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Le Baloutchistan : région stratégique entre Chine et Inde

Le Dessous des cartes
Le Baloutchistan : région stratégique entre Chine et Inde

12 min.
Disponible : 30/09/2017 au 29/11/2017
Ce programme est disponible en vidéo à la demande ou DVD.

Le Baloutchistan est une région dont on entend rarement parler. À cheval sur trois pays, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan, elle fait l’objet d’un bras de fer entre deux puissances majeures, l’Inde et la Chine.
Après la disparition en décembre dernier de Jean-Christophe Victor, qui en fut le producteur et l’incarnation pendant vingt ans, « Le dessous des cartes » revient à l’antenne dans une version visuellement enrichie et présentée par la journaliste Émilie Aubry. La partie cartographique s’étoffe grâce à des images satellite en haute résolution, des données d’élévation et des séquences de survol en 3D. Outre des images de toute beauté, l’émission offre désormais une meilleure visualisation des reliefs et s’ouvre à de nouvelles sources de données. Aujourd’hui : le Baloutchistan est une région dont on entend rarement parler. À cheval sur trois pays, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan, elle fait l’objet d’un bras de fer entre deux puissances majeures, l’Inde et la Chine.

Générique

Présentation :

Émilie Aubry

Pays :

France
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Eurasia, case sud-ouest

Eurasia, case sud-ouest

11 Novembre 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Gaz, #Pétrole, #Russie, #Sous-continent indien, #Caucase, #Moyen-Orient

Alors que les loyalistes mettent la main sur Al Bukamal en Syrie, pierre angulaire de l’arc chiite, et que l’Arabie saoudite connaît une Nuit des longs couteaux aussi rare que conséquente – événements sur lesquels nous reviendrons prochainement -, le Grand jeu eurasien est en plein swing quoique ne faisant pas les gros titres. Et là comme ailleurs, le système impérial américain est mis à mal…

Un vieil ami, IPI, revient sur le devant de la scène, sur lequel un petit rappel n’est pas inutile :

L’accord sur le nucléaire iranien et la levée des sanctions ont pour conséquence de faire revivre le projet saboté par Washington de gazoduc Iran-Pakistan-Inde (IPI). Dans leur volonté d’isoler l’Iran, les Américains avaient réussi à détourner l’Inde du projet en 2009 et tentaient de promouvoir l’invraisemblable TAPI (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde) censé passer au beau milieu des Talibans sans que ceux-ci ne s’en rendent compte. Trêve de délire et retour à la réalité, l’Inde est maintenant de nouveau intéressée par l’IPI et le projet fait sens. Ainsi, la levée des sanctions contre l’Iran n’aurait pas l’effet escompté par l’Occident. Loin de faire concurrence au gaz russe du côté de l’ouest – la route vers l’Europe est compliquée, qui plus est maintenant que le conflit kurdo-turc empêche le passage de pipelines -, le gaz iranien pourrait au contraire participer un peu plus encore à l’intégration de l’Eurasie et de l’Organisation de Coopération de Shanghai sous direction russo-chinoise, dont l’Inde et le Pakistan sont devenus membres cette année et que l’Iran rejoindra très bientôt.

La méfiance entre les frères ennemis indien et pakistanais ne disparaîtra certes pas du jour au lendemain et New Delhi est toujours gênée aux entournures de savoir que le gaz reçu devra d’abord passer par le territoire de sa Némésis. Mais c’est justement dans ce domaine que du nouveau est apparu et ce diable de Poutine n’y est pas étranger.

Fin octobre, la nouvelle est tombée que la Russie, qui possède de vastes réserves de gaz en Iran, était prête à construire une variante offshore de l’IPI pour inonder d’or bleu le Pakistan et l’Inde.

Chose très intéressante, le pipeline passerait par Gwadar, l’un des lieux les plus stratégiques de la planète que nous avions abordé ici ou ici :

La région est d’une importance immense avec le fameux nœud de Gwadar, port « donné » à Pékin au sortir du Golfe persique et autour duquel se tisse l’alliance stratégique et énergétique entre la Chine, le Pakistan et l’Iran […]

Les liens énergétiques entre Téhéran et Pékin sont déjà anciens mais se consolident chaque jour. Ceci en attendant l’oléoduc irano-pakistanais qui verra prochainement le jour, reliant la base chinoise de Gwadar avant, un jour, de remonter tout le Pakistan et rejoindre la Karakoram Highway dans les somptueux décors himalayens.

C’est cette titanesque imbrication eurasiatique que le Kremlin pilote de main de maître. La connexion sino-pakistanaise, que nous avions abordée il y a deux ans :

Moscou risque fort de bientôt construire le pipeline nord-sud que le Pakistan attend depuis des années. Premier pas vers la fameuse connexion Gwadar-Chine ou le projet de gazoduc Pakistan-Russie ? Tout ceci n’empêche d’ailleurs pas les Russes de renforcer de l’autre côté leur coopération énergétique avec l’Inde.

Et maintenant, donc, l’IPI connectant l’Iran, le Pakistan et l’Inde. Un IPI offshore et garanti par l’ours, susceptible par conséquent de balayer les dernières réticences indiennes. Il se pourrait d’ailleurs que ce faisant, la Russie ait réussi à persuader New Delhi de diminuer son soutien à l’insurrection baloutche, talon d’Achille de son voisin comme nous l’expliquions ailleurs :

Le Pakistan fait face à une insurrection nationaliste dans la rétive province du Baloutchistan, au sud du pays, où les tribus cherchent à obtenir leur indépendance. C’est un conflit peu connu du grand public occidental – sans doute parce que les insurgés sont d’obédience marxiste et non islamiste – mais qui peut se révéler pour le Pakistan au moins aussi dangereux que les troubles des zones tribales. Fait très important, c’est dans cette province que se trouve Gwadar, et plusieurs expatriés chinois y ont trouvé la mort au cours de ces dernières années, tués par des bombes ou le mitraillage de leur bus. Cela explique peut-être la légère réticence de Pékin à s’engager de plein pied dans le projet. Comme de bien entendu, le Pakistan accuse l’Inde de financer et d’aider le mouvement indépendantiste baloutche – où l’on retrouve le jeu des grandes puissances – ce qui semble effectivement le cas… New Delhi a en effet tout intérêt à ce que la situation au Baloutchistan s’envenime, faisant ainsi d’une pierre deux coups : empêcher la Chine de s’implanter dans cette zone stratégique tout en déstabilisant le Pakistan déjà englué dans les zones tribales et au Cachemire.

C’était il y a trois ans et de l’eau a coulé sous les ponts depuis. Dans l’Eurasie qui se prépare, sous l’égide de l’OCS, des routes de la Soie chinoises et des gazoducs russes, les civilisations se rapprochent, l’animosité fait peu à peu place à l’entente et à l’intégration.

Nous n’y sommes cependant pas encore tout à fait et New Delhi se garde de mettre tous ses oeufs dans le même panier. L’Association des Chambres de Commerce indiennes a ainsi émis l’idée en septembre d’un gazoduc sous-marin iranien passant par Oman, évitant comme de bien entendu le territoire pakistanais. Etant donné la croissance indienne et la demande énergétique exponentielle qui l’accompagne, ce deuxième tube ne serait d’ailleurs pas de trop.

Si Moscou n’est pas impliqué dans ce schéma pour l’instant très hypothétique – et qui explique peut-être la proposition IPI 2.0 quinze jours plus tard comme vu plus haut -, l’empire US ne l’est pas davantage tandis que Téhéran se frotte les deux mains avec gourmandise.

Au-delà des rodomontades américano-israoudiennes, l’Iran est plus que jamais au centre du jeu et la visite de Poutine le 1er novembre l’a magnifiquement symbolisé, au grand dam des Spykman boys et autres néo-cons. Accords gaziers et pétroliers – notamment la construction d’un gazoduc irano-russe via l’Azerbaïdjan (pour alimenter l’IPI dans le futur ?) et 30 Mds d’investissements de Rosneft dans le secteur énergétique iranien, profitant de la persophobie du Donald qui laisse les euronouilles vassales dans la gêne et l’indécision.

L’Iran semble de plus en plus devenir la porte de la Russie vers les mers chaudes et le meilleur moyen de relier énergétiquement l’Asie du sud. Dans cette optique, de par sa position géographique, l’Azerbaïdjan a évidemment une carte à jouer et ce n’est sans doute pas un hasard si la visite de Vladimirovitch s’est achevée par un sommet tripartite.

Outre le pipeline trans-azéri mentionné ci-dessus, relevons la volonté de dédollariser les échanges bilatéraux ou encore un accord de libre-échange entre l’Union Economique Eurasienne et l’Iran. Last but not least, le développement du Corridor caspien nord-sud afin de connecter par voie ferroviaire et routière la Caspienne et l’Océan indien. Nous en avions averti le fidèle lecteur l’année dernière :

Dans le grand classique cinématographique de David Lean, lorsque le général britannique renâcle à détacher Lawrence chez les tribus arabes, le rusé Dryden, archétype du brillant diplomate qui était alors la norme du Foreign Office (les choses ont changé depuis), lui rétorque : « Bien des grandes choses commencent petitement ». Or, nous vivons peut-être l’un de ces moments anonymes qui, pourtant, porte en germe d’énormes conséquences pour le futur.

Ce lundi, se sont en effet réunis à Bakou les présidents russe, iranien et azéri. Parmi les sujets divers et variés discutés (contre-terrorisme, coopération dans l’industrie d’armement etc.), il y en a un qui nous intéresse particulièrement : le projet d’un corridor de transport Nord-Sud reliant les trois pays.

Jusqu’ici, rien que de très banal en apparence. Coopération régionale, volonté d’intensifier les échanges ; une petite chose dirait Dryden. Sauf que… A terme, le but n’est ni plus ni moins que de concurrencer le canal de Suez !

« Le projet de corridor de transport international « Nord-Sud » est appelé à réunir les meilleures conditions pour le transit des marchandises depuis l’Inde, l’Iran et les pays du Golfe vers l’Azerbaïdjan, la Russie et plus loin vers le Nord et l’Ouest de l’Europe », a déclaré le chef de l’Etat russe Vladimir Poutine devant les journalistes azerbaïdjanais à la veille de sa visite dans leur capitale.

Il s’agit en fait de non seulement créer des corridors de transport vers l’Inde, le Pakistan et l’Irak, mais aussi et surtout de former l’espace eurasiatique de transport nord-sud.

En ce qui concerne l’avantage économique de la voie « Nord-Sud », on peut dire que l’envoi d’un conteneur de 40 pieds de Francfort-sur-le-Main en Asie du Sud par le canal de Suez revient aujourd’hui à 5.670 dollars. Son transport par le corridor de transport international « Nord-Sud » coûte, dès aujourd’hui, 2.000 dollars de moins et il est de 15 à 20 jours plus rapide ».

Ce que l’article ne dit pas, mais qui sous-tend évidemment le projet, c’est le fait d’éviter l’océan « international » (c’est-à-dire la puissance maritime anglo-saxonne) et de favoriser les voies de transport continentales où l’empire n’a pas son mot à dire. En un mot, accélérer l’intégration de l’Eurasie. McKinder, ne regarde pas cette carte…

Car le corridor est bien sûr à mettre en parallèle (même si géométriquement, ce serait plutôt en perpendiculaire) avec les pharaoniques routes chinoises de la Soie qui courront est-ouest. Pékin doit suivre le dossier de près et a sûrement été briefé par Moscou. Rappelons à cette occasion ce que Poutine déclarait avant sa visite en Chine le mois dernier : « Dire que nos deux pays coopèrent stratégiquement est dépassé. Nous travaillons désormais ensemble sur tous les grands sujet. Nos vues sur les questions internationales sont similaires ou coïncident. Nous sommes en contact constant et nous nous consultons sur toutes les questions globales ou régionales ».

Le corridor RAI (Russie-Azerbaïdjan-Iran) se combinera avec les voies chinoises pour former un maillage eurasien serré par lequel transiteront marchandises et hydrocarbures. De Lisbonne à Pékin et de l’Océan indien à l’Océan arctique. Un seul absent dans tout cela : les Etats-Unis, dont la capacité de nuisance s’amenuise à mesure que l’intégration de l’Eurasie se poursuit.

Ces mots sont plus que jamais d’actualité…http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2017/11/eurasia-case-sud-ouest.html

L’ORGANISATION DE COOPÉRATION DE SHANGHAï: UNE ALLIANCE SÉCURITAIRE ET ÉCONOMIQUE EN DEVENIR

L’ORGANISATION DE COOPÉRATION DE SHANGHAï: UNE ALLIANCE SÉCURITAIRE ET ÉCONOMIQUE EN DEVENIR

Julie Descarpentrie

10-11-2017

 

 

L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) est une organisation intergouvernementale régionale asiatique créée à Shanghai en 2001 et regroupant initialement la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Elle succède au Groupe de Shanghai qui avait été fondé en 1996 sur initiative de Pékin et de Moscou, afin de sécuriser l’ancienne frontière sino-soviétique que la chute de l’URSS avait déstabilisée lors de la création des nouvelles républiques  d’Asie centrale en 1991. Disposant d’une charte ainsi que d’un secrétariat permanent situé à Pékin, l’OCS a pour objectifs principaux d’assurer la stabilité et la sécurité régionales, de renforcer la confiance mutuelle entre ses États membres et de faciliter leur coopération politique et économique.

S’étendant sur plus de 60% du territoire de l’Eurasie, ses Etats membres regroupent 40% de la population mondiale et contrôlent 38% des réserves de la planète en gaz naturel, 20% en pétrole, 40% en charbon et 50% en uranium. L’attrait de l’organisation est tel qu’elle s’est rapidement élargie, comme en témoigne le nombre des pays observateurs qui l’ont rejointe : Mongolie (2004), Iran (2005), Afghanistan (2012) et Biélorussie (2015).

Mais le fait le plus marquant – pourtant largement passé inaperçu en Occident – a été l’intégration de l’Inde et du Pakistan (juin 2017) suite à l’acceptation par Pékin que New Delhi rejoigne l’OCS en dépit de leurs intérêts stratégiques divergents et des différends frontaliers qui les opposent – lesquels dégénèrent sporadiquement en conflits de basse intensité[1].

De plus, des pourparlers sont en cours afin d’intégrer la Turquie, l’Iran et l’Afghanistan en tant que membres permanents de l’organisation. Mais alors que Téhéran et Kaboul prennent part aux sommets de l’OCS en tant que membres observateurs, les Etats-Unis et leur allié japonais se sont vu refuser un tel statut, ce qui explique que nombre d’analystes considèrent de plus en plus cette organisation comme un lieu d’échanges stratégiques destiné à proposer une alternative aux actions menées par les Occidentaux sur la scène internationale.

L’opposition à l’hégémonisme américain

En effet, l’élargissement vers des pays souvent en désaccord ou en opposition avec les Occidentaux – ou n’ayant guère d’intérêt stratégique à leurs yeux -, confère une claire orientation à l’OCS : ses membres s’opposent à l’hégémonisme américain et contestent le recours au droit d’ingérence dont use l’Occident pour conduire ses opérations de Regime Change. Ils ne souscrivent pas non plus à la politique occidentale qui fait des droits de l’homme une valeur suprême, et affichent clairement leur attachement au multilatéralisme. C’est dans ce contexte que les pays de l’OCS sont parvenus à obtenir la fermeture le 1er juillet 2014, de la base aérienne américaine de Manas, près de Bichkek (Kirghizistan,) qui était alors le principal centre de transit de l’armée américaine vers l’Afghanistan.

Face aux nombreuses menaces sécuritaires qui pèsent sur la région, les forces armées des Etats membres organisent régulièrement des manœuvres militaires communes, auxquelles s’ajoute la coordination de leurs moyens de lutte contre le terrorisme au sein de la structure antiterroriste régionale (RATS) basée à Tachkent (Ouzbekistan). Particulièrement touchés par les trafics de drogues et d’armes qui prolifèrent dans la région centre-asiatique, ces Etats collaborent également dans le cadre de l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC[2]) afin d’élargir leurs actions à la criminalité et au trafic des stupéfiants. Ces missions consacrées au maintien de la paix et de la sécurité régionale valent ainsi à l’OCS d’être reconnue par l’Organisation des Nations unies (ONU).

Bien que les dépenses militaires des pays de l’OCS demeurent nettement inférieures à celles de l’OTAN, leur croissance est néanmoins exponentielle : de 85 milliards de dollars en 2006 (dont 49,5 pour la Chine et 34,7 pour la Russie), elles sont passées à 364 milliards en 2016, contre respectivement 796,7 milliards pour les pays membres de l’OTAN en 2006 et 866 milliards dix ans plus tard. Cette hausse significative des budgets de défense semble traduire la volonté de la Chine et de la Russie de jouer un rôle majeur dans la sécurisation de la région centre-asiatique.

En outre, de nombreux accords militaires et stratégiques ont été signés entre les pays de la région. Parmi ceux-ci l’on notera :

  • l’échange de renseignements entre l’Inde et la Russie, ainsi qu’entre les services de renseignement pakistanais (ISI) et afghans (NDS) ;
  • l’officialisation d’un dialogue stratégique trilatéral entre la Chine, l’Afghanistan et les taliban à travers la nomination en 2014 par Pékin d’un envoyé spécial pour l’Afghanistan ;
  • la reprise en 2015 du projet de construction d’un corridor international de transport nord-sud entre l’Inde, la Russie et l’Iran[3] ;
  • et enfin, la vente par Moscou d’hélicoptères Mi-35 au Pakistan dans le cadre de son rapprochement stratégique avec Islamabad.

Une approche commune de la question afghane

Depuis plusieurs mois, les observateurs notent que le président Poutine s’implique de plus en plus dans le dossier afghan. C’est que, malgré le déploiement de la Force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS) et l’envoi par les Etats-Unis d’instructeurs chargés de former les forces de sécurité afghane dans le cadre de la mission Resolute Support, le bilan reste plutôt négatif.

On constate en effet que la situation ne fait qu’empirer : environ 40% du territoire est désormais sous le contrôle des insurgés, l’Armée nationale afghane est de plus en plus infiltrée par les taliban et « l’Etat islamique dans le Khorasan » (EIK) gagne du terrain au nord et à l’est du pays, étendant ainsi dangereusement sa zone d’opération en direction des républiques d’Asie centrale.

En conséquence, le dirigeant russe accuse de plus en plus les Américains de n’avoir pas de stratégie de long terme concernant la sécurisation du territoire, et les responsables afghans eux-mêmes regrettent que Washington ne soit pas parvenu à réformer les services de renseignement afghans (NDS). A cela s’ajoute que nombre d’analystes s’interrogent sur l’intérêt de l’élimination du mollah Mansour – tué lors d’une frappe de drone en mai 2016 – alors qu’il était le seul chef taliban susceptible d’entamer le dialogue avec Kaboul. Certains y voient une tentative délibérée de la part de la CIA de faire échouer le processus de réconciliation nationale.

De ce soupçon est née la relégation au second plan des rencontres quadrilatérales Chine/Russie/Pakistan/Etats-Unis relatives au règlement de la question afghane. C’est pourquoi Moscou a pris de nombreuses mesures telles que la réactivation du groupe de contact de l’OCS sur l’Afghanistan et l’entrée de l’Inde en son sein, l’expression de son soutien à l’égard des taliban[4], ainsi que le maintien opérationnel, jusqu’en 2024, de sa base militaire au Tadjikistan.

Souhaitant mettre un terme aux interventions militaires à répétition dans le pays, les membres de l’OCS appellent désormais à privilégier les opérations de maintien de la paix dans le cadre de la Charte des Nations unies. Ainsi, Pékin et Moscou ont déclaré ne vouloir intervenir en Afghanistan qu’au sein de missions de l’ONU. Une telle position tranche avec la volonté du président américain et du chef de la CIA, Mike Pompeo, de « frapper vite et fort », ce qui s’est notamment traduit par le largage de la « mère de toutes les bombes »[5] en avril dernier sur les positions de Daech dans la province du Nangarhar. Eu égard au fait que l’envoyé spécial russe en Afghanistan, Zamir Kabulov, a jugé « vaine » la nouvelle initiative de Donald Trump consistant à envoyer de nouveaux contingents en Afghanistan, on assiste de plus en plus à une confrontation stratégique et verbale entre Washington et Moscou.

En outre, on observe la naissance d’un consensus entre la Russie, la Chine et l’Iran qui voient dans le processus de négociations avec les taliban, un moyen de stabiliser le pays et de vaincre Daech. En effet, malgré le ralliement d’environ 10% des taliban à l’EIK, la majorité d’entre eux ne souscrit pas à l’agenda de Daesh qui profite de l’instabilité du pays et des fractures religieuses qui y règnent pour s’y installer durablement. Bien que les Américains soient également favorables à l’ouverture du dialogue avec les « étudiants en théologie », le fait qu’ils soupçonnent plusieurs pays de l’OCS d’armer les taliban, les amène aujourd’hui à se méfier d’eux.

A cet égard, il est à craindre que l’Afghanistan soit en passe de redevenir le théâtre d’une nouvelle lutte d’influence internationale même s’il est probable que, faute de moyens suffisants, les Russes soient de nouveau amenés à collaborer avec les Américains. Pour le moment, la force de l’OCS réside dans le fait que ses membres ont une approche commune pour la résolution de la crise afghane. En outre, l’admission en 2012 de Kaboul comme membre observateur de l’OCS tend à renforcer le rôle de l’organisation dans le règlement de la question.

Néanmoins, l’issue d’une telle politique reste incertaine car il est peu probable que les taliban, aujourd’hui menés par le mollah Akhunzada – jugé être un homme cruel, peu ouvert au dialogue -, acceptent de faire des concessions. Le massacre de 140 soldats de l’Armée nationale afghane à Mazar-e-Sharif en avril dernier, en témoigne.

La persistance de rivalités internes

En outre, la lutte contre l’hégémonisme américain ou la résolution de la crise afghane ne constituent pas des facteurs suffisants pour souder ces pays, comme en témoignent les nombreuses tensions qui persistent entre la Russie et ses partenaires, notamment la Chine.

Par son souhait d’intégrer les espaces afghan et pakistanais au sein de son projet de « Route de la soie[6] » et du corridor économique Chine-Pakistan, Pékin cherche à fédérer les pays de la région au sein d’un bloc asiatique, jugé seul à même de concurrencer l’économie occidentale dominée par les Etats-Unis.

Cependant, la relation entre Moscou et Pékin est de plus en plus déséquilibrée car le projet chinois de « Route de la soie » risque à terme de remettre en cause la domination russe en Asie centrale. A cela s’ajoute que Pékin conçoit le système international comme n’étant dominé que par deux grandes puissances – les Etats-Unis et la Chine -, excluant de ce fait la Russie. Par conséquent, la mise en avant des questions sécuritaires au sein de l’OCS semble être un moyen pour Moscou de s’imposer et de s’affirmer comme le garant de la stabilité en Asie centrale.

L’intégration simultanée (juin 2017) des deux « frères ennemis » que sont l’Inde et le Pakistan au sein de l’OCS s’explique notamment par la volonté russe de faire de New Delhi un contrepoids à la toute-puissance chinoise tout en lui faisant jouer un rôle important dans le cadre de la reconstruction de l’Afghanistan[7].

De même, considérant que le règlement de la question afghane ne pourra pas se faire sans l’aide d’Islamabad – qui, par son soutien aux taliban afghans et au réseau Haqqani, est l’un des pays les plus aptes à ouvrir un canal de négociations avec les insurgés -, Moscou, en ayant permis l’intégration du Pakistan dans l’OCS, cherche à s’imposer comme le garant de la stabilité dans la région grâce à ses talents de médiateur.

La mise au ban d’Islamabad par Donald Trump – qu’il a accusé d’apporter un soutien logistique au réseau Haqqani ainsi qu’aux taliban afghans afin de déstabiliser le gouvernement de Kaboul – n’a fait qu’accroitre la coopération russo-pakistanaise scellée notamment à l’occasion de la livraison par la Russie de quatre hélicoptères d’attaque Mi-35M. Profitant d’un tel rapprochement, le Kremlin a récemment exprimé le souhait de parvenir à un accord de libre-échange avec Islamabad, projet auquel s’ajoute la volonté russe de bénéficier à la fois des infrastructures du port de Gwadar, du corridor économique entre la Chine et le Pakistan et de la « Route de la Soie » afin d’accroitre le volume de ses exportations vers l’Asie. Un tel rapprochement ne peut que satisfaire Islamabad qui voit dans cette alliance l’occasion de nouer de nouveaux partenariats et de répondre à la distanciation de Donald Trump à son égard.

La réaction américaine

Face au consensus Moscou/Téhéran/Pékin sur la question afghane et face à la menace grandissante que le nouveau projet chinois de « Route de la Soie » fait peser sur l’économie américaine, Washington cherche à rallier New Delhi à sa cause afin de contenir la menace chinoise.

Ainsi, profitant des multiples différends qui opposent Pékin et New Delhi, Donald Trump a déclaré vouloir offrir à l’actuel Premier ministre indien, Narendra Modi, la possibilité de jouer un rôle majeur dans la sécurisation du territoire afghan et de faire de son pays une puissance militaire d’envergure. Ceci explique que malgré les accusations du Pakistan portées à l’encontre du gouvernement indien – soupçonné d’instrumentaliser les insurgés de la province pakistanaise du Baloutchistan[8] en vue de faire échouer le corridor économique Chine-Pakistan, et de chercher à déstabiliser l’Afghanistan afin d’en faire sa zone d’influence -, le président américain parie sur l’Inde pour pacifier la région[9].

New Delhi a répondu favorablement à l’appel du président américain. Cependant, il ne faut pas oublier que le gouvernement indien applique le principe d’ « autonomie stratégique » et privilégie le multilatéralisme, ce qui lui permet de ne pas nouer d’alliances contraignantes. Ceci explique que malgré son rapprochement avec les Etats-Unis, il diversifie ses partenariats stratégiques, comme en témoigne son entrée à l’OCS.

 

 

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En conclusion, la force de cette organisation régionale réside dans le fait que ses membres partagent de nombreux intérêts. Malgré les craintes que suscite le projet chinois de « Route de la Soie » et l’élaboration d’un projet économique concurrent développé entre l’Inde et l’Iran autour du port de Chabahar[10], la lutte contre Daech et la résolution de la crise afghane sont susceptibles de fédérer ces pays. C’est d’ailleurs ce qu’a très bien compris l’administration Trump qui tente actuellement de faire de New Delhi son partenaire régional afin de l’écarter d’une telle coalition.

L’OCS dispose encore de peu de moyens et n’a pas encore fait ses preuves sur le dossier afghan, mais le fait que des négociations soient en cours afin d’intégrer la Turquie, l’Iran[11] et l’Afghanistan, est bien le signe qu’elle cherche à prendre de l’ampleur.


  • [1] Le principal point de friction entre la Chine et l’Inde est leur frontière qui s’étend sur 4 057 kilomètres au cœur de l’Himalaya et dont la contestation du tracé a conduit les deux puissances à s’affronter en 1962. Depuis cette date et la défaite indienne, la Chine occupe la région de l’Aksaï Chin, territoire qui faisait initialement partie de l’Etat indien du Jammu-et-Cachemire, mais que Pékin estime être une extension de sa province du Xinjiang. L’autre litige concerne l’Etat indien de l’Arunachal Pradesh qui faisait autrefois partie du Tibet du Sud. Or, le Tibet ayant été annexé par la Chine, Pékin conteste la souveraineté de New Delhi sur cette province.
  • [2] Fondée en octobre 2002, elle rassemble tous les États membres de l’OCS à l’exception de la Chine, y compris l’Inde et du Pakistan. Son siège est à Moscou.
  • [3] Ce projet dénommé « Corridor de Transport Nord-Sud » reliera l’Inde, l’Iran et l’Azerbaïdjan aux pays et aux marchés de l’Union économique eurasiatique, qui inclut non seulement l’Arménie, mais également la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et la Biélorussie.
  • [4]  Cf. Note d’Actualité n°491, « Les enjeux du soutien de la Russie et de l’Iran aux taliban », http://www.cf2r.org.
  • [5] Il s’agit de la plus puissante bombe non-nucléaire de l’arsenal américain. Surnommée la « mère de toutes les bombes », elle a détruit un réseau de tunnels utilisés par le groupe Etat islamique et tué au moins 36 de ses combattants.
  • [6] Le projet « One Belt, One Road » (OBOR) ou projet maritime et terrestre de « Route de la soie du XXIe siècle » vise à construire une route économique et commerciale allant de Shanghai à Berlin, en traversant la Chine, la Mongolie, la Russie, la Biélorussie, la Pologne et l’Allemagne, ce qui couvrirait plus du tiers de la circonférence de la terre et placerait la Chine au cœur des échanges commerciaux mondiaux, au détriment des Américains qui en seraient exclus. L’attrait de ce projet est tel que plus de soixante pays l’ont rejoint et ont accepté de participer à son financement à travers le Silk Road Investment Fund, la Banque asiatique d’investissement des infrastructures (BAII), l’Union économique eurasienne, la Communauté économique de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) et l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS).
  • [7] L’Inde constitue déjà le cinquième plus important pourvoyeur d’aide aux Afghans.
  • [8] Situé au Baloutchistan pakistanais, ce port inquiète fortement l’Inde qui craint un trop grand rapprochement entre Islamabad, Pékin et Moscou. C’est ainsi que sur les fronts est (Xinjiang) et ouest (Gwadar), son service de renseignement extérieur (RAW) tente d’en ralentir la construction à travers l’instrumentalisation des insurgés baloutches, un peuple du sud-ouest du Pakistan qui souhaite faire sécession et créer un Baloutchistan autonome.
  • [9] Une telle stratégie n’est pas sans rappeler le fait que les Etats-Unis étaient également parvenus en 2015, à faire adhérer New Delhi à la stratégie américaine de Containment en Asie-Pacifique à l’issue de la signature de la « Vision stratégique commune indo-américaine pour l’Asie-Pacifique et la région de l’océan Indien ». L’objectif étant bien sûr de contenir l’expansionnisme chinois en mer de Chine méridionale et de déployer des moyens ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance) destinés à surveiller son déploiement militaire.
  • [10] Il s’agit d’un projet portuaire dans lequel l’Iran investira 20 milliards de dollars. Situé dans la ville iranienne de Chabahar, dans le golfe d’Oman, il permettra à New Delhi d’accéder aux marchés centre-asiatique et afghan en contournant le Pakistan, qui pour l’instant bloque le transit des produits indiens.
  • [11] L’adhésion de l’Iran est cependant mise à mal par le Tadjikistan qui bloque son entrée au sein de l’OCS au nom de rivalités politiques, ainsi qu’en raison du rapprochement opéré entre Dushanbe et Riyad.
  • http://www.cf2r.org/fr/notes-actualite/lorganisation-de-cooperation-de-shangha-une-alliance-securitaire-et-economique-en-devenir.php

En Russie, les progressistes de la politique étrangère l’ont emporté sur les traditionalistes

En Russie, les progressistes de la politique étrangère l’ont emporté sur les traditionalistes


andrew-korybkoPar Andrew Korybko – Le 1er septembre 2017 – Source Russia Insider

Le rééquilibrage de la politique étrangère de la Russie est le résultat de l’influence de la faction progressiste de l’État profond qui a primé sur la faction traditionaliste en décidant de la grande stratégie.

Sergey Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères recevant son homologue saoudien à Moscou en juin 2016

Beaucoup d’observateurs de la politique étrangère russe ont été perplexes ces dernières années, car les manœuvres géostratégiques de Moscou dans la « Oummah » [communauté des croyants musulmans]  les ont complètement pris au dépourvu, car ils ne s’attendaient pas du tout à ce que, pour la Russie,  le « Pivot / Rééquilibrage vers l’Asie » prenne des dimensions musulmanes en Eurasie centrale du Sud. La plupart de ces mêmes personnes ont de la difficulté à accepter les mouvements de la Russie, et ont plutôt cherché à ignorer, à minimiser ou à élaborer des théories de conspiration extravagantes à leur sujet. Le partenariat le plus controversé est celui que la Russie a récemment noué avec la Turquie, l’Arabie saoudite, l’Azerbaïdjan et le Pakistan, et la raison pour laquelle il a créé une telle agitation est qu’il va directement à l’encontre de tout ce que la politique étrangère des traditionalistes représente.

La faction progressiste de l’État profond russe – bureaucraties permanentes militaires, de renseignement et diplomatiques – comprend que son pays doit s’adapter de manière flexible aux changements de paradigme tous azimuts se produisant à travers le monde, à mesure que l’Ordre mondial multipolaire émergent prend de la vigueur. Cela signifie reconceptualiser le rôle géostratégique de la Russie au XXIe siècle et le percevoir comme un effort pour devenir la force d’équilibre suprême du supercontinent eurasien, ce qui nécessite de conclure des arrangements mutuellement avantageux avec des partenaires non traditionnels. Les traditionalistes, cependant, croient que la Russie ne devrait jamais étendre ses partenariats existants d’une manière qui pourrait, même à terme, contrarier ces derniers, ce qui symbolise leur approche extrêmement dogmatique et sans faille de la question.

Ces traditionalistes pensent soit que la Russie n’est pas sérieuse au sujet de ses nouveaux partenariats, soit qu’elle les engage en désespoir de cause pour « surveiller ses ennemis proches », refusant de reconnaître que Moscou est vraiment très attachée à approfondir les relations avec chacun de ses nouveaux partenaires et a l’intention sincère de participer à de multiples initiatives de renforcement de la confiance avec eux. Par exemple, il est ridicule de suggérer que les relations militaires (S-400), énergétiques (pipeline Turquie / Balkans) et diplomatiques (pourparler d’Astana) de la Russie avec la Turquie sont tout sauf authentiques, et conçues pour rapprocher les deux parties au plus fort de toute leur histoire. Il en va de même pour son OPEC, ses investissements et ses liens d’armements potentiels avec l’Arabie saoudite. son partenariat global renforcé avec l’Azerbaïdjan et son rapprochement rapide avec le Pakistan.

Toutes ces mesures ont choqué les traditionalistes, qui craignent que leur pays ait trahi ses partenaires syriens, iraniens, arméniens et indiens bien-aimés à cause des incursions irresponsables des progressistes, mais ce n’est pas vrai du tout puisqu’en réalité, ce sont ces deux derniers États qui ont trahi la Russie, comme l’a expliqué l’auteur dans son récent article, se demandant si « l’Arménie, l’Inde et la Serbie s’équilibrent face à la Russie ou la trahissent ». Même dans ce cas, cependant, la Russie ne trahit personne, puisqu’elle se contente de diversifier et d’actualiser ses relations internationales pour s’aligner sur la géopolitique de la nouvelle guerre froide du XXIe siècle afin de mieux équilibrer les affaires du supercontinent eurasien, ce qui est aussi la raison pour laquelle elle s’est rapprochée de la Turquie et de l’Arabie saoudite, malgré l’inconfort que cela pourrait provoquer en Syrie et en Iran.

Compte tenu de l’incroyable progrès géostratégique que la Russie a fait ces dernières années pour devenir une véritable force à prendre en compte dans la Oummah, il est extraordinairement improbable et pratiquement impossible qu’elle fasse marche arrière sur ses derniers acquis et revienne au mode de pensée dépassé des traditionalistes. Les progressistes tirent les ficelles, pour ainsi dire, et ils ont clairement fait savoir à maintes reprises qu’aucun de ces nouveaux partenariats excitants n’est à somme nulle pour qui que ce soit. Ils incarnent plutôt la logique gagnant-gagnant qui fait la réputation de la multipolarité moderne, que les observateurs le reconnaissent maintenant ou plus tard.

Si la Russie réussit à conserver ses partenariats patrimoniaux tout en renforçant ceux qu’elle a travaillé dur à acquérir, alors la dichotomie de l’État profond traditionaliste / progressiste pourrait céder la place, dans le futur, à une seule catégorie d’arbitres / gestionnaires, dès lors que Moscou remplit enfin son rôle géostratégique, au XXIe siècle, en Eurasie.

Andrew Korybko

 

http://lesakerfrancophone.fr/en-russie-les-progressistes-de-la-politique-etrangere-lont-emporte-sur-les-traditionalistes

La NSA espionne les armes nucléaires indiennes depuis 1958

La NSA espionne les armes nucléaires indiennes depuis 1958

Des documents Top Secret récemment publiés, provenant des Archives d’Edward Snowden, révèlent comment l’Agence de sécurité nationale des États-Unis (NSA) a espionné les systèmes de missiles balistiques et les armes nucléaires de l’Inde en utilisant son programme d’interception Rainfall via ses bases en Australie et en Thaïlande. Ces documents renforcent les questions sur la mort prétendument accidentelle du père du nucléaire indien, Homi J. Bhabha, et sur celles de 11 scientifiques durant le premier mandat Obama.

| Bangalore (Inde)

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Homi J. Bhabha, le père du nucléaire indien, est mort « accidentellement » en 1966 lors d’un accident d’avion au Mont Blanc. En 2000, le défunt directeur adjoint des opérations de la CIA, Robert Crowley, faisait publier ses conversations posthumes avec le journaliste Gregory Douglas. Il y révélait que le scientifique avait été assassiné par ses services, ainsi que, treize jours plus tôt, le Premier ministre Lal Bahadur Shastri, qui venait de signer une déclaration de paix avec le Pakistan.

Bien avant que l’Inde ait testé son dispositif nucléaire en mai 1974, la communauté du Renseignement états-unienne surveillait et analysait ses activités industrielles nucléaires, aussi bien civiles que militaires, ainsi que nous l’avons signalé précédemment [1]. Des documents Top Secret déclassifiés montrent que, dès 1958, la CIA étudiait la possibilité que New Dehli développe des armes nucléaires. Les rapports se concentrent sur un large éventail de questions liées au nucléaire — la stratégie nucléaire (y compris celle concernant le développement d’armes), la mise en place des réacteurs, l’assistance étrangère, les tests eux-mêmes et leur impact au plan national et international —.

Les documents de 1974-1975 et de 1998 analysent les raisons pour lesquelles la communauté du Renseignement états-unienne n’a pas su anticiper les tests de 1974 et de 1998 — des études qui sont remarquablement similaires. Ces documents incluent également des recommandations pour remédier aux carences que ces études ont constaté.

De nouveaux documents des archives de Snowden

Les journaux SIDtoday récemment publiés par The Intercept, donnent un aperçu du programme d’interception de la NSA. SIDtoday est le bulletin interne de la division la plus importante de la NSA, la Direction du Renseignement électromagnétique (SID — Signals Intelligence Directorate). Après examen, The Intercept a rendu publiques les publications les plus intéressantes de ces bulletins, durant neuf ans à partir de 2003 [2]. Les espions de l’agence donnent un grand nombre de détails sur ce qu’ils faisaient, comment ils le faisaient et pourquoi.

Une série de tests d’armes nucléaires effectués par l’Inde au printemps 1998 a surpris la communauté du Renseignement, provoquant une enquête interne aux États-Unis pour comprendre pourquoi ils n’avaient pas été anticipés ; un rapport du Congressional Research Service a critiqué sévèrement la NSA [3]. Une telle erreur ne s’est pas reproduite en 2005.

En octobre 2004, un programme de Renseignement, RainFall, « géolocalise avec succès des signaux d’une installation indienne suspectée d’être un entrepôt d’armes nucléaires ». En réponse, plusieurs divisions de la NSA collaborent pour confirmer que les signaux sont bien liés à des armes nucléaires indiennes. De nouvelles collectes de données révèlent une quantité « spectaculaire » d’information sur la capacité des armes nucléaires de l’Inde.

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La base Indra de la NSA en Thailande

Un site australien du programme RainFall, isole un signal qu’il soupçonne d’être associé à une installation nucléaire indienne, selon SIDtoday. La collaboration entre Rainfall et deux autres sites de la NSA en Thaïlande (Indra et LemonWood) confirme la source des signaux et permet d’intercepter des informations sur de nouveaux programmes de missiles indiens. Bien que ces systèmes de missiles ne soient pas venus à l’attention du public depuis plusieurs années (le missile balistique lancé par le sous-marin Sagarika a été testé pour la première fois en 2008 [4]), l’accès de ces signaux par la NSA leur permet de savoir ce que faisaient leurs partenaires en matière de Renseignement électromagnétique (SIGINT) [5].

Un récent succès en matière de Renseignement électromagnétique contre le Programme de développement des armes nucléaires de l’Inde illustre la nouvelle collaboration croisée des programmes de l’Agence pour répondre à ses attentes. C’est un excellent exemple des programmes SIGINT qui travaillent ensemble pour atteindre un objectif commun. En octobre 2004, RainFall a réussi à géolocaliser les signaux d’une installation suspectée d’être un entrepôt d’armes nucléaires indien. Cela pousse le « Satellite étranger » (FornSat), LemonWood et la Branche d’analyse des signaux non-identifiés de la NSA à collaborer pour isoler ces signaux, les analyser, et confirmer que leur contenu est en rapport avec les armes nucléaires indiennes. Cette avancée souligne la nécessité de déployer des équipements de démodulation supplémentaires à LemonWood afin d’étendre la collecte de données entreprise depuis que le signal a été découvert en octobre.

Immédiatement après avoir déployé ces équipements, la récupération des données de ce nouveau réseau commence à fournir une activité « spectaculaire ». L’exploitation de ces données révèle la présence du sous-marin Sagarika, le tout premier sous-marin lance-missiles indien (SLBM) ; de Dhanush, un lanceur de missile balistique à courte portée (SRBM) ; et d’un système d’avion sans pilote.

La collecte de données à partir de ces nouveaux moyens fournit également des informations importantes sur deux différents types de bombes aériennes indiennes. On pense que l’une est la très puissante Fuel Air Explosive (FAE) d’un type non identifié. L’autre, pas encore reconnue par les services d’analyse, est peut-être une nouvelle génération d’armes nucléaires aériennes.

LemonWood établit un accès continu aux communications par satellite (informations censurées). La Division FornSat travaille avec cette base et le Trans-Asia Product Line (S2A4) pour étendre la récupération de données par rapport à ce réseau prioritaire.

Bien que la collecte de données résultant de la collaboration interagences ait été spectaculaire, ce qui est le plus impressionnant est la tendance croissante de la collaboration observée entre l’ensemble des divisions de l’Agence. Les défis technologiques d’autrefois sont maintenant des opportunités pour une collaboration qui offre la promesse d’une NSA harmonieuse, interopérable et réceptive.

Il convient également de rappeler que la NSA états-unienne a installé un puissant logiciel espion appelé « Apparition » à New Delhi, comme nous l’avons signalé plus tôt [6]. Ce programme détermine les lieux précis d’où des personnes accèdent à Internet. Ces informations peuvent être utilisées pour envoyer des drones Lethal Reaper et éliminer des cibles. Les rapports Top Secret évoquent une unité de surveillance du Special Collection Services (SCS, une unité commune de la NSA et de la CIA) installée dans le campus de l’ambassade des États-Unis à New Delhi qui fonctionnait sous le nom de code « Daisy ». Cependant, le gouvernement indien n’a pas répondu ou doit encore faire une déclaration concernant l’espionnage pratiqué par l’ambassade.

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Comme le montrent ces documents classifiés, la communauté du Renseignement états-unienne était très préoccupée par son incapacité à prévoir les tests nucléaires de l’Inde. La NSA, après avoir identifié et évalué les insuffisances qui ont mené à cet échec, a présenté des recommandations pour déterminer les mesures à prendre afin de réduire la possibilité de reproduire un échec similaire.

Quelles mesures ont été prises par la communauté du Renseignement états-unienne pour suivre le programme nucléaire de l’Inde ? Le cas ci-dessus n’est qu’un exemple de ce genre. Est-ce que le massacre actuel de scientifiques indien dans le pays depuis des décennies est le résultat d’une certaine stratégie [7] ? Est-ce que le crash du vol 101 d’Air India près du Mont-Blanc dans lequel se trouvait Homi J. Bhabha est directement lié à ces mesures ? Les services de Renseignement indiens sont-ils conscients de ces opérations ? Dans l’affirmative, ont-ils préparé une stratégie et pris les mesures appropriées pour contrer ces activités d’espionnage et les opérations secrètes ciblant le programme nucléaire de l’Inde ? Sinon, un bon moyen pour commencer serait d’ouvrir une nouvelle enquête sur l’assassinat du père de notre programme nucléaire – Homi J. Bhabha.

Traduction
Bruno

Source
Great Game India (Inde)

[1] “US Intelligence Spying On The Indian Bomb”, Great Game India News, July 20, 2017.

[2] “Snowden Archive — The SidToday”, The Intercept, September 13, 2017.

[3] “U.S. Intelligence and India’s Nuclear Tests : Lessons Learned”, Richard A. Best, Jr., Congressional Research Service, 1998.

[4] “Sagarika missile test-fired successfully”, T. S. Subramanian, The Hindu, February 27, 2008.

[5] “How Secret Partners Expand NSA’s Surveillance Dragnet”, Ryan Gallagher, The Intercept, June 19, 2014.

[6] “Embassy Espionage : Top Secret NSA Spy Hub In New Delhi”, Great Game India, May 8, 2017.

[7] La vague d’assassinat de scientifiques nucléaires indiens correspond à celle qui a éliminé leurs homologues libyens, syriens, irakiens et iraniens.

L’Inde de Narendra Modi a-t-elle changé de camp ?

Au cours des derniers mois, l’Inde a brusquement changé d’attitude dans plusieurs dossiers. Tout se passe comme si le Premier ministre Narendra Modi tentait de saboter son rapprochement avec la Chine et le Pakistan et de créer des conflits artificiels. Pour William Engdhal, ce revirement serait inspiré par Washington et Tel-Aviv.

| Francfort (Allemagne) | 28 août 2017

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Il est très dérangeant pour l’esprit de voir une nation comme l’Inde, potentiellement l’un des plus grands pays émergents du monde, s’autodétruire systématiquement. Provoquer une nouvelle guerre avec la Chine pour quelques parcelles de terre éloignées dans les hauteurs de l’Himalaya, là où les frontières de la région autonome chinoise du Tibet convergent avec l’Inde et le royaume du Bhoutan, n’en est que le plus récent exemple. La question posée est de savoir qui ou quel grand dessein se trouvent derrière ces politiques intérieures et étrangères de l’Inde de Narendra Modi. Modi vient-il de changer de camp ? Et dans l’affirmative, pour se ranger sous quelle bannière ?

L’harmonie eurasienne ?

Une année plus tôt seulement, tout semblait sinon serein, du moins les développements pacifiques du voisinage asiatique semblaient sur la bonne voie, y compris vis-à-vis de la Chine et même non sans prudence, avec le Pakistan.

L’année dernière en effet, l’Inde fut acceptée aux côtés du Pakistan en tant que membre à part entière de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à l’importance grandissante, dans laquelle la Chine est un membre fondateur aux côtés de la Russie. Ceci fit croître les espoirs en un format commun par lequel l’OCS permettrait une résolution pacifique des tensions frontalières toujours frémissantes, créées par la partition britannique de l’Inde en 1947 : entre un Pakistan à dominante musulmane et une Inde à majorité hindoue, laissant de nombreuses zones de frictions non résolues incluant le Cachemire, et sournoisement laissée par le vicomte Mountbatten en tant que futurs points d’explosion possible.

L’Inde et la Chine sont membres du BRICS, qui vient de créer une nouvelle Banque de développement à Shanghai, dont le président est un Indien. L’Inde est aussi membre de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, basée en Chine. Et jusqu’à ce que le Premier ministre Narendra Modi ait annoncé le refus de son pays de participer à la conférence de Beijing sur la route de la soie (China One Belt, One Road), du 14 mai, l’Inde avait également participé au vaste projet d’infrastructure eurasienne.

Le boycott de la route de la soie par l’Inde, et le « Corridor de la liberté du Japon »

Combien rapidement les choses ont pu changer ! Modi a annoncé son refus de participer à la conférence sur la route de la soie, citant comme motif les investissements chinois dans le Corridor économique Chine–Pakistan (China-Pakistan Economic Corridor — CPEC) : un développement d’infrastructures portuaires, ferroviaires et autoroutières chiffré à 62 milliards de dollars, entre la Chine et le Pakistan en tant que partie intégrante de la route de la soie, passant à travers la partie pakistanaise du Cachemire.

Par la suite, avec une précipitation surprenante, l’Inde a dévoilé un document prospectif pour un nouveau « Corridor de croissance Asie-Afrique » (Asia-Africa Growth Corridor — AAGC), lors de la réunion de la Banque africaine de Développement (BAD) dans l’État indien du Gujarat, dans le cadre d’un projet conjoint présenté avec le Premier ministre du Japon, Shinzo Abe. Cet AAGC indo-japonais, est une partie explicite de ce qui est appelé le « Corridor de la liberté indo-pacifique » (Indo-Pacific Freedom Corridor — IPFC), qui est en train d’être mis en place par l’Inde et le Japon afin de contrer la route de la soie, utilisant pour ce faire de l’argent japonais et la présence indienne déjà établie en Afrique [1].

Sous le Premier ministre Abe, le Japon s’est engagé dans un agenda anti-chinois de plus en plus agressif, incluant la dispute autour des îles Diaoyu —appelées « îles Senkaku » par le Japon—, dans l’est de la mer de Chine. Dans le même sens, le Japon a opté pour l’installation de systèmes de défense missiliers états-uniens, et est considéré sous Abe comme le plus fort allié militaire des États-Unis en Asie. Lorsque Abe a rencontré Trump en février dernier (2017), le président US a réaffirmé les termes du traité de défense mutuelle entre les États-Unis et le Japon, et a rendu clair que ce traité s’étendait bien à ces îles disputées, pourtant pareillement stériles, qu’elles soient considérées depuis la Chine ou le Japon.

Modi à Washington, Tel-Aviv

Des semaines plus tard, le 27 juin, le Premier ministre Indien a rencontré le président états-unien à Washington. Le jour précédent, commodément, le département d’État a placé Mohammad Yusuf Shah et de son groupe terroriste islamiste séparatiste du Cachemire basé au Pakistan Hizb-ul-Moujahidines, sur la liste officielle des « terroristes mondiaux spécialement désignés » (Specially Designated Global Terrorist — SDGT). Cette démarche étant notamment susceptible de permettre les sanctions des États-Unis à l’encontre du Pakistan [2].

À la suite des discussions entre Modi et Trump, les États-Unis ont donné leur accord pour la vente de 22 drones Guardian considérés comme donnant un « avantage déterminant » (game-changer) à l’Inde, ceci pour un montant d’environ 3 milliards de dollars. D’autres éléments incluent une coopération militaire étendue, et l’accord indien en vue de l’achat de gaz de schiste liquéfié US. Modi a semblé si satisfait par ces pourparlers à Washington, qu’il a invité la fille du président, Ivanka Trump, à présider le Sommet global de l’entreprenariat (Global Entrepreneurship Summit — GES), devant se tenir plus tard cette année en Inde [3].

Tout auréolé de son succès politique clair à Washington, le Premier ministre indien s’est ensuite envolé pour Israël, le 7 juillet, pour une réunion sans précédent entre un chef de gouvernement indien et son homologue israélien. Les discussions entre Narendra Modi et Benjamin Netanyahu ont été saluées dans les médias indiens, comme une évolution majeure dans la politique étrangère indienne

C’est là que les choses deviennent sérieusement intéressantes. Il y a eu une collaboration secrète comprenant les bons offices du service de Renseignement israélien, le Mossad, en faveur de l’agence de Renseignement indienne, le Research and Analysis Wing (R&AW). En 2008, l’ambassadeur d’Israël en Inde, Mark Sofer, révéla par exemple que le Renseignement israélien avait fourni à l’Armée indienne de l’imagerie satellite vitale durant la guerre de Kargil de 1999 contre le Pakistan ; des renseignements qui avaient permis à l’Inde de bombarder précisément les positions des troupes pakistanaises occupant des postes dans l’État indien de Jammu-et-Cachemire [4].

Le rôle douteux d’Ajit Doval

La visite de Modi à Tel-Aviv en juillet 2017, était en préparation depuis des mois. Déjà vers la fin février, Modi avait envoyé son conseiller à la Sécurité nationale Ajit Doval à Tel Aviv, afin de discuter des détails de ce voyage. Là-bas, Doval rencontra Yosef Cohen, l’actuel patron du Mossad, afin de discuter entre autres choses, du soutien allégué par la Chine et le Pakistan ainsi que par d’autres États, en faveur des talibans en Afghanistan près de la frontière afghano-pakistanaise

Doval n’est pas un sentimental. C’est l’auteur de la doctrine homonyme, correspondant à un récent mouvement dans la politique de sécurité indienne en relation avec le Pakistan, la faisant passer d’une logique « défensive » à une nouvelle, à la fois « défensive et offensive ». Doval serait derrière les frappes dites chirurgicales de l’Inde au Pakistan en septembre 2016, ainsi que derrière la montée de militants pro-Indiens au Cachemire pakistanais.

Comme un blog indien l’a récemment décrite, la « Doctrine Doval » formulée dans ses discours de 2014 et 2015, après avoir été nommé conseiller à la Sécurité nationale de Modi, vise essentiellement la Chine et le Pakistan, et se constitue de trois éléments :
- la non-pertinence de la moralité,
- la non-pertinence de l’extrémisme libre de tout calcul ou calibrage,
- et la confiance dans l’appareil militaire.
Clairement, Doval semble ainsi faire bien peu de cas des solutions diplomatiques [5].

Quoi qu’il ait pu être décidé en privé entre Modi et Washington en juin, de même qu’avec Tel-Aviv début juillet, c’est dans ce laps de temps que la dispute dite du Doklam a fait éruption par la décision indienne d’envoyer des troupes pour intervenir par la force contre les équipes de constructions chinoises, dans la zone frontalière sensible entre la Chine, le Bhoutan et l’Inde sur le plateau tibétain.

De son côté, la Chine cite une lettre de l’ancien Premier ministre indien Jawaharlal Nehru adressé à son homologue chinois Chou En-Lai en 1959 : « Cette convention de 1890 définit également la frontière entre le Sikkim et le Tibet, et la frontière fut démarquée plus tard en 1895. Il n’y a dès lors aucune dispute au regard de la démarcation faite entre le Sikkim et le Tibet », conclut la lettre. La Chine cite également en référence une lettre du 10 mai 2006, aux côtés de la convention de 1890 et de l’échange de courriers des années 1959 et 60, selon lesquelles « Les deux parties s’accordent quant à l’alignement de la frontière dans le Sikkim ». La Chine proclame enfin publiquement qu’elle a notifié la construction de la route en cours, notification attestant de sa bonne volonté [6].

À ce point, le vrai problème n’est pas tant la validité ou la non validité des arguments chinois sous l’angle du Droit international. Mais tout ce qui entoure ce récent incident du Doklam entre la Chine et l’Inde, suggère la main sombre de Washington et de Tel-Aviv, comme étant de mèche avec le gouvernement Modi afin d’utiliser cette confrontation pour saboter les progrès de l’énorme projet chinois développant la « route de la soie », en tentant de déclencher une nouvelle guerre par procuration à l’instigation des États-Unis

Cette escalade dans la dispute au sujet du Doklam, n’aurait jamais eu besoin d’une escalade sur le front militaire. Ceci fut une décision délibérée du gouvernement Modi, et porte clairement les empreintes d’Ajit Doval, le conseiller à la Sécurité nationale de Modi et ancien patron du Renseignement indien.

Est-ce que Narendra Modi aurait en effet changé de camp ? Étant passé d’un véritable soutien d’une résolution pacifique des litiges frontaliers entre l’Inde et le Pakistan d’une part, l’Inde et la Chine d’autre part, dans un esprit de bonne volonté et de collaboration au sein de l’Organisation de Coopération de Shanghai, Narendra Modi ne vient-il pas plutôt tel un Janus, au terme de ces allégeances depuis le début de son mandat en tant que Premier ministre (2014), de se révéler comme une sorte de cheval de Troie anglo-étatsuno-israélien, envoyé pour saboter la promotion par la Chine d’une nouvelle route de la soie économique eurasiatique ?

La réponse n’est pas encore connue précisément par l’auteur. Cependant une source indienne bien placée disposant de liens étroits avec les forces militaires indiennes, m’a fait savoir au gré d’une correspondance privée récente, que peu de temps après l’élection de Trump en novembre de l’année dernière, un conseiller senior du Renseignement états-unien au sein du premier cercle de Trump, a déclaré sans ambages qu’en lieu et place d’une guerre entre les États-Unis et la Chine, il y aurait plutôt une guerre entre l’Inde et la Chine par-dessus l’Himalaya. C’était en novembre dernier. À cette époque, le Doklam était complètement calme.

Traduction
Jean-Louis Scarsi

Source
New Eastern Outlook (Russie)

[1] “In Welcoming Shinzo Abe, Trump Affirms U.S. Commitment to Defending Japan”, Julie Hirschfeld & Peter Baker, The New York Times, February 10, 2017.

[2] “Sanctioning Syed Salahuddin : Too Little, Too Late”, Sudha Ramachandran, Terrorism Monitor Volume : 15 Issue : 15, Jamestown Foundation, July 28, 2017.

[3] “Top 10 takeaways from Modi’s U.S. visit”, The Hindu, June 27, 2017.

[4] Deadly Impasse : Kashmir and Inda-Pakistani Relations at the Dawn of a New Century, Sumit Ganguly, Cambridge University Press, 2016.

[5] “What is the Doval doctrine ?”, Ankith Bp, Quora, September 19, 2016.

[6] “New Aftergrowth in India, China Doklam Dispute”, Sputnik, August 3, 2017.

F. William Engdahl

F. William Engdahl Journaliste états-unien, spécialiste des questions énergétiques et géopolitiques. Dernier ouvrage paru en français : OGM : semences de destruction – L’arme de la faim (Jean-Cyrille Godefroy éd., 2008). Dernier ouvrage en anglais : Gods of Money : Wall Street and the Death of the American Century (2010).

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