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L’anglais en Europe malgré le Brexit : The Economist est-il toujours libéral ?

L’anglais en Europe malgré le Brexit : The Economist est-il toujours libéral ?

Breakfast table By: Anders Sandberg – CC BY 2.0

Pour The Economist, l’Union Européenne est trop fragile et trop récente pour ce plurilinguisme !

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Par Yves Montenay.

En général, les libéraux ne se passionnent pas pour les guerres entre langues, étant partisans du « laisser-faire » dans ce domaine. Sauf si leur sentiment identitaire prime sur leur libéralisme.

Ce domaine est cependant plus réglementé qu’on ne le dit, d’abord par la notion de « langue officielle », par ailleurs très variable d’un pays à l’autre.

Quelques cas extrêmes sont l’éradication du français de la Flandre belge par, à mon avis, un « abus de majorité » démocratique, ou au Vietnam, pour éliminer tout vecteur de contestation politique. La plupart des pays ont des législations linguistiques plus ou moins modérées.

Contrairement à sa réputation, la France est assez libérale dans ce domaine à en juger par exemple par la langue des enseignes commerciales. Les États-Unis le sont également, à en juger par les facilités accordées à l’espagnol. Et l’Angleterre n’a pas de langue officielle, ni même d’ailleurs de constitution.

La campagne que vient de lancer dans ce domaine The Economist, journal longtemps britannique et maintenant anglo-américain est d’autant plus étonnante. En effet ce journal de l’élite anglophone mondiale fait campagne dans son numéro daté du 15 juin 2019 pour que l’anglais devienne la seule langue officielle de l’Europe après le Brexit. Le principal argument est que ce serait une langue neutre permettant de mieux travailler.

En fait cela cache soit une ignorance de l’Europe, soit un mépris pour les cultures  des autres, soit un cheval de Troie pour détruire une Europe devenue étrangère et donc concurrente.

Ou tout simplement l’habitude britannique de demander le beurre et l’argent du beurre.

LES ARGUMENTS DE THE ECONOMIST : UNE LANGUE DE TRAVAIL NEUTRE

Remarquons que le journal hésite entre 2 formules : « langue commune » dans le titre, et « seule langue officielle » dans le texte, donc une formule beaucoup plus dure. Soit les journalistes n’ont pas été attentifs, soit ils ont volontairement repris un titre masquant partiellement la révolution qu’ils proposent.

Leur raisonnement est simple : puisqu’il n’aura plus de Britanniques en Europe, l’anglais ne sera la langue de personne et sera donc neutre. Et puis les dernières élections ont montré que les alliances entre partis politiques au Parlement européen se faisaient par-dessus les frontières, ce qui implique une langue commune au parlement, rôle pour lequel l’anglais serait, selon eux, « le candidat logique ».

Ce serait d’ailleurs la position de Joachim Gauck, l’ancien président allemand, et de Mario Monti, l’ancien Premier ministre italien.

Le journal évacue les exemples des États-Unis, du Canada et de la Suisse qui ont plusieurs langues officielles (pour les États-Unis, le journal pense probablement à l’espagnol, qui bénéficie de lois locales, et non au français devenu symboliquement langue co-officielle en Louisiane).

Pour The Economist, l’Union Européenne est trop fragile et trop récente pour ce plurilinguisme !

Le journal évacue aussi l’accusation d’élitisme. Certes aujourd’hui une bonne maîtrise de l’anglais est limitée à une caste supérieure, mais cela pourrait disparaître si l’on impose fermement l’usage de cette langue dans chaque pays.

Enfin, pour le journal, l’argument le plus puissant est le réalisme : l’anglais est déjà de fait la langue de travail à Bruxelles et 97 % des enfants de 13 ans l’étudient à l’école, tandis que les cours en anglais se multiplient dans toutes les universités du continent.

Accessoirement, cela aiderait à diminuer l’énorme budget de traduction qui pèse sur l’Union Européenne.

Une clause de style : l’anglais ne serait qu’un complément aux langages nationaux qu’il faudra protéger, pour affirmer et non trahir l’idéal d’une Europe cosmopolite.

DES ARGUMENTS QUI EN CACHENT D’AUTRES ?

La plupart de ces arguments sont légers par rapport à l’enjeu, ou peuvent être retournés.

Par exemple, il est disproportionné de justifier cette énorme question linguistique par la commodité des échanges entre chefs de partis au parlement européen.

Écarter le fait que les États-Unis, le Canada ou la Suisse aient plusieurs langues officielles me paraît un peu rapide, ainsi que l’évocation du budget de traduction qui est surtout le résultat d’une mauvaise organisation à l’heure où la traduction automatique est presque parfaite pour les textes écrits, surtout s’ils ne sont pas littéraires, ce qui est le cas, et que les progrès sont rapides en matière de traduction automatique orale.

Écarter l’accusation d’élitisme en préconisant comme « solution » d’imposer « fermement » l’enseignement de l’anglais, donc en pratique au moins partiellement en anglais, est tout à fait contradictoire avec la clause de style selon laquelle l’anglais ne serait qu’un complément aux langages nationaux que l’on protégerait par ailleurs.

Quant à la neutralité, cela fait sourire les partisans de l’espéranto et surtout les connaisseurs de la mécanique bruxelloise que nous décrirons plus loin.

L’argument le plus puissant reste celui du « réalisme », c’est-à-dire le fait que l’anglais soit déjà répandu. À cela je répondrai que rien n’est gravé dans le marbre : le français était largement en usage à Bruxelles il n’y a pas si longtemps, comme d’ailleurs rappelé par The Economist.

En fait, ces arguments me semblent en cacher d’autres, plus intéressés, ou une certaine ignorance, voire un mépris pour les cultures des autres.

UN CHEVAL DE TROIE POUR DÉTRUIRE L’EUROPE ?

The Economist présente son idée de l’anglais comme seule langue officielle de l’Europe comme devant la renforcer. À mon avis c’est l’inverse qui se produira : l’Europe sortirait affaiblie d’une telle folie.

Une bonne partie des Européens est déjà dégoûtée de l’Union, et le serait encore plus si elle devenait ainsi étrangère et d’une certaine façon coloniale, en l’obligeant à utiliser de plus en plus souvent une autre langue que la leur.

Cela va en sens tout à fait inverse du courant ancien et puissant de « l’Europe des patries » ainsi que du courant identitaire actuel. On peut défendre son village, voire mourir pour la patrie, mais certainement pas pour Bruxelles !

Et si vraiment l’anglais devait rendre l’Union plus attractive et efficace, pourquoi diable la Grande-Bretagne a-t-elle voulu la quitter ?

En partie justement pour des raisons nationales… dont l’immigration des Polonais !

Enfin l’élitisme de cette idée est patent : la frange mondialisée de l’Europe oublie que la quasi-totalité de la population, si elle a souvent appris l’anglais à l’école, ne le parle pas, ou très mal.

C’est donc une manière de tenir à l’écart « le bas peuple » à un moment où il rappelle qu’il faut le respecter. Le forcer à apprendre l’anglais au lieu de l’histoire locale ou de l’informatique ne ferait qu’empirer le mécontentement !

Et du mécontentement contre l’Europe, il y en a ! En France les Gilets jaunes, le Rassemblement National, la France insoumise… En Allemagne et dans le reste de l’Europe également ! Ajouter une utilisation plus générale et obligatoire de l’anglais et ce serait la révolte contre cette « colonisation apatride » !

Dès maintenant, « le bas peuple » constate que les dossiers destinés à l’Union européenne préparés en langue nationale et obligatoirement traduits plus ou moins bien en anglais, ce qui est déjà exaspérant, sont plus souvent rejetés par technocratie anglophone que ceux concoctés dans les cercles anglophones privilégiés au détriment des besoins du terrain, comme en témoigne le rapport Grin.

Les Britanniques sont-ils si ignorants de ce que sont les pays européens ? Ou au contraire ceux d’entre eux le sachant ne se livrent-ils pas à une sorte de sabotage de l’Union pour voir dépérir un concurrent, ou tout simplement quelque chose qui ne les intéresse plus ?

Il est permis de penser que pour les Britanniques cette campagne pour l’anglais est en réalité tout à fait intéressée, car l’usage de leur langue en Europe leur rapporte beaucoup. Et ils risquent d’y perdre si le Brexit décide d’entamer le rôle dominant de l’anglais à Bruxelles.

LES ANGLAIS ET L’EUROPE : DEMANDER LE BEURRE ET L’ARGENT DU BEURRE !

Revenons en effet au « rapport Grin » qui décrit un écosystème anglophone regroupant les instances dirigeantes de l’Union et de nombreux groupes d’intérêts.

Cet écosystème a réussi à faire passer toute étude, projet ou financement par des textes en anglais faisant intervenir de nombreux Britanniques ou leurs obligés.

Des milliards d’euros sont en jeu qui pourraient être menacés par une diminution progressive du rôle de l’anglais suite au Brexit.

D’où l’intérêt pour les Britanniques de consolider cet écosystème en officialisant l’usage de l’anglais malgré leur départ, et si possible de l’étendre à l’ensemble de l’Europe, et non plus aux seules instances dirigeantes de l’Union, en faisant de l’anglais la seule langue officielle sur l’ensemble du territoire.

LES RAISONS INTELLECTUELLES DU REJET D’UNE LANGUE UNIQUE ET ÉTRANGÈRE

Mon expérience de l’international rejoint les constatations des linguistes : les idées se forment et s’expriment différemment dans chaque langue, et obliger à les formuler dans une langue étrangère entraîne une perte importante de qualification et plus généralement d’idées, au bénéfice justement des dits étrangers.

Voir notamment les travaux rassemblés par l’Observatoire Européen du Plurilinguisme, et illustrés par l’analyse des malentendus entre Renault et Nissan, lorsque ces entreprises communiquent en anglais, langue étrangère pour les deux parties.

Quelques interprètes franco–japonais compétents en automobile et exploitant les très bons résultats de la traduction automatique pour les matières techniques auraient peut-être évité la crise qui s’est révélée depuis. Car au-delà du cas personnel de Carlos Ghosn, le problème est la méfiance des Japonais envers les Français, exacerbée par une série de malentendus linguistiques.

UNE IDÉE NÉFASTE ET INTÉRESSÉE

Bref cette idée de l’anglais langue officielle de l’Europe car « neutre » après le départ des Britanniques, est d’abord intéressée ! Elle est de plus néfaste aussi bien pour la construction européenne que pour chaque pays en particulier. Sur le plan économique d’abord, mais également sur le plan culturel.

Je ne parle pas des Britanniques et des Américains cultivés, souvent francophones, mais de l’historique « John Bull » (l’Anglais honni par les sans-culottes français), de la perfide Albion (l’Angleterre, ennemi acharnée de la Révolution et de Napoléon) et de « l’Oncle Sam », aux foucades dévastatrices bien avant son actuel avatar.

Soyons indulgents, dans le cas de The Economist, journal anti Brexit, il s’agit peut-être d’une tentative de garder une porte ouverte sur l’Europe.

Mais plus de 50 ans d’observation, dont quelques négociations commerciales délicates avec des Britanniques, m’ont fait constater qu’ils cherchent à torpiller toute solution logique ou d’intérêt mutuel, s‘ils la jugent contraire à leurs intérêts.

À nous donc de veiller aux nôtres !

Yves Montenay est l’auteur du livre La langue française, arme d’équilibre de la mondialisation(Les Belles Lettres, 2015).

https://www.contrepoints.org/2019/07/03/348225-langlais-en-europe-malgre-le-brexit-the-economist-est-il-toujours-liberal

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La Turquie affirme sa puissance par la langue

La Turquie affirme sa puissance par la langue

Passerelle entre l’Orient et l’Occident, la Turquie est un pays stratégique pour plusieurs raisons géographiques. Véritable pont entre le Proche et le Moyen-Orient, son territoire relie également les anciens pays du bloc soviétiques et l’Iran via la mer Noire. Enfin, le pays est riverain avec des États européens, que ce soit dans l’espace méditerranéen ou par des frontières terrestres. 

Certaines populations turcophones sont éloignées de la Turquie, comme les Ouïghours chinois.
Les Ouïghours, population chinoise et turcophone du Xinjiang.

Sa situation géographique illustre bien l’importance de la Turquie au sein de la politique mondiale. Le pays est un carrefour du monde, et même de plusieurs mondes, qu’ils soient politiques, religieux, économiques, ou encore touristiques.

Un rayonnement linguistique turc

Cette situation de « hub » mondial permet également au pouvoir politique turc de rayonner au niveau international. Le pays bénéficie en effet d’une diaspora présente en Europe et dans le monde entier. Le poids de l’Histoire est également un véritable facteur d’influence car de nombreuses minorités d’Asie centrale et du Moyen-Orient sont turcophones. L’empire Ottoman a en effet permis d’unir différents peuples et ethnies autour d’une même langue. Celle-ci reste parlée dans de nombreux pays sous formes de dialectes. A l’instar de la politique française et de son investissement dans la francophonie, Ankara adopte une politique de rayonnement par la langue.

Actuellement, cinq pays indépendants sont turcophones : l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan. En revanche, il est notable de constater une perte de la pratique de ces langues turques en raison d’une « russophonisation » datant de l’époque soviétique. Les nouvelles générations parlent donc le russe ou les langues officielles de leur pays.

Un soutien aux turcophones du monde entier

Environ 200 millions de personnes parleraient une langue turcique à travers le monde. Ces langues ont les mêmes harmonies, les mêmes caractéristiques phonétiques ainsi que les mêmes étymologies. Majoritairement, leurs locuteurs sont issus des régions d’Asie centrale.

De nombreuses minorités vivent également dans des pays plus éloignés comme en Russie, en Sibérie notamment. C’est le cas des Dolganes, un peuple sibérien qui ne représente pas plus que quelques milliers de membres. La Chine est également un territoire qui comprend environ 12 millions de locuteurs turcophones : les Ouïhgours. Ce peuple musulman du Xinjiang est actuellement réprimé par le régime chinois. Le président Erdogan, qui s’affirme comme défenseur des peuples de langue turcique dénonce un traitement intolérable des Ouïhgours par Pékin.

Ankara défend également les intérêts de population d’origine turque ou turcophones. C’est le cas de la République Turque de Chypre du Nord qu’elle est la seule à reconnaître. Mais quels sont les intérêts réels incitant la Turquie à développer une politique de la langue depuis quelques années ?

Stratégie économique payante pour la Turquie

Cette stratégie permet de tisser des liens politiques et stratégiques forts avec des voisins historiques. Le conseil turcique est un véritable exemple de relations établies entre la Turquie et certains locuteurs turcophones (Ouzbékistan, Kirghizistan, Kazakhstan et Azerbaïdjan). Cette organisation, qui fut fondée en 2009, permet une coopération étendue sur certains domaines. Ankara a ainsi pu tisser des liens économiques, politiques et sportifs particuliers avec les pays précédemment nommés. Le président Erdogan a également encouragé, le 20 mai dernier, les pays membres à accueillir son protégé chypriote au sein du conseil.

Ankara adopte une approche électorale efficace

La coopération du monde turcophone participe également à des objectifs de politique intérieure poursuivis par Ankara. Cela suscite en effet une nostalgie d’un empire Ottoman qui unissait les peuples par-delà les frontières actuelles de la Turquie.  Cela permet, en conséquence, de susciter un attachement aux valeurs turques traditionnelles auprès d’une diaspora de près de trois millions de membres en Union Européenne. Le président Erdogan fut ainsi très largement conforté politiquement par les Turcs d’Union Européenne lors des élections présidentielles de 2018. Ce rayonnement est donc un moyen de renforcer une image favorable du mouvement politique du président actuel. Ce n’est donc absolument pas un hasard si le président Erdogan, alors candidat, est venu faire campagne en Europe.

La Turquie s’affirme comme puissance régionale

Le développement d’une politique des langues turciques permet enfin à Ankara de développer un réseau de rayonnement international et de se positionner ainsi comme une puissance régionale. Perçue comme un pont entre les différentes aires culturelles du monde, la Turquie entend ainsi passer de carrefour du monde à centre culturel, politique et économique majeur. Devenir un protecteur de minorité turcophones et mener une rapprochement politique turcique s’inscrit donc dans un objectif de rayonnement global et d’affirmation de puissance. La Turquie joue ici la carte de l’autonomie et de l’indépendance diplomatiqueet militaire dans une zone géographique complexe. Le pays se positionne ainsi comme un parrain régional à même de concurrencer l’influence arabe du Golfe Persique, de l’Iran et même de la Russie au Moyen-Orient et en Asie centrale. Ankara a de l’ambition et compte bien le montrer.

Sources :

-Site Web du conseil turcique : https://www.turkkon.org

-“La chambre de Commerce et d’Industrie turque est fondée sous le toit du Conseil turcique”,TRT, 17 mai 2019 (https://www.trt.net.tr/francais/turquie/2019/05/17/la-chambre-de-commerce-et-d-industrie-turque-est-fondee-sous-le-toit-du-conseil-turcique-1203161)

-“L’Asie centrale, une région turque ?”, Novastan, 29 mars 2017, (https://www.novastan.org/fr/kirghizstan/lasie-centrale-une-region-turque/)

About Harold MICHOUD

Harold Michoud est étudiant en Master II de Grenoble Ecole de Management. Il s’intéresse particulièrement aux questions de Défense et de gestion de crise dans les relations internationales

Mon week-end au Haut-Karabakh

Mon week-end au Haut-Karabakh

par Xavier Monthéard, 24 avril 2019
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Ancien codex arménien, musée de la cathédrale Saint-Sauveur d’Ispahan, en Iran.
© baroug

On commençait à s’ennuyer, dans le cassetin des correcteurs. Enfin, cassetin… Qu’on n’imagine pas une alcôve retirée, un repaire de Pères et Mères la Virgule où fuseraient à la cantonade autant de reparties — forcément brillantes — que de questions de syntaxe et d’orthotypographie, entre deux verres de rouge… J’ai connu de tels lieux. Ils n’existent plus. À présent nous révisons les textes des journalistes à leurs côtés, dans l’open space. Chacun devant son écran. Ici comme dans toutes les rédactions de France et de Navarre… avec l’inestimable compensation que le contenu des articles permet d’oublier la vie de bureau.

Pour un vendredi après-midi touchant à sa fin, le papier que j’entamais, donc, manquait de peps. Trop technique. L’extraction des matières premières en Arménie, déjà, il faut avoir envie… Mais traitée comme un article des Échos, en chiffres et mécanismes financiers : ma hantise. À moitié résigné, mon cerveau menaçait de se mettre en mode correction automatique. Pas de ça, Lisette ! Pour repartir d’un meilleur œil, je suis revenu aux premières lignes de l’article. Et j’ai regardé de plus près ce mot « Lorri » qui désignait une région du pays. En consultant l’oracle Internet, j’ai lu : « Lorri, Lori ou Lorê (en arménien Լոռի) », etc. Trois graphies possibles !?! Laquelle choisir, alors ?

(Ne pense pas, lecteur, que l’auteur de l’article aurait pu apporter une réponse satisfaisante à cette question. En l’espèce, le spécialiste de l’extractivisme était danois. De toute façon, un correcteur ne croit pas un journaliste sur parole. Il ne fait même pas confiance à un autre correcteur. Et pas toujours à lui-même.)

Comme un vieux chien de chasse réveillé par le fumet d’un printanier lapin de garenne, j’ai frétillé. Je n’avais jamais réfléchi à la transcription des noms propres arméniens ! Une erreur impardonnable, qu’il m’était donné de réparer. Chance supplémentaire, l’alphabet en usage à Erevan paraissait merveilleusement opaque. Peu de contrastes entre ses trente-huit lettres, hastes et hampes rares, symétries piégeuses…

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Alphabet arménien en majuscules et minuscules, cc M. Adiputra.

Ma joie n’a plus connu de bornes quand j’ai compris qu’il n’existe pas de romanisation officielle de l’arménien. C’est-à-dire qu’aucun organisme international n’a autorité pour imposer que telles lettres arméniennes soient transcrites par telles lettres latines (ou romaines ; notre alphabet, quoi ! il faut faire un effort, lecteur).

La tâche s’annonçait limpide. Primo, déchiffrer cette écriture surgie du fin fond du Ve siècle. Secundo, comparer ses transcriptions concurrentes. Tertio, en choisir une adaptée à la langue française et concordant avec les pratiques du Monde diplomatique. (Recopier paresseusement les graphies majoritaires sur Internet aboutit mécaniquement à entériner des choix faits pour les anglophones… une « romanisation unique » qui n’est que ruine de l’âme — oui, j’exagère.)

L’article retrouvait son attrait. Il convenait certes de s’acquitter de sa correction. Mais l’aventure serait ailleurs. Elle allait même me tenir en haleine, fait imprévu, pendant le week-end. Bibliothèque de la rue Buffon, rayons langues des librairies, Internet : la documentation foisonnait. Comment faire sentir le plaisir pris à distinguer les variantes occidentale et orientale de l’arménien, à admirer ses graphèmes intelligemment adaptés à la notation d’un système phonétique quasi idéal (une lettre = un phonème) ? À ces émotions s’ajoutait le charme qui émanait d’une culture jalouse de ses particularismes. N’avait-elle pas résisté aux écritures arabe, latine et cyrillique ? Décidément, ce peuple méritait qu’on fasse à ses noms propres la politesse d’une naturalisation en bonne et due forme.

Le lundi matin, j’étais prêt à raconter à qui voulait l’entendre cette épopée en fauteuil et, moderne Champollion, à pavoiser d’un « Je tiens l’affaire ! ». Les collègues abordés m’ont sagement fui. Mais l’un d’entre eux, qui avait effectué des reportages dans la région, a prêté une oreille attentive. Puis m’a lancé malicieusement : « D’après tes conclusions, ce serait plutôt “Haut-Karabagh” que “Haut-Karabakh”, alors… » Je n’ai pu que m’incliner, anéanti. Depuis 1991 en effet, nous alignant sur la couverture que la presse internationale fait du conflit qui s’y déroule, nous avions écrit cent treize fois « Haut-Karabakh ». Et cette graphie-là, pas question de la changer.

Compléments

 La fiche « arménien » sur TypoDiplo.
 L’article de Philippe Descamps, « État de guerre permanent dans le Haut-Karabakh », Le Monde diplomatique, décembre 2012.
 Le troisième chapitre de la deuxième partie de la thèse de Sylvia Topouzkhanian, « La langue arménienne aujourd’hui », intitulé « L’appropriation simultanée de deux langues écrites (français et arménien) de la grande section de maternelle au cours élémentaire première année », Université Lyon-II, 2002.
 La carte de Cécile Marin, « Géopolitique des écritures », Le Monde diplomatique,août 2017.

Moscou dénonce une nouvelle loi « scandaleuse » de Kiev renforçant l’usage de l’ukrainien

Moscou, 25 avr 2019 (AFP) – La loi votée jeudi par le parlement ukrainien qui renforce l’usage de la langue ukrainienne au détriment du russe est « scandaleuse », a dénoncé la porte-parole de la diplomatie russe, Maria Zakharova. »C’est une loi scandaleuse, on ne peut pas la désigner autrement », a déclaré la porte-parole devant la presse au sujet de cette loi qui élargit notamment les quotas de langue ukrainienne dans les médias audiovisuels et complique les débuts du nouveau président de l’Ukraine Volodymyr Zelensky, élu dimanche mais pas encore entré en fonction.

« Nous avons affaire à une décision qui ne fait qu’exacerber la division de la société ukrainienne et éloigne la perspective d’un règlement de la crise ukrainienne », a ajouté Maria Zakharova, critiquant un texte qui, selon elle, viole la Constitution ukrainienne et un « certain nombre de normes internationales ».

La question de la langue est douloureuse en Ukraine, qui a fait partie de l’Empire russe puis de l’URSS, et où l’usage de l’ukrainien a subi des restrictions, voire par moments une interdiction.

Si la pratique de l’ukrainien progresse depuis la chute de l’Union soviétique en 1991, encore plus depuis 2014 et le début de la crise avec la Russie, ce pays de presque 45 millions d’habitants compte toujours une importante communauté russophone concentrée dans l’est et le sud.

Publié le 25/04/2019 03:51