Archives pour la catégorie International

11 novembre 2018 : le centenaire d’un conflit de portée immense [Replay]

11 novembre 2018 : le centenaire d’un conflit de portée immense [Replay]

Battle of the Argonne Forest-Lest we forget by Cam Miller(CC BY-NC-ND 2.0) — Cam Miller, CC-BY

La Grande Guerre, qui marque le recul du libéralisme, est notamment à l’origine des régimes totalitaires et des problèmes actuels du Moyen-Orient.

Vous aimez cet article ? Partagez le !

Par Gérard-Michel Thermeau.

C’était il y a cent ans. Nous commémorons, ce 11 novembre, le centenaire d’un conflit qui a joué un rôle considérable dans l’histoire de la France et du monde.

Bien que les participants en aient tous disparu, cette date du 11 novembre conserve toute sa signification à la différence du 8 mai, date qui ne renvoie pas à grand-chose.

Le 8 mai ne marque ni la libération de la France, ni la capitulation allemande, ni la fin de la seconde guerre mondiale. Et puis les Français, pour des raisons diverses, ne peuvent guère célébrer un conflit qui a vu le pays s’effondrer et la population se diviser. Non, le 8 mai est un de ces nombreux jours qui décorent le calendrier des jours fériés. Et c’est bien le seul intérêt qu’il conserve.

Le 11 novembre, célébration de l’armistice de 1918, c’est autre chose. Cette date renvoie à l’arrêt des combats, la fin d’une longue boucherie inaugurée le 28 juin 1914 par un attentat qui faisait trois orphelins dans une obscure ville des Balkans.

UNE GUERRE ABSURDE AUX CONSÉQUENCES TRAGIQUES

Ce centième anniversaire est l’occasion de se souvenir d’une guerre, absurde par bien de ses aspects, et dont les conséquences furent tragiques. Mais aussi d’une guerre qui a engendré la plupart des guerres qui ont suivi.

Pour la dernière fois, la France l’emportait dans un conflit majeur. Ce fut le chant du cygne de notre pays comme puissance mondiale. En 1944-1945, la magie du verbe gaullien devait masquer, par son éclat, le rôle mineur de la participation française à la victoire alliée, conséquence de la débâcle de 1940. L’hécatombe de cette première guerre mondiale, 1,4 million de morts, avait pesé lourdement dans l’enchaînement des événements qui devait déboucher sur « l’affreuse aventure », pour reprendre le mot de Pétain.

Que l’on y songe, sans la Grande Guerre, ni communisme, ni fascisme, ni nazisme. Les valeurs libérales étaient ainsi durablement remises en question. La Grande guerre a également semé au Moyen-Orient les graines de tous les problèmes qui l’agitent encore.

En somme, si le prétexte en fut insignifiant — un banal assassinat politique —, les conséquences en furent immenses.

LA NAISSANCE DU COMMUNISME MODERNE

Le socialisme, qui avait tant effrayé durant les dernières décennies du XIXe siècle, était en voie de parlementarisation dans les pays avancés, au Royaume-Uni, en France, en Allemagne.

Le poids du vote ouvrier poussait les gouvernements à faire voter des lois sociales qui donnaient satisfaction à d’anciennes revendications. Les ouvriers ne voulaient pas la révolution. Ils voulaient travailler moins, gagner plus, être mieux considérés. Bref, leur horizon était empreint de cette « médiocrité bourgeoise » que dénonçaient les zélateurs de la Révolution. On ne pouvait décidément pas compter sur le « prolétariat » pour renverser l’ordre social.

Lénine, cet obscur agitateur d’avant 1914, rêvait de la guerre salvatrice. N’avait-il pas écrit en 1906 :

Cacher aux masses la nécessité d’une guerre exterminatrice, sanglante, désespérée comme objectif immédiat de l’action future, c’est se tromper soi-même et tromper le peuple.

Les dirigeants européens devaient exaucer ses vœux.

Sans la guerre, la Russie tsariste aurait peut-être connu une lente évolution réformatrice. En tout cas, sans la guerre, jamais les Bolcheviks n’auraient pu s’emparer du pouvoir. Le communisme, sous sa forme moderne, prenait un visage : le marxisme-léninisme.

La peur du « péril rouge » devait, par ailleurs, favoriser l’arrivée au pouvoir de leurs concurrents aux chemises noires et brunes.

FASCISME ET NAZISME, ENFANTS DE LA GRANDE GUERRE

Sans la guerre, Hitler serait resté un de ces innombrables artistes ratés qui ruminent leur médiocrité leur vie durant. La guerre le révéla à lui-même et lui permit de développer le génie maléfique qui ne pouvait s’extérioriser que dans des circonstances exceptionnelles.

Le génocide arménien, dont l’Allemagne impériale devait se faire le complice, devait par ailleurs lui servir de source d’inspiration. « Qui s’en souvient encore ? », devait-il faire remarquer à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

La guerre servit tout autant de révélateur à Benito Mussolini, ce socialiste révolutionnaire qui rêvait avant guerre, comme Lénine, à la prise du pouvoir par une élite résolue. Combattant exemplaire de l’armée italienne, il puisa dans son expérience du front les fondements de ce qui deviendra le fascisme.

Le fascisme et le nazisme, au-delà de leurs divergences idéologiques, partageaient quelques points communs et notamment le rejet du libéralisme sous toutes ses formes.

LE MARCHÉ REMIS EN QUESTION PAR L’ÉTAT

La Grande Guerre a, en effet, contribué au déclin du libéralisme. La guerre totale exigeait des moyens sans commune mesure avec les guerres traditionnelles. Pour la première fois, l’État va intervenir de façon importante dans l’économie.

Comme le déclare, en Allemagne, l’industriel Rathenau :

L’activité économique n’est plus une responsabilité privée mais une responsabilité sociale.

En Allemagne, l’État fixe les prix maximum et contrôle les bénéfices. En France, le socialiste Albert Thomas devient ministre de l’Armement et réunit régulièrement les principaux industriels. Même au Royaume-Uni où l’opinion est hostile à toute « mobilisation économique », l’État ne va cesser d’étendre son contrôle sur la main d’œuvre. Partout, l’État se mêle désormais de la fixation des salaires.

Le marché va cesser de fonctionner au profit d’une économie administrée provoquant pénurie et rationnement. Les entreprises privées doivent reconvertir leurs activités pour participer à l’effort de guerre.

Cette situation présentait d’ailleurs des avantages pour les entreprises : moins de concurrence, des débouchés assurés, des profits faciles. Mais les productions n’étaient plus orientées par la satisfaction de besoins réels. Il s’agissait de produire pour détruire. La rancœur à l’égard des « profiteurs de guerre », dans un temps où beaucoup de gens souffraient, devait rendre la population plus perméable au discours anticapitaliste.

Rapidement abandonné une fois la guerre terminée, l’expérience du dirigisme de guerre ne devait pas être oubliée. Et la grande crise des années 30 devait amener les États à recourir aux recettes expérimentées pendant le conflit.

LES LIBERTÉS INDIVIDUELLES SUSPENDUES

Le libéralisme économique s’effaçait dans le même temps où le libéralisme politique prenait de rudes coups. Les libertés individuelles se trouvaient remises en question au nom des nécessités de la guerre. La liberté de la presse disparaissait, les journaux étant soumis à une censure tatillonne.

L’autoritarisme du pouvoir exécutif ne cessa de se renforcer et connut son apogée, en France, sous le gouvernement de Georges Clemenceau (1917-1919). Le « Tigre », farouche défenseur des libertés dans l’opposition, était un dictateur en puissance, une fois au pouvoir.

Clemenceau porte sa responsabilité, parmi d’autres, dans l’échec de la paix manifesté par les divers traités signés suite à la Conférence de paix de Paris. Si l’éclatement de l’Autriche-Hongrie se révéla catastrophique en Europe centrale, la chute d’un autre empire affectait le Moyen-Orient.

LA POUDRIÈRE DU MOYEN-ORIENT

Les circonstances de l’effondrement final de l’Empire Ottoman, déjà fort affaibli, vont faire du Moyen-Orient une nouvelle poudrière.

Pendant la guerre, politiciens britanniques et français s’étaient cru fort habiles dans leurs manœuvres au Moyen-Orient. Ils avaient incité les Arabes à se soulever contre les Turcs en agitant, aux yeux des Hachémites, le rêve du grand royaume arabe. Dans le même temps, ils se partageaient les dépouilles de l’empire ottoman en établissant leur zone d’influence. Les anciennes provinces turques devaient se métamorphoser en mandats de la SDN après guerre.

Loin d’obtenir leur indépendance, les Arabes se voyaient ainsi tomber sous la coupe des deux anciens rivaux impérialistes. Aux Français la Syrie et le Liban, aux Britanniques l’Irak, la Jordanie et la Palestine. De surcroît, Lord Balfour, par une déclaration fameuse, avait promis la création d’un foyer national juif, source de complications futures.

Discrédités par la trahison des Alliés, les Hachémites devaient être chassés de la Mecque par Ibn Séoud. Aux descendants du prophète succédaient des fanatiques, promoteurs du wahhabisme, incarnation d’un Islam sectaire.

LES EMPIRES COLONIAUX FRAGILISÉS

Pendant le conflit, les Alliés puisèrent dans leurs empires ressources, main d’œuvre et troupes. Des Indiens, des Africains, des Maghrébins se trouvèrent à se battre, bien loin de chez eux, dans des tranchées boueuses.

De fait, les colonisateurs se trouvaient pris aux pièges de leurs propres conceptions. Inférieurs en droit, les colonisés ne pouvaient donc être mobilisés comme les citoyens des métropoles. Aussi, les effectifs coloniaux ne furent-ils qu’une force d’appoint.

Sept millions et demi de Français furent mobilisés mais seulement 520 000 soldats dans tout l’Empire, pour une population légèrement supérieure. Ainsi, le nombre de Corses tués fut-il supérieur à celui des pertes des troupes de l’Afrique occidentale française.

Mais en engageant les troupes coloniales en métropole, les colonisateurs sciaient la branche sur laquelle reposait leur domination. L’artillerie ennemie tuait, par exemple, sans distinction « dominants » et « dominés ». Le discours inégalitaire allait devenir de plus en plus difficile à tenir.

À la conférence de paix, en dépit des 14 points de Wilson, les vainqueurs restèrent aveugles et sourds aux timides demandes de réformes dans les colonies. Mais les principes wilsoniens, avec l’idée du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, n’étaient pas restés lettre morte aux yeux d’intellectuels en Tunisie comme en Indochine. Le temps, là aussi, ferait son œuvre.

LES LEÇONS DE L’HISTOIRE ?

C’était il y a cent ans. Et c’était hier.

Le 11 novembre 1918 à 11 heures, sur la ligne de front les clairons sonnaient le « cessez le feu ».

Ce n’était pas la paix, certes, c’était l’arrêt des combats. Et c’était déjà beaucoup.

Cette guerre atroce et absurde était enfin terminée. Ce devait être la « der des der », seule justification de tant de souffrances et de tant de vies sacrifiées jusqu’à la dernière heure.

Mais ce n’était pas la paix, oh non ! C’était un armistice de vingt ans. La « der des der » était la préfiguration des tragédies à venir.

Article initialement publié en novembre 2018.

https://www.contrepoints.org/2019/11/11/329042-11-novembre-2018-le-centenaire-dun-conflit-de-portee-immense

Publicités

Décomposition impériale

Décomposition impériale

9 Novembre 2019

Moins spectaculaire que les guerres américaines ratées, moins médiatique que les tentatives de putsch qui ne prennent plus, le mouvement tectonique du reflux de l’empire suit son cours, inexorable. Le schéma est classique, presque mécanique…

Années 90 : après l’éclatement de l’URSS, le système impérial est à son apogée. Il est alors pris d’une véritable folie des grandeurs qui finira par causer sa perte.

Années 2000 (ère Bush) : victime d’hybris, il s’engage dans un certains nombre de fiascos coûteux et retentissants (Irak, Afghanistan), et provoque la résurgence de ses rivaux (Russie, Chine, OCS).

Années 2000-2010 (ère Obama) : sentant le vent tourner, ils s’arc-boute sur ses fondamentaux (Europe totalement vassalisée, presstituée noyautée comme jamais) pour tenter de durer, au risque d’imploser.

A bien des égards, la géopolitique ressemble à la physique pure. Plus un corps, soumis à une pression intense, se comprime, plus il est instable et susceptible de provoquer des réactions en chaîne. C’est ce qui finit par arriver

Qui aurait imaginé, même dans ses rêves les plus fous, voir le système impérial US se décomposer aussi rapidement ? Certes, il y avait eu des signes avant-coureurs : crise grecque, montée des «  »populismes » » (entre huit guillemets) en Europe, multiplication des voix discordantes concernant la politique anti-russe (Hongrie d’Orban, Italie, Slovaquie, République tchèque, Grèce, industriels allemands etc.), record d’impopularité des hommes de paille de Washington (Flamby Ier rejoignant les rois fainéants mérovingiens dans le palmarès des dirigeants les plus détestés de l’histoire de France)…

Mais l’année 2016 restera comme l’apothéose de ce détricotage. En mai dernier, avant le sommet du G7 à Tokyo, un eurocrate envisageait le « scénario de l’horreur » :

Imaginez si, au lieu de Barack Obama, François Hollande, David Cameron et Matteo Renzi, nous avons Donald Trump, Marine Le Pen, Boris Johnson et Beppe Grillo.

Un mois plus tard, le scénario tant honni commençait à se mettre en place, au grand dam de Washington, Bruxelles et de leurs relais médiatiques. Le Brexit envoya des ondes de choc (…) Ce n’était pourtant rien en comparaison de ce qui allait se passer trois mois plus tard, au cœur même de l’empire, la deuxième étape du « scénario de l’horreur », le changement tectonique représenté l’élection du Donald.

2016 fut en effet le début de la fin : Brexit, Trump, guerre pétrolière américano-saoudienne, perte ou trahison des alliés, dédollarisation, fiasco ukrainien, dégringolade de la branche médiatique… Ce qui avait été patiemment bâti au cours de longues décennies se défaisait à vue d’œil. Et si le Deep State réussissait à sauver quelques meubles, par exemple en récupérant partiellement le Donald, plus rien ne serait comme avant. Comme la marée basse laisse sur le sable les traces de son passage, le reflux de l’empire mettait à jour ses contradictions criantes et ses dysfonctionnements inhérents.

Les éléments, auparavant maintenus sous la chape (de plomb) du manteau américain, étaient désormais livrés à eux-mêmes. Certains comme les euronouilles, complètement perdus, couraient dans tous les sens comme des poulets sans tête. D’autres, tel le sultan, jouaient les électrons libres et se rapprochaient dangereusement de l’autre camp. Partout, l’unité faisait place à la dissension. Sur le Vieux continent :

L’Europe américaine sera-t-elle mise à mort par ceux-là même qui étaient censés la régénérer ? L’on peut sérieusement se poser la question quand on voit le divorce grandissant entre l’UE et les pays d’Europe centrale et orientale, fers de lance de la « Nouvelle Europe » si chère aux néo-cons. Le pied droit de Washington donne des coups au pied gauche et c’est tout le système vassalique européen qui risque de tomber.

Rappelons d’abord que la construction européenne fut, dès le départ, un projet américain. Des archives déclassifiées montrent que les soi-disant « pères de l’Europe » – Schuman, Spaak ou le bien-nommé Monet – travaillaient en réalité pour les Etats-Unis. Pour Washington, il était en effet plus aisé de mettre la main sur le Vieux continent par le biais d’une structure globale noyautée de l’intérieur que de négocier pays par pays avec des dirigeants indépendants.

La chute du Mur et l’intégration à l’UE des anciennes démocraties populaires n’étaient que le cache-sexe de l’avancée de l’OTAN vers la Russie. Mieux encore, ces pays nouvellement libérés de la tutelle soviétique et férocement anti-russes pour des raisons historiques compréhensibles étaient susceptibles d’établir un nouveau rapport de force très favorable aux Etats-Unis au sein de l’UE face à certaines poussées de fièvre frondeuse toujours possibles de la « vieille Europe » (De Gaulle, Chirac et Schroeder…)

Or, au moment où les institutions européennes sont noyautées et soumises comme jamais aux désidératas US, le château de cartes est en train de s’écrouler… Ce sont d’abord les sanctions anti-russes qui ont créé une brèche. Si elles furent accueillies avec des transports de joie par la Pologne et les pays Baltes, leur réception en Hongrie, en Slovaquie et même en République tchèque fut bien plus mesurée, c’est le moins qu’on puisse dire. Première cassure au sein de la « nouvelle Europe ».

Et maintenant, la question des réfugiés pourrait bien sonner l’hallali. La Pologne, pays ô combien pro-US, refuse tout à fait d’obéir aux injonctions des institutions elles aussi ô combien pro-US de Bruxelles. Diantre, Brzezinski n’avait pas prévu ça…

Il n’avait pas non plus prévu ce qui allait se passer dans le Golfe en juin 2017 :

La grande affaire très commentée de ces derniers jours est la mise au ban du Qatar par l’Arabie saoudite et ses quelques affidés de circonstance. Si c’était dans les tuyaux depuis une bonne semaine, c’est un véritable séisme dans la région, les précédentes querelles n’ayant jamais conduit à une rupture des relations diplomatiques (…)

Le Conseil de Coopération du Golfe est la pierre angulaire de l’empire américain dans la région – un peu comme l’UE en Europe – et il est aujourd’hui au bord du gouffre. Après le Brexit, le Qatarxit ? A Washington, les stratèges impériaux ne doivent pas être aux anges… Le Koweït et Oman ont en tout cas refusé de suivre leurs collègues et de rompre leurs relations avec Doha, ce qui fissure encore un peu plus l’organisation  (…)

Deux piliers du pétrodollar et soutiens du djihadisme en conflit, CCG en crise, Turquie ballotée, Etat profond US divisé… Il faut prendre la rupture saoudo-qatarie pour ce qu’elle est : une énième convulsion du « camp du Bien », un émiettement supplémentaire de l’empire.

Il n’en fallait pas plus à CNN pour accuser… les hackers russes ! Audiard nous avait prévenu : les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît. Derrière cette nouvelle dégénérescence de la presstituée se cache tout de même une réalité : c’est Noël au Kremlin, qui se garde toutefois de tout triomphalisme.

Les groupies de l’hégémonie américaine ne peuvent maintenant que constater les dégâts :

Un mélancolique article du Jerusalem Post intitulé « Les sommets d’Asie centrale qui montrent que Washington perd prise » nous rappelle une nouvelle fois, si l’en était besoin, que derrière les strass et paillettes de l’événementiel, l’empire américain est inexorablement engagé sur la pente descendante.

A Bichkek, au Kirghizstan, a eu lieu la grand-messe annuelle de l’Organisation de Coopération de Shanghai, incluant désormais l’Inde et le Pakistan. On y a vu Modi et Khan échanger des blagues, Xi et Rouhani renforcer leur coopération, Poutine rencontrer ses homologues chinois, iranien, indien ou pakistanais. Si le président iranien, Etat observateur, s’est fait remarquer en critiquant vertement l’unilatéralisme US et en offrant des privilèges économiques aux membres de l’OCS qui investiraient en Iran, il n’a pas été le seul. A Bichkek, on a parlé multipolarité, Routes de la Soie et intégration de l’Eurasie, pour le plus grand malheur de qui vous savez…

Le jour suivant, au Tadjikistan voisin, le sommet CICA (Conférence pour l’Interaction et la Confiance en Asie) a réuni du beau monde. Les représentants d’une trentaine de pays y participaient dont Poutine, Xi (qui a fêté son 66ème anniversaire avec le président russe), Rouhani, Erdogan ou encore Al Thani, l’émir du Qatar. On sait que ce dernier, depuis la rupture avec l’Arabie saoudite, a une furieuse tendance à se rapprocher de Téhéran et des géants de l’Eurasie. Ses multiples rencontres bilatérales d’hier sont là pour le prouver, notamment avec la Chine et l’Iran, qui a par ailleurs également reçu le soutien turc face au harcèlement américain.

L’hybris impériale – sanctions contre la Russie et l’Iran, guerre économique contre la Chine, menaces contre la Turquie, sanctions saoudiennes contre le Qatar – tend naturellement à rapprocher ces pays et accélère l’inévitable mouvement d’intégration du grand continent, bientôt irrigué par le gaz russe et les Routes de la Soie chinoises. Le monde multipolaire du XXIème émerge sous nos yeux…

Ce qui nous amène aux délectables nouvelles de ces derniers jours, qui remuent encore un peu plus le couteau dans le cœur des petits génies de Washington. Au Royaume-Uni, l’énième report du Brexit par les manigances des députés a poussé le Premier ministre Johnson à organiser des élections générales, prévues dans cinq semaines. Sans surprise, elles mettront aux prises les conservateurs de ce même Johnson et le Labour de Jeremy Corbyn. Si certains articles versent allègrement dans l’hyperbole, parlant de « lutte pour l’âme britannique », un aspect fondamental n’est pourtant jamais abordé : l’accélération du détricotage de l’empire.

Johnson est en effet favorable à l’OTAN mais ne peut, on le sait, voir en peinture l’Union européenne et fut l’un des principaux leaders de la campagne du Leave. A l’opposé, Corbyn est un de ces européistes indécrottables mais a toujours été très critique vis-à-vis de l’impérialisme américain et favorable à un rapprochement avec la Russie. S’il ne réclame plus l’abolition de l’Alliance atlantique, comme c’était encore le cas en 2012, nul doute que la politique étrangère de Londres prendrait un tour nouveau s’il était élu.

OTAN contre UE, alors que ces deux piliers de l’hégémonie américaine en Europe étaient auparavant synonymes, Brexit ou OTANxit (ou du moins une sérieuse prise de distance). Heureusement que McCain n’est plus là pour voir ça…

Et puisqu’on parle d’elle, les déclarations tonitruantes de Macron affirmant que l’OTAN est « en état de mort cérébrale » ont jeté un énorme pavé dans la mare, provoquant les cris d’orfraie de Berlin et de Bruxelles, la fébrilité dans les salles de rédaction et l’amusement de Moscou, qui a d’ailleurs tout lieu de se réjouir des appels du même à « rouvrir un dialogue stratégique avec la Russie ».

Ce n’est pas la première fois que l’actuel président français s’écarte de la ligne vassale de son prédécesseur. S’il n’a pu s’empêcher d’y retomber en certaines occasions, par exemple lors du false flag chimique n°3, l’occupant de l’Elysée est capable de faire montre d’une relative indépendance, comme nous le relations il y a plus de deux ans :

Alerte dans les officines du système impérial, la plaque européenne commence à dangereusement se rapprocher de sa consoeur russe et nos hypothèses se voient une nouvelle fois confirmées. Après la réception de Poutine par Macron à Versailles, nous écrivions :

D’abord, pourquoi inviter Poutine, dans les fastes de Versailles qui plus est ? Notons que, mis à part le traditionnel voyage du 15 mai à Berlin pour retrouver Merkel, c’est le premier dirigeant étranger que rencontre Macron dans un format bilatéral (les discussions avec Trump, Trudeau, Erdogan & Co ayant eu lieu en marge des sommets de l’OTAN et du G7). Relevons également que la somptueuse réception du « tsar de toutes les Russie » au château du roi-soleil n’a pas été du goût des habituels thuriféraires du système impérial.

Ainsi, le président français était demandeur, ce que l’enguirlandement médiatique fanfaron tente d’occulter (…)

Un reset franco-russe, qu’évoque également le peu russophile Financial Times, serait donc dans les tuyaux à la demande de Paris. Ceci pourrait expliquer pourquoi, au-delà des pathétiques flonflons médiatiques et du sauvetage de face macronien sur des questions aussi existentielles que les LGBT de Tchétchénie ou les méchants médias russes, on a furieusement l’impression que Bobobankster s’est aligné sur Poutine.

Sur la Syrie, « l’objectif absolu est la lutte contre le terrorisme, l’éradication des groupes terroristes, en particulier Daech ». Tiens, il y aurait des modérés pas si modérés que ça finalement et Assad ne doit plus partir… Plus intéressant encore, la fameuse phrase sur les armes chimiques que toute la MSN saoudisée a rapportée, persuadée qu’elle est dirigée contre Damas, mais que personne n’a pris la peine de décrypter :

« J’ai indiqué qu’une ligne rouge très claire existe de notre côté : l’utilisation d’une arme chimique par qui que ce soit fera l’objet de représailles et d’une riposte immédiate. »

Les mots importants sont en gras. Ainsi, Assad ne serait pas le seul à disposer et à être susceptible d’utiliser des armes chimiques… Est-ce une reconnaissance en creux du false flag de Khan Cheikhoun ? A noter que le soir même, Vladimirovitch a répété dans une interview destinée au public français qu’il n’y avait aucune preuve de l’implication du gouvernement syrien dans cette attaque. Pour mieux appuyer ce qu’il a dit, voire prouvé, quelques heures plus tôt à Macron sous les lambris versaillais ?

Concernant l’Ukraine, Poutine a pris le bâton, déclarant que c’était une affaire intérieure à ce pays et qu’il fallait tenir Kiev pour responsable des atteintes aux accord de Minsk, le tout sans être contredit par son hôte. Et je ne mentionne pas les formules répétées sur « le rôle indispensable de la Russie »…

Assiste-t-on à un changement de direction de l’euronouillerie, désormais orpheline de son maître américain ? Si Macron dit tout haut ce que Merkel pense tout bas – et il y a de bonnes raisons de croire que le premier est le porte-parole de la seconde -, on est peut-être en train d’assister à un rééquilibrage du Vieux continent. L’avenir nous le dira… Mais on comprendrait mieux alors la flagornerie de la caste médiatique, cachant sous les épithètes dithyrambiques une redirection peu glorieuse pour elle.

On en prend le chemin… Dans la foulée de la visite du réaliste Le Drian à Moscou, c’est en effet une véritable bombe qu’a lancé Macron dans un entretien à huit quotidiens européens paru aujourd’hui. Dans le texte :

Le vrai aggiornamento que j’ai fait sur ce sujet, c’est que je n’ai pas énoncé que la destitution de Bachar el-Assad était un préalable à tout. Personne ne m’a présenté son successeur légitime. Assad est un ennemi de son peuple [tous les éléments de langage n’ont pas disparu du jour au lendemain, ndlr] mais pas de la France. Mes lignes sont claires. Un : la lutte absolue contre tous les groupes terroristes. Ce sont eux, nos ennemis. Deux : la Syrie ne doit pas devenir un Etat failli [failed State]. Nous avons besoin de la coopération de tous pour éradiquer les terroristes, en particulier de la Russie.

Dios mio, McCain, Barack à frites, Flamby, l’hilarante, le Seoud et autres joyeux lurons de la clique impériale doivent s’arracher les cheveux. L’imMonde est vert de rage et la presse israélienne rapporte l’info pour le moins fraîchement.

Le président Macron semble en passe de devenir nettement plus sage que le candidat Macron. Un Trump inversé en quelque sorte… Si le Donald a tout le mal du monde à contrer le Deep State, c’est néanmoins son élection qui a permis le détricotage de l’empire dont les composantes s’égaillent maintenant dans la nature.

En plein dans le mille. Le reflux américain a laissé sur la grève les composantes du système impérial qui, nouvellement autonomes, s’éparpillent et prennent des directions inimaginables il y a peu encore.

Pire ! les propres pions de Washington arrivés fraîchement au pouvoir se mettent eux aussi à tourner casaque, notamment en Amérique latine. Au Brésil, Bolsonaro a fait un flip flop digne d’une grande patineuse en allant courtiser les investissements chinois. Ce n’est pas une surprise pour le fidèle lecteur de nos Chroniques, car certains signes étaient annonciateurs :

Un mot encore sur le traditionnel sommet des BRICS en marge du G20. Il était intéressant de voir le comportement de l’américanolâtre néo-président brésilien dans cette structure de facto opposée à Washington. Les bruits alarmistes et peut-être inventés sur une possible exclusion du Brésil ne se sont pas traduits dans les faits et les oreilles de Bolsonaro ont dû quelque peu sursauter en entendant Poutine appeler à la dédollarisation ou défendre le Venezuela, point sur lequel le leader brésilien a préféré éviter de polémiquer avec son homologue russe. Bolsonaro, que d’aucuns pensaient il y a quelques mois qu’il mettrait des bâtons dans les roues des BRICS, a même partiellement épousé les discours sur le multilatéralisme en critiquant le protectionnisme unilatéral d’un certain pays…

Entre un Bolsonaro qui met de l’eau dans son maté et un Lula qui vient de sortir de prison et pourrait reprendre le chemin du pouvoir, l’expérience « américaine » du Brésil a peut-être tourné (très) court. L’occasion de redonner un regain d’énergie aux BRICS, d’autant que le grand voisin argentin pourrait à nouveau être de la partie. Nous l’expliquions en août :

En Argentine, le président Mauricio Macri, gentil toutou des USA, vient de se prendre une volée aux élections primaires, répétition générale de l’élection présidentielle du mois d’octobre. Pour Washington, c’est une bien mauvaise nouvelle, d’autant que le grand vainqueur est le parti de l’ancienne présidente Cristina Kirchner, elle aussi bien connue des lecteurs. Nous en parlions entre autres dans un billet consacré à l’établissement d’une base radar chinoise dans la pampa :

L’accord sino-argentin avait été signé en 2015, du temps de Cristina Kirchner, égérie de la multipolarité. Ironie du sort, l’objet de l’accord se réalise sous son successeur et adversaire, pion de l’empire comme nous l’expliquions il y a deux ans :

Macri, dans la plus pure tradition des leaders latino-américains dévoyés, est l’homme de paille des Etats-Unis en Argentine, permettant l’installation de deux bases US dans son pays, plaçant sa fortune chez son maître, s’attirant les louanges de son suzerain.

… et acceptant avec gloutonnerie tout accord avec le FMI visant à esclavagiser un peu plus son pays. Sans surprise, la Cristina, maintenant sénatrice, s’y oppose résolument et préfère les prêts de la banque des BRICS ou de la Chine. D’où la base radar, facilité donnée au dragon contre des espèces sonnantes et trébuchantes à un moment où l’Argentine était étranglée financièrement. Le combat continue entre la pasionaria et le vassal. Macri est largement devancé par C.K dans les projections du premier tour (39%-30%). Quel que soit le résultat, la base chinoise est là pour rester, l’accord ayant été signé pour 50 ans.

C’était l’année dernière et les sondages étaient en deçà de la réalité. Si Cristina ne s’est pas présentée elle-même, son parti a gagné par 47% contre 32%. Un retour du clan Kirchner à la Casa Rosada apporterait à coup sûr un regain d’activité au processus de multipolarité en Amérique du Sud, un temps mis à mal par la destitution de Dilma au Brésil et l’élection de Macri. On se rappelle que l’Argentine de Cristina, bien que ne faisant pas officiellement partie des BRICS, y faisait souvent figure de membre associé, ce qui sera sans doute à nouveau le cas dans deux petits mois…

Bingo. Le 27 octobre, Alberto Fernández, protégé de Cristina, a gagné dès le premier tour, renvoyant Macri à ses chères études. Si sa prise de fonction se fera en décembre, les stratèges américains commencent déjà à se ronger les ongles. Dans un geste ô combien symbolique, Fernández a accordé sa première interview internationale à Correa, l’ancien président équatorien et bête noire de l’imperium US, sur la chaîne russe RT.

Le renouveau de la multipolarité qui se prépare en Amérique du Sud va de pair avec le rôle jamais vu qu’y joue Moscou, au grand dam du Deep State dont les think tanks sonnent le tocsin :

« Il est clair que la Russie est en Amérique latine pour y rester et qu’elle étend son influence – notamment en essayant d’assurer les moyens de menacer les USA au sein même de l’hémisphère occidental. Le désarroi de la politique étrangère américaine a clairement facilité cette évolution. Etant donné l’actuel chaos à Washington [ ! ], il faudra un temps considérable avant que les Etats-Unis ne puissent établir une stratégie coordonnée visant à contrer ou, au moins, atténuer ces menaces. L’Amérique latine est devenue un théâtre d’opérations réel pour les Russes à cause de la négligence des Etats-Unis et de leurs politiques erronées. »

Au-delà de l’alarmisme peut-être exagéré de l’establishment impérial, trop longtemps habitué à l’hégémonie et qui voit surgir avec horreur son rival là où il ne l’attendait pas, une chose est sûre : en Amérique, comme en Europe ou au Moyen-Orient, l’empire US recule terriblement…Tag(s) : #Etats-Unis#Europe#Amérique latine#Russie

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2019/11/decomposition-imperiale.html

LES ÉTATS-UNIS SONT-ILS ENCORE NOS ALLIÉS ? Jean Daspry.

LES ÉTATS-UNIS SONT-ILS ENCORE NOS ALLIÉS ? Jean Daspry. Lors du Grand Jury RTL/Le Figaro/LCI (13 octobre 2019), Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre et président des « Leaders pour la paix » dénonce la politique de Donald Trump au Moyen-Orient. Dans le cadre de l’offensive turque en Syrie contre les populations kurdes, il accuse les États-Unis de ne pas être « dans ce dossier, les alliés de l’Europe ». Poursuivant sur cette voie, il critique l’implication des États-Unis dans le feuilleton du Brexit. « Quand Trump va en Grande-Bretagne pour appeler les Anglais à se libérer des chaînes de l’Europe, De Gaulle aurait crié à l’ingérence ! », s’exclame-t-il. Si elles ne manquent pas de pertinence, les remarques de Jean-Pierre Raffarin manquent à l’évidence de substance tant le champ des désaccords entre les deux rives de l’Atlantique ne cesse de s’élargir au cours des dernières années, des derniers mois. Et, les raisons de ce dissensus ne tiennent pas uniquement à la personnalité imprévisible de Donald Trump. Elles sont inscrites dans l’ADN du peuple à « la destinée manifeste » qui s’estime hors droit tout en exigeant des autres nations qu’elles soient dans le droit. Un retour en arrière s’impose pour comprendre les méandres d’une évolution qui devrait nous conduire à repenser complétement les bases de la relation franco-américaine au XXIe siècle. Faute de quoi, nous nous promettons quelques lendemains difficiles. Ne dit-on pas que gouverner, c’est prévoir ! D’une France gaulliste alliée mais pas alignée, nous sommes passés à une France macronienne méprisée mais alignée.

LA FRANCE ALLIÉE MAIS PAS ALIGNÉE : LES SUCCÈS DU GAULLISME

Avec l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir en 1958, la relation franco-américaine évolue dans une toute autre direction que celle empruntée par une Quatrième République encore affaiblie par les conséquences de la Seconde Guerre mondiale. C’est que le premier président de la Cinquième République a eu tout loisir, entre 1940 et 1945, d’apprécier à sa juste valeur la duplicité américaine et sa volonté d’asservir la France diplomatiquement, économiquement, financièrement, militairement, culturellement. Après avoir épongé ses dernières dettes auprès de l’Oncle Sam et s’être débarrassé du fardeau algérien, le général de Gaulle entend se défaire d’une tutelle trop pesante du grand frère américain. Tout en étant un allié fidèle d’une Amérique venue au secours de la France lors des deux conflits mondiaux du XXe siècle (blocus du mur de Berlin, crise des missiles de Cuba…), le général de Gaulle entend montrer son attachement au respect de la souveraineté et l’indépendance de la France. Et, il ne manque pas une occasion d’afficher sa différence. Et les occasions ne manquent pas de faire quelques coups qui irritent à Washington. Rappelons quelques-uns de ses hauts faits d’armes : visite de trois semaines en Amérique latine en 1964, sorte de coup de pied de l’âne aux États-Unis ; reconnaissance de la République populaire de Chine en 1964 ; conférence de presse de 1965 critiquant le rôle de monnaie de change du dollar ; discours de Phnom Penh de 1966 critique de la guerre du Vietnam ; retrait de la France de l’organisation militaire intégrée de l’OTAN en 1966 pour manifester son indépendance stratégique ; visite officielle en URSS de 1966 pour marquer sa volonté de disposer d’une alliance de revers et de s’impliquer dans le dialogue des Supergrands… Le message est on ne peut plus clair, si la France est un allié loyal dans le camp occidental, elle n’en est pas pour autant alignée sur toutes les positions américaines, surtout les plus baroques. La servitude volontaire n’est pas la tasse de thé du général de Gaulle. Mais, les vieux démons ne sont jamais lointains. Même dormants, ils n’en sont pas moins prêts à refaire surface à la moindre occasion. C’est ce qui va être le cas en ce début du XXIe siècle avec le « coup de génie » d’un certain Nicolas Sarkozy.

LA FRANCE MÉPRISÉE MAIS ALIGNÉE : LES ÉCHECS DU MACRONISME

Si bon an, mal an, les successeurs du général de Gaulle, après son départ en 1969, suivent ses traces – n’évoque-t-on pas une diplomatie gaullo-mitterrandienne ? – il existe une certaine continuité dans l’approche de la relation franco-américaine en dépit de quelques inévitables exceptions. À titre d’exemple illustratif, Jacques Chirac s’oppose frontalement à la guerre en Irak en 2003. Le point de rupture se situe au moment du quinquennat de Nicolas Sarkozy, surnommé l’Américain. L’homme décide que la France doit impérativement réintégrer la famille occidentale, à savoir la structure militaire intégrée de l’Alliance atlantique quittée par le général de Gaulle – celui dont il se réclame de l’héritage, ce qui ne manque pas de sel -, haut lieu de la servitude atlantiste française. Chose dite, chose faite. Il pensait obtenir un feu vert américain pour le développement d’une défense européenne autonome au sein de l’Union européenne. On connait la suite, la France rejoint le bercail atlantiste mais n’enregistre aucun bénéfice pour la construction d’une défense européenne. Après des mots durs à l’encontre de son prédécesseur, François Hollande, s’appuyant sur les conclusions du rapport Védrine, décide de ne pas revenir en arrière. La France est décidément atlantiste et les néocons tiennent le haut du pavé à Paris. Emmanuel Macron fait pire, pensant que c’est en parlant la langue du maître et jouant au bras de fer que l’on s’attire ses faveurs. Erreur de diagnostic fatale.

Depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, le moins que l’on puisse dire est que les fidèles alliés de l’Amérique sont traités en vulgaires laquais que l’on siffle en cas de besoin (pour aller guerroyer en Irak et en Syrie) mais que l’on omet d’informer lorsque Washington décide unilatéralement de partir (laissant ainsi le champ libre à la Turquie1 ou aux Talibans en Afghanistan) laissant la France prise à son propre piège2, surtout ses forces spéciales qu’il va falloir exfiltrer de la zone3 ; à qui l’on impose le principe de l’extraterritorialité du droit américain (pour casser l’industrie européenne) ; à qui l’on impose des sanctions commerciales injustifiées en violation des règles de l’OMC (acier, aluminium, vins français…) pour aider l’économie américaine ; à qui on dicte leur conduite (sur le dossier iranien), à qui l’on demande de quitter l’Union européenne comme l’a fait le Royaume Uni ; à qui l’on met sous le nez le retrait de l’accord sur le climat conclu lors de la COP-21, le retrait de l’accord sur le nucléaire iranien, que l’on espionne sans vergogne comme de réels ennemis … Et, le reste à l’avenant. Chaque jour apporte son lot d’avanies, d’insultes, de mises en garde, de tweets assassins… sans que cela ne suscite la moindre réaction en retour, en particulier d’une Union européenne désunie4. Quand estimera-t-on que la coupe est pleine et qu’il y a lieu d’en tirer toutes les conséquences diplomatiques, économiques, commerciales, juridiques… qui s’imposent ? Quand estimera-t-on que l’on ne peut plus vivre au rythme de la versatilité de la parole américaine sur tous les grandes crises internationales qu’il s’agisse de l’Afghanistan ou de la Syrie5 ? La parole américaine est définitivement démonétisée comme le découvre, avec plusieurs années de recul, la grande géopoliticienne du Monde, Sylvie Kauffmann6. Sous ce seul angle, la parole russe est plus prévisible et plus fiable sur le court comme sur le long terme. Ne devrait-on pas en tenir compte à l’avenir surtout sur le dossier syrien7 ? Jean-Yves Le Drian semble à peine en prendre la mesure au moment où Washington impose 7,5 milliards de droits de douane aux pays de l’Union européenne, visant Airbus, vins français… Jusqu’à présent, la France effectue un sans-faute dans l’erreur sur ce dossier comme sur bien d’autres questions internationales. Une sorte de la débâcle de la République des grands mots !

Il faudra bien que la France jupitérienne accepte un jour – le plus tôt sera le mieux – de sortir des dogmes hérités de la Guerre froide, d’une vision manichéenne du monde avec les Bons américains et les méchants russes. Aux premiers, tout est pardonné. Aux seconds, rien ne l’est. Pourquoi ? Cette situation est-elle tenable encore longtemps ? Quand voudra-t-on bien repenser la grammaire des relations internationales au XXIe siècle en travaillant sur le réel et non en chevauchant quelques chimères, surtout au Proche et au Moyen-Orient8 ? Si l’on doit être redevable aux États-Unis pour leur engagement lors des deux conflits mondiaux, on doit rester lucide sur la valeur de leur alliance en ce début de XXIe siècle. Est-il raisonnable de mettre tous nos œufs dans le même panier en n’octroyant notre confiance aveugle qu’à un seul et unique pays (l’Amérique du nord) qui ne nous renvoie pas l’ascenseur et qui nous traite avec si peu d’égard (en Syrie) ? Est-cela la Realpolitik ? Nous serions bien inspirés, tout en continuant à conserver nos liens avec l’Amérique, nous devrions nouer des liens supplémentaires avec la Russie9. Où notre aveuglement assumé peut-il et va-t-il nous conduire dans les prochaines années si nous ne prenons pas garde tant le monde change et ses paramètres aussi ? Quand accepterons-nous de faire mentir Régis Debray qui écrit : « L’Européen a des velléités mais, à la fin, il fait où Washington lui dit de faire, et s’interdit de faire là ou et quand il n’a pas la permission » ? Quand aurons-nous la politique de notre pensée, en plagiant Paul Valéry ? Une question fondamentale s’impose aux responsables de notre politique étrangère et de notre diplomatie : les États-Unis sont-ils encore nos alliés ?

1 Georges Malbrunot, Les Américains désertent, la Turquie installe sa guerre en Syrie, Le Figaro, 14 octobre 2019, pp. 5-6.
2 Isabelle Lasserre, Jean-Yves Le Drian : « L’opération turque en Syrie remet en cause cinq ans de combat contre Daech », Le Figaro, 15 octobre 2019, p 4.
3 Nicolas Barotte, Paris doit envisager le repli de ses forces spéciales, Le Figaro, 15 octobre 2019, p. 5.
4 Jean-Louis Bourlanges, « Les Européens ne répondent jamais présent à aucun rendez-vous de l’histoire », Le Figaro, 15 octobre 2019, p. 20
5 Gilles Paris, Trump change de ton sur la Syrie, tout en confirmant le retrait des troupes américaines, Le Monde, 16 octobre 2019, p. 3.
6 Sylvie Kauffmann, La parole de Washington réduite à néant, Le Monde, Géopolitique, 17 octobre 2019, p. 31.
7 Benjamin Barthe/Benoît Vitkine, Poutine, seul maître du jeu en Syrie, Le Monde, 17 octobre 2019, pp. 1-2-3.
8 Isabelle Lasserre, Attaque iranienne contre l’Arabie saoudite : quelles conséquences stratégiques ?, Le Figaro, 14 octobre 2019, p. 21.
9 François d’Orcival, Poutine au centre du jeu, Valeurs actuelles, 17 octobre 2019, p. 4.
 
 
LA DERNIÈRE COULEUVRE DE JUPITER – Guillaume Berlat. Le quotidien de référence de l’intelligentsia parisienne, qui a pour nom Le Monde, nous assène une vérité vraisemblablement glanée auprès des faiseurs d’opinion du président de la République, à savoir ses éminents communicants, qui se lit ainsi : « Malgré les crises, Macron veut maintenir son cap »10. Objectif ô combien louable pour le chef de l’État d’inscrire son action dans la durée pour lui conférer cohérence et efficacité ! Qui pourrait objectivement critiquer la démarche d’Emmanuel Macron ? Personne de normalement constitué. Mais, comme toujours dans le monde de l’instant et de la communication, il y a loin de la coupe aux lèvres. Entre les généreuses pétition de principe et la réalité dans ce qu’elle a de plus triviale, il existe un gouffre. Ce qui vaut pour la politique intérieure abondamment commentée par nos perroquets à carte de presse sur les chaînes d’abrutissement en continu, vaut à fortiori pour la politique étrangère (le cap) et pour la diplomatie (sa route) du navire France. Examinons d’abord les conditions de la révolution copernicienne qui affecte la diplomatie moralisatrice de l’acte I du quinquennat avant d’en venir à la confirmation de cette rupture avec l’acte II de ce même quinquennat !

COMMENCEMENT DU REJET DE LA DIPLOMATIE MORALISATRICE

Plus de deux ans après que le peuple français eut installé « un gamin à l’Élysée » (Luc Ferry), le moins que l’on puisse constater est que les reniements par rapport aux grands principes jupitériens (attachement sans faille au multilatéralisme, à une Union européenne censée être la solution et non le problème, à une mondialisation heureuse aujourd’hui en passe d’être jetée aux oubliettes de l’Histoire11, mise au ban de la société internationale des autocrates du genre Poutine ou Orban..) se multiplient au fil des mois, des semaines. Nous en avons eu un exemple criant avec la réception en grandes pompes du dictateur Vladimir Poutine au Fort de Brégançon à la veille du G7 de Biarritz justifiée par des impératifs de Realpolitik, mais surtout par un isolement croissant de la France sur la scène internationale. Les « amis », hier, encensés par Jupiter (Donald Trump, Angela Merkel, Ursula von der Leyen…) sont, aujourd’hui, voués aux gémonies. C’est que pour ne pas crier dans le désert (« Vox clamantis in deserto ») de l’impitoyable échiquier international, il est indispensable de rechercher des alliances de revers. Si l’Ouest ne répond pas à ses attentes, on tourne son regard vers l’Est avec les yeux de Chimène. Or, qu’apprend-on, au détour d’une information de presse quasi-confidentielle noyée dans la crise syro-turque, dans les derniers épisodes du feuilleton qui a pour nom « Brexit »12, dans les remous de la tuerie de la Préfecture de police de Paris, dans la débandade de Sylvie Goulard qui rejaillit sur son mentor13 et qui le conduit à essayer de tourner la page14, dans la farce médiatique des retrouvailles de Xavier Dupont de Ligonnès en Écosse qui a monopolisé tous les commentateurs dans note lucarne15 (une « fake news » de grande envergure…)16  ? L’impensable, l’incroyable, l’invraisemblable.

CONFIRMATION DU REJET DE LA DIPLOMATIE MORALISATRICE

Ce qui était impensable hier est devenu aujourd’hui réalité dans une atmosphère surréaliste. Paris vaut bien une messe.

Une rencontre impensable, il y a quelques jours encore

La réponse à notre question paraît invraisemblable à maints égards. Que Jupiter a reçu, le 11 octobre 2019, en son Palais de l’Élysée, l’infréquentable, le pouilleux, le gueux, l’homme coupable du crime de lèse-valeurs européennes, Viktor Orban, le premier ministre hongrois ! Celui qu’il qualifiait, il y a peu encore de « son frère ennemi européen » parce qu’il prenait quelques libertés avec les principes sacrés de l’Union européenne et refusait d’accueillir sur son sol le moindre migrant extracommunautaire, devient aujourd’hui presque fréquentable. C’est du moins l’impression que donne l’accolade auquel il a droit sur le perron de l’Élysée sous le regard approbateur de son épouse Brigitte, la Dame d’influence. C’est à n’y rien comprendre au pays de la logique et de René Descartes. Emmanuel Macron accepte désormais de déjeuner avec le diable sans une grande cuillère. Par un coup de baguette magique, le président de la République aurait abandonné son approche manichéenne du monde divisé entre bons et mauvais, entre fréquentables et infréquentables, sa rhétorique qui l’emporte souvent sur le fond17. Il lui substituerait une approche diplomatique plus conforme à la tradition française de la Ve République consistant à dialoguer avec tout le monde pour pouvoir peser sur le cours des choses. La seule qui vaille pour une puissance moyenne comme la France dans le monde d’aujourd’hui. Une fois encore, celle qui est au cœur de la diplomatie. Face à Orban, Emmanuel Macron change de ton, jugeant qu’il faut panser les plaies.

Une rencontre surréaliste mais qui a bien eu lieu

Alors qu’il vient de subir un camouflet au Parlement de Strasbourg, avec le rejet de sa candidate Sylvie Goulard à la Commission européenne, le président de la République aurait besoin d’alliés de circonstances pour reconstruire une autorité. Mais avec Viktor Orban, les divergences semblent insurmontables. « Nous ne sommes pas d’accord sur tout », a convenu Emmanuel Macron. À côté de son hôte, le président de la République a cité l’immigration, le climat et le budget européen. Mais la Hongrie n’est plus la préoccupation principale du chef de l’État. Le contexte est à la « crise politique » entre la Commission et le Parlement, a-t-il relevé. Le président a aussi mentionné les défis qui se posent à l’Union, comme la perspective du Brexit. « Je crois dans l’unité, je pense indispensable que des solutions soient trouvées et je crois indispensable d’avoir une Commission forte qui puisse porter des projets ambitieux », a-t-il conclu, comme un appel du pied à son interlocuteur. Dans la crise actuelle, Emmanuel Macron et Viktor Orban peuvent se trouver un point commun. Comme Sylvie Goulard, le hongrois Laszlo Trocsanyi, candidat au poste de commissaire européen à l’élargissement, a été rejeté par le Parlement européen. L’ancien ministre de la Justice avait été recalé par la commission des Affaires juridiques pour un conflit d’intérêts présumé. Après ce revers, Viktor Orban a proposé un candidat au profil plus acceptable pour les parlementaires : l’ambassadeur hongrois à Bruxelles, Oliver Varhelyi. « Le vrai crime de Trocsanyi a été d’avoir protégé la Hongrie de l’immigration », a commenté par la suite un porte-parole de Viktor Orban, accusant les « partis pro-immigration » de ne pas pouvoir tolérer un commissaire favorable à la fermeture des frontières. S’il a rappelé brièvement sa politique en matière de défense des frontières ou vanté son bilan climatique, Viktor Orban n’a pas abordé, même de façon détournée, la question des nominations à la Commission européenne. Il a justifié sa présence à Paris par sa « curiosité intellectuelle ». En Hongrie, Emmanuel Macron fait l’objet d’un « amour infini » parce qu’il a su « mettre sur la table des sujets d’envergure », a-t-il expliqué en ayant l’air de s’en étonner18. Manifestement, Viktor Orban n’a pas boudé son plaisir d’être convié à la table jupitérienne.

MACRON OU LA STRATÉGIE DE L’AMPHISBÈNE19

Ce dernier changement de pied diplomatique – il risque d’y en avoir d’autres dans les mois à venir – constitue l’un des nombreux signes de ridiculisation de notre président de la République sur la scène internationale et sur la scène européenne20. Mais, mieux vaut tard que jamais. L’exercice d’indignation au plus sommet de l’État est un exercice vain comme le souligne François Sureau21. Une fois de plus, notre inspecteur des Finances formé à l’école de l’arrogance des crânes d’œuf de Bercy découvre les linéaments de la diplomatie, en particulier la nécessité impérieuse d’en finir avec les excès d’arrogance pour en revenir à plus de modestie. En un mot, de parler à tout le monde en abandonnant la diplomatie mortifère de l’anathème qui isole22. Elle nous rappelle que, de tout temps, il est hasardeux, si ce n’est dangereux, d’avoir raison trop tôt. C’est vraisemblablement ce que doit penser aujourd’hui notre ex-ambassadeur en Hongrie, Eric Fournier ! Lui qui croupit, depuis plus d’un an, dans un placard du Quai d’Orsay pour avoir eu l’outrecuidance d’écrire dans son rapport de fin de mission – supposé être confidentiel et uniquement destiné à la haute hiérarchie – ce qu’il constatait à Budapest, à savoir que la politique de Viktor Orban était soutenue par une majorité de Hongrois. Avec cette visite du premier ministre hongrois à Paris, nous découvrons la dernière couleuvre de Jupiter.

10 Cédric Pietralunga/Olivier Faye, Malgré les crises, Macron veut maintenir son cap, Le Monde, 13-14 octobre 2019, p. 7.
11 Jean-Paul Polin, La gouvernance de la mondialisation sera fragmentée, Le Monde, Idées, 13-14 octobre 2019, p. 26.
12 Cécile Ducourtieux/Virginie Malingre, La folle semaine qui a relancé le Brexit, Le Monde, 19 octobre 2019, p. 2.
13 Éditorial, Affaire Goulard : les leçons d’un camouflet, Le Monde, 13-14 octobre 2019, p. 30.
14 Olivier Faye, Macron cherche à tourner la page de l’affaire Goulard, Le Monde, 19 octobre 2019, p. 3.
15 Anne-Hélène Dorison, Une arrestation en Ecosse dans le cadre de l’affaire Dupont de Ligonnès, Le Monde, 13-14 octobre 2019, pp. 1et 6.
16 Christophe Nobili, Dupont de Ligonnès : merci pour ce moment médiatique !, Le Canard enchaîné16 octobre 2019, p. 3.
17 Gérard Araud, Passeport diplomatique, Grasset, 2019, p. 207.
18 Nicolas Barotte, Face à Orban, Macron change de ton, http://www.lefigaro.fr , 11 octobre 2019.
19 Ghislain Benessa, Macron ou la stratégie de l’amphisbène, Valeurs actuelles, 17 octobre 2019, p.
20 Étienne Girard/Louis Hausalter, Les dessous du crash européen de Macron, Marianne, 18-24 octobre 2019, pp. 24 à 27.
21 François Sureau, Sans la liberté, Collection « Tracts », Gallimard, 2019, p. 6.
22 Jean-Pierre Stroobants, Isolée la France bloque l’élargissement, Le Monde, 19 octobre 2019, p. 3.

https://prochetmoyen-orient.ch/orient-ations-253/

Comptes à Rebours, Hubert Védrine

Comptes à Rebours, Hubert Védrine

Matteo Gruszewski 17 septembre 2019 Fiches de lecture Leave a comment

Hubert Védrine est un diplomate français, diplômé de Sciences Po et de l’ENA. Il fut Secrétaire général de l’Elysée sous Mitterrand (1991-1995) puis Ministre des Affaires étrangères sous Jacques Chirac (1997-2002). Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages. “Comptes à rebours” a été publié en 2018 aux Editions Fayard.

Couverture de l'ouvrage "Comptes à rebours"
“Comptes à Rebours” d’Hubert Védrine a été publié en 2018 aux éditions Fayard.

Dans cet essai publié en 2018, Hubert Védrine établit les trois “comptes à rebours” globaux dont la prise en compte, impérative, va s’imposer dans les considérations géopolitiques et géoéconomiques. Ces “comptes à rebours” se superposent au désordre mondial. Ils occupent une place transversale dans l’actualité géopolitique et surplombent les crises et les perturbations du monde. L’ensemble est évidemment interconnecté. Les dynamiques s’entrelacent et s’entrechoquent, comme des “réactions chimiques plus ou moins contrôlées et dont la solution demeure aléatoire”. Tout en analysant ce monde semi-chaotique voire “chaotique” (Antonio Gutierres), Hubert Védrine s’interroge sur le rôle qu’auront à jouer les Etats-Unis, l’Europe, la France et remet en question l’idée de “communauté internationale”. 

Comptes à rebours 

Hubert Védrine met en exergue trois phénomènes, d’ampleur globale, à la fois latents et en cours. Trois ”comptes à rebours” : l’urgence écologique, l’explosion démographique et le choc numérique. Trois axes qui vont modeler l’espace géopolitique mondial. 

D’abord, le problème écologique est posé au-dessus de tous les autres. Le dérèglement climatique, l’effondrement de la biodiversité, l’épuisement des ressources et les autres conséquences sanitaires de l’activité humaine, polluante et néfaste, compromettent nettement la vie sur Terre – surtout si ce mode de vie est élargi à 10 milliards d’habitants en 2050. Face à cet impératif vital, Védrine anticipe sans l’affirmer une “écologisation” des sociétés. En résulterait un renouvellement de l’ordre international autour de la prise en compte de notre patrimoine commun, avec des “Etats voyous” dérogeant aux principes écologiques, et des États modèles. 

Ensuite, l’explosion démographique. Elle se chiffrerait à 10 milliards d’individus en 2050 dont 2,4 milliards d’Africains (soit 25% de la population mondiale) et une population européenne stagnante à 500 millions – d’où la perspective d’un “suicide démographique européen”. On assistera de facto à une saturation des foyers de peuplement de l’ancien “Sud”. Cela entraînera des mouvements migratoires massifs et étalés qu’il faudra correctement appréhender.

Enfin, le choc numérique. Ce dernier appartient au passé et au futur. On a conscience du phénomène mais sans savoir quelles seront les implications du développement des nouvelles technologies, de l’intelligence artificielle, du transhumanisme, du big data, de l’ultra-connectivité. On en aperçoit des signes avant-coureurs mais les avis divergent entre les plus alarmistes et les plus confiants. Néanmoins, Védrine souligne que notre perpétuelle connectivité alimente les désirs d’une démocratie participative, voire en fait une réalité potentielle. Il alerte des risques d’une telle situation qui aboutirait à “une dictature de tous sur chacun” et appelle à une réhabilitation de la démocratie représentative – tâche compliquée, au vu de la déliquescence des élites.

Désordre

Parallèlement aux “comptes à rebours”, Védrine plante le décor géopolitique mondial qui les accompagne. Contestant les théories de monde multipolaire, unipolaire ou de terre plate, Hubert Védrine considère que c’est le désordre qui prédomine sur la géopolitique mondiale. La situation présente est plus proche du clash d’Huntington que de la Fin de l’histoire de Fukuyama.  L’hégémonie totale de l’“hyperpuissance” américaine (Hubert Védrine, 1997) est révolue. Celle de la Chine s’affirme économiquement et militairement, sans le prosélytisme de valeurs qui semble propre à l’Occident. La Russie revient sur la scène et fait preuve de son pouvoir de nuisance. Le terrorisme islamiste globalisé à implantation locale, perpétré par une petite minorité de musulmans fondamentalistes mais affectant la grande majorité des musulmans “normaux” (Rached Ghanouchi), ne sera vaincu qu’au bout d’une longue lutte interne à l’islam. Les mouvements migratoires s’intensifient, déstabilisant pays d’arrivée comme pays de départ et de transit. 

Quelle place pour l’Occident ? 

Les Etats-Unis sont “humiliés”. Le nouveau désordre mondial et leur déclin relatif ne leur permettent plus d’assurer leur rôle de “reluctant sheriff”. Les oscillations politiques de la puissance sont des symptômes probants de l’angoisse américaine. D’une part, on a le balancier électoral américain avec un vote quasi systématique pour le parti opposé au candidat sortant. D’autre part, la politique étrangère des Etats-Unis est tenaillée entre multilatéralisme et interventionnisme teinté d’idéalisme wilsonien versus repli sur soi et isolationnisme de l’“America first”. Reste malgré tout la puissance californienne des GAFAM, artisans et champions du choc numérique. Mais leur  réalité demeure cependant bien éloignée de l’Amérique déclassée de Trump. 

Quant à l’Europe, elle souffre d’une désillusion qu’elle peine à admettre. L’avant-gardiste projet européen d’un monde constitué d’Etat post-modernes à la souveraineté diluée dans une “gouvernance mondiale” a fait long feu.  Le projet n’a même pas convaincu le(s) peuple(s) européen(s). Les identités ont résisté. Les extrêmes ont su profiter du fossé entre élites européistes et populations se percevant méprisées de l’intérieur et menacées de l’extérieur.  Et il n’y a pas de gouvernance mondiale à proprement parler. 

Quels positionnements l’Europe et la France peuvent-elles adopter? Hubert Védrine préconise la formulation d’une pensée stratégique européenne. Selon lui, il faut se désaligner des Etats-Unis (“ami, alliés, mais pas alignés”), développer sur fond de realpolitik un partenariat avec la Russie tout en restant “ferme, dissuasif et vigilant”, approfondir la coopération avec l’Afrique (par politiques régionales adaptées à l’immensité du continent et non par une politique globale) sur les questions économiques, militaires et surtout migratoires. Védrine propose un plan de sauvetage de l’Union (“pause, conférence, refondation”) et appelle surtout à un renforcement de l’espace Schengen dont les défauts sont à l’origine de tant de maux. Il faut que l’Europe se réveille avant qu’il ne soit trop tard.

Conclusion

Ce dense essai d’Hubert Védrine , pétri de réalisme et à tendance alarmiste, propose une vision globale des rapports de force mondiaux ainsi que des perspectives sur leur évolution. La synthèse est claire et concise. Cependant, mis à part les trois “comptes à rebours” dont la trouvaille ne constitue pas non plus une rupture dans les considérations géopolitiques actuelles, le livre n’apporte pas une conceptualisation nouvelle. En effet, les thèmes abordés, pour la plupart, soit font écho à de précédents écrits d’Hubert Védrine, soit sont traités de manière factuelle, s’apparentant alors plus à un manuel scolaire qu’à un essai. 

Sources :

Une terrasse pour arène

Une terrasse pour arène

Les Carnets de Badia Benjelloun

   jeudi 22 août 2019

   Forum

Il n’y a pas de commentaires associés a cet article. Vous pouvez réagir.

   Imprimer 1051

Une terrasse pour arène

L’élève du professeur de théâtre, bien appliqué à tourner ses phrases, parle des massacres d’innocents à Idlib par le ‘régime’. Poutine répond qu’il faut débarrasser la région des terroristes takfiristes (*). Régler la question de l’Ukraine, maintenant dirigé par un amuseur public préféré à l’ancien fabricant de confiseries, oui dans le cadre du format Normandie c’est-à-dire en l’absence des Usa. Avec cependant la référence explicite à l’autonomie du Donbass. L’appui de Moscou aux séparatistes de l’Est du pays, russophones, dépendant entièrement de leurs échanges économiques avec la Russie ne s’est jamais matérialisé par l’envoi de chars mais davantage par l’accueil de plus d’un million d’ émigrés. D’ailleurs le Kremlin n’a réagi que peu lorsque Alexandre Zakharchenko, principal chef militaire et politique des séparatistes a été  assassiné en août dernier.

Faire cesser les conflits entre bandes armées dans une Libye, prospère et stabilisatrice de l’Afrique sub-sahélienne sous Kadhafi et transformée en État failli par l’intervention de la France et désormais pourvoyeuse de migrants et d’esclaves pour l’Europe. L’Asiate au regard bleu s’est abstenu de commenter la responsabilité du pays hôte et l’inefficacité de l’agitation française commise par l’entregent d’un  Ghassan Salamé.

Quand le verbeux Napoléon de pacotille cite dans une élocution laborieuse Dostoïevski, le fils de prolétaire, lettré selon les normes élevées de l’enseignement en Urss, oppose la guerre patriotique dont la commémoration est toujours fervente, qui a permis de délivrer l’Europe du nazisme. Le sacrifice de 23 millions de Soviétiques est une dette de sang et un titre qui peuvent fonder l’européanité de la Russie bien supérieur à un quelconque passage littéraire. Sur la question des tensions dans le Golfe arabo-persique et de l’Iran, l’invité est moins laconique. Il est vrai que la France a reçu des remontrances des Affaires étrangères étasuniennes quand elle a pris langue avec la diplomatie iranienne au plus fort de la crise du détroit d’Ormouz tout en refusant d’appuyer l’idée d’un contrôle occidental de mers et détroits dépendant d’une souveraineté nationale légalement reconnue. 

 Le contre-sommet des Usa

Mais sa préoccupation première est l’extinction du traité interdisant les missiles nucléaires de portée intermédiaire par la dénonciation unilatérale étasunienne.  Toute la structure de désescalade qui avait mis un terme relatif à la course aux armements entre les ‘ex deux Grands’ de la Guerre Froide s’effondre. Bush avait signé l’abandon du traité sur les ABM en 2001 et Trump, plus faucon qu’à son tour, n’est pas de reste en sortant de celui sur les FNI en août. Le jour même de la conférence de presse tenue dans une terrasse du fort de Brégançon, les Usa testaient un missile sol-sol d’une portée supérieure à 500 km au large de la Californie. Le choix de la date, le missile dérivé d’un Tomahawk et son système de lancement étaient prêts depuis un moment, se veut bien être une acclamation vigoureuse de la rencontre entre les deux chefs d’État. 

Les Usa ont également choisi cette date pour annoncer que  leur base d’Agades  au Niger, obtenue grâce à l’abnégation de l’armée française au Mali et au Niger, est fonctionnelle partiellement. Des vols à vue, de type cargo de transport Hercules C-130 ont été effectués. Accessoirement, ce même 19 août, l’administration de Trump  signe l’autorisation  de la vente de 66 chasseurs F16 à Taiwan pour un petit montant de 8 milliards de dollars. 

L’intervention qui se voulait impertinente de la journaliste de l’oligarque Patrick Drahi (BFMTV) à propos des manifestations à Moscou où les protestataires sont conviés à se rassembler pour quelques kopecks  apermis à l’homme aux pommettes saillantes une petite sortie sur la répression des Gilets Jaunes. Le propos presque embarrassé témoignait d’une certaine résistance à émettre des jugements sur la politique intérieure d’un pays tiers de surcroît hôte.

Le Monarque mangeur de pizza s’est égaré dans son hommage à l’Europe des Lumières, la sienne donc. Elle aurait inventé la croyance en l’homme libre et rationnel. Il se propose de faire partager cette foi en la liberté (limitée par et pour la propriété privée de la production socialisée) et la rationalité (celle attribuée à l’immanente volonté du Marché) avec cette Russie de moujiks à moitié serfs et slaves.

La rationalité de Poutine s’est limitée à citer le chiffre de 500 entreprises françaises qui opèrent en Russie ainsi que le poids des échanges entre les deux pays.

Mais l’essentiel a été tout de même dit.

Le Monarque a été sommé de justifier l’invitation faite à son hôte devant les aboyeurs de la bienpensance en forme de plumes ou d’hommes troncs des oligarques français.

L’équilibre de ce monde de plus en plus multipolaire connaît des changements de façon accélérée. Un certain degré de pragmatisme diplomatique devient nécessaire.

Lourde ardoise

 Car après tout, comment ne pas s’apercevoir que toutes les questions proposées en préambule par l’élève du professeur de théâtre ont été amorcées par les ingérences occidentales ? Et surtout que leur maître d’œuvre une fois qu’il a installé son chaos ‘créateur’ s’en est retiré.

C’est le cas en Afghanistan. Après 18 ans d’occupation et de narcotrafic, les anciens maîtres du monde négocient leur départ avec les Talibans. Les Chinois de leur côté y sont présents depuis plus de deux ans pour y (re)construire une infrastructure routière et geler l’activité favorite des opérations spéciales étasuniennes au travers des djihadistes séparatistes ouighours.

C’est le cas en Irak, réduit à un monceau de ruines, devenu grâce aux néoconservateurs bellicistes et pourvoyeurs de fonds au CMI l’arrière-pays de l’Iran.

C’est le cas en Syrie où la lutte contre les terroristes financés par les Occidentaux et les pétro-monarques prend l’allure d’un conflit avec la Turquie.  

C’est le cas en Libye. Le « maréchal » Haftar  (ancien) agent américain dialogue avec Moscou pour achever sa conquête de Tripoli.

Jamais aucun Président étasunien n’a autant été pro-israélien et jamais avec les énormes concessions faites à l’entité sioniste avec le résultat qu’il a rallié l’opinion contre ce traitement de faveur pour une colonisation atroce.

Le désinvestissement des Usa au Moyen-Orient est désormais perceptible même chez les pétro-monarques à l’entendement légendairement obtus qui  orientent différemment  leurs alliances.  

 Nuages et éclaircies

 En Asie,  l’hégémonie militaire des Usa est profondément remise en cause, au point que l’Australie doute sérieusement  du parapluie étasunien. Sur la ligne de front dans la lutte Chine-Usa dans cette région, Canberra évalue les risques à être la tête de pont d’une alliance militaire peu convaincante. La Chine est de plus un partenaire commercial éminent pour l’économie australienne. Cette rupture de confiance et d’équilibre laisse redouter une nucléarisation de l’Australie mais aussi bien celle  du Japon.

Poutine n’arborait pas son habituel sourire intérieur qui rendait malicieux son regard.

Fatigué de tant d’années au pouvoir ?

Fatigué de sa vigilance toujours en alerte et de la lutte qu’il mène face à ses ennemis qu’il croise dans les couloirs mêmes du Kremlin ?

Usé d’avoir porté jusqu’à ce point le redressement d’une grande nation qu’il a sortie des poubelles de l’histoire où l’avait plongée l’effondrement de l’URSS et les gangsters des Chicago Boys ?

Sous sa direction patiente et résolue, la Russie a reconquis un statut international. Ses enfants mangent de nouveau à leur faim, sont vaccinés même si l’école est de moins en moins gratuite.  Trop d’incertitudes liées à un capitalisme de plus en plus difficile à brider pèsent sur une démographie qui peinera à remplacer les générations antérieures.

Il faut éteindre un nouveau foyer d’incendie au Cachemire car il risque d’emporter dans ses flammes le Pakistan et l’Inde et de réduire à néant les efforts de la consentis pour la ceinture et des routes de la Soie.

Oui le monde change de plus en plus, quelle platitude ce serait si on ne la complétait pas.

1.) L’Allemagne ne sera plus bientôt la première base américaine en Europe. Les Usa se déplacent par commodité en Roumanie et en Pologne.

2.) L’Italie verra aussi les bases américaines se dégarnir en faveur de l’Afrique. Les drones tueurs prendront leur envol depuis Agades. Les mouvements sociaux actuels en Algérie peuvent être un bon mode d’entrée dans cette ancienne forteresse aux mains de l’armée et des renseignements algéro-français.

L’Europe se dénude. La volonté allemande et française de se réarmer dans un cadre européen et non plus dans l’OTAN est une tentative de réponse à cette nouvelle configuration. La Russie est la cible de l’intégration des ex pays satellites de l’Urss dans l’Union européenne et dans l’Otan. Les peuples des pays vassaux, singulièrement d’Italie, de France et d’Allemagne ont payé par l’austérité et la réduction de leurs droits la colonisation de l’Est européen par les Usa.

Lesquels Usa portent maintenant leur fer en Afrique d’où la France est en voie d’être expulsée. L’affrontement entre Chine et Usa aura lieu sur ce continent à la croissance soutenue et aux ressources minières indispensables. Par ailleurs, seule la démographie africaine est en mesure de limiter la chute libre de celle des pays occidentaux, de la Chine et du Japon. Comment se représenter une population française ou allemande  dans 30 ans  avec 70% de ses indigènes âgés de plus de 60 ans ? 

L’une des inquiétudes du Kremlin est aussi en lien  avec le déclin  de la population russe.

L’insouciance du préposé de l’oligarchie française à l’Élysées ne peut que contraster avec le front obscurci de tant de préoccupations du Tsar (**) de Moscou.

Notes

(*) Livrés clé en main par les puissances occidentales et ayant transité par la Turquie.

(**) Appellation affectueuse, respectueuse  et un tantinet ironique de Poutine par ses proches collaborateurs.

https://www.dedefensa.org/article/une-terrasse-pour-arene

France: La Stratégie De Janus Ou Comment Soutenir Simultanément Tous Les Protagonistes Dans Un Conflit

France: La Stratégie De Janus Ou Comment Soutenir Simultanément Tous Les Protagonistes Dans Un Conflit

La politique étrangère du gouvernement français actuel et même sa stratégie demeurent très vagues sinon fort difficiles à situer. Paris soutient désormais l’ensemble des parties en conflit aussi bien en Libye que dans les pays du Sahel. Cette politique de Janus a même été tentée en Syrie mais a échoué face à l’intransigeance du gouvernement de Damas, qui considère Paris comme le principal soutien du terrorisme en Syrie.

Comment peut-on définir une telle stratégie? Pour tenter de rendre intelligible une telle démarche, inutile de chercher dans le vieux manuel de Sun Tzu sur l’Art de la Guerre ou les Trente-six stratagèmes classiques chinois, mais il est assez intéressant de rappeler quelques stratagèmes de Polyen:

Artaxerxès II [Roi des rois de Perse, Fils de Darius II, qui règna de 404 à 358 avant J.C.] s’appliquait à fomenter la guerre parmi les Grecs. Mais il affectait toujours d’embrasser la cause du plus faible. Il faisait mine de mettre à niveau le vainqueur et le vaincu. Mais son véritable but était de miner peu à peu les forces de celui qui avait l’avantage.

De toute évidence, la stratégie du gouvernement français de 2019 est loin et même très loin d’approcher la stratégie des empires antiques. Mais il est intéressant de noter que depuis l’avènement de Macron à l’Élysée, la France a commencé à adopter une posture pour le moins étrange:

Au Mali, la France soutient politiquement et militairement le gouvernement de Bamako tout en soutenant les mouvements séparatistes Touaregs du Nord (qu’ils désignent comme l’Azawad) et en attisant des tensions inter-ethniques jadis inexistantes au centre de ce pays (la Massina).

En Libye, c’est un peu plus pire puisque la France soutient désormais l’ensemble des belligérants de la guerre en Libye selon les variations des rapports de force sur le terrain. Soutien militaire et diplomatique au maréchal Khalifa Haftar et au gouvernement illégitime de Tobrouk en Cyrénaïque, et, simultanément, un soutien affiché ou du moins public au président du conseil présidentiel libyen, Fayaz Al-Sarraj et son gouvernement légitime à Tripoli. En parallèle, la France tente de s’attirer les sympathies des tribus de la Tripolitaine et du Fezzan et en même temps celles de leurs ennemis séculaires en Cyrénaïque. Une posture intenable dans les sables mouvants de la politique libyenne et pourtant, un Mirage français non identifié a bien une fois ou deux bombardé une colonne militaire d’un autre belligérant à qui Paris avait fourni des armes.

C’est une politique de l’entre-deux chaises à basculement variable qui risque d’aboutir à des résultats inattendus et laquelle surtout ne fonctionne pas toujours. Ce fut le cas en Syrie.

En République Arabe de Syrie, Paris joua dès le début de la guerre qui ravage ce pays du Levant depuis le 15 mars 2011, un rôle non négligeable dans l’apparition et l’apparition de groupes rebelles et d’organisations terroristes armées qui semèrent la mort et la désolation du Sud au Nord de la Syrie. A cet égard, les services spéciaux français s’acharnèrent avec une rare intensité à détruire ce pays et abattre son gouvernement par tous les moyens possibles. Dans les faits, Damas avait toutes les raisons du monde de considérer la France comme l’un des belligérants directs de la guerre et c’est présentement la posture quasi-officielle de Damas. Or, contre toute attente, le gouvernement français tenta après la chute d’Alep de renouer le contact avec Damas à travers des canaux non officiels et liés au monde du renseignement. Damas rejeta cette amorce de contact officieuse en précisant qu’il n’avait absolument rien à dire avec un gouvernement d’un pays qui avait le sang de centaines de milliers de syriens sur les mains. Cela a provoqué l’ire de Paris qui a multiplié les efforts de déstabilisation de la Syrie et entravé les négociations de paix au niveau de l’Organisation des Nations Unies avant de participer à une agression tripartite (en réalité quadripartite) aux côtés des États-Unis  et de la Grande-Bretagne contre la Syrie occidentale qui a non seulement lamentablement échoué mais a permis un transfert de débris de missiles de croisière MBDA-SCALP (Storm Shadow) à l’Iran, la Russie et la Chine.

Cette posture ne se limite pas aux théâtres des conflits malien, libyen ou syrien mais s’étend désormais à d’autres domaines, y compris économiques. En Afrique où l’influence française n’a jamais été autant menacée d’effondrement, Paris ménage la chèvre et le chou ou fait carrément le dos rond en attendant de concocter un coup fourré à l’un ou l’autre des acteurs qui bénéficie du soutien français. Une tentative de camouflage ou de diversion? Rien n’est moins sûr et s’il est encore un peu trop tôt pour se prononcer sur la pertinence de cette stratégie, il n’en demeure pas moins qu’elle comporte déjà des coûts économique et social élevés en France métropolitaine mais également et surtout dans certains départements d’Outre-Mer où la situation socio-économique est au rouge.

Quels sont les objectifs stratégiques de la France en 2019? Servent-elles vraiment les intérêts de la France? La réponse à ces deux questions est connue des profanes. En réalité, Paris sous-traite pour des intérêts de puissances tierces qui ne convergent pas nécessairement (et même pas du tout) avec ceux de la France et cela impacte négativement la situation socio-économique interne de ce pays qui demeure prisonnier à l’instar de la Grande-Bretagne d’une certaine nostalgie impériale perdue.

https://strategika51.org/archives/62855