Archives pour la catégorie LIBAN

Le secret derrière les démissions au Liban

Le secret derrière les démissions au Liban

RÉSEAU VOLTAIRE | 13 NOVEMBRE 2019 ESPAÑOLITALIANO

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Au début de la révolte libanaise d’octobre 2019, les chrétiens des Forces libanaises de Samir Geagea (photo) et des Phalanges de la famille Gemayel [1] ont organisé les premiers barrages.

Les cadres de ces deux organisations avaient été informés par le roi Abdallah II de Jordanie que, Jared Kushner, conseiller spécial du président Donald Trump, a proposé au Premier ministre (sunnite) Saad Hariri de naturaliser libanais non seulement les Palestiniens réfugiés en Syrie, mais aussi les Palestiniens de Cisjordanie. Cette naturalisation est la clé du « Deal du siècle » annoncé par la Maison-Blanche il y a plus d’un an et constamment reporté. Elle ferait basculer l’équilibre démographique du Liban au détriment des chrétiens et des chiites, ce qui a ravivé les peurs de la guerre civile (1975-90).

Samir Geagea et les cadres des Forces libanaises ont été les premiers députés libanais à démissionner au début de la crise. Il ont invité toute la classe politique à suivre leur exemple, particulièrement le Premier ministre Saad Hariri. Celui-ci a alors également démissionné, mais sans en informer préalablement ni ses alliés chrétiens du Courant patriotique libre (président Michel Aoun), ni ses alliés chiites du Hezbollah [2].

Si le secrétaire d’État US, Mike Pompeo, appelle au calme, d’autres forces US sont impliquées dans le tumulte actuel.

Dans un article rédigé pour la Brookings Instition de Doha, Jeffrey Feltman (ancien ambassadeur US à Beyrouth, puis adjoint de la secrétaire d’État Hillary Clinton, et enfin n°2 de l’Onu) avait dénoncé la pire coalition pour un « Américain » : le Hezbollah et la Maison-Blanche (sic) [3]. Il avait déploré la suspension de l’aide US à l’armée libanaise et avait appelé à demi-mots à un coup d’État militaire en faveur du général Joseph Aoun.

Des agitateurs du Canvas (spécialistes des « révolutions colorées » formés par Gene Sharp) de Doha ont été identifiés durant les manifestations libanaises [4].

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[1] Les Phalanges ou Kataëb ont été formées en 1936 sur le modèle des phalanges espagnoles de José Antonio Primo de Rivera. C’est le seul parti politique fasciste survivant de la Seconde Guerre mondiale.

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[2] Après avoir longtemps envisagé que le Hezbollah soit impliqué dans l’assassinat de son père, Rafic Hariri, le Premier ministre a fait volte-face après sa séquestration à Riyad et est devenu l’allié du Hezbollah.

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[3] « With Lebanon making fragile progress, now is the wrong time to pull US assistance », Jeffrey Feltman, Brookings Institution, November 1, 2019.

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[4] « L’Albert Einstein Institution : la non-violence version CIA », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 4 juin 2007.

https://www.voltairenet.org/article208301.html

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LIBAN : LES FAKE-NEWS DU MONDE – Richard Labévière.

LIBAN : LES FAKE-NEWS DU MONDE – Richard Labévière.

Benjamin Barthe, le correspondant du Monde au Liban – qui couvre les événements de Syrie depuis les beaux quartiers de Beyrouth – est, en matière de « Fake-News », un multirécidiviste aggravé. Dans l’édition de son journal des 3 et 4 novembre dernier, il écrit : « Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, qui était opposé à la démission du gouvernement et avait critiqué les protestataires, a appelé vendredi, à accélérer la formation du nouvel exécutif ». Dit comme cela et réduit au dualisme répétitif du Monde – Bons contre Méchants -, l’information est effectivement fausse – archi-fausse -, sinon un acte délibéré de propagande. Eût-il encore fallu expliquer que – dans son discours qui, à l’évidence, a été mal traduit pour Benjamin Barthe – le secrétaire du Hezbollah s’inquiète de la guerre économique et financière menée par Washington contre le Liban et les Libanais. Comme ils le font en Iran, au Venezuela, à Cuba et ailleurs dans le monde, les Etats-Unis cherchent à attiser des mouvements protestataires afin de renverser (par l’intérieur) les gouvernements qui ne leur plaisent pas ! Evidemment au Liban, Washington cherche depuis longtemps à déstabiliser la situation politique intérieure, afin de pousser les ministres du Hezbollah hors de toute espèce de responsabilités exécutives et législatives. Il n’était donc pas très compliqué de rétablir et de souligner cette complexité en quelques lignes. Ce qu’a très bien fait Gilles Kepel sur les ondes de France-Inter dimanche matin dernier. C’est dire ! Mais s’il veut rester en poste et continuer à faire carrière, Benjamin Barthe doit impérativement rester dans la ligne bobologisante du Monde, reproduisant servilement la lecture dualiste et moralisante de la classe médiatico-politique parisienne : les bons contre les méchants, le bien contre le mal, la civilisation contre la barbarie… Quels sens et conception du journalisme, vraiment !!!

https://prochetmoyen-orient.ch/

Réouverture en trompe-l’œil des banques libanaises

Réouverture en trompe-l’œil des banques libanaises

RÉSEAU VOLTAIRE | 2 NOVEMBRE 2019 ESPAÑOLITALIANOENGLISHTÜRKÇEDEUTSCHعربيPORTUGUÊS

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La banque centrale libanaise a autorisé, le 1er novembre 2019, la réouverture des banques privées. Cependant elle a limité, pour une période indéfinie, à 2 500 dollars hebdomadaires les retraits d’argent liquide et les transferts vers l’étranger. Cette mesure s’applique à tous, y compris aux entreprises et aux étrangers.

La révolte actuelle au Liban a débuté avec la crise des liquidités (impossibilité de retirer de l’argent dans les banques et les distributeurs bancaires), contraignant le gouvernement et le parlement à adopter en urgence une nouvelle taxe, bientôt rapportée.

Les 13 jours d’émeutes ont fait au moins trois morts. Tous les axes routiers étaient coupés par des barrages et l’aéroport était inaccessible. Le Liban était isolé du reste du monde.

Comme en 2005, la présence des Serbes formés par Gene Sharp (AEI/Otpor/Canvas) est attestée sur place [1].

https://www.voltairenet.org/article208211.html

[1] « L’Albert Einstein Institution : la non-violence version CIA », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 4 juin 2007.

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Liban : l’armée déployée face aux manifestants

LIBAN

Liban : l’armée déployée face aux manifestants

Par Maxime Biosse Duplan  • Dernière MAJ: 24/10/2019 – 12:59
Liban : l'armée déployée face aux manifestants

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https://youtu.be/x8ksl-sRv3U

Le face à face est cordial et amical, mais combien de temps cela peut-il durer ? L’armée a été déployée à Beyrouth cette nuit pour commencer à signifier aux manifestants qu’ils devraient partir. A part quelques incidents dans le sud du pays, la situation est toujours calme.

« L’armée, c’est l’honneur du peuple, lance cet homme, et le gouvernement est capable de causer un affrontement entre elle et nous ! Mon frère et mon cousin sont dans l’armée ! »

Depuis plus d’une semaine maintenant, des centaines de milliers de personnes dans le pays demandent la démission du gouvernement et un changement de régime. Les rassemblements sont quotidiens, des barricades ont été construites sur les principales routes du Liban, les banques et les universités sont fermées.

« Tout le monde doit voir que le pays est MORT, dit ce jeune homme, c’est ce que nous disons, nous avons décidé d’ouvrir les rues, nous, le peuple. Et maintenant nous voulons bloquer les rues jusqu’à ce que nous ayons ce que nous voulons. Nous commençons à collaborer et à être constructifs, enfin ».

Tentant de désamorcer la contestation, le Premier ministre Saad Hariri a annoncé une série de réformes économiques, dont l’une, assez spectaculaire, réduisant de 50% les salaires des ministres et des députés. Le Liban reste l’un des pays les plus corrompus du monde. Pour relancer l’économie, le gouvernement compte maintenant beaucoup sur le déblocage d’un fonds de 11 milliards de dollars promis en avril 2018 lors d’une conférence à Paris en échange de réformes structurelles.

Mais de jour comme de nuit, les manifestations continuent. Pour l’instant sans réel leadership, même si un « comité de coordination de la révolution » a annoncé sa naissance mardi devant la foule à Beyrouth mardi.

Le président libanais Michel Aoun, jusqu’alors silencieux, a annoncé ce jeudi qu’il allait rencontrer des manifestants.

https://fr.euronews.com/2019/10/24/liban-l-armee-deployee-face-aux-manifestants

RETOUR A DAMAS…

RETOUR A DAMAS…

Contrairement à notre annonce de la semaine dernière, nous reviendrons sur l’attaque des sites pétroliers saoudiens seulement dans notre prochaine livraison (numéro 251) du 7 octobre prochain. Deux raisons nécessitent ce nouveau report : une vérification d’informations militaires qui prend plus de temps que prévu ; un reportage (tout aussi imprévu) à la frontière libano-syrienne. Merci de votre compréhension et bonne lecture.

La rédaction

Masna (Liban), 29 septembre.

Au poste frontière de Masna, la vie va comme elle va, renouant avec les joyeuses cohues d’avant-guerre. Depuis mars 2011 jusqu’à aujourd’hui, la route reliant Beyrouth à Damas est toujours restée ouverte et sécurisée, comme une espèce de cordon ombilical rattachant de manière indéfectible la Syrie et le Liban. Les dernières opérations menées par l’armée gouvernementale syrienne et son allié russe contre l’ultime bastion jihadiste de la poche d’Idlib (à l’ouest d’Alep) occupent les conversations.

Comme lors de la libération d’Alep en décembre 2016, presses occidentales et israéliennes se multiplient pour dénoncer des bombardements ciblés d’hôpitaux par les aviations syrienne et russe. A en croire cette propagande, la poche d’Idlib abriterait plus d’hôpitaux que n’importe quel autre pays de la planète, Syriens et Russes bombardant prioritairement ces infrastructures sanitaires et les écoles (bien-sûr) avec une rage méthodique, sadique, sinon satanique ! A plusieurs occasions, les autorités syriennes et russes ont expliqué – preuves à l’appui – comment les groupes jihadistes avaient investi nombre d’écoles et d’antennes sanitaires en prenant des civils en otages, utilisés comme « boucliers humains ». Mais ces explications n’ont pas vraiment retenu l’attention des rédactions occidentales qui préfèrent couvrir et commenter les événements de la région à partir d’Internet et des « informations » de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) – officine proche des Frères musulmans comme chacun sait.

UN COMITE CONSTITUTIONNEL

Dans ce contexte, les Nations unies ont annoncé – le 23 septembre dernier – la création d’un « Comité constitutionnel pour la Syrie ». Cette structure, composée de membres du pouvoir et de l’opposition (50 représentants gouvernementaux, 50 opposants et 50 personnalités choisies par l’ONU afin d’inclure des représentants de la « société civile »), doit travailler sur la Constitution et ouvrir la voie à des élections générales.

Les États-Unis ont salué la création de ce comité. « Même si beaucoup reste à faire, c’est un pas encourageant vers une solution politique du conflit syrien », a estimé la porte-parole du département d’État, Morgan Ortagus. Ce comité « longtemps attendu redonne espoir aux Syriens », s’est aussi félicitée la cheffe de la diplomatie de l’Union européenne, Federica Mogherini, en appelant à sa mise en œuvre « au plus vite ». Le chef de la diplomatie syrienne, Walid Mouallem, a pour sa part réitéré « l’engagement de la Syrie en faveur (…) du dialogue syro-syrien afin de parvenir à une solution politique (…) loin de toute intervention étrangère ».

« L’installation de ce comité correspond et coïncide à une fin proche des opérations militaires lourdes en Syrie », estime un ambassadeur européen en poste à Beyrouth ; « tout le monde pense et se positionne désormais pour le grand chantier à venir de la reconstruction économique du pays, qui va être une affaire régionale excédant les frontières de la Syrie historique. Le coût de cette reconstruction – estimé à quelques 400 milliards de dollars par les chancelleries occidentales – est largement gonflé pour des raisons politiques. Ce chantier va structurer les lignes de force d’un grand marché qui va concerner l’ensemble du Croissant fertile, qu’Antoun Saadé avait baptisé la ‘Grande Syrie’1 ».

Il faut ajouter que l’installation de ce Comité parachève les efforts de l’excellent diplomate Staffan de Mistura, qui a assuré les fonctions de Représentant spécial du secrétaire général des Nations unies pour la Syrie de juillet 2014 au 17 octobre 2018, jour où il a annoncé devoir partir « pour des raisons personnelles ». Durant cette période, Staffan de Mistura a fait le « job diplomatique » le plus difficile du monde. Il a stabilisé les quatre chantiers de l’ONU pour la Syrie : 1) réformes constitutionnelles ; 2) préparation d’un gouvernement de transition ; 3) préparation d’élections générale sous contrôle international ; 4) enfin, poursuite de la lutte anti-terroriste.

Il faut ajouter encore que ce retour du dossier syrien à Genève résulte aussi des efforts de la diplomatie russe. Le 16 septembre dernier, le président iranien Hassan Rohani et ses homologues turc Recep Tayyip Erdogan et russe Vladimir Poutine se sont réunis à Ankara pour adopter des résolutions humanitaires concernant la population civile de la poche d’Idlib. Dans un communiqué commun ils ont annoncé l’ouverture de « couloirs humanitaires », exprimant par ailleurs leur « sérieuse préoccupation » face à la « présence accrue » du groupe jihadiste Hayat Tahrir al-Cham (HTS), l’ex-branche syrienne d’Al-Qaïda et « réitéré leur détermination » à l’éliminer à terme.

Il s’agit du cinquième sommet sur la Syrie depuis 2017 entre M. Erdogan, qui soutient une partie de la rébellion jihadiste, et MM. Poutine et Rohani, alliés des autorités syriennes. « La rencontre a été très productive et s’est soldée d’un plein succès », s’est félicité M. Poutine qui avait souligné en ouverture la nécessité de poursuivre « une lutte sans compromis contre les terroristes en Syrie ».

Au moment où la victoire de Bachar al-Assad semble de plus en plus acquise, la priorité pour Ankara est de se prémunir d’un nouvel afflux massif de réfugiés en provenance d’Idlib. Ankara y dispose, en vertu d’un accord conclu l’année dernière avec Moscou, de douze postes d’observation dont l’un est désormais encerclé par les troupes syriennes. L’un des objectifs d’Ankara est de pouvoir renvoyer en Syrie une grande partie des plus de 3,6 millions réfugiés syriens installés en Turquie.

DESINFORMATION STRUCTURELLE

Face à la « victoire » annoncée de « Bachar al-Assad », les médias occidentaux, dont ceux de la presse parisienne, vont aujourd’hui à Canossa, et plutôt piteusement. Après avoir salué la « révolution syrienne » comme une continuation logique du « Printemps arabe » déclenché en Tunisie en janvier 2011, cette presse a encensé la « décision courageuse d’Alain Juppé » (NDLR : alors ministre des Affaires Etrangères) de fermer – purement et simplement – l’ambassade de France à Damas en mars 2012. Plus que jamais aux ordres, ces mêmes médias ont tout autant approuvé les déclarations historiques de Laurent Fabius (NDLR : à son tour ministre des Affaires étrangères de François Hollande) : « les p’tits gars de Nosra (NDLR : Al-Qaïda en Syrie) font du bon boulot… » et « Bachar al-Assad n’a pas le droit d’être sur terre ».

Les mêmes éditorialistes et « grand reporters » – qui couvraient la Syrie depuis Paris, ou dans le meilleur des cas depuis les beaux quartiers de Beyrouth, nous annonçaient – presque quotidiennement – le départ, sinon la chute (toujours imminente) de « Bachar le boucher sanguinaire… ». Fleur au fusil, ils se réjouissaient d’avance de la guerre que François hollande s’apprêtait joyeusement à déclarer à la Syrie en septembre 2013. Enfin, sans aucune espèce de distanciation, ils applaudissaient à la participation française – décidée par Emmanuel Macron – aux bombardements américains et britanniques de Barzé et de Him Shinshar (près de Homs et Damas) – le 14 avril 2018 – en représailles contre de présumées « attaques chimiques » n’ayant jamais été prouvées.

Un jour, les historiens nous diront comment et pourquoi la presse parisienne a enchaîné à ce point la désinformation, les mensonges d’Etat et la propagande sur la Syrie, comme ses homologues américaines et britanniques l’avaient fait au printemps 2003 sur les armes irakiennes de destruction massive et les liens inventés entre Saddam Hussein et Oussam Ben Laden… Depuis, la presse américaine a fait son mea culpa. On attend le même effort de nos médias nationaux, mais sans beaucoup y croire !

Voilà des années que Libération et Le Monde sont devenus parfaitement illisibles. En dépit des obsessions anti-russes et anti-syriennes de la plupart de ses signatures (genre Isabelle Lasserre ou Delphine Minoui), Le Figaro continuait à envoyer, ponctuellement, sur le terrain Renaud Girard et Georges Malbrunot. Disons que, pour la couverture de la « guerre civilo-globale » de Syrie, le quotidien de Dassault restait ce qu’il y avait de moins pire dans la presse parisienne. Mais avec la fin prochaine des hostilités, il s’agit maintenant de revenir dans le droit chemin. Aussi, nos chers confrères du Figaro n’hésitent pas – aujourd’hui – à parler de « l’amère victoire de Bachar al-Assad ».

Dans un papier d’une pleine page2, Georges Malbrunot reprend à son compte les poncifs les plus éculés qui démentent son travail passé de terrain et d’enquête. Bachar al-Assad aurait volontairement envenimé la guerre en « libérant des jihadistes ». Si notre cher confrère avait suivi sérieusement les négociations de Genève, il saurait que ces « libérations » ont été provoquées et imposées à la demande expresse de l’Arabie saoudite (et relayées par Moscou), comme condition sine qua non à la poursuite de la participation de « l’opposition syrienne » aux pourparlers de Genève III, IV et suivants.

Ainsi, « le Raïs aurait gagné sa survie » (?). Plus loin : « ses derniers opposants, majoritairement jihadistes sont confinés dans la province d’Idlib (…) La plupart des réfugiés ne rentreront pas ». Faux, archifaux : selon le HCR des Nations unies, une grande partie des réfugiés installés au Liban ont amorcé leur retour depuis plusieurs mois déjà. Il en va de même pour certains de camps de Jordanie. Quant à l’opposition syrienne concentrée dans la poche d’Idlib, il reste à voir aussi et surtout comment la situation va évoluer à l’Est de l’Euphrate où Washington, Londres et Paris continuent à soutenir les factions kurdes des FDS (Forces démocratiques syriennes).

Encore : « la reconstruction est estimée à plusieurs centaines de milliards de dollars ». Faux, archifaux : ces chiffres artificiellement gonflés sont ceux du Département d’Etat américain. Ni Damas, ni Moscou et leurs alliés (comprendre la Chine) » n’ont les moyens de la financer… Pour la France, la Grande Bretagne et les Etats-Unis, c’est le seul moyen de pression sur Assad… ». Là encore, il eut été judicieux d’être plus précis et moins empressé pour travailler davantage sur les perspectives d’investissements chinois et turcs.

Même si l’Iran peine à faire face aux sanctions internationales qui l’empêchent d’exporter ses hydrocarbures, la présence de grandes sociétés industrielles de Téhéran (notamment dans le secteur de l’automobile) se confirme et se diversifie. Moins médiatisée, la présence des investisseurs indiens est en augmentation croissante dans les secteurs agricoles et chimiques, notamment dans l’industrie pharmaceutique.

L’IMPOSTURE DES CASQUES BLANCS

Et Malbrunot conclut son pensum par la coopération entre services spéciaux français et syriens (sur laquelle il a écrit, dans le passé, passablement de bêtises) : « à Paris, la DGSE se tait sur le sujet. ‘Bien-sûr que nous devrons renouer avec les services syriens dans le cadre de la lutte anti-terroriste’, confie au Figaro un spécialiste proche d’Emmanuel Macron, ‘la France voudrait le faire discrètement, mais Damas veut que cela soit public’ affirme le diplomate onusien qui suit la Syrie. Bref, le monde n’en a pas encore fini avec Bachar al-Assad ». Quelle chute !

Il est vrai qu’en son temps, Alain Juppé a fermé l’ambassade de France à Damas tellement discrètement qu’il a obligé l’ensemble des pays de l’Union européenne à faire de même. Pour une reprise de la coopération entre services spéciaux, Damas a toujours expliqué qu’il s’agissait d’abord de rouvrir l’ambassade de France – non pas en fanfare et avec un ambassadeur de premier plan -, mais avec un simple chargé d’affaires garantissant le cadrage du rétablissement de la relation diplomatique dont dépend évidemment la reprise d’une coopération sécuritaire minimale !

Sur ces questions de renseignement et de lutte anti-terroriste, le pompon revient aux « Casques blancs », une ONG islamiste au service des jihadistes, initiée par les barbouzes du MI-6 britannique avec des fonds européens et des pays du Golfe3. Le philosophe berlinois Stefan Winter – spécialiste internationalement reconnu de la presse et de la communication – écrivait « les Syrian White Helmets ( SWH) ont été créés par James LeMesurier, un expert anglais de sécurité et de renseignement, en mars 2013, à la suite d’une rencontre avec des représentants du Syrian National Council (SNC) et de la Qatari Red Crescent Society. Les Qataris procuraient un financement de lancement à hauteur de 300 000 dollars, des financements provenant par ailleurs du Japon, de Grande Bretagne et des États-Unis. Le SNC a placé deux activistes – Raed Saleh et Farouq Habib – aux côtés de LeMesurier pour diriger des SWH. LeMesurier a entraîné les premières équipes de sauvetage ».

« Ensuite, les SWH ont été financés par la US Agency for International Development (23 Mio $ / 2014-15), par le British Foreign Office (Conflict Security and Stability Fund, 24 Mio $ / 2014-15, 32 Mio $ / 2016, 24 Mio $ / 2016-17), par l’UE (4,5 Mio $ / 2015), les Pays-Bas (4,5 Mio $ / 2016), l’Allemagne (7,6 Mio $ / 2016), le Danemark (n.a. / 2016), le Japon (n.a. / 2015), le Directorate-General for European Civil Protection and Humanitarian (n.a. / 2015-16) et le Jo Cox Fund (2,4 Mio $ / 2016). En 2016, The Syria Campaign a organisé une opération de relations publiques qui était censée aider les SWH à obtenir le prix Nobel de la paix. Les sauveteurs n’ont pas atteint cet objectif mais ont reçu le prestigieux Right Livelihood Award considéré comme le prix Nobel alternatif. Puis, The Syria Campaign a lancé une nouvelle action de relations publiques, censée aider les Casques Blancs à obtenir le prix Nobel de la paix de 2017 ».

« Le cinéaste Orlando von Einsiedel a tourné un documentaire sur les Casques Blancs. La première projection a eu lieu le 18 septembre 2016 sur Netflix. Le film présente les sauveteurs, sous le slogan to save one life is to save humanity, comme des défenseurs désintéressés de l’humanité. Il est vrai que chacun et chacune qui aide les blessés et récupère les morts mérite notre reconnaissance. Mais plusieurs critiques ont affirmé que derrière l’image des Casques Blancs, se profile aussi celle des jihadistes de Jabhat al-Nosra. Quand le directeur des Casques Blancs, Raed Saleh, est arrivé à Washington en avril 2016 pour la remise du Humanitarian Award (prix d’un groupe de 180 ONGs), le Department of Homeland Security lui a refusé l’entrée des États-Unis. Le porte-parole adjoint du Département d’Etat, Mark C. Toner, a déclaré : I’m broadening my language here for specific reasons, but any individual in any group suspected of ties or relations with extremist groups or that we had believed to be a security threat to the United States, we would act accordingly ». Donc, on a échappé de peu à ce que les criminels des Casques blancs reçoivent le prix Nobel de la paix…

Le 17 septembre dernier, le responsable de l’ONG russe « The Foundation for the Study of Democracy » – Maxim Grigoryev – a fait une conférence remarquée et remarquable au Centre culturel russe de Paris sur l’imposture de ces mêmes « Casques blancs ». Il a présenté un rapport accablant4, élaboré à partir de dizaines de témoignages et d’enquêtes de terrain menées durant plusieurs années – dévoilant le vrai visage de cette pseudo-ONG, paravent de plusieurs organisations criminelles.

Indépendamment de la mise en scène de fausses attaques chimiques, les « Casques blancs » – comme l’UCK de Hashim Taçi, président du Kosovo depuis le 7 avril 2016 – se sont livrés à un trafic organisé d’organes prélevés sur leurs prisonniers. Cette valeureuse ONG a réquisitionné écoles et dispensaires pour y installer ses activistes dont certains se sont spécialisés dans les travaux de terrassement pour les unités combattantes de Nosra (Al-Qaïda en Syrie/les bons p’tits gars de Laurent Fabius). Néanmoins, il se trouve toujours des journalistes parisiens pour continuer à qualifier cette organisation « d’humanitaire ».

QUAND BRUXELLES S’EVEILLERA…

Avant de céder la place au nouveau Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité (chef de la diplomatie européenne), l’ancien ministre espagnol des Affaires étrangère Josep Borrell, Federica Mogherini – qui achève son mandat de cinq ans en novembre prochain -, a multiplié les réunions d’experts (plus ou moins à huis clos) pour essayer de comprendre et de démêler les enchevêtrements de la « guerre civilo-globale » de Syrie. Comme sur le conflit israélo-palestinien, cette diplomate chevronnée a essayé d’amener l’UE à tenir des positions équitables et équilibrées. Même si le poids diplomatique de l’UE reste dérisoire, son successeur devrait être en mesure de prolonger un questionnement constructif et, peut-être, de pousser l’Union à se réveiller…

Dans les perspectives de fin des opérations militaires lourdes et de la reconstruction de la Syrie, une idée poursuit (à son rythme) son petit bonhomme de chemin : rouvrir simultanément l’ensemble des représentations diplomatiques des pays de l’UE qui étaient présentes à Damas avant mars 2011. Ce geste politique fort serait susceptible de relancer une coopération avec les autorités syriennes dans trois directions : 1) les réformes constitutionnelles et politiques ; 2) la coopération anti-terroriste ; 3) enfin, la reconstruction économique.

Comme l’écrit Jean Daspry dans le numéro 249 de prochetmoyen-orient.ch de la semaine dernière, « il s’agit de gagner la paix par le haut » : « le temps va venir de la reconstruction de la Syrie. Avec toute la meilleure volonté, la France ne pourrait y jouer qu’un rôle mineur compte tenu de sa situation économique et sociale dégradée. La tâche de la reconstruction devrait revenir à l’Union européenne, légitime sur le sujet compte tenu des moyens financiers dont elle dispose. Mais, pour cela, elle ne peut être aveugle sur la situation sur le terrain. Ce qui veut dire qu’elle doit disposer de relais, d’antennes sur le terrain, à savoir des représentations diplomatiques. Une solution très concrète bien connues des vieux routiers de la diplomatie consisterait à proposer au régime syrien, en étroite coordination avec Iraniens, Russes et Turcs, une feuille de route comportant du côté de Damas l’attachement à quelques grands principes généraux (travailler à la réconciliation, satisfaire à ses obligations en termes de non-prolifération, reprendre le cours de ses relations diplomatiques, etc.). En contrepartie de quoi, les 27/28 et l’Union européenne feraient part de leur souhait de participer concrètement au long processus de reconstruction du pays et de rouvrir leur mission diplomatique au niveau de chargés d’affaires, dans un premier temps. Pour verser dans la symbolique de l’unité européenne, les chargés d’affaires arriveraient le même jour par le même vol au départ de Bruxelles. Dans l’hypothèse où la normalisation se confirmerait, des ambassadeurs pourraient reprendre leur poste comme avant le début de la révolution avortée. Il s’agirait d’une sorte de paquet diplomatico-économique gagnant-gagnant permettant de tourner la page de de cette décennie perdue pour les Européens par aveuglement stupide et idéologie malsaine. La diplomatie, c’est l’art de travailler sur la réalité et non sur des rêves irréalisables ».
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Tout cela est d’une clarté biblique… Il suffirait d’un peu de courage politique… En attendant, bonne lecture et à la semaine prochaine.

Richard Labévière

1 Voir notre édition de la semaine dernière (numéro 249 – 23 septembre 2019), l’article consacré au livre de Régina Sneifer : Une Femme dans la tourmente de la Grande Syrie – D’après les mémoires de Juliette Antoun Saadé. Préface de Georges Corm. Editions Riveneuve, août 2019.
2 Le Figaro, 16 septembre 2019.
3 Stefan Winter : L’imposture des Casques blancs, prochetmoyen-orient.ch – 17 avril 2017 et Richard Labévière – prochetmoyen-orient.ch, 21 avril 2017.
4 The Foundation for the Study of Democracy : The White Helmets, Terrorist accomplices and a source of desinformation – juin 2019.

https://prochetmoyen-orient.ch/retour-a-damas/

LA « GRANDE SYRIE » D’ANTOUN SAADE : LE LIVRE-EVENEMENTDE REGINA SNEIFER

LA « GRANDE SYRIE » D’ANTOUN SAADE : LE LIVRE-EVENEMENTDE REGINA SNEIFER

Nous reviendrons la semaine prochaine sur la dernière attaque des sites pétroliers saoudiens – qui n’ont pas été ciblés par des « drones » comme l’a répété en boucle la presse. Le moins que l’on puisse dire – et prochetmoyen-orient.ch l’a écrit à maintes reprises – est que cette opération de « légitime défense » était amplement prévisible, sinon souhaitable contre la dictature wahhabite qui s’obstine à détruire méthodiquement le Yémen depuis 2015. Comme annoncé, nous chroniquons aujourd’hui l’un des livres les plus importants des dix dernières années concernant la compréhension des Proche et Moyen-Orient.

La rédaction

Depuis mars 2011, la Syrie est victime d’une « guerre civilo-globale » très meurtrière. Les Etats-Unis, leurs supplétifs européens, les pays du Golfe et leur allié israélien veulent réaliser en Syrie ce qu’ils ont fait en Afghanistan, Irak, Libye et Palestine : destruction de l’Etat-nation, fragmentations territoriales et cristallisations confessionnalo-religieuses au profit d’un ordre mondialisé sous la conduite de Washington et des grandes sociétés transnationales.

Dans ce contexte d’hystérie géopolitique, où les accords internationaux n’ont plus aucune valeur, qui se souvient de l’idéal d’une « Grande Syrie » laïque, démocratique et sociale ? La tragédie d’Antoun Saadé – son inventeur et promoteur – ne se réduit pas à son exécution sommaire mais s’identifie à celle de l’histoire du Croissant fertile, à celle d’une œuvre magistrale de philosophie politique qui fondait – pour la première fois dans le monde arabe – une doctrine sociale et nationale émancipée de toutes considérations ethnico-confessionnelles.

Son épouse – Juliette el-Mir (1900 – 1976) – l’accompagnera et le soutiendra avec la dernière énergie au prix de neuf années d’emprisonnement sévère. Aimante et romantique, elle rédigera ses mémoires, gardienne de l’âme et de l’œuvre de son époux face aux injures du temps et de l’histoire officielle. C’est la vie et le destin de ce couple révolutionnaire que retrace Régina Sneifer1 à partir de ces écrits qui dormaient dans le coffre d’une banque de Genève, publiés en arabe en 2003 et jamais traduits depuis. Pour la première fois, le livre-événement de Régina Sneifer donne accès aux lecteurs francophones à cette séquence culminante de l’histoire des Proche et Moyen-Orient. Tout en restant scrupuleusement fidèle au témoignage de Juliette Antoun Saadé, ce livre exceptionnel intègre nombre de recherches et d’archives historiques mises au service d’une biographie critique. Impressionnante, cette biographie historique s’impose aussi comme un grand roman. Ce qui ne gâche rien !

L’auteure – Régina Sneifer – n’est pas n’importe qui. Journaliste et écrivaine libanaise, on lui doit déjà l’un des meilleurs livres sur la guerre du Liban (1975 – 1990) : Guerres maronites (éditions de l’Harmattan, 1994). En 2006, elle publie le témoignage bouleversant de son engagement et de son évolution personnelle dans la tourmente du Pays du Cèdre : J’ai déposé les armes – Une femme dans la guerre du Liban (éditions de l’Atelier). En 2013, elle nous convie à un voyage plus poétique au cœur des mémoires phéniciennes : Benta’el, fille de l’alphabet (éditions Geuthner).

Avec son dernier ouvrage, elle poursuit cette quête d’intelligence et de compréhension des Proche et Moyen-Orient, saluée par son préfacier, le grand historien et politologue Georges Corm : « aujourd’hui, en nous faisant pénétrer dans l’intimité d’Antoun et de Juliette Saadé et de leur lutte permanente pour réaliser l’unité de la ‘Grande Syrie’, Régina Sneifer apporte enfin un éclairage nouveau et passionnant d’une question, plus que jamais vitale et d’actualité pour l’apaisement des conflits du Proche-Orient et la paix en Méditerranée ».

OBSTACLES EPISTEMOLOGIQUES

Pourquoi Antoun Saadé, sa vie et son œuvre sont-ils à ce point ignorés, sinon caricaturés par les écoles françaises, anglo-saxonnes et arabes de sciences humaines et de géopolitique ? C’est comme si cet homme et sa pensée politique ne présentaient aucun intérêt, comme si – surtout – il ne fallait pas en parler… Ce blanc, cette impasse, cet impensé sont d’autant plus suspects que les rares allusions à Antoun Saadé – dans la bibliographie francophone- s’accompagnent, la plupart du temps, de noms d’oiseaux ou de différents qualificatifs des plus péjoratifs visant à en faire un admirateur d’Adolf Hitler. Rien n’est plus faux !

Cette torsion idéologique a longtemps été bien commode pour justifier le désintérêt, sinon le silence entretenu sur l’œuvre de Saadé… En l’occurrence et en matière de filiation nazie et fascisante, Pierre Gemayel – le fondateur du parti bien nommé des « Phalanges » – est l’homme politique libanais qui, au retour des jeux olympiques de Berlin en 1936, a le plus ouvertement proclamé son admiration et son allégeance au fondateur du Troisième Reich et au franquisme dont il a copié les mots d’ordre : « Dieu, Patrie, Famille ». Mais de cette filiation-là, les commentateurs politiquement corrects sont beaucoup plus avares.

Hormis ce parti-pris idéologique, ce sont plutôt l’œuvre de philosophie politique et l’action d’Antoun Saadé qui fonctionnent comme autant d’obstacles épistémologiques – au sens donné à ce concept par Gaston Bachelard – : ceci explique partiellement les dédains académiques et politiques dont reste victime ce penseur qui sort aujourd’hui progressivement de l’oubli. Cette justice tardive qui l’exhume d’un purgatoire entretenu n’est pas seulement le fait du livre de Régina Sneifer qui arrive à point nommé, mais aussi la résultante d’une série d’échecs idéologiques qui minent les Proche et Moyen-Orient – des impérialismes occidentaux aux différentes expériences avortées du nationalisme arabe, de l’islamisme politique aux terrorismes islamiques. Antoun Saadé s’est opposé aux uns comme aux autres : aux empires centraux français et britannique, aux inventeurs d’un nationalisme arabe calqué sur celui des puissances européennes, aux activistes religieux (musulmans, juifs et chrétiens) de toutes obédiences.

Cyrano de Bergerac oriental, Antoun Saadé a accumulé les ennemis. Ses rejets multiples ont fini par converger pour aboutir à son exécution en 1949. Cette mise à mort arrangeait tout le monde, du moins les principaux acteurs politiques régionaux et internationaux engagés dans une phase décisive de reconfiguration et de partage de l’Orient au sortir de la Seconde guerre mondiale. Au fil des pages de Régina Sneifer, on comprend mieux pourquoi et comment les concepts majeurs de la philosophie politique d’Antoun Saadé et son action politique ont fonctionné comme autant d’obstacles épistémologiques devenus des menaces pour sa propre vie, celles de sa famille et pour son œuvre. Avec la même passion qui accompagne la lecture des plus grandes tragédies, on découvre les enchaînements terribles de cette vie shakespearienne.

LE PSNS

Antoun Saadé est né le 1er mars 1904 dans le village de Dhour Choueir au Mont Liban. Il entame ses études au Caire et les poursuit à Broumana au Liban. Après la Première guerre mondiale, il émigre au Brésil où il rejoint ses parents et commence à s’intéresser au nationalisme latino-américain, notamment à la « révolution bolivarienne » qui va beaucoup influencer la construction de sa pensée. Celle-ci se structure en proximité de la philosophie d’Auguste Comte et, plus tard, des conceptions nationales naissantes du péronisme argentin. Il participe à la rédaction du magazine littéraire Al-Majalla, un journal fondé par son père Khalil Saadé. Durant cet exil hyper-actif, il apprend aussi à parler le portugais, l’anglais, l’espagnol, l’allemand, le français et le russe.

En 1924, il fonde son premier mouvement politique affichant l’objectif principal de la libération de la Syrie sous mandat français. En 1930 à Damas, il collabore au journal al-Ayam. En 1932, il rentre au Liban et enseigne à l’Université américaine de Beyrouth. Avec cinq de ses étudiants, il crée le 16 novembre 1932 le Parti social national syrien (PSNS), hostile aux occupations européennes du Levant et prônant une unification de l’Orient, similaire à la libération que le général vénézuélien Simon Bolivar revendiquait pour le continent latino-américain autour d’une « Grande Colombie ».

Organisation clandestine dissimulée derrière le paravent d’une société commerciale, le PSNS engrange les succès au point d’inquiéter fortement les autorités mandataires. Le 16 novembre 1935, Antoun Saadé est arrêté et condamné à six mois de prison pour activité subversive. En prison, il écrit un livre fondateur : La Genèse des nations (Nouchoû el Ouman). Le manuscrit d’une deuxième version sera confisqué et sans doute détruit. Retrouvant la liberté, il est de nouveau interpellé en 1937, alors que le PSNS est légalisé. Ses militants combattent violemment les « Phalangistes » de Pierre Gémayel à Bikfaya et dans d’autres localités du Liban.

A cette époque, rapporte Régina Sneifer, Antoun Saadé déclare : « si l’on veut absolument que le Liban constitue une entité, il faut au moins que cette entité soit commune à tous les Libanais et qu’elle ne soit pas accaparée par une secte dominante qui réduit le Liban à elle-même. Nous exigeons la fin des privilèges d’une seule secte confessionnelle et nous dénonçons l’arrogance du parti fasciste qui s’est proclamé son représentant ».

Suite à de nouveaux affrontements avec les « Phalangistes » de la famille Gemayel, Antoun Saadé est devenu l’homme à abattre. En 1938, il doit s’exiler de nouveau en Argentine où il rencontre sa future épouse. En 1939, les autorités françaises interdisent son parti. Durant la Seconde guerre mondiale et les soulèvements contre les autorités mandataires, Saadé est condamné par contumace à vingt ans de prison. En 1946, il rentre au Liban mais doit prendre le maquis pour fuir la justice libanaise qui veut aussi le neutraliser. Le PSNS est à nouveau autorisé en 1947, bien que dénonçant radicalement la partition de la Palestine et la tension fabriquée entre le Liban et la Syrie. Le PSNS condamne radicalement le démembrement du Croissant fertile, imposé par les accords franco-britanniques Sykes-Picot (16 mai 1916) et la déclaration Balfour (2 novembre 1917).

Lors d’élections législatives, Antoun Saadé lance un appel pour mettre fin au confessionnalisme libanais et pour l’instauration d’un Etat « laïc » et « démocratique ». Sa popularité est alors à son comble. Le gouvernement de Riyad el-Solh et les Phalangistes décident de s’unir pour détruire son mouvement qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Les Phalangistes ont mis un contrat sur sa tête. Inlassablement traqué, il réagit en fomentant une insurrection qui va se retourner contre lui : plus de 3000 militants du PSNS sont arrêtés. Antoun Saadé se réfugie à Damas. Dans un premier temps, il est bien accueilli par l’ancien colonel putschiste Zaïm. Mais, soumis à de fortes pressions internationales, le gouvernement syrien le livre aux autorités libanaises.

QU’EST-CE QUE « LA GRANDE SYRIE » ?

Après une parodie de jugement – moins de quarante-huit heures après son transfert – il est exécuté précipitamment le 8 juillet 1949. L’anéantissement de l’amour de sa vie n’apporte pas le point final aux tourments de Juliette. Les ennemis de la « Grande Syrie » vont attenter plusieurs fois à sa vie, multiplier les emprisonnements, la forcer à un nouvel exil européen. Elle doit aussi faire face à de nombreux retournements, sinon aux trahisons de plusieurs cadres du parti. En 1965, elle quitte l’Europe pour l’Afrique. Etablie au Ghana, elle entreprend la rédaction de ses mémoires. Juliette a soixante ans lorsqu’elle met le point final à ce témoignage pour l’Histoire avant de rentrer au Liban en 1970.

Régina Sneifer : « au sortir de sa vie, une nouvelle ruse de l’histoire lui joue encore un tour. Elle s’éteint à Beyrouth le 24 juin 1976 au début d’une guerre qui déchirera le Liban pendant quinze ans. En présence d’une poignée de fidèles, sa dépouille est inhumée au cimetière de Mar-Elias de Beyrouth, à côté de la tombe vide de son mari. Peu importe ! désormais, rien, plus rien, ni la mort, ni aucune autre ruse, ne la séparera de son Zaïm ».

Dans un entretien avec l’auteur de ces lignes Régina Sneifer insiste sur l’une des motivations essentielles de cette écriture passionnée qui a pris plusieurs années : « des mémoires de Juliette subsistent la puissance d’un grand amour mais aussi cette idée de la »Grande Syrie”  qui a donné lieu à tellement de contresens et de caricatures ». En effet, Antoun Saadé était hostile à l’idéologie réductrice du nationalisme arabe parce que – pour lui – une nation ne se fonde pas sur une langue, une religion ou une quelconque ethnie. Au contraire, la nation a vocation d’accueillir plusieurs communautés. Pour lui, l’identité du citoyen c’est le territoire et sa géographie.

Dans la première version de La Genèse des nations, il explique : « une nation résulte du mariage d’un groupe d’hommes et d’une terre ». Encore : « la nation résulte non de l’origine ethnique commune, mais du processus unificateur du milieu social et physique ambiant. L’identité des Arabes ne provient pas du fait qu’ils descendraient d’un ancêtre commun, mais qu’ils ont été façonnés par le milieu géographique : le désert de l’Arabie, l’Assyrie pour la Syrie, le Maghreb… ».

Même s’il admet et intègre l’arabité de la Syrie, il n’en fait pas le facteur dominant qui, selon lui, doit être politique. Renvoyant dos à dos les internationalismes « capitaliste » et « marxiste », de même que les prétentions politiques de toutes les religions, Antoun Saadé anticipe une forme très moderne de multilatéralisme.

En effet, sa « Grande Syrie », n’a rien à voir avec la construction théocratique d’un improbable « Grand Israël », ni avec le « Christianistan » de la bande à Walid Pharès, obsédée de murs et de purification ethnique… Non, la « Grande Syrie » d’Antoun Saadé, c’est l’unification progressive du Croissant fertile. A défaut de toujours servir à faire la guerre, la géographie finit par imposer aux relations internationales d’intangibles réalités. C’est ce que nous sommes actuellement en train de redécouvrir avec la fin prochaine des opérations militaires lourdes en Syrie. Les reconstructions politique et économique du pays concerneront non seulement la Russie et la Chine, mais aussi l’Iran, l’Irak, le Liban, la Turquie et d’autres pays de la région. Et cette dynamique ne sera pas sans conséquence sur les frontières des uns et des autres. Toujours est-il – comme le souligne Georges Corm – que la Grande Syrie de Saadé et sa volonté d’unification pourront inspirer les futurs faiseurs de paix…

HORS DE TOUTES CONSIDERATIONS D’APPAREIL

L’un des autres grands mérites du livre-événement est d’être resté en dehors de toutes espèces de considération d’appareil. S’en tenant aux mémoires de Juliette, pris comme fil rouge, l’auteure a d’emblée écarté toute consultation des militants et cadres du PSNS, afin de ne prêter aucune prise aux inévitables querelles d’appareil qui ne manquent pas d’alimenter l’histoire des formations politiques.

Par contre, son travail de journaliste et d’historienne s’est évertué à vérifier et compléter le récit de Juliette en l’enrichissant de multiples archives et éclairages dont atteste une imposante bibliographie placée en fin de volume.

Régina Sneifer : « disons-le d’entrée de jeu ! La première difficulté est liée au Parti social national syrien, le PSNS, fondé par Antoun Saadé en 1932. Ce parti que Saadé a voulu comme vecteur de changement, s’est heurté à la géopolitique complexe et enchevêtrée des Proche et Moyen-Orient du XXème siècle. Enlisé dans le bourbier de la guerre du Liban où la logique milicienne et la violence avaient envahi l’espace politique, le PSNS avait l’excuse facile. Dans ces conditions extrêmes, le ciment interne s’est lentement fissuré dans une myriade de luttes concurrentielles aux conséquences désastreuses sur le devenir de cette formation auparavant très prometteuse ».

Plus loin : « il est extrêmement rare pour un parti dans cette région du monde de disposer d’une documentation aussi riche et abondante. Pourtant, je n’ai pas tenté d’éplucher la masse de ces traces. L’archive ne dit pas spontanément l’histoire vraie. Je n’aurai pas su faire le tri. Je n’aurai pas su non plus démontrer si le PSNS a mis à exécution efficacement les idées et le projet de Saadé bien que les chefs successifs du parti s’y soient référés ». Pour un livre d’une telle importance, tout va pour le mieux en le disant !

RENDEZ-VOUS LE 26 SEPTEMBRE PROCHAIN

On l’a compris, prochetmoyen-orient.ch recommande chaudement la lecture et la diffusion de ce livre-événement. Elle n’hésite pas à le classer parmi les ouvrages les plus importants des dix dernières années, pour mieux comprendre l’Orient compliqué.

Safia, la fille d’Antoun et de Juliette Saadé sera présente pour la présentation-signature du livre de Régina Sneifer, le 26 septembre dès 18 heures dans les locaux des éditions Riveneuve – 85, rue de Gergovie, 75014 Paris (téléphone : 01 45 42 23 85 – M/Ligne 4/Alésia, M/Ligne 13/Plaisance).

Dans l’esprit d’Antoun Saadé, de nombreuses personnalités libanaises, syriennes, palestiniennes et irakiennes ont déjà confirmé leur venue, de même que les rédactions de prochetmoyen-orient.ch et d’Afrique-Asie.
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Bonne lecture et, donc, à la semaine prochaine chez Gilles Kraemer, le chef de l’orchestre des éditions Riveneuve.

Richard Labévière
23 septembre 2019

https://prochetmoyen-orient.ch/la-grande-syrie-dantoun-saade-le-livre-evenement-de-regina-sneifer/

1 Régina Sneifer : Une Femme dans la tourmente de la Grande Syrie – D’après les mémoires de Juliette Antoun Saadé. Préface de Georges Corm. Editions Riveneuve, août 2019.

Liban : le Hezbollah détruit un char israélien, Israël bombarde un village

Liban : le Hezbollah détruit un char israélien, Israël bombarde un village

1 sept. 2019, 15:54

Liban : le Hezbollah détruit un char israélien, Israël bombarde un village

© JALAA MAREY Source: AFPUn canon d’artillerie israélien est stationné près de la frontière libanaise à la périphérie de la ville de Kiryat Shemona, dans le nord d’Israël, le 1er septembre 2019.

Le Hezbollah, qui avait promis de répondre à une attaque contre ses infrastructures le 25 août, a annoncé avoir détruit un char israélien à la frontière. Tsahal a, dans la foulée, mené des bombardements dans le sud du Liban.

La chaîne télévisée du Hezbollah, Al-Manar, a rapporté ce 1er septembre que l’organisation chiite avait détruit un char de l’armée israélienne dans le secteur d’Avivim, dans le nord d’Israël, rapportant «des morts et des blessés». Le véhicule militaire de Tsahal touché par les missiles antichars se dirigeait vers «la caserne d’Avivim», selon la même source. 

Dans la foulée, l’armée israélienne a annoncé mener des frappes dans le sud du Liban. «Des missiles antichars ont été tirés depuis le Liban vers une base et des véhicules militaires. Des cibles ont été touchées. [L’armée] riposte avec des tirs vers la sources de ces frappes et cible le sud du Liban», a déclaré l’armée israélienne dans un communiqué. Par ailleurs, elle a annoncé que les échanges de tirs n’avaient pas engendré de victime dans ses rangs. Al-Manar a diffusé en direct des images montrant de lourds bombardements sur le village libanais de Maroun al-Ras. D’après l’armée libanaise, Tsahal a tiré plus de 40 roquettes sur le sud Liban. 

Saad Hariri demande l’intervention de Paris et Washington 

Lire aussiAttaque contre le Hezbollah : Nasrallah promet une réponse imminente à Israël

Face à cette nouvelle escalade, le Premier ministre libanais Saad Hariri a demandé l’«intervention» de Paris et Washington. Un communiqué précise que Saad Hariri s’est entretenu par téléphone avec le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo et avec un conseiller du président français Emmanuel Macron. De son côté, la Force intérimaire de l’ONU a appelé à «la plus grande retenue».

Ces affrontements sporadiques interviennent sur fond de tensions croissantes entre Israël et le Hezbollah, qui avait accusé le 25 août l’Etat hébreu d’avoir mené des frappes de drones dans son fief de la banlieue sud de Beyrouth. Le leader du mouvement, Hassan Nasrallah, avait alors promis des représailles.

Cet incident était intervenu quelques heures après de nouvelles frappes israéliennes en Syrie voisine, à Aqraba, au sud-est de Damas. Selon Tsahal, cette opération militaire visait à empêcher une tentative iranienne de mener une attaque à son encontre au moyen de drones chargés d’explosifs de type «kamikazes».

Lire aussi : Attaque contre le Hezbollah : Nasrallah promet une réponse imminente à Israël

International

https://francais.rt.com/international/65429-liban-hezbollah-detruit-char-israelien-israel-lance-riposte?utm_source=browser&utm_medium=push_notifications&utm_campaign=push_notifications

Le Hezbollah Décide De Riposter À L’attaque De Drones Israeliens, Renforts Militaires Israéliens Vers La Frontière Avec Le Liban


Le Hezbollah Décide De Riposter À L’attaque De Drones Israeliens, Renforts Militaires Israéliens Vers La Frontière Avec Le Liban

Posted on 31/08/2019 AuthorStrategika51Comments(9)

Après la disparition des patrouilles militaires israéliennes des frontières libanaise et leur remplacement par des leurres, des unités d’artillerie lourde se dirigent vers le nord.

Des chars se positionnent le long de la frontière et des renforts militaires ne cessent d’affluer vers le Nord.

Le mouvement politico-militaire du Hezbollah libanais a pris la décision de riposter aux attaques de drones israéliens ayant visé son fief au sud de Beyrouth. Cette riposte sera certainement stratégique.

Damas a très vite réagi à l’annonce du Hezbollah en affirmant que la Syrie était concernée par l’axe de la résistance et qu’elle sera partie prenante dans un conflit militaire avec Israël.

La décision du Hezbollah est moins motivée par des représailles que par la nécessité de recadrer l’équilibre stratégique dans l’ensemble de la région, notamment après l’engagement militaire israélien en Irak. Les raids israéliens en Irak confirment de façon définitive l’influence prépondérante d’Israël dans le Kurdistan irakien et expliquent pourquoi Israël soutient sans aucune réserve la création de zones autonomes ou séparatistes dans les zones à majorité kurde en Irak, en Iran et en Syrie.

Sur le terrain, l’Armée israélienne est en alerte maximale et ses unités se sont retirées de la frontière libanaise. La panique semble s’être emparée des analystes militaires israéliens et Netanyahou ne compte plus que sur le soutien des États-Unis d’Amérique et de l’ensemble de l’OTAN pour le sortir du fond de la bouteille dans laquelle il s’est engouffré sans vraiment y réfléchir vu qu’il ne raisonne plus qu’en termes de basse logique politicienne.

Le Hezbollah semble être sûr de sa force. Les heures qui viennent seront déterminantes.

https://strategika51.org/archives/67839

Pas de plan général pour déstabiliser le Liban  par Scarlett HADDAD | OLJ

Pas de plan général pour déstabiliser le Liban
par Scarlett HADDAD | OLJ

lundi 17 juin 2019, par Comité Valmy

 

Pas de plan général pour déstabiliser le Liban

L’attentat terroriste qui a eu lieu à Tripoli le soir de la fête du Fitr a remis à l’ordre du jour la situation sécuritaire au Liban. S’il est vrai que la menace terroriste n’a jamais été totalement éliminée, les Libanais vivaient toutefois dans une certaine stabilité qui avait relégué les soucis sécuritaires au second plan.

Après cet attentat qui a secoué le pays, la question qui se pose est la suivante : y a-t-il désormais un plan pour déstabiliser le Liban ? La question est simple, mais la réponse l’est beaucoup moins. Au cours des dernières années, les milieux politiques et diplomatiques libanais assuraient que la stabilité du Liban était une nécessité internationale et qu’il y avait « un parapluie international » qui protégeait le pays. Pour certains, cette « protection internationale » du Liban était due à la présence d’un million et demi (et plus peut-être) de déplacés syriens au Liban qui, en cas de troubles dans ce pays, s’empresseraient de fuir vers l’Europe. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles le ministre des Affaires étrangères a, à plusieurs reprises, ces derniers temps, menacé de laisser les déplacés tenter de partir vers l’Europe. Pour d’autres, elle était due au fait que le rapport de force interne au Liban serait en faveur du Hezbollah et que toute tentative de déstabilisation pourrait donc entraîner une plus grande mainmise de cette formation sur le pays.

Aujourd’hui, toutes ces données que l’on croyait stables sont remises en question. D’autant que l’attentat de Tripoli a relancé les vieilles rivalités et querelles entre les différents services de sécurité (celui des FSI, la Sûreté générale, les SR de l’armée et la Sécurité de l’État), sur fond de luttes confessionnelles. Le président de la République a bien essayé de colmater la brèche en réunissant à Baabda les principaux concernés en présence des ministres de la Défense et de l’Intérieur, mais les rivalités intestines demeurent. Selon un juge qui suit de près les dossiers sécuritaires, lorsque les enquêtes sur un même dossier menées par des services différents sont contradictoires, c’est que cela va plutôt mal. Surtout, cela peut faire croire aux terroristes qu’ils bénéficient d’un environnement favorable en jouant sur les tiraillements et les susceptibilités internes.

Cette attaque a rappelé aux Libanais la période noire entre 2011 et 2015, lorsque chaque service de sécurité travaillait dans une zone géographique et confessionnelle déterminée, qui était pratiquement interdite aux autres. Depuis l’élection de Michel Aoun à la tête de la République et son souci principal des questions militaires et sécuritaires, cette situation a changé, et au lieu de la rivalité entre les services, il a instauré une coopération efficace. Aujourd’hui, cet acquis est remis en question. Mais la question qui se pose est de savoir si le retour des rivalités et des tiraillements est une affaire purement interne ou bien s’il s’inscrit dans le cadre d’un plan général visant à déstabiliser le Liban pour affaiblir le Hezbollah et remettre en cause le statu quo actuel.

Selon une source diplomatique arabe en poste à Beyrouth, il est certain que l’approche des États du Golfe, principalement de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, a changé à l’égard du Liban. Il n’y a plus le même intérêt ni le même souci d’y investir et d’y envoyer leurs citoyens en dépit des promesses publiques faites en ce sens. Surtout que la nouvelle génération actuellement influente au sein du pouvoir dans ces deux pays n’a pas l’approche affective qu’avait la génération précédente à l’égard du Liban. Cette nouvelle génération ne voit plus dans le Liban qu’un pays qui abrite le principal instrument de la politique iranienne dans le monde arabe, à savoir le Hezbollah. Mais cela ne signifie pas pour autant que l’Arabie ou les Émirats préparent un plan pour déstabiliser le Liban. Tout simplement, ils ne s’y intéressent plus beaucoup. D’ailleurs, toujours selon la même source, ce désintérêt se répercute aujourd’hui sur la scène sunnite qui se sent affaiblie, ayant, tout au long des années précédentes, bénéficié d’un appui régional et arabe. Certaines figures sunnites cherchent aujourd’hui à défier le Hezbollah et à présenter le Premier ministre Saad Hariri comme étant trop faible pour affronter cette formation, mais elles ne parviennent pas à convaincre de leur capacité à modifier le rapport de force. Toujours selon la même source, même l’administration actuelle américaine, qui est déterminée à affaiblir le Hezbollah et qui a pris des sanctions économiques très sévères contre lui, sait aussi faire preuve de pragmatisme. Pour elle, la prédominance du Hezbollah reste préférable à un chaos total incontrôlé, qui entraînerait une mauvaise situation pour Israël. Car, en dépit des critiques et des accusations qui pleuvent sur le Hezbollah, la communauté internationale, notamment les pays participant à la Finul, est consciente du calme qui règne à la frontière sud du pays depuis 2006.

De son côté, l’Iran, qui est certainement en difficulté actuellement, n’a pas non plus intérêt à déstabiliser le Liban car cela mettrait le Hezbollah en difficulté non seulement auprès de ses alliés, mais aussi auprès de sa propre base populaire.

Toujours selon la source précitée, il n’y a donc pas à proprement parler un plan de déstabilisation du pays, la menace terroriste se résumant au plan B de Daech après la perte de son dernier bastion en Syrie.

Scarlett HADDAD | OLJ
17 juin 2019

http://www.comite-valmy.org/spip.php?article11340

Enjeux économiques et sécuritaires de la production de gaz naturel en Méditerranée orientale

Enjeux économiques et sécuritaires de la production de gaz naturel en Méditerranée orientale

Tribune
14 juin 2019

Depuis 2009, l’activité d’exploration d’hydrocarbures offshore en Méditerranée orientale a permis la découverte de plusieurs gisements de gaz naturel, et de nouvelles campagnes d’exploration sont en cours. La mise en production dépend en revanche de la rentabilité financière attendue, et notamment des possibilités de transporter le gaz vers des marchés de consommation attractifs.

Les relations entre les différents pays impliqués au niveau de la production et du transport (Égypte, Israël, potentiellement Chypre, Liban, Turquie et Grèce) posent des défis au parfait développement de cette filière.

Rappels historiques

Les premiers succès significatifs de l’exploration d’hydrocarbures offshore en Méditerranée orientale se sont produits entre 2009 et 2011, avec trois découvertes importantes : les champs Tamar et Leviathan, au large d’Israël, et Aphrodite, au large de la côte sud de Chypre, dans la zone économique exclusive (ZEE) de la République de Chypre (RC)[1].

Est venu ensuite, en 2015, Zohr, le champ gazier géant au large des côtes de l’Égypte, considéré comme le plus important jamais découvert en Méditerranée, avec des réserves estimées à 850 milliards de m3. Il a fait l’objet d’une mise en service très rapide, dès la fin de 2017. D’autres gisements ont été mis au jour, au large de l’Égypte, dans les zones dénommées West Nile Delta et Greater Nooros.

En 2018, de nouvelles explorations ont été couronnées de succès au large de la côte sud de Chypre, dans le Bloc 6 (Calypso-1) et dans le Bloc 10 (Glaucus-1), dont les réserves sont en cours d’évaluation.

2018 a également marqué l’entrée en jeu du Liban, avec la signature de deux accords d’exploration et de production entre Beyrouth et un consortium international. Un deuxième round d’attribution de licences d’exploration et de production d’hydrocarbures offshore est prévu en 2019.

Enjeux économiques

Les découvertes n’ont de sens que si les réserves sont ensuite converties en capacités de production, elles-mêmes dépendantes du prix du gaz, de la disponibilité d’options d’exportation et de moyens de transport, ainsi que de la stabilité de l’environnement réglementaire, fiscal et politique des pays. En prenant en compte ces divers aspects, les enjeux économiques pour les trois pays principaux (Égypte, Israël et Chypre) diffèrent significativement.

L’Égypte bénéficiait d’une situation d’indépendance énergétique jusqu’à la fin de la première décennie du XXIe siècle et pouvait même exporter du gaz grâce à deux usines de liquéfaction, situées à Idku et Damiette et aux gazoducs la reliant à Israël (gazoduc East Mediterranean Gas – EMG) et à la Jordanie (Arab Gas Pipeline). Par la suite, la réduction de la production et l’augmentation de la demande domestique l’ont rendue importatrice nette. La découverte de Zohr en 2015 a été donc accueillie très positivement et le lancement rapide du développement du champ a été rendu possible par l’existence d’une forte demande intérieure. La production de Zohr est l’un des facteurs principaux de la reprise économique du pays, avec une croissance du PIB réel pour l’année 2018 de 5,3 % selon les estimations de la Banque mondiale. Le Caire devrait recommencer à exporter du gaz de façon régulière en 2019, en utilisant l’infrastructure existante des terminaux de liquéfaction. Le pays aspire aussi à devenir un hub gazier, en centralisant des flux destinés à l’exportation en provenance d’Israël et de Chypre.

En Israël, le potentiel des différents champs dépasse la consommation locale. L’accès à des marchés étrangers est donc une condition nécessaire au plein développement de la production. Des accords ont été signés avec l’Autorité palestinienne et la Jordanie, mais ils rencontrent l’opposition des opinions publiques locales. La possibilité d’exporter du gaz d’Israël vers l’Égypte pour satisfaire la demande locale et/ou pour exporter le gaz vers les marchés internationaux à travers les terminaux GNL paraît plus prometteuse, en particulier depuis l’acquisition en 2018 d’une participation dans le capital du gazoduc EMG par l’entreprise Noble Energy, principale actionnaire du consortium qui gère le champ Leviathan.

Pour Chypre, du fait du faible potentiel de la demande domestique, l’existence de marchés d’exportation est une condition nécessaire pour la mise en production des découvertes gazières. Différentes hypothèses ont été étudiées :

    • la construction d’un gazoduc vers l’Égypte dans le but d’utiliser les usines de liquéfaction pour réexporter le gaz vers les marchés internationaux sous forme de GNL. Ce projet a fait l’objet de plusieurs déclarations politiques, mais il se heurte au développement de la production égyptienne, qui réduira la disponibilité d’utilisation des installations de GNL ;
    • la construction d’une usine de liquéfaction a également été envisagée. Soit sous la forme d’un terminal onshore construit sur la côte sud de Chypre, soit via une installation flottante (Floating LNG). Si transformer le gaz en GNL permet d’avoir accès au marché mondial, avec des cargaisons allant vers l’Europe, l’Asie ou l’Amérique du Sud, la faisabilité de cette option est actuellement rendue difficile par les coûts de construction élevés et par la surcapacité actuelle sur le marché du GNL ;
    • le projet Eastern Mediterranean Natural Gas Pipeline (Israël-Chypre-Grèce-Italie), qui prévoit quant à lui de relier Israël et Chypre aux marchés européens, a été approuvé par la Commission européenne comme un projet d’intérêt commun, ce qui le rend ouvert à un financement de l’Union. Cependant, un tel projet est coûteux, techniquement difficile et pourrait causer de sérieux problèmes politiques avec la Turquie en raison de différends sur la délimitation maritime.

Enjeux sécuritaires

L’exploitation et l’exportation des ressources gazières en Méditerranée orientale présentent de nombreux enjeux sécuritaires liés aux relations politiques instables entre les pays de la région et aux risques d’actions terroristes.

La localisation de certains champs pourrait réanimer des disputes préexistantes au sujet de la délimitation des frontières maritimes et des zones économiques exclusives (ZEE), notamment concernant la frontière maritime entre le Liban et Israël, qui n’a jamais été agréée officiellement. Des différends ne sont pas à exclure non plus au sujet de la délimitation des structures géologiques des gisements de gaz – notamment lorsqu’elles se situent près des limites des ZEE, puisqu’elles pourraient alors les chevaucher. Il est intéressant de noter que le champ Zohr se trouve dans la ZEE égyptienne, à seulement quelques milles de la ZEE de Chypre, et qu’Aphrodite est situé dans la ZEE de Chypre et se prolonge légèrement dans les eaux israéliennes. Dans le cas de réservoirs à cheval entre différentes ZEE, il faudrait envisager une exploitation conjointe du champ, mais des tensions entre les pays concernés sont aussi à attendre.

Un cas particulièrement complexe concerne la Turquie, la République de Chypre (RC) et la République turque de Chypre du Nord (RTCN). Outre la question des délimitations maritimes illustrée par l’épisode de février 2018 qui a vu le navire de forage Saipem 12000, affrété pour effectuer des travaux sur le Bloc 3, au sud-est de l’île, être bloqué par un navire militaire turc et finalement contraint de quitter la zone, Ankara s’oppose plus généralement, à toute activité de recherche et de production tant qu’aucun accord entre la RC et la RTCN n’est trouvé. La Turquie et la RTCN estiment que les éventuels revenus dérivant de la production d’hydrocarbures devraient être partagés entre toute la population de l’île de Chypre, ce qui implique une résolution du conflit entre la RC et la RTCN.

La situation d’Israël est aussi particulière. Les conflits persistants entre Israël et ses voisins – état de guerre formel avec le Liban, antagonisme avec le Hezbollah, tensions avec les Palestiniens, instabilité en Syrie – exposent les installations gazières à des risques d’attaques militaires ou terroristes. Ces mêmes risques d’attaques terroristes pèsent aussi sur les installations énergétiques en Égypte, pays qui connaît de façon régulière des actions menées par des groupes islamistes, présents notamment dans le Sinaï (région par laquelle transite le gazoduc EMG).

De manière générale, la prolifération de plates-formes d’extraction, de pipelines, de navires, voire de terminaux méthaniers implique une multiplication de cibles sensibles et des besoins de surveillance croissants. En Israël, par exemple, les champs de production sont situés dans des zones relativement proches des côtes. Ainsi, le champ Tamar est situé à 56 milles à l’ouest d’Haïfa et le champ Leviathan à 80 milles, près de la frontière avec le Liban. Le gaz de Tamar est transporté par pipeline jusqu’à Ashkelon, à quelques kilomètres de la frontière avec Gaza. Toutes ces installations industrielles sont donc exposées au risque d’attaques terroristes ou militaires de l’extérieur. Les risques de sabotage et de frappe militaire ou terroriste représentent ainsi de nouveaux défis pour les appareils de sécurité des différents pays, en particulier pour les forces navales.

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La découverte et l’exploitation d’hydrocarbures seront un élément important de l’avenir des pays de la Méditerranée orientale. Ils pourront agir comme facteurs de coopération régionale tout comme alimenter des affrontements et ajouter des frictions à une région déjà volatile.

Dans ce cadre, l’UE a tout intérêt à promouvoir toutes les formes possibles de coopération régionale et à défendre son intérêt d’un point de vue énergétique, économique, comme politique. En ce qui concerne l’énergie, le gaz de la Méditerranée orientale peut renforcer sa sécurité et la diversification de l’offre pour un certain nombre d’États membres, en particulier dans l’Europe du Sud-Est et l’Europe centrale – des régions qui dépendent aujourd’hui presque exclusivement du gaz russe. Économiquement, les compagnies européennes sont les plus actives dans l’exploration et la production dans la région (notamment l’italienne ENI, la française Total et l’anglo-néerlandaise Shell) et il serait légitime de défendre leurs intérêts en cas de nécessité. Enfin, du point de vue politique, la République de Chypre est membre de l’Union européenne et la mise en valeur de ses réserves gazières représenterait un puissant atout de développement.

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[1] Sauf indication contraire, le mot « Chypre » dans cet encadré fait référence au nom de l’île et à la République de Chypre (RC), non reconnue par la Turquie. La République turque de Chypre du Nord, qui est seulement reconnue par la Turquie, est mentionnée comme RTCN.

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