semble préférer l’intimité, voire la sensualité, du modèle – dans la vraie vie, un serviteur prénommé Cecco. Il situe ainsi sa composition au carrefour du profane et du sacré. Dans la même salle figure le saisissant Saint Jean-Baptiste tenant un mouton (1613-1615) de Bartolomeo Manfredi, disciple du maître et « relais phare du caravagisme », soulignent les commissaires.

Le clair-obscur au sommet de la Passion

"Ecce Homo" (vers 1605), par Michelangelo Merisi, dit Caravage. Palazzo Bianco, Gênes.

« Ecce Homo » (vers 1605), par Michelangelo Merisi, dit Caravage. Palazzo Bianco, Gênes.

© Musei di Strada Nuova, Genova

Au début du XVIIe siècle, les rivalités sont au coeur de la vie artistique romaine. Pour illustrer ces joutes féroces entre pinceaux, le musée Jacquemart-André s’attarde sur l’initiative de Massimo Massimi, membre d’une riche famille locale, qui, vers 1604 ou 1605, aurait lancé une sorte d’appel d’offres pour l’exécution d’un Ecce Homo (« Voici l’homme ») opposant Caravage aux peintres Passignano et Cigoli. La version de ce dernier, vainqueur du « concours », est ici exposée au côté de celle de Caravage, chez qui la Passion du Christ reste un thème de premier plan. Son Ecce Homo met en scène, dans une composition à mi-corps, Ponce Pilate présentant le fils de Dieu au jugement du peuple. Le clair-obscur atteint là le sublime : toute la lumière est dirigée sur le futur crucifié ceint d’un drap blanc, torse nu et tête baissée sur sa souffrance, tandis que le procureur barbu est figuré dans la pénombre de son habit noir. Sur la toile, Pilate est traité sous un angle totalement inédit : « Son geste invite le spectateur à s’impliquer directement dans la responsabilité du verdict prononcé face à Jésus. »

Le peintre en cavale s’identifie au saint

"Saint François en méditation" (vers 1606), par Michelangelo Merisi, dit Caravage.

« Saint François en méditation » (vers 1606), par Michelangelo Merisi, dit Caravage.

© Museo Civico « Ala Ponzone »- Cremona, Italy

Agenouillé face à un crucifix, le front plissé et le menton posé sur ses mains jointes, un crâne posé à ses pieds, le religieux d’Assise est plongé dans une profonde réflexion. Caravage, qui s’intéresse à plusieurs reprises au personnage, donne à ce Saint François en méditation, conservé à Crémone (Italie), une incomparable intensité émotionnelle, via un jeu de lumière « ténébriste » qui sera la marque de ses dernières années de travail. C’est comme si le peintre transposait sur son tableau les affres de sa solitude existentielle et de sa nervosité, alors qu’il est en cavale après le meurtre de Tomassoni. On pense que l’oeuvre, attribuée au Caravage dans les années 1950, a sans doute été offerte par l’artiste à l’évêque Benedetto Ala, gouverneur de Rome, afin que celui-ci intercède en sa faveur auprès du pape. Mais Caravage n’a pas le temps d’obtenir la grâce pontificale : malade et épuisé, il rend l’âme à Porto Ercole le 18 juillet 1610.

Madeleine garde ses mystères

Michelangelo Merisi, dit Caravage, "Madeleine en extase", (1606 ?). En cette rentrée 2018, le tableau est exposé pour la première fois en Europe.

Michelangelo Merisi, dit Caravage, « Madeleine en extase », (1606 ?). En cette rentrée 2018, le tableau est exposé pour la première fois en Europe.

Collection particulière

On se souvient qu’à l’automne 2014 l’affaire des Madeleine fit grand bruit. Cette année-là, une nouvelle version de la Madeleine en extase – un tableau vedette du maître, maintes fois copié en son temps – est découverte chez un particulier et déclaré comme un authentique Caravage par nombre de spécialistes. Sur les cimaises du musée Jacquemard-André, le voilà exposé pour la première fois en Europe. L’occasion de le comparer à sa soeur, dite Madeleine Klein, montrée à son côté. Laquelle des deux fut peinte, en 1606, durant le séjour du fuyard chez les Colonna dans le Latium ? Même si l’on sait que l’artiste répliquait volontiers ses toiles, l’une d’elles ne serait-elle qu’une admirable copie ? Impossible de répondre à ces interrogations avec une absolue certitude. Ce qui saute aux yeux, en tout cas, c’est que la pécheresse est représentée de façon innovante pour l’époque : la bouche entrouverte et les yeux mi-clos traduisent l’ivresse mystique d’une repentie, tandis que la chevelure, le corps aux courbes abandonnées et l’épaule nue rappellent la séduction de l’ex-courtisane. Sa posture, elle, renvoie à la statue antique d’Ariane endormie, tout en annonçant la Sainte Thérèse du Bernin quarante ans plus tard…

Caravage à Rome, amis & ennemis, au musée Jacquemart-André (Paris, VIIIe), jusqu’au 28 janvier 2019.

https://www.lexpress.fr/culture/caravage-et-compagnie_2035803.html?utm_source=ocari&utm_medium=email&utm_campaign=20180921090101_38_nl_nl_lexpress_quotidienne_5ba496f44c964d21648b4567&xtor=EPR-181-[20180921090101_38_nl_nl_lexpress_quotidienne_5ba496f44c964d21648b4567_002AUV]-20180921-[_0050Q86]-[RB2D106H001P9RR2]-20180921070200#EMID=f5b388b65984c08bd4983462f87a90ae1957250e1a5202606926a211afabaaf2

Société L’araméen, quand la langue de Jésus renaît dans le New Jersey

Société L’araméen, quand la langue de Jésus renaît dans le New Jersey

Fuyant le Moyen-Orient et installés aux États-Unis, les exilés syriaques apprennent à leurs descendants la langue araméenne, quasi disparue.

Un centre commercial, à un quart d’heure de Manhattan. Voilà bien le dernier endroit où je m’attendais à entendre parler la langue du Christ. Et pourtant, c’est là, dans le nord du New Jersey, que des chrétiens syriaques, chassés du Moyen-Orient par les violences et les persécutions, sont venus poser leurs valises il y a quelques décennies. Si Jacob Hanikhe voit son vœu exaucé, cela restera aussi l’un des rares endroits où l’araméen, langue ancienne que l’on retrouve tout au long du Talmud [un ouvrage fondamental du judaïsme rabbinique] et des Évangiles, est une langue vivante.

Les chrétiens syriaques, assyriens et chaldéens (le nom qu’ils se donnent peut varier mais la plupart reconnaissent appartenir au même groupe ethnique) sont originaires du Moyen-Orient au départ, où leurs dialectes araméens furent un temps dominants. Poussés à la diaspora par des conflits à la fois ethniques et religieux, les chrétiens syriaques du New Jersey, soit environ 2 000 familles, pour la plupart membres de l’Église orthodoxe syriaque, se sont dotés de structures propres, comme des écoles de langue ou des restaurants.

Je retrouve Jacob Hanikhe dans un marché aux bijoux grouillant, où l’on entend parler presque autant araméen qu’anglais, dans la ville de Paramus. Joaillier de métier, il est aussi le fondateur et le directeur de l’école araméenne Saint Gabriel de Haworth, un borough du comté de Bergen, dans le New Jersey. Le fond d’écran de son ordinateur est une photo d’Eavardo, son village natal, dans la région du Tur Abdin, dans l’est de la province de Mardin, en Turquie. Le Tur Abdin, étymologiquement “la montagne des serviteurs de Dieu”, est au cœur de la vie syriaque depuis des siècles. Mélancolique, le joaillier nous montre sa maison natale et l’église dans laquelle il a été baptisé.

Les chrétiens syriaques de Turquie, des souffre-douleur

Minorité religieuse visible dans un pays à majorité musulmane, les chrétiens syriaques de Turquie ont longtemps été des souffre-douleur. “Nos affaires tournaient nettement mieux, mais on n’avait aucun droit”, raconte Jacob Hanikhe. Selon un article publié dans la revue Ethnic and Racial Studies, la communauté chrétienne de Turquie a fondu, pour ne plus représenter que 0,1 % de la population, contre près d’un cinquième au début de la Première Guerre mondiale.

Les pires attaques perpétrées contre la communauté syriaque datent de la boucherie mécanisée que fut la Grande Guerre. À l’approche du conflit, l’Empire ottoman – qui englobait alors l’essentiel de ce qui est aujourd’hui le Moyen-Orient – a redoublé d’hostilité à l’égard des communautés arméniennes et syriaques situées sur son territoire. À l’effondrement de la dynastie, à la fin de la guerre, les troupes turques et les milices kurdes ont massacré près de 2 millions de civils chrétiens, dont plusieurs centaines de milliers de Syriaques.

Bien que plusieurs groupes kurdes se soient excusés pour le rôle joué par les Kurdes [dans les tueries], la loi turque interdit de qualifier de “génocide” “l’année de l’épée”, Shato d’Sayfo en araméen. Des familles et des villages ont d’ailleurs été rebaptisés pour effacer leur histoire. Le village d’Eavardo, par exemple, est appelé Gülgöze sur les cartes officielles. Si la langue araméenne attire, c’est en partie du fait de l’histoire du peuple syriaque, qui remonte à l’époque biblique, confie Melek Yildiz, diacre de l’église orthodoxe syriaque Mor Gabriel de Haworth.

Une langue internationale sous l’Empire perse

Langue sémitique au même titre que l’arabe et l’hébreu, l’araméen trouve son origine dans les villes-États des environs de Damas, près de mille ans avant Jésus-Christ. Son usage s’est propagé à travers le Croissant fertile (aujourd’hui la Syrie et l’Irak) sous l’Empire assyrien, jusqu’à devenir une langue internationale sous l’Empire perse et rester prédominante pendant une bonne partie de l’époque islamique.

Après que les successeurs d’Alexandre le Grand ont imposé le grec comme la langue des affaires et de l’administration dans le bassin méditerranéen, l’homme de la rue a continué à parler araméen dans la vie de tous les jours. Certains noms et passages des Évangiles – comme “Eloï, Eloï, lama sabachthani” (Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Marc 15:34) – figurent tels quels, en araméen, dans le texte grec. Au Moyen-Orient, chrétiens, juifs et mandéens (disciples de Jean-Baptiste) se sont mis à parler des dialectes araméens distincts les uns des autres, et même les zoroastriens (les “mages”) se sont servis d’une écriture inspirée de l’araméen pour la langue perse.

Après la diffusion de l’islam et la montée en puissance du califat des Omeyyades, l’araméen s’est vu supplanter par son cousin arabe. Les nouveaux convertis à l’islam jugeaient à la fois politiquement et culturellement plus approprié d’adopter la langue du Coran, dont l’apprentissage ne pose guère de difficultés quand vous parlez déjà une autre langue sémitique. C’est ainsi que les dialectes syriaques de l’araméen sont devenus, jusqu’à nos jours, le symbole de l’identité chrétienne. Comme Jacob Hanikhe prend soin de me le rappeler, l’araméen est la “langue du Christ”.

Laissés libres de s’autogouverner – du moment qu’ils restaient subordonnés aux souverains musulmans –, les chrétiens de langue araméenne ont forgé des identités distinctes, syriaque, assyrienne ou chaldéenne. Pendant ce temps, bon nombre des textes grecs antiques recueillis par la “Maison de la sagesse”, l’équivalent médiéval, à Bagdad, de ce que serait une université de l’Ivy League [prestigieuses universités américaines], entraient dans la tradition littéraire arabe grâce aux traductions de moines de langue araméenne.

“On n’a pas d’État, on n’a que notre Église”

Certaines populations ont adopté la langue et l’identité arabes sans pour autant se convertir à l’islam (et quelques communautés de Syrie ont conservé l’araméen même après leur conversion à l’islam), mais pour les chrétiens syriaques, l’héritage araméen et la foi chrétienne sont indissociables. “Notre histoire est différente de toutes les autres [communautés du Moyen-Orient]. On n’a pas d’État, on n’a que notre Église”, observe Melek Yildiz. Ces liens entre la langue, l’origine ethnique et la religion syriaques leur ont valu d’être opprimés sur plusieurs fronts. Les fondamentalistes musulmans se sentaient menacés par la langue araméenne, associée à une religion extérieure à leur tradition, et les ultras turcs et arabes voyaient d’un mauvais œil les Églises de langue araméenne, expressions d’une identité ethnique à part.

C’est en Irak que l’hostilité fut la plus forte. À la répression d’État orchestrée par Saddam Hussein et son régime nationaliste panarabe ont succédé des violences religieuses aveugles après 2003, l’occupation américaine, mal gérée, ayant déclenché une guerre civile religieuse. Pendant que les milices chiites et sunnites s’écharpaient, la plupart des chrétiens, n’étant pas armés, étaient exposés aux enlèvements et aux meurtres perpétrés par des extrémistes religieux ou des gangs opportunistes. Quand ils ont proclamé la formation de l’État islamique en 2014, les salafistes ont dévasté la plaine de Ninive, le berceau historique des Syriaques en Irak, déplaçant des villages entiers et détruisant des églises séculaires.

Les archives officielles de l’archevêché syriaque de la région est des États-Unis révèlent qu’un diacre de Mossoul du nom de Micha Al-Nakkar “s’est sans doute installé à Boston ou dans les environs” dans les années 1840. De nombreux Syriaques lui ont emboîté le pas, dont des tisserands du Tur Abdin s’installant au Rhode Island pour travailler dans les soieries locales. Les archives de l’archevêché montrent que leurs enfants ont souvent fait des études de droit ou d’ingénieur.

Melek Yildiz précise que la communauté syriaque du New Jersey remonte au milieu du XIXe siècle et qu’elle a laissé sa marque. Taw Mim Semkath, une école assyrienne de Beyrouth, au Liban, refondée par des migrants du New Jersey, est ainsi “le plus vieil établissement syriaque orthodoxe encore en activité”, selon l’archevêché.

Naum Faiq, grande figure du monde littéraire néoaraméen et penseur nationaliste assyrien, est arrivé dans le New Jersey en 1912, où il a créé et alimenté plusieurs publications araméennes. L’une d’elles, appelée Huyodo, est toujours publiée par la diaspora en Suède sous le nom d’Hujådå. Cependant, beaucoup de Syriaques ont embrassé la foi d’un conjoint américain et la communauté syriaque a fondu comme neige au soleil, relève Melek Yildiz.

Akram Fouad Khater, de l’université de Caroline du Nord, évalue à environ 100 000 le nombre de sujets de l’Empire ottoman ayant émigré aux États-Unis entre 1889 et 1919. Une immense majorité d’entre eux étaient des chrétiens, dont bon nombre de Syriaques. Mais, coincés entre des nativistes hostiles et des bons samaritains paternalistes, les immigrants du Moyen-Orient ont souvent été contraints de troquer une culture jugée “peu civilisée” contre “les normes d’une classe moyenne majoritairement protestante, blanche et anglo-saxonne”.

La jeune génération est aussi celle qui a le plus soif d’apprendre

Aujourd’hui, la chain migration [à rapprocher de notre regroupement familial], qui permet à des familles entières d’obtenir un titre de séjour permanent, fait débat aux États-Unis. Pourtant, c’est ce type d’immigration qui a permis à des immigrés durs à la tâche comme Jacob Hanikhe et Melek Yildiz, de faire du New Jersey un haut lieu de la renaissance araméenne. Six mois seulement après l’ouverture de classes d’araméen, les cours de Melek Yildiz étaient pris d’assaut, et l’afflux de nouveaux arrivants a permis à la communauté de fonder plusieurs églises.

Tous les vendredis de l’année scolaire, quelque 500 enfants de la congrégation de Mor Gabriel consacrent quatre heures à l’apprentissage à la fois des dialectes syriaques et de l’araméen littéraire des textes sacrés (il existe également un dialecte assyrien, mais Jacob Hanikhe explique qu’il n’est pas très différent du syriaque). À quoi il faut ajouter les cours de catéchisme dominicaux, prodigués en araméen, et un camp d’été qui associe loisirs et enseignement religieux.

Jacob Hanikhe m’explique que la plupart des structures syriaques ne touchent aucune aide de l’État et que la revitalisation de la religion chrétienne syriaque dans le New Jersey a été autofinancée par la communauté. Le retour en force de l’araméen bénéficie également du soutien de Suroyo TV, une chaîne satellite qui diffuse des émissions en araméen dans le monde entier.

L’arrivée dans me New Jersey

Jacob Hanikhe, qui parle également anglais, turc, arabe et kurde, confie qu’il ne “déteste aucune langue” mais qu’il préfère l’araméen. Il regrette qu’il soit si difficile de toucher les jeunes Américano-Syriaques qui “tournent le dos à leur culture”, mais se réjouit de constater que la jeune génération est aussi celle qui a le plus soif d’apprendre.

Cet enthousiasme s’explique en partie par la longue histoire de cette langue, mais aussi par le fait que c’est une question de survie pour les Syriaques. Quand les générations précédentes se sont détournées de la culture araméenne au cours de leur processus d’intégration, il se trouvait encore des communautés syriaques prospères au Moyen-Orient : les atrocités à répétition du XXe siècle sont venues renforcer le rôle de la diaspora dans la préservation de leur culture.

Une vague d’immigrés syriaques en provenance de Palestine est arrivée dans le New Jersey après qu’Israël a pris la Cisjordanie et Gaza lors de la guerre des Six-Jours, en 1967, suivie par un nouvel exode de Syriaques pendant la guerre civile libanaise dans les années 1980. Melek Yildiz précise que ces Syriaques avaient déjà abandonné l’araméen au profit de l’arabe. Beaucoup d’immigrés originaires d’autres pays, comme la Turquie et l’Iran, ont également adopté les langues nationales de ces pays. Certaines familles n’ont pas parlé l’araméen pendant des générations, mais leur participation à la vie de la communauté syriaque américaine amène leurs enfants à revenir vers la langue de leurs ancêtres.

Pour autant, la tournure que prend la situation politique aux États-Unis plonge de nombreux Syriaques dans l’incertitude. Si Donald Trump s’est posé en protecteur des chrétiens du Moyen-Orient, il n’en a pas moins été élu grâce à une vague d’hostilité anti-immigrés, et les Syriaques ont compris que le discours nativiste [s’opposant à toute nouvelle immigration] du président américain ne les distinguait pas forcément des autres peuples du Moyen-Orient.

Cela dit, quelle que soit la politique migratoire des États-Unis, la communauté syriaque américaine n’est sans doute pas près de disparaître. Malgré les persécutions et les affres de l’immigration. “Si vous pensez que c’est facile, ça ne l’est pas, observe Jacob Hanikhe, mais on n’a pas le choix.”

Cet article a été publié dans sa version originale le 26/01/2018

1972 : Fischer – Spassky, les échecs au cœur de la Guerre froide

1972 : Fischer – Spassky, les échecs au cœur de la Guerre froide

Il y a quarante-six ans, du 11 juillet au 1er septembre 1972, l’affrontement entre les États-Unis et l’URSS en pleine Guerre froide prit un aspect bien singulier. Loin de la crise des missiles ou de la course aux armements, la compétition pour l’hégémonie mondiale eut cette fois lieu sur un simple échiquier, symbolisée par le duel entre deux hommes. Réputé comme le « match du siècle », voire de l’Histoire des échecs, le combat entre l’étasunien Robert Fischer – dit Bobby – et le soviétique Boris Spassky connut une ampleur sans commune mesure de par les enjeux qui l’entourèrent au point de devenir un véritable fait géopolitique.

L’échiquier, nouveau terrain de confrontation mondiale

Une décennie après l’effervescence de la crise de Cuba, s’ouvre une période de détente entre les deux superpuissances, illustrée notamment par la signature des accords SALT 1 en 1972 visant la réduction des arsenaux nucléaires. Le contexte fait dès lors la part belle au soft power qui occupe une place majeure dans cet affrontement latent. Les compétitions sportives sont de véritables batailles où chaque camp espère démontrer sa supériorité sur l’autre. En 1972 donc, la propagande par le sport ne se jouera pas sur l’habituel terrain de la performance physique, mais davantage sur celui de la performance cérébrale, du combat de l’esprit.

Les échecs sont, depuis 1948, sous la domination complète de l’URSS avec une succession de neuf championnats du monde remportés par des joueurs soviétiques. Cette prééminence est pour l’URSS la preuve de la supériorité intellectuelle fournie par son modèle sur l’Occident décadent. Malgré ses bons joueurs, les États-Unis ne parviennent pas à surpasser l’école échiquéenne soviétique. L’émergence d’un jeune prodige va toutefois faire naître des espoirs de revanche à l’Ouest. Le talentueux Bobby Fischer parvient à se hisser seul au sommet de l’élite mondiale et rivalise avec les grands maîtres de l’Est. Malgré des relations tumultueuses entre Fischer et les instances internationales d’échecs, celui-ci s’engage dans la voie pour le titre mondial, poussé par les hautes sphères de l’administration étasunienne. En 1971, lors des phases éliminatoires, Fischer démontre sa supériorité en écrasant deux des meilleurs joueurs soviétiques1. Vainqueur, il devient alors l’adversaire déclaré de l’actuel champion du monde Boris Spassky, dans un match qui sera porté au plus haut niveau médiatique comme le symbole de la poursuite de la compétition totale que se livrent les États-Unis et l’URSS.

Le choc des représentations

À l’image des litiges antiques se réglant par le combat de deux champions, le duel entre les deux superpuissances se personnifie à travers l’opposition de deux hommes, avec pour seules armes leur vision stratégique et leur puissance de calcul. La rencontre a lieu en terrain « neutre », dans la capitale islandaise Reykjavík, pour un match en 24 parties qui durera 53 jours. L’ensemble des médias internationaux sont présents et relayent l’événement. L’enjeu transcende la performance purement sportive entre deux grands maîtres, et au-delà des hommes, ce sont bien des systèmes, des idées et des représentations qui s’affrontent sur l’échiquier. D’un côté, ce qui est présenté comme un modèle d’organisation rationnelle permettant le plein accomplissement de l’individu. Une véritable école soviétique où les échecs sont partie intégrante du système politique et où d’importants efforts financiers et humains sont consentis pour la conception en chaîne de champions dont Spassky est l’ultime représentant. De l’autre, un monde davantage organisé autour de la croyance en un pouvoir fécondateur de la liberté, où l’absence de contraintes idéologiques révélerait le génie de l’homme, et dont Fischer, l’enfant autodidacte de Brooklyn, serait le parfait exemple.

Émaillé de nombreux rebondissements et de plusieurs controverses, notamment du fait de l’attitude provocatrice de Fischer, le match est finalement remporté par ce dernier, sur le score de 12,5 à 8,5. Pour la première fois depuis 24 ans, le titre de champion du monde échappe à un Soviétique, véritable rupture dans le milieu échiquéen. Au-delà de la victoire de Fischer, sur la scène internationale, il s’agit d’une victoire symbolique des États-Unis en matière de représentations et d’images sur l’URSS que l’appareil de propagande étasunien ne manquera pas de diffuser. Celle d’un Bobby élevé au rang de héros national et de son triomphe sur la terrible, mais sclérosée, machine soviétique, schématisant in fine la victoire inéluctable du « monde libre » sur l’URSS. Si cet événement sportif n’est évidemment pas un tournant au sein de la chronologie de la Guerre froide, il reste l’illustration de l’affrontement total, protéiforme et le plus souvent indirect que se sont livrés les deux superpuissances, ainsi que la place notable du sport et de l’image dans cette compétition acharnée.

S’intéresser au sujet par l’écran : Le récent film Le Prodige (Pawn Sacrifice en version originale) retrace, en s’autorisant beaucoup de liberté quant à la véracité de certains faits, des pans de la vie de Fischer à travers son duel contre Spassky.

1Il bat confortablement en quart de finale et en finale du tournoi des candidats les grands maîtres soviétiques Mark Taïmanov et Tigran Pétrossian sur les scores de 6–0 et 6,5–2,5 respectivement. Sort identique pour le danois Bent Larsen éliminé par Fischer en demi-finale sur le score de 6-0.

About Axel CARROT

Axel CARROT est diplômé d’un master 2 en Relations internationales – Sécurité et Défense. Il s’intéresse plus particulièrement au Moyen-Orient et aux représentations identitaires en géopolitique

Céline envoie dinguer Hitler, fascisme et modernité (1933)

Céline envoie dinguer Hitler, fascisme et modernité (1933)

Les Carnets de Nicolas Bonnal

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Céline envoie dinguer Hitler, fascisme et modernité (1933)

On a fait de Céline un nazi et on l’insulte du soir au matin. Cette époque de misère ne sait qu’insulter tout le passé pour imposer  au monde sa merde morale et culturelle.

L’homme venait de la gauche libertaire et il était évidemment plus subtil. Son pacifisme l’a rendu enragé comme je l’ai expliqué. Il est facile de lui jeter la pierre quand tout le monde aujourd’hui reconnait le rôle de Netanyahou ou d’Adelson pour pousser Trump et sa clique d’animaux à la guerre d’extermination contre l’Iran.

Voici ce que Céline écrit en 1933 dans un hommage à Emile Zola qui fourmille de vues passionnantes et vivantes sur notre monde moderne. Comme je l’ai montré dans mon livre, le diagnostic de Céline est terrible et se rapproche de celui des grands chrétiens comme Chesterton ou Bernanos, ou des grands critiques de postmarxistes de la modernité libérale (Debord, Boorstin, Mumford).

On l’écoute :

« La position de l’homme au milieu de son fatras de lois, de coutumes, de désirs, d’instincts noués, refoulés est devenue si périlleuse, si artificielle, si arbitraire, si tragique et si grotesque en même temps, que jamais la littérature ne fut si facile à concevoir qu’à présent, mais aussi plus difficile à supporter. Nous sommes environnés de pays entiers d’abrutis anaphylactiques ; le moindre choc les précipite dans les convulsions meurtrières à n’en plus finir.

Nous voici parvenus au bout de vingt siècles de haute civilisation et, cependant,aucun régime ne résisterait à deux mois de vérité. Je veux dire la société marxiste aussi bien que nos sociétés bourgeoises et fascistes. »

Ici c’est presque freudien. J’ai déjà expliqué que le texte de Freud sur la guerre est très politiquement incorrect. Freud méprisait royalement le président Wilson (voyez son texte co-écrit avec Bullit) et il envoya un de ses livres dédicacés à un certain Benito Mussolini. On le brûle ?…

« L’homme ne peut persister, en effet, dans aucune de ces formes sociales, entièrement brutales, toutes masochistes, sans la violence d’un mensonge permanent et de plus en plus massif, répété, frénétique, « totalitaire » comme on l’intitule. Privées de cette contrainte, elles s’écrouleraient dans la pire anarchie, nos sociétés. »

Céline dit même qu’on descendra plus bas qu’Hitler (en effet : guerre nucléaire US contre Chine, Russie, Iran, Syrie, tout le bataclan) :

« Hitler n’est pas le dernier mot, nous verrons plus épileptique encore, ici, peut-être. Le naturalisme, dans ces conditions, qu’il le veuille ou non, devient politique. On l’abat. Heureux ceux que gouvernèrent le cheval de Caligula !

Les gueulements dictatoriaux vont partout à présent à la rencontre des hantés alimentaires innombrables, de la monotonie des tâches quotidiennes, de l’alcool, des myriades refoulées ;tout cela plâtre dans un immense narcissisme sadico-masochiste toute issue de recherches, d’expériences et de sincérité sociale. »

Il règle son compte à la jeunesse avant Instagram :

« On me parle beaucoup de jeunesse, le mal est plus profond que la jeunesse !Je ne vois en fait de jeunesse qu’une mobilisation d’ardeurs apéritives, sportives, automobiles, spectaculaires, mais rien de neuf.Les jeunes, pour les idées au moins, demeurent en grande majorité à la traîne des R.A.T. bavards, filoneux, homicides. A ce propos, pour demeurer équitables, notons que la jeunesse n’existe pas au sens romantique que nous prêtons encore à ce mot. Dès l’âge de dix ans, le destin de l’homme semble à peu près fixé dans ses ressorts émotifs tout au moins ; après ce temps, nous n’existons plus que par d’insipides redites, de moins en moins sincères, de plus en plus théâtrales.Peut-être, après tout, les « civilisations » subissent-elles le même sort ? La nôtre semble bien coincée dans une incurable psychose guerrière. »

Adoration de la guerre et du fanatisme :

« Nous ne vivons plus que pour ce genre de redites destructrices. Quand nous observons de quels préjugés rancis, de quelles fariboles pourries peut se repaître le fanatisme absolu de millions d’individus prétendus évolués, instruits dans les meilleures écoles d’Europe, nous sommes autorisés certes à nous demander si l’instinct de mort chez l’homme, dans ses sociétés, ne domine pas déjà définitivement l’instinct de vie. Allemands, Français, Chinois, Valaques. Dictatures ou pas. Rien que des prétextes à jouer à la mort. »

Fascination de la mort comme pour le nazisme impérial actuel :

« Le sadisme unanime actuel procède avant tout d’un désir de néant profondément installé dans l’homme et surtout dans la masse des hommes,une sorte d’impatience amoureuse à peu près irrésistible, unanime pour la mort. »

Après la guerre, Céline agonisera longtemps dans la solitude et l’aigreur de son enragement très raté et il dira :

« Je ne me sens coupable d’aucun crime. Je n’ai voulu qu’empêcher la guerre. Je ne recommencerai pas. Ils pourront la prochaine fois comme ils sont en train de s’y préparer, s’assassiner jusqu’au dernier homme. Je les assure d’avance de mon parfait silence. »

 

Sources

Céline – Hommage à Zola (1933) ; Bagatelles pour un massacre.

Nicolas Bonnal – Le pacifiste enragé (Amazon.fr)

http://www.dedefensa.org/article/celine-envoie-dinguer-hitler-fascisme-et-modernite-1933

 

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