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Au Liban, tout va bien ! Par Richard Labévière

GÉOPOLITIQUE22.février.2020 // Les Crises

Au Liban, tout va bien ! Par Richard Labévière

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Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 03/02/2020

Le moins que l’on puisse dire est que « le deal du siècle », à savoir le « plan de paix israélo-palestinien » proposé par la bande à Donald Trump, constitue une telle imposture – qui cède tout au régime de Tel-Aviv, en flagrante violation de plusieurs centaines de résolutions des Nations unies -, une imposture qui aggrave les conflits en cours, à tel point qu’il serait plus judicieux de parler d’un plan de guerre, sinon d’une « déclaration de guerre » !

En effet, le plan Trump relance la confrontation avec l’Autorité palestinienne de Ramallah, qui annonce « qu’elle coupe les ponts avec Israël et les Etats-Unis » ; cristallise le face à face avec le Hamas et les autres organisations politico-militaires de la Bande de Gaza ; accentue le bras de fer engagé avec l’Iran – principal soutien de la cause palestinienne ; et d’une manière générale, cristallise les relations entre « l’Etat juif », le monde arabo-musulman et tout Etat respectueux de la légalité internationale.

Au Liban voisin, qui n’avait pas besoin de cela, ce plan maléfique ajoute des difficultés supplémentaires à une situation déjà suffisamment critique, complexe, et dangereuse … En effet, le plan Trump – qui fait de la déportation des populations palestiniennes l’une de ses priorités – barre tout espoir de retour des réfugiés sur leur terre natale. Cela dit, le nombre initial de réfugiés palestiniens – qui atteignait 600 000 personnes dans les années 1970 – serait tombé à 400, voire 200 000 aujourd’hui. Mais, avec la charge de plus d’un million de réfugiés syriens, le Liban est, plus que jamais, cantonné dans son rôle historique « d’Etat Tampon », pour reprendre l’expression de Georges Corm.

BANQUES AU CŒUR DE LA « REVOLUTION » !

Depuis la mal nommée « révolution » du 27 octobre dernier, la rue libanaise s’est décantée, sinon fragmentée. Schématiquement, on peut identifier les « 8 marsistes1 » – de gauche – qui ont occupé plusieurs sièges de banques, jugées responsables de la corruption et de la faillite financière du pays – et les « 14 marsistes » – de droite et d’extrême-droite – qui bloquent régulièrement les routes avec des blocs de béton, l’autoroute du nord à Nar el-Karb, la route du sud et d’autres grands axes de circulation, manifestant dans le centre-ville, sous les fenêtres du Sérail pour faire tomber le gouvernement. Parmi ces manifestants, qui cherchent avant tout à exclure le Hezbollah du jeu politique, un noyau dur de militants vient de Tripoli – de la mouvance d’Achraf Rifi, l’ancien chef de la sécurité – ceux ci affichant clairement leur allégeance aux Frères musulmans, au Qatar et à Ankara, allant jusqu’à brandir des drapeaux turcs. D’autres islamistes tripolitains revendiquent, pour leur part, soutiens et financements de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis.

Au coeur des manifestations, l’un de nos reporters de prochetmoyen-orient.ch a même vu des agents de la Société générale de banque au Liban(SGBL), distribuer drapeaux, casquettes et tracts aux manifestants : l’une des grandes banques libanaises au cœur de la « révolution » !!! Du lourd qui, en effet, nous rappelle que les banques et le système bancaire libanais sont au cœur de la crise.

Depuis des années pourtant, on nous vendait et vantait la banque libanaise, sûre, fiable et de confiance parce que n’oeuvrant pas dans le « subprime », pour s’en tenir aux produits financiers les plus classiques. Or, en moins d’un mois, cette belle légende a volé en éclats. Au bord de la faillite, les banques libanaises n’autorisent plus à leurs clients que des retraits hebdomadaires n’excédant pas quelques 200 dollars ! Que s’est-il passé ?

Le système bancaire libanais repose essentiellement sur les dépôts des clients des banques, ces dépôts provenant notamment de la diaspora libanaise, et ce pour une raison très simple : la quasi-impossibilité pour le système bancaire de se refinancer à l’extérieur. Aucune banque au monde ne prête en effet aux banques libanaises. Pourquoi ? Leur « rating2» ne peut dépasser celui du risque souverain libanais – or celui-ci est tellement négatif (le Liban vient d’être abaissé à Caa3 par Moody’s, soit un risque considéré comme ‘élevé’ ; en clair, quelques mois avant un ‘défaut’, ce qui correspond pour un pays à un dépôt de bilan).

Les obligations éventuellement émises par une entité jouissant de ce rating sont qualifiées de « junk bond4», d’« obligation pourrie ». Et pourquoi ce rating ? Parce que la dette publique représente plus de 150% du PNB, parce qu’aux déficits budgétaires s’ajoutent une absence totale d’exportations, un chômage structurel, une corruption non moins structurelle et une instabilité politique chronique.

Confirmation de l’importance des dépôts dans le bilan des banques libanaises : la première banque du pays (Banque Audi) déclare-t-elle ainsi dans ses comptes 2018, un montant de 32 milliards de dollars de dépôts pour seulement…13 milliards de dollars de crédits ! Enfin, facteur aggravant car il faut bien que les banques placent leurs excédents de trésorerie, elles n’ont rien trouvé de mieux à faire que d’investir dans des obligations de l’Etat libanais, qui ne valent pas grand-chose, vue la dette du pays – mais pour lesquelles l’Etat paye un intérêt démesurément supérieur aux taux du marché à la seule fin d’obtenir les liquidités dont il a besoin (de 4% à 7% au-dessus du marché selon les cas !).

Bien-sûr, ce montage permettait, par ailleurs aux banques libanaises d’afficher une embellie de façade. Mais aujourd’hui, suite à un mécanisme qui s’apparente tellement au système de Ponzi (on paye les anciens clients avec l’argent provenant des nouveaux clients), le roi libanais est nu.

Dans ces conditions, la plupart des pays du monde auraient fait faillite ! Mais, au FMI, comme à la Banque mondiale et au Club de Paris, chacun s’accorde à reconnaître que le Liban est en situation de fragilité chronique, mais que ce serait pire si on le laissait tomber… Donc, les bailleurs de fonds continuent d’allonger : Paris I, II, III. « Il faut continuer à emprunter, pour continuer à voler… », lâche avec dérision un expert du système qui ajoute que « le système a continué à tourner avec des rémunérations de dépôts supérieures au marché, afin d’attirer l’argent de nouveaux souscripteurs ».

Et un jour, ça saute ! Les gens ne travaillent plus, n’ont plus de rentrées financières, arrêtent de déposer leur argent et cherchent à retirer leurs fonds. Le système s’assèche. Le gouvernement interdit de sortir des dollars. Comme en 2008 en Grèce, les épargnants trouvent portes closes lorsqu’ils veulent vider leur compte…

Gouverneur de la Banque du Liban depuis le 1er août 1993, l’ultra-libéral Riad Salamé a été le garant, durant toutes ces années, de la libre circulation des capitaux et d’une parité fixe entre la Livre libanaise et le dollar, autrement dit d’une dollarisation totale du système financier libanais. Très en cour à New York et Londres, ce financier qui a fait ses classes chez Merrill Lynch n’a rien, strictement rien à refuser à ses parrains américains.

A ce jour, ses motivations ne sont pas toutes éclaircies. Toujours est-il qu’il est unanimement désigné comme l’un des grands responsables du fiasco financier et politique actuel.

EN ATTENDANT LA DECLARATION MINISTERIELLE

Dans cette tourmente, qui pourrait encore s’aggraver parce que près de la moitié de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté (indice des Nations unies) : hausse des prix, licenciements, salaires divisés par deux, fermetures d’entreprises, détresse sociale d’une partie substantielle de la population qui s’appauvrit. Les manifestations se radicalisent, parce que les gens commencent à avoir faim, à craindre pour leur santé et l’éducation des enfants… Et, bien-sûr parce que les bailleurs de fonds occidentaux, dont les Américains jettent de l’huile sur le feu !

Dans ce contexte des plus scabreux est apparu un mot d’ordre quasiment magique : « un gouvernement de technocrates », étant entendu que les technocrates, contrairement aux « politiques » ne voleraient pas… A voir ! Cela dit, le 27 janvier dernier, le nouveau gouvernement libanais a pris ses fonctions, adoptant un budget de crise, sans pour autant préciser ses intentions. Le Premier ministre Hassan Diab reconnaissant que le pays est dans « une impasse financière, économique et sociale ».

Le nouveau budget prévoit un déficit d’environ 7% du PIB. Mais une semaine après la nomination du gouvernement d’Hassan Diab aucun programme n’a encore été annoncé pour tenter d’éviter la « catastrophe », terme employé par le chef du gouvernement lui-même.

Tout juste nommé, le nouveau ministre des Finances, Ghazi Wazni, a annoncé que son pays cherchait à obtenir entre 4 à 5 milliards de dollars de prêts bonifiés pour financer l’achat de blé, de carburant et de médicaments. Le groupe des « Amis du Liban » qui s’est réuni à Paris en décembre a prévenu que toute aide financière était conditionnée par des réformes pour plus de transparence et pour faire reculer la corruption.

Face aux urgences, le Liban pourrait-il se tourner vers le FMI pour un soutien financier ? La question est débattue parmi les économistes. « Le FMI n’a jamais aidé les pays en voie de développement à créer une économie de production », souligne Albert Dagher, professeur de l’université libanaise ; « lorsqu’il y a un gros problème, le FMI cherche à assurer la viabilité financière de l’État. Mais il ne faut pas que vous dépensiez beaucoup, il faut que vous ayiez un équilibre budgétaire. Je suis de ceux qui ont beaucoup de réserves sur les interventions du FMI. On sait qu’il y a un coût élevé à assumer : une forte réduction du pouvoir d’achat des gens, des gens jetés à la rue, des gens qui perdent leur travail et un taux de croissance qui tombe ».

Dans ces conditions, les Libanais attendent impatiemment – dans les jours qui viennent – une déclaration ministérielle qui devrait fixer une feuille de route plus concrète et, surtout un calendrier de mesures drastiques pour tenter de sortir du cercle vicieux, pour éviter de « continuer à emprunter, de continuer à voler… »

UNE REORIENTATION GEOPOLITIQUE

A l’évidence, l’arrimage économique du Liban au dollar, sa vassalisation politique aux puissances occidentales, au premier rang desquelles les Etats-Unis, ont abouti au désastre actuel. Ainsi il est assez logique de voir poindre la Russie qui propose d’avancer au Pays du Cèdre plusieurs milliards d’euros, par l’intermédiaire de la Syrie. Les autorités de Damas viennent même d’avancer différentes propositions pour la construction d’infrastructures communes : lignes de chemin de fer, autoroutes, et infrastructures portuaires.

Malgré ses difficultés économiques liées aux sanctions américaines, l’Iran prône, lui aussi, un système régional d’intégration économique qui recouvre la région du Croissant fertile : la « Grande Syrie » d’Antoun Saadé. Même l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis ne sont pas en reste et laissent entrevoir des possibilités de financement novatrices pour aider le Liban à sortir d’une crise que personne n’a intérêt à voir tourner à la faillite et à l’implosion politique.

Comme il l’a souligné dans ses dernières interventions publiques, le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah dresse le même constat : celui de la faillite de l’arrimage du Liban aux puissances occidentales. « Un jour ou l’autre, les Etats-Unis finissent par trahir leurs alliés et leur faire payer, d’une manière ou d’une autre, une proximité qui doit impérativement se traduire en espèces sonnantes et trébuchantes. C’est l’incompressible règle », insiste le chef du Hezbollah ; « par conséquent, il est peut être temps de rechercher et de nouer de nouveaux partenariats et alliances en se tournant résolument vers l’Est, c’est-à-dire vers la Russie et la Chine… »

Dans ce contexte, et à plus ou moins long terme, la reconstruction économique de la Syrie va s’engager et produire nombre d’effets importants dans l’ensemble de la sous-région. Russie et Chine seront des partenaires incontournables. L’Inde investit déjà en Syrie massivement dans les secteurs agricoles et l’industrie pharmaceutique. A terme, le Liban sera forcément impacté, d’une manière ou d’une autre. « Et plutôt que d’attendre et de prendre le train en marche, nous aurions intérêt à devancer le mouvement », estime un collaborateur du nouveau ministre des finances Ghazi Wazni ; « une sortie durable de la crise passe certainement par une nouvelle intégration régionale, par des nouveaux partenariats financiers et économiques qui s’émancipent de la tutelle américaine ».

Dans tous les cas de figures, et au-delà des pesanteurs financières, micro et macro-économiques, la sortie de crise libanaise nécessitera des choix politiques, courageux, inédits et assumés. Avant même que ne soient connus les éléments de la prochaine Déclaration ministérielle, avant que les nouveaux ministres ne se soient mis au travail, la presse occidentale, et notamment parisienne a vivement critiqué le nouveau gouvernement libanais en l’accusant d’être un « à la solde du Hezbollah ». C’est tout dire !

Depuis 1860, date de la première intervention militaire française au Liban, depuis la confrontation récurrente des empires britannique et français au Levant et leur remplacement par les Etats-Unis, depuis la création d’Israël en 1948, cette région n’a cessé d’être le terrain de jeu d’intérêts étrangers aux habitants des Cèdres. La hantise des Etats-Unis, d’Israël, de leurs alliés européens et des pays du Golfe, est de voir le petit Liban s’émanciper des anciennes tutelles coloniales, de le voir sortir de sa situation d’Etat tampon et d’accéder à davantage d’indépendance et de souveraineté nationales. L’heure a sonné !

UN CROISSANT FERTILE

On vient de mentionner le « Croissant fertile ». Dans cette perspective, la pertinence du dernier livre de Régina Sneifer – Une Femme dans la tourmente de la Grande Syrie – D’après les mémoires de Juliette Antoun Saadé5 – revêt une actualité certaine. A partir de la philosophie politique d’Antoun Saadé, insistant sur la géographie pour la reconfiguration des peuples et de leurs territoires, il faut certainement reconsidérer l’intégration du Liban dans son biotope régional et international. Face aux provocations et plans tordus de l’équipe Trump, il s’agit d’ouvrir les chantiers d’autres alternatives intégrant les pays de la région : Syrie, Iran et autres.

N’en déplaise au criminel de guerre Netanyahou et à son « Etat juif », c’est certainement en « déconfessionnalisant » les territoires et leurs cadrages constitutionnels, en favorisant la consolidation d’Etat laïcs et sociaux, qu’on peut espérer ramener la paix aux Proche et Moyen-Orient, ou tout au moins travailler à un nouveau système de sécurité collective et de coopération qui contourne les Etats-Unis, le régime de Netanyahou et les dictatures wahhabo-islamistes du Golfe.

Parlant du Liban, le pape Jean-Paul-II le qualifiait de « pays-témoin », parce qu’il est, foncièrement, dialectiquement et « en même temps » en retard et en avance. Il anticipe souvent les mutations économiques, politiques et sociales des pays du Proche/Moyen-Orient et d’ailleurs. Avec amour et humour (essayons) de continuer à dire qu’« au Liban tout va bien ! ».

Du moins espérons, en attendant la prochaine Déclaration ministérielle, que la crise se résorbe progressivement, que les nouveaux responsables aux affaires puissent trancher avec un système endémique de prédation et de corruption qui a fait tellement de mal aux Libanais.

En attendant donc, bonne lecture et à la semaine prochaine.

Richard Labévière
3 février 2020

1 « 8-M » et « 14-M » : les 8 et 14 mars 2005 marquent manifestation et contre-manifestation après l’assassinat de l’ex-Premier ministre Rafic Hariri. Aujourd’hui, et pas en 2005, le camp du 8 mars regroupe de facto, le Hezbollah, le Courant patriotique libre (CPL), le parti national syrien (PSNS) et le parti Baath. Le 14M regroupe depuis 2005, le Courant du Futur (à dominante sunnite), le parti des Forces libanaises (extrême-droite), les Kataëb et le Parti socialiste (druze).
2 « Rating » : notation financière externe ou notation de la dette par une agence de notation financière (les deux plus connues sont américaines), du risque de solvabilité financière de toute entité (entreprise, banque, État ou collectivité publique, nationale ou locale) désireuse de faire appel à l’épargne publique – par exemple, en émettant des obligations.
3 Junk bond, ou « obligation pourrie » en français, est l’appellation familière désignant sur les marchés financiers mondiaux les obligations à haut risque, soit des obligations sont classées comme spéculatives par les agences de notation, et dont la notation financière est bien évidemment inférieure à l’ « investment grade ».
4 Junk bond : obligation pourrie.
5 Régina Sneifer : Une Femme dans la tourmente de la Grande Syrie – D’après les mémoires de Juliette Antoun Saadé. Editions Riveneuve, juillet 2019.

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Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 03/02/2020

https://www.les-crises.fr/au-liban-tout-va-bien-par-richard-labeviere/

Quelques problèmes parmi ceux du Liban

 11 FÉVRIER 2020

Quelques problèmes parmi ceux du Liban

Lebanese Flags by ChamelEian (CC BY-NC-ND 2.0) — ChamelEian, CC-BY

Au Liban, les étapes de la formation du nouveau gouvernement traînent en longueur. Tout se passe comme si la vie quotidienne des Libanais ne virait pas au cauchemar.

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Par Pierre Nassif.

Les étapes de la formation du nouveau gouvernement libanais traînent en longueur. Tout se passe comme si le pays n’était pas au bord du gouffre, que la vie quotidienne des Libanais ne virait pas au cauchemar, que les mesures de sauvegarde pouvaient attendre : ces messieurs-dames s’affairent, pinaillent, commentent et décident de se revoir le lendemain.

LA FORMATION DU NOUVEAU GOUVERNEMENT : UN INTERMINABLE FEUILLETON

Enfin, on y arrive et il n’y a plus moyen de tergiverser : mardi ou mercredi prochain, l’Assemblée votera la confiance, c’est promis.

La Révolution est furieuse et fatiguée aussi. Il y a eu quelques épisodes violents, rejetés aussitôt de tous les bords, tellement il est clair que les Libanais n’en veulent plus, de la violence, eux qui en ont été saturés pendant les longues années de la guerre civile.

En tout cas, ce nouveau gouvernement ne correspond pas aux demandes de la Révolution, même a minima. On se moque de nous.

Pourtant l’équipe ministérielle constituée est de premier ordre, si l’on considère les parcours de ses membres. Pour la plupart d’entre eux, soit ils sont hyper diplômés, soit ils ont exercé de grandes  responsabilités, soit les deux. Six femmes dont une ministre de la Défense, une première dans le monde arabe. Excusez du peu !

Oui, mais ils ne sont pas indépendants des politiques corrompus, tapis dans les coulisses et qui veillent au grain. Ce gouvernement est celui de l’alliance entre le Hezbollah, les présidents de la République et de la Chambre.

Alors, au lieu d’occuper le temps en vous relatant par le menu les péripéties sans intérêt de sa formation, je me propose de vous faire part de certains problèmes de fond qui se posent au Liban, afin que vous compreniez un peu mieux ce pays.

L’ÉTAT CIVIL AU LIBAN

Je suis inscrit dans un registre d’état civil au Liban, dans la circonscription d’Achrafieh, un quartier de Beyrouth. Nous vivions pourtant à Ras-Beyrouth, dans le quartier de Hamra, près de l’église du Rosaire. C’est cependant à Achrafieh que les jours d’élection, mes parents allaient voter.

Y avait-il erreur ? Quelqu’un avait-il oublié de signaler notre changement d’adresse ? Absolument pas.

Le lot habituel des Libanais est d’être inscrit quelque part et de vivre ailleurs. On ne change pas le lieu où on est inscrit. Vous en héritez à la naissance : c’est le lieu où sont inscrits vos parents et non celui où ils vivent. Mes enfants sont nés à Paris et ils sont pourtant inscrits à Achrafieh, dans le registre familial, qui est identifié par le même numéro que le mien, lequel numéro j’ai hérité de mes parents.

Cette règle n’est pas sans conséquences sur la vie des Libanais.

Du fait de l’identité entre le lieu de l’inscription à l’état civil et celui où ils votent, le jour du scrutin, les Libanais retournent au village pour voter. Pourquoi au village ? Parce que l’immense majorité des Libanais est originaire d’un village. Rarissimes sont les personnes inscrites à Beyrouth et qui en sont réellement originaires. Quant aux autres, comme nous, elles y sont inscrites du fait que leur famille est venue d’ailleurs.

Comme dans la plupart des pays, l’urbanisation est massive au Liban. Ce n’est pas moi qui m’en plaindrais et vous ne réussirez pas à me faire dire ou penser que c’était mieux avant. Cependant, les citadins votent en majorité ailleurs que dans leur ville. Ils constituent eux-mêmes l’immense majorité des Libanais.

Cette règle est-elle si gênante ?

Après tout, elle aide chacun à maintenir son ancrage local. Il y a un petit côté charmant à cette manière de demander à toute personne : « Et toi ? D’où viens-tu ? » lors d’une première rencontre. Grâce à cette si anodine entrée en matière, au Liban vous pouvez engager la conversation avec n’importe qui. C’est ce qui se produit d’ailleurs : les bus et les taxis collectifs sont des lieux où l’on bavarde en permanence avec des inconnus.

La contrepartie problématique de cet amusant folklore, c’est que vous voterez forcément pour l’un des chefs de clan de votre région d’origine. Ce clan, vous ne le choisirez même pas librement. Vous en aurez hérité de vos parents et vous voterez donc pour le fils de l’individu pour lequel vos parents votaient, l’héritier du clan, en somme.

C’est grâce à cette anomalie conjuguée de l’état civil et de la loi électorale que le système féodal survit sous le système démocratique. C’est un peu comme si les institutions étaient constituées de couches successives, analogues aux couches géologiques. Vous pouvez les transformer si vous voulez. Peu importe, l’ancien survivra sous le nouveau et rien ne changera jamais, tant que vous n’aurez pas compris les secrets de cette survie.

Ici, c’est le système féodal qui survit. Je vous prie de croire que les conséquences de cette survie sont extrêmement concrètes, car lorsque quelqu’un a des problèmes financiers ou qu’il est ennuyé du fait qu’un de ses enfants ne réussit pas à être employé, il sollicite son député/chef de clan (za3im en libanais) qui lui attribuera quelque prébende ou lui fournira quelque piston.

C’est au moyen de ces prébendes qu’une partie de l’argent volé à l’État par les hommes politiques est redistribuée. Le pillage de l’État permet donc in fine au zo3ama de faire de ses électeurs ses obligés, ce qui lui évite de fatigantes alternances. Le jour du scrutin, il se rappelle aux bons souvenirs de ces obligés, en n’oubliant d’ailleurs pas de leur donner un petit cadeau afin qu’ils renoncent à toute velléité d’indépendance.

À propos du pillage de l’État par les hommes politiques libanais, on ne sait rien de précis, ni sur les sommes en jeu, ni sur les flux qui circulent entre les grands chefs (ministres généralement, ce sont eux qui empochent directement l’argent) et les petits chefs : députés/za3im, financés par ces ministres, faisant d’eux à leurs tours des obligés.

C’est cela, dessiné à grands traits, le clientélisme : le pillage des deniers publics par toute autorité à laquelle l’État confie un budget à dépenser, suivi de la redistribution, au moyen de circuits occultes, d’une partie du produit de ces larcins à la population docile, ce qui la maintient dans cet état de docilité.

Ce pays serait recouvert d’autoroutes, remplis d’hôpitaux, de centrales électriques, d’usines d’incinération de déchets, d’universités, etc. à ne plus savoir qu’en faire, si tout l’argent dépensé par l’État dans ce but n’avait pas tout simplement disparu sans laisser de traces.

LE POIDS DE LA RELIGION AU LIBAN

Il existe une autre anomalie dans mon registre d’état civil au Liban. Il y est inscrit que je suis Grec catholique. Cela signifie chrétien, catholique, de rite grec. Les autorités ne demandent pas aux parents venus déclarer une naissance un certificat de baptême avant d’inscrire cela ou quoi que ce soit d’équivalent si vous n’êtes pas chrétien. Chacun hérite de la confession de ses parents. Mes enfants sont Grecs-catholiques, alors même qu’ils n’ont reçu aucune éducation religieuse et qu’ils ne sont pas baptisés.

Moi-même, je suis athée. Mon appartenance à la communauté grecque catholique, que j’aime bien par ailleurs, est donc parfaitement fictive. Pourtant mon statut personnel, c’est-à-dire les lois qui régissent mon mariage et la manière dont mes enfants se partageront mes biens, si par extraordinaire je leur laissais quoi que ce soit au Liban, est réglé par les textes de ma communauté et non par les lois de la République.

En particulier, du fait que l’Église catholique n’autorise pas le divorce, les couples mariés dans l’un des rites catholiques représentés au Liban ne peuvent pas divorcer dans le pays.

Le système confessionnel qui sévit au Liban est un système de division. Il est construit autour de la répartition des fonctions électorales, gouvernementales et juridiques ainsi que des échelons supérieurs de la fonction publique entre les différentes confessions représentées au Liban. Il n’est pas à l’origine de la guerre civile (1975-1990), mais il l’a considérablement aggravée.

Au cours de cette guerre il y a eu des massacres de chrétiens par des musulmans et inversement, ainsi que des déplacements forcés de population, ayant pour objectif  de vider une région de ses chrétiens, musulmans ou druzes.

Aujourd’hui, la coexistence entre les confessions est redevenue paisible, si ce n’est la menace représentée par l’idéologie du Hezbollah – parti dominant le pays de facto – laquelle soutient l’idéal théocratique chiite, c’est-à-dire le règne du Guide Suprême qui se trouve être au pouvoir en Iran.

La révolution libanaise est décidée à mettre un terme à la division confessionnelle. Elle ne dit pas encore très clairement de quelle manière elle compte procéder, et n’indique la direction à prendre, se contentant pour l’instant de célébrer l’unité retrouvée des Libanais, ce qui n’est pas négligeable.

Dans toutes les manifestations, le seul drapeau brandi est le drapeau libanais. Il est d’ailleurs constamment déployé.

Notre hymne qui commence par : « Nous sommes tous pour la Patrie, pour les hauteurs, pour le drapeau », est constamment chanté. Ce n’est pas un signe de nationalisme étroit, du genre qui exclurait les non-Libanais, à l’instar des formes fascistes de nationalisme. C’est l’expression de la joie dans laquelle sont plongés les Libanais d’avoir découvert que leur identité commune c’est d’appartenir à un pays.

Cette identité les représente infiniment mieux et de manière infiniment plus réelle et authentique que celle d’appartenir à une confession religieuse, laquelle n’a plus beaucoup d’importance, en particulier chez nos jeunes.

Mais le phénomène religieux existe et il continuera à exister. Le religieux imprègne la société libanaise ainsi que l’ensemble des sociétés de la région du monde à laquelle le Liban appartient.

D’ailleurs, en dehors des situations pénibles que la religion catholique impose aux couples qu’elle a unis et qui désirent rompre cette union, la question de la variabilité du statut personnel en fonction de la confession n’est généralement pas perçue comme un problème par les Libanais. Elle le deviendra en raison des situations inextricables que les mariages mixtes de plus en plus nombreux annoncent. Mais ce n’est pas le problème d’aujourd’hui.

Toujours est-il que le remplacement du système confessionnel par un système qui reprendrait les règles de la laïcité à la française ne s’impose pas. Pour ma part, je pense même qu’un tel système n’est ni de nature à exprimer, ni de nature à préserver l’unité retrouvée des Libanais.

Cette forme de laïcité repose sur la tolérance : je respecte les croyances des autres, mais je ne les partage pas. En somme la tolérance affirme la différence et confirme la séparation. Elle ne dit rien sur la communauté de destin. Elle ne représente pas la passion qui habite chaque Libanais pour son pays, passion partagée par une large proportion des Libanais qui vivent aux quatre coins du monde depuis plusieurs générations.

Je tolère mon voisin. Le moyen de faire autrement, puisqu’il est là ? Mais le jour où il s’en ira, bon débarras !

NON, CE N’EST PAS CELA, ÊTRE LIBANAIS

Alors que faire ? Que dire ? Comment reconstruire ce pays dans le respect du bonheur d’avoir retrouvé ce voisin, d’avoir compris qu’il n’est pas un étranger, mais un frère ? Je crois, en tout cas, que c’est cela que nous devons inventer : des institutions qui rendent permanentes cet état d’esprit fraternel, lequel enthousiasme les rues du pays aujourd’hui, ainsi que les réseaux sociaux.

L’idée est que chacun comprenne et apprécie les croyances de l’autre. Chaque croyant est capable de parler de sa croyance dans ce qu’elle a de beau, de profond, d’authentiquement humain, universel, sage, bien et même utile. Il n’en parlera pas sur ce ton pour vous convaincre d’abandonner la vôtre au profit de la sienne. Il en parlera pour vous séduire. À votre tour vous parlerez de vos croyances sur le même ton.

« Voilà bien des idées de quelqu’un qui ne croit en rien », pourriez-vous rétorquer. « Pour nous croyants, c’est une autre histoire. Si j’ai raison, c’est que mon voisin a tort, dans la mesure où il ne croit pas la même chose que moi ».

Logique binaire qui ne correspond en rien aux réalités de la vie. S’il y avait un Dieu, croyez-vous qu’il serait d’accord pour que ses créatures se disputent en son nom ? Ces différentes religions ne sont que des variations sur un même thème. Chacun peut apprécier la mélodie que chante l’autre. C’est sur l’appréciation et non sur la séparation que nous devons reconstruire notre Liban.

CONCLUSION

Vous pourriez attendre de moi que j’indique maintenant les directions qui ont ma préférence, tant en ce qui concerne la loi électorale que la révision du système confessionnel. La Constitution du Liban prévoit l’abolition de ce dernier. Le gouvernement est supposé proposer un plan pour son abolition, dont le Constituant a eu la sagesse de penser qu’elle ne pourrait pas intervenir du jour au lendemain.

La première étape est que ce pays soit doté d’un gouvernement représentatif de la volonté générale. Pour cela, il faut organiser de nouvelles élections à l’Assemblée nationale, après avoir modifié la loi électorale. La rue a l’air de nous orienter vers une loi électorale dans laquelle le Liban serait une circonscription unique. Pourquoi pas ?

En tout cas, le chef du gouvernement nouvellement désigné a annoncé qu’il ne chercherait pas à raccourcir le mandat de l’Assemblée, contrairement à ce qu’il avait promis.

Beau début !

https://www.contrepoints.org/2020/02/11/364082-quelques-problemes-parmi-ceux-du-liban?utm_source=Newsletter+Contrepoints&utm_campaign=a2ba64dbec-Newsletter_auto_Mailchimp&utm_medium=email&utm_term=0_865f2d37b0-a2ba64dbec-114285433&mc_cid=a2ba64dbec&mc_eid=181a0d4636

» La mort de Ghassem Soleimani pourrait bien sonner le début d'une nouvelle "guerre sans fin"

 » La mort de Ghassem Soleimani pourrait bien sonner le début d’une nouvelle « guerre sans fin »INTERNATIONAL04 janvier 2020© MEHDI GHASEMI / ISNA / AFP

IRAK TER REPETITA

La mort de Ghassem Soleimani pourrait bien sonner le début d’une nouvelle « guerre sans fin »

Au lendemain de l’assassinat du général iranien Ghassem Soleimani par une frappe américaine en Irak, les tensions sont vives entre les Etats-Unis et l’Iran. Les obsèques du général iranien se sont déroulées ce samedi à Bagdad. Une nouvelle frappe américaine a visé le 4 janvier les soutiens de l’Iran en Irak. Ce raid a visé un convoi du Hachd al-Chaabi.AJOUTER AU CLASSEURLECTURE ZEN740Avec Ardavan Amir-Aslani

L’année 2020 commence sous les plus mauvais auspices pour le Moyen-Orient. Dans la nuit du 2 au 3 janvier, des tirs de drone américains ont frappé, non loin de l’aéroport international de Bagdad, un convoi composé de membres de la milice paramilitaire pro-iranienne Hachd Al-Chaabi et de plusieurs « personnalités ». Parmi elles se trouvait le général iranien Ghassem Soleimani, commandant en chef de la force Al-Qods (l’unité d’élite des Gardiens de la Révolution), très populaire en Iran et considéré comme le fer-de-lance de la politique étrangère iranienne au Moyen-Orient, ainsi que son lieutenant irakien et chef de la milice, Abou Mehdi Al-Mouhandis. 

Cette frappe spectaculaire survient après une semaine d’incidents quotidiens entre les Etats-Unis et l’Iran qui se jouent en Irak, zone-tampon prise au piège d’une lutte d’influence de plus en plus agressive entre les deux belligérants. Vendredi 27 décembre, des tirs de roquette ont visé une base américaine dans le nord de l’Irak, tuant un sous-traitant américain. Deux jours après, les Américains opéraient des raids contre les Brigades du Hezbollah en Irak et en Syrie. En réaction, mardi 31 décembre, des milliers de membres des Hachd Al-Chaabi ont pris d’assaut l’ambassade américaine de Bagdad, pourtant située dans la zone verte et réputée la plus sécurisée au monde, sans que les forces irakiennes censées la garder ne se soient interposées.

L’évènement a non seulement humilié les Etats-Unis, mais surtout rappelé de douloureux précédents à Washington, l’attaque de l’ambassade américaine à Téhéran en 1979, et à Benghazi en 2012.  Il a surtout entamé la confiance des Etats-Unis envers leur allié irakien : Donald Trump s’est ainsi rapidement entretenu au téléphone avec le Premier Ministre irakien Adel Abdel-Mahdi, lui rappelant l’impératif de sécuriser la chancellerie américaine. Mais la passe d’armes s’est surtout jouée sur Twitter avec le Guide Suprême Ali Khamenei, selon un mode observé de façon récurrente depuis mai 2018 : le président américain menaçant l’Iran de lui faire « payer le prix fort » après l’assaut de l’ambassade, tandis que l’ayatollah niait toute implication de son pays dans ces attaques, imputant l’escalade des violences à l’agressivité des Etats-Unis et rappelant qu’il réagirait à toute attaque sur son territoire. 

Cependant, avec l’assassinat de Ghassem Soleimani, le jeu de dupes vient sans doute de franchir un point de non-retour. Mis en place en 48h par le Pentagone sur ordre du président américain – sans doute poussé par son état-major – l’évènement prouve que les faucons de l’administration Trump ont repris la main sur le dossier iranien, ajoutant désormais aux sanctions économiques la possibilité de représailles militaires de grande ampleur. L’élimination du puissant général iranien, cible de longue date du Pentagone après avoir été pourtant allié de circonstance contre les talibans lors de l’invasion de l’Afghanistan en 2001, et négociateur du premier gouvernement intérimaire d’Irak en 2003, restait une option systématiquement rejetée par les prédécesseurs de Donald Trump. Barack Obama, mais également Georges W. Bush, craignaient en effet de déclencher une nouvelle « guerre sans fin ». 

Bien que le Pentagone ait présenté l’attaque de l’aéroport de Bagdad comme un moyen de « prévenir de futures attaques iraniennes », l’annonce du décès de Ghassem Soleimani résonne aujourd’hui comme une terrible menace sur l’équilibre déjà précaire du Moyen-Orient et du Golfe Persique. 

Etrange et imprévisible Donald Trump, qui entre dans une année de campagne électorale et avait fait de l’arrêt de ces « guerres sans fin » l’un de ses principaux arguments, et qui pourtant publie sur son compte Twitter un simple drapeau américain en réaction à l’attaque qu’il a commanditée.  Aux Etats-Unis, les critiques pleuvent déjà face à ce « bâton de dynamite jetée dans une poudrière », selon l’expression de l’ancien vice-président Joe Biden, candidat à l’investiture démocrate. Le bellicisme radical de Donald Trump risque bel et bien de faire basculer une région entière du globe dans le chaos et d’entraîner une nouvelle fois les Américains dans une guerre aux interminables conséquences. 

Pour le régime iranien, la mort de Ghassem Soleimani, « fils spirituel » de l’ayatollah Ali Khamenei au sens politique aigu et maître d’oeuvre des opérations extérieures de la République islamique depuis ces vingt dernières années, constitue une perte considérable. Seuls les conservateurs doivent voir dans la mort du « martyr » l’occasion inespérée d’écarter définitivement les solutions diplomatiques des réformateurs et de servir leurs intérêts. Les appels à la vengeance émanant du Guide Suprême, mais aussi du président Rohani, laissent peu de doute quant aux intentions de l’Iran. Le ministre des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, après avoir dénoncé « l’escalade extrêmement dangereuse et imprudente des Etats-Unis », a finalement résumé l’enjeu en termes limpides : les Américains « porteront la responsabilité de toutes les conséquences de leur aventurisme renégat ». Et celles-ci pourraient se manifester plus tôt qu’ils ne l’imaginent. 

Au lendemain de l’assassinat de l’emblématique général iranien, le monde attend en tremblant la riposte de Téhéran. Celle-ci ne se manifestera évidemment pas par une attaque frontale contre les Etats-Unis. Fidèle à sa stratégie de la « guerre par procuration », l’Iran pourrait en revanche mettre l’Irak à feu et à sang, comme le craignent déjà certains analystes. Le fait est que du point de vue américain comme iranien, l’Irak n’apparaît plus comme un allié fiable. Côté américain, la montée en puissance des pro-iraniens et l’absence de réaction du gouvernement irakien face à l’attaque de l’ambassade américaine l’ont prouvé. Côté iranien, la divulgation des informations concernant la venue de Ghassem Soleimani à Bagdad, qui ont mené à son assassinat, entraînera sans doute une purge au sein des soutiens irakiens de l’Iran. 

En outre, en évoquant « les nations libres de la région », le président iranien Hassan Rohani a rappelé à dessein ce qui constitue depuis très longtemps la principale faiblesse des Etats-Unis au Moyen-Orient : un anti-impérialisme de plus en plus radical, une haine contre « l’envahisseur » venu non pas apporter la liberté et la démocratie, mais exploiter les ressources et les peuples. Il n’est pas invraisemblable de penser que l’Iran dispose désormais des circonstances favorables pour faire de l’Irak un allié utile contre un « ennemi commun », contre lequel il ne sera guère difficile d’attiser la haine. Par la voix de son Premier ministre, l’Irak a d’ailleurs immédiatement estimé que le raid américain était une « agression » qui allait « déclencher une guerre dévastatrice ». La présence des 5200 soldats américains stationnés dans le pays est d’ores et déjà remise en cause… Mais pour l’heure, le grand perdant de cette semaine de violences reste l’Irak. Tout porte à croire qu’il deviendra pour de bon le champ de bataille d’un règlement de comptes, ce qu’il cherchait à tout prix à éviter, et continuera malheureusement à vivre en état de guerre permanente. Les commentaires de cet article sont à lire ci-aprèsLe sujet vous intéresse ?Mots-clés :

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Quadrature libanaise : Le risque d’un coup d’état ! Par Richard Labévière

19.décembre.2019 // Les Crises

Quadrature libanaise : Le risque d’un coup d’état ! Par Richard Labévière

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Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 25-11-2019

Curieuse époque : on est passé des « réseaux sociaux », autrement dit « réseaux numériques », aux « médias sociaux », paroxysme de novlanguequi signifie tout simplement le contraire de ce qui est prétendument avancé. Toujours est-il que les « médias sociaux » s’imposent désormais comme des vecteurs dominants d’influence, de propagande et de désinformation, tandis que se lèvent toutes les croisades improbables pour lutter contre les « Fake News », comme si l’erreur et l’idéologie commençaient une nouvelle existence… La belle affaire !

Et ces « évolutions » à marche forcée sont d’autant plus démonstratrices qu’elles prétendent donner sens aux révoltes internationales, qui de Santiago à Beyrouth, en passant par Haïti, Bagdad, La Paz, Paris ou Téhéran, ramènent à la question sociale, profondément sociale.

Mardi dernier, il fallait voir la jubilation de la bande de bobos, qui refait quotidiennement le monde en « 28 Minutes » pour Arte : mettre en accusation « le régime des mollahs », sans aucune espèce de nuance informative, sinon critique. Pensez : Internet a été coupé ! C’est bien la preuve qu’il se passe les choses les plus horribles dans ce pays, conformément aux affirmations de Human Right WatchAmnesty International et d’autres… A une époque pas si lointaine, Arte avait au moins la décence d’inviter de vrais experts comme Bernard Hourcade ou François Nicoullaud. Désormais, la chaîne franco-allemande s’en tient à donner la parole à des opposants déclarés – clairement militants – dont l’unique légitimité est d’être d’origine iranienne. Être ou ne pas être ? reste une question, mais certainement pas l’infaillible marqueur d’une honnêteté journalistique minimale !

La jubilation d’Arte était d’autant plus complète qu’il s’agissait d’énumérer, avec la plus grande admiration, des révoltes qualifiées d’« anti-iraniennes », de Bagdad à Beyrouth jusqu’à l’apothéose finale des émeutes de Téhéran : « l’arc chi’ite a été secoué… Son avenir est durablement compromis… ». Et dans cette affirmation sans contre-champ, servie comme la plus incontestable des analyses géopolitiques, le Liban tient une place particulière, sinon centrale. En effet, c’est par le Liban – si cher à la France éternelle – que viendrait le salut. Mais quel salut ?

DES INCENDIES AUX NOUVELLES TAXES

A la mi-octobre, plus d’une centaine d’incendies ont ravagé des centaines d’hectares de forêts et de cultures, ainsi que plusieurs zones d’habitation dans le Chouf – massif d’Iqlim al-Kharroub – et au sud de Beyrouth dans la région de Damour, le feu s’étant approché dangereusement de l’Université Rafic Hariri et de l’école du Carmel Saint-Joseph qui ont dû être évacuées. Plusieurs victimes ont été déplorées. Colère de la population : les quelques hélicoptères équipés de réservoirs anti-feu sont restés cloués au sol, la maintenance des appareils n’ayant pu être assurée. Pourtant régulièrement versés, les fonds publics destinés à l’entretien de ce dispositif ont disparu sans laisser de trace.

Ajouté à la crise des ordures non ramassées depuis plusieurs années, aux coupures régulières et croissantes d’électricité, à l’augmentation des coûts de la santé et de l’éducation, un nouveau scandale a exacerbé les tensions : la disparition des allocations de la Banque de l’Habitat, destinées à favoriser l’accès à la propriété des foyers les plus défavorisés. Ambiance !

Dans ce contexte des plus volatiles, le ministère des Télécommunications annonce la création d’une nouvelle taxe ciblant les utilisateurs de téléphonie gratuite du type « WhatsApp ». Brillante idée : sachant que la population libanaise compte environ 4,5 millions d’habitants pour une diaspora qui en dénombre plus de 15 millions et que les Libanais passent leur temps, accrochés à leur téléphone comme un sport national, cette décision a, bien évidemment mis le feu aux poudres !

Cet empilement de difficultés sociales quotidiennes et de ressentiments exacerbés s’est traduit par une spectaculaire mobilisation populaire (la plus importante depuis la fin de la Guerre civile 1975/1990) dans les rues de Beyrouth, depuis le 17 octobre. Les manifestants – des jeunes de toutes confessions (beaucoup de femmes des quartiers populaires), mais aussi des membres des classes moyennes de tous âges – se sont installés sous des tentes à proximité du Sérail et du Parlement, dénonçant la corruption de l’ensemble de la classe politique, appelant à un « changement radical de système » (institutionnel, sinon constitutionnel s’entend) et à la fin du clivage confessionnel, les noms des grands profiteurs étant publiquement conspués.

Au-delà de cette première phase d’une « mobilisation affective/réactive existentielle », qu’on peut qualifier de « mouvement social » classique, similaire à ce qui s’est passé au Chili, en Haïti, en Irak, en Indonésie, en Haïti et ailleurs, les jours qui ont suivi ont vu une transformation du mécontentement en une deuxième séquence plus « politique » : démission du Premier ministre Rafic Hariri et dissolution du gouvernement. A partir de là, le mouvement s’est centré sur le mandat du président Aoun et son alliance avec le Hezbollah. A partir des trois premières années de son mandat, on a voulu faire porter au général la responsabilité de plus de trente ans de corruption et de gestion d’une économie de rente « dollarisée » sous tutelle de Washington.

LES « AIDES » AMERICAINES

Dans ce contexte, quatre évolutions retiennent l’attention : 1) il y a six mois les pays européens critiquaient Donald Trump pour avoir déchiré un accord sur le nucléaire iranien jugé conforme à la sécurité du Vieux continent. Aujourd’hui, les mêmes accusent Téhéran de ne plus respecter ce même accord. C’est un comble ! ; 2) En Irak, la lecture des manifestations populaires est essentiellement qualifiée de révolte contre le « pouvoir allié de Téhéran », voire comme un « mouvement anti-iranien » ; 3) la presse libanaise du « 14 mars » (anti-gouvernementale, dont le quotidien francophone L’Orient-le-Jour) accuse essentiellement le Hezbollah chi’ite – qualifié de « relais de Téhéran » – d’être à l’origine de la crise actuelle ; 4), enfin, en Iran même, Washington se réjouit publiquement des manifestations se multipliant pour protester contre la cherté de la vie, consécutive à la prorogation des sanctions économiques.

Si la compréhension des révoltes libanaises ne peut se réduire à la seule manipulation américaine, de nombreux observateurs témoignent avoir identifié, au cœur des rassemblements, des distributions massives de parapluies, drapeaux et tracts aux couleurs du Pays du Cèdre, ainsi que des camions diffuseurs de Wifi au service des protestataires, reproduisant ainsi les vieilles méthodes des « ONGs », en première ligne durant les anciennes « révolutions de couleurs »1.

Des représentants de l’ambassade des Etats-Unis ont été formellement identifiés au sein de ces dispositifs, de même qu’auprès des « envoyés spéciaux » des chaînes de télévision du « 14 mars » (droite et extrême-droite) – MTVLBC et Al-Jadid – favorables au renversement du gouvernement actuel. Vieille histoire…

Le 8 juin 2010, devant une commission du Sénat, Jeffrey D. Feltman, alors assistant de la Secrétaire d’Etat américaine, responsable des affaires du Proche-Orient et Daniel Benjamin, coordinateur de la lutte anti-terroriste, concluaient ainsi leur intervention : « les Etats-Unis continuent à prendre très au sérieux les menaces que le Hezbollah fait peser sur les Etats-Unis, le Liban, Israël et l’ensemble de la région. Nous avons déployé de grands efforts diplomatiques et une aide matérielle pour réduire cette menace… ». Ils détaillent l’aide directe apportée par les Etats-Unis aux organisations libanaises qui luttent contre le Hezbollah : « les Etats-Unis fournissent une assistance et un appui à tous ceux qui, au Liban, travaillent pour créer des alternatives à l’extrémisme et réduire l’influence du Hezbollah auprès de la jeunesse. (…) A travers l’USAID et la Middle East Partnership Initiative(MEPI), nous avons contribué depuis 2006 à hauteur de plus de 500 millions de dollars à cet effort. Cette assistance substantielle représente l’une des facettes de notre soutien inaltérable au peuple libanais et à l’instauration d’un Liban fort, souverain, stable et démocratique. Depuis 2006, notre aide totale au Liban a dépassé le milliard de dollars. Si nous laissions tomber les millions de Libanais qui veulent un Etat représentant les aspirations de tous les Libanais, nous créerions les conditions par lesquelles le Hezbollah pourrait remplir le vide et devenir encore plus fort ».

A l’époque, dans le quotidien libanais Al-Safir du 29 juin, Nabil Haitam affirmait qu’une liste de 700 noms de personnes et d’organisations ayant bénéficié de l’aide américaine circulait, et que certains avaient reçu des sommes comprises entre 100 000 et 2 millions de dollars. Le journaliste s’interrogeait : « quelles clauses du code pénal ces groupes ou personnes ont-ils violées ? Est-ce que contacter ou agir avec un Etat étranger, et travailler avec cet Etat en échange d’argent à une campagne visant l’une des composantes de la société libanaise – une campagne qui pourrait avoir déstabilisé la société -, est légal ? ».

JEFFREY FELTMAN REMET LE COUVERT

Le 19 novembre dernier, Jeffrey Feltman – qui fut ambassadeur des Etats-Unis au Liban du 20 août 2004 au 1er août 2008 – intervient devant la Brookings Institution. Il confirme l’aide apportée à l’armée libanaise et la constitution d’un front anti-Hezbollah. Morceaux choisis cités longuement, puisque tellement édifiants en termes d’ingérence :

« Les résultats des manifestations pourraient affecter les intérêts américains de manière positive ou négative. Le Liban – un pays minuscule – affecte les intérêts américains de manière considérable. Le plus évident est la projection par l’Iran de son rôle régional pervers dans le cadre d’une de ses plus grandes réussites : l’organisation terroriste du Hezbollah avec ses capacités avancées pour menacer Israël et d’autres alliés des États-Unis (…) La stabilité générale du Liban est dans notre intérêt ».

Il se réjouit des manifestations actuelles : « aussi frustrant, nécessaire et compliqué que puisse être le Liban, nous devons jouer le jeu à long terme et ne pas permettre à l’Iran, à la Syrie, à la Chine ou à la Russie d’exploiter notre absence. Les manifestations en cours au Liban coïncident heureusement avec les intérêts américains ».

Plus loin Jeffrey Feltman confirme les efforts américains pour gagner l’armée libanaise : « pendant des années, les États-Unis ont tenté d’inciter les Libanais à se rendre compte que le Hezbollah et ses roquettes constituaient un danger de guerre avec Israël plutôt que de fournir une protection contre Israël. La réaction rhétorique et physique du Hezbollah aux manifestations en cours, risque de réveiller davantage de Libanais, y compris les Chi’ites, réaction indispensable pour miner la popularité du Hezbollah, face à cette triste réalité. Les manifestations en cours sapent également de manière constructive le partenariat entre le Hezbollah et le Courant patriotique libre (CPL) du président Aoun et de son gendre, le ministre des Affaires étrangères Gibran Bassil (…). Nous devons penser à plus long terme. En général, les officiers des forces armées libanaises, qui protègent leur indépendance, savent à quel point les capacités et le professionnalisme de l’armée se sont améliorés grâce à une formation et à un équipement moderne fourni par les États-Unis. Le public libanais commence, aussi à le reconnaître ».

Sur le plan économique, Jeffrey Feltman engage les autorités libanaises à une poursuite de la privatisation, à une meilleure intégration de l’économie du pays dans les mécanismes internationaux de l’ultra-libéralisme : « une économie libanaise dysfonctionnelle pourrait forcer un changement de direction. Bien que les manifestations se soient concentrées sur les problèmes immédiats d’emploi, de déchets et de services, elles se déroulent dans le contexte d’une crise financière imminente. Avec l’un des ratios dette/PIB parmi les plus élevés au monde – dépassant les 150% – le Liban est depuis longtemps au bord d’un désastre financier. La capacité du système bancaire à mettre en œuvre une ingénierie financière intelligente pour empêcher une chute rapide de la falaise semble avoir fait son temps. Avec le resserrement des restrictions de visas pour l’Europe et les États-Unis et la diminution des possibilités d’emploi dans les États du Golfe, le débouché traditionnel des jeunes Libanais – les emplois (et éventuellement l’émigration) à l’étranger – a perdu son pouvoir de dégager de grandes quantités de fonds étrangers à destination de l’économie libanaise. Mais le vrai problème est la stagnation économique persistante. La dette peut être gérée dans un environnement de croissance économique. Le PIB du Liban, même avant les manifestations actuelles, ne devait augmenter que de 0,02% cette année en termes réels. La privatisation des actifs de l’État – télécommunications, électricité – pourrait générer des revenus si l’on pouvait faire confiance aux programmes de privatisation et améliorer les services à long terme. Et une gouvernance crédible et transparente, où le bien public plutôt que l’intérêt personnel motive le leadership politique, peut certainement contribuer à des améliorations économiques. Une différence significative proviendrait des nouveaux investissements et du retour des touristes, des entreprises et des dépôts financiers du Golfe arabe (…). Plus précisément, les investisseurs et les touristes ne reviendront pas en nombre suffisant tant que le Hezbollah pourra, sur un coup de tête, entraîner le Liban dans la guerre, sans référence à l’opinion publique ou au contrôle du gouvernement ».

Il estime que la fin de l’année 2019 « constitue un tournant pour le Liban » dont « les Etats-Unis peuvent influencer le résultat » : « mais comme nos intérêts nationaux et ceux de nos alliés régionaux seront affectés par ce qui se passe au Liban, nous avons la responsabilité de clarifier nos propres vues par notre action et par nos paroles. Les Libanais méritent de comprendre pleinement quelles sont les implications et le soutien économique ; qu’ils dépendent du choix des Libanais eux-mêmes, y compris de la composition du prochain gouvernement du Liban. Oui, nous sommes prêts à défendre le Liban, mais avec la population libanaise. Si le gouvernement libanais aborde enfin les questions de gouvernance et de responsabilité, la communauté internationale peut y répondre ; si le gouvernement renoue avec son tropisme habituel, nous ne serons pas en mesure de mobiliser un soutien économique suffisant pour éviter l’effondrement ».

Il ajoute : « avec les manifestants appelant à un gouvernement technocratique plutôt que politique, nos messages publics peuvent mettre en exergue l’attente d’un nouveau gouvernement libanais. Si celui-ci recherche un soutien international, il devrait effectivement et immédiatement répondre aux aspirations du peuple libanais au sujet de la réforme. Bien que ces décisions leur appartiennent, les Libanais, qui ont longtemps vécu avec complaisance dans la contradiction de l’auto-identification à l’Occident tout en hébergeant une filiale terroriste iranienne, doivent comprendre les implications de la voie qu’ils ont choisie. Lors des précédentes crises financières au Liban, les États arabes du Golfe ont transféré temporairement leurs dépôts en devises à la Banque centrale libanaise afin de constituer des réserves ; cela pourrait être répété. Les États-Unis, ainsi que la France et d’autres pays, peuvent favoriser des décisions, avec les institutions financières internationales, en faveur d’un appui au Liban ».

Ultime avertissement : « avec les bonnes personnes et les bonnes politiques en place, un nouveau gouvernement libanais pourrait enfin mettre en œuvre les réformes susceptibles de déclencher la libération d’un programme d’assistance reformulé de 11 milliards de dollars annoncé lors d’une conférence internationale à Paris en 2018. Ces mesures donneraient aux responsables libanais un bref répit, alors qu’ils promulguent des réformes – promises depuis longtemps qui n’ont jamais été mises en œuvre et qui sont maintenant exigées par la population – pour assainir durablement les finances du Liban et promouvoir la croissance économique. Mais compte tenu des efforts déployés, il incombe aux autorités libanaises de surmonter le scepticisme national et international en choisissant des visages et des politiques crédibles pour le prochain gouvernement. La poursuite du copinage, de la corruption et de la complicité avec le Hezbollah mènera toujours vers le bas, tandis que la réforme, la responsabilité, la transparence et le recours aux institutions nationales, sans le Hezbollah, peuvent attirer le soutien nécessaire pour mener à un meilleur avenir, avec l’aide des États-Unis et d’autres ». Fin de citation, sans commentaire.

COUP D’ETAT VIRTUEL

Depuis la 15ème édition de la Conférence sur la sécurité – organisée par l’IISS (International Institute for Strategic Studies de Londres), le 23 novembre à Manama, la capitale de Bahreïn -, le général Maroun Hitti (ancien responsable de la logistique de l’armée libanaise, actuellement conseiller militaire de l’ex-Premier ministre Saad Hariri), a expliqué que l’armée libanaise s’organise depuis plus de six mois dans la perspective d’un affrontement direct avec le Hezbollah. Après avoir longuement expliqué que le Liban partage les valeurs et « le mode de vie occidental », le général libanais a clairement laissé entendre qu’un véritable coup de force, sinon un coup d’Etat était en préparation afin de « réduire l’influence de l’organisation politico-militaire chi’ite » et l’influence de l’Iran sur le Pays du Cèdre… ».

Durant la même réunion, la ministre française des Armées Florence Parly s’est doublement inquiétée d’un « désengagement progressif et délibéré des Etats-Unis au Moyen-Orient » et d’une relative faiblesse de l’administration Trump face à l’Iran. « Quand l’attaque de navires est restée sans réponse, le drone a été abattu. Lorsque cela est resté à son tour sans réponse, d’importantes installations pétrolières ont été bombardées. Où est-ce que cela s’arrête ? Où sont les stabilisateurs ? », s’est-elle interrogée. Elle s’est faite vertement recadrée par le général Kenneth McKenzie, chef du commandement central américain : « je ne suis pas d’accord avec cette théorie de l’abandon ou de la fuite ». Selon lui, la région « n’est probablement pas la plus grande priorité mondiale » mais elle « reste très importante pour les Etats-Unis ».

Les Etats-Unis comptent toujours quelque 60.000 soldats dans la région, y compris à Bahreïn, siège de la Vème Flotte. La base américaine d’Al-Oudeid au Qatar est la plus grande du Moyen-Orient. S’exprimant lui aussi à la conférence de Manama, le ministre des Affaires étrangères d’Arabie saoudite, Adel al-Jubeir, a estimé, pour sa part, que les Etats-Unis restaient « un allié très fiable ».

En conclusion de son intervention, Florence Parly a tenu à souligner que « notre politique se distingue de la politique américaine de ‘plus de pression maximale’ », faisant ainsi référence aux sanctions économiques croissantes de Washington contre Téhéran. Dire tout, son contraire et « en même temps »…

Considérant que notre pays ne pouvait pas rester les bras croisés, le sherpa du président Macron – Emmanuel Bonne, qui a été ambassadeur de France à Beyrouth – a envoyé à Beyrouth, la semaine dernière, Christophe Farnaud – le nouveau patron de la direction Afrique du nord/Moyen-Orient – ANMO – afin de faire le tour des popotes pour revenir sur Paris avec une vision plus claire des événements.

Le camp du « 8 mars » et plusieurs ONGs indépendantes ont dénoncé l’« ingérence française », organisant une manifestation devant l’ambassade de France pour réclamer la libération immédiate de Georges Ibrahim Abdallah, militant libanais pro-palestinien ayant purgé une longue peine de prison en France, mais toujours maintenu en détention à la demande des autorités américaines et israéliennes. Même l’ancien patron de la DST – Yves Bonnet – s’est prononcé pour sa libération. C’est dire ! La presse favorable au « 8 mars » a, largement relayé l’accusation d’un plan fomenté par Washington et Paris afin d’appuyer la « révolution » du « 14 mars » pour la formation d’un nouveau « gouvernement de technocrates », visant principalement à exclure tous ministres politiques, dont prioritairement ceux du Hezbollah.

L’AVENIR DE TOUS LES DANGERS

Malgré les dernières journées de protestation, qui ont vu encore une importante mobilisation et des blocages ponctuels de routes, il semble que le mouvement s’estompe. A voir… Par ailleurs, le général Joseph Aoun – le chef de l’armée – qui jusqu’à maintenant avait « laissé faire la rue », essuyant des critiques appuyées de la présidence de la République, a dû sortir de son silence pour dire clairement qu’il s’efforcerait de « rétablir l’ordre et la circulation ». Ce dernier est accusé d’être un pion de Washington qui lui aurait promis un « futur destin national », voire la présidence de la République.

Au Liban, le blocage des routes reste une affaire très « traumatique », puisque c’est par ce moyen que les différentes milices armées avaient fait basculer le pays dans une guerre civile qui a duré quinze longues années. A l’évidence, les Libanais n’ont pas envie de remettre le couvert et la dernière intervention du président Michel Aoun semble avoir calmé le jeu. Cela dit, la formation d’un nouveau gouvernement prendra du temps, d’autant que Saad Hariri, l’éternel PM démissionnaire (qui ne démissionne jamais), a répété « qu’il reviendrait sur son grand cheval blanc », alors que dans le même temps, il pousse – lui aussi – ses partisans à couper les routes…

Comme l’affirme avec force, depuis des années, l’historien Georges Corm – qui a été ministre intègre de l’Economie -, les réponses à la crise actuelle ne peuvent se contenter de « replâtrages politiques de surface », mais appellent une « vraie rupture avec l’actuel système confessionnel », responsable de toutes les corruptions et la mise sur pied rapide « d’une véritable économie de production ». Cette rupture doit impérativement passer par un « changement institutionnel profond », sinon une « nouvelle constitution », qui permettrait de changer la loi électorale afin de pouvoir désigner députés et président de la République au suffrage universel.

La route est longue ! « Dans l’immédiat, il n’y aura pas de gouvernement, cette situation confuse et dangereuse pouvant s’éterniser durant plusieurs mois », explique un diplomate européen en poste à Beyrouth, « les gens vont continuer à subir toutes les difficultés de la vie quotidienne, tandis que les pressions financières américaines vont redoubler. A l’heure d’aujourd’hui, on ne peut quasiment plus retirer d’argent dans la plupart des banques du pays. Extrêmement volatile, la situation intérieure libanaise va perdurer dans une confusion extrême, tandis que les pressions américaines et européennes vont s’accentuer sur l’Iran. Maintenant, nous entrons dans l’avenir de tous les dangers, y compris les plus irréversibles ».

A suivre comme le lait sur le feu… puisque les partisans d’un coup d’Etat au Liban n’hésitent pas – désormais – à s’afficher sans complexe et à visage découvert, revendiquant le soutien des Etats-Unis et des pays européens, dont la France… Quelle tristesse !

Bonne lecture malgré tout et à la semaine prochaine.

Richard Labévière
25 novembre 2019

1 Les révolutions de couleurs ou révolutions des fleurs désignent une série de soulèvements populaires, soutenus par l’Occident, ayant causé pour certains des changements de gouvernement entre 2003 et 2006 en Eurasie et au Moyen-Orient : la révolution des Roses en Géorgie en 2003, la révolution orange en Ukraine en 2004, la révolution des Tulipes au Kirghizistan, la révolution en jean en Biélorussie et la révolution du Cèdre au Liban en 2005. Le livre de Gene Sharp – De la Dictature à la Démocratie -, véritable manuel de ces révolutions de couleurs a beaucoup circulé au Liban.

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Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 25-11-2019

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Le secret derrière les démissions au Liban

Le secret derrière les démissions au Liban

RÉSEAU VOLTAIRE | 13 NOVEMBRE 2019 ESPAÑOLITALIANO

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Au début de la révolte libanaise d’octobre 2019, les chrétiens des Forces libanaises de Samir Geagea (photo) et des Phalanges de la famille Gemayel [1] ont organisé les premiers barrages.

Les cadres de ces deux organisations avaient été informés par le roi Abdallah II de Jordanie que, Jared Kushner, conseiller spécial du président Donald Trump, a proposé au Premier ministre (sunnite) Saad Hariri de naturaliser libanais non seulement les Palestiniens réfugiés en Syrie, mais aussi les Palestiniens de Cisjordanie. Cette naturalisation est la clé du « Deal du siècle » annoncé par la Maison-Blanche il y a plus d’un an et constamment reporté. Elle ferait basculer l’équilibre démographique du Liban au détriment des chrétiens et des chiites, ce qui a ravivé les peurs de la guerre civile (1975-90).

Samir Geagea et les cadres des Forces libanaises ont été les premiers députés libanais à démissionner au début de la crise. Il ont invité toute la classe politique à suivre leur exemple, particulièrement le Premier ministre Saad Hariri. Celui-ci a alors également démissionné, mais sans en informer préalablement ni ses alliés chrétiens du Courant patriotique libre (président Michel Aoun), ni ses alliés chiites du Hezbollah [2].

Si le secrétaire d’État US, Mike Pompeo, appelle au calme, d’autres forces US sont impliquées dans le tumulte actuel.

Dans un article rédigé pour la Brookings Instition de Doha, Jeffrey Feltman (ancien ambassadeur US à Beyrouth, puis adjoint de la secrétaire d’État Hillary Clinton, et enfin n°2 de l’Onu) avait dénoncé la pire coalition pour un « Américain » : le Hezbollah et la Maison-Blanche (sic) [3]. Il avait déploré la suspension de l’aide US à l’armée libanaise et avait appelé à demi-mots à un coup d’État militaire en faveur du général Joseph Aoun.

Des agitateurs du Canvas (spécialistes des « révolutions colorées » formés par Gene Sharp) de Doha ont été identifiés durant les manifestations libanaises [4].

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[1] Les Phalanges ou Kataëb ont été formées en 1936 sur le modèle des phalanges espagnoles de José Antonio Primo de Rivera. C’est le seul parti politique fasciste survivant de la Seconde Guerre mondiale.

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[2] Après avoir longtemps envisagé que le Hezbollah soit impliqué dans l’assassinat de son père, Rafic Hariri, le Premier ministre a fait volte-face après sa séquestration à Riyad et est devenu l’allié du Hezbollah.

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[3] « With Lebanon making fragile progress, now is the wrong time to pull US assistance », Jeffrey Feltman, Brookings Institution, November 1, 2019.

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[4] « L’Albert Einstein Institution : la non-violence version CIA », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 4 juin 2007.

https://www.voltairenet.org/article208301.html

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LIBAN : LES FAKE-NEWS DU MONDE – Richard Labévière.

LIBAN : LES FAKE-NEWS DU MONDE – Richard Labévière.

Benjamin Barthe, le correspondant du Monde au Liban – qui couvre les événements de Syrie depuis les beaux quartiers de Beyrouth – est, en matière de « Fake-News », un multirécidiviste aggravé. Dans l’édition de son journal des 3 et 4 novembre dernier, il écrit : « Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, qui était opposé à la démission du gouvernement et avait critiqué les protestataires, a appelé vendredi, à accélérer la formation du nouvel exécutif ». Dit comme cela et réduit au dualisme répétitif du Monde – Bons contre Méchants -, l’information est effectivement fausse – archi-fausse -, sinon un acte délibéré de propagande. Eût-il encore fallu expliquer que – dans son discours qui, à l’évidence, a été mal traduit pour Benjamin Barthe – le secrétaire du Hezbollah s’inquiète de la guerre économique et financière menée par Washington contre le Liban et les Libanais. Comme ils le font en Iran, au Venezuela, à Cuba et ailleurs dans le monde, les Etats-Unis cherchent à attiser des mouvements protestataires afin de renverser (par l’intérieur) les gouvernements qui ne leur plaisent pas ! Evidemment au Liban, Washington cherche depuis longtemps à déstabiliser la situation politique intérieure, afin de pousser les ministres du Hezbollah hors de toute espèce de responsabilités exécutives et législatives. Il n’était donc pas très compliqué de rétablir et de souligner cette complexité en quelques lignes. Ce qu’a très bien fait Gilles Kepel sur les ondes de France-Inter dimanche matin dernier. C’est dire ! Mais s’il veut rester en poste et continuer à faire carrière, Benjamin Barthe doit impérativement rester dans la ligne bobologisante du Monde, reproduisant servilement la lecture dualiste et moralisante de la classe médiatico-politique parisienne : les bons contre les méchants, le bien contre le mal, la civilisation contre la barbarie… Quels sens et conception du journalisme, vraiment !!!

https://prochetmoyen-orient.ch/

Réouverture en trompe-l’œil des banques libanaises

Réouverture en trompe-l’œil des banques libanaises

RÉSEAU VOLTAIRE | 2 NOVEMBRE 2019 ESPAÑOLITALIANOENGLISHTÜRKÇEDEUTSCHعربيPORTUGUÊS

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La banque centrale libanaise a autorisé, le 1er novembre 2019, la réouverture des banques privées. Cependant elle a limité, pour une période indéfinie, à 2 500 dollars hebdomadaires les retraits d’argent liquide et les transferts vers l’étranger. Cette mesure s’applique à tous, y compris aux entreprises et aux étrangers.

La révolte actuelle au Liban a débuté avec la crise des liquidités (impossibilité de retirer de l’argent dans les banques et les distributeurs bancaires), contraignant le gouvernement et le parlement à adopter en urgence une nouvelle taxe, bientôt rapportée.

Les 13 jours d’émeutes ont fait au moins trois morts. Tous les axes routiers étaient coupés par des barrages et l’aéroport était inaccessible. Le Liban était isolé du reste du monde.

Comme en 2005, la présence des Serbes formés par Gene Sharp (AEI/Otpor/Canvas) est attestée sur place [1].

https://www.voltairenet.org/article208211.html

[1] « L’Albert Einstein Institution : la non-violence version CIA », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 4 juin 2007.

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Liban : l’armée déployée face aux manifestants

LIBAN

Liban : l’armée déployée face aux manifestants

Par Maxime Biosse Duplan  • Dernière MAJ: 24/10/2019 – 12:59
Liban : l'armée déployée face aux manifestants

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https://youtu.be/x8ksl-sRv3U

Le face à face est cordial et amical, mais combien de temps cela peut-il durer ? L’armée a été déployée à Beyrouth cette nuit pour commencer à signifier aux manifestants qu’ils devraient partir. A part quelques incidents dans le sud du pays, la situation est toujours calme.

« L’armée, c’est l’honneur du peuple, lance cet homme, et le gouvernement est capable de causer un affrontement entre elle et nous ! Mon frère et mon cousin sont dans l’armée ! »

Depuis plus d’une semaine maintenant, des centaines de milliers de personnes dans le pays demandent la démission du gouvernement et un changement de régime. Les rassemblements sont quotidiens, des barricades ont été construites sur les principales routes du Liban, les banques et les universités sont fermées.

« Tout le monde doit voir que le pays est MORT, dit ce jeune homme, c’est ce que nous disons, nous avons décidé d’ouvrir les rues, nous, le peuple. Et maintenant nous voulons bloquer les rues jusqu’à ce que nous ayons ce que nous voulons. Nous commençons à collaborer et à être constructifs, enfin ».

Tentant de désamorcer la contestation, le Premier ministre Saad Hariri a annoncé une série de réformes économiques, dont l’une, assez spectaculaire, réduisant de 50% les salaires des ministres et des députés. Le Liban reste l’un des pays les plus corrompus du monde. Pour relancer l’économie, le gouvernement compte maintenant beaucoup sur le déblocage d’un fonds de 11 milliards de dollars promis en avril 2018 lors d’une conférence à Paris en échange de réformes structurelles.

Mais de jour comme de nuit, les manifestations continuent. Pour l’instant sans réel leadership, même si un « comité de coordination de la révolution » a annoncé sa naissance mardi devant la foule à Beyrouth mardi.

Le président libanais Michel Aoun, jusqu’alors silencieux, a annoncé ce jeudi qu’il allait rencontrer des manifestants.

https://fr.euronews.com/2019/10/24/liban-l-armee-deployee-face-aux-manifestants

RETOUR A DAMAS…

RETOUR A DAMAS…

Contrairement à notre annonce de la semaine dernière, nous reviendrons sur l’attaque des sites pétroliers saoudiens seulement dans notre prochaine livraison (numéro 251) du 7 octobre prochain. Deux raisons nécessitent ce nouveau report : une vérification d’informations militaires qui prend plus de temps que prévu ; un reportage (tout aussi imprévu) à la frontière libano-syrienne. Merci de votre compréhension et bonne lecture.

La rédaction

Masna (Liban), 29 septembre.

Au poste frontière de Masna, la vie va comme elle va, renouant avec les joyeuses cohues d’avant-guerre. Depuis mars 2011 jusqu’à aujourd’hui, la route reliant Beyrouth à Damas est toujours restée ouverte et sécurisée, comme une espèce de cordon ombilical rattachant de manière indéfectible la Syrie et le Liban. Les dernières opérations menées par l’armée gouvernementale syrienne et son allié russe contre l’ultime bastion jihadiste de la poche d’Idlib (à l’ouest d’Alep) occupent les conversations.

Comme lors de la libération d’Alep en décembre 2016, presses occidentales et israéliennes se multiplient pour dénoncer des bombardements ciblés d’hôpitaux par les aviations syrienne et russe. A en croire cette propagande, la poche d’Idlib abriterait plus d’hôpitaux que n’importe quel autre pays de la planète, Syriens et Russes bombardant prioritairement ces infrastructures sanitaires et les écoles (bien-sûr) avec une rage méthodique, sadique, sinon satanique ! A plusieurs occasions, les autorités syriennes et russes ont expliqué – preuves à l’appui – comment les groupes jihadistes avaient investi nombre d’écoles et d’antennes sanitaires en prenant des civils en otages, utilisés comme « boucliers humains ». Mais ces explications n’ont pas vraiment retenu l’attention des rédactions occidentales qui préfèrent couvrir et commenter les événements de la région à partir d’Internet et des « informations » de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) – officine proche des Frères musulmans comme chacun sait.

UN COMITE CONSTITUTIONNEL

Dans ce contexte, les Nations unies ont annoncé – le 23 septembre dernier – la création d’un « Comité constitutionnel pour la Syrie ». Cette structure, composée de membres du pouvoir et de l’opposition (50 représentants gouvernementaux, 50 opposants et 50 personnalités choisies par l’ONU afin d’inclure des représentants de la « société civile »), doit travailler sur la Constitution et ouvrir la voie à des élections générales.

Les États-Unis ont salué la création de ce comité. « Même si beaucoup reste à faire, c’est un pas encourageant vers une solution politique du conflit syrien », a estimé la porte-parole du département d’État, Morgan Ortagus. Ce comité « longtemps attendu redonne espoir aux Syriens », s’est aussi félicitée la cheffe de la diplomatie de l’Union européenne, Federica Mogherini, en appelant à sa mise en œuvre « au plus vite ». Le chef de la diplomatie syrienne, Walid Mouallem, a pour sa part réitéré « l’engagement de la Syrie en faveur (…) du dialogue syro-syrien afin de parvenir à une solution politique (…) loin de toute intervention étrangère ».

« L’installation de ce comité correspond et coïncide à une fin proche des opérations militaires lourdes en Syrie », estime un ambassadeur européen en poste à Beyrouth ; « tout le monde pense et se positionne désormais pour le grand chantier à venir de la reconstruction économique du pays, qui va être une affaire régionale excédant les frontières de la Syrie historique. Le coût de cette reconstruction – estimé à quelques 400 milliards de dollars par les chancelleries occidentales – est largement gonflé pour des raisons politiques. Ce chantier va structurer les lignes de force d’un grand marché qui va concerner l’ensemble du Croissant fertile, qu’Antoun Saadé avait baptisé la ‘Grande Syrie’1 ».

Il faut ajouter que l’installation de ce Comité parachève les efforts de l’excellent diplomate Staffan de Mistura, qui a assuré les fonctions de Représentant spécial du secrétaire général des Nations unies pour la Syrie de juillet 2014 au 17 octobre 2018, jour où il a annoncé devoir partir « pour des raisons personnelles ». Durant cette période, Staffan de Mistura a fait le « job diplomatique » le plus difficile du monde. Il a stabilisé les quatre chantiers de l’ONU pour la Syrie : 1) réformes constitutionnelles ; 2) préparation d’un gouvernement de transition ; 3) préparation d’élections générale sous contrôle international ; 4) enfin, poursuite de la lutte anti-terroriste.

Il faut ajouter encore que ce retour du dossier syrien à Genève résulte aussi des efforts de la diplomatie russe. Le 16 septembre dernier, le président iranien Hassan Rohani et ses homologues turc Recep Tayyip Erdogan et russe Vladimir Poutine se sont réunis à Ankara pour adopter des résolutions humanitaires concernant la population civile de la poche d’Idlib. Dans un communiqué commun ils ont annoncé l’ouverture de « couloirs humanitaires », exprimant par ailleurs leur « sérieuse préoccupation » face à la « présence accrue » du groupe jihadiste Hayat Tahrir al-Cham (HTS), l’ex-branche syrienne d’Al-Qaïda et « réitéré leur détermination » à l’éliminer à terme.

Il s’agit du cinquième sommet sur la Syrie depuis 2017 entre M. Erdogan, qui soutient une partie de la rébellion jihadiste, et MM. Poutine et Rohani, alliés des autorités syriennes. « La rencontre a été très productive et s’est soldée d’un plein succès », s’est félicité M. Poutine qui avait souligné en ouverture la nécessité de poursuivre « une lutte sans compromis contre les terroristes en Syrie ».

Au moment où la victoire de Bachar al-Assad semble de plus en plus acquise, la priorité pour Ankara est de se prémunir d’un nouvel afflux massif de réfugiés en provenance d’Idlib. Ankara y dispose, en vertu d’un accord conclu l’année dernière avec Moscou, de douze postes d’observation dont l’un est désormais encerclé par les troupes syriennes. L’un des objectifs d’Ankara est de pouvoir renvoyer en Syrie une grande partie des plus de 3,6 millions réfugiés syriens installés en Turquie.

DESINFORMATION STRUCTURELLE

Face à la « victoire » annoncée de « Bachar al-Assad », les médias occidentaux, dont ceux de la presse parisienne, vont aujourd’hui à Canossa, et plutôt piteusement. Après avoir salué la « révolution syrienne » comme une continuation logique du « Printemps arabe » déclenché en Tunisie en janvier 2011, cette presse a encensé la « décision courageuse d’Alain Juppé » (NDLR : alors ministre des Affaires Etrangères) de fermer – purement et simplement – l’ambassade de France à Damas en mars 2012. Plus que jamais aux ordres, ces mêmes médias ont tout autant approuvé les déclarations historiques de Laurent Fabius (NDLR : à son tour ministre des Affaires étrangères de François Hollande) : « les p’tits gars de Nosra (NDLR : Al-Qaïda en Syrie) font du bon boulot… » et « Bachar al-Assad n’a pas le droit d’être sur terre ».

Les mêmes éditorialistes et « grand reporters » – qui couvraient la Syrie depuis Paris, ou dans le meilleur des cas depuis les beaux quartiers de Beyrouth, nous annonçaient – presque quotidiennement – le départ, sinon la chute (toujours imminente) de « Bachar le boucher sanguinaire… ». Fleur au fusil, ils se réjouissaient d’avance de la guerre que François hollande s’apprêtait joyeusement à déclarer à la Syrie en septembre 2013. Enfin, sans aucune espèce de distanciation, ils applaudissaient à la participation française – décidée par Emmanuel Macron – aux bombardements américains et britanniques de Barzé et de Him Shinshar (près de Homs et Damas) – le 14 avril 2018 – en représailles contre de présumées « attaques chimiques » n’ayant jamais été prouvées.

Un jour, les historiens nous diront comment et pourquoi la presse parisienne a enchaîné à ce point la désinformation, les mensonges d’Etat et la propagande sur la Syrie, comme ses homologues américaines et britanniques l’avaient fait au printemps 2003 sur les armes irakiennes de destruction massive et les liens inventés entre Saddam Hussein et Oussam Ben Laden… Depuis, la presse américaine a fait son mea culpa. On attend le même effort de nos médias nationaux, mais sans beaucoup y croire !

Voilà des années que Libération et Le Monde sont devenus parfaitement illisibles. En dépit des obsessions anti-russes et anti-syriennes de la plupart de ses signatures (genre Isabelle Lasserre ou Delphine Minoui), Le Figaro continuait à envoyer, ponctuellement, sur le terrain Renaud Girard et Georges Malbrunot. Disons que, pour la couverture de la « guerre civilo-globale » de Syrie, le quotidien de Dassault restait ce qu’il y avait de moins pire dans la presse parisienne. Mais avec la fin prochaine des hostilités, il s’agit maintenant de revenir dans le droit chemin. Aussi, nos chers confrères du Figaro n’hésitent pas – aujourd’hui – à parler de « l’amère victoire de Bachar al-Assad ».

Dans un papier d’une pleine page2, Georges Malbrunot reprend à son compte les poncifs les plus éculés qui démentent son travail passé de terrain et d’enquête. Bachar al-Assad aurait volontairement envenimé la guerre en « libérant des jihadistes ». Si notre cher confrère avait suivi sérieusement les négociations de Genève, il saurait que ces « libérations » ont été provoquées et imposées à la demande expresse de l’Arabie saoudite (et relayées par Moscou), comme condition sine qua non à la poursuite de la participation de « l’opposition syrienne » aux pourparlers de Genève III, IV et suivants.

Ainsi, « le Raïs aurait gagné sa survie » (?). Plus loin : « ses derniers opposants, majoritairement jihadistes sont confinés dans la province d’Idlib (…) La plupart des réfugiés ne rentreront pas ». Faux, archifaux : selon le HCR des Nations unies, une grande partie des réfugiés installés au Liban ont amorcé leur retour depuis plusieurs mois déjà. Il en va de même pour certains de camps de Jordanie. Quant à l’opposition syrienne concentrée dans la poche d’Idlib, il reste à voir aussi et surtout comment la situation va évoluer à l’Est de l’Euphrate où Washington, Londres et Paris continuent à soutenir les factions kurdes des FDS (Forces démocratiques syriennes).

Encore : « la reconstruction est estimée à plusieurs centaines de milliards de dollars ». Faux, archifaux : ces chiffres artificiellement gonflés sont ceux du Département d’Etat américain. Ni Damas, ni Moscou et leurs alliés (comprendre la Chine) » n’ont les moyens de la financer… Pour la France, la Grande Bretagne et les Etats-Unis, c’est le seul moyen de pression sur Assad… ». Là encore, il eut été judicieux d’être plus précis et moins empressé pour travailler davantage sur les perspectives d’investissements chinois et turcs.

Même si l’Iran peine à faire face aux sanctions internationales qui l’empêchent d’exporter ses hydrocarbures, la présence de grandes sociétés industrielles de Téhéran (notamment dans le secteur de l’automobile) se confirme et se diversifie. Moins médiatisée, la présence des investisseurs indiens est en augmentation croissante dans les secteurs agricoles et chimiques, notamment dans l’industrie pharmaceutique.

L’IMPOSTURE DES CASQUES BLANCS

Et Malbrunot conclut son pensum par la coopération entre services spéciaux français et syriens (sur laquelle il a écrit, dans le passé, passablement de bêtises) : « à Paris, la DGSE se tait sur le sujet. ‘Bien-sûr que nous devrons renouer avec les services syriens dans le cadre de la lutte anti-terroriste’, confie au Figaro un spécialiste proche d’Emmanuel Macron, ‘la France voudrait le faire discrètement, mais Damas veut que cela soit public’ affirme le diplomate onusien qui suit la Syrie. Bref, le monde n’en a pas encore fini avec Bachar al-Assad ». Quelle chute !

Il est vrai qu’en son temps, Alain Juppé a fermé l’ambassade de France à Damas tellement discrètement qu’il a obligé l’ensemble des pays de l’Union européenne à faire de même. Pour une reprise de la coopération entre services spéciaux, Damas a toujours expliqué qu’il s’agissait d’abord de rouvrir l’ambassade de France – non pas en fanfare et avec un ambassadeur de premier plan -, mais avec un simple chargé d’affaires garantissant le cadrage du rétablissement de la relation diplomatique dont dépend évidemment la reprise d’une coopération sécuritaire minimale !

Sur ces questions de renseignement et de lutte anti-terroriste, le pompon revient aux « Casques blancs », une ONG islamiste au service des jihadistes, initiée par les barbouzes du MI-6 britannique avec des fonds européens et des pays du Golfe3. Le philosophe berlinois Stefan Winter – spécialiste internationalement reconnu de la presse et de la communication – écrivait « les Syrian White Helmets ( SWH) ont été créés par James LeMesurier, un expert anglais de sécurité et de renseignement, en mars 2013, à la suite d’une rencontre avec des représentants du Syrian National Council (SNC) et de la Qatari Red Crescent Society. Les Qataris procuraient un financement de lancement à hauteur de 300 000 dollars, des financements provenant par ailleurs du Japon, de Grande Bretagne et des États-Unis. Le SNC a placé deux activistes – Raed Saleh et Farouq Habib – aux côtés de LeMesurier pour diriger des SWH. LeMesurier a entraîné les premières équipes de sauvetage ».

« Ensuite, les SWH ont été financés par la US Agency for International Development (23 Mio $ / 2014-15), par le British Foreign Office (Conflict Security and Stability Fund, 24 Mio $ / 2014-15, 32 Mio $ / 2016, 24 Mio $ / 2016-17), par l’UE (4,5 Mio $ / 2015), les Pays-Bas (4,5 Mio $ / 2016), l’Allemagne (7,6 Mio $ / 2016), le Danemark (n.a. / 2016), le Japon (n.a. / 2015), le Directorate-General for European Civil Protection and Humanitarian (n.a. / 2015-16) et le Jo Cox Fund (2,4 Mio $ / 2016). En 2016, The Syria Campaign a organisé une opération de relations publiques qui était censée aider les SWH à obtenir le prix Nobel de la paix. Les sauveteurs n’ont pas atteint cet objectif mais ont reçu le prestigieux Right Livelihood Award considéré comme le prix Nobel alternatif. Puis, The Syria Campaign a lancé une nouvelle action de relations publiques, censée aider les Casques Blancs à obtenir le prix Nobel de la paix de 2017 ».

« Le cinéaste Orlando von Einsiedel a tourné un documentaire sur les Casques Blancs. La première projection a eu lieu le 18 septembre 2016 sur Netflix. Le film présente les sauveteurs, sous le slogan to save one life is to save humanity, comme des défenseurs désintéressés de l’humanité. Il est vrai que chacun et chacune qui aide les blessés et récupère les morts mérite notre reconnaissance. Mais plusieurs critiques ont affirmé que derrière l’image des Casques Blancs, se profile aussi celle des jihadistes de Jabhat al-Nosra. Quand le directeur des Casques Blancs, Raed Saleh, est arrivé à Washington en avril 2016 pour la remise du Humanitarian Award (prix d’un groupe de 180 ONGs), le Department of Homeland Security lui a refusé l’entrée des États-Unis. Le porte-parole adjoint du Département d’Etat, Mark C. Toner, a déclaré : I’m broadening my language here for specific reasons, but any individual in any group suspected of ties or relations with extremist groups or that we had believed to be a security threat to the United States, we would act accordingly ». Donc, on a échappé de peu à ce que les criminels des Casques blancs reçoivent le prix Nobel de la paix…

Le 17 septembre dernier, le responsable de l’ONG russe « The Foundation for the Study of Democracy » – Maxim Grigoryev – a fait une conférence remarquée et remarquable au Centre culturel russe de Paris sur l’imposture de ces mêmes « Casques blancs ». Il a présenté un rapport accablant4, élaboré à partir de dizaines de témoignages et d’enquêtes de terrain menées durant plusieurs années – dévoilant le vrai visage de cette pseudo-ONG, paravent de plusieurs organisations criminelles.

Indépendamment de la mise en scène de fausses attaques chimiques, les « Casques blancs » – comme l’UCK de Hashim Taçi, président du Kosovo depuis le 7 avril 2016 – se sont livrés à un trafic organisé d’organes prélevés sur leurs prisonniers. Cette valeureuse ONG a réquisitionné écoles et dispensaires pour y installer ses activistes dont certains se sont spécialisés dans les travaux de terrassement pour les unités combattantes de Nosra (Al-Qaïda en Syrie/les bons p’tits gars de Laurent Fabius). Néanmoins, il se trouve toujours des journalistes parisiens pour continuer à qualifier cette organisation « d’humanitaire ».

QUAND BRUXELLES S’EVEILLERA…

Avant de céder la place au nouveau Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité (chef de la diplomatie européenne), l’ancien ministre espagnol des Affaires étrangère Josep Borrell, Federica Mogherini – qui achève son mandat de cinq ans en novembre prochain -, a multiplié les réunions d’experts (plus ou moins à huis clos) pour essayer de comprendre et de démêler les enchevêtrements de la « guerre civilo-globale » de Syrie. Comme sur le conflit israélo-palestinien, cette diplomate chevronnée a essayé d’amener l’UE à tenir des positions équitables et équilibrées. Même si le poids diplomatique de l’UE reste dérisoire, son successeur devrait être en mesure de prolonger un questionnement constructif et, peut-être, de pousser l’Union à se réveiller…

Dans les perspectives de fin des opérations militaires lourdes et de la reconstruction de la Syrie, une idée poursuit (à son rythme) son petit bonhomme de chemin : rouvrir simultanément l’ensemble des représentations diplomatiques des pays de l’UE qui étaient présentes à Damas avant mars 2011. Ce geste politique fort serait susceptible de relancer une coopération avec les autorités syriennes dans trois directions : 1) les réformes constitutionnelles et politiques ; 2) la coopération anti-terroriste ; 3) enfin, la reconstruction économique.

Comme l’écrit Jean Daspry dans le numéro 249 de prochetmoyen-orient.ch de la semaine dernière, « il s’agit de gagner la paix par le haut » : « le temps va venir de la reconstruction de la Syrie. Avec toute la meilleure volonté, la France ne pourrait y jouer qu’un rôle mineur compte tenu de sa situation économique et sociale dégradée. La tâche de la reconstruction devrait revenir à l’Union européenne, légitime sur le sujet compte tenu des moyens financiers dont elle dispose. Mais, pour cela, elle ne peut être aveugle sur la situation sur le terrain. Ce qui veut dire qu’elle doit disposer de relais, d’antennes sur le terrain, à savoir des représentations diplomatiques. Une solution très concrète bien connues des vieux routiers de la diplomatie consisterait à proposer au régime syrien, en étroite coordination avec Iraniens, Russes et Turcs, une feuille de route comportant du côté de Damas l’attachement à quelques grands principes généraux (travailler à la réconciliation, satisfaire à ses obligations en termes de non-prolifération, reprendre le cours de ses relations diplomatiques, etc.). En contrepartie de quoi, les 27/28 et l’Union européenne feraient part de leur souhait de participer concrètement au long processus de reconstruction du pays et de rouvrir leur mission diplomatique au niveau de chargés d’affaires, dans un premier temps. Pour verser dans la symbolique de l’unité européenne, les chargés d’affaires arriveraient le même jour par le même vol au départ de Bruxelles. Dans l’hypothèse où la normalisation se confirmerait, des ambassadeurs pourraient reprendre leur poste comme avant le début de la révolution avortée. Il s’agirait d’une sorte de paquet diplomatico-économique gagnant-gagnant permettant de tourner la page de de cette décennie perdue pour les Européens par aveuglement stupide et idéologie malsaine. La diplomatie, c’est l’art de travailler sur la réalité et non sur des rêves irréalisables ».
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Tout cela est d’une clarté biblique… Il suffirait d’un peu de courage politique… En attendant, bonne lecture et à la semaine prochaine.

Richard Labévière

1 Voir notre édition de la semaine dernière (numéro 249 – 23 septembre 2019), l’article consacré au livre de Régina Sneifer : Une Femme dans la tourmente de la Grande Syrie – D’après les mémoires de Juliette Antoun Saadé. Préface de Georges Corm. Editions Riveneuve, août 2019.
2 Le Figaro, 16 septembre 2019.
3 Stefan Winter : L’imposture des Casques blancs, prochetmoyen-orient.ch – 17 avril 2017 et Richard Labévière – prochetmoyen-orient.ch, 21 avril 2017.
4 The Foundation for the Study of Democracy : The White Helmets, Terrorist accomplices and a source of desinformation – juin 2019.

https://prochetmoyen-orient.ch/retour-a-damas/

LA « GRANDE SYRIE » D’ANTOUN SAADE : LE LIVRE-EVENEMENTDE REGINA SNEIFER

LA « GRANDE SYRIE » D’ANTOUN SAADE : LE LIVRE-EVENEMENTDE REGINA SNEIFER

Nous reviendrons la semaine prochaine sur la dernière attaque des sites pétroliers saoudiens – qui n’ont pas été ciblés par des « drones » comme l’a répété en boucle la presse. Le moins que l’on puisse dire – et prochetmoyen-orient.ch l’a écrit à maintes reprises – est que cette opération de « légitime défense » était amplement prévisible, sinon souhaitable contre la dictature wahhabite qui s’obstine à détruire méthodiquement le Yémen depuis 2015. Comme annoncé, nous chroniquons aujourd’hui l’un des livres les plus importants des dix dernières années concernant la compréhension des Proche et Moyen-Orient.

La rédaction

Depuis mars 2011, la Syrie est victime d’une « guerre civilo-globale » très meurtrière. Les Etats-Unis, leurs supplétifs européens, les pays du Golfe et leur allié israélien veulent réaliser en Syrie ce qu’ils ont fait en Afghanistan, Irak, Libye et Palestine : destruction de l’Etat-nation, fragmentations territoriales et cristallisations confessionnalo-religieuses au profit d’un ordre mondialisé sous la conduite de Washington et des grandes sociétés transnationales.

Dans ce contexte d’hystérie géopolitique, où les accords internationaux n’ont plus aucune valeur, qui se souvient de l’idéal d’une « Grande Syrie » laïque, démocratique et sociale ? La tragédie d’Antoun Saadé – son inventeur et promoteur – ne se réduit pas à son exécution sommaire mais s’identifie à celle de l’histoire du Croissant fertile, à celle d’une œuvre magistrale de philosophie politique qui fondait – pour la première fois dans le monde arabe – une doctrine sociale et nationale émancipée de toutes considérations ethnico-confessionnelles.

Son épouse – Juliette el-Mir (1900 – 1976) – l’accompagnera et le soutiendra avec la dernière énergie au prix de neuf années d’emprisonnement sévère. Aimante et romantique, elle rédigera ses mémoires, gardienne de l’âme et de l’œuvre de son époux face aux injures du temps et de l’histoire officielle. C’est la vie et le destin de ce couple révolutionnaire que retrace Régina Sneifer1 à partir de ces écrits qui dormaient dans le coffre d’une banque de Genève, publiés en arabe en 2003 et jamais traduits depuis. Pour la première fois, le livre-événement de Régina Sneifer donne accès aux lecteurs francophones à cette séquence culminante de l’histoire des Proche et Moyen-Orient. Tout en restant scrupuleusement fidèle au témoignage de Juliette Antoun Saadé, ce livre exceptionnel intègre nombre de recherches et d’archives historiques mises au service d’une biographie critique. Impressionnante, cette biographie historique s’impose aussi comme un grand roman. Ce qui ne gâche rien !

L’auteure – Régina Sneifer – n’est pas n’importe qui. Journaliste et écrivaine libanaise, on lui doit déjà l’un des meilleurs livres sur la guerre du Liban (1975 – 1990) : Guerres maronites (éditions de l’Harmattan, 1994). En 2006, elle publie le témoignage bouleversant de son engagement et de son évolution personnelle dans la tourmente du Pays du Cèdre : J’ai déposé les armes – Une femme dans la guerre du Liban (éditions de l’Atelier). En 2013, elle nous convie à un voyage plus poétique au cœur des mémoires phéniciennes : Benta’el, fille de l’alphabet (éditions Geuthner).

Avec son dernier ouvrage, elle poursuit cette quête d’intelligence et de compréhension des Proche et Moyen-Orient, saluée par son préfacier, le grand historien et politologue Georges Corm : « aujourd’hui, en nous faisant pénétrer dans l’intimité d’Antoun et de Juliette Saadé et de leur lutte permanente pour réaliser l’unité de la ‘Grande Syrie’, Régina Sneifer apporte enfin un éclairage nouveau et passionnant d’une question, plus que jamais vitale et d’actualité pour l’apaisement des conflits du Proche-Orient et la paix en Méditerranée ».

OBSTACLES EPISTEMOLOGIQUES

Pourquoi Antoun Saadé, sa vie et son œuvre sont-ils à ce point ignorés, sinon caricaturés par les écoles françaises, anglo-saxonnes et arabes de sciences humaines et de géopolitique ? C’est comme si cet homme et sa pensée politique ne présentaient aucun intérêt, comme si – surtout – il ne fallait pas en parler… Ce blanc, cette impasse, cet impensé sont d’autant plus suspects que les rares allusions à Antoun Saadé – dans la bibliographie francophone- s’accompagnent, la plupart du temps, de noms d’oiseaux ou de différents qualificatifs des plus péjoratifs visant à en faire un admirateur d’Adolf Hitler. Rien n’est plus faux !

Cette torsion idéologique a longtemps été bien commode pour justifier le désintérêt, sinon le silence entretenu sur l’œuvre de Saadé… En l’occurrence et en matière de filiation nazie et fascisante, Pierre Gemayel – le fondateur du parti bien nommé des « Phalanges » – est l’homme politique libanais qui, au retour des jeux olympiques de Berlin en 1936, a le plus ouvertement proclamé son admiration et son allégeance au fondateur du Troisième Reich et au franquisme dont il a copié les mots d’ordre : « Dieu, Patrie, Famille ». Mais de cette filiation-là, les commentateurs politiquement corrects sont beaucoup plus avares.

Hormis ce parti-pris idéologique, ce sont plutôt l’œuvre de philosophie politique et l’action d’Antoun Saadé qui fonctionnent comme autant d’obstacles épistémologiques – au sens donné à ce concept par Gaston Bachelard – : ceci explique partiellement les dédains académiques et politiques dont reste victime ce penseur qui sort aujourd’hui progressivement de l’oubli. Cette justice tardive qui l’exhume d’un purgatoire entretenu n’est pas seulement le fait du livre de Régina Sneifer qui arrive à point nommé, mais aussi la résultante d’une série d’échecs idéologiques qui minent les Proche et Moyen-Orient – des impérialismes occidentaux aux différentes expériences avortées du nationalisme arabe, de l’islamisme politique aux terrorismes islamiques. Antoun Saadé s’est opposé aux uns comme aux autres : aux empires centraux français et britannique, aux inventeurs d’un nationalisme arabe calqué sur celui des puissances européennes, aux activistes religieux (musulmans, juifs et chrétiens) de toutes obédiences.

Cyrano de Bergerac oriental, Antoun Saadé a accumulé les ennemis. Ses rejets multiples ont fini par converger pour aboutir à son exécution en 1949. Cette mise à mort arrangeait tout le monde, du moins les principaux acteurs politiques régionaux et internationaux engagés dans une phase décisive de reconfiguration et de partage de l’Orient au sortir de la Seconde guerre mondiale. Au fil des pages de Régina Sneifer, on comprend mieux pourquoi et comment les concepts majeurs de la philosophie politique d’Antoun Saadé et son action politique ont fonctionné comme autant d’obstacles épistémologiques devenus des menaces pour sa propre vie, celles de sa famille et pour son œuvre. Avec la même passion qui accompagne la lecture des plus grandes tragédies, on découvre les enchaînements terribles de cette vie shakespearienne.

LE PSNS

Antoun Saadé est né le 1er mars 1904 dans le village de Dhour Choueir au Mont Liban. Il entame ses études au Caire et les poursuit à Broumana au Liban. Après la Première guerre mondiale, il émigre au Brésil où il rejoint ses parents et commence à s’intéresser au nationalisme latino-américain, notamment à la « révolution bolivarienne » qui va beaucoup influencer la construction de sa pensée. Celle-ci se structure en proximité de la philosophie d’Auguste Comte et, plus tard, des conceptions nationales naissantes du péronisme argentin. Il participe à la rédaction du magazine littéraire Al-Majalla, un journal fondé par son père Khalil Saadé. Durant cet exil hyper-actif, il apprend aussi à parler le portugais, l’anglais, l’espagnol, l’allemand, le français et le russe.

En 1924, il fonde son premier mouvement politique affichant l’objectif principal de la libération de la Syrie sous mandat français. En 1930 à Damas, il collabore au journal al-Ayam. En 1932, il rentre au Liban et enseigne à l’Université américaine de Beyrouth. Avec cinq de ses étudiants, il crée le 16 novembre 1932 le Parti social national syrien (PSNS), hostile aux occupations européennes du Levant et prônant une unification de l’Orient, similaire à la libération que le général vénézuélien Simon Bolivar revendiquait pour le continent latino-américain autour d’une « Grande Colombie ».

Organisation clandestine dissimulée derrière le paravent d’une société commerciale, le PSNS engrange les succès au point d’inquiéter fortement les autorités mandataires. Le 16 novembre 1935, Antoun Saadé est arrêté et condamné à six mois de prison pour activité subversive. En prison, il écrit un livre fondateur : La Genèse des nations (Nouchoû el Ouman). Le manuscrit d’une deuxième version sera confisqué et sans doute détruit. Retrouvant la liberté, il est de nouveau interpellé en 1937, alors que le PSNS est légalisé. Ses militants combattent violemment les « Phalangistes » de Pierre Gémayel à Bikfaya et dans d’autres localités du Liban.

A cette époque, rapporte Régina Sneifer, Antoun Saadé déclare : « si l’on veut absolument que le Liban constitue une entité, il faut au moins que cette entité soit commune à tous les Libanais et qu’elle ne soit pas accaparée par une secte dominante qui réduit le Liban à elle-même. Nous exigeons la fin des privilèges d’une seule secte confessionnelle et nous dénonçons l’arrogance du parti fasciste qui s’est proclamé son représentant ».

Suite à de nouveaux affrontements avec les « Phalangistes » de la famille Gemayel, Antoun Saadé est devenu l’homme à abattre. En 1938, il doit s’exiler de nouveau en Argentine où il rencontre sa future épouse. En 1939, les autorités françaises interdisent son parti. Durant la Seconde guerre mondiale et les soulèvements contre les autorités mandataires, Saadé est condamné par contumace à vingt ans de prison. En 1946, il rentre au Liban mais doit prendre le maquis pour fuir la justice libanaise qui veut aussi le neutraliser. Le PSNS est à nouveau autorisé en 1947, bien que dénonçant radicalement la partition de la Palestine et la tension fabriquée entre le Liban et la Syrie. Le PSNS condamne radicalement le démembrement du Croissant fertile, imposé par les accords franco-britanniques Sykes-Picot (16 mai 1916) et la déclaration Balfour (2 novembre 1917).

Lors d’élections législatives, Antoun Saadé lance un appel pour mettre fin au confessionnalisme libanais et pour l’instauration d’un Etat « laïc » et « démocratique ». Sa popularité est alors à son comble. Le gouvernement de Riyad el-Solh et les Phalangistes décident de s’unir pour détruire son mouvement qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Les Phalangistes ont mis un contrat sur sa tête. Inlassablement traqué, il réagit en fomentant une insurrection qui va se retourner contre lui : plus de 3000 militants du PSNS sont arrêtés. Antoun Saadé se réfugie à Damas. Dans un premier temps, il est bien accueilli par l’ancien colonel putschiste Zaïm. Mais, soumis à de fortes pressions internationales, le gouvernement syrien le livre aux autorités libanaises.

QU’EST-CE QUE « LA GRANDE SYRIE » ?

Après une parodie de jugement – moins de quarante-huit heures après son transfert – il est exécuté précipitamment le 8 juillet 1949. L’anéantissement de l’amour de sa vie n’apporte pas le point final aux tourments de Juliette. Les ennemis de la « Grande Syrie » vont attenter plusieurs fois à sa vie, multiplier les emprisonnements, la forcer à un nouvel exil européen. Elle doit aussi faire face à de nombreux retournements, sinon aux trahisons de plusieurs cadres du parti. En 1965, elle quitte l’Europe pour l’Afrique. Etablie au Ghana, elle entreprend la rédaction de ses mémoires. Juliette a soixante ans lorsqu’elle met le point final à ce témoignage pour l’Histoire avant de rentrer au Liban en 1970.

Régina Sneifer : « au sortir de sa vie, une nouvelle ruse de l’histoire lui joue encore un tour. Elle s’éteint à Beyrouth le 24 juin 1976 au début d’une guerre qui déchirera le Liban pendant quinze ans. En présence d’une poignée de fidèles, sa dépouille est inhumée au cimetière de Mar-Elias de Beyrouth, à côté de la tombe vide de son mari. Peu importe ! désormais, rien, plus rien, ni la mort, ni aucune autre ruse, ne la séparera de son Zaïm ».

Dans un entretien avec l’auteur de ces lignes Régina Sneifer insiste sur l’une des motivations essentielles de cette écriture passionnée qui a pris plusieurs années : « des mémoires de Juliette subsistent la puissance d’un grand amour mais aussi cette idée de la »Grande Syrie”  qui a donné lieu à tellement de contresens et de caricatures ». En effet, Antoun Saadé était hostile à l’idéologie réductrice du nationalisme arabe parce que – pour lui – une nation ne se fonde pas sur une langue, une religion ou une quelconque ethnie. Au contraire, la nation a vocation d’accueillir plusieurs communautés. Pour lui, l’identité du citoyen c’est le territoire et sa géographie.

Dans la première version de La Genèse des nations, il explique : « une nation résulte du mariage d’un groupe d’hommes et d’une terre ». Encore : « la nation résulte non de l’origine ethnique commune, mais du processus unificateur du milieu social et physique ambiant. L’identité des Arabes ne provient pas du fait qu’ils descendraient d’un ancêtre commun, mais qu’ils ont été façonnés par le milieu géographique : le désert de l’Arabie, l’Assyrie pour la Syrie, le Maghreb… ».

Même s’il admet et intègre l’arabité de la Syrie, il n’en fait pas le facteur dominant qui, selon lui, doit être politique. Renvoyant dos à dos les internationalismes « capitaliste » et « marxiste », de même que les prétentions politiques de toutes les religions, Antoun Saadé anticipe une forme très moderne de multilatéralisme.

En effet, sa « Grande Syrie », n’a rien à voir avec la construction théocratique d’un improbable « Grand Israël », ni avec le « Christianistan » de la bande à Walid Pharès, obsédée de murs et de purification ethnique… Non, la « Grande Syrie » d’Antoun Saadé, c’est l’unification progressive du Croissant fertile. A défaut de toujours servir à faire la guerre, la géographie finit par imposer aux relations internationales d’intangibles réalités. C’est ce que nous sommes actuellement en train de redécouvrir avec la fin prochaine des opérations militaires lourdes en Syrie. Les reconstructions politique et économique du pays concerneront non seulement la Russie et la Chine, mais aussi l’Iran, l’Irak, le Liban, la Turquie et d’autres pays de la région. Et cette dynamique ne sera pas sans conséquence sur les frontières des uns et des autres. Toujours est-il – comme le souligne Georges Corm – que la Grande Syrie de Saadé et sa volonté d’unification pourront inspirer les futurs faiseurs de paix…

HORS DE TOUTES CONSIDERATIONS D’APPAREIL

L’un des autres grands mérites du livre-événement est d’être resté en dehors de toutes espèces de considération d’appareil. S’en tenant aux mémoires de Juliette, pris comme fil rouge, l’auteure a d’emblée écarté toute consultation des militants et cadres du PSNS, afin de ne prêter aucune prise aux inévitables querelles d’appareil qui ne manquent pas d’alimenter l’histoire des formations politiques.

Par contre, son travail de journaliste et d’historienne s’est évertué à vérifier et compléter le récit de Juliette en l’enrichissant de multiples archives et éclairages dont atteste une imposante bibliographie placée en fin de volume.

Régina Sneifer : « disons-le d’entrée de jeu ! La première difficulté est liée au Parti social national syrien, le PSNS, fondé par Antoun Saadé en 1932. Ce parti que Saadé a voulu comme vecteur de changement, s’est heurté à la géopolitique complexe et enchevêtrée des Proche et Moyen-Orient du XXème siècle. Enlisé dans le bourbier de la guerre du Liban où la logique milicienne et la violence avaient envahi l’espace politique, le PSNS avait l’excuse facile. Dans ces conditions extrêmes, le ciment interne s’est lentement fissuré dans une myriade de luttes concurrentielles aux conséquences désastreuses sur le devenir de cette formation auparavant très prometteuse ».

Plus loin : « il est extrêmement rare pour un parti dans cette région du monde de disposer d’une documentation aussi riche et abondante. Pourtant, je n’ai pas tenté d’éplucher la masse de ces traces. L’archive ne dit pas spontanément l’histoire vraie. Je n’aurai pas su faire le tri. Je n’aurai pas su non plus démontrer si le PSNS a mis à exécution efficacement les idées et le projet de Saadé bien que les chefs successifs du parti s’y soient référés ». Pour un livre d’une telle importance, tout va pour le mieux en le disant !

RENDEZ-VOUS LE 26 SEPTEMBRE PROCHAIN

On l’a compris, prochetmoyen-orient.ch recommande chaudement la lecture et la diffusion de ce livre-événement. Elle n’hésite pas à le classer parmi les ouvrages les plus importants des dix dernières années, pour mieux comprendre l’Orient compliqué.

Safia, la fille d’Antoun et de Juliette Saadé sera présente pour la présentation-signature du livre de Régina Sneifer, le 26 septembre dès 18 heures dans les locaux des éditions Riveneuve – 85, rue de Gergovie, 75014 Paris (téléphone : 01 45 42 23 85 – M/Ligne 4/Alésia, M/Ligne 13/Plaisance).

Dans l’esprit d’Antoun Saadé, de nombreuses personnalités libanaises, syriennes, palestiniennes et irakiennes ont déjà confirmé leur venue, de même que les rédactions de prochetmoyen-orient.ch et d’Afrique-Asie.
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Bonne lecture et, donc, à la semaine prochaine chez Gilles Kraemer, le chef de l’orchestre des éditions Riveneuve.

Richard Labévière
23 septembre 2019

https://prochetmoyen-orient.ch/la-grande-syrie-dantoun-saade-le-livre-evenement-de-regina-sneifer/

1 Régina Sneifer : Une Femme dans la tourmente de la Grande Syrie – D’après les mémoires de Juliette Antoun Saadé. Préface de Georges Corm. Editions Riveneuve, août 2019.