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Tensions dans les hauteurs, répercussions nautiques

Tensions dans les hauteurs, répercussions nautiques

3 Juillet 2020

Newton ne se doutait peut-être pas que sa fameuse théorie de la gravitation serait reprise avec bonheur par la géopolitique. Nous assistons pourtant bien, depuis deux semaines, à une chute de la matière, dévalant de l’Himalaya vertigineux jusqu’à l’océan Indien placide. 

Au petit matin du 16 juin le monde découvrait avec stupeur que des dizaines de soldats indiens et chinois s’étaient entretués, apparemment au corps-à-corps, dans une lunaire vallée du Ladakh, en bordure du plateau tibétain.

Si ces paysages grandioses sont le paradis du trek d’aventure, ils constituent également un noeud gordien géopolitique depuis des décennies, voire plus. Au XIXe déjà, Russes et Anglais y pratiquaient avec maestria leur Grand jeu, folâtrant dans ces contrées inconnues au péril de leur vie. Qui recherchait l’alliance des rudes tribus locales, qui explorait les cols pour savoir si une invasion était possible, qui tentait de devancer les manigances de l’autre…PUBLICITÉ

Parfois, les explorateurs-espions des deux camps se retrouvaient par hasard sur quelque plateau désolé, au milieu des bourrasques de neige. Si leurs métropoles rivalisaient pour le contrôle de l’Asie centrale, les individus eux-mêmes se comportaient souvent en véritables gentlemen, invitant le rival à partager vodka ou brandy. Comme il se disait alors souvent : « Demain, nous nous entretuerons peut-être sur un champ de bataille, mais passons agréablement cette soirée entre gens du monde ».

Aujourd’hui, trois puissances nucléaires s’y font face sous le regard désapprobateur des plus hauts sommets de la Terre. Mais la région recèle également une hétérogénéité à la limite du concevable. Dans un rayon de 500 kilomètres, vous trouvez les Talibans, le Dalaï Lama, les anciennes routes de la Soie, le K2, les Ouïghours, le Taklamakan (deuxième désert de sable au monde), le point d’arrêt d’Alexandre le Grand, le Tibet, la dernière demeure de Ben Laden, les mystérieux « Aryens » blonds des vallées perdues du Ladakh, la Karakoram Highway reliant la Chine à Gwadar…

Les pèlerins bouddhistes côtoient les djihadistes fanatiques, les armements dernier cri roulent sur la trace des troupeaux de yaks, les nomades plantent leurs yourtes à quelques hectomètres des bases militaires. Lors de la Guerre de Kargil de 1999, qui a tout de même fait la bagatelle d’un millier de morts dans les deux camps, c’est un simple berger à la recherche de son yak qui a prévenu l’armée indienne de l’infiltration des soldats pakistanais !

Au centre de toutes les attentions, évidemment, le conflit séparatiste du Cachemire :

On en connaît l’histoire : une population majoritairement musulmane réclamant son rattachement au Pakistan en 1947, un maharadja hindou souhaitant son rattachement à l’Inde, une partition en deux qui laisse chacun sur sa faim. New Delhi veut récupérer la partie septentrionale ; Islamabad revendique la partie méridionale et instrumentalise les mouvements islamistes qui y mènent la guérilla. Une douzaine de groupes rebelles combattent au Cachemire indien pour son indépendance ou son rattachement au Pakistan, dans un conflit qui a fait plusieurs dizaines de milliers de morts. A partir du milieu des années 1990, ces mouvements furent rejoints par des djihadistes étrangers, arabes et afghans, formés au combat en Afghanistan lors du djihad contre les Soviétiques.

Mais ce conflit dépasse le seul cadre territorial ou identitaire. Pour le pouvoir pakistanais, la question du Cachemire permet de mobiliser et d’unir derrière lui une société divisée et de faire passer au second plan l’impéritie économique des différents gouvernements qui se sont succédés. Quant à l’armée, elle justifie par ce conflit son budget colossal. Il faut noter enfin que le Cachemire est également un enjeu hydrographique, le Pakistan, et dans une moindre mesure l’Inde, étant fortement tributaires des rivières qui descendent de ses montagnes.

Sous l’ombre du K2, cet abcès de fixation à la confluence de trois religions – islam, bouddhisme et hindouisme – est également à la croisée de trois puissances nucléaires. Au terme de l’agression chinoise de 1962, condamnée à la fois, fait rare, par l’URSS et les Etats-Unis, Pékin occupa définitivement le territoire indien de l’Aksaï Chin, bande de terre désolée mitoyenne du Cachemire et du Tibet. Le Pakistan a, de plus, cédé à la Chine une partie de son Cachemire septentrional gagné sur l’Inde, sans doute à dessein, afin de compliquer le règlement du conflit, car l’Inde ne peut évidemment pas reconnaître cette cession d’un territoire qu’elle a perdu et qu’elle revendique toujours.

Le conflit cachemiri est inextricable et explosif, assurément l’un des points les plus chauds du globe malgré l’altitude glacée à laquelle il se déroule, et surveillé de près par tous les états-majors du monde. Au-delà du refus de rendre à l’Inde une région qu’il considère comme lui revenant de plein droit, il semble de toute façon impossible que le Pakistan envisage des négociations de restitution du Cachemire septentrional. Celui-ci est en effet devenu, avec le développement des relations avec sino-pakistanaises, un territoire stratégiquement essentiel : c’est le seul point de contact terrestre entre la Chine et le Pakistan, reliés par la fameuse Karakoram Highway, la route la plus haute du monde, par où transitent biens commerciaux et équipements militaires. Et demain, peut-être, le pétrole et le gaz coulant de Gwadar jusqu’au Xinjiang chinois.

C’est précisément à la frontière de l’Aksaï Chin qu’a eu lieu l’affrontement meurtrier du 16 juin (étoile rouge sur la carte).

Si les deux armées veulent maintenant calmer les esprits, l’incident pourrait avoir des conséquences relativement importantes dans notre Grand jeu. Le charme semble définitivement rompu entre le sinophile Modi et Pékin, et l’Inde bruit des appels à boycotter les produits chinois. Quelques mesures ont déjà été prises même si New Delhi, qui dépend économiquement beaucoup plus de la Chine que l’inverse, ne peut aller trop loin.

Plus intéressant (ou inquiétant, c’est selon), certains stratèges indiens appellent à ouvrir les îles Andaman aux flottes australienne, japonaise mais surtout américaine. Cet archipel paradisiaque aux plages de sable blanc se trouve à un emplacement stratégiquement crucial (cercle rouge), au sortir du détroit de Malacca, pouvant barrer la route du Collier de perles du dragon et de son approvisionnement énergétique.

Où l’on reparle évidemment de la bonne vieille opposition terre/mer et des moyens de la thalassocratie impériale pour contrer la Chine. En attendant le développement du maillage continental eurasien, ces voies maritimes sont en effet absolument vitales pour Pékin qui commence d’ailleurs à les protéger par des sous-marins.

Nous n’en sommes pas là et New Delhi n’en est pas encore au stade de prendre une telle décision. Toutefois, les Chinois ne devraient pas prendre la chose à la légère, d’autant que le QUAD pourrait être ressorti de sa boîte en cas de dégradation des relations. Petit rappel pour les nouveaux lecteurs :

Pour faire simple, le QUAD est la troisième chaîne de containment de la Chine, composé de puissances économiques importantes, en arrière ligne, inféodées aux Etats-Unis : Japon, Australie et, du moins dans les rêves des stratèges US, Inde. Cette alliance informelle, créée au milieu des années 2000, a traversé diverses vicissitudes et connaît un regain de forme avec la sinophobie primaire du Donald, pour une fois d’accord avec son Deep State. D’aucuns voient dans le QUAD le prémisse d’une OTAN indo-pacifique.

L’Inde de Modi a plusieurs mis le holà, montrant de profondes divergences entre elle et le binôme américano-japonais (l’Australie navigue à vue sur ce dossier, ayant retourné plusieurs fois sa veste selon le gouvernement en place à Canberra). Pas plus tard qu’en mai, nous évoquions la chose en rapportant un nouveau flop du QUAD :

En réalité, le groupement informel ne s’est jamais transformé en alliance contre la Chine comme le rêvait Washington, l’Inde et même l’Australie refusant de s’engager dans cette voie. Pourtant, notre Grand jeu ne manquant décidément pas de rebondissements, les Etats-Unis ont tenté de redonner une dynamique au moribond avec la crise du coronavirus. Afin de discuter des solutions à apporter à la pandémie, les représentants des quatre pays ont « télé-conférencé » fin mars, invitant même trois autres États – Corée du Sud, Nouvelle-Zélande et Vietnam – pour former un virtuel « QUAD Plus ».

La revue nippo-impériale The Diplomat a cependant très vite douché les espoirs de ceux qui se prenaient à imaginer une grande ligue anti-chinoise. Les nouveaux arrivants n’ont absolument aucune intention de mettre à mal leurs relations avec Pékin et ce QUAD à sept, groupe informel visant uniquement des buts humanitaires, pourrait même faire perdre sa raison d’être au QUAD à quatre, censé contenir (très imparfaitement de toute façon) le dragon.

Humiliation suprême, même la « mission » humanitaire a fait un flop retentissant dont se lamente un autre article au chapeau intéressant :

Et la revue de conclure : « L’incapacité du QUAD à cueillir ce fruit à portée de main a permis à la Chine de prendre l’avantage [dans le soft power humanitaire] et a nui à la crédibilité du QUAD. N’ayant mené aucune action coordonnée, même en ces temps d’urgence, il est de plus en plus douteux que le groupe puisse inspirer une quelconque confiance dans la région indo-pacifique. »

Pourtant, il y a seize mois, nous écrivions un billet qui, s’il revenait sur les malheurs de l’alliance-qui-n’en-est-pas-une, terminait sur un avertissement prémonitoire :

L’amiral Phil Davidson, chef du commandement indo-pacifique de la flotte américaine, vient de reconnaître que le QUAD est mis en sommeil pour une durée indéfinie. En cause, le refus entêté de New Delhi d’en faire une alliance anti-chinoise, c’est-à-dire un outil de l’impérialisme US dans la région. Et le bonhomme de continuer : « Nous avons remis le sujet sur la table à plusieurs reprises mais le patron de la marine indienne, l’amiral Sunil Lanba, nous a très clairement fait comprendre que le QUAD n’avait pas de potentiel dans l’immédiat ». En décodé : nous ne sommes pas intéressés.

A la Chine maintenant de faire preuve d’intelligence et de renvoyer l’ascenseur à New Delhi, en cessant par exemple de prendre constamment parti pour le Pakistan dans sa guéguerre avec l’Inde.

La balle est à nouveau, et de manière deux fois plus urgente, dans le camp chinois qui ne perdrait rien à réfléchir sérieusement sur ses priorités : quelques arpents ridicules et désolés, perdus au fin fond du Ladakh, ou l’assurance que le containment indo-pacifique du dragon restera lettre morte.

Un dernier mot sur la Russie qui, sachant pertinemment que le triangle Moscou-Pékin-New Delhi a les destinées de l’Eurasie entre ses mains, est évidement bien embêtée par ces chamailleries d’un autre âge. L’ours, dont la relation avec la Chine est officiellement qualifiée de « partenariat stratégique complet pour une nouvelle ère » et celle avec l’Inde de « partenariat stratégique spécial et privilégié« , ne veut absolument pas voir ses deux plus chers alliés, d’ailleurs tous deux membres de l’OCS désormais, se déchirer.

Le Kremlin et le MAE ont été très actifs sur le dossier, et Moscou a fait des gestes relativement forts, tout en prenant bien soin de faire plaisir à chacun. D’un côté, Lavrov a descendu en flèche l’ingérence US à Hong Kong :

« C’est une affaire intérieure à la République Populaire de Chine et les tentatives américaines d’en faire un scandale international décrédibilisent Washington. Leurs déclarations symbolisent leur sentiment de supériorité et d’impunité, notamment le droit auto-arrogé de distribuer bons points et menaces, qui ne servent en réalité que leurs propres intérêts ». Le dragon en a ronronné de plaisir…

De l’autre côté, Moscou va accélérer la livraison des S-400 à l’Inde, où les premières batteries devraient arriver dès cette année. Le ministre de la Défense indien est euphorique : « Ce système sera la solution miracle contre nos ennemis. Il libèrera du combat aérien nos avions de chasse qui se concentreront sur leur mission de bombardement de cibles au sol ».

En réalité, personne ne bombardera personne. Dans un autre billet quelque peu prémonitoire lui aussi, nous expliquions il y a quatre ans que l’intérêt stratégique de la Russie était l’« apaisement des rivalités (notamment sino-indiennes) de ses alliés par la fourniture d’armements sophistiqués ». L’intégration de l’Eurasie passe aussi par la sanctuarisation du territoire des rivaux et à Moscou, on l’a bien compris…Tag(s) : #Sous-continent indien#Chine#Russie#Histoire

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2020/07/tensions-dans-les-hauteurs-repercussions-nautiques.html

Tensions dans les hauteurs, répercussions nautiques

Tensions dans les hauteurs, répercussions nautiques

3 Juillet 2020

Newton ne se doutait peut-être pas que sa fameuse théorie de la gravitation serait reprise avec bonheur par la géopolitique. Nous assistons pourtant bien, depuis deux semaines, à une chute de la matière, dévalant de l’Himalaya vertigineux jusqu’à l’océan Indien placide. 

Au petit matin du 16 juin le monde découvrait avec stupeur que des dizaines de soldats indiens et chinois s’étaient entretués, apparemment au corps-à-corps, dans une lunaire vallée du Ladakh, en bordure du plateau tibétain.

Si ces paysages grandioses sont le paradis du trek d’aventure, ils constituent également un noeud gordien géopolitique depuis des décennies, voire plus. Au XIXe déjà, Russes et Anglais y pratiquaient avec maestria leur Grand jeu, folâtrant dans ces contrées inconnues au péril de leur vie. Qui recherchait l’alliance des rudes tribus locales, qui explorait les cols pour savoir si une invasion était possible, qui tentait de devancer les manigances de l’autre…PUBLICITÉ

Parfois, les explorateurs-espions des deux camps se retrouvaient par hasard sur quelque plateau désolé, au milieu des bourrasques de neige. Si leurs métropoles rivalisaient pour le contrôle de l’Asie centrale, les individus eux-mêmes se comportaient souvent en véritables gentlemen, invitant le rival à partager vodka ou brandy. Comme il se disait alors souvent : « Demain, nous nous entretuerons peut-être sur un champ de bataille, mais passons agréablement cette soirée entre gens du monde ».

Aujourd’hui, trois puissances nucléaires s’y font face sous le regard désapprobateur des plus hauts sommets de la Terre. Mais la région recèle également une hétérogénéité à la limite du concevable. Dans un rayon de 500 kilomètres, vous trouvez les Talibans, le Dalaï Lama, les anciennes routes de la Soie, le K2, les Ouïghours, le Taklamakan (deuxième désert de sable au monde), le point d’arrêt d’Alexandre le Grand, le Tibet, la dernière demeure de Ben Laden, les mystérieux « Aryens » blonds des vallées perdues du Ladakh, la Karakoram Highway reliant la Chine à Gwadar…

Les pèlerins bouddhistes côtoient les djihadistes fanatiques, les armements dernier cri roulent sur la trace des troupeaux de yaks, les nomades plantent leurs yourtes à quelques hectomètres des bases militaires. Lors de la Guerre de Kargil de 1999, qui a tout de même fait la bagatelle d’un millier de morts dans les deux camps, c’est un simple berger à la recherche de son yak qui a prévenu l’armée indienne de l’infiltration des soldats pakistanais !

Au centre de toutes les attentions, évidemment, le conflit séparatiste du Cachemire :

On en connaît l’histoire : une population majoritairement musulmane réclamant son rattachement au Pakistan en 1947, un maharadja hindou souhaitant son rattachement à l’Inde, une partition en deux qui laisse chacun sur sa faim. New Delhi veut récupérer la partie septentrionale ; Islamabad revendique la partie méridionale et instrumentalise les mouvements islamistes qui y mènent la guérilla. Une douzaine de groupes rebelles combattent au Cachemire indien pour son indépendance ou son rattachement au Pakistan, dans un conflit qui a fait plusieurs dizaines de milliers de morts. A partir du milieu des années 1990, ces mouvements furent rejoints par des djihadistes étrangers, arabes et afghans, formés au combat en Afghanistan lors du djihad contre les Soviétiques.

Mais ce conflit dépasse le seul cadre territorial ou identitaire. Pour le pouvoir pakistanais, la question du Cachemire permet de mobiliser et d’unir derrière lui une société divisée et de faire passer au second plan l’impéritie économique des différents gouvernements qui se sont succédés. Quant à l’armée, elle justifie par ce conflit son budget colossal. Il faut noter enfin que le Cachemire est également un enjeu hydrographique, le Pakistan, et dans une moindre mesure l’Inde, étant fortement tributaires des rivières qui descendent de ses montagnes.

Sous l’ombre du K2, cet abcès de fixation à la confluence de trois religions – islam, bouddhisme et hindouisme – est également à la croisée de trois puissances nucléaires. Au terme de l’agression chinoise de 1962, condamnée à la fois, fait rare, par l’URSS et les Etats-Unis, Pékin occupa définitivement le territoire indien de l’Aksaï Chin, bande de terre désolée mitoyenne du Cachemire et du Tibet. Le Pakistan a, de plus, cédé à la Chine une partie de son Cachemire septentrional gagné sur l’Inde, sans doute à dessein, afin de compliquer le règlement du conflit, car l’Inde ne peut évidemment pas reconnaître cette cession d’un territoire qu’elle a perdu et qu’elle revendique toujours.

Le conflit cachemiri est inextricable et explosif, assurément l’un des points les plus chauds du globe malgré l’altitude glacée à laquelle il se déroule, et surveillé de près par tous les états-majors du monde. Au-delà du refus de rendre à l’Inde une région qu’il considère comme lui revenant de plein droit, il semble de toute façon impossible que le Pakistan envisage des négociations de restitution du Cachemire septentrional. Celui-ci est en effet devenu, avec le développement des relations avec sino-pakistanaises, un territoire stratégiquement essentiel : c’est le seul point de contact terrestre entre la Chine et le Pakistan, reliés par la fameuse Karakoram Highway, la route la plus haute du monde, par où transitent biens commerciaux et équipements militaires. Et demain, peut-être, le pétrole et le gaz coulant de Gwadar jusqu’au Xinjiang chinois.

C’est précisément à la frontière de l’Aksaï Chin qu’a eu lieu l’affrontement meurtrier du 16 juin (étoile rouge sur la carte).

Si les deux armées veulent maintenant calmer les esprits, l’incident pourrait avoir des conséquences relativement importantes dans notre Grand jeu. Le charme semble définitivement rompu entre le sinophile Modi et Pékin, et l’Inde bruit des appels à boycotter les produits chinois. Quelques mesures ont déjà été prises même si New Delhi, qui dépend économiquement beaucoup plus de la Chine que l’inverse, ne peut aller trop loin.

Plus intéressant (ou inquiétant, c’est selon), certains stratèges indiens appellent à ouvrir les îles Andaman aux flottes australienne, japonaise mais surtout américaine. Cet archipel paradisiaque aux plages de sable blanc se trouve à un emplacement stratégiquement crucial (cercle rouge), au sortir du détroit de Malacca, pouvant barrer la route du Collier de perles du dragon et de son approvisionnement énergétique.

Où l’on reparle évidemment de la bonne vieille opposition terre/mer et des moyens de la thalassocratie impériale pour contrer la Chine. En attendant le développement du maillage continental eurasien, ces voies maritimes sont en effet absolument vitales pour Pékin qui commence d’ailleurs à les protéger par des sous-marins.

Nous n’en sommes pas là et New Delhi n’en est pas encore au stade de prendre une telle décision. Toutefois, les Chinois ne devraient pas prendre la chose à la légère, d’autant que le QUAD pourrait être ressorti de sa boîte en cas de dégradation des relations. Petit rappel pour les nouveaux lecteurs :

Pour faire simple, le QUAD est la troisième chaîne de containment de la Chine, composé de puissances économiques importantes, en arrière ligne, inféodées aux Etats-Unis : Japon, Australie et, du moins dans les rêves des stratèges US, Inde. Cette alliance informelle, créée au milieu des années 2000, a traversé diverses vicissitudes et connaît un regain de forme avec la sinophobie primaire du Donald, pour une fois d’accord avec son Deep State. D’aucuns voient dans le QUAD le prémisse d’une OTAN indo-pacifique.

L’Inde de Modi a plusieurs mis le holà, montrant de profondes divergences entre elle et le binôme américano-japonais (l’Australie navigue à vue sur ce dossier, ayant retourné plusieurs fois sa veste selon le gouvernement en place à Canberra). Pas plus tard qu’en mai, nous évoquions la chose en rapportant un nouveau flop du QUAD :

En réalité, le groupement informel ne s’est jamais transformé en alliance contre la Chine comme le rêvait Washington, l’Inde et même l’Australie refusant de s’engager dans cette voie. Pourtant, notre Grand jeu ne manquant décidément pas de rebondissements, les Etats-Unis ont tenté de redonner une dynamique au moribond avec la crise du coronavirus. Afin de discuter des solutions à apporter à la pandémie, les représentants des quatre pays ont « télé-conférencé » fin mars, invitant même trois autres États – Corée du Sud, Nouvelle-Zélande et Vietnam – pour former un virtuel « QUAD Plus ».

La revue nippo-impériale The Diplomat a cependant très vite douché les espoirs de ceux qui se prenaient à imaginer une grande ligue anti-chinoise. Les nouveaux arrivants n’ont absolument aucune intention de mettre à mal leurs relations avec Pékin et ce QUAD à sept, groupe informel visant uniquement des buts humanitaires, pourrait même faire perdre sa raison d’être au QUAD à quatre, censé contenir (très imparfaitement de toute façon) le dragon.

Humiliation suprême, même la « mission » humanitaire a fait un flop retentissant dont se lamente un autre article au chapeau intéressant :

Et la revue de conclure : « L’incapacité du QUAD à cueillir ce fruit à portée de main a permis à la Chine de prendre l’avantage [dans le soft power humanitaire] et a nui à la crédibilité du QUAD. N’ayant mené aucune action coordonnée, même en ces temps d’urgence, il est de plus en plus douteux que le groupe puisse inspirer une quelconque confiance dans la région indo-pacifique. »

Pourtant, il y a seize mois, nous écrivions un billet qui, s’il revenait sur les malheurs de l’alliance-qui-n’en-est-pas-une, terminait sur un avertissement prémonitoire :

L’amiral Phil Davidson, chef du commandement indo-pacifique de la flotte américaine, vient de reconnaître que le QUAD est mis en sommeil pour une durée indéfinie. En cause, le refus entêté de New Delhi d’en faire une alliance anti-chinoise, c’est-à-dire un outil de l’impérialisme US dans la région. Et le bonhomme de continuer : « Nous avons remis le sujet sur la table à plusieurs reprises mais le patron de la marine indienne, l’amiral Sunil Lanba, nous a très clairement fait comprendre que le QUAD n’avait pas de potentiel dans l’immédiat ». En décodé : nous ne sommes pas intéressés.

A la Chine maintenant de faire preuve d’intelligence et de renvoyer l’ascenseur à New Delhi, en cessant par exemple de prendre constamment parti pour le Pakistan dans sa guéguerre avec l’Inde.

La balle est à nouveau, et de manière deux fois plus urgente, dans le camp chinois qui ne perdrait rien à réfléchir sérieusement sur ses priorités : quelques arpents ridicules et désolés, perdus au fin fond du Ladakh, ou l’assurance que le containment indo-pacifique du dragon restera lettre morte.

Un dernier mot sur la Russie qui, sachant pertinemment que le triangle Moscou-Pékin-New Delhi a les destinées de l’Eurasie entre ses mains, est évidement bien embêtée par ces chamailleries d’un autre âge. L’ours, dont la relation avec la Chine est officiellement qualifiée de « partenariat stratégique complet pour une nouvelle ère » et celle avec l’Inde de « partenariat stratégique spécial et privilégié« , ne veut absolument pas voir ses deux plus chers alliés, d’ailleurs tous deux membres de l’OCS désormais, se déchirer.

Le Kremlin et le MAE ont été très actifs sur le dossier, et Moscou a fait des gestes relativement forts, tout en prenant bien soin de faire plaisir à chacun. D’un côté, Lavrov a descendu en flèche l’ingérence US à Hong Kong :

« C’est une affaire intérieure à la République Populaire de Chine et les tentatives américaines d’en faire un scandale international décrédibilisent Washington. Leurs déclarations symbolisent leur sentiment de supériorité et d’impunité, notamment le droit auto-arrogé de distribuer bons points et menaces, qui ne servent en réalité que leurs propres intérêts ». Le dragon en a ronronné de plaisir…

De l’autre côté, Moscou va accélérer la livraison des S-400 à l’Inde, où les premières batteries devraient arriver dès cette année. Le ministre de la Défense indien est euphorique : « Ce système sera la solution miracle contre nos ennemis. Il libèrera du combat aérien nos avions de chasse qui se concentreront sur leur mission de bombardement de cibles au sol ».

En réalité, personne ne bombardera personne. Dans un autre billet quelque peu prémonitoire lui aussi, nous expliquions il y a quatre ans que l’intérêt stratégique de la Russie était l’« apaisement des rivalités (notamment sino-indiennes) de ses alliés par la fourniture d’armements sophistiqués ». L’intégration de l’Eurasie passe aussi par la sanctuarisation du territoire des rivaux et à Moscou, on l’a bien compris…Tag(s) : #Sous-continent indien#Chine#Russie#Histoire

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L’Inde, une puissance navale en construction

L’Inde, une puissance navale en construction

Adrien VILLARD 27 mars 2019 ActualitéAsie et OcéanieConcoursFiches-exemplesInde Leave a comment

En mars 2019, l’Indian Navy (IN) a annoncé avoir passé un accord pour la location d’un sous-marin nucléaire d’attaque russe pour une période de 10 ans. Cet accord témoigne de l’essor de la dimension navale dans le mix stratégique indien. Elle est aussi un signe de l’intérêt croissant de New Delhi pour l’espace indo-pacifique et de l’importance qu’a pris la Chine dans ses calculs stratégiques. Souvent critiquée pour son manque de réalisme, l’Inde adopte un outil supplémentaire du hard power dans sa transition vers plus de realpolitik.

L'INS Vikrant devrait entrer en fonction en 2021
L’INS Vikrant, premier porte-avions construit en Inde

L’Indian Navy au cœur de la stratégie indienne

Cette transformation, confirmée par le Livre blanc de l’IN de 2015, a pris une importante dimension maritime, dans le but de s’approprier l’Océan indien. Au-delà d’une sécurisation de ses approvisionnements en hydrocarbures en provenance du Golfe persique (sa dépendance maritime est de 93%), l’Inde a repensé sa stratégie vis-à-vis de ses adversaires historiques, le Pakistan et la Chine. Jusque-là envisagée d’un point de vue largement terrestre, cette stratégie a dû évoluer suite aux attentats islamistes de Mumbai, en 2008, et à l’essor du “collier de perles chinois”, qui menace d’étouffer la puissance indienne.

Ainsi, l’IN a réorganisé ses priorités, plaçant tous les Etats insulaires de l’Océan indien (Seychelles, Ile Maurice, Maldives, Sri Lanka) au rang de ses zones d’importance prioritaire. De même, la coopération a été renforcée avec les puissance régionales d’Asie orientale, afin d’endiguer la menace chinoise, dans le cadre de l’Act East Policy de Narendra Modi. Des exercices militaires conjoints sont ainsi menés régulièrement avec le Japon, l’Australie et les Etats-Unis (MALABAR).

Des capacités navales croissantes mais insuffisantes

Concrètement, l’essor de la puissance navale indienne s’appuie en priorité sur des porte-avions et sous-marins nucléaires. Dotée actuellement d’un porte-avions, l’IN a lancé la construction de deux autres , les INS Vikrant et Vishal, dont le premier devrait être prêt en 2021. Elle a également passé un contrat avec le français Naval Group pour la construction de 6 sous-marins de classe Scorpène, débutée en 2016. Enfin, l’IN a terminé la construction d’une puissante base navale à capacité interarmes à Karwar (proche de Goa), bien plus imposante que la base chinoise à Gwadar (Pakistan). Une base navale supplémentaire est envisagée à Port-Blair, capitale de l’archipel stratégique des Andamans et Nicobar. En 2016, l’IN pouvait compter sur 374 navires, pour 45 en construction.

Pour autant, si la flotte indienne parvient pour l’instant à faire quasi jeu égal avec la flotte chinoise, sa puissance reste fragile. L’Inde n’est pas capable de suivre le rythme effréné de construction navale de Pékin. Par ailleurs, New Delhi manque d’une industrie navale militaire de qualité. Si ses chantiers navals possèdent les compétences basiques, ils sont encore clairement dépendants de l’étranger (France, Russie, Etats-Unis) pour les technologies intégrées, freinant un développement rapide de sa flotte militaire.

Infographie puissance navale indienne

Référence :

New Delhi et le monde. Une puissance émergente entre realpolitik et soft power, Christophe Jaffrelot, 2008

Sources :

“L’Inde, puissance mondiale ?” in Diploweb, Alain Lamballe, 2017

“Weighted West, Focused on the Indian Ocean and Cooperating across the Indo-Pacific. The Indian Navy’s New Maritime Strategy, Capabilities and Diplomacy” in Center for Naval Analyses, Satu Limaye, 2017Share

About Adrien VILLARD

https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/asie-oceanie/39911-inde-puissance-navale-construction

InfORMATIONs cf2r

Plusieurs pays continuent de violer l’embargo sur les livraisons d’armes à la Libye, selon
Antonio Guterres…
Malgré les engagements pris à Berlin en janvier les livraisons d’armes en Libye se poursuivent. Une
réunion du Conseil de sécurité des Nations unies s’est tenue à New-York sur la crise en Libye. À Cette
occasion, Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, a nommément cité les Émirats arabes unis,
l’Égypte, la Russie et la Turquie comme étant des pays qui violent l’embargo sur les armes imposé à la
Libye depuis 2011.
(Deutsche Welle, le 27-02-2020)

Les États-Unis en passe de signer avec l’Inde un accord portant sur la vente d’hélicoptères et
autres équipements militaires…
Le président américain Donald Trump a annoncé hier que les États-Unis signeront un accord pour
vendre à l’Inde des hélicoptères et autres équipements militaires estimés à trois milliards de dollars.
M. Trump intervenait lundi à Ahmedabad en compagnie de son hôte indien, le Premier ministre
Narendra Modi, et en présence de 100 000 participants à un meeting géant intitulé Namasté Trump
pour lui souhaiter la bienvenue.
(La voix de l’Amérique, le 25-02-2020)

https://cf2r.org/wp-content/uploads/2020/03/Renseignor1117.pdf

It’s the economy, stupid !

It’s the economy, stupid !

24 Janvier 2020

Alors que le bras de fer irano-américain continue de plus belle en Irak, qui a vu une énorme manifestation orchestrée par Moqtada pour réclamer le départ des troupes US, attardons-nous aujourd’hui sur trois « petites » nouvelles économiques qui n’ont pas dû être bien reçues par le système impérial.

Lors de l’élection états-unienne de 1992, une phrase était devenue virale, censée expliquer la défaite de Bush-père face à Clinton-mari : It’s the economy, stupid. Si le président Républicain avait supervisé des événements historiques comme la chute du Mur, la fin de l’URSS ou la première Guerre du Golfe, il avait quelque peu délaissé le terrain économique sur lequel s’était concentré son opposant Démocrate pour remporter l’élection.

L’économie est le nerf de la guerre et le rééquilibrage de l’échiquier mondial auquel nous assistons en ce début de XXIème siècle vient aussi de là.

Alors que la foire de Davos bat son plein, le PIB en parités de pouvoir d’achat (indicateur le plus sûr) des BRICS vient de dépasser celui du G7, le club des pays les plus endettés du globe. De quoi conforter Lavrov, qui conserve évidemment son poste de MAE après le grand chambardement gouvernemental à Moscou, dans son idée que le G7 « ne joue plus de rôle significatif ».

Une bonne nouvelle ne venant jamais seule pour le Kremlin, les réserves internationales de la banque centrale russe ont atteint leur plus haut historique en ce mois de janvier, surpassant le record de 2008 qui était notamment dû à la flambée des prix du pétrole.

Ainsi, la kyrielle de sanctions visant à affaiblir le Heartland ou la chute vertigineuse des cours de l’or noir, décidée en 2014 par le tandem saoudo-obamesque pour « punir » Moscou sur la Syrie, n’y auront rien fait. L’ours a fait le dos rond et revient de plus belle. Le ration réserves/dette totale est de 115%, un chiffre qui doit laisser rêveurs les euronouilles…

Et puisque l’on parle de Bruxelles, une information est tombée qui fait sérieusement grincer les dents dans les travées de l’UE et les salles de rédaction de notre bonne presse. Rappelez-vous, le Royaume-Uni était condamné à l’apocalypse après le Brexit, les invasions de sauterelles n’étaient pas loin. Manque de bol, le FMI lui-même prévoit maintenant une croissance britannique supérieure à celle de la zone euro. Notre petit Landerneau en est paraît-il resté bouche bée…

*****

Chers amis et lecteurs, désolé pour le rythme de publication beaucoup plus lent mais, comme vous vous en doutez, la préparation de la sortie du livre prend du temps (par exemple, enregistrement sur le plateau de LCI hier, pour une émission qui sera diffusée en février).

Bien à vous tous et merci pour votre compréhension.Tag(s) : #Economie#Russie#Europe#Chine

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Fièvre énergétique en Asie

Fièvre énergétique en Asie

27 Novembre 2019

Ca bouge sur le grand continent, et pas tout à fait dans le sens souhaité par l’empire américain…

Alors que le monstrueux Sila Sibirii devrait entrer en fonction le 2 décembre, avec en prime une vidéo conférence en direct entre Poutine et Xi, son petit frère de l’Altaï commence à pousser derrière. Rappelons que cette route occidentale est censée doubler le Sila Sibirii afin d’abreuver le dragon en gaz. Les 2 600 kilomètres de tubes en Russie feraient la jonction avec le réseau chinois dans le Xinjiang.

Ce qui n’est encore qu’un projet a reçu un sérieux coup de « boost » de la part du Kazakhstan, très désireux d’entrer dans la danse. De quoi accélérer la signature d’un autre contrat pharaonique entre les deux poids-lourds eurasiens ? A suivre…

Plus au Sud, Pékin, décidément inarrêtable, a provoqué l’ire impériale en planifiant de développer le corridor économique Nord-Sud qui traverse le Pakistan. partant de la fameuse base stratégique de Gwadar pour arriver à la frontière chinoise.

Si tonton Sam est tellement nerveux, c’est qu’un vieil ami revient sur le devant de la scène : le gazoduc iranien. Autrefois connu sous le nom d’IPI, ce tube initialement prévu pour relier l’Iran, le Pakistan et l’Inde a été partiellement torpillé par les Etats-Unis au début de la décennie. L’Inde circonvenue, mais qui émet de temps en temps des bouffées de regret, reste le Pakistan, régulièrement « conseillé » par Washington de se tenir à l’écart du projet.

Si Islamabad seule n’aurait sans doute pas la force de résister aux pressions, l’équation est bouleversée par l’entrée en scène du dragon, qui regarde avec les yeux de Chimène l’or bleu iranien. Ce n’est pas nouveau mais c’est de plus en plus pressant, et les stratèges américains soupçonnent avec rage que le redéveloppement du corridor pakistanais n’est que le faux-nez d’une future liaison gazière entre Téhéran et Pékin.Tag(s) : #Gaz#Russie#Asie centrale#Sous-continent indien

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L’Inde une puissance mondiale en devenir

L’Inde une puissance mondiale en devenir

Posted on  18 novembre 2019 by  admin

Billet du Lundi du 18 novembre 2019, par le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel*

Bien que figurant parmi les toutes premières puissances du monde, l’Inde est un pays qui est généralement absent de nos médias. On en a parlé fin octobre 2019 parce que la compagnie IndiGo a signé une commande de 300 Airbus qui s’élèverait à environ 33 milliards de dollars, au moins.

Pourtant en 2019 ce pays vient de vivre des événements intérieurs importants. De même les relations stratégiques de la France qu’elle tisse patiemment avec l’Inde mériteraient plus d’intérêt de notre part.

L’Inde est la démocratie la plus importante du monde par le nombre d’électeurs. Lors des dernières élections législatives de mai 2019, 900 millions de citoyens indiens étaient inscrits sur les listes électorales et la participation s’est élevée à 67 %, la plus importante pour des élections générales en Inde. Le BJP, parti du premier Ministre sortant Narendra Modi, a remporté 303 sièges, soit une majorité absolue à la chambre basse du parlement indien (Lok Sabha). C’est la première fois qu’un parti autre que le Congrès réussit à remporter une majorité absolue à deux élections successives. 

Ce résultat a été obtenu dans un contexte de tension exceptionnel avec le Pakistan. A une série d’attentats terroristes au Cachemire indien revendiqués par un groupe terroriste d’origine pakistanaise, pour la première fois l’Inde et le Pakistan, deux pays qui possèdent l’arme nucléaire ont répondu en menant des frappes aériennes sur la zone du Cachemire appartenant à l’autre partie et un avion indien a été abattu. 

La reconduite au pouvoir d’un leader nationaliste qui n’a pas hésité, pour la première fois, à envoyer ses avions frapper le sol pakistanais en réponse à une vague d’attentats au Cachemire indien est l’occasion de se demander à quelle place se situe l’Inde dans les grandes puissances et sur quels critères classer la plus grande démocratie du monde dans le concert des nations ?

Faits et données bruts

En prenant en compte les huit critères les plus utilisés en géopolitique, deux puissances vraiment mondiales se détachent par leur capacité d’agir militairement partout dans le monde et disposant d’une présence économique globale : les Etats-Unis et la Chine. 

On peut identifier 8 autres puissances régionales à vocation mondiale par un ou plusieurs critères. Elles sont par ordre de leurs potentialités : la Russie, la France, le Royaume-Uni, le Canada, l’Inde, l’Australie, le Japon, et l’Allemagne. Le Brésil et le Pakistan restent des puissances essentiellement régionales.

L’Inde ne se classe au premier rang à égalité avec la Chine que pour sa population mais elle produit encore six fois moins de richesses. Elle a un PIB par habitant 8 fois inférieur à celui de la Chine. C’est une puissance nucléaire et ses dépenses militaires en croissance forte ont dépassé celles de la Russie et de la France.  Elles classent l’Inde au troisième rang mondial mais elles restent 4 fois moins importantes que celles de la Chine estimées à 250 milliards de dollars. 

Par ailleurs, l’Inde occupe une position géostratégique tout à fait particulière :  avec 3,2 millions de km2, elle se classe au 7ème rang mondial. Elle est presque six fois moins étendue que la Russie, trois fois moins étendue que les Etats-Unis, la Chine et le Canada et deux fois moins que l’Australie et le Brésil et cet écart s’accroit si on prend en compte l’étendue des Zones Economiques Exclusives (ZEE).

Au Nord, l’Inde possède 2430 km de frontière avec le Pakistan, son ennemi de toujours pour des raisons religieuses et territoriales et avec lequel elle est actuellement engagée dans un  sixième conflit armé à propos du Cachemire. Cet affrontement entre deux puissances nucléaires n’intéresse que marginalement nos médias et les Français.

La pointe Sud de l’Inde aurait pu lui permettre de contrôler le trafic maritime entre le détroit de Malacca et le détroit d’Ormuz par lequel passe 60% de l’énergie importée par la Chine si elle avait su se faire l’alliée du Sri Lanka et des Maldives. Mais c’est la Chine qui est devenue le principal partenaire du Sri Lanka dans le cadre de la modernisation de son port. Nombreux sont les Chinois qui y travaillent comme l’annoncent de grands panneaux en langue chinoise.

Evaluation qualitative : Les facteurs internes qui restreignent le potentiel d’influence mondiale de l’Inde

Si les potentialités de l’Inde sont mondiales, elle devra maitriser des faiblesses internes qui l’empêchent de jouer un rôle mondial aux côtés de la Chine et des Etats-Unis.

En effet, l’Inde, pays démocratique, est une fédération dans laquelle les intérêts régionaux dominent, ce qui naturellement rend difficile la définition des intérêts nationaux et internationaux. La régionalisation du jeu politique est une tendance forte de la vie politique indienne qui limite considérablement sa capacité d’agir à l’extérieur de ses frontières.

Elle résulte de l’origine ethnique et culturelle des populations. L’Inde en effet compte plus de 2 000 groupes ethniques, plusieurs centaines de langues appartenant à quatre familles différentes (indo-européennes, dravidiennes, austro-asiatiques, tibéto-birmanes). Le nombre de partis nationaux reconnus par la Commission électorale (et qui ont donc passé la barre des 4 % des suffrages exprimés) est tombé de 14 en 1952 (à l’époque la barre était à seulement 3 %) à 6 en 2004 : le Congrès, le BJP, le Bahujan Samaj Party – qui n’a pas de députés en dehors de l’Uttar Pradesh, le NCP – qui n’existe vraiment qu’au Maharashtra – et les deux partis communistes. 

En revanche, le nombre des partis régionaux reconnus par la Commission est, lui, passé de 58 à 231. Quant à leur part de l’électorat, elle a progressé de 9,7 % en 1967 à 43,6 % en 1991, 51,4 % en 2004 et 52,5 % en 2009. 

Par ailleurs, l’existence d’une forte minorité de musulmans en expansion démographique est un facteur de tensions communautaires et du renforcement  d’un extrémisme hindou. Entre 2001 et 2011, la population indienne a crû de 17,7 %, passant d’un peu plus d’un milliard d’habitants à 1,2 milliard de personnes. Sur cette période, les 966 millions d’hindous recensés en 2011 ont connu une croissance légèrement inférieure (16,8 %) à celle de la communauté musulmane qui s’est accrue de 24,6 %, à 172 millions d’individus. C’est ce différentiel de croissance qui fait que la part des Hindous a légèrement décliné, passant, entre 2001 et 2011, passant en dessous de 80% (de 80,5 % à 79,8 %) de la population. Pour Surendra Jain, du Vishwa Hindu Parishad (le Conseil mondial hindou, l’une des principales composantes de l’extrême-droite hindoue) : « les musulmans visent à faire de l’Inde une nation musulmane ». Pour le BJP, les résultats du recensement 2011 sont la preuve que la majorité hindoue est en voie d’érosion : « Le fait que la population hindoue passe sous la barre des 80 % est un signal d’alarme. Vous êtes libres de l’ignorer mais cela ne changera pas cette réalité : nous aurons été prévenus », met en garde Rakesh Sinha, directeur honoraire de l’India Policy Foundation, à New Delhi.

Ces tensions sont aussi alimentées  par le sentiment de la communauté musulmane, d’être écarté de l’administration (IAS) où les hindous sont surreprésentés avec en moyenne 88 % de candidats recrutés chaque année comme le sont les minorités chrétienne, sikhe et jaïne. Les musulmans sont nettement sous-représentés, avec moins de 3 % de candidats recrutés en moyenne, alors que l’islam est la religion de 14 % de la population indienne. Cette sous-représentation des musulmans dans l’IAS s’explique en partie historiquement par la partition qui a amputé la communauté musulmane indienne de ses élites parties au Pakistan.

Une politique étrangère au service de la croissance économique

La crise extrêmement violente du printemps 2019 avec le Pakistan et un premier ministre nationaliste pourraient faire penser que l’Inde entre dans une période d’affirmation de puissance. Il n’en est rien. Pour les années à venir, l’Inde a fait de sa croissance économique une priorité nationale et donc cherche à améliorer ses relations avec tout le monde, Pakistan compris.

La croissance économique indienne est à 80% endogène et est encore plus dépendante que celle de la Chine de l’importation d’énergie. En effet, la consommation d’énergie de l’Inde a doublé depuis le début du XXIème siècle alors que la consommation par habitant reste  le tiers de la moyenne mondiale et que 240 millions d’indiens n’ont pas encore accès à l’électricité, c’est dire si l’Inde est loin d’avoir atteint son pic de consommation d’énergie alors qu’elle est déjà le troisième plus grand consommateur d’énergie du monde (5,5% de l’énergie primaire en 2016)  et le second consommateur mondial de charbon après la Chine (11% du total mondial en 2016). L’Inde est aussi le troisième consommateur de pétrole du monde (4,6% en 2016) et a vu sa dépendance vis-à-vis du pétrole importé croitre de 80.6% en 2015 à 82,9% en 2017, sa consommation augmentant de 184,7 millions de tonnes à 203, millions de tonnes en 20181.

C’est cette dépendance qui orientera la politique étrangère indienne dans les années à venir bien plus que son opposition au Pakistan. L’axe majeur de sa politique étrangère sera pour longtemps de créer les conditions politiques qui lui permettront de diversifier son approvisionnement énergétique tout en diminuant sa dépendance au charbon et en assurant la sécurité physique de ses approvisionnements. 

C’est pourquoi l’Inde mène une politique d’équilibre avec les grandes puissances régionales. Elle ne veut envenimer ses relations ni avec le Pakistan ni avec la Chine2 et essaie d’être le pays capable d’avoir de bonnes relations avec les Etats-Unis malgré ses projets avec l’Iran et tout en maintenant ses liens historiques avec la Russie, de s’ouvrir aux investissements européens.

Cette politique de sécurité de ses approvisionnements veut la garantir aussi par une puissance militaire en développement. L’Inde avec un budget de la Défense de 70 milliards de dollars s’est hissée au troisième rang mondial. Elle dispose d’une armée de plus d’un million d’hommes qui se modernise. Elle est devenue le premier acheteur d’armes au monde. Elle souhaite devenir aussi la première puissance navale de l’océan Indien car la voie maritime est essentielle pour ses approvisionnements énergétiques et la route du pétrole du golfe Persique vers la Chine et des porte-conteneurs d’Asie vers  l’Europe se croisent au large de ses côtes. 

La France veut participer à ce développement énergétique et militaire

Le Président Macron a invité le premier ministre indien à Biarritz cet été dans le cadre du G7.

Le 14 octobre 2019 le groupe Total s’est porté acquéreur de 37,4% du distributeur de gaz indien Adani Gas pour un montant net de 600 millions de dollars, renforçant sa présence dans le secteur gazier en croissance (l’Inde vise que le gaz naturel fournisse 15% de son mix énergétique en 2030 contre 7% aujourd’hui) .“Le partenariat avec le groupe indien Adani, qui nous apporte sa connaissance du tissu local et son expertise dans les domaines des infrastructures et de l’énergie, constitue la pierre angulaire de notre stratégie de développement dans ce pays”, a déclaré Patrick Pouyanné dans un communiqué. Total va lancer une offre publique d’achat sur les marchés pour monter à 25,2% du capital d’Adani Gas et achètera ensuite le reste des actions directement auprès de son partenaire.

Dans le domaine militaire, Naval Group a été un pionnier du “Made in India” en anticipant sans le vouloir la politique de Narendra Modi. Les six Scorpène (1.775 tonnes en immersion) sont tous réalisés dans le chantier de Bombay chez MDL. Le premier Scorpene indien a été mis à flot le 27 octobre 2015. Il a ensuite débuté ses essais en mer en 2016. Il a réussi avec succès un tir de missile anti-navire SM39 de MBDA et un tir de torpille, le rendant apte au combat. Le deuxième sous-marin de la série, le Khanderi, a été mis à flot à Mumbai le 12 janvier 2017 et réalise actuellement plusieurs séries d’essais en mer. “Les autres sous-marins sont à différents stades de construction et seront livrés à raison d’un navire tous les douze mois”, a précisé Naval Group. 

Le premier Ministre Indien et Hervé Guillou, le PDG de Naval Group sur le Kalwari 12

Le 23 septembre 2016, à New Delhi la France et l’Inde ont signé le contrat finalisant l’achat de 36 avions de combat Rafale, destinés à renouveler les moyens de l’Indian Air Force (IAF). 

La France souhaite désormais aider l’Inde à développer ses capacités aéronavales. L’intérêt des marins indiens pour le Rafale marine a été renforcé par les exercices conjoints menés avec le Charles de Gaulle lors de ses déploiements réguliers en Océan Indien mais est resté jusqu’ici très discret. Au-delà de l’intérêt évident offert par de possibles mutualisations (soutien industriel et maintenance optimisés, supply chain commune…) avec le Rafale Air, la version marine de l’appareil présente une vraie plus-value opérationnelle et stratégique pour la flotte indienne, en pleine modernisation.

En effet Indian Navy a  fait le choix de 45  MiG-29K russe afin de constituer le cœur du groupe aérien embarqué sur les nouveaux porte-avions indiens. 

Profondément refondu, le Vikramaditya n’est autre que l’ex-Gorshkov russe, datant de 1987. Il n’a été livré à la marine indienne qu’en 2014 après d’importants retards et surcoûts. S’y ajoutera le nouveau Vikrant, tout premier porte-avions construit en Inde (avec l’assistance italienne), mis à l’eau en 2013 et qui devrait être opérationnel d’ici 2019. 

Mais le MiG-29K semble avoir un  taux de disponibilité insuffisant, avec des problèmes de maintenance et d’approvisionnements en pièces détachées, ainsi qu’une avionique présentant selon les officiers de marine indiens quelques faiblesses. 

La porte reste donc entre ouverte pour le Rafale mer et d’autres initiatives dans le domaine naval.

Notes de bas de page : 

1. https://economictimes.indiatimes.com/industry/energy/oil-gas/indias-oil-import-dependence-jumps-to-84-pc/articleshow/69183923.cms

2. Elle souhaite renforcer la coopération régionale avec la Chine (règlement du différend frontalier du Tibet en 2005) même si en 2011, l’armée chinoise a pénétré en Inde. Important 75% de ses besoins pétroliers, elle veut assurer son indépendance énergétique. Elle a ainsi lancé un vaste plan de nucléarisation civil et participe au projet de gazoduc reliant l’Iran à la Chine.
Elle consolide les relations récemment établis avec les Etats-Unis notamment dans leur tentative de réduction de l’influence chinoise sur la région (« stratégie du collier de perles »). Obama, lors d’un voyage en 2010, a soutenu la candidature de l’Inde à un siège permanent au CS de l’ONU.

* Par le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel, Vice-président de Geopragma

https://geopragma.fr/index.php/2019/11/18/linde-une-puissance-mondiale-en-devenir/

Dassault a livré son premier Rafale à l’Inde

Dassault a livré son premier Rafale à l’Inde

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Publié par Jean-Baptiste Le Roux le 9 Octobre 2019

Mieux vaut tard que jamais. C’est à Bordeaux que l’Inde a pris possession de son premier chasseur Rafale. Le premier d’une commande de 36 appareils.

Le premier de 36 chasseurs Rafale

Dassault a livré son premier Rafale à l’Inde

La boucle est presque bouclée. Après avoir acheté 36 chasseurs Rafale à la France en 2016, l’Inde a pris possession de son premier appareil, mardi 8 octobre dernier. C’est à Bordeaux, sur l’un des sites de Dassault Aviation, que les « clés » de l’avion ont été remises à l’État indien, en présence du ministre indien de la Défense, mais également de Florence Parly, la ministre des Armées.

A cette occasion, Eric Trappier, le PDG de Dassault Aviation, a fait remarquer que le premier contrat à l’export de l’avionneur avait été conclu avec l’Indian Air Force, en 1953. Une manière de préciser que les relations entre Dassault Aviation, l’Inde et la France ne sont pas si mauvaises que cela. Même si le dossier du chasseur Rafale indien a bien failli achopper à plusieurs reprises.

L’Inde pourrait commander d’autres chasseurs français

Il aura en effet fallu compter dix années entre le premier appel d’offre du gouvernement indien, et la livraison de ce chasseur. Dix ans de discussions parfois houleuses qui ont finalement abouti à ce contrat de huit milliards d’euros. Un passé délicat que l’Inde et la France vont tenter de laisser derrière elles. Quant à l’avionneur, il devrait poursuivre les recrutements sur ses sites de production de Nouvelle Aquitaine.

L’Inde pourrait en effet commander de nouveaux appareils. La dernière demande officielle de juillet 2018 portait sur 110 chasseurs. Les discussions entre la France, l’Inde et l’avionneur ont repris l’été dernier. Outre l’Inde, Dassault Aviation a déjà vendu 24 chasseurs Rafale à l’Egypte, et 36 au Qatar, pour un total de 96 appareils.

https://www.enderi.fr/Dassault-a-livre-son-premier-Rafale-a-l-Inde_a553.html

Pendant ce temps, le Grand jeu énergétique…

Pendant ce temps, le Grand jeu énergétique…

7 Septembre 2019

Alors que la situation se réchauffe en plusieurs points du globe, le bras de fer énergétique entre l’empire et ses adversaires irréconciliables n’est pas en reste. Au vu des dernières nouvelles fort intéressantes, un état des lieux s’impose mais, auparavant, un rappel fondamental n’est peut-être pas inutile pour les nouveaux lecteurs du blog :

Pipelineistan ou la guerre des tubes

En plus d’être le pivot du monde, le point névralgique du globe, l’Eurasie est également terre de richesses, d’immenses richesses. Les soieries, le jade, les épices, les tapis persans ou le caviar ont été remplacés par les hydrocarbures, pétrole et gaz, principalement en Russie et autour de la Caspienne

Aussi important sinon plus que les ressources elles-mêmes, c’est leur acheminement par les gazoducs et oléoducs et le moyen d’influence qui en découle qui cristallise les tensions et les grandes manœuvres, ce que d’aucuns nomment la géopolitique des tubes. Complétant la pensée de Mackinder, un nouvel axiome est apparu : « Qui contrôle les sources et les routes d’approvisionnements énergétiques mondiales contrôle le monde. » C’est particulièrement vrai pour les Etats-Unis dont les stratèges sont conscients de l’inévitable déclin américain : le monde est devenu trop vaste, trop riche, trop multipolaire pour que les Etats-Unis puissent le contrôler comme ils l’ont fait au XXème siècle. Du Projet pour un nouveau siècle américain des néo-conservateurs au Grand échiquier de Brzezinski, une même question prévaut en filigrane : comment enrayer ce déclin, comment le retarder afin de conserver aux Etats-Unis une certaine primauté dans la marche du monde ? La réponse, qui n’est certes pas ouvertement explicitée, passe par le contrôle de l’approvisionnement énergétique de leurs concurrents. « Contrôle les ressources de ton rival et tu contrôles ton rival », Sun Tzu n’aurait pas dit autre chose. Et c’est toute la politique étrangère américaine, et subséquemment russe et chinoise, de ces vingt-cinq dernières années qui nous apparaît sous un jour nouveau.

Les pipelines jouent ainsi un rôle crucial, leur tracé étant la matérialisation sur le terrain des objectifs stratégiques de leur promoteur. Les tubes russes sont autant de flèches visant à percer le Rimland afin de gagner les marchés de consommation européen ou asiatique. Ceux promus par les Américains courent le long de ce même Rimland et tentent d’isoler la Russie tout en contrôlant l’approvisionnement énergétique de leurs « alliés », européens notamment, pour garder un levier de pression sur eux.

La bataille pour les sources et les routes énergétiques combinée à la domination du Heartland et du Rimland, sont les éléments constitutifs de ce nouveau Grand jeu qui définira les rapports de force mondiaux pour les siècles à venir.

Ceci posé, que nous offrent ces derniers jours ? Un florilège de nouvelles importantes…

Les habituels contempteurs de la « perfidie moscovite » en sont une nouvelle fois pour leurs frais. On ne compte plus, ces dernières années, les articles de la presstituée occidentale ou israoudienne annonçant que, cette fois c’est sûr, Poutine est sur le point de lâcher ses alliés : au choix, Assad, l’Iran ou encore le Venezuela. En échange de xxxxx, le Kremlin va abandonner Maduro… Manque de bol pour nos petits propagandistes en herbe, la réalité ne colle jamais à leurs fantasmes infantiles.

Washington sanctionne les exportations de pétrole de Caracas ? Qu’à cela ne tienne : Rosneft est devenu le principal acquéreur d’or noir du Venezuela (40% en juillet, 66% en août) et fait office d’intermédiaire entre sa compagnie nationale (la PDVSA) et ses acheteurs internationaux, notamment indiens et chinois. Le géant russe abandonne de plus en plus le dollar, le monde continue d’acheter du pétrole vénézuélien, le gouvernement légal de Caracas continue de recevoir des dividendes ô combien précieux, les sanctions impériales sont contournées et Bolton en mord sa moustache de rage…

Il ne doit pas non plus être fou de joie d’apprendre que les Russes vont construire, en coopération avec les Sud-Coréens de Samsung, une flotte de 17 méthaniers brise-glace pour transporter le GNL arctique de la péninsule de Yamal. Un nom qui n’est pas inconnu du fidèle lecteur :

L’eldorado gazier actuel s’appelle Yamal, en Sibérie arctique :

Total par exemple y mène un projet GNL pharaonique et financé par les banques russes et chinoises pour cause de sanctions occidentales – titre de l’épisode : Les euronouilles ou comment se tirer une balle dans le pied. Le tour de table est intéressant : outre la major française, on retrouve Novatek (second producteur russe derrière Gazprom), le géant chinois CNPC et le Silk Road Fund (Fonds de la Route de la Soie).

On le voit, le plan est bien ficelé et englobera l’Eurasie grâce au transport par méthaniers brise-glace, dont le premier (intelligemment appelé par les Russes Christophe de Margerie en hommage au PDG de Total tué en 2014) vient d’être livré.

Tout cela fait dire à Vladimirovitch que la Russie deviendra bientôt le premier producteur mondial de gaz naturel liquéfié. Mais le GNL ne constitue qu’une partie du trésor d’or bleu du Yamal : plus de 26 000 Mds de m3 de réserves de gaz et une production qui pourra atteindre 360 Mds de m3. Brzezinski en a des sueurs dans le dos…

Le fait que Samsung participe à la construction de cette nouvelle flotte n’est pas anecdotique. Coréens et Japonais sont très intéressés par le gaz naturel liquéfié du Yamal, région de plus en plus stratégique pour Moscou qui y prévoit d’ailleurs des investissements colossaux et installe ses S-400. Les compagnies chinoises ne sont pas en reste, même si Pékin recevra également l’or bleu russe par pipeline.

A ce propos, le Sila Sibirii, chantier pharaonique bien connu de nos lecteurs, est quasiment terminé et Gazprom commence à y faire ses premiers essais. La coopération entre les deux géants eurasiatiques dans la région touche également l’industrie pétrochimique, à grands coups de milliards. Et l’on apprend que le forum de Vladivostok dont nous avons parlé dans le dernier billet a déjà accouché d’une bombe : un autre gazoduc reliant les deux géants eurasiatiques et passant par la Mongolie est peut-être dans les tuyaux. Au même moment, et ce n’est sans doute pas un hasard, une délégation de Gazprom était à Pékin pour discuter entre autres de la « route Ouest », c’est-à-dire le tracé d’un second tube…

La grande kermesse énergétique du continent-monde, qui donne tant de vertiges aux stratèges de Washington, ne serait pas complète sans les Indiens. Ca tombe bien, Modi (invité d’honneur à Vladivostok) et Poutine en ont longuement discuté et des pré-accords ont déjà été signés. Une sorte de « Route de la Soie maritime » russo-indienne s’additionnant aux voies chinoises pour arrimer encore un peu plus Heartland et Rimland.

A l’Ouest, du nouveau. Si, cette année, les exportations d’or bleu russe à destination de l’Europe vont échouer à quelques longueurs du record absolu de l’année dernière, Gapzrom, qui engrange d’ailleurs de jolis bénéfices, n’a pas à se plaindre. Malgré les atermoiements dus à la valse danoise, le Nord Stream II est aux trois-quarts construit et le consortium insiste sur le fait qu’il sera terminé dans les délais (en fait, avec un peu de retard par rapport aux plans initiaux). Il se pourrait même que les gogoleries du Donald à propos du Groenland poussent Copenhague à se ranger finalement du côté russe.

Zelinsky peut bien pousser l’habituelle chansonnette sur le « danger » du Nord Stream II pour conserver à Kiev quelques royalties sur le passage du gaz russe, le président ukrainien en est réduit à quémander quelques gouttes de GNL américain bien plus cher et transitant par la Pologne.

Bon prince, l’ours pourrait tendre la main à son turbulent voisin et lui lâcher un peu de lest lors des négociations gazières tripartites UE-Russie-Ukraine prévues plus tard dans le mois. L’échange inédit de prisonniers entre Kiev et Moscou, qui doit bien faire grincer quelques dents du côté de Washington et du baby Deep State ukrainien, est clairement à mettre au crédit de Zelinsky. Celui-ci a largement dévié de la ligne fanatiquement russophobe de son prédécesseur, ayant même dû lutter contre son propre Ministère des Affaires étrangères pour pouvoir passer son premier appel téléphonique à Poutine il y a quelques semaines !

Fin juillet, nous nous posions une question fondamentale à la fin de notre billet sur l’arraisonnement d’un bateau russe sur le Danube :

En Ukraine, pièce centrale du grand échiquier de Brzezinski et de tout stratège américain digne de ce nom, le mois d’avril fut un petit séisme. L’élection de Zelensky et la gifle monumentale reçue par Tapiocachenko ont quelque peu rebattu la donne et marqué la fin d’une époque. Nous l’expliquions alors :

Russophone, proposant un référendum conditionnant l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN ou l’UE (entrée qui n’est de toute façon qu’hypothétique), ne promettant rien sur la Crimée ou le Donbass, Zelensky semble plus disposé à reprendre langue avec Moscou.

Cependant, il ne faut pas exagérer la portée de l’élection du comédien. D’abord parce que, comme chacun sait, il officiait sur les plateaux-télé de Kolomoiski. On se rappelle que cet oligarque s’était certes retourné contre Chocochenko dès 2015, mais que cela ne l’empêchait pas de financer certains bataillons néo-nazis férocement russophobes. Bref, un personnage bien peu recommandable dont l’ombre plane au-dessus du néo-président, même si l’on ne connaît pas tout à fait le niveau réel de leurs relations…

Ensuite parce que le nouveau venu n’a pas de plateforme politique. Il vient de créer, le mois dernier, un parti attrape-tout portant le même nom que la série télévisée dans laquelle il joue. Pas sûr que cela suffise pour gagner la Rada en octobre. Or, le baby Deep State ukrainien mis en place par Washington après le Maïdan y tient les rênes du pouvoir et s’est d’ailleurs précipité, juste après l’élection, pour passer une loi renforçant l’usage de l’ukrainien. Même le Figaro, inhabituellement objectif, voit la grossière manœuvre :

Le Parlement ukrainien a adopté ce jeudi une loi renforçant l’usage de la langue ukrainienne, au risque de crisper des populations russophones du pays au moment où le président élu Volodymyr Zelensky dit vouloir leur tendre la main. Le but, évident : savonner la planche du nouveau président et torpiller toute possibilité de rapprochement.

Bingo ! Nous ne pouvions pas mieux pressentir l’avenir, le schéma des événements s’étant presque déroulé comme prévu.

Zelensky lui-même n’est sans doute pas un mauvais bougre et l’a montré d’emblée, le 8 mai, en honorant les vétérans soviétiques de la Seconde Guerre Mondiale. Son prédécesseur, Poroclown, aurait préféré voire fondre ses palais en chocolat plutôt que de serrer la main d’un vieillard décoré du ruban de Saint-Georges…

Au fil des semaines, un certain dégel des relations a vu le jour (…) Le fait que Zelensky ait passé sa vie d’acteur sur les plateaux de la télé de Kolomoiski ne semble pas non plus avoir joué un grand rôle, finalement. Comme beaucoup, l’oligarque est d’ailleurs revenu de ses mirages maïdanites, rompant dès 2015 avec Porochenko. Fin mai, dans un discours remarqué, il se lâchait en diatribes contre le FMI et les Occidentaux : « C’est votre jeu, votre géopolitique. Vous n’en avez rien à faire de l’Ukraine. Vous voulez atteindre la Russie et l’Ukraine n’est qu’un prétexte. »

Aussi, c’est avec une fébrilité de plus en plus grande que le système impérial a assisté au lent rapprochement entre Moscou et Kiev, la conversation téléphonique du 11 juillet entre les deux présidents ayant même fait couler quelques gouttes de sueur du côté du Deep State US ou de son avorton ukrainien. Il faut dire que Zelensky a fait montre d’une certaine indépendance d’esprit (…) Sans surprise, certains think thanks de l’empire tentent, déjà (!), de discréditer Zelensky, le montrant sous un jour pusillanime. Des cris d’orfraie assurent le bon public que cette conversation est une victoire de Poutine qui ouvre la voie au plan de Moscou : un Donbass rattaché formellement à l’Ukraine mais avec une grande autonomie, empêchant l’intégration de l’Ukraine dans la communauté euro-atlantique (…)

Quoi qu’en disent les habituelles officines, dont la paranoïa atteint des niveaux étonnants, ce n’est certes pas un simple appel téléphonique qui règlera le conflit. Mais il symbolise, il est vrai, une (très) relative normalisation des relations interrompues depuis le putsch de 2014. Il matérialise également le désir de paix, très majoritaire (69%) dans la population ukrainienne qui en a assez des excès guerriers de la junte post-Maïdan. On imagine les signaux d’alarme clignoter frénétiquement sur l’écran de contrôle impérial…

La vieille garde maïdanite, qui a tout de même récemment réussi à empêcher une prometteuse émission intitulée « Nous devons nous parler », organisée par des chaînes ukrainienne et russe, est d’autant plus sur les nerfs que les élections législatives, initialement prévues pour octobre, viennent d’avoir lieu. Nous le disions, la marge de manœuvre de Zelensky restait forcément réduite jusqu’à ce vote crucial. L’éclatante victoire de son parti lui donne désormais les mains libres ; du fait d’un mode de scrutin particulier, celui-ci obtient même la majorité absolue, une grande première dans l’histoire de la Rada.

Le fait qu’une liste pro-russe arrive en deuxième position met encore plus de sel sur la plaie du McCainistan qui croit deviner, sans rire, la main de Moscou. Quant aux chouchous de l’Occident, mis en place par lui au lendemain en 2014, ils sont humiliés, même s’ils arrivent quand même à passer la barre symbolique des 5%. Les années en 9 sont décidément maudites pour Washington : en 2009, Yanukovitch remporte les élections et met fin à la première « révolution de couleur » organisée par Bush & Co. En 2019, la victoire de Zelensky enterre le Maïdan, fomenté par qui vous savez.

En mai, le petit gang des ONG made in Soros/USAID/NED, inquiet des premiers pas du néo-président, l’avait déjà averti de manière surréaliste d’un certain nombre de lignes rouges à ne pas franchir. Entre autres joyeusetés : mener des négociations bilatérales avec la Russie sans la participation des « partenaires occidentaux, retarder ou saboter la marche à l’OTAN, initier un processus qui pourrait mener à la levée des sanctions contre Moscou…

On a vu que ce singulier avertissement, qui confine presque à une menace de renversement, n’a pas empêché Zelensky d’appeler Poutine. Avec sa victoire de dimanche, il est largement conforté dans son choix, au grand dam de la clique impériale qui doit trouver d’autres expédients. Est-ce tout à fait un hasard si, juste avant la mise en place du nouveau gouvernement, la junte de Kiev a arraisonné un bateau russe sur le Danube ?

Cet acte de piraterie ne trompe personne, surtout pas à Moscou : il s’agit d’une ultime provocation de la vieille garde sur le départ visant à savonner la planche de la nouvelle direction ukrainienne et tenter de torpiller tout rapprochement avec la Russie. Un grand classique, quoique désespérément routinier : Obama avait fait la même chose avant d’être remplacé par Trump, de même que la Rada avec sa loi linguistique provocatrice juste après l’élection de Zelensky… Le Deep State, démocratiquement balayé, mine d’avance le chemin de l’équipe qui lui succède. Après moi, le déluge. Si on repassera pour l’originalité de la manœuvre, qu’en sera-t-il de son efficacité ?

Si l’on en croit l’échange de prisonniers et l’optimisme de Zelensky de parvenir à un accord de paix, la manœuvre a échoué. Au Kremlin, maintenant, d’éviter de mettre le pas-si-comique-que-ça président ukrainien en difficulté et de laisser un peu de gaz russe transiter par l’Ukraine en guise d’ouverture. D’autant que le Turk Stream entre, lui, dans sa phase terminale et que la Serbie a déjà construit une partie des branches du tube qui irriguera les Balkans.

Les concurrents sont, comme nous l’avons expliqué maintes fois, illusoires et ce n’est certainement pas la chimère du gaz israélien qui risque de déranger l’ours. Que n’avait-on entendu sur le bassin oriental de la Méditerranée ? Découverte historiqueRéserves extraordinaires, Changer la donne géopolitique… Ces absurdités sensationnalistes, typiques de la basse-cour médiatique inculte mais également reprises, avec effroi, par une certaine presse alternative qui a tendance à voir partout la main d’Israël, ne méritaient pourtant pas autant d’attention. Cela aussi, nous l’expliquions il y a bien longtemps :

Ca gaze pour Moscou. Et ce n’est pas une « trouvaille » de dernière minute qui empêchera le tsar des hydrocarbures de dormir. Une délégation européenne a en effet rendu une petite visite à Israël pour discuter la construction d’un éventuel pipeline Israël-Chypre-Grèce susceptible de fournir du gaz à partir de Léviathan (…)

Les réserves ont été revues à la baisse (500 Mds de m3 au lieu de 620 Mds), ce qui explique peut-être le soudain désintérêt de Gazprom, et ces quantités sont de toute façon bien faibles pour alimenter aussi bien la consommation domestique israélienne et l’exportation vers l’Europe. Pour donner un ordre de grandeur, les réserves totales de Léviathan sont cinquante-deux fois moins importantes que celles de Yamal et équivalent à ce que transporte le Nord Stream pendant dix petites années.

Dans ces conditions, construire un gazoduc sous-marin long de 1 300 km passant au-dessus d’une faille géologique pour transporter une douzaine de malheureux Mds de m3 paraît pour le moins alambiqué.

Votre serviteur est maintenant rejoint dans son analyse par Foreign Policy, rien que ça. Dans un article remarqué, la revue se pose la question de savoir si, en réalité, un seul mètre cube sera exporté en Europe au vu des coûts énormes du projet et des réserves somme toute modestes. Que quelques malheureuses gouttes de gaz israélien atteignent finalement l’Europe ou pas ne changera de toute façon strictement rien à l’échiquier énergétique.

On ne peut pas en dire autant de l’Iran, géant des hydrocarbures harcelé par l’empire. Après avoir versé dans la piraterie du côté de Gibraltar, les petits génies de Washington n’ont pas peur de sombrer dans le ridicule en proposant de corrompre les capitaines des pétroliers iraniens afin d’amener leur bateau dans des ports où il pourra être saisi. Même Barbe-Noire n’avait pas pensé à ça…

Le degré d’exaspération impuissante des Américains, obligés de s’abaisser à ce genre de manigance pathétique, laisse rêveur et Téhéran a beau jeu de moquer ces méthodes de gangsters. Toujours est-il que les Iraniens ne se démontent pas, continuant à affirmer leur stature de patron du Golfe en saisissant un tanker transportant du pétrole de contrebande. Relâché de Gibraltar, l’Adryan Darya I a tranquillement débarqué ses millions de barils en Syrie, ce pour la plus grande rage de Bolton.

Mais c’est dans l’arc chiite lui-même que des choses fort intéressantes se passent. Les habitués de nos Chroniques connaissent la valeur stratégique du poste d’Al Bukamal/Al Qaïm, que nous expliquions notamment début mai :

Aujourd’hui, attardons-nous sur une petite info lourde de conséquence. Dans un billet intitulé Arc chiite an I, nous écrivions il y a vingt mois :

C’est dans ce contexte que l’on apprend, et c’est tout sauf un hasard, que le 4+1 a décidé de passer la vitesse supérieure le long de la frontière syro-irakienne, pierre angulaire de l’arc chiite potentiellement (re)constitué.

Du côté syrien, l’armée et le Hezbollah ont, avec le précieux soutien de l’aviation russe, relancé les opérations vers Al Bukamal / Al Qaïm, point nodal crucial de la recomposition moyen-orientale. Dans le même temps et en parallèle, de l’autre côté de la frontière, l’armée irakienne et les UMP chiites ont libéré la zone d’Akashat.

La coordination avec Damas semble évidente. A ce rythme et au vu de l’effondrement daéchique, l’alliance chiite ne devrait pas tarder à arriver en vue d’Al Bukamal / Al Qaïm. La prise de ce dernier bastion califal ne sera certes pas chose aisée, mais c’est la grande image qu’il faut prendre en compte : suppression définitive du corridor sunnite nord-sud et mise en place de l’arc chiite est-ouest. Au grand dam de qui vous savez.

Bingo ! Depuis qu’Al Bukamal est revenue, fin 2017, dans le giron loyaliste, les Iraniens y sont présents. Le noeud stratégique est en effet fondamental pour la marche de Téhéran vers le ponant :

L’arc chiite, en partie reconstitué après la victoire des syro-russo-iraniens en Syrie, (re)devient le cauchemar stratégique de Washington, Tel Aviv et Riyad. Les Iraniens s’établissent sur la Méditerranée tandis que la construction d’une autoroute Iran-Irak-Syrie a commencé (elle finira par relier Téhéran à Beyrouth) et qu’un projet de voies ferrées ressort du sable. Les futures routes de la Soie chinoises doivent passer par là…

Or, qu’apprend-on ? Les Iraniens ont entrepris des travaux pour ouvrir un nouveau passage près d’Al Bukamal (l’ancien étant totalement détruit par la guerre). Il n’en fallait pas plus pour que le système impérial entre en mode panique et imagine déjà les cargaisons d’armes à destination du Hezbollah ou de pétrole pour alléger les sanctions US.

Avec ténacité, Téhéran joue sa carte et avance ses pions pour rejoindre la Méditerranée, profitant de la reconstitution partielle de l’arc chiite. Un bémol toutefois, cette route doit serpenter entre les bases américaines en Irak, puis les zones occupées par l’empire en Syrie (zone « kurde » et Al Tanaf), sans compter les régions où la présence de Daech n’a pas été totalement éliminée :

On ne sait pas très bien ce que seraient censés faire les soldats US si un convoi iranien leur passait sous le nez, ni le cadre légal (vote du Congrès ?) d’une éventuelle intervention. Pour compliquer encore un peu la situation, se pose d’ailleurs toujours la question de la présence états-unienne en Irak. Ces bases sont en tout cas un moyen de pression visant à contrôler et à contrarier l’arc chiite renaissant.

Une chose est sûre : des sables du désert aux corridors du pouvoir à Bagdad, l’affrontement à fleurets mouchetés entre Téhéran et Washington n’est pas prêt de s’arrêter. Un petit jeu dans le Grand…

Nous y sommes. Après cinq ans, Bagdad et Damas vont rouvrir le poste-frontière dans les heures qui viennent. Plusieurs officines occidentales s’alarment, sans doute à juste titre pour le coup, de la construction d’une grande base iranienne en ce lieu stratégique entre tous de l’arc chiite.

Comme par magie, un projet de pipeline revient sur le devant de la scène, accompagnant les évolutions géostratégiques sur le terrain. Vous l’avez deviné, il s’agit de l’oléoduc Iran-Irak-Syrie, dont l’acceptation par Assad au détriment des tubes pétromonarchiques fut une des principales raisons du conflit syrien.

Enterré dans les cartons pour cause de guerre et de sunnistan daéchique, le projet est remis au goût du jour par Téhéran qui tente de convaincre les Irakiens de son bien-fondé. Une nouvelle fois, beaucoup sinon tout se jouera dans les couloirs du pouvoir à Bagdad, où Iraniens et Américains ont engagé depuis longtemps une sourde lutte d’influence et s’affrontent par factions interposées.

Pour compliquer encore un peu les choses, la fameuse province d’Anbar, dans l’Ouest irakien, possède des réserves non négligeables de pétrole et de gaz. Il y a un mois et demi, cette région revenait sous les feux de l’actualité :

Alors que les Iraniens ont mis en ligne la spectaculaire vidéo de l’arraisonnement du pétrolier britannique dans le Golfe persique, il se passe des choses intéressantes dans la province d’Anbar, fondamentale pour la reconstitution de l’arc chiite :

Un coup de théâtre a éclaté début juillet, le commandant militaire de la région, le général Falahi, étant pris la main dans le sac en train de fournir à la CIA des renseignements sur les bases des Unités de Mobilisation Populaire chiites pro-iraniennes de la zone. Ces informations servaient à orienter les raids aériens US qui, de temps en temps, frappent les milices de la région sans aucun rapport avec l’amusante « guerre contre Daech ». La trahison de Falahi a déclenché un tollé et est remontée jusqu’à Bagdad, où le ministre de la Défense a ordonné l’ouverture d’une enquête officielle.

Relation de cause à effet ? Les forces américaines se seraient (conditionnel de mise) retirées de la base de Rutba, en plein désert d’Anbar et à 175 km à l’Est de la fameuse Al Tanaf, bien connue des lecteurs.

Ce que nous écrivions en mai 2017, après le bombardement par l’USAF d’une colonne chiite qui se dirigeait vers Al Tanaf et avant que les loyalistes syriens n’aient rejoint la frontière, n’a pas perdu une ride :

Empêcher la jonction chiite à la frontière syro-irakienne a toujours été le grand but des principaux alliés de l’empire – Israël, Saoudie, Turquie, Jordanie même – et le Donald n’a jamais caché sa sympathie pour au moins l’un d’entre eux (le premier cité). Il n’aura également échappé à personne que cette attaque intervient deux jours après la rencontre Trump-Erdogan, même si celui-ci est plus préoccupé par le soutien US aux YPG kurdes.

Quoi qu’il en soit, la course pour le contrôle de la frontière syro-irakienne est le nouveau chapitre important du grand et interminable livre de la guerre syrienne et c’est évidemment dans ce contexte qu’il faut replacer ce bombardement. Et peut-être un autre d’ailleurs, si l’info est confirmée : des avions américains auraient attaqué des Unités de Mobilisation Populaire irakiennes chiites de l’autre côté de la frontière.

Le conditionnel reste de mise car, pour l’instant, un seul média irakien en parle ; de plus, le lieu évoqué (« près d’Al Boukhamal ») est difficilement possible, Daech contrôlant la zone. Toutefois, cela collerait parfaitement avec le tableau général : empêcher Bagdad et Damas de reconstituer l’arc terrestre chiite. Coïncidence, cela intervient au moment même où un envoyé irakien discute avec Assad de « coopération dans la lutte anti-terroriste », c’est-à-dire évidemment de la reprise du territoire de l’EI qui sépare encore les deux pays.

Si les Américains persistent à vouloir remplacer Daech par leurs hommes de paille et couper l’axe Damas-Bagdad, ils prennent le risque d’entrer en collision directe avec l’Iran, ce dont s’inquiète jusqu’à The Atlantic. C’est en effet la politique de Téhéran, non de Moscou, de reconstituer l’arc chiite et la poussée loyaliste vers la frontière est plus d’obédience perse que russe.

Dix jours plus tard, Moon of Alabama allait dans le même sens, ajoutant d’ailleurs que les Américains avaient confié à une compagnie privée de sécurité, héritière de la sinistre Blackwater, la mission de sécuriser l’autoroute Bagdad-Amman qui traverse la province d’Anbar et dont une branche court jusqu’à Al Tanaf. Le but, évident : couper l’arc chiite, problématique principale de la guerre syrienne.

Comme souvent, les plans disneylandiens des stratèges de Washington se sont fracassés sur la réalité. Les UMP chiites restent fortement présentes à Anbar, au grand dam de la CIA qui doit débaucher des généraux irakiens pour en savoir plus (voir plus haut), et Soleimani se permet régulièrement des visites impromptues et provocatrices. Selon un bon observateur, s’il est confirmé, le retrait US de Rutba pourrait, dans le contexte particulier de scandale suite à la haute trahison de Falahi, signifier le renoncement des Américains devant l’inexorable avancée iranienne.

Si peu d’informations nous parviennent des sables d’Anbar et s’il est quelque peu difficile de savoir où en sont exactement les forces américaines, les réserves en hydrocarbures de la province attirent un nouvel acteur dans la danse, sous forme de pied de nez à Washington. Le ministre du Pétrole irakien a en effet décidé de confier l’exploration et le développement d’un bloc pétrolier et gazier prometteur à… une société russe !Tag(s) : #Pétrole#Gaz#Russie#Etats-Unis#Amérique latine#Europe#Ukraine#Moyen-Orient#Sous-continent indien#Extrême-Orient#Chine

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http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2019/09/pendant-ce-temps-le-grand-jeu-energetique.html

L’Europe de l’Atlantique à l’Oural «n’a jamais été aussi nécessaire et urgente»

La ville de Goubkinsky dans l’Oural

L’Europe de l’Atlantique à l’Oural «n’a jamais été aussi nécessaire et urgente»

© Sputnik . Yevgeny BiyatovINTERNATIONAL16:54 08.08.2019(mis à jour 17:02 08.08.2019)URL courte6233

Compte tenu des transformations observées aujourd’hui à l’échelle internationale, le rapprochement entre la Russie et l’UE est «nécessaire et urgent» pour sauvegarder cette dernière, estime Caroline Galactéros, la Présidente de Geopragma dans un article publié dans Marianne.

La crise du détroit d’Ormuz, la politique états-unienne et d’autres événements de l’actualité internationale rendent possible un «nouveau partage du monde», écrit Caroline Galactéros, Présidente de Geopragma, Pôle français de géopolitique réaliste, dans son article publié dans le magazine d’actualité hebdomadaire Marianne. Selon elle, cela devrait «mobiliser les chancelleries occidentales» et «leur faire élaborer des politiques nouvelles».

L’Europe de l’Atlantique à l’Oural

D’après Mme Galactéros, l’une de ces politiques est le rapprochement entre Moscou et l’Union européenne.

« »L’Europe de l’Atlantique à l’Oural » — englobant la partie européenne de la Russie — n’a jamais été aussi nécessaire et urgente pour la sauvegarde de l’Union européenne, si cette dernière espère compter entre États-Unis et Chine et éviter le dépècement et la dévoration», explique-t-elle.

Néanmoins, selon Caroline Galactéros, un tel rapprochement demeure «ignominieux, inconcevable, indéfendable» aux dirigeants européens «piégés par une vision idéologique et faussée de leurs intérêts comme des nouveaux rapports de force du monde».

«L’angle mort»?

«C’est l’impensé, l’impensable, l’angle mort de la projection stratégique de l’Europe», écrit-elle, expliquant que l’avis des élites et institutions européennes est tel que la Russie, assimilée toujours à l’URSS, est «par principe vouée aux Gémonies, l’Amérique idéalisée, le péril chinois minimisé, l’Inde ignorée, le Moyen-Orient déformé et l’Afrique sous-estimée».

euro

© SPUTNIK . VLADIMIR TREFILOVLa diplomatie russe se prononce sur un passage à l’euro dans les transactions avec l’Europe«Les ravages de « la pensée magique » touchent malheureusement aussi la politique extérieure», estime Mme Galactéros.

Elle qualifie donc d’«urgent» d’établir «des bases d’une coexistence optimale entre les grands acteurs et ensembles régionaux» et d’arrêter de «croire en la chimère d’un magistère moral occidental ou simplement européen qui a volé en éclats».

«Dans un saisissant paradoxe, le dogmatisme moralisateur ne passe plus la rampe et une révolution pragmatique et éthique de la pensée stratégique occidentale s’impose», affirme-t-elle.

Ainsi, Mme Galactéros estime que la France est encore capable d’ «en prendre la tête et entrer en cohérence avec elle-même pour se protéger, compter et convaincre»

https://fr.sputniknews.com/international/201908081041898706-leurope-de-latlantique-a-loural-na-jamais-ete-aussi-necessaire-et-urgente/?utm_source=push&utm_medium=browser_notification&utm_campaign=sputnik_fr