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Reconceptualiser le rôle de l’Iran en Eurasie

Reconceptualiser le rôle de l’Iran en Eurasie


Par Andrew Korybko – Le 2 janvier 2018 – Source Oriental Review

Iran's role in EurasiaLa République islamique a jusqu’ici placé son objectif stratégique sur la sécurisation de ses flancs occidentaux et méridionaux. Cet objectif étant largement réalisé dans la mesure du possible dans les circonstances géopolitiques actuelles, il est temps que l’Iran redirige son attention vers le Nord et l’Est afin de maximiser son rôle eurasien dans les clubs complémentaires de Grandes Puissances, le « CENTO multipolaire » et « Cercle d’Or ».

Syrie : Victoire totale contre Règlement par « compromis »

La phase militaire de la guerre contre la Syrie se termine rapidement et on passe à la prochaine étape politique. Mais c’est loin d’être la victoire absolue comme cette campagne est populairement présentée dans la Communauté des médias alternatifs. Il y a encore plusieurs problèmes non résolus qui vont nécessiter de tous les côtés un « compromis » dans le futur. La République arabe syrienne a été sauvée d’un effondrement de type libyen et ses minorités ont échappé au destin génocidaire imminent qui leur aurait été réservé si les terroristes avaient gagné, et bien que ces réalisations soient en elles-mêmes remarquables, elles ne représentent pas une victoire totale parce que le sort politique du président Assad n’est toujours pas résolu et que les Kurdes syriens, soutenus par les États-Unis, occupent actuellement le tiers le plus riche en énergie et en agriculture du pays. Non seulement cela, mais « l’opposition armée » contrôle Idlib, la frontière sud près des hauteurs du Golan occupées, et quelques autres régions du pays, conformément aux accords de « désescalade » (DEZ) conclus à Astana, montrant que l’État n’a pas encore complètement rétabli son contrôle sur l’ensemble du pays.

Le souhait sincère de Damas est de voir le Président syrien continuer à assumer le reste de son mandat avec les mêmes pouvoirs que ceux qui lui ont été conférés par la Constitution de 2012 et de libérer les parties restantes du pays qui sont encore au-delà de la portée administrative et politique de la capitale. Le processus de réforme constitutionnelle mandaté par la résolution UNSC Res. 2254 et la loi d’« équilibrage » régional de la Russie façonnent l’environnement stratégique de telle sorte qu’il semble inévitable que le gouvernement soit obligé de « faire des compromis » sur ces questions d’une manière ou d’une autre. L’Iran, cependant, partage l’opinion de son allié syrien selon laquelle une victoire totale est possible avec le temps et que la guerre devrait être poursuivie, attirant ainsi l’attention sur une différence majeure de vision à long terme entre Téhéran et Moscou. En outre, le retrait militaire massif de la Russie et l’accord conclu entre les présidents Poutine et Trump au Vietnam fin novembre font pression sur l’Iran et ses partenaires du Hezbollah pour qu’ils réduisent leurs forces, maintenant que Moscou a officiellement déclaré que le terrorisme était une menace éliminée en Syrie.

Une rivalité russe ?

La complication des relations russo-iraniennes malgré les déclarations rassurantes en public de chacun des deux côtés à propos de l’autre et de leur partenariat, vient du fait que la stratégie d’équilibrage de Moscou a ouvertement inclus les rivaux saoudiens, haïs de Téhéran. Pour la défense de la Russie, elle le fait pour stabiliser la situation régionale et faire des avancées multipolaires dans le Royaume wahhabite aux côtés de la Chine. Une des manifestations de cette politique est que Moscou se prononce davantage en faveur du président yéménite déchu Abdrabbuh Mansour Hadi. En outre, la Russie entretient d’excellentes relations avec Israël et ne condamne pas Tel-Aviv lorsqu’elle bombarde l’armée arabe syrienne et ses forces alliées (dont certaines seraient le Hezbollah et même parfois le Corps des gardiens de la révolution iranienne). Comme dernier point de divergence stratégique entre la Russie et l’Iran au Proche-Orient, il est bien connu que Moscou cultive des relations très étroites avec les Kurdes syriens et irakiens, bien que tout comme ses relations avec les Saoudiens, elle le fasse pour défier l’ancienne position dominante des États-Unis concernant ces acteurs.

Renforcement de la profondeur stratégique

La trajectoire actuelle de la géopolitique du Proche-Orient et les différences post-Daesh croissantes entre la Russie et l’Iran dans la région suggèrent que les deux grandes puissances ont en réalité moins de points communs que les observateurs ne le pensaient à première vue. ils sont condamnés à se heurter les uns aux autres comme certains le spéculent. L’Iran a encore une profondeur stratégique considérable au Proche-Orient par son partenariat avec le Hezbollah et son influence au Liban, les alliances de guerre qu’il a nouées avec Damas et Bagdad, le soutien politique qu’il apporte aux rebelles houthis au Yémen, sa nouvelle relation avec le Qatar, et le leadership normatif qu’il exerce dans la communauté musulmane mondiale (« Oumma ») et en particulier chez les chiites vivant dans les monarchies du Golfe à majorité sunnite. Ce sont des références stratégiques impressionnantes en soi et il sera difficile pour les États-Unis et leurs alliés de « contenir » l’Iran même si certains des objectifs de Washington à cet égard semblent se chevaucher avec ceux de Moscou. Cela dit, on peut dire que l’Iran a atteint le zénith de son pouvoir régional et devrait maintenant se concentrer sur la défense de ses gains récents au lieu de se multiplier pour en faire plus.

La nouvelle stratégie de sécurité nationale des USA indique clairement que l’administration Trump accuse l’Iran de tous les problèmes du Moyen-Orient et fera tout ce qui est en son pouvoir pour contrecarrer les plans de Téhéran pour la région, augmentant ainsi la possibilité de diverses guerres hybrides dans les domaines susmentionnés qui constituent sa profondeur stratégique. Couplé avec les divergences croissantes entre la Russie et les visions régionales de l’Iran, il sera extrêmement difficile pour la République islamique d’étendre son influence au-delà de ce qu’elle a déjà atteint, ce qui est déjà substantiel et éclipse largement celle de ses rivaux. Les prochaines années seront donc marquées par une lutte pour sécuriser ces acquis face à la résistance multidimensionnelle, en supposant que celle-ci connaîtra des niveaux de succès différents selon les arènes concernées. L’Iran ne doit pas devenir complaisant et tenir sa nouvelle influence pour acquise, mais continuer à protéger ses intérêts tout le long des flancs occidentaux et méridionaux, tout en comprenant que sa liberté d’action sera sévèrement limitée en raison des circonstances régionales plus difficiles qui vont former le nouveau cadre opératoire.

Démonstration pour le CENTO [Central Treaty Organization] multipolaire

Précédent de la guerre froide

Au lieu de se concentrer uniquement sur cette campagne défensive, l’Iran devrait ré-conceptualiser son rôle régional en Eurasie et se rendre compte que c’est maintenant le moment idéal pour réorienter beaucoup de ses efforts vers les fronts Nord et Est en saisissant pro-activement une initiative pour faire avancer le cause de l’intégration institutionnelle multipolaire, qui défendra le plus efficacement ses intérêts parce qu’ils seront « légitimés » par le biais du multilatéralisme des Grandes puissances. Pour le comprendre, il faut analyser la position géographique de l’Iran qui lui confère le potentiel de relier le Pakistan et la Turquie à travers ce que l’auteur a décrit comme le « CENTO multipolaire ». Téhéran connaît une renaissance de ces relations avec Islamabad et Ankara. Il serait donc avantageux de promouvoir ce concept. Les trois grandes puissances musulmanes ont été regroupées sous un parapluie de sécurité semblable à celui de l’OTAN avant la révolution islamique de 1979, et bien que ce format n’ait jamais été vraiment concrétisé, il constitue un précédent institutionnel pour le renouvellement de la coopération trilatérale entre ces États.

Map of Iran

La ceinture de stabilité

Faire progresser le concept du CENTO multipolaire doit devenir un point prioritaire pour la politique étrangère post-Daech de l’Iran. De nos jours, le Pakistan et la Turquie font l’objet d’énormes pressions américaines en raison de leurs étroites relations de travail avec la Chine et la Russie, respectivement. Ils partagent également les mêmes défis de sécurité que l’Iran quand il s’agit de la menace du séparatisme kurde et baloutche soutenus par les États-Unis. De plus, les trois pays ont l’intention de jouer un rôle important dans la vision globale de la Nouvelle Route de la Soie chinoise et de ses connectivités. En se réunissant sous ce CENTO multipolaire (ou quel que ce soit le nom qui pourrait être donné à cet arrangement trilatéral s’il entre en pratique), chacun d’entre eux peut collectivement aider l’autre sur un large éventail de questions coopératives allant de la sécurité à la sphère économique. Ce cadre a également le potentiel d’améliorer leur pouvoir de négociation vis-à-vis de la Chine lorsqu’il s’agira de négocier de meilleures affaires dans le cadre de cette Route de la Soie. Le CENTO multipolaire fonctionnerait comme une ceinture trans-régionale de stabilité s’étendant des Balkans à l’Asie du Sud et de l’Asie centrale au golfe Persique, et il a par conséquent la chance de se transformer en une puissance géopolitique.

Position stratégique

Le Pakistan et la Turquie sont des États à majorité sunnite tandis que l’Iran revendique une majorité chiite, et leur coopération trilatérale peut dissiper symboliquement le récit sectaire militarisé qui a été diffusé par les États-Unis et ses alliés saoudiens au fil des ans. En privilégiant leurs relations les uns avec les autres, ces pays réduisent leurs dépendances stratégiques vis-à-vis de la Russie et de la Chine et renforcent ainsi leur propre souveraineté en diversifiant leurs partenariats. Ceci est particulièrement pertinent pour l’Iran, qui sera soumis à une pression accrue dans les années à venir, alors que la campagne de « confinement » des États-Unis est réorganisée pour s’adapter au nouvel environnement de Daech. Téhéran a plus que jamais besoin de Moscou en dépit des différences de vision politique de la Russie sur la Syrie (et le Yémen, dans une autre mesure). Si l’Iran ne rationalise pas rapidement ses relations trilatérales avec le Pakistan et la Turquie, il n’aura d’autre choix que de dépendre économiquement de la Russie alors que l’Amérique élargit sa guerre hybride contre la République islamique. Moscou pourrait tirer parti de son influence croissante sur l’Iran. pour l’« encourager » à « compromettre » sa politique syrienne. Pour éviter ce scénario, l’Iran a un besoin urgent du débouché stratégique que seul le CENTO multipolaire peut lui fournir.

La connexion chinoise

Comme mentionné précédemment, le CENTO multipolaire peut également devenir une plate-forme pour chacun de ces trois États afin de renforcer leur engagement avec la Chine, ce qui a également une pertinence particulière pour l’Iran. Conformément à la proposition que l’Iran déplace la proactivité de son orientation stratégique de l’Ouest et du Sud vers le Nord et l’Est, Téhéran doit commencer à exécuter une grande stratégie en Asie centrale qui facilitera la création d’un chemin de fer trans-régional à grande vitesse vers la Chine lié aux Routes de la Soie. La coopération bilatérale avec la Chine et les pays d’Asie centrale pourrait ne pas donner les résultats escomptés, surtout si ces derniers ont des réserves sur la nature religieuse du gouvernement iranien et le potentiel de prosélytisme de la Révolution islamique. Mais ces craintes pourraient être immédiatement dissipées si l’Iran utilisait le CENTO multipolaire comme véhicule d’engagement régional. La majorité de la population est composée de Turcs ethniques qui ont aussi une histoire civilisationnelle commune avec le Pakistan à majorité sunnite et la « crédibilité » de ces deux grandes puissances voisines qui pourrait s’étendre à l’Iran contribuerait grandement à les rassurer sur les motivations du pays. Il lui sera alors plus facile de mettre en œuvre sa politique étrangère.

Remplacer l’OCS

En approfondissant ses relations avec les États d’Asie centrale qui se modernisent, et dont les racines plongent dans l’Empire Perse millénaire, l’Iran peut améliorer ses chances d’adhérer un jour à l’OCS, même si ses partenaires ethnolinguistiques du Tadjikistan sont récemment et de façon quelque peu surprenante devenus un obstacle à ce projet. Ce développement inattendu rendra l’entrée de l’Iran plus difficile, malgré l’hésitation actuelle du bloc à poursuivre son expansion après l’intégration récente du Pakistan et de l’Inde. La Turquie, cependant, considère également l’OCS comme une alternative à l’UE, bien qu’elle ne puisse pas maximiser son adhésion potentielle à ce bloc sans que l’Iran ne rejoigne l’organisation. À toutes fins utiles, cela signifie que l’OCS pourrait également être au zénith de sa croissance, tout comme l’influence de l’Iran au Moyen-Orient, même si, comme pour ce dernier, cela ne signifie pas qu’un déclin est inévitable. Il s’agit plutôt d’un nouveau paradigme stratégique qui sert de nouvelle règle du jeu asymétrique, tout comme le CENTO multipolaire. Mais la meilleure solution possible est le « cercle d’or ».

Organiser le cercle d’or

Certains analystes parlent des perspectives de coopération entre les géants eurasiens que sont la Russie, la Chine, le Pakistan, l’Iran et la Turquie depuis un certain temps, qualifiant ce format de coopération de Cercle d’Or car il semble visiblement tourner autour du Heartland, le super continent d’Asie centrale. Tout en demeurant un rêve géopolitique depuis des années, le premier véritable pas dans cette direction s’est produit fin décembre lorsque les chefs parlementaires des cinq États et de l’Afghanistan se sont rencontrés à Islamabad pour une conférence sur la paix et la stabilité dans la région. Le fait même que cet événement ait eu lieu prouve qu’il y a un intérêt naissant à élargir une coopération à large spectre entre ces pays du Cercle d’Or. Cet arrangement pourrait remplacer l’OCS, surtout si l’Iran est le fer de lance de ce projet à l’avenir. La création de nouvelles plate-formes peut donner naissance à de nouvelles institutions, ce qui peut permettre la mise en place de mécanismes de facilitation tels que des outils de financement, des banques, des groupes d’experts, des accords de libre-échange et une coopération collective.

Bien qu’apparemment redondant avec de nombreuses compétences de l’OCS, le Cercle d’Or serait en réalité assez différent en raison de l’inclusion des leaders régionaux, l’Iran et la Turquie, et de son exclusion de l’Inde pro-américaine. En outre, alors que les États d’Asie centrale ne feraient pas officiellement partie de cette organisation, ils pourraient naturellement avoir le statut d’observateur avant d’émarger de facto à l’OCS et au Cercle d’or. La clé de cette réussite, cependant, est que le CENTO multipolaire prenne forme en premier, puisque le Pakistan membre de l’OCS peut servir de pont pour combiner ces deux grands blocs de pouvoir en un seul. La politique étrangère post-Daech iranienne devrait donc dépasser son rôle traditionnel d’avant-garde de la Résistance au Moyen-Orient (Levant et Golfe) et réorienter son action proactive vers la promotion de l’intégration institutionnelle sous forme d’une Grande puissance le long des vecteurs nord et est (Asie centrale et du Sud). Cela pourrait attirer plus de pays à être parties prenantes dans la stabilité de la République islamique et donc atténuer l’impact de la nouvelle stratégie américaine de « confinement ».

Réflexions finales

Le CENTO multipolaire pourrait devenir la base de l’unification de la Oumma en raison de son caractère inclusif et sectaire et de sa position géopolitique avantageuse, l’Iran occupant le rôle central dans cette construction et étant par conséquent son membre le plus important. Grâce à ce format, l’Iran peut réduire sa dépendance stratégique croissante vis-à-vis de la Russie et parvenir ainsi à une relation plus équilibrée, ce qui pourrait permettre à l’Iran de maintenir une politique indépendante en Syrie malgré les différences avec la Russie à cet égard. C’est dans l’intérêt de la Turquie et du Pakistan de diversifier leurs partenariats avec la Russie et la Chine tout en développant les leurs. Il est donc parfaitement logique que l’Iran joue le rôle d’intermédiaire dans ce CENTO multipolaire. En outre, les trois puissances musulmanes pourraient utiliser leur nouveau format pour améliorer leur position collective de négociation avec la Route de la Soie en s’assurant que de meilleurs accords « gagnant-gagnant » soient conclus et en utilisant l’infrastructure construite pour approfondir l’intégration économique de leurs secteurs réels.

Le résultat final du CENTO multipolaire est la création d’une ceinture de stabilité trans-régionale qui pourrait même jouer un rôle politique dans la résolution des conflits syriens et afghans qui touchent sa périphérie. Non seulement cela, mais cette structure pourrait ensuite contribuer à la formation du Cercle d’Or en établissant une coopération institutionnelle officielle avec la Russie et la Chine, éventuellement par une fusion stratégique de facto avec l’OCS via l’adhésion du Pakistan aux trois organisations (l’OSC, le CENTO multipolaire et le Cercle d’Or). Rien de tout cela ne peut se passer sans que le leadership iranien prenne les mesures nécessaires pour concrétiser ce CENTO multipolaire. Mais cette vision à long terme exige une ré-conceptualisation du rôle de ce pays en Eurasie et la réorientation de son orientation stratégique proactive de l’Ouest et du Sud vers le Nord et l’Est. Voyant qu’il sera plus difficile que jamais d’étendre son influence dans les deux anciens vecteurs géographiques, l’Iran devrait plutôt considérer cette situation comme une bonne occasion de se diversifier dans de nouveaux domaines et de constituer une coalition, devenant une Grande Puissance pour défendre les intérêts collectifs du monde multipolaire.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie « Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime » (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/reconceptualiser-le-role-de-liran-en-eurasie

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Des vétérans du renseignement rappellent à Trump que l’Iran n’est pas le « principal parrain du terrorisme »

Des vétérans du renseignement rappellent à Trump que l’Iran n’est pas le « principal parrain du terrorisme »


Par Veteran Intelligence Professionals for Sanity – Le 21 décembre 2017 – Source Consortium News

Le fameux groupe d’anciens membres du renseignement étasunien exhorte le président Trump à mettre fin aux fausses déclarations de son gouvernement disant que l’Iran serait le principal État à parrainer le terrorisme, alors qu’en réalité ce sont des alliés américains comme l’Arabie saoudite qui en sont nettement plus coupables.

MEMORANDUM POUR : Le Président

DE : Veteran Intelligence Professionals for Sanity

SUJET : L’Iran est il « Le principal parrain du terrorisme » ?

Nous sommes préoccupés par les récentes déclarations publiques, stridentes et brutales, de membres clés de votre administration qui dépeignent l’Iran en termes très alarmistes. L’Américain moyen, sans connaissance de l’histoire, peut facilement être persuadé que l’Iran représente une menace imminente et qu’il n’y a pas d’autre alternative pour nous qu’un conflit militaire.

Nous trouvons cette histoire inconfortablement familière. Il y a dix ans, l’ancien président George W. Bush envisageait une guerre avec l’Iran lorsque, en novembre 2007, les analystes des services de renseignement ont publié une évaluation officielle du renseignement national (NIE) démystifiant les idées reçues, à savoir que l’Iran était sur le point de se doter d’une arme nucléaire.  La NIE a conclu que l’Iran avait cessé de travailler sur l’arme nucléaire depuis 2003.

Dans ses mémoires intitulées « Decision Points » le président Bush a écrit que les conclusions « à faire sortir les yeux de la tête » des services de renseignement lui avaient forcé la main.  Il a ajouté cette question rhétorique : « Comment expliquer l’utilisation de l’armée pour détruire les installations nucléaires d’un pays alors que la communauté du renseignement déclare que celui-ci n’a pas de programme d’armement nucléaire actif ? ».

Nous pensons que vous faites face à une situation similaire aujourd’hui. Mais au lieu de prétendre faussement que l’Iran possède des armes nucléaires, le nouveau canard pour justifier la guerre avec l’Iran est l’affirmation selon laquelle l’Iran demeure « le principal État au monde à parrainer le terrorisme ». Cette affirmation est fausse, comme nous vous l’expliquons ci-dessous.

* * *

L’un des grands mensonges récurrents et bipartisans que l’on tente de faire avaler au public, avec l’aide enthousiaste de médias particulièrement complaisants, est que l’Iran est le principal commanditaire du terrorisme dans le monde d’aujourd’hui.

Dans la récente présentation de Stratégie de sécurité nationale pour 2018 de votre administration, on présente ce pays ainsi :

« L’Iran, premier pays au monde à parrainer le terrorisme, profite de l’instabilité pour étendre son influence par le biais de ses partenaires et de ses mandataires, de la prolifération des armes et du financement. (…) L’Iran continue de perpétuer le cycle de la violence dans la région, causant de graves dommages aux populations civiles. »

Ces sentiments sont répercutés par plusieurs autres pays du Moyen-Orient. Le ministre des affaires étrangères d’Arabie saoudite, Adel al-Jubeir, par exemple, a déclaré en octobre 2015 que l’Iran « est le plus gros sponsor du terrorisme dans le monde, et travaille pour déstabiliser la région ».

Le ministre saoudien des Affaires étrangères a, de manière bien calculée, refusé de mentionner que 15 des 19 terroristes qui ont détourné les avions et ont attaqué l’Amérique, le 11 septembre 2001, étaient des Saoudiens, pas des Iraniens. Et, alors que l’Iran a été un promoteur actif du terrorisme il y a deux décennies, il n’est plus actuellement à la pointe du terrorisme mondial. Ironiquement, cette douteuse distinction est maintenant décernée aux accusateurs de l’Iran, l’Arabie saoudite elle-même.

La présentation de l’Iran comme « le leader mondial des pays soutenant le terrorisme » n’est pas étayée par les faits. Même si l’Iran est coupable d’avoir, naguère, utilisé le terrorisme comme outil de politique nationale, l’Iran de 2017 n’est plus l’Iran de 1981. Dans les premiers jours de la République Islamique, des agents spéciaux iraniens perpétraient régulièrement des attentats à la voiture piégée, des enlèvements et des assassinats de dissidents et de citoyens étasuniens. Ce n’est plus le cas depuis de nombreuses années. Malgré les fréquentes déclarations émises par des fonctionnaires des États-Unis, prétendant que l’Iran est engagé dans le terrorisme, nous nous contentons, pour notre part, de noter que les incidents enregistrés chaque année par le Patterns of Global Terrorism du Département d’État attribue rarement un incident terroriste, directement ou indirectement, à l’Iran.

Les relations de l’Iran avec le Hezbollah ont également évolué radicalement. Dans les premières années de la République islamique, le Hezbollah était souvent un proxy et un sous-traitant pour l’Iran. Mais au cours des 20 dernières années, le Hezbollah est devenu une force politique par et en elle même. En 2006, dans le Sud-Liban, il a combattu Israël jusqu’à l’arrêter, ce qui a été un moment décisif dans la transformation du Hezbollah en une armée conventionnelle. Pendant les années suivantes, le Hezbollah, qui fait maintenant partie du gouvernement libanais, s’est également détourné de la violence radicale religieuse, qui est maintenant l’apanage des extrémistes sunnites comme État islamique.

La réponse asymétrique de l’Iran

Quand l’Iran est passé sous la domination de l’Ayatollah, en 1979, son rôle dans des attentats terroristes comme le kidnapping d’otages américains, l’attentat à la bombe contre l’Ambassade des États-Unis et une garnison de Marines au Liban, a alimenté une compréhensible animosité à l’égard de l’Iran. Mais les actions de l’Iran n’ont pas été motivées par une haine aveugle ou des points de vue religieux radicaux. Pour l’Iran, le terrorisme était une sorte d’arme contre des ennemis bien plus puissants, principalement les États-Unis, qui fournissaient une aide militaire et informationnelle au voisin et ennemi de l’Iran, l’Irak.

Les Iraniens se sont également montrés pragmatiques en entretenant des relations directes avec Israël. Pendant les premiers jours de la révolution iranienne, les Mollahs, à l’opposé de leur dénonciation publique d’Israël, ont bien accueilli un soutien militaire secret de la part des Israéliens. Israël a été tout aussi pragmatique. Les dirigeants israéliens ont ignoré les Mollahs tout en apportant leur soutien pour aider à contrer la menace posée par le président irakien Saddam Hussein. Un cas classique de l’ennemi de mon ennemi est mon ami.

L’image publique de l’Iran comme foyer des terroristes fanatiques a été effacée depuis le mois d’août 1998 et les attentats contre des ambassades étasuniennes en Afrique de l’Est, menés par al-Qaïda et d’autres entités radicales sunnites. La liste des attaques terroristes depuis 2001, liste tenue par le Gouvernement des États-Unis, montre une baisse spectaculaire de la violence menée par l’Iran et une flambée parallèle d’actes horribles menés par des radicaux sunnites qui ne sont pas alignés avec l’Iran. La dernière édition du Global Terrorism Index, publiée par le Département de la Sécurité intérieure, montre que quatre groupes sont à l’origine de 74% de tous les décès dus au terrorisme en 2015 : Boko Haram, al-Qaïda, les Talibans et État islamique.

Treize des 14 groupes musulmans activement hostiles aux États-Unis, identifiés par la communauté du renseignement étasunienne, sont sunnites, pas chiites, et ne sont pas pris en charge par l’Iran :

– État Islamique (sunnite)

– Le front al-Nusra (sunnite)

– al-Qaida (sunnite)

– al-Qaida au Maghreb (sunnite)

– al-Qaida dans la péninsule arabique (sunnite)

– Boko Haram (sunnite)

– Al-Shabbab (sunnite)

– Le groupe Khorassan (sunnite)

– Les Frères musulmans (sunnite)

– Le groupe Abu Sayyaf des Philippines (sunnite)

– Les Talibans du Pakistan et d’Afghanistan (sunnites)

– Lashgar i Taiba (sunnite)

– Jemaa Islamiya (sunnite)

– Les Houthis (chiites)

La dernière attaque terroriste majeure liée à l’Iran, faisant de nombreuses victimes, s’est déroulée au mois de juillet 2012, un attentat contre un bus de touristes israéliens en Bulgarie. À cette époque l’Iran a abandonné sa récente politique de non-utilisation du terrorisme en représailles au rôle d’Israël, tel que l’Iran le percevait, à cause de l’assassinat de cinq scientifiques iraniens travaillant sur le programme nucléaire iranien, entre janvier 2010 et janvier 2012 (les dates et les noms de ceux qui ont été attaqués sont en annexe).

On peut facilement imaginer l’indignation et la soif de vengeance qui balaieraient les États-Unis si les Américains pensaient qu’un pays étranger a envoyé des agents spéciaux  pour assassiner les ingénieurs et les scientifiques travaillant sur des projets sensibles pour la défense de leur pays.

Opérations spéciales

L’Iran a été touché par d’autres attaques terroristes, portant cette fois l’empreinte d’un soutien de la part des États-Unis. L’auteur Sean Naylor, dans son Livre « Relentless Strike » [Frappes permanentes], détaille l’historique des opérations effectuées par le Joint Special Operations Command (JSOC) étasunien au cours des 30 dernières années, et met en lumière cette inconfortable vérité :

« Des membres du JSOC ont également travaillé avec les Moudjahidin-e-Khalq (MEK) [Moudjahidines du peuple], un groupe militant iranien qui s’est exilé en Irak après être rentré en conflit avec les ayatollahs de Téhéran. Le Département d’État avait placé le MEK sur sa liste des organisations terroristes désignées, mais cela n’a pas empêché le JSOC d’adopter une attitude du genre ‘l’ennemi de mon ennemi est mon ami’ envers ce groupe. ‘C’est un groupe de gens qui peuvent facilement franchir la frontière, et qui sont prêts à nous aider quand nous voulons toucher l’Iran’, a déclaré un officier des opérations spéciales. »

Le MEK a été classé groupe terroriste, jusqu’à ce que les États-Unis aient décidé que tant que le MEK permettrait de tuer des Iraniens plutôt que des Américains, ce ne serait plus un groupe terroriste. Le parcours terroriste du MEK est tout à fait visible. Parmi plus d’une douzaine d’exemples au cours des quatre dernières décennies, en voici quatre bien caractéristiques :

Durant les années 1970, le MEK a tué du personnel militaire et des civils étasuniens travaillant sur des projets de défense à Téhéran, et a soutenu la prise de contrôle de l’Ambassade des États-Unis à Téhéran en 1979.

En 1981, le MEK a fait exploser des bombes au siège social du Parti de la République islamique et au bureau du Premier ministre, tuant près de 70 hauts responsables iraniens, y compris le Président, le Premier ministre et le ministre de la Justice iraniens.

En avril 1992, le MEK a mené des attaques quasi simultanées contre des ambassades et des installations iraniennes dans 13 pays, démontrant la capacité du groupe à monter des opérations de grande envergure à l’étranger.

En avril 1999, le MEK, a visé des officiers de l’armée et assassiné le chef adjoint de l’état-major général des Forces armées iraniennes.

En dépit de cet historique, un défilé de dirigeants politiques et militaires bipartisans ont fait du lobbying pour le compte de MEK et ont été bien rémunérés pour cela.

Une mauvaise stratégie

En un ironique retour de bâton, la guerre étasunienne de 2003 contre l’Irak a joué un rôle essentiel dans la résurgence de l’Iran en tant que puissance régionale. Saddam Hussein a été remplacé par des chiites qui avaient trouvé refuge en Iran depuis de nombreuses années et les institutions baasistes, y compris l’Armée, ont été prises en charge par des Irakiens ayant des accointances avec Téhéran.

L’Iran est sorti vainqueur en Irak et, avec l’accord sur le nucléaire de 2015, les relations commerciales ou autres de l’Iran se sont améliorées avec des alliés importants de l’OTAN et d’autres grands acteurs de la scène mondiale, la Russie et la Chine en particulier.

Les discours officiels sur les importants sujets de sécurité nationale doivent être fondés sur des faits. L’utilisation d’hyperboles pour décrire des activités terroristes iraniennes peut être contre-productif. Pour cette raison, nous attirons l’attention sur la récente déclaration de l’ambassadrice Nikki Haley prétendant qu’il est difficile de trouver un « groupe terroriste au Moyen-Orient qui n’est pas recouvert partout d’empreintes digitales de l’Iran ». La vérité est tout autre. La majorité des groupes terroristes de la région ne sont ni des créatures, ni des marionnettes de l’Iran. État islamique, al-Qaïda et al-Nusra en sont trois des plus réputés qui viennent à l’esprit.

Vous vous êtes présenté comme quelqu’un qui est prêt à dire les vérités, même difficiles, face à la pression de l’establishment et à ne pas accepter le statu quo. Pendant la campagne, vous avez parlé de l’invasion de l’Irak comme d’une erreur historique de proportions épiques. Vous avez aussi correctement capté l’humeur de beaucoup d’Américains fatigués de cette guerre constante contre des terres lointaines. Pourtant, le torrent de mises en garde de Washington à propos de soi-disant dangers posés par l’Iran et de la nécessité de se confronter à lui sont largement perçus comme des étapes vers le non respect de votre promesse de ne pas être entraînés dans de nouvelles guerres.

Nous vous encourageons à réfléchir sur la mise en garde que nous avons présentée au Président George W. Bush, il y a près de 15 ans, à un tournant historique similaire :

« Après avoir regardé le Secrétaire Powell aujourd’hui, nous sommes convaincus que vous seriez bien mieux servi si vous vouliez élargir la discussion (…) au-delà du cercle de ces conseillers clairement obsédés par une guerre pour laquelle nous ne voyons aucune raison impérieuse et dont nous prévoyons que les conséquences mal calculées sont susceptibles d’être catastrophiques. »

 

ANNEXE

LISTE DE SCIENTIFIQUES IRANIENS ASSASSINÉS EN IRAN

12 janvier 2010 – Masoud Alimohammadi, physicien iranien :

Tué par un attentat à la voiture piégée. L’auteur aurait avoué avoir été recruté par les services de renseignement israéliens pour mener à bien l’assassinat.

29 novembre 2010 – Majid Shahriari, nucléaire iranien :

Tué par un attentat à la voiture piégée. Selon les médias allemands, Israël en a été le promoteur.

29 novembre 2010 – tentative d’assassinat contre Fereydoon Abbasi, scientifique nucléaire iranien :

Blessé par l’explosion d’une voiture piégée.

23 juillet 2011 – Darioush Rezaeinejad, ingénieur électricien iranien :

Tué par des inconnus armés à moto. Spécialiste des interrupteurs à haute tension, une composante clé des ogives nucléaires. Assassiné par les services de renseignement israéliens, selon la presse allemande.

11 janvier 2012 – Mostafa Ahmadi-Roshan, scientifique nucléaire iranien :

Tué à l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz par une bombe magnétique de même type que celle utilisée dans les précédents assassinats de scientifiques iraniens.

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Signé par :

Richard Beske, CIA, Operations Officer (ret.) ;

William Binney, former NSA Technical Director for World Geopolitical & Military Analysis; Co-founder of NSA’s Signals Intelligence Automation Research Center ;

Marshall Carter-Tripp, Foreign Service Officer (ret.) and Division Director, State Department Bureau of Intelligence and Research ;

Bogdan Dzakovic, Former Team Leader of Federal Air Marshals and Red Team, FAA Security, (ret.) (associate VIPS) ;

Philip Giraldi, CIA, Operations Officer (ret.) ;

Larry C. Johnson, former CIA and State Department Counter Terrorism officer ;

Michael S. Kearns, Captain, USAF (Ret.); ex-Master SERE Instructor for Strategic Reconnaissance Operations (NSA/DIA) and Special Mission Units (JSOC) ;

John Kiriakou, Former CIA Counterterrorism Officer and former senior investigator, Senate Foreign Relations Committee ;

Karen Kwiatkowski, former Lt. Col., US Air Force (ret.), at Office of Secretary of Defense watching the manufacture of lies on Iraq, 2001-2003 ;

Edward Loomis, NSA, Cryptologic Computer Scientist (ret.) ;

David MacMichael, National Intelligence Council (ret.) ;

Ray McGovern, former US Army infantry/intelligence officer & CIA analyst (ret.) ;

Elizabeth Murray, Deputy National Intelligence Officer for Near East, CIA and National Intelligence Council (ret.) ;

Torin Nelson, former Intelligence Officer/Interrogator (GG-12) HQ, Department of the Army ;

Todd E. Pierce, MAJ, US Army Judge Advocate (ret.) ;

Coleen Rowley, FBI Special Agent and former Minneapolis Division Legal Counsel (ret.) ;

Greg Thielmann — Former director of the Strategic, Proliferation, and Military Affairs Office of the State Department’s intelligence bureau (INR) and former senior staffer on the Senate Intelligence Committee ;

Kirk Wiebe — former Senior Analyst, SIGINT Automation Research Center, NSA ;

Lawrence Wilkerson, Colonel (USA, ret.), Distinguished Visiting Professor, College of William and Mary (associate VIPS) ;

Sarah G. Wilton, CDR, USNR, (Retired)/DIA, (Retired) ;

Robert Wing — former Foreign Service Officer (associate VIPS) ;

Ann Wright, Col., US Army (ret.); Foreign Service Officer (who resigned in opposition to the war on Iraq.

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/des-veterans-du-renseignement-rappellent-a-trump-que-liran-nest-pas-le-principal-parrain-du-terrorisme

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Le camouflet infligé au président Macron en Arabie saoudite

Le camouflet infligé au président Macron en Arabie saoudite

Ayant organisé à la hâte un déplacement en Arabie saoudite afin de ramener le Premier ministre libanais qui y est retenu prisonnier avec sa famille, le président Emmanuel Macron y a essuyé un affront public sans précédent. Bien que la presse française et occidentale ait tout fait pour occulter une partie des événements, l’opinion publique arabe n’a pu que constater la perte vertigineuse de prestige et d’influence de la France au Moyen-Orient.

| Damas (Syrie)

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Cet article fait suite à : « Coup de Palais à Riyad », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 7 novembre 2017.

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Le président Macron (ici avec « MBS ») n’est pas le seul responsable de l’humiliation que lui a infligée le roi d’Arabie saoudite. Il paye tout autant les crimes de ses prédécesseurs que son incapacité à déterminer une nouvelle politique au Moyen-Orient.

La démission du Premier ministre sunnite libanais et son discours télévisé anti-perse n’ont pas provoqué l’affrontement attendu dans son pays. Pis, son adversaire de toujours, le chiite sayyed Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, s’est offert le luxe de prendre sa défense, dévoilant qu’il était prisonnier à Riyad et dénonçant l’ingérence saoudienne dans la vie politique libanaise. En quelques heures la communauté religieuse d’Hariri a commencé à s’inquiéter pour son chef. Le président de la République, le chrétien Michel Aoun, a dénoncé un « enlèvement » et refusé de prendre acte de cette démission forcée tant que son Premier ministre ne sera pas venu la lui présenter en personne. Alors que certains leaders du Courant du Futur, le parti de Monsieur Hariri, assuraient qu’il était libre et en bonne santé, les Libanais dans leur ensemble faisaient bloc pour réclamer sa libération. Tous ont compris que le bref voyage de Saad Hariri aux Émirats et ses quelques apparitions publiques n’étaient que de la poudre aux yeux, sa famille étant retenue en otage à l’hôtel Ritz-Carlton de Riyad avec des centaines de personnalités arrêtées. De même, tous ont réalisé qu’en refusant la démission du Premier ministre pour le moment, Michel Aoun agissait en homme d’État et conservait le seul moyen de pression permettant éventuellement d’obtenir sa libération.

La France est l’ancienne puissance coloniale du Liban qu’elle a occupé jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Elle y a longtemps fait la pluie et le beau temps. Elle l’utilise aujourd’hui à la fois comme une antenne au Levant et comme paradis fiscal. Des personnalités libanaises ont été mêlées à tous les scandales politico-financiers des trente dernières années en France.

Le président Emmanuel Macron, agissant en protecteur du Liban, évoquait la nécessité du retour du Premier ministre dans son pays.

Le hasard du calendrier faisant qu’il se rendait à Abou Dhabi le 9 novembre pour y inaugurer le « Louvre des sables », il ne pouvait pas ne pas prendre d’initiative. Il se trouve que, succédant à « Jacques Chirac l’Arabe », à « Nicolas Sarkozy le Qatari » et à « François Hollande le Saoudien », le président Macron n’avait pas manqué durant sa campagne électorale de dire tout le mal qu’il pensait de Doha et de Riyad. Bien que ne manifestant aucune sympathie pour le Golfe, il s’était trouvé proche des Émiratis par défaut.

Le palais de l’Élysée tentait d’organiser une halte d’Emmanuel Macron à Riyad pour y ramener Saad Hariri. Mais le roi Salmane refusait de recevoir le petit Français.

Du point de vue du Conseil de coopération du Golfe (c’est-à-dire de tous les États arabes de cette région), la France fut durant les sept dernières années un allié sûr contre la Libye et contre la Syrie. Elle participa militairement —publiquement ou en secret— à tous les mauvais coups contre ces deux pays et fournit le parapluie diplomatique et le discours lénifiant nécessaires à ces agressions. Cependant, alors que la Libye est en proie au chaos et que la Syrie est, contre toute attente, en passe de gagner la guerre, la France se trouve de fait désemparée et inerte. Le nouvel hôte de l’Élysée, Emmanuel Macron, ignore tout de cette région du monde et balance entre un jour, une reconnaissance de la République syrienne et, le lendemain, des injures contre son président élu. En outre, l’Arabie saoudite et les Émirats ont très mal pris les déclarations du président Macron appelant à la désescalade avec le Qatar. Pour eux, sachant les efforts qu’ils ont commencé à faire pour rompre avec les jihadistes, il est inacceptable de tolérer le soutien de Doha aux terroristes.

L’inauguration du « Louvre des sables » était l’occasion d’un beau discours sur la culture qui nous unit ; prestation qui était incluse dans le package à 1 milliard de dollars conclu de longue date entre les deux États. Cette formalité accomplie, le président Macron s’enquit auprès de son hôte, cheikh Mohammed Ben Zayed, de ce qui se passait en Arabie saoudite voisine et du sort de Saad Hariri.

À la différence des bédouins d’Arabie saoudite et du Qatar, les Émiratis sont un peuple de pécheurs. Autant les premiers ne vécurent durant des siècles que dans leur désert, autant les seconds parcouraient les mers. En raison de cette particularité, les Émiratis avaient été rattachés durant la colonisation britannique à l’Empire des Indes, ne dépendant pas directement de Londres, mais de Delhi. Aujourd’hui ils ont investis leurs revenus pétroliers en achetant une soixantaine de ports dans vingt-cinq pays (dont Marseille en France, Rotterdam aux Pays-Bas, Londres et Southampton au Royaume-Uni). Ce dispositif permet à leurs services secrets de faire entrer et sortir ce qu’ils souhaitent dans ces pays malgré les contrôles des douanes locales ; un service qu’ils savent vendre à d’autres États. Grâce aux sanctions états-uniennes contre Téhéran, le port de Dubaï est devenu de facto la porte de l’Iran, encaissant des profits faramineux pour violer l’embargo US. C’est pourquoi Abou Dhabi a un intérêt économique vital à encourager la querelle arabo-perse, alors même que les Émirats revendiquent les îles de Tonb et de Bou-Moussa à leurs yeux « occupées » par l’Iran.

Il n’est un secret pour personne que cheikh Mohammed Ben Zayed exerce un fort ascendant sur le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane (« MBS »). Aussi le premier téléphona-t-il devant le président Macron au second pour lui obtenir un rendez-vous.

Le Français (39 ans) fit donc escale à Riyad sur le chemin du retour. Il fut accueilli à l’aéroport par « MBS » (32 ans) et y dîna avec lui.

Dans la nuit du 4 au 5 novembre, « MBS » a mis fin au gouvernement collégial de la dynastie des Saoud et a instauré le pouvoir personnel de son père, le roi Salmane. Pour ce faire, il a fait arrêter ou assassiner tous les leaders des autres clans de la famille royale ainsi que les prédicateurs et imams qui leurs sont dévoués, soit au total environ 2 400 personnalités. Des spin doctors israéliens ont présenté ce coup de Palais comme une opération anti-corruption.

Contrairement à ce qu’il croyait, le président français était venu pour rien. Il ne ramena pas avec lui le toujours Premier ministre libanais, et ne le rencontra même pas. Beaucoup plus grave, se disant conscient de ses lourdes obligations parisiennes, « MBS » le raccompagna à son avion.

Peut-être ne saisissez-vous pas l’injure faite à Emmanuel Macron tant elle paraît incroyablement grossière : le président français n’a pas été reçu par son homologue le roi d’Arabie saoudite bien que celui-ci accorde ces jours-ci quantité d’audiences à des personnalités de second rang.

Cette forme de goujaterie, caractéristique des manières de la diplomatie arabe, n’est pas uniquement imputable à « MBS », mais aussi à cheikh Mohammed Ben Zayed qui savait très bien à quoi s’en tenir en envoyant le jeune Français se faire humilier à Riyad.

Conclusion : en ne s’adaptant pas immédiatement au revirement de l’Arabie saoudite après le discours anti-terroriste de Donald Trump en mai dernier et en maintenant deux fers au feu, la France s’est mise elle-même au ban de la région. Les Émirats apprécient le Louvre et les corvettes de la Marine française, mais ils ne prennent plus les Français au sérieux. Les Saoudiens se souviennent des mots du candidat Macron contre eux et de ceux du président Macron en faveur du Qatar, le parrain actuel des Frères musulmans. Ils lui ont fait comprendre qu’il ne devait pas se mêler ni des problèmes du Golfe, ni de la succession au trône des Saoud, encore moins de la querelle contre l’Iran, et surtout pas des conflits autour du Liban.

La France est devenue étrangère au Moyen-Orient.

Thierry Meyssan

Thierry Meyssan Consultant politique, président-fondateur du Réseau Voltaire. Dernier ouvrage en français : Sous nos yeux – Du 11-Septembre à Donald Trump (2017).

La Stratégie militaire de Donald Trump

Réseau Voltair

Voltaire, édition internationale

http://www.voltairenet.org/article198752.html

Comment les bévues américaines ont renforcé l’Iran, par Jonathan Marshall

Source : Jonathan Marshall, Consortium News, 05-11-2017

En se faisant l’écho de l’attitude belliqueuse israélo-saoudienne envers l’Iran, le président Trump répète les mêmes erreurs que ses prédécesseurs et invite à des guerres plus larges au Moyen-Orient, et qui pourraient venir renforcer la position de l’Iran, écrit Jonathan Marshall.

Tout juste après la Corée du Nord, l’Iran est le pays le plus diffamé par l’administration Trump. La Maison-Blanche soutient l’injonction du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou selon laquelle « Nous devons tous nous unir pour arrêter la marche de conquête, de soumission et de terreur de l’Iran ».

Répétant comme un perroquet l’affirmation de Netanyahou selon laquelle l’Iran est « occupée à engloutir les nations » du Moyen-Orient, le directeur de la CIA et membre conservateur du GOP [Grand Ol party, abréviation pour le Parti conservateur, NdT], Mike Pompeo, a averti en juin que l’Iran – qu’il a qualifié de « plus grand pays commanditaire du terrorisme au monde » – exerce désormais une « immense influence… qui dépasse de loin ce qu’elle était il y a six ou sept ans ».

Dans une entrevue avec MSNBC, Pompeo explique : « Que ce soit l’influence qu’ils ont sur le gouvernement de Bagdad ou le renforcement du Hezbollah et du Liban, leur travail aux côtés des Houthis au Yémen [l’article original dit « en Iran », mais à mon avis c’est une coquille, NdT], ou les chiites irakiens qui luttent maintenant le long de la frontière en Syrie… L’Iran est partout au Moyen-Orient ».

Rares sont ceux qui nieraient que l’influence de l’Iran dans la région s’est accrue au cours de la dernière décennie. Cependant, ce qui manque à ces terribles avertissements sur ses desseins impériaux, c’est une réflexion sur la façon dont les politiques agressives des États-Unis et de leurs alliés ont constamment échoué, créant un chaos inutile que l’Iran a exploité à des fins d’intérêt personnel et de légitime défense.

Prenons le cas du Hezbollah, une organisation chiite libanaise que les dirigeants israéliens décrivent comme une menace majeure et qui est presque certainement la cible de la prochaine guerre israélienne. Bien que cette organisation, forte, soutenue par l’Iran soit intervenue activement en Syrie pour soutenir le gouvernement Assad, elle décline toute intention de déclencher une guerre avec Israël.

Elle déclare cependant avec beaucoup d’audace son intention de dissuader une autre invasion israélienne de sa patrie. « Israël devrait réfléchir un million de fois avant de faire la guerre au Liban », a déclaré son leader plus tôt cette année.

Encouragée par les invasions israéliennes

En fait, le Hezbollah doit son existence même aux invasions répétées d’Israël contre leur pays. En 1982, Israël a rompu le cessez-le-feu avec l’Organisation de libération de la Palestine et a envahi le Sud-Liban avec 60 000 soldats. L’administration Reagan n’a pris aucune mesure pour mettre fin à cette invasion, qui a fait des milliers de victimes parmi la population civile et qui a monté une grande partie de la population contre Israël.

Avec l’argent et les conseils iraniens, la résistance chiite au Liban s’est unie autour de l’organisation connue sous le nom de Hezbollah. « Nous exerçons simplement notre droit légitime à défendre notre islam et la dignité de notre nation », affirme le groupe dans l’un de ses tracts idéologiques. « Nous avons fait appel à la conscience du monde, mais nous n’avons rien entendu. »

Des années plus tard, l’ancien premier ministre israélien Ehoud Barak a admis que « c’est notre présence [au Liban] qui a créé le Hezbollah », et l’ancien premier ministre Yitzhak Rabin a appuyé cette affirmation, rajoutant qu’Israël avait laissé le « génie sortir de la bouteille ».

En 2006, Israël a de nouveau envahi le Liban, cette fois pour exterminer le Hezbollah. Les attaques aveugles d’Israël contre des civils ont été condamnées par les organisations internationales de défense des droits de l’homme. Elles ont également réussi à renforcer l’ennemi même qu’Israël cherchait à anéantir.

« Surtout depuis la guerre de 2006 avec Israël… une écrasante majorité des chiites ont adopté le Hezbollah comme défenseur de leur communauté », écrit Augustus Richard Norton dans son étude Hezbollah: A Short History. « Cela suggère que les étrangers… cherchant à réduire l’influence du Hezbollah au Liban doivent corriger leur discours sécuritaire plutôt que de prendre des mesures qui le valident. »

Au lieu de cela, bien sûr, les États-Unis et leurs alliés arabes sunnites et turcs ont favorisé le renversement violent du gouvernement syrien, attirant les forces du Hezbollah dans la lutte pour la survie de leur allié de longue date. Alors que le Hezbollah a payé un prix politique et humain pour son expédition militaire, ses soldats ont acquis une énorme expérience de combat, ce qui en fait un ennemi d’autant plus redoutable.

Le cadeau irakien

Le plus grand cadeau géostratégique de Washington à l’Iran a été le renversement sans provocation de l’ennemi juré de l’Iran, Saddam Hussein, en 2003. L’Iran avait perdu des centaines de milliers de vies et des centaines de milliards de dollars dans une guerre de huit ans avec l’Irak, déclenchée par l’invasion de Saddam Hussein en 1980. Non seulement l’administration Bush a tué Saddam, mais elle a aussi donné le pouvoir politique à la majorité de la population chiite irakienne, qui s’est tournée vers l’Iran pour obtenir des conseils spirituels et politiques.

Cette aubaine n’ a peut-être pas été entièrement de la chance. Le principal lobbyiste irakien de la guerre, le chouchou des néoconservateurs Ahmed Chalabi, a par la suite été identifié par les autorités américaines comme un élément clé du renseignement iranien. Les agents du contre-espionnage américains ont conclu que Chalabi et d’autres exilés irakiens, qui ont colporté de fausses allégations au sujet des armes de destruction massive de l’Irak, avaient « été utilisés comme agents d’un service de renseignement étranger… pour atteindre et influencer les plus hauts niveaux du gouvernement américain », selon les termes d’un rapport du Comité sénatorial du renseignement.

Mais le bureau du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld a mis fin à l’enquête, laissant Chalabi diriger la purge politique du gouvernement irakien, puis devenir vice-premier ministre et ministre irakien du pétrole. La purge dirigée par les Chalabi a pris pour cible les politiciens sunnites irakiens, aggravant la division sectaire du pays et alimentant l’insurrection qui sévit encore aujourd’hui dans le pays. La violence a renforcé l’influence de l’Iran dans le pays, car les milices chiites demandaient l’aide de Téhéran pour défendre leurs communautés.

En même temps, l’opposition populaire à l’occupation américaine a entraîné la montée des terroristes sunnites radicaux. C’est de leurs rangs toujours plus nombreux dans les prisons irakiennes qu’est né l’État islamique. L’État islamique a fait des avancées fulgurantes dans une grande partie de l’ouest de l’Irak en juin 2014, avec la conquête de Fallujah, Tikrit et Mossoul, la deuxième ville la plus peuplée du pays. Alors que son existence même est menacée, le gouvernement irakien assiégé se félicite de l’envoi immédiat de 2 000 soldats iraniens pour aider à bloquer l’offensive de l’État islamique. L’armée de l’air syrienne a également commencé à frapper les bases de l’État islamique en coordination avec Bagdad.

Pression malencontreuse

Washington, en revanche, a rejeté l’appel de l’Irak pour des frappes aériennes et a suggéré que son gouvernement dirigé par les chiites devrait se retirer pour apaiser les sunnites lésés. Ce n’est qu’en août 2014 que le président Obama a autorisé un bombardement limité de l’État islamique pour protéger les minorités menacées par leur avancée militaire. Il va sans dire que de nombreux Irakiens ont remercié l’Iran pour son soutien militaire à un moment critique.

« Les Iraniens jouent une partie longue et un jeu de patience », a déclaré Sajad Jiyad, le directeur du Centre de planification et d’études d’Al Bayan à Bagdad. « Ils risquent leur peau. Ils ont perdu trois ou quatre généraux et une douzaine d’officiers supérieurs. »

Alors, lorsqu’un secrétaire d’État « maladroit », Rex Tillerson, s’exprimant en Arabie saoudite, a récemment exigé que Bagdad renvoie chez eux des unités paramilitaires soutenues par l’Iran et qui ont aidé à vaincre l’État islamique, cela n’a pas été très bien reçu par le Premier ministre irakien Haider al-Abadi.

« Aucune partie n’a le droit d’intervenir dans les affaires irakiennes », a-t-il déclaré. Abadi a qualifié les forces de mobilisation populaire de « patriotes irakiens », et non pas de simples mandataires de l’Iran, et a insisté sur le fait qu’elles « devraient être encouragées car elles seront l’espoir du pays et de la région ». Encore quelques points de plus pour Téhéran.

L’État islamique ne se serait peut-être jamais propagé en Syrie si les États-Unis n’avaient pas publiquement promu le renversement du gouvernement Assad en 2011, après des années d’efforts clandestins de Washington et d’Israël pour affaiblir le régime et promouvoir les divisions sectaires au sein de la Syrie.

Le renversement du régime de Kadhafi en Libye, soutenu par les États-Unis, a grandement contribué à la montée des forces islamistes radicales en Syrie, et a libéré d’importants stocks d’armes et des centaines de combattants endurcis pour répandre leur révolution en Syrie.

Vers la fin de 2011, des États dirigés par les sunnites comme la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar ont commencé à financer et à armer les rebelles islamistes militants en Syrie, y compris Al-Qaïda et même l’État islamique. La guerre qui en a résulté a fait des centaines de milliers de morts parmi les combattants et les civils, déraciné des millions de réfugiés et dévasté des cités antiques.

L’administration Obama s’est avérée tout aussi naïve que l’administration Bush quant à l’efficacité de l’intervention armée. Décrivant les espoirs de la Maison-Blanche selon lesquels le soulèvement de la Libye « se propagerait dans d’autres nations de la région » et alimenterait les mouvements anti-régime en Syrie et en Iran, le Wall Street Journal a rapporté : « La Syrie a été pendant 30 ans l’allié stratégique le plus proche de l’Iran dans la région. Les responsables américains estiment que le défi croissant lancé au régime de M. Assad pourrait motiver les forces démocratiques iraniennes. »

Au lieu de cela, bien sûr, le conflit syrien a poussé les partisans de la ligne dure iranienne à envoyer des unités des Gardiens de la révolution et des forces du Hezbollah pour défendre leur allié. Avec l’aide de la puissance aérienne russe, ils ont inversé la tendance en faveur d’Assad, laissant le régime de Damas intact et largement redevable à Téhéran.

Le gâchis yéménite

Reprenant les allégations de longue date de l’Arabie saoudite, l’administration Trump insiste également sur le fait que l’Iran est un important bailleur de fonds des forces tribales houthi qui ont balayé le nord du Yémen pour prendre le contrôle de la majeure partie du pays au début de 2015. En mars de cette année-là, avec le soutien des États-Unis, une coalition d’États arabes dirigée par les Saoudiens a lancé une campagne militaire contre la terre brûlée pour chasser les Houthis, au nom de la résistance contre l’Iran.

Les bombardements aveugles de la coalition sur des cibles industrielles et d’autres cibles civiles, y compris des écoles et des hôpitaux, ont dévasté une grande partie du pays et détruit l’économie. Son blocus des ports a provoqué une famine massive et déclenché la pire épidémie de choléra au monde.

« Les cyniques peuvent faire valoir que la véritable stratégie de la coalition saoudienne est de compter sur la famine et la maladie pour user le peuple yéménite », a observé l’ancien conseiller de la Maison-Blanche et analyste de la CIA Bruce Riedel. « Les Nations Unies ont qualifié la guerre de pire catastrophe humanitaire du monde… (Cependant) l’Iran est le seul pays gagnant, car il fournit aide et expertise aux Houthis à une infime fraction du coût de l’effort de guerre saoudien, tandis que les ennemis du Golfe de la République islamique dépensent leurs fortunes pour un conflit dans lequel ils se sont lancés sans but ultime ni stratégie. »

Les experts soulignent que Washington a choisi le mauvais allié dans cette confrontation. « Les Houthis sont l’un des rares groupes du Moyen-Orient qui n’ont guère l’intention ou la capacité d’affronter les États-Unis ou Israël », écrit Asher Orkaby, conférencier à Harvard. « Loin d’être aligné sur les extrémistes, le mouvement houthi s’est souvent opposé à l’État islamique… et Al-Qaïda dans la péninsule arabique. C’est l’Arabie Saoudite qui soutient depuis longtemps les groupes islamistes sunnites au Yémen. »

Pour ajouter à l’ironie du sort, les cheikhs paranoïaques de Riyad ont créé la menace même qu’ils ont décidé d’écraser avec leur invasion en 2015. Les liens iraniens avec les Houthis étaient jusqu’alors négligeables. Commentant les années de tentatives visant à les salir comme des pions de l’Iran, l’ambassadeur des États-Unis au Yémen a rapporté dans un câble classifié en 2009, « Le fait que… il n’y a toujours pas de preuves convaincantes de ce lien doit nous forcer à considérer cette allégation avec un certain scepticisme. »

Deux anciens membres du Bureau de la planification des politiques du Département d’État ont récemment confirmé que « la grande majorité de l’arsenal Houthi… a été saisi dans des stocks de l’armée yéménite », non fournis par l’Iran.

Cependant, à mesure que la guerre dévastatrice se poursuit, l’Iran a fourni aux Houthis une formation, des conseils et des munitions terrestres modestes. « L’Iran a exploité, à bon marché, la campagne menée par les Saoudiens, et a ainsi fait du renforcement de l’influence iranienne au Yémen une prophétie saoudienne qui se réalise elle-même », observent-ils.

« En assistant les Saoudiens au Yémen », ajoutent-t-ils, les États-Unis ont… renforcé l’influence iranienne au Yémen, sapé la sécurité saoudienne, rapproché le Yémen de l’effondrement et provoqué davantage de morts, de destructions et de déplacements dans la population yéménite. »

Le Qatar et au-delà

Dans un moment de folie singulière, le président Trump a twitté en juin dernier son soutien à un blocus politique et économique dirigé par les Saoudiens contre le Qatar, un émirat minuscule mais riche en gaz du Golfe. Riyadh est en partie lésé par le parrainage d’Al Jazeera, le radiodiffuseur politiquement dérangeant du Qatar. L’action de Trump a surpris et embarrassé le Pentagone, qui exploite une immense base militaire au Qatar.

L’Iran a rapidement profité de cette dernière gaffe saoudienne. Il a ouvert son espace aérien aux vols qatariens qui étaient interdits de traverser la péninsule arabique. Il a expédié des vivres pour remplacer les fournitures perdues par la fermeture de la frontière saoudienne du Qatar. En remerciement, le Qatar a rétabli des relations diplomatiques complètes avec Téhéran après avoir rappelé son ambassadeur il y a deux ans.

« Ce conflit a poussé le Qatar vers d’autres acteurs cruciaux de la région : l’Iran, la Turquie, la Russie, la Chine », a déclaré Rob Richer, ancien directeur adjoint associé des opérations à la CIA. « Ce sont des joueurs qui ont maintenant beaucoup plus d’influence, car nous diminuons notre influence dans la région. De cette façon, le blocus a en fait sapé tout ce que les Saoudiens et les Émiratis voulaient en poussant les Qatariens dans les bras de ces autres acteurs régionaux. »

Jour après jour, en d’autres termes, les États-Unis et leurs partisans de la région ont semé le désordre par leurs interventions militaires secrètes ou non au Moyen-Orient. Il est tout à fait naturel que l’Iran, qui a longtemps été la cible de Washington et de ses alliés (parfois pour des raisons compréhensibles), tente de saisir les occasions de défendre ses intérêts.

La leçon que nous devrions en tirer, c’est que la lutte contre l’Iran et la promotion des intérêts américains en matière de sécurité exigeront moins d’interventions de l’extérieur, et pas plus d’incursions auto-destructrices dans la région.

Comme l’a récemment observé Renad Mansour, chercheur de Chatham House, tant que les États-Unis n’auront pas surmonté leurs réactions contre-productives face aux craintes obsessionnelles de l’influence iranienne, « les Iranophobes auront raison sur une chose : l’Iran est le joueur le plus intelligent de la région ».

Jonathan Marshall est l’auteur ou le co-auteur de cinq ouvrages sur la sécurité nationale et les relations internationales.

Source : Jonathan Marshall, Consortium News, 05-11-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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Conférences géopolitiques #04 : la synthèse du Diploweb

Conférences géopolitiques #04 : la synthèse du Diploweb

Par Estelle MENARD, Léa GOBIN, Selma MIHOUBI, le 28 décembre 2017  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Léa Gobin, étudiante en Master 2 de Géopolitique – Risques et Défense à l’Institut Français de Géopolitique (IFG), Université Paris VIII. Selma Mihoubi, journaliste et doctorante en Géographie mention Géopolitique à l’IFG (Paris VIII). Elle prépare une thèse sur sur la stratégie d’implantation des médias étrangers en Afrique sahélienne. Estelle Ménard, diplômée d’un Master 2 Relations internationales et Action à l’étranger de l’Université Paris I Panthéon Sorbonne, étudiante en Master 2 Géopolitique – Territoires et enjeux de pouvoir à l’Institut français de géopolitique (IFG, Université Paris VIII).

Avec nos meilleurs voeux pour 2018, cette quatrième édition présente neuf conférences récentes autour de trois axes : Asie, l’affirmation des puissances ? (I) ; Le Moyen-Orient en crise (II) ; Rapports de forces (III).

Voici une synthèse exclusive de conférences diplomatiques, géopolitiques, stratégiques et relations internationales tenues entre septembre et décembre 2017. A partir des notes prises lors de ces événements, nous vous proposons des éléments pour vous informer de ce que nous en avons retenu. Cela peut vous être utile pour « connaître l’air du temps », identifier des thèmes nouveaux, des experts talentueux, des ouvrages de référence. L’objectif est d’offrir un prolongement dans le temps et dans l’espace d’évènements qui contribuent à nourrir la réflexion publique française et internationale. Que vous soyez à Bordeaux ou Kourou, à Québec, Sydney ou New Delhi, vous pouvez ainsi avoir connaissance des réflexions partagées lors de ces événements. Pour l’instant, nous couvrons les conférences organisées en région parisienne, mais nous vous invitons à faire de même dans votre région ou dans votre pays. Vous saurez trouver le bon support pour développer ce concept initié par Diploweb pour que vivent les idées à l’international !

I. ASIE : L’AFFIRMATION DES PUISSANCES ?

L’Inde est-elle une grande puissance ? (A) ; 19eme congrès du Parti Communiste chinois : une nouvelle ère ? (B).

A. L’Inde est-elle une grande puissance ?

Cette séance a été organisée par l’Académie des sciences d’outre-mer, le 3 novembre 2017 à Paris.

« L’Inde profite au monde, et en a besoin. »

L’ambassadeur d’Inde en France, Vinay Kwatra, a entamé cet après-midi par une présentation générale de l’Inde. Il s’est focalisé sur son développement socio-économique, ainsi que sur l’efficacité des stratégies diplomatiques du pouvoir de Delhi. L’Ambassadeur a mis en avant l’ancrage solide de la démocratie en Inde, ajouté à un dynamisme économique, et une large diaspora de plus de 300 millions d’Indiens, selon les chiffres de 2017 du Ministère indien des Affaires extérieures : autant de facteurs de stabilité et de puissance régionale, voire mondiale. Pour acquérir cette posture, le pouvoir indien a mis en place un arsenal diplomatique influent, qui a permis de construire des relations bilatérales et multilatérales, dans un premier temps dans son voisinage proche, puis vers des territoires plus éloignés comme sur le continent africain. « L’Inde ne fait pas cavalier seul » dans son émergence.

Michel Lummaux, ancien ambassadeur de France au Bangladesh, au Népal, au Sri Lanka et aux Maldives.
L’Inde est-elle une grande puissance régionale ou, LA grande puissance de la sous-région ? Tous les pays de l’Asie du Sud héritent de la civilisation indienne, et se tournent souvent vers l’Inde pour y faire études supérieures ou carrières professionnelles. Mais le pays est-il vraiment un géant bienveillant, comme l’affirme le pouvoir central ? De nombreux problèmes géopolitiques subsistent notamment aux frontières avec le Népal ou le Bangladesh, mais la situation progresse pacifiquement avec le gouvernement de N. Modi. À l’échelle de la sous-région, l’Inde est effectivement une grande puissance, mais au niveau de tout le continent asiatique, la rivalité avec la Chine reste difficile à gérer. Si en termes de soft power, l’Inde a un pouvoir d’attraction nettement supérieur à la Chine, le PIB enregistré par Pékin reste 5 fois supérieur à celui de son concurrent. Finalement, à l’échelle mondiale, il manque deux attributs de puissance nécessaires à l’Inde : être reconnue par le Traité de non-prolifération (TNP) de 1968, et obtenir un siège au Conseil de sécurité des Nations Unies.

Éric La Vertu, directeur adjoint centre de crise et de soutien, ministère des Affaires étrangères et du développement international, ancien consul de France à Bangalore.
La région de Bangalore est un « puits de sciences ». La domination anglaise à l’époque coloniale a permis le développement de l’enseignement, mais c’est le pouvoir central indien qui a donné un élan à la recherche scientifique. On compte aujourd’hui 9 prix Nobel de scientifiques d’origine indienne. Les politiques ont axé les recherches pour le développement des zones rurales, mais aussi vers les énergies renouvelables et nucléaire, et dans le domaine spatial en lien étroit avec la France. Aujourd’hui, l’Inde est à la pointe de la recherche scientifique internationale, néanmoins, il manque encore de grandes infrastructures dédiées au développement du secteur d’un point de vue national.

Douglas Gressieux, membre correspondant de l’Académie des sciences d’outre-mer.
Les anciens comptoirs français et portugais, sont encore aujourd’hui des atouts dans la politique étrangère indienne. Diu, Damman et Goa, régies par les portugais jusqu’en 1961, sont des zones stratégiques. Goa notamment, est la plaque tournante des relations touristiques entre l’Inde et le reste du monde. À Pondichery, l’Institut culturel français impulse la recherche et permet le rayonnement des deux cultures.

Marc Aicardi de Saint-Paul, membre titulaire et président de section à l’Académie des sciences d’outre-mer.
Les diasporas indiennes en Afrique sont historiques, notamment sous l’époque coloniale. Leur présence sur le continent africain corrèle avec la nécessité de main d‘œuvre suite à l’abolition de l’esclavage. Il s’agit principalement de travailleurs aussi appelés « free passengers  », ou encore, des commerçants gujarati musulmans. L’importance de la diaspora est telle qu’elle a dû être encadrée politiquement. En Afrique du Sud par exemple, les autorités ont créé un ministère des Affaires indiennes. En Inde, le pouvoir a décidé dès 1948 d’inclure les Indiens de l’étranger dans la sphère politique nationale. Aujourd’hui, la diaspora indienne est un atout de poids dans le rayonnement du pays, et dans sa concurrence avec la puissance chinoise.

Alain Lamballe, membre titulaire et président de section à l’Académie des sciences d’outre-mer.
La Chine et le Pakistan s’avèrent être des obstacles à la montée en puissance de l’Inde, notamment à cause des nombreuses revendications territoriales qui les opposent. Un climat de tension persiste dans les régions du Cachemire principalement, mais aucune attitude belliqueuse n’a été relevée de part et d’autre. La Chine fait un travail diplomatique et économique avec les pays voisins de l’Inde, afin d’étendre son influence aux portes de son rival. Le Pakistan est quant à lui un facteur de déstabilisation. Le pouvoir emploie des moyens militaires très importants au Cachemire, sans compter les actes terroristes qui révèlent une stratégie de provocation. Autant d’éléments qui poussent l’Inde à augmenter massivement ses dépenses militaires, et entravent son développement.

Nicole Vilboux, chercheuse associée sur les États-Unis à la Fondation pour la recherche stratégique.
Dans la montée en puissance de l’Inde, les États-Unis jouent un rôle crucial, par une aide technologique et un soutien politique dans les affaires internationales. L’administration Trump est décidée à s’opposer au projet chinois de Ceinture et de Route de la soie, et promeut une stratégie régionale où l’Inde serait garante de la démocratie, la paix et la sécurité. D’où l’augmentation récente significative des ventes d’armes des États-Unis au pouvoir indien, et l’organisation régulière d’activités militaires communes. Néanmoins, la relation entre Delhi et Washington est mise en danger par le rapprochement entre le l’Inde et l’Iran. Aussi, Modi rejette la proposition américaine d’effectuer des patrouilles communes en mer de Chine méridionale, ce qui pourrait limiter la coopération militaire entre les deux pays.

Mélissa Levaillant, chercheuse sur l’Inde à l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire.
L’Inde entretient des relations diplomatiques avec Israël depuis les années 1990. Pourtant, avant la création de l’État d’Israël, les élites indiennes soutiennent la Palestine. Puis, à l’indépendance de l’Inde, le pouvoir ne veut pas créer de tensions avec la communauté musulmane, et avance doucement dans ses relations avec Tel Aviv. La chute de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) en 1991 marque un tournant dans les relations entre les deux pays : Delhi perd son plus important partenaire militaire, et s’oriente vers les pays du Golfe pour palier à ce manque, et assurer sa sécurité énergétique. Depuis, l’Inde et Israël entretiennent une coopération militaire, très poussée dans plusieurs domaines (renseignement, contre-insurrection). Après des années de discrétion autour de cette relation, le pouvoir indien incarné par Modi choisit de promouvoir ses liens avec Tel Aviv, tout en réaffirmant ses alliances avec les pays du Golfe.

B. 19eme congrès du Parti Communiste chinois : une nouvelle ère ?

Cette conférence a été organisée par le CERI-Sciences Po le 8 novembre 2017 à Paris.

Jean-Philippe Béja, sinologue, chercheur et enseignant chercheur à Sciences Po, directeur de recherche émérite au CNRS.
Jusqu’à ce XIXe congrès du PCC, la Chine poursuivait son chemin vers le développement, tout en faisant profil bas sur la scène internationale. Mais Xi Jinping entame une rupture, estimant que la Chine a atteint le statut de grande puissance, et doit sortir de cet immobilisme pour s’affirmer sur la scène internationale. Le secrétaire général du PCC est le premier depuis Mao à inscrire son nom et sa pensée dans la charte du parti de son vivant. Le dirigeant chinois durcit le régime en interne, mais ouvre la Chine sur le monde en nouant des relations diplomatiques et économiques à travers les continents. Cette nouvelle légitimité permet à la Chine d’affirmer ses positions en matière de politique étrangère.

Jérôme Doyon, docteur associé au CERI-Sciences Po, spécialiste de la politique intérieure chinoise.
L’opacité structurelle qui réside autour du PCC ne permet pas d’avoir des informations précises sur son fonctionnement, donc il s’avère que beaucoup d’affirmations à ce sujet ne sont en fait que des suppositions. Xi Jinping voudrait que ce congrès marque une rupture et a mis en avant des efforts de démocratisation. Mais finalement, il entreprend des réformes pour légiférer certaines pratiques internes non officielles, et reprendre en main le parti sous toutes ses facettes, en renforçant son contrôle sur les institutions, les entreprises d’État, et l’armée.

Sebastian Veg, directeur d’études à l’EHESS, membre du centre d’études sur la Chine moderne et contemporaine, enseignant HDR autour de l’histoire intellectuelle et culturelle de la Chine au XXème siècle.
Au niveau idéologique, le pouvoir chinois est marqué par un affaiblissement, notamment du à l’institutionnalisation du parti qui ne permet plus les conflits d’idées. Ce qui provoque un manque de renouvellement de l’appareil théorique. Xi Jinping tente effectivement d’ouvrir une nouvelle ère, tout en reprenant les codes et les idées précédentes, comme les principes maoïstes ou confucianistes. Ce congrès marque donc une réaffirmation de l’idéologie et de la propagande chinoise, la censure et la répression étant mises en avant comme des actions nécessaires à la souveraineté.

François Bougon, chef adjoint du service international du Monde , spécialiste de l’Asie, ancien correspondant de l’ Agence France-Presse à Pékin.
Dans cette nouvelle ère, Xi Jinping veut remettre l’État, et donc le Parti au centre. Il rompt avec l’idée de Deng Xiaoping selon laquelle la distribution des pouvoirs est nécessaire au bon fonctionnement du pays, et estime que la décentralisation des pouvoirs créée le chaos. Cela se traduit par exemple à Hong Kong par l’amenuisement de l’autonomie par une législation excessive de Pékin. La Chine réprime ainsi les débats et les champs d’action pour affirmer sa souveraineté, et joue de la situation défavorable de la démocratie dans les pays occidentaux pour légitimer son projet socialiste.


Le site Diploweb.com anime un Meetup pour les conférences géopolitiques qu’il co-organise à Paris. Si vous résidez en région parisienne, vous pouvez vous inscrire facilement. Vous participerez ainsi à des évènements riches en opportunités.


II. LE MOYEN-ORIENT EN CRISE

Le Liban dans les crises au Moyen-Orient : quels enjeux pour la sécurité interne du pays ? Place et défis du Liban dans son environnement régional (A) ; Le Yémen et le monde. Dans l’abîme de la guerre (B) ; La guerre Iran-Irak (1980-1988) (C).

A. Le Liban dans les crises au Moyen-Orient : quels enjeux pour la sécurité interne du pays ? Place et défis du Liban dans son environnement régional.

Conférence organisée par Sciences Po Monde Arabe, le 8 novembre 2017 à Paris.

« On est à distance de tous les conflits mais on ne les ignore pas car on ne peut pas rester sans réagir. Il nous faut préserver la stabilité et la souveraineté du Liban. »

Son Excellence Monsieur Rami Adwan, ambassadeur du Liban en France, diplômé d’une école de commerce et ancien étudiant à Sciences Po en Master relations internationales.
Aujourd’hui, l’État du Liban fait face à deux défis d’envergure qui menacent la stabilité interne du pays : celle de la crise des réfugiés et des incursions djihadistes sur le territoire. Quelle est la place du Liban dans la crise syrienne ? Les deux pays partagent une frontière commune et depuis la crise de 2011, ils entretiennent des relations tumultueuses. Depuis la déclaration de Baabda en 2012, la politique officielle du gouvernement libanais a été celle de la distanciation et le refus d’intervenir dans les conflits qui secouent la région.

Mais depuis l’arrivée massive des migrants syriens – 1 700 000 personnes depuis le début de la crise humanitaire – le pays ne pouvait pas rester sans réagir. « Nous sommes les premières victimes de cette crise ». Au Liban, les secteurs de l’éducation et de la santé sont les premiers touchés (écoles et hôpitaux surchargés, impact sur les minima sociaux). « Trois options s’offrent à nous pour gérer cette situation d’instabilité interne » : la réinstallation des réfugiés dans des pays tiers mais ce n’est pas une solution durable pour la Syrie ; l’accueil des réfugiés au Liban mais l’intégration est compliquée et risque de menacer les institutions et l’économie du pays ; reste l’encouragement au retour des réfugiés en Syrie dans des lieux stables. Pour le développement des projets et pour attirer les investisseurs, le gouvernement libanais se voit dans l’obligation de régler cette question cruciale.

Le gouvernement libanais est au milieu de la guerre des axes entre Téhéran et Riyad et paie le prix de sa non affiliation à l’Iran ou à l’Arabie saoudite. « Il n’est pas dans notre intérêt d’adhérer à un camp ou à un autre. ». À préciser que lors de la conférence, la démission du premier ministre Saad Hariri, leader sunnite, n’était pas valable constitutionnellement ni officiellement selon l’Ambassadeur. Ce pays en crise tente de se mobiliser et de relever les défis pour revaloriser son économie et peser dans la région. La France a compris ce dont le Liban avait besoin et joue un rôle moteur en répondant aux nécessités de soutien à l’armée libanaise pour combler le manque de don saoudien. L’armée libanaise est la première ligne de défense de l’Europe et la dernière présente géographiquement face à ce qu’était Daesh. L’excellente relation franco-libanaise vise à relancer de grands projets d’infrastructures au Liban mais aussi à discuter du retour des réfugiés en Syrie et des éléments de reconstruction.


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B. Le Yémen et le monde. Dans l’abîme de la guerre.

Conférence organisée par Sciences Po, le 9 novembre 2017 à Paris. Présentation et débat sur l’ouvrage de Laurent Bonnefoy, « Le Yémen : de l’Arabie heureuse à la guerre », Paris, Fayard, 2017.

« Le Yémen reste perçu comme une marge dans le traitement journalistique de la guerre. Est-ce une guerre cachée ou négligée ? »

Laurent Bonnefoy, auteur et chargé de recherche au CNRS.
Le livre qu’il présente est avant tout la production de nouveaux enjeux méthodologiques. Aujourd’hui, nous devons appréhender des dynamiques sans pouvoir retourner sur un terrain inaccessible en considérant le contexte de guerre. Ce travail est donc une approche externe qui étudie les relations et les interactions du Yémen avec le monde. Il fallait démontrer que l’insertion du Yémen était singulière et intéressante pour appréhender des phénomènes tels que la violence djihadiste, la polarisation confessionnelle, politique ou les questions migratoires.

Historiquement, le concept de Yémen est fortement valorisé, représenté dans le Coran, il sert de référence pour les habitants. Cependant l’idée d’une nation Yéménite est contestée. À partir de la période islamique, on observe un clivage et des trajectoires divergentes entre un Nord zaydite chiite marqué par la volonté d’autarcie et le rejet de l’étranger et un sud colonisé, ouvert sur le monde et imprégné de l’expérience socialiste et du sunnisme. Une dynamique d’unité est enclenchée avec la république de 1990, mais rapidement, les élites du Sud considérent que l’unification est biaisée au profit de la population du Nord avec l’intégration des islamistes dans les structures politiques. Dès lors, l’essentiel de l’énergie des djihadistes se concentre contre l’État et ses alliés, dans un mouvement de guérilla. Conduit par le contexte international, l’État suit une logique de répression et brise les liens avec la frange islamiste djihadiste. L’intervention des monarchies du Golfe accélère la destruction de la société sans prendre en compte les problèmes sur le terrain. Le Yémen fait déjà face à de nombreux défis structurels avec une fécondité encore très élevée (4,1 enfant par femme en âge de procréer, âge médian de la population : 16 ans) et l’épuisement des ressources en eau. Les politiques menées par l’Arabie saoudite et par les Émirats Arabes Unis peuvent sembler bénéfiques car elles s’attaquent à l’islam politique mais en réalité il y a un soutien pour les courants salafistes. La volonté de l’Arabie saoudite est d’empêcher l’affirmation d’une république chiite zaydite, elle finance ainsi tribus et partis religieux. Une large partie des yéménites considère qu’il y a une agression militaire et identitaire de l’Arabie saoudite.

Pour aller plus loin : Laurent Bonnefoy, « Le Yémen : de l’Arabie heureuse à la guerre », Paris, Fayard, 2017.

C. La guerre Iran-Irak (1980-1988)

Conférence organisée par l’Institut de recherche stratégique de l’École Militaire, le 27 novembre 2017 à Paris. Présentation et débat sur l’ouvrage de Pierre Razoux, La guerre Iran-Irak 1980-1988, Paris, réédité chez Perrin, coll. Tempus (2017).

« La guerre Iran-Irak est une synthèse de toutes les guerres du XXème siècle. »

Pierre Razoux, historien et directeur de recherche à l’IRSEM.
La guerre Iran-Irak est une matrice incontournable pour comprendre la situation géopolitique actuelle. De la région du Golfe à la dérive du Levant, on assiste à des rapports de force qui se créent, évoluent et qui sont le fruit des frustrations de la guerre Iran-Irak. Déclenchée en 1980 par Saddam Hussein, l’offensive fulgurante contre les cibles iraniennes avait pour objectif le déplacement de la frontière de Chatt-el-Arab. C’est la guerre de Saddam Hussein contre les Iraniens. Saddam Hussein soutient très rapidement les Kurdes iraniens pour mettre à genoux les lignes arrières iraniennes. Le leadership iranien mène de son côté trois guerres en même temps, contre les oppositions intérieures dans les grandes villes, contre les kurdes qui veulent leur propre État et contre les Irakiens.

Dès les premiers jours du conflit, les Irakiens alignent 1 600 chars et attaquent sur trois fronts. Cette guerre, qui a duré plus de sept ans, a été un condensé de toutes les horreurs et les techniques militaires du XXème siècle. D’un côté, Saddam Hussein se lançait dans une guerre à crédit avec une armée moins nombreuse mais une technologie de pointe financée par de nombreux États, de l’autre côté, les Iraniens étaient extrêmement économes mais disposaient d’une masse humaine en capacité. La guerre s’achève en août 1988 sur un bilan lourd et avec un statu quo. On ne peut parler d’un vainqueur même si en août 1988 l’Irak a repris l’ascendant. La balle est remise au centre mais les Iraniens ont su bâtir leur influence de Téhéran jusqu’au Liban.

En réalité, la guerre s’est arrêtée au printemps 2016 lorsque les milices chiites envoyées par Téhéran reprennent Tikrit à Daesh et plantent le drapeau sur le mausolée de Saddam Hussein. Le message envoyé à toutes les monarchies du Golfe est simple : « On a gagné, mais pas vous. » L’État iranien a repris sa place d’acteur incontournable de 1979. La question clef est de savoir si les Iraniens vont se satisfaire de cette victoire ou faire tomber d’autres régimes. D’après Pierre Razoux, le camp des réalistes à Téhéran et une certaine partie des Gardiens de la révolution veulent se protéger et garder l’ascendant face aux acteurs de la région. Paradoxalement on se trouve à un carrefour déterminant de l’avenir de la région. En conséquence l’Iran, Israël et la Turquie arrivent à la conclusion qu’ils peuvent trouver un intérêt à stabiliser le jeu.

Pour aller plus loin : Pierre Razoux, « La guerre Iran-Irak 1980-1988 », Paris, réédité chez Perrin, coll. Tempus (2017).

III. Rapports de forces

L’Europe face au spectre du populisme (A) ; Les outre-mer (B) ; La gauche en Europe : retour sur l’expérience Syriza (C) ; La dissuasion nucléaire a-t-elle un avenir ? (D).

A. L’Europe face au spectre du populisme

Conférence organisée par l’association Le Vent Se Lève, le 9 novembre 2017 à l’ENS-Ulm, Paris.

Christophe Ventura, animateur et rédacteur en chef de Mémoire des luttes , spécialiste de l’Amérique latine et des populistes de la région.
Comment interpréter le terme « populisme », si controversé aujourd’hui ? Tantôt utilisé pour disqualifier son adversaire, il peut aussi être défini comme une stratégie politique qui permet d’élargir les alliances, de rendre plus hétérogène la base de support et de faire vivre les rapports de force en société. Il s’agit là d’apporter une nouvelle représentation du populisme, qui va au-delà de celles retrouvées habituellement dans les discours politiques et médiatiques. La théorie populiste affirme l’autonomie du politique par rapport à l’économie et la finance, et elle voudrait que le « peuple » soit en constante construction et déconstruction, au rythme des contingences de la société.

Ce cadre théorique permet d’analyser la période qui débute après la crise de 2008, « un moment populiste », selon Ventura. Il y aura d’abord les « Printemps arabes » ; puis l’émergence de partis et de forces antisystème en Europe, en périphérie du bipartisme, sans place déterminée sur l’échiquier politique ; et plus récemment, l’élection de Donald Trump aux États-Unis ainsi que la montée en popularité de Jeremy Corbyn au Royaume-Uni. Tous ces exemples démontrent nettement qu’on ne peut parler de populisme comme un bloc monolithique. Néanmoins, ils mettent en évidence un moment de rupture entre une population et un régime suite à une crise (économique, sociale, de légitimité).

C’est une stratégie en trois temps : désignation d’un adversaire, construction d’un « nous » contre un « eux », et la création de liens pour rassembler des acteurs hétérogènes. Ce dernier point se fait à travers l’organisation de solidarités concrètes – et non pas par des solidarités idéologiques – grâce à des centres d’intérêt transversaux : l’environnement, la consommation, la démocratie participative, le nationalisme, etc. Le but est d’agglomérer les forces en dehors de l’affiliation intellectuelle « droite-gauche » et du rapport « capital-travail » et d’être présent sur le terrain de l’adversaire.

Force est de constater qu’avec l’affirmation des stratégies populistes à travers le monde, et la multitude de représentations que le terme suscite, le sujet a dépassé le cadre théorique et intellectuel. Il influence même d’autres stratégies politiques. Conséquemment, pour Ventura, Emmanuel Macron aurait très bien compris ce moment populiste, et pour assurer le consensus, plutôt que de déconstruire le « système », il l’aurait reconfiguré.

B. Les outre-mer

Conférence organisée par le Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM), le 11 octobre 2017 à l’École militaire, Paris.

Olivier Coupry, contre-amiral d’escadre. Il commande les forces spéciales de l’European Union Force (EUFOR) au Tchad en 2008. En août 2015, il prend le commandement des forces armées aux Antilles, de la zone maritime Antilles et de la base de Défense Antilles.
Les outre-mer représentent 97% des 11 millions de kilomètres carrés de Zone économique exclusive (ZEE) de la France. Celle-ci possède dix bases et stations navales outre-mer et dispose de 7000 militaires dont 2000 marins. Au-delà de la protection des populations et des intérêts économiques de cet espace, la défense des outre-mer est indispensable à la sécurité nationale dans son ensemble. Des insécurités de différentes natures émanent de cet espace : économiques (montée en puissance de la Chine sur le continent asiatique), étatiques (menace nucléaire nord-coréenne), criminelles (trafic de drogue et d’humains) et terroristes (djihadisme).

La présence de la France au sein de plusieurs groupes de coopération militaire dans le Pacifique et dans les Caraïbes augmente sa capacité d’intervention au-delà de la métropole. Cette présence a des externalités diplomatiques et économiques positives : c’est une façon d’entretenir sa légitimité au sein du Conseil de sécurité des Nations unies et de mettre en avant son savoir-faire militaire. Ce qui a valu à une société française (Naval Group) de remporter en 2016 un contrat pour la production de douze sous-marins australiens. Au-delà de sa fonction préventive, la France allie ses forces terrestres, aériennes et maritimes pour protéger ses installations stratégiques et ses intérêts commerciaux, comme le programme NEMO, une plate-forme flottante d’énergie thermique en Martinique. Enfin, les outre-mer contribuent pour 6,4% des jeunes recrues de l’armée française.

Les forces armées ont une importance particulière dans les Antilles, vaste archipel de deux fois la taille de la méditerranée, densément peuplé (près de deux fois plus que la France métropolitaine), et attirant des millions de touristes chaque année. Au-delà des menaces climatiques, les aléas géopolitiques inquiètent. On craint les déplacements forcés depuis le Venezuela qui subit une grave crise économique et politique. La menace terroriste pèse sur Trinidad et Tobago, point de départ de certains combattants de Daech. Des incertitudes persistent quant aux relations diplomatiques entre les États-Unis et Cuba et malgré les accords de paix passés entre la Colombie et les Forces armées révolutionnaires colombiennes (FARC), la production de cocaïne a augmenté. Les stratégies militaires de lutte contre le narcotrafic sont pour l’instant efficaces mais insuffisantes : en 2015, sur 3000 tonnes de cocaïne produites, 300 ont été interceptées.

C. La gauche en Europe : retour sur l’expérience Syriza


Conférence organisée par la Fondation Jean-Jaurès, le 26 septembre 2017 à Paris.

Kostas Botopoulos est docteur en droit constitutionnel. Il a également été député européen du Pasok et président du Greek Capital Markets Authority. Emmanuel Maurel est député européen, membre du Bureau national du Parti socialiste et animateur du courant « Maintenant la gauche ».
Le péché originel de Syriza réside dans son alliance au gouvernement avec l’extrême-droite. Cette alliance ajoute un poids nationaliste et anti-européen au parti, pour qui la crise financière devient vite « la faute des autres », sans aucune remise en question du rôle de la Grèce. Syriza se construit en opposition totale aux socialistes, qu’il considère comme des imposteurs. Farouchement opposé aux politiques de séparation entre l’Église et l’État, au prélèvement d’impôts. Le parti se montre aussi anti-libertaire, ambigu dans ses relations avec la presse et avec les réfugiés turcs après le coup d’État manqué contre le président R. Erdogan.

L’intervention de Kostas Botopoulos est fortement nuancée par Emmanuel Maurel et ce qu’il appelle son « ressenti de parlementaire européen ». Il considère qu’Alexis Tsipras était dans une position difficile lorsqu’il dut se présenter devant le Parlement puis devant le Conseil européen. Ces deux entités n’avaient plus un discours européen de la coopération, mais de la punition, allant même jusqu’à parler d’exclusion de la zone Schengen malgré le contexte de crise migratoire. C’est ce qui excuse l’imbroglio du référendum : il n’aurait pas pu faire autrement, et c’est même ce qu’il y avait de mieux à faire pour la Grèce. Maurel met plutôt l’accent sur l’attitude de Syriza : son refus idéologique de l’austérité, son rejet de la troïka et sa position très critique envers le néo-libéralisme. Parmi les points positifs, il mentionne la promotion de la souveraineté, de la démocratie participative, et sa dénonciation des failles de la politique traditionnelle. Ainsi, pour Maurel, « la mémoire des échecs permet de féconder l’avenir ».

C’est également ce qui explique l’attitude anti-européenne et l’organisation d’un référendum sur les mesures que la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI) voulaient leur imposer. Il en conclut que si Syriza est apparu dans un premier temps comme un vent de changement, il a également été source de déceptions, notamment lorsqu’Alexis Tsipras signe l’accord avec la Commission européenne, la BCE et le FMI malgré le « Non » des Grecs au référendum qu’il avait lui-même organisé plus tôt.

D. La dissuasion nucléaire a-t-elle un avenir ?


Conférence organisée par le Diploweb.com et GEM, le 15 novembre 2017 à Paris.

Éric Danon, spécialiste des questions de sécurité internationale et de prospective stratégique. Ambassadeur, il est actuellement Directeur Général adjoint pour les affaires politiques et de sécurité au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE).
Tandis qu’on observe un vaste mouvement anti-nucléaire, incarné notamment par le prix Nobel de la paix et le Vatican, la dissuasion nucléaire reste au cœur des questions géopolitiques. Neuf pays disposent aujourd’hui d’un arsenal nucléaire (États-Unis, Russie, Chine, Angleterre, France, Inde, Pakistan, Israël, Corée du Nord), entretenant une relation d’asymétrie avec tous ceux qui y ont renoncé en signant le Traité de non-prolifération (TNP) en 1958.

Conférences géopolitiques #04 : la synthèse du Diploweb
Conférence d’Eric Danon : la dissuasion nucléaire a-t-elle encore un avenir ?
Organisée par Diploweb.com et GEM cette conférence a rassemblé plus de 200 personnes. Les photos sont disponibles sur le Meetup Conférence géopolitique Paris Diploweb accessible par un clic sur la photo.

Les détracteurs de la dissuasion nucléaire remettent en cause son utilité, le système international qu’il entretient et soulignent enfin le danger qu’il représente pour l’humanité. L’évolution des normes du droit humanitaire s’accompagne de préoccupations toujours plus grandes pour la santé et l’environnement. Par ailleurs, s’il n’y a pas eu d’affrontement direct durant la Guerre froide, la dissuasion nucléaire n’a pas empêché les guerres proxy. Elle est aussi inutile car beaucoup trop puissante pour être utilisée aujourd’hui, et contreproductive car, en l’utilisant, un pays s’exposerait à sa propre destruction. Enfin, elle correspond à un ordre mondial qui n’est plus souhaitable : si tous les pays devraient avoir le même poids décisionnel, il n’est pas normal que la stabilité mondiale repose sur la rationalité supposée de seulement neuf individus. Inversement, il n’est pas rassurant de savoir que le déclenchement de la bombe par une puissance nucléaire relève de la décision d’un seul homme, qui plus est si l’on doute de sa rationalité. Les opposants affirment qu’il ne faut pas se leurrer quant au désarmement : les pays nucléaires n’y ont pas intérêt.


Entretien vidéo avec Eric Danon : La dissuasion nucléaire a-t-elle un avenir ?

QUESTIONS :
. Quelles sont les principales idées fausses au sujet de la dissuasion nucléaire ?
. Quelle est l’idée principale concernant la dissuasion nucléaire ?
. Dans les prochains mois, quels sont les sujets importants à suivre autour de la dissuasion nucléaire ?

Cette vidéo peut facilement être diffusée en classe ou en amphi pour illustrer un cours ou un débat.


Les défenseurs de la dissuasion nucléaire rétorquent que celle-ci est centrale à la géostratégie. D’abord, elle remplace aujourd’hui le souvenir de la guerre comme garant du maintien de la stabilité dans le monde occidental. Par ailleurs, la tension nucléaire s’est limitée à quatre problèmes géopolitiques – la Guerre froide ; l’Inde et le Pakistan ; le Moyen-Orient et la Corée – et cette tension ne peut diminuer que si le problème géopolitique est d’abord résolu. Il suffit de regarder l’impact de la réunification de l’Allemagne (1990) sur la réduction de l’arsenal de la Russie et des États-Unis. Par ailleurs, le nucléaire à un effet de stabilisation et de réduction des inégalités : si un pays possède la bombe, il n’a pas besoin d’un arsenal conventionnel très important. Enfin, le risque de détournement terroriste est extrêmement faible.

Qu’en est-il de l’avenir de la dissuasion nucléaire ? Les alliances, leur stabilité et leur longévité sont incertaines. Les questions de l’Iran et de la Corée du Nord vont servir de cas d’école pour la lutte contre la prolifération nucléaire, tandis que la profondeur stratégique se perd avec l’allongement des missiles, la discrétion des sous-marins, les drones et le développement du risque cyber. Capable de paralyser un pays et ses infrastructures vitales, l’intelligence artificielle sera d’ailleurs peut-être une forme de dissuasion plus efficace. Pour empêcher que des événements comme ceux d’Hiroshima et de Nagasaki se reproduisent, les anti-nucléaires appuient qu’il faut se débarrasser de la bombe ; les pro-nucléaires, que celle-ci est indispensable. Pour Danon, il s’agit surtout de trouver un régime de sécurité collective aussi fort car, tel qu’il le résume, « l’équilibre de la dissuasion nucléaire est à la sécurité ce que la démocratie est à la politique : c’est le pire système à l’exception de tous les autres que l’on a essayé avant ».

PS : Les photos de la conférence de l’Ambassadeur E. Danon sont disponibles sur le Meetup Conférence géopolitique Paris Diploweb

NB : La vidéo de la conférence complète de l’Ambassadeur Eric Danon sera mise en ligne sur Diploweb en janvier 2018.


Copyright Décembre 2017-Gobin-Ménard-Mihoubi/Diploweb.com

 

https://www.diploweb.com/Conferences-geopolitiques-04-la-synthese-du-Diploweb.html

Hariri à Paris, Geagea en embuscade à Beyrouth … par Richard Labévière

Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 27-11-2017

Il est sans doute trop tôt, et en tout cas très exagéré de parler du retour de la diplomatie française, sinon d’une « nouvelle diplomatie française » aux Proche et Moyen-Orient, comme l’explique Guillaume Berlat dans L’envers des cartes de cette semaine ! Le Premier ministre libanais est arrivé samedi à Paris avec sa femme. Pas fous, les Saoudiens ont gardé deux de ses enfants en otages. Officiellement, ces derniers poursuivent leurs études dans la capitale du royaume, mais personne n’est dupe ! Saad Hariri devrait « faire une petite tournée arabe » (en Egypte et au Koweït) – selon les propres termes de son entourage – avant de rentrer ce mercredi à Beyrouth pour confirmer ou non sa démission, annoncée le 4 novembre dernier depuis l’Arabie saoudite.

Vraisemblablement, il répétera les arguments rédigés pour lui par les services saoudiens : le méchant Hezbollah ne doit plus participer au gouvernement libanais et disparaître de la surface de la terre ! Mais avant d’évaluer les conséquences de ce Vaudeville sur la situation libanaise, il faut souligner deux informations importantes : d’abord, il y a cette visite du patriarche maronite en Arabie saoudite. Comme si c’était le moment ! Ensuite, il y a les révélations du quotidien Al-Akhbar selon lesquelles le chef de l’extrême-droite (Forces libanaises/FL) – Samir Geagea disposerait désormais d’une milice armée de quelques 10 000 fusils. Dans ce contexte, la succession de Saad Hariri et la formation d’un nouveau gouvernement aiguise déjà bien des appétits.

UNE VISITE HISTORIQUE ?

Le patriarche maronite – le cardinal Bechara Raï -, a effectué mardi une visite en Arabie saoudite. Prévue avant la crise saoudienne de la semaine dernière, ce voyage a néanmoins été maintenu : c’est la première fois qu’un patriarche maronite effectue un tel déplacement, ont souligné ses services. « Il doit marquer un rare moment d’échange interreligieux dans le royaume ultraconservateur, qui abrite les lieux les plus saints de l’islam », a indiqué l’un des conseillers du Patriarche. En 1975, le Patriarche grec-orthodoxe Elias Maouwad avait fait le voyage pour porter la voix des Palestiniens. Rien de tel pour Bechara Raï qui était venu seulement parler religion !

Arrivé lundi dernier, aucun émir, ni la moindre autorité religieuse ne s’étaient déplacés à l’aéroport. Il a été reçu mardi matin par le roi Salman. Lors de leur entretien, les deux hommes ont évoqué « les relations fraternelles entre le royaume et le Liban, et confirmé l’importance du rôle des différentes religions et cultures pour promouvoir la tolérance et renoncer à la violence », selon l’agence officielle saoudienne SPA. Interdiction de rire !

Le patriarche a également été reçu par le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) et s’est entretenu avec l’émir de Riyad, Fayçal ben Bandar ben Abdel Aziz, qui a offert un déjeuner en l’honneur du chef de l’Église maronite. « La visite du patriarche Bechara Raï souligne l’approche du royaume en faveur de la coexistence pacifique, de la proximité et de l’ouverture à toutes les parties de la population arabe », a écrit sur Twitter le ministre saoudien chargé des Affaires du Golfe, Thamer al-Sabhan. Nouvelle interdiction de rire !

L’une des principales conséquences de cette visite pourrait être l’installation d’un Centre international permanent de dialogue interreligieux… Ici on peut sourire, tant il y a déjà pléthore de ce genre de machins qui ne servent pas à grand-chose… d’autant que le Patriarche maronite n’aura finalement rencontré aucune autorité religieuse wahhabite durant son séjour… Alors, opération de communication, instrumentalisation à but stratégique ou signe d’une réelle inflexion du pouvoir saoudien ? A voir… Plusieurs observateurs attentifs espéraient que le Patriarche pourrait évoquer la question de la liberté de culte dans la dictature wahhabite où la construction d’églises et la pratique religieuse autre que celle de l’Islam sont formellement interdites. Il semble que cette question légitime se soit perdue dans les sables…

Toujours est-il qu’en marge de cet himalayen sommet du dialogue inter-religieux, le Patriarche maronite en aurait profité pour se dire « convaincu » par les motifs de la démission du Premier ministre Saad Hariri, cautionnant ainsi la séquestration du Premier ministre libanais et accréditant la manipulation de son discours contraint, ainsi que la mise en résidence surveillée de sa famille. Sans doute, une dimension méconnue du dialogue interreligieux… Bravo !

GEAGEA CHERCHE UNE NOUVELLE GUERRE CIVILE

L’église maronite est-elle devenue folle ? En tout cas, son Patriarche relance à toute vitesse les Maronites dans le mur de leurs divisions ancestrales. Il y a d’une part les partisans de Michel Aoun – qui ont noué, en novembre 2006, un accord de coexistence, sinon de partenariat politique avec le Hezbollah. D’autre part, les Phalangistes de la famille Gemayel s’ajoutent aux adeptes fascisants de Samir Geagea, partisans d’un « Christianistan » purifié de toutes autres imperfections communautaires, religieuses et culturelles. Serial Killer notoire de la guerre civile (1975 – 1990), Samir Geagea avait du reste précédé les déclarations saoudiennes du Patriarche maronite pour affirmer – lui aussi – qu’il comprenait et approuvait les raisons de la démission de Saad Hariri.

Cette convergence entre le leader d’extrême-droite et le Patriarche Bechara Raï n’est pas vraiment une surprise, s’inscrivant dans la droite ligne de la complicité, tout aussi notoire, que Samir Geagea entretenait avec le prédécesseur de l’actuel Patriarche – Monseigneur Nasrallah Boutros Sfeïr – qui dirigea l’église maronite de 1986 jusqu’au 26 février 2011. Plusieurs bons connaisseurs de la scène libanaise estiment que Sfeïr et Geagea étaient liés par des questions d’argent, notamment d’importants placements immobiliers. Toujours est-il que lorsqu’on ose poser la question aux membres de l’Académie pontificale de Rome ou à d’autres responsables de la diplomatie du Vatican, ces derniers blêmissent avant de se fermer comme des huitres.

Bref, les relations historiques entre Samir Geagea et le Patriarcat maronite ne sont pas d’une clarté d’évangile, mais illustrent d’une manière singulière leur position commune sur la démission de Saad Hariri. Celle-ci donne raison, tant à l’Arabie saoudite qu’à Israël. Et cela tombe plutôt bien, puisqu’il s’agit des deux principaux bailleurs de fonds du parti de Samir Geagea. Toujours en embuscade, celui-ci ressurgit en période de crise, comme si la déstabilisation, les angoisses et les difficultés quotidiennes récurrentes des Libanais lui transfusaient une nouvelle énergie, un carburant de jouvence afin de relancer son projet d’une partition ethnico-religieuse du Liban.

La crise actuelle lui offre la formidable opportunité d’annoncer la reconstitution de sa milice armée afin de « contrer le Hezbollah », comme lui demandent ses protecteurs saoudiens et israéliens. Le chef de l’extrême-droite libanaise peut aussi compter sur la bienveillante protection de l’administration Trump où il compte plusieurs ardents supporters, dont l’universitaire libanais Walid Pharès (ou Farès), très en cour dans les milieux républicains les plus conservateurs. Ancien conseiller de Samir Geagea, Walid Pharès est le véritable théoricien de la purification ethnico-religieuse. Il est régulièrement sollicité par certains médias parisiens, qui le présentent comme « chercheur indépendant », au même titre qu’Antoine Basbous, ancien porte-parole des FL, directeur d’un Observatoire du monde arabe dont il est semble-t-il le seul membre…

La reconstitution d’une « milice » armée des FL n’est pas une bonne nouvelle et ne saurait se justifier comme une réponse symétrique à l’existence des unités combattantes du Hezbollah. N’ayant ni la même histoire, ni la même nature que les factions armées de la guerre civile libanaise, les unités armées du Hezbollah constituent la « Résistance » à l’armée israélienne qui poursuit quotidiennement ses incursions au Liban depuis l’invasion de 1982. Elles ne forment pas une « milice » à proprement parler, puisque les Chi’ites n’ont pas pris part à la confrontation initiale opposant les Chrétiens aux Palestiniens et leurs alliés « islamo-progressistes », comme on les qualifiait au début des années 70.

Ce n’est qu’en 1982, lorsque l’armée israélienne a envahi le Liban, que la communauté chi’ite a commencé à s’organiser militairement autour d’Amal, puis de Amal-islamique, enfin autour du Hezbollah, à partir de 1983. Après les accords de Taëf (22 octobre 1989), qui mirent fin à la guerre civile, les « milices » ont dû déposer les armes. Face à la faiblesse opérationnelle de l’armée libanaise, exsangue après quinze années de guerre civile, le Hezbollah a pu conserver son potentiel militaire pour contenir l’armée israélienne qui continuait à occuper le sud du pays. Sur toute cette histoire, on peut toujours consulter l’excellent livre de référence de Frédéric Domont : Le Hezbollah – Un mouvement islamo-nationaliste1.

Suite au retrait israélien du sud du Liban en juillet 2000, le Hezbollah a décidé de maintenir ses unités armées aux frontières du Liban. Les forces de Tel-Aviv occupent toujours le secteur libanais des fermes de Chebaa, une région qui permet de contrôler le réseau hydrographique du fleuve Litani. Chasse et marine israéliennes continuent à violer quotidiennement l’espace aérien libanais et les eaux territoriales, notamment les zones riches en nappes gazières… Depuis le déclenchement de la guerre civilo-globale de Syrie, le Hezbollah défend l’intégrité et la souveraineté du Liban – comme nous l’écrivions dans prochetmoyen-orient.ch du 22 juin 2015 – et ce en coopérant efficacement avec l’armée libanaise. En effet, sans son engagement militaire dans les jurds de Qoussair, Yabroud et Qalamoun (Bekaa nord), Dae’ch, Jahat al-Nosra ou d’autres groupes salafo-jihasites auraient envahi le port de Tripoli et pris pied dans d’autres villes du Pays du Cèdre !

A ce moment-là aussi, Samir Geagea était le premier à condamner l’engagement du Hezbollah comme s’il souhaitait que les protégés de ses amis saoudiens s’installent durablement sur le territoire libanais. Aujourd’hui encore et à l’unisson avec Riyad et Tel-Aviv, le chef de l’extrême-droite libanaise souffle sur les braises de la guerre civile. Mais cette fois-ci, il le fait avec la bénédiction du nouveau Patriarche maronite dont on espérait qu’il avait rompu avec les complicités fascisantes de son prédécesseur. Pas de chance !

ET MAINTENANT ?

Attendons mercredi pour écouter les nouvelles déclarations de Saad Hariri à Beyrouth, cette fois-ci. Sur le plan militaire, Tel-Aviv ne va sans doute pas refaire la guerre de l’été 2006 au Hezbollah, mais cherche toujours une opportunité de revanche sur son meilleur ennemi arabe. Dans l’immédiat trois actions israéliennes vont se poursuivre : 1) soutien logistique et prise en charge des blessés des groupes de Jabhat al-Nosra (Al-Qaïda en Syrie) sur le plateau du Golan où est engagé le Hezbollah ; 2) bombardements en Syrie ciblant soi-disant sites et convois suspectés de livrer de l’armement au Hezbollah ; 3) violations quotidiennes des espaces aérien et maritime libanais dans le contexte d’une prochaine mise en exploitation des blocs gaziers (8, 9, 10 et 11) revendiqués par Tel-Aviv. Pour Israël, il s’agit surtout de rappeler aux Libanais leur vulnérabilité et l’impossibilité organique de leur armée à défendre les frontières nationales.

Dans ces conditions où Tel-Aviv poursuit sa stratégie de la tension, le Hezbollah doit pouvoir conserver ses capacités opérationnelles afin de pallier aux insuffisances de l’armée gouvernementale. On ne peut que souligner la contradiction récurrente de Tel-Aviv condamnant régulièrement les armes du Hezbollah tout en empêchant les Etats-Unis, l’Allemagne et la France notamment, d’équiper et de moderniser l’armée nationale libanaise.

Pour sa part, l’Arabie saoudite ne va pas faire la guerre au Liban, ni à l’Iran comme elle le fait (de manière assez pitoyable du reste) au Yémen. Riyad a perdu en Syrie, s’enlise au Yémen et anime une répression quotidienne de la population civile au Bahreïn. La monarchie wahhabite est en mesure de susciter au Liban ce qu’elle sait faire de mieux : provoquer des attentats meurtriers et déstabilisateurs en payant quelques égarés parmi le million de pauvres syriens réfugiés dans le pays. Là encore Samir Geagea s’est mis à hurler, lorsqu’il y a quelques mois le Hezbollah a pris l’initiative d’escorter des réfugiés syriens désireux de rentrer chez eux. Les mêmes, qui déplorent la présence massive de Syriens au Liban, ont alors déclaré que le Hezbollah raccompagnait des « terroristes » en Syrie. Faudrait savoir !

Sur le plan politique, on entre certainement dans un tunnel de nouvelles crises politiques à répétitions et rebondissements multiples. Une fois à Beyrouth, Saad Hariri va-t-il confirmer sa démission ou y renoncer contre quelques concessions du Hezbollah ? Hassan Nasrallah doit parler ce lundi… Dans le premier cas, il faudra dénicher un successeur acceptable, ce qui ne va pas être facile. D’ores et déjà, Bahaa – le frère cadet de Saad – a fait acte de candidature en s’applaventrissant comme un « fidèle de la famille saoudienne régnante ». Dans un communiqué adressé à Associated Press, il accuse l’Iran et le Hezbollah de vouloir contrôler le Liban… Heureusement, cet analphabète, qui fréquente davantage les tables de jeu de Monaco que les chancelleries, fait plus rigoler que réfléchir !

Dans un tel contexte, les Sunnites libanais sont loin d’être sur la même longueur d’ondes. L’ancien patron des Forces de sécurité intérieure (FSI), le général Achraf Rifi, qui a réussi à supplanter Saad Hariri à Tripoli, ainsi que l’ancien Premier ministre Najib Mikati (lui aussi de Tripoli) ne représentent pas des alternatives crédibles. Comme le souligne le politologue Paul Khalifeh, les Sunnites libanais sont affaiblis et accusent un « coup terrible » qui ne vient pas de Téhéran, mais de Riyad, censé être leur protecteur : « certaines figures marginalisées, comme le député Ahmad Fatfat et l’ex-député Moustapha Allouche, ont pensé qu’ils se trouvaient devant une bonne occasion d’améliorer leurs positions au sein du CDF (Courant du Futur : parti de Saad Hariri). M. Fatfat a adopté le discours radical du ministre saoudien des Affaires du Golfe, Thamer al-Sabhane, à l’égard de l’Iran et du Hezbollah, leur faisant assumer la responsabilité de la démission de M. Hariri. Cette position est en décalage par rapport à la tactique adoptée par le CDF, sous l’impulsion des députés Bahia Hariri, Nouhad Machnouk et du conseiller du Premier ministre, son cousin Nader Hariri, qui estiment que le parti doit d’abord réclamer en priorité le retour de Saad Hariri »2.

Dans tous les cas de démission acceptée, retirée ou aménagée, on s’achemine vraisemblablement vers un remaniement ministériel majeur, voire vers la dissolution de l’actuel cabinet pour rechercher, ce qui est déjà annoncé comme une nouvelle « équipe de technocrates ». Déclenchée par l’Arabie saoudite, cette crise veut aussi amorcer l’après-Aoun, qui – de fait – est déjà lancé avec l’inoxydable Samir Geagea et ses miliciens armés en embuscade !

Voilà qui va prendre du temps, beaucoup de temps, retardant d’autant plus la mise en exploitation des nappes gazières off-shore et le renflouement des 77 milliards de dollars du déficit budgétaire. Malheureusement, la vie quotidienne des Libanais (qui en parle ?) va continuer à se dégrader : coupures d’électricité, entassements des ordures, augmentations des frais de santé et de scolarité, sans parler des problèmes de transport qui ne cessent de s’aggraver.

A ce tableau triste à pleurer, vient s’ajouter – comme nous l’évoquions précédemment – la menace de nouveaux attentats, plus pesante que jamais. Une fois de plus le Liban paie la facture des manœuvres régionales de Washington et Tel-Aviv. Bonne lecture néanmoins, et à la semaine prochaine.

Richard Labévière
20 novembre 2017

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Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 27-11-2017

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3 réponses à Hariri à Paris, Geagea en embuscade à Beyrouth … par Richard Labévière

  1. Fritz Le 28 décembre 2017 à 06h12

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    Bon, cet article date d’un mois, est il est assez partisan : Labévière déteste tout ce qui rappelle les phalangistes libanais, l’expression “extrême-droite” (avec le trait d’union fautif) en est un signe. Et il accuse Samir Geagea de vouloir un “Christianistan” purifié… Facilité de langage associée à une allusion au “nettoyage ethnique”, que l’Occident présentait comme une spécialité serbe.

    Je retiens une phrase au moins : “La monarchie wahhabite est en mesure de susciter au Liban ce qu’elle sait faire de mieux : provoquer des attentats meurtriers et déstabilisateurs en payant quelques égarés parmi le million de pauvres syriens réfugiés dans le pays”. Tiens, cela me rappelle l’assassinat de Rafic Hariri, aussitôt attribué à la Syrie alors qu’elle était sur la sellette depuis le vote de la résolution 1559 de l’ONU. La piste des extrémistes sunnites n’avait même pas été envisagée, alors que l’hypothèse était plausible.

    Quant à l’incapacité “organique” de l’armée libanaise à défendre le territoire national, plus ou moins palliée par le Hezbollah, elle remonte aux Accords du Caire signés en 1969 entre le général Boustani et l’OLP.

    • La Hire Le 28 décembre 2017 à 10h49

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      Assez partisan… Joli euphémisme !
      On nous ressort l’épouvantail Geagea, présenté comme le grand croquemitaine de la guerre civile, alors qu’il a passé 11 ans dans une gêole syrienne de 6m2 après un procès jugé “inéquitable” par Amnesty International, alors que tous les autres chefs de milices étaient amnestiés et trouvaient des postes au gouvernement (comme Elie Hobeïka, l’un des tueurs de Sabra et Chatila, qui fut nommé ministre en 1990…).
      Son grand tort est d’avoir toujours été un opposant féroce à la Syrie dans le conflit libanais et de s’être brouillé avec Aoun pour des questions de leadership. Lorsque le 13 octobre 1990, l’OTAN a laissé l’armée syrienne envahir le Liban pour vaincre Aoun en échange d’une
      participation syrienne symbolique à la guerre du Golfe, le sort de Geagea était scellé.
      Quant à ses soit-disant “crimes” : Frangié, Chamoun, plusieurs témoignages de premier ordre postérieurs au conflit l’en ont exonéré…

      • Fritz Le 28 décembre 2017 à 10h53

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        Pas l’OTAN… en 1990, elle était encore dans sa niche. C’est le Conseil de Sécurité de l’ONU qui a laissé faire, à commencer par les États-Unis qui avaient besoin de Hafez al-Assad pour élargir leur coalition contre l’Irak. Je me rappelle assez bien l’assassinat de Dany Chamoun (et de son épouse, et de leurs deux jeunes enfants).

        https://www.les-crises.fr/hariri-a-paris-geagea-en-embuscade-a-beyrouth-par-richard-labeviere/

Le Liban recense ses réfugiés palestiniens

Le Liban recense ses réfugiés palestiniens

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Le gouvernement libanais a réalisé le premier recensement de réfugiés palestiniens sur son territoire depuis l’indépendance.

L’on estime généralement cette population entre 500 et 600 000 personnes. Ce chiffre se fonde sur celui de l’UNRWA qui en a enregistré 469 331. Cependant, si les Nations unies notent toutes les arrivées, elles ne notent pas les départs.

Le recensement atteste qu’ils sont en réalité 174 422.

À la faveur de la guerre contre la Syrie, les camps palestiniens ont hébergé de nombreux réfugiés syriens ainsi que des mercenaires étrangers venus faire la guerre en Syrie.

Les camps palestiniens du Liban bénéficient d’une fiction d’extra-territorialité. L’un d’entre eux, celui d’Ain al-Hilweh, abrite l’état-major régional d’al-Qaïda. L’armée libanaise ne peut y entrer, mais l’a plusieurs fois assiégé.

Soutenant la cause palestinienne, les États arabes, y compris le Liban, refusent par principe de naturaliser les Palestiniens et défendent leur droit inaliénable au retour dans leur pays d’origine.

Cette étude démographique a été réalisée en prévision du plan Kushner-Trump de solution du problème palestinien ; un plan qui propose une solution en changeant les règles. Il envisage une double compensation financière, à la fois par réfugié et pour le Liban, en fonction du nombre de réfugiés qui serait naturalisé.

Réseau Voltaire

Voltaire, édition internationale

http://www.voltairenet.org/article199116.html

Syrie – Les États-Unis jettent l’éponge – La Résistance se recentre sur Israël

Syrie – Les États-Unis jettent l’éponge – La Résistance se recentre sur Israël


Moon of Alabama
Moon of Alabama

Par Moon of Alabama – Le 12 décembre 2017

Cet article du  New Yorker est remarquable de par son titre arrogant et les mensonges qu’il contient. Tout cela est peut-être nécessaire pour détourner l’attention du vrai message du papier – les États-Unis sont obligés de renoncer à leurs projets en Syrie : Trump va laisser Assad rester jusqu’en 2021 alors que Poutine déclare la victoire en Syrie.

L’Administration Trump est maintenant prête à accepter le maintien du président Bachar al-Assad au pouvoir jusqu’ à la prochaine élection présidentielle prévue en Syrie en 2021, selon des officiels américains et européens. Cette décision vient contredire et annuler les nombreuses déclarations précédentes des États-Unis selon lesquelles Assad devrait démissionner dans le cadre du processus de paix. (…)

L’Administration Trump dit qu’elle veut toujours un processus politique qui envisage le départ d’Assad. Mais elle a conclu qu’il faudra peut-être attendre jusqu’en 2021, lorsque les prochaines élections auront lieu, pour y parvenir. (…)

Les responsables américains craignent qu’Assad ne remporte les élections syriennes de 2021, d’une manière ou d’une autre, et ne reste au pouvoir pour les années à venir.

Les États-Unis « laissent Assad rester » parce qu’il n’y a tout simplement rien d’autre à faire sans mener une guerre à grande échelle. Ils ont tout essayé – et ils ont perdu. En 2012, ils ont tenté d’assassiner Assad, mais il n’était pas à la réunion de sécurité que la CIA a fait sauter. Ils ont envoyé 100 000 combattants Takfiris du monde entier en Syrie et expédié des dizaines de milliers de tonnes d’armes et de munitions. La campagne mondiale de propagande anti-syrienne en faveur des Takfiris a été sans précédent. Ils ont tenté de créer une opposition politique et l’ont parrainée à coup de centaines de millions de dollars. Ils ont finalement envahi le pays et tenté de le diviser en morceaux par la force. Ils ont échoué sur tous les fronts.

La décision des États-Unis reflète les options limitées de l’Administration, la réalité militaire sur le terrain et le succès des alliés de la Syrie, les Russes, les Iraniens et le Hezbollah, qui ont soutenu le régime d’Assad assiégé. (…)

Les groupes d’opposition syriens soutenus par les États-Unis ont été inefficaces. Ils se sont disputés entre eux et se sont divisés en factions. (…)

Au plan diplomatique, Washington a été marginalisée par la puissante troïka russe, iranienne et turque, qui domine aujourd’hui le processus de paix.

En 2013, l’auteur de l’article, Robin Wright, a présenté le rêve israélien d’une scission du Moyen-Orient.

Pour agrandir

Il s’agit d’un remake de la carte des « Frontières du Sang » diffusée en 2006 par le colonel néoconservateur Ralph Peters. C’était une version actualisée d’une carte du « Nouveau Moyen-Orient » de Bernhard Lewis publiée dans Foreign Affairs. Ces cartes ont été mises à la poubelle quand les États-Unis ont dû quitter l’Irak. L’expression cartographique de l’arrogance impériale de Wright prendra fin là aussi.

Wright joue un grand rôle à Washington. Elle fait partie des “borgs” 1 et avait, et a toujours, des fonctions à l’U.S. Institute of Peace (qui planifie les guerres), au Wilson Center, au Brookings Institute et à Carnegie Endowment. Le fait qu’elle ait maintenant renoncé à sa carte ridicule reflète probablement les opinions dominantes au sein de ces institutions.

On se demande si la junte militaire de la Maison-Blanche est d’accord avec ça car elle semble persister dans son rêve de garder la Syrie et l’Irak sous son aile :

Le Col John Thomas, porte-parole du Commandement central des États-Unis (CENTCOM), a déclaré que les forces de la coalition internationale resteraient en Syrie pour soutenir les opérations des « Forces démocratiques syriennes » arabo-kurdes jusqu’à la conclusion des négociations sur une solution politique à Genève.

Il a ajouté que les forces américaines continueraient à lutter contre les organisations terroristes proches d’al-Qaïda en Syrie, y compris le Front al-Nusra, « sans tenir compte de la présence de l’EI ».

Qu’ils fassent de beaux rêves !

Hier Poutine est allé en Syrie. Il a déclaré la victoire et annoncé qu’une partie des troupes russes en Syrie allait rentrer au pays. Il s’est assuré que tout le monde, les États-Unis, les Turcs, les Saoudiens et les Israéliens, comprennent bien que les troupes reviendraient en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, s’ils essayaient de relancer la guerre :

« Si les terroristes relèvent la tête, nous déclencherons sur eux des frappes d’une violence inédite » a déclaré M. Poutine à l’armée russe.

Un autre membre de l’alliance syrienne, le parti libanais Hezbollah, se recentre désormais sur Israël. Le coup hasardeux de Trump, consistant à reconnaître illégalement Jérusalem comme capitale d’Israël, est arrivée juste au bon moment pour donner un nouvel élan à la résistance :

M. Nasrallah a appelé l’axe de la résistance – faisant référence au Hezbollah et à ses alliés et parrains syriens et iraniens – à consacrer toute sa puissance et son temps aux Palestiniens. « J’appelle toutes les factions de résistance de la région à s’unir et à mettre en place une stratégie commune et un plan concret pour faire face à cette menace » a-t-il déclaré.

C’était Israël qui était derrière la campagne pour démanteler la Syrie et l’Irak. Il a complètement échoué et la vengeance sera terrible. Le Hezbollah est mieux armé et mieux entraîné que jamais. Des groupes de combattants irakiens et iraniens expérimentés se tiennent prêts. L’armée syrienne est beaucoup mieux entraînée et équipée qu’avant la guerre. Le chef de la résistance irakienne Qais Al Khazali s’est récemment rendu au Sud-Liban et est allé voir la frontière israélienne. Il venait voir le nouveau champ de bataille.

La nouvelle alliance d’Israël avec l’Arabie saoudite n’a pas amélioré sa situation. Le tyran Salman et son fils sont en mauvaise posture et leurs excellentes relations avec Trump ont capoté, sans doute à cause de la question de Jérusalem.

Le Premier ministre israélien Netanyahou est sous pression dans son pays. Les accusations de corruption s’accumulent et il pourrait ne pas finir son mandat.

Qui le remplacera ? Et que vont concocter les Sionistes pour répondre à la nouvelle situation ?

Traduction : Dominique Muselet

Notes

  1. Les Borgs ou le Collectif Borg sont, dans l’univers de fiction de Star Trek, des races de créatures cybernétiques – en partie organique, en partie mécanique. Ils sont connus pour être impitoyables et particulièrement difficiles à éliminer

http://lesakerfrancophone.fr/syrie-les-etats-unis-jettent-leponge-la-resistance-se-recentre-sur-israel

 

Comment l’Arabie Saoudite sème l’instabilité, par Paul R. Pillar

Source : Paul R. Pillar, Consortium News, 09-11-2017

La propagande américaine prétend que l’Iran est responsable de l’instabilité au Moyen-Orient, mais la vérité est que l’Arabie Saoudite – que ce soit par son appui aux extrémistes islamiques ou par le blocus et les bombardements du Yémen – est le véritable coupable, comme l’explique Paul R. Pillar, ancien analyste de la CIA.

L’entreprise familiale anachronique connue sous le nom de Royaume d’Arabie Saoudite est depuis longtemps politiquement fragile. À certains égards, il est remarquable que cette entité ait survécu jusqu’au XXIe siècle. Un clan royal vit du ratissage des richesses pétrolières du pays, tout en utilisant une plus grande partie de ces richesses pour amadouer une population en pleine croissance.

Les Saoudiens ont dû continuer à jouer ce jeu à travers les bouleversements du marché pétrolier dont dépend l’économie saoudienne. Le risque de défaillance a toujours été présent. Aujourd’hui, un roi et son fils préféré – ambitieux et inexpérimenté – amène les possibilités à devenir réalités.

Les jeux de pouvoir de ce fils, le prince héritier Mohammad bin Salman (MBS), incluent la dernière purge spectaculaire, qui s’étend aux grands princes du gouvernement ainsi qu’ à des personnalités du secteur privé. Les jeux de pouvoir bafouent certaines des principales conventions par lesquelles les membres de la famille royale saoudienne ont jusqu’à présent maintenu leur entreprise.

Bien qu’un seul homme à la fois puisse être roi, le système de gouvernement a jusqu à présent entraîné une répartition du pouvoir entre les différentes branches de la famille royale. Avec la dernière purge et la concentration du pouvoir dans les jeunes mains de MBS, ce système est détruit.

Une autre caractéristique de la scène politique saoudienne au cours des dernières décennies a été de laisser ouverte la question de savoir exactement où ira la succession royale, qui avait fait son chemin par le biais des fils du fondateur du royaume Abd al-Aziz, une fois la succession arrivée aux petits-fils d’Abd al-Aziz. Il n’ y a pas de raison évidente pour laquelle le père de MBS, Salman – le sixième roi saoudien depuis la mort d’Abd al-Aziz en 1953 – devrait avoir la prérogative de donner le feu vert à son fils préféré en tant que détenteur du pouvoir dans la génération suivante.

Salman lui-même montrait déjà des signes de perte de ses facultés quand il a pris le trône il y a deux ans à 79 ans. Non seulement il y a encore d’autres fils d’Abd al-Aziz, mais il y a aussi d’autres petits-fils qui se classeraient devant MBS en termes d’expérience et de capacités démontrées. Certains de ces petits-fils sont eux-mêmes fils de rois, comme le chef du renseignement et ancien ambassadeur de longue date aux États-Unis et en Grande-Bretagne, le prince Turki bin Faisal.

Peu importe à quel point la purge a été douce et combien de poudre aux yeux sur l’approbation de la famille a permis au roi de nommer MBS en tant que prince héritier, il y aura inévitablement beaucoup de ressentiment et d’opposition au sein de la famille royale au sujet de la prise de pouvoir de MBS. Les membres de la famille royale mécontents peuvent chercher une cause commune avec des sources de mécontentement à l’extérieur de la famille royale. Voilà une recette pour une instabilité interne encore plus grande dans le royaume.

Les mesures audacieuses du jeune prince rappellent les jeux de pouvoir d’un autre fils préféré dans une autocratie familiale, Kim Jong Un de Corée du Nord. Les deux héritiers ont presque le même âge ; MBS a un an et demi de moins que Kim. Tous deux ont purgé sans hésitation les gens sans laisser les liens familiaux s’interposer.

Les purges du Prince Nord-Coréen ont entraîné le meurtre des victimes – avec des canons antiaériens qui auraient souvent été l’arme de choix. La méthode saoudienne, beaucoup plus douce, a consisté à emprisonner des individus purgés au Ritz-Carlton à Riyad. C’est évidemment une approche plus humaine, même si l’on peut se demander si MBS n’a pas franchi un Rubicon au-delà duquel seulement quelque chose de plus proche de l’impitoyable style Kim lui permettra de tenir ses adversaires à l’écart.

Implications plus larges

L’instabilité interne saoudienne est importante pour les outsiders, y compris les États-Unis, quant à la nécessité de réaliser ce qu’ils acceptent lorsqu’ils choisissent de se rallier à un dirigeant comme MBS. (Pour se souvenir des implications d’une telle adhésion, regardez de l’autre côté du golfe Persique et rappelez-vous ce qui est arrivé à l’influence américaine à la suite du soutien chaleureux de Washington au shah d’Iran.

En outre, il y a des implications externes. Les machinations internes de MBS sont liées à l’exportation d’instabilité de l’Arabie Saoudite vers le reste de la région. C’est en partie une question de concentration du pouvoir dans les jeunes mains de MBS qui amplifie les effets d’agitation et d’inexpérience. C’est aussi une question de savoir comment les dirigeants utilisent depuis longtemps les conflits extérieurs pour consolider leur pouvoir interne, en détournant l’attention des problèmes internes et en profitant du sentiment nationaliste.

L’Arabie saoudite était déjà, avant même la montée de la MBS, une source d’instabilité et un professionnel du largage de lest ailleurs dans la région. Parmi ses actions figurent le recours à la force armée pour réprimer la majorité chiite sous le régime sunnite au Bahreïn, et le déclenchement de la guerre civile en Syrie, en collusion avec les extrémistes de la bande d’Al-Qaïda (alliance saoudienne de longue date avec lesquels l’Arabie saoudite a servi de canal d’exportation du désordre, intentionnellement ou non).

MBS avance de plus en plus vite et de plus en plus loin sur cette voie de déstabilisation régionale. La principale manifestation en est la guerre désastreuse au Yémen, avec l’offensive saoudienne et émirati qui a transformé un conflit interne au sujet de la désaffection tribale du gouvernement yéménite en une catastrophe humanitaire internationale.

Le prince, rendu plus fort, rendra la situation encore plus catastrophique. Peu de temps après sa purge à Riyad, il a annoncé qu’il transformait le blocus partiel du Yémen en un blocus total de tous les ports terrestres, aériens et maritimes, élargissant ainsi la punition collective du peuple yéménite dans un effort vain pour récupérer une sorte de victoire.

La tentative de mettre le Qatar à genou n’a pas été plus réussie. Tout ce que cette initiative a accompli jusqu’à présent, c’est une recrudescence des tensions et de l’animosité dans la région du golfe Persique.

Déstabilisation du Liban

Maintenant, coïncidant également avec la purge, il y a une nouvelle tentative saoudienne de déstabiliser politiquement le Liban.

L’annonce par le Premier Ministre libanais Saad Hariri de sa démission a été manifestement gérée par le régime saoudien. C’est en Arabie Saoudite que la famille Hariri a fait fortune, où Saad Hariri est toujours citoyen et où la démission a été annoncée. L’intention saoudienne apparente est de remuer le chaudron libanais d’une manière qui serait en quelque sorte désavantageuse pour le Hezbollah, qui est un partenaire de la coalition libanaise au pouvoir.

Mais tout ce que l’on a fait jusqu’ à présent, c’est de faire paraître le leader du Hezbollah Hassan Nasrallah honnête et perspicace en notant le rôle saoudien dans ce processus, et de le faire paraître raisonnable en étant celui qui veut la stabilité dans la politique de coalition au Liban plutôt que de chercher la crise et la confrontation.

L’hostilité à l’égard de l’Iran, l’allié du Hezbollah, est un thème majeur des manœuvres de MBS dans la région. L’ironie de ce gâchis, étant donné que le “comportement déstabilisateur de l’Iran” est un des thèmes préférés des forces hostiles à l’Iran, est que la déstabilisation et la recherche de crise, de confrontation et même de guerre viennent principalement de l’Arabie Saoudite de MBS, avec l’aide du gouvernement Netanyahou en Israël.

Le caractère artificiel de la manœuvre saoudienne au Liban est illustré par une déclaration du ministre saoudien des Affaires du Golfe. En se basant sur un raisonnement selon lequel Hariri étant parti, « il n’y a plus de distinction entre le Hezbollah et le gouvernement libanais », le ministre a déclaré que l’Arabie saoudite traiterait les Libanais comme « un gouvernement déclarant la guerre », en réponse à une crise politique que l’Arabie saoudite avait intentionnellement déclenchée. Rien n’indique que l’Iran ait levé le petit doigt pour obtenir quoi que ce soit.

L’administration de Trump fait pire que négliger tout cela ; elle l’attise. Alors que le Président twitte à propos de quel marché boursier devrait être utilisé pour une introduction en bourse des actions d’Aramco, un autre prince héritier est au moins aussi important. Ce serait le gendre du président Jared Kushner, qui aurait bien accueilli son camarade trentenaire MBS et aurait visité le prince héritier saoudien quelques jours avant la purge.

Cette relation fait partie d’un club d’admiration mutuelle qui comprend également le dirigeant de facto des Émirats Arabes Unis et le prince héritier d’Abu Dhabi, Mohammed bin Zayed, et l’ambassadeur émirati à Washington. Comme tout le monde est d’accord pour rechercher la confrontation avec l’Iran, il est difficile d’évaluer exactement l’influence de chaque parti sur les autres. Mais si les politiques américaines actuelles à l’égard des acteurs du golfe Persique se poursuivent, les États-Unis seront complices de l’instabilité régionale accrue que le jeune autocrate de Riyad engendre.

Paul R. Pillar, au cours de ses 28 années à la Central Intelligence Agency, est devenu l’un des meilleurs analystes de l’agence.

Source : Paul R. Pillar, Consortium News, 09-11-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Une réponse à Comment l’Arabie Saoudite sème l’instabilité, par Paul R. Pillar

  1. LBSSO Le 16 décembre 2017 à 06h53

    Afficher/Masquer

    Tout ça…, si lointain !
    Si certains pensent (peu nombreux ici) que “la stratégie des alliances” d’avant la première guerre mondiale n’est qu’un lointain souvenir ou estiment qu’un affrontement dans la région se limitera à une réédition de la guerre “Iran-Irak”, je voudrais rappeler,par exemple, qu’il existe un accord de défense entre la France et notre “plus grand partenaire stratégique” dans cette région.Il a été signé le 26 mai 2009 à Abou Dabi par Hervé Morin alors Ministre de la Défense.Extrait (article 4) :

    “Le gouvernement de la République française s’engage à participer par ses forces armées,en l’application de décisions prises en commun, à la défense de la sécurité ,de la souveraineté , de l’intégrité territoriale et de l’indépendance de l’Etat des Emirats des arabes unis ,pour dissuader et repousser toute agression qui serait menée par un ou plusieurs Etats”
    http://basedoc.diplomatie.gouv.fr/exl-php/util/documents/accede_document.php

    Aux Emirats ,la France possède des bases aérienne, navale et terrestre.En outre ,30 000 français et 600 filiales françaises y sont présents.
    Quid de ” la volonté de parler à tout le monde” dans ces conditions ?

    https://www.les-crises.fr/comment-larabie-saoudite-seme-linstabilite-par-paul-r-pillar/

Arabie Soudite-Liban : Voyage en absurdie ! Par Guillaume Berlat

Source : Proche & Moyen-Orient, Guillaume Berlat, 27-11-2017

« Heureux, qui comme Ulysse, a fait un beau voyage ». Belle citation de Joachim du Bellay qui enchantait les enfants que nous étions au siècle dernier. Avec un brin d’imagination, elle pourrait être adaptée sous la forme suivante : « Heureux, qui comme Jupiter, a fait un beau voyage » après la visite du président de la République à Abou Dhabi aux Émirats arabes unis (programmée) et à Riyad en Arabie saoudite (improvisée) à la veille des célébrations officielles du 11 novembre 2018.

Le chef de l’État excelle dans sa fonction de diplomate en chef (il veut régler d’un coup de baguette magique le différend entre l’Arabie saoudite et l’Iran, voire avec le Liban) et de VRP de luxe de l’industrie française (achat de par les Émirats de deux corvettes multifonctions Gowind construites par Naval Group et octroi d’un milliard d’euros pour les entreprises françaises1) au moment où la compétitivité de notre pays ne se redresse pas2.

Pendant ce temps, son ministre de l’Europe (qui existe de moins en moins en termes concrets) et des Affaires étrangères (qui lui sont de plus en plus étrangères), Jean-Yves Le Drian voit passer les trains et n’en peut mais. Au premier la diplomatie du mégaphone, au second la diplomatie du psittacisme.

LA DIPLOMATIE DU MÉGAPHONE

En l’espace de 48 heures, le président de la République a pu démontrer ses immenses talents de diplomate dans cet « Orient compliqué ». Rien ne semble lui résister tant il est d’une intelligence supérieure, une sorte de cocktail détonnant d’Einstein et de Talleyrand.

L’aubade à MBZ

Emmanuel Macron abandonne, l’espace de deux journées, le champ de bataille hexagonal pour rejoindre le champ de bataille proche-oriental, accompagné de sa fidèle compagne (celle dont on découvre qu’elle coûte déjà 440 000 euros de frais de fonctionnement au contribuable… attendons la suite). Le Président de la République inaugure le Louvre d’Abou Dhabi3, œuvre monumentale de l’architecte Jean Nouvel4. Jupiter déploie toute la palette de ses talents diplomatiques. Diplomatie culturelle oblige, on prête quelques œuvres maîtresses du Louvre et on dénonce l’obscurantisme religieux (« L’idée consiste à créer ce pont entre l’Occident et l’Orient, à faire dialoguer les cultures et les civilisations à travers de musée »5). Diplomatie sécuritaire également, on se félicite de la chute de Raqqa et de la fin de la territorialité de l’EIIL6.

Diplomatie militaire, il en fallait en raison de la présence des militaires de l’opération « Chammal ». On félicite nos héros (et ils le sont), omettant de signaler au passage qu’on diminue régulièrement leurs moyens, mettant en danger leur vie. La publication de « Servir » par l’ex-CEMA, Pierre de Villiers vient rappeler le manque de moyens de nos armées7.

Diplomatie économique, il va sans dire, on obtient quelques espèces sonnantes et trébuchantes du prince Mohamed Ben Zayed al-Nahyan (MBZ)8. Diplomatie classique, il en faut bien un zeste, on décide d’un partenariat stratégique franco-émirien. Nicolas Sarkozy s’était entiché du Qatar, François Hollande s’était jeté dans les bras de l’Arabie saoudite. Jupiter trouve une autre maîtresse. Diplomatie juridique, on décide que le sort des Français ayant fait le coup de poing en Syrie et en Irak serait traité « au cas par cas ». Diplomatie de la séduction de notre jeune quadragénaire qui éblouit par son regard d’acier et par sa « pensée complexe ». Cela n’est pas inutile, la diplomatie c’est aussi l’art de convaincre. Communication, d’abord et avant tout9.

La sérénade à MBS

Mais Jupiter, c’est aussi Zorro, ne l’oublions pas ! Dès que le feu couve au Proche et au Moyen-Orient, le pompier Macron arrive, en se pressant (contrairement au personnage de la chanson d’Henri Salvador), pour circonscrire l’incendie naissant. Mohammed ben Salmane (MBS) l’appelle à son secours. N’écoutant que son cœur, il se précipite à Riyad10 au moment où le Kim Jong-un de la région affame le Yémen et se fait tancer par l’ONU11 ; embastille plus de 1500 cents personnalités (ministres, hauts fonctionnaires, hommes d’affaires…) sous prétexte de mettre fin à la corruption endémique (sport national) qui menacerait la démocratie saoudienne ; déclare quasiment la guerre à l’Iran accusée de tous les maux de la terre ; prend en otage le premier ministre libanais, Saad Hariri sous prétexte qu’il serait menacé d’assassinat dans son pays et le contraint à renoncer à son poste de premier ministre12… Drôle de citoyen en vérité que ce jeune prince qui ne manque ni d’ambition, ni de poigne !

Les entretiens (d’une durée de trois heures qui ont lieu à l’aéroport de la capitale saoudienne) auraient porté sur les « récents développements au Moyen-Orient » et sur les efforts des deux responsables « pour la sécurité et la stabilité dans la région, y compris via une coordination dans le combat contre le terrorisme », précisent les Saoudiens. Les communicants de Jupiter sont plus prolixes surtout lorsqu’il s’agit de mettre en valeur leur héros Emmanuel Macron est venu pratiquer sa politique étrangère favorite (le parler à tout le monde) ; apaiser les tensions irano-saoudiennes (sans l’aide des Américains et des Russes13 et des puissances régionales comme la Turquie) ; proposer sa médiation (les meilleurs médiations sont traditionnellement celles qui restent secrètes) ; marquer sa distance avec la position saoudienne sur l’Iran (elle ne serait pas conforme à ce qu’il pense); s’informer sur la situation au Liban (il ne rencontrera pas Saad Hariri qui est prisonnier des Saoudiens)14 ; dénoncer l’hégémonisme iranien dans la région en marquant sa solidarité avec Riyad (les Saoudiens sont des oies blanches sur ce registre de l’ingérence dans les pays étrangers, en particulier au Liban15…) ; soutenir la stratégie du nouveau prince (« vision 2030 ») ; s’inquiéter de la situation humanitaire au Yémen16 (il y a de quoi dans ce pays ravagé par la guerre de la coalition saoudienne)…17 Une sorte de tour du monde diplomatique en trois heures. Mais de grandes initiatives françaises dans la région, il n’en fut, semble-t-il pas question.

La diplomatie de la prospective n’avait pas été invité au cours de cette seconde étape du périple jupitérien que les médias ont déjà oublié dès le lendemain. Emmanuel Macron reçoit le ministre libanais des Affaires étrangères à Paris le 14 novembre 2017 pour démontrer son implication dans le dossier du pays du cèdre. Il annonce dès le lendemain qu’il a obtenu de MBS la libération de l’otage Saad Hariri et de sa famille qu’il accueillera à Paris mais qu’il n’y serait pas en statut d’exilé. Rien ne nous est dit sur les risques de la politique étrangère saoudienne engagée sur quatre fronts : Syrie et Yémen avec le succès que l’on sait et, désormais, Liban sous une forme plus sournoise18 et Qatar.

On l’aura compris, si les Saoudiens privilégient une forme de diplomatie classique fondée sur la discrétion, du côté de Jupiter, il en va tout autrement. À Paris, on préfère et on pratique la diplomatie de la communication et du mégaphone. Est-ce la meilleure méthode pour conduire efficacement une médiation complexe ?

LA DIPLOMATIE DU PSITTACISME

Pendant ce temps, son ministre des Affaires étrangères, l’homme de Lorient, particulièrement désorienté par les temps qui courent, se contente de ramasser les quelques miettes que lui laisse son chef, usant de son réseau d’ex-ministre de la Défense dans la zone pour exister. Deux occasions lui sont données d’exceller dans ce registre.

La confession aux ministres et aux élus

Jean-Yves Le Drian n’y va pas par quatre chemins lorsqu’il s’adresse à ses collègues en conseil des ministres dans le Salon Murat. Le volatil en est le témoin privilégié19. Sur le dossier syrien, il nous épate par la profondeur de sa pensé stratégique. Cela vole bas en dépit des hordes de conseillers et de diplomates qui l’aliment en informations, en réflexions comme le CAPS. Que dit-il ? « Poutine à la main, à cause du désengagement américain. La France et l’Europe doivent prendre conscience de la nouvelle organisation qui est en train de se mettre en place. D’où la nécessité d’une diplomatie européenne » (sic)20. Les bras vous en tombent tant on en apprend plus par les médias de quatre sous que le ministre en charge de la diplomatie n’a pas le temps de parcourir.

Le Quai d’Orsay découvre, avec sidération, que la Russie est devenue un acteur incontournable dans la région et, en Syrie, en particulier. Mazette ! Où va-t-on ? Peut-être, entre temps, grâce à la lecture de prochetmoyen-orient.ch, Jean-Yves Le Drian a pris connaissance de l’ouvrage de Maria Khondynskaya-Golenishcheva intitulé : « Alep. La guerre et la paix » 21 et a découvert des choses qu’il ne connaissait pas ? Résoudre le problème en ayant recours à un ectoplasme qui a pour nom Union européenne et qui n’a aucune réalité diplomatique, il fallait oser le dire. C’est confier le volant à un aveugle. Mais, ce n’est pas fini. « Bachar est en place ; la question n’est pas de savoir ce que l’on pense. On doit d’abord combattre le terrorisme islamiste et ensuite instaurer un État démocratique en Syrie, sans Bachar ». Le Quai d’Orsay découvre que le président syrien – donné pour mort en août 2012 par Laurent Fabius – est toujours à sa place et qu’il faut combattre les terroristes dont le même visionnaire, actuel président du Conseil constitutionnel déclarait que ces mêmes affreux faisaient du bon boulot. On croit tomber à la renverse en découvrant ces paroles inoubliables. De plus, nous allons instaurer un état démocratique sans Bachar. Mais de qui se moque-t-on ?

Nous (France) allons créer ex nihilo un état démocratique à notre main (avec quelle onction internationale incontestable ?) en décidant en lieu et place du peuple syrien. Cela s’appelle de l’ingérence dans les affaires intérieures. Jean-Yves Le Drian n’aurait-il pas abusé de quelques boissons fortes avant de prononcer de pareilles inepties ? Que font ses hauts fonctionnaires au lieu de le conseiller ? Ils rêvent ou ils n’osent pas informer le ministre des principes fondamentaux du droit international. « Dans les deux cas, l’erreur occidentale a consisté à prétendre se substituer aux autres peuples pour définir leurs intérêts »22. Une fois encore, nous jouons aux apprentis sorciers, ne voulant pas tirer les leçons de l’Irak et de la Libye sans parler de l’Afghanistan où règne une joyeuse pagaille.

Lors du dernier conseil des ministres, au titre de la traditionnelle communication sur la situation internationale, il récidive sur le mode humoristique. Il évoque la « tension croissante entre l’Iran et l’Arabie saoudite », la situation « extrêmement tendue » dans ce dernier pays et souligne que tous ces dignitaires « sont dans une prison dorée, puisqu’ils sont logés à l’hôtel Ritz Carlton de Riyad. Mais en même temps, ils sont privés de liberté ». L’un de ses charmants collègues du gouvernement dira plus tard : « on dirait qu’il récite ce qu’il a déjà lu dans la presse »23. Il est vrai que la dernière livraison d’intelligence on line est plus éclairante que les analyses du ministre24. Feuille à laquelle le Quai d’Orsay est abonné. Il suffirait qu’un fonctionnaire de son cabinet lui rédige un bref résumé en une page !

Devant les parlementaires de la commission des Affaires étrangères et de la Défense du Sénat (18 et 24 octobre 2017), Jean-Yves Le Drian retrouve son képi d’ex-ministre de la Défense pour présenter les grands axes de la diplomatie française25. Sur une heure et demie d’exposé, il consacre tout son prêche aux opérations extérieures de la France, omettant de parler de la Russie, de la Chine, des États-Unis, du Proche-Orient. À quoi servent donc les auditions du responsable de la diplomatie française devant les élus de la nation ? Après ces auditions, le sénateur Ladislas Poniatowski lui déclare à titre de propos de bienvenue : « Monsieur le ministre, on a le sentiment, et encore plus, depuis l’audition de la semaine dernière, que vous n’êtes pas ministre des Affaires étrangères mais toujours ministre de la Défense ». Visiblement vexé, Jean-Yves Le Drian réplique : « Si vous voulez dire que j’ai gardé mon casque lourd, mon treillis et mon gilet pare-balles, ce n’est pas faux. Mais, la diplomatie, c’est beaucoup de situations conflictuelles ».

Mais ce qu’oublie le ministre en charge des Affaires étrangères, c’est que la diplomatie a pour principal, si ce n’est essentiel, objectif de régler des situations conflictuelles par des moyens pacifiques. En cas d’échec, la coopération fait place à la coercition, le diplomate cède la place au militaire. Petite nuance… mais de taille lorsque l’on occupe le poste de ministre des Affaires étrangères et non celui de ministre de la Défense ou des Armées ! Il devrait suivre une formation accélérée à la diplomatie, aux relations internationales et à la géopolitique26.

La confession à Europe 1

Intervenant à 8h15 le novembre 2017 sur Europe 1 dans la tranche de Patrick Cohen, le festival continue. Il se contente de paraphraser la parole jupitérienne sans la moindre originalité. La bataille de Raqqa est gagnée ; ne transformons pas le problème iranien en problème nord-coréen ; il faut gagner la paix en Irak en respectant les règles du droit humanitaire ; ne faisons pas du départ de Bachar al-Assad un préalable au règlement de la crise syrienne (les Russes ne nous demandent pas notre avis et ils préfèrent en parler directement avec les Américains) ; rédigeons une constitution et organisons des élections (nous ne savions pas que la Syrie était encore un protectorat français) ; Emmanuel Macron rencontrera le prince saoudien qui a demandé à le rencontrer ; la France est préoccupée par ce qui se passe au Liban et par le sort de Saad Hariri et elle est attachée à la stabilité de ce pays qui accueille beaucoup de réfugiés syriens sur son sol ; au Yémen, la France soutient la coalition mais est préoccupée par la situation humanitaire ; Paris est préoccupé par les prétentions hégémoniques de l’Iran et par le développement de ses capacités balistiques (cela ressemble aux éléments de langage saoudien)…

Le ministre annonce qu’il se rendra à Riyad, à Téhéran et rappelle qu’il a rencontré le maréchal Al Sissi. Pour qui Jean-Yves Le Drian prend-il les auditeurs de cette station privée ? Pour des crétins des Alpes. Rien n’est dit sur le nouvel axe États-Unis/Arabie saoudite/Israël qui se dessine au Proche-Orient !27 Rien n’est dit sur les récentes mises en garde d’Israël face à l’Iran !28 Rien n’est dit sur les initiatives diplomatiques russes sur la Syrie (Astana, Genève…).

Il semble que l’accessoire l’emporte sur le principal, la tactique sur la stratégie, la communication sur l’action. Nous sommes au cœur d’une diplomatie incantatoire qui se trouve à l’opposé d’une diplomatie exécutoire. Brillant ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian se révèle, à l’expérience, un piètre chef de la diplomatie française au moment où les vents sont mauvais et où l’on aurait besoin d’un capitaine au long cours expérimenté… et cela même s’il obtient la libération de l’otage Saad Hariri et sa venue en France. Le prix en est aussi, celui du report de sa visite à Téhéran qui n’a pas apprécié ses charges contre l’Iran (programme balistique, hégémonie dans la région…). Ce qui signifie que la médiation française entre l’Arabie saoudite et l’Iran a du plomb dans l’aile !

Après le sottisier de Laurent Fabius, la direction des archives du Quai d’Orsay (délocalisée à La Courneuve par la grâce d’un tiers mondiste, deux tiers mondain, Bernard Kouchner) s’honorerait en commençant à alimenter le bêtisier de Jean-Yves Le Drian. Il possède un art consommé d’enfoncer les portes ouvertes et d’enfiler les perles diplomatiques

On l’aura compris, faute d’avoir prise sur les évènements, Jean-Yves Le Drian pratique avec un certain succès, il faut le lui reconnaitre, la politique du perroquet qui répète ce que dit son maître, la diplomatie du psittacisme. Certains considèrent que la France vient de réussir un coup de maître diplomatique avec l’affaire Hariri29. L’avenir nous dira ce qu’il en est. Souvenons-nous de ce qu’il reste aujourd’hui de la médiation de Jupiter sur la Libye (accord de la Celle-Saint-Cloud) ! Souvenons-nous de ce que nous a coûté notre implication dans les affaires libanaises au début des années 1980 : multiplication des prises d’otages, assassinat de notre ambassadeur à Beyrouth et de son attaché militaire, attentat contre le bâtiment Drakkar à Beyrouth de 1983 qui a tué 58 parachutistes ! L’histoire ne se répète pas nécessairement mais on ne sait jamais…

Quelle meilleure conclusion de cet épisode peu glorieux pour la diplomatie française que la une de Time Magazine du 9 novembre 2017, hebdomadaire auquel s’est longuement confié Jupiter dans la langue de Shakespeare (dans un « anglais excellent, fait très rare chez un dirigeant français ») et qui l’affiche le visage grave ! « Le prochain leader de l’Europe » (« The Next Leader of Europe ») en est le titre principal accompagné en petits caractères d’un commentaire peu élogieux : « Encore faudrait-il qu’il arrive à gouverner la France » (« If Only He Can Lead France »)30. Même si le corps de l’article est prudemment sceptique, il n’en reste pas moins que nos amis américains, nos meilleurs ennemis aiment bien et pratiquent à merveille le in cauda venenum (dans la queue le venin) à l’égard de leurs principaux alliés ! Qui aime bien, châtie bien… c’est bien connu depuis la nuit des temps.

Au vu de tout ce qui précède, le président de la République et son ministre de l’Europe et des Affaires étrangères gagneraient à méditer quelques réflexions frappées au coin du bon sens du général Pierre de Villiers précité. Parmi d’autres, nous leur recommanderons celles-ci : « Dans les temps difficiles que nous traversons, mieux vaut faire de la stratégie que de la tactique »31 et « Sans bonne stratégie, la meilleure des tactiques est d’un faible rendement. Sans supériorité tactique, la meilleure stratégie est défaillante »32. Cela vaut également pour l’Arabie saoudite qui comme le rappelle Alain Rodier : « Mieux vaut entretenir un foyer de fixation à l’extérieur que gérer une insurrection à domicile »33.

Prudence est mère de sûreté surtout avec l’imprévisible MBS et ses sbires. La diplomatie française éviterait quelques fâcheuses embardées dans la région en privilégiant la vérité à l’ambiguïté. La pratique des relations internationales requiert du temps et de la patience et, surtout, une bonne dose d’équilibre, de discrétion, voire de secret, gage de son efficacité. On sait que les voyages forment la jeunesse, déforment les pantalons. Aujourd’hui, sous le règne impérial, omnipotent et omniscient de Jupiter-Zeus, nous savons que la prétendue diplomatie française peut se résumer en un vulgaire voyage en absurdie.

Guillaume Berlat
20 novembre 2017

1 Anne Cheyvialle, Un milliard d’euros pour les entreprises françaises, Le Figaro, 10 novembre 2017, p. 7.
2 Anne de Guigné, La compétitivité de la France ne se redresse pas. Le déficit commercial, inquiétant talon d’Achille de l’économie française, Le Figaro économie, 9 novembre 2017, pp. 21-22-23.
3 Philippe Dagen, Abou Dhabi, l’anti-Louvre, Le Monde, 14 novembre 2017, p. 22.
4 François-Xavier Bourmaud, Macron inaugure le Louvre d’Abou Dhabi, Le Figaro, 9 novembre 2017, p. 9.
5 Marc Semo, A Abou Dhabi, Macron prône le dialogue des civilisations sur fond de tensions régionales, Le Monde, 10 novembre 2017, p. 10.
6 Roumiana Ougartchinska, Libye. La revanche de Daech ?, Marianne, 17-23 novembre 2017, pp. 46-48.
7 Pierre de Villiers, voir chapitre 5 : « Le prix de la paix, c’est l’effort de guerre », dans Servir, Fayard, 2017, pp. 125-148.
8 Marc Semo, Abou Dhabi, le nouvel ami de Paris, Le Monde, 11-12-13 novembre 2017, p. 7.
9 Emmanuel Macron. Une semaine dans le vie du président, Paris Match, 16-22 novembre 2017, Une et pp. 54 à 68.
10 Ludovic Marin, Arabie saoudite-Iran : Macron a rencontré le prince ben Salmane à Riyad, www.LePoint.fr, 10 novembre 2017.
11 Marie Bourreau/Hélène Sallon, L’ONU exige la levée par Riyad du blocus du Yémen, Le Monde, 10 novembre 2017, p. 10.
12 Benjamin Barthe, « Où est Saad Hariri ? », se demandent les Libanais, Le Monde, 11-12-13 novembre 2017, p. 6.
13 Nouvel échange d’amabilités entre Donald Trump et Vladimir Poutine, www.Lexpress.fr , 11 novembre 2017.
14 Jean-Pierre Perrin, Liban : la démission forcée de Saad Hariri déchire la communauté sunnite, www.mediapart.fr , 11 novembre 2017.
15 Jean-Pierre Perrin, Comment Hariri s’est retrouvé piégé en Arabie saoudite, www.mediapart.fr , 10 novembre 2017.
16 Vincent Vantighem, Yémen. Au bord de la catastrophe, 20’, 10 novembre 2017, p. 8.
17 Marc Semo, Emmanuel Macron en mission d’apaisement en Arabie saoudite, Le Monde, 11-12-13 novembre 2017, p. 6.
18 Renaud Girard, Les risques de la politique saoudienne, Le Figaro, 14 novembre 2017, p. 19.
19 Le casse-tête syrien, Le Canard enchaîné, 8 novembre 2017, p. 2.
20 Jean-Jacques Mével, 23 pays européens se lancent dans une opération militaire inédite, Le Figaro, 14 novembre 2017, pp. 6-7.
21 Guillaume Berlat, Alep : guerre, paix et mythologie, www.prochetmoyen-orient.ch , n° 151, 6 novembre 2017.
22 Thierry de Montbrial, Vivre le temps des troubles, Albin Michel, 2017, p. 66.
23 Prison dorée, Le Canard enchainé, 15 novembre 2017, p. 2.
24 www.intelligenceonline.fr , Le Monde du renseignement, n° 794, 15 novembre 2017.
25 Le soldat du Quai, Le Canard enchaîné, 8 novembre 2017, p. 2.
26 Philippe Moreau-Defarges, La géopolitique pour les nuls, First éditions, 2016.
27 Christophe Ayad, Des liaisons dangereuses, Le Monde, 10 novembre 2017, p. 23.
28 Piotr Smolar, Les nouvelles lignes rouges d’Israël face à l’Iran, Le Monde, 10 novembre 2017, p. 10.
29 Hadrien Desuin, Saad Hariri à Paris : le réveil diplomatique de la France, www.lefigaro.fr , 16 novembre 2017.
30 La une ambiguë du « Time Magazine » sur Emmanuel Macron, 6Medias publié par www.LePoint.fr , 9 novembre 2017.
31 Pierre de Villiers, précité, p. 21.
32 Pierre de Villiers, précité, p. 56.
33 Éric Denécé (sous la direction de), La menace mondiale de l’idéologie wahhabiste, CF2R, Arcena Imperï, 2017, p. 203.

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Source : Proche & Moyen-Orient, Guillaume Berlat, 27-11-2017

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