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Mon week-end au Haut-Karabakh

Mon week-end au Haut-Karabakh

par Xavier Monthéard, 24 avril 2019
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Ancien codex arménien, musée de la cathédrale Saint-Sauveur d’Ispahan, en Iran.
© baroug

On commençait à s’ennuyer, dans le cassetin des correcteurs. Enfin, cassetin… Qu’on n’imagine pas une alcôve retirée, un repaire de Pères et Mères la Virgule où fuseraient à la cantonade autant de reparties — forcément brillantes — que de questions de syntaxe et d’orthotypographie, entre deux verres de rouge… J’ai connu de tels lieux. Ils n’existent plus. À présent nous révisons les textes des journalistes à leurs côtés, dans l’open space. Chacun devant son écran. Ici comme dans toutes les rédactions de France et de Navarre… avec l’inestimable compensation que le contenu des articles permet d’oublier la vie de bureau.

Pour un vendredi après-midi touchant à sa fin, le papier que j’entamais, donc, manquait de peps. Trop technique. L’extraction des matières premières en Arménie, déjà, il faut avoir envie… Mais traitée comme un article des Échos, en chiffres et mécanismes financiers : ma hantise. À moitié résigné, mon cerveau menaçait de se mettre en mode correction automatique. Pas de ça, Lisette ! Pour repartir d’un meilleur œil, je suis revenu aux premières lignes de l’article. Et j’ai regardé de plus près ce mot « Lorri » qui désignait une région du pays. En consultant l’oracle Internet, j’ai lu : « Lorri, Lori ou Lorê (en arménien Լոռի) », etc. Trois graphies possibles !?! Laquelle choisir, alors ?

(Ne pense pas, lecteur, que l’auteur de l’article aurait pu apporter une réponse satisfaisante à cette question. En l’espèce, le spécialiste de l’extractivisme était danois. De toute façon, un correcteur ne croit pas un journaliste sur parole. Il ne fait même pas confiance à un autre correcteur. Et pas toujours à lui-même.)

Comme un vieux chien de chasse réveillé par le fumet d’un printanier lapin de garenne, j’ai frétillé. Je n’avais jamais réfléchi à la transcription des noms propres arméniens ! Une erreur impardonnable, qu’il m’était donné de réparer. Chance supplémentaire, l’alphabet en usage à Erevan paraissait merveilleusement opaque. Peu de contrastes entre ses trente-huit lettres, hastes et hampes rares, symétries piégeuses…

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Alphabet arménien en majuscules et minuscules, cc M. Adiputra.

Ma joie n’a plus connu de bornes quand j’ai compris qu’il n’existe pas de romanisation officielle de l’arménien. C’est-à-dire qu’aucun organisme international n’a autorité pour imposer que telles lettres arméniennes soient transcrites par telles lettres latines (ou romaines ; notre alphabet, quoi ! il faut faire un effort, lecteur).

La tâche s’annonçait limpide. Primo, déchiffrer cette écriture surgie du fin fond du Ve siècle. Secundo, comparer ses transcriptions concurrentes. Tertio, en choisir une adaptée à la langue française et concordant avec les pratiques du Monde diplomatique. (Recopier paresseusement les graphies majoritaires sur Internet aboutit mécaniquement à entériner des choix faits pour les anglophones… une « romanisation unique » qui n’est que ruine de l’âme — oui, j’exagère.)

L’article retrouvait son attrait. Il convenait certes de s’acquitter de sa correction. Mais l’aventure serait ailleurs. Elle allait même me tenir en haleine, fait imprévu, pendant le week-end. Bibliothèque de la rue Buffon, rayons langues des librairies, Internet : la documentation foisonnait. Comment faire sentir le plaisir pris à distinguer les variantes occidentale et orientale de l’arménien, à admirer ses graphèmes intelligemment adaptés à la notation d’un système phonétique quasi idéal (une lettre = un phonème) ? À ces émotions s’ajoutait le charme qui émanait d’une culture jalouse de ses particularismes. N’avait-elle pas résisté aux écritures arabe, latine et cyrillique ? Décidément, ce peuple méritait qu’on fasse à ses noms propres la politesse d’une naturalisation en bonne et due forme.

Le lundi matin, j’étais prêt à raconter à qui voulait l’entendre cette épopée en fauteuil et, moderne Champollion, à pavoiser d’un « Je tiens l’affaire ! ». Les collègues abordés m’ont sagement fui. Mais l’un d’entre eux, qui avait effectué des reportages dans la région, a prêté une oreille attentive. Puis m’a lancé malicieusement : « D’après tes conclusions, ce serait plutôt “Haut-Karabagh” que “Haut-Karabakh”, alors… » Je n’ai pu que m’incliner, anéanti. Depuis 1991 en effet, nous alignant sur la couverture que la presse internationale fait du conflit qui s’y déroule, nous avions écrit cent treize fois « Haut-Karabakh ». Et cette graphie-là, pas question de la changer.

Compléments

 La fiche « arménien » sur TypoDiplo.
 L’article de Philippe Descamps, « État de guerre permanent dans le Haut-Karabakh », Le Monde diplomatique, décembre 2012.
 Le troisième chapitre de la deuxième partie de la thèse de Sylvia Topouzkhanian, « La langue arménienne aujourd’hui », intitulé « L’appropriation simultanée de deux langues écrites (français et arménien) de la grande section de maternelle au cours élémentaire première année », Université Lyon-II, 2002.
 La carte de Cécile Marin, « Géopolitique des écritures », Le Monde diplomatique,août 2017.

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Moscou dénonce une nouvelle loi « scandaleuse » de Kiev renforçant l’usage de l’ukrainien

Moscou, 25 avr 2019 (AFP) – La loi votée jeudi par le parlement ukrainien qui renforce l’usage de la langue ukrainienne au détriment du russe est « scandaleuse », a dénoncé la porte-parole de la diplomatie russe, Maria Zakharova. »C’est une loi scandaleuse, on ne peut pas la désigner autrement », a déclaré la porte-parole devant la presse au sujet de cette loi qui élargit notamment les quotas de langue ukrainienne dans les médias audiovisuels et complique les débuts du nouveau président de l’Ukraine Volodymyr Zelensky, élu dimanche mais pas encore entré en fonction.

« Nous avons affaire à une décision qui ne fait qu’exacerber la division de la société ukrainienne et éloigne la perspective d’un règlement de la crise ukrainienne », a ajouté Maria Zakharova, critiquant un texte qui, selon elle, viole la Constitution ukrainienne et un « certain nombre de normes internationales ».

La question de la langue est douloureuse en Ukraine, qui a fait partie de l’Empire russe puis de l’URSS, et où l’usage de l’ukrainien a subi des restrictions, voire par moments une interdiction.

Si la pratique de l’ukrainien progresse depuis la chute de l’Union soviétique en 1991, encore plus depuis 2014 et le début de la crise avec la Russie, ce pays de presque 45 millions d’habitants compte toujours une importante communauté russophone concentrée dans l’est et le sud.

Publié le 25/04/2019 03:51