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Le sort des Empires et la recherche de leur survie 4/5

Le sort des Empires et la recherche de leur survie 4/5


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Sir John Bagot Glubb par Boris Chaliapine

Par Sir John Glubb – 1977 – Source The Organic Prepper

25. L’idéologie politique

Aujourd’hui, nous attachons une grande importance à l’idéologie de notre politique intérieure. La presse et les médias publics des États-Unis et de la Grande-Bretagne déversent un mépris incessant sur tous les pays dont les institutions politiques diffèrent de quelque manière que ce soit de notre propre conception de la démocratie. Il est donc intéressant de noter que l’espérance de vie d’une grande nation ne semble en aucun cas être affectée par la nature de ses institutions. Les empires passés montrent presque toutes les variations possibles de système politique, mais tous passent par la même procédure depuis l’Âge des Pionniers jusqu’à la Conquête, le Commerce, l’Affluence puis le déclin et l’effondrement.

26. L’Empire mamelouk

L’empire des Mamelouks d’Égypte en fournit un bon exemple, car c’est l’un des plus exotiques jamais enregistrés dans l’Histoire. Il est également exceptionnel du fait qu’il a commencé un jour fixe et qu’il s’est terminé un autre jour, précisément, ne laissant aucun doute sur sa durée précise, 267 ans.

Dans la première partie du XIIIe siècle, l’Égypte et la Syrie étaient dirigées par les sultans ayyoubides, descendants de la famille de Saladin. Leur armée était constituée de Mamelouks, esclaves importés comme des garçons des steppes et entraînés comme des soldats professionnels. Le 1er mai 1250, les Mamelouks se mutinent, assassinent Turan Shah, le sultan ayyoubide, et deviennent les dirigeants de son empire.

Les cinquante premières années de l’Empire mamelouk furent marquées par des combats désespérés avec les Mongols jusque-là invincibles, les descendants de Gengis Khan, qui envahirent la Syrie. En battant les Mongols et en les chassant de Syrie, les Mamelouks ont sauvé la Méditerranée du sort terrible de la Perse. En 1291, les Mamelouks capturèrent Acre et mirent fin aux Croisades.

De 1309 à 1341, l’Empire Mamelouk était partout victorieux et possédait la plus belle armée du monde. Pendant les cent années qui suivirent, la richesse de l’Empire mamelouk fut fabuleuse, conduisant lentement au luxe, au relâchement de la discipline et au déclin, avec des rivalités politiques intérieures toujours plus amères. Finalement, cet Empire s’est effondré en 1517, à la suite de la défaite militaire contre les Ottomans.

Le gouvernement mamelouk nous paraît tout à fait illogique et fantastique. La classe dirigeante a été entièrement recrutée parmi de jeunes garçons, nés dans ce qui est aujourd’hui le sud de la Russie. Chacun d’eux était enrôlé comme soldat privé. Même les sultans avaient commencé leur vie en tant que soldats privés et étaient sortis des rangs. Pourtant, ce système politique extraordinaire a abouti à un empire qui a traversé toutes les étapes normales de la conquête, du mercantilisme, de la prospérité et du déclin et qui a duré à peu près la période habituelle.

27. La race des maîtres

Les gens des grandes nations du passé semblent généralement avoir imaginé que leur prééminence durerait toujours. Rome a paru à ses citoyens destinée à être pour toujours la maîtresse du monde. Les califes abbassides de Bagdad ont déclaré que Dieu les avait désignés pour gouverner l’humanité jusqu’au jour du Jugement. Il y a soixante-dix ans, de nombreuses personnes en Grande-Bretagne croyaient que l’empire perdurerait toujours. Bien qu’Hitler n’ait pas réussi à atteindre son objectif, il a déclaré que l’Allemagne gouvernerait le monde pendant mille ans. Que des sentiments comme ceux-là puissent être exprimés publiquement sans susciter la dérision montre qu’à tous les âges, l’ascension et la chute régulières des grandes nations sont passées inaperçues. Les statistiques les plus simples prouvent la rotation régulière d’une nation après l’autre, à intervalles réguliers.

La croyance que leur nation gouvernerait le monde pour toujours encourageait naturellement les citoyens de la nation dirigeante de n’importe quelle période à attribuer leur prééminence à des vertus héréditaires. Ils portaient dans leur sang, croyaient-ils, des qualités qui en faisaient une race de surhommes, une illusion qui les poussait à employer des travailleurs étrangers bon marché (ou des esclaves) pour accomplir des tâches subalternes et à engager des mercenaires étrangers pour combattre dans leurs batailles ou voguer sur leurs navires.

Ces peuples plus pauvres n’étaient que trop heureux d’émigrer vers les cités riches de l’empire, et ainsi, nous l’avons vu, d’altérer le caractère homogène et étroit de la race conquérante. Ses membres supposaient inconsciemment qu’ils seraient toujours les chefs de l’Humanité, finissaient par se disperser et passaient une partie croissante de leur temps à se distraire, à s’amuser ou à faire du sport.

Au cours des dernières années, l’idée s’est largement répandue en Occident que le « progrès » serait automatique, sans effort, que tout le monde continuerait à s’enrichir et que chaque année montrerait une « élévation du niveau de vie ». Nous n’avons pas tiré de l’histoire la conclusion évidente que le succès matériel est le résultat du courage, de l’endurance et du travail acharné – une conclusion pourtant évidente de l’histoire de l’élévation fulgurante de nos propres ancêtres. Cette assurance de sa propre supériorité semble aller de pair avec le luxe résultant de la richesse, sapant le caractère de la race dominante.

28. L’État providence

Lorsque l’État-providence a été introduit en Grande-Bretagne, il a été salué comme une nouvelle marque dans l’histoire du développement humain.

L’histoire, cependant, semble suggérer que l’âge du déclin d’une grande nation est souvent une période qui montre une tendance à la philanthropie et à la sympathie pour les autres races. Cette phase peut ne pas être en contradiction avec le sentiment décrit dans le paragraphe précédent, que la race dominante a le droit de gouverner le monde. Pour les citoyens de la grande nation, il s’agit de jouer le rôle de Lady Bountiful.

Tant qu’il conserve son statut dirigeant, le peuple impérial est heureux d’être généreux, même s’il est légèrement condescendant. Les droits de citoyenneté sont généreusement accordés à toutes les races, même celles qui étaient autrefois sujettes, et l’égalité de l’Humanité est proclamée. L’Empire romain a traversé cette phase, quand l’égalité citoyenne a été ouverte à tous les peuples, des provinciaux devenant même des sénateurs et des empereurs.

L’Empire arabe de Bagdad était également généreux, peut-être même plus. À l’époque des conquêtes, les Arabes de race pure avaient constitué une classe dirigeante, mais au IXe siècle, l’empire était complètement cosmopolite.

L’aide de l’État aux jeunes et aux pauvres était également généreuse. Les étudiants des universités recevaient des subventions du gouvernement pour couvrir leurs dépenses pendant qu’ils faisaient des études supérieures. L’État a également offert un traitement médical gratuit aux pauvres. Le premier hôpital public gratuit a été ouvert à Bagdad sous le règne de Haroun al-Rachid (786-809) et, sous son fils Mamoun, des hôpitaux publics gratuits ont vu le jour dans tout le monde arabe, de l’Espagne à l’actuel Pakistan.

L’impression qu’il sera toujours automatiquement riche fait que l’Empire en déclin dépense somptueusement pour sa propre bienveillance, jusqu’à ce que l’économie s’effondre, que les universités soient fermées et que les hôpitaux tombent en ruine.

Il est peut-être incorrect d’imaginer l’État-providence comme la marque supérieure des réalisations humaines. Cela peut simplement s’avérer être une étape assez normale dans la vie d’un empire vieillissant et décrépit.

29. Religion

Les historiens des périodes de décadence se réfèrent souvent à un déclin de la religion, mais, si nous étendons notre enquête sur une période couvrant les Assyriens (859-612 av. J.-C.) jusqu’à nos jours, nous devons interpréter la religion dans un sens très large. On peut lui donne cette définition : « le sentiment humain qu’il y a quelque chose, une puissance invisible, en dehors des objets matériels, qui contrôle la vie humaine et le monde naturel ».

Nous sommes probablement trop étroits et méprisants dans notre interprétation du culte des idoles. Les gens des civilisations anciennes étaient aussi sensibles que nous, et n’auraient guère eu l’imprudence d’adorer des bâtons et des pierres façonnés de leurs propres mains. L’idole n’était pour eux qu’un symbole, et représentait une réalité spirituelle inconnue, qui contrôlait la vie et exigeait l’obéissance humaine à ses préceptes moraux.

Nous savons tous trop bien que des différences mineures dans la visualisation humaine de cet Esprit sont fréquemment devenues la raison apparente des guerres humaines, où les deux parties prétendaient se battre pour le vrai Dieu. Mais l’absurde étroitesse des conceptions humaines ne devrait pas nous aveugler sur le fait que, très souvent, les deux parties ont cru que leurs campagnes avaient un fond moral. Gengis Khan, l’un des plus brutaux de tous les conquérants, prétendait que Dieu lui avait délégué le devoir d’exterminer les races décadentes du monde civilisé. Ainsi l’ère des conquêtes avait souvent une sorte d’atmosphère religieuse, ce qui impliquait un sacrifice héroïque de soi pour la cause.

Mais cet esprit de dévouement s’érode lentement à l’âge du commerce par l’action de l’argent. Les gens gagnent de l’argent pour eux-mêmes, pas pour leur pays. Ainsi, les périodes de prospérité dissolvent graduellement l’esprit de service qui avait provoqué la montée des races impériales.

En temps voulu, l’égoïsme imprègne la communauté, dont la cohérence est affaiblie jusqu’à ce que la désintégration menace. Puis, comme nous l’avons vu, vient la période du pessimisme avec l’esprit de frivolité qui l’accompagne et l’indulgence sensuelle, sous-produits du désespoir. Il était inévitable à ce moment-là que les hommes se remémorent les jours anciens de « religiosité »  quand l’esprit de sacrifice était encore assez fort pour que les hommes soient prêts à donner et à servir, plutôt qu’à arracher.

Mais tandis que le désespoir peut pénétrer la plus grande partie de la nation, d’autres réalisent une nouvelle prise de conscience du fait que seule la disponibilité au sacrifice de soi peut permettre à une communauté de survivre. Certains des plus grands saints de l’histoire vivaient en période de décadence nationale, élevant la bannière du devoir et du service contre le flot de la dépravation et du désespoir.

De cette manière, au sommet du vice et de la frivolité, les graines du renouveau religieux sont tranquillement semées. Après peut-être plusieurs générations (voire des siècles) de souffrance, la nation appauvrie a été purgée de son égoïsme et de son amour de l’argent, la religion reprend son cours et une nouvelle ère s’installe. « C’est bon pour moi que je sois affligé, dit le psaume, afin que j’apprenne ta loi. »

30. Nouvelles combinaisons

Nous avons tracé la montée en puissance d’une race obscure vers la renommée, à travers les étapes de la conquête, du mercantilisme, de la prospérité et de l’intellectualisme, jusqu’à la désintégration, la décadence et le désespoir. Nous avons suggéré que la race dominante, à un moment donné, communique ses principales caractéristiques au monde entier, en fin de course remplacée par un autre empire. Par ce moyen, nous avons spéculé que de nombreuses races se sont succédées en tant que superpuissances, et à leur tour, elles ont légué leurs qualités particulières à l’humanité en général.

Mais l’objection peut ici être soulevée qu’un jour viendra où toutes les races du monde auront à leur tour joui de leur période de domination puis se seront de nouveau effondrées dans la décadence. Quand toute la race humaine aura atteint le stade de la décadence, où trouveront-nous de nouvelles races conquérantes pleines d’énergie ?

La réponse est d’abord partiellement obscurcie par notre habitude moderne de diviser la race humaine en nations, que nous semblons considérer comme des compartiments étanches, une erreur responsable d’innombrables malentendus.

Autrefois, les nations nomades guerrières envahissaient les territoires des peuples décadents et s’y installaient. En temps voulu, elles se mélangeaient avec la population locale donnant lieu à une nouvelle race, bien que l’ancien nom soit parfois conservé. Les invasions barbares de l’Empire romain constituent probablement l’exemple le mieux connu aujourd’hui en Occident. On a d’autres exemples avec les conquêtes arabes de l’Espagne, de l’Afrique du Nord et de la Perse, les conquêtes turques de l’Empire ottoman ou même la conquête normande de l’Angleterre.

Dans tous ces cas, les pays conquis étaient à l’origine déjà habités et les envahisseurs étaient des armées qui, finalement, s’installaient et se mélangeaient en produisant de nouvelles races.

De nos jours, il reste peu de conquérants nomades dans le monde, qui pourraient envahir des pays plus peuplés avec leurs tentes et leurs troupeaux. Mais les facilités modernes de déplacement ont abouti à un mélange au moins égal, ou probablement même plus, des populations. L’extrême amertume des luttes politiques internes modernes produit un flux constant de migrants de leurs pays d’origine vers d’autres, où les institutions sociales leur conviennent mieux.

De même, les vicissitudes du commerce et des affaires font que beaucoup de personnes se déplacent vers d’autres pays, d’abord dans l’intention de revenir, mais finalement s’installent dans leur nouveau pays.

La population de la Grande-Bretagne a constamment changé, en particulier au cours des soixante dernières années, en raison de l’afflux d’immigrants venus d’Europe, d’Asie et d’Afrique et du départ de citoyens britanniques vers les dominions de l’Empire britannique et les États-Unis. Ce dernier est, bien sûr, l’exemple le plus évident de la montée constante de nouvelles nations et de la transformation du contenu ethnique des anciennes nations à travers ce nomadisme moderne.

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Sir John Glubb, mieux connu sous le nom de Glubb Pacha, est né en 1897 et a servi en France pendant la Première Guerre mondiale de 1915 à 1918. En 1926, il a quitté l’armée régulière pour servir le gouvernement irakien. De 1939 à 1956, il commande la fameuse légion arabe jordanienne. Depuis sa retraite, il a publié seize livres, principalement sur le Moyen-Orient, et a donné de nombreuses conférences.

Liens

Dépravation, frivolité et dissidence : assistons-nous à la fin d’un empire ?

Traduit par Hervé pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/le-sort-des-empires-et-la-recherche-de-leur-survie-45

 

Le sort des Empires et la recherche de leur survie 3/5

Le sort des Empires et la recherche de leur survie 3/5


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Sir John Bagot Glubb par Boris Chaliapine

Par Sir John Glubb – 1977 – Source The Organic Prepper

[On continue la lecture de ce livre. Cette troisième partie d’un livre publié en 1977, rappelons-le, est sans doute la plus prémonitoire sur le cycle de vie d’un Empire et le rôle de l’intellectualisme et des immigrants au sein d’une unité primordiale qui se fissure. Le parallèle avec notre post-modernité est saisissant, la société du spectacle dévissait déjà ainsi que… l’influence des femmes en politique. NdT]

17. Passage en mode défensif

Un autre changement extérieur qui marque invariablement le passage de l’âge des conquêtes à l’âge de l’abondance est la propagation d’une attitude défensive. La nation, immensément riche, ne s’intéresse plus à la gloire ni au devoir, mais veut simplement conserver sa richesse et son luxe. C’est une période de défense, de la Grande Muraille en Chine, au mur d’Hadrien à la frontière écossaise, à la ligne Maginot en France en 1939.

L’argent étant plus abondant que le courage, la corruption au lieu des armes est employée pour acheter les ennemis. Pour justifier ce changement par rapport à la tradition ancienne, l’esprit humain imagine facilement ses propres justifications. La préparation militaire, ou l’agressivité, est dénoncée comme primitive et immorale. Les peuples civilisés sont trop fiers pour se battre. La conquête d’une nation par une autre est déclarée immorale. Les empires sont méchants. Ce dispositif intellectuel nous permet de supprimer notre sentiment d’infériorité, lorsque nous lisons l’héroïsme de nos ancêtres, puis contemplons avec tristesse notre position aujourd’hui. « Ce n’est pas que nous ayons peur de nous battre, disons-nous, mais nous devons considérer cela comme immoral » ce qui nous permet même d’adopter une attitude de supériorité morale.

La faiblesse du pacifisme est qu’il y a encore beaucoup de peuples agressifs dans le monde. Les nations qui se déclarent peu disposées à combattre sont susceptibles d’être conquises par des peuples au stade du militarisme – peut-être même de se voir incorporées dans un nouvel empire, avec le statut de simples provinces ou de colonies.

Savoir quand être prêt à utiliser la force et quand céder le pas est un problème humain perpétuel, qui ne peut être résolu qu’au mieux de ce que nous pouvons faire à chaque situation successive qui se présente. En fait l’histoire semble indiquer que les grandes nations ne désarment pas normalement pour des motifs de conscience, mais en raison de l’affaiblissement du sens du devoir chez leurs citoyens, et de l’augmentation de l’égoïsme et du désir de richesse et de vie facile.

18. L’âge de l’intellect

Nous avons maintenant, peut-être arbitrairement, divisé l’histoire de notre grande nation en quatre âges. L’âge des pionniers (ou l’expansion), l’âge des conquêtes, l’âge du commerce et l’âge de la richesse. La grande richesse de la nation n’est plus nécessaire pour fournir les simples nécessités, ou même les luxes de la vie. Des fonds abondants sont également disponibles pour la poursuite de la recherche de la connaissance.

Les princes marchands de l’âge du commerce recherchent la gloire et les louanges, non seulement en finançant des œuvres d’art ou en parrainant la musique et la littérature, mais ils financent également des écoles et des universités. Il est remarquable de constater avec quelle régularité cette phase suit celle de la richesse, empire après empire, décalé de plusieurs siècles.

Au XIe siècle, l’ancien empire arabe, alors en plein déclin politique, était dirigé par le sultan seldjoukide, Malik Shah. Les Arabes, qui n’étaient plus des soldats, étaient encore les leaders intellectuels du monde. Pendant le règne de Malik Shah, la construction des universités et des écoles est devenue une passion. Tandis qu’un petit nombre d’universités dans les grandes villes avaient suffi aux années de gloire du monde arabe, une université naissait maintenant dans chaque ville.

De notre vivant, nous avons été témoins du même phénomène aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Lorsque ces nations étaient au sommet de leur gloire, Harvard, Yale, Oxford et Cambridge semblaient répondre à leurs besoins. Maintenant presque chaque ville a son université.

L’ambition des jeunes, une fois engagés dans la poursuite de l’aventure et la gloire militaire, puis dans le désir de l’accumulation de la richesse, se tourne finalement vers l’acquisition des honneurs académiques.

Il est utile de noter ici que presque toutes les activités suivies avec une telle passion à travers les âges étaient en elles-mêmes bonnes. Le culte viril de la hardiesse, de la franchise et de la vérité, qui caractérisait l’âge des conquêtes, a produit beaucoup de héros vraiment splendides.

L’accès aux ressources naturelles et l’accumulation pacifique des richesses, qui marquèrent l’âge du commerce, a semblé introduire de nouveaux triomphes dans la civilisation, dans la culture et dans les arts. De la même manière, la vaste expansion du champ de la connaissance réalisée par l’âge de l’intellect a semblé marquer une nouvelle étape du progrès humain. Nous ne pouvons pas dire que ces changements étaient « bons » ou « mauvais ».

Les caractéristiques frappantes dans le spectacle historique d’un Empire sont :

  1. L’extraordinaire exactitude avec laquelle ces étapes se sont succédées, empire après empire, sur des siècles ou même des millénaires ; et,
  2. Le fait que les changements successifs semblent représenter de simples changements dans la mode populaire – de nouvelles modes et fantaisies qui balaient l’opinion publique sans raison logique.

Au début, l’enthousiasme populaire est consacré à la gloire militaire, puis à l’accumulation de la richesse et plus tard à l’acquisition de la renommée académique.

Pourquoi toutes ces activités légitimes, et même bienfaisantes, ne pourraient-elles pas être menées simultanément, chacune d’entre elles avec modération ? Pourtant, cela n’a jamais semblé arriver.

19. Les effets de l’intellectualisme

Il y a tant de choses dans la vie humaine qui ne sont pas rêvées par notre philosophie populaire. La diffusion des connaissances semble être la plus bénéfique des activités humaines, et pourtant chaque période de déclin est caractérisée par cette expansion de l’activité intellectuelle. « Tous les Athéniens et les étrangers qui s’y trouvaient ne passaient leur temps à rien d’autre qu’à dire ou à entendre quelque chose de nouveau » est la description donnée dans les Actes des Apôtres du déclin de l’intellectualisme grec.

L’âge de l’intellect s’accompagne de progrès surprenants dans les sciences naturelles. Au IXe siècle, par exemple, à l’époque de Mamoun, les Arabes mesuraient la circonférence de la terre avec une précision remarquable. Sept siècles devaient s’écouler avant que l’Europe occidentale découvre que le monde n’était pas plat. Moins de cinquante ans après les incroyables découvertes scientifiques sous Mamoun, l’empire arabe s’est effondré. Aussi merveilleux et bienfaisant qu’est le progrès de la science, il n’a pas sauvé cet empire du chaos.

La pleine floraison de l’intellectualisme arabe et perse ne s’est pas arrêtée après l’effondrement impérial et politique. Par la suite, les intellectuels ont atteint de nouveaux triomphes dans le domaine académique, mais politiquement ils sont devenus les serviteurs abjects de dirigeants souvent analphabètes. Lorsque les Mongols conquirent la Perse au XIIIe siècle, ils étaient eux-mêmes entièrement incultes et furent obligés de dépendre entièrement des autorités perses indigènes pour administrer le pays et percevoir les revenus. Ils ont retenu comme Vizir, ou Premier ministre, Rashid al-Din, un historien de réputation internationale. Pourtant, le Premier ministre, en parlant au second Khan Mongol, fut obligé de rester à genoux tout au long de l’entrevue. Lors des banquets d’État, le Premier ministre se tenait derrière le siège du Khan, en attente. Si le Khan était de bonne humeur, il passait de temps en temps à son Vizir un morceau de nourriture par dessus son épaule.

Comme dans le cas des Athéniens, l’intellectualisme mène à la discussion, au débat et à l’argumentation, comme c’est le cas des nations occidentales aujourd’hui. Ces débats dans les assemblées élues ou les comités locaux, dans des articles de presse ou dans des interviews à la télévision, sont interminables et incessants. Les hommes sont très différents et les arguments intellectuels conduisent rarement à un accord. Ainsi les affaires publiques vont de mal en pis, au milieu d’une cacophonie incessante d’argumentation. Mais ce dévouement constant à la discussion semble détruire le pouvoir de l’action. Au milieu d’une tour de Babel de conversations, le navire dérive sur les rochers.

20. L’insuffisance de l’intellectualisme

Peut-être le sous-produit le plus dangereux de l’âge de l’intellectualisme est la croissance inconsciente de l’idée que le cerveau humain peut résoudre les problèmes du monde. Même au niveau le plus bas des affaires courantes, c’est manifestement faux. Toute activité humaine même petite, le club de boules local ou le club organisant des déjeuners pour ses dames, nécessite pour sa survie une dose d’auto-suffisance et de service de la part des membres. Dans une sphère nationale plus large, la survie de la nation dépend essentiellement de la loyauté et du sacrifice de ses citoyens. L’impression que la situation peut être sauvée par l’intelligence mentale, sans désintéressement ou dévouement humain, ne peut que conduire à l’effondrement.

Ainsi, nous voyons que la culture de l’intellect humain semble être un idéal magnifique, mais seulement à la condition qu’il n’affaiblisse pas le désintéressement et le dévouement humain à son service. Pourtant, à en juger par les précédents historiques, il semble que c’est exactement ce qui se passe. Ce n’est peut-être pas l’intellectualisme qui détruit l’esprit du sacrifice de soi, mais le moins que l’on puisse dire, c’est que l’intellectualisme et la perte du sens du devoir apparaissent simultanément dans l’histoire de la vie de la nation.

En effet, il apparaît souvent chez les individus que la tête et le cœur sont des rivaux naturels. L’intellectuel brillant mais cynique apparaît à l’extrémité opposée du sacrifice émotionnel du héros ou du martyr. Pourtant, il y a des moments où l’autodétermination peut-être simpliste du héros est plus essentielle que les sarcasmes de l’intellectuel.

21. Les dissensions civiles

Un autre symptôme remarquable et inattendu du déclin national est l’intensification des haines politiques internes. On aurait pu s’attendre à ce que, lorsque la survie de la nation deviendrait précaire, les factions politiques abandonneraient leur rivalité et se tiendraient côte à côte pour sauver leur pays.

Au XIVe siècle, l’empire faiblissant de Byzance était menacé, et même dominé, par les Turcs ottomans. La situation était si grave qu’on aurait pu s’attendre à ce que chaque sujet de Byzance abandonne ses intérêts personnels et se lève avec ses compatriotes dans une dernière tentative désespérée pour sauver le pays. L’inverse s’est produit. Les Byzantins passèrent les cinquante dernières années de leur histoire à se battre les uns contre les autres dans des guerres civiles à répétition, jusqu’à ce que les Ottomans débarquent et leur administrent le « coup de grâce ».

La Grande-Bretagne a été gouvernée par un Parlement élu pendant de nombreux siècles. Pendant toutes ces années, les partis rivaux ont observé de nombreuses lois non écrites. Aucun des partis n’a souhaité éliminer l’autre. Tous les membres se sont présentés comme des honorables gentlemen. Mais de telles politesses sont maintenant périmées. Huées, cris et bruits ont miné la dignité de la Chambre, et les échanges sous le coup de la colère sont plus fréquents. Nous sommes chanceux si ces rivalités sont réglées au sein du Parlement, mais parfois ces haines sont portées dans la rue, ou dans l’industrie sous la forme de grèves, de manifestations, de boycotts et d’activités similaires. Fidèle au cours normal suivi par les nations en déclin, les différences internes ne sont pas rapprochées pour tenter de sauver la nation. Au contraire, les rivalités internes deviennent plus aiguës, à mesure que la nation s’affaiblit.

22. L’afflux d’étrangers

L’un des phénomènes souvent répétés des grands empires est l’afflux d’étrangers dans la capitale. Les historiens romains se plaignent souvent du nombre d’Asiatiques et d’Africains à Rome. Bagdad, à son apogée au IXe siècle, avait une population cosmopolite. Perses, Turcs, Arabes, Arméniens, Égyptiens, Africains et Grecs se mêlaient dans ses rues.

À Londres, aujourd’hui, les Chypriotes, les Grecs, les Italiens, les Russes, les Africains, les Allemands et les Indiens se bousculent dans les bus et dans le métro, de sorte qu’il semble parfois difficile de trouver des Britanniques. La même chose s’applique à New York, peut-être même plus. Ce problème ne consiste pas dans l’infériorité d’une race par rapport à une autre, mais simplement dans les différences entre elles.

À l’âge de la première phase d’expansion et à l’âge des conquêtes, la race est normalement plus ou moins homogène sur le plan ethnique. Cet état de choses facilite le sentiment de solidarité et de camaraderie. Mais dans les âges du commerce et de l’abondance, toute sorte d’étrangers envahissent la grande ville dont les rues sont réputées pavées d’or. Comme, dans la plupart des cas, cette grande ville est aussi la capitale de l’empire, la foule cosmopolite au centre même de l’empire exerce une influence politique largement supérieure à son nombre relatif.

Les immigrants étrangers de deuxième ou de troisième génération peuvent sembler de l’extérieur totalement assimilés, mais ils constituent souvent une faiblesse dans deux directions. Premièrement, leur nature humaine fondamentale diffère souvent de celle du stock génétique impérial original. Si la première race impériale était têtue et lente au changement, les immigrants pourraient provenir de races plus émotionnelles, introduisant ainsi des fissures et des schismes dans les politiques nationales, même si tous sont par ailleurs loyaux.

Deuxièmement, alors que la nation est toujours riche, toutes les races diverses peuvent sembler également loyales. Mais dans une situation d’urgence aiguë, les immigrants seront souvent moins disposés à sacrifier leurs vies et leurs biens que ne le seront les descendants d’origine de la race fondatrice.

Troisièmement, les immigrants sont susceptibles de former leurs propres communautés, protégeant principalement leurs propres intérêts, et seulement au deuxième degré celui de la nation dans son ensemble.

Quatrièmement, beaucoup d’immigrants étrangers appartiendront probablement à des races initialement conquises et absorbées par l’empire. Alors que l’empire connaît son plein vent de prospérité, tous ces gens sont fiers et heureux d’être des citoyens impériaux. Mais quand le déclin s’installe, il est extraordinaire de voir à quelle vitesse le souvenir des guerres antiques, peut-être des siècles auparavant, est subitement ressuscité. Les mouvements locaux ou provinciaux paraissent exiger la sécession ou l’indépendance. Un jour, ce phénomène apparaîtra sans doute dans l’empire soviétique désormais apparemment monolithique et autoritaire. Il est incroyable de voir combien de temps de tels sentiments provinciaux peuvent survivre.

Des exemples historiques de ce phénomène sont à peine nécessaires. La populace romaine oisive et captieuse, avec son appétit sans fin pour des distributions gratuites de nourriture, du pain et des jeux, est notoire, est complètement différente de cet esprit romain sévère que nous associons aux guerres de la première république.

À Bagdad, aux jours dorés de Haroun al-Rachid, les Arabes étaient une minorité dans la capitale impériale. Istanbul, dans les grands jours de la domination ottomane, était peuplée par des habitants dont remarquablement peu d’entre eux étaient des descendants des conquérants turcs. À New York, les descendants des pères pèlerins sont rares et dispersés.

Ce phénomène intéressant est largement limité aux grandes villes. La race conquérante originelle se retrouve souvent dans une pureté relative dans les districts ruraux et sur les frontières lointaines.

C’est la richesse des grandes villes qui attire les immigrants. Comme, avec la croissance de l’industrie, les villes ont de plus en plus de prépondérance sur les campagnes, l’influence des étrangers dominera de plus en plus les anciens empires.

Une fois de plus, on peut souligner que je ne veux pas donner l’impression que les immigrants sont inférieurs au stock génétique plus ancien. Ils sont simplement différents et ont donc tendance à introduire des fissures et des divisions.

23. Frivolité

Au fur et à mesure que la nation décline en puissance et en richesse, un pessimisme universel imprègne progressivement le peuple et accélère encore le déclin. Il n’y a rien qui réussisse autant que le succès, et, dans les âges de la conquête et du commerce, la nation surfe triomphalement sur la vague de sa propre confiance en soi. La Rome républicaine a été à plusieurs reprises au bord de l’extinction – en 390 av. JC quand les Gaulois mirent la ville à sac et en 216 av. JC après la bataille de Cannes. Mais aucun désastre ne pouvait ébranler la résolution des premiers Romains. Pourtant, dans les dernières étapes du déclin romain, l’empire tout entier était profondément pessimiste, sapant ainsi sa propre résolution.

La frivolité est la compagne fréquente du pessimisme. Mangeons, buvons et réjouissons-nous, car demain nous mourrons. La ressemblance entre diverses nations en déclin à cet égard est vraiment surprenante. La foule romaine, nous l’avons vu, exigeait des repas gratuits et des jeux publics. Les spectacles de gladiateurs, les courses de chars et les événements sportifs étaient sa passion. Dans l’Empire byzantin, les rivalités des Verts et des Bleus dans l’hippodrome ont atteint l’importance d’une crise majeure.

À en juger par le temps et l’espace qui leur sont consacrés dans la presse et à la télévision, le football et le baseball sont les activités qui intéressent aujourd’hui le public en Grande-Bretagne et aux États-Unis, respectivement.

Les héros des nations en déclin sont toujours les mêmes : l’athlète, le chanteur ou l’acteur. Le mot « célébrité » aujourd’hui est utilisé pour désigner un comédien ou un joueur de football, pas un homme d’État, un général ou un génie littéraire.

24. Le déclin arabe

Dans la première moitié du IXe siècle, Bagdad a connu son point culminant comme ville la plus grande et la plus riche du monde. En 861, cependant, le calife régnant, Mutawakkil, a été assassiné par ses mercenaires turcs, qui ont établi une dictature militaire qui a duré une trentaine d’années. Pendant cette période, l’empire s’effondra, les diverses dominions et provinces assumant chacuns une indépendance virtuelle et cherchant à préserver leurs propres intérêts. Bagdad, jusque là capitale d’un vaste empire, a vu son autorité se limiter au seul Irak.

Les travaux des historiens contemporains de Bagdad au début du Xe siècle sont toujours disponibles. Ils déplorèrent profondément la dégénérescence des temps dans lesquels ils vivaient, soulignant notamment l’indifférence à la religion, le matérialisme croissant et le laxisme des mœurs sexuelles. Ils ont aussi déploré la corruption des fonctionnaires du gouvernement et le fait que les politiciens semblaient toujours amasser de grandes fortunes pendant leur mandat.

Les historiens ont commenté avec amertume l’influence extraordinaire acquise par les chanteurs populaires sur les jeunes, entraînant un déclin de la moralité sexuelle. Les chanteurs « pop » de Bagdad accompagnaient leurs chansons érotiques avec un luth, un instrument ressemblant à la guitare moderne. Dans la seconde moitié du Xe siècle, en conséquence, un vocabulaire sexuel obscène était devenu de plus en plus utilisé, tel qu’il n’aurait pas été toléré dans un âge plus précoce. Plusieurs califes ont émis des ordres interdisant les chanteurs « pop » dans la capitale, mais après quelques années, ils sont toujours revenus.

L’augmentation de l’influence des femmes dans la vie publique a souvent été associée à un déclin national. Les derniers Romains se sont plaints que, bien que Rome ait gouverné le monde, les femmes régnaient sur Rome. Au Xe siècle, on observe une tendance similaire dans l’Empire arabe, les femmes demandant leur admission aux professions jusqu’alors monopolisées par les hommes. « Quoi, écrivait l’historien contemporain Ibn Bessam, qu’est-ce que les professions de greffier, de collecteur d’impôts ou de prédicateur ont à voir avec les femmes ? Ces professions ont toujours été limitées aux hommes. » Beaucoup de femmes pratiquaient le droit, tandis que d’autres obtenaient des postes de professeurs d’université. Seule la nomination de femmes juges a provoqué une certaine agitation, laquelle cependant ne semble pas avoir réussi.

Peu après cette période, le gouvernement et l’ordre public se sont effondrés et des envahisseurs étrangers sont entrés dans le pays. L’augmentation de la confusion et de la violence qui en a résulté a rendu impropre la circulation des femmes sans escorte dans les rues, ce qui a entraîné l’effondrement de ce mouvement féministe.

Les troubles qui ont suivi la prise de contrôle militaire en 861 et la perte de l’empire ont ravagé l’économie. À ce moment-là, on aurait pu s’attendre à ce que tout le monde redouble d’efforts pour sauver le pays de la banqueroute, mais il n’en a rien été. Au lieu de cela, à ce moment précis d’austérité commerciale et financière, les habitants de Bagdad ont introduit la semaine de cinq jours.

Quand j’ai lu pour la première fois ces descriptions contemporaines de Bagdad au Xe siècle, je pouvais à peine en croire mes yeux. Je me suis dit que ça devait être une blague ! Les descriptions pourraient avoir été relevées dans le journal Times d’aujourd’hui. La ressemblance au niveau des détails était particulièrement à couper le souffle – l’effondrement de l’empire ; l’abandon de la morale sexuelle ; les chanteurs « pop » avec leurs guitares ; l’entrée des femmes dans certaines professions réservées ; la semaine de cinq jours. Je ne me risquerais pas à tenter une explication ! Il y a tant de mystères dans la vie humaine qui dépassent de loin notre compréhension…

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Sir John Glubb, mieux connu sous le nom de Glubb Pacha, est né en 1897 et a servi en France pendant la Première Guerre mondiale de 1915 à 1918. En 1926, il a quitté l’armée régulière pour servir le gouvernement irakien. De 1939 à 1956, il commande la fameuse légion arabe jordanienne. Depuis sa retraite, il a publié seize livres, principalement sur le Moyen-Orient, et a donné de nombreuses conférences.

Liens

Dépravation, frivolité et dissidence : assistons-nous à la fin d’un empire ?

Traduit par Hervé relu par Cat pour le Saker Francophone

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Le sort des Empires et la recherche de leur survie 1/5

Le sort des Empires et la recherche de leur survie 1/5


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Sir John Bagot Glubb par Boris Chaliapine

Par Sir John Glubb − 1977 − Source The Organic Prepper

John Bagot Glubb est né en 1897, son père étant un officier engagé dans le corps des Royal Engineers, le corps du Génie. À l’âge de quatre ans, il a quitté l’Angleterre pour l’Ile Maurice, où son père a été posté pour un tour de service de trois ans. À l’âge de dix ans, il a été envoyé à l’école pendant un an en Suisse. Ces voyages de jeunesse peuvent avoir ouvert son esprit au monde extérieur à un âge précoce. Entré à l’Académie royale militaire de Woolwich en septembre 1914, il fut requis par les Royal Engineers en avril 1915. Il servit pendant la Première Guerre mondiale en France et en Belgique, fut blessé trois fois et reçut la Croix militaire. En 1920, il se porta volontaire pour servir en Irak, en tant qu’officier militaire, mais en 1926 il démissionna de son mandat et accepta un poste administratif sous le gouvernement irakien.

Résultat de recherche d'imagesEn 1930, cependant, il a signé un contrat pour servir le gouvernement de la Transjordanie (maintenant la Jordanie). De 1939 à 1956, il commanda la fameuse Légion arabe, qui était en réalité l’armée jordanienne. Depuis sa retraite, il a publié dix-sept livres, principalement sur le Moyen-Orient, et a donné de nombreuses conférences en Grande-Bretagne, aux États-Unis et en Europe.

Nous vous proposons en 5 épisodes un document exceptionnel qui est à lui seul la raison d’être de ce blog, comme une intuition haute d’une connaissance du jeu des Empires et des pas déjà empruntés par de nombreux hommes avant nous, avant internet et avant la globalisation.

Introduction

En traversant la vie, nous apprenons par l’expérience. Nous regardons notre comportement quand nous étions jeunes et pensons à quel point nous étions stupides. De la même manière, notre famille, notre communauté et notre ville s’efforcent d’éviter les erreurs commises par nos prédécesseurs. Les expériences de la race humaine ont été enregistrées, plus ou moins en détail, pendant environ quatre mille ans. Si nous essayons d’étudier une telle période dans autant de pays que possible, nous semblons découvrir les mêmes schémas constamment répétés dans des conditions très différentes de climat, de culture et de religion. Certes, nous nous demandons si ayant étudié calmement et impartialement l’histoire des institutions humaines et du développement au cours de ces quatre mille ans, ne devrions-nous pas parvenir à des conclusions qui aideraient à résoudre nos problèmes aujourd’hui ? Car tout ce qui se passe autour de nous est déjà arrivé encore et encore.

Une telle conception ne semble jamais avoir pénétré dans l’esprit de nos historiens. En général, l’enseignement historique dans les écoles est limité à notre petite île. Nous réfléchissons sans cesse aux Tudor et aux Stewart, à la bataille de Crécy et à Guy Fawkes. Peut-être cette étroitesse est-elle due à notre système d’examen, qui nécessite la définition attentive d’un programme que tous les enfants doivent observer.

Je me souviens d’avoir visité une école pour enfants handicapés mentaux. « Nos enfants n’ont pas à passer d’examens, m’a dit le directeur, et nous sommes donc en mesure de leur enseigner des choses qui leur seront très utiles dans la vie. »

Quoi qu’il en soit, la thèse que je souhaite avancer est que des leçons inestimables pourraient être tirées si l’histoire des quatre mille dernières années pouvait être étudiée de manière approfondie et impartiale. Dans deux articles, parus dans le Blackwood’s Magazine, j’ai tenté d’esquisser brièvement quelques-unes des leçons que je crois que nous pourrions apprendre. Mon plaidoyer est que l’histoire devrait être l’histoire de la race humaine, pas celle d’un petit pays ou d’une seule période.

Le destin des Empires

1. Apprendre de l’Histoire

« La seule chose que nous apprenons de l’histoire, nous dit-on, c’est que les hommes n’apprennent jamais rien de l’histoire » une généralisation radicale peut-être, mais que le chaos du monde actuel confirme chaque jour. Quelle peut donc être la raison pour laquelle, dans une société qui prétend explorer chaque problème, les fondements de l’histoire sont encore si complètement inconnus ?

Plusieurs raisons à la futilité de nos études historiques peuvent être suggérées. Premièrement, notre travail historique est limité à de courtes périodes qui sont l’histoire de notre propre pays, ou celle d’un âge particulier que, pour quelque raison que ce soit, nous respectons.

Deuxièmement, même dans ces courtes périodes, l’inclination que nous donnons à notre récit est régie par notre propre vanité plutôt que par l’objectivité. Si nous considérons l’histoire de notre propre pays, nous écrivons longuement sur les périodes où nos ancêtres étaient prospères et victorieux, mais nous passons rapidement sur leurs lacunes ou leurs défaites. Notre peuple est représenté comme un héros patriotique, nos ennemis, eux, comme des impérialistes cupides ou comme des rebelles subversifs. En d’autres termes, nos histoires nationales sont de la propagande, pas des enquêtes bien équilibrées.

Troisièmement, dans le domaine de l’histoire du monde, nous étudions certaines périodes courtes, généralement non reliées entre elles, que la mode a rendues populaires à certaines époques. La Grèce 500 ans avant le Christ, la République et le début de l’Empire romain en sont des exemples. Les intervalles entre les « grandes périodes » sont négligés. Récemment, la Grèce et Rome ont été largement discréditées, et l’histoire tend à devenir de plus en plus l’histoire paroissiale de nos propres pays.

Pour tirer des leçons utiles de l’histoire, il me semble d’abord essentiel de comprendre le principe que l’histoire, pour être significative, doit être celle de la race humaine. Car l’histoire est un processus continu, se développant, changeant et faisant des détours graduellement, mais en général progressant en un seul et puissant courant. Toutes les leçons utiles à tirer doivent être apprises par l’étude de l’ensemble du flux du développement humain, et non par la sélection de courtes périodes ici et là dans un pays ou un autre.

Chaque âge et chaque culture dérive de ses prédécesseurs, ajoute sa propre contribution et la transmet à ses successeurs. Si nous boycottons diverses périodes de l’histoire, les origines des nouvelles cultures qui leur ont succédé ne peuvent être expliquées.

La science physique a élargi ses connaissances en s’appuyant sur le travail de ses prédécesseurs et en réalisant des millions d’expériences prudentes dont les résultats sont méticuleusement consignés. De telles méthodes n’ont pas encore été employées dans l’étude de l’histoire du monde. Notre travail historique au coup par coup est encore dominé par l’émotion et les préjugés.

2. La vie des Empires

Si nous voulons connaître les lois qui régissent l’ascension et la chute des empires, il est évident que nous devons étudier les expériences impériales enregistrées dans l’histoire, et essayer d’en déduire toutes les leçons qui semblent leur être applicables.

Le mot « empire » associé à l’Empire britannique, est visualisé par certains comme une organisation constituée d’un pays d’Europe et de « colonies » dans d’autres continents. Dans cet essai, le terme « empire » est utilisé pour désigner une grande puissance, souvent appelée aujourd’hui superpuissance. La plupart des empires de l’histoire ont été de grands blocs terrestres, presque sans possessions outre-mer.

Nous possédons une quantité considérable d’informations sur de nombreux empires enregistrés dans l’histoire, sur leurs vicissitudes et leur durée de vie, par exemple :

Nation Dates de l’expansion et de la chute Durée en années
Assyrie 859 – 612 av. J.-C 247
Perse
(Cyrus et ses descendants)
538 – 330 av. J.-C 208
Grèce
(Alexandre et ses successeurs)
331 – 100 av. J.-C 231
République romaine 260 – 27 av. J.-C 233
Empire romain 27 av. J.-C  – 180 207
Empire arabe 634 – 880 246
Empire mamelouk 1250 – 1517 267
Empire ottoman 1320 – 1570 250
Espagne 1500 – 1750 250
Russie des Romanov 1682 – 1916 234
Grande-Bretagne 1700 – 1950 250
États-Unis* 1846 – ? (2053/2113)** ? 207 à 267

* Les USA ont été ajoutés par le traducteur. 1846 correspond à la première Guerre d’extension territoriale contre un État constitué, le Mexique

** On peut s’amuser à calculer la date de fin de l’Empire américain selon la valeur basse du tableau (207 ans : Empire romain) ou la valeur haute (267 ans : l’Empire mamelouk), ou imaginer une fin plus précoce vu l’état de décomposition avancé de la société américaine.

Cette liste appelle certains commentaires.

(1) Le présent auteur explore les faits, n’essayant pas de prouver quoi que ce soit. Les dates indiquées sont en grande partie arbitraires. Les empires ne commencent généralement pas ou ne se terminent pas à une certaine date. Il y a normalement une période progressive d’expansion puis une période de déclin. La ressemblance dans la durée de ces grandes puissances peut être l’objet d’une réflexion. Les affaires humaines sont sujettes à de nombreux facteurs de chance, et il n’est pas possible de prévoir qu’elles puissent être calculées avec une exactitude mathématique.

(2) Néanmoins, il est suggéré qu’il existe une ressemblance suffisante entre les périodes de vie de ces différents empires pour justifier une étude plus approfondie.

(3) La division de Rome en deux périodes peut être jugée injustifiée. La première, républicaine, date de l’époque où Rome devint maître de l’Italie et se termine avec l’avènement d’Auguste. La période impériale s’étend de l’avènement d’Auguste à la mort de Marc Aurèle. Il est vrai que l’empire a survécu nominalement pendant plus d’un siècle après cette date, mais il l’a fait dans une confusion constante de rébellions, de guerres civiles et d’invasions barbares.

(4) Tous les empires n’ont pas résisté longtemps. L’empire babylonien de Nabuchodonosor, par exemple, a été renversé par Cyrus, après une durée de vie de seulement soixante-quatorze ans.

(5) Une déduction intéressante des chiffres semble être que la durée des empires ne dépend pas de la vitesse de déplacement ou de la nature des armes. Les Assyriens marchaient à pied et se battaient avec des lances, des arcs et des flèches. Les Britanniques utilisaient de l’artillerie, des chemins de fer et des navires de haute mer. Pourtant, les deux empires ont duré environ les mêmes périodes. De nos jours, on a tendance à dire que c’est l’âge de l’aviation, et par conséquent il n’y a rien à apprendre des empires du passé. Une telle attitude semble être erronée.

(6) Il est tentant de comparer la vie des empires avec celle des êtres humains. Nous pouvons choisir quelqu’un et dire que la vie moyenne d’un être humain est de soixante-dix ans. Tous les êtres humains ne vivent pas exactement soixante-dix ans. Certains meurent durant leur enfance, d’autres sont tués dans des accidents au milieu de la vie, certains survivent jusqu’à l’âge de quatre-vingt ou quatre-vingt-dix ans. Néanmoins, malgré ces exceptions, nous sommes justifiés à dire que soixante-dix ans est une estimation juste de l’espérance de vie d’une personne moyenne.

(7) Nous pouvons peut-être à ce stade être autorisés à tirer certaines conclusions :

(a) Malgré les accidents de la fortune et les circonstances apparentes du genre humain à différentes époques, les durées des différents empires à des époques variées montrent une similitude remarquable.

(b) Des changements immenses dans les technologies de transport ou dans les méthodes de guerre ne semblent pas affecter les espérances de vie d’un empire.

(c) Les changements dans les technologies des transports et de la guerre ont cependant affecté la forme des empires. Les Assyriens, marchant à pied, ne pouvaient que conquérir leurs voisins, qui n’étaient accessibles que par terre : les Mèdes, les Babyloniens, les Perses et les Égyptiens.

Les Britanniques, utilisant des navires de haute mer, ont conquis de nombreux pays et sous-continents accessibles par l’eau – Amérique du Nord, Inde, Afrique du Sud, Australie et Nouvelle-Zélande – mais ils n’ont jamais réussi à conquérir leurs voisins, France, Allemagne et Espagne.

Mais, bien que les formes des Empires assyrien et britannique aient été complètement différentes, ils ont toutes deux résisté à peu près la même durée.

3. Le critère humain

Qu’est-ce qui, alors, pouvons-nous nous demander, peut avoir été le facteur qui a causé une telle similitude extraordinaire dans la durée des empires, dans des conditions si diverses, et des réalisations technologiques tout à fait différentes ?

L’une des très rares unités de mesure qui n’a pas sérieusement changé depuis les Assyriens est la « génération » humaine, une période d’environ vingt-cinq ans. Ainsi, une période de 250 ans représenterait environ dix générations de personnes. Un examen plus attentif des caractéristiques de l’ascension et de la chute des grandes nations peut mettre en valeur la signification possible de la séquence des générations.

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Sir John Glubb, mieux connu sous le nom de Glubb Pacha, est né en 1897 et a servi en France pendant la Première Guerre mondiale de 1915 à 1918. En 1926, il a quitté l’armée régulière pour servir le gouvernement irakien. De 1939 à 1956, il commande la fameuse légion arabe jordanienne. Depuis sa retraite, il a publié seize livres, principalement sur le Moyen-Orient, et a donné de nombreuses conférences.

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Ce texte est tiré d’une précédente traduction.

Dépravation, frivolité et dissidence : assistons-nous à la fin d’un empire ?

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La richesse de la famille Rothschild est cinq fois plus élevée que celle des 8 plus grands milliardaires du monde combinés

La richesse de la famille Rothschild est cinq fois plus élevée que celle des 8 plus grands milliardaires du monde combinés

Publié par Brujitafr sur 31 Janvier 2017, 14:54pm

Catégories : #ACTUALITES, #ECONOMIE – FINANCE

La richesse de la famille Rothschild est cinq fois plus élevée que celle des 8 plus grands milliardaires du monde combinés
Un rapport récent d’Oxfam International souligne l’augmentation spectaculaire de l’inégalité des revenus en notant que la richesse combinée des 8 principaux milliardaires du monde dépasse la moitié inférieure de la population mondiale, soit environ 3,6 milliards de personnes. Le but du rapport était de faire prendre conscience de l’injustice et de la déloyauté de notre système économique mondial.
« Cela appelle à un changement fondamental dans la façon dont nous gérons nos économies afin qu’elles fonctionnent pour tous, et pas seulement pour quelques uns. » [Oxfam]
Ci-dessous se trouvent les 8 milliardaires avec leur richesse estimée, qui une fois combinée atteint 426.2 milliards de dollars.
Bill Gates – 75 $ b
Amancio Ortega – $ 67 b
Warren Buffett – 60,8 $ b
Carlos Slim Helu – 50 $ b
Jeff Bezos – 45,2 $ b
Mark Zuckerberg – 44,6 $ b
Larry Ellison – 43,6 $ b
Michael Bllomberg – 40 $ b

 

L’affirmation d’Oxfam est que les économies mondiales sont mal gérées en faveur des riches, ce qui est en grande partie vrai, mais le rapport n’a pas réussi à marquer cette grave question en ne reconnait pas le plus grand problème de l’économie mondiale, les monnaies fiduciaires privées à capital fixe.
Le modèle bancaire actuel est le produit de centaines d’années de développement, de structuration, de manipulation, de force et de ruse qui ont commencé avec Mayer Amschel Rothschild, qui a créé des maisons bancaires et financières en Allemagne au 18ème siècle.
La culture minutieuse de ses richesses avec l’aide de ses cinq fils a permis à Rothschild de profiter énormément de la Révolution française en fournissant des matériaux de financement et de guerre à l’Autriche, ce qui a permis à l’empire familial naissant d’évoluer en une organisation multinationale, un grand financier de l’industrie et de la guerre.
« À cette époque, Rothschild a envoyé ses cinq fils vivre dans les capitales de divers pays européens. Son but était d’avoir chacun de ses enfants pour établir une affaire bancaire à Francfort, Naples, Vienne, Paris et Londres, et tout au long de ces années, ils l’ont fait. Avec les enfants de Mayer Rothschild répartis dans toute l’Europe, les Rothschild sont devenus la première banque à transcender les frontières. Les prêts accordés aux gouvernements pour financer les opérations de guerre au cours des derniers siècles ont fourni de nombreuses occasions d’accumuler des obligations et de consolider des richesses supplémentaires dans diverses industries ». [Source]
En 2016, la famille Rothschild est une dynastie d’une richesse inimaginable qui parvient à la dissimuler en grande partie, sans jamais être publiquement reconnue comme la famille la plus riche et la plus influente au monde. En divisant leur capital et leurs avoirs parmi les nombreux membres de la famille, y compris de nombreux descendants et héritiers, il arrive que seulement un membre de la famille apparaisse sur la liste des individus les plus riches du monde, mais la famille représente la plus grande fortune depuis toujours.
« Traditionnellement, la fortune Rothschild est investie dans des sociétés étroitement détenues. La plupart des membres de la famille sont employés directement par ces sociétés ou investis dans des opérations génératrices de richesse familiale. Le succès remarquable de la famille a été largement dû à un fort intérêt pour la coopération, étant des entrepreneurs et ayant une pratique de principes d’affaires astucieux. « [Source]
Investopedia estime la richesse totale de la famille à plus de 2 trillions de dollars en actifs et en avoirs, y compris certaines des plus anciennes sociétés vivantes du monde
(Fawkes: si l’on s’en tient juste aux fortunes personnelles, on arrive déjà à 350 milliards) :
« …leurs avoirs couvrent un certain nombre d’industries diverses, y compris les services financiers, l’immobilier, les mines, l’énergie et même les œuvres de bienfaisance. Il y a quelques institutions financières appartenant à Rothschild encore en activité en Europe, y compris NM Rothschild & Sons Ltd au Royaume-Uni , et Edmond de Rothschild Group en Suisse. La famille possède également plus d’une douzaine de vignobles en Amérique du Nord, en Europe, en Amérique du Sud, en Afrique du Sud et en Australie. »[Source]
À 2 billions de dollars plus, la richesse déclarée de la famille se rapproche cinq fois plus que la richesse combinée des 8 premiers milliardaires individuels au monde, ce qui signifie que la famille Rothschild seule contrôle plus de richesses que peut-être trois quarts ou plus de la population totale du monde.
Source : Waking Times
Traduction: ASR

Il y a 75 ans, Stalingrad, la bataille qui a changé le cours de l’histoire.

Soldat soviétique brandissant le drapeau rouge sur la place centrale de Stalingrad en 1943. Source : Wiképédia.

Stalingrad, la bataille qui a changé le cours de l’histoire. Il y a 75 ans, le 2 février 1943, les troupes soviétiques ont défait la 6e armée allemande après avoir subi un siège meurtrier de plus de six mois. Yakov Rabkin, professeur d’histoire à l’Université de Montréal (et d’origine soviétique), décrit la guerre meurtrière que subissait l’URSS, « beaucoup moins civilisé » que la guerre sur le front ouest de l’Europe, et surtout la bataille de Stalingrad (aujourd’hui Volgagrad), probablement la plus sanglante et la plus meurtrière de l’histoire. Il répond aux questions sur la signification de cette bataille dans l’histoire de la guerre contre l’Allemagne nazie et dans l’histoire du 20e siècle? Sur la réécriture de l’histoire de cette bataille et sa banalisation en Europe et en Amérique du Nord? Et plus.

 

La tapisserie de Bayeux prêtée à l’Angleterre, un cadeau ironique ?

La tapisserie de Bayeux prêtée à l’Angleterre, un cadeau ironique ?

Un cadeau n’est jamais innocent. Il oblige et porte une signification . C’est le cas de cette très ancienne tapisserie racontant la conquête de l’Angleterre par les Normands.

Dieu et mon droit

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C’est tout d’abord un cadeau diplomatique, à la manière des pandas qu’offre systématiquement la Chine aux pays amis de Pékin. La France étant renommée pour son art, elle ne pouvait qu’offrir une de ses plus grandes œuvres, et l’adjectif est bien choisi quand on sait que la tapisserie est longue de 70 mètres. Gardée à Bayeux, la très fameuse « tapisserie », merveille de l’art médiéval, devrait donc être restaurée avant un acheminement dans environ cinq ans pour un prêt dans un musée londonien.

C’est un cadeau hautement symbolique : la tapisserie de Bayeux est un des vestiges les plus importants de la fondation du Royaume d’Angleterre. Tissée probablement par des artisans anglais, elle raconte la prise de l’île par le chef de la Maison de Normandie, le fameux Guillaume le Conquérant. Une façon de rendre hommage aux origines héroïques de l’Angleterre, de célébrer une geste originelle empreinte de gloire et de bravoure ? Très certainement. Mais avec un peu de vice, ce serait aussi l’occasion de montrer que la maison régnante fut à l’origine française (ou du moins normande), et ce dès le XIe siècle ! Mais à moins d’avoir encore au travers de la gorge les traitrises de la perfide Albion à Mers El Kébir, Azincourt ou Waterloo, ce cadeau de la Tapisserie de Bayeux à nos alliés anglais montre surtout que les destins de nos deux pays ont toujours été liés, dans le sang comme dans la paix. 1000 ans d’histoire commune succèdent à cette œuvre magistrale, et ce n’est pas rien !

Mais tout don implique un contre-don. Et si l’ardoise de la gestion de la frontière à Calais va de fait s’alourdir pour l’Angleterre, on pourrait souhaiter qu’une grande œuvre britannique traverse elle aussi la Manche. À quand, au hasard, le prêt de la pierre de Rosette par le British Museum ? Jamais probablement. Ils savent bien qu’on ne la leur rendrait pas !

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Polémique sur les pamphlets antisémites de Céline: Gallimard « suspend » son projet de publication

Polémique sur les pamphlets antisémites de Céline: Gallimard « suspend » son projet de publication

Polémique sur les pamphlets antisémites de Céline: Gallimard

La maison d’édition Gallimard a annoncé jeudi qu’elle suspendait son projet de publier les pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline.

« Au nom de ma liberté d’éditeur et de ma sensibilité à mon époque, je suspends ce projet, jugeant que les conditions méthodologiques et mémorielles ne sont pas réunies pour l’envisager sereinement », a indiqué Antoine Gallimard dans un texte adressé à l’AFP. Le projet de rééditer les pamphlets antisémites (« Bagatelles pour un massacre », « L’École des cadavres » et « Les beaux draps ») de Céline avait suscité une levée de boucliers, notamment de la part de Serge Klarsfeld, président de l’association Fils et filles de déportés juifs de France.

Gallimard souhaitait publier « une édition critique » des pamphlets « sans complaisance aucune ».

« Les pamphlets de Céline appartiennent à l’histoire de l’antisémitisme français le plus infâme. Mais les condamner à la censure fait obstacle à la pleine mise en lumière de leurs racines et de leur portée idéologiques, et crée de la curiosité malsaine, là où ne doit s’exercer que notre faculté de jugement », a estimé l’éditeur.

Mais, a-t-il ajouté, « je comprends et partage l’émotion des lecteurs que la perspective de cette édition choque, blesse ou inquiète pour des raisons humaines et éthiques évidentes ».

Certains y voyaient une « insupportable incitation à la haine »

Ces textes constituent « une insupportable incitation à la haine antisémite et raciste », avait estimé mardi le Conseil représentatif des institutions juives (Crif). Le président du Crif, Francis Kalifat avait appelé les éditions Gallimard « à renoncer au projet de réédition de ces brûlots antisémites« .

« Aucune date de publication n’était fixée à ce stade », a rappelé Antoine Gallimard. Les textes concernés ont été rédigés par l’auteur du « Voyage au bout de la nuit » entre 1937 et 1941.

Ils devraient tomber dans le domaine public en 2031 (soit 70 ans après la mort de l’écrivain en 1961) et seront alors libres de droits.

Les pamphlets de Céline ne sont pas interdits en France, mais n’ont pas été réédités depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’écrivain lui-même puis sa veuve, Lucette Destouches, âgée de 105 ans, s’y opposaient. Ils peuvent cependant aisément être consultés sur internet ou achetés chez des bouquinistes.

https://www.rtl.be/info/monde/france/polemique-sur-les-pamphlets-antisemites-de-celine-gallimard-suspend-son-projet-de-publication-985896.aspx

Les militaires américains avaient-ils planifié une première frappe nucléaire en 1963 ? Par James K. Galbraith et Heather A. Purcell

Source : Mary Ferrel Foundation, James K. Galbraith & Heather A. Purcell, 2017

Par James K. Galbraith et Heather A. Purcell

TOP SECRET

LECTURE SEULEMENT

Notes sur la réunion du National Security Council

20 juillet 1961

Le Général Hickey, Président du Net Evaluation Subcommittee, présentait le rapport annuel de son groupe. Le Général Lemnitzer déclara que l’hypothèse de l’étude de cette année était une attaque surprise à la fin de 1963, précédée d’une période de tensions accrues.

Après l’exposé du général Hickey et des divers membres de la sous-commission, le président demanda s’il y avait eu une évaluation des dommages causés à l’URSS par une attaque préventive. Le général Lemnitzer déclara que de telles études avaient été faites et qu’il les apporterait pour en discuter personnellement avec le Président. Rappelant la déclaration d’ouverture du général Hickey selon laquelle ces études ont été menées depuis 1957, le Président a demandé une estimation de l’évolution de l’efficacité de l’attaque. Le général Lemnitzer a répondu qu’il en discuterait également avec le président.

Puisque l’hypothèse de base de la présentation de cette année était une attaque à la fin de 1963, le Président a posé des questions sur les effets probables pour l’hiver 1962. M. Dulles a fait remarquer que l’attaque serait beaucoup moins efficace puisqu’il y aurait beaucoup moins de missiles impliqués. Le général Lemnitzer a ajouté un mot de prudence quant à l’acceptation des conclusions précises du Comité puisque ces conclusions étaient fondées sur certaines hypothèses qui, elles-mêmes, pourraient ne pas être valables.

Le président a posé la question sur la durée nécessaire pour les citoyens de rester dans les refuges après une attaque. Un membre du Sous-Comité a répondu qu’aucune période précise ne pouvait être citée en raison des variables en cause, mais en règle générale, une période de deux semaines devrait être prévue.

Le président a ordonné qu’aucun membre présent à la réunion ne divulgue quoi que ce soit, même pas le sujet de la réunion.

Déclassifié, juin1993

CET ARTICLE FIGURAIT D ‘ABORD DANS L’AMERICAN PROSPECT NUMERO 19, AUTOMNE 1994, PP. 88-96. COPYRIGHT (c) 1994 PAR NEW PROSPECT, INC. LA PERMISSION EST DONNEE DE COPIER ET DE FAIRE CIRCULER À DES FINS NON COMMERCIALES SEULEMENT, À CONDITION QUE CET AVIS ACCOMPAGNE TOUTES LES COPIES.

Introduction

Au début des années 1960, le missile balistique intercontinental (ICBM) a engagé le monde dans la possibilité d’une guerre totale instantanée. Trente ans plus tard, aucune nation n’a encore tiré de missile nucléaire sur une cible réelle. L’histoire orthodoxe soutient qu’une succession de doctrines et de stratégies nucléaires défensives allant de « représailles massives » à « destruction réciproque assurée » a fonctionné presque sans heurts pour dissuader l’agression soviétique contre les États-Unis et pour prévenir l’utilisation d’armes nucléaires.

La possibilité d’une agression américaine dans un conflit nucléaire est rarement envisagée. Et pourquoi le serait-elle ? Presque rien dans les archives publiques ne suggère que les hautes autorités américaines aient jamais envisagé une première frappe contre l’Union soviétique, sauf en réponse à une invasion soviétique de l’Europe occidentale, ou en cas de doute de l’effet dissuasif des forces nucléaires soviétiques. La principale exception documentée fut le chef d’état-major de la Force aérienne au début des années 1960, Curtis LeMay, un cas apparemment caractéristique.

Mais à partir de 1957, l’armée américaine a préparé des plans pour une attaque nucléaire préventive contre l’URSS, basée sur notre avance croissante dans les missiles terrestres. Et les hauts dirigeants militaires et du renseignement ont présenté une évaluation de ces plans au président John F. Kennedy en juillet de 1961. A cette époque, certains hauts dirigeants de l’Air Force et de la CIA croyaient apparemment qu’une opportunité de supériorité de missile balistique, peut-être suffisante pour une première frappe réussie, apparaîtrait à la fin de 1963.

Le document reproduit ci-dessus est publié ici pour la première fois. Il décrit une réunion du Conseil National de Sécurité le 20 juillet 1961. Durant cette réunion, comme le montre le document, le président des chefs d’états majors interarmées, le directeur de la CIA et d’autres, avaient présenté des plans pour une attaque surprise. Ils ont répondu à certaines questions de Kennedy sur le timing et les effets, et avaient promis plus d’informations à venir. La réunion a été soumise, par une injonction présidentielle, au secret qui n’a pas été rompu jusqu’à maintenant.

La vraie disparité des missiles

En 1960, la crainte d’une « disparité de missiles » en faveur des Soviétiques, avait donné aux Démocrates un sujet critique électoral, et des millions d’Américains sont entrés dans les années 60 avec un sentiment d’intense vulnérabilité envers la nouvelle menace des missiles intercontinentaux soviétiques. Mais comme l’écrivit récemment Richard Reeves, les renseignements basés sur les satellites lancés en août 1960 ont vite changé l’évaluation de la campagne et les idées du public. (Reeves, 228) Les États-unis battaient l’URSS sur les missiles intercontinentaux opérationnels et profitaient d’une avance claire, en nombre, et en progression. Nous étions loin devant, et les planificateurs militaires le savaient.

Kennedy a vite été convaincu de cette réalité, qui fut ensuite confirmée alors que de nouveaux satellites rapportaient de nouvelles informations. Plus tard en 1961, une estimation du Renseignement national arriva montrant seulement 4 ICBM installés, tous en alerte basse sur un site d’essais appelé Plesetsk. En automne, le sous-secrétaire à la Défense Roswell Gilpatric devait admettre dans un discours public que les forces américaines (avec 185 ICBM et plus de 3400 ogives disponibles à cette époque) , était largement supérieure aux forces russes.

Ce fut dans ce contexte, d’un avantage nucléaire croissant basé sur une avance énorme sur les missiles terrestres, que Kennedy dû faire face à sa première crise nucléaire, qui a surgi à Berlin en juillet 1961.

La crise de Berlin

Le 20 juillet, la réunion se tint dans des conditions de tensions exceptionnelles. Seulement trois mois avant, Kennedy a souffert de l’échec de l’invasion de la Baie des Cochons et sa perte de confiance en la CIA et les chefs des armées. Un mois plus tôt, il avait été secoué par sa confrontation avec Nikita Khrouchtchev à Vienne. A présent, les Soviétiques menaçaient de céder le contrôle de l’accès à Berlin-Ouest aux Allemands de l’Est, et de conclure un traité de paix séparé avec cet état satellite.

Durant la discussion cruciale du Conseil National de Sécurité sur la crise de Berlin menaçante le 13 juillet, le secrétaire d’état Dean Rusk s’est opposé à des négociations avec les Soviétiques jusqu’au dernier moment ( Newman 115). Comme Arthur Schlesinger Jr. alors assistant spécial, l’a résumé plus tard pour le Président, le conseiller Dean Acheson avait préparé un document affirmant que :

« Nous sommes dans un test fatidique des volontés, notre tâche principale est de démontrer notre détermination inaltérable, et que Khrouchtchev ne sera dissuadé seulement par la disposition des États-Unis pour la guerre nucléaire plutôt que d’abandonner le statu quo. Au sujet de cette théorie, la négociation est nuisible jusqu’à ce que la crise soit bien développée, ensuite elle n’est utile qu’à des fins de propagande… » (Foreign Relations, XIV, 173)

Kennedy favorisait les négociations plutôt que le conflit. Sans directement affronter Acheson, il a encouragé Schlesinger à produire un mémo critique de la position de Acheson, non signé.

Schlesinger conseillait la prudence. Dans un passage spécialement pertinent sur le problème général, il écrivit :

« Le document (Acheson) s’articule sur notre volonté de faire face à une guerre nucléaire. Mais cette option n’est pas définie. Avant de réclamer la décision de faire une guerre nucléaire, vous êtes en droit de connaître à quoi une guerre nucléaire pourrait ressembler, concrètement. Le Pentagone devrait devoir faire une analyse des niveaux et des implications possibles d’une guerre nucléaire et les degrés possibles de notre propre réponse nucléaire. » ( Relations etrangères XIV 173)

Il est possible (bien que nous n’en sachions rien) que la décision d’apporter la Net Evaluation à Kennedy arriva en réponse à la montée de ces préoccupations. En tout cas, la réunion eut lieu.

Le Mémorandum Burris

Le mémorandum reproduit ici a été écrit pour le vice-président Lyndon Johnson, qui n’assista pas à la réunion, par le colonel Howard Burris, son assistant militaire. Seulement déclassifié en juin 1993, il n’avait pas encore attiré l’attention du public jusqu’à maintenant.

Le premier paragraphe présente le Général Hickey et son groupe, le Sous-comité d’évaluation du réseau. Bien que le rapport du Sous-comité soit décrit comme « annuel », ce serait le premier donné au Président Kennedy et à ses conseillers, et ce n’est pas clair que le Président Eisenhower ait reçu de tels rapports en personne. Le général Lyman Lemnitzer, chef d’État major interarmées, intervint pour expliquer « l’hypothèse » du rapport de 1961 : « une attaque surprise fin 1963, précédée d’une période de tensions accrues ». La question se pose : Une attaque surprise par qui, et sur qui ?

Les paragraphes suivants répondent à la question. Le second paragraphe rapporte qu’après l’audition des présentations, le Président Kennedy a demandé aux présentateurs « s’il y avait déjà eu une évaluation des dommages causés à l’URSS par une attaque préventive ». Kennedy a aussi demandé une nouvelle évaluation de l’efficacité, car « ces études datent de 1957 ». Lemnitzer a répondu qu’il répondrait plus tard aux deux questions du Président en privé.

Le paragraphe 3 rapportes que Kennedy a posé une question hypothétique : qu’arrivera-il si nous lançons une frappe durant l’hiver 1962 ? Allen Dulles de la CIA répondit que « l’attaque serait bien moins efficace car il y aurait considérablement moins de missiles impliqués ». Lemnitzer alors conseilla la prudence sur le fait de croire trop aux conclusions, car ces hypothèses pourraient être fausses. La discussion ainsi, fournit un cadre temporel. Décembre 1962 était trop tôt pour une attaque car les États-Unis avaient alors trop peu de missiles ; en décembre 1963, il y en aurait probablement assez.

Au paragraphe 4, on lit une autre question de Kennedy : combien de temps les citoyens devront rester dans les abris à la suite d’une attaque ? Le Président obtint une réponse estimée à 2 semaines de la part d’un membre du sous-comité. Le groupe parlait bien évidemment des citoyens américains se protégeant des retombées globales suivant une attaque nucléaire contre l’URSS.

Le paragraphe 5 ajoute à l’intensité du document, la directive de Kennedy : « aucun membre présent ne doit rien révéler, même pas le sujet de la réunion. »

Autres rapports de la réunion

A notre connaissance, le compte-rendu officiel de cette réunion reste secret. L’excellent Foreign Relations of the United States, volume XIV, « Berlin Crisis 1961-1962 », publié fin 1993, bien que rempli de mémos détaillant les aspects nucléaires de la confrontation de Berlin, n’en fait aucune mention. La seule référence officielle que nous connaissons est l’ordre du jour du Conseil national de sécurité publié le 18 juillet 1961, déclassifié en 1977, où on lit simplement : « le Sous-comité d’évaluation du réseau (NSC 5816 NS action N°2223)… Présentation du rapport par le président du sous-comité ». (La discussion la plus détaillée du sous-comité d’évaluation que nous ayons trouvée est dans le Desmond Ball’s Politics and Force Levels (pp. 192-3), qui identifie la plus grande tâche du sous-comité comme étant la préparation de nouveaux plans de ciblages.)

D’un autre côté, la réalité d’une réunion, et de la réaction personnelle de Kennedy ont été rapportées. Le Président était mécontent. Mais aucun rapport encore publié ne dit à propos de quoi il était mécontent.

Par exemple, le livre de Arthur Schlesinger Robert Kennedy and His Times (Robert Kennedy et son temps) raconte ceci :

« […] Kennedy a reçu l’évaluation du Réseau, un briefing annuel sur les risques d’une guerre nucléaire. Un général de l’Air Force l’a présenté, dit Roswell Gilpatric, le secrétaire adjoint à la Défense, ’’comme si c’était devant une classe de maternelle’’. Finalement, Kennedy s’est levé et est sorti en plein milieu, et ce fut terminé. Nous n’en avons jamais eu d’autres. » (p. 483)

McGeorge Bundy se réfère évidemment à la même réunion dans ce passage :

« En été 1961, [Kennedy] se rendit à un briefing formel sur l’évaluation du Réseau sur une guerre nucléaire générale entre deux superpuissances, et il a exprimé sa propre réaction à Dean Rusk alors qu’ils se dirigeaient du cabinet vers le Bureau Ovale pour une réunion privée sur d’autres sujets: ’’Et nous nous considérons de la race humaine.’’ » (p. 354)

(Les mémoires de Dean Rusk répètent cette remarque de Kennedy, bien qu’il place la réunion « juste après notre prise de fonction ». Richard Reeves, pour sa part, ne mentionne pas la réunion de juillet et attribue la remarque de Kennedy à un autre séance ultérieure de septembre 1961.)

De nombreux autres récits de la réunion existent, bien qu’ils ne s’y réfèrent ni par son nom ou sa date. Tous sont d’accord sur la réaction de Kennedy. Mais aucun ne révèle la teneur de la discussion. Le livre de Theodore Sorenson Kennedy, publié seulement quatre ans plus tard, présente une version bienveillante et compréhensible :

« Ce briefing confirmait, cependant, le fait brutal que [Kennedy] savait déjà : (1) que ni les États-Unis, ni l’URSS ne pouvaient gagner une guerre nucléaire au sens rationnel du terme. (2) que, sauf pour dissuader une attaque soviétique totale, notre menace de ’’représailles massives’’ sur tout mouvement soviétique n’était plus crédible, car elles menaient à notre propre destruction ; et (3) qu’une politique de ’’première frappe préventive’’ ou de ’’guerre préventive’’ n’était plus envisageable, dans la mesure ou même une attaque surprise de missiles déclencherait avant même que ces missiles atteignent leur cible, des représailles dévastatrices qu’aucun pays n’est prêt à accepter. » (p. 513)

Malheureusement, le troisième point critique n’était pas encre vrai. Comme le note le Sous-secrétaire d’État Roger Hilsman en 1967 :

« Alors que la communauté du renseignement examinait ses estimations en 1958, 1959 et 1960, et même durant la première partie de 1961, elle voyait un écart sur les missiles se développer, qui atteindra un pic vers 1963. » (p 162)

Ce que Hilsman ne dit pas explicitement, c’est que l’écart estimé des missiles était en faveur de l’Amérique. Les Soviétiques n’avaient virtuellement pas de ICBM opérationnels en 1961, un fait connu du renseignement américain au moins depuis la fin de 1960. Et il apparaît que les Russes n’avaient pas résolu leur problème fondamental technique, celui de construire une bombe H assez petite pour être transportée par un missile de taille gérable, et ce jusque des années plus tard. (Sorenson, 524 ; Bobbitt, 61).

Dean Rusk décrit la réunion comme une « expérience incroyable » dans ses mémoires. As I Saw It (Comme je l’ai vu) publiées en 1990.

« Le Président comprenait clairement ce qu’une guerre nucléaire signifiait et en était horrifié. Durant nos nombreuses conversations ensemble, il ne se souciait jamais d’une menace d’assassinat, mais occasionnellement, il broyait du noir sur le fait que ce pourrait être son destin de pousser le bouton nucléaire… Si certains de nous ont des doutes, cette réunion de 1961 nous a convaincu qu’une guerre nucléaire ne doit jamais se produire. En conséquence, durant les années Kennedy et Johnson, nous avons travaillé à établir une dissuasion stable. » (p. 246-7)

Ce que Rusk ne dit pas est que le problème « d’une dissuasion stable » en 1961 ne reposait pas sur une insuffisance de missiles américains. Elle reposait plutôt sur le besoin des Soviétiques de développer une force de frappe en ICBM suffisante pour nous dissuader. C’est un fait affreux, mais inévitable. Rusk continue, sur la page suivante, avec des commentaires qui apparaissent presque angoissés, et pour lesquels son propre récit du meeting ne donne aucune justification apparente.

« […] Les États-Unis n’ont jamais renoncé à une possible première frappe aux armes nucléaires. Je pense personnellement que les États-Unis se sont engagés sur une seconde frappe seulement, après que nous aurions reçu des armes nucléaires sur notre sol. En aucune circonstance je n’aurais participé à un ordre de première frappe, avec l’exception possible d’une attaque conventionnelle massive sur l’Europe de l’Ouest. » (p. 248)

Le discours du 25 juillet à Berlin

Un conflit nucléaire était vraiment dans l’air ambiant cette semaine-là. Un autre document de l’époque indique que l’orientation des réflexions de Kennedy sur le nucléaire semblait tout-à-fait celle d’un guerrier au sang froid, mais en même temps très éloignée des attaques préventives et de l’attaque inflexible à tous les niveaux envisagée par les Chefs d’État major interarmées. C’est un document titré « Stratégie nucléaire dans la crise de Berlin », de l’économiste Thomas C. Schelling, qui fut envoyé à Hyannis Port durant le week-end du 21 juillet 1961 et qui, comme le remarque Bundy, a fait une « impression profonde » sur le Président. Schelling y présentait des arguments en faveur d’une capacité, alors inexistante, de mener une guerre nucléaire limitée :

« Le rôle du nucléaire en Europe ne devrait pas être de gagner une grande campagne nucléaire, mais d’installer un haut niveau de risque pour l’ennemi. Le point important de la limitation d’une guerre nucléaire est d’impressionner les leaders soviétiques avec le risque d’une guerre totale, une guerre qui pourrait arriver même si nous, ou eux, n’en avions pas l’intention… Nous devrions planifier une guerre des nerfs, de démonstration, et de marchandage, pas de destruction tactique ciblée. » (Foreign Relations, XIV, 170).

Schelling défendait aussi une centralisation du contrôle des armes dans les mains du Président, de telle façon que

« cela permette un usage sélectif, discriminant, délibéré, du dangereux marchandage nucléaire. Cela signifiait en empêcher l’usage, par quiconque, non expressément autorisé dans le cadre du plan de négociation nucléaire… C’est un échange stratégique contrôlé. » (op. cit., 172)

Le document de Schelling aussi attirait l’attention sur un problème clé : le caractère diffus de la commande et du contrôle nucléaire en 1961 ne garantissait pas, en fait, que le Président jouisse de la complète autorité sur la bombe, alors que la plupart des Américains pensaient que c’était le cas. L’établissement d’un tel contrôle devint une priorité pour Kennedy dans les mois qui suivirent. (Desmond Ball, 193).

L’impact cumulé de ces conseils divers peut être vu durant le discours national de Kennedy à la télévision le 25 juillet 1961. « Nous ne pouvons pas et nous ne permettrons pas que les Communistes nous entraînent hors de Berlin, ni graduellement ni par la force ». Et encore, Kennedy insista sur les dangers : « d’une mauvaise communication pourrait découler plus de dévastation en quelques heures que ce qui a été causé dans toutes les guerres de l’histoire de l’humanité » (Newman, 115). Il a demandé une augmentation des crédits militaires et rappela 150 000 réservistes. Mais il n’a pas impliqué les Soviétiques. Le mur a été laissé intact comme à sa construction en août 1961, une colonne symbolique de soldats furent envoyée à Berlin Ouest, et un programme d’abris contre les retombées fut entrepris aux États-Unis.

Avec le memorandum Burris, le raisonnement derrière le programme d’abris anti-nucléaires commençait alors à s’installer. En tant que mesure de défense civile contre une attaque nucléaire soviétique, les abris de parpaings précaires qu’on demanda aux Américains de construire étaient absurdes. Mais ils pouvaient bien sûr les protéger, pour environ deux semaines, des radiations dérivantes sur des milliers de kilomètres après une frappe préventive des États-Unis sur l’Union Soviétique. On sait que Kennedy, plus tard, a regretté ce programme.

Les années suivantes : 1962 et 1963

Les États-Unis étaient loin devant dans la courses aux armes. Alors même que les militaires continuaient de faire pression pour une augmentation rapide du nombre de missiles stratégiques. Curtis LeMay demanda au moins 24 000 Minutemen ; Thomas Powers du Strategic Air Command en demanda 10 000. Tous devraient être lâchés dans un seul paroxysme d’annihilation de masse, appelé SIOP, le Single Integrated Operating Plan.

Le SIOP était la recette pour exploser le monde, soit durant une première frappe ou une deuxième. Comme l’écrivit McGeorge Bundy au Président le 7 juillet 1961 :

« […] Tout à faire d’accord que l’actuel plan stratégique de guerre est dangereusement rigide, et si cela continue sans amendements, cela pourrait vous laisser très peu de choix sur la manière dont vous feriez face à l’instant de vérité thermonucléaire. Nous croyons que vous pourriez désirer soulever cette question avec Bob McNamara pour avoir une revue rapide et de nouveaux ordres si nécessaire. Essentiellement, le plan actuel demande à tirer en une fois tout ce que nous avons à tirer, et il est construit de façon à rendre n’importe quelle autre option plus flexible très difficile. » (cité dans Kaplan, 297)

Durant cet été 1961, le secrétaire à la Défense a ordonné un remaniement du SIOP mené par les analystes de RAND (comprenant Daniel Ellsberg) et rapidement approuvé par le JCS. (Bobbitt, 48) Kennedy et le secrétaire de la Défense Robert McNamara en fin de compte, imposèrent une limite de 1000 minutemen pour les missiles, provoquant la colère des Chefs. Kennedy a aussi initié des efforts pour obtenir le contrôle opérationnel de la force nucléaire, alors bien loin d’être concentré solidement entre les mains du Président.

Le memorandum Burris peut aider à expliquer les raisons militaires d’une grande accumulation d’armes nucléaires américaines, malgré le fait que l’Amérique était déjà loin devant, et la résistance de la part de John F Kennedy et McNamara. Le Sous-comité d’évaluation du réseau avait offert au Pentagone, à la CIA et au Président Kennedy un aperçu de l’opportunité qui s’offrait durant l’hiver 1963 : La supériorité des États-Unis était tellement totale qu’une première frappe pourrait être un succès. Mais cela aussi a alerté Kennedy d’un danger. La supériorité nucléaire américaine pourrait alors être si écrasante que des éléments dévoyés de l’Armée et du Renseignement, cherchant à précipiter une première frappe américaine, ne pourraient ne pas se sentir dissuadés par la peur de représailles soviétiques. Quelle était vraiment la dispute sur le nombre de ICBM basés à terre ? Sûrement, à un certain niveau, elle impliquait la suffisance de la dissuasion. Mais il pouvait aussi y avoir un problème bien plus grave : les capacités offensives de la force nucléaire, alors que le Président n’était pas certain d’avoir le contrôle du bouton nucléaire.

En octobre 1962, le leadership nucléaire des États-Unis restait fort, bien que peut-être pas étanche, étant donné le nombre de bombardiers soviétiques et les risques en Europe. Vingt ans plus tard, Anthony Cordesman décrit le tableau :

« Durant la crise des missiles cubains en octobre 1962, les États-Unis avaient approximativement 1500 B-47 et 500 B-52 et avaient déjà déployés plus de 200 ICBM de la première génération. En contraste marqué, la menace stratégique des missiles soviétiques consistait en quelques déploiements d’ICBM dont le manque de fiabilité était si grand qu’il n’était pas certain qu’ils menaçaient qui que ce soit. Les forces soviétiques de bombardiers à longue portée ne comptaient que 100 Tu-Bears et 35 May Bison, dont la portée et les caractéristiques de vol les forçaient à voler à des altitudes moyennes, ce qui les rendait extrêmement vulnérables aux chasseurs américains et aux missiles sol-air. » (p. 7, cité dans Bobbitt)

Kennedy a résisté à de fortes pressions pour tester cet avantage en octobre 1962, comme il aurait dû le faire, s’il avait accepté de lancer des bombardements sur les installations de missiles cubains. Les mémoires de Nikita Khrouchtchev, publiées en 1970, racontent les craintes explicites exprimées par Robert Kennedy à l’ambassadeur russe Anatoly Dobrynin au plus fort de la crise :

« Même si le Président lui-même est très opposé à un déclenchement d’une guerre contre Cuba, une chaîne irréversible d’événements pourrait se produire contre sa volonté… Si la situation se prolonge encore longtemps, le Président n’est pas certain que les militaires ne le renverseront pas pour s’emparer du pouvoir. L’armée américaine pourrait devenir incontrôlable. » (p. 497)

Pas même les éditeurs américains des mémoires de Khrouchtchev n’ont pris ces remarques au sérieux au moment de la publication. On lit dans un rare éditorial : « Évidemment, c’est la version propre à Khrouchtchev, de ce qui lui avait été rapporté. Il n’y a pas de preuves que le Président agissait sous la peur d’un renversement militaire ». (Khrouchtchev, 498).

En regardant en arrière, le calendrier de l’évaluation du réseau de 1961 impliquait que cette période depuis Cuba, jusqu’à Dallas et juste après, fut critique, peut-être, pour la survie du monde. Avec l’escalade de tensions ou leur soulèvement de manière violente fin 1963, le Président a dû faire face à un choix déchirant : frapper en premier, ou abandonner une « victoire » pendant ce court moment dans toute l’histoire où elle aurait pu virtuellement être gagnée.

On ne peut pas dire si Kennedy croyait à l’agenda du réseau d’évaluation, ou bien sûr, peut-être de façon aussi sérieuse, s’il croyait que les autres membres du gouvernement y croyaient. On sait bien que la dernière année de sa vie a vu des initiatives répétées de calmer les conflits et de réduire les tensions : la normalisation de Berlin, le retrait des missiles de Turquie, l’engagement de non-invasion de Cuba, et l’effort, d’un effet seulement partiel, de terminer la campagne secrète contre Castro (Opération Mangouste), le traité d’interdiction des essais et – bien que ce point soit discuté – l’ordre d’octobre 1963 de commencer un retrait progressif du Vietnam. En Novembre 1963, le potentiel de « tensions élevées » conduisant à des pressions incontrôlables pour une première frappe avait de fait été réduit. Et quelque temps plus tard, l’effort soviétique en matière de fusées a évidemment fermé l’opportunité en construisant des ICBM si rapidement que les États-Unis ne pouvaient plus les cibler. Les Soviétiques ont aussi amélioré leur puissance sous-marine. A Partir de là, le monde avait probablement atteint un bien meilleur niveau de sécurité. Mais quand cela arriva exactement, ce n’est pas clair.

Et Lyndon Baines Johnson, le destinataire de la note Burris, n’était toujours pas à l’aise sur ce point quand il prit ses fonctions le 22 novembre 1963, au milieu d’un brassage de rumeurs que l’on sait fausses à présent, de la connexion de Lee Harvey Oswald avec le KGB. David Wise alors chef du Bureau du New York Herald Tribune a rapporté avoir entendu Johnson parler, fin 1963, de recruter Earl Warren pour mener la Commission Warren, en ces termes :

« […] quand Warren arriva à la Maison Blanche, [LBJ] a dit au président de la Cour suprême qu’il savait qu’il avait été premier lieutenant durant la Première guerre mondiale, et qu’il savait que Earl Warren était capable de traverser l’Océan Atlantique pour sauver la vie de trois américains et peut-être de centaines de millions si c’était l’enjeu ici… » (p. 292)

Les vies de qui, exactement ?

Une réunion, même à la Maison Blanche, n’établit pas que cette première frappe était en fait la politique nucléaire des États-Unis. La réponse enregistrée de Kennedy, surtout, indique sa détermination personnelle, partagée avec ses conseillers civils, que cela ne le deviendrait jamais. Mais on sait de façon certaine, à partir des notes de Howard Burris, que la planification de la première frappe venait d’auteurs proches du centre de décision. Les actions consécutives de Kennedy et la remarque inquiétante de Johnson coïncident avec la possibilité que l’agenda et les risques de l’opportunité de la première frappe restaient à l’esprit des deux hommes jusqu’à fin novembre 1963 et probablement à l’esprit de Johnson pendant beaucoup plus longtemps.

Quoi qu’il en soit, le fait que la planification de la première frappe soit allé aussi loin, soulève de graves questions sur l’histoire de la Guerre froide. nous devons en apprendre beaucoup plus : sur la prise de décision nucléaire sous Eisenhower et Nixon, sur les événements de la fin de 1963, sur les développements techniques ultérieurs tels que les MIRV [Missiles à tête multiple, NdT] et la Guerre des Étoiles. Il est certainement temps maintenant de déclassifier tous les documents sur ce sujet et l’histoire connexe.

SOURCES
Desmond Ball, Politics and Force Levels: The Strategic Missile Program of the Kennedy Administration, Berkeley: University of California Press, 1980.

John Baylis and John Garnett, eds. The Makers of Nuclear Strategy, New York: St. Martin’s Press, 1991.

Philip Bobbitt, Democracy and Deterrence, New York: St. Martin’s Press, 1988.

Philip Bobbitt, Lawrence Freedman and Gregory Treverton, U.S. Nuclear Strategy, New York: New York University Press, 1989.

McGeorge Bundy, Danger and Survival: Choices About the Bomb in the First Fifty Years, New York: Random House, 1988.

Grant Burns, The Nuclear Present, Metuchen, New Jersey: Scarecrow Press, 1992.

Anthony Cordesman, Deterrence in the ’80s, London: International Institute for Strategic Studies, 1982.

Foreign Relations of the United States 1961-1963, Vol XIV, Berlin Crisis 1961-1962. Washington: United States Department of State, 1993.

Lawrence Freedman, U.S. Intelligence and the Soviet Strategic Threat, Princeton: Princeton University Press, 1986.

David Goldfisher, The Best Defense: Policy Alternatives for Nuclear Security From the 1950’s to the 1990’s, Ithaca: Cornell University Press, 1993.

Fred M. Kaplan, The Wizards of Armageddon, Stanford: Stanford University Press, 1991.

Roger Hilsman, To Move a Nation: The Politics of Foreign Policy in the Administration of John F. Kennedy, New York: Doubleday, 1967.

Lyndon B. Johnson, The Vantage Point: Perspectives of the Presidency 1963-1969, New York: Holt, Rinehart and Winston 1971.

Nikita S. Khrushchev, Khrushchev Remembers, Boston: Little Brown, 1970.

John M. Newman, JFK and Vietnam, New York: Warner Books, 1992.

Richard Reeves, President Kennedy, New York: Simon & Schuster, 1993.

Dean Rusk, As I Saw It, New York: WW Norton, 1990.

Arthur Schlesinger, jr. Robert Kennedy and His Times, New York: Ballantine, 1978.

David Schwartzman, Games of Chicken: Four Decades of U.S. Nuclear Policy, New York: Praeger, 1988.

Theodore C. Sorenson, Kennedy, New York: Harper and Row, 1965.

David Wise, The Politics of Lying, New York: Random House, 1973.

Heather A. Purcell and James K. Galbraith are at the Lyndon B. Johnson School of Public Affairs, The University of Texas at Austin.

Source : Mary Ferrel Foundation, James K. Galbraith & Heather A. Purcell, 2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

https://www.les-crises.fr/les-militaires-americains-avaient-ils-planifie-une-premiere-frappe-nucleaire-en-1963-par-james-k-galbraith-et-heather-a-purcell/

L’impérialisme économique de l’oligarchie étasunienne

L’impérialisme économique de l’oligarchie étasunienne


Par Michael Hudson – Le 29 novembre 2017 – Source Counterpunch

En théorie, le système financier mondial est censé aider tous les pays à être gagnants. L’enseignement traditionnel de la finance internationale, du commerce et de l’« aide étrangère » (définie simplement comme n’importe quel crédit gouvernemental) dépeint un système quasi utopique qui profiterait à tous les pays, au lieu de les dépouiller de leurs actifs et de leur imposer l’austérité. La réalité, depuis la Première Guerre mondiale, est pourtant que les États-Unis ont pris l’initiative de façonner le système financier international de manière à favoriser les gains pour leurs propres banquiers, leurs exportateurs agricoles, leur secteur pétrolier et gazier, leurs acheteurs de matières premières à l’étranger – et surtout, à recouvrer les créances qui leur sont dues.

Chaque fois que ce système mondial s’est effondré au cours du siècle dernier, la principale force déstabilisatrice a été l’emprise excessive des États-Unis et la volonté de leurs banquiers et de leurs détenteurs d’obligations de réaliser des gains à court terme. Le système financier centré sur le dollar laisse de plus en plus de pays industriels et de pays du Tiers Monde à la traîne. Ses trois piliers institutionnels – le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC) – ont imposé une dépendance monétaire, budgétaire et financière, dont les derniers à en pâtir ont été les pays baltes, la Grèce et le reste de l’Europe méridionale. Les tensions qui en résultent atteignent maintenant un tel point qu’elles sont en train de rompre les arrangements mis en place après la Seconde Guerre mondiale.

La fiction la plus destructrice de la finance internationale est que toutes les dettes peuvent et doivent être payées, même si cela doit faire s’écrouler les économies en les forçant à l’austérité – pour sauver les créanciers, pas le travail et l’industrie. Pourtant, les pays européens, et en particulier l’Allemagne, se gardent bien de rechercher une économie mondiale plus équilibrée qui favoriserait la croissance pour tous les pays et éviterait le ralentissement économique actuel et la déflation de la dette.

Imposer l’austérité à l’Allemagne après la Première Guerre mondiale

Après la Première Guerre mondiale, le gouvernement des États-Unis s’est écarté de la politique européenne traditionnelle : annuler la dette du soutien militaire. Les responsables américains ont exigé le paiement des armes expédiées à leurs alliés dans les années qui ont précédé l’entrée des États-Unis dans la Grande Guerre, en 1917. Les Alliés se sont tournés vers l’Allemagne pour obtenir des dommages de guerre afin de payer ces dettes. Dirigés par John Maynard Keynes, les diplomates britanniques ont cherché à se débarrasser de la responsabilité des conséquences de cette dette en promettant que tout l’argent qu’ils recevraient de l’Allemagne serait directement retransmis au Trésor américain.

Les sommes étaient si astronomiques que l’Allemagne a été poussée à l’austérité et à l’effondrement économique. La nation a souffert d’hyperinflation quand la Reichsbank a imprimé des billets pour en inonder le marché des changes. Le Mark a alors baissé, les prix à l’importation ont grimpé en flèche, ce qui a également fait grimper les prix sur le marché intérieur. La déflation de la dette ressemblait beaucoup à celle des débiteurs du Tiers Monde, il y a une génération, et à celle des PIIGS du sud de l’Europe actuellement (Portugal, Irlande, Italie, Grèce et Espagne).

Prétendant que les réparations et l’enchevêtrement de dettes entre alliés pouvaient être rendus solvables, un flux triangulaire de paiements a été facilité par une politique alambiquée d’argent facile de la part des États-Unis. Les investisseurs américains recherchaient des rendements élevés en achetant des obligations locales allemandes ; les municipalités allemandes remettaient à la Reichsbank les dollars qu’elles recevaient en échange de monnaie nationale ; et la Reichsbank utilisait cette devise étrangère pour payer les dommages de guerre à la Grande-Bretagne et aux autres alliés, ce qui permettait à ces pays de payer aux États-Unis ce qu’ils demandaient.

Mais les solutions fondées sur des tentatives visant à maintenir en place des dettes d’une telle ampleur en prêtant aux débiteurs l’argent qu’ils doivent rembourser ne peuvent être que temporaires. La Réserve fédérale américaine a maintenu ce flux triangulaire en gardant les taux d’intérêt américains à un bas niveau. Il était donc intéressant pour les investisseurs américains d’acheter des obligations municipales allemandes et d’autres dettes à haut rendement. Cela a également dissuadé Wall Street de retirer des fonds de Grande-Bretagne, ce qui aurait poussé son économie plus profondément dans l’austérité après la grève générale de 1926. Mais sur le plan intérieur, la faiblesse des taux d’intérêt américains et la facilité du crédit ont stimulé une bulle immobilière, suivie d’une bulle boursière, qui ont éclaté en 1929. Le flux triangulaire de paiements s’est effondré en 1931, laissant un héritage de dettes dévaluées pesant sur les économies américaine et européenne. La Grande Dépression a duré jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, en 1939.

La planification de l’après-guerre a pris forme à mesure que la guerre approchait de sa fin. Les diplomates américains avaient appris une leçon importante. Cette fois, il n’y aurait ni dette militaire ni dommages et intérêts. Le système financier mondial serait stabilisé en s’appuyant sur l’or et des règles faites pour les créanciers. À la fin des années 1940, les États-Unis détenaient quelque 75 % du stock mondial d’or de garantie monétaire. Cela a établi le dollar américain comme la monnaie de réserve mondiale, librement convertible en or à la parité de 1933, soit 35 dollars l’once.

Cela impliquait également que, comme dans les années 1920, les déficits de la balance des paiements européenne devraient être financés principalement par les États-Unis. Le recyclage des crédits officiels du gouvernement devait être filtré par l’intermédiaire du FMI et de la Banque mondiale, où les diplomates américains avaient le droit de veto pour rejeter les politiques jugées contraires à leur intérêt national. La « stabilité » financière internationale est ainsi devenue un mécanisme de contrôle mondial, pour maintenir des règles faites pour les créanciers et centrées sur les États-Unis.

Pour obtenir de l’or ou des dollars en guise de garantie de leurs propres systèmes monétaires, les autres pays devaient se conformer aux règles commerciales et d’investissement établies par les États-Unis. Ces règles prévoyaient l’abandon du contrôle des mouvements de capitaux ou de la limitation des prises de contrôle des ressources naturelles et du domaine public par des entités étrangères, ainsi que sur l’industrie et les systèmes bancaires locaux.

En 1950, le système économique mondial fondé sur le dollar était devenu de plus en plus intenable. L’or continuait d’affluer vers les États-Unis, renforçant le dollar ; jusqu’ à ce que la guerre de Corée renverse les choses. De 1951 à 1971, les États-Unis ont vu le déficit de leur balance des paiements s’aggraver, entièrement imputable aux dépenses militaires à l’étranger. (Le commerce et l’investissement du secteur privé restaient en équilibre constant).

La dette du Trésor américain remplace l’étalon or

Les dépenses militaires étrangères qui ont aidé à ramener l’or américain en Europe se sont transformées en déluge pendant que la guerre du Vietnam s’étendait en Asie, après 1962. Le Trésor a maintenu la stabilité du taux de change du dollar en vendant de l’or via le London Gold Pool à 35 $ l’once. Enfin, en août 1971, le président Nixon a arrêté l’hémorragie en cessant la convertibilité du dollar en or.

Il n’existait pas de plan pour ce qui allait se passer ensuite. La plupart des observateurs ont considéré que la fin du lien entre le dollar et l’or était une défaite pour les États-Unis. Cela a certainement mis fin à l’ordre financier d’après-guerre tel qu’il avait été conçu en 1944. Mais ce qui s’est passé ensuite fut tout l’inverse d’une défaite. N’étant plus en mesure d’acheter de l’or après 1971 (sans susciter une forte désapprobation de la part des États-Unis), les banques centrales n’avaient plus qu’un seul actif dans lequel elles pouvaient conserver le surplus de leur balance des paiements : la dette du Trésor américain. Même si ces obligations n’étaient plus « aussi bonnes que de l’or », cela n’a pas empêché les États-Unis d’en émettre à volonté pour financer l’envolée de leur déficit budgétaire.

En passant de la garantie or à celle d’un dollar apporté par le déficit de la balance des paiements des États-Unis, les réserves monétaires mondiales ont continué d’être renforcées par les dépenses militaires américaines, qui ont continué d’inonder les banques centrales étrangères de dollars excédentaires. Le déficit de la balance des paiements américaine a donc fourni les dollars qui ont financé ses déficits budgétaires intérieurs et la création de crédit bancaire – par l’intermédiaire des banques centrales étrangères recyclant les dépenses extérieures américaines vers le Trésor américain.

En fait, les pays étrangers ont été imposés, sans un mot à dire sur la façon dont leurs prêts au gouvernement américain étaient employés. Les banques centrales européennes n’étaient pas encore prêtes à créer leurs propres fonds souverains pour investir leurs apports en dollars dans des actions étrangères ou dans la propriété directe d’entreprises. Elles ont simplement utilisé leurs excédents commerciaux et de paiements pour financer le déficit budgétaire américain. Cela a permis au Trésor de réduire les taux d’imposition intérieurs, surtout pour les tranches de revenus les plus élevées.

L’impérialisme monétaire américain a confronté les banques centrales européennes et asiatiques à un dilemme qui persiste encore aujourd’hui : si elles n’achètent pas d’actifs en dollars, leurs monnaies se renforceront par rapport au dollar. L’achat de titres du Trésor américain est le seul moyen pratique de stabiliser leurs taux de change et, ce faisant, d’empêcher que leurs prix à l’export en dollars n’augmentent et qu’elles ne soient exclues des marchés de la zone dollar.

Le système s’est peut-être développé, au début, sans en prévoir tous les effets, mais il est rapidement devenu délibéré. Mon livre « Super Imperialism » s’est le mieux vendu dans la région de Washington DC, et j’ai obtenu un important contrat de l’Institut Hudson pour expliquer au ministère de la Défense comment ce système financier extractif fonctionnait exactement. J’ai été amené à la Maison Blanche pour l’expliquer, et les géo-stratèges américains ont utilisé mon livre comme manuel pratique (ce qui n’était pas non plus mon intention initiale).

L’attention s’est rapidement concentrée sur les pays exportateurs de pétrole. Après que les États-Unis eurent quadruplé les prix de leurs céréales à l’exportation, peu après la suspension de la convertibilité en or de 1971, les pays exportateurs de pétrole ont quadruplé le prix de leur pétrole. Lors d’une réunion à la Maison Blanche, j’ai appris que les diplomates américains avaient fait savoir à l’Arabie saoudite et à d’autres pays arabes qu’ils pouvaient facturer autant qu’ils le voulaient pour leur pétrole, mais que les États-Unis traiteraient cela comme un acte de guerre s’ils ne conservaient pas les profits de leur activité pétrolière en actifs libellés en dollars américains.

C’est à ce moment-là que le système financier international est devenu explicitement extractif. Mais il a fallu attendre 2009 pour que la première tentative de retrait de ce système se produise. Une conférence a été organisée à Ekaterinbourg (Russie) par l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). L’alliance comprenait la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Tadjikistan, le Kirghizstan et l’Ouzbékistan, avec le statut d’observateur pour l’Iran, l’Inde, le Pakistan et la Mongolie. Des responsables américains ont demandé à participer en tant qu’observateurs, mais leur demande a été rejetée.

La réponse des États-Unis a été d’étendre la nouvelle guerre froide au secteur financier, de réécrire les règles de la finance internationale à leur profit et à celui de leurs satellites – et de dissuader les pays de chercher à se libérer de la domination financière étasunienne.

Le FMI modifie ses règles pour isoler la Russie et la Chine

Cherchant à isoler la Russie et la Chine, la diplomatie conflictuelle de l’administration Obama a placé les institutions de Bretton Woods sous le contrôle encore plus étroit des États-Unis et de l’OTAN. Ce faisant, elle a perturbé les liens mis en place après la Seconde Guerre mondiale.

Le plan américain prévoyait de tellement nuire à l’économie russe qu’elle serait mûre pour un changement de régime (« révolution de couleur »). Mais cela a eu pour effet de la pousser vers l’Est, loin de l’Europe occidentale pour consolider ses relations à long terme avec la Chine et l’Asie centrale. En pressant l’Europe de transférer ses achats de pétrole et de gaz à ses alliés américains, les sanctions américaines ont perturbé le commerce et les investissements de l’Allemagne et d’autres pays européens avec la Russie et la Chine. Elles ont également fait perdre des occasions aux agriculteurs européens, à d’autres exportateurs et investisseurs – et ont eu pour conséquence un afflux de réfugiés en provenance d’États post-soviétiques en déliquescence attirés dans l’orbite de l’OTAN, le plus récent étant l’Ukraine.

Pour les stratèges américains, ce qui a rendu urgent le changement des règles du FMI, est le paiement d’une  dette de 3 milliards de dollars que l’Ukraine devait au Fonds souverain russe en décembre 2015. Le FMI refusait depuis longtemps d’accorder des crédits aux pays refusant de rembourser d’autres gouvernements. Cette politique visait principalement à protéger les créances financières du gouvernement américain, qui jouait habituellement un rôle de premier plan dans les consortiums avec d’autres gouvernements et les banques américaines. Mais sous la pression américaine, le FMI a modifié ses règles en janvier 2015. Celui-ci a annoncé qu’il serait désormais disposé à accorder du crédit aux pays en retard de paiement envers d’autres gouvernements – implicitement la Chine (que les géo-stratèges américains considèrent comme leur principal adversaire à long terme), la Russie et d’autres pays que les guerriers financiers américains pourraient vouloir isoler pour imposer leurs politiques de privatisation néolibérales. 1.

L’article I de la charte fondatrice du FMI (1944-1945) lui interdit de prêter à un membre engagé dans une guerre civile ou en guerre avec un autre État membre, ou à des fins militaires en général. Une raison évidente de cette règle est qu’un tel pays a peu de chances de gagner suffisamment de devises étrangères pour rembourser sa dette. Par exemple, le bombardement par l’Ukraine de sa propre région, le Donbass, après le coup d’État de février 2014, a détruit son industrie d’exportation, principalement vers la Russie.

Un refus de crédit du FMI aurait pu servir de levier pour forcer l’adhésion aux accords de paix de Minsk, mais la diplomatie américaine a rejeté cette possibilité. Lorsque le chef du FMI, Christine Lagarde, a accordé un nouveau prêt à l’Ukraine au printemps 2015, elle a simplement exprimé un espoir verbal de paix. Le président ukrainien Porochenko a annoncé le lendemain qu’il intensifierait sa guerre civile contre la population russophone dans l’est de l’Ukraine. Un milliard et demi de dollars du prêt du FMI a été accordé au banquier Igor Kolomoiski et a disparu dans les paradis fiscaux, le reste ayant été utilisé pour financer une armée anti-Donbass. Un million de réfugiés ont été chassés vers la Russie ; d’autres ont fui vers l’ouest en passant par la Pologne, pendant que l’économie et la monnaie ukrainienne plongeaient.

Le FMI a enfreint quatre de ses règles en prêtant à l’Ukraine : (1) Ne pas prêter à un pays qui n’a visiblement pas les moyens de rembourser son emprunt  (la règle « No More Argentinas », adoptée après le désastreux prêt du FMI à ce pays en 2001). (2) Ne pas prêter à un pays qui renie sa dette envers des créanciers officiels (la règle initialement destinée à forcer au remboursement des institutions américaines). (3) Ne pas prêter à un pays en guerre – qui, en fait, détruit sa capacité d’exportation et, partant, la capacité de sa balance des paiements à rembourser le prêt. Enfin (4), ne pas prêter à un pays peu susceptible d’imposer les « conditions d’austérité » du FMI ; l’Ukraine a accepté de passer outre l’opposition démocratique et de réduire les retraites, mais sa junte s’est avérée trop instable pour imposer les conditions d’austérité sur lesquelles le FMI avait insisté.

Le néolibéralisme américain promeut la privatisation des pays débiteurs

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis se servaient du dollar comme monnaie de référence et de son rôle dominant au sein du FMI et de la Banque mondiale pour orienter le commerce et l’investissement dans le sens de leur propre économie. Mais maintenant que la croissance de l’économie mixte chinoise a dépassé toutes les autres et que la Russie commence enfin à se redresser, les pays ont la possibilité d’emprunter à la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB) et à d’autres consortiums non américains.

L’enjeu est bien plus que de savoir quels pays obtiendront les contrats bancaires. La question est de savoir si la philosophie du développement suivra la voie classique fondée sur l’investissement dans les infrastructures publiques ou si le secteur public sera privatisé et la planification confiée à des sociétés d’investissement privés.

Ce qui a fait des États-Unis et de l’Allemagne les principaux pays industrialisés du XXe siècle – et plus récemment la Chine – c’est l’investissement public dans les infrastructures économiques. L’objectif était de faire baisser le coût de la vie et de stimuler le commerce en fournissant des services de base de manière subventionnée ou gratuitement. Au contraire, les investisseurs américains exercent une influence sur l’endettement des pays du Tiers Monde, des économies post-soviétiques et, plus récemment, de l’Europe du Sud pour forcer à la vente des biens publics. Les plans actuels visant à renforcer la politique néolibérale avec le Partenariat transpacifique (TPP), le Partenariat transatlantique pour le commerce et l’investissement (TTIP) et l’Accord de libre-échange transatlantique (TAFTA) vont si loin qu’ils cherchent  à transférer le pouvoir de planification gouvernemental au secteur financier et privé.

De toute évidence, les stratèges américains espéraient que la menace d’isoler la Russie, la Chine et d’autres pays les mettrait au pied du mur s’ils essayaient de faire du commerce ou d’investir avec leur monnaie nationale. Leur choix serait soit de subir des sanctions comme celles imposées à Cuba et à l’Iran, soit d’éviter l’exclusion en acquiesçant au système financier et commercial dollarisé et à ses tentatives de placer leurs économies sous contrôle américain.

Le problème de la capitulation, c’est que ce Consensus de Washington ne fonctionne qu’à court terme, car il sème les germes de la dépendance financière, des bulles d’endettement, de la déflation et l’austérité qui en découle. Ce plan financier consiste à créer des occasions d’escroquerie sur les prix et de gros profits pour les entreprises. Les traités commerciaux parrainés par les États-Unis obligeraient les gouvernements à payer des amendes égales au montant que les réglementations sur l’environnement, les lois protégeant les consommateurs et d’autres politiques sociales ponctionnent les profits des entreprises. Les entreprises seraient en mesure d’exiger des compensations de la part des pays dont les politiques sanitaires, financières, environnementales et d’intérêt public portent atteinte à leurs intérêts, et de saisir les gouvernements devant des tribunaux extrajudiciaires. Ces tribunaux, organisés en vertu des règles de la Banque mondiale et des Nations Unies, auraient le pouvoir d’ordonner aux contribuables de verser un important dédommagement pour compenser une législation considérée comme portant atteinte aux « bénéfices futurs escomptés » d’une entreprise. 2.

Cette menace politique divise le monde entre les économies pro-américaines et celles qui maintiennent les investissements publics dans l’infrastructure, ce qui est considéré comme un capitalisme progressiste. Le néolibéralisme parrainé par les États-Unis, qui soutient ses propres intérêts financiers et corporatifs, a poussé la Russie, la Chine et d’autres membres de l’Organisation de coopération de Shanghai à former une alliance pour protéger leur autonomie économique plutôt que de devenir dépendants d’un crédit en dollars qui les noie dans une dette en devises étrangères.

Au centre de la fracture mondiale actuelle se trouvent les derniers siècles de réformes sociales et démocratiques occidentales. Cherchant à suivre la voie classique du développement occidental en conservant une économie mixte public / privé, la Chine, la Russie et d’autres nations trouvent plus facile de créer de nouvelles institutions telles que l’AIIB que de réformer le FMI et la Banque mondiale. Leur choix se situe entre des gains à court terme dont la face sombre est une dépendance menant à l’austérité, ou un développement à plus long terme mais en toute indépendance et à prospérité ultérieure.

Toute résistance implique le risque d’un renversement militaire ou d’un coup d’État clandestin. Bien avant la crise ukrainienne, les États-Unis avaient déjà abandonné la prétention de soutenir les démocraties. Les dés ont été jetés en 1953 avec le coup d’État contre le gouvernement laïc iranien et le coup d’État de 1954 au Guatemala pour s’opposer à la réforme agraire. Le soutien aux oligarchies clientes et aux dictatures en Amérique latine dans les années 1960 et 1970 a été mis en évidence par le renversement d’Allende au Chili et le programme d’assassinat de l’Opération Condor sur tout le continent. Sous la présidence de Barack Obama et de la secrétaire d’État Hillary Clinton, les États-Unis ont affirmé que le statut de « nation indispensable » des États-Unis d’Amérique leur a valu de soutenir les récents coups d’État au Honduras et en Ukraine et de parrainer l’attaque de l’OTAN contre la Libye et la Syrie, laissant l’Europe absorber les réfugiés.

Le choix de l’Allemagne

Ce n’est pas ainsi que les Lumières étaient censées évoluer. Le décollage industriel de l’Allemagne et d’autres nations européennes impliqua une longue lutte pour libérer les marchés des rentes foncières et des charges financières siphonnées par leurs aristocraties terriennes et leurs banquiers. C’était l’essence même de l’économie politique classique du XIXe siècle et de la social-démocratie du XXe siècle. Il y a un siècle, la plupart des économistes s’attendaient à ce que le capitalisme industriel produise une économie d’abondance et à ce que des réformes démocratiques appuient les investissements dans l’infrastructure publique et la réglementation pour contenir le coût de la vie. Mais la diplomatie économique américaine menace maintenant d’inverser radicalement cette idéologie économique en cherchant à démanteler le pouvoir de réglementation public et à imposer un programme de privatisation radical en vertu du TTIP et du TAFTA.

Les théories commerciales dépeignent le commerce et l’investissement comme aidant les pays pauvres à rattraper leur retard, les obligeant à s’en sortir en devenant plus démocratiques pour surmonter les avantages acquis de leurs oligarchies, selon les principes utilisés par les économies industrielles européennes et nord-américaines. Au lieu de cela, le monde a plutôt tendance à se polariser, et non pas à converger. La bulle financière transatlantique a éclaté en provoquant un passif d’austérité depuis 2008. Les économies endettées sont poussées à surmonter leur ralentissement économique en privatisant leur domaine public.

La question immédiate à laquelle sont confrontés l’Allemagne et le reste de l’Europe occidentale est de savoir encore combien de temps ils vont sacrifier leurs occasions commerciales et d’investissement avec la Russie, l’Iran et d’autres économies en adhérant aux sanctions américaines. L’intransigeance américaine menace de forcer un choix « avec ou contre nous » dans ce qui se profile comme un changement géopolitique systémique sur le rôle approprié des gouvernements : leurs secteurs publics doivent-ils fournir des services de base et protéger les populations contre les monopoles prédateurs, l’extraction de rentes et la polarisation financière ?

La crise financière mondiale actuelle remonte à la Première Guerre mondiale et à ses conséquences. Le principe qui devait être exprimé était le droit des nations souveraines à ne pas être forcées de sacrifier leur survie économique sur l’autel des exigences intergouvernementales et de la dette privée. Le concept de nation inscrit dans le Traité de Westphalie de 1648 a fondé le droit international sur le principe de la parité des États souverains et de la non-ingérence. Sans une solution de rechange globale pour éviter que les dettes ne polarisent les sociétés et ne déchirent les économies, l’impérialisme monétaire des pays créanciers est inévitable.

La fracture mondiale du siècle dernier entre l’économie des créanciers et celle des débiteurs a interrompu ce qui semblait être le destin démocratique de l’Europe de permettre aux gouvernements de prendre le pas sur les intérêts financiers des rentiers. Au lieu de cela, l’Occident suit l’hégémonie diplomatique des États-Unis pour un retour à l’époque où ces intérêts régnaient sur les gouvernements. Ce conflit entre créanciers et démocratie, entre oligarchie et croissance économique (et en fait, survie) restera la question déterminante de notre époque, pour la prochaine génération, et probablement pour le reste du XXIe siècle.

Michael Hudson

Cet article est adapté de l’édition allemande de « Super-Imperialism » (2017).

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone.

Notes

  1. Je donne le contexte complet dans « The IMF Changes its Rules to Isolate China and Russia », 9 décembre 2015, disponible sur michael-hudson.com, Naked Capitalism, Counterpunch and Johnson’s Russia List
  2. Lori M. Wallach, « The corporation invasion », Le Monde Diplomatique, 2 décembre 2013, http://mondediplo.com/2013/12/02tafta. Elle ajoute : « Certains investisseurs ont une conception très large de leurs droits. Les entreprises européennes ont récemment intenté des actions en justice contre l’augmentation du salaire minimum en Égypte ; Renco s’est battu contre la politique de lutte contre les émissions toxiques au Pérou, en utilisant un accord de libre-échange entre ce pays et les États-Unis pour défendre son droit à polluer (6). Le géant américain du tabac Philip Morris a intenté des poursuites contre l’Uruguay et l’Australie au sujet de leur législation antitabac. » Voir aussi Yves Smith, « Germany Bucking Toxic, Nation-State Eroding Transatlantic Trade and Investment Partnership », Naked Capitalism, 17 juillet 2014, et « Germany Turning Sour on the Transatlantic Trade and Investment Partnership », Naked Capitalism, 30 octobre 2014

 

http://lesakerfrancophone.fr/limperialisme-economique-de-loligarchie-etasunienne

Le monde orthodoxe, un objet géopolitique méconnu ?

Le monde orthodoxe, un objet géopolitique méconnu ?

Par Thomas TANASE, le 17 décembre 2017  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Paris, agrégé et docteur en histoire, ancien membre de l’École française de Rome. Spécialiste de l’histoire de la papauté et de ses relations avec l’Asie, il a notamment publié « Jusqu’aux limites du monde. La papauté et la mission franciscaine, de l’Asie de Marco Polo à l’Amérique de Christophe Colomb » (École française de Rome 2013) et une nouvelle biographie de Marco Polo (Éditions Ellipses, 2016).

A l’approche du Noël orthodoxe (7 janvier), cet article offre une lecture géopolitique inédite de l’orthodoxie, en relation avec la problématique de la mondialisation.

Comment le monde orthodoxe est-il lui aussi un des protagonistes de la mondialisation ? À travers cet article, il s’agit de comprendre l’orthodoxie par son universalisme pour ensuite se pencher sur le rôle des Églises orthodoxes dans le retour du religieux. L’auteur montre comment, à l’ère globale, le monde orthodoxe se déterritorialise. Enfin, T. Thanase présente l’orthodoxie en tant qu’acteur dans les conflits de la mondialisation. Ce texte brillant, très solidement documenté, contribue donc à éclairer la mondialisation sous un nouveau jour.

POUR BEAUCOUP, l’orthodoxie est dans le fond une forme de christianisme local, composée d’Églises nationales voire nationalistes. Dans les Balkans elle prendrait une forme quelque peu pittoresque, débouchant souvent sur un esprit de clocher à l’origine de conflits animés. En Russie, elle prendrait le visage de l’alliance avec un impérialisme agressif. Son organisation sur des bases nationales, à la différence par exemple du catholicisme, serait la preuve d’une absence d’universalisme ; elle ne pourrait pas être considérée comme une religion « globale » à l’heure de la mondialisation [1].

Cette vision a pour elle d’être en fait très ancienne. Déjà au Moyen Âge, la papauté se définissait comme universelle par rapport à une chrétienté byzantine caractérisée comme « grecque » et inscrite sur la liste des Églises « orientales » séparées de Rome. L’historiographie contemporaine a souvent repris le thème du « césaropapisme » byzantin, faisant de l’Église orthodoxe une Église soumise au pouvoir politique. L’orientalisme du XIXe siècle a lui aussi laissé son empreinte, l’orthodoxie devenant une sorte d’ailleurs, parfois séduisant, de la Grèce à la Russie, mais toujours autre, différent et immobile à travers les âges. Enfin, on retrouve avec la crise yougoslave des années 1990 l’idée d’une civilisation orthodoxe trop différente pour pouvoir véritablement mettre en place des démocraties viables, vision prolongée par la peur actuelle d’une Russie dépeinte comme principale menace contre les « valeurs démocratiques et libérales ». Mais il est vrai qu’il s’agit d’un discours souvent repris par les orthodoxes eux-mêmes, qui ne manquent pas de souligner l’ancienneté de leur foi, sa permanence à travers les siècles et de montrer leur méfiance envers le libéralisme occidental.

Dans cette perspective, la question d’une géopolitique du monde orthodoxe n’aurait qu’un intérêt réduit. Sur le fond, elle reviendrait à étudier les différents pays orthodoxes, leurs blocages face à la modernité et les innombrables conflits de juridiction entre Églises. Pourtant, la réalité est plus complexe. Le monde orthodoxe a une influence multiforme. Il participe aussi pleinement des enjeux liés au retour du religieux et à la mondialisation. Nous chercherons donc à montrer comment, à travers une pluralité d’acteurs qui ne peut se réduire à la seule Russie, le monde orthodoxe est-il lui aussi un des protagonistes de la mondialisation, qui joue son rôle dans les équilibres internationaux ?

À travers cet article, il s’agira de comprendre l’orthodoxie par son universalisme pour ensuite se pencher sur le rôle des Églises orthodoxes dans le retour du religieux. Nous verrons subséquemment comment, à l’ère globale, le monde orthodoxe se déterritorialise. Enfin, nous étudierons l’orthodoxie en tant qu’acteur dans les conflits de la mondialisation.

Le monde orthodoxe, un objet géopolitique méconnu ?
Une église orthodoxe à Moscou (Russie)
Crédit : Christian Millet

L’orthodoxie, un universalisme

Pour comprendre le rôle de l’orthodoxie dans le monde actuel, il faut malgré tout faire un détour par l’histoire. En effet, l’Église orthodoxe n’est pas une Église définie sur une base nationale. Elle est l’autre moitié d’un christianisme commun qui s’est développé dans le cadre de l’empire romain à la fin de l’Antiquité, avant de donner naissance à deux ensembles différents, le catholicisme et l’orthodoxie qui se séparent officiellement en 1054, sans jamais d’ailleurs que les contacts et les influences ne cessent. L’Église orthodoxe est également l’héritière dans son fonctionnement des règles établies aux IVe et Ve siècles. Le concile de Chalcédoine en 451 a donné une définition stricte du dogme qui était celle de Rome et de Constantinople [2]. L’Église a été progressivement organisée autour de cinq patriarcats, unis tout en étant autonomes : Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche (dans la Turquie actuelle, à la frontière avec la Syrie) et Jérusalem.

Trois de ces patriarcats tombent sous la domination musulmane au VIIe siècle. A l’ouest, dès le Ve siècle, alors que l’autorité impériale s’effondre, la papauté commence à revendiquer son autorité universelle (« catholique »). Le pouvoir pontifical peut ensuite longtemps faire figure de facteur d’unité dans une Europe médiévale féodale et fragmentée. L’ensemble fait naître progressivement une Église centralisée, bâtie sur un système de normes à valeurs universelles, au-dessus des États – d’où les relations difficiles de la papauté avec empereurs et rois dès le Moyen Âge. L’orthodoxie a continué au contraire à se développer jusqu’en 1453 dans le cadre byzantin, c’est-à-dire dans le cadre de l’empire romain d’Orient de Constantinople. Restée à l’écart des innovations du catholicisme médiéval, elle demeure plus attachée à la tradition des premiers « pères de l’Église » de langue grecque. L’héritage byzantin a laissé une empreinte sur sa conception des rapports avec l’État. Les orthodoxes aiment à citer l’idéal de « symphonie des pouvoirs » formulé dans une « novelle » (loi) de l’Empereur Justinien en 535, c’est-à-dire d’une collaboration entre deux ordres autonomes et liés entre eux, l’ordre politique et l’ordre ecclésial. Dans la réalité, la « symphonie des pouvoirs » n’a pas toujours été si harmonieuse et n’a pas empêché des conflits parfois très durs [3]. Mais justement, l’Église orthodoxe n’a jamais été purement et simplement soumise au pouvoir des empereurs malgré le statut spécial reconnu à ces derniers. Les luttes d’influence se sont donc déroulées sur un autre plan, plus souple et plus horizontal, que la querelle des papes et des empereurs médiévaux. Quant au modèle d’Église-empire qui est resté une référence pour l’orthodoxie jusqu’à aujourd’hui, il ne doit donc pas être confondu avec un modèle d’Église nationale : il s’agissait d’une autre forme de l’universalisme romain.

Encore aujourd’hui, les autorités orthodoxes aiment à citer le principe « d’économie » : il est permis de s’accommoder des réalités, et parfois de déroger aux principes, tant que l’essentiel n’est pas en jeu. De fait, l’Église orthodoxe laisse généralement une marge de manœuvre importante au rapport entre les prêtres et leurs fidèles. Elle n’a en outre jamais été uniquement limitée à l’empire byzantin, avec le maintien des sièges d’Alexandrie, Antioche et Jérusalem (dont les patriarches étaient néanmoins grecs). De la même manière, malgré le cadre impérial, l’Église byzantine a accepté très tôt (avec beaucoup de tâtonnements) la mise en place d’Églises autonomes, en particulier pour la principauté de Rus, organisée autour de la « métropole » de Kiev. Même si le lien avec Constantinople ne fut jamais coupé, le monde russe put se développer à part, l’éloignement aidant, réalisant une synthèse originale entre culture byzantine et héritage slave. Reste encore le cas de la chrétienté géorgienne, qui remonte elle aussi aux premiers siècles du christianisme, et qui est toujours restée indépendante de l’empire byzantin : dès le Moyen-âge, elle était reconnue comme un « patriarcat » supplémentaire.

Cette souplesse explique encore la formidable capacité de résilience de l’orthodoxie. Tout au long de son histoire, elle n’a cessé de faire face à des situations désespérées. En 1204, Constantinople est prise par les croisés. Si l’on ajoute la pression teutonique dans les régions baltiques et l’arrivée des Mongols, qui soumettent les terres russes en 1240, l’orthodoxie en tant qu’espace politique est presque entièrement rayée de la carte au milieu du XIIIe siècle. Elle a pourtant pu se rétablir, même si la restauration d’un empire byzantin à Constantinople en 1261 est restée plus que précaire. Dès la moitié du XIVe siècle, cet empire est sous la menace des Ottomans, avant d’être éliminé avec la conquête de Constantinople en 1453. Cependant, ces presque deux siècles de répit ont donné le temps nécessaire au monde orthodoxe pour dépasser le paradigme impérial. Les Églises serbe, bulgare, russe ou des principautés roumaines (Valachie, Moldavie) ont fait évoluer la chrétienté byzantine vers un « Commonwealth » orthodoxe [4], dont chaque souverain reproduisait les pratiques byzantines et tentait d’obtenir une reconnaissance de Constantinople. C’est encore au cours de cette période que le mont Athos commence à remplacer Constantinople comme principal point de référence du monde orthodoxe : la capitale byzantine est remplacée par une république indépendante constituée par les monastères des différentes nations orthodoxes sur la « sainte montagne ». C’est également entre les XIIIe et XVe siècles que la théologie orthodoxe connaît d’importants développements comme l’hésychasme [5], et que sa différence avec l’Église latine se cristallise. Ainsi, non seulement l’orthodoxie n’est pas immobile, incapable de transformations, mais sa survie après la prise de Constantinople en 1453 est justement due à sa capacité à dépasser le modèle d’Église-empire.

A partir de 1453, l’orthodoxie balkanique devient un millet, une des nations-communautés religieuses de l’empire ottoman. L’Église grecque de Constantinople peut au passage récupérer une large partie de son autorité sur les chrétientés des Balkans. Toutefois, l’orthodoxie survit aussi en dehors de l’empire ottoman, dans les principautés roumaines vassalisées mais autonomes et dans l’empire russe. Les souverains de Moscou reprennent à leur compte l’héritage byzantin, tandis que le thème d’une Moscou troisième Rome commence à circuler. En 1589, le tsar Boris Godounov réussit même à faire reconnaître Moscou comme un patriarcat. L’Église russe n’est cependant jamais purement nationale, et s’inscrit toujours dans un horizon tourné vers le mont Athos, Constantinople, Jérusalem. C’est même l’origine du schisme qui divise l’Église russe au XVIIe siècle, lorsque les « vieux-croyants » refusent de corriger des pratiques rituelles trop éloignées de celles des autres Églises orthodoxes. L’expansion russe permet aussi à l’orthodoxie de se diffuser le long des routes l’Eurasie : Pierre le Grand établit une première mission russe permanente à Pékin en 1715. Mais surtout, une des réformes essentielles de Pierre le Grand est de rompre avec l’autonomie traditionnelle du pouvoir ecclésiastique. Le patriarcat est supprimé et l’Église placée sous l’autorité d’une assemblée ecclésiastique, le Saint Synode, présidée par un procureur en chef, fonctionnaire d’État : Pierre le Grand ne fait ici rien d’autre que d’imiter la Prusse protestante. A partir du XVIIIe siècle, le modèle impérial russe doit autant au modèle germanique d’Église du prince qu’à la tradition byzantine. L’évolution de l’orthodoxie est donc aussi en synchronie avec celle de l’Europe occidentale et son cujus regio eius religio.

L’impérialisme russe du XIXe siècle utilise bien l’orthodoxie. Il en fait un élément de russification vis-à-vis d’autres populations orthodoxes, comme les roumanophones de Moldavie [6]. L’indépendance de l’Église géorgienne est supprimée en 1811 avec l’intégration dans l’empire russe. L’orthodoxie, en partie assimilée au panslavisme, est un élément d’affirmation de la Russie dans les Balkans ou vis-à-vis de l’empire ottoman. Mais il ne s’agit cependant pas du transfert direct d’un « césaropapisme » byzantin en terre russe. La Russie fait partie du concert des nations européennes, avec lesquelles elle est en rivalité. La France et la Russie se disputent notamment la protection des communautés chrétiennes de l’empire ottoman, en particulier en Terre Sainte (c’est d’ailleurs ce qui sert de déclencheur à la guerre de Crimée). Dans les Balkans, l’orthodoxie s’associe étroitement à partir du XIXe siècle à un cadre national, lorsque les États nouvellement créés veulent faire reconnaître l’autonomie de leur Église face au patriarcat grec de Constantinople. Mais là aussi, cette réappropriation de l’orthodoxie dans le cadre de l’État-nation est la marque de l’inscription de ces peuples dans le cadre européen de l’époque. L’évolution trouve son point d’aboutissement avec la mise en place générale de patriarcats indépendants (« autocéphales) au XXe siècle, qui consacre l’indépendance de toutes ces Églises [7]. Ce mode de fonctionnement est encore aujourd’hui celui de la communauté orthodoxe. La primauté d’honneur revient au patriarcat œcuménique de Constantinople, qui a sous son autorité le mont Athos (même si par ailleurs celui-ci est une communauté autonome au sein de l’État grec), l’île de Crête (dont l’Église est autonome) ainsi qu’une partie des Églises de la diaspora (sur lesquelles on reviendra plus bas). Suivent les patriarcats d’Alexandrie, Antioche et Jérusalem, puis les patriarcats russe, serbe, roumain, bulgare et, depuis 1990, géorgien. Un rang au-dessous du point de vue honorifique, se trouvent la Grèce et Chypre, avec des Églises indépendantes « autocéphales ».

Le monde orthodoxe a pourtant semblé encore une fois pouvoir disparaître avec la mise en place de pouvoirs communistes en Russie puis en Europe de l’Est menant une politique antireligieuse active. Si la Grèce et Chypre sont restées à l’écart, la Grèce a connu aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale une guerre civile entre gouvernement et communistes. Pour Chypre, l’indépendance a signifié une guerre civile avec sa communauté turque, doublée de l’invasion turque de 1974. La fin du système soviétique (1991) a pourtant permis une réémergence des cultures orthodoxes en Russie et en Europe orientale. En ce sens, on peut aussi de parler d’un « retour du religieux » en terre orthodoxe. Celui-ci trouve une partie de son histoire dans les capacités de résilience de l’orthodoxie, qui n’a jamais disparu des pays soviétisés, malgré les persécutions. En Union des républiques socialistes soviétiques notamment, l’Église a accepté de garder une présence institutionnelle face au pouvoir soviétique, même si dans les années 1930 presque tout le clergé avait été éliminé, les églises fermées ou détruites et nombre de croyants déportés ou fusillés. Cependant, J. Staline a aussi réintégré l’orthodoxie dans la synthèse nationale lors des désastres de la Seconde Guerre mondiale, permettant sa survie, même si la politique antireligieuse n’a jamais cessé, y compris à l’époque de N. Khrouchtchev ou de L. Brejnev. La situation a été globalement moins dramatique en Europe de l’Est ; mais là aussi, l’Église a dû maintenir une présence officielle face aux pouvoirs communistes, dans des sociétés où la pratique religieuse mettait d’emblée dans une situation de marginalité.

L’orthodoxie a été en partie ramenée dans le jeu international par les transformations de l’Église catholique aux temps du concile de Vatican II, qui a invité deux observateurs de l’Église russe. Un des actes les plus spectaculaires du pape Paul VI fut sa rencontre en 1964 au cours d’un voyage en Terre Sainte avec le patriarche Athénagoras. A cette occasion, les deux prélats ont levé symboliquement les excommunications réciproques du schisme de 1054. Mais la rencontre était aussi le résultat de l’inscription du patriarcat de Constantinople dans le camp occidental après la Seconde Guerre mondiale (le patriarche Athénagoras avait d’ailleurs officié aux États-Unis avant de devenir patriarche). Le réveil religieux à l’Est doit surtout beaucoup au contexte international de la fin des années 1970, à commencer par l’essor de l’islam politique, de l’Iran à l’Afghanistan, l’arrivée sur le trône pontifical de Jean-Paul II et une politique générale de la part des États-Unis pour encourager les mouvements religieux, qui a joué son rôle dans le démantèlement du système soviétique. Une nouvelle fois, le monde orthodoxe ne vit pas en vase clos, mais s’inscrit bien dans les grands enjeux géopolitiques de son temps.

Les Églises orthodoxes : un exemple de retour du religieux ?

La fin du système communiste a indéniablement permis aux Églises orthodoxes de se réaffirmer ; mais il s’agit aussi en partie d’une résurgence, alors que les croyants peuvent désormais pratiquer leur foi au grand jour. Dans l’ensemble des pays orthodoxes de l’ancien bloc de l’Est, un certain nombre de traits communs peuvent être dégagés. D’une manière globale, les lieux de cultes se multiplient. Les ordinations de prêtres, après avoir augmenté de manière notable, se maintiennent, tout comme les vocations monastiques. Les maisons d’éditions, publications ou différents médias liés aux Églises connaissent un développement notable. Le retour de l’orthodoxie se voit encore sur le plan des grandes manifestations publiques [8]. Dans ces circonstances, la figure du patriarche passe au centre de la vie publique de chacune de ces nations (et concentre aussi toutes les attaques). Un peu partout, les différentes Églises cherchent à nouer des liens avec les pouvoirs politiques. Le symbole le plus visible en est souvent la construction de grands monuments. Dès 1994, la décision a été prise de reconstruire la cathédrale du Saint Sauveur à Moscou, dont la destruction avait été le symbole des persécutions antireligieuses. Réouverte en 1997, c’est là qu’ont été célébrées en 2007 les funérailles religieuses du premier président russe postsoviétique, Boris Eltsine ; Vladimir Poutine et Dimitri Medvedev assistent chaque année au début de l’office de Pâques [9]. Toutefois, un projet encore plus impressionnant a été lancé en 2010 à Bucarest, où est en cours de construction une cathédrale prévue pour être la plus grande église orthodoxe au monde [10].

De tels projets nécessitent des soutiens financiers, qui ne peuvent être uniquement privés et font naître des débats. En effet, les différents pays orthodoxes de l’ancien bloc soviétique ont en règle générale gardé dans leur ordre juridique l’idée d’une séparation marquée entre Église et État. La Constitution russe de 1993 définit explicitement la Russie comme un État séculier et neutre. En échange, la loi de 1997 sur « la liberté de conscience et les associations religieuses », qui mentionne dans son préambule la contribution particulière de l’orthodoxie au développement culturel et spirituel de la Russie, cherche clairement à contrôler voire entraver l’activité de groupes religieux qui n’ont pas une présence historique traditionnelle (à la différence de l’orthodoxie, de l’islam, du judaïsme et du bouddhisme, mentionnés dans le préambule). Elle est directement liée au contexte des années 1990, lorsque, parallèlement à l’effondrement de l’État russe, des groupes religieux américains bénéficiant de financements importants pouvaient mener une activité missionnaire intense à l’aide de programmes d’aide sociale ; la question du statut des Témoins de Jéhovah ou des scientologues revient régulièrement sur le devant de l’actualité ou dans les rapports des institutions américaines [11]. De son côté, l’Église russe fait bien la promotion d’un soutien actif à la Nation, visible notamment dans les principes de l’important document sur « Les fondements de la doctrine sociale » adopté en 2000 [12].

En Roumanie, si la Constitution de 1991 affirmait la liberté de conscience, la loi de 1948 sur les cultes (qui imposait notamment un contrôle strict sur les liens avec l’étranger) n’a été abrogée et remplacée qu’en 2006, dans le cadre de l’entrée dans l’Union européenne. La loi ouvre la porte à une reconnaissance de groupes religieux, qui peuvent obtenir des financements publics limités et des exemptions fiscales. Pour être reconnus, ils doivent représenter au moins 0,1% de la population et douze ans de présence dans le pays. Là aussi, il s’agit de faire la distinction entre les religions historiques (dont le catholicisme, l’islam, le judaïsme) et les groupes religieux, notamment américains, qui ont pu se développer dans les années 1990 [13]. En Serbie, l’Église a obtenu la restitution de certains biens confisqués par le régime communiste, et reconstitué un patrimoine grâce à de généreuses donations, ce qui a d’ailleurs fait naître un certain nombre de scandales financiers ; mais elle ne reçoit pas de financements publics (ce qui explique aussi le peu de contrôle de certains comptes). Pour le reste, la loi fait là aussi la distinction entre les religions historiques et les autres groupes, obligés de s’enregistrer. La Constitution bulgare reconnaît le rôle historique de la foi orthodoxe, ce qui lui a été confirmé par la loi sur les religions de 2002 ; les différents groupes religieux peuvent recevoir un financement limité, et l’Église bénéficie d’exemptions fiscales [14]. Ainsi, si la place de l’Église dans l’espace public contraste en général avec la situation en Europe occidentale, dans les faits son statut est souvent moins favorable que, par exemple en Allemagne ou en Italie, pays qui disposent de régimes d’entente entre État et religions. La sollicitude parfois affichée par les pouvoirs politiques envers l’Église ne relève donc pas tant d’un modèle écrit dans le droit que d’un état plus général de la société, dans laquelle l’Église reste au sens large un élément d’identité.

Mais c’est également ce qui marque les limites de ce revival. Indépendamment de l’aspect politique, la période communiste a aussi été une période d’industrialisation massive et de mutation sociale, avec ses conséquences habituelles : affaiblissement du monde rural, urbanisation, développement de grands ensembles de banlieues desquels les églises étaient totalement absentes (effet évidemment renforcé par les destructions d’églises dans les centres-villes historiques et les villages). Toutes ces transformations ont sécularisé ces pays beaucoup plus en profondeur que l’enseignement idéologique d’un athéisme militant (tandis que les persécutions ont pu au contraire renforcer dans leurs convictions une partie des croyants). Ces transformations se prolongent aujourd’hui avec l’essor de la société de consommation et de modes de vie de plus en plus comparables à ceux des sociétés développées. En d’autres termes, la période communiste a aussi été une période au cours de laquelle les pays orthodoxes sont définitivement sortis d’un modèle plus traditionnel associant étroitement Église, État et ordre social, là où, en Grèce et à Chypre, la rupture a été jusqu’à récemment moins évidente.

Il est courant de rappeler qu’en Grèce, la Constitution est placée sous l’invocation de la Trinité, que le drapeau national porte la croix et que l’État paie les salaires du clergé. Pourtant, même dans le cas de la Grèce, si l’Église est au cœur de la société, les années qui ont suivi la dictature des colonels (1967-1974) ont amorcé un processus de libéralisation doublé par l’intégration au modèle européen depuis 1981. En 1982, le mariage civil a été introduit. L’identité religieuse (donc orthodoxe) n’est plus imposée sur les cartes d’identité depuis 2000. Depuis 2008, les cours d’éducation religieuse sont devenus optionnels dans l’éducation [15]. Pour la première fois un chef de gouvernement, Alexis Tsipras, issu du parti communiste, a refusé en 2015 de prêter serment lors de son investiture sous une forme religieuse. Quant à Chypre, la référence permanente à l’orthodoxie n’est pas sans rappeler la situation du catholicisme irlandais ou polonais, c’est-à-dire de pays où la religion est aussi une arme pour la lutte nationale. Mais il n’en reste pas moins que même avec cette histoire différente, la Grèce et Chypre s’inscrivent dans un tableau général commun à l’ensemble des pays orthodoxes.

En effet, des ex-pays communistes à Chypre, nombre de paramètres permettent de montrer une convergence avec la sociologie des sociétés occidentales. La chute massive du nombre des naissances est certes d’abord un indicateur de la crise de ces sociétés (et, dans les anciens pays communistes, de la dégradation très brutale des conditions de vie qui a accompagné leur transition vers l’économie de marché). Toutefois, il s’agit aussi de l’indicateur d’un mode de vie de plus en plus sécularisé, y compris en Grèce (où elle a précédé la crise de 2008). L’alphabétisation de ces pays est achevée, l’éducation universitaire développée, le travail des femmes comparable aux niveaux occidentaux [16]. C’est sur cette réalité de fond qu’il convient de faire un tableau du rapport de ces sociétés à la religion qui ne peut qu’être nuancé.

A un premier niveau, des études d’opinion comme celle du Pew Research Center montrent que la croyance religieuse est répandue à des niveaux comparables avec ceux de l’Amérique du Nord, voire parfois avec des taux sud-américain et africains (avec par exemple un taux de croyance en Dieu de 95% en Roumanie ou de 92% en Grèce – à comparer avec les 59% de la Hongrie et les 29% de la République tchèque, pourtant elles aussi autrefois intégrées au bloc soviétique). Ces chiffres tranchent avec le scepticisme montant des sociétés d’Europe occidentale [17]. Ce paramètre se combine avec le fait que très peu de personnes refusent de se reconnaître dans une filiation religieuse : la référence à l’orthodoxie est bien un élément d’identité. La majorité des personnes interrogées attribue d’ailleurs souvent leur religion plus à la famille et la tradition qu’à un choix individuel, et affirment que l’orthodoxie est importante pour l’identité de leur pays. On trouve également une part plus ou moins variable selon les pays de personnes se définissant comme orthodoxes par tradition, sans être croyantes.

Cependant, une fois que l’on prend les chiffres de présence à l’église, on se rend compte qu’ils sont dans l’ensemble comparables à ceux des pays occidentaux, c’est-à-dire faibles voire parfois très faibles [18]. Autre différence, par exemple avec les États-Unis, la population est relativement moins portée à remettre en cause les discours scientifiques, et peut accepter leur autonomie, voire leur non-concordance avec les données de la foi. Mais en échange, le baptême est quasiment général, ce qui contraste avec la situation de l’Europe occidentale. Une large majorité des personnes interrogées considère que la religion est importante ou très importante, et déclare posséder des icônes, porter une croix ou un signe religieux et avoir l’habitude d’allumer un cierge à l’église. Ces chiffres illustrent donc non pas simplement un effacement du fait religieux, mais plutôt une transformation des pratiques, de plus en plus individuelles et qui ne se laissent pas enfermer dans un cadre trop strict.

Les pays orthodoxes semblent ainsi relever d’un modèle sui generis, qui ne peut s’identifier ni au scepticisme de l’essentiel de l’Europe, ni aux régions de forte pratique religieuse du Sud, ni même au modèle de religiosité américaine. Enracinées dans une autre histoire, les pratiques restent différentes, ce dont témoigne une autre donnée significative donnée par l’étude du Pew Research Center : les orthodoxes participent peu à des séances de lecture biblique, et se montrent peu intéressés par le fait de mettre en avant leur foi (pour le dire avec les termes de l’étude, seuls 24% des Roumains, 16% des Russes, 17% des Grecs ou 9% des Bulgares « share faith or views on God at least monthly »). Si on retrouve dans le monde orthodoxe une religion faite de pratiques individuelles assez souples, celle-ci reste malgré tout liée à un cadre ecclésial même assez lâche (comme le montrent les cierges, les icônes), lié à l’identité nationale. Elle prend en revanche un aspect sans doute moins prosélyte et tourné vers la société civile que dans certains groupes nord-américains.

Naturellement, les variations existent selon les pays. La Bulgarie ou la Serbie ont une population globalement très peu pratiquante (respectivement 9% et 7% de participation dominicale), et une croyance religieuse moins intense. En échange, la Roumanie, restée plus rurale et où la lutte antireligieuse n’a jamais atteint la même intensité, est un espace où la pratique est plus régulière (24% de participation dominicale, 20% de la population déclare ne jamais se rendre à l’Église). L’Église apparaît dans toutes les enquêtes d’opinion comme l’institution qui inspire le plus confiance aux Roumains, loin devant l’État. Mais il est surtout intéressant de relever comment la Russie défie les caricatures. C’est un des pays où la croyance en Dieu, même élevée, est la moins importante (75%) et où la pratique est la plus basse (7% de la population qui déclare une participation dominicale, 61% de la population qui déclare n’aller à l’église jamais ou presque jamais).

Cette réalité explique pourquoi l’Église ne dispose que de capacités de mobilisation limitées. Les différentes autorités ecclésiastiques peuvent parfois tenir des discours très conservateurs, surtout au regard des nouvelles revendications sociétales somme toute relativement récentes même en Europe de l’Ouest. Mais leur capacité à imposer ces idées est liée au fait qu’elles correspondent pour l’instant à l’état de l’opinion dans ces différents pays (opinion d’ailleurs commune aux catholiques, musulmans et orthodoxes de la région). En outre, l’Église orthodoxe est aussi par tradition plus souple que ces conflits sociétaux peuvent donner l’impression. Le divorce est accepté (sans oublier que les prêtres son généralement mariés). Mais il est également notable, là aussi de manière bien éloignée des caricatures, que dans ses « Les fondements de la doctrine sociale », l’Église russe accepte également (avec beaucoup de détours) la contraception, allant au-delà des autres pays orthodoxes dont les prêtres adaptent sur le terrain avec beaucoup de largeur les condamnations de principe. De la même manière, en ce qui concerne les débats sur la fin de vie, on remarque que l’Église russe condamne explicitement le maintien en vie indéfini de manière artificielle [19].

Malgré les nostalgies, du côté des conservateurs, ou les craintes, du côté des libéraux, le modèle de proximité actuelle entre États et Église des pays orthodoxes, s’il plonge ses racines dans les traditions historiques, recouvre en fait une situation très différente. L’Église orthodoxe participe aux transformations contemporaines du fait religieux et s’inscrit dans des sociétés très sécularisées. La situation est à cet égard différente de celle des pays musulmans, encore en pleine phase de modernisation démographique, économique ou sociale. De la Grèce à la Russie, l’orthodoxie participe du maintien d’une identité nationale, liée à l’État, et qui a comme support une croyance très large, qui permet toute une gamme d’attitudes, d’une affirmation culturelle sans croyance à une pratique très intense. Cette voie originale, avec ses forces et ses faiblesses, peut sembler, en particulier dans les pays en question, comme une voie médiane, maintenant une identité et des valeurs sur lesquelles peut se construire la communauté nationale, sans nécessairement verser dans les excès des États-Unis, où la présence d’un fondamentalisme de masse polarise la vie publique et exporte ses conflits vers l’Europe.

Le monde orthodoxe à l’ère globale : vers une déterritorialisation ?

Il suffit de regarder une carte du monde pour voir immédiatement ce qui fait la force et la faiblesse du monde orthodoxe. Dominé par la masse russe, il a bien une présence mondiale, depuis la Méditerranée jusqu’aux frontières de la Chine et de la Corée ; mais justement, cette présence reste dominée par un seul État, la Russie. De plus, à la différence du monde musulman, lui aussi centré sur un bloc géographique d’un seul tenant, le monde orthodoxe est adossé à une zone de dépression démographique  : il s’agit bien entendu de sa grande faiblesse [20]. Les quelque 200 à 250 millions d’orthodoxes dans le monde font pâle figure sur un plan numérique face au milliard de catholiques et de musulmans. Cette présence est aussi limitée géographiquement : elle reste presque inexistante en Asie (Russie exceptée) et plus encore en Afrique. Il n’en reste pas moins que le monde orthodoxe ne saurait se réduire à la seule Russie. Il est également inscrit dans l’Union européenne. Or l’entrée récente de Chypre (1 millions d’habitants), de la Bulgarie (7 millions d’habitants) et surtout de la Roumanie avec ses 20 millions d’habitants a changé la donne : l’orthodoxie constitue désormais un bloc avec un poids démographique non négligeable (aux alentours de 40 millions de personnes, si l’on ajoute aux nouveaux entrants les 11 millions de Grecs). De plus, les pays en question sont relativement homogènes du point de vue religieux, avec des nuances [21]. A cela il faut encore ajouter les candidats à l’Union européenne que sont le Monténégro et la Serbie (9 millions de personnes, auxquelles s’ajoutent les populations serbes des Balkans occidentaux), dont on peut penser qu’ils ont vocation à s’inscrire à terme dans l’ensemble européen, même si la Serbie reste marquée par les conflits des années 1990 et balance entre Europe et Russie.

Les équilibres sont donc plus complexes qu’il n’y paraît. Au total, on peut distinguer quatre grands ensembles culturels dans le monde orthodoxe  : un ensemble hellénophone ; un ensemble roumanophone ; un ensemble slave des Balkans (Bulgarie, Macédoine, Serbie, Monténégro), divisé mais proche linguistiquement et qui a une histoire commune (un même rameau médiéval, suivi de plusieurs siècles de domination ottomane) et enfin un monde largement dominant démographiquement de quelque deux cent millions de personnes, héritier de l’ancienne chrétienté de Kiev : l’Ukraine (42,7 millions de personnes) la Biélorussie (9,5 millions) et la Russie (144,3 millions d’habitants, plus les Russes des anciennes républiques soviétiques). A ces quatre ensembles il faut encore ajouter un dernier pays, qui représente à lui tout seule une culture originale : la Géorgie et ses 4 millions d’habitants.

On voit à quel point ce serait une erreur d’identifier l’orthodoxie avec le seul monde slave. Même moins important démographiquement, le monde grec reste le cœur du monde orthodoxe, ne serait-ce que par les liens particuliers qui unissent le christianisme à l’hellénisme – le grec est la langue de rédaction des Évangiles. Le mont Athos est jusqu’à aujourd’hui un point névralgique, lieu de pèlerinage et de rencontre pour des croyants venus de tous les horizons. Mais le monde roumain, qui coupe en deux le monde slave, a sa propre sensibilité et joue de plus en plus un rôle particulier. Son poids démographique n’est pas négligeable (plus de 23 millions de personnes, si l’on ajoute population roumanophone de Moldavie). En Roumanie la pratique s’étant pour l’instant davantage maintenue que dans d’autres pays, elle dispose de plus de prêtres, de plus de moines, de plus de croyants, ce qui lui permet de peser. Or la Roumanie, de langue latine et dont l’État s’est largement construit au XIXe siècle sur le modèle français, garde une identité spécifique, davantage tournée vers l’Ouest, alors que son nationalisme s’est en partie forgé contre les tentatives russes de l’assimiler au bloc slave.

Cependant, ce serait une erreur de s’en tenir aux seuls pays majoritairement orthodoxes. Il faut encore ajouter un héritage historique et institutionnel, qui, pour très minoritaire qu’il soit, n’en a pas moins des effets géopolitiques très réels. Les patriarcats du Ve siècle n’ont jamais été abolis, même si Rome s’est éloignée. C’est donc encore le patriarcat de Constantinople [22], dans le quartier du Phanar, à Istanbul, qui a une primauté de principe, alors que sa situation est éminemment délicate. La fondation de l’État turc moderne s’est accompagnée de la quasi-disparition de sa communauté grecque, en particulier après les pogroms à Istanbul de 1955 (une communauté qui compte aujourd’hui peut-être 4000 personnes). Le dernier séminaire orthodoxe sur l’île de Halki, au large d’Istanbul, a été fermé en 1971. La loi turque oblige le patriarche de Constantinople à avoir la nationalité du pays, alors qu’il n’y a pratiquement plus d’orthodoxes et aucun séminaire. L’actuel patriarche, Bartholomé (en place depuis 1991), né à une époque où la communauté grecque istanbuliote n’avait pas encore entièrement disparu, a été formé au séminaire de Halki puis en Europe et notamment à Rome. Mais la question du recrutement du clergé met en question à terme la survie de ce patriarcat [23]. La question a réussi à intéresser les autorités américaines, et notamment Barack Obama qui l’a évoquée devant le parlement turc en 2009, sans grand succès [24].

Alexandrie, Antioche et Jérusalem ont aujourd’hui des patriarcats orthodoxes en communion avec Constantinople et les autres Églises. A Alexandrie, il s’agit d’une diaspora grecque et levantine en train de disparaître (la grande majorité des 10% de chrétiens égyptiens relèvent de l’Église « copte » restée à part). Le monastère grec de Sainte-Catherine du Sinaï est un autre centre prestigieux ; il est autonome sous la juridiction du patriarche de Jérusalem. La communauté orthodoxe de Syrie, qui mélange population arabe et clergé grec sous l’autorité du patriarche d’Antioche (installé à Damas depuis le XIVe siècle) est encore importante, et directement impliquée dans l’actuelle guerre civile. Enfin, la présence d’un patriarche grec à Jérusalem s’est toujours maintenue. Même si le catholicisme a largement progressé au XIXe siècle au sein des populations palestiniennes ou libanaises, celles-ci ont encore un noyau orthodoxe. Il existe donc également une orthodoxie de langue arabe, directement touchée par l’exil auquel sont contraints nombre de chrétiens de la région. La disparation progressive du christianisme de la région est d’autant plus dramatique pour l’orthodoxie qu’il s’agit de la destruction d’une histoire de deux millénaires, avec laquelle elle a gardé un héritage institutionnel et canonique.

Mais surtout, les événements du XXe siècle ont aussi fait de l’orthodoxie une religion de diaspora. Des premiers petits noyaux russes, roumains, grecs sont apparus dès la fin du XIXe siècle ou dans les années 1920 en Europe de l’Ouest ou aux États-Unis. Cependant, l’immigration russe après 1917 a contribué de manière notable à implanter de petites communautés orthodoxes dans des villes comme Paris ou New-York. Elle a été suivie par les exilés des pays de l’Est après la Seconde Guerre mondiale, sans oublier l’importante immigration grecque. Au-delà des seuls effectifs de ces communautés, forcément réduits, Paris ou New-York ont été au cœur de la pensée orthodoxe du XXe siècle, à une époque où la réalité communiste empêchait les centres traditionnels de l’orthodoxie de fonctionner normalement. Le séminaire Saint-Serge à Paris a joué un rôle important dans ce renouvellement, que l’on peut d’ailleurs inscrire dans un mouvement plus large de retour aux sources du christianisme et aux textes antiques, en contact avec les milieux catholiques de Vatican II ou les milieux protestants [25]. Petit-à-petit, le français a pu commencer à devenir une langue de liturgie orthodoxe, tandis que toute une littérature théologique et philosophique orthodoxe spécifiquement française a vu le jour.

Quant aux États-Unis, ils unissent de petits noyaux russes et ukrainiens à une communauté grecque plus conséquente. L’anglais est devenu la langue principale de la liturgie des communautés grecques : les nouvelles générations, tout en affirmant sur un mode très américain leur attachement à leurs origines, ne comprennent plus le grec de leurs parents (et encore moins le grec des Évangiles). Les différentes communautés orthodoxes outre-Atlantique ont été traversées par tous les grands débats qui ont cours dans la société américaine, et s’échelonnent sur toute une gamme d’attitudes, des plus libérales aux plus conservatrices. Le séminaire de Saint-Vladimir à New-York, lié à l’Église russe de l’exil, a lui aussi joué un rôle conséquent dans le renouveau intellectuel de l’orthodoxie, en particulier grâce à un théologien français d’origine russe, formé à Saint-Serge, Jean Meyendorff. L’immigration grecque a encore fait naître des communautés orthodoxes jusqu’à Buenos Aires ou en Australie. L’influence du monde russe est à l’origine d’Églises embryonnaires en Chine et au Japon [26].

La question des diasporas a bien entendu pris un aspect nouveau avec l’émigration récente des pays de l’Est, en particulier au sein de l’Union européenne. Aujourd’hui, les communautés orthodoxes d’Allemagne, d’Angleterre sont de plus en plus importantes. L’immigration roumaine joue un rôle particulièrement important en Espagne ou en Italie, en particulier dans la région de Rome : en l’espace de quelques années, ce sont plusieurs dizaines de paroisses roumaines qui sont apparues en Europe, en général avec des locaux prêtés par des églises catholiques [27]. Le profil de ces diasporas est en train de changer : composées d’ouvriers, de migrants issus du monde rural, elles deviennent plus importantes en nombre, moins élitistes et gardent un lien plus fort avec le pays d’origine, à l’heure des transports à bon marché et de la télévision par satellite. En outre, catholiques et orthodoxes sont amenés à se fréquenter de plus en plus souvent sur le terrain, alors que les pratiques catholiques elles-mêmes sont en train de se transformer dans l’Église d’après Vatican II (comme en témoigne la présence fréquente d’icônes ou d’images d’inspiration orthodoxes dans les églises catholiques). Les frontières deviennent de plus en plus poreuses, et un phénomène de déterritorialisation des Églises orthodoxes commence à s’ébaucher.

Mais en même temps, le phénomène de diaspora reste pour l’essentiel organisé autour des Églises nationales traditionnelles. Il n’y a par exemples pas d’Église orthodoxe française, italienne, ou américaine, mais, dans chacun de ces pays, des orthodoxies russe, grecque, roumaine, balkanique ou même arabe (liée à Antioche). Les communautés de l’exil au temps du communisme, méfiantes envers leur Église d’origine, se sont en outre souvent placées sous l’autorité du patriarcat de Constantinople. Il existe des tentatives de regroupement, comme par exemple une Assemblée des évêques orthodoxes de France, ou même une Fraternité orthodoxe d’Europe occidentale. Néanmoins, l’orthodoxie continue en général de proclamer son attachement au modèle d’Églises territoriales, raison pour laquelle elle ne peut en principe pas établir d’Église nationale dans une Europe de l’ouest (voire un Occident) relevant traditionnellement de Rome (et qu’en sens inverse les autorités orthodoxes qualifient de « prosélytisme » l’activité catholique sur leur territoire).

Les rivalités au sein du monde orthodoxe se sont parfois exacerbées avec le démantèlement de l’URSS. La Géorgie a réussi à faire accepter la renaissance de son Église en 1990. En revanche, le conflit autour de la Moldavie entre Roumanie et Russie a son pendant dans le domaine ecclésiastique. La Moldavie, très majoritairement roumanophone (hors Transnistrie) dépendait du temps de l’URSS du seul patriarcat de Moscou. Ce n’est qu’en 1989 qu’un évêque roumanophone est nommé. Mais cela n’a pas empêché le patriarcat de Bucarest d’encourager le rétablissement d’une métropole roumanophone de Chisinau sous son autorité en 1992. La Moldavie est donc divisée entre deux Églises différentes, l’une sous l’autorité de Bucarest et l’autre sous l’autorité de Moscou (qui comprend également des églises de langue roumaine), tandis que l’on a même parfois pensé à organiser une « Église nationale moldave » [28]. On voit de la sorte comment lorsqu’elle est associée à un État et une identité, l’orthodoxie peut devenir un élément de soft power  : elle est ici liée à l’affirmation de l’identité roumaine.

Cependant la querelle autour de la Moldavie montre encore comment aux rivalités nationales se superpose la coupure entre l’Union européenne (ou de manière plus large le camp occidental) et le monde russe. De manière significative, déjà en 1992, le patriarcat de Constantinople a soutenu le rétablissement d’une Église moldave sous juridiction roumaine ; mais celui de Serbie a critiqué la décision roumaine. Ainsi, la rivalité d’influence entre Moscou et Constantinople est-elle aussi parfois doublée par un débat sur la ligne à suivre vis-à-vis de l’Occident, plus ou moins conciliante. Le patriarcat de Constantinople a soutenu l’autonomie vis-à-vis de Moscou des Églises orthodoxes en Estonie (1996), en République Tchèque et en Slovaquie (1998). L’exemple sans doute le plus caricatural, et le plus tragique, de cette superposition de conflits reste l’Ukraine, avec sa division en trois Églises orthodoxes : l’Église traditionnelle relevant du patriarcat de Moscou ; un patriarcat ukrainien de Kiev autoproclamé en 1992, mais que les autres Églises orthodoxes n’ont pas reconnu ; et une Église ukrainienne autocéphale, présente surtout à l’ouest du pays, remontant à 1921, supprimée par le pouvoir soviétique et rétablie en 1990 à partir de la diaspora, où elle s’était maintenue.

La situation se complique d’autant plus que, malgré son rôle sur la scène internationale, le patriarcat de Constantinople peine de plus en plus à imposer son autorité, alors que le patriarcat de Moscou a désormais pour lui le soutien d’un État puissant et de larges effectifs. D’ailleurs, la situation du patriarcat de Constantinople dépend sans doute aussi dans une large mesure des relations entre Ankara et le Kremlin. Le patriarcat de Moscou, appuyé par l’État, cherche désormais à reprendre sous son aile les communautés russes de l’étranger. Les conflits se sont multipliés, même si une partie de l’orthodoxie russe de l’étranger a accepté de reconnaître en 2007 son appartenance à l’Église patriarcale de Moscou, tout en gardant son autonomie. Dans un climat plus apaisé, le patriarcat de Bucarest a, lui aussi, réussi à faire reconnaître en 2008 son autorité sur l’orthodoxie roumaine de l’étranger, malgré quelques exceptions.

L’intérêt pour des patriarcats nationaux à renforcer les liens entre ces communautés et le pays d’origine est évident. Ces communautés permettent d’avoir un relais à l’étranger, et de promouvoir le pays d’origine : les diasporas sont par définition un vecteur privilégie de soft power . La Russie pourra ainsi mener une diplomatie d’influence au moyen de son orthodoxie, dont la manifestation la plus récente est en 2016 l’inauguration d’une cathédrale russe à Paris, appuyée sur un centre culturel. A Rome, sur la colline du Janicule, face au Vatican, une nouvelle église a également été consacrée en 2009 sur un terrain appartenant à l’ambassade russe en Italie. Le cas de la Roumanie, en déclin démographique mais dont une partie importante de la population est partie à l’étranger, est plus original. Les différentes paroisses ont aussi une utilité sociale : il s’agit de lieux d’entraide pour les nouveaux arrivants. Mais la projection du patriarcat en dehors de ses frontières à partir d’un réseau dense de paroisses peut aussi être lue comme une adaptation à la mondialisation et même à une forme de déterritorialisation du peuple roumain, compte tenu du caractère massif des départs à l’étranger. De la sorte, le patriarcat se retrouve dans une position d’autant plus centrale que l’État est en général éloigné de ces populations et peu capable d’intervenir. Le patriarcat peut devenir un acteur central de l’intégration européenne et atlantique roumaine, voire du redéploiement de cette nationalité dans une mondialisation post-État-nation.

Il est donc clair qu’il faut renoncer à avoir une vision monolithique du monde orthodoxe, comme le montrent encore les difficultés récentes à réunir un grand concile panorthodoxe [29]. Les différentes autorités en parlent pourtant depuis les années 1960, sous l’égide du patriarcat de Constantinople. L’idée serait d’unir toutes les Églises orthodoxes pour s’accorder sur les positions à prendre dans le monde contemporain et adapter la théologie. La mise en place d’une institution commune permettrait de peser davantage face aux grands acteurs internationaux, et de mieux gérer les diasporas et les conflits liés aux proclamations unilatérales d’indépendance ecclésiale. Ce grand concile a finalement été convoqué en 2016 pour être tenu en Crête (après que les tensions entre la Turquie et la Russie aient empêché sa tenue à Istanbul). Mais au dernier moment, le patriarcat de Bulgarie a exprimé ses doutes sur l’organisation du concile et demandé son report, demande immédiatement approuvée par les patriarcats serbe, géorgien et d’Antioche (autant dire de Damas) [30]. Le patriarcat de Moscou a profité de cette occasion pour soutenir les protestataires ; toutes ces Églises ont fini par boycotter le concile (sauf l’Église serbe, qui a fait volte-face et choisi de participer). L’événement, largement préparé par le patriarcat de Constantinople, avec parfois des soutiens venus des États-Unis [31], a au moins eu, de la sorte, le mérite de dessiner une géographie assez claire des différents regroupements au sein du monde orthodoxe.

L’orthodoxie, un acteur dans les conflits de la mondialisation

Le monde orthodoxe est de par sa géographie même un acteur majeur de la géopolitique mondiale : il se trouve directement au contact du grand arc de crise partant de la Méditerranée orientale pour aller en Asie centrale. Les théoriciens ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, à l’image d’un Samuel Huntington, qui fait de l’orthodoxie une civilisation à part entière (la civilisation « orthodoxe russe »). Le succès de cette grille de lecture, formée aux temps des guerres de l’ex-Yougoslavie, ne s’est plus démenti, malgré ses faiblesses. La première est sans doute de lier étroitement valeurs libérales et Occident, en posant une divergence fondamentale avec les autres espaces de civilisations, incapables d’incorporer l’ordre occidental. La seconde est de simplifier à l’extrême le concept de civilisation autour d’une valeur ou d’une religion. Trop impressionné par le retour du religieux dans l’espace ex-communiste, Huntington sous-estime à quel point il s’agit de sociétés laïcisées et sécularisées, et donc à même de converger avec le monde occidental. Et même si Huntington est parfaitement conscient que ses blocs civilisationnels ne forment pas des ensembles monolithiques, sa description du monde orthodoxe n’en repose pas moins sur une réduction abusive à la Russie, plus quelques satellites : Huntington dit d’ailleurs explicitement que l’OTAN ou l’Union européenne devraient se limiter à la « chrétienté occidentale », laissant à la Russie la « responsabilité de l’ordre » pour la Roumanie, la Bulgarie ou Chypre [32]. C’est d’ailleurs une autre des ambigüités de la théorie de Huntington. Elle a connu un très grand succès en Russie, justement parce qu’elle permettait de théoriser de manière simple un modèle russe « orthodoxe ». Le discours politique russe, d’Evgueni Primakov à Vladimir Poutine, a pu y puiser l’idée d’une identité russe avec une aire d’influence naturelle, et articuler sur cette identité ses appels à un monde multipolaire qui ne se réduise pas au libéralisme occidental [33].

La situation s’est néanmoins révélée plus complexe. La crise de l’espace ex-yougoslave a montré la nécessité de rechercher plus de stabilité. La Roumanie et la Bulgarie ont été intégrées à l’OTAN dès 2004 puis ont adhéré à l’Union européenne en 2007, plutôt que de rester dans une zone grise instable, aux côtés de la Moldavie ou de l’Ukraine. Un pan important de cette évolution s’est joué sur le plan de la diplomatie religieuse. Si une partie du monde catholique avait pu soutenir le nationalisme croate au début du conflit yougoslave, en mai 1999, en pleine campagne de bombardement contre la Serbie, Jean-Paul II, après avoir condamné la guerre menée par l’OTAN, faisait sa première grande visite dans un pays à majorité orthodoxe, en Roumanie, acceptant au passage de mettre au second plan la question gréco-catholique [34]. Cette première visite fut suivie de voyages pontificaux en Grèce (2001), Ukraine (2001), Bulgarie (2002) et à Chypre (Benoît XVI en 2010), complémentaires de l’élargissement européen et atlantique. Seule la Russie est restée fermée au pape polonais.

Néanmoins, même les relations avec la Russie et le camp occidental ont pu un temps sembler avancer bon an mal an, sans que celle-ci ne s’oppose par exemple de manière trop visible à l’élargissement de l’OTAN [35]. Une partie de l’explication vient des attentats du 11 septembre 2001, immédiatement suivie d’une offre de services russe et d’une collaboration avec les États-Unis en Afghanistan. La lutte contre le terrorisme international aurait pu servir de tremplin à la mise en place d’un ordre international plus ouvert, faisant collaborer les États entre eux, y compris d’ailleurs les États musulmans. Il était donc possible de faire la lecture d’une convergence de fond de toutes les sociétés, toutes appelées à entrer dans une modernité sécularisée, portée par l’alphabétisation, la transition démographique et la croissance économique. Sur cette base, les différents ensembles auraient pu construire des politiques communes, et un ordre libéral acceptable par tous, vers lequel même la Russie semblait un temps converger.

La réalité est toute autre. Le renforcement de la Russie a réveillé les hostilités. L’avancée régulière d’un ordre occidental, doublée par les élargissements de l’OTAN et le retour des tensions avec la Russie, semblait plutôt relever du célèbre raisonnement géopolitique de Zbigniew Brzezinski. Une Russie trop forte ne peut intégrer un ordre libéral par définition occidental (et même américain), dont elle modifierait substantiellement l’équilibre. Les États-Unis doivent donc empêcher l’émergence d’une puissance « eurasiatique » et refuser tout partenariat à égalité avec la Russie, surtout si un tel partenariat en venait à lui offrir une influence sur l’OTAN ou l’Union européenne. L’OTAN devrait donc dans cette perspective non seulement inclure la Bulgarie et la Roumanie, mais aussi s’étendre à l’Ukraine, ce qui, pour Brzezinski, serait le véritable pivot. Son intégration à l’OTAN, conjuguée à la perte d’influence russe dans le Caucase et en Asie, devrait affaiblir la Russie. Cette dernière deviendrait ainsi un acteur incapable de modifier substantiellement l’ordre libéral, à l’image de la France, de l’Allemagne ou du Japon, en attendant le moment où le rééquilibrage du monde et l’affaiblissement des États-Unis laisseraient en place un ordre libéral d’empreinte américaine pérennisé par la mise en place de systèmes internationaux [36]. Dans cette perspective, le conflit ne se joue plus entre monde orthodoxe et monde occidental comme chez Huntington : la ligne de fracture indiquée par Brzezinski passe de l’Ukraine aux « Balkans » d’Asie centrale, et traverse le monde orthodoxe.

De fait, la « révolution des roses » géorgienne de 2003 et surtout la « révolution orange » ukrainienne de 2004 ont bien fait changer la situation. Comme cela était prévisible, elles ont marqué un retournement des relations entre les pays occidentaux et la Russie. En 2008, le président Poutine, invité au sommet de l’OTAN à Bucarest, s’est livré à un affrontement ouvert au sujet de l’élargissement à l’Ukraine et à la Géorgie, tandis que les puissances européennes (Allemagne, France, Grande-Bretagne) se sont montrées réservées. Quelque mois plus tard, la Géorgie et la Russie s’affrontaient directement lors de la guerre de l’été 2008. Cependant, si la « révolution orange » de 2004 était encore dans les temps pour remplir les souhaits de Brzezinski, qui parlait d’une intégration européenne et atlantique de l’Ukraine entre 2005 et 2010 [37], la réalité est que le processus s’est bloqué, avec bien entendu l’aide active de la Russie. Et il a porté pour finir à l’effondrement de l’Ukraine depuis 2014. Le conflit ukrainien ne se joue certes pas sur un mode simpliste entre monde orthodoxe et monde occidental, mais entre deux camps qui se réclament chacun de l’orthodoxie (avec chacun son Église), l’un nationaliste et tourné vers l’Ouest, l’autre russophile, le tout dans une société très sécularisée où ces revendications sont bien plus idéologiques que proprement religieuses. Au-delà, un pays comme la Roumanie, aussi orthodoxe soit-il de tradition, est clairement engagé dans le camp de l’OTAN.

Mais en même temps, la division culturelle est plus visible que jamais entre une Ukraine orientale, proche de la Russie, et une Ukraine occidentale davantage tournée vers l’Europe, qui a gardé la trace de sa longue intégration dans le royaume de Pologne-Lituanie (d’ailleurs les autorités polonaises ne se sont pas montrées insensibles au mouvement de « l’Euromaïdan »). La grille de lecture d’un Huntington peut donc reprendre de la force : sa différence fondamentale avec Brzezinski reste de penser que sur le fond l’ordre occidental libéral n’a pas la force d’intégrer et d’assimiler purement et simplement les autres « civilisations ». De fait, la crise ukrainienne fait bien apparaître une ligne de faille. Plus important que le mécontentement russe vis-à-vis d’un éventuel élargissement de l’OTAN est le fait de voir imploser un pays de plus de 40 millions d’habitants, qui devient un foyer d’instabilité. Quelle que soit l’évolution, la mise à l’écart de la Russie et ce que l’on a parfois pu qualifier de « schisme russo-occidental » [38] semblent rendre bien difficile la mise en place dans la région d’une situation apaisée, et ce d’autant plus qu’il ne s’agit pas d’un front isolé. La crise ukrainienne se conjugue avec la montée globale des désordres, au Proche-Orient (où elle a son correspondant dans la désintégration syrienne), et même à l’Ouest, avec la crise du modèle européen voire, de plus en plus, la crise des démocraties libérales dans leur ensemble, États-Unis compris.

En effet, une nouvelle fois, il faut renoncer à regarder le monde orthodoxe de manière isolée si l’on veut saisir les véritables enjeux. A vrai dire, la relance de conflits entre espace occidental et Russie aux portes de l’Union européenne peut avoir des effets de contagion inquiétants. La Roumanie, (frontalière de la Serbie, de la Moldavie, et de l’Ukraine, sans oublier la Hongrie de Viktor Orban), a réussi jusqu’à présent à préserver une stabilité menacée dans les années 1990. Mais la montée de contestations qui ont un air de parenté évident avec l’Euromaïdan et la polarisation croissante de l’opinion sont inquiétantes [39]. Les mêmes tensions peuvent se retrouver en Bulgarie, le tout doublé d’un renouveau des tensions avec la Turquie. Quant à la Grèce, qui pouvait faire figure de pays favorisé au sein du monde orthodoxe, chacun connaît sa situation particulièrement tragique. Beaucoup d’observateurs n’ont d’ailleurs pas manqué de voir dans la place de l’Église une des causes de dysfonctionnement de l’État grec, et ce d’autant plus que, déjà, avant le déclenchement de la crise de 2008 plusieurs scandales financiers fortement médiatisés avaient terni l’image des autorités ecclésiastiques.

Le nouvel archevêque d’Athènes depuis 2008, Hiéronyme II, a su adopter dans ce contexte une attitude plus pastorale et plus apaisée, évitant d’intervenir de manière trop visible dans les questions politiques. En ce sens, son action a un air de parenté celle du pape François. L’Église n’a pas fait de difficultés, certes sans trop avoir le choix, à participer aux efforts fiscaux. Au-delà des affaires et du train de vie de certains prélats, la grande majorité des prêtres grecs, salariés d’État, ont eux aussi fait les frais de l’austérité. En échange, le rôle caritatif de l’Église a aidé beaucoup de Grecs, ce qui a eu plutôt tendance à renforcer sa crédibilité, dans un contexte où beaucoup d’autres institutions, à commencer par l’État, se sont montrées défaillantes. Quant aux attaques contre son patrimoine ou ses privilèges fiscaux, elles ont finalement obtenu peu de résultats dans un contexte où l’austérité et les privatisations sont manifestement destinées avant tout à satisfaire les créditeurs européens et internationaux [40].

Cependant, la crise grecque renvoie aussi directement aux questions posées par le modèle européen ou la politique de l’euro, et ce d’autant plus que les difficultés ne se limitent pas aux seuls pays de tradition orthodoxe, si l’on prend en compte les affrontements entre les autorités européennes et Viktor Orban en Hongrie ou les très fortes tensions qui agitent la Pologne. Mais plus largement, des pays comme l’Italie ou la France semblent de plus en plus déstabilisés économiquement et divisés, tandis que le Brexit a montré une crise profonde du modèle en lui-même. Et surtout, la crise est loin d’être exclusivement européenne, alors que les printemps arabes se sont terminés sur la déstabilisation de nombreuses sociétés, tandis que la situation libyenne et la guerre civile en Syrie ont un effet de retour sur le continent européen, y compris en Grèce et dans les Balkans, frappés de plein fouet par la crise des réfugiés de 2015.

Or cette situation de crise généralisée peut aussi créer des convergences inattendues. En plein conflits ukrainien et syrien, le pape François et le patriarche Cyrille se sont rencontrés le 12 février 2016 à Cuba, après deux décennies de refus de la part du patriarcat de Moscou. Le pape François s’est montré très prudent sur l’Ukraine, alors que le conflit implique directement l’Église gréco-catholique (voire les catholiques polonais). Parallèlement, le pape François n’a pas caché son refus en 2013 d’une intervention contre le régime de Bachar el-Assad, là aussi en convergence avec la politique russe. A vrai dire, le rapprochement entre la papauté et le patriarcat de Moscou avait déjà été amorcé sous Benoît XVI. D’une manière générale, face à des revendications sociétales de plus en plus poussées, souvent doublées d’une remise en cause de leur rôle, les Églises orthodoxes de l’Union européenne ont progressivement construit une véritable politique commune avec le Vatican, processus désormais élargi au patriarcat de Moscou. Même les évangélistes américains, en principe on ne peut plus éloignés culturellement de l’orthodoxie russe, avaient commencé à entretenir des liens avec le patriarcat de Moscou [41], dont on ne sait s’ils résisteront à l’actuel conflit diplomatique entre les États-Unis et la Russie. L’inquiétude devant la multiplication des désordres et le sort des chrétiens d’Orient a donc permis au rapprochement entre le patriarcat de Moscou et le Vatican de s’accélérer, court-circuitant par là même le rôle des autres Églises orthodoxes, qui avaient été jusque là des interlocuteurs privilégiés du Vatican.

Sans aucun doute, cet effort se combine avec la politique de l’État russe. Le discours de Vladimir Poutine en 2013 au club Valdaï est à cet égard un jalon [42]. Le Président russe, qui appelle de ses vœux un ordre multipolaire depuis notamment le fameux discours de Munich en 2007, parle de l’importance pour fonder cet ordre de la diversité des valeurs morales et du fait religieux, qui s’exprime à travers la diversité des nations. A ses yeux, la Russie tirerait sa force de sa capacité à unir ces valeurs aussi bien chrétiennes que musulmanes, juives ou bouddhistes dans un modèle civique explicitement opposé à un ordre euro-atlantique refusant ses racines chrétiennes, voire le sentiment religieux dans ce qu’il peut avoir de convictions positives, et dont le monolithisme ne pourrait accepter que des vassaux, et non des nations indépendantes [43]. Il est dès lors important de relever qu’au-delà des stéréotypes, la diplomatie russe ne dispose dans les faits que de moyens d’influence limités, ce dont témoigne son échec à diffuser une image positive du pays, voire à mobiliser les communautés russes de l’étranger [44]. A cela on ajoutera que justement le monde orthodoxe est plus divers qu’on ne le pense souvent, ce qui pose une résistance à la politique russe.

Mais en même temps, si la Russie ne peut avoir une projection de son soft power aux dimensions de la politique américaine, elle peut disposer d’un effet de levier si la crise s’approfondit en Europe ou aux États-Unis. La nouvelle visite en 2016 de Vladimir Poutine au mont Athos (après une première visite en 2005) a permis de poser la Russie en partenaire du monde grec à l’heure où les sentiments antioccidentaux y ont été revivifiés. Elle sera d’autant plus suivie d’effets si les médias ou les institutions européennes continuent de se faire l’écho de discours simplistes contre l’Église grecque et, au-delà, contre les Églises orthodoxes, catholiques, ou contre les attitudes parfois trop conservatrices au sein de populations pour l’instant relativement rétives à la politique russe, comme en Roumanie, en Bulgarie voire au-delà, en Hongrie ou en Pologne. Le thème de la protection des chrétiens d’Orient peut de la même manière avoir une influence bien au-delà de la Syrie, jusqu’en France. Pour l’heure, un dirigeant comme Alexis Tsipras a toujours fait le choix de l’Union européenne, quitte à utiliser la carte russe comme un moyen pour faire pression sur ses partenaires occidentaux. Mais si la crise devait continuer à s’approfondir, il pourrait en aller différemment, en Grèce, en Europe de l’Est, et peut-être même dans certains pays occidentaux. Après tout, d’une manière qui était parfaitement imprévisible, les États-Unis depuis l’élection de Donald Trump en sont arrivés à se scinder autour d’un affrontement qui porte sur les relations avec la Russie, et qui cristallise en fait des choix de société de plus en plus incompatibles.

Sur le fond, nous sommes donc dans une situation très différente de celle des années 1990, quand un ensemble occidental relativement cohérent, associant des États-Unis et des Européens en plein dynamisme, pouvait se proposer d’intervenir face à des crises extérieures limitées et de construire un ordre international cohérent. Le tourbillon actuel de conflits est plutôt la marque d’un désordre mondial généralisé, qui en arrive même à toucher le cœur de l’Occident, comme le montrent la victoire de Trump et le Brexit. Le thème d’une crise existentielle du libéralisme, de la démocratie est de plus en plus à la mode. La montée en puissance des réseaux, du big data et l’accélération de la circulation des individus remettent radicalement en cause les États dans leurs prérogatives fondamentales : organiser, contrôler, protéger. Avec l’élection de Donald Trump, on est venu à imaginer un peu plus concrètement comment les États faillis pourraient aussi se trouver à l’Ouest. A vrai dire, la mondialisation, si étroitement associée à l’Occident par les théoriciens des années 1990, qui se demandaient quels pays et quelles civilisations pouvaient y être intégrés, s’est émancipée. Elle a peut-être son centre de gravité dans les grandes métropoles européennes et surtout américaines, mais elle est désormais partout. Il n’y a pas de région qui ne soit pas engagée dans un processus de modernisation, de sécularisation. Et en retour, elle bouleverse toutes les sociétés, y compris celles des États-Unis d’Amérique ou d’Europe : il n’y a plus de certitudes pour l’avenir.

Dans cette situation de désordre, tout le monde navigue à vue. Le monde orthodoxe est un acteur parmi d’autres, qui a lui aussi un patrimoine, une richesse. Et au-delà des prises de position parfois très conservatrices, il a même une culture du compromis et de la résilience qui peuvent être utiles : après tout (et cela leur a été reproché) les Églises orthodoxes ont su en leur temps composer avec les Mongols, les sultans ottomans ou avec le pouvoir athée soviétique. Elles sont habituées à évoluer dans un univers très sécularisé, avec un modèle particulier d’articulation entre le religieux et la politique. Elles peuvent participer dans toute leur diversité à la création de nouvelles convergences et de pôles de résistance face aux désordres, indispensables si l’on veut éviter les pires scénarios. Or ces convergences, qui ne pourront uniquement se baser sur les alliances du passé, se devront d’être complexes. Elles pourront difficilement se limiter à un ordre américain, ou même, pour le monde orthodoxe, à un très improbable (pour le moment) ordre russo-américain. A vrai dire, les bouleversements actuels peuvent même créer des convergences encore impensables il y a peu. Après tout, tant que le catholicisme et l’orthodoxie étaient fortement territorialisés, adossés à deux espaces de civilisation clairement distincts, toutes les tentatives d’union voulues d’en haut, par les pouvoirs politiques et ecclésiastiques, ont échoué. Mais la projection mondiale actuelle de ces deux christianismes, certes inégale, leur mise en situation dans des problématiques de plus en plus comparables, peuvent brasser les croyants d’une manière inédite. Sans s’unir, ils finissent de plus en plus par s’échanger leurs caractéristiques, dans un monde où les cultures les plus éloignées sont mises en relation.

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