Archives pour la catégorie Histoire

L’impérialisme économique de l’oligarchie étasunienne

L’impérialisme économique de l’oligarchie étasunienne


Par Michael Hudson – Le 29 novembre 2017 – Source Counterpunch

En théorie, le système financier mondial est censé aider tous les pays à être gagnants. L’enseignement traditionnel de la finance internationale, du commerce et de l’« aide étrangère » (définie simplement comme n’importe quel crédit gouvernemental) dépeint un système quasi utopique qui profiterait à tous les pays, au lieu de les dépouiller de leurs actifs et de leur imposer l’austérité. La réalité, depuis la Première Guerre mondiale, est pourtant que les États-Unis ont pris l’initiative de façonner le système financier international de manière à favoriser les gains pour leurs propres banquiers, leurs exportateurs agricoles, leur secteur pétrolier et gazier, leurs acheteurs de matières premières à l’étranger – et surtout, à recouvrer les créances qui leur sont dues.

Chaque fois que ce système mondial s’est effondré au cours du siècle dernier, la principale force déstabilisatrice a été l’emprise excessive des États-Unis et la volonté de leurs banquiers et de leurs détenteurs d’obligations de réaliser des gains à court terme. Le système financier centré sur le dollar laisse de plus en plus de pays industriels et de pays du Tiers Monde à la traîne. Ses trois piliers institutionnels – le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC) – ont imposé une dépendance monétaire, budgétaire et financière, dont les derniers à en pâtir ont été les pays baltes, la Grèce et le reste de l’Europe méridionale. Les tensions qui en résultent atteignent maintenant un tel point qu’elles sont en train de rompre les arrangements mis en place après la Seconde Guerre mondiale.

La fiction la plus destructrice de la finance internationale est que toutes les dettes peuvent et doivent être payées, même si cela doit faire s’écrouler les économies en les forçant à l’austérité – pour sauver les créanciers, pas le travail et l’industrie. Pourtant, les pays européens, et en particulier l’Allemagne, se gardent bien de rechercher une économie mondiale plus équilibrée qui favoriserait la croissance pour tous les pays et éviterait le ralentissement économique actuel et la déflation de la dette.

Imposer l’austérité à l’Allemagne après la Première Guerre mondiale

Après la Première Guerre mondiale, le gouvernement des États-Unis s’est écarté de la politique européenne traditionnelle : annuler la dette du soutien militaire. Les responsables américains ont exigé le paiement des armes expédiées à leurs alliés dans les années qui ont précédé l’entrée des États-Unis dans la Grande Guerre, en 1917. Les Alliés se sont tournés vers l’Allemagne pour obtenir des dommages de guerre afin de payer ces dettes. Dirigés par John Maynard Keynes, les diplomates britanniques ont cherché à se débarrasser de la responsabilité des conséquences de cette dette en promettant que tout l’argent qu’ils recevraient de l’Allemagne serait directement retransmis au Trésor américain.

Les sommes étaient si astronomiques que l’Allemagne a été poussée à l’austérité et à l’effondrement économique. La nation a souffert d’hyperinflation quand la Reichsbank a imprimé des billets pour en inonder le marché des changes. Le Mark a alors baissé, les prix à l’importation ont grimpé en flèche, ce qui a également fait grimper les prix sur le marché intérieur. La déflation de la dette ressemblait beaucoup à celle des débiteurs du Tiers Monde, il y a une génération, et à celle des PIIGS du sud de l’Europe actuellement (Portugal, Irlande, Italie, Grèce et Espagne).

Prétendant que les réparations et l’enchevêtrement de dettes entre alliés pouvaient être rendus solvables, un flux triangulaire de paiements a été facilité par une politique alambiquée d’argent facile de la part des États-Unis. Les investisseurs américains recherchaient des rendements élevés en achetant des obligations locales allemandes ; les municipalités allemandes remettaient à la Reichsbank les dollars qu’elles recevaient en échange de monnaie nationale ; et la Reichsbank utilisait cette devise étrangère pour payer les dommages de guerre à la Grande-Bretagne et aux autres alliés, ce qui permettait à ces pays de payer aux États-Unis ce qu’ils demandaient.

Mais les solutions fondées sur des tentatives visant à maintenir en place des dettes d’une telle ampleur en prêtant aux débiteurs l’argent qu’ils doivent rembourser ne peuvent être que temporaires. La Réserve fédérale américaine a maintenu ce flux triangulaire en gardant les taux d’intérêt américains à un bas niveau. Il était donc intéressant pour les investisseurs américains d’acheter des obligations municipales allemandes et d’autres dettes à haut rendement. Cela a également dissuadé Wall Street de retirer des fonds de Grande-Bretagne, ce qui aurait poussé son économie plus profondément dans l’austérité après la grève générale de 1926. Mais sur le plan intérieur, la faiblesse des taux d’intérêt américains et la facilité du crédit ont stimulé une bulle immobilière, suivie d’une bulle boursière, qui ont éclaté en 1929. Le flux triangulaire de paiements s’est effondré en 1931, laissant un héritage de dettes dévaluées pesant sur les économies américaine et européenne. La Grande Dépression a duré jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, en 1939.

La planification de l’après-guerre a pris forme à mesure que la guerre approchait de sa fin. Les diplomates américains avaient appris une leçon importante. Cette fois, il n’y aurait ni dette militaire ni dommages et intérêts. Le système financier mondial serait stabilisé en s’appuyant sur l’or et des règles faites pour les créanciers. À la fin des années 1940, les États-Unis détenaient quelque 75 % du stock mondial d’or de garantie monétaire. Cela a établi le dollar américain comme la monnaie de réserve mondiale, librement convertible en or à la parité de 1933, soit 35 dollars l’once.

Cela impliquait également que, comme dans les années 1920, les déficits de la balance des paiements européenne devraient être financés principalement par les États-Unis. Le recyclage des crédits officiels du gouvernement devait être filtré par l’intermédiaire du FMI et de la Banque mondiale, où les diplomates américains avaient le droit de veto pour rejeter les politiques jugées contraires à leur intérêt national. La « stabilité » financière internationale est ainsi devenue un mécanisme de contrôle mondial, pour maintenir des règles faites pour les créanciers et centrées sur les États-Unis.

Pour obtenir de l’or ou des dollars en guise de garantie de leurs propres systèmes monétaires, les autres pays devaient se conformer aux règles commerciales et d’investissement établies par les États-Unis. Ces règles prévoyaient l’abandon du contrôle des mouvements de capitaux ou de la limitation des prises de contrôle des ressources naturelles et du domaine public par des entités étrangères, ainsi que sur l’industrie et les systèmes bancaires locaux.

En 1950, le système économique mondial fondé sur le dollar était devenu de plus en plus intenable. L’or continuait d’affluer vers les États-Unis, renforçant le dollar ; jusqu’ à ce que la guerre de Corée renverse les choses. De 1951 à 1971, les États-Unis ont vu le déficit de leur balance des paiements s’aggraver, entièrement imputable aux dépenses militaires à l’étranger. (Le commerce et l’investissement du secteur privé restaient en équilibre constant).

La dette du Trésor américain remplace l’étalon or

Les dépenses militaires étrangères qui ont aidé à ramener l’or américain en Europe se sont transformées en déluge pendant que la guerre du Vietnam s’étendait en Asie, après 1962. Le Trésor a maintenu la stabilité du taux de change du dollar en vendant de l’or via le London Gold Pool à 35 $ l’once. Enfin, en août 1971, le président Nixon a arrêté l’hémorragie en cessant la convertibilité du dollar en or.

Il n’existait pas de plan pour ce qui allait se passer ensuite. La plupart des observateurs ont considéré que la fin du lien entre le dollar et l’or était une défaite pour les États-Unis. Cela a certainement mis fin à l’ordre financier d’après-guerre tel qu’il avait été conçu en 1944. Mais ce qui s’est passé ensuite fut tout l’inverse d’une défaite. N’étant plus en mesure d’acheter de l’or après 1971 (sans susciter une forte désapprobation de la part des États-Unis), les banques centrales n’avaient plus qu’un seul actif dans lequel elles pouvaient conserver le surplus de leur balance des paiements : la dette du Trésor américain. Même si ces obligations n’étaient plus « aussi bonnes que de l’or », cela n’a pas empêché les États-Unis d’en émettre à volonté pour financer l’envolée de leur déficit budgétaire.

En passant de la garantie or à celle d’un dollar apporté par le déficit de la balance des paiements des États-Unis, les réserves monétaires mondiales ont continué d’être renforcées par les dépenses militaires américaines, qui ont continué d’inonder les banques centrales étrangères de dollars excédentaires. Le déficit de la balance des paiements américaine a donc fourni les dollars qui ont financé ses déficits budgétaires intérieurs et la création de crédit bancaire – par l’intermédiaire des banques centrales étrangères recyclant les dépenses extérieures américaines vers le Trésor américain.

En fait, les pays étrangers ont été imposés, sans un mot à dire sur la façon dont leurs prêts au gouvernement américain étaient employés. Les banques centrales européennes n’étaient pas encore prêtes à créer leurs propres fonds souverains pour investir leurs apports en dollars dans des actions étrangères ou dans la propriété directe d’entreprises. Elles ont simplement utilisé leurs excédents commerciaux et de paiements pour financer le déficit budgétaire américain. Cela a permis au Trésor de réduire les taux d’imposition intérieurs, surtout pour les tranches de revenus les plus élevées.

L’impérialisme monétaire américain a confronté les banques centrales européennes et asiatiques à un dilemme qui persiste encore aujourd’hui : si elles n’achètent pas d’actifs en dollars, leurs monnaies se renforceront par rapport au dollar. L’achat de titres du Trésor américain est le seul moyen pratique de stabiliser leurs taux de change et, ce faisant, d’empêcher que leurs prix à l’export en dollars n’augmentent et qu’elles ne soient exclues des marchés de la zone dollar.

Le système s’est peut-être développé, au début, sans en prévoir tous les effets, mais il est rapidement devenu délibéré. Mon livre « Super Imperialism » s’est le mieux vendu dans la région de Washington DC, et j’ai obtenu un important contrat de l’Institut Hudson pour expliquer au ministère de la Défense comment ce système financier extractif fonctionnait exactement. J’ai été amené à la Maison Blanche pour l’expliquer, et les géo-stratèges américains ont utilisé mon livre comme manuel pratique (ce qui n’était pas non plus mon intention initiale).

L’attention s’est rapidement concentrée sur les pays exportateurs de pétrole. Après que les États-Unis eurent quadruplé les prix de leurs céréales à l’exportation, peu après la suspension de la convertibilité en or de 1971, les pays exportateurs de pétrole ont quadruplé le prix de leur pétrole. Lors d’une réunion à la Maison Blanche, j’ai appris que les diplomates américains avaient fait savoir à l’Arabie saoudite et à d’autres pays arabes qu’ils pouvaient facturer autant qu’ils le voulaient pour leur pétrole, mais que les États-Unis traiteraient cela comme un acte de guerre s’ils ne conservaient pas les profits de leur activité pétrolière en actifs libellés en dollars américains.

C’est à ce moment-là que le système financier international est devenu explicitement extractif. Mais il a fallu attendre 2009 pour que la première tentative de retrait de ce système se produise. Une conférence a été organisée à Ekaterinbourg (Russie) par l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). L’alliance comprenait la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Tadjikistan, le Kirghizstan et l’Ouzbékistan, avec le statut d’observateur pour l’Iran, l’Inde, le Pakistan et la Mongolie. Des responsables américains ont demandé à participer en tant qu’observateurs, mais leur demande a été rejetée.

La réponse des États-Unis a été d’étendre la nouvelle guerre froide au secteur financier, de réécrire les règles de la finance internationale à leur profit et à celui de leurs satellites – et de dissuader les pays de chercher à se libérer de la domination financière étasunienne.

Le FMI modifie ses règles pour isoler la Russie et la Chine

Cherchant à isoler la Russie et la Chine, la diplomatie conflictuelle de l’administration Obama a placé les institutions de Bretton Woods sous le contrôle encore plus étroit des États-Unis et de l’OTAN. Ce faisant, elle a perturbé les liens mis en place après la Seconde Guerre mondiale.

Le plan américain prévoyait de tellement nuire à l’économie russe qu’elle serait mûre pour un changement de régime (« révolution de couleur »). Mais cela a eu pour effet de la pousser vers l’Est, loin de l’Europe occidentale pour consolider ses relations à long terme avec la Chine et l’Asie centrale. En pressant l’Europe de transférer ses achats de pétrole et de gaz à ses alliés américains, les sanctions américaines ont perturbé le commerce et les investissements de l’Allemagne et d’autres pays européens avec la Russie et la Chine. Elles ont également fait perdre des occasions aux agriculteurs européens, à d’autres exportateurs et investisseurs – et ont eu pour conséquence un afflux de réfugiés en provenance d’États post-soviétiques en déliquescence attirés dans l’orbite de l’OTAN, le plus récent étant l’Ukraine.

Pour les stratèges américains, ce qui a rendu urgent le changement des règles du FMI, est le paiement d’une  dette de 3 milliards de dollars que l’Ukraine devait au Fonds souverain russe en décembre 2015. Le FMI refusait depuis longtemps d’accorder des crédits aux pays refusant de rembourser d’autres gouvernements. Cette politique visait principalement à protéger les créances financières du gouvernement américain, qui jouait habituellement un rôle de premier plan dans les consortiums avec d’autres gouvernements et les banques américaines. Mais sous la pression américaine, le FMI a modifié ses règles en janvier 2015. Celui-ci a annoncé qu’il serait désormais disposé à accorder du crédit aux pays en retard de paiement envers d’autres gouvernements – implicitement la Chine (que les géo-stratèges américains considèrent comme leur principal adversaire à long terme), la Russie et d’autres pays que les guerriers financiers américains pourraient vouloir isoler pour imposer leurs politiques de privatisation néolibérales. 1.

L’article I de la charte fondatrice du FMI (1944-1945) lui interdit de prêter à un membre engagé dans une guerre civile ou en guerre avec un autre État membre, ou à des fins militaires en général. Une raison évidente de cette règle est qu’un tel pays a peu de chances de gagner suffisamment de devises étrangères pour rembourser sa dette. Par exemple, le bombardement par l’Ukraine de sa propre région, le Donbass, après le coup d’État de février 2014, a détruit son industrie d’exportation, principalement vers la Russie.

Un refus de crédit du FMI aurait pu servir de levier pour forcer l’adhésion aux accords de paix de Minsk, mais la diplomatie américaine a rejeté cette possibilité. Lorsque le chef du FMI, Christine Lagarde, a accordé un nouveau prêt à l’Ukraine au printemps 2015, elle a simplement exprimé un espoir verbal de paix. Le président ukrainien Porochenko a annoncé le lendemain qu’il intensifierait sa guerre civile contre la population russophone dans l’est de l’Ukraine. Un milliard et demi de dollars du prêt du FMI a été accordé au banquier Igor Kolomoiski et a disparu dans les paradis fiscaux, le reste ayant été utilisé pour financer une armée anti-Donbass. Un million de réfugiés ont été chassés vers la Russie ; d’autres ont fui vers l’ouest en passant par la Pologne, pendant que l’économie et la monnaie ukrainienne plongeaient.

Le FMI a enfreint quatre de ses règles en prêtant à l’Ukraine : (1) Ne pas prêter à un pays qui n’a visiblement pas les moyens de rembourser son emprunt  (la règle « No More Argentinas », adoptée après le désastreux prêt du FMI à ce pays en 2001). (2) Ne pas prêter à un pays qui renie sa dette envers des créanciers officiels (la règle initialement destinée à forcer au remboursement des institutions américaines). (3) Ne pas prêter à un pays en guerre – qui, en fait, détruit sa capacité d’exportation et, partant, la capacité de sa balance des paiements à rembourser le prêt. Enfin (4), ne pas prêter à un pays peu susceptible d’imposer les « conditions d’austérité » du FMI ; l’Ukraine a accepté de passer outre l’opposition démocratique et de réduire les retraites, mais sa junte s’est avérée trop instable pour imposer les conditions d’austérité sur lesquelles le FMI avait insisté.

Le néolibéralisme américain promeut la privatisation des pays débiteurs

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis se servaient du dollar comme monnaie de référence et de son rôle dominant au sein du FMI et de la Banque mondiale pour orienter le commerce et l’investissement dans le sens de leur propre économie. Mais maintenant que la croissance de l’économie mixte chinoise a dépassé toutes les autres et que la Russie commence enfin à se redresser, les pays ont la possibilité d’emprunter à la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB) et à d’autres consortiums non américains.

L’enjeu est bien plus que de savoir quels pays obtiendront les contrats bancaires. La question est de savoir si la philosophie du développement suivra la voie classique fondée sur l’investissement dans les infrastructures publiques ou si le secteur public sera privatisé et la planification confiée à des sociétés d’investissement privés.

Ce qui a fait des États-Unis et de l’Allemagne les principaux pays industrialisés du XXe siècle – et plus récemment la Chine – c’est l’investissement public dans les infrastructures économiques. L’objectif était de faire baisser le coût de la vie et de stimuler le commerce en fournissant des services de base de manière subventionnée ou gratuitement. Au contraire, les investisseurs américains exercent une influence sur l’endettement des pays du Tiers Monde, des économies post-soviétiques et, plus récemment, de l’Europe du Sud pour forcer à la vente des biens publics. Les plans actuels visant à renforcer la politique néolibérale avec le Partenariat transpacifique (TPP), le Partenariat transatlantique pour le commerce et l’investissement (TTIP) et l’Accord de libre-échange transatlantique (TAFTA) vont si loin qu’ils cherchent  à transférer le pouvoir de planification gouvernemental au secteur financier et privé.

De toute évidence, les stratèges américains espéraient que la menace d’isoler la Russie, la Chine et d’autres pays les mettrait au pied du mur s’ils essayaient de faire du commerce ou d’investir avec leur monnaie nationale. Leur choix serait soit de subir des sanctions comme celles imposées à Cuba et à l’Iran, soit d’éviter l’exclusion en acquiesçant au système financier et commercial dollarisé et à ses tentatives de placer leurs économies sous contrôle américain.

Le problème de la capitulation, c’est que ce Consensus de Washington ne fonctionne qu’à court terme, car il sème les germes de la dépendance financière, des bulles d’endettement, de la déflation et l’austérité qui en découle. Ce plan financier consiste à créer des occasions d’escroquerie sur les prix et de gros profits pour les entreprises. Les traités commerciaux parrainés par les États-Unis obligeraient les gouvernements à payer des amendes égales au montant que les réglementations sur l’environnement, les lois protégeant les consommateurs et d’autres politiques sociales ponctionnent les profits des entreprises. Les entreprises seraient en mesure d’exiger des compensations de la part des pays dont les politiques sanitaires, financières, environnementales et d’intérêt public portent atteinte à leurs intérêts, et de saisir les gouvernements devant des tribunaux extrajudiciaires. Ces tribunaux, organisés en vertu des règles de la Banque mondiale et des Nations Unies, auraient le pouvoir d’ordonner aux contribuables de verser un important dédommagement pour compenser une législation considérée comme portant atteinte aux « bénéfices futurs escomptés » d’une entreprise. 2.

Cette menace politique divise le monde entre les économies pro-américaines et celles qui maintiennent les investissements publics dans l’infrastructure, ce qui est considéré comme un capitalisme progressiste. Le néolibéralisme parrainé par les États-Unis, qui soutient ses propres intérêts financiers et corporatifs, a poussé la Russie, la Chine et d’autres membres de l’Organisation de coopération de Shanghai à former une alliance pour protéger leur autonomie économique plutôt que de devenir dépendants d’un crédit en dollars qui les noie dans une dette en devises étrangères.

Au centre de la fracture mondiale actuelle se trouvent les derniers siècles de réformes sociales et démocratiques occidentales. Cherchant à suivre la voie classique du développement occidental en conservant une économie mixte public / privé, la Chine, la Russie et d’autres nations trouvent plus facile de créer de nouvelles institutions telles que l’AIIB que de réformer le FMI et la Banque mondiale. Leur choix se situe entre des gains à court terme dont la face sombre est une dépendance menant à l’austérité, ou un développement à plus long terme mais en toute indépendance et à prospérité ultérieure.

Toute résistance implique le risque d’un renversement militaire ou d’un coup d’État clandestin. Bien avant la crise ukrainienne, les États-Unis avaient déjà abandonné la prétention de soutenir les démocraties. Les dés ont été jetés en 1953 avec le coup d’État contre le gouvernement laïc iranien et le coup d’État de 1954 au Guatemala pour s’opposer à la réforme agraire. Le soutien aux oligarchies clientes et aux dictatures en Amérique latine dans les années 1960 et 1970 a été mis en évidence par le renversement d’Allende au Chili et le programme d’assassinat de l’Opération Condor sur tout le continent. Sous la présidence de Barack Obama et de la secrétaire d’État Hillary Clinton, les États-Unis ont affirmé que le statut de « nation indispensable » des États-Unis d’Amérique leur a valu de soutenir les récents coups d’État au Honduras et en Ukraine et de parrainer l’attaque de l’OTAN contre la Libye et la Syrie, laissant l’Europe absorber les réfugiés.

Le choix de l’Allemagne

Ce n’est pas ainsi que les Lumières étaient censées évoluer. Le décollage industriel de l’Allemagne et d’autres nations européennes impliqua une longue lutte pour libérer les marchés des rentes foncières et des charges financières siphonnées par leurs aristocraties terriennes et leurs banquiers. C’était l’essence même de l’économie politique classique du XIXe siècle et de la social-démocratie du XXe siècle. Il y a un siècle, la plupart des économistes s’attendaient à ce que le capitalisme industriel produise une économie d’abondance et à ce que des réformes démocratiques appuient les investissements dans l’infrastructure publique et la réglementation pour contenir le coût de la vie. Mais la diplomatie économique américaine menace maintenant d’inverser radicalement cette idéologie économique en cherchant à démanteler le pouvoir de réglementation public et à imposer un programme de privatisation radical en vertu du TTIP et du TAFTA.

Les théories commerciales dépeignent le commerce et l’investissement comme aidant les pays pauvres à rattraper leur retard, les obligeant à s’en sortir en devenant plus démocratiques pour surmonter les avantages acquis de leurs oligarchies, selon les principes utilisés par les économies industrielles européennes et nord-américaines. Au lieu de cela, le monde a plutôt tendance à se polariser, et non pas à converger. La bulle financière transatlantique a éclaté en provoquant un passif d’austérité depuis 2008. Les économies endettées sont poussées à surmonter leur ralentissement économique en privatisant leur domaine public.

La question immédiate à laquelle sont confrontés l’Allemagne et le reste de l’Europe occidentale est de savoir encore combien de temps ils vont sacrifier leurs occasions commerciales et d’investissement avec la Russie, l’Iran et d’autres économies en adhérant aux sanctions américaines. L’intransigeance américaine menace de forcer un choix « avec ou contre nous » dans ce qui se profile comme un changement géopolitique systémique sur le rôle approprié des gouvernements : leurs secteurs publics doivent-ils fournir des services de base et protéger les populations contre les monopoles prédateurs, l’extraction de rentes et la polarisation financière ?

La crise financière mondiale actuelle remonte à la Première Guerre mondiale et à ses conséquences. Le principe qui devait être exprimé était le droit des nations souveraines à ne pas être forcées de sacrifier leur survie économique sur l’autel des exigences intergouvernementales et de la dette privée. Le concept de nation inscrit dans le Traité de Westphalie de 1648 a fondé le droit international sur le principe de la parité des États souverains et de la non-ingérence. Sans une solution de rechange globale pour éviter que les dettes ne polarisent les sociétés et ne déchirent les économies, l’impérialisme monétaire des pays créanciers est inévitable.

La fracture mondiale du siècle dernier entre l’économie des créanciers et celle des débiteurs a interrompu ce qui semblait être le destin démocratique de l’Europe de permettre aux gouvernements de prendre le pas sur les intérêts financiers des rentiers. Au lieu de cela, l’Occident suit l’hégémonie diplomatique des États-Unis pour un retour à l’époque où ces intérêts régnaient sur les gouvernements. Ce conflit entre créanciers et démocratie, entre oligarchie et croissance économique (et en fait, survie) restera la question déterminante de notre époque, pour la prochaine génération, et probablement pour le reste du XXIe siècle.

Michael Hudson

Cet article est adapté de l’édition allemande de « Super-Imperialism » (2017).

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone.

Notes

  1. Je donne le contexte complet dans « The IMF Changes its Rules to Isolate China and Russia », 9 décembre 2015, disponible sur michael-hudson.com, Naked Capitalism, Counterpunch and Johnson’s Russia List
  2. Lori M. Wallach, « The corporation invasion », Le Monde Diplomatique, 2 décembre 2013, http://mondediplo.com/2013/12/02tafta. Elle ajoute : « Certains investisseurs ont une conception très large de leurs droits. Les entreprises européennes ont récemment intenté des actions en justice contre l’augmentation du salaire minimum en Égypte ; Renco s’est battu contre la politique de lutte contre les émissions toxiques au Pérou, en utilisant un accord de libre-échange entre ce pays et les États-Unis pour défendre son droit à polluer (6). Le géant américain du tabac Philip Morris a intenté des poursuites contre l’Uruguay et l’Australie au sujet de leur législation antitabac. » Voir aussi Yves Smith, « Germany Bucking Toxic, Nation-State Eroding Transatlantic Trade and Investment Partnership », Naked Capitalism, 17 juillet 2014, et « Germany Turning Sour on the Transatlantic Trade and Investment Partnership », Naked Capitalism, 30 octobre 2014

 

http://lesakerfrancophone.fr/limperialisme-economique-de-loligarchie-etasunienne

Publicités

Le monde orthodoxe, un objet géopolitique méconnu ?

Le monde orthodoxe, un objet géopolitique méconnu ?

Par Thomas TANASE, le 17 décembre 2017  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Paris, agrégé et docteur en histoire, ancien membre de l’École française de Rome. Spécialiste de l’histoire de la papauté et de ses relations avec l’Asie, il a notamment publié « Jusqu’aux limites du monde. La papauté et la mission franciscaine, de l’Asie de Marco Polo à l’Amérique de Christophe Colomb » (École française de Rome 2013) et une nouvelle biographie de Marco Polo (Éditions Ellipses, 2016).

A l’approche du Noël orthodoxe (7 janvier), cet article offre une lecture géopolitique inédite de l’orthodoxie, en relation avec la problématique de la mondialisation.

Comment le monde orthodoxe est-il lui aussi un des protagonistes de la mondialisation ? À travers cet article, il s’agit de comprendre l’orthodoxie par son universalisme pour ensuite se pencher sur le rôle des Églises orthodoxes dans le retour du religieux. L’auteur montre comment, à l’ère globale, le monde orthodoxe se déterritorialise. Enfin, T. Thanase présente l’orthodoxie en tant qu’acteur dans les conflits de la mondialisation. Ce texte brillant, très solidement documenté, contribue donc à éclairer la mondialisation sous un nouveau jour.

POUR BEAUCOUP, l’orthodoxie est dans le fond une forme de christianisme local, composée d’Églises nationales voire nationalistes. Dans les Balkans elle prendrait une forme quelque peu pittoresque, débouchant souvent sur un esprit de clocher à l’origine de conflits animés. En Russie, elle prendrait le visage de l’alliance avec un impérialisme agressif. Son organisation sur des bases nationales, à la différence par exemple du catholicisme, serait la preuve d’une absence d’universalisme ; elle ne pourrait pas être considérée comme une religion « globale » à l’heure de la mondialisation [1].

Cette vision a pour elle d’être en fait très ancienne. Déjà au Moyen Âge, la papauté se définissait comme universelle par rapport à une chrétienté byzantine caractérisée comme « grecque » et inscrite sur la liste des Églises « orientales » séparées de Rome. L’historiographie contemporaine a souvent repris le thème du « césaropapisme » byzantin, faisant de l’Église orthodoxe une Église soumise au pouvoir politique. L’orientalisme du XIXe siècle a lui aussi laissé son empreinte, l’orthodoxie devenant une sorte d’ailleurs, parfois séduisant, de la Grèce à la Russie, mais toujours autre, différent et immobile à travers les âges. Enfin, on retrouve avec la crise yougoslave des années 1990 l’idée d’une civilisation orthodoxe trop différente pour pouvoir véritablement mettre en place des démocraties viables, vision prolongée par la peur actuelle d’une Russie dépeinte comme principale menace contre les « valeurs démocratiques et libérales ». Mais il est vrai qu’il s’agit d’un discours souvent repris par les orthodoxes eux-mêmes, qui ne manquent pas de souligner l’ancienneté de leur foi, sa permanence à travers les siècles et de montrer leur méfiance envers le libéralisme occidental.

Dans cette perspective, la question d’une géopolitique du monde orthodoxe n’aurait qu’un intérêt réduit. Sur le fond, elle reviendrait à étudier les différents pays orthodoxes, leurs blocages face à la modernité et les innombrables conflits de juridiction entre Églises. Pourtant, la réalité est plus complexe. Le monde orthodoxe a une influence multiforme. Il participe aussi pleinement des enjeux liés au retour du religieux et à la mondialisation. Nous chercherons donc à montrer comment, à travers une pluralité d’acteurs qui ne peut se réduire à la seule Russie, le monde orthodoxe est-il lui aussi un des protagonistes de la mondialisation, qui joue son rôle dans les équilibres internationaux ?

À travers cet article, il s’agira de comprendre l’orthodoxie par son universalisme pour ensuite se pencher sur le rôle des Églises orthodoxes dans le retour du religieux. Nous verrons subséquemment comment, à l’ère globale, le monde orthodoxe se déterritorialise. Enfin, nous étudierons l’orthodoxie en tant qu’acteur dans les conflits de la mondialisation.

Le monde orthodoxe, un objet géopolitique méconnu ?
Une église orthodoxe à Moscou (Russie)
Crédit : Christian Millet

L’orthodoxie, un universalisme

Pour comprendre le rôle de l’orthodoxie dans le monde actuel, il faut malgré tout faire un détour par l’histoire. En effet, l’Église orthodoxe n’est pas une Église définie sur une base nationale. Elle est l’autre moitié d’un christianisme commun qui s’est développé dans le cadre de l’empire romain à la fin de l’Antiquité, avant de donner naissance à deux ensembles différents, le catholicisme et l’orthodoxie qui se séparent officiellement en 1054, sans jamais d’ailleurs que les contacts et les influences ne cessent. L’Église orthodoxe est également l’héritière dans son fonctionnement des règles établies aux IVe et Ve siècles. Le concile de Chalcédoine en 451 a donné une définition stricte du dogme qui était celle de Rome et de Constantinople [2]. L’Église a été progressivement organisée autour de cinq patriarcats, unis tout en étant autonomes : Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche (dans la Turquie actuelle, à la frontière avec la Syrie) et Jérusalem.

Trois de ces patriarcats tombent sous la domination musulmane au VIIe siècle. A l’ouest, dès le Ve siècle, alors que l’autorité impériale s’effondre, la papauté commence à revendiquer son autorité universelle (« catholique »). Le pouvoir pontifical peut ensuite longtemps faire figure de facteur d’unité dans une Europe médiévale féodale et fragmentée. L’ensemble fait naître progressivement une Église centralisée, bâtie sur un système de normes à valeurs universelles, au-dessus des États – d’où les relations difficiles de la papauté avec empereurs et rois dès le Moyen Âge. L’orthodoxie a continué au contraire à se développer jusqu’en 1453 dans le cadre byzantin, c’est-à-dire dans le cadre de l’empire romain d’Orient de Constantinople. Restée à l’écart des innovations du catholicisme médiéval, elle demeure plus attachée à la tradition des premiers « pères de l’Église » de langue grecque. L’héritage byzantin a laissé une empreinte sur sa conception des rapports avec l’État. Les orthodoxes aiment à citer l’idéal de « symphonie des pouvoirs » formulé dans une « novelle » (loi) de l’Empereur Justinien en 535, c’est-à-dire d’une collaboration entre deux ordres autonomes et liés entre eux, l’ordre politique et l’ordre ecclésial. Dans la réalité, la « symphonie des pouvoirs » n’a pas toujours été si harmonieuse et n’a pas empêché des conflits parfois très durs [3]. Mais justement, l’Église orthodoxe n’a jamais été purement et simplement soumise au pouvoir des empereurs malgré le statut spécial reconnu à ces derniers. Les luttes d’influence se sont donc déroulées sur un autre plan, plus souple et plus horizontal, que la querelle des papes et des empereurs médiévaux. Quant au modèle d’Église-empire qui est resté une référence pour l’orthodoxie jusqu’à aujourd’hui, il ne doit donc pas être confondu avec un modèle d’Église nationale : il s’agissait d’une autre forme de l’universalisme romain.

Encore aujourd’hui, les autorités orthodoxes aiment à citer le principe « d’économie » : il est permis de s’accommoder des réalités, et parfois de déroger aux principes, tant que l’essentiel n’est pas en jeu. De fait, l’Église orthodoxe laisse généralement une marge de manœuvre importante au rapport entre les prêtres et leurs fidèles. Elle n’a en outre jamais été uniquement limitée à l’empire byzantin, avec le maintien des sièges d’Alexandrie, Antioche et Jérusalem (dont les patriarches étaient néanmoins grecs). De la même manière, malgré le cadre impérial, l’Église byzantine a accepté très tôt (avec beaucoup de tâtonnements) la mise en place d’Églises autonomes, en particulier pour la principauté de Rus, organisée autour de la « métropole » de Kiev. Même si le lien avec Constantinople ne fut jamais coupé, le monde russe put se développer à part, l’éloignement aidant, réalisant une synthèse originale entre culture byzantine et héritage slave. Reste encore le cas de la chrétienté géorgienne, qui remonte elle aussi aux premiers siècles du christianisme, et qui est toujours restée indépendante de l’empire byzantin : dès le Moyen-âge, elle était reconnue comme un « patriarcat » supplémentaire.

Cette souplesse explique encore la formidable capacité de résilience de l’orthodoxie. Tout au long de son histoire, elle n’a cessé de faire face à des situations désespérées. En 1204, Constantinople est prise par les croisés. Si l’on ajoute la pression teutonique dans les régions baltiques et l’arrivée des Mongols, qui soumettent les terres russes en 1240, l’orthodoxie en tant qu’espace politique est presque entièrement rayée de la carte au milieu du XIIIe siècle. Elle a pourtant pu se rétablir, même si la restauration d’un empire byzantin à Constantinople en 1261 est restée plus que précaire. Dès la moitié du XIVe siècle, cet empire est sous la menace des Ottomans, avant d’être éliminé avec la conquête de Constantinople en 1453. Cependant, ces presque deux siècles de répit ont donné le temps nécessaire au monde orthodoxe pour dépasser le paradigme impérial. Les Églises serbe, bulgare, russe ou des principautés roumaines (Valachie, Moldavie) ont fait évoluer la chrétienté byzantine vers un « Commonwealth » orthodoxe [4], dont chaque souverain reproduisait les pratiques byzantines et tentait d’obtenir une reconnaissance de Constantinople. C’est encore au cours de cette période que le mont Athos commence à remplacer Constantinople comme principal point de référence du monde orthodoxe : la capitale byzantine est remplacée par une république indépendante constituée par les monastères des différentes nations orthodoxes sur la « sainte montagne ». C’est également entre les XIIIe et XVe siècles que la théologie orthodoxe connaît d’importants développements comme l’hésychasme [5], et que sa différence avec l’Église latine se cristallise. Ainsi, non seulement l’orthodoxie n’est pas immobile, incapable de transformations, mais sa survie après la prise de Constantinople en 1453 est justement due à sa capacité à dépasser le modèle d’Église-empire.

A partir de 1453, l’orthodoxie balkanique devient un millet, une des nations-communautés religieuses de l’empire ottoman. L’Église grecque de Constantinople peut au passage récupérer une large partie de son autorité sur les chrétientés des Balkans. Toutefois, l’orthodoxie survit aussi en dehors de l’empire ottoman, dans les principautés roumaines vassalisées mais autonomes et dans l’empire russe. Les souverains de Moscou reprennent à leur compte l’héritage byzantin, tandis que le thème d’une Moscou troisième Rome commence à circuler. En 1589, le tsar Boris Godounov réussit même à faire reconnaître Moscou comme un patriarcat. L’Église russe n’est cependant jamais purement nationale, et s’inscrit toujours dans un horizon tourné vers le mont Athos, Constantinople, Jérusalem. C’est même l’origine du schisme qui divise l’Église russe au XVIIe siècle, lorsque les « vieux-croyants » refusent de corriger des pratiques rituelles trop éloignées de celles des autres Églises orthodoxes. L’expansion russe permet aussi à l’orthodoxie de se diffuser le long des routes l’Eurasie : Pierre le Grand établit une première mission russe permanente à Pékin en 1715. Mais surtout, une des réformes essentielles de Pierre le Grand est de rompre avec l’autonomie traditionnelle du pouvoir ecclésiastique. Le patriarcat est supprimé et l’Église placée sous l’autorité d’une assemblée ecclésiastique, le Saint Synode, présidée par un procureur en chef, fonctionnaire d’État : Pierre le Grand ne fait ici rien d’autre que d’imiter la Prusse protestante. A partir du XVIIIe siècle, le modèle impérial russe doit autant au modèle germanique d’Église du prince qu’à la tradition byzantine. L’évolution de l’orthodoxie est donc aussi en synchronie avec celle de l’Europe occidentale et son cujus regio eius religio.

L’impérialisme russe du XIXe siècle utilise bien l’orthodoxie. Il en fait un élément de russification vis-à-vis d’autres populations orthodoxes, comme les roumanophones de Moldavie [6]. L’indépendance de l’Église géorgienne est supprimée en 1811 avec l’intégration dans l’empire russe. L’orthodoxie, en partie assimilée au panslavisme, est un élément d’affirmation de la Russie dans les Balkans ou vis-à-vis de l’empire ottoman. Mais il ne s’agit cependant pas du transfert direct d’un « césaropapisme » byzantin en terre russe. La Russie fait partie du concert des nations européennes, avec lesquelles elle est en rivalité. La France et la Russie se disputent notamment la protection des communautés chrétiennes de l’empire ottoman, en particulier en Terre Sainte (c’est d’ailleurs ce qui sert de déclencheur à la guerre de Crimée). Dans les Balkans, l’orthodoxie s’associe étroitement à partir du XIXe siècle à un cadre national, lorsque les États nouvellement créés veulent faire reconnaître l’autonomie de leur Église face au patriarcat grec de Constantinople. Mais là aussi, cette réappropriation de l’orthodoxie dans le cadre de l’État-nation est la marque de l’inscription de ces peuples dans le cadre européen de l’époque. L’évolution trouve son point d’aboutissement avec la mise en place générale de patriarcats indépendants (« autocéphales) au XXe siècle, qui consacre l’indépendance de toutes ces Églises [7]. Ce mode de fonctionnement est encore aujourd’hui celui de la communauté orthodoxe. La primauté d’honneur revient au patriarcat œcuménique de Constantinople, qui a sous son autorité le mont Athos (même si par ailleurs celui-ci est une communauté autonome au sein de l’État grec), l’île de Crête (dont l’Église est autonome) ainsi qu’une partie des Églises de la diaspora (sur lesquelles on reviendra plus bas). Suivent les patriarcats d’Alexandrie, Antioche et Jérusalem, puis les patriarcats russe, serbe, roumain, bulgare et, depuis 1990, géorgien. Un rang au-dessous du point de vue honorifique, se trouvent la Grèce et Chypre, avec des Églises indépendantes « autocéphales ».

Le monde orthodoxe a pourtant semblé encore une fois pouvoir disparaître avec la mise en place de pouvoirs communistes en Russie puis en Europe de l’Est menant une politique antireligieuse active. Si la Grèce et Chypre sont restées à l’écart, la Grèce a connu aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale une guerre civile entre gouvernement et communistes. Pour Chypre, l’indépendance a signifié une guerre civile avec sa communauté turque, doublée de l’invasion turque de 1974. La fin du système soviétique (1991) a pourtant permis une réémergence des cultures orthodoxes en Russie et en Europe orientale. En ce sens, on peut aussi de parler d’un « retour du religieux » en terre orthodoxe. Celui-ci trouve une partie de son histoire dans les capacités de résilience de l’orthodoxie, qui n’a jamais disparu des pays soviétisés, malgré les persécutions. En Union des républiques socialistes soviétiques notamment, l’Église a accepté de garder une présence institutionnelle face au pouvoir soviétique, même si dans les années 1930 presque tout le clergé avait été éliminé, les églises fermées ou détruites et nombre de croyants déportés ou fusillés. Cependant, J. Staline a aussi réintégré l’orthodoxie dans la synthèse nationale lors des désastres de la Seconde Guerre mondiale, permettant sa survie, même si la politique antireligieuse n’a jamais cessé, y compris à l’époque de N. Khrouchtchev ou de L. Brejnev. La situation a été globalement moins dramatique en Europe de l’Est ; mais là aussi, l’Église a dû maintenir une présence officielle face aux pouvoirs communistes, dans des sociétés où la pratique religieuse mettait d’emblée dans une situation de marginalité.

L’orthodoxie a été en partie ramenée dans le jeu international par les transformations de l’Église catholique aux temps du concile de Vatican II, qui a invité deux observateurs de l’Église russe. Un des actes les plus spectaculaires du pape Paul VI fut sa rencontre en 1964 au cours d’un voyage en Terre Sainte avec le patriarche Athénagoras. A cette occasion, les deux prélats ont levé symboliquement les excommunications réciproques du schisme de 1054. Mais la rencontre était aussi le résultat de l’inscription du patriarcat de Constantinople dans le camp occidental après la Seconde Guerre mondiale (le patriarche Athénagoras avait d’ailleurs officié aux États-Unis avant de devenir patriarche). Le réveil religieux à l’Est doit surtout beaucoup au contexte international de la fin des années 1970, à commencer par l’essor de l’islam politique, de l’Iran à l’Afghanistan, l’arrivée sur le trône pontifical de Jean-Paul II et une politique générale de la part des États-Unis pour encourager les mouvements religieux, qui a joué son rôle dans le démantèlement du système soviétique. Une nouvelle fois, le monde orthodoxe ne vit pas en vase clos, mais s’inscrit bien dans les grands enjeux géopolitiques de son temps.

Les Églises orthodoxes : un exemple de retour du religieux ?

La fin du système communiste a indéniablement permis aux Églises orthodoxes de se réaffirmer ; mais il s’agit aussi en partie d’une résurgence, alors que les croyants peuvent désormais pratiquer leur foi au grand jour. Dans l’ensemble des pays orthodoxes de l’ancien bloc de l’Est, un certain nombre de traits communs peuvent être dégagés. D’une manière globale, les lieux de cultes se multiplient. Les ordinations de prêtres, après avoir augmenté de manière notable, se maintiennent, tout comme les vocations monastiques. Les maisons d’éditions, publications ou différents médias liés aux Églises connaissent un développement notable. Le retour de l’orthodoxie se voit encore sur le plan des grandes manifestations publiques [8]. Dans ces circonstances, la figure du patriarche passe au centre de la vie publique de chacune de ces nations (et concentre aussi toutes les attaques). Un peu partout, les différentes Églises cherchent à nouer des liens avec les pouvoirs politiques. Le symbole le plus visible en est souvent la construction de grands monuments. Dès 1994, la décision a été prise de reconstruire la cathédrale du Saint Sauveur à Moscou, dont la destruction avait été le symbole des persécutions antireligieuses. Réouverte en 1997, c’est là qu’ont été célébrées en 2007 les funérailles religieuses du premier président russe postsoviétique, Boris Eltsine ; Vladimir Poutine et Dimitri Medvedev assistent chaque année au début de l’office de Pâques [9]. Toutefois, un projet encore plus impressionnant a été lancé en 2010 à Bucarest, où est en cours de construction une cathédrale prévue pour être la plus grande église orthodoxe au monde [10].

De tels projets nécessitent des soutiens financiers, qui ne peuvent être uniquement privés et font naître des débats. En effet, les différents pays orthodoxes de l’ancien bloc soviétique ont en règle générale gardé dans leur ordre juridique l’idée d’une séparation marquée entre Église et État. La Constitution russe de 1993 définit explicitement la Russie comme un État séculier et neutre. En échange, la loi de 1997 sur « la liberté de conscience et les associations religieuses », qui mentionne dans son préambule la contribution particulière de l’orthodoxie au développement culturel et spirituel de la Russie, cherche clairement à contrôler voire entraver l’activité de groupes religieux qui n’ont pas une présence historique traditionnelle (à la différence de l’orthodoxie, de l’islam, du judaïsme et du bouddhisme, mentionnés dans le préambule). Elle est directement liée au contexte des années 1990, lorsque, parallèlement à l’effondrement de l’État russe, des groupes religieux américains bénéficiant de financements importants pouvaient mener une activité missionnaire intense à l’aide de programmes d’aide sociale ; la question du statut des Témoins de Jéhovah ou des scientologues revient régulièrement sur le devant de l’actualité ou dans les rapports des institutions américaines [11]. De son côté, l’Église russe fait bien la promotion d’un soutien actif à la Nation, visible notamment dans les principes de l’important document sur « Les fondements de la doctrine sociale » adopté en 2000 [12].

En Roumanie, si la Constitution de 1991 affirmait la liberté de conscience, la loi de 1948 sur les cultes (qui imposait notamment un contrôle strict sur les liens avec l’étranger) n’a été abrogée et remplacée qu’en 2006, dans le cadre de l’entrée dans l’Union européenne. La loi ouvre la porte à une reconnaissance de groupes religieux, qui peuvent obtenir des financements publics limités et des exemptions fiscales. Pour être reconnus, ils doivent représenter au moins 0,1% de la population et douze ans de présence dans le pays. Là aussi, il s’agit de faire la distinction entre les religions historiques (dont le catholicisme, l’islam, le judaïsme) et les groupes religieux, notamment américains, qui ont pu se développer dans les années 1990 [13]. En Serbie, l’Église a obtenu la restitution de certains biens confisqués par le régime communiste, et reconstitué un patrimoine grâce à de généreuses donations, ce qui a d’ailleurs fait naître un certain nombre de scandales financiers ; mais elle ne reçoit pas de financements publics (ce qui explique aussi le peu de contrôle de certains comptes). Pour le reste, la loi fait là aussi la distinction entre les religions historiques et les autres groupes, obligés de s’enregistrer. La Constitution bulgare reconnaît le rôle historique de la foi orthodoxe, ce qui lui a été confirmé par la loi sur les religions de 2002 ; les différents groupes religieux peuvent recevoir un financement limité, et l’Église bénéficie d’exemptions fiscales [14]. Ainsi, si la place de l’Église dans l’espace public contraste en général avec la situation en Europe occidentale, dans les faits son statut est souvent moins favorable que, par exemple en Allemagne ou en Italie, pays qui disposent de régimes d’entente entre État et religions. La sollicitude parfois affichée par les pouvoirs politiques envers l’Église ne relève donc pas tant d’un modèle écrit dans le droit que d’un état plus général de la société, dans laquelle l’Église reste au sens large un élément d’identité.

Mais c’est également ce qui marque les limites de ce revival. Indépendamment de l’aspect politique, la période communiste a aussi été une période d’industrialisation massive et de mutation sociale, avec ses conséquences habituelles : affaiblissement du monde rural, urbanisation, développement de grands ensembles de banlieues desquels les églises étaient totalement absentes (effet évidemment renforcé par les destructions d’églises dans les centres-villes historiques et les villages). Toutes ces transformations ont sécularisé ces pays beaucoup plus en profondeur que l’enseignement idéologique d’un athéisme militant (tandis que les persécutions ont pu au contraire renforcer dans leurs convictions une partie des croyants). Ces transformations se prolongent aujourd’hui avec l’essor de la société de consommation et de modes de vie de plus en plus comparables à ceux des sociétés développées. En d’autres termes, la période communiste a aussi été une période au cours de laquelle les pays orthodoxes sont définitivement sortis d’un modèle plus traditionnel associant étroitement Église, État et ordre social, là où, en Grèce et à Chypre, la rupture a été jusqu’à récemment moins évidente.

Il est courant de rappeler qu’en Grèce, la Constitution est placée sous l’invocation de la Trinité, que le drapeau national porte la croix et que l’État paie les salaires du clergé. Pourtant, même dans le cas de la Grèce, si l’Église est au cœur de la société, les années qui ont suivi la dictature des colonels (1967-1974) ont amorcé un processus de libéralisation doublé par l’intégration au modèle européen depuis 1981. En 1982, le mariage civil a été introduit. L’identité religieuse (donc orthodoxe) n’est plus imposée sur les cartes d’identité depuis 2000. Depuis 2008, les cours d’éducation religieuse sont devenus optionnels dans l’éducation [15]. Pour la première fois un chef de gouvernement, Alexis Tsipras, issu du parti communiste, a refusé en 2015 de prêter serment lors de son investiture sous une forme religieuse. Quant à Chypre, la référence permanente à l’orthodoxie n’est pas sans rappeler la situation du catholicisme irlandais ou polonais, c’est-à-dire de pays où la religion est aussi une arme pour la lutte nationale. Mais il n’en reste pas moins que même avec cette histoire différente, la Grèce et Chypre s’inscrivent dans un tableau général commun à l’ensemble des pays orthodoxes.

En effet, des ex-pays communistes à Chypre, nombre de paramètres permettent de montrer une convergence avec la sociologie des sociétés occidentales. La chute massive du nombre des naissances est certes d’abord un indicateur de la crise de ces sociétés (et, dans les anciens pays communistes, de la dégradation très brutale des conditions de vie qui a accompagné leur transition vers l’économie de marché). Toutefois, il s’agit aussi de l’indicateur d’un mode de vie de plus en plus sécularisé, y compris en Grèce (où elle a précédé la crise de 2008). L’alphabétisation de ces pays est achevée, l’éducation universitaire développée, le travail des femmes comparable aux niveaux occidentaux [16]. C’est sur cette réalité de fond qu’il convient de faire un tableau du rapport de ces sociétés à la religion qui ne peut qu’être nuancé.

A un premier niveau, des études d’opinion comme celle du Pew Research Center montrent que la croyance religieuse est répandue à des niveaux comparables avec ceux de l’Amérique du Nord, voire parfois avec des taux sud-américain et africains (avec par exemple un taux de croyance en Dieu de 95% en Roumanie ou de 92% en Grèce – à comparer avec les 59% de la Hongrie et les 29% de la République tchèque, pourtant elles aussi autrefois intégrées au bloc soviétique). Ces chiffres tranchent avec le scepticisme montant des sociétés d’Europe occidentale [17]. Ce paramètre se combine avec le fait que très peu de personnes refusent de se reconnaître dans une filiation religieuse : la référence à l’orthodoxie est bien un élément d’identité. La majorité des personnes interrogées attribue d’ailleurs souvent leur religion plus à la famille et la tradition qu’à un choix individuel, et affirment que l’orthodoxie est importante pour l’identité de leur pays. On trouve également une part plus ou moins variable selon les pays de personnes se définissant comme orthodoxes par tradition, sans être croyantes.

Cependant, une fois que l’on prend les chiffres de présence à l’église, on se rend compte qu’ils sont dans l’ensemble comparables à ceux des pays occidentaux, c’est-à-dire faibles voire parfois très faibles [18]. Autre différence, par exemple avec les États-Unis, la population est relativement moins portée à remettre en cause les discours scientifiques, et peut accepter leur autonomie, voire leur non-concordance avec les données de la foi. Mais en échange, le baptême est quasiment général, ce qui contraste avec la situation de l’Europe occidentale. Une large majorité des personnes interrogées considère que la religion est importante ou très importante, et déclare posséder des icônes, porter une croix ou un signe religieux et avoir l’habitude d’allumer un cierge à l’église. Ces chiffres illustrent donc non pas simplement un effacement du fait religieux, mais plutôt une transformation des pratiques, de plus en plus individuelles et qui ne se laissent pas enfermer dans un cadre trop strict.

Les pays orthodoxes semblent ainsi relever d’un modèle sui generis, qui ne peut s’identifier ni au scepticisme de l’essentiel de l’Europe, ni aux régions de forte pratique religieuse du Sud, ni même au modèle de religiosité américaine. Enracinées dans une autre histoire, les pratiques restent différentes, ce dont témoigne une autre donnée significative donnée par l’étude du Pew Research Center : les orthodoxes participent peu à des séances de lecture biblique, et se montrent peu intéressés par le fait de mettre en avant leur foi (pour le dire avec les termes de l’étude, seuls 24% des Roumains, 16% des Russes, 17% des Grecs ou 9% des Bulgares « share faith or views on God at least monthly »). Si on retrouve dans le monde orthodoxe une religion faite de pratiques individuelles assez souples, celle-ci reste malgré tout liée à un cadre ecclésial même assez lâche (comme le montrent les cierges, les icônes), lié à l’identité nationale. Elle prend en revanche un aspect sans doute moins prosélyte et tourné vers la société civile que dans certains groupes nord-américains.

Naturellement, les variations existent selon les pays. La Bulgarie ou la Serbie ont une population globalement très peu pratiquante (respectivement 9% et 7% de participation dominicale), et une croyance religieuse moins intense. En échange, la Roumanie, restée plus rurale et où la lutte antireligieuse n’a jamais atteint la même intensité, est un espace où la pratique est plus régulière (24% de participation dominicale, 20% de la population déclare ne jamais se rendre à l’Église). L’Église apparaît dans toutes les enquêtes d’opinion comme l’institution qui inspire le plus confiance aux Roumains, loin devant l’État. Mais il est surtout intéressant de relever comment la Russie défie les caricatures. C’est un des pays où la croyance en Dieu, même élevée, est la moins importante (75%) et où la pratique est la plus basse (7% de la population qui déclare une participation dominicale, 61% de la population qui déclare n’aller à l’église jamais ou presque jamais).

Cette réalité explique pourquoi l’Église ne dispose que de capacités de mobilisation limitées. Les différentes autorités ecclésiastiques peuvent parfois tenir des discours très conservateurs, surtout au regard des nouvelles revendications sociétales somme toute relativement récentes même en Europe de l’Ouest. Mais leur capacité à imposer ces idées est liée au fait qu’elles correspondent pour l’instant à l’état de l’opinion dans ces différents pays (opinion d’ailleurs commune aux catholiques, musulmans et orthodoxes de la région). En outre, l’Église orthodoxe est aussi par tradition plus souple que ces conflits sociétaux peuvent donner l’impression. Le divorce est accepté (sans oublier que les prêtres son généralement mariés). Mais il est également notable, là aussi de manière bien éloignée des caricatures, que dans ses « Les fondements de la doctrine sociale », l’Église russe accepte également (avec beaucoup de détours) la contraception, allant au-delà des autres pays orthodoxes dont les prêtres adaptent sur le terrain avec beaucoup de largeur les condamnations de principe. De la même manière, en ce qui concerne les débats sur la fin de vie, on remarque que l’Église russe condamne explicitement le maintien en vie indéfini de manière artificielle [19].

Malgré les nostalgies, du côté des conservateurs, ou les craintes, du côté des libéraux, le modèle de proximité actuelle entre États et Église des pays orthodoxes, s’il plonge ses racines dans les traditions historiques, recouvre en fait une situation très différente. L’Église orthodoxe participe aux transformations contemporaines du fait religieux et s’inscrit dans des sociétés très sécularisées. La situation est à cet égard différente de celle des pays musulmans, encore en pleine phase de modernisation démographique, économique ou sociale. De la Grèce à la Russie, l’orthodoxie participe du maintien d’une identité nationale, liée à l’État, et qui a comme support une croyance très large, qui permet toute une gamme d’attitudes, d’une affirmation culturelle sans croyance à une pratique très intense. Cette voie originale, avec ses forces et ses faiblesses, peut sembler, en particulier dans les pays en question, comme une voie médiane, maintenant une identité et des valeurs sur lesquelles peut se construire la communauté nationale, sans nécessairement verser dans les excès des États-Unis, où la présence d’un fondamentalisme de masse polarise la vie publique et exporte ses conflits vers l’Europe.

Le monde orthodoxe à l’ère globale : vers une déterritorialisation ?

Il suffit de regarder une carte du monde pour voir immédiatement ce qui fait la force et la faiblesse du monde orthodoxe. Dominé par la masse russe, il a bien une présence mondiale, depuis la Méditerranée jusqu’aux frontières de la Chine et de la Corée ; mais justement, cette présence reste dominée par un seul État, la Russie. De plus, à la différence du monde musulman, lui aussi centré sur un bloc géographique d’un seul tenant, le monde orthodoxe est adossé à une zone de dépression démographique  : il s’agit bien entendu de sa grande faiblesse [20]. Les quelque 200 à 250 millions d’orthodoxes dans le monde font pâle figure sur un plan numérique face au milliard de catholiques et de musulmans. Cette présence est aussi limitée géographiquement : elle reste presque inexistante en Asie (Russie exceptée) et plus encore en Afrique. Il n’en reste pas moins que le monde orthodoxe ne saurait se réduire à la seule Russie. Il est également inscrit dans l’Union européenne. Or l’entrée récente de Chypre (1 millions d’habitants), de la Bulgarie (7 millions d’habitants) et surtout de la Roumanie avec ses 20 millions d’habitants a changé la donne : l’orthodoxie constitue désormais un bloc avec un poids démographique non négligeable (aux alentours de 40 millions de personnes, si l’on ajoute aux nouveaux entrants les 11 millions de Grecs). De plus, les pays en question sont relativement homogènes du point de vue religieux, avec des nuances [21]. A cela il faut encore ajouter les candidats à l’Union européenne que sont le Monténégro et la Serbie (9 millions de personnes, auxquelles s’ajoutent les populations serbes des Balkans occidentaux), dont on peut penser qu’ils ont vocation à s’inscrire à terme dans l’ensemble européen, même si la Serbie reste marquée par les conflits des années 1990 et balance entre Europe et Russie.

Les équilibres sont donc plus complexes qu’il n’y paraît. Au total, on peut distinguer quatre grands ensembles culturels dans le monde orthodoxe  : un ensemble hellénophone ; un ensemble roumanophone ; un ensemble slave des Balkans (Bulgarie, Macédoine, Serbie, Monténégro), divisé mais proche linguistiquement et qui a une histoire commune (un même rameau médiéval, suivi de plusieurs siècles de domination ottomane) et enfin un monde largement dominant démographiquement de quelque deux cent millions de personnes, héritier de l’ancienne chrétienté de Kiev : l’Ukraine (42,7 millions de personnes) la Biélorussie (9,5 millions) et la Russie (144,3 millions d’habitants, plus les Russes des anciennes républiques soviétiques). A ces quatre ensembles il faut encore ajouter un dernier pays, qui représente à lui tout seule une culture originale : la Géorgie et ses 4 millions d’habitants.

On voit à quel point ce serait une erreur d’identifier l’orthodoxie avec le seul monde slave. Même moins important démographiquement, le monde grec reste le cœur du monde orthodoxe, ne serait-ce que par les liens particuliers qui unissent le christianisme à l’hellénisme – le grec est la langue de rédaction des Évangiles. Le mont Athos est jusqu’à aujourd’hui un point névralgique, lieu de pèlerinage et de rencontre pour des croyants venus de tous les horizons. Mais le monde roumain, qui coupe en deux le monde slave, a sa propre sensibilité et joue de plus en plus un rôle particulier. Son poids démographique n’est pas négligeable (plus de 23 millions de personnes, si l’on ajoute population roumanophone de Moldavie). En Roumanie la pratique s’étant pour l’instant davantage maintenue que dans d’autres pays, elle dispose de plus de prêtres, de plus de moines, de plus de croyants, ce qui lui permet de peser. Or la Roumanie, de langue latine et dont l’État s’est largement construit au XIXe siècle sur le modèle français, garde une identité spécifique, davantage tournée vers l’Ouest, alors que son nationalisme s’est en partie forgé contre les tentatives russes de l’assimiler au bloc slave.

Cependant, ce serait une erreur de s’en tenir aux seuls pays majoritairement orthodoxes. Il faut encore ajouter un héritage historique et institutionnel, qui, pour très minoritaire qu’il soit, n’en a pas moins des effets géopolitiques très réels. Les patriarcats du Ve siècle n’ont jamais été abolis, même si Rome s’est éloignée. C’est donc encore le patriarcat de Constantinople [22], dans le quartier du Phanar, à Istanbul, qui a une primauté de principe, alors que sa situation est éminemment délicate. La fondation de l’État turc moderne s’est accompagnée de la quasi-disparition de sa communauté grecque, en particulier après les pogroms à Istanbul de 1955 (une communauté qui compte aujourd’hui peut-être 4000 personnes). Le dernier séminaire orthodoxe sur l’île de Halki, au large d’Istanbul, a été fermé en 1971. La loi turque oblige le patriarche de Constantinople à avoir la nationalité du pays, alors qu’il n’y a pratiquement plus d’orthodoxes et aucun séminaire. L’actuel patriarche, Bartholomé (en place depuis 1991), né à une époque où la communauté grecque istanbuliote n’avait pas encore entièrement disparu, a été formé au séminaire de Halki puis en Europe et notamment à Rome. Mais la question du recrutement du clergé met en question à terme la survie de ce patriarcat [23]. La question a réussi à intéresser les autorités américaines, et notamment Barack Obama qui l’a évoquée devant le parlement turc en 2009, sans grand succès [24].

Alexandrie, Antioche et Jérusalem ont aujourd’hui des patriarcats orthodoxes en communion avec Constantinople et les autres Églises. A Alexandrie, il s’agit d’une diaspora grecque et levantine en train de disparaître (la grande majorité des 10% de chrétiens égyptiens relèvent de l’Église « copte » restée à part). Le monastère grec de Sainte-Catherine du Sinaï est un autre centre prestigieux ; il est autonome sous la juridiction du patriarche de Jérusalem. La communauté orthodoxe de Syrie, qui mélange population arabe et clergé grec sous l’autorité du patriarche d’Antioche (installé à Damas depuis le XIVe siècle) est encore importante, et directement impliquée dans l’actuelle guerre civile. Enfin, la présence d’un patriarche grec à Jérusalem s’est toujours maintenue. Même si le catholicisme a largement progressé au XIXe siècle au sein des populations palestiniennes ou libanaises, celles-ci ont encore un noyau orthodoxe. Il existe donc également une orthodoxie de langue arabe, directement touchée par l’exil auquel sont contraints nombre de chrétiens de la région. La disparation progressive du christianisme de la région est d’autant plus dramatique pour l’orthodoxie qu’il s’agit de la destruction d’une histoire de deux millénaires, avec laquelle elle a gardé un héritage institutionnel et canonique.

Mais surtout, les événements du XXe siècle ont aussi fait de l’orthodoxie une religion de diaspora. Des premiers petits noyaux russes, roumains, grecs sont apparus dès la fin du XIXe siècle ou dans les années 1920 en Europe de l’Ouest ou aux États-Unis. Cependant, l’immigration russe après 1917 a contribué de manière notable à implanter de petites communautés orthodoxes dans des villes comme Paris ou New-York. Elle a été suivie par les exilés des pays de l’Est après la Seconde Guerre mondiale, sans oublier l’importante immigration grecque. Au-delà des seuls effectifs de ces communautés, forcément réduits, Paris ou New-York ont été au cœur de la pensée orthodoxe du XXe siècle, à une époque où la réalité communiste empêchait les centres traditionnels de l’orthodoxie de fonctionner normalement. Le séminaire Saint-Serge à Paris a joué un rôle important dans ce renouvellement, que l’on peut d’ailleurs inscrire dans un mouvement plus large de retour aux sources du christianisme et aux textes antiques, en contact avec les milieux catholiques de Vatican II ou les milieux protestants [25]. Petit-à-petit, le français a pu commencer à devenir une langue de liturgie orthodoxe, tandis que toute une littérature théologique et philosophique orthodoxe spécifiquement française a vu le jour.

Quant aux États-Unis, ils unissent de petits noyaux russes et ukrainiens à une communauté grecque plus conséquente. L’anglais est devenu la langue principale de la liturgie des communautés grecques : les nouvelles générations, tout en affirmant sur un mode très américain leur attachement à leurs origines, ne comprennent plus le grec de leurs parents (et encore moins le grec des Évangiles). Les différentes communautés orthodoxes outre-Atlantique ont été traversées par tous les grands débats qui ont cours dans la société américaine, et s’échelonnent sur toute une gamme d’attitudes, des plus libérales aux plus conservatrices. Le séminaire de Saint-Vladimir à New-York, lié à l’Église russe de l’exil, a lui aussi joué un rôle conséquent dans le renouveau intellectuel de l’orthodoxie, en particulier grâce à un théologien français d’origine russe, formé à Saint-Serge, Jean Meyendorff. L’immigration grecque a encore fait naître des communautés orthodoxes jusqu’à Buenos Aires ou en Australie. L’influence du monde russe est à l’origine d’Églises embryonnaires en Chine et au Japon [26].

La question des diasporas a bien entendu pris un aspect nouveau avec l’émigration récente des pays de l’Est, en particulier au sein de l’Union européenne. Aujourd’hui, les communautés orthodoxes d’Allemagne, d’Angleterre sont de plus en plus importantes. L’immigration roumaine joue un rôle particulièrement important en Espagne ou en Italie, en particulier dans la région de Rome : en l’espace de quelques années, ce sont plusieurs dizaines de paroisses roumaines qui sont apparues en Europe, en général avec des locaux prêtés par des églises catholiques [27]. Le profil de ces diasporas est en train de changer : composées d’ouvriers, de migrants issus du monde rural, elles deviennent plus importantes en nombre, moins élitistes et gardent un lien plus fort avec le pays d’origine, à l’heure des transports à bon marché et de la télévision par satellite. En outre, catholiques et orthodoxes sont amenés à se fréquenter de plus en plus souvent sur le terrain, alors que les pratiques catholiques elles-mêmes sont en train de se transformer dans l’Église d’après Vatican II (comme en témoigne la présence fréquente d’icônes ou d’images d’inspiration orthodoxes dans les églises catholiques). Les frontières deviennent de plus en plus poreuses, et un phénomène de déterritorialisation des Églises orthodoxes commence à s’ébaucher.

Mais en même temps, le phénomène de diaspora reste pour l’essentiel organisé autour des Églises nationales traditionnelles. Il n’y a par exemples pas d’Église orthodoxe française, italienne, ou américaine, mais, dans chacun de ces pays, des orthodoxies russe, grecque, roumaine, balkanique ou même arabe (liée à Antioche). Les communautés de l’exil au temps du communisme, méfiantes envers leur Église d’origine, se sont en outre souvent placées sous l’autorité du patriarcat de Constantinople. Il existe des tentatives de regroupement, comme par exemple une Assemblée des évêques orthodoxes de France, ou même une Fraternité orthodoxe d’Europe occidentale. Néanmoins, l’orthodoxie continue en général de proclamer son attachement au modèle d’Églises territoriales, raison pour laquelle elle ne peut en principe pas établir d’Église nationale dans une Europe de l’ouest (voire un Occident) relevant traditionnellement de Rome (et qu’en sens inverse les autorités orthodoxes qualifient de « prosélytisme » l’activité catholique sur leur territoire).

Les rivalités au sein du monde orthodoxe se sont parfois exacerbées avec le démantèlement de l’URSS. La Géorgie a réussi à faire accepter la renaissance de son Église en 1990. En revanche, le conflit autour de la Moldavie entre Roumanie et Russie a son pendant dans le domaine ecclésiastique. La Moldavie, très majoritairement roumanophone (hors Transnistrie) dépendait du temps de l’URSS du seul patriarcat de Moscou. Ce n’est qu’en 1989 qu’un évêque roumanophone est nommé. Mais cela n’a pas empêché le patriarcat de Bucarest d’encourager le rétablissement d’une métropole roumanophone de Chisinau sous son autorité en 1992. La Moldavie est donc divisée entre deux Églises différentes, l’une sous l’autorité de Bucarest et l’autre sous l’autorité de Moscou (qui comprend également des églises de langue roumaine), tandis que l’on a même parfois pensé à organiser une « Église nationale moldave » [28]. On voit de la sorte comment lorsqu’elle est associée à un État et une identité, l’orthodoxie peut devenir un élément de soft power  : elle est ici liée à l’affirmation de l’identité roumaine.

Cependant la querelle autour de la Moldavie montre encore comment aux rivalités nationales se superpose la coupure entre l’Union européenne (ou de manière plus large le camp occidental) et le monde russe. De manière significative, déjà en 1992, le patriarcat de Constantinople a soutenu le rétablissement d’une Église moldave sous juridiction roumaine ; mais celui de Serbie a critiqué la décision roumaine. Ainsi, la rivalité d’influence entre Moscou et Constantinople est-elle aussi parfois doublée par un débat sur la ligne à suivre vis-à-vis de l’Occident, plus ou moins conciliante. Le patriarcat de Constantinople a soutenu l’autonomie vis-à-vis de Moscou des Églises orthodoxes en Estonie (1996), en République Tchèque et en Slovaquie (1998). L’exemple sans doute le plus caricatural, et le plus tragique, de cette superposition de conflits reste l’Ukraine, avec sa division en trois Églises orthodoxes : l’Église traditionnelle relevant du patriarcat de Moscou ; un patriarcat ukrainien de Kiev autoproclamé en 1992, mais que les autres Églises orthodoxes n’ont pas reconnu ; et une Église ukrainienne autocéphale, présente surtout à l’ouest du pays, remontant à 1921, supprimée par le pouvoir soviétique et rétablie en 1990 à partir de la diaspora, où elle s’était maintenue.

La situation se complique d’autant plus que, malgré son rôle sur la scène internationale, le patriarcat de Constantinople peine de plus en plus à imposer son autorité, alors que le patriarcat de Moscou a désormais pour lui le soutien d’un État puissant et de larges effectifs. D’ailleurs, la situation du patriarcat de Constantinople dépend sans doute aussi dans une large mesure des relations entre Ankara et le Kremlin. Le patriarcat de Moscou, appuyé par l’État, cherche désormais à reprendre sous son aile les communautés russes de l’étranger. Les conflits se sont multipliés, même si une partie de l’orthodoxie russe de l’étranger a accepté de reconnaître en 2007 son appartenance à l’Église patriarcale de Moscou, tout en gardant son autonomie. Dans un climat plus apaisé, le patriarcat de Bucarest a, lui aussi, réussi à faire reconnaître en 2008 son autorité sur l’orthodoxie roumaine de l’étranger, malgré quelques exceptions.

L’intérêt pour des patriarcats nationaux à renforcer les liens entre ces communautés et le pays d’origine est évident. Ces communautés permettent d’avoir un relais à l’étranger, et de promouvoir le pays d’origine : les diasporas sont par définition un vecteur privilégie de soft power . La Russie pourra ainsi mener une diplomatie d’influence au moyen de son orthodoxie, dont la manifestation la plus récente est en 2016 l’inauguration d’une cathédrale russe à Paris, appuyée sur un centre culturel. A Rome, sur la colline du Janicule, face au Vatican, une nouvelle église a également été consacrée en 2009 sur un terrain appartenant à l’ambassade russe en Italie. Le cas de la Roumanie, en déclin démographique mais dont une partie importante de la population est partie à l’étranger, est plus original. Les différentes paroisses ont aussi une utilité sociale : il s’agit de lieux d’entraide pour les nouveaux arrivants. Mais la projection du patriarcat en dehors de ses frontières à partir d’un réseau dense de paroisses peut aussi être lue comme une adaptation à la mondialisation et même à une forme de déterritorialisation du peuple roumain, compte tenu du caractère massif des départs à l’étranger. De la sorte, le patriarcat se retrouve dans une position d’autant plus centrale que l’État est en général éloigné de ces populations et peu capable d’intervenir. Le patriarcat peut devenir un acteur central de l’intégration européenne et atlantique roumaine, voire du redéploiement de cette nationalité dans une mondialisation post-État-nation.

Il est donc clair qu’il faut renoncer à avoir une vision monolithique du monde orthodoxe, comme le montrent encore les difficultés récentes à réunir un grand concile panorthodoxe [29]. Les différentes autorités en parlent pourtant depuis les années 1960, sous l’égide du patriarcat de Constantinople. L’idée serait d’unir toutes les Églises orthodoxes pour s’accorder sur les positions à prendre dans le monde contemporain et adapter la théologie. La mise en place d’une institution commune permettrait de peser davantage face aux grands acteurs internationaux, et de mieux gérer les diasporas et les conflits liés aux proclamations unilatérales d’indépendance ecclésiale. Ce grand concile a finalement été convoqué en 2016 pour être tenu en Crête (après que les tensions entre la Turquie et la Russie aient empêché sa tenue à Istanbul). Mais au dernier moment, le patriarcat de Bulgarie a exprimé ses doutes sur l’organisation du concile et demandé son report, demande immédiatement approuvée par les patriarcats serbe, géorgien et d’Antioche (autant dire de Damas) [30]. Le patriarcat de Moscou a profité de cette occasion pour soutenir les protestataires ; toutes ces Églises ont fini par boycotter le concile (sauf l’Église serbe, qui a fait volte-face et choisi de participer). L’événement, largement préparé par le patriarcat de Constantinople, avec parfois des soutiens venus des États-Unis [31], a au moins eu, de la sorte, le mérite de dessiner une géographie assez claire des différents regroupements au sein du monde orthodoxe.

L’orthodoxie, un acteur dans les conflits de la mondialisation

Le monde orthodoxe est de par sa géographie même un acteur majeur de la géopolitique mondiale : il se trouve directement au contact du grand arc de crise partant de la Méditerranée orientale pour aller en Asie centrale. Les théoriciens ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, à l’image d’un Samuel Huntington, qui fait de l’orthodoxie une civilisation à part entière (la civilisation « orthodoxe russe »). Le succès de cette grille de lecture, formée aux temps des guerres de l’ex-Yougoslavie, ne s’est plus démenti, malgré ses faiblesses. La première est sans doute de lier étroitement valeurs libérales et Occident, en posant une divergence fondamentale avec les autres espaces de civilisations, incapables d’incorporer l’ordre occidental. La seconde est de simplifier à l’extrême le concept de civilisation autour d’une valeur ou d’une religion. Trop impressionné par le retour du religieux dans l’espace ex-communiste, Huntington sous-estime à quel point il s’agit de sociétés laïcisées et sécularisées, et donc à même de converger avec le monde occidental. Et même si Huntington est parfaitement conscient que ses blocs civilisationnels ne forment pas des ensembles monolithiques, sa description du monde orthodoxe n’en repose pas moins sur une réduction abusive à la Russie, plus quelques satellites : Huntington dit d’ailleurs explicitement que l’OTAN ou l’Union européenne devraient se limiter à la « chrétienté occidentale », laissant à la Russie la « responsabilité de l’ordre » pour la Roumanie, la Bulgarie ou Chypre [32]. C’est d’ailleurs une autre des ambigüités de la théorie de Huntington. Elle a connu un très grand succès en Russie, justement parce qu’elle permettait de théoriser de manière simple un modèle russe « orthodoxe ». Le discours politique russe, d’Evgueni Primakov à Vladimir Poutine, a pu y puiser l’idée d’une identité russe avec une aire d’influence naturelle, et articuler sur cette identité ses appels à un monde multipolaire qui ne se réduise pas au libéralisme occidental [33].

La situation s’est néanmoins révélée plus complexe. La crise de l’espace ex-yougoslave a montré la nécessité de rechercher plus de stabilité. La Roumanie et la Bulgarie ont été intégrées à l’OTAN dès 2004 puis ont adhéré à l’Union européenne en 2007, plutôt que de rester dans une zone grise instable, aux côtés de la Moldavie ou de l’Ukraine. Un pan important de cette évolution s’est joué sur le plan de la diplomatie religieuse. Si une partie du monde catholique avait pu soutenir le nationalisme croate au début du conflit yougoslave, en mai 1999, en pleine campagne de bombardement contre la Serbie, Jean-Paul II, après avoir condamné la guerre menée par l’OTAN, faisait sa première grande visite dans un pays à majorité orthodoxe, en Roumanie, acceptant au passage de mettre au second plan la question gréco-catholique [34]. Cette première visite fut suivie de voyages pontificaux en Grèce (2001), Ukraine (2001), Bulgarie (2002) et à Chypre (Benoît XVI en 2010), complémentaires de l’élargissement européen et atlantique. Seule la Russie est restée fermée au pape polonais.

Néanmoins, même les relations avec la Russie et le camp occidental ont pu un temps sembler avancer bon an mal an, sans que celle-ci ne s’oppose par exemple de manière trop visible à l’élargissement de l’OTAN [35]. Une partie de l’explication vient des attentats du 11 septembre 2001, immédiatement suivie d’une offre de services russe et d’une collaboration avec les États-Unis en Afghanistan. La lutte contre le terrorisme international aurait pu servir de tremplin à la mise en place d’un ordre international plus ouvert, faisant collaborer les États entre eux, y compris d’ailleurs les États musulmans. Il était donc possible de faire la lecture d’une convergence de fond de toutes les sociétés, toutes appelées à entrer dans une modernité sécularisée, portée par l’alphabétisation, la transition démographique et la croissance économique. Sur cette base, les différents ensembles auraient pu construire des politiques communes, et un ordre libéral acceptable par tous, vers lequel même la Russie semblait un temps converger.

La réalité est toute autre. Le renforcement de la Russie a réveillé les hostilités. L’avancée régulière d’un ordre occidental, doublée par les élargissements de l’OTAN et le retour des tensions avec la Russie, semblait plutôt relever du célèbre raisonnement géopolitique de Zbigniew Brzezinski. Une Russie trop forte ne peut intégrer un ordre libéral par définition occidental (et même américain), dont elle modifierait substantiellement l’équilibre. Les États-Unis doivent donc empêcher l’émergence d’une puissance « eurasiatique » et refuser tout partenariat à égalité avec la Russie, surtout si un tel partenariat en venait à lui offrir une influence sur l’OTAN ou l’Union européenne. L’OTAN devrait donc dans cette perspective non seulement inclure la Bulgarie et la Roumanie, mais aussi s’étendre à l’Ukraine, ce qui, pour Brzezinski, serait le véritable pivot. Son intégration à l’OTAN, conjuguée à la perte d’influence russe dans le Caucase et en Asie, devrait affaiblir la Russie. Cette dernière deviendrait ainsi un acteur incapable de modifier substantiellement l’ordre libéral, à l’image de la France, de l’Allemagne ou du Japon, en attendant le moment où le rééquilibrage du monde et l’affaiblissement des États-Unis laisseraient en place un ordre libéral d’empreinte américaine pérennisé par la mise en place de systèmes internationaux [36]. Dans cette perspective, le conflit ne se joue plus entre monde orthodoxe et monde occidental comme chez Huntington : la ligne de fracture indiquée par Brzezinski passe de l’Ukraine aux « Balkans » d’Asie centrale, et traverse le monde orthodoxe.

De fait, la « révolution des roses » géorgienne de 2003 et surtout la « révolution orange » ukrainienne de 2004 ont bien fait changer la situation. Comme cela était prévisible, elles ont marqué un retournement des relations entre les pays occidentaux et la Russie. En 2008, le président Poutine, invité au sommet de l’OTAN à Bucarest, s’est livré à un affrontement ouvert au sujet de l’élargissement à l’Ukraine et à la Géorgie, tandis que les puissances européennes (Allemagne, France, Grande-Bretagne) se sont montrées réservées. Quelque mois plus tard, la Géorgie et la Russie s’affrontaient directement lors de la guerre de l’été 2008. Cependant, si la « révolution orange » de 2004 était encore dans les temps pour remplir les souhaits de Brzezinski, qui parlait d’une intégration européenne et atlantique de l’Ukraine entre 2005 et 2010 [37], la réalité est que le processus s’est bloqué, avec bien entendu l’aide active de la Russie. Et il a porté pour finir à l’effondrement de l’Ukraine depuis 2014. Le conflit ukrainien ne se joue certes pas sur un mode simpliste entre monde orthodoxe et monde occidental, mais entre deux camps qui se réclament chacun de l’orthodoxie (avec chacun son Église), l’un nationaliste et tourné vers l’Ouest, l’autre russophile, le tout dans une société très sécularisée où ces revendications sont bien plus idéologiques que proprement religieuses. Au-delà, un pays comme la Roumanie, aussi orthodoxe soit-il de tradition, est clairement engagé dans le camp de l’OTAN.

Mais en même temps, la division culturelle est plus visible que jamais entre une Ukraine orientale, proche de la Russie, et une Ukraine occidentale davantage tournée vers l’Europe, qui a gardé la trace de sa longue intégration dans le royaume de Pologne-Lituanie (d’ailleurs les autorités polonaises ne se sont pas montrées insensibles au mouvement de « l’Euromaïdan »). La grille de lecture d’un Huntington peut donc reprendre de la force : sa différence fondamentale avec Brzezinski reste de penser que sur le fond l’ordre occidental libéral n’a pas la force d’intégrer et d’assimiler purement et simplement les autres « civilisations ». De fait, la crise ukrainienne fait bien apparaître une ligne de faille. Plus important que le mécontentement russe vis-à-vis d’un éventuel élargissement de l’OTAN est le fait de voir imploser un pays de plus de 40 millions d’habitants, qui devient un foyer d’instabilité. Quelle que soit l’évolution, la mise à l’écart de la Russie et ce que l’on a parfois pu qualifier de « schisme russo-occidental » [38] semblent rendre bien difficile la mise en place dans la région d’une situation apaisée, et ce d’autant plus qu’il ne s’agit pas d’un front isolé. La crise ukrainienne se conjugue avec la montée globale des désordres, au Proche-Orient (où elle a son correspondant dans la désintégration syrienne), et même à l’Ouest, avec la crise du modèle européen voire, de plus en plus, la crise des démocraties libérales dans leur ensemble, États-Unis compris.

En effet, une nouvelle fois, il faut renoncer à regarder le monde orthodoxe de manière isolée si l’on veut saisir les véritables enjeux. A vrai dire, la relance de conflits entre espace occidental et Russie aux portes de l’Union européenne peut avoir des effets de contagion inquiétants. La Roumanie, (frontalière de la Serbie, de la Moldavie, et de l’Ukraine, sans oublier la Hongrie de Viktor Orban), a réussi jusqu’à présent à préserver une stabilité menacée dans les années 1990. Mais la montée de contestations qui ont un air de parenté évident avec l’Euromaïdan et la polarisation croissante de l’opinion sont inquiétantes [39]. Les mêmes tensions peuvent se retrouver en Bulgarie, le tout doublé d’un renouveau des tensions avec la Turquie. Quant à la Grèce, qui pouvait faire figure de pays favorisé au sein du monde orthodoxe, chacun connaît sa situation particulièrement tragique. Beaucoup d’observateurs n’ont d’ailleurs pas manqué de voir dans la place de l’Église une des causes de dysfonctionnement de l’État grec, et ce d’autant plus que, déjà, avant le déclenchement de la crise de 2008 plusieurs scandales financiers fortement médiatisés avaient terni l’image des autorités ecclésiastiques.

Le nouvel archevêque d’Athènes depuis 2008, Hiéronyme II, a su adopter dans ce contexte une attitude plus pastorale et plus apaisée, évitant d’intervenir de manière trop visible dans les questions politiques. En ce sens, son action a un air de parenté celle du pape François. L’Église n’a pas fait de difficultés, certes sans trop avoir le choix, à participer aux efforts fiscaux. Au-delà des affaires et du train de vie de certains prélats, la grande majorité des prêtres grecs, salariés d’État, ont eux aussi fait les frais de l’austérité. En échange, le rôle caritatif de l’Église a aidé beaucoup de Grecs, ce qui a eu plutôt tendance à renforcer sa crédibilité, dans un contexte où beaucoup d’autres institutions, à commencer par l’État, se sont montrées défaillantes. Quant aux attaques contre son patrimoine ou ses privilèges fiscaux, elles ont finalement obtenu peu de résultats dans un contexte où l’austérité et les privatisations sont manifestement destinées avant tout à satisfaire les créditeurs européens et internationaux [40].

Cependant, la crise grecque renvoie aussi directement aux questions posées par le modèle européen ou la politique de l’euro, et ce d’autant plus que les difficultés ne se limitent pas aux seuls pays de tradition orthodoxe, si l’on prend en compte les affrontements entre les autorités européennes et Viktor Orban en Hongrie ou les très fortes tensions qui agitent la Pologne. Mais plus largement, des pays comme l’Italie ou la France semblent de plus en plus déstabilisés économiquement et divisés, tandis que le Brexit a montré une crise profonde du modèle en lui-même. Et surtout, la crise est loin d’être exclusivement européenne, alors que les printemps arabes se sont terminés sur la déstabilisation de nombreuses sociétés, tandis que la situation libyenne et la guerre civile en Syrie ont un effet de retour sur le continent européen, y compris en Grèce et dans les Balkans, frappés de plein fouet par la crise des réfugiés de 2015.

Or cette situation de crise généralisée peut aussi créer des convergences inattendues. En plein conflits ukrainien et syrien, le pape François et le patriarche Cyrille se sont rencontrés le 12 février 2016 à Cuba, après deux décennies de refus de la part du patriarcat de Moscou. Le pape François s’est montré très prudent sur l’Ukraine, alors que le conflit implique directement l’Église gréco-catholique (voire les catholiques polonais). Parallèlement, le pape François n’a pas caché son refus en 2013 d’une intervention contre le régime de Bachar el-Assad, là aussi en convergence avec la politique russe. A vrai dire, le rapprochement entre la papauté et le patriarcat de Moscou avait déjà été amorcé sous Benoît XVI. D’une manière générale, face à des revendications sociétales de plus en plus poussées, souvent doublées d’une remise en cause de leur rôle, les Églises orthodoxes de l’Union européenne ont progressivement construit une véritable politique commune avec le Vatican, processus désormais élargi au patriarcat de Moscou. Même les évangélistes américains, en principe on ne peut plus éloignés culturellement de l’orthodoxie russe, avaient commencé à entretenir des liens avec le patriarcat de Moscou [41], dont on ne sait s’ils résisteront à l’actuel conflit diplomatique entre les États-Unis et la Russie. L’inquiétude devant la multiplication des désordres et le sort des chrétiens d’Orient a donc permis au rapprochement entre le patriarcat de Moscou et le Vatican de s’accélérer, court-circuitant par là même le rôle des autres Églises orthodoxes, qui avaient été jusque là des interlocuteurs privilégiés du Vatican.

Sans aucun doute, cet effort se combine avec la politique de l’État russe. Le discours de Vladimir Poutine en 2013 au club Valdaï est à cet égard un jalon [42]. Le Président russe, qui appelle de ses vœux un ordre multipolaire depuis notamment le fameux discours de Munich en 2007, parle de l’importance pour fonder cet ordre de la diversité des valeurs morales et du fait religieux, qui s’exprime à travers la diversité des nations. A ses yeux, la Russie tirerait sa force de sa capacité à unir ces valeurs aussi bien chrétiennes que musulmanes, juives ou bouddhistes dans un modèle civique explicitement opposé à un ordre euro-atlantique refusant ses racines chrétiennes, voire le sentiment religieux dans ce qu’il peut avoir de convictions positives, et dont le monolithisme ne pourrait accepter que des vassaux, et non des nations indépendantes [43]. Il est dès lors important de relever qu’au-delà des stéréotypes, la diplomatie russe ne dispose dans les faits que de moyens d’influence limités, ce dont témoigne son échec à diffuser une image positive du pays, voire à mobiliser les communautés russes de l’étranger [44]. A cela on ajoutera que justement le monde orthodoxe est plus divers qu’on ne le pense souvent, ce qui pose une résistance à la politique russe.

Mais en même temps, si la Russie ne peut avoir une projection de son soft power aux dimensions de la politique américaine, elle peut disposer d’un effet de levier si la crise s’approfondit en Europe ou aux États-Unis. La nouvelle visite en 2016 de Vladimir Poutine au mont Athos (après une première visite en 2005) a permis de poser la Russie en partenaire du monde grec à l’heure où les sentiments antioccidentaux y ont été revivifiés. Elle sera d’autant plus suivie d’effets si les médias ou les institutions européennes continuent de se faire l’écho de discours simplistes contre l’Église grecque et, au-delà, contre les Églises orthodoxes, catholiques, ou contre les attitudes parfois trop conservatrices au sein de populations pour l’instant relativement rétives à la politique russe, comme en Roumanie, en Bulgarie voire au-delà, en Hongrie ou en Pologne. Le thème de la protection des chrétiens d’Orient peut de la même manière avoir une influence bien au-delà de la Syrie, jusqu’en France. Pour l’heure, un dirigeant comme Alexis Tsipras a toujours fait le choix de l’Union européenne, quitte à utiliser la carte russe comme un moyen pour faire pression sur ses partenaires occidentaux. Mais si la crise devait continuer à s’approfondir, il pourrait en aller différemment, en Grèce, en Europe de l’Est, et peut-être même dans certains pays occidentaux. Après tout, d’une manière qui était parfaitement imprévisible, les États-Unis depuis l’élection de Donald Trump en sont arrivés à se scinder autour d’un affrontement qui porte sur les relations avec la Russie, et qui cristallise en fait des choix de société de plus en plus incompatibles.

Sur le fond, nous sommes donc dans une situation très différente de celle des années 1990, quand un ensemble occidental relativement cohérent, associant des États-Unis et des Européens en plein dynamisme, pouvait se proposer d’intervenir face à des crises extérieures limitées et de construire un ordre international cohérent. Le tourbillon actuel de conflits est plutôt la marque d’un désordre mondial généralisé, qui en arrive même à toucher le cœur de l’Occident, comme le montrent la victoire de Trump et le Brexit. Le thème d’une crise existentielle du libéralisme, de la démocratie est de plus en plus à la mode. La montée en puissance des réseaux, du big data et l’accélération de la circulation des individus remettent radicalement en cause les États dans leurs prérogatives fondamentales : organiser, contrôler, protéger. Avec l’élection de Donald Trump, on est venu à imaginer un peu plus concrètement comment les États faillis pourraient aussi se trouver à l’Ouest. A vrai dire, la mondialisation, si étroitement associée à l’Occident par les théoriciens des années 1990, qui se demandaient quels pays et quelles civilisations pouvaient y être intégrés, s’est émancipée. Elle a peut-être son centre de gravité dans les grandes métropoles européennes et surtout américaines, mais elle est désormais partout. Il n’y a pas de région qui ne soit pas engagée dans un processus de modernisation, de sécularisation. Et en retour, elle bouleverse toutes les sociétés, y compris celles des États-Unis d’Amérique ou d’Europe : il n’y a plus de certitudes pour l’avenir.

Dans cette situation de désordre, tout le monde navigue à vue. Le monde orthodoxe est un acteur parmi d’autres, qui a lui aussi un patrimoine, une richesse. Et au-delà des prises de position parfois très conservatrices, il a même une culture du compromis et de la résilience qui peuvent être utiles : après tout (et cela leur a été reproché) les Églises orthodoxes ont su en leur temps composer avec les Mongols, les sultans ottomans ou avec le pouvoir athée soviétique. Elles sont habituées à évoluer dans un univers très sécularisé, avec un modèle particulier d’articulation entre le religieux et la politique. Elles peuvent participer dans toute leur diversité à la création de nouvelles convergences et de pôles de résistance face aux désordres, indispensables si l’on veut éviter les pires scénarios. Or ces convergences, qui ne pourront uniquement se baser sur les alliances du passé, se devront d’être complexes. Elles pourront difficilement se limiter à un ordre américain, ou même, pour le monde orthodoxe, à un très improbable (pour le moment) ordre russo-américain. A vrai dire, les bouleversements actuels peuvent même créer des convergences encore impensables il y a peu. Après tout, tant que le catholicisme et l’orthodoxie étaient fortement territorialisés, adossés à deux espaces de civilisation clairement distincts, toutes les tentatives d’union voulues d’en haut, par les pouvoirs politiques et ecclésiastiques, ont échoué. Mais la projection mondiale actuelle de ces deux christianismes, certes inégale, leur mise en situation dans des problématiques de plus en plus comparables, peuvent brasser les croyants d’une manière inédite. Sans s’unir, ils finissent de plus en plus par s’échanger leurs caractéristiques, dans un monde où les cultures les plus éloignées sont mises en relation.

Copyright Décembre 2017- Tanase/Diploweb.com

L’histoire méconnue des relations russo-africaines

Ecoutez Radio Sputnik
La bataille d'Adoua. Peinture éthiopienne

L’histoire méconnue des relations russo-africaines

CC0 / Unknown / British Museum in London, catalog Af1974,11.34 / Ethiopian painting depicting the battle of Adwa.
Points de vue

URL courte
Mikhail Gamandiy-Egorov
10331

Alors que la Russie se fait plus présente en Afrique au plan diplomatique et économique et que les relations russo-africaines retrouvent petit à petit leur lustre d’antan, quelques rappels historiques s’imposent. Petite collection de faits que vous aurez peu de chances de trouver dans les manuels d’histoire occidentaux.

Si pour vous les relations russo-africaines remontent à la Guerre froide, au soutien stratégique et bien souvent décisif de l’URSS dans la lutte pour la libération nationale des peuples d’Afrique contre le colonialisme et le néocolonialisme occidental, révisez vos préjugés. Elles ont en réalité commencé bien avant.

Citons tout d’abord cette formidable histoire du prince africain Abram Hannibal, devenu aristocrate russe et l’un des plus proches amis et conseillers de l’Empereur Pierre Ier, dit le Grand. Abram Hannibal qui n’est autre que l’arrière-grand-père du grand poète russe Alexandre Pouchkine, l’un des principaux symboles de la culture et de la civilisation russe. En Russie d’ailleurs on dit: «Pouchkine —nashe vsio» («Pouchkine est notre tout»). Le tout à une époque où les clichés racistes étaient omniprésents en Occident, à tous les niveaux, à simple titre de comparaison.

Autre histoire largement méconnue, celle du soutien stratégique de l’Empire russe à l’Éthiopie, le seul pays africain à n’avoir jamais été colonisé, notamment durant la Première Guerre italo-éthiopienne (1895-1896). On le voit, l’alliance entre l’URSS et l’Éthiopie socialiste a donc des racines profondes. En effet, l’Empereur russe Nicolas II, par solidarité religieuse et spirituelle —les Éthiopiens étant comme les Russes majoritairement chrétiens orthodoxes-, a accordé un soutien sans faille et décisif afin de stopper le colonialisme italien en terre éthiopienne.Nikolay Leontiev (en photos ci-dessous), talentueux conseiller militaire russe, jouera un rôle clé dans la formation des soldats éthiopiens pour le compte de l’Empereur d’Éthiopie Menelik II et dans la victoire des forces éthiopiennes face aux forces coloniales italiennes. Il prendra d’ailleurs part, avec plusieurs autres volontaires russes, à la bataille décisive d’Adoua, qui scella le sort de la guerre.

Leontiev à l'Éthiopie
CC0 / Елец Ю. Император Менелик и война его с Италией (по документам и походным дневникам Н. С. Леонтьева)- СПб / Leontiev in Ethiopia
Leontiev à l’Éthiopie

L’Éthiopie garde donc à ce jour le titre de seul pays africain qui a toujours su résister efficacement à la pénétration coloniale occidentale. Et malgré la distance géographique qui sépare les deux nations, la Russie n’a jamais été vraiment loin de l’Éthiopie, que ce soit à l’époque de la Russie tsariste ou soviétique. À la lumière de ces quelques rappels historiques, et en se souvenant aussi des relations URSS-Afrique, il n’est pas étonnant que l’interaction russo-africaine soit appelée à renaître et à retrouver leur niveau d’antan, voire aller plus loin encore. Les peuples africains le souhaitent, la Russie aussi. Aucune raison donc de ne pas passer à la prochaine étape, et ce ne sont pas les forces radicalement opposées à ce plein retour de la Russie sur le continent africain qui y pourront faire quoi que ce soit: le monde n’est plus celui de 1992!

À titre personnel, j’ai eu la chance durant mon enfance et mon adolescence de suivre deux programmes d’études scolaires: français et russe. Et en analysant depuis cette période et à ce jour les différentes interprétations historiques, on arrive à se forger sa propre opinion. Une chose est certaine: plus on étudie l’histoire et plus on découvre le pourquoi du comment de l’actualité. Et notamment les explications des différences d’approche de tels ou tels pays, car au fond peu de choses changent.Analysez donc l’histoire et forgez-vous votre propre opinion!

Les opinions exprimées dans ce contenu n’engagent que la responsabilité de l’auteur.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201712111034267876-russie-afrique-relations/

De Catherine II à Vladimir Poutine

De Catherine II à Vladimir Poutine

Depuis le début de la guerre contre la Syrie, en 2011, la Russie soutient ce pays face à ce qu’elle considère être une agression extérieure. Alors que la presse occidentale explique ce comportement par une solidarité entre des dictatures, Thierry Meyssan en expose les vrais motifs historiques. Il observe que la victoire, qui est aussi celle de Moscou, ouvre une nouvelle période pour la culture orthodoxe en Europe.

| Mexico (Mexique)

+
JPEG - 33.8 ko

Pour construire la Russie moderne, la Tsarine Catherine II décida de faire de sa capitale, Saint-Pétersbourg, le premier centre culturel du monde. Elle enracina son pays dans son fond culturel chrétien orthodoxe, développa l’usage de la langue française et invita les plus grands intellectuels et artistes européens à sa cour, qu’ils soient catholiques, protestants ou orthodoxes, et même musulmans.

Consciente de la perte culturelle que représentait pour l’orthodoxie, donc pour la Russie, le recul du christianisme au Moyen-Orient face à l’intolérance de l’Empire ottoman, elle entra en guerre contre le Sultan. Elle annexa la Crimée, transforma la mer Noire en mer orthodoxe et commença à délivrer la Grande Syrie en prenant Beyrouth [1]. Elle déclara alors que « La Grande Syrie est la clé de la Maison Russie ».

Ce rêve fut repoussé par les Français et les Britanniques lors de la guerre de Crimée (1853) et plus encore par les Bolcheviks qui rejetaient la place de l’orthodoxie en Russie. En 1918, ils jouèrent le jeu de Mustafa Kemal Atatürk pour le compte du trafiquant d’armes Alexandre Parvus, sponsor de Lénine.

Le rêve de la Grande Catherine aura attendu 2017 pour trouver un début de réalisation. Le président Poutine a lui aussi annexé la Crimée et délivré la Syrie, non pas de l’Empire ottoman, mais des jihadistes encadrés par les Français, les Britanniques et les Etats-uniens. La Russie est devenue la puissance protectrice de toutes les populations, quelle que soit leur religion, des rives du Nil aux monts Elbourz.

Le sommet de Sotchi marque le rôle de la Russie au Moyen-Orient élargi. Elle est désormais la puissance protectrice de l’Iran, de la Syrie et de la Turquie ; ces deux derniers Etats ayant basculé du camp de Washington en 1991 à celui de Moscou en 2017.

Le réveil de la culture orthodoxe aura d’importantes conséquences en Europe. Le continent est historiquement divisé entre une zone catholique et protestante à l’Ouest et orthodoxe à l’Est. On discute et on marchande avec Dieu à l’Ouest, on est soumis à sa Grandeur et on L’adore à l’Est. Les structures familiales sont plus inégalitaires à l’Ouest et plus égalitaires à l’Est. Depuis le XIème siècle, cette différence culturelle fracture l’Europe. Durant la Guerre froide, le « rideau de fer » ne respectait pas cette division, la Grèce orthodoxe ayant été rattachée à l’Otan et la Pologne catholique incorporée au Pacte de Varsovie. Aujourd’hui, l’élargissement de l’Union européenne vise prioritairement à imposer le modèle Ouest-Européen aux pays de culture orthodoxe. On peut dés aujourd’hui prévoir la dissolution de l’Union européenne et le triomphe du modèle culturel ouvert de Saint-Petersbourg.

Les chrétiens d’Orient ne se sont jamais sentis concernés par les différences culturelles intra-européennes, mais les Européens les ont toujours perçus soit comme catholiques, soit comme orthodoxes. Dès 1848, la France avait ainsi imaginé de déplacer les catholiques et maronites de Syrie en Algérie et d’exterminer les orthodoxes. Paris pensait utiliser ces arabes chrétiens fidèles à Rome pour surveiller les musulmans algériens. A défaut, il finit par s’appuyer sur les juifs locaux (décret Crémieux) et leur confier cette mission (1870). Plus récemment, durant les guerres d’Iraq et de Syrie, les Européens de l’Ouest accueillirent de nombreux chrétiens d’Orient, en réalité exclusivement des catholiques, jamais des orthodoxes.

Pour la Syrie, l’œuvre du président Poutine est l’occasion de revenir à ses propres fondamentaux après l’expérience des jihadistes qui souhaitaient imposer à tous leur unique modèle culturel : la Syrie n’est grande que lorsqu’elle prend soin de toutes ses populations, sans exception. Au départ, Vladimir Poutine pensait organiser un « Congrès des Peuples syriens » à Sotchi. Il a finalement reconnu qu’en Syrie, à la différence de la Russie, aucune communauté n’a de territoire à elle, toutes vivent mélangées dans leur unique patrie. Ce sera donc un « Congrès du dialogue syrien ».

Source
Al-Watan (Syrie)

[1] Beyrouth comme Jérusalem font partie de la Syrie historique. Le Liban n’a été créé que par les accords Sykes-Picot, durant la Première Guerre mondiale. Israël fut initié un peu plus tard par la Déclaration Balfour et proclamé en 1948.

 

http://www.voltairenet.org/article198910.html

Bonaparte, la Russie, ou comment rien ne change.

Bonaparte, la Russie, ou comment rien ne change.

Franco-russe, je me souviens encore de ce sentiment de gêne qui me travaillait, enfant, à chaque fois que j’entendais parler de la guerre partiotique de 1812. Si j’avais eu le malheur de naître à cette époque, qu’aurais-je fait ? Comme, en certains cas, le sens des réalités n’est pas négociable, je finissais par me ranger du côté russe car, après tout, qui était l’envahisseur ? Le barbare ? Je me souviens des réflexions que m’avaient inspirée la biographie de la bonne vieille Comtesse de Ségur dont le père, Fédor Rostopchine, gouverneur de Moscou entre 1812 et 1814, ordonna la mise à feu de Moscou. Si j’avais été à sa place, me demandais-je, aurais-je pu épouser un Français ? Prenant un peu plus de recul, 25 ans plus tard, je me repose la question mais en d’autres termes : est-ce que les Russes ont bien raison de ravaler une rancune normalement indigeste alors que, si l’on inverse un certain nombre de scénarios, on se rend compte que jamais l’Occident n’aurait absous la Russie. Imaginons que les trois-quarts de Paris eussent été brûlés pour éviter que l’envahisseur russe ne s’en empare ! Imaginons que plus de 10.000 Français auraient trouvé la mort sur les champs d’honneur russes pendant la I GM et que le roi (le président, l’Empereur …) qui les y aurait envoyé aurait fini trahi par le gouvernement russe de l’époque ! Imaginons que deux divisions SS russes aient été aux portes de Paris mais que Paris, au lendemain de l’armistice, ait décidé de passer l’éponge ! Imaginons que le gouvernement russe ait soutenu une guerre civile menée par un gouvernement fantoche contre des régions ethniquement françaises et francophones et qu’ils aient imposé des sanctions à la France parce qu’elle osait soutenir ces régions ! Cette dernière remarque vaut aussi pour l’Allemagne qui pourtant, vu un passé peu glorieux, ferait mieux de la mettre en veilleuse. Dois-je poursuivre ?

J’entends être claire : il ne s’agit pas de dénigrer le bercail, d’opposer une Patrie à une autre, mais bien de supposer, observations empiriques à l’appui, que la Russie n’est pas assez rancunière. Que le gouvernement russe actuel n’est pas assez lucide lorsqu’il estime que l’on peut se permettre de raisonner le gangster étasunien et de séduire la ravissante’Europe qui, dans l’esprit d’un grand nombre de Russes auxquels j’ai l’immense plaisir d’enseigner notre langue que j’affectionne, reste l’Europe des châteaux forts, des cathédrales, des blés mûrs et des champs moissonnés.

Le fait que le gouvernement russe ait ENFIN décidé de voter une loi sur les médias « agents de l’étranger » en réponse aux poursuites délirantes qui accablent aujourd’hui RT est, à mon sens, un bon début. Encore faut-il persévérer sans craindre de ne pas être « assez démocrates » aux yeux des gouvernements occidentaux qui s’en soucient comme d’une guigne.

On doit bien sûr respecter les règles du jeu … jusqu’au moment où votre adversaire les respecte. Or, le droit international, aujourd’hui, c’est le droit du plus fort. Lorsque les schémas classique ne fonctionnent plus et que le discours politique tourne à l’impasse, il faut parfois oser prendre des décisions inattendues comme en avait pris, il y a 215 ans, le tsar Alexandre I et ses hauts-fonctionnaires.

Ainsi, et là encore, à mon humble sens, la présence fantasmée d’une armée russe dans le Donbass restera telle tant que Kiev ne se décidera pas – s’il s’y décide ! – à un blitzkrieg mettant en jeu la survie de la région et de ses peuples. Ce qui sépare le droit de son sosie, l’action vraie du discours hypocrite, c’est précisément cette ligne rouge qui, si elle est franchie, mettra un terme à cette diplomatie de façade de plus en plus ridicule incarnée par les accords de Minsk. Les Russes se sont bien décidés à en découdre avec Daesh et sa sordide constellation, pourtant, on essayait de l’en empêcher arguant l’existence d’une opposition modérée. Ils le firent quand ils n’avaient plus le choix. Je ne suis pas dans le secret de Dieu et j’ignore comment se fera la libération du Donbass et dans quelle mesure la Russie s’inverstira si elle s’investit. Ce qui pour moi est clair, c’est que nous entrons dans une période où il faudra oublier le droit et adopter des tactiques de circonstances, là encore, comme le firent les aïeux russes il y a 215 ans car, au fond, à travers le Donbass, c’est toute la Russie, tout le monde slave orthodoxe qui est dans le collimateur.

Voici, ci-dessous, le petit texte qui m’a inspirée ce billet d’humeur et qui prouve qu’en deux centenaires, bien peu de choses ont changé. Chacun en tirera ce qu’il jugera bon d’en tirer.

Les sept petites merveilles qui ont choqué Bonaparte.

1. La tactique déployée par l’armée russe.

La tactique déployée par les troupes russes avait impressionné Bonaparte. Impressionné dans tous les sens du terme! Placée sous le commandement du général Barclay de Tolly, l’armée russe recourait sans discontinuer au retrait tactique. Les troupes purent ainsi reculer au-delà de Vitebsk, Smolensk, et Moscou. Avant le redéploiement de Tollay et de Koutouzov, les Français ne purent engager que deux batailles.

Le regard que porta Bonaparte sur le retrait des troupes russes était équivoque. Au début de la campagne, le choix d’une telle tactique profitait à l’Empereur français car il espérait progresser jusqu’à Smolensk sans grandes effusions de sang. Néanmoins, les Français ne prirent pas Smolensk puisqu’ils trouvèrent cette ville dans un état lamentable. S’y cantonner n’avait donc aucun sens, quant à pousser plus loin, le risque était bien trop grand. Cette armée française qui misait sur une opération fulgurante, une sorte de blitzkrieg, s’enfonçait jusqu’au menton dans les tréfonds d’un pays incernable, égrenant des terres qui n’en finissaient pas, s’enlisant.

Les soldats entraient dans des villes désertes, achevant piteusement les provisions qui leur restait alors qu’un sentiment de panique gagnait progressivement les rangs. Exilé à Sainte-Hélène, retranché dans ses souvenirs, Bonaparte avait fait cette confidence :

«Consternées de voir sans cesse s’éloigner puis se perdre les fruits de leurs efforts conquis au terme de traversées si difficiles et si périlleuses, mes troupes en vinrent à mesurer, non sans angoisse, la distance qui les séparait de la France», 

(NdT. N’ayant pu retrouver l’original de cette confidence, j’ai dû me contenter d’une traduction approximative. Idem pour les confidences qui suivront).

2, Des murailles (trop) épaisses.

Bonaparte consacra toute une page de ses Mémoires aux murailles inexpugnables de Smolensk. La description qu’il y fait commence par un éloge des beautés de la ville auquel succède l’énumération de tous les procédés insensés mis à l’oeuvre pour s’en emparer :

« J’ai dû utiliser toutes les réserves de mon artillerie pour essayer de défoncer la courtine, mais en vain: nos boulets finissaient coincés dans l’épaisseur des murailles qui résistaient comme si de rien n’était. Il n’y avait qu’un moyen de percer : focaliser tous nos tirs sur deux tours rondes. L’inconvénient, c’est que nous en ignorions l’épaisseur comparée à celle de l’ensemble de la muraille ».

3, Les incendies.

Si ce n’était les Mémoires de Bonaparte, on aurait pu croire que les villes russes avaient été mises à feu par l’armée française. L’avancée napoléonienne s’accompagnait en effet d’incendies spectaculaires : le feu ravageait non seulement les villes, mais aussi les routes ! A Smolensk, à Gzatsk (actuellement, Gagarine, NdT), à Maly Jaroslavets, c’était les Français qui éteignaient le feu ! Les Russes brûlaient tout : les maisons, les magazins, les rues, les champs. Au beau milieu d’un Moscou cerné de flammes, Bonaparte ne parvenait pas à comprendre d’où venait un tel brasier. On en retrouve le témoigage à travers ces lignes imprégnées de poésie et de tristesse :

« Moscou n’était plus qu’un océan de flammes. La vue qui s’offrait à moi depuis un balcon du Kremlin aurait épaté Néron mettant Rome à feu ; en ce qui me concerne, jamais je n’ai ressemblé à ce monstre, et le coeur me saignait à la vue de cet horrible spectacle dont je fus alors le triste témoin »

4, Les villes.

Bonaparte se montrait admiratif du talent des architectes russes. Pour se consoler de l’échec cuisant de son artillerie, il consacra plusieurs pages de ses Mémoires aux tours de Smolensk. Mais ce fut Moscou qui, plus que d’autres villes rebelles à l’invasion, impressionna l’Empereur à tel point qu’il écrivit ceci :

« Bâtie, à l’instar de Rome, sur sept collines, Moscou est pittoresque. Il faudrait voir ne serait-ce qu’une image de cette ville où Orient et Occident fraternisent, ses deux-cents églises avec les milliers de dômes multicolores les surplombant, pour imaginer quelles furent nos impressions lorsque nous la vîmes, pour la première fois, depuis les hauteurs du mont Poklonnaïa ».

5, Les routes

Les routes que Bonaparte dut sillonner lors de sa campagne russe étaient loin de l’avoir satisfaites. En l’occurence, ce n’était pas le climat qu’il mettait en cause – il en parlera amplement mais ailleurs –  mais le fait que celles-ci se soient révélées impraticables :

« Faute d’avoir assez d’informations sur l’état des routes, et vu que les cartes dont nous disposions étaient incomplètes ou fausses, je décidai de ne pas disperser mes unités, car rien ne garantissait qu’elles allaient prendre des routes praticables ».

6, La météo.

Bonaparte lança sa campagne au début de l’été, alors que le retrait eut lieu vers le printemps. L’Empereur avait donc tout loisir de se faire une idée de ce qu’était le climat en Russie. Ainsi, l’automne était d’une « exceptionnelle beauté dans ces rudes contrées ». Mais c’est au pire moment de sa campagne, en rebroussant chemin, qu’il se heurta au véritable froid russe :

« Au-delà du 7 novembre, les températures se mirent à dégringoler aussi vite que l’angoisse gagnait mes hommes, un sentiment qui ne les quittait plus depuis la bataille de Viazma ».

7, Les partisans.

Comment ne pas être fier en constatant que c’est bien le courage exemplaire du peuple russe qui choqua jusqu’à l’admiration la plus franche un Bonaparte pourtant assez peu sentimental ? De cette guerre patriotique (populaire selon les termes de l’original, NdT), Bonaparte dit ceci : « La plus redoutable des armées ne saurait guerroyer contre un peuple unanimement résolu à vaincre ou à mourir. Ce n’était plus au peuple lituanien, témoin indifférent des grands cataclysmes de l’Histoire, que nous avions affaire. Chaque habitant de ce pays, produit organique du peuple russe, quittait sa demeure à notre approche. Des logis désertés et des villages carbonisés, voici le spectacle sinistre qui se déployait sur toutes les routes que nous prenions. Les habitants qui avaient pris la fuite s’organisaient en bandes et s’en prenaient à nos fourrageurs. Sans jamais troubler l’avancée des troupes, ils n’hésitaient pas à enlever les maraudeurs et les soldats à la traîne ».

Françoise Compoint

Texte original de Anna Fomenkova :

 

http://nrt24.ru/fr/news/bonaparte-la-russie-ou-comment-rien-ne-change

La Révolution d’Octobre par Alexander Douguine

La Révolution d’Octobre par Alexander Douguine


Alexander DuginPar Alexandre Douguine – Le 7 novembre 2017 – Source Katehon

Aujourd’hui 7 novembre est le jour de la Révolution bolchevique d’Octobre – une date terrible et importante.

Il y a beaucoup à dire sur la Révolution d’Octobre. Cela fait indubitablement partie de notre histoire et nous en assumons la responsabilité. Par conséquent, nous sommes simplement obligés de comprendre le sens de cet événement.

Premièrement, à l'époque soviétique, la Révolution d'Octobre était vénérée comme quelque chose de presque sacré, comme un événement marquant le début du cycle soviétique.

En URSS, cette date était considérée comme le début d’une période infinie conduisant finalement au communisme. Mais il s’est avéré que ce n’était qu’une époque qui a commencé en octobre 1917 et s’est terminée en 1991. Cela signifie que la compréhension soviétique de la Révolution d’Octobre est profondément incorrecte. Nous avons pris une chose pour une autre et nous sommes follement attachés à une vieille interprétation. Nous devons trouver une nouvelle explication pour cet événement, car l’ancienne, la soviétique, s’est révélée fausse.

Deuxièmement, cette évaluation positive et idéalisée d'Octobre 1917 a prévalu dans notre société comme étant la seule possible depuis 70 ans.

C’était faux, ce qui signifie que nous devons chercher une autre explication. Et il est important de prendre en compte la position de l’autre moitié du peuple russe, qui n’était pas en faveur des Rouges, mais des Blancs. Pour les Blancs, la révolution était le résultat de la conspiration monstrueuse d’une secte infernale, purement satanique, qui utilisait la tromperie et la violence pour s’emparer du pouvoir et abandonner radicalement toute légitimité après la dissolution de l’Assemblée constituante. De plus, les Blancs ont surtout souligné que les bolcheviks étaient largement constitués de minorités nationales et comptaient sur des brigades étrangères, telles que des fusiliers lettons ou même des soldats chinois. En d’autres termes, Octobre a été vu comme une prise de pouvoir violente par une organisation terroriste russophobe. Cette évaluation, purement négative, est probablement tout aussi loin de la vérité que celle de l’Union soviétique. En effet, ça l’est. La théorie de la conspiration des gardes blancs est tout aussi inacceptable que le culte soviétique de la révolution d’Octobre.

La vérité ici est quelque peu asymétrique. Tout le monde connaît la fausse interprétation communiste, alors que beaucoup moins de nos concitoyens connaissent la version douteuse et simpliste de la Garde blanche. Il faut au moins corriger cette erreur et assimiler ces deux théories, également discutables, l’absurdité rouge de la nature socialiste de la révolution – dans un pays agraire avec un capitalisme sous-développé et presque pas de prolétariat ! Et l’absurdité blanche d’une conspiration juive. Mais puisque l’absurdité rouge est représentée dans des milliers de films et de pièces, alors laissons faire autant de monuments à l’absurdité blanche. Nous avons déjà une explication stupide de la Révolution d’Octobre sous la forme communiste, qui est un mensonge si répandu que toute tentative de publier les théories de la Garde blanche dans l’esprit d’Ataman Krasnov provoque immédiatement une tempête de protestations. Du point de vue de la justice historique, il faut aujourd’hui donner aux Blancs une estrade absolument libre. Ils doivent même être aidés jusqu’à ce que l’équilibre soit rétabli, d’autant plus que la perception d’Octobre comme une catastrophe est entièrement justifiée, car notre peuple l’a payé avec les millions de vies de ses meilleurs fils et filles.

Troisièmement, nous devons chercher à expliquer le sens historique véritablement profond de la Révolution d'Octobre, ou du Coup d’État d'Octobre, au-delà des interprétations incorrectes et simplistes des Rouges et des Blancs.

Cependant, nous rencontrons ici un problème méthodologique très important. L’histoire est la science de l’interprétation des faits, et pas seulement les faits eux-mêmes. Les faits sans interprétation n’existent pas. Par conséquent, il est impossible d’évaluer un événement idéologique tel que la révolution (ou le coup d’État) sans se fonder sur l’une ou l’autre idéologie. Les Rouges et les Blancs ont leurs plates-formes idéologiques. Même leurs explications fausses et contradictoires sont plus fiables que les théories impuissantes de ceux qui réclament l’objectivité. Il n’y a pas d’objectivité dans l’histoire – il ne s’agit que d’une rhétorique. Ainsi, jusqu’à ce que nous déterminions d’où notre société contemporaine contemple le monde [c’est à dire avec quelle idéologie, NdT], et jusqu’à ce que nous nous reconnaissions nous-mêmes aujourd’hui dans cette vision [idéologique], la signification des événements d’octobre 1917 nous restera inaccessible et fermée.

Quatrièmement et pour finir, 1917 était un phénomène intra-russe. Ce fut un drame monstrueux pour certains et une grande réussite pour les autres.

Seuls nous, les Russes, pouvons décider ce que 1917 était en réalité et comment cela correspond à la logique générale de l’histoire russe. C’est notre affaire et notre révolution. Par conséquent, nous sommes seuls chargés de reconstituer ce puzzle. Personne d’autre.

La Révolution d’Octobre a tenté de nombreux grands penseurs et poètes russes qui ont vu dans la révolution un événement eschatologique et même l’avènement de l’Heure russe. Presque tous se sont repentis plus tard. Mais cela ne signifie pas qu’ils ont attendu l’Heure russe en vain. En termes simples, la vraie révolution russe est toujours devant nous.

Alexandre Douguine

http://lesakerfrancophone.fr/la-revolution-doctobre-par-alexander-douguine

 

[RussEurope en Exil] 75ème anniversaire du Normandie-Niemen, par Jacques Sapir

Billet invité

Le 12 novembre 1942 arrivèrent sur la base de Rayack, en Syrie, trois C-47 (appellation militaire du DC-3) qui devaient transporter les pilotes et mécaniciens français, désignés pour constituer le GC-3 (3ème Groupe de Chasse) « Normandie » vers Bagdad, d’où ces personnels rejoindraient Téhéran puis Ivanovo, à 250 km de Moscou. Ainsi débutait ce qui allait devenir l’épopée du Groupe de Chasse le plus connu de Forces aériennes françaises libres (FAFL), le célèbre « Normandie-Niémen ».

Le commandant Delfino, avec des pilotes français et russes

Cette date du 12 novembre est symbolique des difficultés rencontrées des deux côtés, que ce soit du côté des Français Libres ou des Soviétiques. Pour ce derniers, on est en plein dans la bataille de Stalingrad[1]. Si les troupes allemandes de von Paulus, le commandant de la 6ème armée, ne progressent plus dans une ville qu’elles ont conquises à 90%, la contre-offensive, que les soviétiques appellent l’opération « Uranus », n’a pas encore débutée. Elle ne commencera que le 19 novembre 1942. La contribution française, pour symbolique qu’elle soit, est venue non pas dans les temps plus faciles de 1943 et 1944, mais au moment ou tout était en suspens, où se décidait le sort de la guerre.

Pour les Français Libres, la situation n’est pas non plus des plus faciles. Si la France Libre est sortie de la phase d’improvisation et de bricolage qui fut la norme jusqu’à la fin du printemps 1941, elle reste très faible. Les pilotes, puisque l’on est dans le domaine aérien, sont essentiellement des évadés. Il en est ainsi du premier chef « opérationnel » du Normandie, le commandant Jean Tulasne. Le général de Gaulle se bat politiquement pour la reconnaissance de la France Libre comme seul représentant légitime de la France, une bataille gagnée auprès des britanniques, mais bien plus difficile face aux Etats-Unis qui maintiendront, jusqu’au débarquement en Afrique du Nord, des liens étroits avec le régime de Vichy. Dans ce contexte, le projet d’envoyer une unité, aussi faible soit-elle, se battre avec les soviétiques fait sens. Elle symbolise la reconnaissance de la France Libre par le régime soviétique. C’est ce qui explique que les négociations concernant l’envoi de cette unité ont commencé fort tôt, dès décembre 1941, et se sont conclus positivement en juillet 1942.

Le GC-3 « Normandie », au 12 décembre 1942, se compose de 14 pilotes[2], certains très expérimentés (comme Tulasne, Littolff, de La Poype et Albert) et d’autres qui le sont beaucoup moins. Ils se sont entraînés, depuis le mois d’octobre, sur des Dewoitine D-520, survivants des combats fratricides de Syrie, les avions n° 303 et 397.

Le voyage, commencé donc le 12 novembre, s’achèvera le 2 décembre sur le terrain d’Ivanovo. Entre-temps, les pilotes auront pu apprendre le sabordage de la Flotte française à Toulon (le 27 novembre 1942). L’entrainement commence immédiatement et, le 11 mars 1943, l’unité est présentée à la hiérarchie soviétique comme étant opérationnelle. Elle compte alors 14 pilotes, dont 9 sont considérés comme bons ou excellents. Elle est envoyée au combat de 22 mars 1943, et elle opérera durant toute la guerre au sein de la 303ème division de chasse de l’Armée Rouge (VVS-RKKA), commandée par l’une des figures charismatiques de la Chasse soviétique, le général Guéorguy N. Zakharov[3]. Le « Normandie », auquel de nouveaux pilotes sont régulièrement envoyés, combattra au-dessus de Koursk, Smolensk et Ielna. Quand il est (provisoirement) retiré des opérations en novembre 1943, il aura acquis 77 victoires mais au prix de 21 pilotes, tués, prisonniers ou disparus.

Le GC-3 subira de lourdes pertes dans l’ensemble de la guerre, (42 pilotes tués dont 30 en opérations aériennes), mais il deviendra le Groupe de Chasse ayant acquis le plus de victoires de la chasse française durant la seconde guerre mondiale (273 victoires confirmées, 38 probables). Il a acquis une réputation égale à nulle autre auprès des forces armées soviétiques, et le gouvernement de l’URSS lui accordera le nom de « Niémen » pour sa contribution, en 1944, à la couverture aérienne du franchissement de ce fleuve par les forces soviétiques. Le GC-3 sera fait « Compagnon de la Libération » par le général de Gaulle[4]. Il sera re-complété à de nombreuses reprises (1943, 1944 et 1945) pour combler les pertes[5].

Les pilotes survivants connaîtront des sorts divers après-guerre, certains restant dans l’Armée de l’Air, connaissant des belles carrières (comme le général Delfino) ou périssant en mission commandée. D’autres entreront dans la vie civile. C’est le 17 février de cet année qu’est décédé le dernier des pilotes survivants, G. Taburet[6].

Sa contribution fut, certes, symbolique. Mais, certains symboles pèsent lourd. On retiendra l’un de ceux-ci. Le 15 juillet 1944, lors d’un vol de convoyage pour rejoindre un aérodrome plus proche du front, Maurice de Seynes est victime d’une fuite d’huile qui l’aveugle et provoque un début d’incendie de l’avion (Yak-9). Il pourrait sauter. Mais, dans le coffre de l‘avion, situé juste derrière le pilote, il a embarqué son mécanicien personnel, N. Bielozub, qui ne porte pas de parachute. En dépit d’ordres répétés, envoyé à la radio par le commandement soviétique tout comme par le commandant du Groupe, Delfino, de Seynes se refuse de sauter et tente de se poser. A chaque fois, aveuglé, il manque la piste. A la quatrième tentative, l’avion décroche à l’atterrissage et s’écrase, tuant les deux hommes.

L’acte de de Seynes reste, encore aujourd’hui, un symbole de la fraternité des aviateurs français et des combattants russes.

Jacques Sapir

Notes

[1] Lopez J., Stalingrad : la bataille au bord du gouffre, éditions Economica, coll. « Campagnes & stratégies », 1er octobre 2008, 1e éd., 460 p.

[2] Plus un pilote de l’avion de liaison et de servitude du Groupe.

[3] Le Général Георгий Нефёдович Захаров , né en 1908 et décédé en janvier 1986, aviateur breveté depuis 1933, combattra parmi les « volontaires » soviétiques dans la Guerre d’Espagne sur I-15 puis I-16 (6 victoires). De retour en URSS il est nommé commandant d’escadrille, puis en 1938, prend la tête d’une escadrille au sein du « Groupe de volontaires soviétiques » envoyé pour aider l’armée de Tchiang-Kai-Tchek contre les japonais. Rentré en URSS fin 1938, il est envoyé à l’Académie militaire soviétique du personnel d’Etat-major et il est promu Colonel. Il est nommé alors au poste de commandant de la composante aérienne du District militaire de Sibérie. Le 7 mai 1940, il est nommé au rang de major général et commande une partie de la chasse soviétique lors des combats de Khalkhin-Ghôl. En novembre, il quitte la Sibérie pour commander la 43e Division d’interception, alors stationnée à Minsk. Il effectue plusieurs missions de reconnaissance de nuit au début de juin 1941, où il détecte des concentrations de forces allemandes considérables. Avec le début de la guerre, il remporte plusieurs victoires au dessus de Minsk, puis est envoyé superviser l’entraînement des nouveaux pilotes à Oulan-Oude et revient prendre la commandement de la 303ème Division Aérienne (303 AID) en décembre 1942. Il a écrit un livre de souvenirs Я – истребитель (Moi-Chasseur), publié an 1985 au Voyennizdat (Moscou).

[4] http://www.ordredelaliberation.fr/fr/compagnons/les-unites-militaires/le-regiment-de-chasse-_normandie-niemen_

[5] La liste des pilotes peut être trouvée ici : http://normandieniemen.free.fr/les_pilotes_du_Normandie_Niemen.htm

[6] http://www.defens-aero.com/2017/02/normandie-niemen-perd-dernier-pilote-chasse-gael-taburet.html

9 réponses à [RussEurope en Exil] 75ème anniversaire du Normandie-Niemen, par Jacques Sapir

POUR LIRE LES 9 REP0NSES , cliquez sur le lien :

 

https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-75eme-anniversaire-du-normandie-niemen-par-jacques-sapir/

 

Le légendaire espion soviétique George Blake appelle les agents russes à «combattre le mal mondial»

Le légendaire espion soviétique George Blake appelle les agents russes à «combattre le mal mondial»

Je ne suis malheureusement pas aussi convaincue que George Blake que la Russie des oligarques sera en mesure de tenir le rôle qu’il lui attribue, mais il est vrai que pour le moment la Russie fait partie des forces d’endiguement, le Capital et son bras armée l’OTAN lui ayant redonné son statut « d’ennemi nécessaire ». Là encore il faut chercher la paix et refuser les faux antagonismes, la paix doit partir de nos exigences avant que d’être une question géostratégique. Cela dit, Georges Blake est sympa et cette manière de donner sens à sa vie me parle… (note et traduction de Danielle Bleitrach)

© AP Photo /

RUSSIE

Obtenir une URL courte
53793820

L’officier de renseignement soviétique renommé George Blake, un anti-fasciste convaincu connu pour son travail en Grande-Bretagne, aura 95 ans samedi. La veille de son anniversaire, il s’est adressé aux officiers du service de renseignement étranger de Russie, définissant les priorités et la mission clé des espions russes et révélant ce qui lui donne le goût  de vivre.

« Vous êtes confrontés à une mission urgente et difficile : sauver le monde dans une situation où le danger de la guerre nucléaire et l’autodestruction de l’humanité ont été mises à l’ordre du jour par des politiciens irresponsables une fois de plus. Le mal est en train de laisser ses traces sanglantes dans de nombreux coins de la planète, quand il y a une vraie guerre entre le Bien et le Mal, je crois en vous, dans votre service désintéressé et dévoué de notre objectif commun, dans votre professionnalisme. « Cette victoire me donne le goût de vivre », a déclaré George Blake dans son discours aux officiers des renseignements étrangers, qui a ensuite été publié sur le site officiel du Service russe des renseignements extérieurs (SVR).

Résultat de recherche d'images pour "george Blake"
© AP PHOTO / BORIS YURCHENKO
George Blake, un transfuge britannique qui espionnait pour les Soviétiques en Grande-Bretagne, est intervenu lors d’une conférence de presse à Moscou, le 15 janvier 1992

L’ancien officier de renseignement britannique, né aux Pays-Bas et qui a déjà travaillé comme agent double pour l’Union soviétique jusqu’à son arrestation à Londres en 1961, ce qui est noté dans sa biographie, qui est «trop bien connue».

LIRE LA SUITE: Ghost Fighters: les opérations les plus importantes du renseignement militaire russe

L’une de ses caractéristiques de l’actualité , a-t-il déclaré, est que ses principaux repères sont étroitement liés au choix qu’il a dû faire à certains moments.

« Le choix que j’avais fait dans des conditions compliquées et contradictoires avait été défini par l’histoire elle-même: j’aurais pu devenir un prêtre pacifique mais j’étais devenu un officier du renseignement, j’aurais pu vivre tranquillement durant la guerre mais je préférais la vie d’un membre du Mouvement de la Résistance. Après avoir miraculeusement évité les camps de concentration nazis, je suis devenu un officier de la Force Spéciale Britannique et j’ai risqué ma vie plus d’une fois … »se souvient-il.

Blake a été recruté par MI6, le service de renseignement étranger britannique en 1944, après avoir rejoint la Royal Navy. Il servait en Corée quand la guerre a éclaté en 1950 et il a été détenu par le Nord. Il a déclaré qu’il s’était porté volontaire pour travailler pour l’Union soviétique après avoir été témoin de l’impitoyable bombardement américain sur les villes et les villages nord-coréens.

Une vue générale montre le bâtiment du MI6 à Londres, le jeudi 5 mars 2015.
© AP PHOTO / MATT DUNHAM
Une vue générale montre le bâtiment du MI6 à Londres, le jeudi 5 mars 2015.

Selon l’officier, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il était encore officier des renseignements britanniques, il était «dans les premiers rangs des ennemis de la Russie», si ce pays est devenu sa patrie. Il se souvient du «vrai visage» de l’horrible guerre de Corée, des corps de civils de ce pays qui souffrait depuis longtemps et qui avaient été tués par la «machine militaire américaine».

« C’est alors que je me suis rendu compte que de tels conflits entraînaient des dangers mortels pour toute l’humanité et j’ai pris la décision la plus importante de ma vie – de coopérer volontairement et gratuitement avec les services soviétiques pour protéger la paix dans le monde ».

En tant qu’agent double, le légendaire militaire a également travaillé à Berlin, où il a transmis à l’Union soviétique certains des secrets britanniques les plus convoités, notamment un plan occidental visant à creuser un tunnel de Berlin-Ouest à l’est.

Il a été dénoncé  par un transfuge polonais en 1961 et a été emprisonné par un tribunal britannique pendant 42 ans. En 1966, cependant, il a pu s’échapper de la prison de Wormwood Scrubs à Londres et s’est enfui à Berlin par la France. À Berlin, il a voyagé d’ouest en est dans une boîte en bois attachée au train d’atterrissage d’une voiture. Il s’est retrouvé en Russie, où il vit depuis.

« 95 ans, c’est trop pour une seule personne et trop peu dans la vie de l’humanité … Les souvenirs de mon passé, qui m’interpellent à plusieurs reprises que je ne regrette pas du tout, me donnent la force de regarder vers l’avenir avec optimisme », a conclu George Blake.

https://histoireetsociete.wordpress.com/

L’histoire en marche : la Chine et la Russie font, de leurs ennemis, des amis

L’histoire en marche : la Chine et la Russie font, de leurs ennemis, des amis

Making History: China and Russia are Transforming Enemies into Friends


Résultats de recherche d'images pour « Federico Pieraccini »Par Federico Pieraccini – Le 18 octobre 2017 – Source Strategic Culture

Dans les articles précédents, les moyens militaires et économiques par lesquels les États-Unis visaient initialement l’hégémonie mondiale ont été analysés, en détaillant comment ils sont devenus la superpuissance (déclinante) qu’elle est aujourd’hui.

Dans les deux analyses, j’ai souligné pourquoi la menace de la puissance militaire américaine n’est plus crédible et comment les sanctions et le comportement brutal des géants multinationaux et des organismes internationaux (FMI, Banque mondiale, BRI, etc.) ont cessé d’être efficaces.

Cela a mis les États-Unis de plus en plus hors sujet, laissant dans le processus un vide à combler par les puissances émergentes comme la Chine et la Russie, qui introduisent effectivement un nouvel ordre mondial basé sur la multipolarité. Dans cette troisième et dernière partie de la série, je vais analyser les événements spécifiques qui montrent comment la combinaison militaire, économique et diplomatique entre l’Iran, la Russie et la Chine ont forgé, par des moyens connus et moins connus, un ordre mondial alternatif à l’Amérique unipolaire.

La Russie, la Chine et l’Iran ont profité ces dernières années de la puissance militaire et économique déclinante des États-Unis, poussés par une méfiance générale envers les capacités diplomatiques et politiques de Washington, à la fois avec Obama et maintenant avec Trump. Les deux articles précédents montraient que Moscou, Pékin et Téhéran, même s’ils faisaient face à des situations différentes, partageaient des intérêts similaires et coordonnaient leurs stratégies militaire, économique et diplomatique.

Le succès du triptyque euro-asiatique repose sur le principe essentiel de la transformation des ennemis en acteurs neutres, des acteurs neutres en alliés et de l’amélioration des relations avec les anciennes nations alliées. Pour que ce projet puisse se réaliser, les efforts économiques, militaires et diplomatiques sont déployés selon le pays et le contexte régional. La flexibilité dont Moscou et Pékin ont fait preuve dans les négociations a donné lieu à des accords historiques, non seulement dans le secteur de l’énergie, mais aussi dans le domaine militaire, ainsi que dans l’éducation et la réduction de la pauvreté.

L’Arabie saoudite, la Turquie et la Syrie sont trois pays qui, analysés individuellement, révèlent cette stratégie précise de la Russie, de la Chine et de l’Iran. Une attention particulière est concentrée sur le Moyen-Orient pour plusieurs raisons. C’est la région où la puissance militaire déclinante de l’Amérique, incapable d’atteindre ses objectifs géopolitiques en Syrie, révèle la perte progressive de l’influence économique de Washington, accentuée par la position de plus en plus précaire du pétrodollar, qui est sur le point d’être défié par les échanges en pétroyuan entre la Chine et l’Arabie saoudite.

Des ennemis aux neutres

La défaite militaire des ennemis de la Syrie est, pour l’essentiel, due à l’Armée arabe syrienne (AAS), à l’Iran (plus le Hezbollah) et à la coopération militaire de la Russie, ainsi qu’au soutien diplomatique et économique de Pékin. Grâce à la stratégie adoptée par Poutine en Syrie, la Russie a pu stopper le projet engagé par les États-Unis, l’Arabie saoudite, la Turquie, le Qatar, la France, le Royaume-Uni, la Jordanie et Israël pour démanteler la Syrie. La Fédération de Russie est entrée progressivement dans le conflit syrien, et les résultats militaires ont immédiatement favorisé l’axe de la résistance, l’armée américaine étant incapable d’intervenir directement pour changer le cours des événements.

Les conséquences de ce choix ont conduit les alliés historiques de la région à douter de l’engagement réel de Washington et de la capacité militaire américaine à intervenir dans un conflit au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (MENA) et à changer le cours du conflit en faveur de Riyad, de Doha, d’Ankara ou de Tel Aviv. La nouvelle administration Trump s’est montrée incapable de répondre aux attentes des plans hégémoniques régionaux saoudiens, même si le Royaume a accepté d’acheter jusqu’à 110 milliards de dollars d’armes américaines et s’est engagé à investir davantage aux États-Unis.

Riyad est dans une position encore plus difficile qu’on ne le pense habituellement. Il doit supporter seul le poids du pétrodollar, qui est de plus en plus instable grâce à la volonté chinoise d’imposer le paiement en yuans et non en dollars. De plus, Riyad voit peu de bénéfices tangibles dans le soutien militaire des États-Unis à ses politiques anti-iraniennes agressives, même si Trump a affiché des idées différentes de celles d’Obama concernant l’accord sur l’Iran. L’Arabie saoudite a un intérêt commun avec Israël dans la région et tous deux manifestent une colère partagée devant l’efficacité décroissante de Washington dans la région.

Du point de vue saoudien, tout s’est dégradé en une période relativement courte. La défaite en Syrie a coïncidé avec l’accord sur le nucléaire (Plan d’action global commun – JCPOA) entre l’Iran et les pays du 5 + 1. Dans ces deux scénarios, Riyad ressent la profonde trahison par son ancien allié nord-américain. La pression économique chinoise sur Riyad pour qu’il accepte les paiements en yuans pour son pétrole, jointe à la capacité croissante de Moscou d’intervenir efficacement dans la région et au rôle diplomatique et politique renouvelé de l’Iran grâce à l’accord JCPOA, ont engagé Riyad sur une voie menant certainement à la destruction. La seule solution est un changement stratégique qui pourrait affecter la région de manière significative.

La visite du roi saoudien Salman à Moscou pour signer des accords commerciaux (un fonds d’investissement de plus de 1 milliard de dollars a été créé) était d’une importance symbolique. Les actions du roi, menées en personne, reflétaient la reconnaissance du nouveau rôle dominant de la Russie au Moyen-Orient à la suite des intentions américaines d’abandonner leur influence dans la région. La nécessité pour le roi saoudien de paraître personnellement à Moscou concerne également directement la succession au trône, avec Mohammed bin Salman pour hériter des clés du royaume, malgré les désastres au Yémen et la crise du Conseil de coopération du Golfe (CCG) provoquée par le choc avec le Qatar. Dans une situation d’extrême faiblesse, notamment avec des prix du pétrole très bas, la monarchie saoudienne n’a plus que quelques cartes à jouer et doit engager un dialogue avec Moscou et éventuellement entamer une coopération dans divers domaines liés à l’énergie et à l’investissement. Initialement, l’excuse principale pour la rencontre de Moscou entre Poutine et le roi saoudien était de coordonner la production et la vente de pétrole et de gaz, une nécessité pour les deux pays étant donné la chute des prix du pétrole au cours des 24 derniers mois. Le premier objectif atteint par Poutine et le roi saoudien semble être une envolée du prix du pétrole à un niveau acceptable, suite à l’échec de la stratégie de Washington et de Riyad visant à ruiner Moscou en faisant chuter les prix.

En outre, la réunion entre Poutine et le roi saoudien s’est concentrée sur l’acceptation de la défaite de Riyad en Syrie, reconnaissant Assad comme le seul dirigeant légitime de la République arabe syrienne.

Beaucoup de choses se développent en coulisses, ce qui est évident avec la reconnaissance par Riyad d’une solution politique comme seul moyen de mettre fin au conflit, mais cela n’est jamais mentionné par les représentants officiels saoudiens. Il sera très difficile pour ces derniers d’abandonner le projet de changement de régime, même si la pression politique, diplomatique, militaire et économique de la Chine et de la Russie augmentent. Une foi commune habite Riyad et Tel-Aviv, comme le montrent les deux tentatives répétées de persuader Poutine d’abandonner son amitié avec l’Iran et Assad, mais sans succès. La fidélité manifestée par Moscou à Téhéran et à Damas a également eu un effet positif sur les Saoudiens, qui doivent reconnaître que si Poutine peut avoir des points de vue différents sur certaines questions, il est un homme de parole. Contrairement aux États-Unis, où les nouvelles administrations peuvent parfois jeter leurs amis sous les roues de l’autobus, Poutine maintient ses promesses, même sous une pression extrême. En ce sens, la décision de Trump de dé-certifier l’accord avec l’Iran est une démonstration de bonne volonté de la nouvelle administration Trump envers Israël et l’Arabie saoudite.

Cette dernière se retrouve avec des réserves monétaires très faibles en raison de la baisse du prix du pétrole et de son implication dans plusieurs guerres. Il faut ajouter à cela une défaite militaire en Syrie et une débâcle encore plus grande au Yémen. Pour couronner le tout, les États-Unis, leur allié le plus précieux, se désintéressent de plus en plus du sort de la monarchie et du royaume saoudiens, grâce à l’indépendance énergétique croissante résultant de la fracturation hydraulique. Ajoutons à cela le Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui s’est divisé à la suite de la guerre économique contre le Qatar, montrant un autre exemple de Washington ne soutenant pas Riyad dans toute la mesure où la monarchie en Arabie saoudite l’espérait. Le raisonnement pour Riyad est aussi simple que possible. Si Washington n’est pas en mesure de soutenir militairement l’Arabie saoudite, mais que Riyad doit supporter le fardeau économique, alors le royaume est dans une situation extrêmement difficile et a besoin d’alternatives comme la Russie et la Chine. Il est impensable pour l’Arabie saoudite de continuer à soutenir l’hégémonie des pétrodollars alors que l’Iran devient un leader régional au Moyen-Orient.

Le meilleur moyen est de négocier avec les principaux acteurs, et la Russie apparaît comme le médiateur parfait, comme annoncé récemment. La Chine attend que tous ces différends soient réglés pour mettre à profit son pouvoir économique et reléguer définitivement dans le passé les quarante dernières années de chaos dans la région issues de la rivalité saoudo-iranienne.

Pour Riyad, même si la tentative de séparer la Russie et l’Iran échouait, cela créerait néanmoins des relations qui enverraient un signal clair à l’Occident. L’achat de systèmes anti-missiles S-400 est une démonstration éclatante de l’influence russe croissante au Moyen-Orient, et Riyad a peut-être une crainte compréhensible de représailles américaines dans le cas où elle commencerait à changer ses habitudes en vendant son pétrole en yuan plutôt qu’en dollars.

Moscou a réalisé un miracle diplomatique avec l’Arabie saoudite, grâce aux efforts militaires en Syrie, à la pression économique chinoise par l’émission de petroyuans et au succès diplomatique iranien, notamment grâce à l’accord sur l’énergie nucléaire qui a permis de réhabiliter Téhéran sur la scène politique internationale.

L’achat de systèmes d’armes russes avancés envoie un signal clair et indique que le royaume saoudien est prêt à assumer une position plus neutre en frappant à la porte du monde multipolaire, en reconnaissant le pouvoir économique chinois et la prédominance militaro-technologique de la Fédération de Russie.

Des neutres aux amis

En se transformant en un pays plus neutre, Riyad pourrait tenter d’équilibrer l’influence économique et militaire américaine par le soutien de la Russie et de la Chine. L’importance pour la Russie et la Chine d’avoir un pays neutre doté d’une grande capacité financière dans la région devrait également être notée. Dans le cas de la Turquie, l’intervention de la Russie en Syrie, associée aux aspirations turques à devenir un centre énergétique euro-asiatique, a progressivement rapproché Moscou et Ankara. Grâce à un travail diplomatique efficace après la destruction d’un avion russe par la Turquie, les relations se sont progressivement améliorées, parallèlement au succès opérationnel de l’armée syrienne et de l’armée de l’air russe contre les terroristes soutenus par la Turquie. La défaite militaire de la Turquie était déjà claire il y a douze mois. Au cours des trois ou quatre derniers mois, Erdogan semble avoir changé de priorités, se concentrant sur la question kurde et sur les relations croissantes avec le Qatar (le mouvement politique des Frères musulmans est essentiel dans les deux pays et dans leurs relations). Entre-temps, la Turquie se distancie de ses alliés de l’OTAN, gravitant de plus en plus dans l’orbite de « l’axe de résistance » que sont l’Iran, l’Irak et la Syrie.

Les pourparlers de paix syriens à Astana ont jeté les bases diplomatiques des efforts de Téhéran et Moscou pour persuader Ankara d’abandonner l’option militaire (même si cela était déjà prévisible une fois que la Russie avait décidé d’intervenir). Au lieu de cela, Ankara serait encouragé à s’engager dans d’importants accords énergétiques avec Moscou. Il semble qu’Ankara ait maintenant décidé de devenir un centre énergétique, transportant du gaz, par le Turkish Stream, de la Russie vers l’Europe ainsi que du gaz du Qatar et de l’Iran. Il semble même que la Chine ait l’intention de se connecter aux installations turques pour l’approvisionnement en gaz et en pétrole, renforçant ainsi le rôle central d’Ankara comme plate-forme de transit énergétique pour la région.

L’autre aspect qui a fermement convaincu Erdogan de céder aux inquiétudes syriennes est la question kurde. Les Forces démocratiques syriennes (FDS), composées principalement de combattants kurdes, opèrent en Syrie sous le commandement et au nom de la coalition internationale dirigée par les États-Unis. Ankara a qualifié les Kurdes du SDF d’extension armée du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), ce dernier est considéré comme un groupe terroriste en Turquie. Cette divergence entre Washington et Ankara n’a cessé de croître, même pendant l’administration Trump, contrairement aux prévisions faites durant la période électorale américaine.

Avec l’utilisation progressive du SDF en Syrie, par la coalition internationale dirigée par les États-Unis, les stratégies de Trump et Erdogan ont fini par se télescoper. Trump a besoin de donner à son public domestique l’impression que les États-Unis sont dévoués à la lutte contre l’État islamique, même si cela signifie qu’il faut compter sur les soldats kurdes, rompant ainsi les relations avec la Turquie. Erdogan considère cela comme une question de sécurité nationale. La situation a dégénéré au point où, il y a quelques jours, un différend diplomatique a conduit à la suspension de la délivrance de visas par les ambassades respectives à Ankara et à Washington. Erdogan considère l’aide américaine aux Kurdes comme une trahison de la pire espèce de la part d’un allié de l’OTAN. Une réaction naturelle contre ces actions des États-Unis a donc été l’accord entre l’Irak, l’Iran, la Syrie et la Turquie pour préserver l’intégrité territoriale face à la question kurde.

La bénédiction des Chinois et des Russes est évidente dans cette situation. Afin de pacifier la région, la reconstruire et l’intégrer dans le projet One Belt One Road  (la route de la soie maritime et le corridor de transport Nord-Sud) les guerres doivent cesser et la diplomatie doit prévaloir. Pour Ankara, c’est une occasion unique de sortir de la guerre en Syrie sans apparaître comme l’une des factions vaincues (d’où la participation turque aux pourparlers d’Astana avec la Russie et l’Iran). Dans le même temps, la Turquie souligne l’importance de sa position géographique en tant que centre de distribution d’énergie sur le supercontinent eurasien. Tout cela se fait au détriment des États-Unis, la Turquie se libérant de la pression de Washington.

Moscou a déjà levé toutes les sanctions contre la Turquie, et vice versa, augmentant considérablement le commerce avec des perspectives de croissance considérables dans les années à venir. En ce qui concerne les ventes d’armes à l’Arabie saoudite, l’influence russe est en pleine expansion, grâce aux systèmes S-400 en cours de vente à Ankara au milieu des protestations véhémentes de nombreux pays de l’OTAN. Le système S-400 est un effort supplémentaire pour décourager l’agression américaine, mais c’est aussi la première indication de la volonté de diversification d’Ankara, cette fois militairement, constituant un pilier du nouvel ordre mondial multipolaire.

Ankara, après de nombreux échecs diplomatiques et militaires, a rétabli son rôle dans la région aux côtés de l’Iran et du Qatar, dans un contexte où son partenariat avec Moscou et Pékin va garantir à Erdogan une marge de manœuvre pour se désengager progressivement du système de l’OTAN qui a causé tant de problèmes au pays. Une entrée future dans l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) pourrait sceller le passage d’Ankara dans le monde multipolaire, devenant ainsi un allié à part entière de Moscou et de Pékin. En attendant, il est déjà possible de dire que Moscou et ses alliés ont réussi dans leur tâche improbable de transformer une nation, la Turquie, qui était sur le point de s’impliquer directement dans l’effort pour abattre Assad, en l’un des plus importants garants de l’intégrité territoriale de la Syrie. Erdogan a accepté qu’Assad reste au pouvoir dans un avenir proche, et a même accepté d’aider à combattre les terroristes en Syrie, comme en témoignent les récentes opérations militaires turques à Idlib.

La profondeur de la sincérité de ces nouvelles amitiés entre Moscou, Riyad et Ankara demande encore à être testée. Erdogan et les monarques saoudiens sont réputés pour ne pas tenir leur parole. Dans son état actuel, cela semble être un chef-d’œuvre économique, politique et militaire de la triade iranienne, russe et chinoise. La guerre en Syrie est presque gagnée, les groupes terroristes soutenus par les Saoudiens et les Turcs ont été neutralisés, et les conditions d’une intégration économique et militaire eurasienne complète de Riyad et Ankara ont été établies.

Soutenir les amis dans le besoin

En fin de compte, il convient de souligner la contribution de la Russie, de la Chine et de l’Iran au gouvernement et au peuple syriens. Au cours des six années d’agression contre la République arabe syrienne, l’Iran n’a jamais manqué de contribuer en termes de main-d’œuvre, d’équipement et de soutien logistique dans la lutte contre le terrorisme. Moscou, au début du conflit, avant même d’intervenir directement, a pris des mesures pour régler la dette extérieure syrienne envers la Russie et a prêté de l’argent en fournissant des armes, de l’énergie et de la logistique pour contribuer activement à la défaite des terroristes.

La République populaire de Chine a déjà ouvert la voie à l’avenir de la Syrie sur le plan économique, déclarant que le pays est une route de transit importante et une destination finale d’une partie de la Route de la soie. Le pouvoir économique chinois permettra à Damas de reconstruire une nation dévastée par six années de terrorisme et d’agression étrangère. Avec les capacités militaires russes, Damas disposera de tous les moyens nécessaires pour mettre fin au conflit et stabiliser le pays, se donnant ainsi les moyens d’empêcher toute future agression occidentale. D’un point de vue politique et diplomatique, les actions conjointes de Téhéran, Pékin et Moscou, avec Damas, font partie intégrante de l’axe qui s’étend de l’Iran à l’Irak et à la Syrie et arrive en Méditerranée, voire en Turquie. Avec la combinaison d’éléments économiques, militaires et politiques, la Syrie a survécu à une agression presque sans précédent, émergeant comme victorieuse, assurant ainsi sa capacité à déterminer son avenir de manière autonome sans intervention externe hostile.

Conclusions générales

La voie tracée par Moscou, Pékin et Téhéran devrait stabiliser le Moyen-Orient, grâce à la résolution du conflit syrien. Certains éléments clés de ce changement global, dont nous sommes témoins, sont : la pression économique chinoise sur les Saoudiens pour qu’ils acceptent le paiement du pétrole en yuan, l’éradication du terrorisme en Irak et dans les pays voisins, le contournement des sanctions imposées à l’Iran par les États-Unis et leurs alliés, la mutation de la Turquie en plate-forme régionale de distribution d’énergie

La Chine intervient économiquement dans un certain nombre de régions, en particulier au Moyen-Orient, pour soutenir la puissance militaire russe par l’argent, la diplomatie, l’investissement économique (Route de la soie) et en fournissant des liquidités aux alliés, comme on l’a vu avec la Russie quand elle a été frappée par des sanctions occidentales. Pour Pékin, le déclin du terrorisme est un facteur clé pour favoriser le développement de l’infrastructure de la Route de la soie en Chine, permettant à la Chine d’investir dans des zones détruites au Moyen-Orient pour faciliter les plans de reconstruction. À l’heure actuelle, la Syrie, l’Égypte, la Libye et le Pakistan semblent avoir une grande importance pour les stratégies futures de la Chine.

La Russie et la Chine dirigent des organisations telles que les BRICS, l’UEE, l’OCS et l’AIIB. La grande stratégie consiste à soutenir la création d’une alternative à l’ordre mondial néolibéral fondé sur le dollar américain et à contenir les effets du déclin de l’empire américain. Les nations auront de plus en plus à choisir entre deux systèmes : l’ordre mondial multipolaire, basé sur l’amitié et la coopération gagnant-gagnant, ou l’ordre unipolaire, basé sur la puissance militaire et économique déclinante de l’Amérique.

Le robuste soutien économique chinois, ainsi que la puissance militaire russe et l’importance de l’Iran au Moyen-Orient, protègent avec succès des pays comme la Syrie des interventions militaires américaines, creusant un fossé entre de vieux alliés américains et ouvrant la voie à l’isolement économique et militaire inéluctable de Washington dans la région. Ainsi, des pays confrontés à la même pression américaine, comme la Corée du Sud, le Mexique et le Venezuela, vont de plus en plus se tourner vers le monde multipolaire dirigé par la Russie et la Chine, accélérant le déclin et l’influence des États-Unis au-delà du Moyen-Orient.

L’ordre mondial multipolaire est là pour rester. Les États-Unis ne sont plus la seule superpuissance, mais plutôt l’une des deux autres puissances nucléaires. Au plus tôt les États-Unis s’en rendront compte, mieux ce sera pour l’humanité et pour la paix dans le monde.

Federico Pieraccini

 

http://lesakerfrancophone.fr/lhistoire-en-marche-la-chine-et-la-russie-font-de-leurs-ennemis-des-amis

 

De Gaulle et la fin du Français

De Gaulle et la fin du Français

Les carnets de Nicolas Bonnal

   Forum

Il n’y a pas de commentaires associés a cet article. Vous pouvez réagir.

   Imprimer

De Gaulle et la fin du Français

Fin de l’histoire. Tocqueville, Poe, Chateaubriand l’ont dit les premiers, puis tous les autres, Le Bon, Michels, Sorel, Freud qui annonçait même, à cause du développement de la culture, la disparition démographique des races les plus évoluées…

« Peut-être ce développement de la culture conduit-il à l’extinction du genre humain, car il nuit par plus d’un côté à la fonction sexuelle, et actuellement déjà les races incultes et les couches arriérées de la population s’accroissent dans de plus fortes proportions que les catégories raffinées. »

C’est presque fait, et dans l’indifférence générale. Mon ami historien Guido Preparata qui rentre de la moribonde Italie me dit qu’on n’y pense qu’au restau sushi et à fermer des maternelles ; et d’ajouter qu’en Amérique où il se trouve maintenant les gens sont énormes, et que tout a été dynamité depuis le 11 septembre. Spirituellement, intellectuellement, et même physiquement.

Eric Branca a publié un livre sur le faux ami américain d’où Philippe Grasset ressort le passage suivant :

Le doute sera définitivement levé quand Michel Debré révélera dans ses ‘Entretiens avec le général de Gaulle’ (Albin Michel, 1994) ce que ce dernier lui avait dit, en tête à tête, le 26 mai 1968 : “Je ne souhaite pas que ce référendum réussisse. La France et le monde sont dans une situation où il n’y a plus rien à faire et, en face des appétits, des aspirations, en face du fait que toutes ces sociétés se contestent elles-mêmes, rien ne peut être fait… Je n’ai plus rien à faire là-dedans, donc il faut que je m’en aille. Et, pour m’en aller, je n’ai pas d’autre formule que de faire le peuple français juge de son destin.” Debré ajoute : ‘Ce qui paraît le plus le frapper, c’est le fait que les sociétés se contestent elles-mêmes et n’acceptent plus les règles, qu’il s’agisse de l’Eglise ou de l’université, et qu’il subsiste uniquement le monde des affaires, dans la mesure où [il] permet de gagner de l’argent. Mais sinon, il n’y a plus rien.” »

Tout cela est déjà chez Tocqueville remarquez :

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. »

Plus personne n’a rien à foutre de rien, à commencer par ce pape et son troupeau de fidèles bidules et tièdes. Les communistes, les socialistes, les nationalistes ? Laisse tomber !

Il ne reste que le fric, mais il permet de se payer de moins en moins de choses. Un appart’ se négocie à cent mille euros du maître carré  à Monaco ou Palm Beach, et une voiture de sport coûte 400 000 euros. Les ciels embouteillés de jets privés noient de smog la Californie, et la vitesse est limitée partout. Le troupeau des néo-riches s’entasse comme des nouveaux pauvres. On le voit partout.

Un peu de Chateaubriand :

« L’empereur nous a laissés dans une agitation prophétique. Nous, l’Etat le plus mûr et le plus avancé, nous montrons de nombreux symptômes de décadence. Comme un malade en péril se préoccupe de ce qu’il trouvera dans la tombe, une nation qui se sent défaillir s’inquiète de son sort futur. De là ces hérésies politiques qui se succèdent. Le vieil ordre européen expire ; nos débats actuels paraîtront des luttes puériles aux yeux de la postérité. Il n’existe plus rien : autorité de l’expérience et de l’âge, naissance ou génie, talent ou vertu, tout est nié ; quelques individus gravissent au sommet des ruines, se proclament géants et roulent en bas pygmées. »

C’est le début du relativisme, l’ère des masses aux terrasses (cf. Ortega Y Gasset), les joyeux débuts du bobo planétaire et jouisseur :

« Des multitudes sans nom s’agitent sans savoir pourquoi, comme les associations populaires du moyen âge : troupeaux affamés qui ne reconnaissent point de berger, qui courent de la plaine à la montagne et de la montagne à la plaine, dédaignant l’expérience des pâtres durcis au vent et au soleil. Dans la vie de la cité tout est transitoire : la religion et la morale cessent d’être admises, ou chacun les interprète à sa façon. »

Avant Andy Warhol, Chateaubriand prévoyait que l’on sera tous célèbres une demi-heure :

Une renommée palpite à peine une heure, un livre vieillit dans un jour, des écrivains se tuent pour attirer l’attention ; autre vanité : on n’entend pas même leur dernier soupir.

Il n’est pas question de terminer sur une note pessimiste. Il faut se prendre en charge et oublier la vieille société catin ; faire sien ce passage si moderne du Zarathoustra par exemple, et l’appliquer à soi et à sa famille, ou à son clan :

« Pourquoi si dur ? – dit un jour au diamant le charbon de cuisine ; ne sommes-nous pas proches parents ? – »

Pourquoi si mous ? Ô mes frères, je vous le demande : n’êtes-vous donc pas – mes frères ?

Pourquoi si mous, si fléchissants, si mollissants ? Pourquoi y a-t-il tant de reniement, tant d’abnégation dans votre cœur ?

Si peu de destinée dans votre regard (So wenig Schicksal in eurem Blicke) ?

Et si vous ne voulez pas être des destinées, des inexorables : comment pourriez-vous un jour vaincre avec moi ?

Et si votre dureté ne veut pas étinceler, et trancher, et inciser : comment pourriez-vous un jour créer avec moi ?

Car les créateurs sont durs. Et cela doit vous sembler béatitude d’empreindre votre main en des siècles, comme en de la cire molle, – béatitude d’écrire sur la volonté des millénaires, comme sur de l’airain, – plus dur que de l’airain, plus noble que l’airain. Le plus dur seul est le plus noble.

Ô mes frères, je place au-dessus de vous cette table nouvelle : DEVENEZ DURS !

 

http://www.dedefensa.org/article/de-gaulle-et-la-fin-du-francais

Publicités

Revue de presse nationale et internationale.

Publicités