Archives pour la catégorie Histoire

L’Orient se divise au concile de Chalcédoine

8 octobre 451

L’Orient se divise au concile de Chalcédoine

Le 8 octobre 451, tandis que l’Occident romain est mis à sac par les Huns, un grand concile s’ouvre à Chalcédoine, en face de Constantinople, sur la rive asiatique du Bosphore (aujourd’hui Kadiköy). Il va traiter de querelles théologiques très subtiles mais qui auront, pour les chrétiens d’Orient, des conséquences importantes et encore d’actualité.

Chalcédoine est le quatrième et dernier des grands conciles oecuméniques qui mettent en place les structures de la chrétienté, après Nicée (325) : Constantinople (381) et Éphèse (431).

Concile de Chalcédoine (451), icone byzantine

Subtilités théologiques

Marcien, qui vient de succéder à son beau-père Théodose II à la tête de l’empire romain d’Orien, a convoqué à Chalcédoine plusieurs centaines d’évêques orientaux et deux légats du pape en vue d’effacer le souvenir malheureux du précédent concile, convoqué à Éphèse (Asie mineure) deux ans plus tôt, en 449. Ce concile, qui ne sera plus connu que sous le nom de « brigandage d’Éphèse », s’était séparé sans pouvoir se mettre d’accord sur la nature du Christ. 

À Chalcédoine, les évêques conciliaires arrivent enfin à s’accorder sur une définition qui a l’heur de convenir à l’évêque de Rome, le pape Léon 1er. Ils établissent la double nature humaine et divine du Christ dans une parfaite fusion. Ils réaffirment aussi le dogme de la Sainte Trinité (un Dieu en trois personnes, le Père, le Fils et le Saint Esprit).

En conséquence de quoi, le concile renouvelle la condamnation de l’hérésie arienne ainsi que du nestorianisme et du monophysisme. Cette dernière séduit les chrétiens coptes d’Égypte ainsi que les chrétiens d’Arménie et certaines communautés du Proche-Orient. Aujourd’hui encore, elle a cours dans l’Église copte d’Éthiopie et l’Église syrienne de l’Inde.

Voir la version intégralePublié ou mis à jour le : 2019-05-23 12:19:06

https://www.herodote.net/8_octobre_451-evenement-4511008.php

Une monnaie privée en France !

« 93 – Une si belle Banque

– Une monnaie privée en France !

Par Jacques Favier le mardi 1 octobre 2019, 22:28 – de la souveraineté – Lien permanent

L’agenda politique sur la monnaie numérique publique, ainsi que ma récente visite du Musée créé par la Banque de France m’ont conduit à de multiples réflexions. Qu’un ministre ne veuille pas de monnaie privée sur notre sol (curieux, d’ailleurs que ce soit précisément ce mot à double sens qui affleure ici) c’est une chose. Que la chose soit impensable en est une autre.

On va parler ici d’une monnaie privée émise justement par …un ministre, et pas n’importe lequel. Au coeur de l’appareil d’Etat, et en plein centre de la France.

Le double tournois de 1636

L’idée d’un système de référence unique sur toute l’étendue du royaume est au moins aussi vieille que Charlemagne, qui fixa l’antique système de la livre (à l’origine, mais à l’origine seulement, unité de poids) divisée en 20 sous de 12 deniers chacun. Ensuite l’histoire des monnaies émises et circulant, de l’évolution de leur poids, de leur titre en métal fin et de leur rapport tant entre elles qu’à la monnaie de compte est fort longue et complexe.

Le souverain lui-même faisait travailler des dizaines d’ateliers. Comme le précise l’auteur du Catalogue des Fonds de la Monnaie de Paris (*) : « Leur dissémination en grand nombre sur le territoire (une trentaine au milieu du XVIIIe siècle) répondait à des considérations économiques et/ou stratégiques. Plus de la moitié de ces ateliers a disparu à la veille de la Révolution et au cours de la période révolutionnaire. Pour les autres, le progrès technique, notamment en matière de transport, décida de leur suppression progressive à partir de 1837 (Bayonne, La Rochelle, Limoges, Nantes, Perpignan et Toulouse), puis en 1857 (Lille et Rouen), 1858 (Lyon et Marseille), 1870 (Strasbourg) et enfin 1878 (Bordeaux). A cette date, la Monnaie de Paris devint l’unique atelier national».

Au long de l’ancien régime, ces ateliers purent fort bien être opérés pour le compte du roi par les acteurs les plus divers, y compris privés. A l’occasion, ces ateliers privés ou affermés se révélèrent très capables d’activité proche du « faux monnayage », puisque la tentation était évidemment grande d’émettre un supplément de monnaies en tous points semblables et d’en garder pour soi le seigneuriage c’est à dire la prime par rapport à la valeur du métal. Un problème qui affecte la fausse monnaie elle-même ( voir une scène culte dans Le cave se rebiffe). Bref, vraie ou fausse, la tentation existe de tous temps d’en faire encore un peu, beaucoup, trop… mais ceci est une autre histoire.

A côté des ateliers monétaires royaux, il existait des ateliers pour les monnaies que nous appelons féodales.

Là aussi, à travers l’histoire, il en exista des dizaines, frappant de la monnaie pour de grandes principautés, ou de toutes petites. Car cette émission n’était pas tant liée à l’existence d’une zone économique cohérente qu’à celle d’un droit, d’une souveraineté toujours un peu usurpée, notamment après le démembrement de l’état carolingien. Inutile de dire que nos rois eurent à coeur de restreindre (ou de racheter !) ces droits à chaque occasion possible. Il existait pourtant encore, à la veille de la Révolution une quarantaine de ces principautés souveraines dont ne subsiste aujourd’hui que Monaco. Est-ce à dire que leurs propriétaires se considéraient comme étrangers en France ou étaient tenus pour tels ? Nullement. Certains pouvaient être souverains ailleurs (les Orange, les Matignon à Monaco, certains princes alsaciens…) d’autres étaient des petits seigneurs (dont le fameux roi d’ Yvetot) mais la plupart de ces terres d’exception appartenaient à de grandes familles de la Cour de France : Bourbon, Soubise, Rohan, Condé, Conti…

Les Gramont, souverains de Bidache (où ils battirent monnaie sur des bouts de cuir) donnèrent deux maréchaux à la France, comme les La Tour d’Auvergne, qui battaient monnaie à Sedan ; les Grimaldi souverains à Monaco fournirent un amiral et sous les rois, l’empereur ou la république, ses successeurs ont toujours servi dans l’armée française. Battre monnaie n’était donc pas un acte hostile aux intérêts de la couronne et de grands seigneurs le firent, tout en servant le roi.

La monnaie reproduite ici est celle d’un homme, grand maître de l’artillerie et des trésors de France, qui fut aussi l’un de nos plus grands ministres : Sully (1559-1641). Il ne la fit pas frapper comme surintendant des finances (depuis 1598), ni comme duc de Sully (depuis 1606) mais bien comme prince souverain de Boisbelle, un petit « État » enclavé « près Berry » et non en Berry, et qui depuis des siècles jouissait de diverses franchises fort appréciables : point de taille, point de gabelle, point de d’obligation militaire ou de corvée. En 1605, Maximilien de Béthune, pas encore duc de Sully mais qui s’était acheté trois ans plus tard la baronnie de Sully-sur-Loire, racheta cette terre et quelques autres dans le coin. On a dit que c’était avec l’idée de créer un refuge pour les protestants. Car, comme son maître Henri IV, il était (et resta) huguenot. Mais on peut aussi penser que le rachat de ces terres en soi plutôt ingrates (pardon à mes lecteurs berrichons) était destinée à tenter en toute liberté (et souveraineté) des expériences économiques tendant à prouver que « pâturages et labourages sont les deux mamelles de la France ».

Henrichemont (28) vu du ciel

En tout cas Sully fit renouveler tous ces privilèges par son roi. Puis il entreprit, en 1608, de transformer le village de Boisbelle en une « capitale ». Ce fut la peite ville rebaptisée Henrichemont en l’honneur du roi, et conçue par Salomon de Brosse (l’architecte du Palais du Luxembourg à Paris) suivant un plan carré de 256 toises de côté, avec église catholique, temple protestant, collège, halle, hôtellerie etc. Vu du ciel, encore aujourd’hui c’est beau comme un QR Code :

C’est si beau que son successeur Richelieu se dota lui aussi de sa ville orthogonale (en Indre-et-Loire). On a d’ailleurs décrit le jeu geek Minecraft comme visant à construire « une ville selon Richelieu ».

En 1610, du fait de Ravaillac, Sully perdit la plupart de ses fonctions officielles. Disgracié, il se consacra d’abord à assurer sa sécurité, puis à établir son fils. Celui-ci décédant en 1634, le vieil homme semble être alors retourné vers les rêves de souveraineté qui l’avaient animé un quart de siècle plus tôt et on le vit alors se consacrer durant des années à son petit pays.

Dans sa capitale, Henrichemont, il établit en 1634 un atelier monétaire. En avait-il vraiment le droit ? Il ne semble pas qu’aucun de ses prédécesseurs en aient usé, ce qui peut aussi s’expliquer par le maigre seigneuriage perçu sur de telles émissions. Lui-même aurait envisagé la chose dès 1613, sous forme de concession à un particulier. En 1634, outre l’atelier, il dispose de trois moulins. Quelques rares pièces auraient été frappées dès 1635.

L'atelier monétaire d'Henrichemont

C’est entendu : l’atelier est fort modeste et ne fait pas une concurrence insupportable au Moulin du Louvre et aux autres ateliers royaux ! Mais Sully a tout de même un « général des monnoies », deux gardes, un procureur, un greffier, un graveur, un essayeur. Tout cela fonctionne d’ailleurs expressément « selon les ordonnances de France ». Il sortit en tout cas de cet atelier, en 1636, d’assez beaux doubles tournois, l’une des pièces les plus populaires de l’époque, valant deux deniers, ou le sixième d’un sou tournois.

Une pièce intéressante du fait de son métal : depuis le règne précédent, la pièce était en cuivre pur et non en un mélange douteux d’un peu d’argent et de beaucoup de plomb. Bref le double-tournois, qui était d’un métal qui ne tentait plus de contrefaire l’argent, marqua un tournant : l’apparition d’une monnaie strictement fiduciaire, que l’on assimile trop facilement, en général, au billet de banque.

Remarquons le : qu’un prince local s’amuse à frapper de l’argent, c’est toujours de l’argent. Avec du cuivre, il n’y a que son portrait et sa signature pour conférer de la valeur. Façon de dire qu’il n’exerce pas seulement un droit, mais qu’il manifeste une certaine capacité à inspirer cette fameuse confiance dont on lit partout qu’elle est le seul fondement de la monnaie.

On lit assez clairement au verso : MAX(imilien) D(e) BETHUNE P(rince) S(ouverain) DHENRIC(hemont). Des émissions auront lieu en 1637 et 1641 année de la mort du « souverain ». Son petit fils, Maximilien III lui succède et marque son avènement local d’une frappe en 1642.

un mauvais double de 1642

Moins réussie ? Je ne sais s’il s’agit ici d’un raté ou … d’une fausse monnaie. Car Sully qui s’est battu jadis contre les faussaires en France, comme surintendant, dut ensuite faire face, comme ses descendants, à des faussaires sur ses propres terres. L’atelier ferme en 1656. En 1685 la révocation de l’édit de Nantes provoque le départ des protestants encore nombreux dans le petit « État » de Sully. Son lointain descendant cède la principauté en 1766 au roi… qui en abolit tous les privilèges, à la grande fureur des manants, qui rchignent encore en 1789.

L’une des raisons de cet arrêt tient sans doute à ce que, outre l’obligation de tout faire aux titres, poids et alois de la monnaie de France, le roi imposa, vers 1644, que ces monnayages soient faits « sans que pour raison desdites fabrications, le prince de Boisbelle et ses successeurs, leurs fermiers ou commis puissent enlever aucune matière d’or ou d’argent en ce Royaume ». En gros le roi laissait le prince d’Henrichemont battre monnaie sur du métal qu’il n’avait pas. Précaution inutile ? Sans doute, car s’il semble que l’atelier ait émis quelques demi-francs (d’argent), le prince de Sully ne frappait apparemment que du cuivre, ce qui pouvait rendre plus de service à ses gueux que de grosses pièces de grands prix. Cette disposition était surtout un rappel de ce que le droit de battre l’or n’appartenait en fait qu’au roi. Ce dont au fond tout le monde convenait.

La France n’a tenu rigueur à Sully ni de l’échec économique de son ambition territoriale, ni d’avoir ainsi battu monnaie « privée ».

Statue par Beauvallet 1810

Il a toujours sa statue devant notre Assemblée Nationale. Et cette statue date de… Napoléon, dont on ne rappellera pas lourdement qu’il fut le créateur de la Banque de France. Laquelle ne fut pas plus rancunière puisqu’en 1939 elle fit figurer l’ancien prince monnayeur de Boisbelle et Henrichemont sur une coupure de 100 francs.

le 100 francs Sully de 1939

Que conclure de ce petit voyage ?

  • qu’il n’existe pas de droit exclusif du roi sur la frappe de la monnaie, mais qu’il est bien difficile d’aller contre un si puissant seigneur ?
  • qu’il est bien difficile aussi de battre monnaie en un trop petit pays, et que la monnaie de Boisbelle-Henrichemont n’eut pas plus de succès que les Monnaies locales complémentaires dont des rêveurs contemporains attendent encore un miracle ?
  • que la monnaie de cuivre, qui passionne les numismates, est toujours curieusement absente des fariboles d’économistes sur la monnaie, alors qu’elle est bigrement intéressante, peut-être parce qu’elle participe d’une forme de service plus que de droit ?
sur les marches du Palais

Oui, je me déplace sur le terrain, moi ! Je suis Grand Reporter à la Voie du Bitcoin puisque même les journalistes les mieux rivés aux tabourets des plateaux télé sont devenus Grands Reporters de nos jours…

Pour aller plus loin :

« Les guerres de Syrie » de Michel Raimbaud : résistance, mode d’emploi

« Les guerres de Syrie » de Michel Raimbaud : résistance, mode d’emploi

Publié par: Majed Nehméle: 30 septembre, 2019Dans: A La UneACCEUILActualitéActualité_AmeriquesActualité_Asie_OceanieActualité_Moyen_OrientActualité_OpinionsCultureCulture_Moyen_OrientEconomieEconomie_Moyen_OrientGéopolitiqueGéopolitique_Asie_OceanieGéopolitique_EuropeGéopolitique_OpinionsLivresPoints ChaudsPolitiquePolitique_Moyen_OrientImprimerEmail

La Syrie n’a jamais eu bonne presse auprès des élites politiques dirigeantes de l’Hexagone. Et pour cause : ce pays récalcitrant, farouchement attaché à sa souveraineté, porte-étendard du nationalisme arabe, résolument anti-impérialiste, dernier rempart contre l’entreprise sioniste en Palestine, membre central de ce qu’il est désormais appelé Axe de la Résistance qui l’unit au Hezbollah libanais, à la résistance palestinienne, à l’Iran et à l’Irak, un axe adossé à une Russie ressuscitée sur les décombres de l’Union soviétique. Un pays séculier, attaché aux principes du non-alignement définis par la Conférence de Bandoeng de 1955, qui s’est tenu du côté de tous les mouvements de libération à travers le monde et qui n’a pas hésité à s’engager au côté du peuple algérien dans sa guerre de libération nationale. Last but not least : il a toujours porté la cause palestinienne dans son cœur envers et contre tous, y compris dans la tourmente qui a failli l’emporter depuis 2011. Autant de raisons pour le vouer aux gémonies.

– Michel Raimbaud

Ce n’est pas par hasard si le premier chapitre du livre de Michel Raimbaud, ancien ambassadeur, ancien président de l’OFPRA professeur de sciences politique et écrivain, Les Guerres de Syrie s’intitule, reprenant la célèbre locution de Caton l’Ancien Delenda est Carthago (il faut détruire Carthage), « Delenda est Syria » : une vielle obsession ». Un vieil acharnement sans doute puisque Caton, qui avait coutume de prononcer cette formule à chaque fois qu’il commençait ou terminait un discours devant le Sénat romain, quel qu’en fût le sujet, avait également participé à la guerre contre la Syrie alors dirigée par le roi Antiochos III le Grand ! Ce dernier avait eu l’audace de recevoir Hannibal le fugitif dans sa cour et de contribuer à l’armer contre Rome, alors seule puissance hégémonique montante.

Pourquoi tant d’acharnement ?

Voyant dans cette colonie phénicienne une certaine émanation de l’antique Syrie, Michel Raimbaud rappelle qu’après plus de deux millénaires la Syrie d’aujourd’hui semble être le Carthage de cette Rome des temps modernes qu’est l’Amérique, la vieille obsession étant toujours là (page 26). Réactivée par l’indépendance, dans l’après-guerre, elle est plus encore d’actualité depuis les années 1990 qui ont vu la montée en puissance du Hezbollah libanais avec le soutien actif de la Syrie. Un soutien qui a permis à ce mouvement de contraindre l’occupant israélien à se retirer, en 2000, des territoires libanais qu’il détenait depuis 1978. Un tournant géopolitique majeur et une première dans les annales du conflit israélo-arabe. Depuis la guerre de juin 1967, jamais Israël n’avait été contraint à lâcher un territoire arabe occupé sans contrepartie, ou plus exactement sans capitulation, comme ce fut le cas avec les accords de paix fallacieuse de 1979 résultant des négociations de Camp David avec l’Égypte de Sadate, ou le traité de paix de Wadi Araba en 1994 signé avec la Jordanie ou enfin les accords d’Oslo entre Israël et l’OLP en 1993. Ce marché de dupes n’a abouti qu’à davantage d’occupation et d’annexions de territoires palestiniens sans que le fantomatique État palestinien promis – en contrepartie de la reconnaissance de l’Etat d’Israël – voie le jour ! La Syrie, quant à elle, a refusé catégoriquement ces palabres et ces marchandages sous la houlette des États-Unis, optant pour des négociations multilatérales avec comme ordre de jour : la paix, toute la paix, contre la restitution de tous les territoires arabes occupés en Palestine, en Syrie et au Liban. Bref, le droit international contre le fait accompli. Le refus de l’establishment sioniste de se retirer de tous les territoires arabes occupés, n’a fait que renforcer la détermination de la résistance libanaise, soutenue par l’Iran mais surtout par la Syrie, à libérer le Sud libanais occupé. Ce qui fut fait en 2000. Une défaite israélienne d’un côté et une victoire de l’axe naissant de la résistance de l’autre. Ce retrait sans gloire de l’armée israélienne était ressenti comme une humiliation par les généraux israéliens. En 2006, l’armée israélienne, ouvertement soutenue par les États-Unis, les pays occidentaux et leurs supplétifs arabes (Arabie saoudite, Égypte, Jordanie) a voulu effacer cette humiliation en se fixant pour objectif la destruction du Hezbollah, premier pas pour affaiblir la Syrie qui n’avait pas lésiné sur les moyens pour aider la résistance irakienne contre l’occupation américaine de la Mésopotamie en 2003. Elle en était pour ses frais. A part la destruction des infrastructures civiles libanaises, Israël a dû battre honteusement en retraite, se résignant à accepter un statu quo avec le Hezbollah et à ne plus franchir la frontière terrestre du Liban, même si une petite partie du pays du Cèdre – les fermes de Chaba’a, reste occupée. Le camp des vaincus ne se limitait pas au seul Israël, mais s’étendait à l’Arabie saoudite, à la Jordanie et à l’Égypte qui avaient parié sur la défaite du Hezbollah, prélude à la chute de la Syrie, puis de l’Iran dans l’escarcelle des néoconservateurs américains.

Depuis l’échec du sommet dit de la dernière chance qui a réuni à Genève le président Hafez al-Assad, très amoindri physiquement, et le président américain Bill Clinton, en mars 2000, les États-Unis avaient désespéré de ramener la Syrie au bercail. Le président syrien n’avait pas cédé sur l’intégralité du territoire syrien. Sans retrait israélien de tout le territoire syrien occupé, et d’un règlement du conflit palestinien conforme au droit international, point de paix. La Syrie ne voulait pas tomber dans le piège d’un accord cadre, comme ce fut le cas avec Oslo, où chaque clause devait faire l’objet d’interminables palabres et discussions byzantines. Même si les États-Unis avaient promis à la Syrie la bagatelle de 40 milliards de dollars en contrepartie de la signature d’un accord cadre.

Désormais, la Syrie est de nouveau désignée comme l’ennemi à abattre.
« Depuis un quart de siècle, écrit joliment Michel Raimbaud, cet aimable pays figure en bonne place au palmarès de l’Axe du Mal (selon l’expression de l’ineffable Debeliou, empereur des bigots et concepteur en chef de massacres en série). État voyou, État paria, État « préoccupant » au choix, il côtoie ou a côtoyé sur cette liste l’Iran, l’Irak de Saddam, la Libye de Kadhafi, Cuba, la Corée du Nord, l’URSS de jadis et la Russie d’aujourd’hui, la Chine de toujours. »

Pour les néoconservateurs il faut « faire saigner la Syrie lentement à mort»

L’auteur cite un article prémonitoire, paru en février 2000, soit un mois avant le sommet Clinton-Assad, signé par le néoconservateur David Wurmser. Ce dernier appelle sans ambiguïté à ne donner aucun répit à la Syrie, à l’empêtrer dans un conflit où « elle sera lentement saignée à mort » ! Tout un programme…

Les guerres de Syrie donne au lecteur une analyse historique et géopolitique inédite par sa clarté, sa profondeur géostratégique et son esprit de synthèse et de dialectique expliquant sans détour les vraies raisons de l’acharnement de l’Occident en général et des États-Unis en particulier contre ce pays pivot. Il se situe dans le droit fil de son précédent ouvrage de géopolitique, Tempête sur le Grand Moyen-Orient, paru en 2015, réédité en 2017, traduit en arabe, et préfacé par Richard Labévière. A travers la guerre contre la Syrie qui avait démarré en février-mars 2011, dans la foulée des mal-nommés printemps arabes, made in USA, comme le démontre notre ami Ahmed Bensaada dans sa magistrale enquête Arabesque$ ou le rôle des États-Unis dans les révoltes arabes (la première édition remonte à 2011, une deuxième édition augmentée est parue à Bruxelles et à Alger en 2016), Michel Raimbaud décèle une multitude de guerres, une quinzaine au moins : une guerre de l’Empire contre les Etats récalcitrants ; une guerre au service d’Israël ; une guerre pour le contrôle des routes de l’énergie ; une guerre contre la Russie, l’alliée traditionnelle, qui a retrouvé, grâce à la résilience de Damas, sa grandeur et son rôle d’acteur majeur sur la scène internationale ; une guerre contre l’Iran, l’autre Etat paria, et contre la résistance libanaise, qui a administré, grâce notamment à la Syrie, une défaite humiliante à l’occupant israélien ; une guerre médiatique sans précédent dans l’histoire et, last but not least, une guerre contre l’internationale jihadiste soutenue par la Turquie, les monarchies du Golfe et l’Occident, sans toutefois occulter la guerre civile elle-même…

– Couverture du livre

Autopsie d’un « complot avoué ».

Préfacé par l’écrivain Philippe de Saint Robert, un gaulliste qui a été au cœur de l’élaboration de la politique arabe de la France, sous de Gaulle et Pompidou, aujourd’hui évaporée, le livre se compose de 15 chapitres, denses, riches, didactiques, expliquant les racines de ces guerres, désignant leurs acteurs, décortiquant leurs modes opératoires et analysant, in fine les raisons objectives de la défaite de cette vaste entreprise criminelle. Elles vont de « la vieille obsession » de détruire la Syrie qui a guidé les pas de ses multiples ennemis, au déroulement de la guerre elle-même, à la fabrication d’une opposition extérieure, au projet que nourrissent les néoconservateurs pour l’asservissement de la Syrie, à la guerre médiatique, à l’instrumentalisation du terrorisme pour abattre un pouvoir séculier, à la genèse de l’axe de la résistance, et, enfin, à la guerre pour la paix, la réconciliation et la reconstruction.

Tout au long des chapitres, l’auteur qui abhorre la novlangue des média mainstream ayant excellé dans l’art de travestir la réalité et de prendre les désirs de leurs commanditaires pour de la réalité, appelle les choses par leurs noms. Il fait partie des rares géopolitologues qui ne s’étaient pas laissé intimider par les médias, les experts, les politologues d’opérette qui, dans un unanimisme qui ne supporte aucune contradiction, avaient voué trop vite l’Etat syrien à un effondrement certain et imminent. Ils s’étaient lamentablement trompés. La Syrie, après neuf années d’une guerre qui a duré plus que les deux grandes mondiales réunies, est certes toujours saignée, martyrisée, détruite, assiégée, mais toujours debout. Sans attendre la libération des dernières portions encore occupées de son territoire par les États-Unis et leurs supplétifs européens, la Turquie et ses marionnettes, les daechistes et les quaidistes, elle se met déjà au travail. A Alep, à Homs, à Palmyre et partout où la vermine terroriste a été écrasée, les chantiers de la reconstruction ont démarré, sans attendre la levée des sanctions occidentales aussi criminelles que contreproductives. Le peuple syrien, qui a étonné le monde entier par sa résilience, va sans doute l’étonner davantage par sa capacité à se reconstruire et à reconstruire son pays en comptant d’abord sur lui-même mais aussi sur ses alliés (Russie, Chine, Iran…). Est-il utile de rappeler que la Syrie, depuis son indépendance, s’est construite et développée, sans l’aide de l’Occident, voire même malgré lui ? Le barrage de l’Euphrate, les grands projets structurants ont été achevés en comptant d’abord sur les compétences et le dynamisme du peuple syrien lui-même avec le soutien de ses vrais amis des pays l’Est et des pays non-alignés.

Cet ouvrage, précise d’emblée Michel Raimbaud « fournira des pistes de réflexion, peut-être des réponses aux interrogations de ceux qui voudraient comprendre. Il est également dédié aux « esprits forts » à qui « on ne la fait pas », aux sceptiques qui après tout ce temps « ne se prononcent pas » entre « le massacreur » et « l’opposition pacifique » qui a pris les armes en Syrie, aux esprits candides carrément incrédules lorsque l’on évoque devant eux l’activisme de nos « grandes démocraties ». « Espérons, écrit-il encore, qu’il pourra nourrir la culture des intermittents du débat télévisé, alimenter l’information des sondés du micro-trottoir. Il sera utile aux nuls tentés par le recyclage, aux intellectuels coincés dans leur impasse « révolutionnelle », aux fabricants de news enferrés dans leur mensonge, à ceux qui auront la mémoire qui flanche et prétendront ne plus se souvenir très bien. »
Le mérite de ce livre ne se limite pas aux seules informations et analyses, à contretemps, sur la réalité de la guerre contre la Syrie qui remettent les pendules à l’heure. L’immense qualité de cet ouvrage réside dans le courage de son auteur qui, à travers ses écrits précédents et surtout son livre de référence sur les enjeux géopolitiques de ce conflit (Tempête sur le Grand Moyen-Orient), a su s’opposer à la folie médiatico-politicienne et à l’aveuglement collectif concernant la Syrie. Car, depuis le déclenchement de la guerre mondiale contre la Syrie, en février-mars 2011, rares étaient ceux qui pariaient un copeck sur la chance de l’Etat syrien de s’en sortir victorieux. Nous faisions partie, autour de la rédaction d’Afrique-Asie, de cette minorité qui avait choisi avec lucidité, arguments à l’appui, de démentir tous les cassandres. Michel Raimbaud en était. Tout comme notre ami Richard Labévière, l’un des rares géopoliticiens français à avoir bien analysé les tenants et aboutissants de la « guerre globale » contre la Syrie, notamment sous l’angle de la lutte contre le terrorisme, et qui a payé un lourd tribut pour son engagement au service de la vérité, qui avait mis en garde, dans une célèbre chronique publiée dans le numéro de février 2015 d’Afrique-Asie sous le titre prémonitoire : « Terrorisme et diplomatie : Droit dans le mur en klaxonnant ». Fondateur et rédacteur en chef du journal en ligne Proche et Moyen-Orient, est aussi un grand spécialiste des relations internationales et particulièrement de la Syrie à laquelle il a consacré de nombreux livres, notamment Le Grand Retournement. Bagdad-Beyrouth, où il décrit le fourvoiement de la diplomatie française et son alignement aveugle sur les néoconservateurs américains et annonce, prémonitoire, (le livre est paru en 2006), la future guerre globale contre la Syrie.

Comment ne pas mentionner également les rares harakiris qui avaient osé s’opposer au lynchage hystérique de la Syrie, comme c’est le cas d’un Frédéric Pichon, auteur de « Syrie, pourquoi l’Occident s’est trompé » ou Bruno Guigue, qui avait consacré d’innombrables analyses pour stigmatiser les mensonges et l’escroquerie intellectuelle de ceux qui s’étaient érigés en « syrialogues » (lire dans http://www.afrique-asie.fr son analyse « Désinformation : Les meilleures perles des charlatans de la révolution syrienne. Septembre 2016).

Les guerres de Syrie paraît au moment où l’issue victorieuse, mais ô combien douloureuse, du conflit ne fait plus de doute. Les éditions Glyphes, qui ont eu le courage de le publier rendent ses lettres de noblesse au métier d’éditeur qui n’hésite pas à prendre des risques au prix de froisser les tenants de la pensée unique. Des risques au service de la vérité et de la liberté d’expression, au service de la démocratie tout court.

Un livre indispensable, magistral. A lire et à faire lire absolument.

*Les guerres de Syrie, par Michel Raimbaud, préface de Philippe de Saint Robert, éditions Glyphe, Paris 2019.

Détails sur le produit

LA « GRANDE SYRIE » D’ANTOUN SAADE : LE LIVRE-EVENEMENTDE REGINA SNEIFER

LA « GRANDE SYRIE » D’ANTOUN SAADE : LE LIVRE-EVENEMENTDE REGINA SNEIFER

Nous reviendrons la semaine prochaine sur la dernière attaque des sites pétroliers saoudiens – qui n’ont pas été ciblés par des « drones » comme l’a répété en boucle la presse. Le moins que l’on puisse dire – et prochetmoyen-orient.ch l’a écrit à maintes reprises – est que cette opération de « légitime défense » était amplement prévisible, sinon souhaitable contre la dictature wahhabite qui s’obstine à détruire méthodiquement le Yémen depuis 2015. Comme annoncé, nous chroniquons aujourd’hui l’un des livres les plus importants des dix dernières années concernant la compréhension des Proche et Moyen-Orient.

La rédaction

Depuis mars 2011, la Syrie est victime d’une « guerre civilo-globale » très meurtrière. Les Etats-Unis, leurs supplétifs européens, les pays du Golfe et leur allié israélien veulent réaliser en Syrie ce qu’ils ont fait en Afghanistan, Irak, Libye et Palestine : destruction de l’Etat-nation, fragmentations territoriales et cristallisations confessionnalo-religieuses au profit d’un ordre mondialisé sous la conduite de Washington et des grandes sociétés transnationales.

Dans ce contexte d’hystérie géopolitique, où les accords internationaux n’ont plus aucune valeur, qui se souvient de l’idéal d’une « Grande Syrie » laïque, démocratique et sociale ? La tragédie d’Antoun Saadé – son inventeur et promoteur – ne se réduit pas à son exécution sommaire mais s’identifie à celle de l’histoire du Croissant fertile, à celle d’une œuvre magistrale de philosophie politique qui fondait – pour la première fois dans le monde arabe – une doctrine sociale et nationale émancipée de toutes considérations ethnico-confessionnelles.

Son épouse – Juliette el-Mir (1900 – 1976) – l’accompagnera et le soutiendra avec la dernière énergie au prix de neuf années d’emprisonnement sévère. Aimante et romantique, elle rédigera ses mémoires, gardienne de l’âme et de l’œuvre de son époux face aux injures du temps et de l’histoire officielle. C’est la vie et le destin de ce couple révolutionnaire que retrace Régina Sneifer1 à partir de ces écrits qui dormaient dans le coffre d’une banque de Genève, publiés en arabe en 2003 et jamais traduits depuis. Pour la première fois, le livre-événement de Régina Sneifer donne accès aux lecteurs francophones à cette séquence culminante de l’histoire des Proche et Moyen-Orient. Tout en restant scrupuleusement fidèle au témoignage de Juliette Antoun Saadé, ce livre exceptionnel intègre nombre de recherches et d’archives historiques mises au service d’une biographie critique. Impressionnante, cette biographie historique s’impose aussi comme un grand roman. Ce qui ne gâche rien !

L’auteure – Régina Sneifer – n’est pas n’importe qui. Journaliste et écrivaine libanaise, on lui doit déjà l’un des meilleurs livres sur la guerre du Liban (1975 – 1990) : Guerres maronites (éditions de l’Harmattan, 1994). En 2006, elle publie le témoignage bouleversant de son engagement et de son évolution personnelle dans la tourmente du Pays du Cèdre : J’ai déposé les armes – Une femme dans la guerre du Liban (éditions de l’Atelier). En 2013, elle nous convie à un voyage plus poétique au cœur des mémoires phéniciennes : Benta’el, fille de l’alphabet (éditions Geuthner).

Avec son dernier ouvrage, elle poursuit cette quête d’intelligence et de compréhension des Proche et Moyen-Orient, saluée par son préfacier, le grand historien et politologue Georges Corm : « aujourd’hui, en nous faisant pénétrer dans l’intimité d’Antoun et de Juliette Saadé et de leur lutte permanente pour réaliser l’unité de la ‘Grande Syrie’, Régina Sneifer apporte enfin un éclairage nouveau et passionnant d’une question, plus que jamais vitale et d’actualité pour l’apaisement des conflits du Proche-Orient et la paix en Méditerranée ».

OBSTACLES EPISTEMOLOGIQUES

Pourquoi Antoun Saadé, sa vie et son œuvre sont-ils à ce point ignorés, sinon caricaturés par les écoles françaises, anglo-saxonnes et arabes de sciences humaines et de géopolitique ? C’est comme si cet homme et sa pensée politique ne présentaient aucun intérêt, comme si – surtout – il ne fallait pas en parler… Ce blanc, cette impasse, cet impensé sont d’autant plus suspects que les rares allusions à Antoun Saadé – dans la bibliographie francophone- s’accompagnent, la plupart du temps, de noms d’oiseaux ou de différents qualificatifs des plus péjoratifs visant à en faire un admirateur d’Adolf Hitler. Rien n’est plus faux !

Cette torsion idéologique a longtemps été bien commode pour justifier le désintérêt, sinon le silence entretenu sur l’œuvre de Saadé… En l’occurrence et en matière de filiation nazie et fascisante, Pierre Gemayel – le fondateur du parti bien nommé des « Phalanges » – est l’homme politique libanais qui, au retour des jeux olympiques de Berlin en 1936, a le plus ouvertement proclamé son admiration et son allégeance au fondateur du Troisième Reich et au franquisme dont il a copié les mots d’ordre : « Dieu, Patrie, Famille ». Mais de cette filiation-là, les commentateurs politiquement corrects sont beaucoup plus avares.

Hormis ce parti-pris idéologique, ce sont plutôt l’œuvre de philosophie politique et l’action d’Antoun Saadé qui fonctionnent comme autant d’obstacles épistémologiques – au sens donné à ce concept par Gaston Bachelard – : ceci explique partiellement les dédains académiques et politiques dont reste victime ce penseur qui sort aujourd’hui progressivement de l’oubli. Cette justice tardive qui l’exhume d’un purgatoire entretenu n’est pas seulement le fait du livre de Régina Sneifer qui arrive à point nommé, mais aussi la résultante d’une série d’échecs idéologiques qui minent les Proche et Moyen-Orient – des impérialismes occidentaux aux différentes expériences avortées du nationalisme arabe, de l’islamisme politique aux terrorismes islamiques. Antoun Saadé s’est opposé aux uns comme aux autres : aux empires centraux français et britannique, aux inventeurs d’un nationalisme arabe calqué sur celui des puissances européennes, aux activistes religieux (musulmans, juifs et chrétiens) de toutes obédiences.

Cyrano de Bergerac oriental, Antoun Saadé a accumulé les ennemis. Ses rejets multiples ont fini par converger pour aboutir à son exécution en 1949. Cette mise à mort arrangeait tout le monde, du moins les principaux acteurs politiques régionaux et internationaux engagés dans une phase décisive de reconfiguration et de partage de l’Orient au sortir de la Seconde guerre mondiale. Au fil des pages de Régina Sneifer, on comprend mieux pourquoi et comment les concepts majeurs de la philosophie politique d’Antoun Saadé et son action politique ont fonctionné comme autant d’obstacles épistémologiques devenus des menaces pour sa propre vie, celles de sa famille et pour son œuvre. Avec la même passion qui accompagne la lecture des plus grandes tragédies, on découvre les enchaînements terribles de cette vie shakespearienne.

LE PSNS

Antoun Saadé est né le 1er mars 1904 dans le village de Dhour Choueir au Mont Liban. Il entame ses études au Caire et les poursuit à Broumana au Liban. Après la Première guerre mondiale, il émigre au Brésil où il rejoint ses parents et commence à s’intéresser au nationalisme latino-américain, notamment à la « révolution bolivarienne » qui va beaucoup influencer la construction de sa pensée. Celle-ci se structure en proximité de la philosophie d’Auguste Comte et, plus tard, des conceptions nationales naissantes du péronisme argentin. Il participe à la rédaction du magazine littéraire Al-Majalla, un journal fondé par son père Khalil Saadé. Durant cet exil hyper-actif, il apprend aussi à parler le portugais, l’anglais, l’espagnol, l’allemand, le français et le russe.

En 1924, il fonde son premier mouvement politique affichant l’objectif principal de la libération de la Syrie sous mandat français. En 1930 à Damas, il collabore au journal al-Ayam. En 1932, il rentre au Liban et enseigne à l’Université américaine de Beyrouth. Avec cinq de ses étudiants, il crée le 16 novembre 1932 le Parti social national syrien (PSNS), hostile aux occupations européennes du Levant et prônant une unification de l’Orient, similaire à la libération que le général vénézuélien Simon Bolivar revendiquait pour le continent latino-américain autour d’une « Grande Colombie ».

Organisation clandestine dissimulée derrière le paravent d’une société commerciale, le PSNS engrange les succès au point d’inquiéter fortement les autorités mandataires. Le 16 novembre 1935, Antoun Saadé est arrêté et condamné à six mois de prison pour activité subversive. En prison, il écrit un livre fondateur : La Genèse des nations (Nouchoû el Ouman). Le manuscrit d’une deuxième version sera confisqué et sans doute détruit. Retrouvant la liberté, il est de nouveau interpellé en 1937, alors que le PSNS est légalisé. Ses militants combattent violemment les « Phalangistes » de Pierre Gémayel à Bikfaya et dans d’autres localités du Liban.

A cette époque, rapporte Régina Sneifer, Antoun Saadé déclare : « si l’on veut absolument que le Liban constitue une entité, il faut au moins que cette entité soit commune à tous les Libanais et qu’elle ne soit pas accaparée par une secte dominante qui réduit le Liban à elle-même. Nous exigeons la fin des privilèges d’une seule secte confessionnelle et nous dénonçons l’arrogance du parti fasciste qui s’est proclamé son représentant ».

Suite à de nouveaux affrontements avec les « Phalangistes » de la famille Gemayel, Antoun Saadé est devenu l’homme à abattre. En 1938, il doit s’exiler de nouveau en Argentine où il rencontre sa future épouse. En 1939, les autorités françaises interdisent son parti. Durant la Seconde guerre mondiale et les soulèvements contre les autorités mandataires, Saadé est condamné par contumace à vingt ans de prison. En 1946, il rentre au Liban mais doit prendre le maquis pour fuir la justice libanaise qui veut aussi le neutraliser. Le PSNS est à nouveau autorisé en 1947, bien que dénonçant radicalement la partition de la Palestine et la tension fabriquée entre le Liban et la Syrie. Le PSNS condamne radicalement le démembrement du Croissant fertile, imposé par les accords franco-britanniques Sykes-Picot (16 mai 1916) et la déclaration Balfour (2 novembre 1917).

Lors d’élections législatives, Antoun Saadé lance un appel pour mettre fin au confessionnalisme libanais et pour l’instauration d’un Etat « laïc » et « démocratique ». Sa popularité est alors à son comble. Le gouvernement de Riyad el-Solh et les Phalangistes décident de s’unir pour détruire son mouvement qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Les Phalangistes ont mis un contrat sur sa tête. Inlassablement traqué, il réagit en fomentant une insurrection qui va se retourner contre lui : plus de 3000 militants du PSNS sont arrêtés. Antoun Saadé se réfugie à Damas. Dans un premier temps, il est bien accueilli par l’ancien colonel putschiste Zaïm. Mais, soumis à de fortes pressions internationales, le gouvernement syrien le livre aux autorités libanaises.

QU’EST-CE QUE « LA GRANDE SYRIE » ?

Après une parodie de jugement – moins de quarante-huit heures après son transfert – il est exécuté précipitamment le 8 juillet 1949. L’anéantissement de l’amour de sa vie n’apporte pas le point final aux tourments de Juliette. Les ennemis de la « Grande Syrie » vont attenter plusieurs fois à sa vie, multiplier les emprisonnements, la forcer à un nouvel exil européen. Elle doit aussi faire face à de nombreux retournements, sinon aux trahisons de plusieurs cadres du parti. En 1965, elle quitte l’Europe pour l’Afrique. Etablie au Ghana, elle entreprend la rédaction de ses mémoires. Juliette a soixante ans lorsqu’elle met le point final à ce témoignage pour l’Histoire avant de rentrer au Liban en 1970.

Régina Sneifer : « au sortir de sa vie, une nouvelle ruse de l’histoire lui joue encore un tour. Elle s’éteint à Beyrouth le 24 juin 1976 au début d’une guerre qui déchirera le Liban pendant quinze ans. En présence d’une poignée de fidèles, sa dépouille est inhumée au cimetière de Mar-Elias de Beyrouth, à côté de la tombe vide de son mari. Peu importe ! désormais, rien, plus rien, ni la mort, ni aucune autre ruse, ne la séparera de son Zaïm ».

Dans un entretien avec l’auteur de ces lignes Régina Sneifer insiste sur l’une des motivations essentielles de cette écriture passionnée qui a pris plusieurs années : « des mémoires de Juliette subsistent la puissance d’un grand amour mais aussi cette idée de la »Grande Syrie”  qui a donné lieu à tellement de contresens et de caricatures ». En effet, Antoun Saadé était hostile à l’idéologie réductrice du nationalisme arabe parce que – pour lui – une nation ne se fonde pas sur une langue, une religion ou une quelconque ethnie. Au contraire, la nation a vocation d’accueillir plusieurs communautés. Pour lui, l’identité du citoyen c’est le territoire et sa géographie.

Dans la première version de La Genèse des nations, il explique : « une nation résulte du mariage d’un groupe d’hommes et d’une terre ». Encore : « la nation résulte non de l’origine ethnique commune, mais du processus unificateur du milieu social et physique ambiant. L’identité des Arabes ne provient pas du fait qu’ils descendraient d’un ancêtre commun, mais qu’ils ont été façonnés par le milieu géographique : le désert de l’Arabie, l’Assyrie pour la Syrie, le Maghreb… ».

Même s’il admet et intègre l’arabité de la Syrie, il n’en fait pas le facteur dominant qui, selon lui, doit être politique. Renvoyant dos à dos les internationalismes « capitaliste » et « marxiste », de même que les prétentions politiques de toutes les religions, Antoun Saadé anticipe une forme très moderne de multilatéralisme.

En effet, sa « Grande Syrie », n’a rien à voir avec la construction théocratique d’un improbable « Grand Israël », ni avec le « Christianistan » de la bande à Walid Pharès, obsédée de murs et de purification ethnique… Non, la « Grande Syrie » d’Antoun Saadé, c’est l’unification progressive du Croissant fertile. A défaut de toujours servir à faire la guerre, la géographie finit par imposer aux relations internationales d’intangibles réalités. C’est ce que nous sommes actuellement en train de redécouvrir avec la fin prochaine des opérations militaires lourdes en Syrie. Les reconstructions politique et économique du pays concerneront non seulement la Russie et la Chine, mais aussi l’Iran, l’Irak, le Liban, la Turquie et d’autres pays de la région. Et cette dynamique ne sera pas sans conséquence sur les frontières des uns et des autres. Toujours est-il – comme le souligne Georges Corm – que la Grande Syrie de Saadé et sa volonté d’unification pourront inspirer les futurs faiseurs de paix…

HORS DE TOUTES CONSIDERATIONS D’APPAREIL

L’un des autres grands mérites du livre-événement est d’être resté en dehors de toutes espèces de considération d’appareil. S’en tenant aux mémoires de Juliette, pris comme fil rouge, l’auteure a d’emblée écarté toute consultation des militants et cadres du PSNS, afin de ne prêter aucune prise aux inévitables querelles d’appareil qui ne manquent pas d’alimenter l’histoire des formations politiques.

Par contre, son travail de journaliste et d’historienne s’est évertué à vérifier et compléter le récit de Juliette en l’enrichissant de multiples archives et éclairages dont atteste une imposante bibliographie placée en fin de volume.

Régina Sneifer : « disons-le d’entrée de jeu ! La première difficulté est liée au Parti social national syrien, le PSNS, fondé par Antoun Saadé en 1932. Ce parti que Saadé a voulu comme vecteur de changement, s’est heurté à la géopolitique complexe et enchevêtrée des Proche et Moyen-Orient du XXème siècle. Enlisé dans le bourbier de la guerre du Liban où la logique milicienne et la violence avaient envahi l’espace politique, le PSNS avait l’excuse facile. Dans ces conditions extrêmes, le ciment interne s’est lentement fissuré dans une myriade de luttes concurrentielles aux conséquences désastreuses sur le devenir de cette formation auparavant très prometteuse ».

Plus loin : « il est extrêmement rare pour un parti dans cette région du monde de disposer d’une documentation aussi riche et abondante. Pourtant, je n’ai pas tenté d’éplucher la masse de ces traces. L’archive ne dit pas spontanément l’histoire vraie. Je n’aurai pas su faire le tri. Je n’aurai pas su non plus démontrer si le PSNS a mis à exécution efficacement les idées et le projet de Saadé bien que les chefs successifs du parti s’y soient référés ». Pour un livre d’une telle importance, tout va pour le mieux en le disant !

RENDEZ-VOUS LE 26 SEPTEMBRE PROCHAIN

On l’a compris, prochetmoyen-orient.ch recommande chaudement la lecture et la diffusion de ce livre-événement. Elle n’hésite pas à le classer parmi les ouvrages les plus importants des dix dernières années, pour mieux comprendre l’Orient compliqué.

Safia, la fille d’Antoun et de Juliette Saadé sera présente pour la présentation-signature du livre de Régina Sneifer, le 26 septembre dès 18 heures dans les locaux des éditions Riveneuve – 85, rue de Gergovie, 75014 Paris (téléphone : 01 45 42 23 85 – M/Ligne 4/Alésia, M/Ligne 13/Plaisance).

Dans l’esprit d’Antoun Saadé, de nombreuses personnalités libanaises, syriennes, palestiniennes et irakiennes ont déjà confirmé leur venue, de même que les rédactions de prochetmoyen-orient.ch et d’Afrique-Asie.
Si cet article vous a plu, aidez-nous et faites un don de 5 euros !

Bonne lecture et, donc, à la semaine prochaine chez Gilles Kraemer, le chef de l’orchestre des éditions Riveneuve.

Richard Labévière
23 septembre 2019

https://prochetmoyen-orient.ch/la-grande-syrie-dantoun-saade-le-livre-evenement-de-regina-sneifer/

1 Régina Sneifer : Une Femme dans la tourmente de la Grande Syrie – D’après les mémoires de Juliette Antoun Saadé. Préface de Georges Corm. Editions Riveneuve, août 2019.

Guerre en Irak : Jacques Chirac, l’homme qui osa dire non aux Etats-Unis (Marianne)

Guerre en Irak : Jacques Chirac, l’homme qui osa dire non aux Etats-Unis (Marianne)

511111 Rating 5.00 (3 Votes)Catégorie parente: Actualités françaises Catégorie : Actualités françaises  Publication : 27 septembre 2019  Création : 27 septembre 2019 Écrit par folamour  Affichages : 74fShare

Chirac 27 09 2019

Fidèle en cela à la geste gaulliste, Jacques Chirac sut percevoir les dangers inhérents à une invasion qui allait anéantirun pays et déstabiliser une région déjà transformée en baril de poudre. – AFP

Jacques Chirac est mort ce jeudi 26 septembre 2019. Il était celui qui avait refusé que la France prenne part à la guerre en Irak en 2003. Retour sur cette séquence de diplomatie française qui reste dans l’Histoire.

Lorsque les Etats-Unis décidèrent d’envahir l’Irak, en 2003, sur la foi d’un mensonge d’État (les armes de destruction massive inexistantes qu’était censé posséder Saddam Hussein), le camp atlantiste se rassembla comme un seul homme autour du président américain George W. Bush. Tony Blair et José Maria Aznar, alors Premiers ministres du Royaume-Uni et d’Espagne, y allèrent de leurs encouragements. D’autres montèrent dans l’armada en se faisant plus ou moins discrets. Un seul chef d’État occidental osa dire « Non » avec courage, fermeté et détermination : Jacques Chirac.Lire aussi : Jacques Chirac est mort

Gaullisme ?

Fidèle en cela à la geste gaulliste, le président de la République de l’époque sut percevoir les dangers inhérents à une invasion qui allait anéantir un pays et déstabiliser une région déjà transformée en baril de poudre. Nul n’oubliera le discours mémorable alors prononcé à l’ONU par Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères, salué par des applaudissements, fait unique dans cette enceinte.

Vu avec le recul du temps et de l’expérience, on pourrait avoir le sentiment qu’une telle prise de position allait de soi. Il n’en est rien. Au contraire, c’est à cette époque qu’est né un nouveau sport que l’on pourrait appeler le « french bashing » de l’intérieur, par référence à ce dénigrement antifrançais qui avait alors fleuri des deux côtés de l’Atlantique.

En 2003, nombreux ont été ceux qui ont pris la réaction élyséenne avec des pincettes. La liberté de ton dont ils aiment se réclamer a les limites de l’atlantisme flamboyant. Critiquer la Russie, que l’on n’oublie jamais d’assimiler à son passé soviétique, oui. Décrire la Chine comme le futur impérialisme dominant, pas de problème. Mais dénoncer l’Amérique, fût-elle néoconservatrice et empêtrée dans les conséquences guerrières des théories fumeuses sur le « choc des civilisations », cela vaut illico presto l’accusation d’«anti-américanisme primaire », pour reprendre une formule chère à Bernard-Henri Lévy.

A l’occasion de la guerre d’Irak, pourtant, Jacques Chirac avait confirmé qu’il n’avait pas (totalement) oublié la tradition gaullienne et que la France avait encore quelque aptitude à faire entendre une voix singulière dans le concert des nations.

Dans la famille politique de Jacques Chirac, l’embarras fut de mise. A preuve, la gêne exprimée par Nicolas Sarkozy. Du jour où il devint à son tour président, relayé par ses séides intellectuels, il fit tout ce qui était en son pouvoir pour se démarquer, persuadé que son prédécesseur avait commis le pire des crimes : s’affranchir de l’Amérique. A croire que le simple fait de critiquer les Etats-Unis revenait d’office à être un suppôt de Ben Laden et un coresponsable des attentats du 11-Septembre. Un peu comme si l’on avait accusé de francophobie les penseurs américains, ou britanniques, ayant pris fait et cause contre la guerre d’Algérie.Lire aussi : Jacques Chirac, mort d’un grand crocodile politique

Atlantisme

Ce raisonnement absurde visait à faire oublier que Nicolas Sarkozy était entouré d’une camarilla de petits soldats qui ont cru à la fable des prétendues « armes de destruction massive » de Saddam Hussein, à l’image d’un Bernard Kouchner, ou d’un André Glusksmann (le père de Raphaël), à une époque où Barack Obama, lui, n’y croyait pas.

Pour ces gens-là, Jacques Chirac avait donc tout faux en 2003. André Glucksmann, Pascal Bruckner et le réalisateur Roman Goupil avaient publié une tribune commune dans Le Monde où ils écrivaient : « Que Saddam parte, de gré ou de force ! Les Irakiens, Kurdes, chiites mais aussi bien sunnites respireront plus librement et les peuples de la région en seront soulagés ». De son côté, BHL était un peu plus hésitant, avant de dire lors d’une intervention aux Etats-Unis : « J’étais opposé à l’administration Bush quand elle a décidé d’entrer en guerre contre l’Irak. Mais aujourd’hui, nous y sommes, nous devons désormais finir le travail ». Des personnages susnommés, seul Pascal Bruckner fera son mea culpa.

Pour nos amis atlantistes, il était évident que la France s’était « mise hors jeu », qu’elle s’était« ridiculisée ». Tony Blair, en revanche, était salué comme un « véritable chef d’État ». A de rares exceptions, la plupart des partis politiques français critiqueront le choix de Jacques Chirac, certains n‘hésitant pas à dénoncer un « nationalisme des imbéciles ».

Grâce à Wikileaks, on apprendra ensuite que des dirigeants du Parti socialiste s’étaient rendus à l’ambassade américaine à Paris pour exprimer leurs désaccords avec la position officielle de la France. Le 29 mai 2006, Pierre Moscovici, chargé à l’époque des relations internationales du PS, promit qu’un gouvernement socialiste se montrerait plus proaméricain que celui de Dominique de Villepin. Quelques jours plus tard, le 8 juin, Hollande, premier secrétaire du PS, regrettait devant l’ambassadeur des Etats-Unis que Chirac ait fait de « l’obstruction gratuite » face au président américain. Quand il s’agit de sombrer dans l’atlantisme, certains sont imbattables.

Source : Marianne

https://www.crashdebug.fr/actualites-france/16588-guerre-en-irak-jacques-chirac-l-homme-qui-osa-dire-non-aux-etats-unis-marianne

Introduction à La Princesse de Clèves

Introduction à La Princesse de Clèves

2 septembre 2019 : c’est la rentrée ! L’étude des classiques est de retour. Les élèves vont se replonger dans La Princesse de Clèves et méditer sur les « dangers de l’amour ». Souvenir évanescent pour les adultes, objet de polémique sous la présidence Sarkozy, découvrez les ressorts cachés du roman de Mme de La Fayette grâce à la nouvelle vidéo d’Herodote.net..

http://Introduction à La Princesse de Clèves 2 septembre 2019

https://www.youtube.com/watch?v=TGM6j6HD3bY

Petites et grandes manoeuvres

Petites et grandes manoeuvres

14 Septembre 2019

Temps incertains et passionnants, faits de continuités et de recompositions, d’alliances inamovibles ou d’étonnants retournements de veste…

Le limogeage de John Bolton continue de faire couler de l’encre. Peut-être trop d’ailleurs car, malgré l’erratisme du Donald, il n’est pas du tout sûr que Washington change de ligne du jour au lendemain. Ces précautions d’usage formulées, le toujours excellent Bhadrakumar s’essaie au petit jeu du qui gagne/qui perd. A première vue, le débarquement du néo-con moustachu est une bonne nouvelle pour l’Iran et pour la Chine, une mauvaise pour Israël. Quant à la Russie, c’est business as usual.

Curieusement, et contrairement à la grande majorité du Deep State US, Bolton n’a en effet jamais présenté Moscou comme l’ennemi absolu à abattre. Ceci ne devrait nous étonner qu’à moitié, tant il est vrai que l’Etat profond, constitué de courants variés, n’est pas un tout homogène. Si sa stratégie fondamentale – diviser l’Eurasie – est forgée dans le bronze, les moyens pour y arriver font l’objet de débats et de divisions parfois importantes.

A ceux (establishment de la CIA, hauts pontes Démocrates) qui considèrent l’ours comme la Némésis suprême s’oppose la branche « kissingérienne », souhaitant au contraire jouer la Russie contre la Chine. Cette ritournelle est dans l’air depuis quelques années, autour de revues influentes (The National Interest), depuis que la folie des grandeurs impériale de la fin des années 90 puis les gaffes bushesques et obamesques ont fortement rapproché Moscou et Pékin.

Cette stratégie consistant à diviser les deux poids lourds continentaux est un grand classique de la thalassocratie anglo-saxonne. En 1900, âge d’or de l’Angleterre victorienne, Joseph Chamberlain (père de Neville, signataire des fameux accords de Munich en 1938), résumait parfaitement l’objectif fondamental de l’empire maritime : « Il est de notre intérêt que l’Allemagne s’oppose aux Russes. Notre principale crainte est de les voir s’allier. Nous devrions faire tout notre possible pour accentuer la cassure entre l’Allemagne et la Russie, ainsi qu’entre la Russie et le Japon« . Londres tentait tour à tour, selon ses gouvernements, de s’allier avec l’Allemagne contre la Russie ou avec la Russie contre l’Allemagne, l’essentiel étant que ces deux-là demeurent dans des camps opposés.

Après la Seconde Guerre Mondiale, les Etats-Unis reprennent le flambeau laissé par un Royaume-Uni déclinant, l’Eurasie remplace l’Europe et le Grand jeu passe à l’échelle-monde. Les fondamentaux, eux, ne changent guère. Dans les années 70, Kissinger (déjà) est l’artisan de la visite de Nixon en Chine populaire pour profiter de la rupture sino-soviétique et soutenir Mao contre l’URSS. Si le vénérable vieillard a aujourd’hui changé son fusil d’épaule et préfère jouer la carte russe, le scénario reste le même : séparer les deux géants eurasiatiques.

Ainsi va la pieuvre à tentacules multiples qu’est le Deep State US, uni par un même but stratégique fondamental mais divisé quant aux moyens pour y parvenir. La situation est encore compliquée par des électrons du type Soros, qui veulent s’attaquer aussi bien à la Russie qu’à la Chine tout en défendant les intérêts de sa caste oligarchique en promouvant l’afflux de réfugiés, point sur lequel Bolton et son Gatestone Institute ont toujours été, par contre, en désaccord total.

En parlant des « élites » financières de la planète, un article détonnant de William Engdahl se pose la question de savoir si elles ne vont pas abandonner le dollar. Certes, ce n’est pas la première fois qu’on le murmure mais les signes commencent à s’accumuler. Voir le gouverneur de la Banque centrale d’Angleterre, la patronne du FMI Christine Lagarde ou le récent président de la New York Federal Reserve Bank évoquer, sous des angles différents, la nécessaire dédollarisation de l’économie mondiale laisse rêveur… et prouve une fois de plus que l’empire américain, dont le pilier est la prééminence du billet vert, ne peut être confondu avec les lobbies dont on parle souvent, qu’il soient pétrolier, pro-israélien ou, en l’occurrence, financier. Ce n’est ni Exxon, ni Nétanyahou, ni Wall Street qui font la politique étrangère américaine, même s’ils peuvent l’influencer ponctuellement…

Sur la Chine, les multinationales sont également vent debout contre les sanctions commerciales voulues par les stratèges de Washington afin de torpiller l’envol du dragon et ses Routes de la Soie. Les petits génies du Potomac continuent d’ailleurs d’appuyer sur le bouton Hong Kong qui, à en croire notre bonne vieille presstituée, serait un merveilleux symbole de « révolution démocratique », rien que ça. La réalité est quelque peu différente, comme nous l’expliquions fin juillet :

Est-ce tout à fait un hasard si Russie et Chine ont récemment vu l’éclosion de manifestations qui fleurent bon la révolution colorée si chère à Soros ? Le « philanthrope », comme l’appellent amoureusement nos petits plumitifs, prévenait d’ailleurs au début de l’année : « La Chine est notre ennemi le plus dangereux ».

Fin mars, des manifestations éclatent à Hong Kong contre un amendement permettant l’extradition vers la Chine. Si le projet de loi est certes maladroit et l’inquiétude bien réelle chez beaucoup de Hongkongais, sourcilleux quant à l’indépendance de leur système judiciaire, il est impossible de ne pas voir que plusieurs meneurs protestataires sont financés par le N.E.D.

Rappelons que le National Endowment for Democracy, fondation bipartisane créée au début des années 80 par le Congrès américain, a repris officiellement à sa charge les coups tordus de la CIA. Comme le disait l’ancien directeur de l’agence, William Colby : « Il n’est plus nécessaire de faire appel à des méthodes clandestines. Nombre des programmes qui étaient menés en sous main, peuvent désormais l’être au grand jour, sans controverse ».

Cette dangereuse proximité des manifestants avec les officines de l’empire et le fait que les protestations continuent et s’amplifient malgré le retrait de l’amendement ne trompent personne, et surtout pas les Chinois. Pour Pékin, c’est clair : tonton Sam est à la manœuvre.

Le but, évident : mettre une épine dans le pied du dragon et le fixer sur un point sensible (Hong Kong est la cinquième bourse mondiale) afin d’entamer son prestige en Asie et entraver sa marche.

Les drapeaux étoilés régulièrement et fièrement brandis par les manifestants ainsi que les appels au « sauveur américain » ne devraient pas nous étonner. Il y a cinq ans, un think tank reconnaissait déjà les énormes sommes déversées chaque année par le N.E.D à Hong Kong. La participation d’un des leaders du mouvement, Joshua Wong, à une petite sauterie récemment organisée en compagnie du dirigeant des Casques blancs et du putschiste ukrainien Klitschko n’est évidemment pas pour nous surprendre…

A plusieurs milliers de kilomètres de là, le Moyen-Orient est en feu, littéralement. Les drones houthis, et peut-être quelques missiles les accompagnant, se sont abattus sur les principales raffineries saoudiennes, obligeant le royaume wahhabite à stopper la moitié de sa production pétrolière, soit 5% de la production mondiale ! Les systèmes de défense anti-aérienne américains, eux, n’ont rien vu passer.

On se rappelle avec délice ce grassouillet prince saoudien, un petit comique celui-là, qui assurait la bouche en cœur il y a quelques jours que son pays pourrait annihiler l’Iran en huit heures. Apparemment, les Houthis en pyjama ne sont pas encore au courant de cette toute-puissance saoudienne et, à Téhéran, on en rit encore…

La seule chose que Riyad semble réaliser à peu près correctement, c’est manigancer contre ses adversaires diplomatiques. Enlisés jusqu’à la moelle au Yémen, incapable de faire quoi que ce soit contre l’Iran sans geindre pour que leurs parrains américains viennent à la rescousse, les Saoudiens ne trouvent rien de mieux à faire que tenter d’isoler… la Turquie à Chypre.

On sait qu’entre le sultan néo-ottoman tendance Frères musulmans et le Seoud wahhabite, ça n’a jamais été le grand amour. Le grand écart a encore été accentué par le fiasco de toute ce joli monde en Syrie, conflit qui pendant un temps a pu les rabibocher. L’alliance turco-qatarie après la rupture de juin 2017 au sein du Conseil de Coopération du Golfe et la bonne entente entre Ankara et Téhéran n’ont évidemment rien fait pour arranger les choses. Qu’il semble loin le temps, pas si lointain en réalité (40 ans), où l’empire américain avait sous sa coupe Saoudiens, Iraniens, Turcs, Qataris et Israéliens.

Tell Aviv justement. En pleine campagne de réelection, Bibi la Terreur a une nouvelle fois pris le chemin de Sochi pour rencontrer Poutine et montrer sa stature internationale à son électorat. Il a dû déchanter… Vladimirovitch l’a fait attendre trois heures et lui aurait opposé un niet abrupt aux futures incursions aériennes israéliennes en Syrie. Le conditionnel reste de mise tant le Moyen-Orient est habitué aux retournements de situation, mais l’info, d’abord donnée par l’édition en arabe de The Independent avant d’être reprise par la presse israélienne puis par Zero Hedge, semble solide.

Les Russes auraient d’ailleurs, à trois reprises, empêché des frappes israéliennes sur des cibles chiites/iraniennes. Cela fait d’ailleurs écho à ce qu’a rapporté un site russe d’aviation il y a quelques jours : des Sukhois-35 déployés dans la province de Deraa pour empêcher un bombardement israélien.

Toujours est-il que Poutine aurait remis (conditionnel toujours de mise) les pendules à l’heure en traçant une ligne rouge devant Nétanyahou : désormais, tout avion bombardant la Syrie sera abattu par les chasseurs russes ou les S-400. Apparemment, le maître du Kremlin est même allé, fait nouveau, jusqu’à condamner « l’agression israélienne au Liban » (l’incident du drone la semaine dernière, ndlr) et a prévenu son interlocuteur de se garder de renouveler la chose.

Israël qui pleure, Iran qui rit ? Oui et non. Si l’un et l’autre peuvent se lamenter/se réjouir de la disgrâce de Bolton et de la nouvelle intransigeance russe (si elle est confirmée), les choses ne sont pas si simples. Malgré le départ du moustachu fou, le Donald ne va pas lâcher Israël et envisage même de discuter un possible traité de défense mutuelle. Proposition sérieuse ou simple manière de faire passer la pilule du renvoi de son conseiller très pro-israélien ainsi que ses légères ouvertures à l’Iran ? Impossible de le dire à ce stade…

Du côté de Téhéran, les sanctions continuent leur travail de sape et ont réussi à éloigner l’Inde, qui a pourtant des relations traditionnellement excellentes avec son presque voisin. L’ambassadeur iranien à New Delhi a exprimé sa frustration devant ce lâchage : « Il est maintenant acté que l’Inde a arrêté ses importations de pétrole iranien à cause de ce qu’elle appelle ses intérêts nationaux. C’est son droit, mais d’autres ont agi différemment [Chine, Russie, Turquie]. L’Inde a lutté difficilement pour son indépendance et ne devrait pas se plier devant les décisions unilatérales des Etats-Unis« .

Le plus étrange est que le gouvernement Modi renâcle même à développer Chabahar, pourtant exempt du régime de sanctions américaines. Pour mémoire, ce port est le pendant de ce que fait la Chine à Gwadar et que le fidèle lecteur connaît par cœur. Le projet irano-indien de Chabahar était, pour New Delhi, une manière de prendre l’axe sino-pakistanais de revers.

Dans la grande Eurasie qui se met en place sous l’égide de l’OCS, marquée par le spectaculaire réchauffement des relations entre Pékin et New Delhi, ces deux projets devenaient moins concurrents que complémentaires. Si rien n’est encore perdu, encore faut-il que l’Inde se réveille et décide à quel camp elle appartient… sous peine de voir Chabahar lui filer sous le nez et terminer dans l’escarcelle chinoise.

Cette affaire, notamment les propos de l’ambassadeur, permettent en tout cas de confirmer en creux la véracité du plan gargantuesque d’investissements chinois dans le secteur énergétique iranien à hauteur de 280 milliards d’équivalent-dollars, pour le plus grand malheur des stratèges US qui ont d’ailleurs bien d’autres raisons de s’arracher les cheveux.

Sueurs froides américaines riment souvent avec énergie russe et les derniers développements ne démentent pas cet axiome. Après tant d’autres, les Serbes de Bosnie veulent également une branche du Turk Stream qui passera par la Serbie voisine et irriguera les Balkans. Belgrade devrait d’ailleurs se méfier. Premier pays à avoir connu une « révolution de couleur » made in Soros en 2000, la Serbie pourrait bien renouveler ce type de mésaventure. L’achat de drones militaires chinois (une première en Europe), les exercices militaires anti-aériens communs avec la Russie (une autre première) et surtout la volonté de rejoindre l’Union Economique Eurasienne malgré les « avertissements » de l’Union Européenne pourraient donner quelques idées aux excités de Washington et Bruxelles. Tout ressemblance avec des faits, l’Ukraine par exemple, etc. etc.

En parlant de l’UEE, le prochain pays à signer un accord de libre-échange avec le bloc eurasiatique sera Singapour, le1er octobre. Un succès supplémentaire pour cette organisation si décriée par nos experts journalistiques, quand elle n’est pas tout simplement passée sous silence. Il est vrai que nos plumitifs n’en ont que pour leur sacro-sainte UE, bien bancale quant à elle malgré les communiqués officiels. Si l’establishment en place, y compris ce faux rebelle de Jeremy Corbyn, tente par tous les moyens de torpiller le Brexit, le public de Sa Gracieuse Majesté n’est pas dupe. Une majorité de Britanniques veut voir respecté le résultat du référendum.

Le résultat est sans appel et, surprise, un tiers des votants qui ont choisi le Bremain veulent quand même que la décision souveraine du peuple soit mise en oeuvre. Mauvaise nouvelle pour le système impérial, qui n’est décidément pas gâté par les sondages. Une copieuse enquête du Conseil européen des relations internationales apporte d’intéressantes conclusions. La confiance envers tonton Sam s’étiole profondément et une question doit particulièrement faire se retourner dans sa tombe Dr Zbig :

Malgré une désinformation russophobe forcenée, malgré la lobotomisation des cerveaux par Hollywood, malgré une intox médiatique de tous les instants, aucun pays européen, pas même la Pologne, ne soutiendrait majoritairement les Etats-Unis dans une guerre contre la Russie. Les résultats de l’Autriche (!) et même de l’Allemagne (12%-7%) doivent être particulièrement durs à avaler du côté de DC la Folle.

On imagine les éclats de rire dans les couloirs du Kremlin, où l’on sait bien que le principe de réalité finit toujours par rattraper les belles envolées propagando-lyriques de l’empire, comme le montre ce dernier épisode en forme de clin d’œil. La Lituanie, pays bien comme il faut aux yeux de Washington (otanien, anti-russe), avait construit il y a cinq ans un terminal GNL pour échapper au gaz du méchant Poutine et se tourner vers le Freedom gas américain, quitte à le payer beaucoup plus cher. La « liberté » n’a pas de prix, n’est-ce pas. Ce lundi 16 septembre, un méthanier transportant du gaz russe en provenance du Yamal est attendu sur les quais…Tag(s) : #Etats-Unis#Histoire#Russie#Chine#Economie#Moyen-Orient#Pétrole#Sous-continent indien#Gaz#Europe

Partager cet article

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2019/09/petites-et-grandes-manoeuvres.html

Jésus a-t-il existé ? Les preuves dont disposent les historiens

Jésus a-t-il existé ? Les preuves dont disposent les historiens

Portrait de Jésus par Rembrandt

© Domaine publicPortrait de Jésus par Rembrandt, entre 1648 et 1655, Brigham Young University Museum of Art.PartagerAgnès Pinard Legry | 11 septembre 2019

« Il est possible de restituer les grands traits de la vie publique de Jésus et d’en donner des repères chronologiques », assure à Aleteia l’historien et écrivain Jean-Christian Petitfils, qui a récemment collaboré à l’ouvrage collectif dirigé par Jean Sévillia, « L’Église en procès ».

Que sait-on de Jésus ? S’il est impossible de prouver l’existence de Dieu, il n’en va pas de même pour celle de son Fils. « Indépendamment des sources chrétiennes, son existence se trouve attestée par plusieurs auteurs extérieurs au christianisme », affirme à Aleteia Jean-Christian Petitfils, historien et écrivain français. « Tacite, ancien gouverneur de la province d’Asie, Pline le Jeune, proconsul de Bithynie au début du IIe siècle, Suétone, chef du bureau des correspondances de l’empereur Hadrien un peu plus tard… ».

Aleteia : Quelles preuves a-t-on, sur le plan historique, de l’existence de Jésus ?
Jean-Christian Petitfils : L’existence historique au Ier siècle de notre ère d’un rabbi juif nommé Ieschoua (Jésus) — contraction de Yehoshoua (Josué), « Dieu sauve » —, qui attirait les foules par son charisme et son enseignement, et sa crucifixion à Jérusalem par ordre de Ponce Pilate, préfet de Judée de 26 à 36, à la demande des grands prêtres Hanne et de son gendre Joseph dit Caïphe, est un fait que tout historien sérieux, qu’il soit croyant ou non, juif, agnostique ou athée ne peut nier. Indépendamment des sources chrétiennes, son existence se trouve attestée par plusieurs auteurs extérieurs au christianisme : Tacite, ancien gouverneur de la province d’Asie, Pline le Jeune, proconsul de Bithynie au début du IIe siècle, Suétone, chef du bureau des correspondances de l’empereur Hadrien un peu plus tard…

Lire aussi :Pourquoi le Dieu révélé est aussi le Dieu « révélateur »

Un texte très important est celui d’un écrivain juif romanisé du Ier siècle, Flavius Josèphe, qui avait connu à Jérusalem les premières communautés judéo-chrétiennes : il parle d’un « sage » nommé Jésus qui fit un grand nombre d’adeptes. « Pilate le condamna à être crucifié et à mourir. Mais ceux qui étaient devenus ses disciples continuèrent de l’être. Ils disaient qu’il leur était apparu trois jours après sa crucifixion et qu’il était vivant : ainsi, il était peut-être le Messie au sujet duquel les prophètes ont raconté des merveilles. » Le Traité Sanhédrin du Talmud de Babylone évoque également son nom : « La veille de la Pâque, on pendit (à la croix) Yeshû ha-notsri (Jésus le Nazaréen) parce qu’il a pratiqué la sorcellerie, a séduit et égaré Israël. » Même le philosophe platonicien Celse (IIe siècle), violent polémiste qui haïssait le Christ, ne contestait nullement son existence.

« Le christianisme, religion de l’Incarnation, se fonde bien sur l’existence d’un homme véritable et le témoignage de ses disciples. »

Quelques écrivains n’ont pourtant pas hésité à nier l’existence de Jésus…
À partir du XIXe siècle, il est vrai, quelques écrivains qu’on appelle « mythistes », Bruno Bauer, Prosper Alfaric, Arthur Drews, Paul-Louis Couchoud et aujourd’hui Michel Onfray ont nié l’existence de Jésus : celui-ci ne serait qu’une allégorie, un symbole, accomplissant fictivement les prophéties de l’Ancien Testament. Leur théorie ultra-minoritaire traduit en réalité une méconnaissance profonde de l’exégèse moderne, des dernières découvertes archéologiques et, de façon plus générale, de la méthode historique. Comment imaginer que de pauvres pêcheurs du lac de Tibériade, troupeau de fuyards apeurés à la mort de leur maître, aient soudainement lâché leurs filets, abandonné femmes et enfants et parcouru le monde pour un simple mythe, préparé par quelques individus dans l’arrière-salle d’une taverne de Judée ? Le christianisme, religion de l’Incarnation, se fonde bien sur l’existence d’un homme véritable et le témoignage de ses disciples.

Lire aussi :Saint Marc, le premier à avoir raconté la vie de Jésus

Les Évangiles évoquent l’histoire de l’étoile de Bethléem, le massacre des Innocents, le tombeau vide… Ces éléments sont-ils vérifiables ?
L’étoile des mages n’est peut-être pas un pur symbole. Son existence se rattacherait à un phénomène astronomique survenu en l’an 7 avant notre ère. En effet, des tablettes cunéiformes, découvertes sur le site de l’antique Sippar en Mésopotamie (Iraq du Sud), attestent que, cette année-là, une conjonction très rare des planètes Jupiter (symbole de royauté) et Saturne (symbole d’Israël) s’était produite à trois reprises dans la constellation des Poissons (symbole d’Amarru, le pays des Amorrhéens, Syrie et Judée). Le calcul astronomique moderne est venu confirmer cet événement, établi dès le début du XVIIe siècle par l’astronome Kepler. Or, l’évangéliste Matthieu, à propos de l’étoile des mages, parle d’un astre qui apparaît, disparaît puis réapparaît… Cela semble coïncider. À noter aussi qu’au XVIe siècle, le rabbin portugais Isaac Abravanel qui, comme tout maître juif, attendait le Messie, annonçait sa venue lorsque se produirait dans le ciel une telle conjonction planétaire. Bref, dans cette hypothèse, Jésus serait né sept ans avant notre ère.

« Le Massacre des Innocents », huile sur bois (Hauteur. 142 cm ; largeur. 182 cm) d’après Pierre Paul Rubens vers 1610-1612, appartenant aux musées royaux des beaux-arts de Belgique de Bruxelles. – Inv. 3639, photographiée lors de l’exposition temporaire « Rubens et son Temps » au musée du Louvre-Lens.

L’histoire du massacre des Innocents rapportée pareillement par Matthieu n’est pas étayée par un témoignage extérieur, mais elle n’a rien d’impossible si l’on sait qu’Hérode le Grand fut un tyran cruel, rêvant de se faire reconnaître par le peuple juif comme le Messie. La mort d’une dizaine ou douzaine d’enfants de Bethléem et de ses environs a fort bien pu échapper aux observateurs du temps, vu la psychopathie paranoïaque du personnage à la fin de son règne : ne fit-il pas décapiter l’une de ses femmes, Mariamne, son frère Jonathan, sa belle-mère Alexandra, deux de ses propres fils, Alexandre et Aristobule, et nombre d’officiers de sa cour ?
Quant au tombeau vide, il est attesté par les Évangiles comme une expérience forte, réelle, vécue par les apôtres, les disciples et les saintes femmes. La disposition des linges dans le tombeau, restés à plat, selon Jean, comme si le corps du Maître avait disparu de l’intérieur, introduit au mystère même de la Résurrection. La vénération du tombeau au Saint-Sépulcre, redécouvert au temps de l’impératrice Hélène (vers 326-328), montrent l’importance capitale que les chrétiens ont toujours attaché à ce lieu.

Lire aussi :Jésus ressuscité ? L’énigme du tombeau vide

Plus largement, comment lire ces Évangiles ? Constituent-ils des reportages ou sont-ils plutôt à considérer comme des textes romancés ?
Non, les évangiles canoniques ne sont pas des reportages. Ce ne sont pas pour autant des ouvrages romancés, comme les évangiles dits apocryphes (littéralement secrets, cachés), textes tardifs, imprégnés de gnose ou de traditions discutables cherchant à combler les lacunes des évangiles canoniques. Certains relatent des faits manifestement légendaires, des miracles gratuits et superflus. Même la comparaison avec les biographies de l’Antiquité, évoquant la figure d’un maître qui n’est plus et que vénèrent ses disciples, n’est pas adéquate. Les évangiles canoniques sont des témoignages écrits pour susciter ou confirmer la foi des croyants, des catéchèses destinées à montrer que ce Jésus exécuté comme un misérable au moment de la Pâque juive est bien ressuscité le troisième jour et toujours vivant, présent au milieu des siens. Par lui la mort a été définitivement vaincue, et ses disciples sont appelés à le rejoindre dans le royaume de Dieu.

CHRIST WITH DISCIPLES
Jésus et ses disciples.

Vous écrivez que Jésus a grandi à Nazareth au milieu de ses « frères » et de ses « sœurs »… Jésus a-t-il donc eu des frères et sœurs ?
C’est aujourd’hui une mode chez les exégètes protestants et même chez certains de leurs confrères catholiques de l’affirmer. Marie, après la naissance de son « fils premier-né », engendré par l’Esprit saint, aurait eu avec Joseph son époux une vie de couple normal, dont seraient issus d’autres enfants, des garçons — Jacques, Joseph, Simon (ou Siméon) et Jude — et des filles, en nombre inconnu. Ne reste plus alors qu’à se débarrasser de la notion de « virginité réelle et perpétuelle », encore affirmée par le Catéchisme de l’Église catholique de 1992…

Lire aussi :Quelle est la différence entre un apôtre et un disciple ?

Une critique serrée du père Pierre Grelot, bibliste réputé, parue en 2003 dans la Revue thomiste, a fait litière de cette prétendue « découverte ». En hébreu et en araméen, ‘ah (ou ) signifiait indifféremment frère de sang, demi-frère, neveu ou cousin, membre du clan. À Nazareth, comme dans les villages africains aujourd’hui, tous les enfants se disaient frères et sœurs. En réalité, ceux qu’on appelle dans les évangiles les « frères de Jésus » étaient, au moins pour deux d’entre eux, Jacques le Petit et Joseph (ou Joset), des cousins germains, fils d’une certaine Marie (femme) de Clopas, qui, à en croire Hégésippe, avait épousé le frère de Joseph, père adoptif de Jésus. Pour les autres, Siméon et Jude, il s’agirait de cousins plus éloignés et beaucoup plus jeunes (Siméon mourra au début du IIe siècle). En tout cas, à aucun moment dans les évangiles Marie n’est présentée comme une femme ayant eu plusieurs enfants. Notons enfin que, sur la croix, Jésus confia celle-ci à Jean l’évangéliste, le disciple bien-aimé qui la prit chez lui, dans sa maison de Jérusalem, ce qui eût été inimaginable dans le contexte culturel du judaïsme de ce temps si elle avait eu d’autres enfants : « Femme, dit-il, voici ton fils » et au disciple : « Voici ta mère » (Jean, 19, 26-27).

Quelles certitudes historiques peut-on avoir concernant Marie et Joseph, les parents de Jésus ?
Joseph et Marie appartenaient à un petit clan juif, les Nazôréens ou Nazaréniens, revenus d’exil au second siècle avant notre ère, qui prétendaient descendre du roi David. Ces gens attendaient la naissance en leur sein d’un messie royal, comme l’avait prophétisé Isaïe (« Un rejeton sortira de la souche de Jessé… ») et avaient fondé sur un éperon rocheux de Basse-Galilée un village appelé Nazara (Nazareth), de netzer le « surgeon » (autrement dit le « rejeton » de Jessé, père de David), ainsi qu’un autre, au nord-est du Golan, Kokhaba, c’est-à-dire « l’étoile », celle — messianique — annoncée au livre des Nombres : « Une étoile sortira de Jacob et un sceptre se lèvera en Israël. » Comme l’observe le père Étienne Nodet, de l’École biblique de Jérusalem, ces deux villages portaient l’un et l’autre « un nom usuel tiré de l’espérance de (leurs) habitants ». De Joseph, le père putatif de Jésus, on sait peu de choses, sinon qu’il était un tektôn, un artisan-ouvrier du bois, ce qui en fait plus qu’un charpentier prolétaire, comme on le dit souvent. Jésus a appris le métier avec lui, et tous deux, probablement, ont travaillé au grand chantier de la région, la reconstruction de la ville de Sépphoris détruite par les Romains en l’an 6 de notre ère.

« L’historien, naturellement, ne saurait se prononcer sur ce qu’on appelle la naissance virginale de Jésus. »

L’historien, naturellement, ne saurait se prononcer sur ce qu’on appelle la naissance virginale de Jésus (sa conception par la puissance de l’Esprit saint), affirmation de foi que l’on trouve dans le Nouveau Testament, le Symbole des apôtres, le Credo de Nicée-Constantinople, admise même par les réformateurs Luther et Calvin. Le fait est que cette donnée, plus gênante que valorisante, a embarrassé les premiers disciples comme pouvant laisser croire à une naissance illégitime de leur maître. Durant sa vie, les adversaires de Jésus ne se privèrent pas de l’accuser d’être « né de la fornication ».
S’ils l’ont maintenue, au risque d’entraver l’annonce de la Bonne Nouvelle, c’est qu’ils l’ont considérée comme particulièrement sûre et importante. Il apparaît clairement dans l’Évangile selon Luc que Marie était à l’origine de ces révélations : « Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur », note-t-il à deux reprises. Longtemps on a pensé que dans la tradition juive la virginité d’une femme était perçue de façon négative (« Soyez féconds et multipliez-vous… », dit la Genèse, 1, 28) jusqu’à la découverte à Jérusalem en 1967 par l’archéologue israélien Yigael Yadin d’un texte juridique provenant des manuscrits de la mer Morte (le « Rouleau du Temple », datant du milieu du premier siècle avant notre ère), dans lequel il est question de vierges consacrées et de vœu de virginité perpétuelle au cours même du mariage : « Si une femme mariée prononce un tel vœu sans que son mari le sache, celui-ci peut le déclarer nul. Si toutefois il est d’accord avec une telle mesure, les deux sont dans l’obligation de le garder. » Était-ce la situation à laquelle fut confronté Joseph, l’époux de Marie, qui, nous dit Matthieu, avait résolu de la répudier en secret ?

MARY AND JOSEPH
Joseph et Marie.

Vous soulignez également qu’il y a une certitude historique : Jésus n’est pas né le 25 décembre de l’an 1. Pourquoi donc fête-t-on Noël à cette date ?
Il est sûr que Jésus n’est pas né le 25 décembre de l’an I. Ce ne fut qu’au IVe siècle que l’Église instaura la solennité de la Nativité, afin de christianiser la fête du solstice d’hiver. À en croire les Évangiles de Matthieu et de Luc, il vit le jour sous le règne d’Hérode le Grand, roi de Judée. Or, celui-ci mourut dans son palais d’hiver de Jéricho le 1er avril de l’an 4 avant notre ère. C’est par suite de l’erreur de calcul d’un moine du VIe siècle, Dionysius Exiguus (Denys le Petit), que la date de l’an I a été arrêtée.

Lire aussi :Pourquoi célèbre-t-on Noël le 25 décembre ?

Toujours sur le plan historique, en quoi la personnalité de Jésus (son autorité, l’enthousiasme qu’il a soulevé…) a-t-elle constitué une rupture?
L’autorité inégalée avec laquelle il parle et s’impose — lui, modeste artisan de Nazareth — est stupéfiante : « Moïse vous a dit de faire ceci…, Moi, je vous dis de faire cela… » Non, ce n’est pas un juif ordinaire ! « Il y a ici plus grand que le Temple ! », lance-t-il à ses apôtres (Matthieu 12, 6). Alors que la prière juive est emplie d’une respectueuse déférence à l’égard de Dieu (même si elle reconnaît la paternité divine sur son peuple), il n’hésite pas à appeler son Père « Abba », mot affectueux qui signifie en araméen « Papa chéri » ! Devant ses disciples, il dit « mon Père », jamais « notre Père », sinon pour leur enseigner la prière qu’ils devront réciter. Et le plus inouï est qu’il pardonne les péchés, ce que Dieu seul peut faire ! Le message de Jésus – le royaume de Dieu, l’amour infini du Père, la miséricorde — est intimement lié au messager, car il est lui-même le « royaume » qu’il annonce : « Je suis la Résurrection et la Vie ; celui qui croit en moi, quand même il serait mort, vivra » (Jean, 11, 25). S’affranchissant de la loi juive, il s’affirme comme l’unique médiateur entre Dieu et les hommes : « Je suis la Lumière du monde (Jean, 8, 12) », ou encore « Personne ne va vers le Père sans passer par moi » (Jean 14, 6).
À l’appui de son identité, il accomplit des signes, des miracles, comme celui dont le grand prophète Isaïe, sept siècles plus tôt, a annoncé la venue : « Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent… » (Matthieu 11, 5). D’où l’affluence des foules autour de lui. L’historien ne peut se prononcer sur ces prodiges. Il notera seulement que ces faits ont soulevé l’enthousiasme en leur temps et ont été considérés par les premières communautés chrétiennes comme des signes authentifiant le message et la messianité de Jésus. Sa personne est un mystère, sur lequel bute l’historien.

web2-couverture-livre-eglise-en-procc3a8s.jpg

L’Église en procèsouvrage collectif dirigé par Jean Sévillia, Tallandier, août 2019, 21,90 euros.

Juste un instant, s’il vous plait…A travers le monde, vous êtes des millions à lire Aleteia, pour y trouver quelque chose d’unique : une vision du monde et de votre vie inspirée par l’Évangile. On prétend qu’il est de plus en plus difficile de transmettre les valeurs chrétiennes aux jeunes d’aujourd’hui.Et pourtant, savez-vous que plus de la moitié des lecteurs d’Aleteia sont des jeunes de 18 à 35 ans ? C’est pourquoi il est si important que Aleteia demeure un service quotidien, gratuit et accessible à tous. Cependant, un journalisme de qualité a un coût que la publicité est loin de couvrir. Alors, pour qu’Aleteia puisse continuer à transmettre les valeurs chrétiennes au cœur de l’univers digital, votre soutien financier demeure indispensable

.https://fr.aleteia.org/2019/09/11/jesus-a-t-il-existe-les-preuves-a-disposition-des-historiens/

Conquête spatialeComment la France s’est hissée sur le podium.

Comment la France s’est hissée sur le podium

Pure chimère au début de la Seconde Guerre mondiale, la conquête spatiale est devenue possible grâce aux travaux des Allemands avant de prendre forme dès 1945 avec les Américains et les Soviétiques. La France, soucieuse de son rang, a réussi à se hisser sur le podium aux côtés des deux Supergrands de l’après-guerre. En ce XXIe siècle, le Japon, la Chine ou encore l’Inde, également désireuses d’affirmer leur puissance, entrent à leur tour dans la course à l’espace. 

Retour sur les débuts d’une incroyable épopée…Vanessa Moley

Le module lunaire d'Apollo XI avec les astronautes Neil Armstong et Buzz Aldrin à son bord, est photographié à partir du module de commande en orbite lunaire dans lequel est resté l'astronaute Michael Collins, Reuters, DR.

L’espace, nouveau champ de bataille

Avant l’effondrement du IIIe Reich, les scientifiques allemands ont mis au point le terrifiant V2. En dépit de son caractère rudimentaire et instable, ce « missile balistique autopropulsé » sera le modèle de toutes les fusées mises au point par la suite, y compris celle qui emmènera les premiers hommes sur la Lune, le 20 juillet 1969…

Lancement d'un V2 de White Sands par l'armée américaine, entre 1946 et 1952, NASA, DR.

Sitôt achevée la Seconde Guerre mondiale, les puissances qui ont terrassé l’Allemagne nazie font main basse sur toute la technologie allemande. Dans les ruines du « Reich millénaire », Américains et Soviétiques engagent un contre-la-montre pour récupérer un maximum de documents et retrouver les équipes qui ont mis au point le V2 qui sera la première fusée à usage militaire. La rivalité entre grandes puissances va désormais se jouer dans une nouvelle dimension, inédite dans l’histoire humaine : l’espace.

En France, les acteurs sont divisés. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, certains militaires se montrent d’emblée enthousiastes. Leur noyau dur se trouve parmi les membres du Comité d’action scientifique de la Défense nationale (CASDN). Créé dès 1948, cet organisme a pour but de moderniser les armées en facilitant la coopération avec les scientifiques.

Lancement de la capsule Mercury Freedom 7, le 7 mai 1961, NASA, DR.

Ses dirigeants sont bien conscients que les États-Unis et l’Union soviétique sont déjà engagés dans une course pour faire de l’espace un nouvel outil de puissance. Ils veulent absolument éviter un tête-à-tête auquel la France ne pourrait pas participer, faute d’avoir su mobiliser ses forces scientifiques.

Cette ambition portée par le CASDN ne recueille pourtant pas l’assentiment général. Elle ne suscite que perplexité ou embarras parmi les états-majors militaires et les dirigeants politiques. Quant aux scientifiques, ils ne cachent pas leurs réticences. À leurs yeux, les fusées sont des armes de destruction massives, voire « terroristes », et ils ne veulent en aucun cas y voir un outil scientifique.

Le renfort viendra d’outre-Atlantique. Aux États-Unis, en 1957, une poignée de spécialistes lance le projet de l’Année géophysique internationale (AGI). Son objectif : explorer la haute atmosphère, y compris avec des fusées. Il n’est pas encore question de « conquête de l’espace » et les commentateurs de l’époque comparent l’AGI aux grandes expéditions polaires qui ont marqué le début du XXe siècle. Tout au plus note-t-on le changement de perspective : désormais, il s’agira d’explorer la Terre à « la verticale » plutôt qu’à « l’horizontale ».

Hammaguir, le 23 février 1960, l’équipe d’Étienne et Arlette Vassy, du Laboratoire de physique de la faculté des Sciences de Paris, avec ses instruments de mesure et d’observation, avant le lancement de la fusée Véronique. L'agrandissement montre la fusée Véronique avant son lancement, archives Médihal, DR.

Une France timorée

C’est un physicien français, Étienne Vassy, qui va faire bouger les lignes dans l’Hexagone. Il se fait remarquer en proposant l’emploi de fusées afin de sonder les couches atmosphériques inaccessibles aux ballons traditionnels.

De gauche à droite : Alexandre Dauvillier, Adolphe Lutz, Etienne Vassy sur le site de l'Observatoire du Pic du midi. L'agrandissement est une photographie d'Etienne Vassy, seul, sur le Pic du Midi, 1943, archives, Médihal, DR.

L’idée séduit les militaires du Comité d’action scientifique de la Défense nationale. Son président, le général Maurice Guérin, apporte son soutien à Étienne Vassy en lui permettant d’acquérir quinze « Véronique », de petites fusées-sondes. En 1954, le physicien pourra ainsi mener deux séries d’expériences dans la haute atmosphère. Bien que couronnées de succès, ces expérimentations ne rencontrent que l’incrédulité de ses confrères. Les haut-gradés militaires continuent à ignorer la question de sorte que le CASDN doit continuer à supporter seul le coût du financement des recherches sur les fusées.

Sans le vouloir, l’Union soviétique va remettre au centre de l’attention les recherches de Vassy. Le 4 octobre 1957, elle place en effet en orbite Spoutnik-1. C’est le premier satellite artificiel de l’histoire. Le monde occidental est sous le choc.

Laïka, quelques minutes avant le décollage, AFP, DR.

Un mois plus tard, le 3 novembre, les Russes frappent à nouveau un grand coup en mettant cette fois en orbite un animal vivant, la chienne Laïka, avec Spoutnik-2.

Les États-Unis et les autres puissances occidentales sont piqués au vif. La course à l’espace est définitivement lancée et prend le pas sur toute autre priorité. Militaires et scientifiques se mobilisent et disposeront désormais de tous les moyens.

Un autre obstacle freine la France. Durant les années 50, ses élites politiques, militaires et scientifiques concentrent leur attention sur la crise algérienne, si aiguë qu’elle finit par paralyser la IVe République. Ce sont les militaires qui débloqueront la situation. Une première avancée sera faite par le président du CASDN.

Le 23 janvier 1958, le général Guérin propose en effet la création d’un Institut de la haute atmosphère, un organisme chargé de toutes les activités scientifiques et militaires concernant le domaine spatial. Mais là encore, le projet rencontre l’hostilité d’un certain nombre de scientifiques qui redoutent la tutelle de l’armée.

Le Centre spatial de Toulouse, fondé en mars 1968, est le fruit de la décentralisation voulu par le général de Gaulle. Le siège social du CNES fondé en 1961 se situe à Paris (Ier arr.) La Direction technique et scientifique (qui dirige les programmes spatiaux) s’installe au Centre spatial de Brétigny (CSB).

Le général de Gaulle met la France en orbite

Le déblocage viendra du sommet de l’État, avec l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle en juin 1958. Il sait qu’il faut agir vite pour éviter à la France d’être reléguée à une puissance de second rang. C’est alors que le général Guérin en profite pour ressortir son projet de janvier 1958 sous le nom de Haut-Commissariat à l’espace. Toutefois, le nouveau président n’ose pas encore appuyer le projet, de crainte de heurter les autorités scientifiques. Deux ans seront encore nécessaires pour qu’il franchisse le pas.

Le 19 décembre 1961, le général de Gaulle dote enfin la France d’un outil au service d’une politique spatiale nationale : le Centre national des études spatiales (CNES). Cette structure aura pour mission de centraliser l’ensemble des activités françaises liées à la conquête de l’espace… qui sort enfin du domaine de la science-fiction. Mieux : elle focalise désormais l’attention et le soutien des scientifiques, des militaires et des politiques.

Passée largement inaperçu à l’époque, cet événement marque pourtant un tournant. Désormais, la France veut être une puissance spatiale et, pour ce faire, se dote d’outils capables de favoriser le développement d’une industrie appropriée. Le pouvoir politique se veut le catalyseur de cette volonté puisqu’il incite tous les acteurs, scientifiques, militaires et industriels, à s’investir dans ce domaine…

https://www.herodote.net/histoire/synthese.php?ID=2577&ID_dossier=88

Petite leçon d’histoire à Justin Trudeau

Petite leçon d’histoire à Justin Trudeau

par Michael Jabara Carley

Alors que le gouvernement polonais demande, trois quart de siècles plus tard, des dommages de guerre à l’Allemagne, la presse internationale souligne la responsabilité soviétique dans la Seconde Guerre mondiale. C’est oublier que durant six ans, l’URSS essaya de former une alliance contre le nazisme et ne trouva aucun soutien. C’est oublier qu’en 1938, l’alliance de la Grande-Bretagne, de la France et de la Pologne avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste lors des accords de Munich dépeça la Tchécoslovaquie au profit de l’Allemagne et de la Pologne. En réalité, l’accord germano-soviétique de 1939, qui partagea la Pologne, n’est que la conséquence de l’anti-soviétisme européen.RÉSEAU VOLTAIRE | MONTRÉAL (CANADA) | 7 SEPTEMBRE 2019 ENGLISHITALIANO

+
JPEG - 41.1 ko

Le Premier ministre britannique Neville Chamberlain

Le 23 août 2019, le cabinet du Premier ministre canadien a diffusé une déclaration à l’occasion de la « journée du Ruban noir », une journée nationale établie par le Parlement européen en 2008-2009 et dédiée à la commémoration des victimes du « totalitarisme » fasciste et communiste et à la signature, en 1939, du Pacte de non-agression entre l’Allemagne et l’Union soviétique, communément appelé « pacte Molotov-Ribbentrop ». Divers mouvements politiques de centre-droit au sein du Parlement européen ainsi que l’Assemblée parlementaire de l’Otan ont lancé ou soutenu cette idée. En 2009, lors de sa réunion en Lituanie, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) a adopté une résolution « comparant les rôles qu’ont joué l’URSS et l’Allemagne nazie dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. »

La déclaration du Premier ministre Justin Trudeau suit ces lignes de façon analogue. En voici quelques extraits : « La journée du Ruban noir marque le sombre anniversaire du pacte Molotov-Ribbentrop. Signé entre l’Union soviétique et l’Allemagne nazie en 1939 pour diviser l’Europe centrale et orientale, ce pacte tristement célèbre a ouvert la voie aux atrocités effroyables perpétrées par ces régimes. Dans les années qui ont suivi, les régimes soviétique et nazi ont dépouillé des pays de leur autonomie, forcé des familles à fuir leur foyer et déchiré des communautés entières notamment des communautés juives et roms. À travers l’Europe, ils ont provoqué des souffrances immenses, alors que des millions de personnes ont été assassinées sans raison ou privées de leurs droits, de leurs libertés et de leur dignité [italiques ajoutées]. »

Déclaration censée résumer les causes et le déroulement de la Seconde Guerre mondiale, elle n’est en fait qu’une parodie des événements réels des années 1930 et des années de guerre. C’est une « histoire falsifiée » qui est motivée par des raisons politiques. Il ne s’agit en réalité que d’un tissu de mensonges.

Commençons par le commencement. Fin janvier 1933, le président Paul von Hindenburg nomma Adolf Hitler chancelier de l’Allemagne. En quelques mois, le gouvernement d’Hitler déclara illégaux les partis communistes et socialistes allemands et commença à mettre en place un État à parti unique. Grâce au traité de Rapallo signé en 1922, le gouvernement soviétique avait jusqu’ici maintenu des relations correctes ou tolérables avec l’Allemagne de Weimar. Toutefois, le nouveau gouvernement nazi renonça à cette politique et lança une campagne de propagande contre l’Union soviétique et ses représentants diplomatiques, commerciaux et d’affaires travaillant en Allemagne. Les nazis vandalisaient parfois des installations commerciales soviétiques et passaient à tabac les employés.

À Moscou, on déclencha la sonnette d’alarme. Des diplomates soviétiques, notamment le commissaire du peuple aux Affaires étrangères avaient lu Mein Kampf d’Hitler, un livre publié au milieu des années 1920 et dans lequel ce dernier détaille son plan pour imposer la domination allemande sur toute l’Europe. Ce bréviaire, devenu un best-seller en Allemagne, constituait dans n’importe quelle maison allemande, l’accessoire indispensable pour étoffer la cheminée ou la table du salon. Dans Mein Kampf, pour ceux d’entre vous qui ne le sauraient pas, les juifs constituent avec les slaves la catégorie des Untermenschen, des sous-hommes voués uniquement à l’esclavage ou qui ne méritent pas de vivre. Mais, le génocide nazi n’allait pas seulement cibler les juifs. Les territoires soviétiques à l’est de l’Oural allaient appartenir aux Allemands. La France faisait également partie des ennemis naturels qu’il fallait éliminer.

« Qu’en est-il du livre d’Hitler ? » Litvinov posait souvent la question aux diplomates allemands qui se trouvaient à Moscou. Oh ça, répondaient-ils, n’y prêtez pas attention. Hitler ne pense pas vraiment ce qu’il a écrit. Litvinov sourit poliment devant de tels propos, mais n’en croyait pas un seul mot !

En décembre 1933, le gouvernement soviétique instaura officiellement une nouvelle politique de sécurité collective et d’assistance mutuelle afin de résister à l’Allemagne nazie. Que signifiait exactement cette nouvelle politique ? L’idée du gouvernement soviétique était de reconstituer les forces de l’entente qui avaient fait face à l’Allemagne lors de la Première Guerre mondiale et qui seraient composées de la France, de la Grande-Bretagne, des États-Unis et même de l’Italie fasciste. Même si on ne le disait pas ouvertement, cette nouvelle politique désignait une stratégie d’endiguement et de préparation à la guerre contre l’Allemagne nazie, au cas où l’endiguement serait un échec.

En octobre 1933, Litvinov fut envoyé par Joseph Staline aux États-Unis pour négocier la reconnaissance diplomatique du gouvernement soviétique par les États-Unis. Il s’est entretenu avec le nouveau président états-unien, Franklin D. Roosevelt, au sujet de la sécurité collective pour faire face au Japon impérial et à l’Allemagne nazie. Les relations américano-soviétiques repartirent alors sur de bonnes bases. Mais en 1934, le département d’État (dont ses membres, à quelques exceptions près, étaient anticommunistes) sabota le rapprochement entrepris par Roosevelt et Litvinov.

Au même moment, des diplomates soviétiques abordaient la question de la sécurité collective avec le ministre français des Affaires étrangères, Joseph Paul-Boncour. En 1933 et 1934, Paul-Boncour et son successeur Louis Barthou développèrent des relations plus étroites avec l’URSS. Ce rapprochement s’expliquait par une raison très simple : les deux nations se sentaient menacées par l’Allemagne nazie. Mais, les très prometteuses relations franco-soviétiques furent sabotées par Pierre Laval, le successeur de Barthou, après la mort de ce dernier en Octobre 1934 à Marseille, lors de l’attentat contre le roi Alexandre 1er de Yougoslavie. Laval était un anticommuniste qui préférait un rapprochement avec l’Allemagne nazie qu’avec l’URSS et sa politique de sécurité collective. Laval n’était pas très favorable au pacte d’assistance mutuelle franco-soviétique, qui fut finalement signé en mai 1935 mais dont il retarda la ratification à l’Assemblée nationale française. J’appelle ce pacte la « coquille vide ». Le mal était déjà fait lorsqu’il fut écarté du pouvoir en janvier 1936. Après la défaite de la France devant l’Allemagne nazie en 1940, Laval collabora avec les Nazis. Condamné à mort pour haute trahison, il est fusillé à l’automne 1945.

Les diplomates soviétiques menaient également des pourparlers en Grande-Bretagne pour un rapprochement entre les deux nations. L’objectif était de jeter les bases pour une sécurité collective contre l’Allemagne nazie. Là aussi, la politique fut sapée, d’abord par la signature en juin 1935 de l’accord naval anglo-allemand. Il s’agissait d’un accord bilatéral, portant autorisation, pour l’Allemagne, du réarmement de sa flotte navale. Il prit de court les Français et les Soviétiques, qui considéraient cet accord comme un acte de trahison. Début 1936, un nouveau ministre britannique des Affaires étrangères, Anthony Eden, mit un terme au rapprochement en raison de « propagande » communiste. Les diplomates soviétiques croyaient qu’il était un « ami ». Il n’en était rien.

À chaque fois, les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne coupaient court aux discussions prometteuses avec l’Union soviétique. De ce qu’on sait aujourd’hui, pourquoi ces gouvernements feraient-ils une chose aussi étrange en apparence ? Parce que les dirigeants états-uniens, français et britanniques étaient fortement influencés par l’anticommunisme et la soviétophobie, qu’ils ne percevaient pas la menace nazie. La plupart d’entre eux se montraient plutôt bienveillante à l’égard d’Hitler. Le fascisme constituait un bastion qui défendait le capitalisme contre l’expansion du communisme et l’essor de l’influence soviétique en Europe. La grande question qui se posait dans les années 1930 était : « Qui est notre ennemi n°1 ? » : l’Allemagne nazie ou l’URSS ? Bien souvent, la majorité de ces dirigeants répondit à côté de la plaque. Ils préférèrent amorcer un rapprochement avec l’Allemagne nazie que de se tourner vers la politique de sécurité collective et l’assistance mutuelle proposées par l’URSS. Pour les dirigeants européens, qui craignaient le communisme et manquaient souvent de confiance en eux, le fascisme représentait la force, la puissance et la bravoure. Pour ces dirigeants incertains de leur virilité et de leur sécurité face à l’essor de l’influence soviétique, les uniformes en cuir, l’odeur de sueur qu’exhalaient des dizaines de milliers de fascistes, défilant avec leurs tambours, leurs drapeaux et leurs flambeaux, étaient semblables à des aphrodisiaques. L’éclatement de la guerre civile espagnole en juin 1936 transforma la politique européenne en créant un clivage entre la droite et la gauche et rendit ainsi impossible l’assistance mutuelle contre l’Allemagne.

Le cas de l’Italie était particulier. Le gouvernement soviétique maintenait des relations correctes avec Rome même si l’Italie était un pays fasciste et la Russie, un État communiste. L’Italie avait combattu aux côtés de l’Entente durant la Première Guerre mondiale et Litvinov souhaitait l’attirer dans la nouvelle coalition qu’il tentait de former. Benito Mussolini avait toutefois des ambitions impérialistes en Afrique de l’Est où il déclencha une guerre d’agression contre l’Abyssinie, le dernier territoire n’ayant jamais été colonisé par les puissances européennes. Pour faire court, la crise abyssine marquait le début de la fin des espoirs de Litvinov pour rallier l’Italie à sa cause.

Les diplomates soviétiques connurent aussi leurs premiers succès en Roumanie. Le ministre roumain des Affaires étrangères, Nicolae Titulescu, était favorable à la sécurité collective et travaillait en étroite collaboration avec Litvinov pour améliorer les relations soviéto-roumaines. C’était lui, en dépit de la fourberie et de la mauvaise foi de Laval, qui avait soutenu Litvinov lorsque ce dernier menait des pourparlers avec la France pour la signature du pacte d’assistance mutuelle. Bien que Titulescu et Litvinov aient abordé la question de l’assistance mutuelle, les discussions n’aboutirent à rien. La Roumanie était gouvernée par des dirigeants d’extrême droite qui s’opposaient à l’amélioration des relations avec les Soviétiques. En août 1936, Titulescu se retrouva écarté de la scène politique et fut contraint de démissionner. Il passa la plupart de son temps à l’étranger, craignant pour sa vie à Bucarest.

Tout comme Titulescu, le président de la Tchécoslovaquie, Eduard Beneš, était favorable à la sécurité collective contre la menace nazie. En mai 1935, il signa le pacte d’assistance mutuelle avec l’URSS, mais l’affaiblit pour éviter d’aller au-delà de celui que les Soviétiques avaient signé avec la France et qui fut saboté par Laval. Les Tchécoslovaques craignaient l’Allemagne nazie et ce, à juste titre. Mais, ils ne s’allieraient pas complètement avec l’URSS sans le soutien total de la Grande-Bretagne et de la France, ce qu’ils n’obtiendraient jamais.

La Tchécoslovaquie et la Roumanie regardaient du côté d’une puissance comme la France et n’iraient pas au-delà des engagements pris par cette dernière à l’égard de l’URSS. La France, quant à elle, regardait du côté de la Grande-Bretagne. Les Britanniques jouaient un rôle essentiel en ces temps-là. S’ils étaient prêts à s’engager, à s’allier avec l’URSS, tous en feraient autant. Sans leur engagement, tout volait en éclats.

L’Union soviétique tenta aussi d’améliorer ses relations avec la Pologne. Là également, les diplomates soviétiques ne parvinrent pas à atteindre leurs objectifs en raison de la signature du pacte de non-agression entre le gouvernement polonais et l’Allemagne nazie en janvier 1934. Les dirigeants polonais n’ont jamais caché leur désir de s’allier avec l’Allemagne nazie. La Pologne renonça à améliorer ses relations avec l’URSS. Elle fit constamment obstruction à la sécurité collective en sabotant les tentatives soviétiques de créer une alliance anti-nazie. Pire encore, les Polonais jouèrent le rôle de complices lors du démembrement de la Tchécoslovaquie par les Nazis en 1938, avant qu’ils ne soient victimes de l’agression de ces mêmes Nazis en 1939. Les diplomates soviétiques avaient prévenu à plusieurs reprises leurs homologues polonais que leur pays se dirigeait tout droit à sa perte s’ils ne changeaient pas leur politique. Au moment propice, l’Allemagne se retournerait contre eux et les anéantirait. Mais ils ne prenaient pas au sérieux ces avertissements et en riaient. Les Russes sont des « barbares », disaient-ils, les Allemands, un peuple « civilisé ». Le choix entre ces deux peuples était donc évident.

Soyons clairs. Les archives montrent nettement que le gouvernement soviétique a proposé sa politique de sécurité collective et une assistance mutuelle à la France, la Grande-Bretagne, la Pologne, la Roumanie, la Tchécoslovaquie et même à l’Italie fasciste. Mais, dans chaque cas, les propositions furent rejetées, voire méprisées, comme c’est le cas de la Pologne, le grand perturbateur de la mise en application de la sécurité collective dans la période qui précède la guerre en 1939. Aux États-Unis, le département d’État sabota l’amélioration des relations avec Moscou. À l’automne 1936, toutes les négociations des Soviétiques pour une assistance mutuelle tombèrent à l’eau et ils se retrouvèrent seuls. Personne ne voulait s’allier avec Moscou pour se mettre ensuite l’Allemagne à dos : toutes les puissances européennes mentionnées ci-dessus, menèrent des pourparlers avec Berlin pour éloigner le loup loin de leurs habitats. Même la Tchécoslovaquie en fit autant. Énoncée ou non, l’idée était de pousser Hitler à réorienter ses ambitions vers l’Est, contre l’URSS.

Survint ensuite « la trahison de Munich » en septembre 1938. La Grande-Bretagne et la France livrèrent la Tchécoslovaquie à l’Allemagne. « La paix à tout prix », déclara Neville Chamberlain, le premier ministre britannique. La Grande-Bretagne et la France abandonnèrent la Tchécoslovaquie, qui fut démembrée au prix de « la paix ». La Pologne obtint une modeste part du butin au titre de cet accord honteux. Winston Churchill la comparait à « un chacal ». En février 1939, on pouvait lire dans le Manchester Guardian que cette conciliation de la part des Britanniques était un plan qui consistait à acheter ses ennemis en vendant ses amis. Cette description est juste.

Il existait toutefois, en 1939, une toute dernière opportunité de signer le pacte d’assistance mutuelle anglo-franco-soviétique contre l’Allemagne nazie. Je l’appelle l’ « alliance qui n’a jamais existé ». En avril 1939, le gouvernement soviétique proposa à la France et à la Grande-Bretagne une alliance militaire et politique contre l’Allemagne nazie. Les conditions relatives à la constitution de cette alliance furent soumises sur papier à Paris et Londres. À l’automne 1939, la guerre semblait inévitable. Ce qui restait de la Yougoslavie disparut en mars, englouti par la Wehrmacht sans coup férir. Au cours de ce mois, Hitler soutenait que les Allemands peuplaient la ville de Memel, en Lituanie. En avril, un sondage de Gallup mené en Grande-Bretagne et en France révéla qu’une très grande partie de la population britannique et française était pour une alliance avec l’Union soviétique. Churchill, qui était alors député ordinaire, déclarait à la Chambre des communes que, sans l’URSS à leurs côtés, ils ne pourraient se défendre contre les Allemands.

Logiquement, on pourrait penser que les dirigeants britanniques et français auraient saisi à deux mains les propositions des Soviétiques. Mais ce ne fut pas le cas. Le ministère britannique des Affaires étrangères rejeta la proposition d’alliance tripartite de l’Union soviétique. La France, à contrecœur, dut s’aligner sur la position britannique. Litvinov fut démis de ses fonctions de commissaire du peuple aux Affaires étrangères et fut remplacé par Viacheslav M. Molotov, fidèle second de Staline. La politique soviétique demeura inchangée pendant un certain temps. En mai, Molotov envoya un message à la Pologne dans lequel il précisait que, si le pays le souhaitait, le gouvernement soviétique lui prêterait main forte s’il était agressé par l’Allemagne. Aussi incroyable que cela puisse paraître, les Polonais repoussèrent la main tendue de Molotov dès le lendemain.

Malgré le premier refus des Britanniques de s’allier avec les Soviétiques, les pourparlers pour une alliance anglo-franco-soviétique se poursuivirent pendant l’été 1939. Pourtant, au même moment, les dirigeants britanniques furent surpris en train de négocier avec les Allemands pour amorcer une certaine détente au cours de la dernière heure avec Hitler. L’information fut révélée dans les journaux britanniques à la fin du mois de juillet, au moment où la Grande-Bretagne et la France s’apprêtaient à envoyer des délégations militaires à Moscou pour contracter une alliance. La nouvelle provoqua un scandale à Londres, ce qui fit naître chez les Soviétiques, des doutes concernant la bonne foi des Anglais et des Français. Ce fut le moment où Molotov commença à s’intéresser aux propositions d‘accords des Allemands.

C’était le premier scandale d’une longue série à venir. Les délégations militaires franco-britanniques se rendirent à Moscou à bord d’un navire de commerce affrété et naviguant à faible allure, à une vitesse maximale de treize nœuds. Un responsable du ministère britannique des Affaires étrangères avait suggéré qu’on embarque les délégations dans une flotte composée de croiseurs de la Royal Navy pour faire passer un message. Le ministre britannique des Affaires étrangères, Edward Lord Halifax, trouvait cette idée trop provocatrice. Voilà pourquoi les délégations françaises et britanniques partirent à bord d’un navire de commerce et mirent cinq jours avant d’arriver en URSS. Compte tenu du contexte où une guerre pouvait éclater à tout moment, cinq jours pesait sur la balance.

Cette situation pouvait-elle être devenir plus grotesque ? Elle pouvait bel et bien l’être. Le négociateur en chef britannique, l’amiral Sir Reginald Drax, n’était pas habilité à signer un accord avec le camp soviétique. Son homologue français, le général Joseph Doumenc, ne possédait qu’une vague lettre d’autorisation du président du Conseil. Il était autorisé à négocier mais ne pouvait pas signer un accord. Doumenc et Drax n’appartenaient pas à l’effectif statutaire. À l’inverse, le camp soviétique était composé du commissaire du peuple à la Guerre disposant des pleins pouvoirs. « Tout indique jusqu’ici que les négociateurs militaires soviétiques sont vraiment prêts à faire des affaires », informa l’ambassadeur britannique à Moscou. Contrairement à ces derniers, les délégations britanniques avaient pour instruction d’y « aller très lentement ». Lorsque Drax rencontra le ministre britannique des Affaires étrangères avant leur départ pour Moscou, il lui posa une question sur « les risques de voir les négociations échouer ». « Il y eut un silence bref mais frappant, et le ministre britannique des Affaires étrangères fit alors remarquer que, dans l’ensemble, il serait préférable de prolonger les négociations le plus longtemps possible ». Doumenc nota qu’il était envoyé à Moscou « les mains vides ». Ils n’avaient absolument rien à offrir aux négociateurs soviétiques. Les Britanniques pourraient dépêcher deux divisions en France si une guerre éclatait en Europe. L’Armée rouge pourrait mobiliser très rapidement une centaine de divisions et les forces soviétiques venaient juste de venir à bout des Japonais après de rudes combats à la frontière de la Mandchourie. Staline n’en croyait pas ses oreilles. « Ces gens ne sont pas sérieux », conclut-il. Et il avait bien raison. Les dirigeants français et britanniques pensaient pouvoir se payer la tête de Staline. C’était une grosse erreur de leur part.

Après toute la fourberie et la mauvaise foi dont ils ont fait preuve, qu’auriez-vous fait à la place de Staline ou à la place de n’importe quel dirigeant russe ? Prenons, par exemple, le cas des Polonais. Ils ont contrarié les plans des Soviétiques à Londres, Paris, Bucarest, Berlin et même à Tokyo… Partout où ils pouvaient mettre des bâtons dans les roues des Soviétiques. Ils partagèrent avec Hitler le butin du démembrement de la Tchécoslovaquie. En 1939, ils essayèrent de compromettre, à la dernière minute, une alliance anti-nazie dont l’URSS était signataire. Je sais que tout ceci paraît invraisemblable, comme une histoire sensationnelle dans un mauvais roman, mais c’est la réalité. Et pourtant, les Polonais ont osé accuser le camp soviétique de les avoir poignardés dans le dos. C’était le renard qui prêchait aux poules. Les dirigeants du pays ont causé leur propre perte et celle de leur peuple. Depuis lors, rien n’a changé. Le gouvernement polonais marque le début de la Seconde Guerre mondiale en invitant les anciennes puissances de l’Axe à Varsovie. Il ignore la Fédération de Russie et son Armée rouge, qui pourtant, ont libéré la Pologne en payant au prix fort (plusieurs victimes). C’est un fait historique que les nationalistes polonais ne peuvent tout simplement pas digérer et qu’ils cherchent à effacer de nos mémoires.

Après avoir tenté, pendant près de six ans, de créer en Europe une large coalition anti-allemande (notamment avec la Grande-Bretagne et la France), le gouvernement soviétique revenait les mains vides. Vides. Même si l’URSS s’était retrouvée seule vers la fin de 1936, ses dirigeants tentaient de conclure des accords avec la France et la Grande-Bretagne. Les Britanniques, les Français, les Roumains, les Tchécoslovaques, et surtout les Polonais, avaient saboté, rejeté, esquivé, fragilisé les propositions et accords des Soviétiques et essayé, eux-mêmes, de passer des accords avec Berlin pour sauver leur peau. Sourires polis et complices, c’était comme s’ils rendaient service à Moscou en faisant plaisir aux diplomates soviétiques qui leur parlaient de Mein Kampf et de la menace nazie. Le gouvernement soviétique craignait d’être délaissé et d’être obligé de combattre seul la Wehrmacht, pendant que les Français et les Britanniques joueraient aux arbitres à l’ouest. Après tout, c’est exactement ce qu’ils ont fait quand la Pologne est tombée début septembre, en seulement quelques jours, entre les mains des envahisseurs de la Wehrmacht. Si la France et la Grande-Bretagne ne lèveraient pas le petit doigt pour aider la Pologne, auraient-elles fait plus pour l’URSS ? C’est une question que Staline et ses collègues se sont certainement posée.

Le pacte germano-soviétique ou pacte Molotov-Ribbentrop résulte de l’incapacité des Soviétiques de former une coalition anti-nazie avec les puissances occidentales. Le pacte était affreux. C’était un sauve-qui-peut soviétique, et il contenait un codicille secret qui prévoyait la création de « sphères d’influence » en Europe de l’Est « en cas de… réaménagement(s) territorial ou politique ». Mais ce n’était pas pire que ce que les Français et les Britanniques ont fait à Munich. « C’est la réponse du berger à la bergère », nota l’ambassadeur de France à Moscou. Le démembrement de la Tchécoslovaquie n’était que le prélude des évènements qui suivirent. Comme l’a si bien dit, il y a longtemps, l’historien britannique, feu A.J.P. Taylor : les violentes accusations formulées par les Occidentaux à l’encontre de l’URSS « provenaient de ces mêmes dirigeants politiques qui se sont rendus à Munich…. En réalité, les Russes n’ont fait que ce que les dirigeants occidentaux avaient envisagé eux-mêmes de faire. L’amertume de ces derniers était l’amertume de la déception, mêlée de colère et dont les déclarations communistes n’étaient pas plus sincères que leurs propres déclarations en faveur de la démocratie (leurs négociations avec Hitler le prouvent) ».

Il s’ensuit une période d’apaisement soviétique vis-à-vis de l’Allemagne nazie pas plus attrayante que la politique d’apaisement anglo-française qui l’a précédée. Staline commit alors une énorme erreur de jugement. Il négligea les mises en garde de son propre service de renseignement militaire contre une invasion de l’URSS par l’Allemagne nazie. Il se disait qu’Hitler ne serait pas assez fou pour envahir l’Union soviétique alors que la Grande-Bretagne était toujours une puissance belligérante. Quelle erreur de sa part ! Le 22 juin 1941, les puissances de l’Axe déployèrent une force militaire impressionnante et envahirent l’Union soviétique le long d’un front allant de la mer Baltique à la mer Noire.

Cette invasion marque le début de la Grande Guerre patriotique, une guerre d’une violence inouïe et d’un niveau inimaginable de brutalité et de destruction qui aura duré 1418 jours. L’URSS finit par s’allier avec la Grande-Bretagne et les États-Unis pour combattre l’Allemagne nazie. Ce fut l’Alliance des Trois Grands (Grande-Bretagne, États-Unis, URSS). La France avait bien entendu disparu, à la suite de la débâcle de son armée, écrasée par les troupes allemandes en mai 1940. Pendant les trois premières années de combat, de juin 1941 à juin 1944, l’Armée rouge se battait, presque toute seule, contre la Wehrmacht. Quelle ironie ! Staline avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter de se retrouver seul face à l’Allemagne, et pourtant, son Armée rouge dut affronter, presque toute seule, les troupes allemandes et les puissances de l’Axe. Mais un retournement de situation se produisit à Stalingrad, seize mois avant le débarquement des Alliés occidentaux en Normandie. Voici ce qu’a écrit le président Roosevelt à Staline le 4 février 1943, au lendemain de la reddition des dernières forces allemandes à Stalingrad. « En tant que Commandant en chef des Forces armées des États-Unis d’Amérique, je vous félicite pour la brillante victoire, à Stalingrad, des armées placées sous votre commandement suprême. Les 162 jours de combat épique pour le contrôle de la ville qui a toujours honoré votre nom et le résultat décisif que tous les Américains [États-uniens] célèbrent aujourd’hui, resteront l’une des fiertés des peuples unis contre le nazisme et ses imitateurs. Les commandants et les combattants de vos armées sur les fronts ainsi que les hommes et les femmes qui les ont soutenus, dans les usines comme dans les champs, se sont unis, non seulement pour couvrir de gloire les divisions de leur pays, mais aussi pour insuffler, par leur exemple, une nouvelle détermination à toutes les Nations Unies pour faire plier toute résistance et provoquer ainsi la défaite finale et la capitulation sans condition de l’ennemi commun. » Comme Churchill avait dit à Roosevelt à peu près au même moment : « Dis-moi, qui se bat vraiment aujourd’hui ? Staline tout seul ! Et regarde comment il se débrouille… ». Nous ne devrions pas, en effet, oublier avec quelle ténacité l’Armée rouge a combattu.

De juin 1941 à septembre 1943, aucune division états-unienne, britannique ou canadienne n’a combattu sur le continent européen. Aucune ! Les combats en Afrique du Nord n’étaient qu’un évènement mineur lors duquel les forces anglo-américaines affrontèrent deux divisions allemandes au moment où l’Allemagne déployait plus de deux cents divisions sur le front soviétique. La campagne d’Italie, qui débuta en septembre 1943, fut un fiasco. Elle paralysa plus de divisions alliées que de troupes allemandes. Lorsque les alliés occidentaux débarquèrent enfin en France, la Wehrmacht n’était plus que l’ombre d’elle-même. L’armée allemande n’était plus aussi puissante que lorsqu’elle franchissait les frontières soviétiques en juin 1941. Le débarquement en Normandie, une stratégie rendue possible par les efforts de l’Armée rouge, fut une douche froide. Elle n’a eu, en aucun cas, une influence « décisive » sur l’issue de la Seconde Guerre mondiale, contrairement à ce que prétendent les médias traditionnels occidentaux.

En Union soviétique, le peuple soviétique, les Slaves comme les Juifs furent victimes d’une tentative de génocide perpétrée par les Allemands, qui les pillaient, brûlaient et assassinaient sans relâche. On estime que 17 millions de civils ont péri aux mains des armées nazies et de leurs complices ukrainiens et baltes. Dix millions de soldats de l’Armée rouge ont perdu la vie au cours de la guerre, en libérant l’Union soviétique et les pays de l’Est et en éliminant la brute nazie dans sa tanière à Berlin. Une grande partie de l’Union soviétique, allant de Stalingrad à l’est jusqu’au Caucase et de Sébastopol au sud jusqu’aux frontières roumaine, polonaise et balte, à l’ouest et au nord, fut dévastée. Bien qu’il y ait eu des massacres de civils perpétrés par les nazis à Oradour-sur-Glane (France) et à Lidice (Tchécoslovaquie), on en compte des centaines en Union soviétique, en Biélorussie et en Ukraine, dans des endroits dont les noms nous sont inconnus ou qui ne sont mentionnés que dans des archives soviétiques encore inexplorées ou non publiées. Quels que soient les péchés, les turpitudes et les erreurs commises par le gouvernement soviétique entre septembre 1939 et juin 1941, ce dernier s’est racheté grâce à ses énormes sacrifices et à la victoire de ses divisions sur l’Allemagne nazie.

À la lumière de ces faits, la déclaration du Premier ministre Justin Trudeau le 23 août est une propagande anti-russe motivée par des raisons politiques et qui ne sert aucun intérêt national du Canada. Trudeau a insulté, sans raison, non seulement le gouvernement de la Fédération de Russie, mais aussi tous les Russes dont les parents et grands-parents ont participé à la Grande Guerre patriotique. Il tente d’ôter toute légitimité au caractère émancipateur de la guerre de l’URSS contre l’envahisseur allemand et de discréditer ainsi l’effort de guerre des Soviétiques. La déclaration de Trudeau sert les intérêts de sa ministre des Affaires étrangères à Ottawa d’origine ukrainienne, Chrystia Freeland, une russophobe qui rend hommage à son défunt grand-père, un complice ukrainien des Nazis en Pologne sous occupation allemande. Elle soutient un régime à Kiev qui est issu d’un coup d’État violent contre le président ukrainien élu (le coup d’État du Maïdan). Ce régime est également soutenu par des milices fascistes et, à l’étranger, par l’Union européenne et par les États-Unis. Aussi absurde que cela puisse paraître, ce régime commémore les actes des complices des Allemands lors de la Seconde Guerre mondiale, traités aujourd’hui, en héros nationaux. Il faudrait d’urgence donner une leçon d’histoire au Premier ministre canadien avant qu’il n’insulte de nouveau le peuple russe, et qu’il discrédite en même temps, les sacrifices des soldats et marins canadiens, qui se sont alliés avec l’URSS pour combattre l’ennemi commun.Michael Jabara Carley

Traduction
Mouhamadou Mourtada Fall

Source
Strategic Culture Foundation (Russie)

<img src="https://www.voltairenet.org/rien.gif" alt="
Facebook
Twitter
Delicious
Seenthis
Digg

Documents joints

RSS
 “Only the USSR Has … Clean Hands” : The Soviet Perspective on the Failure of Collective Security and the Collapse of Czechoslovakia, 1934- 1938, by Michael Jabara Carley
Diplomacy & Statecraft, 21 : 2, 202 & 21 : 3, 368 (2010).
(PDF – 406.6 ko)
 
 Fiasco : The Anglo-Franco-Soviet Alliance That Never Was and the Unpublished British White Paper, 1939–1940, by Michael Jabara Carley
The International History Review, 41:4, 701-728
(PDF – 1.9 Mo)
 

Sur les tentatives soviétiques avant les Accords de Munich, lire : “23 August 1939”, by Michael Jabara Carley, Strategic Culture Foundation (Russia) , Voltaire Network, 23 August 2015.

https://www.voltairenet.org/article207566.html