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L’ORGANISATION DE COOPÉRATION DE SHANGHAï: UNE ALLIANCE SÉCURITAIRE ET ÉCONOMIQUE EN DEVENIR

L’ORGANISATION DE COOPÉRATION DE SHANGHAï: UNE ALLIANCE SÉCURITAIRE ET ÉCONOMIQUE EN DEVENIR

Julie Descarpentrie

10-11-2017

 

 

L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) est une organisation intergouvernementale régionale asiatique créée à Shanghai en 2001 et regroupant initialement la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Elle succède au Groupe de Shanghai qui avait été fondé en 1996 sur initiative de Pékin et de Moscou, afin de sécuriser l’ancienne frontière sino-soviétique que la chute de l’URSS avait déstabilisée lors de la création des nouvelles républiques  d’Asie centrale en 1991. Disposant d’une charte ainsi que d’un secrétariat permanent situé à Pékin, l’OCS a pour objectifs principaux d’assurer la stabilité et la sécurité régionales, de renforcer la confiance mutuelle entre ses États membres et de faciliter leur coopération politique et économique.

S’étendant sur plus de 60% du territoire de l’Eurasie, ses Etats membres regroupent 40% de la population mondiale et contrôlent 38% des réserves de la planète en gaz naturel, 20% en pétrole, 40% en charbon et 50% en uranium. L’attrait de l’organisation est tel qu’elle s’est rapidement élargie, comme en témoigne le nombre des pays observateurs qui l’ont rejointe : Mongolie (2004), Iran (2005), Afghanistan (2012) et Biélorussie (2015).

Mais le fait le plus marquant – pourtant largement passé inaperçu en Occident – a été l’intégration de l’Inde et du Pakistan (juin 2017) suite à l’acceptation par Pékin que New Delhi rejoigne l’OCS en dépit de leurs intérêts stratégiques divergents et des différends frontaliers qui les opposent – lesquels dégénèrent sporadiquement en conflits de basse intensité[1].

De plus, des pourparlers sont en cours afin d’intégrer la Turquie, l’Iran et l’Afghanistan en tant que membres permanents de l’organisation. Mais alors que Téhéran et Kaboul prennent part aux sommets de l’OCS en tant que membres observateurs, les Etats-Unis et leur allié japonais se sont vu refuser un tel statut, ce qui explique que nombre d’analystes considèrent de plus en plus cette organisation comme un lieu d’échanges stratégiques destiné à proposer une alternative aux actions menées par les Occidentaux sur la scène internationale.

L’opposition à l’hégémonisme américain

En effet, l’élargissement vers des pays souvent en désaccord ou en opposition avec les Occidentaux – ou n’ayant guère d’intérêt stratégique à leurs yeux -, confère une claire orientation à l’OCS : ses membres s’opposent à l’hégémonisme américain et contestent le recours au droit d’ingérence dont use l’Occident pour conduire ses opérations de Regime Change. Ils ne souscrivent pas non plus à la politique occidentale qui fait des droits de l’homme une valeur suprême, et affichent clairement leur attachement au multilatéralisme. C’est dans ce contexte que les pays de l’OCS sont parvenus à obtenir la fermeture le 1er juillet 2014, de la base aérienne américaine de Manas, près de Bichkek (Kirghizistan,) qui était alors le principal centre de transit de l’armée américaine vers l’Afghanistan.

Face aux nombreuses menaces sécuritaires qui pèsent sur la région, les forces armées des Etats membres organisent régulièrement des manœuvres militaires communes, auxquelles s’ajoute la coordination de leurs moyens de lutte contre le terrorisme au sein de la structure antiterroriste régionale (RATS) basée à Tachkent (Ouzbekistan). Particulièrement touchés par les trafics de drogues et d’armes qui prolifèrent dans la région centre-asiatique, ces Etats collaborent également dans le cadre de l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC[2]) afin d’élargir leurs actions à la criminalité et au trafic des stupéfiants. Ces missions consacrées au maintien de la paix et de la sécurité régionale valent ainsi à l’OCS d’être reconnue par l’Organisation des Nations unies (ONU).

Bien que les dépenses militaires des pays de l’OCS demeurent nettement inférieures à celles de l’OTAN, leur croissance est néanmoins exponentielle : de 85 milliards de dollars en 2006 (dont 49,5 pour la Chine et 34,7 pour la Russie), elles sont passées à 364 milliards en 2016, contre respectivement 796,7 milliards pour les pays membres de l’OTAN en 2006 et 866 milliards dix ans plus tard. Cette hausse significative des budgets de défense semble traduire la volonté de la Chine et de la Russie de jouer un rôle majeur dans la sécurisation de la région centre-asiatique.

En outre, de nombreux accords militaires et stratégiques ont été signés entre les pays de la région. Parmi ceux-ci l’on notera :

  • l’échange de renseignements entre l’Inde et la Russie, ainsi qu’entre les services de renseignement pakistanais (ISI) et afghans (NDS) ;
  • l’officialisation d’un dialogue stratégique trilatéral entre la Chine, l’Afghanistan et les taliban à travers la nomination en 2014 par Pékin d’un envoyé spécial pour l’Afghanistan ;
  • la reprise en 2015 du projet de construction d’un corridor international de transport nord-sud entre l’Inde, la Russie et l’Iran[3] ;
  • et enfin, la vente par Moscou d’hélicoptères Mi-35 au Pakistan dans le cadre de son rapprochement stratégique avec Islamabad.

Une approche commune de la question afghane

Depuis plusieurs mois, les observateurs notent que le président Poutine s’implique de plus en plus dans le dossier afghan. C’est que, malgré le déploiement de la Force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS) et l’envoi par les Etats-Unis d’instructeurs chargés de former les forces de sécurité afghane dans le cadre de la mission Resolute Support, le bilan reste plutôt négatif.

On constate en effet que la situation ne fait qu’empirer : environ 40% du territoire est désormais sous le contrôle des insurgés, l’Armée nationale afghane est de plus en plus infiltrée par les taliban et « l’Etat islamique dans le Khorasan » (EIK) gagne du terrain au nord et à l’est du pays, étendant ainsi dangereusement sa zone d’opération en direction des républiques d’Asie centrale.

En conséquence, le dirigeant russe accuse de plus en plus les Américains de n’avoir pas de stratégie de long terme concernant la sécurisation du territoire, et les responsables afghans eux-mêmes regrettent que Washington ne soit pas parvenu à réformer les services de renseignement afghans (NDS). A cela s’ajoute que nombre d’analystes s’interrogent sur l’intérêt de l’élimination du mollah Mansour – tué lors d’une frappe de drone en mai 2016 – alors qu’il était le seul chef taliban susceptible d’entamer le dialogue avec Kaboul. Certains y voient une tentative délibérée de la part de la CIA de faire échouer le processus de réconciliation nationale.

De ce soupçon est née la relégation au second plan des rencontres quadrilatérales Chine/Russie/Pakistan/Etats-Unis relatives au règlement de la question afghane. C’est pourquoi Moscou a pris de nombreuses mesures telles que la réactivation du groupe de contact de l’OCS sur l’Afghanistan et l’entrée de l’Inde en son sein, l’expression de son soutien à l’égard des taliban[4], ainsi que le maintien opérationnel, jusqu’en 2024, de sa base militaire au Tadjikistan.

Souhaitant mettre un terme aux interventions militaires à répétition dans le pays, les membres de l’OCS appellent désormais à privilégier les opérations de maintien de la paix dans le cadre de la Charte des Nations unies. Ainsi, Pékin et Moscou ont déclaré ne vouloir intervenir en Afghanistan qu’au sein de missions de l’ONU. Une telle position tranche avec la volonté du président américain et du chef de la CIA, Mike Pompeo, de « frapper vite et fort », ce qui s’est notamment traduit par le largage de la « mère de toutes les bombes »[5] en avril dernier sur les positions de Daech dans la province du Nangarhar. Eu égard au fait que l’envoyé spécial russe en Afghanistan, Zamir Kabulov, a jugé « vaine » la nouvelle initiative de Donald Trump consistant à envoyer de nouveaux contingents en Afghanistan, on assiste de plus en plus à une confrontation stratégique et verbale entre Washington et Moscou.

En outre, on observe la naissance d’un consensus entre la Russie, la Chine et l’Iran qui voient dans le processus de négociations avec les taliban, un moyen de stabiliser le pays et de vaincre Daech. En effet, malgré le ralliement d’environ 10% des taliban à l’EIK, la majorité d’entre eux ne souscrit pas à l’agenda de Daesh qui profite de l’instabilité du pays et des fractures religieuses qui y règnent pour s’y installer durablement. Bien que les Américains soient également favorables à l’ouverture du dialogue avec les « étudiants en théologie », le fait qu’ils soupçonnent plusieurs pays de l’OCS d’armer les taliban, les amène aujourd’hui à se méfier d’eux.

A cet égard, il est à craindre que l’Afghanistan soit en passe de redevenir le théâtre d’une nouvelle lutte d’influence internationale même s’il est probable que, faute de moyens suffisants, les Russes soient de nouveau amenés à collaborer avec les Américains. Pour le moment, la force de l’OCS réside dans le fait que ses membres ont une approche commune pour la résolution de la crise afghane. En outre, l’admission en 2012 de Kaboul comme membre observateur de l’OCS tend à renforcer le rôle de l’organisation dans le règlement de la question.

Néanmoins, l’issue d’une telle politique reste incertaine car il est peu probable que les taliban, aujourd’hui menés par le mollah Akhunzada – jugé être un homme cruel, peu ouvert au dialogue -, acceptent de faire des concessions. Le massacre de 140 soldats de l’Armée nationale afghane à Mazar-e-Sharif en avril dernier, en témoigne.

La persistance de rivalités internes

En outre, la lutte contre l’hégémonisme américain ou la résolution de la crise afghane ne constituent pas des facteurs suffisants pour souder ces pays, comme en témoignent les nombreuses tensions qui persistent entre la Russie et ses partenaires, notamment la Chine.

Par son souhait d’intégrer les espaces afghan et pakistanais au sein de son projet de « Route de la soie[6] » et du corridor économique Chine-Pakistan, Pékin cherche à fédérer les pays de la région au sein d’un bloc asiatique, jugé seul à même de concurrencer l’économie occidentale dominée par les Etats-Unis.

Cependant, la relation entre Moscou et Pékin est de plus en plus déséquilibrée car le projet chinois de « Route de la soie » risque à terme de remettre en cause la domination russe en Asie centrale. A cela s’ajoute que Pékin conçoit le système international comme n’étant dominé que par deux grandes puissances – les Etats-Unis et la Chine -, excluant de ce fait la Russie. Par conséquent, la mise en avant des questions sécuritaires au sein de l’OCS semble être un moyen pour Moscou de s’imposer et de s’affirmer comme le garant de la stabilité en Asie centrale.

L’intégration simultanée (juin 2017) des deux « frères ennemis » que sont l’Inde et le Pakistan au sein de l’OCS s’explique notamment par la volonté russe de faire de New Delhi un contrepoids à la toute-puissance chinoise tout en lui faisant jouer un rôle important dans le cadre de la reconstruction de l’Afghanistan[7].

De même, considérant que le règlement de la question afghane ne pourra pas se faire sans l’aide d’Islamabad – qui, par son soutien aux taliban afghans et au réseau Haqqani, est l’un des pays les plus aptes à ouvrir un canal de négociations avec les insurgés -, Moscou, en ayant permis l’intégration du Pakistan dans l’OCS, cherche à s’imposer comme le garant de la stabilité dans la région grâce à ses talents de médiateur.

La mise au ban d’Islamabad par Donald Trump – qu’il a accusé d’apporter un soutien logistique au réseau Haqqani ainsi qu’aux taliban afghans afin de déstabiliser le gouvernement de Kaboul – n’a fait qu’accroitre la coopération russo-pakistanaise scellée notamment à l’occasion de la livraison par la Russie de quatre hélicoptères d’attaque Mi-35M. Profitant d’un tel rapprochement, le Kremlin a récemment exprimé le souhait de parvenir à un accord de libre-échange avec Islamabad, projet auquel s’ajoute la volonté russe de bénéficier à la fois des infrastructures du port de Gwadar, du corridor économique entre la Chine et le Pakistan et de la « Route de la Soie » afin d’accroitre le volume de ses exportations vers l’Asie. Un tel rapprochement ne peut que satisfaire Islamabad qui voit dans cette alliance l’occasion de nouer de nouveaux partenariats et de répondre à la distanciation de Donald Trump à son égard.

La réaction américaine

Face au consensus Moscou/Téhéran/Pékin sur la question afghane et face à la menace grandissante que le nouveau projet chinois de « Route de la Soie » fait peser sur l’économie américaine, Washington cherche à rallier New Delhi à sa cause afin de contenir la menace chinoise.

Ainsi, profitant des multiples différends qui opposent Pékin et New Delhi, Donald Trump a déclaré vouloir offrir à l’actuel Premier ministre indien, Narendra Modi, la possibilité de jouer un rôle majeur dans la sécurisation du territoire afghan et de faire de son pays une puissance militaire d’envergure. Ceci explique que malgré les accusations du Pakistan portées à l’encontre du gouvernement indien – soupçonné d’instrumentaliser les insurgés de la province pakistanaise du Baloutchistan[8] en vue de faire échouer le corridor économique Chine-Pakistan, et de chercher à déstabiliser l’Afghanistan afin d’en faire sa zone d’influence -, le président américain parie sur l’Inde pour pacifier la région[9].

New Delhi a répondu favorablement à l’appel du président américain. Cependant, il ne faut pas oublier que le gouvernement indien applique le principe d’ « autonomie stratégique » et privilégie le multilatéralisme, ce qui lui permet de ne pas nouer d’alliances contraignantes. Ceci explique que malgré son rapprochement avec les Etats-Unis, il diversifie ses partenariats stratégiques, comme en témoigne son entrée à l’OCS.

 

 

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En conclusion, la force de cette organisation régionale réside dans le fait que ses membres partagent de nombreux intérêts. Malgré les craintes que suscite le projet chinois de « Route de la Soie » et l’élaboration d’un projet économique concurrent développé entre l’Inde et l’Iran autour du port de Chabahar[10], la lutte contre Daech et la résolution de la crise afghane sont susceptibles de fédérer ces pays. C’est d’ailleurs ce qu’a très bien compris l’administration Trump qui tente actuellement de faire de New Delhi son partenaire régional afin de l’écarter d’une telle coalition.

L’OCS dispose encore de peu de moyens et n’a pas encore fait ses preuves sur le dossier afghan, mais le fait que des négociations soient en cours afin d’intégrer la Turquie, l’Iran[11] et l’Afghanistan, est bien le signe qu’elle cherche à prendre de l’ampleur.


  • [1] Le principal point de friction entre la Chine et l’Inde est leur frontière qui s’étend sur 4 057 kilomètres au cœur de l’Himalaya et dont la contestation du tracé a conduit les deux puissances à s’affronter en 1962. Depuis cette date et la défaite indienne, la Chine occupe la région de l’Aksaï Chin, territoire qui faisait initialement partie de l’Etat indien du Jammu-et-Cachemire, mais que Pékin estime être une extension de sa province du Xinjiang. L’autre litige concerne l’Etat indien de l’Arunachal Pradesh qui faisait autrefois partie du Tibet du Sud. Or, le Tibet ayant été annexé par la Chine, Pékin conteste la souveraineté de New Delhi sur cette province.
  • [2] Fondée en octobre 2002, elle rassemble tous les États membres de l’OCS à l’exception de la Chine, y compris l’Inde et du Pakistan. Son siège est à Moscou.
  • [3] Ce projet dénommé « Corridor de Transport Nord-Sud » reliera l’Inde, l’Iran et l’Azerbaïdjan aux pays et aux marchés de l’Union économique eurasiatique, qui inclut non seulement l’Arménie, mais également la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et la Biélorussie.
  • [4]  Cf. Note d’Actualité n°491, « Les enjeux du soutien de la Russie et de l’Iran aux taliban », http://www.cf2r.org.
  • [5] Il s’agit de la plus puissante bombe non-nucléaire de l’arsenal américain. Surnommée la « mère de toutes les bombes », elle a détruit un réseau de tunnels utilisés par le groupe Etat islamique et tué au moins 36 de ses combattants.
  • [6] Le projet « One Belt, One Road » (OBOR) ou projet maritime et terrestre de « Route de la soie du XXIe siècle » vise à construire une route économique et commerciale allant de Shanghai à Berlin, en traversant la Chine, la Mongolie, la Russie, la Biélorussie, la Pologne et l’Allemagne, ce qui couvrirait plus du tiers de la circonférence de la terre et placerait la Chine au cœur des échanges commerciaux mondiaux, au détriment des Américains qui en seraient exclus. L’attrait de ce projet est tel que plus de soixante pays l’ont rejoint et ont accepté de participer à son financement à travers le Silk Road Investment Fund, la Banque asiatique d’investissement des infrastructures (BAII), l’Union économique eurasienne, la Communauté économique de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) et l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS).
  • [7] L’Inde constitue déjà le cinquième plus important pourvoyeur d’aide aux Afghans.
  • [8] Situé au Baloutchistan pakistanais, ce port inquiète fortement l’Inde qui craint un trop grand rapprochement entre Islamabad, Pékin et Moscou. C’est ainsi que sur les fronts est (Xinjiang) et ouest (Gwadar), son service de renseignement extérieur (RAW) tente d’en ralentir la construction à travers l’instrumentalisation des insurgés baloutches, un peuple du sud-ouest du Pakistan qui souhaite faire sécession et créer un Baloutchistan autonome.
  • [9] Une telle stratégie n’est pas sans rappeler le fait que les Etats-Unis étaient également parvenus en 2015, à faire adhérer New Delhi à la stratégie américaine de Containment en Asie-Pacifique à l’issue de la signature de la « Vision stratégique commune indo-américaine pour l’Asie-Pacifique et la région de l’océan Indien ». L’objectif étant bien sûr de contenir l’expansionnisme chinois en mer de Chine méridionale et de déployer des moyens ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance) destinés à surveiller son déploiement militaire.
  • [10] Il s’agit d’un projet portuaire dans lequel l’Iran investira 20 milliards de dollars. Situé dans la ville iranienne de Chabahar, dans le golfe d’Oman, il permettra à New Delhi d’accéder aux marchés centre-asiatique et afghan en contournant le Pakistan, qui pour l’instant bloque le transit des produits indiens.
  • [11] L’adhésion de l’Iran est cependant mise à mal par le Tadjikistan qui bloque son entrée au sein de l’OCS au nom de rivalités politiques, ainsi qu’en raison du rapprochement opéré entre Dushanbe et Riyad.
  • http://www.cf2r.org/fr/notes-actualite/lorganisation-de-cooperation-de-shangha-une-alliance-securitaire-et-economique-en-devenir.php
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Moscou lâche-t-il Pyongyang ?

La nouvelle a été annoncée le 16 octobre en milieu d’après-midi :

« La Russie a suspendu sa coopération scientifique et technique avec la Corée du Nord en réaction à la poursuite par cette dernière de ses programmes balistique et nucléaire. Suspendre la coopération scientifique et technique avec les individus et les groupes d’individus représentant la République populaire démocratique de Corée. La décision a été prise en réponse à la conduite d’essais nucléaires et balistiques par la Corée du Nord, en conformité avec la résolution 2321 du Conseil de sécurité de l’Onu du 30 novembre 2016 ».

Cette décision a été entérinée par un décret signé du Président Vladimir Vladimirovitch Poutine et rend effective la suspension de la coopération scientifique et technique entre Moscou et Pyongyang. Auparavant, la présidente du Conseil de la Fédération (l’équivalent russe du Sénat) Valentina Ivanovna Matvienko a rappelé que Moscou condamnait résolument le développement du programme nucléaire nord-coréen.

La décision russe vise à apaiser les tensions naissantes dans la péninsule, entretenues par la série inédite de tests de missiles par le régime de Pyongyang, qui a de plus procédé à l’essai d’une bombe à hydrogène (bombe H), ce qui lui avait valu un gonflement de pectoraux du Président Donald John Trump qui avait « menacé » le 19 septembre de «détruire totalement» la Corée du Nord en cas d’attaque initiale de Pyongyang et qui avait a qualifié son dirigeant Kim Jong-un de « rocketman » (homme-fusée) embarqué dans «une mission-suicide».

La question est : quel a été le deal entre Eurasia et Oceania. Je parie des pesos contre des dollars qu’il ne doit pas être loin de ça : « Ok, je lâche la Corée du Nord mais en contrepartie, tu lâches l’opposition vénézuélienne ». Et dans mes pronostics, j’ai toujours eu raison sauf les fois où je me suis trompé. La réponse fera bientôt la une des journaux (enfin, sauf prolongement tardif de la chasse au porc)…

Hristo XIEP

 

http://www.medias-presse.info/?wysija-page=1&controller=email&action=view&email_id=1531&wysijap=subscriptions&user_id=1069

Elections présidentielles au Kirghizistan : l’expérience démocratique mise à l’épreuve en Asie Centrale

Elections présidentielles au Kirghizistan : l’expérience démocratique mise à l’épreuve en Asie Centrale

Par Paul CRUZ, le 6 octobre 2017  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Diplômé en 2016 de Sciences Po Bordeaux et de l’Université russe de l’Amitié des Peuples, Paul Cruz a commencé sa carrière en tant qu’analyste pour le ministère de la défense avant de rejoindre une société de conseil spécialisée en intelligence des risques en 2017. Ses expériences l’ont amené à s’intéresser à différents aspects de l’espace post soviétique, dont la géostratégie de la mer Noire, les modes d’action utilisés dans le conflit ukrainien et les enjeux sécuritaires de l’Asie centrale.

 

Le caractère inédit de l’expérience démocratique en Asie centrale rend à lui seul nécessaire de porter attention à l’élection présidentielle au Kirghizistan, le 15 octobre 2017. La mission du nouveau gouvernement sera claire : redonner à l’Etat son rôle de créateur de ponts dans une société profondément divisée, et permettre au Kirghizistan de rompre définitivement avec l’ombre portée de l’autoritarisme.

AU MILIEU de l’histoire chaotique récente du Moyen-Orient, des joutes diplomatiques entre Donald Trump et la Corée du Nord, il est aisé d’oublier que des événements historiques se jouent ailleurs dans le monde. C’est pourtant le cas au Kirghizistan, petite république d’Asie centrale, indépendante depuis la fin de l’Union soviétique en 1991. Après avoir connu une première révolution en 2005, puis une seconde en 2010, ce pays s’apprête à connaitre le 15 octobre 2017 ses deuxièmes élections présidentielles depuis l’écriture de la jeune Constitution en 2010. Exception démocratique de la région, le Kirghizistan est le seul parmi ses voisins pour lequel il est impossible de prédire avec certitude le résultat d’un tel scrutin. Pour autant, le système politique kirghizistanais est loin d’être parfait, et les problématiques nationales viennent croiser des enjeux capitaux pour la région. Cet événement est l’occasion de comprendre les menaces qui pèsent sur la démocratie kirghizistanaise, et les enjeux induits par ce scrutin.

Elections présidentielles au Kirghizistan : l'expérience démocratique mise à l'épreuve en Asie Centrale
Carte. Influence des civilisations en Asie centrale
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Cette carte est extraite d’un article de René Cagnat : Où va l’Asie centrale ?

Quels sont les candidats en lice ?

Le début de la campagne a vu une profusion de candidatures. Pas moins de 59 personnes – la plupart des indépendants – ont déclaré leur volonté de participer. Le président actuel Almazbek Atambaïev, élu depuis 2011, est membre du Parti social-démocrate du Kirghizstan (PSDK ; 38 sièges sur 120 au Parlement). D’après la Constitution, il ne possède pas le droit de cumuler les mandats présidentiels consécutifs, mais a pourtant multiplié les déclarations selon lesquelles il maintiendrait d’une façon ou d’une autre une emprise sur le pouvoir. Les soupçons planent sur une entente cachée entre lui et un éventuel successeur, qui lui permettrait de conserver son influence.

Si, à ce propos, une certaine confusion sur les chances réelles de chacun des postulants perdure encore, les deux candidats Omurbek Babanov et Sooronbai Jeenbekov se détachent de l’ensemble. Tous deux acceptés par le pouvoir actuel, ils montreront à divers degrés une forme de loyauté envers le président sortant Almazbek Atambaïev.

Omurbek Babanov, député depuis 2015, a été précédemment Premier ministre (décembre 2011 à septembre 2012) et vice Premier ministre (d’abord brièvement de janvier à octobre 2009, puis de décembre 2010 à décembre 2011). Fondateur en 2010 de l’une des formations politiques les moins nationalistes du pays, le parti Respublika, et bien que formellement leader de l’opposition parlementaire formée par Respublika-Ata-Jurt (28 sièges au Parlement), il n’a jamais critiqué très fortement le président Almazbek Atambaïev et la majorité. Il est surtout connu comme une des plus grandes fortunes du pays, ayant bâti celle-ci sur le commerce de produits pétroliers entre le Kazakhstan et le Kirghizistan, après avoir occupé des fonctions dirigeantes au sein de grandes entreprises. Actuellement légèrement en tête dans les sondages, il a reçu le soutien à la mi-septembre 2017 de Bakit Torobaiev, un homme politique méridional, dissident du PSDK et dirigeant du parti Progrès Onougououou (13 sièges au Parlement). Si Omurbek Babanov remporte l’élection du 15 octobre 2017, Bakit Torobaiev obtiendra probablement le poste de Premier ministre. Cette alliance stratégique devrait permettre d’emporter l’adhésion d’un nombre non négligeable de voix dans le sud.

Quant à Sooronbai Jeenbekov, il siégeait en tant que Premier ministre d’avril 2016 jusqu’à sa démission fin août 2017, pour concourir à l’élection présidentielle. Très proche d’Almazbek Atambaïev, il a été choisi par le PSDK pour tenter de remporter l’élection. Originaire du Sud du pays, il pourrait rencontrer l’hostilité des élites du Nord. Son principal atout vient de ses réseaux politiques, à la fois locaux et nationaux. Outre son poste de chef du gouvernement, il a été le gouverneur de la région d’Osh entre 2012 et 2015. Son frère Asylbek Jeenbekov a également présidé l’Assemblée nationale de décembre 2011 à avril 2016. Plusieurs craintes règnent à propos des pressions qui seraient exercées sur le corps administratif de l’Etat pour lui permettre de recueillir des voix [1]. De tous les candidats en lice, Sooronbai Jeebekov est le plus susceptible de faire en sorte, en cas de victoire, que le président actuel maintienne son influence. Il a gagné le soutien de Kamchibek Tashiev, un des fondateurs du parti nationaliste Ata-Jurt, ainsi que de l’ancien mufti Chubak Ajy Jalilov – influent parmi la minorité ouzbèke, plus religieuse. Cette combinaison de soutiens nationalistes, religieux, méridionaux et dans l’administration, pourrait s’avérer décisive.

D’autres personnages d’importance – tel Temir Sariev, un autre ancien Premier ministre – se sont portés candidats. Mais à quelques semaines de l’élection, ils peinent à réunir des soutiens conséquents.

Il existe cependant un troisième homme dans cette élection, mais celui-ci n’a aucune chance d’être élu. Ceci pour la simple raison qu’il se trouve en prison depuis février 2017. Omurbek Tekebaïev, dirigeant du parti Ata-Meken (11 sièges au Parlement), est accusé d’avoir accepté l’équivalent d’un million de dollars en pot-de-vin de la part d’une entreprise russe en 2010, alors qu’il occupait le poste de vice Premier ministre du gouvernement intérimaire. Son arrestation a eu un important retentissement au Kirghizistan. Il a reçu le soutien de plusieurs figures de la transition démocratique, telle l’ancienne présidente Roza Otumbaïeva (avril 2010 – décembre 2011). Ses partisans dénoncent des charges à motivation politique, qui n’ont pour but que d’écarter de la course un féroce opposant au président Almazbek Atambaïev. Ennemi personnel de ce dernier, Omurbek Tekebaïev avait tenté de lancer une procédure de destitution à son encontre en novembre 2016. Il a également émis à plusieurs reprises des soupçons sur son intégrité, laissant entendre que celui-ci serait impliqué dans des affaires de contrebande. Malgré son emprisonnement, le parti Ata-Meken l’a choisi le 5 mars 2017 comme candidat pour l’élection présidentielle. Le 10 août 2017, la commission électorale centrale lui a refusé le droit de se soumettre à l’examen de langage kirghizistanais, une obligation pour tous ceux qui prétendent à concourir. Porteur du germe d’une menace pour les autorités, Il a donc été de facto mis dans l’impossibilité de participer à la campagne.

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Carte. Action et influence des grandes puissances en Asie centrale
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Cette carte est extraite d’un article de René Cagnat : Où va l’Asie centrale ?

Une élection aux multiples enjeux

Jusqu’à présent, la description qui est faite de ces élections semble être celle d’une routine politique presque « normale », dans un pays qui prend peu à peu possession d’une forme de « culture démocratique ». Pourtant l’organisation de ce scrutin vient prendre place sur le terreau de profondes divisions nationales, qui sont elles-mêmes les reflets de fractures régionales. Une première opposition existe entre les Kirghizes du Sud et ceux du Nord, héritage des luttes de pouvoir ancestrales entre tribus. Bien que source de conflits, cette question reste pour l’instant cantonnée dans le spectre des rivalités politiques régionales classiques en Asie centrale.

Le pays connaît, en revanche, depuis plusieurs années un regain de nationalisme vindicatif. Si tous les jeunes Etats d’Asie centrale sont engagés dans un processus de construction de leur identité nationale, le Kirghizistan voit dans ses débats politiques une irruption croissante de ce sujet, porté principalement par le parti Ata-jurt. Une telle politisation de thèmes nationalistes ne peut être que dangereuse dans un pays profondément multiethnique. La minorité ouzbèke notamment (14,6% de la population en 2016), est souvent l’objet de discriminations. Celles-ci ont atteint une acmé tragique en 2010 lors d’affrontements meurtriers entre kirghizes et ouzbèkes des provinces d’Osh et de Jalal-Abad. Les confrontations ont fait environ 470 morts et provoqué la fuite de 110.000 personnes en Ouzbékistan. La question ethnique est prégnante dans le scrutin présidentiel, comme le montrent les fréquentes allusions des opposants d’Omurbek Babanov à sa mère, qui appartenait à la minorité turque.

Un autre défi sécuritaire partagé par tous les dirigeants d’Asie centrale, et dont on trouve des échos dans la campagne, est celui de la radicalité religieuse. Motif pratique pour justifier les politiques répressives, le sentiment religieux est ainsi vu comme un facteur d’instabilité chez les Ouzbeks, alors qu’il est perçu comme un signe patriotique parmi la communauté kirghize. Dans un contexte de religiosité en très forte croissance au sein de la population, la préoccupation des autorités envers la radicalisation est néanmoins réelle. Le problème est renforcé par l’incapacité de l’Etat kirghizistanais à délivrer ses services et donc à assurer sa légitimité. Une partie de l’espace laissé vide par l’Etat est notamment occupée par des autorités religieuses. Ces dernières sont ainsi susceptibles de trancher des litiges dans la population, et donc de se substituer à l’institution judiciaire étatique. En outre, la présence de réseaux terroristes en Asie centrale est un problème fondamental. Les chiffres sont sujets à caution, mais les organisations spécialisées estiment en général qu’entre 2000 et 4000 centrasiatiques sont partis lutter pour le djihad au Levant. Parmi ceux-ci, les autorités du Kirghizistan affirment que figurent 352 de leurs ressortissants, dont 70% appartiendraient à l’ethnie ouzbèke (ces chiffres sont à prendre avec précaution). La question du retour de ces combattants – et de leur famille – commence déjà à se poser. A cette problématique récente s’ajoute celles plus « classiques » des poches d’instabilité régionales : la vallée de Ferghana, lieu de tensions ethniques et religieuses permanentes, et l’Afghanistan, refuge pour les organisations terroristes centrasiatiques et inquiétude sourde pour le Tadjikistan, qui craint sans cesse une déstabilisation du sud de son territoire. Rappelons que les attentats à Istanbul (juin 2016), Saint Pétersbourg (avril 2017) et Stockholm (avril 2017) ont été commis par des individus originaires d’Asie centrale. Les élections sont un moment où se cristallisent ces questions. Les autorités kirghizistanaises ont annoncé le 25 septembre 2017 avoir arrêté trois individus dans la ville de Tokmok, qui prévoyaient de conduire un attentat terroriste au moment de la tenue du scrutin.

Il faut peut-être se réjouir de la tenue de ces élections, mais garder en tête que le Kirghizistan se maintient sur la brèche. Les partis politiques restent organisés autour de fortes personnalités plutôt qu’autour de positionnements idéologiques. La corruption des élites, et les pratiques clientélistes dégradent la qualité démocratique du pays. Quant aux régimes autoritaires de la région, Russie en tête, ils regardent d’un œil méfiant cette expérience démocratique, dont une trop grande réussite leur nuirait, par comparaison. La crainte de voir le retour d’un nouvel autocrate se dessine dans tous les débats au Kirghizistan. Le pouvoir exécutif s‘est notamment trouvé renforcé en décembre 2016 à la suite d’une réforme constitutionnelle controversée. Sooronbai Jeebekov n’a pas révélé l’identité de la personne qu’il choisirait comme Premier ministre, et le voir nommer Almazbek Atambaïev est une éventualité à considérer.

Il reste que le caractère inédit de l’expérience démocratique en Asie centrale rend à lui seul nécessaire de porter attention à cette élection au Kirghizistan, le 15 octobre 2017. La mission du nouveau gouvernement sera claire : redonner à l’Etat son rôle de créateur de ponts dans une société profondément divisée, et permettre au Kirghizistan de rompre définitivement avec l’ombre portée de l’autoritarisme.

Copyright Octobre 2017-Cruz/Diploweb.com


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Un livre vient de paraître à propos d’un autre pays d’Asie centrale, le Kazakhstan :
Lise Barcellini, Kazakhstan. Jeune nation entre Chine, Russie et Europe, Paris, Ateliers Henry Dougier, 2017.