Archives pour la catégorie Mondialisation

Les sociétés militaires privées ou visage de la mondialisation de la Défense

Les sociétés militaires privées ou visage de la mondialisation de la Défense

Pierre Lacroix 15 octobre 2019 Géopolitique & Relations InternationalesMondialisation et enjeuxSituations décryptées Leave a comment

Les sociétés militaires privées (SMP) ou entreprises militaires et de sécurité privée (EMSP) sont des entreprises à but commercial qui fournissent des prestations à des forces armées étatiques. Souvent à la marge des opérations, leur action est parfois plus directe. L’emploi d’anciens membres de forces spéciales prend pour certains la forme d’un « mercenariat moderne » sous le visage des « contractors ». Ce phénomène officiel ou officieux devient cependant récurrent sur les grands théâtres d’opérations.

Ce logo de la firme Blackwater , visuellement percutant, fut remanié en 2007. Deux années avant le changement de nom pour Xe Services LLC - qui deviendra ensuite Academi
Logo de l’entreprise américaine Blackwater, devenue Academi

La banalisation du fait militaire privé

La privatisation de la sécurité est aujourd’hui affaire courante et dépasse parfois l’externalisation de certains services. La fin de la Guerre Froide et la baisse des budgets de Défense sont à l’origine de l’apparition et de la prolifération, au cours des années 1990, des sociétés militaires privées (SMP). Leur poids a été croissant au cours des années et leurs activités sont liées notamment aux conflits irakiens et afghans. Certaines firmes privées américaines avaient joué un rôle important dans l’action stratégique américaine. On pense notamment à DynCorp, KBR ou Blackwater (devenue Academi) aux Etats-Unis. Les américains ne sont pas les seuls à faire parler en ce domaine. En effet, le groupe Warner, russophone, est plus d’actualité car il aurait participé au conflit du Donbass.

Plus largement, les missions de maintien de la paix ou les ONG ont largement recours à ce type de sociétés pour parvenir à leurs besoins de sécurité. La privatisation de la sécurité et de la guerre a ouvert le champ à un secteur économique fleurissant.

Nous parlons essentiellement du recrutement de « mercenaires » ou de soldats privés et non plus seulement d’externalisations ou d’outsourcing (transports, repas, habillement, armements…). Les SMP peuvent se spécialiser soit sur la sécurité, soit sur la Défense. L’objet est ici de se centrer sur la seconde catégorie. Ce sont bien souvent d’anciens membres de forces spéciales ou d’armées spécialisées, qui rejoignent les rangs d’une société gérée par des fonds privés. Des sociétés privées au service de l’intérêt étatique : une situation pouvant parfois amener à une confusion d’intérêts.

Quel statut des acteurs des SMP dans le Droit International Humanitaire (DIH) ?

La participation d’acteurs privés dans les opérations militaires n’est pas chose nouvelle. Depuis l’Antiquité, des « mercenaires » participent à des campagnes militaires. Leur reconnaissance juridique s’est néanmoins faite avec le temps. Il y a trois enjeux majeurs à la reconnaissance légale des acteurs de SMP selon Nicolas Haupais, auteur des Enjeux de la « privatisation de la guerre » : déterminer la protection à laquelle les acteurs ont le droit ; définir les devoirs auxquels les acteurs doivent se conformer ; et définir les poursuites possibles en cas d’actes litigieux.

Bien que le statut de mercenaire soit défini dans l’article 47 du Protocole additionnel aux Conventions de Genève du 12 août 1949, relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux, du 8 juin 1977 (Protocole I), celui des employés des SMP est bien plus incertain. De nos jours, le mercenariat est réprimé par certains textes internationaux. La frontière nébuleuse qui existe actuellement dans l’activité de certaines SMP nous permet cependant de dire que les textes actuels ne sont plus adaptés à notre époque.

Selon le droit international, il existe deux principaux statuts envisageables pour les employés de SMP : civils ou combattants. Ces statuts sont définis dans les Conventions de Genève et la distinction semble assez simple dans les textes. Un combattant peut ainsi légalement participer au combat. A l’inverse, les civils bénéficient de la protection contre les dangers liés aux opérations militaires.

La responsabilité comme enjeu principal

Au regard de la 3ème Convention de Genève, on remarque que les contractors ou autres acteurs des SMP ne remplissent pas toujours toutes les conditions pour obtenir le statut de combattant. A savoir le fait « d’avoir à leur tête une personne responsable pour ses subordonnés ; d’avoir un signe distinctif fixe et reconnaissable à distance ; de porter ouvertement les armes ; de se conformer, dans leurs opérations, aux lois et coutumes de la guerre ». Aussi, la question de la responsabilité des entreprises qui emploient les acteurs est posée. Egalement, la responsabilité de l’Etat entre en jeu quand un critère organique peut s’appliquer. Ces questions mettent bien souvent en lumière les zones grises du droit international.

Une partie de la communauté internationale entreprend depuis plusieurs années une tentative d’adoption d’une convention internationale. Une telle décision est de plus en plus évoquée et semble être une nécessité pour contrôler l’activité de ces sociétés dont il est illusoire de vouloir prohiber l’activité. Signalons le mérite du Document de Montreux sur les entreprises militaires et de sécurité privées mené par la Suisse et le CICR. Ce travail juridique non contraignant finalisé en 2008, présente un ensemble de potentielles obligations juridiques et de bonnes pratiques. Son caractère officiel ouvre la voie et pose une juridiction plus adaptée au contexte actuel.

Sources :

Share

  • Share
  • Enregistrer

About Pierre Lacroix

Pierre Lacroix est diplômé d’une Licence de Géographie (Université de Nantes), d’un Master de Relations Internationales, Intelligence Stratégique et Risques Internationaux (Lyon III), puis d’un Master Coopération Internationale et ONG (Paris XIII). Il est rédacteur depuis Mars 2019.

https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/situations-decryptees/41686-societes-militaires-privees-visage-mondialisation-defense

Publicités

LES ECOLOS SONT DES GAUCHISTES MONDIALISTES ET LE MONDIALISME EST LE PIRE ENNEMI DE L’ECOLOGIE

Eric Zemmour « Les écolos sont des mondialistes, et le mondialisme est le pire ennemi de l’écologie » [Vidéo]

Accueil  Environnement  Eric Zemmour « Les écolos sont des mondialistes, et le mondialisme…

Eric Zemmour « Les écolos sont des mondialistes, et le mondialisme est le pire ennemi de l’écologie » [Vidéo]

Eric Zemmour met une écologiste en PLS à l’occasion d’un débat dans le cadre de l’émission qu’il anime avec Naulleau. « Les écolos sont des mondialistes, et le mondialisme est le pire ennemi de l’écologie » dit-il .

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2019, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

Eric Zemmour « Les écolos sont des mondialistes, et le mondialisme est le pire ennemi de l’écologie » [Vidéo]

Mondialisation : définition, fonctionnement, conséquences – Qu’est-ce que la mondialisation

Mondialisation : définition, fonctionnement, conséquences – Qu’est-ce que la mondialisation

Qu’est-ce que la mondialisation ? Quelle est son origine ? Quelles sont ses conséquences et comment fonctionne-t-elle ? La mondialisation est-elle économique, culturelle ou politique ? Explications.

Définitions de la mondialisation

Définition simple de la mondialisation

« La mondialisation (ou globalisation) désigne l’accélération des mouvements et échanges (d’êtres humains, de biens et de services, de capitaux, de technologies ou de pratiques culturelles) sur toute la planète. La mondialisation entraîne un niveau d’interaction croissant entre les différentes régions et populations du globe. »

Définition de la mondialisation en géographie

En géographie, la mondialisation se définit comme l’ensemble des processus (économiques, sociaux, culturels, technologiques, institutionnels) qui contribuent à la mise en relation des sociétés et des individus du monde entier. C’est un processus progressif d’intensification des échanges et des flux entre les différentes parties du monde.

Les origines de la mondialisation

Pour certains, la mondialisation est inhérente à la nature humaine : elle aurait débuté dès le début de l’histoire humaine, il y a environ 60 000 ans. Tout au long de leurs histoires, les sociétés humaines ont eu tendance à échanger de plus en plus entre elles. Dès l’Antiquité, les différentes civilisations ont ainsi développé des routes commerciales, des échanges culturels, elles ont aussi vécu des phénomènes migratoires qui ont contribué à des échanges entre les populations.

Ce phénomène s’est poursuivi un peu partout dans le monde durant l’histoire, notamment via les conquêtes militaires et les grandes explorations. Mais la mondialisation s’est surtout accélérée grâce aux progrès technologiques en matière de transports et de communication. C’est particulièrement depuis la seconde moitié du 20ème siècle que les échanges mondiaux se sont accélérés au point que l’on finisse par employer le terme « mondialisation ».

Les différents aspects de la mondialisation en fonctionnement

On parle souvent de la mondialisation comme un phénomène économique et financier (avec le développement du commerce et des échanges monétaires et financiers) mais le phénomène englobe un champ bien plus large que celui de la simple circulation des biens et services et des capitaux. La mondialisation a en fait plusieurs volets :

  • La mondialisation économique : développement des échanges commerciaux, avec des acteurs transnationaux comme les entreprises transnationales.
  • La mondialisation financière : émergence d’une finance mondiale, avec échanges financiers internationaux, échanges monétaires…
  • La mondialisation culturelle : interpénétration des cultures dans toute leur diversité, mais aussi émergence d’une supraculture mondialisée.
  • La mondialisation politique : développement et influence croissante des organisations internationales telles que l’ONU ou l’OMS, ainsi que des ONG.
  • La mondialisation sociologique : circulation de l’information en temps réel, interconnexion et interdépendance des événements et de leurs conséquences.
  • La mondialisation géographique : nouvelle organisation et hiérarchisation des différentes régions du monde, en constante évolution.

La mondialisation économique : le moteur de la globalisation

Historiquement, il semble que la mondialisation économique soit la première dimension de la mondialisation. Ce sont en effet les échanges commerciaux qui ont alimenté la dynamique des interactions entre les différentes parties du monde.

À partir des années 1960 et surtout 1970 c’est l’ouverture des économies mondiales et le développement des politiques de libre-échange qui ont vraiment lancé l’accélération de la mondialisation. Entre 1950 et 2010, les exportations mondiales ont ainsi été multipliées par 33 ce qui a contribué largement à augmenter les interactions entre les différents pays et régions du monde.

La mondialisation financière

Dans le même temps, la finance s’est aussi mondialisée. À partir des années 1980, sous l’impulsion des politiques néo-libérales, le monde de la finance s’est progressivement ouvert. De nombreux Etats (les Etats-Unis sous Ronald Reagan, le Royaume-Uni sous Margaret Thatcher) ont mis en place ce que l’on appelle la « Politique des 3D » : Désintermédiation, Décloisonnement, Déréglementation.

Il s’agissait de simplifier les règles de la finance, de supprimer les intermédiaires financiers et de faire tomber les barrières entre les différentes places financières afin de faciliter les échanges de capitaux entre les différents acteurs financiers de la planète. Cette globalisation financière a contribué à l’émergence d’un marché financier mondial où se sont multipliés les échanges de titres et de capitaux.

La mondialisation culturelle : mondialisation et diversité culturelle

Avec la mondialisation économique et financière, il y a eu évidemment une mondialisation culturelle. En effet, la multiplication des échanges économiques et financiers s’est accompagnée d’une accélération des échanges humains : migrations, expatriations, voyages…

Ces échanges humains ont contribué au développement des échanges culturels. Avec la digitalisation du monde et l’avènement d’internet, ces échanges culturels se sont multipliés. C’est ainsi qu’aujourd’hui, un peu partout dans le monde on peut goûter les cuisines de différents pays, avoir accès à la littérature ou au cinéma de toute la planète… La mondialisation a donc rendu plus accessible la diversité culturelle internationale.

Mais paradoxalement, la mondialisation a aussi tendance à homogénéiser les cultures mondiales. En effet, certains particularismes culturels tendent à disparaître au profit de la mondialisation. Certaines cultures s’imposent, d’autres disparaissent. C’est ainsi qu’aujourd’hui, le cinéma américain devient partout dans le monde une référence, parfois au détriment des industries cinématiques locales.

Les conséquences de la mondialisation

La mondialisation est un phénomène complexe, profond et global. À ce titre, elle a donc une influence considérable sur la réalité des sociétés contemporaines et des conséquences marquées dans presque tous les domaines.

Les conséquences économiques de la mondialisation

Les conséquences les plus visibles de la mondialisation sont sans doutes celles qui touchent au monde économique. La mondialisation a entraîné une nette augmentation des échanges commerciaux et économiques, mais également une multiplication des échanges financiers.

Cette accélération des échanges économiques a été à l’origine d’une forte croissance économique mondiale. Elle a permis un développement industriel global rapide. Selon certains analystes, la mondialisation a aussi contribué à améliorer les conditions économiques globales, en créant de nombreuses richesses économiques.

Toutefois, cette croissance économique tirée par la mondialisation ne s’est pas faite sans éveiller les critiques. Les conséquences de la mondialisation sont loin d’être homogènes : inégalités de revenus, de développement,  dégradation des termes de l’échange. Certains acteurs (pays, entreprises, individus) bénéficient plus des phénomènes de mondialisation, tandis que d’autres sont parfois perçus comme les « perdants » de la mondialisation.

Les conséquences de la mondialisation sur l’environnement

De nombreux critiques ont aussi mis en évidence que la mondialisation a des effets négatifs sur l’environnement. Ainsi, le développement massif du transport qui a été à la base de la mondialisation est aussi responsable de sérieux problèmes environnementaux : émissions de gaz à effet de serreréchauffement climatique, pollution de l’air.

La croissance économique mondiale et la productivité industrielle qui sont à la fois le moteur et les conséquences principales de la mondialisation ont aussi des conséquences environnementales majeures : déplétion des ressources naturelles, déforestation, destruction des écosystèmes.

Mondialisation ou globalisation : quelles différences

En Français, on emploie parfois le mot « globalisation » en tant que synonyme du mot « mondialisation ». Cette tendance vient de l’anglais, langue dans laquelle « mondialisation » se traduit par « globalization » ou « globalisation ». Toutefois, de nombreux chercheurs (géographes, philosophes, économistes) spécialistes de la mondialisation estiment qu’il faut distinguer ces deux mots en français.

Ainsi, la globalisation désignerait la transformation du monde en un ensemble systémique global avec des règles et des processus de plus en plus homogènes tandis que la mondialisation renverrait à la multiplication des interactions et connexions entre les différents acteurs mondiaux. Dans ce cadre, un phénomène comme le développement des échanges commerciaux, culturels et humains internationaux relèverait de la mondialisation alors que l’émergence d’un capitalisme libéral global structurant au niveau mondial serait une forme de globalisation.

Mondialisation, développement durable et RSE

Phénomène touchant tous les secteurs d’activité à plus ou moins grande échelle, la globalisation économique se voit inéluctablement confrontée aux problématiques du développement durable et de la responsabilité sociale/sociétale des entreprises.

A priori, en effet, en faisant la promotion d’une production industrielle à grande échelle et d’une circulation mondialisées des marchandises, la mondialisation s’oppose à des notions comme la sobriété, les circuits courts, les économies de ressources et d’énergie ou la limitation des émissions de gaz à effet de serre. De ce fait, les détracteur de la mondialisation avancent souvent qu’elle contribue à accélérer le réchauffement climatique et ne respecte pas les principes de l’écologie. Les conséquences des délocalisations (destruction d’emplois dans les pays à haut coût de main d’œuvre, conditions de travail dégradées dans les pays à bas coût) sont également en contradiction avec les critères d’une démarche RSE. De plus, l’idéologie qui sous tend la mondialisation (croissance économique, recherche permanente de productivité) rend difficile la conception d’une économie fondée sur la résilience.

D’un autre côté, la mondialisation représente aussi l’une des opportunités de transition vers un monde plus durable, dans la mesure où seule une synergie mondiale serait réellement en mesure de permettre une véritable transition écologique. Les problématiques comme le réchauffement climatique nécessitent en effet une réponse coordonnée de tous les acteurs mondiaux : lutte contre les émissions de CO2, réduction des gaspillages, transition vers les énergies renouvelables. Même chose pour les pollutions de l’océan ou de l’air, ou encore l’acidification des océans qui ne peuvent pas être résolues sans une action mondialisée. La diffusion des idées écologiques dépend aussi de la capacité des acteurs engagés à les faire entendre au niveau mondial.

https://e-rse.net/definitions/mondialisation-definition-consequence-histoire/#gs.dx6nur

Le quitte ou double de Trump

Le quitte ou double de Trump

Édito
15 avril 2019
Le point de vue de Pascal Boniface

Donald Trump affirme vouloir rompre avec la politique d’hégémonie libérale suivie par ses prédécesseurs depuis la fin de la guerre froide. Celle-ci a conduit, au nom des bonnes intentions de promotion de la démocratie, à des interventions militaires qui n’ont débouché que sur des catastrophes.

Barack Obama a reconnu que la participation des États-Unis à l’intervention militaire en Libye constituait la pire erreur de ses deux mandats à la présidence du pays. Il était d’ailleurs plus que réticent pour s’y engager et a accepté de le faire après un fort lobbying en ce sens d’Hillary Clinton, alors secrétaire d’État.

Donald Trump affirmait vouloir se rapprocher de la Russie et s’éloigner de l’OTAN. Il n’a pas pu le faire, la structure de sécurité américaine l’en ayant empêché. Il n’a pas non plus pu, comme il le voulait, mettre totalement fin à la présence militaire américaine en Syrie ou en Afghanistan, le Pentagone et les services américains ayant eu le dernier mot.

Mais Donald Trump ne veut pas abandonner une politique d’hégémonie libérale pour adopter une politique multilatérale, chacun l’a bien compris.

Ses slogans Make America Great Again, ou America First marquent bien sa volonté de voir l’Amérique dominer le monde et imposer sa loi. Mais lui qui est si éloigné d’Obama, le rejoint sur un point : l’Amérique ne peut plus être le gendarme du monde, au sens militaire du terme.

Certes, il laisse officiellement sur la table l’option d’une intervention militaire au Venezuela, une telle intervention n’est pas non plus totalement exclue concernant l’Iran.

Donald Trump a choisi une autre voie pour ancrer la suprématie américaine. Les menaces de sanctions s’appuyant à la fois sur l’attractivité du marché américain et sur l’application de plus en plus intense d’une législation américaine au caractère extraterritorial.

Adam Szubin, ancien sous-secrétaire au Trésor pour les questions de terrorisme et d’intelligence économique sous Barack Obama, et Paula Dobriansky, ancienne sous-secrétaire aux affaires mondiales sous Georges W.Bush, viennent de publier un rapport « Maintaining America’s coercitive economic strenght ». Leur objectif est donc bien de maintenir une capacité coercitive des États-Unis et non de passer à une politique multilatérale. Et c’est pour maintenir cette capacité qu’ils critiquent la politique mise en place par Donald Trump.

Ils estiment que l’utilisation plus agressive des sanctions risque, à terme, d’avoir des répercussions négatives tant économiques que diplomatiques, du fait de l’opposition grandissante qu’elles suscitent.  Elles sont, de plus, jugées illégales au regard de leur caractère extraterritorial. Ils redoutent que l’activisme du Congrès sur ces sujets (il est toujours populaire de décréter des sanctions contre les pays ayant une mauvaise image) n’entrave la liberté d’action de l’exécutif.

Elles peuvent avoir des effets négatifs non désirés (augmentation des prix de l’énergie ou d’autres matières premières). Mais surtout, les auteurs mettent en garde contre le regain d’effort des gouvernements étrangers (Russie, Chine, Europe) pour contourner les sanctions, qui leur fait prendre des distances avec le système financier américain, jusqu’ici incontournable. A terme, l’usage excessif des sanctions pourrait affaiblir le rôle du dollar, et, plus généralement, brider la puissance des États-Unis.

Donald Trump aime à se montrer brutal et intransigeant. Mais il est avant tout pragmatique. Et malgré ses rodomontades et ses excès, il a déjà reculé lorsque le rapport de force l’y a contraint. Ce fut notamment le cas lorsque l’Union européenne a menacé de répliquer face à sa menace de hausse des taxes à l’importation sur des produits européens, par des taxes comparables sur les produits américains exportés vers l’Europe.

La multiplication et l’intensification des menaces de sanctions, d’extraterritorialité, placent les autres pays face à une alternative simple : soit ils cèdent et entrainent alors réellement le monde vers  l’unipolarité rêvée par les dirigeants américains après la fin de la guerre froide, mais qui n’était pas jusqu’ici devenu réalité ; soit ils répliquent, notamment en délaissant le dollar pour leurs échanges internationaux et alors, le pari de Trump basé sur le chantage échouera.

Le test sera de voir si prochainement des achats de pétrole seront facturés dans une autre monnaie que le dollar.

Pascal Bonifacedirecteur de l’IRIS, vient de publier « Requiem pour le monde occidental » aux éditions Eyrolles. Disponible sur le site de l’IRIS.

La piraterie maritime internationale, quand le fléau des mers devient celui du développement

La piraterie maritime internationale, quand le fléau des mers devient celui du développement

En 2018, les eaux territoriales et internationales ont été le théâtre d’une recrudescence des actes de piraterie maritime. Le Bureau maritime international a recensé 201 attaques contre 99 en 2017. La piraterie maritime, véritable corollaire de la mondialisation, constitue avant tout un vecteur d’instabilité pour les zones impactées. Ce phénomène ne se borne plus à des régions précises et s’est érigé en un véritable enjeu stratégique global.

Une carte représentant l'ensemble des actes de piraterie maritime en 2018
Actes de piraterie maritime recensés pour l’année 2018. Source : Bureau maritime international

De quelles tendances témoigne cet essor de la criminalité maritime ? L’Afrique est étroitement associée à cette problématique du fait de la multiplicité de ses foyers. La Corne de l’Afrique, traditionnellement liée au phénomène en atteste. Malgré une accalmie au milieu des années 2010, la zone a pourtant enregistré une intensification des actes de piraterie maritime en 2017 avec 54 cas (contre seulement 16 en 2015). Ce constat met en lumière trois causes distinctes. En effet, le Golfe d’Aden représente un corridor économique stratégique. D’autre part, l’instabilité chronique rongeant le Somaliland et le Puntland, bases-arrières privilégiées des pirates somaliens, sont également pointées. Enfin, le périmètre d’action des pirates s’est peu à peu étendu au nord de l’Océan Indien, au large des côtes, iraniennes, indiennes et omanaises.

Une propagation mondiale du phénomène

La mutation majeure réside néanmoins dans le transfert d’est à ouest africain. Le Golfe de Guinée est progressivement devenu un foyer majeur de criminalité maritime, enregistrant pour sa part 97 attaques en 2017. Là encore, ce développement se traduit par les écueils liés à la sécurisation des eaux territoriales. Les actes de piraterie de ces dernières années ont en effet touché une zone allant du Sénégal à l’Angola, soit plus de 5 700 kilomètres de côtes avec pour épicentre le Nigeria. Des groupes pirates particulièrement virulents y ont émergé, comme le souligne le rapport 2018 du Bureau maritime international : « Au dernier trimestre 2018, 41 kidnappings ont eu lieu au large des côtes nigérianes. 11 membres d’équipage ont également été capturés à bord d’un cargo ».

L’Afrique n’a cependant pas l’apanage de la piraterie maritime. 99 attaques ont en ce sens eu lieu dans les eaux asiatiques en 2017. Parmi les états les plus impactés figurent notamment la Malaisie, les Philippines et l’Indonésie, avec des cas plus sporadiques au Bangladesh et au Vietnam. L’exemple de la Corne de l’Afrique fait fortement écho à l’Asie, avec les problématiques récurrentes de sécurité et l’importance géoéconomique du détroit de Malacca. En outre, l’Amérique du Sud et les Caraïbes sont également touchées par la piraterie maritime, avec des attaques à Sainte-Lucie, Saint-Vincent, en Colombie ou encore au Venezuela pour la même année.

La piraterie maritime, une entrave majeure au développement

La piraterie maritime est un frein majeur au développement, et de fait un facteur d’instabilité important dans des zones déjà réputées sensibles. De par le caractère géostratégique majeur des zones impactées, un manque à gagner notable frappe de plein fouet les états victimes. Dans le Golfe de Guinée, les attaques visent principalement des cargos pétroliers en partance de pays producteurs (Nigeria et Angola). De plus, le Golfe d’Aden et le détroit de Malacca, voyant respectivement transiter 20% et 30% du commerce mondial par an, sont des axes géoéconomiques centraux. Le coût total de la piraterie est en cela substantiel, avec des pertes pour 2017 d’1,4 milliard USD pour l’Afrique de l’Est, de 818,1 millions USD pour l’Afrique de l’Ouest ou encore de 23,1 millions USD pour la seule Malaisie.

Outre une dimension régionale, la problématique de la piraterie maritime est devenue un enjeu mondial. La prise de conscience du danger sécuritaire et économique n’est toutefois pas récente. Des initiatives sont en ce sens adoptées dès le début des années 2010. C’est le cas de la Rencontre internationale sur la sécurité maritime de 2013, organisée par la CEDEAO et les États-Unis. La gravité de la situation vint dans ce cadre de l’aveu même des représentants politiques africains, à l’instar de Paul Koffi Koffi, ministre ivoirien délégué à la défense : « Au nombre de ces périls figure la piraterie maritime (…) qui représente aujourd’hui, pour les pays africains du Golfe de Guinée, un danger contre la sécurité publique et un frein pour le commerce et les échanges internationaux ».

L’instauration précoce d’une lutte multimodale

La nécessité de sécurisation des zones économiques stratégiques a impulsé une réponse rapide des organisations internationales d’une part. L’opération Ocean Shield de l’OTAN, dans la zone Corne de l’Afrique – Golfe d’Aden, y répond. Lancée en 2009 sous l’impulsion des Nations unies, celle-ci a un double objectif. Dissuasif d’une part, de par une présence militaire maritime accrue, et sécuritaire, en réponse aux actes de piraterie identifiés. L’OTAN a mis fin à son opération en décembre 2016 malgré la reprise criminelle. Peu avant, l’Union européenne lance dans la même zone en décembre 2008 l’opération Atalante. Les objectifs sont les mêmes, avec toutefois des ambitions d’amélioration de la vie sur place des pêcheurs et de prévention. De surcroit, d’autres opérations sont à mentionner, à l’image du groupe CTF-151 dirigé par les États-Unis, ou encore le déploiement des forces d’autodéfense japonaises à Djibouti.

D’autre part, certains acteurs locaux se sont également manifestés. Le Cameroun a notamment été l’hôte du Sommet de Yaoundé de 2013 sur la sécurité maritime. L’évènement institutionnel africain d’ampleur intervient toutefois en octobre 2016 au Togo. C’est en effet à Lomé que se tient le Sommet de l’Union africaine sur la sécurité maritime. Malgré une symbolique forte, la Charte en découlant affiche un bilan mitigé. Certains états à l’instar du Cameroun ou du Sénégal ne la ratifient pas en dépit de leur exposition directe à la piraterie maritime. Là encore, les difficultés consensuelles de l’Union africaine se font jour, laissant la place à des initiatives isolées. Le Bénin et le Nigeria ont notamment donnés priorité à cela, respectivement avec l’opération Ouragan et au large de Yenagoa.

Le développement de la piraterie maritime est toutefois la conséquence d’une pauvreté endémique au sein des territoires concernés. Nul doute que des politiques fortes en matière de développement constitueraient les meilleures parades face à ce phénomène.

Sources :

AFP, Piraterie : l’Afrique de l’Ouest inquiète pour sa sécurité et son économie, Jeune Afrique, 20 février 2013

BROULARD Laure, Au large de la Somalie, la piraterie contenue mais pas éradiquée, La Croix, 17 décembre 2018

BUREAU MARITIME INTERNATIONAL. IMB Piracy Report 2018: attacks multiply in the Gulf of Guinea, ICC Commercial Crime Services, 16 janvier 2019

GANDIL Alexandre, L’Asie, royaume de la piraterie, Asialyst, 31 mai 2016

HAUCHARD Amaury, L’Union africaine adopte une charte sur la sécurité maritime, Le Monde Afrique, 16 octobre 2016

NEMETH Sébastien, Somalie / Opération Atalante : prévenir la criminalité en amont, RFI, 9 décembre 2018

OTAN, Opérations de lutte contre la piraterie, NATO – OTAN, 20 juillet 2016

XINHUA, Lutte contre la piraterie maritime : le Bénin lance une opération pour sécuriser ses côtes. Xinhua Chine Nouvelle, 6 mars 2018

About Antoine Vandevoorde

Antoine Vandevoorde est analyste en stratégie internationale, titulaire d’un Master 2 Géoéconomie et Intelligence stratégique de l’IRIS et de la Grenoble Ecole de Management depuis 2017. Ses domaines de spécialisation concernent la géopolitique du cyberespace, les relations entreprises – Etats, l’intelligence économique et l’Afrique. Il est rédacteur aux Yeux du Monde depuis mars 2019.

  
Assimilés aux opérations de blanchiment et à la criminalité internationale, les paradis fiscaux constituent aussi un rouage essentiel de la finance internationale. Un dilemme pour les grands pays développés.

Depuis une trentaine d’années, le capital financier constitue le facteur géographiquement le plus mobile et le plus diffus, au point de transformer radicalement le long processus historique de la mondialisation. On débouche sur un « nouveau régime d’accumulation financière » qui transforme monnaies, dettes ou actions en marchandises pour les banques, compagnies d’assurances ou fonds spéculatifs des grands pays développés. Rendue possible par les innovations technologiques qui interconnectent en temps réel toutes les places financières, la gestion de l’espace-temps mondial est devenue productrice d’extraordinaires rentes au prix cependant d’une instabilité croissante.

Mais pour fonctionner efficacement, ce système a aussi un besoin impératif d’espaces de non-droit symbolisés par les centres financiers extraterritoriaux (CFE) ou offshore ou paradis fiscaux. Très présents dans les guirlandes insulaires tropicales des Caraïbes et du Pacifique, ces quelque 70 petits ou micro-Etats valorisent la proximité d’une grande place internationale, dont ils partagent le même fuseau horaire voire la même monnaie. Ainsi, la petite ville de George Town, capitale du territoire britannique des îles Caïmans, est devenue la cinquième place financière mondiale en gérant 660 milliards de dollars de dépôts de non-résidents, à 80 % d’origine états-unienne.

Devenus des rouages essentiels de la mondialisation financière, ils gèrent entre 30 et 40 % des fortunes privées mondiales, accueillent 25 % des dépôts bancaires transfrontaliers et voient transiter 50 % des actifs financiers circulant dans le monde. Dans ce contexte, certains paradis se sont progressivement spécialisés comme le Luxembourg dans les holdings et fonds de placement mutuels, les Bermudes dans les compagnies d’assurance (40 % du total mondial) et l’expertise comptable, ou les Caïmans et les Bahamas dans les fonds spéculatifs.

Cette orientation a un impact considérable sur ces économies locales à travers les revenus directs (comme les ventes de licences de sociétés offshore), les créations d’emplois et les effets d’entraînement indirects (tourisme, transports…) qu’elle induit. Aux Bahamas et à Nevis, la finance représente respectivement 25 % et 30 % du PNB, et dans les îles Vierges britanniques, la moitié des revenus fiscaux. Mais cette activité s’impose aussi dans certains Etats européens (Luxembourg, Monaco…). La Suisse accueille ainsi 30 à 35 % de la fortune mondiale offshore, dont 60 % correspond à de l’argent non-déclaré et dont les frais de gestion, qui s’élèvent à 1 % de la masse déposée, représentent un poste très lucratif pour ses banques. Au Liechtenstein, les seuls mandats d’administrateurs des 75 000 à 100 000 sociétés, en large majorité fictives, représentent un tiers du PNB et les activités financières génèrent directement et indirectement la moitié des revenus de l’Etat, ce qui permet aux habitants de ne pas payer d’impôt.

Mais ces confettis ont utilisé leurs souverainetés pour se doter de juridictions d’exception assurant la fourniture de prestations financières opaques. Leurs décisions politiques ont d’ailleurs souvent été largement influencées par les grands acteurs financiers qui leur ont dicté les lois les plus favorables à leurs activités dans le cadre d’une dérégulation généralisée des marchés des années 1970-1980. Leur succès s’explique en effet par les avantages qu’ils procurent : secret bancaire, réglementation des plus limitées, sociétés-écrans garantissant l’anonymat, fiscalité faible ou inexistante… En créant ainsi des espaces hors d’atteinte du droit des Etats et où le contrôle et la régulation des intérêts privés sont impossibles, ils deviennent eux-mêmes des fictions juridiques.

732 milliards de dollars : le chiffre d’affaires annuel du narcotrafic.

Surtout, ils accueillent ainsi les produits des évasions fiscales des pays développés, les capitaux des dictateurs ou dirigeants kleptomanes du tiers-monde (Philippines, Haïti, Nigeria, Mali, Zaïre…) et une grande partie de l’argent sale, évalué à 5 % du PNB mondial. Ainsi, en 1999, le FMI estime que 80 % des 38,11 milliards d’euros prêtés à la Russie en 1998 auraient été détournés sur des comptes bancaires à Jersey. Selon l’Office des Nations unies pour le contrôle des drogues et la prévention du crime, la moitié des 732 milliards d’euros annuels dégagés par l’ensemble des activités criminelles dans le monde (trafics de drogues, d’armes, fausse monnaie, réseaux d’immigration, de prostitution, fraude, piratage, contrefaçon) serait blanchie dans ces paradis avant de réintégrer l’économie légale. Le narcotrafic blanchirait 300 à 500 milliards de dollars par an. Mais, en 1995, la tentative américaine de geler les actifs financiers du cartel de Cali aux Etats-Unis entraîna leur immédiat transfert vers les places financières de Londres, Tokyo et Francfort.

Devant leurs refus de coopérer avec les différentes institutions judiciaires nationales et internationales dans la recherche et la sanction des fautes ou crimes commis, les grands pays développés commencent enfin à les dénoncer comme les « sanctuaires financiers de la criminalité internationale » et à réfléchir à des mesures de sanction. Ainsi, initié en 1989 par les sept plus grands pays industrialisés du monde, le G7, le Groupe d’action financière internationale (Gafi) est chargé de lutter contre le blanchiment de l’argent sale en établissant régulièrement une liste des Etats « non-coopératifs » les plus compromis et de surveiller leur mise en conformité.

Progressivement, la pression monte pour leur imposer une certaine transparence avec la mise en oeuvre de mesures de rétorsion échelonnées entre 2001 et 2005. Alors qu’en février 2001, le paradis fiscal polynésien de Niue (2 103 habitants) est frappé pour l’exemple d’embargo bancaire par les Etats-Unis, le vent se lève aussi en Europe. Le Luxembourg est ainsi dénoncé en 2000 par l’Union européenne et les services secrets allemands alors que Monaco est mis en cause par le gouvernement français. La Suisse, affaiblie par les révélations sur sa gestion des avoirs juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, est critiquée par les autorités allemandes et italiennes. Mais il convient surtout de souligner le brutal revirement des Etats-Unis, jusqu’ici très en retrait, qui s’aperçoivent lors des attentats du 11 septembre 2001 que les réseaux de financement des groupes terroristes islamistes les utilisaient massivement.

Aujourd’hui, les grands Etats développés sont confrontés à un dilemme : alors que la seule réelle et radicale mesure serait de rendre illicite toute transaction financière vers ces territoires, jusqu’où aller dans les mesures de contrôle et d’assainissement sans casser une machine si utile et efficace au système financier mondial ? N’oublions pas en effet que leurs classes privilégiées, leurs grandes banques et assurances, leurs principales transnationales et leurs services secrets sont les premiers et principaux utilisateurs de ces structures opaques ou criminelles.

Places financières mondiales et paradis fiscaux.

MACRON, L’ANTI DE GAULLE  (Jean Goychman)

MACRON, L’ANTI DE GAULLE
(Jean Goychman)

De Gaulle et lui ont occupé le même poste, mais notre Président, contrairement à son lointain mais illustre prédécesseur n’agit qu’en termes de communication. D’habitude, on retrouve cette façon de faire chez les acteurs et les gens du « show-biz » qui se mettent en scène en permanence, de façon à être présents dans tous les esprits. C’est le syndrome du « connu, donc reconnu » Cela devient un mode « subliminal » d’information dans lequel on associe une personne avec une chose. Le contenu est secondaire, mais l’association d’idées prime sur tout le reste.

La souveraineté européenne

Prenons ce simple exemple : Emmanuel Macron sait parfaitement que le mouvement de réveil des peuples se généralise à la surface de la planète. Il est l’expression d’un manque de confiance envers des élites qui prétendent agir pour défendre les intérêts nationaux, mais qui, dans la réalité, veulent faire disparaître les nations. Ces élites, pensant que le cadre restreint des nations à l’intérieur de leurs frontières entravait leurs ambitions mondialistes, ont imaginé un processus dans lequel elles allaient se dissoudre « comme on agglomère les marrons dans la purée », tel que l’avait dit de Gaulle de cette façon très imagée. La Nation, dans l’inconscient collectif, est synonyme de souveraineté populaire. Même si cela paraît désuet et archaïque, le peuple est le seul souverain et une souveraineté non-populaire ne peut – en principe – pas exister dans une démocratie. Macron martèle un concept qui est censé éliminer cette difficulté en parlant de « souveraineté européenne ». Ainsi, les souverainistes, souvent appelés populistes, ne seront plus les seuls à défendre ce concept et, hormis quelques râleurs patentés et identifiés, tout le monde sera satisfait !

Le problème est qu’il n’existe pas de « peuple européen ». Il y a despeuples, dont beaucoup ont une histoire commune, mais qui tiennent chacun à garder leur identité. Peut-il y avoir une nation sans peuple ? La réponse est non. Or, pas de peuple, pas de souveraineté.

L’Europe, c’est quoi, au juste ?

L’absence de peuple européen interdit l’émergence d’une « nation européenne ». De Gaulle disait pourtant « les seules réalités internationales, ce sont les nations » comme l’a écrit Alain Peyrrefitte dans le tome 2 de « C’était de Gaulle »

Si l’Europe – et tout les gens de bonne foi en conviendront – n’est pas une nation, ni un empire, ni un système tribal, comment peut-on la définir ?

Pour faire un peu de formalisme, nous devons parler de « l’Union européenne », mais cela ne modifie en rien ce problème d’identité. Sa définition la plus courante est celle d’une « association politicoéconomique sui generis de vingt-huit Étatseuropéens qui délèguent ou transmettent par traité l’exercice de certaines compétences à des organes communautaire». Vous remarquerez que le terme « nation » a disparu, au profit des Etats, et cela est loin d’être anodin. Il faut remonter au tout début de l’Europe pour trouver la genèse de cette « natiophobie ». Jean Monnet, considéré comme un des pères de l’Europe, avait très clairement affiché le programme dès 1943, lors d’une réunion préparatoire avec un groupe de travail sur l’Europe de l’après-guerre1

« Il n’y aura pas de paix en Europe si les États se reconstituent sur une base de souveraineté nationale »

Il est évident que combattre tout ce qui se rapporterait à la nation, au nationalisme, au souverainisme ou au patriotisme allait constituer la base de l’action future de la construction européenne.
On peut se demander pourquoi seules les nations européennes étaient visées et pas les autres ? Car, dans le même temps, la décolonisation en Asie et en Afrique, fortement poussée par le Département d’Etat et la CIA, redonnait aux peuples la souveraineté à laquelle ils aspiraient.
Pourquoi seule l’Europe était la cible de mouvement de dénationalisation ?

La renaissance de l’Europe

Emmanuel Macron nous parle de « faire renaître l’Europe ». Encore eut-il fallut qu’elle existât, ou du moins qu’elle eut une existence par elle-même en tant qu’entité. Faire disparaître les nations européennes et les peuples auxquelles elles appartenaient n’impliquait pas que cette entité non définie les remplace.

Il y a toujours eu deux conceptions différentes de l’Europe :

  • La première, pragmatique et réaliste, consistait à créer des attaches bilatérales, de nation à nation, en leur faisant mettre leurs capacités intellectuelles, techniques et financières en commun pour réaliser en coopération de grands projets industriels ou scientifiques.
  • La seconde, jamais mise en avant, mais omniprésente, s’inspirait des Etats Unis d’Amérique, et consistait à établir  une Europe fédérale.

Comme la finance se trouvait du coté des fédéralistes, l’Europe des Nations n’a jamais pu voir le jour alors qu’elle s’imposait à la raison. Mais l’Europe fédérale n’a jamais vu le jour non plus, en raison de la réticence des peuples, qui interdisait, pour des questions électoralistes, la mise en œuvre de ce fédéralisme européen.
Il y eut des manœuvres d’approche, destinées à imposer un fédéralisme de fait par abandon progressif des attributs de la souveraineté des peuples, mais le grand saut n’a jamais eu lieu.

L’abandon du fédéralisme

Le coup fatal à ce projet fédéral a été porté en deux temps, distincts mais complémentaires. Le référendum de Maastricht avait ouvert la voie de ce fédéralisme et devait logiquement, après la mise en place d’une monnaie unique, conduire à une harmonisation sociale et fiscale devant déboucher sur une Europe politique. Malheureusement, la charrue avait été « mise avant les bœufs » par les tenants du fédéralisme qui pensaient que la partie était gagnée et que le projet politique européen allait voir le jour rapidement. Le projet de constitution européenne apparaissait alors comme une simple formalité que les peuples, ignorants de la portée réelle du texte qui leur était soumis, allaient plébisciter.

Une fois encore, ce que Philippe Seguin appelait « la conspiration du silence » était à l’œuvre. Et là, le sursaut se produisit. Les Français rejetèrent ce projet de constitution le 29 mai 2005, imités par d’autres peuples européens. Le divorce avec l’élite euro-mondialiste était acté, et un sentiment profond que l’Europe allait enfin prendre en compte l’avis des peuples a vu le jour. Cela aurait du être la véritable naissance de l’Europe. Hélas, il n’en fut rien. Par un tour de passe-passe, en triturant notre constitution, le peuple français s’est vu imposer le Traité de Lisbonne, qui revenait à imposer ce qu’il avait rejeté.

Mais c’est la crise financière de 2008 qui enterra toute velléité fédéraliste. Le principe du « too big to fail » l’emporta sur le sacro-saint libéralisme économique et les peuples furent contraints de renflouer les banques au bord de la faillite. L’endettement des pays de la zone euro ayant largement dépassé les critères de convergence du traité de Maastricht, leur solvabilité financière devenait douteuse, d’où une divergence des taux d’intérêts qui pesait encore davantage sur les plus faibles.

Ceux-ci demandèrent alors aux plus riches de les aider en mutualisant les dettes de la zone euro, ce que l’Allemagne naturellement refusa, en exigeant de leur part plus de rigueur budgétaire. Cela allait encore enfoncer un peu plus ceux qu’il aurait fallu aider. Ce coup d’arrêt fut fatal au fédéralisme.
Il ne s’agit donc pas de faire renaître l’Europe, mais de la créer avec, cette fois l’assentiment des peuples.

L’antinomie des visions européennes entre de Gaulle et Macron

De Gaulle était un pragmatique qui prenait en compte les réalités.
Emmanuel Macron pense qu’une bonne communication peut permettre de convaincre les gens le temps d’une élection et qu’il sera trop tard pour réagir lorsqu’ils seront devant le fait accompli.
De Gaulle avait pour lui d’avoir réussi à mettre la France dans le camp des vainqueurs de la guerre. Emmanuel Macron, comme il le dit lui-même, a pris le pouvoir « par effraction ».  De Gaulle a tout mis en œuvre pour que la France soit une grande Nation écoutée dans le monde, alors qu’Emmanuel Macron veut la fondre dans un vaste ensemble aux contours indéfinis. Sachant le peuple français, comme tous les autres, attaché à la souveraineté nationale, il pense qu’ils ne feront pas la différence avec la souveraineté européenne, dont on se demande pourtant comment elle pourrait s’exercer.

De Gaulle exhortait le patriotisme du peuple français alors qu’Emmanuel Macron le combat en l’associant à la « lèpre des populistes et des nationalistes » et il est conduit à prononcer des phrases ambiguës en proposant des idées, anciennes pour la plupart, et qui n’ont, dans le contexte européen actuel, aucune chance d’aboutir.
De Gaulle s’adressait à la Nation, Emmanuel Macron veut généraliser les grands débats, afin de ne pas dévoiler la réalité de sa pensée. En ce sens , il est beaucoup plus proche de la IVème République d’Henri Queuille, qui disait « Il n’est pas de problème que l’absence de solution n’ait fini par résoudre » que de la Vème d’un de Gaulle affirmant : « Pour faire de grandes choses, il faut de grands hommes, et ceux-ci ne le sont que parce qu’ils ont choisi de l’être »

Jean Goychman
06/03/2019

1Ce groupe était composé, outre Jean Monnet, d’Hervé Alphand, d’Etienne Hirsh, René Mayer et Robert Marjolin. Voir  « Enquête sur la loi du 03 janvier 1973 » p 83 Pierre Yves Rougeyron Editions le jardin des livres

 

https://www.minurne.org/billets/20181

Le “parti américain” dans les institutions Ue

L’art de la guerre

Le “parti américain” dans les institutions Ue

Manlio Dinucci

© Manlio Dinucci

Mardi 19 mars 2019

“La Russie ne peut plus être considérée comme un partenaire stratégique et l’Union européenne doit être prête à lui imposer d’ultérieures sanctions si elle continue à violer le droit international” : c’est ce qu’établit la résolution approuvée par le Parlement européen le 12 mars avec 402 voix pour, 163 contre et 89 abstentions. La résolution, présentée par la parlementaire lettone Sandra Kalniete, nie avant tout la légitimité des élections présidentielles en Russie, en les qualifiant de “non-démocratiques”, et en présentant ainsi le président Poutine comme un usurpateur.

Elle accuse la Russie non seulement de “violation de l’intégrité territoriale de l’Ukraine et de la Géorgie”, mais de l’”intervention en Syrie et de l’interférence dans des pays comme la Libye”, et, en Europe, d’interférence visant à influencer les élections et à attiser les tensions”. Elle accuse la Russie de “violation des accords de contrôle des armements”, en lui attribuant la responsabilité d’avoir fossoyé le Traité FNI. Elle l’accuse en outre d’ “importantes violations des droits de l’homme en Russie, y compris tortures et exécutions extra-judiciaires”, et d’”assassinats perpétrés par des agents de renseignement russes au moyen d’armes chimiques sur le sol européen”.

Au terme de ces accusations et d’autres, le Parlement européen déclare que le Nord Stream 2 -le gazoduc destiné à doubler la fourniture de gaz russe à l’Allemagne à travers la Mer Baltique- “accroît la dépendance européenne vis-à-vis de l’approvisionnement en gaz russe, menace le marché intérieur européen et ses intérêts stratégiques […] et qu’il doit donc y être mis fin”.

La résolution du Parlement européen répète fidèlement, non seulement dans ses contenus mais dans ses paroles mêmes, les accusations que les USA et l’Otan adressent à la Russie. Et chose plus importante, il répète fidèlement la demande de bloquer le Nord Stream 2 : objectif de la stratégie de Washington visant à réduire les fournitures énergétiques russes à l’Union européenne pour les remplacer par celles provenant des États-Unis ou en tous cas de compagnies étasuniennes.

Dans ce même cadre entre la communication de la Commission européenne aux pays membres, dont l’Italie, ayant l’intention d’adhérer à l’initiative chinoise de la Nouvelle Route de la Soie : la Commission les prévient que la Chine est un partenaire mais aussi un concurrent économique et, chose de la plus haute importance, “un rival systémique qui promeut des modèles alternatifs de gouvernance”, en d’autres termes des modèles alternatifs à la gouvernance jusque là dominée par les puissances occidentales.
La Commission avertit qu’il faut avant tout “sauvegarder les infrastructures digitales critiques de menaces potentiellement sérieuses contre la sécurité”, dérivant de réseaux 5G fournis par des sociétés chinoises comme Huawei mise au ban par les États-Unis. La Commission européenne répète fidèlement l’avertissement des États-Unis aux alliés. Le Commandant Suprême Allié en Europe, le général étasunien Scaparrotti, a averti que les réseaux mobiles ultra-rapides de cinquième génération joueront un rôle de plus en plus important dans les capacités guerrières de l’Otan : de ce fait ne sont pas admises de “légèretés” de la part des alliés.

Tout cela confirme quelle influence exerce le “parti américain”, puissant camp transversal qui oriente les politiques de l’Union le long des lignes stratégiques USA/Otan.

En construisant la fausse image d’une Russie et d’une Chine menaçantes, les institutions Ue préparent l’opinion publique à accepter ce que les États-Unis sont en train de préparer pour “défendre” l’Europe : les États-Unis -a déclaré à CNN un porte-parole du Pentagone- se préparent à tester des missiles balistiques avec base à terre (interdits par le Traité FNI enterré par Washington), c’est-à-dire de nouveaux euromissiles qui feront à nouveau de l’Europe la base et en même temps la cible d’une guerre nucléaire.

Édition de mardi 19 mars 2019 de il manifesto
https://ilmanifesto.it/il-partito-americano-nelle-istituzioni-ue/
Traduit de l’italien par M-A P.

http://www.palestine-solidarite.org/analyses.manlio_dinucci.190319.htm

Comment l’Occident dévore ses enfants

Comment l’Occident dévore ses enfants

Pour Thierry Meyssan, en se dressant contre leurs institutions, les Français sont le premier peuple occidental à prendre des risques personnels pour s’opposer à la globalisation financière. Bien qu’ils n’en aient pas conscience et imaginent encore que leurs problèmes sont exclusivement nationaux, leur ennemi est le même que celui qui a écrasé la région des Grands lacs africains et une partie du Moyen-Orient élargi. Seuls les peuples qui comprendront la logique qui les détruit et la rejetteront pourront survivre à la crise existentielle de l’Occident.

| Damas (Syrie)

عربي  Deutsch  ελληνικά  English  italiano  русский  Türkçe  română  فارسى  Español  Português
+
JPEG - 55.6 ko
Insurrection à Paris (1er décembre 2018).

La cause de la récession occidentale

Les relations internationales ont profondément changé avec la paralysie de l’Union soviétique en 1986, lorsque l’État ne parvint pas à maitriser l’incident nucléaire civil de Tchernobyl [1], puis avec la rétractation du Pacte de Varsovie, en 1989, lorsque le Parti communiste est-allemand [2] détruisit le Mur de Berlin, et finalement avec la dissolution de l’URSS, en 1991.

À ce moment, le président des États-Unis, George Bush Sr., a décidé de démobiliser un million de soldats et de consacrer les efforts de son pays à sa prospérité. Il a souhaité transformer l’hégémonie US dans sa zone d’influence en un rôle de leader de l’ensemble du monde et de garant de sa stabilité. En cela, il a jeté les bases d’un « Nouvel Ordre Mondial » d’abord dans son discours aux côtés du Premier ministre britannique Margaret Thatcher à l’Aspen Institute (2 août 1990), puis lors de son discours au Congrès (11 septembre 1990) annonçant l’opération « Tempête du désert » [3].

Le monde d’après l’Union soviétique est celui de la libre circulation non seulement des marchandises, mais aussi des capitaux mondiaux, sous le seul contrôle des États-Unis. C’est-à-dire le passage du capitalisme à la financiarisation ; non pas l’aboutissement du libre-échange, mais une forme exacerbée de l’exploitation coloniale à la totalité du monde y compris à l’Occident. En un quart de siècle, les grandes fortunes US vont être plusieurs fois multipliées et la richesse globale du monde va considérablement augmenter.

En laissant libre court au capitalisme, le président Bush Sr. espérait étendre la prospérité au monde. Mais le capitalisme n’est pas un projet politique, c’est juste une logique pour faire du profit. Or, la logique des multinationales US était d’accroitre leur profit en délocalisant leur production en Chine où c’était désormais possible et où les travailleurs étaient les moins payés au monde.

Très rares sont ceux qui ont mesuré le coût de cette avancée pour l’Occident. Certes des classes moyennes vont apparaître dans le tiers-monde —quoi que bien moins riches que les classes moyennes occidentales— permettant à de nouveaux États, principalement asiatiques, de jouer un rôle sur la scène internationale. Mais simultanément, les classes moyennes occidentales vont commencer à disparaître [4], rendant impossible la survie des institutions démocratiques qu’elles avaient façonnées. Surtout, les populations de régions entières allaient être entièrement écrasées, à commencer par celles des Grands lacs. Cette première guerre régionale va faire 6 millions de morts en Angola, au Burundi, en Namibie, en Ouganda, en République démocratique du Congo, au Rwanda et au Zimbabwe dans l’incompréhension et l’indifférence générales. L’objectif était de continuer à s’emparer des ressources naturelles de ces pays, mais en les payant toujours moins cher, donc en traitant plutôt avec des gangs qu’avec des États qui doivent nourrir leur population.

La transformation sociologique du monde est très rapide et sans précédent. Nous ne disposons pas aujourd’hui des outils statistiques nécessaires pour l’évaluer correctement. Cependant chacun perçoit la montée en puissances de l’Eurasie (non pas au sens gaullien « de Brest à Vladivostok », mais à celui de la Russie et de l’Asie sans l’Europe occidentale et centrale) à la recherche de liberté et de prospérité, tandis que les puissances occidentales, États-Unis compris, s’éteignent progressivement en limitant les libertés individuelles et en rejetant la moitié de leur population dans des zones de pauvreté.

Aujourd’hui, le taux d’incarcération des Chinois est quatre fois inférieur à celui des États-uniens, tandis que leur pouvoir d’achat est légèrement supérieur à celui des États-uniens. Objectivement, avec tous ses défauts, la Chine est devenue un pays plus libre et plus prospère que les États-Unis.

Ce processus était prévisible dès le début. Sa mise en œuvre fut longuement discutée. Ainsi, le 1er septembre 1987, un quadragénaire états-unien publiait une page de publicité à contre-courant dans le New York Times, le Washington Post et le Boston Globe. Il mettait en garde ses compatriotes contre le rôle que le président Bush père allait allouer aux États-Unis d’être responsables à leurs seuls frais du « Nouvel ordre mondial » en construction. Il fit beaucoup rire. Cet auteur, c’était le promoteur immobilier Donald Trump.

L’application du modèle économique aux relations internationales

Un mois après les attentats du 11 septembre 2001, le secrétaire US à la Défense, Donald Rumsfeld, désigna son ami l’amiral Arthur Cebrowski comme directeur du nouveau Bureau de transformation de la Force (Office of Force Transformation). Il devait changer la culture de la totalité des militaires états-uniens afin de leur permettre de répondre à un changement complet de leur mission.

Il n’était plus question d’utiliser les armées US pour défendre des principes ou des intérêts, mais de les instrumenter pour réorganiser le monde en le divisant en deux : d’un côté les États intégrés dans l’économie globalisée, de l’autre les autres [5]. Le Pentagone n’allait plus livrer des guerres pour s’emparer de ressources naturelles, mais pour contrôler l’accès des régions globalisées à ces ressources. Une division directement inspirée du processus de globalisation financière qui avait déjà jeté à la marge la moitié de la population occidentale. Cette fois, c’est la moitié de la population mondiale qui allait être exclue [6].

La réorganisation du monde a débuté dans la zone politique définie comme le « Moyen-Orient élargi », c’est-à-dire allant de l’Afghanistan au Maroc à l’exception d’Israël, du Liban et de la Jordanie. Ce fut la prétendue épidémie de guerres civiles en Afghanistan, en Iraq, au Soudan, en Libye, en Syrie et au Yémen qui a déjà fait plusieurs millions de morts [7].

Comme un monstre dévorant ses enfants, le système financier global basé aux États-Unis a connu sa première crise en 2008, lors de l’éclatement de la bulle des subprimes. Contrairement à une idée répandue, il ne s’agissait absolument pas d’une crise globale, mais exclusivement occidentale. Pour la première fois, les États de l’Otan subissaient les premières conséquences de la politique qu’ils soutenaient. Pourtant les classes supérieures occidentales ne changèrent rien de leur comportement, assistant avec compassion au naufrage des classes moyennes. La seule modification notable fut l’adoption de la « règle Volcker » [8] interdisant aux banques de profiter des informations obtenues de leurs clients pour spéculer contre leurs intérêts. Or, si les conflits d’intérêts ont permis à des voyous de s’enrichir rapidement, ils ne sont pas le fond du problème qui est beaucoup plus vaste.

La révolte des Occidentaux

La révolte des classes moyennes et populaires occidentales contre la classe supérieure globalisée a commencé depuis deux ans.

Conscient de la récession de l’Occident par rapport à l’Asie, le peuple britannique fut le premier à tenter de sauver son niveau de vie en quittant l’Union européenne et en se tournant vers la Chine et le Commonwealth (référendum du 23 juin 2016) [9]. Malheureusement, les dirigeants du Royaume-Uni ne parvinrent pas à conclure l’accord envisagé avec la Chine et rencontrent de graves difficultés à réactiver les liens du Commonwealth.

Puis, voyant l’effondrement de leur industrie civile, une partie des États-uniens vota, le 8 novembre 2016, pour le seul candidat à la présidence qui s’était opposé au Nouvel ordre mondial, Donald Trump. Il s’agissait de revenir au « rêve américain ». Malheureusement pour eux, si Donald Trump commence à remettre en question les règles du commerce globalisé, il n’a pas d’équipe autour de lui, hormis sa famille. Il ne parvient qu’à modifier, pas à changer, la stratégie militaire de son pays dont la presque totalité des officiers généraux ont adopté la pensée de Rumfeld-Cebrowski et ne s’imaginent plus dans un autre rôle que dans celui de défenseurs de la globalisation financière.

Conscients de la fin de leur industrie nationale et certains d’être trahis par leur classe supérieure, les Italiens votèrent, le 4 mars 2018, pour les partis anti-Système : la Ligue et du Mouvement 5 étoiles. Ces partis constituèrent une alliance pour mettre en œuvre une politique sociale. Malheureusement pour eux, l’Union européenne s’y oppose [10].

Alors qu’en France, des dizaines de milliers de PME sous-traitantes de l’industrie ont fait faillite au cours des dix dernières années, les prélèvements obligatoires, déjà parmi les plus élevés au monde, ont augmenté de 30 % durant la même période. Plusieurs centaines de milliers de Français descendirent soudainement dans les rues d’abord pour s’opposer à une fiscalité abusive, mais aussi pour rendre à nouveau possible de fabriquer dans le pays. Malheureusement pour eux, la classe supérieure française a été contaminée par le discours que les États-uniens rejettent. Elle s’efforce donc d’adapter sa politique à la révolte populaire et non pas d’en changer les fondements.

Si l’on aborde chacun de ces quatre pays de manière distincte, on expliquera différemment ce qui s’y passe. Mais si on les analyse comme un phénomène unique à travers des cultures différentes, on trouvera les mêmes mécanismes : dans ces quatre pays, consécutivement à la fin du capitalisme, les classes moyennes disparaissent plus ou moins vite et avec elles le régime politique qu’elles ont incarné : la démocratie.

Soit les dirigeants occidentaux abandonnent le système financier qu’ils ont construit et reviennent au capitalisme productif de la Guerre froide, soit il leur faut inventer une organisation différente à laquelle personne n’a songé jusqu’ici, soit l’Occident qui a dirigé le monde depuis cinq siècles s’enfoncera dans des troubles internes à long terme.

Les Syriens furent le premier Peuple non-globalisé capable de survivre et de résister à la destruction de l’infra-monde de Rumsfeld-Cebrowski. Les Français sont le premier peuple globalisé à se révolter contre la destruction de l’Occident, même s’ils n’ont pas conscience qu’ils luttent contre l’unique ennemi de l’ensemble de l’humanité. Le président Emmanuel Macron n’est pas l’homme de la situation, non pas qu’il soit responsable d’un système qui l’a précédé, mais parce qu’il est le pur produit de ce système. Face aux émeutes dans son pays, il a répondu depuis le G20 de Buenos-Aires que cette réunion était à ses yeux un succès (ce qu’elle ne fut pas) et qu’il allait avancer plus efficacement que ses prédécesseurs dans la mauvaise direction.

Comment sauver ses privilèges

Il semble que la classe dirigeante britannique ait sa solution : si Londres en particulier et les Occidentaux en général ne sont plus capables de gouverner le monde, il convient de faire la part du feu et de diviser le monde en deux zones distinctes. C’est la politique mise en œuvre dans les derniers mois de la présidence Obama [11], puis par Theresa May, et désormais par Donald Trump, avec leur refus de coopérer et leurs accusations à l’emporte-pièce d’abord contre la Russie et maintenant contre la Chine.

Il semble également que la Russie et la Chine, malgré leur rivalité historique, soient conscientes qu’elles ne pourront jamais s’allier avec des Occidentaux qui n’ont pas cessé de vouloir les dépecer. D’où leur projet de « Partenariat de l’Eurasie élargie » : si le monde doit se fracturer en deux, chacun doit organiser le sien. Concrètement cela signifie pour Pékin l’abandon de la moitié du projet de la « route de la soie » et son redéploiement avec Moscou dans la seule Eurasie élargie.

Déterminer la ligne de partage

Pour l’Occident et pour l’Eurasie élargie, il convient de déterminer le plus tôt possible la ligne de fracture. Par exemple, de quel côté l’Ukraine basculera-t-elle ? La construction par la Russie du pont de Kertch visait à couper le pays, à absorber le Donbass et le bassin de la mer d’Azov, puis Odessa et la Transnistrie. Au contraire, l’incident de Kertch organisé par les Occidentaux vise à faire entrer toute l’Ukraine dans l’Otan avant que le pays ne se fracture.

Puisque le bateau de la globalisation financière coule, beaucoup commencent à sauver leurs intérêts personnels sans prendre garde aux autres. D’où par exemple la tension entre l’Union européenne et les États-Unis. À ce jeu, le mouvement sioniste a toujours une longueur d’avance, d’où la mutation accélérée de la stratégie israélienne qui abandonne la Syrie à la Russie et se tourne à la fois vers le Golfe et vers l’Afrique de l’Est.

Perspectives

Compte tenu de ce qui est en jeu, il est évident que l’insurrection en France n’est que le début d’un processus beaucoup plus vaste qui va s’étendre à d’autres pays occidentaux.

Il est absurde de croire qu’à l’heure de la globalisation financière, un gouvernement quel qu’il soit puisse résoudre les problèmes de son pays sans remettre en cause les relations internationales et retrouver simultanément ses capacités d’action. Or, précisément, la politique étrangère est tenue hors du champ démocratique depuis la dissolution de l’Union soviétique. Il convient pourtant, d’urgence, de se retirer de presque tous les traités et engagements de ces trente dernières années. Seuls les États qui retrouveront leur souveraineté pourront espérer se rétablir.

[1] Selon Michaïl Gorbatchev, c’est cet événement qui a rendu possible la dissolution du Pacte de Varsovie et de l’Union soviétique dans la mesure où il a délégitimé l’État.

[2] Contrairement à une idée reçue en Occident, ce sont les nationalistes du Parti communiste est-allemand (et les Églises luthériennes) et non pas les anti-communistes (et les pro-US) qui ont renversé le symbole de la domination soviétique, le Mur.

[3] Le but principal de l’invasion de l’Iraq n’est pas de libérer le Koweït, mais d’instrumenter cette affaire pour constituer la plus vaste coalition possible sous commandement US, incluant l’URSS.

[4] Global Inequality. A New Approach for the Age of Globalization, Branko Milanovic, Harvard University Press, 2016.

[5] « Le projet militaire des États-Unis pour le monde », par Thierry Meyssan, Haïti Liberté (Haïti) , Réseau Voltaire, 22 août 2017.

[6] Il est évident que les guerres de Bush Jr. et d’Obama n’ont jamais eu pour finalité d’étendre la démocratie. D’abord parce que par définition la démocratie ne peut émaner que du Peuple et non pas être imposée par des bombes. Ensuite parce que les États-Unis étaient déjà une ploutocratie.

[7] Je compte ici non seulement le million de morts des guerres elles-mêmes, mais aussi les victimes des désordres suscités par ces guerres.

[8] L’ancien président de la Réserve fédérale US, Paul Volcker, est au contraire un des architectes de la financiarisation globale. C’est lui qui poursuivit au nom de l’Onu les personnes et entités qui avaient aidé l’Iraq à contourner l’embargo des Nations unies (affaire « pétrole contre nourriture »). Volcker est une des principales personnalités de la Pilgrim’s Society, le club transatlantique présidé par le reine Elizabeth II. À ce titre, il devint le principal conseiller économique du président Barack Obama et composa une partie de son cabinet.

[9] « La nouvelle politique étrangère britannique », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 4 juillet 2016.

[10] Remplaçant le Marché commun européen qui était un système de coopération entre États, l’Union européenne définie par le Traité de Maastricht est un État supranational sous protection militaire de l’Otan. Il a donc la possibilité de faire échec aux décisions nationales.

[11] « Deux mondes distincts », par Thierry Meyssan, Al-Watan (Syrie) , Réseau Voltaire, 8 novembre 2016.

http://www.voltairenet.org/article204180.html

Publicités

Revue de presse nationale et internationale.

Publicités