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Révélation : Les Saoudiens envisageraient d’abandonner la Palestine en échange d’une guerre contre l’Iran

Révélation : Les Saoudiens envisageraient d’abandonner la Palestine en échange d’une guerre contre l’Iran


Moon of Alabama
Moon of Alabama

Par Moon of Alabama – Le 15 novembre 2017

Les tyrans de l’Arabie saoudite ont le projet de vendre la Palestine. Cela leur semble le seul moyen d’obtenir le soutien des États-Unis pour leur campagne fanatique contre l’ennemi iranien.

Un mémorandum interne saoudien transmis au journal libanais Al-Akhbar, en révèle les principaux éléments. (Note : L’authenticité du mémo n’a pas été confirmée. En théorie, il pourrait s’agir d’un « faux » envoyé au journal par un autre camp, mais Al-Akhbar a la réputation de publier de vrais documents fuités et je fais confiance au jugement de ses éditeurs).

Selon le mémo, les Saoudiens sont prêts à renoncer au droit du retour des Palestiniens. Ils renoncent aussi à la souveraineté palestinienne sur Jérusalem et n’insistent plus sur la création d’un véritable État palestinien. En échange, ils demandent une alliance (militaire) américano-saoudo-israélienne contre leur soi-disant ennemi de l’est du golfe Persique.

Il y a eu des négociations sur la question entre les Saoudiens et les sionistes sous l’égide des États-Unis. Le « conseiller » que Netanyahou et Trump « partagent, l’enfant prodige, Jared Kushner », est le pivot de ces négociations. Il a fait au moins trois voyages en Arabie saoudite cette année, le dernier très récemment.

Les opérations saoudiennes du mois dernier, à la fois contre l’opposition interne du clan Salman et contre le Hezbollah au Liban, doivent être analysées dans le contexte de la préparation d’un plan plus large. Pour récapituler :

  • La semaine dernière, l’actuel chef des Palestiniens, Mahmoud Abbas, a été convoqué à Riyad. Là, on lui a dit d’accepter tout ce qui sera présenté comme un plan de paix américain ou de démissionner. On lui a ordonné de couper tous les liens palestiniens avec l’Iran et le Hezbollah :

Depuis ces mises en garde qui pourraient menacer le nouvel accord d’unité palestinienne signé par le Fatah et le Hamas soutenu par l’Iran dans la bande de Gaza, les médias palestiniens ont manifesté une rare unité en attaquant tous l’Iran dans leurs colonnes.

  • Le 6 novembre, une lettre du Premier ministre israélien Netanyahou aux ambassades israéliennes a été intentionnellement « fuitée ». Dans ce document, Netanyahou commande à ses diplomates de solliciter partout le total soutien aux projets saoudiens contre le Liban, le Yémen etc. Le même jour, Trump a tweeté :

Donald J. Trump @realDonaldTrump – 15:03 – 6 nov. 2017

“J’ai toute confiance dans le roi Salman et le prince héritier d’Arabie Saoudite, ils savent exactement ce qu’ils font …”

(Le tweet a fait l’objet d’une énorme promotion de la part des bots Twitter saoudiens).

Le tyran saoudien a enlevé le premier ministre libanais, Saad Hariri, et déclaré la guerre au Liban. Son but est de chasser ou isoler le Hezbollah, la résistance chiite du Liban qui est alliée à l’Iran et s’oppose aux projets saoudiens pour la Palestine.

  • Le 11 novembre, le New York Times a mentionné la rédaction d’un « plan de paix » par les États-Unis, mais il a fourni peu de détails. Les chances de réussite d’un tel plan sont considérées comme faibles.

Le journal libanais de gauche Al-Akhbar s’est procuré une copie du plan (en arabe) sous la forme d’un mémorandum du ministre saoudien des Affaires étrangères Adel Al-Jubeir au prince-clown saoudien Mohammed Bin Salman (traduction automatique en anglais) :

“Le document, qui est dévoilé pour la première fois, prouve tout ce qui a été divulgué depuis la visite du président Trump en Arabie saoudite en mai dernier sur les efforts américains pour qu’un traité de paix soit signé entre l’Arabie saoudite et Israël. On a eu ensuite des informations sur les rencontres entre Riyad et Tel Aviv, la plus importante étant la visite du prince héritier saoudien à l’entité sioniste.”

Le document révèle l’importance des concessions que Riyad a l’intention de faire pour aider à liquider la question palestinienne, et son souci d’obtenir en retour de l’aide contre l’Iran et la résistance menée par le Hezbollah.

La note du ministère saoudien des Affaires étrangères commence par un exposé de la stratégie prévue :

“Pour contrer l’Iran en augmentant les sanctions contre les missiles balistiques et en reconsidérant l’accord nucléaire, le Royaume a affirmé dans l’accord de partenariat stratégique avec le président américain Donald Trump qu’un effort conjoint américano-saoudien était la clé du succès.

(…)

Le rapprochement de l’Arabie saoudite avec Israël comporte le risque de mécontenter les peuples musulmans du Royaume, car la cause palestinienne est un héritage spirituel, historique et religieux. Le Royaume ne prendra pas ce risque à moins d’être sûr que les États-Unis partagent sincèrement leur approche envers l’Iran qui déstabilise la région en parrainant le terrorisme, en menant des politiques sectaires et en s’ingérant dans les affaires des autres.”

Le document saoudien décrit les étapes du processus vers un accord en cinq points :

Premièrement : les Saoudiens exigent la « parité des relations » entre Israël et l’Arabie saoudite. Sur le plan militaire, ils exigent qu’Israël renonce à ses armes nucléaires ou que l’Arabie saoudite soit autorisée à en acquérir.

Deuxièmement : en échange, l’Arabie saoudite utilisera son pouvoir diplomatique et économique pour faire accepter le « plan de paix » entre Israël, les Palestiniens et les pays arabes concocté par États-Unis. Les Saoudiens feront pour cela des concessions extraordinaires, selon le mémo :

  • La ville de Jérusalem ne deviendrait pas la capitale d’un État palestinien mais serait soumise à un régime international spécial administré par les Nations Unies.
  • Le droit au retour des réfugiés palestiniens qui ont été violemment expulsés par les sionistes serait abandonné. Les réfugiés deviendraient citoyens des pays où ils résident actuellement (aucune demande d’une pleine souveraineté pour un État palestinien n’est mentionnée).

Troisièmement : lorsque l’Arabie saoudite et les États-Unis (Israël) se seront mis d’accord sur les  « principes généraux de la solution finale » pour la Palestine, une réunion de tous les ministres des Affaires étrangères de la région serait organisée pour qu’ils les soutiennent. Des négociations finales suivraient.

Quatrièmement : en coordination et en coopération avec Israël, l’Arabie saoudite utiliserait son pouvoir économique pour convaincre le public arabe d’accepter le plan. On trouve dans le texte une remarque exacte : « Au début de la normalisation des relations avec Israël, la normalisation ne sera pas acceptée par l’opinion publique dans le monde arabe. » Le plan consiste donc essentiellement à soudoyer les Arabes pour qu’ils l’acceptent.

Cinquièmement : le conflit palestinien détourne l’attention du vrai problème que les dirigeants saoudiens ont dans la région, à savoir l’Iran : « Par conséquent, les parties saoudienne et israélienne sont d’accord sur ce qui suit :

1.       Contrecarrer toutes les activités qui servent les politiques agressives de l’Iran au Moyen-Orient. L’affinité de l’Arabie saoudite avec Israël doit s’accompagner d’une position américaine sincère contre l’Iran.

2.       Augmenter les sanctions américaines et internationales liées aux missiles balistiques iraniens.

3.       Augmenter les sanctions contre le financement iranien du terrorisme dans le monde.

4.       Réexaminer le groupe (cinq + 1) dans l’accord nucléaire avec l’Iran pour assurer la mise en œuvre littérale et stricte de ses dispositions.

5.       Limiter l’accès de l’Iran à ses actifs gelés et exploiter la détérioration de la situation économique iranienne pour augmenter la pression intérieure sur le régime iranien.

6.       Une coopération intensive en matière de renseignement dans la lutte contre le crime organisé et le trafic de drogue de l’Iran et du Hezbollah.

Le mémo est signé par Adel al-Jubeir. (Mais qui étaient les « conseillers » qui le lui ont dicté ?).

Le plan américain pour la paix en Palestine est de contraindre les Palestiniens et les Arabes à faire tout ce que veut Israël. Les Saoudiens accepteront tout, en posant de très légères conditions, si les États-Unis et Israël les aident à se débarrasser de leur ennemi juré, l’Iran. Mais tout cela est impossible. Ni Israël ni les États-Unis n’accepteront une « parité de relations » avec l’Arabie saoudite. L’Arabie Saoudite n’a rien de ce qu’il lui faudrait pour devenir un État dominant du Moyen-Orient arabe. L’Iran ne peut pas être vaincu.

L’Iran est au cœur du mouvement chiite et au cœur de la résistance à l’impérialisme « occidental ». Les populations chiites et sunnites au Moyen-Orient (ex-Égypte) sont d’importances à peu près égales. L’Iran a environ quatre fois plus de citoyens que les Saoudiens. Il est beaucoup plus ancien et lettré que l’Arabie saoudite. Il a une population éduquée et des capacités industrielles bien développées. L’Iran est une nation, pas un conglomérat de tribus du désert comme l’est la péninsule arabique sous al-Saoud. Sa position géographique et ses ressources le rendent invincible.

Pour vaincre l’Iran, les Saoudiens ont lancé des guerres par procuration en Irak, en Syrie, au Yémen et maintenant au Liban. Ils avaient besoin de soldats au sol pour gagner ces guerres. Les Saoudiens ont recruté et envoyé se battre les seuls mercenaires qu’ils ont trouvés. Leurs hordes de fanatiques d’al-Qaïda et d’EI ont été vaincues. Des dizaines de milliers d’entre eux ont été tués sur les champs de bataille en Irak, en Syrie et au Yémen. Malgré une campagne de mobilisation mondiale, presque toutes leurs forces disponibles ont été vaincues par les résistances locales sur le terrain. Ni l’État colonial ni les États-Unis ne sont disposés à envoyer leurs soldats se battre pour la suprématie saoudienne dans la région.

Le plan de l’administration Trump pour parvenir à la paix au Moyen-Orient soulève beaucoup d’espoir mais il ne tient pas compte de la situation concrète. Les Saoudiens promettent de soutenir le plan américain si l’Administration de Trump accepte de combattre leur ennemi juré, l’Iran. Mais les deux chefs sont aussi limités qu’impulsifs et leurs plans ont peu de chance de réussir. Ils tenteront quand même de les mener à bien en faisant énormément de dommages collatéraux. L’entité sioniste n’a nullement besoin de faire la paix. Elle montre déjà peu d’empressement à accepter ce plan de paix et elle essaiera uniquement d’en tirer un profit personnel.

Traduction : Dominique Muselet

http://lesakerfrancophone.fr/revelation-les-saoudiens-envisageraient-dabandonner-la-palestine-en-echange-dune-guerre-contre-liran

 

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EXCLUSIF : Pour les Palestiniens, l’« accord ultime » de Trump est un ultimatum

EXCLUSIF : Pour les Palestiniens, l’« accord ultime » de Trump est un ultimatum

#OccupationPalestine

Le prince héritier a offert à Mahmoud Abbas plus d’argent pour l’instauration d’un État palestinien pendant que l’Arabie saoudite pousse Israël à la soutenir contre l’Iran, selon des sources

Le président américain Donald Trump avant une rencontre avec le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas à, l’Assemblée générale des Nations unies, à New York, en septembre 2017 (AFP)
Correspondant de MEE's picture
22 novembre 2017
Dernière mise à jour :
22 novembre 2017

JERUSALEM/WASHINGTON – Une équipe américaine est en voie de finaliser l’« accord ultime » du président Donald Trump, un traité de paix entre les Palestiniens et les Israéliens, révèlent à Middle East Eye un diplomate occidental et des responsables palestiniens.

Le diplomate, anonyme car non autorisé à discuter de ce sujet avec les médias, donne le détail du contenu de l’accord :

  • L’instauration d’un État palestinien à l’intérieur des frontières de la bande de Gaza, des zones A, B et des parties de la zone C en Cisjordanie (voir la carte ci-dessous)
  • Des dons de 10 milliards de dollars (7,5 milliards d’euros) de la part de pays pour la création de l’État et de ses infrastructures dont un aéroport, un port à Gaza, des zones de logements, des zones agricoles et des zones industrielles, ainsi que de nouvelles villes
  • La question du statut de Jérusalem et du retour des réfugiés est reportée aux prochaines négociations
  • Les négociations finales incluant des pourparlers de paix régionaux entre Israël et les pays arabes menées par l’Arabie saoudite.

Le diplomate rappelle que Jared Kushner, conseiller spécial de Trump et responsable de l’équipe pour le processus de paix, s’est récemment rendu en visite en Arabie saoudite et a informé le prince héritier Mohamed ben Salmane (MBS) du plan.

Kushner a aussi demandé aux Saoudiens de l’aider à persuader le président palestinien Mahmoud Abbas d’accepter ce plan, qui sera officiellement présenté début 2018.

Le diplomate, qui est très proche de l’équipe américaine, affirme que MBS a rencontré Mahmoud Abbas début novembre pour l’informer de cette proposition. Le prince héritier a demandé au président palestinien d’accepter le plan et de le faire dans un état d’esprit positif.

« MBS est très enthousiaste au sujet de ce plan », souligne le diplomate. « Il est impatient de voir un accord de paix signé d’abord entre les Palestiniens et les Israéliens, puis entre Israël et les pays arabes. Ce qui, pour lui, est un premier pas dans la formation d’une coalition entre l’Arabie saoudite et Israël pour contrer la menace iranienne. »

Contre l’Iran, les Saoudiens ont besoin d’un soutien

MBS a également dit à Kushner qu’il voulait investir d’importantes sommes d’argent dans l’accord, et qu’il fournirait aux dirigeants palestiniens les motivations nécessaires pour obtenir leur aval, selon le diplomate.

Des responsables palestiniens ont confirmé à MEE qu’Abbas avait rencontré MBS lors de sa récente visite à Riyad, qui a débuté le 8 novembre. Et qu’à ce moment-là, il a offert de tripler le soutien financier de l’Arabie saoudite à l’Autorité palestinienne, qui passerait de 7,5 millions de dollars à 20 millions.

« C’est le plan de Netanyahou. Il l’a vendu à l’équipe américaine et maintenant, les Américains essaient de le vendre aux Palestiniens et aux Arabes »

– Un responsable palestinien

Des sources proches des négociations rapportent que Mohammed ben Salmane a expliqué à Mahmoud Abbas que la menace iranienne représentait une grave menace pour les pays arabes. Et que les Saoudiens avaient sérieusement besoin du soutien des États-Unis et d’Israël dans leur confrontation « existentielle » avec Téhéran. « Nous ne pouvons pas avoir Israël de notre côté tant que le conflit israélo-palestinien n’est pas résolu », aurait dit le prince héritier, selon notre source.

« Le président Abbas pense que le plan pourrait convenir si nous lui ajoutons les mots ‘’frontières de 1967’’. Nous voulons bien donner du temps aux Israéliens s’ils veulent bien nous donner des terres », ajoute un responsable palestinien.

« Nous leur avons dit : si le plan établit clairement que le but de « l’accord ultime » est d’avoir un État palestinien [basé] sur les frontières de 1967 avec un petit échange de terres, alors nous accepterons cette première phase, qui instaure un État avec des frontières provisoires. »

Pour le responsable, proche des pourparlers, la seule inquiétude des Palestiniens était qu’Israël fasse de cet accord provisoire un accord final.

Selon un autre responsable palestinien, Abbas croit en ce plan, conçu par Kushner et par l’envoyé spécial au Moyen-Orient Jason Greenblatt, mais pensé à l’origine par le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. « C’est le plan de Netanyahou. Il l’a vendu à l’équipe américaine et maintenant, les Américains essaient de le vendre aux Palestiniens et aux Arabes », souligne notre source.

Les Palestiniens s’attendent à davantage de pressions

Le responsable ajoute que les Palestiniens s’attendent maintenant à davantage de pression de Washington et des capitales arabes.

« Les États-Unis agitent des sanctions contre les Palestiniens dans le cas où ils rejetteraient le plan, par exemple la fermeture de la représentation de l’OLP à Washington DC et l’arrêt de l’aide financière à l’Autorité palestinienne », poursuit la source.

« Lors des négociations de Camp David en 2000, les Arabes ont soutenu Yasser Arafat face aux pressions américaines. Mais maintenant, personne n’est à nos côtés. »

Toujours selon cette source, en 2000, le président égyptien Hosni Moubarak et le roi Abdallah d’Arabie saoudite avaient dit à Arafat : « Nous acceptons seulement ce que les Palestiniens acceptent. »

« Mais maintenant, le roi d’Arabie saoudite est submergé par le conflit avec l’Iran au Yémen, au Liban, en Syrie et en Irak et le président égyptien est submergé au Sinaï. »

Les relations entre les Saoudien et Israël se sont détendues ces derniers mois à la faveur de nombreux contacts et de visites sans précédent de responsables israéliens en Arabie saoudite.

Le 16 novembre, Gadi Eizenkot, le chef d’état-major de l’armée israélienne, a déclaré qu’Israël était prêt à partager « des renseignements » avec l’Arabie saoudite et que les deux pays avaient un intérêt commun à contrer l’Iran.

 

Traduit de l’anglais (original).

 

http://www.middleeasteye.net/fr/reportages/exclusif-pour-les-palestiniens-l-accord-ultime-de-trump-est-un-ultimatum-1545122777

Les pays du Golfe arabo-persique depuis 2011 : persistance d’une géopolitique conflictuelle

Les pays du Golfe arabo-persique depuis 2011 : persistance d’une géopolitique conflictuelle

Par Pascal Le PAUTREMAT, le 11 novembre 2017  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Docteur en Histoire contemporaine et Relations internationales. Pascal Le Pautremat est le Président fondateur de la SAS Actiongeos. (Conseils et Aides aux entreprises publiques et privées, tournées vers l’international (Cf : www.actionsgeos.com). Chargé de cours dans l’Enseignement supérieur en géopolitique et économie internationale, ainsi qu’en sociologie politique.

Quelle est la situation du Golfe arabo-persique depuis la période des dits « Printemps arabes » ? Pascal Le Pautremat démontre que les antagonismes ethniques et confessionnels sont particulièrement intenses, tandis que les logiques stratégiques du lobbying persistent et s’adaptent à la conjoncture. Celle-ci est, de surcroît, marquée par un jihadisme transversal dont le socle s’est édifié à partir d’un axe syro-irakien. Conjointement, les grandes puissances, notamment occidentales, s’appliquent à perpétuer des jeux d’influence – et de concurrence – tandis que les pétromonarchies, enfin, se projettent pour se positionner de manière convaincante dans une économie des énergies renouvelables.

SEPT ans après les débuts des « Printemps arabes » [1], inquiétudes et interrogations, mêlées de perplexité, restent prégnantes à l’égard de la situation du Golfe arabo-persique. Certes, cette région intercontinentale – et stratégique – de quelque 251 000 km², est au cœur des préoccupations géopolitiques, de manière récurrente, depuis des siècles. Mais elle focalise bien des tensions à la fois politiques, religieuses et économiques.

Le Golfe persique constitue un espace maritime, à la fois comme zone d’échanges maritimes et espace frontaliers, sur fond de richesses gazières et de pétrolières. Les pays du Golfe, conscients de leur atout énergétique si convoité, ont su – malgré leurs différences – s’organiser au sein de l’Organisation des Pays exportateurs de Pétrole (OPEP), née en 1960 [2]. Peut lui être associée l’Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole (OPAEP), créé en 1968, dont le siège est à Koweït et qui tente de coordonner les politiques énergétiques des pays arabes, afin de favoriser leur développement économique [3].

Aux enjeux économiques et sociaux, se superposent les sempiternels – et lassants – antagonismes dogmatiques entre sunnisme et chiisme. Face au constat d’un regrettable bras de fer entre l’Arabie saoudite et la puissance perse, accusée de tous les maux et de toutes les turpitudes du Golfe arabo-persique, les puissances occidentales n’ont de cesse de jouer officiellement une même partition tactique, en s’associant avec des intensités variables, dans la lutte contre le terrorisme. Mais, stratégiquement, la partition est bien diversifiée lorsqu’il s’agit de se positionner économiquement dans la région considérée. Car deux concepts de mises en valeur et d’exploitation commerciale des ressources économiques se font face : d’un côté, le jeu des Anglo-saxons, à partir de l’axe Arabie-saoudite-Turquie, à destination de l’Europe. De l’autre, un axe associant la Russie, l’Iran, l’Irak et la Syrie s’est mis en place, sur fond de concurrence pour un marché acéré des hydrocarbures.

Quelle est la situation du Golfe arabo-persique depuis la période des dits « Printemps arabes » ?

Nous verrons que les antagonismes ethniques et confessionnels sont particulièrement intenses, tandis que les logiques stratégiques du lobbying persistent et s’adaptent à la conjoncture. Celle-ci est, de surcroît, marquée par un jihadisme transversal dont le socle s’est édifié à partir d’un axe syro-irakien. Conjointement, les grandes puissances, notamment occidentales, s’appliquent à perpétuer des jeux d’influence – et de concurrence – tandis que les pétromonarchies, enfin, se projettent pour se positionner de manière convaincante dans une économie des énergies renouvelables.

L’empreinte des « Printemps arabes » dans une région stratégique : crispations identitaires et dogmes religieux

Sur le plan didactique, lorsque l’on parle des Etats du Golfe, il s’agit de ceux de la péninsule arabique mais aussi ceux disposant d’une bande littorale qui ouvre sur le Golfe arabo-persique. Si bien que l’on y intègre, globalement les pays arabes, majoritairement sunnites, que sont l’Arabie saoudite (2,1 millions de km²) monarchie wahhabite née en 1932 et toujours dirigée par la dynastie séoudienne [4], les Emirats arabes unis (EAU), le Qatar, Oman, le Yémen, le Koweït, ainsi que Bahreïn, monarchie sunnite pour une majorité de chiites, l’Irak et l’Iran, puissance perse et chiite par excellence.

Trois groupes ethniques majoritaires ont façonné l’histoire du Moyen-Orient : les Perses (30% de la population de la région), les Arabes (40%) et, enfin, les Turcs et populations de langues ouralo-altaïques (25%). Conjointement, il y a de fortes diversités ethnico-religieuses dans cette vaste région, puisqu’il faut y ajouter les 30 à 40 millions de Kurdes [5], répartis entre l’Est de la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran, et, enfin, le peuple israélien (8,5 millions de personnes en 2017 dont 1/5e d’Arabes israéliens [6]). Globalement, selon les prévisions avancées pour 2025, le poids démographique des pays du Golfe arabo-persique pourrait être de l’ordre de 280 à 290 millions de personnes.

Lobbying, jeux d’alliances et rapports de force

Sans remonter trop loin dans le temps, rappelons qu’au XIXème siècle, le Moyen-Orient perpétue son statut de zone relais ou intermédiaire, entre Occident et Asie, au cœur de rivalités et jeux d’influences entre grandes puissances impérialistes. Citons, notamment, la Grande-Bretagne, soucieuse de préserver tant l’accès à son Empire des Indes que son existence même, et de contrôler la région face à la Russie, désireuse, pour sa part, d’élargir son influence en Asie centrale, d’avoir un accès aux mers chaudes, notamment à l’Océan Indien via la Mer Rouge. Les progrès techniques, le développement de la motorisation et la dépendance énergétique aux hydrocarbures n’ont fait qu’attiser, fin XIXème siècle-début XXème siècle, les aspirations au contrôle du Hearthland, au cœur des réflexions géopolitiques, dans le sillage des théories du Britannique Halford John Mackinder (1861-1947), de l’Américain Alfred Mahan (1840-1914) reprises ensuite par tant d’autres.

Gardons à l’esprit qu’en dehors des vicissitudes inhérentes aux conjonctures conflictuelles (Première et Seconde Guerres mondiales), c’est bien la Grande-Bretagne qui, de manière globale, apparaît comme la puissance dominatrice entre la fin du XIXème siècle et les années 1930. Elle perd peu à peu son assise, à la fin de la première moitié du XXème siècle, pour être supplantée par les Etats-Unis. L’historiographie contemporaine retient que l’alliance intéressée entre Washington et l’Arabie saoudite se concrétise par le Pacte du Quincy, le 14 février 1945. Les sujets abordés ne sont d’ailleurs pas ceux auxquels on croit communément, comme le rappelait, en 2016, l’historien Henry Laurens [7].

Le contexte de Guerre froide (1947-1991) fait le reste, dans un processus de tentatives diverses et parfois aléatoires d’alliances sporadiques entre grandes puissances et Etats de la région, avec une constante double : le rapport de force entre Juifs et Arabes, les dissensions entre Arabes et Perses, sur fond de rivalité entre sunnisme et chiisme.

Une nouvelle phase de mutations est apparue en 2011, lorsque les régimes du monde arabo-musulman subissent les mécontentements populaires, longtemps réfrénés.

Au-delà de la montée en puissance puis du jeu spectral du terrorisme islamique à partir des années 1990, des opérations militaires menées en Afghanistan et en Irak, respectivement à partir d’octobre 2001 et mars 2003, une nouvelle phase de mutations est apparue en 2011, lorsque les régimes du monde arabo-musulman subissent les mécontentements populaires, longtemps réfrénés, qui conduisent à des situations hétérogènes, au cœur de bien des supputations et de jeux diplomatiques.

Paradoxalement, les facteurs explicatifs de cette situation ne sont pas nouveaux. Ils sont même au cœur des réalités géopolitiques tout au long du XXème siècle. De surcroît, la sempiternelle – et lassante – guerre entre chiisme et sunnisme, tragique reflet d’une culture d’intolérance pluriséculaire, a conduit des pays, tels l’Arabie saoudite et le Qatar (11 586 km²), à s’impliquer dans des crises régionales qui tournent au désastre pluridimensionnel : humain, politique et économique.

2011-2017 : entre répressions, guerres confessionnelles et interethniques

Les crises tragiques de 2011 conduisent, en effet, à des situations de guerres civiles d’intensité variable en Afrique du Nord, avec des changements de régimes plus ou moins crédibles (Tunisie, Libye et Egypte), au Moyen-Orient (Syrie, Yémen) – nous y reviendrons – et à des processus de négociations afin de maintenir une certaine paix sociale (Maroc, Algérie), sans que les problèmes de fond ne soient réglés pour autant.

En Arabie saoudite, au Koweït comme à Oman, les mouvements de contestation sont rapidement désamorcés. La contre-révolution est nettement plus violente dans le micro-royaume insulaire de Bahreïn (765,3 km²) où 65% des 550 000 habitants nationaux sont chiites [8]. Le 14 mars 2011, l’Arabie saoudite envoie un millier de soldats, renforcé de 500 militaires émiratis et qataris, avec l’accord du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) [9], pour y réprimer, dans la capitale, Manama, la « révolution de la place des Perles », engagée depuis le 14 février 2011 contre le roi Hamad al-Khalifa, sur le trône depuis 2002 [10]. Les régimes sunnites ont tôt fait de légitimer cette répression en agitant le leitmotiv du jeu souterrain de l’Iran, accusé une fois encore – mais sans preuve tangible – d’avoir initié le mouvement de rébellion qui avait pourtant associé chiites et sunnites aux aspirations laïques.

Au Yémen et en Syrie, les évènements ont engendré des guerres confessionnelles, pluriethniques à caractère international compte tenu des jeux d’alliance et des coalitions intervenantes. Dans les deux cas, la tragédie s’est imposée.

Le Yémen subit ainsi, depuis la nuit du 24 au 25 mars 2015, bombardements aériens, destructions d’infrastructures, luttes fratricides et drames humanitaires (plus de 4 500 civils tués par les bombardements aériens) et sanitaires (épidémie de choléra). En juillet 2017, les rapports internationaux font état de plus de 7 800 tués, plus de 44 000 blessés et deux millions de personnes déplacées, des dizaines de milliers de blessés, sans oublier plus de 180 000 exilés.

Le président Ali Abdallah Saleh a dû quitter le pouvoir en février 2012, sous la pression d’une vive opposition populaire et de la communauté internationale. Après des années de guerre intestines, de mutation du pouvoir exécutif sur place, Saleh, qui ne s’était pas résolu à renoncer définitivement, a trouvé en l’Arabie saoudite, un allié de taille et assez opportuniste qui fait valoir son mépris à l’égard des Houthis, zaïdites – le Zaïdisme est dérivé du chiisme – pour lancer une vaste coalition sunnite en mars 2015 (Opération Tempête décisive) en s’associant huit autres Etats : le Maroc, le Soudan, l’Egypte, la Jordanie, le Koweït, Bahreïn et le Qatar et les Emirats arabes unis. Les Etats-Unis apportent aussi leur contribution sur le plan logistique et en matière de renseignement. Une fois de plus, Riyad accuse Téhéran d’être derrière le sursaut houthiste et d’avoir des visées sur sa frontière sud. Et là encore, le soutien de l’Iran n’est pas certain. Et s’il existe, il demeure assez marginal.

Le conflit s’enlise, les négociations en faveur de la paix sont vaines, tout comme les cessez-le-feu qui ne sont pas respectés. La coalition sunnite souffre aujourd’hui d’une image de marque ternie par les crimes de guerre enregistrés et la dimension contre-productive de l’intervention ; même si les médias, occidentaux, ne sont guère prolixes sur ce conflit.

Si la guerre au Yémen est minimisée pour des raisons de stratégies économiques parallèles – il s’agit de ne pas irriter les pétromonarchies parties prenantes – la situation est toute autre pour la crise syrienne.

La Syrie, depuis 2011, voit perdurer une guerre confessionnelle, à la fois civile et internationale, au-delà de multiples trêves sans portée, de tentatives vaines d’accords entre les diverses parties prenantes [11]. Nous ne reviendrons pas ici sur les atermoiements français et américains, notamment entre 2011 et l’été 2013, pour fixer une politique claire vis-à-vis d’une rébellion hétérogène autant que disparate dont le panel « modéré » s’est fait annihiler peu à peu par les mouvances jihadistes, soutenues sur les plans logistiques et financiers par les réseaux saoudiens et qataris.

L’hydre du jihadisme

Il existe bien des mouvances à caractère jihadistes, dont les ambitions sont parfois en concurrence. Nombre d’entre elles s’affrontent depuis 2011. L’Arabie saoudite soutient, en Syrie, la rébellion protéiforme à consonnance wahhabite [12], tandis que le Qatar associé à la Turquie soutiennent les réseaux salafistes [13] et proches des Frères musulmans.

Le tout est couronné par la lutte d’influence entre l’Etat islamique (EI) [14] et ses groupes affiliés, d’une part, et Al Qaeda, d’autre part, représenté par le mouvement Front al-Nosra devenu, au cours de l’été 2016, le Front Fatah al-Cham puis, en janvier 2017, Hayat Tahrir al-Cham (HTS – Organisation de Libération du Levant) à partir d’un agglomérat de diverses factions implantées dans le nord-ouest de la Syrie.

L’EIIL change de nom en 2013 pour devenir l’Etat islamique et proclame, en 2014, l’instauration d’un Califat.

L’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) a profité des troubles occasionnés par les « printemps arabes » de 2011 pour percer dans la région. Véritable hydre régionale, il égrène des réseaux qui souhaitent étendre et généraliser l’implosion des Etats, notamment l’Arabie saoudite et la Jordanie, au nom d’un hypothétique califat.

Fort de ses complicités transfrontalières, en Turquie, de ses capacités à établir des filières d’approvisionnements logistiques, en armes et munitions, tout en vendant du pétrole au marché noir, l’EIIL change de nom en 2013 pour devenir l’Etat islamique et proclame, en 2014, l’instauration d’un Califat destiné à rayonner sur le territoire historique de la Grande Syrie – Bilad el-Cham – qui, historiquement englobe l’Irak et la Syrie. Sa finalité étant, à terme de s’étendre à une large partie de l’Afrique du Nord, de l’Europe méditerranéenne et occidentale.

Sur le sol irakien, l’extension de l’EI n’est stoppée qu’à partir de 2015, au niveau de Tikrit, avant que ne soit engagée, depuis, un long processus de reconquête et de sécurisation des zones que les jihadistes tenaient sous leur joug.

Le Moyen-Orient, et principalement l’arc syro-irakien, demeure donc miné par la toile d’un jihadisme transfrontalier. Les divers jeux d’influence et d’alliance avec des courants islamiques dans plusieurs pays arabo-musulmans, tant au Moyen-Orient que dans certains Etats africains de la zone pansahélienne, sont de notoriété publique, désormais, quoique longtemps minimisés ou niés.

L’Arabie saoudite et le Qatar sont rattrapés par leurs politiques de soutiens polymorphes apportés à une rébellion syrienne hétéroclite. Les deux pays paient le prix fort en matière d’image de marque, victimes à la fois du jeu de certains membres des familles royales, Al Saoud et Al Thani, et de l’ultra conservatisme des régimes en place.

En même temps, cette situation a sans doute contribué à ce que la branche réformiste de la famille régnante, en Arabie saoudite, sorte de l’ombre et se lance dans une nouvelle dynamique, particulièrement osée ; comme en témoigne la politique de purge lancée, début novembre 2017, par le prince héritier Mohammed Ben Salman, âgé de 32 ans – surnommé MBS – fils favori du roi Salman, sur le trône depuis janvier 2015 [15].

La commission de lutte contre la corruption, placée sous la direction de Mohammed Ben Salman, a ainsi fait arrêter 11 princes, dont le milliardaire Al-Walid ben Talal [16], et des dizaines de ministres et hommes d’affaires, reconnus coupables d’abus divers en profitant de leurs statuts. En outre, Mohammed Ben Salman se veut l’architecte d’un islam modéré, loin du rigorisme wahhabite. Il ose ainsi prôner une politique de distanciation à l’égard des personnalités partisanes d’une religiosité ultra-conservatrice et compte bien concrétiser diverses mesures, par étapes, en faveur de l’émancipation des femmes, toujours considérées comme des mineures sur le plan juridique.

Ce bouleversement majeur dans la vie politique et religieuse de l’Arabie saoudite est considéré comme le plus important depuis l’ère médiévale. Il vient aussi rappeler combien rien n’est figé et peut-être l’objet de mutations que l’on souhaite prometteuses et constructives.

Quant aux jeux d’influence en provenance du Qatar, en direction des courants islamistes, Riyad tente désormais de s’en démarquer de manière claire. Le régime a ainsi pris ses distances avec le Qatar accusé de soutenir les groupements paramilitaires rigoristes aux motivations jihadistes, tout en semblant promouvoir une nouvelle phase de rapprochement avec Washington.

Jeux d’influence et d’attractivité internationales

La stratégie saoudienne vise à assurer à la monarchie un repositionnement constructif sur l’échiquier mondial. Elle s’applique dès lors à renouer avec les nations les plus influentes, au premier chef desquelles se trouvent les Etats-Unis. La venue à Riyad du président Donald Trump, le 20 mai 2017, témoigne de l’intérêt réciproque des deux pays pour redynamiser une alliance stratégique de laquelle chacun compte tirer profit. Cette visite s’est soldée par la signature d’accords commerciaux dont le montant global annoncé est de 380 milliards de dollars dont plus du tiers en matière d’armement.

Dans cette valse des jeux diplomatiques et économiques, l’Arabie saoudite, comme les Emirats arabes unis – très hostiles au Frères musulmans et au jihadisme [17]– ont décidé d’engager un rapport de force avec le Qatar mis à l’amende, surtout pour faire cavalier seul et peut-être aussi, pour le contraindre à mettre un terme à sa politique d’appui et de soutien aux mouvements jihadistes. L’enchainement des évènements a d’ailleurs de quoi susciter une interrogation dans la mesure où la rupture des relations avec le Qatar intervient près de 15 jours après la visite du président Trump, à Riyad. La démarche des pays du Golfe dénonçant la politique qatarie de financement de réseaux jihadistes témoigne aussi, il est vrai, d’antécédents. En 2014, l’Arabie saoudite, Bahreïn et les EAU avaient ainsi rappelé leurs ambassadeurs.

Le Qatar : le micro-Etat arabe jugé trop proche de l’Iran et de la Russie

À l’été 2017, donc, le ton des sanctions s’est durci. En juin 2017, le Qatar a essuyé un véritable blocus des pays du Golfe, diligenté par l’Arabie saoudite [18] ; démarche facilitée par leur regroupement stratégique au sein du Conseil de Coopération du Golfe. Au point même que non seulement l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et Bahreïn mais aussi le Yémen, les Maldives et l’Egypte ont rompu leurs relations diplomatiques, le 6 juin 2017, avec le micro-Etat. Le cheikh Tamim bin Hamad Al Thani, à la tête du Qatar, a fermement condamné ces diverses mesures et dénoncé une volonté collégiale d’étouffer économiquement le pays.

L’Arabie saoudite reproche aussi au Qatar d’entretenir des liens économiques avec l’Iran. Le Qatar partage en effet, avec la puissance perse, la gestion et exploitation du South Pars / North Dome, gigantesque gisement gazier off-shore situé dans le Golfe persique [19].
L’Arabie saoudite et l’Iran avaient déjà rompu leurs relations diplomatiques le 3 janvier 2016, suite à l’exécution du cheikh chiite saoudien, Al-Nimr, la veille. L’exécution a engendré des troubles à Téhéran, qui ont conduit à la destruction partielle de l’ambassade saoudienne. Dans le sillage de l’Arabie saoudite, plusieurs pays arabes du golfe ont rompu, eux aussi, leurs relations diplomatiques avec l’Iran : les EAU, le Soudan, Bahreïn et le Koweït.

Depuis son installation à la Maison Blanche le 20 janvier 2017, la démarche âpre, vis-à-vis de l’Iran, du nouveau président américain, Donald Trump, satisfait Riyad qui déplorait le rapprochement amorcé par Barack Obama avec l’Iran. Les efforts et négociations de l’Administration Obama avec le régime des Mollahs ont permis la signature, le 14 juillet 2015, de l’Accord sur le nucléaire iranien, et, par voie de conséquence, le retour de l’Iran dans le jeu de la diplomatie et de l’économie mondiales, avec la levée progressive des sanctions internationales. Or, l’Arabie saoudite comme Israël estiment cet accord de mauvais aloi et entretiennent une forte suspicion à l’égard du régime iranien. D’où leur satisfaction quant au scepticisme – c’est peu dire – partagé avec le président Trump à l’égard de Téhéran.

L’Arabie saoudite et ses alliés du CCG, outre les Etats-Unis, n’apprécient guère non plus que le Qatar se soit rapproché de la Russie, pour des raisons économiques, et ait renoncé à son projet des années 2000, visant à établir un gazoduc à destination de l’Europe transitant par la Syrie, en collaboration avec l’Arabie saoudite et la Jordanie, Etats que le gazoduc projeté aurait traversé. Et surtout, depuis la Syrie, et la ville de Homs en particulier, étaient prévus trois axes d’approvisionnement, respectivement à destination du Liban, en débouchant à Tripoli, de la Turquie et de Lattaquié ; projet qui aurait essuyé le refus du régime syrien.

La Russie et le Qatar ont renforcé leurs relations, motivées par les questions énergétiques, industrielles et de coopération militaire.

Pour le Qatar, il ne s’agit pas, en effet, de tourner le dos à Moscou, au-delà des positionnements contraires dans la crise syrienne. Le potentiel russe et ses capacités d’investissement régionaux, n’est pas boudé, d’autant que la région du Golfe est l’objet de nombreux programmes d’investissements, à l’instar de ceux de la Chine, notamment en Iran [20].

Ainsi, la Russie et le Qatar ont-ils renforcé leurs relations, motivées par les questions énergétiques, industrielles et de coopération militaire [21]. Cela s’est notamment traduit par un accord signé à cet effet, le 6 septembre 2016, au terme d’échanges qui se sont étalés sur plusieurs mois, d’abord entre le vice-ministre russe des Affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov et l’émir Tamim ben Hamad al-Thanin, puis le ministre qatari de la Défense, Khalid bin Mohammad Al Attiyah, et son homologue russe, Sergueï Choïgou.

Le Qatar a en effet besoin de produits agricoles et du savoir-faire russe pour la mise en valeur industrielle de son potentiel pétrochimique. Ce rapprochement bilatéral montre des intérêts respectifs puisque les Qataris investissent aussi dans les entreprises russes. L’entreprise de production gazière Novatek a ainsi bénéficié d’un investissement de 2 milliards de dollars, en vertu du rôle dynamique, depuis 2014, de la commission intergouvernementale pour le commerce, l’économie, la science et la coopération technique mise en place entre les deux pays. Le Qatar a aussi acquis une partie du capital de la multinationale Rosneft, en décembre 2016, à la fois directement, et indirectement en tant que membre du Comité des actionnaires du fonds d’investissement Glencore qui a obtenu 19,5% du capital.

Le monde des affaires : marchés prometteurs et nouvelles sources d’énergie

De manière générale, les pays du Golfe, conscients de disposer d’une manne financière considérable – via les fonds souverains notamment – s’estiment en position de force pour imposer leurs desiderata aux pays occidentaux, dont les besoins en matière de capitalisation, de financement par l’actionnariat dans les grands groupes multinationaux, et de ressources énergétiques sont conséquents. Le royaume de Bahreïn, même quasi inféodé à l’Arabie saoudite voisine, s’inscrit comme une place financière majeure. Les quelque 400 banques et institutions financières installées sur son territoire font de cet émirat une place financière stratégique, outre le rayonnement d’entreprises de télécommunication et de services de transport.

En même temps, les pays du Golfe, conscients des réalités environnementales, misent sur les nouvelles technologies et les énergies renouvelables.

Les pays du CCG, quoique disposant de près de 29% des réserves prouvées de pétrole et de 22% des gisements gaziers de la planète, se tournent vers l’avenir avec détermination, conscients de l’épuisement, in fine, de ces ressources naturelles en leur possession. D’autant que les prix du pétrole ont connu des baisses sensibles ces dernières années, au point d’engendrer, en 2015, une baisse des recettes de près de 287 milliards de dollars pour les pays du Golfe arabique, soit plus de 20% de leurs PIB [22].

Pour l’instant, leurs ventes et exportations assurent plus de 80% de leurs ressources financières. Mais, ils ont saisi l’importance à la fois salutaire – sur les plan environnemental et climatique – et stratégique des énergies renouvelables : énergie solaire, grâce à la captation photovoltaïque (le prix des panneaux a chuté de près de 80% depuis 2009), permet la production d’électricité via notamment les centrales thermodynamiques à l’instar du site de Shams aux Emirats arabes Unis ; énergie éolienne notamment au Koweït, à Oman et en Arabie saoudite… Ce à quoi, il faut ajouter le secteur croissant de l’industrie de dessalement d’eau de mer puisque, d’ici 30 ans, les besoins des pays du Golfe en eau douce pourraient quintupler. Par le dessalement, le Qatar, par exemple, répond déjà à 87% de ses besoins en eau douce.

En Arabie saoudite, en avril 2016, le fils du roi, Mohammed ben Salmane, lançait officiellement un plan de réforme de la politique économique de la monarchie. Cela se traduit notamment par la constitution d’un fonds souverain d’investissements hors hydrocarbures de 2 000 milliards de dollars, par la création également de 16 réacteurs nucléaires destinés à satisfaire 25% des besoins du pays en électricité d’ici 2032. Ce qui représenterait un investissement de 100 milliards de dollars.

Autant de perspectives qui permettent aux multinationales comme EDF- AREVA, ENGIE, de se positionner pour conclure des partenariats avec l’Arabie saoudite mais aussi les autres pays du Golfe.

Cela n’empêche pas ces mêmes multinationales de se tourner vers l’Iran (80 millions d’habitants) qui affiche un taux de croissance économique annuel d’environ 5% et un PIB de 412 milliards de dollars, soit le deuxième du Moyen-Orient après celui du l’Arabie saoudite. Le potentiel iranien, sur le champ économique, est considérable et perçu comme un vecteur de concurrence directe par la plupart des Etats sunnites [23].

De manière pragmatique, à la fois pour des raisons économiques et sécuritaires, les partenariats des pays du Golfe avec les pays occidentaux se sont accentués depuis le début des années 2000.

L’Iran a des besoins importants dans de nombreux domaines : diversification du secteur tertiaire, développement des infrastructures, productions énergétiques, outre la chimie, les matériaux de base, les transports, les télécommunications, le secteur pharmaceutique, l’informatique, le secteur minier et l’industrie dont l’automobile. Autant d’investissements rendus possibles dans le sillage de la levée des sanctions internationales suite à l’accord sur le nucléaire. Les entreprises françaises, Renault, qui espère contrôler 20% du marché automobile iranien en 2020. PSA et Total, sont bien implantées. Airbus mise aussi sur le marché iranien, tout comme Bouygues et Vinci pour les secteurs des transports et des infrastructures. Le secteur bancaire reste néanmoins frileux pour assurer les financements, d’autant que les Etats-Unis – nous l’avons dit – se montrent suspicieux vis-à-vis de l’Iran en l’accusant d’opérations de blanchiment d’argent et cherchant même des preuves attestant que Téhéran ne respecte pas l’accord du 14 juillet 2015. D’ailleurs, diverses analyses laissent à penser que les Etats-Unis et Israël miseraient sur une nouvelle glaciation des relations avec l’Iran.

De manière pragmatique, à la fois pour des raisons économiques et sécuritaires, les partenariats des pays du Golfe avec les pays occidentaux se sont accentués depuis le début des années 2000. Ces derniers étant déterminés à préserver leurs intérêts géopolitiques, comme en témoigne l’ouverture et la montée en puissances des bases militaires, américaines, britanniques et françaises, dans le Golfe persique. Et la décennie 2010 n’a fait que témoigner de cette constance dans le jeu des échanges avec les pays du Golfe. Cela s’observe notamment sur le champ du secteur de l’armement [24], le Moyen-Orient constituant le principal secteur géographique en tant que premier client mondial.

Selon l’Institut international de recherche pour la paix de Stockholm (Sipri) [25], les importations d’armes au Moyen-Orient ont augmenté de 86 % entre 2012 et 2016, par rapport à la période 2007-2012. Pour la seule Arabie saoudite, la hausse des achats entre les deux périodes précitées est de 212%, contre un bond 245 % pour le Qatar. Les Etats-Unis dominent 53 % du marché mondial, contre 23% pour la Russie, 8% pour la France (qui effectue près de 40% de ses ventes au Moyen-Orient). Après les Etats-Unis et la Russie, la Chine se positionne au troisième rang mondial en matière de vente d’armements.

Conclusion


Finalement, le concept dit de Guerre froide est loin d’être moribond, tant nous semblons toujours dépendants du rapport de force entre Etats-Unis et Russie, via les pays du Golfe interposés. Et nous semblons, en Occident, nous satisfaire d’ânonner sur un état des faits et des lieux sans que rien ne soit clairement mis en œuvre, à court terme, pour s’engager sur une nouvelle voie des relations interétatiques et humaines. À l’inverse, les crispations semblent à nouveau se renforcer.

La plupart des pays de la région sont minés par leurs propres contradictions, entre aspirations à se moderniser culturellement et économiquement, et pression du conservatisme, sous le poids des traditions et des certitudes dogmatiques. Si au cœur des pouvoirs exécutifs, certains dirigeants et membres de leurs équipes aspirent à pouvoir amorcer des réformes constructives, synonymes d’apaisement, les lobbies rigoristes et tribaux, jouant de la manipulation des foules, bloquent souvent leurs démarches. Aussi, les monarchies des pays du Golfe semblent-elles prises à leur propre jeu.

Il y a pourtant de formidables potentiels et capacités pour s’écarter du champ sclérosant des dogmes et de la culture des peurs entretenues de manière cynique. Les évolutions des pays du Golfe ne sont pas inexistantes. Certes, elles sont lentes et prudentes, tant les garants auto-proclamés d’une orthodoxie jugée immuable, nourrissent les crispations religieuses. Sur le plan de la représentation politique, la féminisation de la vie publique ne progresse que très légèrement. On peut le déplorer mais se rassurer dans le même temps en considérant qu’elle n’est pas au point mort.

Copyright Novembre 2017-Le Pautremat/Diploweb.com

https://www.diploweb.com/Les-pays-du-Golfe-arabo-persique-depuis-2011-persistance-d-une-geopolitique-conflictuelle.html

L’ORGANISATION DE COOPÉRATION DE SHANGHAï: UNE ALLIANCE SÉCURITAIRE ET ÉCONOMIQUE EN DEVENIR

L’ORGANISATION DE COOPÉRATION DE SHANGHAï: UNE ALLIANCE SÉCURITAIRE ET ÉCONOMIQUE EN DEVENIR

Julie Descarpentrie

10-11-2017

 

 

L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) est une organisation intergouvernementale régionale asiatique créée à Shanghai en 2001 et regroupant initialement la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Elle succède au Groupe de Shanghai qui avait été fondé en 1996 sur initiative de Pékin et de Moscou, afin de sécuriser l’ancienne frontière sino-soviétique que la chute de l’URSS avait déstabilisée lors de la création des nouvelles républiques  d’Asie centrale en 1991. Disposant d’une charte ainsi que d’un secrétariat permanent situé à Pékin, l’OCS a pour objectifs principaux d’assurer la stabilité et la sécurité régionales, de renforcer la confiance mutuelle entre ses États membres et de faciliter leur coopération politique et économique.

S’étendant sur plus de 60% du territoire de l’Eurasie, ses Etats membres regroupent 40% de la population mondiale et contrôlent 38% des réserves de la planète en gaz naturel, 20% en pétrole, 40% en charbon et 50% en uranium. L’attrait de l’organisation est tel qu’elle s’est rapidement élargie, comme en témoigne le nombre des pays observateurs qui l’ont rejointe : Mongolie (2004), Iran (2005), Afghanistan (2012) et Biélorussie (2015).

Mais le fait le plus marquant – pourtant largement passé inaperçu en Occident – a été l’intégration de l’Inde et du Pakistan (juin 2017) suite à l’acceptation par Pékin que New Delhi rejoigne l’OCS en dépit de leurs intérêts stratégiques divergents et des différends frontaliers qui les opposent – lesquels dégénèrent sporadiquement en conflits de basse intensité[1].

De plus, des pourparlers sont en cours afin d’intégrer la Turquie, l’Iran et l’Afghanistan en tant que membres permanents de l’organisation. Mais alors que Téhéran et Kaboul prennent part aux sommets de l’OCS en tant que membres observateurs, les Etats-Unis et leur allié japonais se sont vu refuser un tel statut, ce qui explique que nombre d’analystes considèrent de plus en plus cette organisation comme un lieu d’échanges stratégiques destiné à proposer une alternative aux actions menées par les Occidentaux sur la scène internationale.

L’opposition à l’hégémonisme américain

En effet, l’élargissement vers des pays souvent en désaccord ou en opposition avec les Occidentaux – ou n’ayant guère d’intérêt stratégique à leurs yeux -, confère une claire orientation à l’OCS : ses membres s’opposent à l’hégémonisme américain et contestent le recours au droit d’ingérence dont use l’Occident pour conduire ses opérations de Regime Change. Ils ne souscrivent pas non plus à la politique occidentale qui fait des droits de l’homme une valeur suprême, et affichent clairement leur attachement au multilatéralisme. C’est dans ce contexte que les pays de l’OCS sont parvenus à obtenir la fermeture le 1er juillet 2014, de la base aérienne américaine de Manas, près de Bichkek (Kirghizistan,) qui était alors le principal centre de transit de l’armée américaine vers l’Afghanistan.

Face aux nombreuses menaces sécuritaires qui pèsent sur la région, les forces armées des Etats membres organisent régulièrement des manœuvres militaires communes, auxquelles s’ajoute la coordination de leurs moyens de lutte contre le terrorisme au sein de la structure antiterroriste régionale (RATS) basée à Tachkent (Ouzbekistan). Particulièrement touchés par les trafics de drogues et d’armes qui prolifèrent dans la région centre-asiatique, ces Etats collaborent également dans le cadre de l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC[2]) afin d’élargir leurs actions à la criminalité et au trafic des stupéfiants. Ces missions consacrées au maintien de la paix et de la sécurité régionale valent ainsi à l’OCS d’être reconnue par l’Organisation des Nations unies (ONU).

Bien que les dépenses militaires des pays de l’OCS demeurent nettement inférieures à celles de l’OTAN, leur croissance est néanmoins exponentielle : de 85 milliards de dollars en 2006 (dont 49,5 pour la Chine et 34,7 pour la Russie), elles sont passées à 364 milliards en 2016, contre respectivement 796,7 milliards pour les pays membres de l’OTAN en 2006 et 866 milliards dix ans plus tard. Cette hausse significative des budgets de défense semble traduire la volonté de la Chine et de la Russie de jouer un rôle majeur dans la sécurisation de la région centre-asiatique.

En outre, de nombreux accords militaires et stratégiques ont été signés entre les pays de la région. Parmi ceux-ci l’on notera :

  • l’échange de renseignements entre l’Inde et la Russie, ainsi qu’entre les services de renseignement pakistanais (ISI) et afghans (NDS) ;
  • l’officialisation d’un dialogue stratégique trilatéral entre la Chine, l’Afghanistan et les taliban à travers la nomination en 2014 par Pékin d’un envoyé spécial pour l’Afghanistan ;
  • la reprise en 2015 du projet de construction d’un corridor international de transport nord-sud entre l’Inde, la Russie et l’Iran[3] ;
  • et enfin, la vente par Moscou d’hélicoptères Mi-35 au Pakistan dans le cadre de son rapprochement stratégique avec Islamabad.

Une approche commune de la question afghane

Depuis plusieurs mois, les observateurs notent que le président Poutine s’implique de plus en plus dans le dossier afghan. C’est que, malgré le déploiement de la Force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS) et l’envoi par les Etats-Unis d’instructeurs chargés de former les forces de sécurité afghane dans le cadre de la mission Resolute Support, le bilan reste plutôt négatif.

On constate en effet que la situation ne fait qu’empirer : environ 40% du territoire est désormais sous le contrôle des insurgés, l’Armée nationale afghane est de plus en plus infiltrée par les taliban et « l’Etat islamique dans le Khorasan » (EIK) gagne du terrain au nord et à l’est du pays, étendant ainsi dangereusement sa zone d’opération en direction des républiques d’Asie centrale.

En conséquence, le dirigeant russe accuse de plus en plus les Américains de n’avoir pas de stratégie de long terme concernant la sécurisation du territoire, et les responsables afghans eux-mêmes regrettent que Washington ne soit pas parvenu à réformer les services de renseignement afghans (NDS). A cela s’ajoute que nombre d’analystes s’interrogent sur l’intérêt de l’élimination du mollah Mansour – tué lors d’une frappe de drone en mai 2016 – alors qu’il était le seul chef taliban susceptible d’entamer le dialogue avec Kaboul. Certains y voient une tentative délibérée de la part de la CIA de faire échouer le processus de réconciliation nationale.

De ce soupçon est née la relégation au second plan des rencontres quadrilatérales Chine/Russie/Pakistan/Etats-Unis relatives au règlement de la question afghane. C’est pourquoi Moscou a pris de nombreuses mesures telles que la réactivation du groupe de contact de l’OCS sur l’Afghanistan et l’entrée de l’Inde en son sein, l’expression de son soutien à l’égard des taliban[4], ainsi que le maintien opérationnel, jusqu’en 2024, de sa base militaire au Tadjikistan.

Souhaitant mettre un terme aux interventions militaires à répétition dans le pays, les membres de l’OCS appellent désormais à privilégier les opérations de maintien de la paix dans le cadre de la Charte des Nations unies. Ainsi, Pékin et Moscou ont déclaré ne vouloir intervenir en Afghanistan qu’au sein de missions de l’ONU. Une telle position tranche avec la volonté du président américain et du chef de la CIA, Mike Pompeo, de « frapper vite et fort », ce qui s’est notamment traduit par le largage de la « mère de toutes les bombes »[5] en avril dernier sur les positions de Daech dans la province du Nangarhar. Eu égard au fait que l’envoyé spécial russe en Afghanistan, Zamir Kabulov, a jugé « vaine » la nouvelle initiative de Donald Trump consistant à envoyer de nouveaux contingents en Afghanistan, on assiste de plus en plus à une confrontation stratégique et verbale entre Washington et Moscou.

En outre, on observe la naissance d’un consensus entre la Russie, la Chine et l’Iran qui voient dans le processus de négociations avec les taliban, un moyen de stabiliser le pays et de vaincre Daech. En effet, malgré le ralliement d’environ 10% des taliban à l’EIK, la majorité d’entre eux ne souscrit pas à l’agenda de Daesh qui profite de l’instabilité du pays et des fractures religieuses qui y règnent pour s’y installer durablement. Bien que les Américains soient également favorables à l’ouverture du dialogue avec les « étudiants en théologie », le fait qu’ils soupçonnent plusieurs pays de l’OCS d’armer les taliban, les amène aujourd’hui à se méfier d’eux.

A cet égard, il est à craindre que l’Afghanistan soit en passe de redevenir le théâtre d’une nouvelle lutte d’influence internationale même s’il est probable que, faute de moyens suffisants, les Russes soient de nouveau amenés à collaborer avec les Américains. Pour le moment, la force de l’OCS réside dans le fait que ses membres ont une approche commune pour la résolution de la crise afghane. En outre, l’admission en 2012 de Kaboul comme membre observateur de l’OCS tend à renforcer le rôle de l’organisation dans le règlement de la question.

Néanmoins, l’issue d’une telle politique reste incertaine car il est peu probable que les taliban, aujourd’hui menés par le mollah Akhunzada – jugé être un homme cruel, peu ouvert au dialogue -, acceptent de faire des concessions. Le massacre de 140 soldats de l’Armée nationale afghane à Mazar-e-Sharif en avril dernier, en témoigne.

La persistance de rivalités internes

En outre, la lutte contre l’hégémonisme américain ou la résolution de la crise afghane ne constituent pas des facteurs suffisants pour souder ces pays, comme en témoignent les nombreuses tensions qui persistent entre la Russie et ses partenaires, notamment la Chine.

Par son souhait d’intégrer les espaces afghan et pakistanais au sein de son projet de « Route de la soie[6] » et du corridor économique Chine-Pakistan, Pékin cherche à fédérer les pays de la région au sein d’un bloc asiatique, jugé seul à même de concurrencer l’économie occidentale dominée par les Etats-Unis.

Cependant, la relation entre Moscou et Pékin est de plus en plus déséquilibrée car le projet chinois de « Route de la soie » risque à terme de remettre en cause la domination russe en Asie centrale. A cela s’ajoute que Pékin conçoit le système international comme n’étant dominé que par deux grandes puissances – les Etats-Unis et la Chine -, excluant de ce fait la Russie. Par conséquent, la mise en avant des questions sécuritaires au sein de l’OCS semble être un moyen pour Moscou de s’imposer et de s’affirmer comme le garant de la stabilité en Asie centrale.

L’intégration simultanée (juin 2017) des deux « frères ennemis » que sont l’Inde et le Pakistan au sein de l’OCS s’explique notamment par la volonté russe de faire de New Delhi un contrepoids à la toute-puissance chinoise tout en lui faisant jouer un rôle important dans le cadre de la reconstruction de l’Afghanistan[7].

De même, considérant que le règlement de la question afghane ne pourra pas se faire sans l’aide d’Islamabad – qui, par son soutien aux taliban afghans et au réseau Haqqani, est l’un des pays les plus aptes à ouvrir un canal de négociations avec les insurgés -, Moscou, en ayant permis l’intégration du Pakistan dans l’OCS, cherche à s’imposer comme le garant de la stabilité dans la région grâce à ses talents de médiateur.

La mise au ban d’Islamabad par Donald Trump – qu’il a accusé d’apporter un soutien logistique au réseau Haqqani ainsi qu’aux taliban afghans afin de déstabiliser le gouvernement de Kaboul – n’a fait qu’accroitre la coopération russo-pakistanaise scellée notamment à l’occasion de la livraison par la Russie de quatre hélicoptères d’attaque Mi-35M. Profitant d’un tel rapprochement, le Kremlin a récemment exprimé le souhait de parvenir à un accord de libre-échange avec Islamabad, projet auquel s’ajoute la volonté russe de bénéficier à la fois des infrastructures du port de Gwadar, du corridor économique entre la Chine et le Pakistan et de la « Route de la Soie » afin d’accroitre le volume de ses exportations vers l’Asie. Un tel rapprochement ne peut que satisfaire Islamabad qui voit dans cette alliance l’occasion de nouer de nouveaux partenariats et de répondre à la distanciation de Donald Trump à son égard.

La réaction américaine

Face au consensus Moscou/Téhéran/Pékin sur la question afghane et face à la menace grandissante que le nouveau projet chinois de « Route de la Soie » fait peser sur l’économie américaine, Washington cherche à rallier New Delhi à sa cause afin de contenir la menace chinoise.

Ainsi, profitant des multiples différends qui opposent Pékin et New Delhi, Donald Trump a déclaré vouloir offrir à l’actuel Premier ministre indien, Narendra Modi, la possibilité de jouer un rôle majeur dans la sécurisation du territoire afghan et de faire de son pays une puissance militaire d’envergure. Ceci explique que malgré les accusations du Pakistan portées à l’encontre du gouvernement indien – soupçonné d’instrumentaliser les insurgés de la province pakistanaise du Baloutchistan[8] en vue de faire échouer le corridor économique Chine-Pakistan, et de chercher à déstabiliser l’Afghanistan afin d’en faire sa zone d’influence -, le président américain parie sur l’Inde pour pacifier la région[9].

New Delhi a répondu favorablement à l’appel du président américain. Cependant, il ne faut pas oublier que le gouvernement indien applique le principe d’ « autonomie stratégique » et privilégie le multilatéralisme, ce qui lui permet de ne pas nouer d’alliances contraignantes. Ceci explique que malgré son rapprochement avec les Etats-Unis, il diversifie ses partenariats stratégiques, comme en témoigne son entrée à l’OCS.

 

 

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En conclusion, la force de cette organisation régionale réside dans le fait que ses membres partagent de nombreux intérêts. Malgré les craintes que suscite le projet chinois de « Route de la Soie » et l’élaboration d’un projet économique concurrent développé entre l’Inde et l’Iran autour du port de Chabahar[10], la lutte contre Daech et la résolution de la crise afghane sont susceptibles de fédérer ces pays. C’est d’ailleurs ce qu’a très bien compris l’administration Trump qui tente actuellement de faire de New Delhi son partenaire régional afin de l’écarter d’une telle coalition.

L’OCS dispose encore de peu de moyens et n’a pas encore fait ses preuves sur le dossier afghan, mais le fait que des négociations soient en cours afin d’intégrer la Turquie, l’Iran[11] et l’Afghanistan, est bien le signe qu’elle cherche à prendre de l’ampleur.


  • [1] Le principal point de friction entre la Chine et l’Inde est leur frontière qui s’étend sur 4 057 kilomètres au cœur de l’Himalaya et dont la contestation du tracé a conduit les deux puissances à s’affronter en 1962. Depuis cette date et la défaite indienne, la Chine occupe la région de l’Aksaï Chin, territoire qui faisait initialement partie de l’Etat indien du Jammu-et-Cachemire, mais que Pékin estime être une extension de sa province du Xinjiang. L’autre litige concerne l’Etat indien de l’Arunachal Pradesh qui faisait autrefois partie du Tibet du Sud. Or, le Tibet ayant été annexé par la Chine, Pékin conteste la souveraineté de New Delhi sur cette province.
  • [2] Fondée en octobre 2002, elle rassemble tous les États membres de l’OCS à l’exception de la Chine, y compris l’Inde et du Pakistan. Son siège est à Moscou.
  • [3] Ce projet dénommé « Corridor de Transport Nord-Sud » reliera l’Inde, l’Iran et l’Azerbaïdjan aux pays et aux marchés de l’Union économique eurasiatique, qui inclut non seulement l’Arménie, mais également la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et la Biélorussie.
  • [4]  Cf. Note d’Actualité n°491, « Les enjeux du soutien de la Russie et de l’Iran aux taliban », http://www.cf2r.org.
  • [5] Il s’agit de la plus puissante bombe non-nucléaire de l’arsenal américain. Surnommée la « mère de toutes les bombes », elle a détruit un réseau de tunnels utilisés par le groupe Etat islamique et tué au moins 36 de ses combattants.
  • [6] Le projet « One Belt, One Road » (OBOR) ou projet maritime et terrestre de « Route de la soie du XXIe siècle » vise à construire une route économique et commerciale allant de Shanghai à Berlin, en traversant la Chine, la Mongolie, la Russie, la Biélorussie, la Pologne et l’Allemagne, ce qui couvrirait plus du tiers de la circonférence de la terre et placerait la Chine au cœur des échanges commerciaux mondiaux, au détriment des Américains qui en seraient exclus. L’attrait de ce projet est tel que plus de soixante pays l’ont rejoint et ont accepté de participer à son financement à travers le Silk Road Investment Fund, la Banque asiatique d’investissement des infrastructures (BAII), l’Union économique eurasienne, la Communauté économique de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) et l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS).
  • [7] L’Inde constitue déjà le cinquième plus important pourvoyeur d’aide aux Afghans.
  • [8] Situé au Baloutchistan pakistanais, ce port inquiète fortement l’Inde qui craint un trop grand rapprochement entre Islamabad, Pékin et Moscou. C’est ainsi que sur les fronts est (Xinjiang) et ouest (Gwadar), son service de renseignement extérieur (RAW) tente d’en ralentir la construction à travers l’instrumentalisation des insurgés baloutches, un peuple du sud-ouest du Pakistan qui souhaite faire sécession et créer un Baloutchistan autonome.
  • [9] Une telle stratégie n’est pas sans rappeler le fait que les Etats-Unis étaient également parvenus en 2015, à faire adhérer New Delhi à la stratégie américaine de Containment en Asie-Pacifique à l’issue de la signature de la « Vision stratégique commune indo-américaine pour l’Asie-Pacifique et la région de l’océan Indien ». L’objectif étant bien sûr de contenir l’expansionnisme chinois en mer de Chine méridionale et de déployer des moyens ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance) destinés à surveiller son déploiement militaire.
  • [10] Il s’agit d’un projet portuaire dans lequel l’Iran investira 20 milliards de dollars. Situé dans la ville iranienne de Chabahar, dans le golfe d’Oman, il permettra à New Delhi d’accéder aux marchés centre-asiatique et afghan en contournant le Pakistan, qui pour l’instant bloque le transit des produits indiens.
  • [11] L’adhésion de l’Iran est cependant mise à mal par le Tadjikistan qui bloque son entrée au sein de l’OCS au nom de rivalités politiques, ainsi qu’en raison du rapprochement opéré entre Dushanbe et Riyad.
  • http://www.cf2r.org/fr/notes-actualite/lorganisation-de-cooperation-de-shangha-une-alliance-securitaire-et-economique-en-devenir.php

LES ENJEUX DU SOUTIEN DE LA RUSSIE ET DE L’IRAN AU TALIBAN

LES ENJEUX DU SOUTIEN DE LA RUSSIE ET DE L’IRAN AU TALIBAN

Julie Descarpentrie

10-11-2017

 

Alors que Moscou et Téhéran mobilisent le plus gros de leurs troupes sur le théâtre syrien, l’aggravation du conflit afghan est sur le point de constituer un enjeu majeur des politiques sécuritaires russe et iranienne. En effet, face à la résilience des taliban et au ralliement de certains d’entre eux au groupe Etat islamique dans le Khorasan (EIK), il est à craindre que l’on assiste à terme à un effet de contagion du conflit (ou effet spill-over) dans les Républiques voisines de l’Afghanistan. C’est à ce titre que nombre de spécialistes substituent désormais le terme d’AfPak[1] à celui d’AfCent[2] et placent l’Asie centrale au cœur des enjeux sécuritaires à venir.

Bien qu’il ne faille pas exagérer une telle menace, force est de constater que les anciennes Républiques soviétiques, la province iranienne du Sistan-Baloutchistan, ainsi que le Xinjiang, sont en proie à de nombreux mouvements insurrectionnels tels que ceux des Tchétchènes, des Ouzbeks, du Jundallah[3] et des Ouïghours, dont certains éléments ont prêté allégeance à Daech et rejoint le théâtre de guerre irako-syrien. C’est ainsi que plusieurs milliers de combattants d’Asie centrale et du Caucase y auraient été recensés.

A cet égard, l’Imam Bukhari Jamaat, l’un des groupes radicaux ouzbeks les plus notables agissant en Syrie sous la bannière de l’EI, inquiète fortement car depuis 2016, ses membres se sont repliés au nord de l’Afghanistan et y ont installé de nombreux camps d’entraînement. Depuis lors, les forces de sécurité nationale afghanes constituent l’une de leurs cibles privilégiées.[4] Un tel ralliement n’est pas pour rassurer la Russie qui voit d’un mauvais œil le repli de ces combattants suite à la défaite militaire de l’Etat islamique au Moyen-Orient. Moscou se cherche donc des alliés capables de lutter efficacement contre Daech et les récentes victoires des taliban face à cet ennemi commun semblent indiquer que les « étudiants en théologie » pourraient à terme devenir cet allié.

En effet, leur connaissance du terrain ainsi que leur expérience en matière de guérilla font d’eux des soldats aguerris, contrairement aux militaires de l’armée nationale afghane qui, eux, peinent à s’imposer dans les régions tribales pachtounes du nord et de l’est du pays. A cet effet, la province du Nangarhar pose un problème de sécurité majeur car il s’agit de l’un des fiefs des taliban dans lesquels les membres de Daech ont élu domicile ; sa proximité géographique avec les zones tribales pakistanaises en faisant un lieu de transit stratégique. Considérant que les taliban semblent être seuls à même d’affronter l’EIK dans ses sanctuaires, on constate donc que depuis un an et demi, Russes et Chinois invitent régulièrement leurs représentants à Moscou et à Pékin afin de leur conseiller de participer au processus de réconciliation nationale avec Kaboul. A cet effet, de nombreuses tentatives de négociation ont été observées entre Kaboul et les taliban, que ce soit en 2014 à l’initiative du Premier ministre pakistanais, Nawaz Sharif, ou en 2016, sous l‘égide des Etats-Unis, de la Chine et de la Russie.

L’enjeu de l’Afghanistan pour la Russie

Les Russes se sont intéressés à l’Eurasie dès le XVIIIe siècle afin d’étendre leur sphère d’influence au Caucase ainsi qu’à la Crimée, au détriment de l’expansionnisme turc et iranien. Après avoir avancé leurs pions, l’Asie centrale et l’Afghanistan devinrent un enjeu majeur à partir du XIXe siècle car il s’agissait alors d’obtenir un accès aux ressources naturelles du pays[5]. C’est ainsi que dans le cadre de la rivalité entre Russes et Britanniques appelée « Grand Jeu »[6], se jouèrent les premiers enjeux de la conquête du territoire afghan. Conquête qui fut parachevée au cours de la Guerre froide et au cours de laquelle les Soviétiques envahirent le pays afin d’obtenir un accès direct à l’océan Indien et au golfe Persique, exploiter ses ressources gazières à travers l’édification d’un gazoduc en partenariat avec les pays d’Asie centrale et l’Inde et, bien sûr, faire de l’Afghanistan un satellite soviétique.

Aujourd’hui, même si le pays ne revêt pas un intérêt primordial pour Moscou, la sécurisation du territoire russe dépend de la stabilisation de son environnement régional, et donc de Kaboul. Il s’agit là pour la Russie d’un enjeu de taille car les frontières que partage l’Afghanistan avec les pays d’Asie centrale tels que le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan et le Kirghizstan sont poreuses et constituent un lieu de transit pour les terroristes ainsi que pour les trafiquants d’opium qui passent par le territoire russe pour écouler leur marchandise en Europe.

La place qu’occupe l’Afghanistan dans la stratégie russe est d’autant plus importante que le Kremlin, soucieux de renforcer son partenariat avec Pékin et Islamabad, souhaiterait en outre bénéficier des infrastructures du nouveau port pakistanais de Gwadar[7] afin d’obtenir un accès à la mer d’Arabie, et accroitre ses exportations. Néanmoins, les défis sécuritaires liés à ce projet sont tels que sa viabilité dépend de la sécurisation de la région. En effet, situé au Baloutchistan pakistanais, ce port – dont la construction s’inscrit dans le cadre de la création d’un corridor économique entre la Chine et le Pakistan et passant par le Xinjiang – inquiète fortement l’Inde qui craint un trop grand rapprochement entre Islamabad, Pékin et Moscou. C’est ainsi que sur les fronts est (Xinjiang) et ouest (Gwadar), son service de renseignement extérieur (R&AW) tente d’en ralentir la construction à travers l’instrumentalisation des insurgés baloutches, un peuple du sud-ouest du Pakistan qui souhaite faire sécession et créer un Baloutchistan autonome.

A cela s’ajoute que depuis 2016, on observe un rapprochement entre des groupes terroristes pakistanais installés dans la province, et Daech. En effet, il s’avère que depuis les opérations militaires pakistanaises Zarb-e-Azb (2013) et Radd-ul-Fassad (2017), menées notamment contre les membres des groupes terroristes Lashkar-e-Jhangvi Al Alami et Lashkar-e-Khorasan, ces derniers ont fini par s’allier à Daech afin de renforcer leur présence dans la région instable du Baloutchistan. Depuis lors, les attaques contre les chiites Hazaras et contre les ouvriers chinois se sont multipliées. Par conséquent, face à une telle menace, ni Pékin ni Moscou ne semblent avoir intérêt à ce que les taliban soient désarmés par le gouvernement de Kaboul puisqu’ils constituent l’un des derniers remparts contre la présence de l’EI dans la région.

La politique afghane de Téhéran…

Par ailleurs, les Iraniens ont eux aussi commencé à discuter avec les taliban, pourtant leurs ennemis historiques. En effet, si Téhéran s’inquiète de la situation actuelle c’est qu’à l’est et à l’ouest de l’Iran, vivent des minorités religieuses sunnites susceptibles d’être instrumentalisées par les islamistes de Daech. Bien que l’on n’en soit pas encore là, les actions terroristes anti-chiites menées au Baloutchistan iranien par Jundallah pourraient constituer un tel risque. En conséquence, alors que Muhammad Reza Bahrami, ambassadeur d’Iran à Kaboul, a confirmé que Téhéran communique avec les taliban, on constate que la lutte anti-Daech que mènent ces derniers concorde avec les intérêts de la République islamique iranienne, comme en 1995 lorsque le gouvernement de Téhéran avait tenté d’opérer un rapprochement avec eux -rapprochement auquel il avait été mis fin lors de l’attentat commis contre des diplomates iraniens en 1998.

Soucieux de stabiliser l’Afghanistan, dès 2002, le gouvernement dirigé par le président Khatami a beaucoup œuvré à sa reconstruction. Depuis cette date, 50 millions de dollars annuels ont été alloués aux Afghans au nom de la solidarité islamique mais aussi en vertu du souci des Pasdaran et de l’ayatollah Khamenei de soutenir les chiites ; exportant ainsi le principe de velayat-e faqih[8]. En outre, au nom de la lutte antiterroriste, des négociations avec les taliban ont été ouvertes dès 2011. L’Iran invita les leaders du High Peace Council – composé de djihadistes, d’anciens chefs taliban, d’oulémas et de représentants de la société civile –  à se réunir dans l’objectif de promouvoir le dialogue et la paix en Afghanistan. Néanmoins, le fait que ce soit les Gardiens de la révolution islamique qui aient la mainmise sur les questions sécuritaires de l’Iran inquiète les Américains qui leur reprochent de chercher à créer un front anti-occidental comme au temps d’Ahmadinejad et de fournir des armes aux taliban. C’est ainsi que la création en 2012, d’un bureau taliban dans la ville iranienne de Zahedan a été fortement décriée par les officiels américains – ce qui ne les a pourtant pas empêché d’approuver celui de Doha.

La crainte des Américains est également nourrie par l’influence que les Iraniens ont toujours eue dans la région, eu égard à la culture persanophone des Afghans et à l’instrumentalisation des membres du gouvernement à travers le parti pro-chiite Hezb-e Wahdat-e Islami. On remarque qu’en Afghanistan, outre les stratégies d’influence Téhéran en direction des Hazaras et des Qizilbhash, les antennes du ministère iranien des Affaires religieuses telles que celle de l’Imam Khomeini Relief Committee ont toujours œuvré à la Dawa (prosélytisme religieux) et à la diffusion d’un sentiment anti-américain.

Suite à l’accord de Genève destiné à régler la question du nucléaire iranien[9], sont pourtant nés de réels espoirs de réconciliation entre les deux gouvernements. Malheureusement, en choisissant de s’entourer d’une équipe de néoconservateurs tels que James Mattis – connu pour être un opposant systématique à l’Iran – et en faisant de l’Arabie saoudite son partenaire clé, le président Trump a réintroduit la notion d’ « axe du mal » et sapé tout le travail de négociation entamé par le gouvernement Obama. Alors que le ministre iranien des Affaires étrangères, Javad Zarif, avait tenté un rapprochement avec Riyad et reconnu que les Pasdaran constituent la menace principale de ce gouvernement bicéphale au sein duquel le chef de l’Etat possède une faible marge de manœuvre, la relégation de l’Iran au statut de paria tend à justifier de nouveau le renforcement de la politique sécuritaire des Gardiens de la révolution islamique, comme en témoignent leurs campagnes anti-américaines en Afghanistan, ainsi que la récente multiplication de leurs tirs de missiles balistiques.

Par ailleurs, le principal obstacle réside dans le refus grandissant des populations afghanes de se laisser manipuler par des pays dont la politique sécuritaire est en partie liée à des enjeux politiques et religieux. L’Afghanistan demeure l’un des pays où la lutte d’influence entre l’Iran chiite et l’Arabie saoudite wahhabite a fait de nombreux ravages, ce qui explique que de plus en plus de Hazaras refusent le soft-power iranien et contestent la volonté de Téhéran d’étendre aux chiites de la région, le principe de velayat-e faqih, de peur que le reste de la population non-persanophone les rejette.

…face au jeu de l’Arabie saoudite

Toutefois, le choix du Président Ashraf Ghani de rejoindre la coalition anti-Houthis au Yémen interroge sur les rapports que le gouvernement actuel entretient avec Riyad. Toute aussi surprenante, la décision en 2012 du ministre afghan des Affaires religieuses, Dayi-ul-Haq Abed, d’autoriser le royaume saoudien à construire un immense complexe islamique à Kaboul d’une valeur de 100 millions de dollars et dont l’architecture rappelle une tente bédouine. Une fois construit, le centre, qui portera le nom du roi saoudien Abdallah ben Abdelaziz, pourra accueillir jusqu’à 15 000 fidèles ainsi que 5 000 étudiants et sera le pendant de la mosquée Faysal d’Islamabad construite en 1976 par l’Arabie saoudite.[10] Bien qu’ayant été érigée comme le fer de lance de la diplomatie pro-wahhabite de l’Afghanistan, une telle alliance risque de crisper les chiites. Aussi faut-il indiquer que Riyad, qui a confirmé l’octroi d’une aide économique évaluée à 200 millions de dollars, participe lui aussi à la reconstruction de l’Afghanistan et constitue un enjeu de taille pour Kaboul puisqu’il est l’un des rares pays à avoir soutenu le régime des taliban (1996-2001), avec les Emirats arabes unis et le Pakistan.

Le gouvernement afghan semble ainsi compter sur Riyad pour l’aider à ouvrir un canal de négociations avec les taliban et le Pakistan afin de trouver une issue au conflit et parvenir à un accord avec les « étudiants en théologie » – accord dont les chances d’aboutir sont minces puisque le mollah Akhunzada ne souhaite pas déroger au principe des taliban qui est de n’accepter le dialogue qu’à partir du moment où les soldats occidentaux auront quitté le sol afghan.

 


  • [1] Théâtre Afghanistan/Pakistan.
  • [2] Afghanistan/Asie centrale
  • [3] Apparue vers 2003, il s’agit d’une organisation sunnite armée basée dans le Baloutchistan iranien et particulièrement active dans la ville de Zahedan. Contestant notamment le régime du velayat-e faqhi qui fonde la domination des chiites sur les institutions politiques en Iran, elle a revendiqué depuis 2009 plusieurs attentats-suicides contre les autorités iraniennes. A ne pas confondre avec le mouvement séparatiste du Baloutchistan pakistanais également appelé Jundullah qui fonde ses actions sur une volonté indépendantiste claire, contrairement à son pendant iranien dont les membres se déclarent pan-iraniens et favorables à un régime fédéral.
  • [4] Combattus par Islam Karimov dès 1991 – date de l’apparition des premières cellules fondamentalistes dans la vallée de Ferghana -, les islamistes ouzbeks ont su trouver refuge au Tadjikistan dans les années 90, puis en Afghanistan, où ils se sont mêlés à la population locale et épousé des Afghanes. Combattant aux côtés d’Al-Qaeda, des taliban, et de Daech, ils n’hésitent pas à prêter allégeance à divers mouvements islamistes afin de répondre à leur volonté de mener un djihad global.
  • [5] Il est à noter que des incursions antérieures avaient déjà été tentées notamment lorsque Napoléon Ier avait demandé au tsar Paul Ier de s’allier à lui afin de déloger les Britanniques des Indes – requête qui fit naître chez le tsar la certitude qu’il parviendrait à soumettre l’Afghanistan grâce à son armée de Cosaques, en vain.
  • [6] Le Grand Jeu (1813-1907) renvoie à la rivalité coloniale entre la Russie et la Grande-Bretagne en Asie au XIXe siècle, qui a amené entre autres à la création de l’actuel Afghanistan comme État-tampon
  • [7] Situé au Baloutchistan pakistanais, près du détroit d’Ormuz où circule le tiers du trafic maritime pétrolier mondial, le port de Gwadar est financé grâce à l’assistance de Pékin. Il pourrait devenir l’une des plus importantes bases navales chinoises. Ce projet s’inscrit dans le projet chinois One Belt One Road ainsi que dans celui du Corridor économique Chine-Pakistan.
  • [8] Il s’agit d’un principe théologique développé par l’ayatollah Rouhollah Khomeini et Mohammad Sadeq al-Sadr, qui confère aux religieux la primauté sur le pouvoir politique, Le faqih étant le guide suprême.
  • [9] L’Accord préliminaire de Genève sur le programme nucléaire iranien, officiellement intitulé « Plan d’action conjoint », est un accord conclu à Genève par la République islamique d’Iran et les pays du P5+1 (l’Allemagne, la Chine, les États-Unis, la Russie, la France et le Royaume-Uni)  le 24 novembre 2013. L’objet de cet accord était de parvenir à une solution globale mutuellement acceptable à long terme qui permette de s’assurer que le programme nucléaire iranien serait exclusivement civil et pacifique, permettant ainsi au pays de jouir de son droit à l’énergie nucléaire à des fins pacifiques en vertu du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP). Mais, en octobre 2017, le président Trump a refusé de certifier la reconduction de la participation des Etats-Unis à cet accord, qualifiant le régime iranien de « dictatorial »  et de « principal parrain du terrorisme dans le monde »,
  • [10] En Afghanistan, un tel projet s’était inscrit dans le cadre de la politique d’islamisation de Zia-ul-Haq

 

http://www.cf2r.org/fr/notes-actualite/les-enjeux-du-soutien-de-la-russie-et-de-iran-au-taliban.php

Liban : Démission d’Hariri – l’analyse de Richard Labévière et René Naba

3 beaux article pour un événement important trop peu commenté…

Liban : Démission d’Hariri contre l’Iran ! Par Richard Labévière

Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 06-11-2017

Beyrouth, le 5 novembre.

La démission, vendredi dernier, du Premier ministre libanais Saad Hariri sonne comme un coup de tonnerre supplémentaire dans les cieux déjà passablement tourmentés des Proche et Moyen-Orient. Cette décision spectaculaire fait suite à l’appel du président américain Donald Trump, lancé le 20 mai dernier depuis Riyad, d’« isoler l’Iran ». Elle intervient dans la phase ultime d’une révolution de palais en Arabie saoudite qui a vu, samedi dernier, l’arrestation d’une trentaine de princes et d’hommes d’affaires. Enfin, elle survient dans un contexte stratégique dominé par la reprise en main de la presque totalité du territoire syrien par l’armée gouvernementale et ses alliés russes, iraniens et du Hezbollah libanais.

LA DEFAITE DE L’AXE AMERICANO-ISRAELO-SAOUDIEN

Avec la libération de Deir ez-Zor par l’armée gouvernementale syrienne, l’opposition armée et ses soutiens sunnites – Arabie saoudite, Qatar, Emirats arabes unis, Koweït, etc. – sont aux abois. En reprenant le contrôle des régions de l’est de la Syrie, l’armée syrienne et ses alliés, non seulement libèrent des zones pétrolières qui seront essentielles pour la reconstruction du pays, mais surtout opère leur jonction avec les forces de Bagdad sur la frontière avec l’Irak, une bande de quelque 650 kilomètre entre la Jordanie et la Turquie.

« L’épouvantail d’un « couloir chi’ite » tant redouté par Washington, Riyad et Tel-Aviv ressurgit comme un spectre panique », souligne un ambassadeur européen en poste à Beyrouth, « à tel point que pour retarder cet inéluctable retournement, les forces spéciales américaines présentes dans la zone ont poussé des groupes kurdes à faire alliance avec les dernières unités combattantes de l’organisation « Etat islamique » (Dae’ch) encore déployées dans l’est de la Syrie ».

Deir ez-Zor était le dernier centre urbain aux mains de Dae’ch en Syrie, depuis la chute de Rakka mi-octobre. Après avoir contrôlé un tiers du pays, Dae’ch est aujourd’hui acculé dans la vallée de l’Euphrate. Le 7 octobre dernier, le général américain Robert Sofge, numéro deux de la coalition internationale anti-Dae’ch, estimait qu’environ 2 000 combattants jihadistes se cachent dans le désert environnant. Les deux victoires de Rakka et de Deir ez-Zor ne signifient certainement pas la fin de Dae’ch. « Bien qu’extrêmement amoindrie, l’organisation a recomposé des cellules dormantes dans les zones libérées et se réoriente déjà vers des actions traditionnelles de guérilla, avec le soutien de plusieurs groupes kurdes », confirme une source militaire européenne, ajoutant : « l’axe américano-israélo-saoudien perdra cette guerre et c’est l’Iran et la Russie qui vont y gagner… »

Malgré les protestations américaines, les troupes irakiennes ont débarrassé les zones frontalières avec la Syrie de l’essentiel des groupes salafistes. Des milices irakiennes ont même franchi la frontière pour aider les troupes syriennes à reprendre Abu Kamal, la dernière localité contrôlée par Dae’ch. Il est certain que cette jonction favorisera une collaboration militaire entre la Syrie et l’Irak, cauchemar de Washington, de Tel-Aviv et de Riyad.

Les États-Unis avaient prévu de prendre Abou Kamal avec les unités des Forces démocratiques syriennes (FDS) – leurs forces supplétives kurdes. Malheureusement pour eux, les forces gouvernementales syriennes les ont pris de vitesse. Durant plusieurs journées consécutives, les bombardiers Tu-22M3 à long rayon d’action de la Russie, ont soutenu l’offensive syrienne par des raids d’importance effectués directement depuis la Russie. Le Hezbollah a engagé plusieurs milliers de combattants.

Parrainé par l’Arabie saoudite en Irak et en Syrie, Dae’ch a, donc été anéanti, L’Irak a retrouvé sa souveraineté nationale et la Syrie est en passe de reconquérir la sienne. Dans les deux cas, les forces armées gouvernementales ont empêché les Kurdes de s’approprier une partie du territoire et déjoué les tentatives de relancer la guerre civile à leur profit. Face à cet échec des Etats-Unis qui misait sur une « partition », appelant pudiquement à l’instauration d’un « fédéralisme », la reconquête de la quasi-totalité du territoire national syrien relance une dynamique de revanche et de nouveaux irrédentismes.

Les propos de Benjamin Netanyahou, le 5 novembre à la BBC, confirment involontairement cette évolution et la défaite de l’axe américano-israélo-saoudien : « la démission de Saad Hariri veut dire que le Hezbollah a pris le pouvoir, ce qui signifie que l’Iran a pris le pouvoir. Ceci est un appel à se réveiller ! Le Moyen-Orient vit une période extrêmement dangereuse où l’Iran mène une tentative pour dominer et contrôler toute la région… Quand tous les Arabes et les Israéliens sont d’accords sur une chose, le monde doit l’entendre. Nous devons stopper cette prise de contrôle iranienne ». Dans tous les cas de figures, chaque fois qu’une nouvelle menace cible l’Iran, c’est le Liban qui trinque.

FIN D’UNE REVOLUTION DE PALAIS

Désormais, l’Arabie Saoudite et ses satellites du Golfe (à l’exception notoire du Qatar) cherchent un autre théâtre d’où ils pourraient défier et fragiliser l’Iran pour compenser la perte de la Syrie. L’impérieux désir de renverser la donne régionale pourrait les amener à tenter de reprendre pied au Liban. Les États du Golfe, Israël et les États-Unis ne veulent pas que l’Iran récolte les fruits d’une victoire en Syrie.

Ironie de l’histoire : le Premier ministre libanais (qui a un passeport saoudien) a démissionné sur ordre de l’Arabie Saoudite, en Arabie Saoudite, en direct sur la télévision saoudienne Al-Arabia. Dans sa lettre de démission, rédigée par des fonctionnaires du palais saoudien, il accuse l’Iran d’ingérence étrangère dans la politique libanaise. Une rumeur prétend également qu’un assassinat de Saad Hariri était planifié au Liban, ce qui n’a aucun sens nous ont confirmé plusieurs responsables des services de la sécurité intérieure libanaise, même si des proches du Premier ministre affirment que ce sont les services de renseignement français qui l’auraient averti. A Beyrouth, ces derniers démentent formellement « cette rumeur sans fondement ». D’autres sources évoquent un montage du Mossad…

Toujours est-il que la démission du Premier ministre libanais en Arabie saoudite est concomitante avec une spectaculaire arrestation de princes et particulièrement les puissants chefs de la Garde nationale et de la Marine. Riyad a décidé de bloquer les comptes bancaires du prince milliardaire Walid ben Talal et de dix autres dignitaires saoudiens. Une trentaine d’anciens ministres et d’hommes d’affaires ont été arrêtés dans la nuit de samedi à dimanche dernier, au nom de la lutte contre la corruption. Des porte-parole du Palais annoncent que quelques mille milliards de dollars pourraient être ainsi récupérés. Mais d’autres voix régionales plus avisées avancent que « sous prétexte d’une improbable lutte contre la corruption, il s’agissait surtout pour le nouveau pouvoir installé à Riyad d’achever sa révolution de palais en écartant les personnalités saoudiennes ne partageant pas les nouvelles options de Mohamad Ben Salman, à savoir un rapprochement avec Israël et un durcissement de la confrontation avec l’Iran, le Qatar et les mondes chi’ites ».

La démission surprise de Saad Hariri parachève une révolution de palais qui intervient en pleine reprise des négociations internationales sur la Syrie. En visite en Iran, le 1er novembre dernier, Vladimir Poutine a confirmé sa détermination à poursuivre le processus d’Astana par une prochaine réunion des différentes composantes de l’opposition à Sotchi. A Genève, le représentant spécial du secrétaire général de l’Onu, Staffan de Mistura a prévu une nouvelle session de pourparlers entre l’opposition et le gouvernement syrien le 28 novembre prochain.

Au début de la semaine, Thamer al-Sabhan, le ministre saoudien des Affaires du Golfe, avait menacé le Hezbollah libanais et annoncé des surprises à venir. Se référant à l’un de ses tweets à l’adresse du gouvernement libanais, le ministre d’ajouter : « j’ai envoyé ce message au gouvernement parce que le parti de Satan (de Hezbollah s’entend) y est représenté et que c’est un parti terroriste. Le problème n’est pas de renverser le gouvernement, mais plutôt de renverser le Hezbollah ».

HASSAN NASRALLAH APPELLE AU CALME

Dimanche soir, lors d’une allocution télévisée, le secrétaire général du Hezbollah s’est montré rassurant en soulignant que « l’escalade politique verbale ne change rien à la réalité régionale ». Il a appelé les Libanais au calme et à ne pas céder à trois rumeurs colportées par ceux qui cherchent à provoquer une crise constitutionnelle : un projet d’assassinat contre Saad Hariri, une frappe israélienne et un plan saoudien pour attaquer le Liban.

Hassan Nasrallah a répondu point par point en expliquant, en substance : l’annonce d’un projet d’assassinat est « totalement fantaisiste » ; l’agenda de Tel-Aviv n’est pas identique à celui de Riyad et ne peut envisager des frappes dans le contexte actuel ; enfin, l’Arabie saoudite n’a pas les moyens d’attaquer le Liban. On peut ajouter… alors qu’elle perd en Syrie, qu’elle s’enlise au Yémen et qu’elle réprime la rue à Bahreïn, tandis que les dernières arrestations pourraient susciter des réactions de la rue et cristalliser une crise de régime qui couve depuis plusieurs mois !

Par ailleurs, le chef du Hezbollah a estimé que la démission de Saad Hariri n’est pas sa décision personnelle et qu’il faut attendre son retour au Liban pour qu’il s’explique devant ses pairs, peut-être ce jeudi, à moins que le Premier ministre libanais ne soit retenu en Arabie saoudite – en résidence surveillée, voire en prison ? Avec l’intelligence politique qu’on lui connait, Hassan Nasrallah a soigneusement évité d’accabler Saad Hariri personnellement, préférant remonter à la source de cette démission surprise : l’Arabie saoudite !

Sur la même longueur d’onde, des proches du président du Liban, Michel Aoun ont déclaré que cette démission – annoncée depuis un pays étranger – est anticonstitutionnelle. Le Président refuse d’en prendre acte avant d’avoir entendu, de la bouche de l’intéressé lui-même, les raisons d’une telle décision. A l’unisson, les deux responsables politiques ont demandé le retour physique de Saad Hariri sur le territoire libanais, afin de prendre les mesures adaptées.

Avant même l’annonce de la démission de Saad Hariri, Samir Geagea – le patron des Forces libanaise (FL) – avait, lui-aussi multiplié les attaques en direction du Hezbollah. Toujours en phase avec Tel-Aviv et Riyad, le leader d’extrême-droite cherchera, sans doute, à tirer profit de la situation pour affaiblir ses concurrents du camp chrétien en se présentant comme la seule alternative possible à la succession du président Michel Aoun.

D’autres conséquences sont à craindre. L’administration américaine pourrait en profiter pour annoncer de nouvelles sanctions contre le Hezbollah et le Liban. L’Arabie saoudite continuera à infiltrer au Liban une partie de ses combattants de la Qaïda et de Dae’ch en Syrie et en Irak. Comme depuis plusieurs décennies, la monarchie wahhabite financera de nouvelles opérations terroristes au Liban et dans d’autres pays de la région, ciblant des objectifs chi’ites et chrétiens. Sans prendre le risque de déclencher une guerre d’envergure, Israël poursuivra vraisemblablement harcèlements et provocations à l’encontre du Hezbollah le long de la frontière sud du Liban, de même que ses violations quotidiennes des l’espace aérien et des eaux territoriales du Pays du Cèdre.

En réponse à un article très étrange de Médiapart consacré la démission de Saad Hariri, Bernard Cornut – collaborateur de prochetmoyen-orient.ch-, a envoyé une réponse qui mérite d’être diffusée : « l’article cite le 1,5 million de réfugiés comme source de l’instabilité du Liban et la guerre en Syrie comme la cause de ces réfugiés. Il omet de mentionner la raison principale du déclenchement et de la prolongation de cette guerre, à savoir le feu vert d’Hillary Clinton au soutien financier et à l’armement massif des rebelles mercenaires engagés en Syrie, via les bases américaines installées en Turquie (Incirlik et Hatay) et en Jordanie, comme l’a reconnu récemment très clairement Hamid Ben Jassem, l’ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères du Qatar dans un entretien télévisé le 25 octobre dernier. Il précisait ainsi ce qu’il avait déjà reconnu dans une interview du 15 avril 2017 au Financial Times, citant sa visite au roi Abdallah d’Arabie dès le début des évènements de Syrie pour assurer cet appui massif illégal à des rebellions illégales.

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Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 06-11-2017

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Saa Hariri, un homme aux ordres

Source : Madaniya, René Naba, 05-11-2017

Saad Hariri n’est pas un homme d’ordre, mais un homme aux ordres et son comportement imprévisible fait désordre. Sa démission samedi 4 Novembre 2017 de son poste de premier ministre, inopinément, sur claquement des doigts des Saoudiens, accrédite l’image d’un fantoche, d’un homme de paille de la dynastie wahhabite, à l’origine de sa fortune et de promotion politique. Signe de sa dépendance extrême à l’égard de ses parrains, c’est depuis l’Arabie saoudite et non depuis Beyrouth, la capitale d’un pays dont il est le chef du gouvernement, qu’il a annoncé sa démission, camouflant son abandon de poste par une violente diatribe contre l’Iran et le Hezbollah, son rival politique victorieux de toutes ses confrontations face au chef du clan saoudo américain au Liban. Depuis l’Arabie saoudite, qui lui a infligé camouflet sur camouflet lors de sa faillite, sans la moindre aide, sans la moindre attention au sort des centaines d’employés que l’héritier failli a été contraint de licencier et de réduire au chômage sans la moindre indemnité, dans la pure tradition du capitalisme sauvage pétro monarchique.

Précédée par la convocation à Ryad de tous les hommes liges libanais du bailleur de fonds saoudien, -Samir Geagea, Samy Gemayel, les chefs des anciennes milices chrétiennes pro israéliennes, le Patriarche maronite Béchara Rahi – tous munis d’un ordre de mission d’un ministricule saoudien, Tamer Al Sabhane, ordonnant « l’expulsion du Hezbollah du gouvernement libanais », cette démission paraît devoir traduire la volonté du Royaume d’engager l’épreuve de force contre l’Iran et son allié chiite libanais, alors que l’Arabie Saoudite et son protecteur américain enregistrent revers sur revers tant en Syrie, qu’en Irak et que la coalition pétro monarchique est enlisée dans une guerre sans fin au Yémen. « De soustraire le Liban du champ de bataille afin de le contraindre à une normalisation avec Israël dans la foulée de la diplomatie saoudienne, dénoncera Sayyed Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah Libanais, à l’annonce de cette démission.

La démission forcée du dirigeant sunnite libanais s’est accompagnée d’une purge sans précédent au pouvoir dans le royaume saoudien portant sur 4 ministres, onze princes, le commandement de la garde nationale, le fief ultra conservateur de la dynastie wahhabite, afin de brider toute contestation du pouvoir du jeune prince héritier Mohamad Ben Salmane (MBS) et aspirant impétueux à la succession de son père. Elle pourrait entraîner le Liban dans une spirale infernale, dans le droit fil de la politique israélo-américaine visant à la neutralisation du Hezbollah et déboucher à terme sur une nouvelle épreuve de force avec Israël. Depuis l’an 2000, Israël n’a jamais remporté un succès décisif face au Hezbollah, un des décideurs majeurs sur le plan régional et un des grands vainqueurs de la guerre de Syrie.

La dernière confrontation Israël-Hezbollah en 2006, s’est soldée par une humiliante retraite israélienne du sud Liban et la double démission du premier ministre Ehud Olmert et du chef de l’aviation Dan Haloutz. L’abdication de Hariri Jr devant l’oukaze saoudien est intervenue moins d’un an après sa nomination à la tête du gouvernement, après une éclipse de cinq ans marquée par la déconfiture retentissante de son empire. En guise de justificatif à sa démission, le milliardaire failli a dénoncé le rôle néfaste de l’Iran et du Hezbollah. L’Iran, et non l’Arabie, incubateur du terrorisme islamique. Le Hezbollah, la sentinelle de l’Indépendance libanaise, celui là -même qui a fermé l’œil sur ses jongleries financières avec la banque centrale libanaise pour le renflouer. Le Hezbollah qui a cautionné son retour au pouvoir par une entente avec le président Michel Aoun.

Onze mois de gouvernance exactement ; un délai court mais suffisant pour lui permettre de se reconstituer, avec la bienveillance du Président libanais Michel Aoun et du Hezbollah, une santé financière notamment grâce au reprofilage arbitraire de sa dette par la Banque Centrale du Liban, l’acquisition injustifiée des terres du domaine publique maritime libanais, et la réaffectation des chômeurs de ses entreprises dans des services publics libanais. Pour justifier sa fuite, le fugitif permanent de la vie politique libanaise a assuré qu’il avait fait l’objet d’une tentative d’attentat, un argument similaire que le quotidien français Libération s’était dévoué à avancer en 2011 pour expliquer sa déportation vers l’Arabie saoudite.

HÉRITIER PROBLÉMATIQUE ET PARFAIT EXEMPLE D’UN DIRIGEANT OFF SHORE

Signe de son attachement au Liban, ce flying Dutchman de l’époque contemporaine, en errance perpétuelle, n’a jamai , bien jamais, fait séjourner sa famille -son épouse d’origine syrienne et ses deux enfants-au Liban, vivant leur scolarité et leurs vacances entre l’Arabie saoudite, Paris et le sud de la France. Héritier problématique, Saad Hariri constitue un parfait exemple d’un dirigeant off shore. A l’Image de l’opposition syrienne off shore pétro monarchique, dont il fut un ferme soutien. L’histoire des relations internationales abonde en effet d’exemples de gouvernement en exil, de gouvernement provisoire ou de gouvernement transitoire, mais nulle part ailleurs qu’au Liban ne s’est pratiqué l’exercice au quotidien d’un gouvernement off shore.

Un chef de gouvernement dûment investi mais quasiment absent du siège de son pouvoir, n’y faisant escale qu’entre deux voyages, gérant à distance un pays pourtant considéré comme l’épicentre d’une zone névralgique. Le mérite en revient à Saad Hariri, l’héritier problématique de son père assassiné, Rafic Hariri, le milliardaire libano saoudien, dont la mandature gouvernementale constituera, c’est là son unique titre de gloire, une rare contribution à la science politique contemporaine. Le premier cas dans l’histoire d’un gouvernement par télécommande (remote control), dans la double acception du terme, un gouvernement téléguidé par ses commanditaires saoudiens, dont il répercute les consignes par télécommande, depuis son lieu d’exil, à ses collaborateurs délocalisés au Liban.

En pleine offensive israélienne contre le Liban, en juillet 2016, il désertera la champ de bataille, Beyrouth, une capitale dont il est député et chef de son bloc parlementaire majoritaire, pour se mettre au frais dans les palaces climatisés d’Arabie saoudite, glanant au passage le titre de «planqué de Beyrouth». Il récidivera six ans plus tard. En pleine tourmente de la révolte arabe du printemps 2011, l’homme insensible aux bouleversements de sa zone, demeurera cinq ans hors du Liban en quête d’un mirobolant contrat, à l’effet de le renflouer et de payer ses créanciers ses propres frères et sœurs, ayant opté pour la séparation des biens, face à un être aussi aléatoire.

LE CHEVAL DE TROIE DE LA FRANCE DANS LES PROJETS DE RECONSTRUCTION DE LA SYRIE.

Ultime point d’ancrage de la France au Liban, Jupiter de France a volé à son secours au lendemain de la magistrale victoire du Hezbollah libanais, l’été 2017, sur les groupements terroristes Daech et Jabhat An Nosra, qu’il a éradiqués de la zone frontalière syro libanaise. Sa visite à Paris au lendemain de la reddition de Daech, de surcroît le jour de la fête religieuse d’Al Adha, était destinée à détourner l’attention de l’opinion française sur l’exploit militaire réalisé par son rival chiite. En voulant donner de la visibilité au premier ministre libanais en faillite politique et financière, la France a voulu renflouer un de ses rares partenaires au Liban.

Tout d’abord politiquement, par son accueil par le président Emmanuel Macron, accréditant ainsi l’image d’un interlocuteur des dirigeants occidentaux, puis économiquement en acceptant de servir de paravent aux entreprises françaises, sous couvert de sociétés mixtes franco-libanaises dans le plan de reconstruction de la Syrie, dont la France est exclue. Incorrigible, sa nouvelle défection du champ de bataille alors que les menaces israéliennes se font de plus en précises contre le Liban va définitivement ancrer l’image d’un pantin désarticulé au gré des aléas de la stratégie erratique saoudienne. Un être sans consistance, ni substance. « Les marins de toutes les nations croient à l’existence d’un bâtiment hollandais dont l’équipage est condamné par la justice divine, pour crime de pirateries et de cruautés abominables, à errer sur les mers jusqu’à la fin des siècles. On considère sa rencontre comme un funeste présage ». Que les oracles préservent le Liban de ce Flying Dutchman de l’époque contemporaine.

Source : Madaniya, René Naba, 05-11-2017

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Liban – Démission d’Hariri – Première salve de la guerre saoudienne contre le Hezbollah

Source : Afrique-Asie, 06-11-2017

Mise à jour (5 Nov, 15h) – après la publication de cet article, les dirigeants saoudiens ont procédé à un « nettoyage » en Arabie Saoudite. De nombreux princes et hommes d’affaires ont été arrêtés. On en reparlera.

Il y a quatre jours, nous avons posé cette question : Est-ce que le « modéré Al-Qaïda » s’est fixé le Hezbollah pour cible ? La réponse implicite de cet article était « Oui, la guerre arrive au Liban ».

Aujourd’hui, le Premier ministre libanais Saad Al-Hariri a démissionné en faisant une déclaration écrite par l’Arabie Saoudite sur la chaîne de télévision saoudienne Al Arabia (vidéo). C’était la première salve.

L’axe Saoudo-Israélo-Américain perdra cette guerre et c’est l’Iran et la Russie qui vont y gagner.

Au début de la semaine, Thamer al-Sabhan, le ministre saoudien extrêmement sectaire des Affaires du Golfe, avait menacé le Hezbollah libanais et annoncé une surprise :

Le belliqueux ministre saoudien des Affaires du Golfe, Thamer al-Sabhan, a appelé lundi à « renverser le Hezbollah » et a annoncé des « développements étonnants » dans les « jours à venir ».
…
Se référant à son tweet de dimanche sur le gouvernement libanais, le ministre a déclaré : « J’ai envoyé ce tweet au gouvernement parce que le parti de Satan (Hezbollah) y est représenté et que c’est un parti terroriste. Le problème n’est pas de renverser le gouvernement, mais plutôt de renverser le Hezbollah. »

« Les développements à venir vont en étonner plus, c’est certain », a ajouté M. al-Sabhan.

Pendant qu’il y avait des combats en Syrie et en Irak, le Liban était en paix. Maintenant que ces guerres se terminent, les luttes par procuration reprennent au Liban. Joseph Bahout l’avait prédit à la mi-octobre :

Au niveau régional, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis cherchent maintenant un autre endroit d’où ils pourraient défier et faire saigner l’Iran pour compenser la perte de la Syrie. Le violent désir de renverser la donne régionale pourrait les amener à tenter de reprendre pied au Liban. Les États du Golfe, Israël et les États-Unis ne veulent pas que l’Iran récolte les fruits d’une victoire en Syrie. S’ils cherchent à rééquilibrer la relation régionale avec Téhéran au Moyen -Orient, le seul endroit pour le faire serait le Liban, malgré les nombreux risques que cela comporterait.

Dans un tel cas, et malgré sa réticence à mettre en péril son sanctuaire libanais, le Hezbollah pourrait ne pas avoir d’autre choix que d’accepter le défi, surtout s’il a une composante israélienne.

La politique libanaise est organisée selon un accord compliqué. Le camp sunnite, financé par les Saoudiens, occupe le poste de premier ministre. Le poste de président est occupé par l’ancien général chrétien Michel Aoun. Le poste de président du parlement est occupé par le leader du mouvement chiite Amal Nabih Berri. Il y a deux mois, Berri avait proposé d’élire un nouveau parlement avant la fin de l’année. Une élection affaiblirait probablement la position sunnite.

Saad Al-Hariri est devenu premier ministre après une longue querelle au Liban qui s’était ravivée avec l’assassinat du père de Saad, Rafic Hariri, l’ancien premier ministre. Le Hezbollah a été accusé de cet assassinat mais il s’agissait plus probablement d’une opération secrète israélienne.

La famille Hariri s’est enrichie grâce à Saudi Oger, une entreprise de construction en Arabie Saoudite dont elle est propriétaire. Les Hariri ont des passeports saoudiens. Les affaires ont mal tourné sous Hariri junior. En juillet, Saudi Oger a fermé ses portes et le bruit court que la famille d’ex-milliardaires serait en faillite. Les dirigeants saoudiens les soutiennent financièrement.

Hariri avait récemment nommé un ambassadeur libanais en Syrie. Hier, Hariri a reçu la visite à Beyrouth d’Ali Velayati, un haut conseiller de Khamenei, le chef suprême d’Iran. Les Saoudiens n’ont apprécié ni l’un ni l’autre événement. Le plan de Thamer a été mis en marche. Ils ont envoyé un jet privé et ramené Hariri à Riyad. Là, le prince clown saoudien Mohammad bin Salman a donné à Hariri la lettre de démission (écrite par Thamer ?) qu’il a lue à la TV saoudienne.

Comble de l’ironie : Le Premier ministre libanais (qui a un passeport saoudien) démissionne sur ordre de l’Arabie Saoudite, en Arabie Saoudite, à la télévision saoudienne. Dans sa lettre de démission écrite par les Saoudiens (extraits), il accuse l’Iran d’ingérence étrangère dans la politique libanaise.

(Hariri prétend également que son assassinat était planifié au Liban. Cela n’a pas de sens. L’organisation de sécurité intérieure libanaise affirme qu’elle n’a pas connaissance d’un tel complot.) Hariri a besoin d’un prétexte pour rester en dehors du Liban et échapper à la colère de ceux qui lui faisaient confiance. Les médias saoudiens essaient de fabriquer une histoire fantastique à partir de ce supposé assassinat, mais il n’y a aucune preuve de quoi que ce soit.)

La démission de Hariri a pour but de provoquer une crise constitutionnelle au Liban et d’empêcher de nouvelles élections parlementaires. Voilà la suite probable du plan saoudien :

• L’administration Trump annoncera de nouvelles sanctions contre le Hezbollah et contre le Liban.
• Le gouvernement saoudien infiltrera au Liban une partie de ses combattants par procuration d’Al-Qaïda/EI de Syrie et d’Irak (éventuellement via la Turquie par la mer). Il financera des opérations terroristes libanaises locales.
• Des extrémistes sunnites se livreront à des nouvelles tentatives d’assassinat, à des attentats terroristes et à des émeutes contre les chrétiens et les chiites au Liban.
• Les États-Unis essayeront de pousser l’armée libanaise à déclarer la guerre au Hezbollah.
• Israël tentera de provoquer le Hezbollah et de détourner son attention avec de nouvelles machinations à la frontière libanaise et à la frontière syrienne. Mais il n’entamera PAS une vraie guerre.

Le plan a peu de chances de réussir :

• Le peuple libanais dans son ensemble ne veut pas d’une nouvelle guerre civile.
• L’armée libanaise ne s’impliquera avec un camp ou un autre et au contraire tentera de maintenir le calme partout.
• Les sanctions contre le Hezbollah frapperont tout le Liban, y compris les intérêts sunnites.
• Un nouveau premier ministre sunnite sera installé à la place de la marionnette saoudienne qui a démissionné.
• Le Liban constituera un nouveau marché pour les Russes et les Iraniens. Les compagnies russes s’engageront dans l’extraction gazière et pétrolière libanaise en Méditerranée et remplaceront les Etats-Unis.

Le plan saoudo/américano/israélien contre le Hezbollah a tout l’air d’une crise de rage impuissante provoquée par leur défaite en Syrie et en Irak.

Les troupes irakiennes ont, malgré les protestations des Etats-Unis, débarrassé les zones frontalières avec la Syrie de l’EI. Des milices irakiennes ont franchi la frontière pour aider les troupes syriennes à reprendre Abu Kamal, le dernier endroit contrôlé par l’EI. Cela ouvrira enfin une route directe de la Syrie vers l’Irak et au-delà. Les États-Unis avaient prévu de prendre Abou Kamal avec leurs forces par procuration kurdes/arabes et de bloquer cette route. Les forces gouvernementales syriennes se dépêchent de les en empêcher. Pour la quatrième journée consécutive, les bombardiers Tu-22M3 à long rayon d’action de la Russie ont soutenu le combat avec de grands raids effectués directement depuis la Russie. Le Hezbollah a réinjecté des milliers de combattants. Cette force massive va submerger les défenses de l’Etat islamique. La Syrie gagnera la course pour prendre la ville ainsi que la bataille.

L’Etat islamique parrainé par l’Arabie saoudite en Irak et en Syrie a été anéanti, il n’existe plus. Certains de ses éléments formeront des petits groupes terroristes dans le désert – cruels mais sans effet sur la situation globale.

L’Irak a retrouvé sa souveraineté nationale. Il a vaincu l’EI, empêché les Kurdes de s’approprier une partie du territoire arabe, et déjoué toutes les tentatives de relancer une guerre civile. Les combats en Syrie contre al-Qaïda, ainsi que l’ingérence turque, israélienne et américaine, dureront encore un an. Mais il est très probable que la puissante alliance de la Syrie, de l’Iran, de la Russie et du Hezbollah remportera la guerre. La Syrie a subi beaucoup de dommages mais elle a gardé son unité et son indépendance et elle survivra.

La guerre lancée contre le Hezbollah et donc contre le Liban se terminera probablement de la même manière.

Les efforts maniaques des Saoudiens et des Etats-Unis pour contrecarrer une prétendue influence iranienne (et russe), ont permis à l’Iran (et à la Russie) d’améliorer et de sécuriser leur situation bien mieux qu’ils n’auraient jamais pu l’espérer autrement. Je ne comprends vraiment pas pourquoi les Saoudiens pensent que leur nouvelle aventure au Liban va avoir une issue différente. Cela me dépasse.

Traduction : Dominique Muselet

Source : Afrique-Asie,, 06-11-2017

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

 

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De faux arguments pour tuer l’accord nucléaire avec l’Iran, par Paul R. Pillar

Source : Paul R. Pillar, Consortium News , 18-09-2017

Israël et ses partisans américains continuent d’exercer des pressions sur le président Trump pour qu’il annule l’accord nucléaire avec l’Iran, souvent en utilisant des arguments fallacieux que l’ex-analyste de la CIA Paul R. Pillar dissèque.

L’opposition à l’accord nucléaire iranien, connu officiellement sous le nom de Plan d’action global conjoint (JCPOA), a toujours été truffée d’arguments fallacieux. Cela reflète l’illogisme fondamental de la position de ses adversaires : si l’accord devait être mis à la poubelle, cela signifierait la levée d’une panoplie de restrictions sur l’Iran et la réouverture de routes actuellement fermées pour le développement d’une arme nucléaire pour le pays, dont même ses adversaires prétendent constamment qu’il représente une menace sérieuse.

Les principales sources d’opposition n’ont pas grand-chose à voir avec les termes de l’accord lui-même ou avec les questions nucléaires, même si le spectre d’une arme nucléaire iranienne était au centre de la rhétorique de ces mêmes opposants avant que le JCPOA ne soit négocié. Les sources impliquent plutôt des gouvernements du Moyen-Orient qui ont d’autres raisons de tenter de classer à jamais l’Iran en tant que paria, et des éléments aux États-Unis qui veulent tenir des discours de campagne et ruiner les réalisations du gouvernement précédent.

Néanmoins, un nombre suffisant de personnes de bonne volonté est susceptible d’être influencé par certains de ces arguments. L’une des dispositions les plus fréquemment mentionnées concerne les dispositions dites de temporisation, en vertu desquelles des délais (de durées variables, par exemple 10 ou 15 ans) s’appliquent à certaines des restrictions prévues dans le JCPOA.

La première chose à souligner est que cet argument est tout aussi malhonnête que d’autres dans la mesure où si le JCPOA était annulé, ou s’il n’avait jamais été négocié auparavant, l’alternative qui en résulterait serait pire que le JCPOA selon les critères mêmes sur lesquels l’argumentation des opposants est fondée. S’il n’y avait pas de JCPOA, l’Iran ne serait pas exempt de certaines restrictions sur ses activités nucléaires dans 10 ou 15 ans, mais il serait exempt de ces mêmes restrictions à l’heure actuelle.

Il convient ensuite de noter que, même si des délais ont été fixés pour certaines restrictions, d’autres restrictions, qui sont très importantes pour empêcher la mise au point d’armes nucléaires, ont des délais plus longs ou n’expirent pas du tout. C’est le cas de l’interdiction permanente de tout travail iranien sur les dispositifs explosifs nucléaires et de tout retraitement du combustible nucléaire usagé, qui serait nécessaire pour séparer le plutonium. C’est particulièrement vrai pour les aspects importants des dispositions d’inspection renforcées, comme la possibilité pour l’Agence internationale de l’énergie atomique de demander l’accès à des sites non déclarés.

Typologie des accords internationaux

Les traités et accords internationaux ne sont généralement pas irrévocables et n’ont pas force exécutoire à jamais. Aucun gouvernement ne veut s’engager à perpétuité avec ses successeurs face aux changements potentiels de l’environnement international, du comportement et des objectifs des autres États. La plupart des traités et accords internationaux comportent des délais explicites et/ou des clauses de sortie qui autorisent le retrait de l’accord après un préavis, généralement de quelques mois seulement. Le JCPOA n’est pas plus éphémère dans sa conception, et à bien des égards, il est établi davantage pour la durée que l’accord international moyen

La question de savoir si les restrictions et les engagements énoncés dans l’Accord ne subsisteront pas au-delà d’une décennie ou plus, dépendra en fin de compte non pas du libellé d’une clause de temporisation, mais plutôt de la question de savoir si les parties signataires de l’accord continueront de considérer que l’entente incarnée dans l’accord est dans leur intérêt national. Les décideurs iraniens sont parvenus à la conclusion que le fait d’éviter une partie des coûts économiques et politiques du statut de paria résidait davantage dans l’intérêt national iranien que dans une tentative de mise au point d’une arme nucléaire. L’Iran et le P5+1 [Les 5 membres du Conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne, NdT] ont ensuite conclu un marché en vertu duquel l’Iran a accepté de respecter les limites de son activité nucléaire et d’exercer un contrôle plus étroit de cette activité, en échange d’un allègement partiel des sanctions économiques.Au cours des prochaines années, les signataires de l’accord devront continuellement faire face aux mêmes calculs pendant qu’ils négociaient cet accord. Tant qu’ils continueront de considérer le marché comme étant globalement bénéfique, les dispositions du JCPOA perdront de leur vigueur, peut-être grâce à un accord de prorogation relativement simple. Si leurs calculs changent de façon importante pour quelque raison que ce soit, ces dispositions risquent de disparaître. Quoi qu’il en soit, ce ne sera pas l’empreinte d’une clause de temporisation qui déterminera le résultat.

Les opposants au JCPOA affichent certaines de leurs nombreuses incohérences à ce sujet. Donald Trump – l’adversaire qui compte le plus – déclare déjà, seulement quelques années après l’entrée en vigueur de l’accord, que le JCPOA n’est pas dans l’intérêt national des États-Unis et parle de se retirer de l’accord, malgré les engagements qui font partie du texte et que les États-Unis ont signé. Et pourtant, les opposants au JCPOA, qui dépeignent l’Iran comme étant beaucoup moins digne de confiance que les États-Unis, se sont mis d’accord sur les clauses de caducité de ce texte comme s’il représentait un problème majeur qui fera la différence entre le fait que l’Iran possédera ou non l’arme nucléaire d’ici une décennie.

Le traitement de ce problème est une autre indication de leur malhonnêteté argumentative, les clauses de suspension provisoire n’étant qu’un aspect de plus du JCPOA qu’ils peuvent attaquer comme un « vice ». La norme de comparaison qu’ils utilisent implicitement selon laquelle les États-Unis obtiennent tout ce qu’ils veulent sur toute question, est une formule impossible à atteindre. Entre-temps, ils espèrent que leurs auditeurs ne penseront pas à la véritable alternative au JCPOA, qui est l’absence d’accord et l’absence de toute restriction spéciale pour l’Iran.

Une faible base pour d’autres discussions

On a parlé de négociations en vue de prolonger les délais prévus dans le JCPOA. Super – asseyez-vous à une table et faites-le. Il en va de même pour les autres questions concernant l’Iran dont les opposants au JCPOA ne cessent de parler, même si le JCPOA n’a jamais eu l’intention de les traiter. La réouverture d’un canal de communication pourrait au moins aider à gérer d’autres problèmes. C’était là un avantage secondaire des négociations sur l’accord, qui a créé un canal utile au niveau des ministres des Affaires étrangères et qui, faute d’intérêt de la part des États-Unis, est maintenant fermé.

Mais toute nouvelle négociation doit s’appuyer sur le respect scrupuleux, par toutes les parties, des engagements pris dans le cadre du JCPOA. Renoncer à l’un de ces engagements créerait le pire environnement possible pour tenter de conclure de nouveaux accords sur les délais, les missiles balistiques ou quoi que ce soit d’autre.

Il est toutefois peut-être trop tôt pour conclure une entente de prolongation du JCPOA. Les États-Unis seraient-ils prêts à s’engager dès maintenant sur ce que sera leur politique à l’égard de l’Iran dans plus de dix ans ? L’Iran hésitera de la même manière à prendre des engagements aussi loin dans l’avenir, et il ne va pas se contenter de répondre à de nouvelles demandes plus ambitieuses. Comme dans toute négociation internationale, il faut donner quelque chose pour obtenir quelque chose.

En ce qui concerne les arguments sur les clauses de suspension provisoire, les opposants au JCPOA aiment à raconter l’histoire de dirigeants iraniens ayant une stratégie trompeuse et à très long terme, selon laquelle ils ont poussé le P5+1 à adhérer à un accord comportant des limitations temporelles après lesquelles l’Iran construira rapidement une bombe. Non seulement il n’y a aucune preuve d’une telle pensée iranienne, mais l’histoire n’est même pas plausible.

Si les dirigeants de Téhéran voyaient vraiment l’arme nucléaire comme étant plus dans leur intérêt national que de ne pas être un paria économique et politique, accepter un accord dans lequel ils démantèleraient et neutraliseraient une grande partie de leur programme nucléaire, allongeant ainsi considérablement le délai pour fabriquer une bombe nucléaire et se soumettant eux-mêmes à l’accord international de surveillance nucléaire le plus intrusif qui ait jamais existé, serait une façon très étrange de mettre en œuvre une telle stratégie.

Si l’arme nucléaire est quelque part dans l’avenir de l’Iran, ce ne sera pas à cause d’une pensée iranienne supposée et ridiculement irréaliste, mais plutôt parce que le marché qui empêche l’arme nucléaire iranienne aura été rompu par une administration américaine qui a renié les engagements des États-Unis et détruit le JCPOA.

Paul R. Pillar, au cours de ses 28 années à la Central Intelligence Agency, est devenu l’un des meilleurs analystes de l’agence.

Source : Paul R. Pillar, Consortium News , 18-09-2017

 

https://www.les-crises.fr/de-faux-arguments-pour-tuer-laccord-nucleaire-avec-liran-par-paul-r-pillar/

Menaces contre l’Iran, bruits de guerre au Liban et grand basculement … Par Richard Labévière

Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 16-10-2017

Le 13 octobre dernier, Donald Trump a annoncé qu’il ne « certifierait » pas l’accord sur le nucléaire iranien. Il s’agissait, comme tous les 90 jours – selon la loi américaine – de valider auprès du Congrès cet accord international qui vise à empêcher l’Iran de se doter de la bombe atomique. Le 20 mai dernier, c’est-à-dire le jour même de la proclamation officielle du résultat de l’élection présidentielle iranienne, qui a vu une nouvelle victoire du réformateur Hassan Rohani – après un scrutin démocratique exemplaire -, Donald Trump avait appelé, depuis Riyad et devant une cinquantaine de pays sunnites (dont une majorité de dictatures), à isoler l’Iran « qui soutient et finance le terrorisme… ». Et pour que les choses sont bien claires, la Maison blanche a lancé conjointement une vaste campagne de presse internationale pour « appeler tous les pays du monde à s’opposer à la dictature iranienne ».

Sans surprise, Le Monde s’est ainsi empressé de publier le tract de Tom Bossert, conseiller à la sécurité intérieure de la Maison Blanche : « Les Etats-Unis continueront à isoler l’Iran et son allié le Hezbollah »1. Un grand morceau d’anthologie de l’Orwellisation des esprits : « le Hezbollah kidnappe des soldats et des civils, lance des roquettes sur des familles et des enfants israéliens, et prépare des attentats terroristes partout dans le monde ». Bigre ! Monsieur Tom Bossert semble ignorer qu’Israël et le Liban ne sont – toujours – pas en paix, que la Ligne bleue (frontière sud sous le contrôle des Nations unies) n’est toujours pas stabilisée, que le retrait israélien du sud-Liban en juillet 2000 n’a pas été complet puisque les soldats de Tel-Aviv occupent toujours le secteur stratégique des Fermes de Chebaa, afin de contrôler le réseau hydrographique du fleuve Litani et de pomper les nappes phréatiques de la région. Une vieille habitude israélienne !

PROPAGANDE ET VOL DE TERRES ARABLES

Parcourant la Ligne bleue de la prison de Khiam à la ville de Tyr, quelques jours après le retrait israélien, l’auteur de ces lignes s’étonnait de voir la succession d’une cinquantaine de trous énormes – grands comme des immeubles – déchirant la terre libanaise de cette région frontalière. Natif de Khiam, son chauffeur lui expliquait une histoire hallucinante qui – à notre connaissance – n’a jamais été publiée par personne : six mois avant le retrait, les autorités israéliennes ont déployé, sur la frontière du sud-Liban, une noria de pelleteuses et camions-bennes en action jour et nuit pour… voler la terre arable de ces régions, connue pour leur grande fertilité agricole !

A plusieurs reprises, prochetmoyen-orient.ch a rappelé une évidence, maintes fois confirmée par les évolutions du conflit sur le terrain : en s’engageant militairement en Syrie, le Hezbollah a sauvegardé l’intégrité territoriale et politique du Liban !

En investissant le jurd de Qoussair, les régions de Yabroud et Qalamoun durant l’été 2013, le Hezbollah a effectivement empêché Jabhat al-Nosra(Al-Qaïda en Syrie) et l’organisation « Etat islamique » (Dae’ch) de s’emparer de la ville portuaire de Tripoli, dans le nord du Liban. Dans le sud du Pays du Cèdre, le Hezbollah a aussi empêché les hordes de criminels jihadistes de s’implanter durablement, notamment sur le plateau du Golan. Toujours prompts à crier au loup et à la menace terroriste, les Israéliens – pour leur part – livraient armes et matériels de communication aux katibas salafo-jihadistes et soignaient leurs blessés rapatriés vers les hôpitaux des villes du nord d’Israël !

On ne peut pas dire tout et faire n’importe quoi ! Voilà plusieurs décennies que Tel-Aviv s’oppose à la modernisation de l’armée nationale libanaise en empêchant – la France notamment – de lui livrer des matériels opérationnels. Et l’existence de l’aile armée du Hezbollah a toujours été justifiée, par une majorité de Libanais, pour pallier aux insuffisances d’une armée à laquelle Tel-Aviv et Washington interdisaient la livraison de blindés, d’hélicoptères et de missiles. Monsieur Tom Bossert devrait aussi savoir que – chaque jour que Dieu fait – l’armée de l’air et la marine de guerre israéliennes violent allègrement l’espace aérien du Liban et les eaux territoriales de sa Zone économique exclusive (ZEE). En ce moment même, Tel-Aviv cherche à annexer plusieurs « blocs » de la ZEE libanaise riches en gaz et pétrole !

Tout en déniant au Hezbollah le droit d’avoir une représentation parlementaire au sein de l’assemblée nationale libanaise2, Monsieur Tom Bossert l’accuse d’avoir assassiné l’ancien Premier ministre Rafiq Hariri, rien de moins ! Précipitation, ignorance ou manque de maturité ? Peut-être tout à la fois… notre accusateur devrait faire preuve d’une certaine prudence et reprendre les conclusions des juges internationaux successifs qui ont eu à diriger l’enquête. La messe est loin d’être dite et de récentes découvertes contribuent à renforcer la thèse de l’implication de plusieurs services spéciaux occidentaux dans cet assassinat, dont ceux de Tel-Aviv !

Toujours est-il qu’en ce moment dans la région, le ton monte contre le Hezbollah qui avait infligé à l’armée israélienne une sérieuse déculottée durant l’été 2006. Tel-Aviv n’a toujours pas digéré cette humiliation politique et opérationnelle qui a fait voler en éclats le mythe de son invincibilité, ne cessant de répéter que l’heure de la revanche viendrait un jour ! A Beyrouth, les meilleurs analystes militaires craignent une nouvelle guerre déclenchée par Israël : « c’est toujours la même chose lorsque Tel-Aviv et Washington ne peuvent pas s’en prendre directement à Téhéran. Ils cherchent alors à fragiliser ses partenaires et alliés en Syrie et/ou au Liban. Chaque guerre contre notre pays a été précédée d’une campagne contre l’Iran. C’est un peu une loi de thermodynamique », explique un général libanais responsable du renseignement militaire.

Dans ce contexte, on comprend mieux l’étrange discours prononcé par le président libanais Michel Aoun lors de son passage à Paris fin septembre. Durant un bon quart d’heure, il s’était livré à une surprenante apologie du Syria Accountability Act américain3, accompagnée d’une série de critiques envers la Syrie. S’attribuant ainsi à lui seul, le mérite de la restauration de la souveraineté libanaise, Michel Aoun cherchait-il à envoyer un message d’apaisement aux Etats-Unis, à Israël et leurs satellites européens ? D’autres observateurs ont mis ce dérapage sur le compte d’une fatigue certaine et des injures du temps qui passe…

LE GRAND BASCULEMENT

Mais cette fois la campagne américaine tourne mal, parce que les Etats-Unis s’isolent ! Ils sont « plus seuls que jamais contre le peuple iranien », a lancé le président iranien Hassan Rohani dans une récente intervention télévisée. Donald Trump « n’a pas lu le droit international », a déclaré le président iranien : « Est-ce qu’un président peut seul annuler un accord multilatéral et international ? Apparemment, il ne sait pas que cet accord n’est pas un accord bilatéral entre l’Iran et les Etats-Unis ». Le président Hassan Rohani de conclure : « les déclarations [de Donald Trump] sont un tissu d’insultes et d’accusations sans fondements ».

Après la menace du président américain – et à l’unisson avec les responsables de l’AIEA4 – les pays signataires de l’accord sur le nucléaire iranien ont fait état de leurs inquiétudes. Moscou a dénoncé la stratégie d’un Donald Trump « très isolé sur ce dossier ». La chef de la diplomatie européenne Federica Mogherini a mis en garde contre la tentation de « démanteler un accord qui fonctionne et tient ses promesses ».

Dans un communiqué diplomatique mais ferme, la Première ministre britannique Theresa May, la chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron ont souligné qu’ils restaient « engagés » dans et par l’accord, appelant à sa « pleine application par toutes les parties ». Emmanuel Macron, envisageant de se rendre prochainement à Téhéran, est allé jusqu’à s’entretenir avec Hassan Rohani au téléphone, pour l’assurer de « l’attachement de la France » à l’accord de 2015.

Voici le communiqué diffusé vendredi soir dernier par l’Elysée : « nous restons fermement attachés au Plan d’action global commun et à sa mise en œuvre totale par toutes les Parties. La préservation du Plan d’action est dans notre intérêt de sécurité nationale partagé. L’accord nucléaire a été l’aboutissement de 13 années de diplomatie et a constitué une avancée majeure pour faire en sorte que le programme nucléaire iranien ne soit pas détourné à des fins militaires. Le Plan d’action global commun a été entériné à l’unanimité par le Conseil de sécurité des Nations Unies dans la résolution 2231. L’Agence internationale de l’énergie atomique a confirmé de façon répétée, grâce à son programme de vérification et de suivi à long terme, que l’Iran se conformait au Plan d’action. Par conséquent, nous encourageons l’Administration et le Congrès américains à prendre en compte les implications que leur décision aurait pour la sécurité des Etats-Unis et de leurs alliés, avant de prendre toute mesure susceptible de porter atteinte au Plan d’action – par exemple la réimposition envers l’Iran de sanctions levées en vertu de l’accord. Tout en œuvrant pour préserver le Plan d’action, nous partageons des préoccupations quant au programme de missiles balistiques de l’Iran et à ses activités dans la région, qui affectent également nos intérêts de sécurité européens. Nous sommes prêts à prendre de nouvelles mesures adéquates pour traiter ces questions, en étroite coopération avec les États-Unis et tous les partenaires concernés. Nous attendons de l’Iran qu’il s’engage dans un dialogue constructif pour cesser les actions de déstabilisation et œuvrer en vue de solutions négociées. Nos gouvernements ont pris l’engagement de veiller au maintien du Plan d’action global commun. Indépendamment, nous devons faire en sorte que nos préoccupations collectives plus larges soient prises en compte. Nous avons demandé à nos ministres des affaires étrangères d’étudier avec les Etats-Unis les moyens d’avancer sur ces questions ».

Evénement considérable qui marque un grand basculement : pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide, une décision américaine ne va pas s’imposer au monde entier ! Pour une fois, les intérêts américains ne dictent pas leur conduite aux européens ! Et le politologue Hervé Juvin nous fait remarquer qu’en France, on n’a pas suffisamment pris la mesure de ce « grand basculement : la Chine a développé des plateformes en yuans afin de s’émanciper des paiements en dollars.

Les Russes chiffrent désormais leurs exportations gazières et pétrolières en se passant du dollar, comme l’Iran, le Venezuela et d’autres pays comme l’Algérie qui pourraient aussi y venir… Ensuite, beaucoup de décideurs économiques de ces pays se portent acquéreurs d’or sur le marché chinois. En même temps, on sous-estime complètement le réseau d’alliances et de partenariats économiques, financiers et commerciaux que l’Iran a su tisser, non seulement avec la Turquie, mais avec d’autres grands pays du sud comme le Brésil, notamment ».

Hormis l’isolement grandissant des Etats-Unis, l’autre face de ce grand basculement réside dans la multiplication de convergences d’intérêts entre la Russie et la Chine. Cette convergence se traduit aussi sur le plan stratégique, avec ces derniers mois, la multiplication de manœuvres militaires conjointes entre les armées de terre, de l’air et les marines des deux pays.

A L’UNESCO AUSSI

Même basculement avec l’élection d’Audrey Azoulay à la tête de l’UNESCO. A ce sujet, on pourra lire attentivement dans ce numéro Guillaume Berlat, qui a suivi heure par heure le processus électoral avant d’en tirer quelques enseignements utiles pour la suite ! On ne va pas bouder son plaisir : qui aurait pu imaginer deux secondes voir le Qatar être en mesure de présider aux destinées de la vieille dame culturelle des Nations unies ? L’UNESCO n’est pas le PSG, et il ne suffit pas d’acheter quelques musées et des marques de haute couture de l’intelligence pour s’imposer comme une terre de grande culture capable de veiller aux patrimoines de l’humanité et à la diversité culturelle.

Accusant l’UNESCO d’avoir pris trop de décisions en faveur de la défense de la culture palestinienne, les Etats-Unis et Israël ont décidé de quitter l’organisation. Là encore, bonne nouvelle, très bonne nouvelle qui permet d’y voir enfin plus clair… entre les marchands de soupes qui considèrent les cultures comme des savonnettes et des boîtes de sardines et ceux qui estiment que les productions culturelles ne peuvent être soumises aux seules lois du marché, comme les ressources naturelles et les produits manufacturés.

Bien-sûr, ajoute Guillaume Berlat, ensuite il faudra assumer cette vision politique ô combien honorable, mais surtout, mettre sur la table les moyens sonnants et trébuchants permettant de la mettre en œuvre ! Dans tous les cas de figure, ces évolutions sont positives, parce que symptomatiques de l’évolution d’un monde moins unilatéral, moins soumis à l’hyperpuissance d’un seul pays. Ces évolutions, ces différentes faces du Grand basculement constituent autant d’opportunités pour – peut-être – le retour d’une certaine idée de la France.

UNE CERTAINE IDEE DE LA FRANCE

Dans son excellent article qui fait la une de la dernière livraison du Monde diplomatique, l’ancien ambassadeur de France en Russie Jean de Gliniasty5 note que le président Emmanuel Macron aurait pris quelque distance avec l’école néo-conservatrice française qui a fait main basse sur le Quai d’Orsay depuis 15 ans, soulignant à nouveau la singularité de la position française, baptisée « gaullo-mitterrandienne ».

Relevant que « les élites hexagonales, de plus en plus formées selon des modèles homogènes de type euro-américain ( en vertu du processus de Bologne notamment ), pensent de façon « globalisée » plutôt que selon des préoccupations nationales ». Cette déviation « idéologique » de notre diplomatie, qui nous a conduit à nous tromper lourdement sur des dossiers aussi stratégiques que ceux des crises de Syrie et d’Ukraine notamment, nous fait ignorer la pesanteur de l’histoire, la diplomatie faisant alors l’économie d’une analyse objective des rapports de forces. « Le résultat a été catastrophique partout », note encore Jean de Gliniasty avant d’ajouter : « paradoxe ! Avec un effet retard d’une dizaine d’années et après s’être opposée à l’intervention en Irak en 2003, la France chevauche les valeurs néoconservatrices américaines. Autre paradoxe : c’est au moment où le monde multipolaire, appelé en son temps de ses vœux par la France gaullo-mitterrandienne, est en passe d’advenir que Paris se montre incapable d’en affronter les complexités et les dangers ».

En définitive, le retour à une diplomatie incarnant nos souveraineté et indépendance nationales n’est possible que si la tension avec la Russie s’apaise sur le Vieux continent. « Une conférence sur la paix et la sécurité en Europe pour refonder l’accord d’Helsinki de 1975, mis à mal par les uns et les autres depuis la chute de l’empire soviétique (Kosovo, extension de l’OTAN, Crimée, etc.), pourrait constituer une approche prometteuse », conclut l’ambassadeur. Il serait aussi peut-être temps – comme prochetmoyen-orient.ch le préconise depuis plusieurs années – d’adopter une position plus pragmatique sur le dossier de la guerre civilo-globale de Syrie, notamment en rouvrant l’ambassade de France à Damas, fermée par Alain Juppé en mars 2012.

Richard Labévière
16 octobre 2017

1 Le Monde, 10 octobre 2017.
2 Avec 13 députés, le Hezbollah constitue avec Amal et ses alliés la deuxième force politique de l’assemblée nationale libanaise.
3 La Loi sur la responsabilité en Syrie et la restauration de la souveraineté libanaise ( SALSRA ) est un projet de loi du Congrès des États-Unis adopté le 12 décembre 2003. L’objectif est de mettre fin à ce que les États-Unis considèrent comme un soutien syrien au terrorisme, de mettre fin à la présence syrienne au Liban, en vigueur depuis la fin de la guerre civile libanaise en 1990, de cesser l’importation illégale de pétrole iraquien par la Syrie et de mettre fin aux envois de matériels militaires aux forces anti-américaines en Irak.
4 L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) est une organisation internationale qui travaille sous l’égide de l’ONU. Elle rend un rapport annuel à l’Assemblée générale des Nations unies et à chaque fois qu’elle est saisie par le Conseil de sécurité. Fondée en 1957 et basée à Vienne (Autriche), elle s’efforce de promouvoir les usages pacifiques de l’énergie nucléaire et à limiter le développement de ses applications militaires.
5 Auteur de La Diplomatie au péril des « valeurs ». Editions l’Inventaire, 2017.

Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 16-10-2017

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

Une réponse à Menaces contre l’Iran, bruits de guerre au Liban et grand basculement … Par Richard Labévière

  1. Fritz Le 02 novembre 2017 à 07h14

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    Cela fait vingt-cinq ans (un quart de siècle !) que l’Iran est accusé de développer un programme nucléaire illicite. Vers 2006-2007, plusieurs auteurs néocons annonçaient “la bombe iranienne” comme imminente. A ce moment-là, une attaque américaine et/ou israélienne contre l’Iran aurait été applaudie par la “communauté internationale”, entendez la meute des caniches occidentaux.

    Les réactions de Macron, Merkel et May montrent que la roue tourne… La Syrie a résisté au djihad islamo-atlantiste, l’Iran résistera lui aussi à une agression des puissances nucléaires qui menacent la paix du monde. Et le bloc occidental pourrait voler en éclats à cette occasion.

     

    https://www.les-crises.fr/menaces-contre-liran-bruits-de-guerre-au-liban-et-grand-basculement-par-richard-labeviere/

Faillite d’un empire : la stratégie militaire de la Russie et de la Chine pour contenir les États-Unis

Faillite d’un empire :
la stratégie militaire de la Russie et de la Chine pour contenir les États-Unis

Résultats de recherche d'images pour « Federico Pieraccini »Par Federico Pieraccini – Le 25 septembre 2017 – Source Strategic Culture

En examinant le paysage politique mondial au cours du dernier mois, deux tendances deviennent plus apparentes. L’infâme puissance militaire et économique dont dispose l’Amérique est en déclin, alors que dans le domaine multipolaire, une série d’infrastructures, de mécanismes et de procédures ont été accélérés pour contenir et limiter les effets négatifs du déclin du moment unipolaire américain. Cette série de trois articles se concentrera d’abord sur l’aspect militaire des changements en cours, puis sur l’économie en jeu et enfin sur la façon et les raisons pour lesquelles les petits pays passent du camp unipolaire au domaine multipolaire.

A Failing Empire: Russia and China's Military Strategy to Contain the US

L’une des conséquences les plus tangibles du déclin du pouvoir militaire américain peut être observée dans le conflit syrien. Au cours des dernières semaines, l’armée arabe syrienne (AAS) et ses alliés ont achevé la libération historique et stratégique de Deir ez-Zor, ville assiégée depuis plus de cinq ans par des islamistes d’al-Qaïda et de Daech. L’accent est maintenant mis sur les champs de pétrole au sud de la ville libérée, avec une course effrénée entre les forces démocratiques syriennes (FDS) soutenues par les États-Unis et l’armée syrienne (AAS) pour libérer les territoires encore détenus par Daech. Le but final est de revendiquer les ressources de la Syrie et de renforcer la faible position américaine – les États-Unis ne font même pas partie des pourparlers de paix d’Astana – dans les futures négociations concernant l’avenir du pays. Pour comprendre à quel point les États-Unis rêvent de diviser la Syrie, il suffit de noter leurs échecs répétés dans la libération d’Alep puis de Deir ez-Zor, et maintenant pour la traversée de l’Euphrate. Malgré les intimidations américaines, les menaces et parfois même l’agression directe, l’armée syrienne a continué à travailler contre Daech dans la province de Deir ez-Zor, avançant sur des sites riches en pétrole. Grâce à la protection accordée par l’armée de l’air de la Fédération de Russie pendant le conflit, Damas a obtenu un parapluie protecteur nécessaire pour résister aux tentatives des États-Unis de balkaniser le pays.

Une nouvelle confirmation de la stratégie ratée de Washington pour diviser le pays à la yougoslave, semble évidente au vu du réalignement stratégique des alliés les plus fidèles de Washington dans la région et au-delà. Au cours des dernières semaines, plusieurs réunions ont eu lieu à Astana et à Moscou entre Poutine et Lavrov avec leurs homologues turcs, saoudiens et israéliens. Ces réunions ont tracé les lignes directrices pour l’avenir de la Syrie grâce aux lignes rouges de Moscou, en particulier concernant le désir d’Israël de poursuivre le changement de régime en Syrie et son attitude agressive envers l’Iran. Même les alliés les plus fidèles des États-Unis commencent à planifier un avenir en Syrie avec Assad comme président. Les alliés américains ont commencé à montrer un changement pragmatique vers une réconciliation avec les factions qui gagnent manifestement la guerre et vont décider du futur. Les rêves et les désirs de longue date des cheikhs (Arabie saoudite) et des sultans (Erdogan) pour refaçonner la Syrie et le Moyen-Orient à leur image sont terminés et ils le savent. Les alliés de Washington ont été déçus, les États-Unis étant incapables de tenir leurs promesses de réaliser un changement de régime à Damas. Les conséquences pour les États-Unis viennent de commencer. Sans une posture militaire capable de faire plier adversaires et amis à leur volonté, les États-Unis devront commencer à faire face à une nouvelle réalité qui implique compromis et négociation, ce à quoi les États-Unis ne sont pas habitués.

Un exemple de ce qui peut arriver si Washington décide d’aller contre un ancien allié peut être vu dans la crise du Golfe impliquant le Qatar. Depuis le début de l’agression contre la Syrie, le petit émirat a été au centre de complots et de projets visant à armer et à financer des djihadistes au Moyen-Orient et en Syrie. Cinq ans plus tard, le Conseil de coopération du Golfe, après avoir dépensé des milliards de dollars sans avoir rien obtenu en Syrie, a plongé dans une lutte fratricide entre le Qatar et d’autres pays comme l’Arabie saoudite, le Koweït, les EAU et l’Égypte. Ces derniers accusent Doha de financer le terrorisme, une vérité indéniable. Mais ils omettent de reconnaître leurs propres liens avec les djihadistes (l’Égypte dans ce cadre est exclue, se battant continuellement avec des terroristes inspirés par les Frères musulmans dans le Sinaï), montrant une hypocrisie avec laquelle seuls les grands médias peuvent rivaliser.

Les conséquences des actions de Riyad contre Doha, appuyées par une grande partie de l’establishment américain, semblent avoir, presque six mois plus tard, poussé le Qatar et l’Iran à rouvrir des relations diplomatiques. Ce sont deux pays qui, pendant des années, ont été opposés au cours de nombreux conflits au Moyen-Orient, reflétant les contrastes et les divisions dictés par les positions respectives de Téhéran et de Riyad. Cela ne semble plus être le cas, Doha et Téhéran se sont rapprochés et contournent les sanctions et les blocages, surmontant leurs difficultés communes. Ce changement ne peut être vu, par Riyad, que comme un échec stratégique.

En regardant six ans en arrière on constate que l’une des raisons de l’éruption du conflit en Syrie a tout à voir avec le fameux pipeline que l’Iran avait l’intention de construire pour relier l’Irak et la Syrie. Ce qui est incroyable, c’est que la fin du conflit verra la construction d’un nouveau pipeline entre les pays qui ont eu pendant des années des objectifs stratégiques opposés et divergents. L’Iran et le Qatar sont actuellement en train de conclure des accords commerciaux, et des rumeurs prétendent qu’un effort conjoint pour construire un nouveau pipeline, qui devrait traverser l’Irak et la Syrie pour aboutir en Méditerranée, est en cours. L’idée est d’exploiter en commun le plus grand gisement de gaz du monde et devenir ainsi un nouveau fournisseur pour l’Europe, qui cherche à diversifier ses importations d’énergie. Riyad et Washington devront assumer l’entière responsabilité de cet échec de proportion phénoménale.

Un signe clair de la rapidité avec laquelle les choses changent dans la région, et au-delà, vient d’Israël. Même l’État juif a dû renoncer à tout rêve d’expansion territoriale en Syrie, malgré plusieurs tentatives de Netanyahou pour persuader Poutine du danger existentiel auquel Israël est confronté avec la présence de l’Iran en Syrie. Poutine, intelligent et pragmatique, est capable de faire savoir à Israël que toute demande d’imposer des conditions à la Russie ou à ses alliés en Syrie sera fermement rejetée. Mais en même temps, Moscou et Tel-Aviv continueront à entretenir de bonnes relations. Les figures politiques russes sont bien trop intelligentes pour jouer un double jeu avec leurs alliés de longue date en Syrie ou pour sous-estimer la capacité d’Israël à perturber la région en la plongeant dans le chaos. En outre, Assad a invité la Russie en Syrie, ainsi que l’Iran et le Hezbollah. Même si Poutine était disposé à aider Netanyahou, ce qui est douteux, le droit international l’interdit. Si quelque chose est clair, c’est que Moscou respecte le droit international comme peu de pays le font. Toutes les autres nations étrangères opérant en Syrie ou survolant les cieux syriens n’ont pas le droit d’y être, pour commencer, et encore moins d’imposer des décisions à un pays souverain.

Si Tel-Aviv avait pour objectif d’étendre la frontière illégale sur le plateau du Golan en procédant à un changement de régime, la situation est complètement différente six ans plus tard. L’Iran a étendu son influence en Syrie grâce à l’aide fournie à Damas dans la lutte contre le terrorisme. Le Hezbollah a augmenté son expérience et son arsenal militaire, en élargissant son réseau de contacts et de sympathisants à travers le Moyen-Orient. Le Hezbollah et l’Iran sont considérés comme des artisans de la paix au Moyen-Orient, jouant un rôle positif dans la lutte contre le fléau du terrorisme djihadiste, ainsi que contre Israël et l’Arabie saoudite, qui ont essayé d’aider les organisations terroristes avec des armes et de l’argent. Washington, Riyad et Tel-Aviv se retrouvent six ans plus tard dans un environnement totalement différent, avec des voisins hostiles, des amis moins collaboratifs et, en général, un Moyen-Orient en orbite autour des sphères d’influence iranienne et russe.

Un autre indicateur du déclin des Américains en termes militaires apparaît clairement dans la péninsule coréenne. La RPDC a construit une capacité nucléaire complète grâce à un programme de développement qui ne s’est guère préoccupé des menaces américaines, sud-coréennes et japonaises. L’impératif pour Pyongyang était de créer un moyen de représailles nucléaires capable de dissuader les nombreux décideurs américains souhaitant imposer un changement de régime en Corée du Nord. L’importance stratégique d’un changement de régime en RPDC suit la stratégie de confinement et d’encerclement de la République populaire de Chine, une doctrine bien connue sous le nom de pivot vers l’Asie, et qui a échoué.

En dehors de la dissuasion nucléaire de la Corée du Nord, les États-Unis sont incapables d’attaquer celle-ci, car elle a patiemment mis en place des moyens conventionnels dissuasifs. Trump et ses généraux continuent la rhétorique du feu et des flammes, entraînant Séoul et Tokyo dans un dangereux jeu d’escalade entre deux puissances nucléaires. Sans surprise, les mots de Trump inquiètent tout le monde dans la région, en particulier la République de Corée du Sud, qui paierait le prix le plus lourd si la guerre éclatait. À la lumière de cette évaluation, il convient de souligner que l’option militaire est tout simplement impensable, Séoul et peut-être même Tokyo étant prêts à rompre avec l’allié américain en cas d’action unilatérale désastreuse contre Pyongyang.

Kim Jong-un, ainsi que Assad et d’autres dirigeants du monde confrontés à la pression de Washington, ont pleinement compris et tiré parti de la baisse du pouvoir militaire américain. Trump et son cercle proche de généraux menacent complètement dans le vide, incapables de changer le cours des événements dans différentes régions du monde, du Moyen-Orient à la péninsule coréenne. Que ce soit par l’action directe ou par procuration, on voit peu de changements et les résultats sont toujours les mêmes, montrant un échec continu dans les objectifs et les intentions.

La règle sous-jacente qui guide les décideurs américains est que si un pays ne peut pas être contrôlé, comme l’Arabie saoudite, et ne servir que les intérêts américains à travers quelque chose comme le pétrodollar, ce pays est inutile et doit être détruit afin d’empêcher d’autres concurrents d’élargir leurs liens avec lui. L’exemple libyen est encore frais dans l’esprit de tout le monde. Heureusement pour le monde, la Russie est intervenue militairement, et à plus d’une occasion, elle a saboté ou dissuadé l’armée américaine de prendre des mesures imprudentes comme en Ukraine, en Syrie et en Corée du Nord.

En ce sens, la défaite d’Hillary Clinton, plus que la victoire de Trump, semble avoir insufflé un sens à cet empire en déclin, si l’on ne tient pas compte de la forte rhétorique persistante. On ne peut que frémir en imaginant une présidence de Clinton dans l’environnement actuel, avec une ruée prévisible à toute vitesse vers un conflit avec la Russie, en Ukraine et en Syrie ou une impasse nucléaire avec la RPDC en Asie.

Trump et ses généraux s’adaptent lentement à une nouvelle réalité où il n’est pas seulement impossible de contrôler les pays, mais où il est de plus en plus difficile de les détruire. La vieille doctrine du chaos constructeur, imposée au monde en vue d’émerger, une fois que la poussière est retombée, en tant que puissance hégémonique, apparaît maintenant comme un lointain souvenir. En regardant le Moyen-Orient, même la Syrie, malgré une destruction sans précédent, est sur la voie de la reconstruction et de la pacification.

La puissance militaire russe et la puissance économique chinoise ont ainsi joué un rôle inestimable dans le blocage de la machine de guerre américaine. La Corée du Nord a même franchi une étape supplémentaire en construisant un moyen dissuasif nucléaire et conventionnel, empêchant les États-Unis d’influencer les événements nationaux en provoquant la destruction et le chaos.

Bien que cette réalité soit difficile à digérer pour Washington, il doit l’accepter. Après presque soixante-dix ans de chaos impérialiste et de destruction partout dans le monde, les amis et les ennemis de l’Amérique commencent à réagir à cette situation. Washington se retrouve avec un président plein de bruit et de fureur, mais la posture militaire crédible n’est plus qu’une chose du passé.

Les mécanismes financiers qui ont permis ces dépenses militaires aveugles reposent sur le lien intrinsèque entre le dollar, le pétrole et le rôle de l’argent américain comme monnaie de réserve mondiale. La transition de l’ordre mondial d’une réalité unipolaire à une réalité multipolaire est profondément liée aux stratégies économiques et diplomatiques de la Russie et de la Chine. Le prochain article explorera le rôle de l’or, de l’investissement, de la diplomatie et du petro-yuan, autant de facteurs décisifs qui ont accéléré la transformation et la division du pouvoir à l’échelle mondiale.

Federico Pieraccini

 

http://lesakerfrancophone.fr/faillite-dun-empire-la-strategie-militaire-de-la-russie-et-de-la-chine-pour-contenir-les-etats-unis

 

Trump ne « certifiera » pas l’accord sur le nucléaire iranien (sources concordantes)

Trump ne « certifiera » pas l’accord sur le nucléaire iranien (sources concordantes)

Washington – Donald Trump, qui juge que l’Iran ne respecte pas « l’esprit » de l’accord nucléaire, devrait annoncer la semaine prochaine qu’il ne le « certifie » pas, selon des sources concordantes, renvoyant de fait la balle dans le camp du Congrès.

Une loi oblige le président américain à dire au Congrès, tous les 90 jours, si l’Iran respecte le texte et si la levée des sanctions qui l’accompagne est bien dans l’intérêt national des Etats-Unis. Il a jusqu’ici « certifié » l’accord mais a fait savoir que l’échéance cruciale serait la prochaine, le 15 octobre.

Plusieurs responsables qui sont au fait des délibérations de la Maison Blanche ont indiqué à l’AFP que le président a fait clairement savoir qu’il ne souhaitait pas certifier une nouvelle fois le respect de l’accord. Mais aucune décision formelle n’a encore été prise.

Le Washington Post comme le New York Times, indiquent également vendredi que le président ne certifiera pas que l’Iran respecte cet accord.

« Comme il l’a indiqué, le président a pris sa décision », a déclaré la porte-parole de la Maison Blanche Sarah Huckabee-Sanders jeudi, évoquant une annonce « dans les jours à venir ».

« Ce sera une stratégie globale », a-t-elle ajouté, sans autre précisions.

Toutefois, des responsables de la Maison Blanche ont incité à la prudence concernant les informations sur un discours du président Trump jeudi prochain au cours duquel il rendrait sa décision publique.

En cas de « non-certification », la loi donne au Congrès 60 jours pour décider de réimposer ou non des sanctions.

Washington pourrait tenter de mettre à profit ce délai pour arracher à ses partenaires européens l’engagement de rouvrir des négociations avec Téhéran. Mais une telle démarche ouvrirait aussi une période de grande incertitude liée à l’attitude qu’adopterait alors l’Iran.

Poids lourd de l’administration Trump, le ministre de la Défense Jim Mattis a affirmé mardi que, selon lui, maintenir cet accord nucléaire était dans l’intérêt national des Etats-Unis.

« Ils n’ont pas respecté l’esprit de cet accord », a dit jeudi M. Trump, évoquant ce document conclu entre Téhéran et les grandes puissances qui vise à garantir le caractère strictement pacifique et civil du programme nucléaire iranien en échange d’une levée progressive des sanctions.

« Le régime iranien soutient le terrorisme et exporte la violence et le chaos à travers le Proche-Orient », a-t-il souligné au début d’une réunion à la Maison Blanche en présence des principaux responsables militaires du pays.

« C’est la raison pour laquelle nous devons mettre un terme à l’agression constante de l’Iran et à ses ambitions nucléaires », a-t-il poursuivi.

« Nous ne devons pas permettre à l’Iran d’obtenir des armes nucléaires », a-t-il martelé. Interrogé sur sa décision à venir, il a assuré qu’il la ferait connaître « très prochainement ».

« C’est peut-être bien le calme avant la tempête », a-t-il ajouté, sans donner davantage de précisions.

(©AFP / 06 octobre 2017 16h44)

 

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