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Six projets contradictoires d’ordre mondial

Six projets contradictoires d’ordre mondial

par Thierry Meyssan

Les six principales puissances mondiales abordent la réorganisation des relations internationales en fonction de leurs expériences et de leurs rêves. Prudemment, elles entendent d’abord défendre leurs intérêts avant de promouvoir leur vision du monde. Thierry Meyssan décrit leurs positions respectives avant que la lutte ne commence.RÉSEAU VOLTAIRE | DAMAS (SYRIE) | 19 NOVEMBRE 2019 عربيΕΛΛΗΝΙΚΆENGLISHESPAÑOLITALIANOPORTUGUÊSROMÂNĂРУССКИЙTÜRKÇEDEUTSCH

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Le retrait US de Syrie, même si celui-ci a été immédiatement corrigé, indique avec certitude que Washington n’entend plus être le gendarme du monde, l’« Empire nécessaire ». Il a déstabilisé sans attendre toutes les règles des relations internationales. Nous sommes entrés dans une période de transition au cours de laquelle chaque grande puissance poursuit un nouvel agenda. En voici les principaux.

Les trois « grands »

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Les États-Unis d’Amérique

L’effondrement de l’Union soviétique aurait pu provoquer celui des USA dans la mesure où les deux Empires étaient adossés l’un à l’autre. Il n’en fut rien. Le président George Bush Sr s’assura avec l’opération « Tempête du désert » que Washington devienne le leader incontesté de toutes les nations, puis il démobilisa 1 million de soldats et proclama la recherche de la prospérité.

Les sociétés transnationales scellèrent alors un pacte avec Deng Xiaoping pour faire fabriquer leurs produits par des ouvriers chinois, vingt fois moins payés que leurs homologues états-uniens. Il s’en suivit un développement considérable des transports internationaux de marchandises, puis la disparition progressive des emplois et des classes moyennes aux USA. Le capitalisme industriel était supplanté par un capitalisme financier.

À la fin des années 90, Igor Panarine, professeur à l’Académie diplomatique russe, analyse l’effondrement économique et psychologique de la société états-unienne. Il émit l’hypothèse de l’éclatement de ce pays sur le modèle de ce qui était advenu de l’Union soviétique avec l’apparition de nouveaux États. Pour repousser l’effondrement, Bill Clinton affranchit son pays du droit international avec l’agression de la Yougoslavie par l’Otan. Cet effort s’avérant insuffisant, des personnalités US imaginent d’adapter leur pays au capitalisme financier et d’organiser, par la force, les échanges internationaux pour que la période à venir soit un « nouveau siècle américain ». Avec George Bush Jr., les États-Unis abandonnèrent leur position de nation leader et tentèrent de se transformer en un pouvoir unipolaire absolu. Ils lancèrent la « guerre sans fin » ou « guerre au terrorisme » pour détruire une à une toutes les structures étatiques du « Moyen-Orient élargi ». Barack Obama poursuivit cette quête en y associant une kyrielle d’alliés.

Cette politique porta ses fruits, mais seul un très petit nombre en profita, les « super-riches ». Les États-uniens réagirent en élisant Donald Trump à la présidence de l’État fédéral. Celui-ci rompit avec ses prédécesseurs et, comme Mikhaïl Gorbatchev en URSS, tenta de sauver les USA en les allégeant de leurs engagements les plus coûteux. Il relança son économie en encourageant les industries nationales contre celles qui avaient délocalisé leurs emplois. Il subventionna l’extraction de pétrole de schiste et parvint à prendre le contrôle du marché mondial des hydrocarbures malgré le cartel formé par l’OPEP et la Russie. Conscient que son armée est d’abord une énorme bureaucratie, gaspillant un budget colossal pour des résultats insignifiants, il cessa le soutien à Daesh et au PKK, négociant avec la Russie une voie pour en terminer avec la « guerre sans fin » en y perdant le moins possible.

Dans la période à venir, les États-Unis seront prioritairement mués par la nécessité d’économiser sur toutes leurs actions à l’étranger, jusqu’à les abandonner si nécessaire. La fin de l’impérialisme n’est pas un choix, mais une question existentielle, un réflexe de survie.

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La République populaire de Chine

Après la tentative de coup d’État de Zhao Ziyang et le soulèvement de Tienanmen, Deng Xioping entreprit son « voyage vers le Sud ». Il annonça que la Chine continuerait sa libéralisation économique en nouant des contrats avec les multinationales US.

Jiang Zemin poursuivit sur cette voie. La côte se transforma en « atelier du monde », provoquant un gigantesque développement économique. Progressivement il nettoya le Parti communiste de ses caciques et veilla à ce que les emplois bien rémunérés s’étendent à l’intérieur des terres. Hu Jintao, soucieux d’une « société harmonieuse », abroge les impôts que payaient les paysans dans les régions intérieures toujours pas touchées par le développement économique. Mais il ne parvint pas à maîtriser les pouvoirs régionaux et sombra dans une affaire de corruption.

Xi Jinping se proposa d’ouvrir de nouveaux marchés en construisant un projet titanesque de voies commerciales internationales, les « routes de la soie ». Cependant ce projet arriva trop tard car, à la différence de l’antiquité, la Chine ne propose plus de produits originaux, mais ce que vendent les sociétés transnationales en moins chers. Ce projet fut accueilli comme une bénédiction par les pays pauvres, mais redouté par les riches qui se préparent à le saboter. Xi Jinping reprend position dans tous les îlots que son pays avait abandonnés en mer de Chine, lors de l’effondrement de l’Empire Qing et de l’occupation par les huit armées étrangères. Conscient de la puissance de destruction des Occidentaux, il fait alliance avec la Russie et s’interdit toute initiative politique internationale.

Dans la période à venir, la Chine devrait affirmer ses positions dans les instances internationales en conservant à l’esprit ce que les Empires coloniaux lui infligèrent au XIXème siècle. Mais elle devrait s’interdire d’intervenir militairement et rester une puissance strictement économique.

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La Fédération de Russie

Lors de l’effondrement de l’URSS, les Russes ont cru qu’ils allaient se sauver en adhérant au modèle occidental. En fait, l’équipe de Boris Eltsine, formée par la CIA, organisa le pillage des biens collectifs par quelques individus. En deux ans, une centaine d’entre eux, à 97 % issus de la minorité juive, s’accaparèrent tout ce qui était disponible et devinrent milliardaires. Ces nouveaux oligarques se livrèrent une bataille sans merci à coup de mitraillettes et d’attentats en plein Moscou, tandis que le président Eltsine faisait bombarder le parlement. Sans réel gouvernement, la Russie n’était plus qu’une épave. Des chefs de guerre et des jihadistes armés par la CIA organisèrent la sécession de la Tchétchénie. Le niveau de vie et l’espérance de vie s’effondrèrent.

En 1999, le directeur du FSB, Vladimir Poutine sauva le président Eltsine d’une enquête pour corruption. En échange, il fut nommé président du Conseil des ministres ; poste qu’il utilisa pour contraindre le président à la démission et se faire élire sa place. Il mit en place une vaste politique de restauration de l’État : il mit fin à la guerre civile en Tchétchénie et abattit méthodiquement tous les oligarques qui refusèrent de se plier devant l’État. Le retour de l’ordre fut aussi la fin du fantasme occidental des Russes. Le niveau de vie et l’espérance de vie se redressèrent.

Ayant rétabli l’état de droit, Vladimir Poutine ne se représenta pas à l’issue de deux mandats consécutifs. Il soutint un pâle professeur de droit, adulé par les États-Unis, Dmitry Medvedev, pour lui succéder. Mais n’ayant pas l’intention de laisser le pouvoir dans des mains faibles, il se fit nommer Premier ministre jusqu’à sa réélection comme président, en 2012. Croyant à tort que la Russie allait s’effondrer à nouveau, la Géorgie attaqua l’Ossétie du Sud, mais trouva instantanément le Premier ministre Poutine sur son passage. Celui-ci constata alors l’état pitoyable de l’armée rouge, mais parvint à vaincre grâce à l’effet de surprise. Réélu à la présidence, il s’attacha à réformer la Défense. Il mit à la retraite des centaines de milliers d’officiers, souvent désabusés et parfois ivrognes, et plaça le général tuvan (turcophone de Sibérie) Sergueï Choïgou au ministère de la Défense.

Reprenant un mode de gestion russe traditionnel, Vladimir Poutine sépara le budget civil d’une partie du budget militaire. Le premier est voté par la Douma, le second est secret. Il restaura la recherche militaire, tandis que les États-Unis imaginaient ne plus avoir à investir dans ce domaine. Il testa quantité d’armes nouvelles —dont des armes hypersoniques qui bouleversèrent la stratégie— avant de déployer la nouvelle armée rouge au secours de la Syrie. Il expérimenta ses nouvelles armes en situation de combat et décida celles qui seraient produites et celles qui seraient abandonnées. Il organisa une permutation trimestrielle de ses troupes afin que toutes, les unes après les autres, s’aguerrissent. La Fédération de Russie qui, en 1991, n’était plus rien est devenue en dix-huit ans la première puissance militaire mondiale.

Simultanément, il utilisa le coup d’État nazi en Ukraine pour récupérer la Crimée, un territoire russe administrativement rattaché à l’Ukraine par Nikita Khrouchtchev. Il affronta alors une campagne de sanctions agricoles de l’Union européenne qu’il utilisa pour créer une production intérieure autosuffisante.

Il noua une alliance avec la Chine et lui imposa de modifier son projet de routes de la soie en intégrant les besoins de communication du territoire russe pour fonder un « Partenariat de l’Eurasie élargie ».

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Durant les années à venir, la Russie va tenter de réorganiser les relations internationales sur deux bases :
 séparer les pouvoirs politiques et religieux ;
 restaurer le droit international sur les bases formulées par le Tsar Nicolas II.

Les Européens de l’Ouest

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Le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord

Lors de la chute de l’URSS, le Royaume-Uni souscrivit avec des réserves au Traité de Maastricht. Le Premier ministre conservateur John Major entendait profiter de l’État supranational en construction tout en tenant sa monnaie à l’écart. Il se réjouit donc lorsque George Soros attaqua la Livre et la contraignit à sortir du SME (« serpent monétaire »). Son successeur, le travailliste Tony Blair redonna sa pleine indépendance à la Banque d’Angleterre et envisagea de quitter l’UE pour rejoindre l’ALENA. Il transforma la défense des intérêts de son pays en substituant des références aux Droits de l’homme au respect du Droit international. Il se fit le promoteur des politiques US de Bill Clinton, puis de George Bush Jr, encourageant et justifiant l’élargissement de l’Union européenne, la « guerre humanitaire » contre le Kosovo, puis le renversement du président iraquien Saddam Hussein. En 2006, il élabora le plan du « printemps arabe » et le soumit aux USA.

Gordon Brown hésita à poursuivre cette politique et tenta de retrouver une marge de manœuvre, mais son énergie fut happée par la crise financière de 2008, qu’il parvint pourtant à traverser. David Cameron mit en œuvre, avec Barack Obama, le plan Blair-Bush de « printemps arabe », notamment la guerre contre la Libye, mais à terme il ne parvint que partiellement à placer les Frères musulmans au pouvoir au Moyen-Orient élargi. En définitive, il démissionna après le vote par les électeurs du Brexit alors que le projet de rejoindre l’ALENA n’était plus à l’ordre du jour.

Theresa May se proposa d’appliquer le Brexit en ce qui concerne la sortie de l’État supranational du Traité de Maastricht, mais pas en ce qui concerne la sortie du marché commun antérieur à Maastricht. Elle échoua et fut remplacée par le biographe de Winston Churchill, Boris Johnson. Celui-ci décida de sortir totalement de l’Union européenne et de réactiver la politique étrangère traditionnelle du royaume : la lutte contre tout État concurrent sur le continent européen.

Si Boris Johnson reste au pouvoir, le Royaume-Uni devrait dans les prochaines années tenter de dresser l’Union européenne et la Fédération de Russie l’une contre l’autre.

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La République française

François Mitterrand n’a pas compris la dislocation de l’URSS, allant jusqu’à soutenir le putsch des généraux contre son homologue russe, Mikhaïl Gorbatchev. Quoi qu’il en soit, il y a vu une opportunité pour construire un État supranational européen, suffisamment grand pour rivaliser avec les USA et la Chine dans la continuité de la tentative napoléonienne. Aussi a-t-il promu, avec le chancelier Helmut Kohl, l’unification allemande et le Traité de Maastricht. Inquiet de ce projet d’États-Unis d’Europe, le président Bush Sr, convaincu de la « doctrine Wolfowitz » de prévenir le surgissement d’un nouveau challenger du leadership US, le contraignit à accepter la protection de l’UE par l’Otan et son élargissement aux ex-membres du Pacte de Varsovie. François Mitterrand utilisa la cohabitation et le ministre gaulliste de l’Intérieur, Charles Pasqua, pour combattre les Frères musulmans que la CIA lui avait fait accepter en France et que le MI6 utilisait pour évincer la France d’Algérie.

Jacques Chirac développa la dissuasion française en terminant les essais nucléaires aériens dans le Pacifique avant de passer aux simulations et de signer le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE). Simultanément, il adapta les armées aux besoins de l’Otan en mettant fin au service militaire obligatoire et en intégrant le comité militaire (planification) de l’Alliance. Il soutint l’initiative de l’Otan contre la Yougoslavie (guerre du Kosovo), mais —après avoir lu et étudié L’Effroyable imposture [1]— prit la tête de l’opposition mondiale à l’agression contre l’Iraq. Cet épisode lui permit de se lier avec le chancelier Schröder et de faire avancer l’État supranational européen qu’il concevait toujours comme un outil d’indépendance autour du couple franco-allemand. Déstabilisé par l’assassinat de son partenaire en affaires, Rafic Hariri, il se retourna contre la Syrie que les États-Unis désignaient comme le commanditaire du meurtre.

Préconisant une politique radicalement différente, Nicolas Sarkozy plaça l’armée française sous commandement US via le Commandement intégré de l’Otan. Il tenta d’élargir la zone d’influence française en organisant l’Union pour la Méditerranée, mais ce projet ne fonctionna pas. Il fit ses preuves en renversant Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire et, bien qu’il ait été dépassé par les printemps arabes en Tunisie et en Égypte, il prit la tête de l’opération de l’Otan contre la Libye et contre la Syrie. Cependant par réalisme, il constata la résistance syrienne et se retira du théâtre d’opération. Il poursuivit la construction des États-Unis d’Europe en faisant adopter le Traité de Lisbonne par le Parlement alors que les électeurs avaient rejeté le même texte sous le nom de « Constitution européenne ». En réalité, la modification des institutions, censées devenir plus efficaces avec 27 États-membres, transforme en profondeur l’État supranational qui peut désormais imposer sa volonté aux États-membres.

Arrivé au pouvoir sans y être préparé, François Hollande s’inscrit de manière un peu rigide dans les pas de Nicolas Sarkozy ce qui le conduit à en adopter l’idéologie. Il signe tous les traités que son prédécesseur avait négociés —y compris le Pacte budgétaire européen permettant de sanctionner la Grèce— en y ajoutant chaque fois, comme pour s’excuser de son revirement, une déclaration reprenant son propre point de vue, mais sans valeur contraignante. Ainsi autorise-t-il l’installation de bases militaires de l’Otan sur le sol français, mettant un terme définitif à la doctrine gaulliste d’indépendance nationale. Ou encore poursuit-il la politique d’agression contre la Syrie, se livrant à une surenchère verbale avant de ne rien faire sur ordre la Maison-Blanche. Il assigne à l’armée de Terre française une mission au Sahel, en faisant la supplétive au sol de l’AfriCom. Enfin, il justifie la Bourse d’échange des droits d’émission de CO₂‎ par l’Accord de Paris sur le climat.

Élu grâce au fonds de placement états-unien KKR, Emmanuel Macron est d’abord un défenseur de la globalisation selon Bill Clinton, George Bush Jr et Barack Obama. Cependant, il adopte rapidement la vision de François Mitterrand et de Jacques Chirac selon laquelle seul un État supranational européen permettra à la France de continuer à jouer un rôle international conséquent, mais dans sa version Sarkozy-Hollande : l’Union permet la contrainte. Ces deux lignes le conduisent parfois à des contradictions, notamment face à la Russie. Cependant elles se rejoignent dans une condamnation du nationalisme des États membres de l’Union européenne, un Brexit court, ou encore une volonté de rétablir le commerce avec l’Iran.

Dans les années à venir, la France devrait mesurer ses décisions en regard de leur impact sur l’édification de l’Union européenne. Elle cherchera en priorité à s’allier toute puissance œuvrant en ce sens.

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République fédérale d’Allemagne

Le chancelier Helmut Kohl perçoit la dislocation de l’Empire soviétique comme une opportunité pour réunir les deux Allemagnes. Il obtient le feu vert de la France en échange du soutien allemand au projet de monnaie unique de l’Union européenne, l’euro. Il obtient aussi l’accord des États-Unis qui y voient un moyen détourné de faire entrer l’armée est-allemande dans l’Otan malgré la promesse faite à la Russie de ne pas y faire adhérer la République démocratique allemande.

Une fois la réunification allemande réalisée, le chancelier Gerhard Schröder pose la question du rôle international de son pays, toujours sous le coup de sa défaite lors de la Seconde Guerre mondiale. Si l’Allemagne n’est plus militairement occupée par les quatre grandes puissances, elle n’en héberge pas moins d’énormes garnisons US et les sièges de l’EuCom et bientôt de l’AfriCom. Gerhard Schröder utilise la guerre « humanitaire » contre le Kosovo pour déployer légalement, pour la première fois depuis 1945, les troupes allemandes hors du pays. Mais il refuse de reconnaître ce territoire conquis par l’Otan comme un État. De même, il s’engage très fortement aux côtés du président Chirac contre la guerre états-uno-britannique en Iraq soulignant que rien ne prouve l’implication du président Saddam Hussein dans les attentats du 11-Septembre. Il tente d’influer sur la construction européenne de manière pacifique. Aussi renforce-t-il les liens énergétiques avec la Russie et propose-t-il une Europe fédérale (incluant à terme la Russie) sur le modèle allemand, mais il rencontre l’opposition de la France très attachée au projet d’État supranational.

La chancelière Angela Merkel revient à la politique de son mentor Helmut Kohl qui l’a fait passer en une nuit de ses responsabilités aux Jeunesses communistes d’Allemagne démocratique au gouvernement d’Allemagne fédérale. Surveillée étroitement par la CIA qui ne sait trop comment la définir, elle renforce les liens de l’Allemagne avec Israël et le Brésil. En 2013, sur proposition d’Hillary Clinton, elle demande à Volker Perthes d’étudier la possibilité de développer l’armée allemande pour jouer un rôle central au CentCom si les États-Unis déplacent leurs troupes vers l’Extrême-Orient. Elle commande alors des études sur la manière dont les officiers allemands pourraient encadrer les armées d’Europe centrale et orientale et demande à Volker Perthes de rédiger un plan pour la capitulation de la Syrie. Très attachée aux structures atlantistes et européennes, elle prend ses distances avec la Russie et soutient le coup d’État nazi en Ukraine. Par souci d’efficacité, elle exige que l’Union européenne puisse imposer sa volonté aux petits États-membres (Traité de Lisbonne). Elle se montre très dure lors de la crise financière grecque et place patiemment ses pions dans la bureaucratie européenne jusqu’à l’élection d’Ursula von der Leyen à la présidence de la Commission européenne. Lorsque les États-Unis se retirent du Nord de la Syrie, elle réagit immédiatement en proposant à l’Otan d’envoyer l’armée allemande la remplacer conformément au plan de 2013.

Dans les années à venir, l’Allemagne devrait privilégier les possibilités d’intervention militaire dans le cadre de l’Otan, particulièrement au Moyen-Orient, et se méfier du projet d’État supranational européen centralisé.

Faisabilité

Il est très étrange d’entendre parler aujourd’hui de « multilatéralisme » et d’« isolationnisme » ou d’« universalisme » et de « nationalisme ». Ces questions ne se posent pas dans la mesure où chacun sait depuis la conférence de La Haye (1899) que le progrès des techniques rend toutes les nations solidaires. Cette logorrhée cache mal notre incapacité à admettre les nouveaux rapports de force et à envisager un ordre du monde le moins injuste possible.

Seules les trois Grandes puissances peuvent espérer avoir les moyens de leur politique. Elles ne peuvent parvenir à leurs fins sans guerre qu’en suivant la ligne russe fondée sur le Droit international. Toutefois, le danger d’une instabilité politique intérieure aux USA fait planer plus que jamais un risque d’affrontement généralisé.

En quittant l’Union, les Britanniques se sont mis dans l’obligation de rejoindre les États-Unis (ce que Donald Trump refuse) ou de disparaître politiquement. Tandis que l’Allemagne et la France, en perte de vitesse, n’ont pas d’autres choix que de construire l’Union européenne. Or pour le moment, ils évaluent très différemment le temps disponible et l’envisagent de deux manières incompatibles ce qui pourrait les amener eux-mêmes à disloquer l’Union européenne.Thierry Meyssan

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https://www.voltairenet.org/article208269.html

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[1L’Effroyable imposture, Thierry Meyssan, Réédition : Demi-Lune.

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L’Irlande du Nord devient un sujet épineux du Brexit

L’Irlande du Nord devient un sujet épineux du Brexit

La proposition de l’Union de maintenir l’Irlande du Nord dans l’union douanière a semé la discorde avec Londres. [Aidan Crawley/EPA]

La proposition de l’UE pour éviter une frontière « dure » en Irlande après le Brexit sème la discorde entre Londres et Bruxelles. Theresa May affirme qu’elle menace « l’intégrité constitutionnelle » du Royaume-Uni.

La publication du projet d’accord de retrait est un « moment clé dans ce long processus complexe », qu’est le Brexit, assure Michel Barnier, négociateur de l’UE pour le Brexit.

Le projet de traité traduit les progrès accomplis au cours des négociations entre les deux parties en décembre. Il demande qu’une attention toute particulière soit accordée à l’Irlande du Nord, appelant à la création d’une « zone de réglementation commune » en Irlande du Nord après le Brexit, si aucun autre accord n’est trouvé.

La Commission considère que l’Irlande du Nord devrait continuer à être soumise aux règles de l’UE sur les marchandises afin d’éviter les contrôles aux frontières. « Le Brexit crée une seule nouvelle frontière terrestre – entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord. Cette situation est reconnue depuis le début… Nous avons été invités à imaginer des solutions innovantes », a déclaré un responsable de l’UE.

Cette solution de repli n’entrerait cependant en vigueur que si le Royaume-Uni et l’UE étaient incapables de se mettre d’accord sur une meilleure solution.

« Je n’essaie pas de créer des ondes de choc, mon attitude a toujours été de rester calme et pragmatique », assure Michel Barnier, qui juge que « la solution de repli ne remettrait pas en question l’intégrité territoriale du Royaume-Uni. « Nous devons nous assurer qu’il y a une uniformité réglementaire » estime-t-il.

Mais la proposition a été immédiatement rejetée par Theresa May qui a déclaré aux députés qu’« aucun Premier ministre britannique ne pourrait jamais accepter » une telle proposition.

« Si l’UE et Dublin pensent que le gouvernement britannique signera un accord pour établir une frontière dans la mer d’Irlande, ils se font des illusions », a déclaré Jeffrey Donaldson, un membre important du Parti unioniste démocratique (DUP) d’Irlande du Nord, partisan de Theresa May.

Les représentants de l’UE affirment que la poursuite de l’adhésion du Royaume-Uni à l’union douanière « représenterait en grande partie une solution au problème de l’Irlande ».

La secrétaire de Theresa May en Irlande du Nord, Karen Bradley, qualifie cette proposition de « première tentative de l’UE de prévoir un plan de secours si nous ne parvenons pas à trouver une solution au problème de frontière ». « Il s’agit d’un document de l’UE, pas du gouvernement britannique… Ce n’est donc pas définitif. »

Édimbourg, Belfast et Cardiff se crispent sur le Brexit

Londres pourrait attribuer davantage de compétences aux gouvernements décentralisés, afin de sortir de l’impasse l’opposant à Édimbourg, Belfast et Cardiff sur le Brexit.

Les deux parties conviennent que l’accord de retrait doit garantir la porosité de la frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande, une condition indispensable pour garantir l’accord du Vendredi saint, qui avait mis fin en 1998 à trente ans de conflit en Irlande du Nord.

Les négociateurs de l’UE et du Royaume-Uni organiseront une semaine de négociations à Bruxelles la semaine prochaine. Michel Barnierrencontrera quant à lui Arlene Foster, la présidente du DUP, et Michelle O’Neill, présidente du Sinn Fein, à l’Assemblée d’Irlande du Nord en début de semaine prochaine.

La Commission européenne demeure insatisfaite par l’absence de progrès dans les négociations de l’article 50, et Michel Barnier ne cesse de répéter qu’un accord final doit être conclu en automne pour laisser au Parlement européen et au Royaume-Uni le temps de le ratifier. « Si nous voulons réussir ces négociations, nous devons accélérer la cadence. »

Toutefois, le négociateur en chef de la Commission a répété que la période de transition de 21 mois n’était toujours pas « acquise ». « Il existe encore trop de divergences sur les droits des citoyens. Le Royaume-Uni veut accorder un traitement moins favorable à ceux qui arrivent pendant la période de transition. Il semble pourtant juste que nous traitions les citoyens d’une manière juste et équitable. »

Le Royaume-Uni souhaite également avoir le droit de s’opposer aux nouvelles règles de l’UE adoptée pendant la période de transition, ce qui, selon la Commission, porterait atteinte au marché unique.

Theresa May, pour sa part, doit tenir un discours sur sa vision des relations avec l’Union européenne une fois le Brexit effectif.

Le Royaume-Uni a laissé entendre qu’il pourrait demander la prolongation de la période de transition au-delà de 2020, date proposée par l’exécutif de l’UE car elle marque la fin du cadre budgétaire de sept ans du bloc. Cependant, un représentant de l’UE a déclaré que Londres n’avait pas encore fait de requête particulière pour prolonger cette période de transition.

Incertitudes sur la période de transition post-Brexit à Londres

Le cabinet de la Première ministre britannique tente de tempérer les rumeurs selon lesquelles le gouvernement se prépare à rouvrir les discussions sur la durée de la période de transition après le Brexit.

https://www.euractiv.fr/section/royaume-uni-en-europe/news/eu-northern-ireland-offer-sparks-brexit-war-of-words/

 

Après le Brexit, quel avenir pour l’Irlande du Nord ?

Après le Brexit, quel avenir pour l’Irlande du Nord ?

Par Ana POUVREAU, le 26 novembre 2017  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Spécialiste de géopolitique, écrivain et chercheur en sciences politiques, Ana Pouvreau est docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages de géostratégie.

Ana Pouvreau présente les implications du Brexit pour l’Irlande du Nord, puis les scénarios envisageables. Un document utile pour s’y retrouver dans une situation pour le moins confuse.

LES électeurs d’Irlande du Nord se sont prononcés à 56% en faveur du maintien dans l’UE le 23 juin 2016, lors du referendum sur l’appartenance du Royaume-Uni (United Kingdom of Great Britain and Northern Ireland) à l’Union européenne (UE). Cependant, le résultat à l’échelle nationale a été largement en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’UE, un processus complexe qui n’est pas achevé à ce jour. Il conduit cependant à s’interroger sur l’avenir de l’Irlande du Nord.

Près de vingt ans se sont écoulés depuis la signature de l’Accord du Vendredi Saint (Good Friday Agreement), le 10 avril 1998. Ce traité a mis fin à plus de trois décennies d’un conflit sanglant entre protestants (41,6 % de la population selon le recensement de 2011) et catholiques (40,8 %), une période pudiquement désignée par l’appellation de « Troubles » (3700 morts et près de 50 000 blessés).

Dans le cadre de « la dévolution du pouvoir », à savoir le statut accordant des pouvoirs du Parlement britannique aux parlements et aux branches exécutives des nations constitutives du Royaume-Uni, processus lancé par l’ancien Premier ministre travailliste Tony Blair, à la fin des années 1990, une Assemblée nord-irlandaise unicamérale « dévolue » a été créée à Belfast, dans la foulée de l’Accord de paix de 1998. Son ambition était de réunir les différentes communautés pour gouverner. Suspendue à plusieurs reprises, notamment entre octobre 2002 et mai 2007, en raison de la rupture du processus de paix, la dévolution a été finalement restaurée en Irlande du Nord. 90 députés (Members of the Legislative Assembly, MLAs) y siègent. Les unionistes protestants du Democratic Union Party (DUP) défendent l’appartenance de l’Irlande du Nord au Royaume-Uni. Les républicains catholiques du Sinn Féin en faveur de l’unité de l’Irlande, y disposent du plus grand nombre de députés. En raison de désaccords persistants à la suite des élections de mars 2017, l’exécutif nord-irlandais (Northern Ireland Executive) « dévolu » est à ce jour vacant car il n’a pu être désigné par l’Assemblée.

Au plan économique, année après année, le pays, qui se trouve être la plus petite des 4 nations constitutives du Royaume-Uni (14 000 km2, 3% de la population), est le récipiendaire de subventions considérables de la part du gouvernement britannique avec 9,2 milliards de livres sterling en 2013-2014. Cet apport substantiel a notamment permis de maintenir à flot les services publics et l’aide sociale dans cette région post-industrielle où le taux de chômage des jeunes varie entre 20 et 25% [1].

Depuis 1989, l’Irlande du Nord bénéficie également d’une aide financière conséquente de la part de l’UE. A titre d’exemple, entre 1995 et 2016, 1,3 milliard d’euros lui ont été attribués dans le cadre du programme européen PEACE de soutien à la paix entre les communautés. Un programme de 270 millions de livres sterling supplémentaires est actuellement en cours [2]]. Elle dépend aussi très largement des fonds de la Politique Agricole Commune (PAC). A l’horizon 2020, l’UE devait accorder aux fermiers nord-irlandais près de 2,5 milliards d’euros.

Dans ce contexte particulier, la perspective du Brexit, qui pourrait devenir réalité à compter de mars 2019, a fait surgir de nombreuses interrogations quant à l’avenir de l’Irlande du nord et à l’organisation de ses relations avec Londres et l’UE. Dans un document de synthèse publié le 16 août 2017 [3]], le gouvernement britannique a souligné les spécificités que présente le cas de l’Irlande du Nord et il a tenté de dégager des pistes de réflexion pour l’avenir du pays.

Après le Brexit, quel avenir pour l'Irlande du Nord ?
Cartes des îles britanniques et de l’Irlande du Nord
Source : wikipédia

Considérons les implications du Brexit pour l’Irlande du Nord, puis les scénarios envisageables.

Les implications du Brexit pour l’Irlande du Nord ou le temps des peurs

« Hard » ou « Soft » Brexit ?

Face à la crise des migrants (2015-2016) qui, comme l’avait pressenti le président du Conseil européen, Donald Tusk, a constitué un facteur déclencheur majeur du Brexit [4], la Première ministre britannique Theresa May poursuit le double objectif de reprendre le contrôle des frontières nationales, tout en conservant pour le Royaume-Uni un accès maximum au marché unique de l’UE en ce qui concerne les marchandises. Les autres Etats membres de l’UE considèrent, pour leur part, de manière unanime, que ces deux exigences sont incompatibles [5]. Le débat sur les modalités du Brexit fait donc rage avec des implications majeures pour l’Irlande du Nord comme pour la République d’Irlande.

Dans le cas d’un « Soft Brexit », l’accès au marché unique, au moins pour certains secteurs de l’économie, serait maintenu, ainsi que la libre circulation des personnes en échange d’une contribution du Royaume-Uni au budget de l’UE.

Dans le cas d’un « Hard Brexit » ou « Clean Brexit », le Royaume-Uni quitterait le marché unique européen, ce qui impliquerait le retour des droits de douane. Une version encore plus restrictive envisagerait la sortie de l’Union douanière européenne, union dont même la Turquie fait partie. Cette sortie présenterait l’avantage pour les Britanniques de pouvoir négocier leurs propres accords de libre-échange avec les autres Etats de la planète. Dans la configuration d’un « Hard Brexit », la libre circulation des personnes et notamment celle des ressortissants de l’UE entre le Royaume-Uni et le continent, ne serait plus à l’ordre du jour. Visas et permis de travail seraient désormais nécessaires pour se rendre sur le sol britannique et pour y travailler.

La Norvège et la Suisse ainsi que le Canada depuis la signature de l’Accord économique et commercial global (CETA), le 30 octobre 2016 ont, pour leur part, pu négocier des relations à la carte avec l’UE sur l’accès partiel au marché unique et la libre circulation des personnes. Ce qui laisse une certaine marge de manœuvre aux parties britannique et européenne, dans les difficiles négociations en cours [6]].

Inquiétudes persistantes

Comme le souligne l’écrivain irlandais Colm Toibin, avec le Brexit, l’Irlande du Nord court le risque de devenir « une région aux marges d’un pays marginalisé » [7]]. C’est pourquoi un faisceau d’inquiétudes et de peurs s’est emparé d’une partie de la population. Signe révélateur : les demandes de passeports délivrés par la République d’Irlande au bénéfice de ressortissants de l’Irlande du Nord ont augmenté de 106% après le référendum sur le Brexit [8].

Tout d’abord, en cas de « Hard Brexit », la nécessité d’ériger une frontière physique entre les deux Irlande et de voir réapparaître des files d’autos et de camions est une perspective tout à fait rédhibitoire et fait l’objet d’un consensus tant au Sud qu’au Nord. Le gouvernement britannique insiste sur la nécessité de trouver des solutions « flexibles et imaginatives », exclut la réinstallation des « infrastructures frontalières physiques » et des « postes de douane », supprimés en 1998 à la suite de l’accord de paix. Londres souhaite que la démarcation entre les deux Irlande reste la plus invisible possible [9]. Car il faudrait couper les ponts, bloquer les petites routes et les chemins frontaliers tant cette frontière de 500 km de long, que traversent chaque jour entre 23 000 et 30 000 personnes, est devenue inscrutable, traversant certaines maisons, fermes ou pubs !

Cette frontière devenue invisible à partir de 1998 est « le symbole le plus tangible de l’aboutissement du processus de paix » [10]. En effet, érigés à compter de l’année 1923 avec l’établissement de l’Irish Free State, les postes de douane, check-points militaires et miradors, qui émaillaient la frontière et qui furent démantelés, étaient la cible d’attaques fréquentes de la part de l’Irish Republican Army (IRA) pendant la période des « Troubles ».

La fermeture de la frontière avec la République d’Irlande aurait avant tout un impact négatif sur l’économie de l’Irlande du Nord. En effet, les échanges commerciaux entre l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne représentent 22% des ventes de biens de l’Irlande du Nord, soit 10,7 milliards de livres sterling en 2015. La République d’Irlande est le premier partenaire commercial de l’Irlande du Nord, qui y a exporté 2,7 milliards de livres sterling de marchandises au cours de cette même année. Cependant, pour le gouvernement britannique, ces échanges transfrontaliers pourraient être considérés comme des échanges locaux échappant ainsi aux règles internationales. Quant aux questions relatives aux tarifs douaniers et aux paiements, celles-ci pourraient être résolues facilement après la mise en place d’un nouveau système électronique de reconnaissance des plaques d’immatriculation, en préparation [11]].

Cependant, en cas de « Soft Brexit », qui impliquerait un accord douanier allégé, le maintien de la zone de voyage commune pour les personnes existant depuis 1923 entre l’Irlande, le Royaume-Uni et plusieurs îles, et la libre-circulation des citoyens britanniques et irlandais, toutes les parties s’interrogent sur des solutions pour éviter que la frontière ne devienne une voie de passage détournée pour l’immigration illégale et pour la résurgence d’une économie frontalière de contrebande [12]. Le gouvernement britannique se veut rassurant, en arguant que le Royaume-Uni et la République d’Irlande pourront conserver un régime spécial de circulation des personnes sans vulnérabiliser leurs frontières, attendu que l’Irlande n’est pas dans Schengen [13].

Mais en ce qui concerne les ressortissants de l’UE déjà installés en Irlande du Nord – dont plus de 30 000 Polonais, arrivés après l’entrée de la Pologne dans l’UE – l’avenir s’est soudain assombri avec le spectre du Brexit.

II. Scénarios

Face aux innombrables incertitudes soulevées par la sortie programmée du Royaume-Uni de l’UE, tandis que des voix s’élèvent, à la fois en République d’Irlande et en Irlande du Nord, pour demander un référendum sur l’Irlande unie, il paraît essentiel d’examiner la faisabilité des deux scénarios principaux désormais envisagés :

Option 1La naissance d’un micro-Etat indépendant nord-irlandais.

Dans ce scénario 1, l’Irlande du Nord se séparerait de la Grande-Bretagne pour devenir un micro-Etat souverain indépendant et membre de l’UE tout en reconnaissant l’autorité de la Couronne britannique [14]. Une solution similaire rencontre également un écho favorable en Ecosse, où 62% des électeurs se sont prononcés en 2016 en faveur du maintien dans l’UE. Elle rencontre le même accueil favorable auprès de certains électeurs londoniens europhiles qui verraient bien leur ville devenir une ville-Etat sur le modèle de Singapour ou de Monaco, quitter le cadre britannique et devenir membre de l’UE [15]. En Irlande du Nord, un tel scénario est privilégié par de nombreux protestants. Ils sont pour la plupart des descendants de colons écossais et se considèrent aujourd’hui, soit comme spécifiquement nord-irlandais (Ulster) soit comme britanniques, mais rarement comme des Irlandais. Pour l’écrivain et historien nord-irlandais Peter Millar, la qualification de “nord-irlandais” était, pendant la période des « Troubles  », plus une négation qu’une affirmation. « Cela faisait référence à ce que je n’étais pas, écrit-il, et non pas à ce que j’étais […]. En Irlande du Nord, l’adjectif britannique était subtilement connoté de sectarisme, celui de mes origines protestantes ». [16]].

A la différence du scénario pour l’indépendance de Londres, le spectre d’une Irlande du nord indépendante ne semble pas provoquer le même degré d’inquiétude. La persistance des souvenirs douloureux de la période des « Troubles » (attentats sanglants, assassinats, tortures, atteintes récurrentes aux droits de l’homme) : « le passé entaché de sang » comme le décrit Peter Millar, explique peut-être le désir de certains Britanniques d’en finir avec les tensions intercommunautaires toujours latentes. Par ailleurs, en raison des subventions considérables qui lui sont accordées par le gouvernement britannique – de l’ordre de 9 milliards de livres sterling par an – l’Irlande du Nord est perçue comme un fardeau financier par certains citoyens britanniques.

Mais ce scénario est-il réaliste ? Pour Peter Millar [17], l’Irlande du Nord ne peut en aucun cas devenir un micro-Etat indépendant, car cela serait tout à fait contraire à l’accord du « Vendredi saint », qui constitue l’unique base de la paix. Ni le Sinn Féin ni le Parti unioniste démocrate (en anglais : Democratic Unionist Party, DUP) ne sont en faveur de cette option, et ils sont les deux seuls partis de poids. Le Sinn Féin est en faveur de la réunification des deux Irlande, tandis que le DUP veut à tout prix demeurer dans le giron britannique. Ainsi, personne ne voudrait réellement d’une Irlande du Nord « indépendante ».

De surcroît, au plan économique, le pays dispose de peu de ressources. En dépit d’investissements massifs de l’UE en faveur d’infrastructures touristiques telles que le spectaculaire centre Titanic à Belfast, qui coûta près de 77 millions de livres sterling [18]] ou la Chaussée des géants (The Giants Causeway), mise en valeur grâce à 18 millions d’euros de l’UE, sur la côte d’Antrim, le tourisme reste faible. L’industrie reste fortement dépendante de l’aide britannique, comme l’a d’ailleurs montré la panique récente autour du constructeur aéronautique Bombardier, cas qui ne fut en dernier ressort résolu que par le biais d’Airbus.

« Le scénario de la réunification des deux Irlande a un peu plus de chance d’aboutir, mais cela pourrait prendre 20 ans et requerra la tenue d’un référendum de part et d’autre de la frontière. Si le vote avait lieu maintenant, le « oui » aurait beaucoup plus de chances de l’emporter qu’il y a une génération, mais ne serait pas pour autant garanti », conclut Peter Millar.

Option 2- « United Ireland » ou la réunification des deux Irlande

Alors que le centenaire de la partition de l’Irlande, scindée depuis 1921, approche, le projet de réunification de l’Irlande du Nord – soit 6 comtés de la province irlandaise d’Ulster- avec la République d’Irlande, est en voie de réactivation. Le projet « United Ireland », au nom duquel combattirent les républicains pendant des décennies pourrait donc enfin trouver un aboutissement. Cette solution est souvent présentée comme la solution la plus pragmatique face aux nouvelles contraintes induites par le Brexit. La réunification des deux Irlande permettrait à la fois de garantir la libre circulation des personnes et des marchandises et de clarifier une fois pour toutes les relations entre les deux entités [19]. En septembre 2016, selon un sondage commandé par la BBC, 22% des nord-irlandais se déclaraient en faveur d’une Irlande Unie [20]].

Ce scénario 2 est perçu favorablement en République d’Irlande – à l’évidence par les députés du Sinn Féin – qui en appellent aux dirigeants européens et à l’Union européenne pour soutenir une telle initiative, mais également par les autres formations politiques, comme le montre le consensus concernant le rapport du sénateur Mark Daly de la formation de centre-droit Fianne Fail, sur « Le Brexit et l’avenir de l’Irlande », rendu public en août 2017 [21]]. Celui-ci se base notamment sur le précédent de la réunification entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est (3 octobre 1990), réclame un statut spécial pour l’Irlande du Nord et le soutien de l’UE par le biais d’une déclaration du président de la Commission européenne favorable à l’unité de l’Irlande [22]]. Ceci nécessiterait la tenue d’un référendum sur la réunification comme le prévoit d’ailleurs l’Accord de paix de 1998.

Cependant, pour le nouveau Premier ministre irlandais, Leo Varadkar, un tel référendum serait susceptible de raviver les tensions intercommunautaires et n’est donc pas souhaitable [23]]. L’écrivain irlandais Colm Toibin juge, quant à lui, que dans l’état actuel de « sombre confusion », la création d’une Irlande unifiée paraît être l’option la moins susceptible d’aboutir. « Ce scénario est digne d’intérêt », écrit-il, « uniquement dans la mesure où il demeure ce qu’il fut dans les décennies passées, à savoir le rêve de certains et le cauchemar des autres, en particulier en Irlande du Nord mais également pour la majorité des citoyens irlandais, qui sont indifférents et comme d’ailleurs en Grande-Bretagne ».

Les promoteurs de cette solution ne doivent pas sous-estimer les difficultés qui se poseraient en cas de réunification. Comme le souligne la journaliste Mary Dejevski, pourtant en faveur de l’unité irlandaise, « les héros des uns sont les traîtres des autres ». C’est pourquoi les symboles de la division que sont les drapeaux et les monuments ne sont pas à prendre à la légère. A Belfast et à Londonderry/Derry, deuxième ville d’Irlande du Nord, catholiques et protestants restent englués dans les affres de la ségrégation. En raison de telles crispations, on se demande comment les deux communautés pourraient partager le même Etat si elles ne sont toujours pas en mesure de cohabiter dans une même ville. Les droits des protestants, qui se retrouveraient minoritaires dans une telle configuration, devraient être protégés par des dispositions particulières dans le cadre d’un nouvel Etat fédéral irlandais.

Le risque de raviver les tensions intercommunautaires est donc toujours latent. Pour les Britanniques, le souvenir des attentats meurtriers de Brighton, Belfast ou Manchester commis par les membres de l’IRA est encore frais dans les mémoires. A titre d’exemple, trente ans après, dans le cadre d’une vaste enquête de police sur l’opération « Kenova » et l’agent double Freddie Scappaticci (« Stakeknife »), des juges tentent actuellement d’élucider les liens entre le renseignement militaire britannique (Force Research Unit, FRU) et des groupes paramilitaires loyalistes en Irlande du Nord pendant la période des « Troubles » [24]].

En conclusion, aucun des deux principaux scénarios ne paraît réalisable pour l’heure, mais avec les tensions liées au mouvement vers l’indépendance de la Catalogne, à leur paroxysme, le 28 octobre 2017, les revendications séparatistes se trouvent renforcées au sein même de l’UE. Les partis régionalistes prospèrent. C’est le cas notamment en Flandre, au Pays basque, en Corse et dans les Iles Féroé. Au Royaume-Uni, l’Ecosse et l’Irlande du Nord envisagent leur destin hors du cadre britannique. Cette tendance s’est exprimée avec une vigueur renouvelée après la tenue du référendum sur le Brexit et il est prévisible que ce phénomène ira crescendo tandis que le processus d’éclatement des Etats-nations s’intensifiera.

Copyright Novembre 2017-Pouvreau/Diploweb.com

 

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