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Une terrasse pour arène

Une terrasse pour arène

Les Carnets de Badia Benjelloun

   jeudi 22 août 2019

   Forum

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Une terrasse pour arène

L’élève du professeur de théâtre, bien appliqué à tourner ses phrases, parle des massacres d’innocents à Idlib par le ‘régime’. Poutine répond qu’il faut débarrasser la région des terroristes takfiristes (*). Régler la question de l’Ukraine, maintenant dirigé par un amuseur public préféré à l’ancien fabricant de confiseries, oui dans le cadre du format Normandie c’est-à-dire en l’absence des Usa. Avec cependant la référence explicite à l’autonomie du Donbass. L’appui de Moscou aux séparatistes de l’Est du pays, russophones, dépendant entièrement de leurs échanges économiques avec la Russie ne s’est jamais matérialisé par l’envoi de chars mais davantage par l’accueil de plus d’un million d’ émigrés. D’ailleurs le Kremlin n’a réagi que peu lorsque Alexandre Zakharchenko, principal chef militaire et politique des séparatistes a été  assassiné en août dernier.

Faire cesser les conflits entre bandes armées dans une Libye, prospère et stabilisatrice de l’Afrique sub-sahélienne sous Kadhafi et transformée en État failli par l’intervention de la France et désormais pourvoyeuse de migrants et d’esclaves pour l’Europe. L’Asiate au regard bleu s’est abstenu de commenter la responsabilité du pays hôte et l’inefficacité de l’agitation française commise par l’entregent d’un  Ghassan Salamé.

Quand le verbeux Napoléon de pacotille cite dans une élocution laborieuse Dostoïevski, le fils de prolétaire, lettré selon les normes élevées de l’enseignement en Urss, oppose la guerre patriotique dont la commémoration est toujours fervente, qui a permis de délivrer l’Europe du nazisme. Le sacrifice de 23 millions de Soviétiques est une dette de sang et un titre qui peuvent fonder l’européanité de la Russie bien supérieur à un quelconque passage littéraire. Sur la question des tensions dans le Golfe arabo-persique et de l’Iran, l’invité est moins laconique. Il est vrai que la France a reçu des remontrances des Affaires étrangères étasuniennes quand elle a pris langue avec la diplomatie iranienne au plus fort de la crise du détroit d’Ormouz tout en refusant d’appuyer l’idée d’un contrôle occidental de mers et détroits dépendant d’une souveraineté nationale légalement reconnue. 

 Le contre-sommet des Usa

Mais sa préoccupation première est l’extinction du traité interdisant les missiles nucléaires de portée intermédiaire par la dénonciation unilatérale étasunienne.  Toute la structure de désescalade qui avait mis un terme relatif à la course aux armements entre les ‘ex deux Grands’ de la Guerre Froide s’effondre. Bush avait signé l’abandon du traité sur les ABM en 2001 et Trump, plus faucon qu’à son tour, n’est pas de reste en sortant de celui sur les FNI en août. Le jour même de la conférence de presse tenue dans une terrasse du fort de Brégançon, les Usa testaient un missile sol-sol d’une portée supérieure à 500 km au large de la Californie. Le choix de la date, le missile dérivé d’un Tomahawk et son système de lancement étaient prêts depuis un moment, se veut bien être une acclamation vigoureuse de la rencontre entre les deux chefs d’État. 

Les Usa ont également choisi cette date pour annoncer que  leur base d’Agades  au Niger, obtenue grâce à l’abnégation de l’armée française au Mali et au Niger, est fonctionnelle partiellement. Des vols à vue, de type cargo de transport Hercules C-130 ont été effectués. Accessoirement, ce même 19 août, l’administration de Trump  signe l’autorisation  de la vente de 66 chasseurs F16 à Taiwan pour un petit montant de 8 milliards de dollars. 

L’intervention qui se voulait impertinente de la journaliste de l’oligarque Patrick Drahi (BFMTV) à propos des manifestations à Moscou où les protestataires sont conviés à se rassembler pour quelques kopecks  apermis à l’homme aux pommettes saillantes une petite sortie sur la répression des Gilets Jaunes. Le propos presque embarrassé témoignait d’une certaine résistance à émettre des jugements sur la politique intérieure d’un pays tiers de surcroît hôte.

Le Monarque mangeur de pizza s’est égaré dans son hommage à l’Europe des Lumières, la sienne donc. Elle aurait inventé la croyance en l’homme libre et rationnel. Il se propose de faire partager cette foi en la liberté (limitée par et pour la propriété privée de la production socialisée) et la rationalité (celle attribuée à l’immanente volonté du Marché) avec cette Russie de moujiks à moitié serfs et slaves.

La rationalité de Poutine s’est limitée à citer le chiffre de 500 entreprises françaises qui opèrent en Russie ainsi que le poids des échanges entre les deux pays.

Mais l’essentiel a été tout de même dit.

Le Monarque a été sommé de justifier l’invitation faite à son hôte devant les aboyeurs de la bienpensance en forme de plumes ou d’hommes troncs des oligarques français.

L’équilibre de ce monde de plus en plus multipolaire connaît des changements de façon accélérée. Un certain degré de pragmatisme diplomatique devient nécessaire.

Lourde ardoise

 Car après tout, comment ne pas s’apercevoir que toutes les questions proposées en préambule par l’élève du professeur de théâtre ont été amorcées par les ingérences occidentales ? Et surtout que leur maître d’œuvre une fois qu’il a installé son chaos ‘créateur’ s’en est retiré.

C’est le cas en Afghanistan. Après 18 ans d’occupation et de narcotrafic, les anciens maîtres du monde négocient leur départ avec les Talibans. Les Chinois de leur côté y sont présents depuis plus de deux ans pour y (re)construire une infrastructure routière et geler l’activité favorite des opérations spéciales étasuniennes au travers des djihadistes séparatistes ouighours.

C’est le cas en Irak, réduit à un monceau de ruines, devenu grâce aux néoconservateurs bellicistes et pourvoyeurs de fonds au CMI l’arrière-pays de l’Iran.

C’est le cas en Syrie où la lutte contre les terroristes financés par les Occidentaux et les pétro-monarques prend l’allure d’un conflit avec la Turquie.  

C’est le cas en Libye. Le « maréchal » Haftar  (ancien) agent américain dialogue avec Moscou pour achever sa conquête de Tripoli.

Jamais aucun Président étasunien n’a autant été pro-israélien et jamais avec les énormes concessions faites à l’entité sioniste avec le résultat qu’il a rallié l’opinion contre ce traitement de faveur pour une colonisation atroce.

Le désinvestissement des Usa au Moyen-Orient est désormais perceptible même chez les pétro-monarques à l’entendement légendairement obtus qui  orientent différemment  leurs alliances.  

 Nuages et éclaircies

 En Asie,  l’hégémonie militaire des Usa est profondément remise en cause, au point que l’Australie doute sérieusement  du parapluie étasunien. Sur la ligne de front dans la lutte Chine-Usa dans cette région, Canberra évalue les risques à être la tête de pont d’une alliance militaire peu convaincante. La Chine est de plus un partenaire commercial éminent pour l’économie australienne. Cette rupture de confiance et d’équilibre laisse redouter une nucléarisation de l’Australie mais aussi bien celle  du Japon.

Poutine n’arborait pas son habituel sourire intérieur qui rendait malicieux son regard.

Fatigué de tant d’années au pouvoir ?

Fatigué de sa vigilance toujours en alerte et de la lutte qu’il mène face à ses ennemis qu’il croise dans les couloirs mêmes du Kremlin ?

Usé d’avoir porté jusqu’à ce point le redressement d’une grande nation qu’il a sortie des poubelles de l’histoire où l’avait plongée l’effondrement de l’URSS et les gangsters des Chicago Boys ?

Sous sa direction patiente et résolue, la Russie a reconquis un statut international. Ses enfants mangent de nouveau à leur faim, sont vaccinés même si l’école est de moins en moins gratuite.  Trop d’incertitudes liées à un capitalisme de plus en plus difficile à brider pèsent sur une démographie qui peinera à remplacer les générations antérieures.

Il faut éteindre un nouveau foyer d’incendie au Cachemire car il risque d’emporter dans ses flammes le Pakistan et l’Inde et de réduire à néant les efforts de la consentis pour la ceinture et des routes de la Soie.

Oui le monde change de plus en plus, quelle platitude ce serait si on ne la complétait pas.

1.) L’Allemagne ne sera plus bientôt la première base américaine en Europe. Les Usa se déplacent par commodité en Roumanie et en Pologne.

2.) L’Italie verra aussi les bases américaines se dégarnir en faveur de l’Afrique. Les drones tueurs prendront leur envol depuis Agades. Les mouvements sociaux actuels en Algérie peuvent être un bon mode d’entrée dans cette ancienne forteresse aux mains de l’armée et des renseignements algéro-français.

L’Europe se dénude. La volonté allemande et française de se réarmer dans un cadre européen et non plus dans l’OTAN est une tentative de réponse à cette nouvelle configuration. La Russie est la cible de l’intégration des ex pays satellites de l’Urss dans l’Union européenne et dans l’Otan. Les peuples des pays vassaux, singulièrement d’Italie, de France et d’Allemagne ont payé par l’austérité et la réduction de leurs droits la colonisation de l’Est européen par les Usa.

Lesquels Usa portent maintenant leur fer en Afrique d’où la France est en voie d’être expulsée. L’affrontement entre Chine et Usa aura lieu sur ce continent à la croissance soutenue et aux ressources minières indispensables. Par ailleurs, seule la démographie africaine est en mesure de limiter la chute libre de celle des pays occidentaux, de la Chine et du Japon. Comment se représenter une population française ou allemande  dans 30 ans  avec 70% de ses indigènes âgés de plus de 60 ans ? 

L’une des inquiétudes du Kremlin est aussi en lien  avec le déclin  de la population russe.

L’insouciance du préposé de l’oligarchie française à l’Élysées ne peut que contraster avec le front obscurci de tant de préoccupations du Tsar (**) de Moscou.

Notes

(*) Livrés clé en main par les puissances occidentales et ayant transité par la Turquie.

(**) Appellation affectueuse, respectueuse  et un tantinet ironique de Poutine par ses proches collaborateurs.

https://www.dedefensa.org/article/une-terrasse-pour-arene

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France: La Stratégie De Janus Ou Comment Soutenir Simultanément Tous Les Protagonistes Dans Un Conflit

France: La Stratégie De Janus Ou Comment Soutenir Simultanément Tous Les Protagonistes Dans Un Conflit

La politique étrangère du gouvernement français actuel et même sa stratégie demeurent très vagues sinon fort difficiles à situer. Paris soutient désormais l’ensemble des parties en conflit aussi bien en Libye que dans les pays du Sahel. Cette politique de Janus a même été tentée en Syrie mais a échoué face à l’intransigeance du gouvernement de Damas, qui considère Paris comme le principal soutien du terrorisme en Syrie.

Comment peut-on définir une telle stratégie? Pour tenter de rendre intelligible une telle démarche, inutile de chercher dans le vieux manuel de Sun Tzu sur l’Art de la Guerre ou les Trente-six stratagèmes classiques chinois, mais il est assez intéressant de rappeler quelques stratagèmes de Polyen:

Artaxerxès II [Roi des rois de Perse, Fils de Darius II, qui règna de 404 à 358 avant J.C.] s’appliquait à fomenter la guerre parmi les Grecs. Mais il affectait toujours d’embrasser la cause du plus faible. Il faisait mine de mettre à niveau le vainqueur et le vaincu. Mais son véritable but était de miner peu à peu les forces de celui qui avait l’avantage.

De toute évidence, la stratégie du gouvernement français de 2019 est loin et même très loin d’approcher la stratégie des empires antiques. Mais il est intéressant de noter que depuis l’avènement de Macron à l’Élysée, la France a commencé à adopter une posture pour le moins étrange:

Au Mali, la France soutient politiquement et militairement le gouvernement de Bamako tout en soutenant les mouvements séparatistes Touaregs du Nord (qu’ils désignent comme l’Azawad) et en attisant des tensions inter-ethniques jadis inexistantes au centre de ce pays (la Massina).

En Libye, c’est un peu plus pire puisque la France soutient désormais l’ensemble des belligérants de la guerre en Libye selon les variations des rapports de force sur le terrain. Soutien militaire et diplomatique au maréchal Khalifa Haftar et au gouvernement illégitime de Tobrouk en Cyrénaïque, et, simultanément, un soutien affiché ou du moins public au président du conseil présidentiel libyen, Fayaz Al-Sarraj et son gouvernement légitime à Tripoli. En parallèle, la France tente de s’attirer les sympathies des tribus de la Tripolitaine et du Fezzan et en même temps celles de leurs ennemis séculaires en Cyrénaïque. Une posture intenable dans les sables mouvants de la politique libyenne et pourtant, un Mirage français non identifié a bien une fois ou deux bombardé une colonne militaire d’un autre belligérant à qui Paris avait fourni des armes.

C’est une politique de l’entre-deux chaises à basculement variable qui risque d’aboutir à des résultats inattendus et laquelle surtout ne fonctionne pas toujours. Ce fut le cas en Syrie.

En République Arabe de Syrie, Paris joua dès le début de la guerre qui ravage ce pays du Levant depuis le 15 mars 2011, un rôle non négligeable dans l’apparition et l’apparition de groupes rebelles et d’organisations terroristes armées qui semèrent la mort et la désolation du Sud au Nord de la Syrie. A cet égard, les services spéciaux français s’acharnèrent avec une rare intensité à détruire ce pays et abattre son gouvernement par tous les moyens possibles. Dans les faits, Damas avait toutes les raisons du monde de considérer la France comme l’un des belligérants directs de la guerre et c’est présentement la posture quasi-officielle de Damas. Or, contre toute attente, le gouvernement français tenta après la chute d’Alep de renouer le contact avec Damas à travers des canaux non officiels et liés au monde du renseignement. Damas rejeta cette amorce de contact officieuse en précisant qu’il n’avait absolument rien à dire avec un gouvernement d’un pays qui avait le sang de centaines de milliers de syriens sur les mains. Cela a provoqué l’ire de Paris qui a multiplié les efforts de déstabilisation de la Syrie et entravé les négociations de paix au niveau de l’Organisation des Nations Unies avant de participer à une agression tripartite (en réalité quadripartite) aux côtés des États-Unis  et de la Grande-Bretagne contre la Syrie occidentale qui a non seulement lamentablement échoué mais a permis un transfert de débris de missiles de croisière MBDA-SCALP (Storm Shadow) à l’Iran, la Russie et la Chine.

Cette posture ne se limite pas aux théâtres des conflits malien, libyen ou syrien mais s’étend désormais à d’autres domaines, y compris économiques. En Afrique où l’influence française n’a jamais été autant menacée d’effondrement, Paris ménage la chèvre et le chou ou fait carrément le dos rond en attendant de concocter un coup fourré à l’un ou l’autre des acteurs qui bénéficie du soutien français. Une tentative de camouflage ou de diversion? Rien n’est moins sûr et s’il est encore un peu trop tôt pour se prononcer sur la pertinence de cette stratégie, il n’en demeure pas moins qu’elle comporte déjà des coûts économique et social élevés en France métropolitaine mais également et surtout dans certains départements d’Outre-Mer où la situation socio-économique est au rouge.

Quels sont les objectifs stratégiques de la France en 2019? Servent-elles vraiment les intérêts de la France? La réponse à ces deux questions est connue des profanes. En réalité, Paris sous-traite pour des intérêts de puissances tierces qui ne convergent pas nécessairement (et même pas du tout) avec ceux de la France et cela impacte négativement la situation socio-économique interne de ce pays qui demeure prisonnier à l’instar de la Grande-Bretagne d’une certaine nostalgie impériale perdue.

https://strategika51.org/archives/62855