Archives pour la catégorie LIBAN

Les élections ne suffisent pas à la démocratie

Les élections ne suffisent pas à la démocratie

Vu d’Occident, trois élections démocratiques viennent de se tenir en Tunisie, au Liban et en Iraq. Mais pour ces peuples, ces scrutins n’avaient pas grand chose à voir avec l’idéal démocratique car les institutions, que les Occidentaux leur ont imposées, ont été conçues pour les empêcher de choisir librement leurs dirigeants.

| Damas (Syrie)

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L’abstention massive lors des élections législatives libanaises (50 %), iraquiennes (65 %), et municipales tunisiennes (77 %) a été interprétée par les Occidentaux comme la preuve de l’immaturité de ces peuples. Qu’ils disposent de la démocratie depuis 7 ou 75 ans, ils sont irresponsables et doivent donc être placés sous tutelle.

Oubliant qu’en Occident aussi certaines consultations nationales ont été marquées par des taux d’abstention similaires, les Occidentaux expliquent ceux de la Tunisie, du Liban et de l’Iraq par les mauvais résultats économiques de leurs gouvernements. Comme si les Arabes n’avaient pas compris qu’ils pouvaient délibérer de projets et choisir leur avenir, mais s’imaginaient qu’ils devaient approuver les performances de leurs gouvernants passés.

Pressés de rétablir un mandat sur le Levant, les Occidentaux avaient ainsi interprété la libération de Saad Hariri de sa geôle saoudienne comme la victoire d’Emmanuel Macron Le Magnifique. Ils n’avaient ni vu le camouflet infligé par le prince héritier saoudien au président français à l’aéroport de Riyad [1], ni l’efficacité des démarches du président Michel Aoun aux Nations unies. À leurs yeux, les Libanais ne pouvaient pas se débrouiller seuls. Ils ne pouvaient obtenir de résultats qu’encadrés par eux.

Les médias occidentaux abordent les invraisemblables institutions libanaises en les qualifiant de « compliquées », mais sans expliquer que le système communautaire a été conçu par l’ancienne puissance coloniale pour que rien, jamais, ne change. La France est laïque chez elle, mais surtout pas dans ses anciennes colonies. Et les aménagements de la loi électorale avec l’introduction de la proportionnelle au sein des communautés, non seulement maintiennent le carcan colonial, mais en complexifient le maillage.

Oui, il est ridicule de voir la Tunisie élire pour la première fois ses conseillers municipaux, le Liban élire au bout de neuf ans des députés héréditaires, et l’Iraq divisé en 37 partis politiques. Mais c’est précisément parce que c’est ridicule que beaucoup d’électeurs ont refusé de se plier à ce jeu humiliant.

Contrairement à l’interprétation occidentale, ces taux d’abstention, s’ils manifestent un rejet des procédures démocratiques, ne signifient absolument pas le rejet de la démocratie, mais de son dévoiement.

Les Tunisiens, qui ont vu Ennahdha et Nidaâ Tounès s’allier après s’être combattus, avaient toutes les raisons d’anticiper que les deux grands partis s’entendraient entre eux pour se répartir les postes locaux comme ils l’ont fait avec les fonctions nationales. Les Libanais, qui savent ne pas avoir d’autre choix que celui du « seigneur de guerre » de leur communauté et de ses vassaux pour se défendre des autres communautés, ont eux aussi rejeté cet emprisonnement. Les Iraquiens, dont le Premier ministre élu avait été renversé il y a quatre ans par les puissances étrangères, savent que leur vote ne sera pas pris en compte s’il contrevient aux desiderata de l’auto-proclamée « communauté internationale ».

Seuls le Hezbollah libanais, issu de la Résistance contre l’occupation israélienne, et la Coalition iraquienne de Moqtada el-Sadr, issue de la Résistance à l’occupation états-unienne, ont fait le plein de leurs voix avec leurs alliés.

Que l’on ne s’y trompe pas, les Occidentaux se félicitent implicitement de l’abstention car ils y trouvent la justification de leur agression du « Moyen-Orient élargi » depuis 17 ans. Toute expression d’une volonté organisée des peuples est pour eux un cauchemar, leur unique objectif étant de renverser les États et de détruire les sociétés pour mieux les dominer.

Ainsi, lorsque les Syriens, en pleine guerre, se sont rués sur les bureaux de vote pour élire leur président, les Occidentaux sont restés pétrifiés. Ils ont été contraints de remettre à plus tard leur plan de renversement de la République arabe syrienne.

Les Arabes comme les autres hommes aspirent à déterminer eux-mêmes leur propre destin.

Source
Al-Watan (Syrie)

[1] « Le camouflet infligé au président Macron en Arabie saoudite », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 14 novembre 2018.

http://www.voltairenet.org/article201073.html

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Liban: une «grande victoire» pour le Hezbollah, un revers pour Saad Hariri

 

Liban: une «grande victoire» pour le Hezbollah, un revers pour Saad Hariri

media Des habitants de Marjayoun suivent le discours du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, à la télévision, le 7 mai 2018. REUTERS/Aziz Taher

Le Hezbollah chiite et ses alliés disposeraient de 42 sièges, soit le tiers de blocage au Parlement libanais, selon les résultats des élections législatives annoncés lundi soir 7 mai par le ministre de l’Intérieur. Dans une allocution télévisée, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a salué « une victoire politique et morale de la Résistance ». Quant au Premier ministre Saad Hariri, il annonce selon ses propres termes « de lourdes pertes » pour son parti.

reportage
A Beyrouth, les partisans du Hezbollah satisfaits des résultats aux législatives 08/05/2018 – par Laure Stephan Écouter

Dans le quartier de Zoqaq Al-Blat, dans l’ouest de Beyrouth, l’intervention de Hassan Nasrallah a été accueillie par des pétards par les sympathisants du Hezbollah et de son allié Amal, rapporte notre correspondante à Beyrouth Laure Stephan. C’est un classique, à chaque fois que le chef du Parti de Dieu s’exprime. Mais ce lundi, cette célébration marquait aussi la satisfaction de ses partisans, après les bons résultats enregistrés.

Hassan Nasrallah a déclaré que son parti avait progressé en termes de sièges au Parlement, mais il n’a pas donné de chiffres. Une lecture des résultats officiels montre que le Hezbollah et ses alliés de toutes les confessions disposent de 42 sièges, soit le tiers de blocage au Parlement, indique notre correspondant à Beyrouth Paul Khalifeh. Le chef du parti pro-iranien s’est félicité du taux de participation dans ses fiefs à majorité chiite, qui a parfois dépassé les 60%, alors qu’au niveau national, il était de 49,2% seulement.

Cette mobilisation est un revers cinglant, selon Hassan Nasrallah, pour tous ceux qui pensaient que le parti pouvait être sanctionné au sein de la communauté. « La Resistance », a-t-il dit – en utilisant le surnom que se donne le Hezbollah, en référence à sa lutte contre Israël – a enregistré, une « grande victoire morale et politique ». Il a aussi appelé à la formation rapide d’un gouvernement. Comme le précédent exécutif, le cabinet devrait rassembler les principales forces politiques du pays.

Les élections législatives libanaises se sont déroulées alors que les tensions ne cessent de croître entre Israël et les Etats-Unis d’une part, et l’Iran d’autre part. L’Iran, dont le Hezbollah est un allié. Dans les rangs des partisans du Hezbollah, on voulait écarter le risque d’une nouvelle guerre au Liban, en estimant que le parti, qui s’est renforcé militairement par son intervention en Syrie aux côtés du régime syrien, a démontré sa force de dissuasion.

Le Premier ministre libanais Saad Hariri pendant sa conférence de presse, ce lundi 7 mai, au lendemain du scrutin des législatives. REUTERS/Mohamed Azakir

« De lourdes pertes » pour le parti de Saad Hariri

Dans le camp sunnite, le Premier ministre, Saad Hariri, a dû reconnaître le net recul de son parti au Parlement, avec la perte d’un tiers des sièges. Mais, en conférence de presse, il a tout de même énuméré les victoires décrochées.

« Dans [les résultats] que nous avons vus, nous sommes en tête au Akkar, à Tripoli, à Beyrouth, à Eklim et Saïda, et même à l’est et au nord de la Bekaa, ce qui donne au Mouvement du futur un gros bloc de 21 députés au Parlement », a-t-il déclaré avant l’annonce officielle des résultats.

21 députés sur 128, contre 33 dans le précédent Parlement. Saad Hariri a admis que son parti « avait parié sur un meilleur résultat et un bloc plus large ».

Concernant le faible taux de participation – 49,2% – le Premier ministre estime que beaucoup n’ont pas compris la nouvelle loi électorale. Restant la force la plus importante au sein du camp sunnite, Saad Hariri devrait être reconduit au poste de Premier ministre, mais la forte poussée du Hezbollah le met en difficulté et il devra sûrement faire des concessions aux autres forces politiques.

Le parti chrétien du président Michel Aoun arrivé deuxième, et jusque-là allié du Hezbollah, devrait quant à lui jouer un rôle d’arbitre, avec environ 28 sièges.

Analyse : le prix à payer pour Saad Hariri

Saad Hariri est affaibli politiquement, mais toujours donné favori à sa propre succession. Il a toutes les chances d’être reconduit dans ses fonctions de chef du gouvernement. Sauf que ce ne sera pas gratuit, selon la chercheuse Aurélie Daher.

Je pense qu’il [Saad Hariri] va devoir payer un prix très cher pour être reconduit. D’abord qu’il surveille son langage […] S’il veut redevenir Premier ministre, il va falloir de nouveau qu’il s’engage à faire baisser le volume des tensions confessionnelles, changer de discours […] éviter les sujets qui fâchent notamment les sujets régionaux.
Aurélie Daher, chercheuse à Paris-Dauphine et Sciences Po Paris 07/05/2018 – par Vincent Souriau Écouter

(Re) lire : Liban: des élections législatives aux multiples enjeux

http://www.rfi.fr/moyen-orient/20180507-liban-grande-victoire-hezbollah-gifle-saad-hariri-hezbollah

 

Le Liban s’oppose à la conférence de Bruxelles II

Le Liban s’oppose à la conférence de Bruxelles II

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La conférence de Bruxelles II en soutien à la Syrie et aux pays de la région, co-organisée par l’Union européenne et les Nations unies, s’est clôturée le 25 avril 2018.

Les États donateurs ont mis en scène leur volonté d’aider le Liban à continuer à héberger des réfugiés syriens, le temps nécessaire à l’élaboration d’une solution politique pour la Syrie [1]. Ils ont donc enjoint les pays hôtes à donner un statut juridique aux réfugiés, y compris en cas de retour temporaire chez eux. Le Premier ministre libanais (sunnite), Saad Hariri, a semblé s’accorder avec ce discours.

Cependant, dès le communiqué final diffusé, les autres autorités libanaises, c’est à-dire le président de la République (chrétien) et le président de l’Assemblée nationale (chiite), ont vivement dénoncé cette conférence. Selon eux, elle ne vise au contraire qu’à empêcher le retour des réfugiés dans leur pays en prétendant chercher une solution politique qui a déjà été trouvée à Sotchi [2].

Le président de la République, Michel Aoun, est même allé plus loin. Selon lui, les Occidentaux entendent priver la Syrie de ses habitants et contraindre le Liban à les naturaliser.

En outre, les Libanais estiment que cette conférence allait à l’encontre de leur politique de distanciation laquelle, depuis la Déclaration de Baabda, interdit à l’État d’intervenir dans la guerre en Syrie.

Certains Européens s’interrogent également sur l’hébergement de réfugiés syriens par l’Union européenne. Ce « droit d’asile » semble avoir été détourné de sa finalité : il ne vise plus à sauver des civils d’un théâtre de guerre, mais en réalité à priver la Syrie de ses habitants.

Saad Hariri en Arabie saoudite : vers l’apaisement?

Saad Hariri en Arabie saoudite : vers l’apaisement?

Le Premier ministre libanais Saad Hariri s’est rendu en Arabie saoudite pour la première fois depuis la crise de novembre 2017. L’homme politique libanais, vraisemblablement contraint, avait présenté sa démission depuis Riyad le 4 novembre dernier. Le Liban et l’Arabie saoudite semblent avoir dépassé cet épisode houleux qui avait suscité de vives réactions internationales.

Le « feuilleton » Hariri

Saad Hariri s'est rendu à Riyad le 28 février.
Carte de l’Arabie saoudite.

Il y a quatre mois,  Saad Hariri, en visite diplomatique à Riyad, avait annoncé sa démission du poste de Premier ministre. Une démission surprise expliquée alors par la « mainmise » de l’Iran sur la politique libanaise. L’Iran était accusé d’influencer les affaires intérieures libanaises par le biais du Hezbollah. Le « parti de Dieu » faisait pourtant partie de la coalition au pouvoir depuis décembre 2016 dans le gouvernement d’union nationale dirigé par Saad Hariri. Face à cette démission suspecte, l’opinion publique libanaise s’était révoltée ; non pas contre l’influence iranienne, mais contre l’ingérence maladroite du nouveau dirigeant saoudien Mohamed Ben Salmane (MBS). Cet événement constituait une nouvelle escalade dans la lutte d’influence régionale entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Après une médiation menée par l’Egypte et la France, le pays du Cèdre avait finalement retrouvé son Premier ministre. 

Le retour de Saad Hariri à Riyad, plusieurs mois après cette crise, n’est pas désintéressé puisque le Liban se prépare à plusieurs réunions internationales importantes. Deux sommets (Rome II et Paris IV) se tiendront dans les prochaines semaines, respectivement en soutien à la sécurité et l’armée libanaise et à l’économie du pays. Ces deux échéances s’achèveront par une réunion, à Bruxelles, sur les Etats accueillant les réfugiés syriens. Le Liban est l’un des pays qui accueille le plus de réfugiés : ils étaient entre 1 et 1,5 million sur le territoire fin 2017. Enfin, Saad Hariri cherche des soutiens en vue des prochaines élections législatives qui se tiendront en mai 2018. Le Premier ministre espère être reconduit.

L’échec de la stratégie étrangère saoudienne

La visite de Saad Hariri à Riyad témoigne par ailleurs de la volonté saoudienne d’apaiser les relations avec ses voisins et alliés régionaux. Le royaume du dirigeant réformateur « MBS » se trouve aujourd’hui dans une impasse. Sur le plan intérieur, le régime saoudien tente de moderniser le pays par de grandes réformes sociales et économiques (diversification de l’économie, droit de conduire des femmes, etc). Cependant, la politique étrangère « choc » menée par MBS ne porte pas ses fruits. Outre l’échec libanais, l’Arabie saoudite se confronte aujourd’hui à un enlisement du conflit au Yémen ainsi qu’à une inefficacité de ses mesures d’isolement envers le Qatar. Le royaume wahhabite peine également à contenir l’expansion de l’influence iranienne dans la région dans l’après conflit syrien. Même les Etats-Unis, allié de longue date, semblent faire fi des préoccupations saoudiennes sur l’épineuse question palestinienne. Donald Trump a ainsi reconnu unilatéralement Jérusalem comme capitale d’Israel en décembre dernier.

Ainsi, le retour au calme dans les relations entre le Liban et l’Arabie saoudite n’est pas étranger à l’impasse de la stratégie de la pétromonarchie dans sa politique régionale. Le souffle réformateur du jeune MBS ne suffit plus à conserver l’influence régionale. Les victoires diplomatiques sont rares tandis que l’Iran multiplie les avancées en Syrie, en Irak et au Liban. Ce dernier semble pourtant chercher le soutien de la puissance saoudienne pour les échéances politiques à venir. 

About Manon CHAUVET

Manon Chauvet est étudiante à Sciences Po Grenoble. Passionnée par les relations internationales et la géopolitique, elle est actuellement en stage à la Mission de la France aux Nations Unies, à New York.

La Russie au Liban : agenda antisioniste ou pivot pro-israélien?

La Russie au Liban : agenda antisioniste ou pivot pro-israélien?


Par Andrew Korybko – Le 23 février 2018 – Source Oriental Review

The top diplomats Nabil FAHMY (Egypt), Mohammad Javad ZARIF (Iran) and Sergey LAVROV (Russia) at the Middle East conference of Valdai Discussion Club, Moscow, Feb 2018 Hauts diplomates Nabil FAHMY (Egypte), Mohammad Javad ZARIF (Iran) et Sergey LAVROV (Russie) à la conférence sur le Moyen-Orient du Valdai Discussion Club, Moscou, février 2018

Selon diverses sources, le Liban a accepté de donner des droits de stationnement et de transit aux forces armées russes et de permettre à Moscou de développer ses réserves énergétiques offshore dans la Méditerranée orientale dans un mouvement qui est annoncé comme un tournant par certains analystes dans la Communauté des médias alternatifs. Le récit populaire qu’ils diffusent est que la Russie approfondit sa participation au Liban afin de dissuader une autre invasion israélienne, bien que cette histoire soit facilement démentie par un examen plus approfondi.


La présence de l’armée russe au Liban n’aura aucun effet sur les calculs d’Israël pour mener une guerre anti-iranienne contre le Hezbollah, puissant mouvement socio-politique de son voisin du nord et aussi puissante milice anti-terroriste. Pas même des milliers de soldats en rotation et des douzaines d’avions au plus fort de l’intervention de la Russie n’ont pu empêcher Tel-Aviv de bombarder la République arabe syrienne sous les mêmes prétextes que ceux qu’elle pourrait employer pour frapper Beyrouth.

Au contraire, au lieu d’être un mouvement anti-israélien, on peut affirmer que les relations militaires et énergétiques entre la Russie et le Liban pourraient être bénéfiques car elles positionnent Moscou pour remplacer l’Arabie saoudite, discréditée, comme force de contre-pouvoir pro-israélienne contre l’Iran suite à l’échec du soi-disant « enlèvement » du Premier ministre Hariri par le prince héritier Mohammed Bin Salman à la fin de l’année dernière et la vague de dégoût que cela a produit de la part de la société libanaise.

Puisque l’influence du soft power de l’Arabie saoudite s’estompe, il est dans l’intérêt de l’amélioration des grands intérêts stratégiques d’Israël d’introduire un autre parti dans les affaires libanaises pour assumer ce rôle important, précédemment occupé par Riyad. Voila donc pourquoi, que cela soit coordonné ou pas, la Russie y étend et diversifie son influence. Comme preuve supplémentaire de cela, il suffit de regarder les commentaires accablants du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov lors de la conférence du Valdai Discussion Club de cette semaine sur la politique de Moscou au Moyen-Orient.

Signe encore plus important de la force de l’alliance russo-israélienne, il a déclaré : « Nous avons dit à plusieurs reprises que nous n’accepterions pas les déclarations selon lesquelles Israël, en tant qu’État sioniste, devrait être détruit et rayé de la carte. Je crois que c’est une manière absolument fausse de faire avancer ses propres intérêts. » Cela peut être considéré comme un avertissement contre l’Iran, le Hezbollah et même certains en Syrie dont la Russie condamnera toutes les déclarations et actions qu’ils pourront entreprendre contre Israël.

Avec cette déclaration de clarification des politiques russes faisant autorité, il n’y a aucune raison que la présence accrue de la Russie au Liban dans les domaines militaire et de l’énergie soit contre les intérêts d’Israël. Mais c’est tout à l’avantage russe dans la région dans le sens où elle cherche à remplacer le rôle récemment déclinant de l’Arabie Saoudite dans le pays et donc à « contrebalancer » l’influence iranienne là-bas. Cela signifie clairement que cette présence n’aura aucun effet dissuasif sur le fait qu’Israël décide d’y mener une guerre anti-iranienne contre le Hezbollah ou de mener des frappes aériennes contre lui.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/la-russie-au-liban-agenda-antisioniste-ou-pivot-pro-israelien

 

Le grand marchandage de Poutine avec Israël : Israël peut-il l’accepter ?

Le grand marchandage de Poutine avec Israël : Israël peut-il l’accepter ?

Putin’s Grand Bargain to Israel: Can Israel Digest It?

« ...C’est le Grand Marchandage de Poutine : la Russie assumera une certaine responsabilité définie pour la sécurité d’Israël, mais pas si Israël entreprend des guerres de choix contre l’Iran et le Hezbollah, ou s’il perturbe délibérément la stabilité dans le nord – y compris en Irak. Et plus jamais de bombardements gratuits dans le nord, destinés à perturber la stabilité. Mais si Israël veut une guerre avec l’Iran, alors la Russie se tiendra à l’écart.... »

s253Par Alastair Crooke – Le 17 février 2018 – Source Strategic Culture

« Israël enfourche un grand cheval » écrit Alex Fishman (le correspondant vétéran de la défense israélien) dans le quotidien hébraïque Yedioth Ahronoth le mois dernier, « et s’approche à pas de géant d’une ‘guerre de choix’. Sans mâcher ses mots, c’est une guerre commencée au Liban. » Dans son article, Fishman note : « La dissuasion classique consiste à menacer un ennemi de ne pas vous nuire sur votre territoire, mais ici, Israël exige que l’ennemi s’abstienne de faire quelque chose sur son propre territoire, sinon Israël va lui nuire. Du point de vue historique et de la perspective de la légitimité internationale, les chances que cette menace soit reconnue comme valide, conduisant à la cessation des activités ennemies sur leur propre territoire, sont minces. »

Ben Caspit a également évoqué la perspective d’une « guerre de choix » tandis que – comme l’explique le professeur Idan Landau dans un blog israélien – un éditorial de Haaretz notait :

« Le gouvernement israélien doit donc à ses citoyens une explication précise, pertinente et convaincante quant au fait qu’une usine de missiles au Liban a changé l’équilibre stratégique au point de nécessiter d’aller en guerre. Il doit présenter au public israélien des évaluations sur le nombre attendu de victimes, les dommages causés aux infrastructures civiles et le coût économique de la guerre, par rapport au danger que représente la construction de l’usine de missiles. »

Nous vivons des temps dangereux au Moyen-Orient aujourd’hui – à la fois dans l’immédiat et à moyen terme.

La semaine dernière a vu le premier changeur de donne qui a presque plongé la région dans la guerre : la chute d’un des avions les plus sophistiqués d’Israël – un F16i. Mais comme le note Amos Harel à cette occasion :

« Le président russe Vladimir Poutine a mis fin à la confrontation entre Israël et l’Iran en Syrie – et les deux parties ont accepté sa décision (…) Samedi après-midi, après la deuxième vague de bombardements (…) des officiels israéliens tenaient toujours une ligne militante, et il semblait que Jérusalem envisageait d’autres actions militaires. Les discussions à ce sujet ont pris fin peu de temps après un appel téléphonique entre Poutine et le Premier ministre Benjamin Netanyahu. » (caractères gras ajoutés).

Et cette dernière déclaration représentait le deuxième changeur de donne : dans le bon vieux temps, comme disait Martin Indyk, c’est vers les États-Unis qu’Israël se serait tourné par réflexe, mais pas cette fois-ci. Israël a demandé au président Poutine d’être médiateur. Il semble qu’Israël estime que M. Poutine est maintenant le « pouvoir indispensable ». Et en termes d’espace aérien dans le nord, il l’est. Comme Ronen Bergman l’a écrit dans le New York Times : premièrement « Israël ne pourra plus agir en Syrie sans limites » et deuxièmement, « si personne ne le sait encore, la Russie est la puissance dominante dans la région. »

Alors, de quoi s’agit-il ? Pour commencer, il ne s’agit pas d’un drone qui pourrait (ou non) avoir pénétré dans ce qu’Israël appelle Israël, ou ce que la Syrie considère comme un « Golan occupé ». Laissez-nous ignorer tout cela : ou, pensez-y comme à l’effet papillon dans la théorie du chaos, dont la petite impulsion change le monde, si vous préférez. En fin de compte cependant, ces divers avertissements d’une guerre imminente ont précipité  le succès de l’État syrien à vaincre l’insurrection djihadiste montée contre lui. Ce résultat a modifié l’équilibre des pouvoirs au niveau régional − et nous assistons à la réaction des États face à cette défaite stratégique.

Israël, ayant soutenu le camp des perdants, veut limiter ses pertes. Il craint les changements qui se produisent dans le nord de la région : le Premier ministre Netanyahou a demandé à plusieurs reprises au président Poutine de garantir que l’Iran et le Hezbollah ne puissent tirer aucun avantage stratégique de la victoire de la Syrie au détriment d’Israël. Mais il semble clair que Poutine n’a donné aucune garantie. Il a déclaré à Netanyahou que tout en reconnaissant et en prenant acte des intérêts de sécurité d’Israël, la Russie avait aussi ses intérêts – et a également souligné que l’Iran était un « partenaire stratégique » de la Russie.

Dans la pratique, il n’y a pas de présence effective de l’Iran ou du Hezbollah dans les environs immédiats d’Israël – et en effet, l’Iran et le Hezbollah ont en grande partie réduit leurs forces en Syrie dans son ensemble. Mais, il semble que Netanyahou voulait plus. Et pour faire pression sur la Russie afin qu’elle garantisse une future Syrie libre de toute présence chiite, Israël a bombardé la Syrie presque chaque semaine et a émis une série de menaces de guerre contre le Liban (sous prétexte que l’Iran y construisait des usines de missiles sophistiqués), disant en fait au président Poutine, que s’il ne donne pas de garanties fermes vis-à-vis d’une Syrie libérée de l’Iran et du Hezbollah, il perturbera les deux pays.

Eh bien, ce qui s’est passé, c’est qu’Israël a perdu un F16 : abattu de manière inattendue par les défenses aériennes syriennes. Le message est le suivant :

« La stabilité en Syrie et au Liban est dans l’intérêt russe. Alors que nous reconnaissons les intérêts de la sécurité d’Israël, il ne faut pas plaisanter avec les nôtres. Si vous voulez une guerre avec l’Iran c’est votre affaire, et la Russie ne sera pas impliquée. Mais n’oubliez pas que l’Iran est, et reste, notre partenaire stratégique. »

C’est le Grand Marchandage de Poutine : la Russie assumera une certaine responsabilité définie pour la sécurité d’Israël, mais pas si Israël entreprend des guerres de choix contre l’Iran et le Hezbollah, ou s’il perturbe délibérément la stabilité dans le nord – y compris en Irak. Et plus jamais de bombardements gratuits dans le nord, destinés à perturber la stabilité. Mais si Israël veut une guerre avec l’Iran, alors la Russie se tiendra à l’écart.

Israël a maintenant goûté au bâton du président Poutine : votre supériorité aérienne dans le nord vient d’être entamée par les défenses aériennes syriennes. Vous, Israël, perdriez complètement cette supériorité si nos défenses aériennes S400 étaient activées : « Pensez-y. »

En cas de doute, considérez cette déclaration en 2017, par le chef d’état-major des Forces aérospatiales russes, le général de division Sergueï Mechtcheriakov. Il avait déclaré :

« Aujourd’hui, un système de défense aérienne unifié et intégré a été mis en place en Syrie. Nous avons assuré l’interconnexion technique et informationnelle des systèmes de reconnaissance aérienne russe et syrien. Toutes les informations sur la situation dans les airs provenant des stations radars syriennes sont transmises aux points de contrôle du groupement de forces russes. »

Deux choses découlent de ceci :

Premièrement la Russie savait exactement ce qui se passait quand le F16 israélien a rencontré un tir de barrage de missiles de la part de la défense aérienne syrienne. Comme Alex Fishman, doyen des correspondants de la défense israélienne, l’a noté (en hébreu) ​​dans le quotidien Yediot Ahoronot le 11 février :

« Un des avions [israéliens] a été touché par les deux barrages de 27 missiles sol-air syriens (…) ce qui est une grande réussite pour l’armée syrienne, et embarrassant pour l’IAF, puisque les systèmes de guerre électronique qui enveloppent l’avion étaient supposés avoir fourni une protection contre un barrage de missiles (…) L’IAF va devoir mener une enquête approfondie de renseignement technique pour déterminer si les Syriens sont en possession de systèmes capables de contourner les systèmes israéliens d’alerte et de brouillage. Les Syriens ont-ils développé une nouvelle technique que l’IAF ignore ? Il a été signalé que les pilotes n’ont pas averti par contact radio qu’un missile ennemi les avait ciblés. En principe, ils étaient censés le signaler, ils étaient peut-être préoccupés, mais il y avait aussi la possibilité plus grave qu’ils ignoraient que le missile les avait dans le collimateur. Cela m’amène à la question de savoir pourquoi ils ne le savaient pas, et ils ont seulement réalisé la gravité du dommage après qu’ils aient été frappés et forcés à refluer. »

Deuxièmement l’affirmation d’Israël prétendant que la Syrie a ensuite été punie par Israël avec la destruction de 50% de son système de défense aérienne devrait être prise avec de grosses pincettes. Rappelez-vous que Mechtcheriakov a dit qu’il s’agissait d’un système russo-syrien intégré et unifié, c’est-à-dire qu’il était surmonté d’un drapeau russe – et cette revendication israélienne initiale a maintenant été rétropédalée par le porte-parole de l’IDF.

Enfin, Poutine, à la suite de la chute des F16, a demandé à Israël de cesser de déstabiliser la Syrie. Il n’a rien dit à propos des drones syriens qui patrouillaient la frontière sud (une pratique syrienne régulière pour surveiller les groupes d’insurgés dans le sud). Le message est clair : Israël obtient des garanties de sécurité limitées de la Russie, mais perd sa liberté d’action. Sans la domination aérienne – que la Russie a déjà effacée – la prétendsupue ériorité sur ses États arabes voisins, qu’Israël a depuis longtemps enfouie dans sa psyché collective, verra les ailes d’Israël coupées.

Un tel marchandage peut-il être digéré culturellement en Israël ? Nous devons attendre de voir si les dirigeants d’Israël acceptent qu’ils ne jouissent plus de la supériorité aérienne sur le Liban ou la Syrie ; ou si, comme les commentateurs israéliens nous avertissent dans nos citations introductives, les dirigeants politiques israéliens opteront pour une guerre de choix, dans le but d’éviter la perte finale par Israël de sa domination du ciel. Il y a, bien sûr, l’autre option de se précipiter à Washington, afin d’essayer de convaincre l’Amérique d’adopter l’idée de l’expulsion de l’Iran de la Syrie – mais nous pensons que Poutine a déjà tranquillement cadré Trump à l’avance avec son plan. Qui sait ?

Alors, une guerre préventive pour essayer de récupérer la supériorité aérienne israélienne serait-elle faisable ou réaliste du point de vue des Forces de défense israéliennes ? C’est un point discutable. Un tiers des Israéliens sont culturellement et ethniquement russes, et beaucoup admirent le président Poutine. Ainsi, Israël pourrait-il compter, dans de telles circonstances, sur le fait que la Russie n’utilise pas ses propres missiles de défense aérienne hautement sophistiqués S400, stationnés en Syrie, pour protéger les militaires russes stationnés dans ce pays ?

Et les tensions israélo-syro-libanaises, en elles-mêmes, n’épuisent pas les risques actuels d’emballement associés à la Syrie. Le même week-end, la Turquie a perdu un hélicoptère et ses deux équipages, abattus par les forces kurdes à Afrin. Le sentiment en Turquie contre les YPG et le PKK s’enflamme ; le nationalisme et le nouvel ottomanisme sont en hausse et l’Amérique est présentée avec colère comme « l’ennemi stratégique » de la Turquie. Le président Erdogan affirme vigoureusement que les forces turques évacueront toutes les forces YPG / PKK d’Afrin jusqu’à l’Euphrate, mais un général américain dit que les troupes américaines ne bougeront pas pour laisser passer les troupes d’Erdogan, à mi-chemin à Manbij. Qui va baisser les yeux le premier ? Et, cette escalade peut-elle continuer sans une rupture majeure des relations turco-américaines ? Erdogan a déjà noté que le budget américain de la défense pour 2019 comprend une allocation de 550 millions de dollars pour les YPG. Que signifie exactement cette disposition de l’Amérique ?

De même, une direction militaire américaine, soucieuse de jouer un remake de la guerre du Vietnam – mais cette fois victorieuse pour montrer que le résultat du Vietnam était une défaite non méritée pour les forces américaines – peut-elle accepter de se retirer de son occupation agressive de la Syrie, à l’est de l’Euphrate et perdre ainsi sa crédibilité ? Surtout lorsque le rétablissement de la crédibilité et de l’influence militaires américaines est le mantra même des généraux de la Maison Blanche (et de Trump) ? Ou, la poursuite américaine de recherche de crédibilité militaire dégénèrera-t-elle en un jeu de poule mouillée, entre les forces américaines et les forces armées syriennes – ou avec la Russie elle-même, qui considère l’occupation américaine comme perturbante pour la stabilité régionale ?

La vue d’ensemble de la concurrence entre les États pour l’avenir de la Syrie (et de la région) est ouverte et visible. Mais qui se cache derrière ces autres provocations qui auraient pu également conduire à une escalade, et assez facilement entraîner la région dans un conflit ? Qui a fourni le missile sol-air portatif qui a fait tomber le chasseur russe SU25 − épisode qui s’est terminé avec le pilote entouré de djihadistes, préférant courageusement se tuer avec sa propre grenade plutôt que d’être capturé vivant ? Qui a aidé le groupe d’insurgés, qui a tiré le Manpad ? Qui a armé les Kurdes d’Afrin avec des armes antichar sophistiquées – qui ont détruit une vingtaine de chars turcs ? Qui a fourni les millions de dollars pour financer les tunnels et les bunkers construits par les Kurdes d’Afrin, et qui a payé pour l’équipement de sa force armée ?

Et qui était derrière l’essaim de drones armés envoyés attaquer la principale base aérienne russe à Khmeimim ? Les drones ont été conçus pour ressembler, de l’extérieur, à une simple fabrication artisanale qu’une force insurgée pourrait bricoler elle-même, mais depuis que les Russes, avec des mesures électroniques, ont réussi à en prendre le contrôle et à en faire atterrir six, ils ont pu constater qu’à l’intérieur, ils étaient tout à fait différents : ils contenaient des contre-mesures électroniques sophistiquées et des systèmes de guidage GPS. En bref, l’aspect extérieur rustique était un camouflage de leur véritable sophistication, ce qui représentait probablement l’œuvre d’une agence d’État. Qui ? Pourquoi ? Est-ce que quelqu’un espérait que la Russie et la Turquie se prendraient à la gorge ?

Nous ne le savons pas. Mais il est évident que la Syrie est le creuset de puissantes forces destructrices qui pourraient, par inadvertance ou involontairement, enflammer la Syrie et, potentiellement, le Moyen-Orient. Et comme l’a écrit le correspondant de la défense israélien, Amos Harel, nous avons déjà été, le week-end dernier, à « un cheveu d’un glissement vers la guerre ».

Alastair Crooke

Traduit par jj, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/le-grand-marchandage-de-poutine-avec-israel-israel-peut-il-laccepter

Reconceptualiser le rôle de l’Iran en Eurasie

Reconceptualiser le rôle de l’Iran en Eurasie


Par Andrew Korybko – Le 2 janvier 2018 – Source Oriental Review

Iran's role in EurasiaLa République islamique a jusqu’ici placé son objectif stratégique sur la sécurisation de ses flancs occidentaux et méridionaux. Cet objectif étant largement réalisé dans la mesure du possible dans les circonstances géopolitiques actuelles, il est temps que l’Iran redirige son attention vers le Nord et l’Est afin de maximiser son rôle eurasien dans les clubs complémentaires de Grandes Puissances, le « CENTO multipolaire » et « Cercle d’Or ».

Syrie : Victoire totale contre Règlement par « compromis »

La phase militaire de la guerre contre la Syrie se termine rapidement et on passe à la prochaine étape politique. Mais c’est loin d’être la victoire absolue comme cette campagne est populairement présentée dans la Communauté des médias alternatifs. Il y a encore plusieurs problèmes non résolus qui vont nécessiter de tous les côtés un « compromis » dans le futur. La République arabe syrienne a été sauvée d’un effondrement de type libyen et ses minorités ont échappé au destin génocidaire imminent qui leur aurait été réservé si les terroristes avaient gagné, et bien que ces réalisations soient en elles-mêmes remarquables, elles ne représentent pas une victoire totale parce que le sort politique du président Assad n’est toujours pas résolu et que les Kurdes syriens, soutenus par les États-Unis, occupent actuellement le tiers le plus riche en énergie et en agriculture du pays. Non seulement cela, mais « l’opposition armée » contrôle Idlib, la frontière sud près des hauteurs du Golan occupées, et quelques autres régions du pays, conformément aux accords de « désescalade » (DEZ) conclus à Astana, montrant que l’État n’a pas encore complètement rétabli son contrôle sur l’ensemble du pays.

Le souhait sincère de Damas est de voir le Président syrien continuer à assumer le reste de son mandat avec les mêmes pouvoirs que ceux qui lui ont été conférés par la Constitution de 2012 et de libérer les parties restantes du pays qui sont encore au-delà de la portée administrative et politique de la capitale. Le processus de réforme constitutionnelle mandaté par la résolution UNSC Res. 2254 et la loi d’« équilibrage » régional de la Russie façonnent l’environnement stratégique de telle sorte qu’il semble inévitable que le gouvernement soit obligé de « faire des compromis » sur ces questions d’une manière ou d’une autre. L’Iran, cependant, partage l’opinion de son allié syrien selon laquelle une victoire totale est possible avec le temps et que la guerre devrait être poursuivie, attirant ainsi l’attention sur une différence majeure de vision à long terme entre Téhéran et Moscou. En outre, le retrait militaire massif de la Russie et l’accord conclu entre les présidents Poutine et Trump au Vietnam fin novembre font pression sur l’Iran et ses partenaires du Hezbollah pour qu’ils réduisent leurs forces, maintenant que Moscou a officiellement déclaré que le terrorisme était une menace éliminée en Syrie.

Une rivalité russe ?

La complication des relations russo-iraniennes malgré les déclarations rassurantes en public de chacun des deux côtés à propos de l’autre et de leur partenariat, vient du fait que la stratégie d’équilibrage de Moscou a ouvertement inclus les rivaux saoudiens, haïs de Téhéran. Pour la défense de la Russie, elle le fait pour stabiliser la situation régionale et faire des avancées multipolaires dans le Royaume wahhabite aux côtés de la Chine. Une des manifestations de cette politique est que Moscou se prononce davantage en faveur du président yéménite déchu Abdrabbuh Mansour Hadi. En outre, la Russie entretient d’excellentes relations avec Israël et ne condamne pas Tel-Aviv lorsqu’elle bombarde l’armée arabe syrienne et ses forces alliées (dont certaines seraient le Hezbollah et même parfois le Corps des gardiens de la révolution iranienne). Comme dernier point de divergence stratégique entre la Russie et l’Iran au Proche-Orient, il est bien connu que Moscou cultive des relations très étroites avec les Kurdes syriens et irakiens, bien que tout comme ses relations avec les Saoudiens, elle le fasse pour défier l’ancienne position dominante des États-Unis concernant ces acteurs.

Renforcement de la profondeur stratégique

La trajectoire actuelle de la géopolitique du Proche-Orient et les différences post-Daesh croissantes entre la Russie et l’Iran dans la région suggèrent que les deux grandes puissances ont en réalité moins de points communs que les observateurs ne le pensaient à première vue. ils sont condamnés à se heurter les uns aux autres comme certains le spéculent. L’Iran a encore une profondeur stratégique considérable au Proche-Orient par son partenariat avec le Hezbollah et son influence au Liban, les alliances de guerre qu’il a nouées avec Damas et Bagdad, le soutien politique qu’il apporte aux rebelles houthis au Yémen, sa nouvelle relation avec le Qatar, et le leadership normatif qu’il exerce dans la communauté musulmane mondiale (« Oumma ») et en particulier chez les chiites vivant dans les monarchies du Golfe à majorité sunnite. Ce sont des références stratégiques impressionnantes en soi et il sera difficile pour les États-Unis et leurs alliés de « contenir » l’Iran même si certains des objectifs de Washington à cet égard semblent se chevaucher avec ceux de Moscou. Cela dit, on peut dire que l’Iran a atteint le zénith de son pouvoir régional et devrait maintenant se concentrer sur la défense de ses gains récents au lieu de se multiplier pour en faire plus.

La nouvelle stratégie de sécurité nationale des USA indique clairement que l’administration Trump accuse l’Iran de tous les problèmes du Moyen-Orient et fera tout ce qui est en son pouvoir pour contrecarrer les plans de Téhéran pour la région, augmentant ainsi la possibilité de diverses guerres hybrides dans les domaines susmentionnés qui constituent sa profondeur stratégique. Couplé avec les divergences croissantes entre la Russie et les visions régionales de l’Iran, il sera extrêmement difficile pour la République islamique d’étendre son influence au-delà de ce qu’elle a déjà atteint, ce qui est déjà substantiel et éclipse largement celle de ses rivaux. Les prochaines années seront donc marquées par une lutte pour sécuriser ces acquis face à la résistance multidimensionnelle, en supposant que celle-ci connaîtra des niveaux de succès différents selon les arènes concernées. L’Iran ne doit pas devenir complaisant et tenir sa nouvelle influence pour acquise, mais continuer à protéger ses intérêts tout le long des flancs occidentaux et méridionaux, tout en comprenant que sa liberté d’action sera sévèrement limitée en raison des circonstances régionales plus difficiles qui vont former le nouveau cadre opératoire.

Démonstration pour le CENTO [Central Treaty Organization] multipolaire

Précédent de la guerre froide

Au lieu de se concentrer uniquement sur cette campagne défensive, l’Iran devrait ré-conceptualiser son rôle régional en Eurasie et se rendre compte que c’est maintenant le moment idéal pour réorienter beaucoup de ses efforts vers les fronts Nord et Est en saisissant pro-activement une initiative pour faire avancer le cause de l’intégration institutionnelle multipolaire, qui défendra le plus efficacement ses intérêts parce qu’ils seront « légitimés » par le biais du multilatéralisme des Grandes puissances. Pour le comprendre, il faut analyser la position géographique de l’Iran qui lui confère le potentiel de relier le Pakistan et la Turquie à travers ce que l’auteur a décrit comme le « CENTO multipolaire ». Téhéran connaît une renaissance de ces relations avec Islamabad et Ankara. Il serait donc avantageux de promouvoir ce concept. Les trois grandes puissances musulmanes ont été regroupées sous un parapluie de sécurité semblable à celui de l’OTAN avant la révolution islamique de 1979, et bien que ce format n’ait jamais été vraiment concrétisé, il constitue un précédent institutionnel pour le renouvellement de la coopération trilatérale entre ces États.

Map of Iran

La ceinture de stabilité

Faire progresser le concept du CENTO multipolaire doit devenir un point prioritaire pour la politique étrangère post-Daech de l’Iran. De nos jours, le Pakistan et la Turquie font l’objet d’énormes pressions américaines en raison de leurs étroites relations de travail avec la Chine et la Russie, respectivement. Ils partagent également les mêmes défis de sécurité que l’Iran quand il s’agit de la menace du séparatisme kurde et baloutche soutenus par les États-Unis. De plus, les trois pays ont l’intention de jouer un rôle important dans la vision globale de la Nouvelle Route de la Soie chinoise et de ses connectivités. En se réunissant sous ce CENTO multipolaire (ou quel que ce soit le nom qui pourrait être donné à cet arrangement trilatéral s’il entre en pratique), chacun d’entre eux peut collectivement aider l’autre sur un large éventail de questions coopératives allant de la sécurité à la sphère économique. Ce cadre a également le potentiel d’améliorer leur pouvoir de négociation vis-à-vis de la Chine lorsqu’il s’agira de négocier de meilleures affaires dans le cadre de cette Route de la Soie. Le CENTO multipolaire fonctionnerait comme une ceinture trans-régionale de stabilité s’étendant des Balkans à l’Asie du Sud et de l’Asie centrale au golfe Persique, et il a par conséquent la chance de se transformer en une puissance géopolitique.

Position stratégique

Le Pakistan et la Turquie sont des États à majorité sunnite tandis que l’Iran revendique une majorité chiite, et leur coopération trilatérale peut dissiper symboliquement le récit sectaire militarisé qui a été diffusé par les États-Unis et ses alliés saoudiens au fil des ans. En privilégiant leurs relations les uns avec les autres, ces pays réduisent leurs dépendances stratégiques vis-à-vis de la Russie et de la Chine et renforcent ainsi leur propre souveraineté en diversifiant leurs partenariats. Ceci est particulièrement pertinent pour l’Iran, qui sera soumis à une pression accrue dans les années à venir, alors que la campagne de « confinement » des États-Unis est réorganisée pour s’adapter au nouvel environnement de Daech. Téhéran a plus que jamais besoin de Moscou en dépit des différences de vision politique de la Russie sur la Syrie (et le Yémen, dans une autre mesure). Si l’Iran ne rationalise pas rapidement ses relations trilatérales avec le Pakistan et la Turquie, il n’aura d’autre choix que de dépendre économiquement de la Russie alors que l’Amérique élargit sa guerre hybride contre la République islamique. Moscou pourrait tirer parti de son influence croissante sur l’Iran. pour l’« encourager » à « compromettre » sa politique syrienne. Pour éviter ce scénario, l’Iran a un besoin urgent du débouché stratégique que seul le CENTO multipolaire peut lui fournir.

La connexion chinoise

Comme mentionné précédemment, le CENTO multipolaire peut également devenir une plate-forme pour chacun de ces trois États afin de renforcer leur engagement avec la Chine, ce qui a également une pertinence particulière pour l’Iran. Conformément à la proposition que l’Iran déplace la proactivité de son orientation stratégique de l’Ouest et du Sud vers le Nord et l’Est, Téhéran doit commencer à exécuter une grande stratégie en Asie centrale qui facilitera la création d’un chemin de fer trans-régional à grande vitesse vers la Chine lié aux Routes de la Soie. La coopération bilatérale avec la Chine et les pays d’Asie centrale pourrait ne pas donner les résultats escomptés, surtout si ces derniers ont des réserves sur la nature religieuse du gouvernement iranien et le potentiel de prosélytisme de la Révolution islamique. Mais ces craintes pourraient être immédiatement dissipées si l’Iran utilisait le CENTO multipolaire comme véhicule d’engagement régional. La majorité de la population est composée de Turcs ethniques qui ont aussi une histoire civilisationnelle commune avec le Pakistan à majorité sunnite et la « crédibilité » de ces deux grandes puissances voisines qui pourrait s’étendre à l’Iran contribuerait grandement à les rassurer sur les motivations du pays. Il lui sera alors plus facile de mettre en œuvre sa politique étrangère.

Remplacer l’OCS

En approfondissant ses relations avec les États d’Asie centrale qui se modernisent, et dont les racines plongent dans l’Empire Perse millénaire, l’Iran peut améliorer ses chances d’adhérer un jour à l’OCS, même si ses partenaires ethnolinguistiques du Tadjikistan sont récemment et de façon quelque peu surprenante devenus un obstacle à ce projet. Ce développement inattendu rendra l’entrée de l’Iran plus difficile, malgré l’hésitation actuelle du bloc à poursuivre son expansion après l’intégration récente du Pakistan et de l’Inde. La Turquie, cependant, considère également l’OCS comme une alternative à l’UE, bien qu’elle ne puisse pas maximiser son adhésion potentielle à ce bloc sans que l’Iran ne rejoigne l’organisation. À toutes fins utiles, cela signifie que l’OCS pourrait également être au zénith de sa croissance, tout comme l’influence de l’Iran au Moyen-Orient, même si, comme pour ce dernier, cela ne signifie pas qu’un déclin est inévitable. Il s’agit plutôt d’un nouveau paradigme stratégique qui sert de nouvelle règle du jeu asymétrique, tout comme le CENTO multipolaire. Mais la meilleure solution possible est le « cercle d’or ».

Organiser le cercle d’or

Certains analystes parlent des perspectives de coopération entre les géants eurasiens que sont la Russie, la Chine, le Pakistan, l’Iran et la Turquie depuis un certain temps, qualifiant ce format de coopération de Cercle d’Or car il semble visiblement tourner autour du Heartland, le super continent d’Asie centrale. Tout en demeurant un rêve géopolitique depuis des années, le premier véritable pas dans cette direction s’est produit fin décembre lorsque les chefs parlementaires des cinq États et de l’Afghanistan se sont rencontrés à Islamabad pour une conférence sur la paix et la stabilité dans la région. Le fait même que cet événement ait eu lieu prouve qu’il y a un intérêt naissant à élargir une coopération à large spectre entre ces pays du Cercle d’Or. Cet arrangement pourrait remplacer l’OCS, surtout si l’Iran est le fer de lance de ce projet à l’avenir. La création de nouvelles plate-formes peut donner naissance à de nouvelles institutions, ce qui peut permettre la mise en place de mécanismes de facilitation tels que des outils de financement, des banques, des groupes d’experts, des accords de libre-échange et une coopération collective.

Bien qu’apparemment redondant avec de nombreuses compétences de l’OCS, le Cercle d’Or serait en réalité assez différent en raison de l’inclusion des leaders régionaux, l’Iran et la Turquie, et de son exclusion de l’Inde pro-américaine. En outre, alors que les États d’Asie centrale ne feraient pas officiellement partie de cette organisation, ils pourraient naturellement avoir le statut d’observateur avant d’émarger de facto à l’OCS et au Cercle d’or. La clé de cette réussite, cependant, est que le CENTO multipolaire prenne forme en premier, puisque le Pakistan membre de l’OCS peut servir de pont pour combiner ces deux grands blocs de pouvoir en un seul. La politique étrangère post-Daech iranienne devrait donc dépasser son rôle traditionnel d’avant-garde de la Résistance au Moyen-Orient (Levant et Golfe) et réorienter son action proactive vers la promotion de l’intégration institutionnelle sous forme d’une Grande puissance le long des vecteurs nord et est (Asie centrale et du Sud). Cela pourrait attirer plus de pays à être parties prenantes dans la stabilité de la République islamique et donc atténuer l’impact de la nouvelle stratégie américaine de « confinement ».

Réflexions finales

Le CENTO multipolaire pourrait devenir la base de l’unification de la Oumma en raison de son caractère inclusif et sectaire et de sa position géopolitique avantageuse, l’Iran occupant le rôle central dans cette construction et étant par conséquent son membre le plus important. Grâce à ce format, l’Iran peut réduire sa dépendance stratégique croissante vis-à-vis de la Russie et parvenir ainsi à une relation plus équilibrée, ce qui pourrait permettre à l’Iran de maintenir une politique indépendante en Syrie malgré les différences avec la Russie à cet égard. C’est dans l’intérêt de la Turquie et du Pakistan de diversifier leurs partenariats avec la Russie et la Chine tout en développant les leurs. Il est donc parfaitement logique que l’Iran joue le rôle d’intermédiaire dans ce CENTO multipolaire. En outre, les trois puissances musulmanes pourraient utiliser leur nouveau format pour améliorer leur position collective de négociation avec la Route de la Soie en s’assurant que de meilleurs accords « gagnant-gagnant » soient conclus et en utilisant l’infrastructure construite pour approfondir l’intégration économique de leurs secteurs réels.

Le résultat final du CENTO multipolaire est la création d’une ceinture de stabilité trans-régionale qui pourrait même jouer un rôle politique dans la résolution des conflits syriens et afghans qui touchent sa périphérie. Non seulement cela, mais cette structure pourrait ensuite contribuer à la formation du Cercle d’Or en établissant une coopération institutionnelle officielle avec la Russie et la Chine, éventuellement par une fusion stratégique de facto avec l’OCS via l’adhésion du Pakistan aux trois organisations (l’OSC, le CENTO multipolaire et le Cercle d’Or). Rien de tout cela ne peut se passer sans que le leadership iranien prenne les mesures nécessaires pour concrétiser ce CENTO multipolaire. Mais cette vision à long terme exige une ré-conceptualisation du rôle de ce pays en Eurasie et la réorientation de son orientation stratégique proactive de l’Ouest et du Sud vers le Nord et l’Est. Voyant qu’il sera plus difficile que jamais d’étendre son influence dans les deux anciens vecteurs géographiques, l’Iran devrait plutôt considérer cette situation comme une bonne occasion de se diversifier dans de nouveaux domaines et de constituer une coalition, devenant une Grande Puissance pour défendre les intérêts collectifs du monde multipolaire.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie « Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime » (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/reconceptualiser-le-role-de-liran-en-eurasie

Des vétérans du renseignement rappellent à Trump que l’Iran n’est pas le « principal parrain du terrorisme »

Des vétérans du renseignement rappellent à Trump que l’Iran n’est pas le « principal parrain du terrorisme »


Par Veteran Intelligence Professionals for Sanity – Le 21 décembre 2017 – Source Consortium News

Le fameux groupe d’anciens membres du renseignement étasunien exhorte le président Trump à mettre fin aux fausses déclarations de son gouvernement disant que l’Iran serait le principal État à parrainer le terrorisme, alors qu’en réalité ce sont des alliés américains comme l’Arabie saoudite qui en sont nettement plus coupables.

MEMORANDUM POUR : Le Président

DE : Veteran Intelligence Professionals for Sanity

SUJET : L’Iran est il « Le principal parrain du terrorisme » ?

Nous sommes préoccupés par les récentes déclarations publiques, stridentes et brutales, de membres clés de votre administration qui dépeignent l’Iran en termes très alarmistes. L’Américain moyen, sans connaissance de l’histoire, peut facilement être persuadé que l’Iran représente une menace imminente et qu’il n’y a pas d’autre alternative pour nous qu’un conflit militaire.

Nous trouvons cette histoire inconfortablement familière. Il y a dix ans, l’ancien président George W. Bush envisageait une guerre avec l’Iran lorsque, en novembre 2007, les analystes des services de renseignement ont publié une évaluation officielle du renseignement national (NIE) démystifiant les idées reçues, à savoir que l’Iran était sur le point de se doter d’une arme nucléaire.  La NIE a conclu que l’Iran avait cessé de travailler sur l’arme nucléaire depuis 2003.

Dans ses mémoires intitulées « Decision Points » le président Bush a écrit que les conclusions « à faire sortir les yeux de la tête » des services de renseignement lui avaient forcé la main.  Il a ajouté cette question rhétorique : « Comment expliquer l’utilisation de l’armée pour détruire les installations nucléaires d’un pays alors que la communauté du renseignement déclare que celui-ci n’a pas de programme d’armement nucléaire actif ? ».

Nous pensons que vous faites face à une situation similaire aujourd’hui. Mais au lieu de prétendre faussement que l’Iran possède des armes nucléaires, le nouveau canard pour justifier la guerre avec l’Iran est l’affirmation selon laquelle l’Iran demeure « le principal État au monde à parrainer le terrorisme ». Cette affirmation est fausse, comme nous vous l’expliquons ci-dessous.

* * *

L’un des grands mensonges récurrents et bipartisans que l’on tente de faire avaler au public, avec l’aide enthousiaste de médias particulièrement complaisants, est que l’Iran est le principal commanditaire du terrorisme dans le monde d’aujourd’hui.

Dans la récente présentation de Stratégie de sécurité nationale pour 2018 de votre administration, on présente ce pays ainsi :

« L’Iran, premier pays au monde à parrainer le terrorisme, profite de l’instabilité pour étendre son influence par le biais de ses partenaires et de ses mandataires, de la prolifération des armes et du financement. (…) L’Iran continue de perpétuer le cycle de la violence dans la région, causant de graves dommages aux populations civiles. »

Ces sentiments sont répercutés par plusieurs autres pays du Moyen-Orient. Le ministre des affaires étrangères d’Arabie saoudite, Adel al-Jubeir, par exemple, a déclaré en octobre 2015 que l’Iran « est le plus gros sponsor du terrorisme dans le monde, et travaille pour déstabiliser la région ».

Le ministre saoudien des Affaires étrangères a, de manière bien calculée, refusé de mentionner que 15 des 19 terroristes qui ont détourné les avions et ont attaqué l’Amérique, le 11 septembre 2001, étaient des Saoudiens, pas des Iraniens. Et, alors que l’Iran a été un promoteur actif du terrorisme il y a deux décennies, il n’est plus actuellement à la pointe du terrorisme mondial. Ironiquement, cette douteuse distinction est maintenant décernée aux accusateurs de l’Iran, l’Arabie saoudite elle-même.

La présentation de l’Iran comme « le leader mondial des pays soutenant le terrorisme » n’est pas étayée par les faits. Même si l’Iran est coupable d’avoir, naguère, utilisé le terrorisme comme outil de politique nationale, l’Iran de 2017 n’est plus l’Iran de 1981. Dans les premiers jours de la République Islamique, des agents spéciaux iraniens perpétraient régulièrement des attentats à la voiture piégée, des enlèvements et des assassinats de dissidents et de citoyens étasuniens. Ce n’est plus le cas depuis de nombreuses années. Malgré les fréquentes déclarations émises par des fonctionnaires des États-Unis, prétendant que l’Iran est engagé dans le terrorisme, nous nous contentons, pour notre part, de noter que les incidents enregistrés chaque année par le Patterns of Global Terrorism du Département d’État attribue rarement un incident terroriste, directement ou indirectement, à l’Iran.

Les relations de l’Iran avec le Hezbollah ont également évolué radicalement. Dans les premières années de la République islamique, le Hezbollah était souvent un proxy et un sous-traitant pour l’Iran. Mais au cours des 20 dernières années, le Hezbollah est devenu une force politique par et en elle même. En 2006, dans le Sud-Liban, il a combattu Israël jusqu’à l’arrêter, ce qui a été un moment décisif dans la transformation du Hezbollah en une armée conventionnelle. Pendant les années suivantes, le Hezbollah, qui fait maintenant partie du gouvernement libanais, s’est également détourné de la violence radicale religieuse, qui est maintenant l’apanage des extrémistes sunnites comme État islamique.

La réponse asymétrique de l’Iran

Quand l’Iran est passé sous la domination de l’Ayatollah, en 1979, son rôle dans des attentats terroristes comme le kidnapping d’otages américains, l’attentat à la bombe contre l’Ambassade des États-Unis et une garnison de Marines au Liban, a alimenté une compréhensible animosité à l’égard de l’Iran. Mais les actions de l’Iran n’ont pas été motivées par une haine aveugle ou des points de vue religieux radicaux. Pour l’Iran, le terrorisme était une sorte d’arme contre des ennemis bien plus puissants, principalement les États-Unis, qui fournissaient une aide militaire et informationnelle au voisin et ennemi de l’Iran, l’Irak.

Les Iraniens se sont également montrés pragmatiques en entretenant des relations directes avec Israël. Pendant les premiers jours de la révolution iranienne, les Mollahs, à l’opposé de leur dénonciation publique d’Israël, ont bien accueilli un soutien militaire secret de la part des Israéliens. Israël a été tout aussi pragmatique. Les dirigeants israéliens ont ignoré les Mollahs tout en apportant leur soutien pour aider à contrer la menace posée par le président irakien Saddam Hussein. Un cas classique de l’ennemi de mon ennemi est mon ami.

L’image publique de l’Iran comme foyer des terroristes fanatiques a été effacée depuis le mois d’août 1998 et les attentats contre des ambassades étasuniennes en Afrique de l’Est, menés par al-Qaïda et d’autres entités radicales sunnites. La liste des attaques terroristes depuis 2001, liste tenue par le Gouvernement des États-Unis, montre une baisse spectaculaire de la violence menée par l’Iran et une flambée parallèle d’actes horribles menés par des radicaux sunnites qui ne sont pas alignés avec l’Iran. La dernière édition du Global Terrorism Index, publiée par le Département de la Sécurité intérieure, montre que quatre groupes sont à l’origine de 74% de tous les décès dus au terrorisme en 2015 : Boko Haram, al-Qaïda, les Talibans et État islamique.

Treize des 14 groupes musulmans activement hostiles aux États-Unis, identifiés par la communauté du renseignement étasunienne, sont sunnites, pas chiites, et ne sont pas pris en charge par l’Iran :

– État Islamique (sunnite)

– Le front al-Nusra (sunnite)

– al-Qaida (sunnite)

– al-Qaida au Maghreb (sunnite)

– al-Qaida dans la péninsule arabique (sunnite)

– Boko Haram (sunnite)

– Al-Shabbab (sunnite)

– Le groupe Khorassan (sunnite)

– Les Frères musulmans (sunnite)

– Le groupe Abu Sayyaf des Philippines (sunnite)

– Les Talibans du Pakistan et d’Afghanistan (sunnites)

– Lashgar i Taiba (sunnite)

– Jemaa Islamiya (sunnite)

– Les Houthis (chiites)

La dernière attaque terroriste majeure liée à l’Iran, faisant de nombreuses victimes, s’est déroulée au mois de juillet 2012, un attentat contre un bus de touristes israéliens en Bulgarie. À cette époque l’Iran a abandonné sa récente politique de non-utilisation du terrorisme en représailles au rôle d’Israël, tel que l’Iran le percevait, à cause de l’assassinat de cinq scientifiques iraniens travaillant sur le programme nucléaire iranien, entre janvier 2010 et janvier 2012 (les dates et les noms de ceux qui ont été attaqués sont en annexe).

On peut facilement imaginer l’indignation et la soif de vengeance qui balaieraient les États-Unis si les Américains pensaient qu’un pays étranger a envoyé des agents spéciaux  pour assassiner les ingénieurs et les scientifiques travaillant sur des projets sensibles pour la défense de leur pays.

Opérations spéciales

L’Iran a été touché par d’autres attaques terroristes, portant cette fois l’empreinte d’un soutien de la part des États-Unis. L’auteur Sean Naylor, dans son Livre « Relentless Strike » [Frappes permanentes], détaille l’historique des opérations effectuées par le Joint Special Operations Command (JSOC) étasunien au cours des 30 dernières années, et met en lumière cette inconfortable vérité :

« Des membres du JSOC ont également travaillé avec les Moudjahidin-e-Khalq (MEK) [Moudjahidines du peuple], un groupe militant iranien qui s’est exilé en Irak après être rentré en conflit avec les ayatollahs de Téhéran. Le Département d’État avait placé le MEK sur sa liste des organisations terroristes désignées, mais cela n’a pas empêché le JSOC d’adopter une attitude du genre ‘l’ennemi de mon ennemi est mon ami’ envers ce groupe. ‘C’est un groupe de gens qui peuvent facilement franchir la frontière, et qui sont prêts à nous aider quand nous voulons toucher l’Iran’, a déclaré un officier des opérations spéciales. »

Le MEK a été classé groupe terroriste, jusqu’à ce que les États-Unis aient décidé que tant que le MEK permettrait de tuer des Iraniens plutôt que des Américains, ce ne serait plus un groupe terroriste. Le parcours terroriste du MEK est tout à fait visible. Parmi plus d’une douzaine d’exemples au cours des quatre dernières décennies, en voici quatre bien caractéristiques :

Durant les années 1970, le MEK a tué du personnel militaire et des civils étasuniens travaillant sur des projets de défense à Téhéran, et a soutenu la prise de contrôle de l’Ambassade des États-Unis à Téhéran en 1979.

En 1981, le MEK a fait exploser des bombes au siège social du Parti de la République islamique et au bureau du Premier ministre, tuant près de 70 hauts responsables iraniens, y compris le Président, le Premier ministre et le ministre de la Justice iraniens.

En avril 1992, le MEK a mené des attaques quasi simultanées contre des ambassades et des installations iraniennes dans 13 pays, démontrant la capacité du groupe à monter des opérations de grande envergure à l’étranger.

En avril 1999, le MEK, a visé des officiers de l’armée et assassiné le chef adjoint de l’état-major général des Forces armées iraniennes.

En dépit de cet historique, un défilé de dirigeants politiques et militaires bipartisans ont fait du lobbying pour le compte de MEK et ont été bien rémunérés pour cela.

Une mauvaise stratégie

En un ironique retour de bâton, la guerre étasunienne de 2003 contre l’Irak a joué un rôle essentiel dans la résurgence de l’Iran en tant que puissance régionale. Saddam Hussein a été remplacé par des chiites qui avaient trouvé refuge en Iran depuis de nombreuses années et les institutions baasistes, y compris l’Armée, ont été prises en charge par des Irakiens ayant des accointances avec Téhéran.

L’Iran est sorti vainqueur en Irak et, avec l’accord sur le nucléaire de 2015, les relations commerciales ou autres de l’Iran se sont améliorées avec des alliés importants de l’OTAN et d’autres grands acteurs de la scène mondiale, la Russie et la Chine en particulier.

Les discours officiels sur les importants sujets de sécurité nationale doivent être fondés sur des faits. L’utilisation d’hyperboles pour décrire des activités terroristes iraniennes peut être contre-productif. Pour cette raison, nous attirons l’attention sur la récente déclaration de l’ambassadrice Nikki Haley prétendant qu’il est difficile de trouver un « groupe terroriste au Moyen-Orient qui n’est pas recouvert partout d’empreintes digitales de l’Iran ». La vérité est tout autre. La majorité des groupes terroristes de la région ne sont ni des créatures, ni des marionnettes de l’Iran. État islamique, al-Qaïda et al-Nusra en sont trois des plus réputés qui viennent à l’esprit.

Vous vous êtes présenté comme quelqu’un qui est prêt à dire les vérités, même difficiles, face à la pression de l’establishment et à ne pas accepter le statu quo. Pendant la campagne, vous avez parlé de l’invasion de l’Irak comme d’une erreur historique de proportions épiques. Vous avez aussi correctement capté l’humeur de beaucoup d’Américains fatigués de cette guerre constante contre des terres lointaines. Pourtant, le torrent de mises en garde de Washington à propos de soi-disant dangers posés par l’Iran et de la nécessité de se confronter à lui sont largement perçus comme des étapes vers le non respect de votre promesse de ne pas être entraînés dans de nouvelles guerres.

Nous vous encourageons à réfléchir sur la mise en garde que nous avons présentée au Président George W. Bush, il y a près de 15 ans, à un tournant historique similaire :

« Après avoir regardé le Secrétaire Powell aujourd’hui, nous sommes convaincus que vous seriez bien mieux servi si vous vouliez élargir la discussion (…) au-delà du cercle de ces conseillers clairement obsédés par une guerre pour laquelle nous ne voyons aucune raison impérieuse et dont nous prévoyons que les conséquences mal calculées sont susceptibles d’être catastrophiques. »

 

ANNEXE

LISTE DE SCIENTIFIQUES IRANIENS ASSASSINÉS EN IRAN

12 janvier 2010 – Masoud Alimohammadi, physicien iranien :

Tué par un attentat à la voiture piégée. L’auteur aurait avoué avoir été recruté par les services de renseignement israéliens pour mener à bien l’assassinat.

29 novembre 2010 – Majid Shahriari, nucléaire iranien :

Tué par un attentat à la voiture piégée. Selon les médias allemands, Israël en a été le promoteur.

29 novembre 2010 – tentative d’assassinat contre Fereydoon Abbasi, scientifique nucléaire iranien :

Blessé par l’explosion d’une voiture piégée.

23 juillet 2011 – Darioush Rezaeinejad, ingénieur électricien iranien :

Tué par des inconnus armés à moto. Spécialiste des interrupteurs à haute tension, une composante clé des ogives nucléaires. Assassiné par les services de renseignement israéliens, selon la presse allemande.

11 janvier 2012 – Mostafa Ahmadi-Roshan, scientifique nucléaire iranien :

Tué à l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz par une bombe magnétique de même type que celle utilisée dans les précédents assassinats de scientifiques iraniens.

________________________

Signé par :

Richard Beske, CIA, Operations Officer (ret.) ;

William Binney, former NSA Technical Director for World Geopolitical & Military Analysis; Co-founder of NSA’s Signals Intelligence Automation Research Center ;

Marshall Carter-Tripp, Foreign Service Officer (ret.) and Division Director, State Department Bureau of Intelligence and Research ;

Bogdan Dzakovic, Former Team Leader of Federal Air Marshals and Red Team, FAA Security, (ret.) (associate VIPS) ;

Philip Giraldi, CIA, Operations Officer (ret.) ;

Larry C. Johnson, former CIA and State Department Counter Terrorism officer ;

Michael S. Kearns, Captain, USAF (Ret.); ex-Master SERE Instructor for Strategic Reconnaissance Operations (NSA/DIA) and Special Mission Units (JSOC) ;

John Kiriakou, Former CIA Counterterrorism Officer and former senior investigator, Senate Foreign Relations Committee ;

Karen Kwiatkowski, former Lt. Col., US Air Force (ret.), at Office of Secretary of Defense watching the manufacture of lies on Iraq, 2001-2003 ;

Edward Loomis, NSA, Cryptologic Computer Scientist (ret.) ;

David MacMichael, National Intelligence Council (ret.) ;

Ray McGovern, former US Army infantry/intelligence officer & CIA analyst (ret.) ;

Elizabeth Murray, Deputy National Intelligence Officer for Near East, CIA and National Intelligence Council (ret.) ;

Torin Nelson, former Intelligence Officer/Interrogator (GG-12) HQ, Department of the Army ;

Todd E. Pierce, MAJ, US Army Judge Advocate (ret.) ;

Coleen Rowley, FBI Special Agent and former Minneapolis Division Legal Counsel (ret.) ;

Greg Thielmann — Former director of the Strategic, Proliferation, and Military Affairs Office of the State Department’s intelligence bureau (INR) and former senior staffer on the Senate Intelligence Committee ;

Kirk Wiebe — former Senior Analyst, SIGINT Automation Research Center, NSA ;

Lawrence Wilkerson, Colonel (USA, ret.), Distinguished Visiting Professor, College of William and Mary (associate VIPS) ;

Sarah G. Wilton, CDR, USNR, (Retired)/DIA, (Retired) ;

Robert Wing — former Foreign Service Officer (associate VIPS) ;

Ann Wright, Col., US Army (ret.); Foreign Service Officer (who resigned in opposition to the war on Iraq.

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/des-veterans-du-renseignement-rappellent-a-trump-que-liran-nest-pas-le-principal-parrain-du-terrorisme

http://lesakerfrancophone.fr/des-veterans-du-renseignement-rappellent-a-trump-que-liran-nest-pas-le-principal-parrain-du-terrorisme

 

 

Le camouflet infligé au président Macron en Arabie saoudite

Le camouflet infligé au président Macron en Arabie saoudite

Ayant organisé à la hâte un déplacement en Arabie saoudite afin de ramener le Premier ministre libanais qui y est retenu prisonnier avec sa famille, le président Emmanuel Macron y a essuyé un affront public sans précédent. Bien que la presse française et occidentale ait tout fait pour occulter une partie des événements, l’opinion publique arabe n’a pu que constater la perte vertigineuse de prestige et d’influence de la France au Moyen-Orient.

| Damas (Syrie)

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Cet article fait suite à : « Coup de Palais à Riyad », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 7 novembre 2017.

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Le président Macron (ici avec « MBS ») n’est pas le seul responsable de l’humiliation que lui a infligée le roi d’Arabie saoudite. Il paye tout autant les crimes de ses prédécesseurs que son incapacité à déterminer une nouvelle politique au Moyen-Orient.

La démission du Premier ministre sunnite libanais et son discours télévisé anti-perse n’ont pas provoqué l’affrontement attendu dans son pays. Pis, son adversaire de toujours, le chiite sayyed Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, s’est offert le luxe de prendre sa défense, dévoilant qu’il était prisonnier à Riyad et dénonçant l’ingérence saoudienne dans la vie politique libanaise. En quelques heures la communauté religieuse d’Hariri a commencé à s’inquiéter pour son chef. Le président de la République, le chrétien Michel Aoun, a dénoncé un « enlèvement » et refusé de prendre acte de cette démission forcée tant que son Premier ministre ne sera pas venu la lui présenter en personne. Alors que certains leaders du Courant du Futur, le parti de Monsieur Hariri, assuraient qu’il était libre et en bonne santé, les Libanais dans leur ensemble faisaient bloc pour réclamer sa libération. Tous ont compris que le bref voyage de Saad Hariri aux Émirats et ses quelques apparitions publiques n’étaient que de la poudre aux yeux, sa famille étant retenue en otage à l’hôtel Ritz-Carlton de Riyad avec des centaines de personnalités arrêtées. De même, tous ont réalisé qu’en refusant la démission du Premier ministre pour le moment, Michel Aoun agissait en homme d’État et conservait le seul moyen de pression permettant éventuellement d’obtenir sa libération.

La France est l’ancienne puissance coloniale du Liban qu’elle a occupé jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Elle y a longtemps fait la pluie et le beau temps. Elle l’utilise aujourd’hui à la fois comme une antenne au Levant et comme paradis fiscal. Des personnalités libanaises ont été mêlées à tous les scandales politico-financiers des trente dernières années en France.

Le président Emmanuel Macron, agissant en protecteur du Liban, évoquait la nécessité du retour du Premier ministre dans son pays.

Le hasard du calendrier faisant qu’il se rendait à Abou Dhabi le 9 novembre pour y inaugurer le « Louvre des sables », il ne pouvait pas ne pas prendre d’initiative. Il se trouve que, succédant à « Jacques Chirac l’Arabe », à « Nicolas Sarkozy le Qatari » et à « François Hollande le Saoudien », le président Macron n’avait pas manqué durant sa campagne électorale de dire tout le mal qu’il pensait de Doha et de Riyad. Bien que ne manifestant aucune sympathie pour le Golfe, il s’était trouvé proche des Émiratis par défaut.

Le palais de l’Élysée tentait d’organiser une halte d’Emmanuel Macron à Riyad pour y ramener Saad Hariri. Mais le roi Salmane refusait de recevoir le petit Français.

Du point de vue du Conseil de coopération du Golfe (c’est-à-dire de tous les États arabes de cette région), la France fut durant les sept dernières années un allié sûr contre la Libye et contre la Syrie. Elle participa militairement —publiquement ou en secret— à tous les mauvais coups contre ces deux pays et fournit le parapluie diplomatique et le discours lénifiant nécessaires à ces agressions. Cependant, alors que la Libye est en proie au chaos et que la Syrie est, contre toute attente, en passe de gagner la guerre, la France se trouve de fait désemparée et inerte. Le nouvel hôte de l’Élysée, Emmanuel Macron, ignore tout de cette région du monde et balance entre un jour, une reconnaissance de la République syrienne et, le lendemain, des injures contre son président élu. En outre, l’Arabie saoudite et les Émirats ont très mal pris les déclarations du président Macron appelant à la désescalade avec le Qatar. Pour eux, sachant les efforts qu’ils ont commencé à faire pour rompre avec les jihadistes, il est inacceptable de tolérer le soutien de Doha aux terroristes.

L’inauguration du « Louvre des sables » était l’occasion d’un beau discours sur la culture qui nous unit ; prestation qui était incluse dans le package à 1 milliard de dollars conclu de longue date entre les deux États. Cette formalité accomplie, le président Macron s’enquit auprès de son hôte, cheikh Mohammed Ben Zayed, de ce qui se passait en Arabie saoudite voisine et du sort de Saad Hariri.

À la différence des bédouins d’Arabie saoudite et du Qatar, les Émiratis sont un peuple de pécheurs. Autant les premiers ne vécurent durant des siècles que dans leur désert, autant les seconds parcouraient les mers. En raison de cette particularité, les Émiratis avaient été rattachés durant la colonisation britannique à l’Empire des Indes, ne dépendant pas directement de Londres, mais de Delhi. Aujourd’hui ils ont investis leurs revenus pétroliers en achetant une soixantaine de ports dans vingt-cinq pays (dont Marseille en France, Rotterdam aux Pays-Bas, Londres et Southampton au Royaume-Uni). Ce dispositif permet à leurs services secrets de faire entrer et sortir ce qu’ils souhaitent dans ces pays malgré les contrôles des douanes locales ; un service qu’ils savent vendre à d’autres États. Grâce aux sanctions états-uniennes contre Téhéran, le port de Dubaï est devenu de facto la porte de l’Iran, encaissant des profits faramineux pour violer l’embargo US. C’est pourquoi Abou Dhabi a un intérêt économique vital à encourager la querelle arabo-perse, alors même que les Émirats revendiquent les îles de Tonb et de Bou-Moussa à leurs yeux « occupées » par l’Iran.

Il n’est un secret pour personne que cheikh Mohammed Ben Zayed exerce un fort ascendant sur le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane (« MBS »). Aussi le premier téléphona-t-il devant le président Macron au second pour lui obtenir un rendez-vous.

Le Français (39 ans) fit donc escale à Riyad sur le chemin du retour. Il fut accueilli à l’aéroport par « MBS » (32 ans) et y dîna avec lui.

Dans la nuit du 4 au 5 novembre, « MBS » a mis fin au gouvernement collégial de la dynastie des Saoud et a instauré le pouvoir personnel de son père, le roi Salmane. Pour ce faire, il a fait arrêter ou assassiner tous les leaders des autres clans de la famille royale ainsi que les prédicateurs et imams qui leurs sont dévoués, soit au total environ 2 400 personnalités. Des spin doctors israéliens ont présenté ce coup de Palais comme une opération anti-corruption.

Contrairement à ce qu’il croyait, le président français était venu pour rien. Il ne ramena pas avec lui le toujours Premier ministre libanais, et ne le rencontra même pas. Beaucoup plus grave, se disant conscient de ses lourdes obligations parisiennes, « MBS » le raccompagna à son avion.

Peut-être ne saisissez-vous pas l’injure faite à Emmanuel Macron tant elle paraît incroyablement grossière : le président français n’a pas été reçu par son homologue le roi d’Arabie saoudite bien que celui-ci accorde ces jours-ci quantité d’audiences à des personnalités de second rang.

Cette forme de goujaterie, caractéristique des manières de la diplomatie arabe, n’est pas uniquement imputable à « MBS », mais aussi à cheikh Mohammed Ben Zayed qui savait très bien à quoi s’en tenir en envoyant le jeune Français se faire humilier à Riyad.

Conclusion : en ne s’adaptant pas immédiatement au revirement de l’Arabie saoudite après le discours anti-terroriste de Donald Trump en mai dernier et en maintenant deux fers au feu, la France s’est mise elle-même au ban de la région. Les Émirats apprécient le Louvre et les corvettes de la Marine française, mais ils ne prennent plus les Français au sérieux. Les Saoudiens se souviennent des mots du candidat Macron contre eux et de ceux du président Macron en faveur du Qatar, le parrain actuel des Frères musulmans. Ils lui ont fait comprendre qu’il ne devait pas se mêler ni des problèmes du Golfe, ni de la succession au trône des Saoud, encore moins de la querelle contre l’Iran, et surtout pas des conflits autour du Liban.

La France est devenue étrangère au Moyen-Orient.

Thierry Meyssan

Thierry Meyssan Consultant politique, président-fondateur du Réseau Voltaire. Dernier ouvrage en français : Sous nos yeux – Du 11-Septembre à Donald Trump (2017).

La Stratégie militaire de Donald Trump

Réseau Voltair

Voltaire, édition internationale

http://www.voltairenet.org/article198752.html

Comment les bévues américaines ont renforcé l’Iran, par Jonathan Marshall

Source : Jonathan Marshall, Consortium News, 05-11-2017

En se faisant l’écho de l’attitude belliqueuse israélo-saoudienne envers l’Iran, le président Trump répète les mêmes erreurs que ses prédécesseurs et invite à des guerres plus larges au Moyen-Orient, et qui pourraient venir renforcer la position de l’Iran, écrit Jonathan Marshall.

Tout juste après la Corée du Nord, l’Iran est le pays le plus diffamé par l’administration Trump. La Maison-Blanche soutient l’injonction du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou selon laquelle « Nous devons tous nous unir pour arrêter la marche de conquête, de soumission et de terreur de l’Iran ».

Répétant comme un perroquet l’affirmation de Netanyahou selon laquelle l’Iran est « occupée à engloutir les nations » du Moyen-Orient, le directeur de la CIA et membre conservateur du GOP [Grand Ol party, abréviation pour le Parti conservateur, NdT], Mike Pompeo, a averti en juin que l’Iran – qu’il a qualifié de « plus grand pays commanditaire du terrorisme au monde » – exerce désormais une « immense influence… qui dépasse de loin ce qu’elle était il y a six ou sept ans ».

Dans une entrevue avec MSNBC, Pompeo explique : « Que ce soit l’influence qu’ils ont sur le gouvernement de Bagdad ou le renforcement du Hezbollah et du Liban, leur travail aux côtés des Houthis au Yémen [l’article original dit « en Iran », mais à mon avis c’est une coquille, NdT], ou les chiites irakiens qui luttent maintenant le long de la frontière en Syrie… L’Iran est partout au Moyen-Orient ».

Rares sont ceux qui nieraient que l’influence de l’Iran dans la région s’est accrue au cours de la dernière décennie. Cependant, ce qui manque à ces terribles avertissements sur ses desseins impériaux, c’est une réflexion sur la façon dont les politiques agressives des États-Unis et de leurs alliés ont constamment échoué, créant un chaos inutile que l’Iran a exploité à des fins d’intérêt personnel et de légitime défense.

Prenons le cas du Hezbollah, une organisation chiite libanaise que les dirigeants israéliens décrivent comme une menace majeure et qui est presque certainement la cible de la prochaine guerre israélienne. Bien que cette organisation, forte, soutenue par l’Iran soit intervenue activement en Syrie pour soutenir le gouvernement Assad, elle décline toute intention de déclencher une guerre avec Israël.

Elle déclare cependant avec beaucoup d’audace son intention de dissuader une autre invasion israélienne de sa patrie. « Israël devrait réfléchir un million de fois avant de faire la guerre au Liban », a déclaré son leader plus tôt cette année.

Encouragée par les invasions israéliennes

En fait, le Hezbollah doit son existence même aux invasions répétées d’Israël contre leur pays. En 1982, Israël a rompu le cessez-le-feu avec l’Organisation de libération de la Palestine et a envahi le Sud-Liban avec 60 000 soldats. L’administration Reagan n’a pris aucune mesure pour mettre fin à cette invasion, qui a fait des milliers de victimes parmi la population civile et qui a monté une grande partie de la population contre Israël.

Avec l’argent et les conseils iraniens, la résistance chiite au Liban s’est unie autour de l’organisation connue sous le nom de Hezbollah. « Nous exerçons simplement notre droit légitime à défendre notre islam et la dignité de notre nation », affirme le groupe dans l’un de ses tracts idéologiques. « Nous avons fait appel à la conscience du monde, mais nous n’avons rien entendu. »

Des années plus tard, l’ancien premier ministre israélien Ehoud Barak a admis que « c’est notre présence [au Liban] qui a créé le Hezbollah », et l’ancien premier ministre Yitzhak Rabin a appuyé cette affirmation, rajoutant qu’Israël avait laissé le « génie sortir de la bouteille ».

En 2006, Israël a de nouveau envahi le Liban, cette fois pour exterminer le Hezbollah. Les attaques aveugles d’Israël contre des civils ont été condamnées par les organisations internationales de défense des droits de l’homme. Elles ont également réussi à renforcer l’ennemi même qu’Israël cherchait à anéantir.

« Surtout depuis la guerre de 2006 avec Israël… une écrasante majorité des chiites ont adopté le Hezbollah comme défenseur de leur communauté », écrit Augustus Richard Norton dans son étude Hezbollah: A Short History. « Cela suggère que les étrangers… cherchant à réduire l’influence du Hezbollah au Liban doivent corriger leur discours sécuritaire plutôt que de prendre des mesures qui le valident. »

Au lieu de cela, bien sûr, les États-Unis et leurs alliés arabes sunnites et turcs ont favorisé le renversement violent du gouvernement syrien, attirant les forces du Hezbollah dans la lutte pour la survie de leur allié de longue date. Alors que le Hezbollah a payé un prix politique et humain pour son expédition militaire, ses soldats ont acquis une énorme expérience de combat, ce qui en fait un ennemi d’autant plus redoutable.

Le cadeau irakien

Le plus grand cadeau géostratégique de Washington à l’Iran a été le renversement sans provocation de l’ennemi juré de l’Iran, Saddam Hussein, en 2003. L’Iran avait perdu des centaines de milliers de vies et des centaines de milliards de dollars dans une guerre de huit ans avec l’Irak, déclenchée par l’invasion de Saddam Hussein en 1980. Non seulement l’administration Bush a tué Saddam, mais elle a aussi donné le pouvoir politique à la majorité de la population chiite irakienne, qui s’est tournée vers l’Iran pour obtenir des conseils spirituels et politiques.

Cette aubaine n’ a peut-être pas été entièrement de la chance. Le principal lobbyiste irakien de la guerre, le chouchou des néoconservateurs Ahmed Chalabi, a par la suite été identifié par les autorités américaines comme un élément clé du renseignement iranien. Les agents du contre-espionnage américains ont conclu que Chalabi et d’autres exilés irakiens, qui ont colporté de fausses allégations au sujet des armes de destruction massive de l’Irak, avaient « été utilisés comme agents d’un service de renseignement étranger… pour atteindre et influencer les plus hauts niveaux du gouvernement américain », selon les termes d’un rapport du Comité sénatorial du renseignement.

Mais le bureau du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld a mis fin à l’enquête, laissant Chalabi diriger la purge politique du gouvernement irakien, puis devenir vice-premier ministre et ministre irakien du pétrole. La purge dirigée par les Chalabi a pris pour cible les politiciens sunnites irakiens, aggravant la division sectaire du pays et alimentant l’insurrection qui sévit encore aujourd’hui dans le pays. La violence a renforcé l’influence de l’Iran dans le pays, car les milices chiites demandaient l’aide de Téhéran pour défendre leurs communautés.

En même temps, l’opposition populaire à l’occupation américaine a entraîné la montée des terroristes sunnites radicaux. C’est de leurs rangs toujours plus nombreux dans les prisons irakiennes qu’est né l’État islamique. L’État islamique a fait des avancées fulgurantes dans une grande partie de l’ouest de l’Irak en juin 2014, avec la conquête de Fallujah, Tikrit et Mossoul, la deuxième ville la plus peuplée du pays. Alors que son existence même est menacée, le gouvernement irakien assiégé se félicite de l’envoi immédiat de 2 000 soldats iraniens pour aider à bloquer l’offensive de l’État islamique. L’armée de l’air syrienne a également commencé à frapper les bases de l’État islamique en coordination avec Bagdad.

Pression malencontreuse

Washington, en revanche, a rejeté l’appel de l’Irak pour des frappes aériennes et a suggéré que son gouvernement dirigé par les chiites devrait se retirer pour apaiser les sunnites lésés. Ce n’est qu’en août 2014 que le président Obama a autorisé un bombardement limité de l’État islamique pour protéger les minorités menacées par leur avancée militaire. Il va sans dire que de nombreux Irakiens ont remercié l’Iran pour son soutien militaire à un moment critique.

« Les Iraniens jouent une partie longue et un jeu de patience », a déclaré Sajad Jiyad, le directeur du Centre de planification et d’études d’Al Bayan à Bagdad. « Ils risquent leur peau. Ils ont perdu trois ou quatre généraux et une douzaine d’officiers supérieurs. »

Alors, lorsqu’un secrétaire d’État « maladroit », Rex Tillerson, s’exprimant en Arabie saoudite, a récemment exigé que Bagdad renvoie chez eux des unités paramilitaires soutenues par l’Iran et qui ont aidé à vaincre l’État islamique, cela n’a pas été très bien reçu par le Premier ministre irakien Haider al-Abadi.

« Aucune partie n’a le droit d’intervenir dans les affaires irakiennes », a-t-il déclaré. Abadi a qualifié les forces de mobilisation populaire de « patriotes irakiens », et non pas de simples mandataires de l’Iran, et a insisté sur le fait qu’elles « devraient être encouragées car elles seront l’espoir du pays et de la région ». Encore quelques points de plus pour Téhéran.

L’État islamique ne se serait peut-être jamais propagé en Syrie si les États-Unis n’avaient pas publiquement promu le renversement du gouvernement Assad en 2011, après des années d’efforts clandestins de Washington et d’Israël pour affaiblir le régime et promouvoir les divisions sectaires au sein de la Syrie.

Le renversement du régime de Kadhafi en Libye, soutenu par les États-Unis, a grandement contribué à la montée des forces islamistes radicales en Syrie, et a libéré d’importants stocks d’armes et des centaines de combattants endurcis pour répandre leur révolution en Syrie.

Vers la fin de 2011, des États dirigés par les sunnites comme la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar ont commencé à financer et à armer les rebelles islamistes militants en Syrie, y compris Al-Qaïda et même l’État islamique. La guerre qui en a résulté a fait des centaines de milliers de morts parmi les combattants et les civils, déraciné des millions de réfugiés et dévasté des cités antiques.

L’administration Obama s’est avérée tout aussi naïve que l’administration Bush quant à l’efficacité de l’intervention armée. Décrivant les espoirs de la Maison-Blanche selon lesquels le soulèvement de la Libye « se propagerait dans d’autres nations de la région » et alimenterait les mouvements anti-régime en Syrie et en Iran, le Wall Street Journal a rapporté : « La Syrie a été pendant 30 ans l’allié stratégique le plus proche de l’Iran dans la région. Les responsables américains estiment que le défi croissant lancé au régime de M. Assad pourrait motiver les forces démocratiques iraniennes. »

Au lieu de cela, bien sûr, le conflit syrien a poussé les partisans de la ligne dure iranienne à envoyer des unités des Gardiens de la révolution et des forces du Hezbollah pour défendre leur allié. Avec l’aide de la puissance aérienne russe, ils ont inversé la tendance en faveur d’Assad, laissant le régime de Damas intact et largement redevable à Téhéran.

Le gâchis yéménite

Reprenant les allégations de longue date de l’Arabie saoudite, l’administration Trump insiste également sur le fait que l’Iran est un important bailleur de fonds des forces tribales houthi qui ont balayé le nord du Yémen pour prendre le contrôle de la majeure partie du pays au début de 2015. En mars de cette année-là, avec le soutien des États-Unis, une coalition d’États arabes dirigée par les Saoudiens a lancé une campagne militaire contre la terre brûlée pour chasser les Houthis, au nom de la résistance contre l’Iran.

Les bombardements aveugles de la coalition sur des cibles industrielles et d’autres cibles civiles, y compris des écoles et des hôpitaux, ont dévasté une grande partie du pays et détruit l’économie. Son blocus des ports a provoqué une famine massive et déclenché la pire épidémie de choléra au monde.

« Les cyniques peuvent faire valoir que la véritable stratégie de la coalition saoudienne est de compter sur la famine et la maladie pour user le peuple yéménite », a observé l’ancien conseiller de la Maison-Blanche et analyste de la CIA Bruce Riedel. « Les Nations Unies ont qualifié la guerre de pire catastrophe humanitaire du monde… (Cependant) l’Iran est le seul pays gagnant, car il fournit aide et expertise aux Houthis à une infime fraction du coût de l’effort de guerre saoudien, tandis que les ennemis du Golfe de la République islamique dépensent leurs fortunes pour un conflit dans lequel ils se sont lancés sans but ultime ni stratégie. »

Les experts soulignent que Washington a choisi le mauvais allié dans cette confrontation. « Les Houthis sont l’un des rares groupes du Moyen-Orient qui n’ont guère l’intention ou la capacité d’affronter les États-Unis ou Israël », écrit Asher Orkaby, conférencier à Harvard. « Loin d’être aligné sur les extrémistes, le mouvement houthi s’est souvent opposé à l’État islamique… et Al-Qaïda dans la péninsule arabique. C’est l’Arabie Saoudite qui soutient depuis longtemps les groupes islamistes sunnites au Yémen. »

Pour ajouter à l’ironie du sort, les cheikhs paranoïaques de Riyad ont créé la menace même qu’ils ont décidé d’écraser avec leur invasion en 2015. Les liens iraniens avec les Houthis étaient jusqu’alors négligeables. Commentant les années de tentatives visant à les salir comme des pions de l’Iran, l’ambassadeur des États-Unis au Yémen a rapporté dans un câble classifié en 2009, « Le fait que… il n’y a toujours pas de preuves convaincantes de ce lien doit nous forcer à considérer cette allégation avec un certain scepticisme. »

Deux anciens membres du Bureau de la planification des politiques du Département d’État ont récemment confirmé que « la grande majorité de l’arsenal Houthi… a été saisi dans des stocks de l’armée yéménite », non fournis par l’Iran.

Cependant, à mesure que la guerre dévastatrice se poursuit, l’Iran a fourni aux Houthis une formation, des conseils et des munitions terrestres modestes. « L’Iran a exploité, à bon marché, la campagne menée par les Saoudiens, et a ainsi fait du renforcement de l’influence iranienne au Yémen une prophétie saoudienne qui se réalise elle-même », observent-ils.

« En assistant les Saoudiens au Yémen », ajoutent-t-ils, les États-Unis ont… renforcé l’influence iranienne au Yémen, sapé la sécurité saoudienne, rapproché le Yémen de l’effondrement et provoqué davantage de morts, de destructions et de déplacements dans la population yéménite. »

Le Qatar et au-delà

Dans un moment de folie singulière, le président Trump a twitté en juin dernier son soutien à un blocus politique et économique dirigé par les Saoudiens contre le Qatar, un émirat minuscule mais riche en gaz du Golfe. Riyadh est en partie lésé par le parrainage d’Al Jazeera, le radiodiffuseur politiquement dérangeant du Qatar. L’action de Trump a surpris et embarrassé le Pentagone, qui exploite une immense base militaire au Qatar.

L’Iran a rapidement profité de cette dernière gaffe saoudienne. Il a ouvert son espace aérien aux vols qatariens qui étaient interdits de traverser la péninsule arabique. Il a expédié des vivres pour remplacer les fournitures perdues par la fermeture de la frontière saoudienne du Qatar. En remerciement, le Qatar a rétabli des relations diplomatiques complètes avec Téhéran après avoir rappelé son ambassadeur il y a deux ans.

« Ce conflit a poussé le Qatar vers d’autres acteurs cruciaux de la région : l’Iran, la Turquie, la Russie, la Chine », a déclaré Rob Richer, ancien directeur adjoint associé des opérations à la CIA. « Ce sont des joueurs qui ont maintenant beaucoup plus d’influence, car nous diminuons notre influence dans la région. De cette façon, le blocus a en fait sapé tout ce que les Saoudiens et les Émiratis voulaient en poussant les Qatariens dans les bras de ces autres acteurs régionaux. »

Jour après jour, en d’autres termes, les États-Unis et leurs partisans de la région ont semé le désordre par leurs interventions militaires secrètes ou non au Moyen-Orient. Il est tout à fait naturel que l’Iran, qui a longtemps été la cible de Washington et de ses alliés (parfois pour des raisons compréhensibles), tente de saisir les occasions de défendre ses intérêts.

La leçon que nous devrions en tirer, c’est que la lutte contre l’Iran et la promotion des intérêts américains en matière de sécurité exigeront moins d’interventions de l’extérieur, et pas plus d’incursions auto-destructrices dans la région.

Comme l’a récemment observé Renad Mansour, chercheur de Chatham House, tant que les États-Unis n’auront pas surmonté leurs réactions contre-productives face aux craintes obsessionnelles de l’influence iranienne, « les Iranophobes auront raison sur une chose : l’Iran est le joueur le plus intelligent de la région ».

Jonathan Marshall est l’auteur ou le co-auteur de cinq ouvrages sur la sécurité nationale et les relations internationales.

Source : Jonathan Marshall, Consortium News, 05-11-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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