Archives pour la catégorie Inde

QUAD à trois roues

QUAD à trois roues

Publié le 10 Mars 2019 par Observatus geopoliticus in Etats-UnisSous-continent indienChine

Mauvaise nouvelle pour l’empire, une de plus : tonton Sam a eu un accident de QUAD. Aux dernières nouvelles, il boîte bas et a le moral dans ses rangers. Le fidèle lecteur, lui, était prévenu. Il y a cinq mois, nous écrivions, après la très importante visite de Vladimirovitch à New Delhi :

Poutine et Modi ont, dans leur déclaration finale, insisté à plusieurs reprises sur la « nécessité de consolider le monde multipolaire et les relations multilatérales ». Ils ont même évoqué l’idée d’une architecture de sécurité régionale dans la zone indo-pacifique. Décodage : l’unipolarité américaine est rejetée. En un mot :

Pour Moon of Alabama et l’excellent Bhadrakumar, Modi a signé la fin du QUAD. Quézako ? Votre serviteur a déjà eu l’occasion d’expliquer la stratégie américaine des chaînes d’îles afin de contenir l’Eurasie :

Les Philippines sont d’importance : dans l’encerclement de l’Eurasie par les Etats-Unis, elles sont la clé du sud-est.

Elle fait même partie d’un réseau de containment mis en place par les Etats-Unis dans les années 50 : l’Island chain strategy ou, en bon français, stratégie des chaînes d’îles. Si ce fait est très peu connu en Europe et n’est jamais évoqué dans les médias, même les moins mauvais, il occupe pourtant les pensées des amiraux chinois et américains ainsi que les états-majors de tous les pays de la région ou les publications spécialisées (tag spécial dans The Diplomat, revue japonaise par ailleurs très favorable à l’empire).

Petite parenthèse historique : la réflexion stratégique autour des îles du Pacifique-ouest commença dès le début du XXème siècle, quand les Etats-Unis mirent la main sur les anciennes colonies espagnoles de Guam et… des Philippines (1898), tandis que l’Allemagne occupait les îles Marianne et Palau, et que la marine japonaise prenait son essor en dépossédant la Chine de Taïwan (1895). C’est à Haushofer, attaché militaire allemand au Japon de 1908 à 1910, que l’on doit les premières analyses sérieuses, où apparaissent déjà des considérations bien actuelles (rideau de protection, nœuds stratégiques etc.)

Pour Haushofer, cependant, ces chaînes d’îles constituaient pour les Etats continentaux comme la Chine ou l’Inde un rempart face aux menées des puissances maritimes. Les vicissitudes du XXème siècle et l’inexorable extension de l’empire US ont retourné la donne : ces arcs insulaires étaient désormais un rideau de fer contenant l’Eurasie (le bloc sino-soviétique durant la Guerre froide) et « protégeant » le Pacifique américanisé.

Ce qui nous amène au Grand jeu actuel. Que le domino philippin tombe et c’est la première chaîne qui est sérieusement ébréchée. La deuxième ligne étant plus virtuelle (car uniquement maritime, sans armature terrestre véritable), c’est le Pacifique, donc les côtes américaines, qui s’ouvrent partiellement à la Chine :

Pour faire simple, le QUAD est la troisième chaîne de containment de la Chine, composé de puissances économiques importantes, en arrière ligne, inféodées aux Etats-Unis : Japon, Australie et, du moins dans les rêves des stratèges US, Inde. Cette alliance informelle, créée au milieu des années 2000, a traversé diverses vicissitudes et connaît un regain de forme avec la sinophobie primaire du Donald, pour une fois d’accord avec son Deep State. D’aucuns voient dans le QUAD le prémisse d’une OTAN indo-pacifique.

Il y a deux mois, Modi avait déjà mis le holà, montrant ainsi de profondes divergences entre l’Inde et les deux autres valets de l’empire. Son idée de sécurité régionale, avancée lors du sommet avec Poutine, semble enfoncer un clou dans le cercueil du QUAD.

Bingo ! L’amiral Phil Davidson, chef du commandement indo-pacifique de la flotte américaine, vient de reconnaître que le QUAD est mis en sommeil pour une durée indéfinie. En cause, le refus entêté de New Delhi d’en faire une alliance anti-chinoise, c’est-à-dire un outil de l’impérialisme US dans la région. Et le bonhomme de continuer : « Nous avons remis le sujet sur la table à plusieurs reprises mais le patron de la marine indienne, l’amiral Sunil Lanba, nous a très clairement fait comprendre que le QUAD n’avait pas de potentiel dans l’immédiat ». En décodé : nous ne sommes pas intéressés.

A la Chine maintenant de faire preuve d’intelligence et de renvoyer l’ascenseur à New Delhi, en cessant par exemple de prendre constamment parti pour le Pakistan dans sa guéguerre avec l’Inde. Les toutes dernières déclarations de Pékin, plus équilibrées et appelant les deux frères ennemis au dialogue, vont dans ce sens.

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Séléné entre dans le Grand jeu

Séléné entre dans le Grand jeu

Publié le 2 Mars 2019 par Observatus geopoliticus in ChineRussieEtats-Unis

Cachemire, Iran, Venezuela, Corée, Syrie… Les points chauds du globe se multiplient dans un Grand jeu en perpétuel mouvement, encore compliqué par l’erratisme de la tête impériale suite à l’élection de Trump. L’Inde et le Pakistan sont en crise ouverte et s’échangent joyeusement obus et bisbilles aériennes suite à l’attentat cachemiri. Le Venezuela attend toujours la tentative de putsch de Washington, qui commence à traîner en longueur après le fiasco de Cúcuta où le « concert humanitaire » a fait un flop musical assourdissant et l’aide américaine a été stoppée net. L’auto-proclamé Guaido est sorti du pays et ne sait plus trop comment y rentrer… En Syrie, le califat daéchique vit ses dernières heures et l’incertitude demeure sur la suite des événements qui sous-tendent la grande problématique de la guerre, à savoir la reconstitution totale de l’arc chiite. Le sommet Donald-Kim III d’Hanoï a échoué, laissant lui aussi dans l’expectative la question fondamentale derrière l’événementiel coréen : la présence militaire US en Extrême-Orient et le containment de l’Eurasie dans le Pacifique. Ne parlons même pas de la Baltique, où le Nord Stream II avance à grands pas (déjà 70% de tubes posés !), ni de l’Afghanistan où les Talibans progressent encore et sont l’un des éléments clé de la recomposition de l’Asie centrale et de la Caspienne, zone stratégique entre toutes.

Mais laissons un instant tout cela et quittons notre bonne vieille Terre pour conter fleurette à cette chère Séléné, déesse grecque de la lune. Dans un billet novateur, un honorable correspondant de nos Chroniquesabordait un point extrêmement important il y a deux ans :

Dans ce contexte de nouvelle ruée vers l’or, il convient de se demander quel cadre juridique est à l’heure actuelle en place pour contrôler l’expansion commerciale terrestre sur les corps célestes comme les planètes. Et à cette question, la réponse est bien mince. Oh, il existe bienun traité poussiéreux de l’ONU datant de 1967, qui interdisait à toute nation de s’approprier tout ou partie d’un corps céleste, ainsi que d’y installer une quelconque présence militaire.

Mais l’administration Obama a décidé de rouler dessus avec le Space Resource Act voté par le Congrès en juin 2015, qui invalide explicitement et unilatéralement les accords de non-appropriation. Son contenu est simple : le Président a toute latitude pour faciliter l’accès aux ressources extra-terrestres, leur transfert ininterrompu et leur libre vente par des entreprises américaines. Il va de soi que de telles opérations seront encadrées, cofinancées et/ou équipées par le complexe militaro-industriel, les enjeux étant trop immenses pour être laissés à la chance.

Comment garantir aux futures colonies minières, sur la Lune ou ailleurs, la sécurité des hommes et des équipements engagés ? À cette question aussi, la réponse est simple, typiquement américaine : on apprenait il y a seulement quelques jours la création d’un corps de Marines de l’espace au sein de l’armée américaine, sous le commandement d’un général 3-étoiles. Le Congrès est plutôt pour ; du côté de l’Air Force par contre, qui s’occupe ordinairement de ces affaires, on n’est pas du tout mais alors pas du tout content. Mais doit-on encore s’étonner des frasques de l’appareil US, prisonnier de ses annonces, annonces d’annonces et annonces d’annonces d’annonces…

Pas de réaction publique côté OCS, comme souvent. Les Chinois sont déjà sur la Lune depuis plusieurs années de toute façon, et les Russes ont toujours le quasi-monopole du marché du vol habité (…) Au-delà de ces considérations politiques, et en l’absence de toute législation solide, comment éviter également la privatisation galopante qui menace à court terme d’envahir la Lune, et au-delà, Mars et la ceinture d’astéroïdes ? Derrière les géants 3.0, c’est une armada d’entreprises de toutes origines qui se précipite pour glaner une part du gâteau. Accès commercial à l’espace, télécommunications, services de fret… C’est toute une logistique qui se met en place, avec pour seul but l’exploitation totale et froidement efficace de toutes les ressources accessibles dans l’espace plus ou moins proche (…)

On comprend mieux dès lors la tendance protectionniste des États-Unis, qui resserrent leurs activités autour du profit strictement national, et le rapprochement Russie/Inde/Chine qui s’établit pour le bloc OCS. La bataille ne fait que commencer, et elle s’annonce âpre.

L’affaire devient sérieuse et ne relève plus de la science fiction. Des scientifiques européens viennent d’annoncer un ambitieux plan d’établissement de mines sur la lune pour la décennie à venir, rejoignant dans la danse Chinois, Américains, Russes et Indiens. Le but : un isotope à la valeur astronomique, très présent dans le régolithe, cette couche de poussière qui recouvre la Lune. Extrêmement rare sur terre, l’hélium 3 sert dans le domaine médical ou sécuritaire (détection des matériaux radioactifs). Surtout, il permettrait une fusion nucléaire propre, révolutionnant le concept d’énergie sur Terre en donnant lieu à la construction d’une foule de petits réacteurs. On comprend dans ces conditions que son prix atteigne des niveaux faramineux : entre 3 et 5 milliards la tonne ! Or la Lune en compte au bas mot 100 000 tonnes…

Pékin, qui accumule les succès spatiaux, prévoit déjà d’y installer des mines. Moscou est depuis longtemps intéressée par la colonisation lunaire. Dans cette question à mille milliards, l’empire répond également présent et la volonté, pour l’instant toute théorique, de créer des Marines de l’espace n’est évidemment pas sans rappeler les centaines de bases US le long des routes pétrolières de la planète. Dans l’espace comme sur Terre, l’axiome de base de la stratégie hégémonique impériale demeure : le contrôle énergétique à des fins de domination. Gageons que, comme ici-bas, Russes et Chinois ne l’entendront pas de cette oreille. De quoi troubler la tranquillité de la douce Séléné…

Islamabad a le pas qui se tend

Islamabad a le pas qui se tend

Publié le 19 Février 2019 par Observatus geopoliticus in Sous-continent indien, Moyen-Orient, Chine, Etats-Unis, Asie centrale

Le Pakistan est à nouveau dans l’œil du cyclone, au centre d’une tempête dont les implications peuvent cette fois aller très loin. Les frères ennemis du sous-continent sont en effet membres de l’Organisation de Coopération de Shanghai désormais, pleinement associés à la multipolarité eurasiatique et aux aléas géopolitiques qui s’y font jour. Le temps de l’innocence est terminé, vient celui de la responsabilité. Or, le « pays des purs » ne semble peut-être pas tout à fait l’avoir compris. Petit rappel des faits…

  • Mercredi 13 février : un attentat en Iran, dans la rétive province du Baloutchistan, fait 27 morts dans un convoi des Gardiens de la Révolution.
  • Jeudi 14 février : un attentat au Cachemire indien touche un convoi de forces de sécurité indiennes et tue 44 paramilitaires.

Le Cachemire et le Baloutchistan ont un point commun : à cheval sur la frontière, ces régions ont toutes deux une portion en territoire pakistanais. C’est précisément là que le bât blesse…

Deux groupes militants sunnites – Jaish-e-Mohammed (JeM) au Cachemire, Jaïch al-Adl au Baloutschistan – ont revendiqué chacun son attaque mais, chose très rare, les deux voisins tiennent Islamabad pour responsable. Que l’Inde accuse le Pakistan après chaque attentat est certes chose courante : pendant des années, Islamabad a été au mieux complice, au pire impliqué. Que l’Iran le fasse est beaucoup plus rare.

Les mots du chef des Gardiens de la Révolution sont importants : « Le gouvernement pakistanais, qui a abrité ces contre-révolutionnaires, sait où ils se trouvent et qu’ils sont soutenus par les forces de sécurité du Pakistan. Le gouvernement pakistanais doit répondre de ce crime. S’il ne les punit pas, nos représailles viseront cette force contre-révolutionnaire et le Pakistan assumera les conséquences de son soutien à ce groupe ».

Un autre général va encore plus loin : « Ces criminels sont d’une tribu du Baloutchistan qui a été entraînée aux opérations suicide par un pays voisin. Ce pays et l’ISI doivent rendre des comptes à l’Iran. Les preuves montrent que ce groupe terroriste est soutenu financièrement par des pays du Golfe, dont un certain prince-héritier qui est au Pakistan en ce moment ». Il fait évidemment allusion à la visite d’Etat du Seoud MBS, nous y reviendrons…

Pour l’instant, Téhéran n’a pris aucune mesure, contrairement à l’Inde qui vient de retirer au Pakistan son statut de « nation la plus favorisée » (bénéficiant de faibles droits de douane). Ce statut avait résisté depuis un quart de siècle aux nombreuses attaques terroristes lancées depuis le Pakistan, c’est maintenant chose révolue. Le ciment, par exemple, est l’un des nombreux produits touchés par une augmentation de 200% (!) des droits de douane. Anecdotiquement, New Delhi pourrait boycotter le match de cricket entre les deux nations cet été (le cricket est au sous-continent ce que le football est à l’Amérique latine).

Loin de condamner l’attentat, le Premier ministre paki Imran Khan, ancienne star de cricket justement, a, au contraire, prononcé un discours tardif, menaçant et presque triomphaliste dans lequel il défie Modi.  Il a plusieurs fois fait référence à l’Afghanistan dans ce qui peut être vu comme un chantage voilé : après la défaite US, les djihadistes tourneront leurs yeux vers le Cachemire. Avec cette gloriole quelque peu infantile, Islamabad n’arrange pas son cas…

Hasard du calendrier, le Seoud est en tournée au Pakistan, en Inde (où il arrive le 20 février) puis en Chine. Et là, nous entrons dans un jeu extrêmement compliqué que l’on peut résumer schématiquement ainsi :

  • L’empire US et l’Arabie saoudite défendent le Pakistan après l’attaque contre l’Iran, beaucoup moins après celle contre l’Inde.
  • La Chine défend Islamabad après l’attaque contre l’Inde, beaucoup moins après celle contre l’Iran.

Comme l’empire, MBS doit se réjouir de voir l’Iran attaqué. Il y a un mois, Asia Times publiait un article prémonitoire, curieusement disparu depuis sur le site, sur le possible réchauffement du front baloutche contre Téhéran en concomitance avec les investissements saoudiens pour alléger le marasme économique pakistanais. Selon un schéma désespérément classique, Riyad finance déjà dans la province des mouvements religieux ultra-rigoristes et profondément anti-chiites. En novembre, c’est un avion israélien qui atterrissait mystérieusement au Pakistan. Après le Yémen, un nouveau front israoudien contre l’Iran ? C’est tout sauf impossible, d’autant que, selon un bon connaisseur, l’ISI et les Saoudiens, cornaqués par l’empire, tenteraient (le conditionnel reste de mise) de noyauter/récupérer le mouvement taliban en Afghanistan voisin pour le lancer lui aussi contre l’Iran.

Cette thèse afghane a tout de même quelques failles. S’il est très friand des espèces sonnantes et trébuchantes saoudiennes, le nouveau leadership pakistanais n’est pas connu pour son amour envers Washington. Par ailleurs, il faudrait, pour que ce plan fonctionne, que les Talibans soient sur la même ligne et, petit détail, prennent le pouvoir en Afghanistan, ce qui est encore assez loin d’être le cas. Il faudrait également, chose difficilement acceptable en termes de relations publiques, que les Américains lâchent le gouvernement afghan qui maintient de bons contacts avec Téhéran. Enfin, les rusés Perses ont pris les devants depuis quelques mois et ont noué de discrets mais réels contacts avec des commandants talibans. A suivre…

Toujours est-il que l’immixtion saoudienne au Baloutchistan est évidemment vue avec grande méfiance par l’Iran ainsi que par le Qatar, dont le principal média, Al Jazeera, encourage le Pakistan à refuser tout net l’argent saoudien. Nous sommes bien sûr ici dans la continuation de la querelle du Golfe entre Riyad et Doha : deux ans après le début de la crise, aucun signe d’apaisement n’est en vue.

L’investissement du Seoud dans la région, dont le joyau est le port sino-pakistanais de Gwadar, ne plaît pas non plus des masses à Pékin et Islamabad serait bien avisée de ne pas jouer avec le feu et irriter son meilleur allié. Car la Chine, par le biais de ses médias d’Etat, continue par ailleurs à défendre vaille que vaille le Pakistan, notamment après l’attentat du Cachemire en demandant à l’Inde de prouver ses accusations. Où l’on retrouve les vieilles alliances/rivalités du temps de la Guerre froide, qui ont bien du mal à disparaître tout à fait…

MBS, lui, est sur une position différente vis-à-vis de l’Inde et fera vraisemblablement office d’improbable émissaire de la paix entre Islamabad et New Delhi. Voir le démembreur de Khashoggi et financeur du djihadisme jouer les militants pacifistes n’est pas le dernier paradoxe de cette histoire.

L’empire US ne sait pas non plus trop sur quel pied danser. Il est clairement irrité par l’Inde suite à l’achat des S-400 à la Russie. La poursuite des relations fructueuses entre New Delhi et Téhéran et la collaboration avec le Venezuela de Maduro font grincer les dents de l’oncle Sam. Il y a quelques jours, Bolton s’est d’ailleurs fendu d’un commentaire menaçant : « Le soutien des nations et des entreprises au vol par Maduro des ressources du Venezuela ne sera pas oublié ».

D’un autre côté, le relativement anti-américain Imran Khan n’a jamais été la tasse de thé de Washington et le Congrès discute même de la possibilité de supprimer le statut du Pakistan en tant que major non-NATO ally. Muet (d’admiration) concernant l’attentat en Iran, l’empire a été pris par surprise sur le Cachemire, obligeant Bolton à retourner sa moustache dès le lendemain de sa menace voilée à New Delhi et à assurer l’Inde du soutien américain.

Last but not least, dans cet invraisemblable maelström, un acteur majeur brille par son silence : la Russie, qui s’est contentée du minimum vital en offrant ses condoléances à tout le monde. Les bisbilles irano-pakistano-indiennes doivent bien embêter le Kremlin au moment où l’empire américain décline et la multipolarité eurasienne prend de l’ampleur. En bon observateur, Vladimirovitch doit méditer cet axiome simple de physique transposable en géopolitique : plus un corps grossit, plus des réactions parfois inattendues et hétérogènes se font jour en son sein.

L’Organisation de Coopération de Shanghai, à laquelle tout ce joli monde est maintenant lié à l’exception de Washington, saura-t-elle ramener la concorde ? Le prochain sommet de juin vaudra son pesant d’or…

La Chine exprime sa forte opposition à la visite de Narendra Modi dans une région sur la section est de sa frontière avec l’Inde

La Chine exprime sa forte opposition à la visite de Narendra Modi dans une région sur la section est de sa frontière avec l’Inde

© Chine Nouvelle (Xinhua), Le 09/02/2019 20:13

Le ministère chinois des Affaires étrangères a exprimé samedi sa forte opposition à la visite du Premier ministre indien, Narendra Modi, dans une région sur la section est de la frontière sino-indienne.

La porte-parole Hua Chunying a tenu ces propos en réponse à une question sur des informations concernant la visite du Premier ministre Modi dans le soi-disant « Arunachal Pradesh » dans la journée.

« La position chinoise sur la question de la frontière sino-indienne est constante et claire », a déclaré Mme Hua, soulignant que le gouvernement chinois n’avait jamais reconnu le soi-disant « Arunachal Pradesh ».

Exhortant la partie indienne à garder à l’esprit les intérêts communs des deux pays, Mme Hua a appelé le pays voisin à respecter les intérêts et préoccupations de la partie chinoise, à chérir l’élan d’amélioration dans les relations bilatérales et à s’abstenir de « tout acte susceptible de conduire à une escalade des différends ou de compliquer la question frontalière ».

https://chine.in/actualite/cn/exprime-forte-opposition-visite_116487.html

Dedo pour l’empire

Dedo pour l’empire

Publié le 9 Décembre 2018 par Observatus geopoliticus in Economie, Etats-Unis

Le hasard faisant bien les choses, dedo(llarisation) signifie « doigt » en espagnol. Il est vrai que le grand mouvement planétaire d’abandon progressif du billet vert doit être particulièrement douloureux pour le système financier américain, pilier de la domination impériale durant des décennies.

Continuant sur la lancée de ce qu’il dit depuis longtemps et avec son célèbre sens de la formule, le facétieux président russe s’en est donné à cœur joie il y a quelques jours en parlant de la sanctionnite aiguë de Washington : « Ce n’est pas nous qui quittons le dollar, c’est le dollar qui nous quitte. Ceux qui prennent de telles décisions ne se tirent pas une balle dans le pied, mais plus haut. »

Pour la Russie, le Wall Street Journal lui-même doit reconnaître que cela commence à porter ses fruits. Même les euronouilles, lassés de toujours payer les pots cassés, veulent s’y mettre, notamment dans les échanges avec l’Iran. Et l’on ne compte plus les pays qui se sont déjà partiellement engagés dans la voie de la dédollarisation. Nous les avons régulièrement cités dans ces Chroniques.

Dernier exemple en date : l’Inde et les Emirats Arabes Unis ont signé un accord SWAP pour commencer à commercer dans leurs monnaies respectives. Objectif avoué : squizzer le dollar dans leurs échanges.

La confiance est, et a toujours été, l’un des fondements de la domination des empires. Que des pays peu suspects d’anti-américanisme comme ces deux-là en arrivent à cette décision montre à quel point la perte de confiance envers Washington s’est durablement installée sur notre planète. Prémisse inévitable du déclin…

 

*****

Chers amis, désolé pour cette longue interruption mais j’étais extrêmement occupé ce dernier mois. Les choses devraient maintenant rentrer dans l’ordre.

Bien à vous tous et merci encore de votre confiance.

Un RIC chasse un BRICS

Un RIC chasse un BRICS

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Un RIC chasse un BRICS

Le BRICS (d’abord BRIC) eut son heure de gloire, durant les années 2008-2015, lorsque Lula (puis Rousseff) étai(en)t aux affaires au Brésil et que l’Afrique du Sud était dirigée par Jacob Zuma. Puis les temps ont changé et le BRICS a perdu sa dynamique politique avec des changements de présidents et d’orientation, l’effacement du Brésil et de l’Afrique du Sud, et aussi une certaine incertitude en ce qui concernait l’Inde avec son nouveau Premier ministre Modi.

Mais voici qu’un événement a eu lieu en marge du G-20, que nous signale notre ami et remarquable commentateur retraité des affaires diplomatiques indiennes, M.K. Bhadrakumar. A l’initiative de Poutine s’est tenu un sommet à trois, avec Xi pour la Chine et Modi pour l’Inde. On voit qu’on retrouve le RIC du BRICS, avec les trois membres les plus importants. Les trois présidents ont convenu que ce “format”-RIC leur convenait et qu’on se reverrait à trois en marge d’autres rencontres multinationales.

Le format-RIC rapproche l’Inde de la Chine, à la satisfaction de la Russie qui a d’excellentes relations avec les deux pays. Bhadrakumar, qui craignait beaucoup une dérive proaméricaniste de Modi, signale combien le Premier ministre indien a été indirectement très critique des USA dans son communiqué siuivant le sommet-RIC, après plusieurs récentes occasions où il a affirmé une position plus proche de ses deux partenaires et critique des USA. Il est évident que le RIC a, pour cause de son ébauche de formation, le souci de ses membres de se prévenir contre la politique erratique et dangereuse pour le monde des USA. Les rapports personnels ont leur importance dans cette évolution stratégique d’une grande importance : « Les relations personnelles entre les trois hommes sont d’ores et déjà excellentes. Une chose remarquable dans ce sommet des RIC, c’est la congruence stratégique des communiqués russe, indien et chinois. »

Par conséquent, il faut désormais commencer à considérer qu’on pourrait voir apparaître un nouveau “bloc”, le RIC chassant le BRICS, avec une pesanteur stratégique déterminée par des intérêts communs. Bhadrakumar signale que le RIC rejoint une idée prophétique du ministre des affaires étrangères de Eltsine, Evgueny Primakov : le “triangle de Primakov” (le RIC d’aujourd’hui), proposé en 1998, – en avance sur son temps, mais le termps désormais venu…

L’enthousiasme qui pointe sous sa plume toujours très retenue indique combien l’ancien diplomate indien est impressionné par la formation du RIC. Ci-dessous, le texte de M.K. Bhadrakumar, dans Strategic-Culture.org du 4 décembre 2018.

dde.org

http://www.dedefensa.org/article/un-ric-chasse-un-brics

L’Afghanistan occupe une place centrale dans le nouveau grand jeu

L’Afghanistan occupe une place centrale dans le nouveau grand jeu

«La route longue et sinueuse ne fait que commencer - Un processus de paix mené par la Russie et la Chine, y compris les talibans - Un Afghanistan stable - Islamabad en tant que garant - Une solution entièrement asiatique. Les envahisseurs occidentaux ne sont pas les bienvenus.» 

Pepe EscobarPar Pepe Escobar – Le 19 novembre 2018 – Source Russia Insider

Dans le «cimetière des empires», l’Afghanistan ne cesse de vivre des rebondissements géopolitiques et historiques. La semaine dernière à Moscou, un autre chapitre crucial de cette histoire épique a été écrit lorsque la Russie s’est engagée à utiliser ses muscles diplomatiques pour stimuler les efforts de paix dans ce pays déchiré par la guerre.

Accompagné de représentants afghans et de leurs rivaux talibans, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a parlé de « travailler de concert avec les partenaires régionaux et les amis afghans réunis autour de cette table ».


« Je compte sur vous pour mener une conversation sérieuse et constructive qui justifiera les espoirs du peuple afghan », a-t-il déclaré.

Dans les années 1980, l’Union soviétique avait déclenché une guerre désastreuse dans le pays. Trente ans plus tard, la Russie assume désormais le rôle principal de médiateur dans cette version du Grand jeu au XXIe siècle.

L’affiche à Moscou était diversifiée.

Quatre membres [afghans] du Haut Conseil de la paix, chargés de tenter un dialogue avec les talibans, ont pris part aux discussions. Cependant, le ministère des Affaires étrangères afghan a fait un effort supplémentaire pour souligner que le conseil ne représente pas le gouvernement afghan.

En effet, Kaboul et les anciens membres de l’Alliance du Nord, qui forment une sorte de cercle « protecteur » autour du président Ashraf Ghani, refusent en fait tout dialogue avec les Talibans, qui étaient leurs ennemis mortels jusqu’en 2001.

Les Talibans, pour leur part, ont envoyé une délégation de cinq personnes, bien que le porte-parole, Zabiullah Mujahid, ait déclaré qu’il ne ferait «aucune sorte de négociation» avec Kaboul. Il s’agissait «de trouver une solution pacifique à la question de l’Afghanistan».

Les diplomates pakistanais confirment que les Talibans ne négocieront sur des questions importantes qu’après la conclusion d’un accord avec les États-Unis sur un calendrier de retrait complet.

La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a souligné que c’était la première fois qu’une délégation taliban assistait à une réunion internationale de haut niveau. Le fait que Moscou qualifie les Talibans d’organisation terroriste est encore plus frappant.

Moscou a également invité la Chine, le Pakistan, l’Inde, l’Iran, les cinq pays d’Europe centrale et les États-Unis. Washington n’a envoyé qu’un diplomate de l’ambassade américaine à Moscou en tant qu’observateur. Le nouvel envoyé spécial américain pour la paix en Afghanistan, Zalmay Khalilzad, largement connu, dans un passé récent, comme « l’Afghan de Bush », n’a pas fait beaucoup de progrès lors de ses rencontres avec des responsables talibans au Qatar ces derniers mois.

L’Inde – qui n’aime pas vraiment « un processus de paix dirigé par les Afghans » et encouragé par le Pakistan – a envoyé un émissaire « à un niveau non officiel » et a reçu un savon de la part de Lavrov du style « Ne gémissez pas, soyez constructifs » .

Malgré tout, ce n’était que le début. Il y aura un suivi – bien qu’aucune date n’ait été fixée.

Autant pour l’opération « Enduring Freedom »

Depuis la campagne de bombardement américaine et l’invasion de l’Afghanistan alors contrôlé par les Talibans il y a 17 ans, la paix s’est révélée insaisissable. Les talibans ont toujours une présence importante dans le pays et ont bien le vent en poupe.

Les diplomates à Islamabad confirment que Kaboul exerce peut-être son pouvoir sur environ 60% de la population, mais l’essentiel c’est que seulement 55% des 407 districts de l’Afghanistan, et peut-être même moins, se soumettent à Kaboul. Les talibans sont en progrès au nord-est, au sud-ouest et au sud-est.

Il a fallu beaucoup de temps au nouveau chef des opérations des États-Unis et de l’OTAN, le général Austin Scott Miller, pour admettre ce qui était absolument évident : « Cela ne sera pas gagné militairement … cela va aboutir à une solution politique », a-t-il déclaré.

La force militaire la plus formidable au monde ne peut tout simplement pas gagner la guerre.

Pourtant, après que pas moins de 100 000 soldats américains et otanesques, ainsi que 250 000 soldats de l’armée et de la police afghanes, formés par les États-Unis, ont échoué, au fil des ans, à empêcher les talibans de gouverner des provinces entières, Washington semble déterminé à blâmer Islamabad pour ce bourbier militaire.

Les États-Unis estiment que le « soutien » caché du Pakistan aux talibans a aggravé la situation et déstabilisé le gouvernement de Kaboul.

Il n’est pas surprenant que l’envoyé présidentiel russe pour l’Afghanistan, Zamir Kabulov, soit allé droit au but. « L’Occident a perdu la guerre en Afghanistan … la présence des États-Unis et de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) n’a pas seulement échoué à résoudre le problème, elle l’a même exacerbée. »

Lavrov, pour sa part, est très préoccupé par l’expansion de Daesh, connue dans la région comme ISIS-Khorasan. Il a averti, à juste titre, que des « sponsors étrangers » permettent à ISIS-Khorasan de « transformer l’Afghanistan en un tremplin pour son expansion en Asie centrale ». Pékin est d’accord.

Un grand plan sino-russe

Ce n’est un secret pour aucun des grands acteurs que Washington n’abandonnera pas sa base afghane privilégiée à l’intersection de l’Asie centrale et de l’Asie du Sud pour diverses raisons, notamment le suivi et la surveillance de « menaces » stratégiques telles que la Russie et la Chine.

En parallèle, l’éternel récit du « Pakistan joue un double jeu » ne disparaîtra tout simplement pas, même si Islamabad a montré en détail comment les talibans pakistanais se sont régulièrement vu offrir un refuge dans l’est de l’Afghanistan par les agents du RAW (services de renseignement indiens).

Cela n’empêche pas le fait que Islamabad a un grave problème afghan. La doctrine militaire stipule que le Pakistan ne peut pas jouer sur l’échiquier géopolitique sud-asiatique, et projeter sa puissance à l’égal de l’Inde, sans contrôler la « profondeur stratégique » de l’Afghanistan.

Ajoutez à cela le problème absolument insoluble de la ligne Durand, créée en 1893 pour séparer l’Afghanistan de l’Empire britannique indien. Cent ans plus tard, Islamabad a totalement rejeté l’appel de Kaboul pour renégocier la ligne Durand, conformément à une disposition du traité initial. Pour Islamabad, la ligne Durand restera à perpétuité en tant que frontière internationale valable.

Au milieu des années 90, le pouvoir à Islamabad pensait qu’en soutenant les talibans, ils finiraient par reconnaître la ligne Durand et, au-delà, dissiperaient  l’impulsivité du nationalisme pachtoune et l’appel à la création d’un « Pachtounistan ».

Islamabad était toujours censé diriger la narration. L’histoire, cependant, l’a complètement renversée. En fait, c’est le nationalisme pachtoune et l’islamisme extrémiste de la variété Deobandi qui ont fini par contaminer les Pachtounes pakistanais.

Pourtant, les Pachtounes ne seront peut-être pas les acteurs principaux de la dernière saison de cet Hindu Kush spectaculaire. Cela pourrait être la Chine.

Ce qui compte le plus pour la Chine, c’est que l’Afghanistan devienne une partie intégrante du Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC). C’est exactement ce que l’émissaire chinois Yao Jing a déclaré lors de la séance d’ouverture du 4e dialogue trilatéral à Islamabad entre la Chine, le Pakistan et l’Afghanistan cette semaine :

«Kaboul peut servir de passerelle pour élargir la connectivité entre les régions d’Asie de l’Est, d’Asie du Sud et d’Asie centrale».

Le sénateur pakistanais Mushahid Hussain Sayed a déclaré :

« La Grande Asie du Sud est devenue un concept géo-économique fondé sur l’économie et l’énergie, les routes et les chemins de fer, les ports et les pipelines, et le Pakistan est le centre de cette connectivité grâce au CPEC. »

Pour Beijing, le CPEC ne peut réaliser son énorme potentiel que si les relations entre le Pakistan et l’Inde sont normalisées. Et cette voie passe par l’Afghanistan. La Chine vise une ouverture depuis des années. Les agents des services de renseignement chinois ont rencontré les talibans partout, du Xinjiang à Karachi et de Peshawar à Doha.

La donne de la Chine est extrêmement séduisante. Pékin est le seul capable de s’entendre avec tous les autres acteurs majeurs : Kaboul, les Talibans, l’ancienne Alliance du Nord, l’Iran, la Russie, l’Asie centrale, les États-Unis, l’Union européenne, l’Arabie saoudite, la Turquie et – enfin, les frères «de toujours, par tous les temps» du Pakistan.

Le seul problème est l’Inde. Mais maintenant, au sein de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), ils sont tous autour de la même table – avec l’Iran et l’Afghanistan eux-mêmes en tant qu’observateurs. Tout le monde sait qu’une Pax Sinica [Paix chinoise] en Afghanistan impliquerait des tonnes d’investissement, de connectivité et d’intégration commerciale. Où est le mal ?

C’est l’objectif ultime des pourparlers de paix en cours à Moscou. Cela fait partie d’une stratégie SCO concertée qui fait l’objet de discussions depuis des années. Le voyage sur la route longue et sinueuse commence tout juste.

Un processus de paix mené par la Russie et la Chine, talibans inclus, un Afghanistan stable, Islamabad en tant que garant, une solution entièrement asiatique. Les envahisseurs occidentaux ne sont pas bienvenus.

Pepe Escobar 

Traduit par jj, relu par Diane pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/lafghanistan-occupe-une-place-centrale-dans-le-nouveau-grand-jeu

 

L’Inde et sa diaspora : une synergie géopolitique ?

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L’Inde et sa diaspora : une synergie géopolitique ?

Par Gérard-François DUMONT, le 11 novembre 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Recteur, Professeur à l’Université de Paris-Sorbonne. Président de la revue Population & Avenir. Membre Conseil scientifique du Diploweb.com

Rapportée à la population de l’Inde, la diaspora indienne apparaît faible, avec 2 % de la population du pays. Mais son niveau économique représente pour l’Inde un atout et son implantation géographique variée – dont une forte présence aux États-Unis – en fait un relais important de l’action diplomatique de l’Inde.
Auteur d’un ouvrage fondateur, « Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations », (éd. Ellipses) Gérard-François Dumont donne ici un exemple important de la dimension géopolitique des diasporas.

SOUS L’EFFET des migrations internationales, de nombreux pays comptent des ressortissants ou des descendants de ressortissants qui habitent dans des pays étrangers. Avec l’essor des moyens de communication, ces personnes peuvent conserver des liens forts avec leur pays d’origine ou celui de leurs ascendants. C’est ainsi que le terme diaspora, usité pendant deux millénaires au singulier car il concernait exclusivement les juifs chassés de Palestine, s’applique désormais au pluriel [1] à des personnes vivant dans un autre pays que celui dont eux ou leurs parents sont originaires. Or, cette réalité nouvelle qu’est l’existence de groupes diasporiques peut-elle avoir des effets géopolitiques ? Afin de répondre à cette question, analysons ici l’exemple de la diaspora indienne dans le monde, ou plus précisément des diasporas indiennes dispersées sur tous les continents et dans de nombreux pays.

Cela nécessite d’abord de comprendre les flux migratoires explicatifs de l’existence de diasporas indiennes. Il conviendra ensuite d’en prendre la mesure géographique, vue des pays d’immigration et vue de l’Inde, et de préciser le cheminement qui a conduit les gouvernements indiens à s’intéresser à leurs diasporas. Enfin, le rôle géopolitique des diasporas indiennes sera examiné dans trois régions : l’Amérique du Nord, l’Europe et le Moyen-Orient.

L'Inde et sa diaspora : une synergie géopolitique ?
Gérard-François Dumont
Gérard-François Dumont est Professeur à l’université Paris-Sorbonne

Les vagues d’émigration à la source de groupes diasporiques

La présence de diasporas indiennes est le résultat d’émigrations qui sont un phénomène historiquement assez récent dans l’histoire de l’Inde. Ces émigrations se distinguent en quatre vagues principales.

En effet, les premiers flux d’émigration significatifs de populations d’origine indienne ne se produisent qu’au XIXe siècle. Une première vague migratoire se dirige vers l’Afrique, l’Asie du Sud-est, les Fidji et les Caraïbes (Trinidad, Jamaïque…). Elle est essentiellement motivée par la grande demande de main-d’œuvre bon marché qui naît après l’abolition britannique de l’esclavage en 1833-1834, et concerne donc notamment des territoires de l’Empire britannique recrutant des travailleurs sous contrat individuel (« indenture labour »), surtout en Inde du nord. Au cours de ce même XIXe siècle, se met en place dans le sud de l’Inde le système dit Kangani (contremaître) de recrutement familial villageois vers le Sri Lanka, la Malaisie ou la Birmanie.

La deuxième grande vague migratoire se déploie un siècle plus tard, après l’indépendance de l’Inde en 1947, donc dans la seconde moitié du vingtième siècle. Elle concerne des Indiens bénéficiant généralement d’une certaine qualification et se dirigeant vers des pays développés. La cause est principalement économique car l’Inde a privilégié, dans les premières décennies de son indépendance, des politiques économiques assez proches de la logique soviétique qui, avec la mise en place d’une importante bureaucratie, corsètent l’économie et nuisent au développement.

La troisième vague migratoire, qui commence dans les années 1970, prend des directions géographiques très différentes des deux précédentes, avec un contexte juridique des pays de destination également fort différent. Elle est déclenchée par les besoins croissants des pays producteurs de pétrole d’Asie occidentale qui recrutent des travailleurs temporaires peu qualifiés.

Enfin, et même si les deux dernières vagues continuent d’exercer des effets, les facteurs qui se surajoutent depuis les années 1990, dus aux processus de globalisation, d’internationalisation et de mondialisation [2], conduisent à considérer l’existence d’une quatrième vague, très liée d’une part à l’ouverture économique de l’Inde et, d’autre part, au potentiel des marchés de destinations.

Deux approches statistiques de l’immigration indienne

Deux méthodes sont toujours possibles pour prendre la mesure d’une immigration : considérer, d’une part, les définitions et les statistiques des pays d’immigration et, d’autre part, celles des pays d’émigration.

Le recours à la première méthode est notamment possible dans les pays de l’OCDE qui appliquent une définition géographique de l’immigration, inventoriant les personnes résidentes sur leur sol et nées à l’étranger. Selon ce critère, les statistiques de l’OCDE [3] permettent de mettre en évidence l’importance de l’immigration indienne aux États-Unis, avec plus de 2 200 000 personnes en 2014, devant le Royaume-Uni avec 784 000 personnes, puis le Canada avec plus de 550 000 personnes.

Mais cette approche géographique donne une idée insuffisante de l’apport de l’immigration indienne. En effet, l’immigration ne rend ni stérile ni immortel et toute immigration a des effets sur le mouvement naturel dans le pays d’arrivée. En outre, le fait de naître dans un pays ne signifie nullement le refus des éléments identitaires issus de parents ayant émigré de leur pays de naissance. En conséquence, l’Inde a défini sa propre méthode pour chiffrer le nombre de personnes issues de l’émigration indienne, méthode qui conduit à des chiffres nettement plus élevés que les précédents. Il en résulte, par exemple, que le gouvernement indien estime, en 2015, à 1,8 million les effectifs de la diaspora indienne dans ce pays, un chiffre 2,3 fois supérieur au nombre donné par le Royaume-Uni pour quantifier les personnes y résidant et nées en Inde. Quel cheminement a conduit à une telle différence statistique [4] ?

La prise de conscience par l’Inde de sa diaspora

En réalité, les premiers gouvernements de 1947, donc l’Inde de Nehru, prône l’intégration des communautés indiennes émigrées dans les nouveaux États issus du démembrement de l’Empire britannique. Certes, les personnes ayant émigré sont désignées comme des Indiens d’outre-mer (« overseas Indians »), même si elles n’avaient pas accompli un parcours maritime lors de leur migration ; mais, par exemple, les Indiens résidant en Birmanie ou en Malaisie sont enjoints à adopter la nationalité de ces nouveaux États. L’attitude de désintérêt du gouvernement indien pour ses émigrés d’outre-mer est tout particulièrement mise en évidence en 1972 par le refus de l’Inde d’accueillir l’ensemble de ses ressortissants d’outre-mer qui se trouvent expulsés d’Ouganda.

Le changement d’attitude du gouvernement indien commence en 1986 : la prise de conscience de l’utilité éventuelle pour l’Inde des Indiens d’outre-mer conduit à la création, au sein du département de l’industrie, d’un service pour faciliter les procédures d’investissement des non-résidents. Cette première initiative témoigne du rôle économique possible des diasporas indiennes, mais guère de leur éventuel rôle géopolitique.

À compter des années 1990, le gouvernement indien déploie de nouvelles initiatives pour mobiliser la diaspora indienne au profit de son pays. Le terme diaspora, pour désigner les Indiens ayant entrepris d’émigrer, devient utilisé au sein de son ministère des Affaires étrangères, par une division des Indiens non-résidents et des personnes d’origine indienne. En mars 1999, une carte pour les personnes d’origine indienne est instituée pour leur faciliter notamment l’accès à la propriété et l’octroi d’un visa de long séjour permettant de faciliter les déplacements entre le pays de résidence et l’Inde.

Puis les années 2000 prolongent les initiatives précédentes. En août 2000, un Haut Conseil de la diaspora indienne est installé. Deux ans plus tard, un rapport de ce Haut Conseil affiche, parmi ses six objectifs, sa volonté de « transformer les membres de la diaspora en ambassadeurs de l’Inde ». En 2003, un amendement à la loi sur la citoyenneté permettant de créer une citoyenneté d’outre-mer pour des nationaux d’autres pays d’origine indienne. La même année, est organisée pour la première fois une journée des expatriés indiens (Pravasi Bharatiya Divas). Sa date est fixée au 9 janvier, qui correspond à la commémoration du retour définitif de Gandhi d’Afrique du Sud en Inde en 1915. Cette journée réunit 2 000 délégués des diasporas indiennes venus de 61 pays. Il est alors décidé la création d’une nouvelle décoration créée spécifiquement pour les membres de la diaspora indienne.

Deux ans plus tard, en janvier 2005, lors de la conférence du Pravasi Bharatiya Divas, le Premier ministre indien Manmohan Singh fait état de son espoir de voir un jour tous les descendants d’immigrants indiens vivant dans différents pays du monde bénéficier de la citoyenneté indienne s’ils le désirent. L’Inde souhaiterait donc l’octroi de la double nationalité à tous les descendants des Indiens vivant à l’étranger [5].

Pour illustrer l’importance désormais reconnue de la diaspora indienne par le gouvernement du pays, précisons le thème de la 6ème édition de janvier 2008 de la Pravasi Bharatiya Divas à New Delhi : « Une diaspora engagée : le moyen d’avancer » (Engaging the diaspora the way ahead). À cette occasion, l’Inde remet au chef du gouvernement mauricien le « Pravasi Bharatiya Samman Award », une récompense pour sa contribution « exceptionnelle » en tant que fils d’immigrant indien.

Parallèlement, pour attester l’importance attachée à ses diasporas, l’Inde décide d’en donner une définition précise permettant l’établissement de statistiques par le ministère indien des Affaires étrangères. Les membres des diasporas relèvent de deux types : les personnes d’origine indienne (person of indian origin ou PIO) et les Indiens non-résidents (Non resident Indians ou NRIs), qui peuvent toutes disposer d’un document prouvant leur origine, même si elles n’ont pas la nationalité indienne. Les personnes d’origine indienne, dont certaines sont des descendants de la première vague migratoire présentée ci-dessus, relèvent de trois natures :
. toute personne qui a possédé auparavant un passeport indien ;
. toute personne dont les parents, un des grands-parents ou un des arrière-grands-parents sont nés, ou ont eu une résidence permanente sur le territoire de l’Inde tel que défini par les lois indiennes (donc à l’exclusion du Pakistan et du Bangladesh) ;
. le conjoint d’un citoyen indien ou d’une personne d’origine indienne entrant dans l’une des deux catégories ci-dessus.

Le second ensemble formant la diaspora indienne, selon les normes des autorités de l’Inde, est celui des Indiens non-résidents (« Non resident Indians » ou NRIs). Ce sont des citoyens indiens, de nationalité indienne, ayant un passeport indien et résidant en dehors de l’Inde pour une période indéfinie, en raison d’un emploi à l’étranger ou pour tout autre motif. Dans les faits, les Indiens non-résidents sont le plus souvent des émigrés récents et considérés comme des émigrants temporaires. On peut néanmoins penser que leur émigration temporaire pourrait devenir définitive quand elle s’oriente vers des pays ouverts à la naturalisation, comme en Europe ou en Amérique du Nord, mais devrait rester temporaire lorsqu’elle va vers des pays où l’accès à la citoyenneté est impossible, comme les pays du Golfe.

En appliquant les définitions ci-dessus, au milieu des années 2010, la diaspora indienne compte 28 millions de personnes (NRI+PIO) selon le Ministry of Overseas Indian Affairs. Analysons sa répartition géographique qui s’étend dans 130 pays.

Pluralité géographique avec de fortes concentrations

Si l’on considère les pays de la diaspora indienne par ordre d’importance en 2015 [6], neuf pays comptent plus d’un million d’Indiens (soit, dans l’ordre décroissant, États-Unis, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Malaisie, Myanmar, Afrique du Sud, Royaume-Uni, Sri Lanka et Canada) et vingt pays en comptent plus de 100 000. La diaspora indienne aux États-Unis est le résultat d’une immigration fort récente, due essentiellement à la quatrième vague migratoire précisée ci-dessus. La deuxième place de l’Arabie Saoudite, ainsi que la troisième des Émirats arabes unis, s’inscrit selon la logique de la troisième vague migratoire, tandis que le Royaume-Uni cumule des effets indirects de la première vague migratoire (du fait de la ré-émigration à partir de colonies anglaises) et des deuxième et quatrième vagues.

La quatrième place de la Malaisie dans le classement, avec 2,1 millions d’Indiens de la diaspora, est l’héritage du système dit Kangani (contremaître) cité ci-dessus, c’est-à-dire de la pratique d’un recrutement familial villageois qui a prévalu surtout dans le sud de l’Inde, au XIXe siècle. Ces 2,1 millions sont donc essentiellement des personnes d’origine indienne. La cinquième place de la Birmanie-Myanmar voisine, avec 2 millions d’Indiens, s’explique pour les mêmes raisons relevant de la première vague migratoire.

En sixième position avec 2 millions de personnes, l’Afrique du Sud hérite essentiellement des effets de la première vague migratoire. La présence indienne y est même parfois plus ancienne, mais elle demeura longtemps très faible. Elle commence en 1653, lorsque des marchands néerlandais vendent des Indiens comme esclaves à des Néerlandais de la colonie du Cap. Mais elle prend surtout de l’importance après l’abolition de l’esclavage dans l’empire britannique en 1833-1834. Les travailleurs indiens pour les plantations sud-africaines viennent principalement du Bihâr (au nord de l’Inde, dans l’est de la plaine indo-gangétique), de l’Uttar Pradesh oriental (Inde du Nord), du Tamil Nadu (sud-est) et de l’Andhra Pradesh (sud-est). Plus tard, arrivent aussi des commerçants du Gujarat (ouest de l’Inde) qui émigrent comme « passagers libres » (« free passagers »). Les travailleurs indiens exercent aussi des fonctions de dockers, de mineurs, ou dans les chemins de fer, des services municipaux et domestiques. Comme certains Indiens réussissent dans le commerce en concurrençant les Blancs, l’administration coloniale édicte des lois les discriminant. Une longue bataille pour l’égalité s’ensuit, pour laquelle Gandhi, arrivé en 1893, joue un rôle majeur. En 1894, sont créés le Congrès indien du Natal, puis le congrès indien du Transvaal.

Après les événements ayant conduit à la suppression définitive, en 1994, de l’apartheid, en 2016, il y a 56 millions de Sud-Africains, dont 2 millions d’Indiens, soit 3,5 % de la population totale. La moitié d’entre eux vivent au KwaZulu-Natal. Bien que porteurs d’un rôle historique pour l’indépendance de l’Inde à cause de Gandhi, les Indiens d’Afrique du Sud ont longtemps eu des liens géopolitiques avec l’Inde assez lâches pour trois raisons : leur émigration est ancienne, effectuée essentiellement entre 1860 et 1911 ; ils ont obtenu la nationalité sud-africaine dès 1961 et leur priorité a été de participer à la construction de la nation sud-africaine. Toutefois, la population d’origine indienne a créé une South African Federation pour promouvoir la culture indienne et lui donner toute son importance.

Dans le reste de l’Afrique, hormis Maurice et la Réunion, la communauté indienne n’atteint jamais une proportion aussi importante qu’en Afrique du Sud. Le nombre des immigrés indiens, assez élevé en Afrique australe, a même diminué après les indépendances lorsque les nouveaux gouvernements ont conduit des politiques défavorables aux habitants d’origine non-africaine. Par exemple, en 1972, toutes les personnes d’origine asiatique ont été chassées de l’Ouganda par le Président Idi Amin. Une partie seulement, minoritaire, de la diaspora est donc revenue en Inde car le nombre de personnes que le gouvernement indien était prêt à accueillir était plafonné à 15 000. La majorité des environ 100 000 expulsés a gagné la métropole de l’ancien colonisateur, donc le Royaume-Uni, comme précédemment les Indiens du Kenya à la fin des années 1960.

L’importance relative de la diaspora indienne

Considérons désormais la proportion de la diaspora indienne dans la population totale des pays où elle réside. Des distinctions nettes apparaissent à nouveau selon les vagues migratoires. La première, celle du XIXe siècle, explique que les Indiens forment 55 % de la population de Maurice, 50 % de la population de la Guyana, et des pourcentages supérieurs à 25 % aux Fidji, à Trinité et Tobago, au Surinam et à La Réunion. Les proportions d’Indiens les plus élevées dans la population des pays se trouvent donc dans des îles de l’océan Indien ou dans des pays riverains de la mer des Caraïbes, effets directs de l’abolition de l’esclavage.

Maurice est le seul pays où les personnes d’origine indienne constituent la majorité de la population. Nombre d’entre elles, souvent originaires du district de Bhojpuri dans le Bihâr, situé au nord de l’Inde (dans l’Est de la plaine indo-gangétique), descendent des émigrations consécutives à l’abolition de l’esclavage. À La Réunion, depuis 1920, les personnes d’origine indienne ont la nationalité française et des droits politiques et sociaux complets, ce qui leur permet depuis d’exercer un rôle important dans la vie politique locale.

Puis se distinguent des pays du Golfe (Arabie saoudite, Émirats Arabes Unis, Bahreïn, Qatar, Oman et Koweït), destinations de la troisième vague migratoire, avec des proportions d’Indiens d’autant plus élevées qu’il s’agit de pays faiblement peuplés disposant d’une main-d’œuvre largement insuffisante pour leurs activités liées aux hydrocarbures, pour leurs besoins économiques courants ou pour leur diversification économique comme à Dubaï [7].

L’examen de la diversité du poids et de la nature de la diaspora indienne doit être complété, afin d’en approcher la mesure géopolitique, par l’étude spécifique de trois régions : l’Amérique du Nord, l’Europe et le Moyen-Orient.

La diaspora indienne aux États-Unis, facilitatrice géopolitique

Pour 2014, l’OCDE classe aux États-Unis l’Inde au deuxième rang des pays d’origine des immigrants, soit 2,2 millions, après le Mexique. Mais, selon les définitions de New Delhi, la diaspora indienne y est composée d’environ 4,5 millions de personnes, en raison d’une très forte hausse depuis les années 1990. La diaspora indienne est donc devenue la première diaspora asiatique, devançant la chinoise, la philippine et la diaspora japonaise, longtemps la plus nombreuse. La diversité de l’Inde se retrouve aux États-Unis, avec des associations d’originaires du Kerala, du Gujarat, du Bengale ou une Association des Américains indiens de religion chrétienne, formée à Los Angeles en 2000, sans oublier la Fédération des associations d’Indiens musulmans.

La diaspora indienne représente, avec ses membres ayant la nationalité étatsunienne, un poids électoral non négligeable. Dans les années 1980, elle commence à s’organiser politiquement pour peser au niveau local, celui des États, comme à l’échelon fédéral. Plusieurs Américains d’origine indienne occupent des postes politiques dans les États ou comme maires tandis que la diaspora indienne a, par exemple, exercé des responsabilités dans l’entourage du président Bill Clinton (1993-2001). En 2002, un Comité d’action politique de l’Inde des États-Unis est créé. En 2004, un caucus [8] de l’Inde est formé au Sénat par John Cornyn (parti républicain) et Hillary Clinton (parti démocrate) : c’est le premier caucus axé sur les pays établi au Sénat. Son objet est de favoriser les relations entre l’Inde et les États-Unis. Ce caucus facilite l’action de la diaspora indienne qui obtient, par exemple, l’augmentation du nombre de visas indiens autorisés par le Congrès.

La diaspora indienne aux États-Unis plaide pour des législations américaines favorables aux intérêts de son pays d’origine ou lors d’événements géopolitiques, comme du conflit de Kargil, alors que le contexte ne lui est pas favorable à l’origine. En effet, dans les premières décennies suivant les indépendances de 1947, le Pakistan est diplomatiquement plus proche des États-Unis, alors que les relations entre ces derniers et l’Inde [9], alors très liée à l’URSS, sont plutôt mauvaises. Au fil des années, l’action géopolitique de la diaspora indienne prend de l’importance. Sa présence réelle aux États-Unis est mise en évidence lors de ce conflit de Kargil – aussi appelé la guerre des glaciers – qui oppose l’Inde et le Pakistan en 1999, à l’heure d’une nouvelle dégradation de la situation au Cachemire qui conduit les deux pays à s’affronter. En mai 1999, des centaines de combattants islamistes, soutenus par l’armée pakistanaise dirigée par le général Musharraf, s’infiltrent et s’installent sur les hauteurs de Kargil, puis contrôlent la route stratégique Srinagar-Leh. L’Inde réagit fermement en engageant des moyens importants, notamment aériens, et la nouvelle guerre entre l’Inde et le Pakistan dure du 9 mai au 12 juillet 1999. La tentative pakistanaise de remettre en cause la situation du Cachemire est condamnée par la communauté internationale. Les États-Unis, notamment, exercent une forte pression pour obtenir le retrait des combattants et de l’armée pakistanaise.

L’influence de la diaspora indienne aux États-Unis, qui a pu s’exercer à cette occasion, s’est aussi déployée à plusieurs reprises auprès du Congrès américain pour faire gommer certains aspects législatifs défavorables à l’Inde. En 2007, la diaspora indienne a plaidé auprès des sénateurs américains en faveur de la signature de l’accord sur le nucléaire civil avec New Delhi, ce qui lui a valu les remerciements du Premier ministre indien, Manmohan Singh [10].

Au Canada, la diaspora indienne est moins nombreuse qu’aux États-Unis, mais elle y représente une proportion plus importante de la population (2,8 %) et y connaît aussi une croissance annuelle élevée. Sa présence a été symbolisée par l’élection d’un Canadien d’origine indienne, Ujjal Dosanjh, comme Premier ministre de la Colombie britannique en 2000-2001. De façon générale, les hommes politiques canadiens attachent une importance croissante à la diaspora indienne, dont le poids électoral absolu et relatif augmente.

La prééminence du Royaume-Uni dans la diaspora indienne en Europe
Bien qu’il y ait eu au XIXe siècle une immigration indienne en Europe occidentale, cette dernière n’a véritablement pris de l’importance qu’au milieu du XXe siècle, en devenant intense au moment où les anciennes colonies devinrent indépendantes. Ainsi, des Indiens du Surinam ré-émigrèrent vers les Pays-Bas ; des Indiens de Madagascar ou de Maurice allèrent en France ; des Indiens du Mozambique et de l’Angola se rendirent au Portugal. Mais les flux les plus importants s’effectuèrent de l’Afrique de l’Est ou de l’Inde vers le Royaume-Uni.

Dans les années 2010, plus des deux tiers des personnes d’origine indienne ou de nationalité indienne vivant dans l’Union européenne (à 28) habitent au Royaume-Uni, 12 % d’entre elles résidant aux Pays-Bas. Dans les 26 autres pays, se distinguent l’Italie, le Portugal et la France avec environ 4 % de la diaspora indienne de l’Union européenne, tandis que la présence indienne dans les autres pays de l’Union européenne est très faible. En conséquence, la communauté indienne forme une importante minorité ethnique du Royaume-Uni. Cette présence se trouve symbolisée en économie par de nombreux industriels britanniques d’origine indienne, dont Lakshmi Mittal, mais elle participe aussi à la vie politique britannique. Plusieurs membres de la Chambre des Communes et de la Chambre des Lords sont d’origine indienne. Les deux principaux partis politiques britanniques ont formé des groupes parlementaires d’amitié avec l’Inde.

La caractéristique de la diaspora indienne au Royaume-Uni, ce qui constitue sa différence fondamentale avec la diaspora pakistanaise, est sa nette réussite au point de vue économique comme à celui de l’intégration.

Des émigrants nécessairement temporaires dans les pays du Golfe

Les besoins économiques des pays du Golfe, combinés à une population active limitée, ont engendré depuis les années 1970 des immigrations de travail temporaire. Sur près de 7 millions d’Indiens travaillant dans les pays du Golfe, environ une moitié vient du Kerala.

Ces immigrants indiens sont en majorité des hommes sans qualification ou à faible qualification, auxquels ajoutent des professionnels de métiers tertiaires (médecins, ingénieurs, architectes, banquiers…) ainsi que des personnes, généralement des femmes, assurant le service aux particuliers. Mais cette diaspora indienne dans les pays du Golfe se trouve dans une situation juridique fort différente de celle de l’Europe. En effet, ces pays ne permettent pas aux travailleurs indiens d’obtenir la citoyenneté ou la nationalité, ce qui explique de fortes rotations puisque les travailleurs ne peuvent demeurer sur place à la fin de leur contrat de travail. Le rôle géopolitique de la diaspora indienne est donc fort limité, compte tenu de son manque de libertés dans les pays du Golfe. Toutefois, les gouvernements indiens ne s’en désintéressent pas et agissent auprès de ces pays, tout particulièrement pour que ces derniers ne fassent pas obstacle à l’envoi de remises. La pression géopolitique de New Delhi peut avoir des effets tout simplement parce que les pays du Golfe ont besoin de cette main-d’œuvre pour satisfaire leurs objectifs économiques.

Hormis les pays du Golfe, une diaspora indienne est également présente, dans un contexte fort différent, dans un autre pays du Moyen-Orient, Israël, où sa présence a des effets géopolitiques.

La diaspora indienne en Israël

En effet, depuis les années 1940, environ 50 000 Indiens de confession juive ont migré en Israël. Ces juifs ou leurs descendants souhaitent généralement conserver des liens avec l’Inde car leurs ancêtres n’y ont jamais été maltraités. Cette histoire et le rôle exercé par la diaspora indienne en Israël, comme par les Indiens de confession juive vivant en Inde, sont des facteurs explicatifs des bonnes relations diplomatiques entre l’Inde et Israël.

Ainsi, du 4 au 6 juillet 2017, vingt-cinq ans après l’établissement des relations diplomatiques entre Israël et l’Inde, Narendra Modi a été le premier chef de gouvernement de son pays en visite officielle en Israël. Et M. Modi, comme lors de la plupart de ses déplacements à l’étranger, a pris la parole à Tel-Aviv devant plusieurs milliers de membres de la diaspora indienne, qu’il s’agisse de juifs israéliens ayant une ascendance indienne ou de personnes de nationalité indienne travaillant en Israël.

Conclusion

La diaspora indienne est issue de quatre vagues migratoires principales. Après une période d’indifférence, le gouvernement de l’Inde a réalisé son intérêt géopolitique et décidé d’en établir une définition assez large qui va jusqu’à inclure des arrière-petits-enfants de migrants. Cette diaspora est fort diversifiée selon l’ancienneté de sa migration, la géopolitique interne des pays de résidence, les régions de l’Inde d’où elle tire son origine, ou selon les religions pratiquées.

Rapportée à la population de l’Inde, cette diaspora indienne, 28 millions de personnes, apparaît faible, soit 2 % de la population du pays. Mais, d’une part, son niveau économique représente pour l’Inde un atout et, d’autre part, son implantation géographique variée, dont une forte présence aux États-Unis, en fait un relais important de l’action diplomatique de l’Inde. En promouvant les atouts et les mérites de sa diaspora, dont la réussite dans les pays où elle réside est souvent avérée, l’Inde concourt à valoriser sa politique étrangère et à stimuler son développement tandis que, dans le même temps, la mobilisation de la diaspora indienne pour son pays d’origine en fait un véritable acteur géopolitique dans des pays démocratiques comme les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni ou Israël.

En appliquant la politique diasporique réelle ou souhaitée de l’Inde, la question diasporique dans le monde prendrait une importance fortement accrue au plan quantitatif et qualitatif. Les effectifs des diasporas seraient nettement supérieurs aux chiffres généralement annoncés et le nombre de personnes possédant deux passeports considérablement augmenté. Au plan qualitatif, de nombreux pays sauraient mieux utiliser leurs diasporas pour leurs intérêts diplomatiques et économiques.

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Plus

. Pierre Verluise (dir), « Histoire, Géographie et Géopolitique de l’Asie.
Les dessous des cartes, enjeux et rapports de force », éd. Diploweb via Amazon

L’Asie est un riche panorama d’enjeux géopolitiques. Les prétentions chinoises se font nombreuses entre l’Arctique, la mer de Chine du Sud et ses Nouvelles Routes de la soie. Ce projet commercial, aussi connu sous le nom de « Belt & Road Initiative  », place l’Asie centrale ex-soviétique au carrefour des intérêts russes et chinois, d’autant plus que le territoire est menacé par la progression lente mais certaine du terrorisme islamiste. Parallèlement, l’Inde continue de gagner en influence sur la scène internationale avec une démographie dynamique et une diaspora active. Le Japon, vieillissant, tente de redéfinir son rôle au sein de ce système.

Pour avoir une vision globale de ces phénomènes et pour comprendre leur origine, le Diploweb rassemble des experts pédagogues qui les éclairent en les traitant sous leurs multiples facettes : démographie, migrations, économie, commerce, diplomatie, défense… Les différents niveaux d’analyse géopolitique – local, national, régional et international – se combinent pour donner enfin au lecteur des clés de compréhension lui permettant d’aborder l’actualité avec hauteur et perspective. Avec en bonus des liens vers des vidéos d’experts renommés.

Organisés en prenant en compte les attentes des programmes des concours (ECS, IEP, Saint-Cyr, École de Guerre), ces documents permettront à la fois de construire une vision informée des enjeux internationaux et d’argumenter une réflexion personnelle. L’ouvrage est disponible au format Kindle et broché sur papier.

Dirigé par Pierre VERLUISE, Docteur en géopolitique de l’Université de Paris – Sorbonne, chargé de cours à la Sorbonne et professeur en CPGE, Chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), auteur, co-auteur ou directeur d’une trentaine d’ouvrages, Fondateur du Diploweb.com et Directeur de ses publications.

Avec des contributions de : Olga V. ALEXEEVA, Patrick ALLARD, Louis-Arthur BORER, Mathieu BOULÈGUE, Etienne BRINTET, René CAGNAT, Théo CLÉMENT, Philippe CONDÉ, Barthélémy COURMONT, Frédérick DOUZET, Gérard-François DUMONT, David GAÜZERE, Marc JULIENNE, Alain LAMBALLE, Frédéric LASSERRE, Martin MICHALON, Éric MOTTET, Emile-Robert PERRIN, Edouard PFLIMLIN, Pierre ROUSSELIN, Daniel SCHAEFFER, Pierre-Louis TÊTU.

. Voir le livre Pierre Verluise (dir), « Histoire, Géographie et Géopolitique de l’Asie. Les dessous des cartes, enjeux et rapports de force », éd. Diploweb via Amazon

https://www.diploweb.com/L-Inde-et-sa-diaspora-une-synergie-geopolitique.html?utm_source=sendinblue&utm_campaign=NL215121118_Quelle_puissance&utm_medium=email

L’Inde explore l’abandon du commerce du pétrole en dollars avec la Russie, l’Iran et le Venezuela

L’Inde explore l’abandon du commerce du pétrole en dollars avec la Russie, l’Iran et le Venezuela


Par Tsvetana Paraskova – Le 5 octobre 2018 – Source oilprice.com

oil barrels
L’Inde a discuté jeudi de la possibilité d’acheter du pétrole avec la Russie, le Venezuela et l’Iran soit en roupies indiennes, soit dans le cadre d’un accord de troc, rapporte le quotidien indien The Economic Times, citant un responsable anonyme.

« La possibilité d’un commerce en roupies et par du troc avec des pays où l’Inde achète du pétrole brut comme l’Iran, le Venezuela et la Russie peut être envisagée », a déclaré le responsable à la presse indienne.

Le ministre indien du Commerce, de l’Industrie et de l’Aviation civile, Suresh Prabhu, a tenu une conférence jeudi pour discuter de « l’augmentation de la production intérieure de biens dans les secteurs clés, pour accroître la disponibilité intérieure et promouvoir la croissance économique et la capacité d’exportation », a déclaré le ministère dans un communiqué.

Selon le fonctionnaire, les participants à la réunion ont également discuté de la possibilité de créer un mécanisme de paiement en roupies pour le commerce avec la Chine, et ont discuté de l’acceptation de « toute proposition d’un pays qui est prêt à commercer en euros et en roupies ».

L’idée de l’Inde d’utiliser des roupies ou un système de troc dans son commerce de pétrole avec la Russie, l’Iran et le Venezuela arrive à l’approche des sanctions américaines contre l’Iran et dans un peu plus de quatre semaines. En outre, la hausse des prix du pétrole et la chute de la devise indienne pèsent sur les finances et la facture des importations pétrolières du troisième importateur mondial de pétrole et du deuxième plus gros client du pétrole de l’Iran après la Chine.

La roupie a chuté à un plus bas historique vendredi, franchissant la barre des 74 roupies par dollar.

Au milieu de la hausse des prix du pétrole brut et de la flambée des prix du carburant qui en a résulté, le gouvernement indien a mis en place cette semaine des mesures d’allègement des prix du carburant alors que les prix à la pompe ont continué d’augmenter au même rythme que le prix élevé du pétrole.

Cette décision a été prise après consultation des compagnies pétrolières locales, qui ont accepté de réduire les prix de 0,034 $US (2,5 roupies) par litre d’essence et de diesel, dont elles absorberont 0,014 $US (1 roupie) par litre de carburant, et le gouvernement assumera le reste en réduisant les taxes sur les carburants.

Tsvetana Paraskova

Note du Saker Francophone

Cet article est extrait d'une analyse du blog Les Chroniques du Grand Jeu dont on ne peut que vous recommander la lecture assidue.
Traduit par Hervé pour le Saker Francophone

 

Inde : Malgré son acquisition de S-400, le dilemme géostratégique du pays reste entier

Inde : Malgré son acquisition de S-400, le dilemme géostratégique du pays reste entier


… mais Modi souligne que la Russie s’est toujours « tenue aux côté de l’Inde, que ce soit dans le secteur de l’énergie ou dans d’autres »


Par Pepe Escobar – Le 7 octobre 2018 – Source atimes.com

Le président russe Vladimir Poutine et le premier ministre indien Narendra Modi, lors de leur rencontre à New Delhi le 4 octobre 2018. Photo: AFP/Sputnik/Mikhail Metzel

Le sommet Inde-Russie de 2018 restera sans doute dans les annales. À la surface des choses, l’enjeu principal en était l’acquisition ou non par l’Inde de cinq systèmes de défense S-400 russes, pour un montant de 5,43 milliards de dollars.

L’accord en fut scellé dès la fin de la rencontre entre le premier ministre indien Narendra Modi et le président russe Vladimir Poutine, à New Delhi. Les négociations avaient débuté en 2015. Les S-400 seront livrés en 2020.

Et la suite ? Des sanctions de l’administration Trump contre l’Inde, selon le CAATSA (Loi de réplique aux adversaires de l’Amérique via Sanctions) ?

Si seulement un tel changement géopolitique pouvait être aussi tranché.

Cet accord d’armement implique la Russie, l’Inde et la Chine – un trio clé, pour ne pas dire LE trio clé des pays des BRICS, membres de l’organisation de coopération de Shanghai (OCS). La nouvelle réalité est là : chacune de ces membres des BRICS/OCS sont à présent en capacité de déployer les très efficaces S-400.

Mais cela ne signifie pas que deux d’entre eux – l’Inde et la Chine – devraient forcément déployer des S-400 l’un contre l’autre en cas d’attaque unilatérale.

Poutine s’est montré catégorique : la Russie va mettre les bouchées doubles sur la coopération bilatérale avec l’Inde, non seulement dans le cadre de l’OCS, mais également à l’ONU et au G20. Modi, de son côté, a répété que l’Inde comme la Russie donnaient la priorité à un monde multipolaire.

Modi espère voir la Russie aider l’Inde à développer son programme spatial – qui a pour ambition d’envoyer des astronautes indiens dans l’espace dès 2022. Il a souligné que la Russie s’est toujours « tenue aux côté de l’Inde, que ce soit dans le secteur de l’énergie ou dans la poursuite de nos objectifs ».

« Nos objectifs » incluent, comme point essentiel, la synchronisation entre la Russie et l’Inde pour préserver le PAGC, également connu comme accord sur le nucléaire iranien. Une conséquence inévitable en est que l’Inde ne se privera pas d’acheter du pétrole et du gaz iraniens, même si elle encourt pour cela des sanctions américaines.

L’administration Trump pourrait même lever les sanctions contre l’Inde si – en accord avec la Loi d’Autorisation de la Défense Nationale – le président Trump décide que New Delhi n’a pas nuit aux intérêts stratégiques américains en achetant des missiles russes.

La décision, bien entendu, en reste totalement ouverte.

Faites vos choix, New Delhi

Au Forum économique russo-indien, le ministre au développement économique Maxime Orechkine s’est montré déterminé : l’Inde et la Russie sont engagées vers un rapprochement de leurs liens commerciaux et d’investissements, vers « un volume d’affaire de 30 milliards de dollars… et une montée en puissance des investissements jusque 50 milliards de dollars en 2025 ».

New Delhi a proposé, le mois dernier, la création d’une zone économique spéciale (ZES) pour les entreprises russes – en sus du « couloir vert » déjà discuté pour faciliter les échanges.

Tout cela rentre dans le cadre de relations historiquement bonnes entre la Russie et l’Inde. Mais pour l’instant, la vue d’ensemble en est plus nuancée, car elle fait ressortir les éléments de détail dans l’équilibre stratégique entre les trois grands pays partenaires des BRICS et de l’OCS.

Poutine et Xi Jinping ont déjà établi que les nouvelles routes de la soie, également connues sous le nom d’initiative la ceinture et la route (OBOR), ainsi que l’union économique eurasiatique (UEEA) allaient fusionner sur de nombreux aspects.

Voilà qui laisserait New Delhi sur le bord du chemin. L’Inde n’est pas alignée sur les nouvelles routes de la soie, et est même fermement opposée à l’un de leurs projets emblématiques : le couloir économique Chine-Pakistan (CPEC). Mais Pékin pourrait y remédier, par exemple en réajustant les détails du chemin du CPEC le long de la région du Cachemire.

Moscou et Pékin, de leur côté, sont très vigilants sur le fait que Washington peut utiliser l’Inde comme cheval de Troie pour saper l’intégration eurasiatique.

Pour preuve, le récent accord sur la compatibilité et la sécurité des communications [COMCASA, Communications Compatibility and Security Agreement, NdT], qui transforme de facto New Delhi en allié militaire des USA ; le nouveau statut de l’Inde, considérée par Washington comme seul « partenaire de défense majeur » ; et le rôle de l’Inde dans la résurrection du Quad sous l’administration Trump (avec le Japon et l’Australie), autant de mouvements interprétés par Pékin comme des tentatives d’encerclement en Mer de Chine du sud.

Le problème vient des hindous ultra-nationalistes au sein du parti politique de Modi (le BJP), qui soutiennent l’encerclement et/ou le confinement de la Chine. La raison clé, jamais explicitement citée, en est économique. Le BJP craint, si l’Inde adhérait aux routes de la soie, qu’un assaut « Made in China » ne vienne détruire les activités économiques intérieures indiennes, à l’image du destin funeste subi par certains secteurs économiques du Brésil, le pays des BRICS d’Amérique Latine réalisant le plus d’échange commerciaux avec la Chine.

Pékin et Moscou veulent que leur partenariat stratégique étendu – et leurs synergies – progressent sous forme d’un processus d’intégration eurasiatique, dirigé par les routes de la soie et l’union économique eurasiatique. Il n’est pas certain que l’Inde intègre cela dans ses priorités stratégiques.

La priorité stratégique de Washington est plutôt limpide : diviser pour mieux régner, en entravant par tous les moyens l’impulsion OBOR-UEEA-BRICS-OCS pour l’intégration eurasiatique et la multipolarité mondiale.

Aussi, l’accord pour les S-400 étant scellé, la balle est dans le camp de New Delhi. La politique dont se targue le pays d’« alignement multiple » laisse la question géostratégique en suspens ; l’Inde optera-t-elle pour le camp du « diviser pour  régner » américain, déguisé en « équilibre des pouvoirs », ou choisira-t-elle l’impulsion multipolaire vers l’intégration de l’Eurasie ?

Pepe Escobar

Note du Saker Francophone

Cet article est issu d'une analyse de dedefensa qui prend un peu de recul sur la vision "tonitruante et apocalyptique" de l'auteur.

Traduit par Vincent pour le Saker Francophon

http://lesakerfrancophone.fr/inde-malgre-son-acquisition-de-s-400-le-dilemme-geostrategique-du-pays-reste-entier