Archives pour la catégorie KASAKHSTAN

Malin comme un ours

Malin comme un ours

Publié le 14 Octobre 2018 par Observatus geopoliticus in Russie, Asie centrale, Gaz

Il y a deux mois, après le sommet de la Caspienne à Aktau, nous nous interrogions sur le fameux gazoduc transcaspien (TCP) censé transporter l’or bleu turkmène vers l’Azerbaïdjan, donc la Turquie et l’Europe :

Pourquoi les Russes ont-ils soudain accepté ? (…) Une officine impériale bien connue des spécialistes s’interroge sur le retournement de Moscou. Parmi les diverses raisons évoquées, la construction du pipe sera difficile, notamment financièrement ; elle prendra du temps et vient trop tard alors que les tubes russes sont déjà lancés (Turk Stream) ou en voie de l’être (Nord Stream II) ; Poutine tente ainsi d’amadouer l’UE pour débloquer les dernières résistances au Nord Stream II ; Gazprom pourra de toute façon tuer dans l’oeuf le TCP en reprenant ses achats de gaz turkmène.

La stratégie du géant russe n’est en effet pas étrangère au fidèle lecteur :

Afin de déjouer les plans de l’empire et ne pas perdre ses parts de marché européen, Gazprom avait pris l’habitude d’acheter d’importantes quantités de gaz turkmène. Mais à mesure que les routes soutenues par Washington (pipeline transcaspien et TAPI) se révélaient de plus en plus illusoires et que l’or bleu d’Achgabat prenait le chemin de la Chine, Gazprom a peu à peu réduit ses achats qui approchent maintenant du 0 absolu.

Bingo ! On a appris il y a quelques jours que Gazprom devrait très vite reprendre ses achats de gaz turkmène :

Le russe Gazprom devrait reprendre à partir de début 2019 les importations de gaz en provenance du Turkménistan, qu’il avait arrêtées en 2016, a annoncé mardi son patron lors d’une visite dans la capitale turkmène. « Nous parlons d’une reprise des achats de gaz turkmène par Gazprom dans un futur très proche, à partir du 1er janvier 2019 », a indiqué M. Miller en soulignant que les détails du nouvel accord allaient bientôt être finalisés.

En 2015, Gazprom avait décidé de limiter ses volumes d’achats de gaz turkmène à 4 milliards de m3 par an alors qu’ils s’élevaient à 10 milliards de m3 par an depuis 2010. Un arrêt total des importations est ensuite intervenu au début de l’année 2016 et a mis sous pression l’économie turkmène, qui dépend fortement des hydrocarbures.

La Russie était le principal partenaire du Turkménistan dans le secteur gazier avant qu’elle ne laisse place à la Chine et son entreprise China National Petroleum Corporation vers le début de la décennie. Les importations de gaz turkmène vers la Chine par le biais d’un gazoduc passant par l’Ouzbékistan et le Kazakhstan, financé par Pékin, se situent actuellement entre 30 et 40 milliards de m3 par an.

Le Turkménistan, qui possède la quatrième plus importante réserve de gaz au monde, exportait des volumes similaires vers la Russie avant qu’ils ne s’effondrent à la suite d’une mystérieuse explosion sur un gazoduc en 2009 et d’un différend sur les prix.

A peine les Russes lèvent-ils leur veto sur la construction du TCP qu’ils reprennent leurs importations de gaz turkmène, vidant de sa substance le gazoduc transcaspien. Malin comme un ours…

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Caspia

Caspia

Publié le 11 Août 2018 par Observatus geopoliticus in Asie centrale, Russie, Gaz, Caucase, Etats-Unis, Europe

Après 21 ans de disputes sur le statut juridique de la Caspienne, un accord sera vraisemblablement signé demain dimanche, entre les cinq pays riverains, lors du sommet du même nom à Aktau :

Les cinq États s’affrontent sur la question depuis 1991, chacun affichant des vues divergentes, voire changeantes, au fil des années et de leurs intérêts. Le principal enjeu étant de savoir comment se partager équitablement la mer Caspienne, riche en gaz et en pétrole.

En termes purement juridiques, trois statuts sont envisageables: celui de mer ouverte, de mer fermée ou de lac frontalier; chaque régime implique des prérogatives et des devoirs propres, lesquels pouvant léser, ou au contraire, favoriser les intérêts des uns et des autres. D’où la lenteur des négociations.

La question est d’importance car, bien plus que les richesses énergétiques à se partager, le point crucial est le passage ou non du pipeline Turkménistan-Azerbaïdjan comme nous l’expliquions il y a deux ans :

Avec la Russie, l’Iran et le Qatar, le Turkménistan fait en effet partie du carré d’as de l’or bleu, quatuor dont les fabuleuses réserves de gaz représentent jusqu’à 2/3 des réserves mondiales selon certaines estimations. Dès la chute de l’URSS, les Américains, soucieux d’enfoncer un coin au coeur du Heartland, ont vu dans le pays des Turkmènes une carte à jouer pour leur grand projet de désenclavement des richesses énergétiques de la Caspienne. N’est-ce pas Dick Cheney, futur vice-président de Bush junior et grand pétrolier devant l’éternel, qui déclarait en 1998 :

« A ma connaissance, l’émergence soudaine d’une région comme la Caspienne en tant qu’acteur stratégique n’a pas d’équivalent historique. »

Le plan US consistait (et consiste toujours si tant est qu’il se réalise un jour) à créer deux routes d’évacuation – une à l’ouest et l’autre au sud-est (en bleu sur la carte), court-circuitant comme de bien entendu la Russie et l’Iran et divisant l’Eurasie :

La route ouest, vieux serpent de mer, est connue aujourd’hui sous le nom de corridor caspien, auquel font toujours semblant de croire les euronouilles. Seul problème et de taille : pour que le gaz turkmène suive le chemin du BTC et aille alimenter l’Europe via l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie, il faudrait construire un pipeline sous-marin, ce que refusent absolument deux des cinq pays riverains, à savoir la Russie et l’Iran.

Votre serviteur suit avec intérêt chaque Sommet de la Caspienne qui réunit, outre Moscou et Téhéran, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan et le Turkménistan, donc. On y discute de divers points et, lors du sommet de 2014, Poutine a réussi l’exploit de couper l’herbe sous le pied de l’empire en faisant signer un accord interdisant toute présence militaire étrangère autour de la Caspienne. Bye bye OTAN… Quand on sait qu’au temps de sa splendeur, Washington avait déclaré la zone d’importance stratégique nationale, envisageait d’établir une base en Azerbaïdjan et pensait plus généralement pouvoir détacher l’Asie centrale de Moscou, on mesure la dégringolade impériale (…)

Le point d’achoppement entre les cinq pays riverains est le statut à donner à l’étendue d’eau : lac ou mer ? De là découle en effet la possibilité ou non d’y faire passer des pipelines. On comprend aisément que Achgabat et Bakou militent pour un droit maritime s’appliquant intégralement et permettant des négociations bilatérales pour la construction du fameux gazoduc transcaspien. Mais les deux vrais patrons – l’Iran et la Russie – s’y opposent, Téhéran allant même plus loin que Moscou en demandant à ce que toute décision concernant la Caspienne soit prise à l’unanimité. En 2008 déjà, les Iraniens avaient mis leur veto, torpillant de fait le projet Nabucco, arguant du « danger écologique ». L’argument prête à sourire mais montre que notre passionnant Grand jeu relève aussi de considérations juridiques (le droit de la mer) ou environnementales.

NB : Sur toutes ces questions du statut de la Caspienne et l’historique de la dispute, on lira avec profit cette excellente analyse.

 

Surprise, l’accord de demain semblerait – le conditionnel reste de mise – indiquer que les deux gros bras de la Caspienne, Russie et Iran, ont lâché du lest.

Pour Téhéran, c’est sans doute à mettre en parallèle avec les sanctions américaines, conséquence directe du coup de menton de la houppette blonde ; les Iraniens ont besoin d’autres ouvertures économiques, notamment une entente avec Bakou sur le partage de certains gisements à cheval sur les eaux territoriales des deux pays.

Quant au Kremlin, il est vu comme le grand vainqueur de l’affaire. L’interdiction de toute présence militaire étrangère (tss tss l’OTAN…) est actée tandis que la flotte russe aura accès à toute la mer (on se rappelle les ondes de choc provoquées par le déKalibrage des barbus syriens à partir de la Caspienne).

Et pourtant… Votre serviteur ne peut s’empêcher de revenir, encore et toujours, à ce fameux pipeline. L’accord d’Aktau permettra-t-il enfin au Turkménistan de construire son gazoduc à destination de l’Europe via l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie ? Si oui, pourquoi les Russes ont-ils soudain accepté ?

Répondre à la première question n’est pas aisé. Si un site azéri crie déjà victoire, il est en réalité difficile de dire ce que contient l’accord et si des clauses spéciales – l’interdiction du tube par exemple – n’y sont pas rattachées. Un officiel russe a parlé d’une « nouvelle » juridiction, la Caspienne acquérant son « propre statut légal ». L’on sait également qu’environ 70% des disputes seulement seront réglées par cet accord, des points de discorde subsistant, parmi lesquels le gazoduc trans-caspien (TCP) ?

Répondre à la deuxième question est tout aussi malaisé. Une officine impériale bien connue des spécialistes penche également pour l’autorisation du TCP et s’interroge sur le retournement de Moscou. Parmi les diverses raisons évoquées, la construction du pipe sera difficile, notamment financièrement ; elle prendra du temps et vient trop tard alors que les tubes russes sont déjà lancés (Turk Stream) ou en voie de l’être (Nord Stream II) ; Poutine tente ainsi d’amadouer l’UE pour débloquer les dernières résistances au Nord Stream II ; Gazprom pourra de toute façon tuer dans l’oeuf le TCP en reprenant ses achats de gaz turkmène.

Cela aussi, nous l’avions expliqué :

Afin de déjouer les plans de l’empire et ne pas perdre ses parts de marché européen, Gazprom avait pris l’habitude d’acheter d’importantes quantités de gaz turkmène. Mais à mesure que les routes soutenues par Washington (pipeline transcaspien et TAPI) se révélaient de plus en plus illusoires et que l’or bleu d’Achgabat prenait le chemin de la Chine, Gazprom a peu à peu réduit ses achats qui approchent maintenant du 0 absolu.

On le voit, Octopoutine a encore quelques flèches à son arc dans ce dossier, mais il sera intéressant de voir en détail les clauses de l’accord de demain, si tant est qu’elles sortent à la lumière. Le Grand jeu énergético-eurasien continue…

 

Le Dessous des cartes Kazakhstan : un pont entre la Chine et l’Europe

Le Dessous des cartes
Kazakhstan : un pont entre la Chine et l’Europe

12 min.
Disponible du 24/03/2018 au 24/05/2018
Disponible en direct : oui
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Le Kazakhstan a longtemps vécu sous domination russe, que ce soit du temps des tsars ou de l’URSS. Aujourd’hui, sous la férule du dictateur Noursoultan Nazarbaïev, le pays met tout en œuvre pour se détacher de cette emprise en développant activement ses relations avec la Chine et l’Europe.

Ses steppes à perte de vue donnent l’impression d’une liberté infinie. En réalité, le Kazakhstan a longtemps vécu sous domination russe, que ce soit du temps des tsars ou de l’URSS. Aujourd’hui, sous la férule du dictateur Noursoultan Nazarbaïev, le pays met tout en œuvre pour se détacher de cette emprise. En utilisant ses richesses et sa position de pivot en Asie centrale, il développe activement ses relations avec la Chine et l’Europe.

Le magazine géopolitique qui lit le réel dans les cartes, présenté par Émilie Aubry.

Le renouveau de l’intégration régionale en Asie Centrale?

Le renouveau de l’intégration régionale en Asie Centrale?

Depuis leur indépendance suite à la chute de l’URSS, les intérêts stratégiques des cinq États centrasiatiques[1] s’orientaient principalement vers l’étranger et très peu vers leur voisinage immédiat. La coopération avec des acteurs étrangers, notamment la Russie, la Chine, les États-Unis, la Turquie et l’Inde, se faisait dans la plupart des cas de manière bilatérale. Bien qu’au cours des années 1990 les tentatives de construction régionale dans l’espace centrasiatique aient été entreprises, elles ne sont pas parvenues à réunir la totalité des États d’Asie centrale, qui composent aujourd’hui l’« une des régions les plus désintégrées et déconnectées du monde ».[2] Cependant dans le contexte actuel, des rencontres entre les représentants des cinq États, de plus en plus fréquentes, suggèrent qu’il y a une nouvelle fois une volonté d’intégration entre les États centrasiatiques. Dans cette hypothèse, ils devrons faire face à un problème majeur de la région et devront, d’après le Président ouzbékistanais Shavkat Mirziyoyev, « faire fondre la glace de 20 ans »[3].

L'intégration régionale en Asie centrale ralentie au début des années 2000 semble être au nouveau sur l'agenda des cinq États.

L’unité garantie par le passé historique et culturel?  

Alors que l’étude de l’héritage historique et culturel de l’Asie centrale pourrait laisser supposer que la construction d’un système régional en Asie centrale soit un processus aisé et qui tombe sous le sens, d’autres facteurs viennent contredire ce lieu commun. Le territoire des cinq États centrasiatiques a autrefois appartenu à différents empires anciens et médiévaux. De nombreuses cultures, notamment indienne, turque, chinoise, hellénistique et persane ont laissé leur empreinte sur le développement de ces États. Les peuples habitants la région sont proches l’un de l’autre par plusieurs aspects, comme les Kazakhs et les Kirghizes ou encore les Ouzbeks et les Tadjiks. Cependant, ces similarités n’empêchent pas l’existence de différends entre les minorités nationales et de conflits frontaliers dans la région. Bien que le passé historique commun ait servi de base à l’idée que « le Turkestan est notre maison commune », populaire dans les années 1990, ces premières tentatives de construction régionale ont abouti à un échec au début des années 2000. Par conséquent, le projet régional centrasiatique a été réactivé dans le cadre d’un projet plus large, celui de l’espace eurasiatique.

La rupture du début des années 2000

Au début des années 2000, les dirigeants des cinq États centrasiatiques ont eux-mêmes démontré un manque de volonté quant à l’unification régionale. La « rupture » s’est faite à plusieurs niveaux. En matière de politique étrangère, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan ont joué la carte eurasiatique et ont intégré en 2001 la Communauté économique eurasiatique[4], alors que l’Ouzbékistan est devenu l’allié principal des États-Unis et a accueilli en 2001 une base militaire américaine (Qarshi Xonobod). Parallèlement, le Turkménistan a opté pour une politique de « neutralité éternelle ».

La rupture entre les États centrasiatiques s’est également traduite par le refus de coopération en matière d’énergie, une question délicate de l’agenda des cinq pays. À l’époque soviétique, la régulation du débit fluvial par les pays de l’amont était compensée par la fourniture d’hydrocarbures par les pays de l’aval. Après la chute de l’URSS, ce système d’équilibre a cessé d’exister. Le Turkménistan et l’Ouzbékistan sont ainsi sortis du système énergétique unifié de l’« Asie moyenne »[5] respectivement en 2003 et en 2009. C’est ainsi que le problème de dépendance énergétique et les « guerres hydrauliques » ont débuté. En outre, le contexte actuel dans la région d’Asie centrale est caractérisé également par l’instabilité politique, l’ingérence dans les affaires des États de voisinage et par conséquent par des conflits frontaliers, comme ceux de la vallée de Fergana.

Quel avenir pour l’intégration régionale en Asie centrale?

Cependant, les années 2010 semblent être plus prometteuses pour deux raisons principales. Premièrement, l’arrivée au pouvoir de nouveaux dirigeants permet d’envisager une atténuation probable des tensions politiques. En Ouzbékistan, la mort du Président autoritaire Islam Karimov a mené au pouvoir son Premier ministre Shavkat Mirziyoyev, qui a déjà donné des signes d’ouverture. Au Kirghizistan, Sooronbay Jeenbekov a remplacé en novembre 2017 Almazbek Atambaïev au poste de Président. Ce dernier avait provoqué juste avant son départ une crise diplomatique entre le Kirghizistan et le Kazakhstan.

Deuxièmement, la situation régionale en Asie centrale est susceptible d’être influencée par l’avancement par la Chine de son projet stratégique One Belt One Road Initiative (OBOR). Dans le cadre de l’OBOR, l’Empire du milieu cherche à relier l’Asie à l’Europe en traversant l’Asie centrale et en connectant ainsi les cinq États entre eux par des voies de chemin de fer, des autoroutes et des réseaux d’infrastructures. Les pipelines qui assurent l’accès de la Chine aux ressources d’hydrocarbures centrasiatiques reconfigurent aussi l’espace centrasiatique. Dans ce contexte, on peut supposer que, motivés par l’intérêt économique d’une coopération avec un partenaire commun, les cinq États centrasiatiques vont poursuivre une politique d’intégration régionale afin de faciliter le développement des activités économiques dans cet espace.

 

[1] Le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan. [2] ANCESCHI Luca, «The resurgence of Central Asian connectivity», The Diplomat, décembre 2017. [3] Rastopit’ dvadtsatiletniy liod: Mirziyoyev gotovitsya posetit Tadjikistan (Faire fondre la glace de 20 ans : Mirziyoyev s`apprête de visiter le Tadjikistan), CA-portal, le 8 janvier 2018. [4]  À ne pas confondre avec l’Union économique eurasiatique (UEE). [5] Terme employé en URSS pour désigner l’Asie centrale en excluant le Kazakhstan. 

 

About Aleksandra BOLONINA

est actuellement doctorante du Centre Thucydide. Diplômée du Master des Relations internationales de l’Université Paris II et passionnée de géopolitique, elle se spécialise dans les zones Russie/CEI et la Chine.

Vers la création d’une monnaie virtuelle commune aux BRICS et aux Etats de l’Union eurasienne ?

Vers la création d’une monnaie virtuelle commune aux BRICS et aux Etats de l’Union eurasienne ?

Vers la création d'une monnaie virtuelle commune aux BRICS et aux Etats de l'Union eurasienne ?© POOL Source: Reuters
Sommet des BRICS en septembre 2017 (incluant les chefs d’Etat et de gouvernement des Etats invités)
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La Banque centrale russe suggère de créer une monnaie virtuelle commune aux BRICS et aux Etats de l’Union économique eurasienne, deux ensembles économiques dont fait partie la Russie. Une future monnaie concurrente au dollar ?

La Banque centrale russe a proposé le 28 décembre, par la voix de sa vice-présidente Olga Skorobogatova, une initiative visant à créer une monnaie virtuelle commune pour les pays des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) et de l’Union économique eurasienne (UEEA : Arménie, Biélorussie, Russie, Kazakhstan et Kirghizistan).

Olga Skorobogatova a notamment fait valoir que la création d’une telle monnaie virtuelle commune était bien plus prometteuse que la création de cryptomonnaies nationales. «Les participants à différentes manifestations économiques auxquels je participe habituellement […] arrivent tous à la conclusion : une monnaie virtuelle n’est pas très utile pour un seul pays. Il est [donc] logique de discuter de cryptomonnaie au niveau de plusieurs pays, tels que [ceux des] BRICS et [de] l’UEEA», a déclaré la fonctionnaire lors d’une réunion avec le ministère russe des Finances.

Aucune décision concrète commune n’a pour l’instant été prise à ce sujet mais des discussions sont bel et bien prévues pour 2018 entre pays membres des BRICS et de l’UEEA.

En septembre, le chef du Fonds russe d’investissements directs (RDIF), Kirill Dmitriev, avait fait savoir que le comité des finances des BRICS discutait d’une éventuelle monnaie virtuelle commune pour le bloc des cinq pays.
Il avait ajouté qu’au sein des BRICS, les cryptomonnaies pourraient remplacer, à terme, le dollar américain et les autres devises utilisées par les Etats membres.

Lire aussi : Sommet des BRICS : les cinq pays vont créer un fonds d’obligations en devises nationales

 

https://francais.rt.com/economie/46884-banque-centrale-russe-envisage-creer-monnaie-virtuelle

Le chemin de fer de BTK est le couloir turc de la route de la soie vers l’Asie centrale

Le chemin de fer de BTK est le couloir turc de la route de la soie vers l’Asie centrale


Par Andrew Korybko – Le 6 novembre 2017 – Source Oriental Review

Baku-Tbilisi-Kars (BTK) Railway
Chemin de fer Bakou-Tbilissi-Kars (BTK)

Le président Erdogan a déclaré que le chemin de fer Bakou-Tbilissi-Kars est « un maillon important dans la nouvelle route de la soie, qui relie l’Asie, l’Afrique et l’Europe » lors de la cérémonie d’ouverture de ce couloir de connectivité transnational.

Les Premiers ministres de la Géorgie, du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan, ainsi que les ministres du Tadjikistan et du Turkménistan ont également assisté à l’événement, démontrant ainsi son large intérêt géographique. Erdogan espère dans l’immédiat qu’il renforcera les relations globales entre la Turquie et ses compatriotes d’ethnie turque en Asie centrale, et que par la suite le chemin de fer BTK pourrait être utilisé par les Européens et les Nord-Africains pour se relier à cette région enclavée. En fin de compte, l’objectif est de transformer ce corridor sud-central en une nouvelle route de la soie bien placée rattachant les coins occidentaux et orientaux de l’Eurasie en reliant l’UE à la Chine. Et si, après un rapide coup d’œil à la carte physique, la route semble un peu tortueuse, la politique dit le contraire.


Les routes les plus directes reliant l’UE à la Chine sont le pont terrestre eurasien prévu à travers la Russie et la route maritime du Nord à travers l’océan Arctique, mais les deux sont comparativement sous-développés pour diverses raisons. En outre, alors qu’il est prévu de construire un chemin de fer à grande vitesse en Asie centrale reliant la Chine à l’Iran, et désormais à la Turquie et à l’UE, cette idée n’a pas encore été étudiée et pourrait en tout cas être mise en péril par le risque régulier d’activités terroristes kurdes dans les régions frontalières du Moyen-Orient partagées par ces deux grandes puissances. Un autre point important est que la nouvelle guerre froide provoquée par les États-Unis a créé des obstacles géopolitiques artificiels à l’intégration eurasienne alors que Washington cherche à “isoler” Moscou et Téhéran. Il est donc possible que les corridors chinois ne se matérialisent pas aussi rapidement que prévu.

Tous ces facteurs font étonnamment du BTK, la voie actuellement la plus efficace permettant à l’UE, la Turquie et l’Afrique du Nord d’accéder à l’Asie centrale et même à la Chine, une fois que la bonne infrastructure de connectivité sera construite dans la région. Pour l’avenir, même s’il est douteux que cette route devienne le principal couloir du commerce UE-Chine, elle renforcera probablement beaucoup l’influence de la Turquie dans les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, ce dont de nombreux stratèges turcs ont parlé et qu’ils espèrent depuis 1991 mais qui avait à peine fait quelques progrès depuis. Cela pourrait contribuer à diversifier les partenariats étrangers des gouvernements régionaux et, dans le vrai sens du mot, les rendre plus multipolaires.

En établissant une présence plus solide en Asie centrale, qui est historiquement dans la sphère d’influence de la Russie, la Turquie étendrait également l’interdépendance stratégique complexe qui s’est développée entre Moscou et Ankara depuis que leur rapprochement rapide a débuté l’été dernier. Cela resserrerait à son tour leur partenariat bilatéral et réduirait les chances que les États-Unis réussissent à les tourner les uns contre les autres en raison des dommages collatéraux accrus que cela entraînerait pour leurs intérêts, du fait de la situation géopolitique à long terme et des changements introduits par le chemin de fer BTK.

Andrew Korybko

http://lesakerfrancophone.fr/le-chemin-de-fer-de-btk-est-le-couloir-turque-de-la-route-de-la-soie-vers-lasie-centrale

 

L’ORGANISATION DE COOPÉRATION DE SHANGHAï: UNE ALLIANCE SÉCURITAIRE ET ÉCONOMIQUE EN DEVENIR

L’ORGANISATION DE COOPÉRATION DE SHANGHAï: UNE ALLIANCE SÉCURITAIRE ET ÉCONOMIQUE EN DEVENIR

Julie Descarpentrie

10-11-2017

 

 

L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) est une organisation intergouvernementale régionale asiatique créée à Shanghai en 2001 et regroupant initialement la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Elle succède au Groupe de Shanghai qui avait été fondé en 1996 sur initiative de Pékin et de Moscou, afin de sécuriser l’ancienne frontière sino-soviétique que la chute de l’URSS avait déstabilisée lors de la création des nouvelles républiques  d’Asie centrale en 1991. Disposant d’une charte ainsi que d’un secrétariat permanent situé à Pékin, l’OCS a pour objectifs principaux d’assurer la stabilité et la sécurité régionales, de renforcer la confiance mutuelle entre ses États membres et de faciliter leur coopération politique et économique.

S’étendant sur plus de 60% du territoire de l’Eurasie, ses Etats membres regroupent 40% de la population mondiale et contrôlent 38% des réserves de la planète en gaz naturel, 20% en pétrole, 40% en charbon et 50% en uranium. L’attrait de l’organisation est tel qu’elle s’est rapidement élargie, comme en témoigne le nombre des pays observateurs qui l’ont rejointe : Mongolie (2004), Iran (2005), Afghanistan (2012) et Biélorussie (2015).

Mais le fait le plus marquant – pourtant largement passé inaperçu en Occident – a été l’intégration de l’Inde et du Pakistan (juin 2017) suite à l’acceptation par Pékin que New Delhi rejoigne l’OCS en dépit de leurs intérêts stratégiques divergents et des différends frontaliers qui les opposent – lesquels dégénèrent sporadiquement en conflits de basse intensité[1].

De plus, des pourparlers sont en cours afin d’intégrer la Turquie, l’Iran et l’Afghanistan en tant que membres permanents de l’organisation. Mais alors que Téhéran et Kaboul prennent part aux sommets de l’OCS en tant que membres observateurs, les Etats-Unis et leur allié japonais se sont vu refuser un tel statut, ce qui explique que nombre d’analystes considèrent de plus en plus cette organisation comme un lieu d’échanges stratégiques destiné à proposer une alternative aux actions menées par les Occidentaux sur la scène internationale.

L’opposition à l’hégémonisme américain

En effet, l’élargissement vers des pays souvent en désaccord ou en opposition avec les Occidentaux – ou n’ayant guère d’intérêt stratégique à leurs yeux -, confère une claire orientation à l’OCS : ses membres s’opposent à l’hégémonisme américain et contestent le recours au droit d’ingérence dont use l’Occident pour conduire ses opérations de Regime Change. Ils ne souscrivent pas non plus à la politique occidentale qui fait des droits de l’homme une valeur suprême, et affichent clairement leur attachement au multilatéralisme. C’est dans ce contexte que les pays de l’OCS sont parvenus à obtenir la fermeture le 1er juillet 2014, de la base aérienne américaine de Manas, près de Bichkek (Kirghizistan,) qui était alors le principal centre de transit de l’armée américaine vers l’Afghanistan.

Face aux nombreuses menaces sécuritaires qui pèsent sur la région, les forces armées des Etats membres organisent régulièrement des manœuvres militaires communes, auxquelles s’ajoute la coordination de leurs moyens de lutte contre le terrorisme au sein de la structure antiterroriste régionale (RATS) basée à Tachkent (Ouzbekistan). Particulièrement touchés par les trafics de drogues et d’armes qui prolifèrent dans la région centre-asiatique, ces Etats collaborent également dans le cadre de l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC[2]) afin d’élargir leurs actions à la criminalité et au trafic des stupéfiants. Ces missions consacrées au maintien de la paix et de la sécurité régionale valent ainsi à l’OCS d’être reconnue par l’Organisation des Nations unies (ONU).

Bien que les dépenses militaires des pays de l’OCS demeurent nettement inférieures à celles de l’OTAN, leur croissance est néanmoins exponentielle : de 85 milliards de dollars en 2006 (dont 49,5 pour la Chine et 34,7 pour la Russie), elles sont passées à 364 milliards en 2016, contre respectivement 796,7 milliards pour les pays membres de l’OTAN en 2006 et 866 milliards dix ans plus tard. Cette hausse significative des budgets de défense semble traduire la volonté de la Chine et de la Russie de jouer un rôle majeur dans la sécurisation de la région centre-asiatique.

En outre, de nombreux accords militaires et stratégiques ont été signés entre les pays de la région. Parmi ceux-ci l’on notera :

  • l’échange de renseignements entre l’Inde et la Russie, ainsi qu’entre les services de renseignement pakistanais (ISI) et afghans (NDS) ;
  • l’officialisation d’un dialogue stratégique trilatéral entre la Chine, l’Afghanistan et les taliban à travers la nomination en 2014 par Pékin d’un envoyé spécial pour l’Afghanistan ;
  • la reprise en 2015 du projet de construction d’un corridor international de transport nord-sud entre l’Inde, la Russie et l’Iran[3] ;
  • et enfin, la vente par Moscou d’hélicoptères Mi-35 au Pakistan dans le cadre de son rapprochement stratégique avec Islamabad.

Une approche commune de la question afghane

Depuis plusieurs mois, les observateurs notent que le président Poutine s’implique de plus en plus dans le dossier afghan. C’est que, malgré le déploiement de la Force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS) et l’envoi par les Etats-Unis d’instructeurs chargés de former les forces de sécurité afghane dans le cadre de la mission Resolute Support, le bilan reste plutôt négatif.

On constate en effet que la situation ne fait qu’empirer : environ 40% du territoire est désormais sous le contrôle des insurgés, l’Armée nationale afghane est de plus en plus infiltrée par les taliban et « l’Etat islamique dans le Khorasan » (EIK) gagne du terrain au nord et à l’est du pays, étendant ainsi dangereusement sa zone d’opération en direction des républiques d’Asie centrale.

En conséquence, le dirigeant russe accuse de plus en plus les Américains de n’avoir pas de stratégie de long terme concernant la sécurisation du territoire, et les responsables afghans eux-mêmes regrettent que Washington ne soit pas parvenu à réformer les services de renseignement afghans (NDS). A cela s’ajoute que nombre d’analystes s’interrogent sur l’intérêt de l’élimination du mollah Mansour – tué lors d’une frappe de drone en mai 2016 – alors qu’il était le seul chef taliban susceptible d’entamer le dialogue avec Kaboul. Certains y voient une tentative délibérée de la part de la CIA de faire échouer le processus de réconciliation nationale.

De ce soupçon est née la relégation au second plan des rencontres quadrilatérales Chine/Russie/Pakistan/Etats-Unis relatives au règlement de la question afghane. C’est pourquoi Moscou a pris de nombreuses mesures telles que la réactivation du groupe de contact de l’OCS sur l’Afghanistan et l’entrée de l’Inde en son sein, l’expression de son soutien à l’égard des taliban[4], ainsi que le maintien opérationnel, jusqu’en 2024, de sa base militaire au Tadjikistan.

Souhaitant mettre un terme aux interventions militaires à répétition dans le pays, les membres de l’OCS appellent désormais à privilégier les opérations de maintien de la paix dans le cadre de la Charte des Nations unies. Ainsi, Pékin et Moscou ont déclaré ne vouloir intervenir en Afghanistan qu’au sein de missions de l’ONU. Une telle position tranche avec la volonté du président américain et du chef de la CIA, Mike Pompeo, de « frapper vite et fort », ce qui s’est notamment traduit par le largage de la « mère de toutes les bombes »[5] en avril dernier sur les positions de Daech dans la province du Nangarhar. Eu égard au fait que l’envoyé spécial russe en Afghanistan, Zamir Kabulov, a jugé « vaine » la nouvelle initiative de Donald Trump consistant à envoyer de nouveaux contingents en Afghanistan, on assiste de plus en plus à une confrontation stratégique et verbale entre Washington et Moscou.

En outre, on observe la naissance d’un consensus entre la Russie, la Chine et l’Iran qui voient dans le processus de négociations avec les taliban, un moyen de stabiliser le pays et de vaincre Daech. En effet, malgré le ralliement d’environ 10% des taliban à l’EIK, la majorité d’entre eux ne souscrit pas à l’agenda de Daesh qui profite de l’instabilité du pays et des fractures religieuses qui y règnent pour s’y installer durablement. Bien que les Américains soient également favorables à l’ouverture du dialogue avec les « étudiants en théologie », le fait qu’ils soupçonnent plusieurs pays de l’OCS d’armer les taliban, les amène aujourd’hui à se méfier d’eux.

A cet égard, il est à craindre que l’Afghanistan soit en passe de redevenir le théâtre d’une nouvelle lutte d’influence internationale même s’il est probable que, faute de moyens suffisants, les Russes soient de nouveau amenés à collaborer avec les Américains. Pour le moment, la force de l’OCS réside dans le fait que ses membres ont une approche commune pour la résolution de la crise afghane. En outre, l’admission en 2012 de Kaboul comme membre observateur de l’OCS tend à renforcer le rôle de l’organisation dans le règlement de la question.

Néanmoins, l’issue d’une telle politique reste incertaine car il est peu probable que les taliban, aujourd’hui menés par le mollah Akhunzada – jugé être un homme cruel, peu ouvert au dialogue -, acceptent de faire des concessions. Le massacre de 140 soldats de l’Armée nationale afghane à Mazar-e-Sharif en avril dernier, en témoigne.

La persistance de rivalités internes

En outre, la lutte contre l’hégémonisme américain ou la résolution de la crise afghane ne constituent pas des facteurs suffisants pour souder ces pays, comme en témoignent les nombreuses tensions qui persistent entre la Russie et ses partenaires, notamment la Chine.

Par son souhait d’intégrer les espaces afghan et pakistanais au sein de son projet de « Route de la soie[6] » et du corridor économique Chine-Pakistan, Pékin cherche à fédérer les pays de la région au sein d’un bloc asiatique, jugé seul à même de concurrencer l’économie occidentale dominée par les Etats-Unis.

Cependant, la relation entre Moscou et Pékin est de plus en plus déséquilibrée car le projet chinois de « Route de la soie » risque à terme de remettre en cause la domination russe en Asie centrale. A cela s’ajoute que Pékin conçoit le système international comme n’étant dominé que par deux grandes puissances – les Etats-Unis et la Chine -, excluant de ce fait la Russie. Par conséquent, la mise en avant des questions sécuritaires au sein de l’OCS semble être un moyen pour Moscou de s’imposer et de s’affirmer comme le garant de la stabilité en Asie centrale.

L’intégration simultanée (juin 2017) des deux « frères ennemis » que sont l’Inde et le Pakistan au sein de l’OCS s’explique notamment par la volonté russe de faire de New Delhi un contrepoids à la toute-puissance chinoise tout en lui faisant jouer un rôle important dans le cadre de la reconstruction de l’Afghanistan[7].

De même, considérant que le règlement de la question afghane ne pourra pas se faire sans l’aide d’Islamabad – qui, par son soutien aux taliban afghans et au réseau Haqqani, est l’un des pays les plus aptes à ouvrir un canal de négociations avec les insurgés -, Moscou, en ayant permis l’intégration du Pakistan dans l’OCS, cherche à s’imposer comme le garant de la stabilité dans la région grâce à ses talents de médiateur.

La mise au ban d’Islamabad par Donald Trump – qu’il a accusé d’apporter un soutien logistique au réseau Haqqani ainsi qu’aux taliban afghans afin de déstabiliser le gouvernement de Kaboul – n’a fait qu’accroitre la coopération russo-pakistanaise scellée notamment à l’occasion de la livraison par la Russie de quatre hélicoptères d’attaque Mi-35M. Profitant d’un tel rapprochement, le Kremlin a récemment exprimé le souhait de parvenir à un accord de libre-échange avec Islamabad, projet auquel s’ajoute la volonté russe de bénéficier à la fois des infrastructures du port de Gwadar, du corridor économique entre la Chine et le Pakistan et de la « Route de la Soie » afin d’accroitre le volume de ses exportations vers l’Asie. Un tel rapprochement ne peut que satisfaire Islamabad qui voit dans cette alliance l’occasion de nouer de nouveaux partenariats et de répondre à la distanciation de Donald Trump à son égard.

La réaction américaine

Face au consensus Moscou/Téhéran/Pékin sur la question afghane et face à la menace grandissante que le nouveau projet chinois de « Route de la Soie » fait peser sur l’économie américaine, Washington cherche à rallier New Delhi à sa cause afin de contenir la menace chinoise.

Ainsi, profitant des multiples différends qui opposent Pékin et New Delhi, Donald Trump a déclaré vouloir offrir à l’actuel Premier ministre indien, Narendra Modi, la possibilité de jouer un rôle majeur dans la sécurisation du territoire afghan et de faire de son pays une puissance militaire d’envergure. Ceci explique que malgré les accusations du Pakistan portées à l’encontre du gouvernement indien – soupçonné d’instrumentaliser les insurgés de la province pakistanaise du Baloutchistan[8] en vue de faire échouer le corridor économique Chine-Pakistan, et de chercher à déstabiliser l’Afghanistan afin d’en faire sa zone d’influence -, le président américain parie sur l’Inde pour pacifier la région[9].

New Delhi a répondu favorablement à l’appel du président américain. Cependant, il ne faut pas oublier que le gouvernement indien applique le principe d’ « autonomie stratégique » et privilégie le multilatéralisme, ce qui lui permet de ne pas nouer d’alliances contraignantes. Ceci explique que malgré son rapprochement avec les Etats-Unis, il diversifie ses partenariats stratégiques, comme en témoigne son entrée à l’OCS.

 

 

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En conclusion, la force de cette organisation régionale réside dans le fait que ses membres partagent de nombreux intérêts. Malgré les craintes que suscite le projet chinois de « Route de la Soie » et l’élaboration d’un projet économique concurrent développé entre l’Inde et l’Iran autour du port de Chabahar[10], la lutte contre Daech et la résolution de la crise afghane sont susceptibles de fédérer ces pays. C’est d’ailleurs ce qu’a très bien compris l’administration Trump qui tente actuellement de faire de New Delhi son partenaire régional afin de l’écarter d’une telle coalition.

L’OCS dispose encore de peu de moyens et n’a pas encore fait ses preuves sur le dossier afghan, mais le fait que des négociations soient en cours afin d’intégrer la Turquie, l’Iran[11] et l’Afghanistan, est bien le signe qu’elle cherche à prendre de l’ampleur.


  • [1] Le principal point de friction entre la Chine et l’Inde est leur frontière qui s’étend sur 4 057 kilomètres au cœur de l’Himalaya et dont la contestation du tracé a conduit les deux puissances à s’affronter en 1962. Depuis cette date et la défaite indienne, la Chine occupe la région de l’Aksaï Chin, territoire qui faisait initialement partie de l’Etat indien du Jammu-et-Cachemire, mais que Pékin estime être une extension de sa province du Xinjiang. L’autre litige concerne l’Etat indien de l’Arunachal Pradesh qui faisait autrefois partie du Tibet du Sud. Or, le Tibet ayant été annexé par la Chine, Pékin conteste la souveraineté de New Delhi sur cette province.
  • [2] Fondée en octobre 2002, elle rassemble tous les États membres de l’OCS à l’exception de la Chine, y compris l’Inde et du Pakistan. Son siège est à Moscou.
  • [3] Ce projet dénommé « Corridor de Transport Nord-Sud » reliera l’Inde, l’Iran et l’Azerbaïdjan aux pays et aux marchés de l’Union économique eurasiatique, qui inclut non seulement l’Arménie, mais également la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et la Biélorussie.
  • [4]  Cf. Note d’Actualité n°491, « Les enjeux du soutien de la Russie et de l’Iran aux taliban », http://www.cf2r.org.
  • [5] Il s’agit de la plus puissante bombe non-nucléaire de l’arsenal américain. Surnommée la « mère de toutes les bombes », elle a détruit un réseau de tunnels utilisés par le groupe Etat islamique et tué au moins 36 de ses combattants.
  • [6] Le projet « One Belt, One Road » (OBOR) ou projet maritime et terrestre de « Route de la soie du XXIe siècle » vise à construire une route économique et commerciale allant de Shanghai à Berlin, en traversant la Chine, la Mongolie, la Russie, la Biélorussie, la Pologne et l’Allemagne, ce qui couvrirait plus du tiers de la circonférence de la terre et placerait la Chine au cœur des échanges commerciaux mondiaux, au détriment des Américains qui en seraient exclus. L’attrait de ce projet est tel que plus de soixante pays l’ont rejoint et ont accepté de participer à son financement à travers le Silk Road Investment Fund, la Banque asiatique d’investissement des infrastructures (BAII), l’Union économique eurasienne, la Communauté économique de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) et l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS).
  • [7] L’Inde constitue déjà le cinquième plus important pourvoyeur d’aide aux Afghans.
  • [8] Situé au Baloutchistan pakistanais, ce port inquiète fortement l’Inde qui craint un trop grand rapprochement entre Islamabad, Pékin et Moscou. C’est ainsi que sur les fronts est (Xinjiang) et ouest (Gwadar), son service de renseignement extérieur (RAW) tente d’en ralentir la construction à travers l’instrumentalisation des insurgés baloutches, un peuple du sud-ouest du Pakistan qui souhaite faire sécession et créer un Baloutchistan autonome.
  • [9] Une telle stratégie n’est pas sans rappeler le fait que les Etats-Unis étaient également parvenus en 2015, à faire adhérer New Delhi à la stratégie américaine de Containment en Asie-Pacifique à l’issue de la signature de la « Vision stratégique commune indo-américaine pour l’Asie-Pacifique et la région de l’océan Indien ». L’objectif étant bien sûr de contenir l’expansionnisme chinois en mer de Chine méridionale et de déployer des moyens ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance) destinés à surveiller son déploiement militaire.
  • [10] Il s’agit d’un projet portuaire dans lequel l’Iran investira 20 milliards de dollars. Situé dans la ville iranienne de Chabahar, dans le golfe d’Oman, il permettra à New Delhi d’accéder aux marchés centre-asiatique et afghan en contournant le Pakistan, qui pour l’instant bloque le transit des produits indiens.
  • [11] L’adhésion de l’Iran est cependant mise à mal par le Tadjikistan qui bloque son entrée au sein de l’OCS au nom de rivalités politiques, ainsi qu’en raison du rapprochement opéré entre Dushanbe et Riyad.
  • http://www.cf2r.org/fr/notes-actualite/lorganisation-de-cooperation-de-shangha-une-alliance-securitaire-et-economique-en-devenir.php

Rivalités dans la Caspienne : quelle souveraineté pour la région ?

Rivalités dans la Caspienne : quelle souveraineté pour la région ?

Depuis l’éclatement de l’URSS en 1991 et l’apparition de nouveaux Etats, la mer Caspienne est apparue comme l’une des régions les plus prometteuses en termes de ressources pétrolières avec environ 6% des réserves mondiales de pétrole et 10% des réserves de gaz, ce qui en fait donc une des zones les plus convoitées. Fortement enclavée entre le Caucase et l’Iran, ce dernier ainsi que l’URSS détenait auparavant la majeure partie de ses richesses. Toutefois, avec le tournant des années 1990, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan ainsi que le Turkménistan revendiquent leur accès aux ressources. Leur exploitation soulève un problème dual, à savoir, le partage des ressources entre les pays riverains et le contrôle des voies maritimes pour leur acheminement.

La Caspienne au coeur des rivalités entre les pays de l’ex-URSS.

Bien que l’exploitation de la région ait déjà bien été entamée, les cinq pays ne parviennent pas à s’entendre sur le statut juridique dont les fondements se retrouvent dans le traité irano-soviétique de 1921. De nos jours, la question est de savoir s’il s’agit d’une mer ou d’un lac. Car, en droit international, les ressources d’un lac ne peuvent être exploitées qu’avec l’accord unanime des Etats riverains, tandis que dans le cas d’une mer, chaque Etat se voit attribuer une zone dont il peut user comme il le souhaite, dans la limite des 12 miles selon la Convention de Montego Bay, ce qui réduit fortement la superficie des parcelles. Ainsi, le statut de la Caspienne diverge selon les ambitions nationales des Etats bordiers et évolue au fur et à mesure de la découverte de nouveaux gisements. Si à l’origine, la Russie privilégiait le statut de lac et se référait pour cela à l’accord d’Almaty de 1991, stipulant que « les pays membres de la CEI garantissent … le respect des engagements internationaux pris par l’ex-URSS », lui permettant ainsi de jouir pleinement des accords avec l’Iran de 1921 et excluant les trois autres Etats de l’exploitation des ressources. Ses positions changent en 1998 avec la découverte de gisements d’hydrocarbures au large de ses côtes, ce qui pousse le pays à sécuriser cette réserve par la signature de multiples accords de 1998 à 2003. Ce dernier partage le nord de la Caspienne en fonction de la longueur des côtes soit 18 % pour l’Azerbaïdjan, 19 % pour la Russie et 27 % pour le Kazakhstan, décision pour laquelle l’Iran et le Kazakhstan sont opposés. En outre, la Russie a dépassé l’Arabie saoudite pour devenir en 2016 le premier fournisseur de pétrole brut de la Chine et compte beaucoup sur les réserves de la Caspienne pour conserver son leadership.

Le secteur de l’acheminement des ressources et celui du contrôle des voies d’approvisionnement restent encore sources de nombreux problèmes. Du fait de son enclavement, les oléoducs comme les gazoducs doivent traverser au minimum un autre État que celui de production, tel que l’Arménie. La géopolitique des transports est multi scalaire puisqu’elle mêle les ambitions des producteurs, des pays traversés et des clients. Une grande partie du pétrole de la Caspienne vendu sur les marchés internationaux transite par et est originaire de Russie. Cette dernière a mis en place un important réseau d’oléoducs jusqu’au port de Novorossisk situé sur la mer Noire. L’augmentation de la demande mondiale entraîne l’augmentation du trafic des supertankers au large des côtes turques. Ankara a donc peur de voir ses revenus touristiques diminuer. Jusqu’en 2005, la Russie exerçait un quasi-monopole avec le contrôle de 80% des oléoducs. Toutefois, la construction de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyan remet en cause la souveraineté russe sur la région. La création et le projet d’établir une union pétrolière de l’Union Economique Eurasiatique en 2015 dont la Russie, l’Arménie et le Kazakhstan sont membres pourrait changer la donne sur la région. Cela forcerait les pays à parvenir à une entente et notamment faire diminuer les ambitions de l’Azerbaïdjan, bloqué entre l’Arménie et la Russie

About Noémie MOREAU

Étudiante en master 2 à l’IEP d’Aix en Provence ainsi qu’à SKEMA. Titulaire d’une maîtrise en Relations Internationales auprès de l’université Lyon 3 Jean Moulin. Se passionne pour la Russie, l’histoire de l’URSS et les relations internationales contemporaines dans l’ex espace soviétique

Pourquoi le Kazakhstan veut-il utiliser l’alphabet latin ?

Pourquoi le Kazakhstan veut-il utiliser l’alphabet latin ?

N. Nazarbayev, Président Kazakh, avec Vladimir Poutine

C’est un changement mineur qui en dit long sur la situation actuelle du Kazakhstan : la langue kazakhe devrait prochainement s’écrire avec l’alphabet latin et non le cyrillique. Cette petite réforme fait partie d’une stratégie globale visant à augmenter la visibilité du pays sur la scène internationale.

Un problème de langue

Le Kazakhstan a, dès son indépendance, dû jouer avec les susceptibilités linguistiques. Étant donné que le Nord-Est du pays est peuplé majoritairement de Russes, la langue de Pouchkine est devenue langue officielle du pays au même titre que le kazakh, langue turcophone. Le président de l’époque, toujours en poste actuellement, Nursultan Nazarbayev, espérait ainsi empêcher toute sécession, qui aurait été soutenue par Moscou. Aujourd’hui, Nazarbayev entretient de bonnes relations avec la Russie – et ce depuis les indépendances respectives de 1991 – et favorise la coopération entre les deux États.

Deux décennies plus tard, la langue russe prend une trop grande place. Certains s’inquiètent que les Kazakhs puissent oublier leur langue au profit du russe, alors que les jeunes parlent de moins en moins bien leur langue maternelle (toutes proportions gardées). Le professeur Uli Schamiloglu, spécialiste de la langue kazakhe, explique que les jeunes empruntent des sons au russe pour l’assimiler dans leur langue. Plus intéressant encore, lorsque les turcophones d’ex-URSS apprennent le turc de Turquie, ils le prononcent avec un accent russe. Dans sa tribune sur Eurasianet, l’auteur s’exprime ainsi en faveur d’un changement d’alphabet.

Vers une adoption de l’alphabet turco-latin ?

Ce même auteur rappelle que l’alphabet latin est déjà utilisé chez certains peuples turcs, notamment les Turcs de Turquie qui l’ont adopté en 1928 sous Mustafa Kemal. Suite à l’effondrement soviétique, les Azerbaïdjanais et les Turkmènes, puis les Ouzbeks ont également adopté l’alphabet latin, avec quelques variantes comme le ә azerbaïdjanais inexistant en turc, ou le y turkmène qui correspond au ı. Faut-il voir dans l’adoption de l’alphabet latin un rapprochement des peuples turcophones?

Peut-être, mais on peut en douter : les pays turcophones d’Asie centrale ne veulent pas de la Turquie comme un parrain, juste comme un partenaire. De plus, si le turc, l’azéri et le turkmène sont de la même famille, le kazakh n’appartient pas à la même famille que la langue turque. Il y a donc des différences notables. Plus qu’un rapprochement entre les peuples turcophones, il faut y voir un rapprochement avec « l’Occident ».

Une question d’image

L’image internationale du Kazakhstan est assez mauvaise, comme a pu le constater Mariya Dmitriyenko. Cette sportive kazakhe a gagné une médaille d’or au tir en 2012, lors d’un championnat organisé au Koweït. Au lieu de diffuser l’hymne kazakh, c’est la parodie insultante entendue dans le film Borat qui a été entendue. Le Kazakhstan c’est Borat. Il y a aussi le double problème d’être un pays un -stan : être inconnu (les pays d’Asie centrale formeraient un tout homogène aux yeux de nombreuses personnes) et être associé aux islamistes (Pakistan, Afghanistan, le Londonistan des salafistes).

Le Kazakhstan a mis en place une stratégie de visibilité, afin de se donner une meilleure image et d’obtenir des investissements européens et américains. Il a par exemple été question de changer le nom du pays en Kazakh Eli, volonté partagée avec le Kirghizstan qui est devenu la Kirghizie. Cet été, la capitale kazakhe, Astana, a accueilli l’exposition universelle. Astana est d’ailleurs un nom familier pour les fans de cyclisme : c’est le nom d’une des équipes, dans laquelle un conglomérat d’entreprises kazakhes a investi. Utiliser l’écriture des Européens et des Américains, c’est un moyen de se rapprocher des ces pays, tant pour l’image que pour les relations économiques.

 

http://les-yeux-du-monde.fr/actualite/europe/russie/31140-pourquoi-le-kazakhstan-veut-il-utiliser-lalphabet-latin