Archives pour la catégorie Moyen Orient

Lettres persanes

Lettres persanes

25 Juin 2019

Lorsqu’il publia son roman épistolaire en 1721, Montesquieu ne s’imaginait peut-être pas que sa chère Perse serait dans l’oeil du cyclone géopolitique 298 ans plus tard… Beaucoup a déjà été dit, ici ou ailleurs, sur la crise du Golfe 3.0 ou 4.0 (on ne compte plus). Contentons-nous de revenir sur les tous derniers éléments pertinents.

Si beaucoup espéraient (du côté impérial) ou craignaient (du côté de la multipolarité) que Poutine « vende » l’Iran en échange de la Syrie, ils ont été déçus/soulagés. L’inédit sommet tripartite Russie-Israël-USA, lors duquel Washington et Tel Aviv étaient censés convaincre Moscou de lâcher l’Iran, a accouché d’une souris. Pire ! l’envoyé russe, Nikolaï Patrouchev, a renvoyé Bolton & Co dans les cordes :

« L’Iran a toujours été et demeure notre allié, avec qui nous développons nos relations dans un contexte aussi bien bilatéral que multilatéral. Nous croyons donc qu’il est inadmissible de qualifier l’Iran comme la principale menace de la région et de le mettre sur le même plan que l’Etat Islamique ou d’autres organisations terroristes. »

L’ami Nikolaï en a rajouté une couche en déclarant que, selon les données militaires russes, le drone US était bien dans l’espace aérien iranien et que les accusations américaines contre Téhéran concernant l’attaque de pétroliers étaient « de piètre qualité et peu professionnelles ». Pan, sur la moustache de Bolton qui, avec son siamois israélien, ne s’attendait visiblement pas à se faire reprendre aussi vertement. Voilà qui n’a pas dû lui arriver très souvent dans sa carrière…

Et encore, Patrouchev n’a-t-il pas élaboré sur le fait que les Iraniens auraient également pu descendre un P8 Poseidon, avion de patrouille maritime, avec 35 soldats US à bord. Message sublimal : Nous sommes restés très modérés mais on peut vous faire beaucoup plus mal. De fait, si l’armée iranienne souffrira énormément d’un conflit, elle peut infliger des dommages sévères aux bases US de la région et mettre le feu aux alliés pétromonarchiques de l’empire.

Et bien sûr, Téhéran est dans les starting blocks pour lancer sa guerre asymétrique sur deux axes. D’abord en actionnant une guérilla chiite qui embrasera le Moyen-Orient : Hezbollah vs Israël, Houthis vs Arabie saoudite, UMP irakiennes vs soldats américains. Ensuite, en fermant le détroit d’Ormuz pour faire exploser le cours du pétrole et amocher salement l’économie mondiale.

Les compagnies d’assurance ont déjà multiplié par dix (!) le prix de leur police pour un pétrolier naviguant dans le Golfe, ce qui se répercute sur le coût du baril. Mais ce n’est rien par rapport aux cours stratosphériques qu’atteindrait l’or noir si le détroit était réellement menacé de fermeture : 300$, 500$ voire même 1000$ selon des projections de Goldman Sachs. Les marchés mondiaux ne s’en remettraient pas et la crise de 1929 ferait figure d’aimable gaspillage.

Pas sûr dans ces conditions que le Cretinho de la Maison Blanche, qui prend apparemment aussi ses conseils de l’excellent Tucker Carlson mais aurait mieux fait d’écouter celui-ci avant d’engager les illuminés Bolton et Pompeo, pas sûr dans ces conditions, donc, que Cretinho franchisse le pas. Pour l’instant, la guerre des mots s’amplifie, Rouhani qualifiant l’administration US de « retardée mentale » et celle-ci menaçant de « faire disparaître » l’Iran. Ambiance, ambiance…

La toute dernière livrée des sanctions américaines ciblent symboliquement les leaders iraniens mais il ne faudrait pas y voir seulement un aveu d’impuissance. En menaçant de sanctionner Zarif, le ministre des Affaires étrangères, les petits génies du Potomac pensent couper toute possibilité de négociations diplomatiques. Stratégie de la tension, toujours. Le Pompée du Département d’Etat, lui, fait la tournée des popotes pétromonarchiques pour les engager dans une grande coalition. Mais les grassouillets cheikhs sont aussi veules que riches et il n’est pas sûr qu’ils acceptent de s’engager. Déjà, les Emirats Arabes Unis, pourtant fanatiquement anti-iraniens, retournent leur keffieh à la vitesse de l’éclair, constatant soudain que la guerre, c’est dangereux. Il est très facile de payer des mercenaires au Yémen pour faire le sale boulot, mais se retrouver en première ligne, voilà qui est trop risqué pour ces chères pétronouilles.

Un dernier élément pour la compréhension des tenants et aboutissants persiques. Il se pourrait (mais l’info n’est pas sûre et reste au conditionnel) que les Russes aient envoyé des conseillers techniquesafin d’améliorer la défense anti-aérienne iranienne. Si c’est confirmé (et c’est encore un gros si), au vu de ce qui s’est fait en Syrie avec les 2/3 des missiles US descendus ou détournés, la nouvelle n’est pas bonne pour la coterie américano-israoudienne…Tag(s) : #Moyen-Orient

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Brouille & brouillage

Brouille & brouillage

3 Juillet 2019

Après que l’envoyé russe au sommet de Jérusalem ait renvoyé Washington et Tell Aviv dans les cordes concernant l’Iran, des accusations avaient paru dans la presse israélienne faisant état de brouillages systématiques de la part de l’ours. Peut-être pas tout à fait à tort…

On sait que l’OTAN avait déjà pleurniché en novembre de l’année dernière, lorsque sa petite fiesta scandinave avait été sérieusement perturbée par le brouillage, forcément intentionnel, du GPS de ses appareils. L’Alliance atlantique en est encore toute retournée. Si on ne peut plus organiser de grandes manœuvres militaires aux portes de la Russie, où va-t-on, ma bonne dame ? On savait aussi que les false flags d’avril avaient vu un flop retentissant de la petite démonstration américaine, la plupart des missiles tirés sur la Syrie étant descendus ou brouillés. Le couac français a même poussé Paris à s’équiper en urgence et à installer des récepteurs plus fiables sur ses navires. Pas sûr que ça change grand chose, tant l’avance russe en matière de guerre électronique est connue de tous, particulièrement des Etats-Uniens qui en bavent de rage et tentent aux aussi de trouver la parade.

« Là où Poutine passe, les GPS trépassent » titre joliment un magazine. A ses moments perdus, l’ours s’amuse régulièrement à brouiller ou à usurper, selon son humeur, les signaux GPS. Les deux ne doivent en effet pas être confondus. Le brouillage consiste simplement à envoyer un puissant signal radio qui empêche les signaux des satellites d’atteindre les appareils destinataires, fermant de facto la zone à la navigation par GPS. L’usurpation est bien plus subtile et vise à envoyer carrément de faux signaux, transmettant des coordonnées de géolocalisation incorrectes.

Ces dernières années, les incidents d’usurpation se sont multipliés autour de la Crimée, spécialement près du fameux détroit de Kertch, théâtre d’une provocation ukrainienne il y a sept mois afin de torpiller le sommet entre le Donald et Vladimirovitch. Des dizaines de navires de la zone ont vu leur système de navigation indiquer des lieux farfelus.

On comprend dans ces conditions que Tel Aviv et le CentCom, tout occupés à leur croisade hystérique contre l’Iran, soient quelque peu troublés par l’irruption électronique russe au Moyen-orient. Il se murmure d’ailleurs que le récent bombardement israélien sur la Syrie a profité de l’ouverture du ciel par les Russes pour permettre une étonnante frappe US sur Al Qaeda à Idlib (la première en deux ans !) Les deux événements ont eu lieu le même jour, à savoir le 30 juin. Washington ayant, comme chacun sait, la furieuse habitude de bichonner les barbus de l’Idlibistan plutôt que de les fesser, on peut même se demander si cette mascarade n’a pas été un simple prétexte pour aider le petit ami israélien dans le ciel syrien.

Toujours est-il que les Russes entendent conserver une franche longueur d’avance dans la guerre électronique. Ils viennent de tester une nouvelle méthode de brouillage en combinant trois systèmes différents qui avaient déjà fait leurs preuves. Quand les inévitables récriminations otanesques se feront entendre, vous en connaitrez la raison…

Tag(s) : #Russie#Etats-Unis#Moyen-Orient

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Le Golfe est confronté à un scénario de guerre  à petite échelle : pas de solution évidente  par Elijah J Magnier

Le Golfe est confronté à un scénario de guerre
à petite échelle : pas de solution évidente
par Elijah J Magnier

lundi 17 juin 2019, par Comité Valmy

 

Le Golfe est confronté à un scénario de guerre
à petite échelle : pas de solution évidente

Les attaques qui se déroulent dans le Golfe et ses eaux contre les ports, les pipelines d’approvisionnement en énergie et les pétroliers ont pris la proportion d’une guerre à petite échelle ; Mais la guerre ne prendra de l’importance que si l’Iran ou les États-Unis commettent de nouvelles erreurs ou causent de nouvelles frictions. Une décision ou un évènement suspect ou mal interprété pourrait entraîner une guerre plus large au Moyen-Orient, surtout que les armées et leurs alliés sont en état d’alerte. L’efficacité militaire des deux parties et de leurs alliés – disséminés dans tous les coins du Moyen-Orient – est réelle et ne devrait pas être sous-estimée.

Les Etats-Unis n’ont pas besoin de donner une raison juste, sérieuse et solide pour faire une guerre, il leur suffit de la décider. Les événements récents – les actes de sabotage à al-Fujairah (Emirats arabes unis), l’attaque du gazoduc Aramco, les attaques contre deux pétroliers dans le golfe d’Oman, et la vidéo du Commandement central des États-Unis qui prétend montrer le personnel d’un bateau iranien en train d’enlever une mine ventouse non explosée du Kokuka Courageous – auraient déjà fourni aux Etats-Unis de nombreux prétextes de guerre, s’ils voulaient la guerre. Le président Donald Trump aurait alors déjà ordonné à ses militaires de tirer des missiles de précision comme il l’a fait en Syrie ou au moins de faire une frappe aérienne punitive en collaboration avec ses partenaires européens. Ou il aurait peut-être même préparé son armée à partir en guerre comme George W. Bush l’a fait avec l’Irak en 2003.

C’est parce qu’il est conscient qu’une opération militaire contre l’Iran ne serait pas une partie de plaisir que Trump s’est abstenu d’ordonner l’attaque. Les conséquences d’une telle attaque sont imprévisibles et il n’en sortirait sans doute pas grandi.

Cela suffit à montrer que Trump ne veut pas aller à la guerre mais qu’il n’a pas non plus anticipé la réaction de l’Iran à ses sanctions et à ses violentes menaces. Le président américain n’a probablement pas compris, ni pris au sérieux, son homologue iranien Hassan Rouhani quand ce dernier a affirmé l’année dernière que “si l’Iran ne pouvait pas exporter le pétrole du Golfe, aucun autre pays ne pourrait le faire”. L’habitude qu’ont les politiciens occidentaux, et notamment Trump, d’abuser des phrases creuses et des fanfaronnades les rend peut-être incapables de comprendre des personnalités publiques qui pensent ce qu’elles disent.

Les deux camps, l’Iran et les États-Unis, sont dans une impasse. L’Iran pense que le fait d’accepter de s’assoir à une table de négociation avec les Etats-Unis serait un signe de faiblesse. De plus, Téhéran n’a aucune confiance dans les engagements et les promesses des États-Unis. Le chef de la Révolution Sayyed Ali Khamenei a dit aux autorités iraniennes : “Si vous donnez un doigt aux USA, ils vous prendront la main, puis le bras entier, puis tout le corps. Ne faites jamais confiance aux Etats-Unis”.

Trump s’est mis lui-même dans une impasse lorsqu’il a abandonné l’accord nucléaire et imposé de sévères sanctions à l’Iran. Il a fait sortir le génie de sa bouteille et unifié la population iranienne contre l’administration américaine au moment même où beaucoup en Iran soutenaient les négociations et la reprise des relations avec les États-Unis.

Trump a sous-estimé les capacités militaires de l’Iran et, en particulier, la puissance stratégique des missiles de croisière actuellement détenus par les alliés de Téhéran au Liban, en Irak, en Syrie et au Yémen. Ces moyens militaires ainsi que d’autres similaires peuvent causer de graves dommages aux alliés étatsuniens du Moyen-Orient et aux forces étatsuniennes déployées dans la région. Une telle confrontation aurait aussi pour effet de déstabiliser l’économie mondiale et Trump en serait accusé, même par les siens, parce que c’est lui qui a révoqué l’accord nucléaire et déclenché l’escalade actuelle de tensions – et tout ce qui arrivera.

Trump dit qu’il ne veut pas d’une escalade militaire. Cette intention est aujourd’hui clairement confirmée par le commandement central américain : “Les Etats-Unis n’ont aucun intérêt à s’engager dans un nouveau conflit au Moyen-Orient”.

Une guerre plus large ferait beaucoup de tort à l’Iran, mais elle serait tout aussi dévastatrice pour de nombreux pays du Moyen-Orient. Les alliés de l’Iran se disent prêts à la guerre. Au Liban, le chef du Hezbollah Sayyed Hassan Nasrallah a déclaré à ses responsables politiques et à ses commandants militaires le mois dernier (malgré de multiples démentis) qu’une guerre cet été était très probable.

C’était aussi l’analyse du commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique, Qassem Soleimani, qui a dit à ses partenaires que l’Iran n’accepterait pas de vivre sous des sanctions sévères. Sayyed Nasrallah a dit ce mois-ci : “Toute la région brûlera si les Etats-Unis partent en guerre contre l’Iran”, et “Toutes les forces et tous les intérêts des Etats-Unis dans la région seront annihilés”. En Irak, plusieurs groupes irakiens veulent chasser les milliers de soldats américains du pays. Ce sont des combattants expérimentés et ils sont équipés de missiles de croisière de précision qui seront probablement utilisés pour frapper les différentes bases étatsuniennes disséminées dans la région, en cas de guerre contre l’Iran. Au Yémen, les Houthis ont déjà frappé l’aéroport saoudien d’Abha avec un de ces missiles et, le mois dernier, ils ont frappé une station pétrolière de la province saoudienne de Yanbu avec un drone armé.

Tout cela montre que l’Iran est prêt à mettre le Moyen-Orient à feu et à sang si on l’empêche d’exporter son pétrole. Trump doit maintenant prendre conscience que les sanctions qu’il a mises en place conduiront soit à la guerre, soit, au mieux, à l’insécurité du transport maritime de l’énergie qui part du Golfe vers le reste du monde.

Trump ne peut pas s’aventurer dans une guerre au moment où il va entamer une campagne électorale pour être réélu. Les corps des soldats américains rentrant chez eux dans des sacs en plastique deviendraient le symbole historique de l’ère Trump.

Mais le président américain n’offre rien à l’Iran qui puisse apaiser les tensions. Les envoyés européens et japonais qui affluent en Iran pour “servir de médiateurs” n’ont manifestement pas offert d’acheter leur part des deux millions de barils de pétrole par jour dont dépend l’économie iranienne, ni de lever les sanctions américaines ni de faire revenir les entreprises qui ont déserté l’Iran sous la menace de sanctions américaines. Le soutien purement verbal de ces émissaires n’améliore en rien la vie de la population iranienne qui vit sous ces sanctions économiques draconiennes imposées par les États-Unis.

Le journal iranien à Javan a décrit le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas avec des lunettes bleues de l’étoile de David, portant un brassard à croix gammée et effectuant un salut nazi

Si l’Iran était à l’origine de ces attaques dans le Golfe, ce serait parce que l’absence de toute possibilité d’échapper aux agressions de Trump a conduit le pays sur la voie d’une escalade progressive. Qui que ce soit qui a attaqué le deux pétroliers dans le golfe d’Oman, n’avait pas l’intention de les couler ni de les détruire ; s’il avait voulu le faire, au moins 6 à 8 mines auraient été utilisées pour détruire tous les compartiments du pétrolier. Le fait même qu’une des deux mines ait explosé au-dessus de la ligne de flottaison suggère que celui qui a fait ça voulait minimiser la pollution dans le Golfe.

Si c’est la voie que l’Iran a choisie, le prochain coup sera plus dur. Y aura-t-il d’autres attaques contre les aéroports, les stations pétrolières ou les pétroliers ? La prochaine attaque peut couler un navire. Mais la “guerre contre les pétroliers” n’a certainement pas pris fin avec cette dernière attaque dans le Golfe d’Oman.

L’Iran est bien sûr le principal suspect derrière ces attentats, mais aucune preuve tangible n’en a été apportée à ce jour. Enlever si rapidement et si facilement une mine ventouse inconnue, comme le montre la vidéo étatsunienne – est tout à fait extraordinaire, même pour des experts en explosifs. Aucun expert – même s’il connaît très bien ces mines – ne toucherait à des munitions non explosées sans prendre la précaution de déjouer lentement et attentivement tous les éventuels pièges et de se prémunir contre un éventuel déclenchement à distance. On a besoin de preuves solides, et non pas d’une analyse simpliste, car les implications de cette attaque sont très graves.

Alors, y a-t-il un moyen de sortir de ce cycle d’escalade ? L’Iran ne fait pas confiance aux Nations Unies parce que l’administration américaine a réduit le rôle et l’efficacité de cette organisation. Il ne fait pas confiance à l’Europe, qui a choisi de rester les bras croisés, divisée et soumise aux sanctions et aux brimades américaines. L’Iran ne fait pas confiance à Trump qui a révoqué l’accord nucléaire et est accusé dans son pays de ne pas “respecter le droit ou les institutions démocratiques “.

Trump ne peut pas se coordonner avec la Russie parce que cela serait utilisé contre lui pendant sa campagne électorale. Il ne peut pas non plus laisser la main à la Chine, c’est le plus important concurrent économique, l’un des plus grands pays du monde et le cauchemar des Etatsuniens. La seule porte de sortie pourrait se trouver dans le Golfe. Tous les pays Arabes ne sont pas des ennemis et certains entretiennent de bonnes relations avec l’Iran et les États-Unis : L’Irak, le Qatar, le Koweït et Oman, par exemple. Si les États-Unis refusent de s’appuyer l’un de ces pays pour entamer des négociations sérieuses en vue d’alléger les sanctions contre l’Iran, la petite guerre actuelle pourrait bien prendre des dimensions plus importantes dans les semaines à venir.

Elijah J. Magnier : @ejmalrai
Traduction : Dominique Muselet

16 juin 2019

Elijah J. Magnier
Middle East Politics

http://www.comite-valmy.org/spip.php?article11338

Jean-Louis GUIGOU, Président de l’IPEMED : « La Verticale de l’AME serait une [bonne] réponse européenne aux Routes de la soie »

Jean-Louis GUIGOU, Président de l’IPEMED : « La Verticale de l’AME serait une [bonne] réponse européenne aux Routes de la soie »

4 juin 2019
Jean-Louis GUIGOU, Institut de prospective économique du monde méditerranéen (IPEMED Paris). © AM/AP.P
L’expansionnisme chinois prospère en Europe et talonne celle-ci en Afrique. « Les Routes de la soie » constituent un projet géopolitique bien construit, financé, médiatisé. Face à cela, l’Europe ne doit pas être réactive, mais proactive, et proposer un autre projet : la construction d’un axe intégré Afrique-Méditerranée-Europe – d’où l’acronyme AME. Explications et prospective.

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Une tribune libre de Jean-Louis GUIGOU
Président de l’IPEMED

Institut de prospective économique du monde méditerranéen (Paris)

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Le Président Emmanuel Macron a été clair : « Nous devons arrimer ensemble, enfin, les continents européen et africain, à travers la Méditerranée (…) la stratégie que je veux mettre en œuvre consiste à créer un axe intégré entre l’Afrique, la Méditerranée et l’Europe. »

Le Roi du Maroc prône la même idée à sa façon : positionner le Maroc en « hub » entre l’Europe et l’Afrique. L’ancien ministre marocain de l’Économie Fathallah Oualoulou détaille cette ambition : « Il est de notre intérêt, nous Marocains, Magrébins, Sud-méditerranéens, Arabes et Africains, de soutenir toute action qui tourne le dos à la polarisation du monde et ce, pour consolider tous les projets d’intégration dans nos régions.

Il est opportun dans ce cadre de promouvoir le grand projet de la Verticale Afrique-Méditerranée-Europe [AME] parce qu’il accorde une place centrale à la méditerranée, ce qui permettra à cet ensemble dans sa globalité d’entrer dans des rapports équilibrés avec l’espace Asie-pacifique et l’espace Amérique-Atlantique-Pacifique – le concept de la Verticale a été mis en évidence par les travaux que mène l’IPEMED, l’Institut de Prospective économique du monde méditerranéen. » (Extrait de La Chine et nous. Répondre au second dépassement, p. 302. Éditions La croisée des chemins).

Un nécessaire et permanent cadre de réflexion
stratégique entre l’Europe et l’Afrique

Le Président Jean-Claude Juncker de son côté milite pour une Nouvelle Alliance entre les Européens et les Africains. Voilà pourquoi il a mis en place entre « les deux continents, non pas voisins mais cousins germains », le Programme d’Investissement Extérieur (PIE) pour mettre à disposition jusqu’à 44 milliards d’euros de garanties pour des investissements privés.

De son côté, dans une lettre à l’IPEMED, datée du 7 décembre 2015, le Président de la République du Niger, Issoufou Mahmadou, constatait : « L’observation de l’évolution économique et sociale des deux continents montre à quel point ils sont liés et à quel point un cadre permanent de réflexion stratégique est nécessaire pour guider cette évolution. »

Cet axe intégré AME n’est pas une vue de l’esprit : il se construit déjà « à bas bruit ». C’est une tendance lourde fondée sur le retour de la géographie, de la proximité et de la complémentarité des économies Nord/Sud. Ce phénomène s’accélère depuis la crise financière de 2008.

L’ axe AME, une redistribution Nord/Sud
du système productif

C’est la régionalisation de la mondialisation : les chaînes de valeur mondiales deviennent de plus en plus régionales.

Selon la CIA, dans son rapport sur l’état du monde en 2050 « Deux grandes zones d’influences privilégiées apparaissent » l’une liant les deux Amériques et l’autre associant le Japon, la Chine et les pays du sud asiatique (ASEAN). Les travaux du CEPII montrent qu’un troisième axe est en cours de création autour de l’Allemagne, de la France et de l’Union Européenne. [Voir le graphe à la fin de l’article, ndlr].

Reste à construire ce troisième axe AME. Pour réussir à effacer les mauvais souvenirs de la colonisation, cette nouvelle grande région mondiale ne doit en aucun cas ressembler aux deux autres « zones d’influences privilégiées »… sous-entendu dominées par le Nord.

Il s’agit de construire autre chose. 
De nouvelles relations enfin équilibrées, avec un système d’intégration en profondeur incluant la coproduction, le partage de la valeur ajoutée et le transfert de technologie. Cela revient à une redistribution Nord/Sud du système productif faisant de l’Afrique une zone créatrice de valeur et non plus une zone exportatrice des seules matières premières.

Un système productif « écologisé » et inclusif, donnant au monde l’exemple d’une responsabilité économique, sociale et environnementale. 
Un rêve ? Non. La situation chaotique du monde impose, comme le disait – déjà ! –Socrate, de penser autrement, de parler autrement, d’agir autrement.

https://www.africapresse.paris/Jean-Louis-GUIGOU-President-de-l-IPEMED-La-Verticale-de-l-AME-serait-une-bonne

Pompiers et incendiaires

Pompiers et incendiaires

26 mai, 2019
Tribune libre

Michel Raimbaud

C’était hier, en décembre 1991. En deux ans, le monde a changé de base. L’ordre bipolaire Est-Ouest vient de s’écrouler suite à la disparition de l’URSS. L’Occident sort vainqueur d’une compétition qui à vrai dire n’a pas duré plus de 45 ans, un temps plutôt court à l’échelle de l’Histoire. Enivrée par un triomphe inattendu qui est avant tout le sien, l’Amérique pavoise sans trop savoir que faire. En 1992, l’un de ses politologues, Francis Fukuyama, décrète que l’Histoire est finie faute de protagoniste à la mesure de la seule superpuissance survivante.

Et le chœur occidental abasourdi gobe avec délices cette ânerie : selon ce prophète trop pressé, le monde se serait figé sans autre choix que le ralliement au nouveau maître. Pour les refuzniks en puissance, il s’agit de se soumettre ou de se démettre : prenant la succession du « monde civilisé » de l’ère coloniale et du « monde libre » de la guerre froide, la « communauté internationale » is born, comme on dit dans le volapuk globish. Les Etats qui osent refuser la nouvelle règle du jeu américain sont relégués dans la géhenne des Etats hors-la-loi, faillis, voyous, parias, « préoccupants », comme on dira bientôt. Et les pays « libérés » du communisme doivent entreprendre une reconversion expresse sans concessions, sans fioritures… Se débarrasser des faucilles, des marteaux, de l’Internationale prolétarienne et, pour beaucoup de leurs élites, de tout un passé devenu encombrant.

On ne l’appelle pas encore ainsi, mais le « moment unipolaire américain » est en marche et n’aime pas ceux qui traînent les pieds. Pourtant, l’éternité que prévoit implicitement l’ouvrage de Fukuyama (La fin de l’Histoire et le dernier homme) finira trop vite pour paraître longue. Elle ne dépassera pas la vingtième année. C’est en 2011, après vingt ans de méfaits, que le moment unipolaire battra de l’aile. L’Histoire reprendra sa marche vers un ordre mondial plus équilibré : en mars 2011, Russie et Chine se font forcer la main et rejoignent une dernière fois la « communauté internationale » pour laisser implicitement le champ libre à l’intervention de l’OTAN en Libye, mais en octobre de la même année, un double véto de Moscou et Pékin met un terme à l’omnipotence de Washington et de ses supplétifs en interdisant toute intervention de regime change à Damas.

En 2019, l’ordre imposé par l’Amérique, injuste, tyrannique et chaotique, est agonisant. L’Occident, qui répugne à l’admettre, croît toujours dur comme fer à sa primauté naturelle, au nom d’une universalité clamée et revendiquée. Il préfère ne pas voir que sa prétention est remise en cause par l’immense cohorte des peuples. Plus question au troisième millénaire d’admettre ce droit de cuissage tenu comme allant de soi par les maîtres de la planète. Durant ces quelques années, la géographie politique et la carte du tendre ont beaucoup changé, dans le monde arabo-musulman certes, mais également partout ailleurs.

Deux « camps » polarisent ce monde nouveau qui accouche dans la douleur. Le premier mise sur la légalité et le droit international pour parvenir coûte que coûte à un monde multipolaire équilibré, capable de vivre en paix. Le second, successeur du « monde libre » de jadis, n’a rien trouvé de mieux que l’instauration du chaos (« constructeur » ou « innovateur ») pour assurer la pérennité d’une hégémonie contestée. De part et d’autre, les hommes au pouvoir affichent un style en harmonie avec ces options de fond.

Sans négliger la compétition de jour en jour plus serrée entre l’Amérique et la Chine, et l’inéluctable choc des ambitions entre Trump, promoteur spontané du « chaos créateur », et Xi-Jinping, l’adepte méthodique de la « détente constructive », le duo russo-étatsunien reste pour l’instant au cœur de l’affrontement. Chefs de file des deux camps – Eurasie, Occident – qui ont pris la relève des protagonistes de feu le conflit Est/Ouest, Poutine et Trump sont des acteurs majeurs de la vie internationale et doivent coexister, qu’ils le veuillent ou non…

Il n’est pas nécessaire d’être un observateur très pointu pour deviner que les deux hommes n’ont guère d’atomes crochus. Loin d’être une simple affaire de style, c’est une question d’univers mental et intellectuel. Le hasard, par nature souvent fantasque, aurait décidé de rendre le monde invivable qu’il n’aurait pas agi autrement en permettant qu’à ce moment précis et décisif de l’Histoire deux personnalités aussi dissemblables soient chargées d’incarner et de « gérer » les retrouvailles au Sommet, sous forme de la confrontation directe que nous savons, entre les Etats-Unis et la Russie.

Si Vladimir Poutine est un chef d’Etat à la fois populaire chez lui et respecté à l’étranger, c’est qu’il est l’artisan incontesté de la renaissance de la Russie. Ce prestige enviable ne doit rien à un quelconque populisme de mauvais aloi ou à une posture démagogique, il est lié à l’ensemble de son œuvre. Le locataire du Kremlin communique volontiers. A son discours sans emphase on devine un homme confiant en son pouvoir, mais assurément peu porté aux familiarités. Pourtant, derrière ce visage placide se cache un pince-sans-rire qui de temps à autre surprendra avec une boutade inattendue, ravissant ses partisans et permettant aux néo-kremlinologues d’étoffer leur attirail de préjugés « occidentalistes ».

C’est pourquoi la petite phrase lâchée à Sotchi le 15 mai par le président russe, à l’issue de la rencontre avec son homologue autrichien Alexander Van der Bellen, ne sera pas tombée dans l’oreille de sourds. Interrogé lors d’une conférence de presse sur ce que son pays pouvait faire pour « sauver » l’accord sur le nucléaire iranien, Poutine a expliqué mi-figue mi-raisin : « La Russie n’est pas une équipe de pompiers, nous ne pouvons pas tout sauver ». On ne saurait mieux dire que de nombreux incendiaires se glissent parmi les « partenaires » auxquels Moscou aime à se référer avec un inlassable optimisme. Sans doute en son for intérieur considère-t-il Trump comme le plus dangereux d’entre eux.

Au feu les pompiers, v’là maison qui brule ! La comptine est à l’ordre du jour. « Pompiers et incendiaires » ? On dirait un jeu de société comme on les aimait hier, un peu ennuyeux et poussiéreux, mais efficaces pour distraire les enfants par temps de pluie, entre nain jaune et petits chevaux. Toutefois, on l’aura deviné, les pyromanes auxquels pense Poutine se situent dans un autre registre. Il ne s’agit pas des casseurs qui enflamment poubelles, voitures ou magasins dans les « rues » occidentales au nom d’une « militance » dévoyée… Le président russe songe sûrement à une catégorie de malfaiteurs qui échappe totalement aux accusations, poursuites et châtiments, celle des pyromanes d’Etat en costume cravate, perchés au sommet du pouvoir dans les « grandes démocraties » autoproclamées, relevant de l’Axe du bien ou de sa mouvance. Dans les « Etats de droit », on trouve légitime d’enflammer la planète afin d’écraser toute résistance à l’hégémonie de l’Empire Atlantique.

Dans ces mêmes pays, les professionnels de la pensée, de l’écriture, de l’analyse, de la diplomatie ou de la politique pérorent à loisir sur « le grand dessein », « la stratégie planétaire », les « ambitions géopolitiques », ou autres fariboles. Ils ne voient manifestement pas l’ombre d’une injustice, le soupçon d’une illégalité dans les équipées visant à dévaster des pays, des peuples, souvent des régions entières, restant de marbre à l’évocation du bilan effrayant des guerres meurtrières allumées par leurs dirigeants malfrats.

Nos modernes pyromanes sont insatiables : non contents de n’éprouver ni honte ni remords pour les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, les génocides ou politicides déjà commis, ils menacent et sanctionnent à tour de bras, annonçant au grand jour leurs intentions agressives : Syrie, Libye, Ukraine, Iran, Venezuela, Russie, Chine, bref, tous les pays qui oseraient passer outre leurs oukazes.

Adieu le droit international, au revoir les accords internationaux, au diable la Charte des Nations-Unies, foin de la diplomatie et de sa langue désuète, de ses mièvres pratiques. En fait, avec près de 700 bases répertoriées par le Pentagone un peu partout, notamment en Europe, en Asie-Pacifique, au Moyen-Orient et en Afrique et plus de 200 000 militaires stationnés à l’étranger (dont 50 000 en Allemagne, des dizaines de milliers sur le reste du continent, 40 000 au Japon et 28 000 en Corée du Sud), les Etats-Unis d’Amérique et leurs sbires sont seuls face au monde.

Sous couvert de décisions erratiques, d’ordres et de contre-ordres, de dissensions au sein de son administration, Trump et sa fine équipe – le sinistre John Bolton, le doucereux Mike Pompeo, l’élégant Mike Pence, sans compter le gendre mirliflore Jared Kushner – sèment le chaos et allument l’incendie sur tous les continents, ce qui est précisément au coeur du grand dessein permettant à l’Amérique d’imposer sa loi au monde.

Washington avait réussi dans les années Reagan à entraîner l’URSS dans une course aux armements puis à l’enliser dans une guerre sans issue en Afghanistan, ce qui avait provoqué sa chute. L’équipe Trump cherche sans doute à répéter l’expérience en multipliant les foyers d’incendie un peu partout, en espérant que la Russie de Poutine se laissera entraîner à jouer au pompier universel. Au Venezuela l’engagement de Moscou rappelle celui de l’URSS à Cuba, l’effort pour enflammer les Etats Baltes et l’ex-glacis d’Europe de l’Est, la Géorgie, puis l’Ukraine, sont autant de provocations dans l’antichambre de la Russie.

Reste le Grand Moyen-Orient de Debeliou, qui reste au coeur du nouveau conflit Orient/Occident, de son épicentre (Syrie, Liban, Palestine, Jordanie, Irak) à ses extensions (Iran et Turquie, Yémen et péninsule arabe) y compris vers l’Afrique (du Nord, du Sahel, de la Corne, du Golfe de Guinée…). Il y a enfin la « transaction du siècle » inventée par Trump afin de « dissoudre » le peuple palestinien pour les beaux yeux d’Israël : les milliards payés et les sourires béats des autocrates pourraient bien embraser la poudrière…

Cette multiplication des foyers dans un monde où les fondements du droit et de la vie internationale sont violés sans scrupule, où les mots sont systématiquement utilisés à contre-sens vise à décourager les pompiers éventuels. Qu’ils se laissent prendre au piège et ils ne sauront plus où donner de la tête, s’épuisant à démentir de fausses nouvelles (infox) ou des accusations mensongères, à dénoncer des opérations sous faux pavillon, à maintenir un semblant de raison dans un monde de plus en plus chaotique, à respecter unilatéralement des principes dont les incendiaires se moquent.

Deux exemples illustreront l’hypocrisie de la situation :

Alors que tant d’experts et d’observateurs la déclarent finie et gagnée par Damas, la guerre se poursuit en Syrie dans un contexte confus et un brouillage des cartes impressionnant décourageant toute analyse crédible.

Le Dr Wafik Ibrahim, spécialiste en affaires régionales, note que, pour la seule libération d’Idlib, symbolique et spécifique dans cette neuvième année de guerre, « l’armée syrienne fait face à dix adversaires » qui conjuguent leurs efforts pour entraver le retour à la paix. Les masques sont tombés.

Erdogan est perdu dans un louvoiement acrobatique entre les Etats-Unis et la Russie, et dans une stratégie inextricable entre Moscou, Téhéran, les groupes terroristes qu’il parraine, les milices kurdes qu’il combat, tout en cherchant un hypothétique « chemin de Damas ». La Turquie est engagée militairement et sans réserve, par l’envoi direct de renforts et d’armement lourd aux organisations terroristes, en premier lieu le Jabhat al-Nosra (enseigne syrienne d’Al Qaida), rebaptisé Hay’et li Tahrir al Cham.

Pour l’Amérique, il s’agit de retarder, sinon d’empêcher le retour de l’Etat syrien dans le Nord du pays, dans le gouvernorat d’Idlib et/ou vers la rive est de l’Euphrate, en maintenant quelques éléments terrestres à titre dissuasif, au prétexte de combattre Da’esh, une création de facto de notre oncle Sam. On ajoutera les « soutiens automatiques » de l’Amérique :

Les Nations Unies et la Ligue Arabe, dans un rôle de paravents légaux et d’auxiliaires utiles de Washington; la Grande-Bretagne et la France, les supplétifs; l’Arabie Saoudite, qui continue de financer le terrorisme à l’est de l’Euphrate contre les Turcs, mais se joint à eux dans le gouvernorat d’Idlib; les Émirats, atout maître de l’Amérique, en Syrie notamment; tous ces protagonistes soutiennent les forces résilientes du terrorisme (encore 30.000 djihadistes de toutes nationalités).

Dans le même temps, l’étau des sanctions – armes de destruction massive dont l’usage est un véritable crime de guerre – vise à empêcher la reconstruction du pays et à provoquer le cas échéant un soulèvement contre « le régime ». Dans cette conjoncture, le lancement fin mai d’une énième affaire d’attaque chimique « attribuée comme il se doit au « régime de Bachar Al Assad » (du côté de Lattaquié) serait presque une bonne nouvelle, signifiant que la libération d’Idlib, gelée depuis septembre 2018 ( suite à la création d’une zone de désescalade sous l’égide des Russes et de la Turquie ), est enfin entamée par l’armée syrienne appuyée par l’aviation russe, malgré les manœuvres du nouveau Grand Turc. Le scénario est bien connu, et l’on y retrouve le « Hay’et li Tahrir al Cham » (ex-Jabhat al Nosra). Les intimidations pleuvent, sans doute en vain, les histoires sous « faux pavillon » faisant de moins en moins recette.

L’offensive lancée contre l’Iran par l’Amérique suite au retrait de cette même Amérique du « Traité nucléaire » de 2015 a fait monter la tension au Moyen-Orient de plusieurs crans. Les échanges de menaces tiennent surtout de la gesticulation, mais la sagesse est une qualité rare dans l’entourage du Picsou de la Maison-Blanche. Les pompiers s’affairent pour éteindre l’incendie toujours prêt à éclater dans les champs de gaz et pétrole de la région : entre Suisse, Oman et Russie, c’est à qui jettera son seau d’eau sur les flammèches. Le Kremlin veille à ne pas se laisser déborder : il a soutenu l’accord nucléaire et a encouragé Téhéran à y rester fidèle. Mais « les Américains sont les premiers responsables », « l’Iran étant aujourd’hui le pays le plus contrôlé et le plus transparent au monde sur le plan nucléaire ». « La Russie est prête à continuer de jouer un rôle positif », mais l’avenir du traité « dépend de tous les partenaires, les Etats-Unis, les Européens et …l’Iran ».

Aide-toi, la Russie t’aidera…Le discours est si raisonnable que l’on se demande parfois si la diplomatie russe, « insupportablement patiente » ne se trompe pas d’époque, face au phénomène Trump, à son Schtroumpf grognon, aux Européens résignés et aux cinglés, leurs alliés… Le temps est-il encore aux discours ?

Michel Raimbaud

https://www.iveris.eu/list/tribunes_libres/429-pompiers_et_incendiaires_

Les Omeyyades : le califat sort de la péninsule araiqueb

Les Omeyyades : le califat sort de la péninsule araiqueb

La valse des empires musulmans (1/8). La période du califat des Omeyyades (661-750) marque la sortie de l’islam de la péninsule arabique. Si l’empire s’est imposé avec une grande violence physique, la conquête religieuse est passée, elle, beaucoup plus discrètement. Ce mouvement s’inscrit également dans un effort de décentralisation qui ne s’est cependant pas révélé suffisant.

Les Omeyyades, pionniers des empires musulmans.
L’Empire omeyyade à son apogée (wikimedia).

En raison de leur rapidité et de leur efficacité, les conquêtes musulmanes du VIIe siècle sont parfois associées au mot blitzkrieg, que l’on peut traduire par « guerre éclaire ». Après la mort de Mahomet, de 636 à 642, les troupes musulmanes enchaînent victoire sur victoire contre les deux empires déclinant de la région : les Empires byzantin et sassanide, affaiblis mutuellement à force de guerres à répétition. Ainsi, en quelques années, l’Irak, la Syrie et une partie de l’Égypte tombent sous la domination des musulmans. C’est un choc brutal et fondateur, créé par une force encore inconnue, venue d’Arabie, région très marginale sur l’échiquier stratégique de l’époque.

La première fitna

Médine devient alors la capitale de ce nouveau califat Rachidun (« le califat des bien guidés ») (1). Mais, très vite, sous le règne du calife Uthman (644-665), les cités-Etats administrées par Médine se rebellent. Venus d’Égypte, des rebelles assassinent Uthman. C’est le début de la première grande crise du monde musulman, la première fitna. En effet, l’élection d’Ali, gendre et cousin du prophète, comme quatrième calife, ne fait pas l’unanimité à Médine. Certains l’accusent d’être complice du meurtre d’Uthman. C’est le début d’une division entre les partisans d’Ali, les chiites, et les partisans d’une ligne légaliste, qualifiés plus tard de sunnites.

Ali se fait assassiner à son tour en 661. Muawiya, proche parent d’Uthman et membre de la famille omeyyade, devient le nouveau calife. Il décide de déplacer la capitale du califat de Médine à Damas. C’est le début de l’Empire omeyyade.

Muawiya pose les bases de l’empire

Quand Muawiya arrive au pouvoir, il pose les bases d’un État fort autour de la personne du calife. Au cours des premières années de son règne, il s’appuie sur les chrétiens arabes pour diriger l’administration. Le nouveau calife organise un système de chouras (conseils) décentralisés, où chaque tribu peut faire remonter des revendications au conseil central de Damas.

Muawiya s’occupe aussi de l’armée en la disciplinant, il crée un système de promotion qui ne tient pas compte de la filiation mais du mérite et améliore l’armement et les tactiques de batailles. Il crée également un service postal qui se répand vite dans toutes les provinces de l’empire.

Muawiya était gouverneur de Syrie sous le règne des « bien guidés ». C’est l’une des principales raisons qui explique son choix de déplacer le siège de l’empire à Damas. Muawiya voulait s’affranchir de l’influence de l’aristocratie mecquoise et médinoise. C’était également un moyen de se placer dans le sillage de l’Empire byzantin et d’en récupérer la légitimité. A la mort de Muawiya en 680, l’empire est stable. Le calife avait habilement résolu le casse-tête de la succession en plaçant son fils au pouvoir.

Les dernières grandes conquêtes

C’est sous les Omeyyades qu’ont lieu les dernières grandes conquêtes musulmanes, qui s’étendent de l’Arménie au sud égyptien et des portes de l’Inde à la péninsule ibérique. A l’ouest, l’échec du premier siège de Constantinople (674-678) ne ralentit pas la ferveur des conquêtes qui se déplacent vers la Tripolitaine. Les premiers guerriers arabes atteignent l’océan Atlantique en 675. Certains récits racontent qu’en voyant cette nouvelle mer, les soldats poussèrent des cris de joie, pensant avoir atteint les confins de l’univers. Les arabes doivent cependant battre en retraite assez rapidement, repoussés par une forte résistance berbère.

En 711, les Omeyyades en Espagne

Une deuxième vague de conquête, plus massive, rase en 707 la vieille ville de Carthage, réputée imprenable. Grâce au génie politique d’un homme, Moussa Ibn Noseïr, qui a réussi à s’allier avec des tribus berbères en les convainquant de se convertir à l’islam (ce que les chrétiens n’avaient jamais réussi à faire), les troupes musulmanes de son général Tariq ibn Ziyad pénètrent en Espagne en 711.

A l’est, le Sind est conquis en 712. Les soldats arrivent aux portes de la Mongolie et, après la prise de villes comme Tachkent et Samarkand, l’islam se retrouve voisin de l’empire chinois. Les Chinois de la dynastie Tang sont d’ailleurs arrêtés et vaincus par les musulmans lors de la bataille de Talas, en 751. De nombreux historiens estiment que, à la suite de cette bataille, ce sont des prisonniers chinois qui ont appris aux arabes la fabrication du papier.

Une décentralisation amorcée…

Les califes sont conscients qu’une trop forte centralisation du pouvoir à Damas serait contre-productive. Ainsi, si l’islam et la langue arabe s’amorcent au début du VIIIe siècle comme religion et langue de référence, la diversité religieuse, linguistique et culturelle est grande.

Une place spéciale est réservée aux Dhimmi (« les gens du livre »), c’est à dire les juifs, chrétiens et zoroastriens. Plus tard, certains bouddhistes et hindouistes auront également droit à ce statut. Les Dhimmi paient un impôt, la djizia, mais sont protégés par l’empire et sont loin d’être marginalisés dans l’administration. Leur situation sociale est parfois très satisfaisante. Les Dhimmis étaient des éléments fondamentaux pour l’équilibre fiscal de l’empire. D’ailleurs, certains califes encourageaient leurs sujets à ne pas se convertir pour continuer à payer l’impôt !

Comme nous l’avons vu plus haut, les conseils politiques sont décentralisés et l’empire prend soin, dès le début, d’intégrer une partie de l’élite des puissances défaites dans son fonctionnement politique. Cela est fait afin d’éviter un effondrement des structures sociales et juridiques, en place dans ces régions depuis des centaines, voire des milliers d’années. Damas doit donc s’adapter aux dynamiques locales propres à chaque région.

… mais pas suffisante

Un certain nombre de facteurs précipite la chute des Omeyyades. La prédominance de la langue arabe, initiée par le calife Abd Al-Malik au début du VIIIe siècle qui souhaite arabiser son empire, crée une frustration parmi les populations converties et non-arabes. En effet, les arabes ont d’immenses avantages devant l’impôt. Le groupe social des Mawalî (clients) représente le mieux ces convertis non-arabes qui ne se sentent pas bien représentés. Parmi eux, on trouve de nombreux Persans. Les tentatives de réformes fiscales, qui commencent sous le règne du calife Umar II, ne fragilisent que davantage l’économie de l’empire.

De plus, les arabes se voient à cette époque davantage comme une classe guerrière que bureaucratique. Un nombre important se montre peu enclin à effectuer les tâches administratives et juridiques, considérées comme inférieures. D’autres groupes s’occupent donc de ces tâches, et les arabes perdent peu à peu la main sur la bureaucratie.

Enfin, la légitimité des grandes conquêtes des premières heures et la nécessite de se battre contre les chiites ne fait plus trop effet. L’empire a de plus en plus de mal à justifier sa présence dans des zones lointaines.

Le coup final est initié par une secte chiite du mouvement des Hachimiyya, créé par Muhammad al-Abbas, oncle du prophète Mahomet. Ce groupe s’appuie sur la force des Mawalî pour organiser une vaste résistance contre les Omeyyades. Les forces du califat sont définitivement écrasées après la bataille du grand Zab en 750. Cela ouvre la voie à une nouvelle dynastie, celle des Abbassides.

Un seul membre de la famille des Omeyyades parvient à échapper aux massacres. Il se réfugie à Cordoue en 756 pour y fonder un émirat indépendant. Ses descendants, en soumettant les tribus locales, fondent le califat omeyyade de Cordoue (929-1031). Aujourd’hui encore, ce dernier est réputé pour sa grande prospérité intellectuelle et économique.

(1) L’expression des « biens guidés » désigne le règne des quatre premiers califes, supposé représenter un âge d’or de l’islam. Cependant, cette expression est à relativiser. En effet, des tensions commencent à apparaître dès le règne du premier calife Abu Bakr. Cette expression est inventée sous la période du califat abbasside, qui a sans cesse cherché à décrédibiliser l’Empire omeyyade, en l’opposant à un prétendu âge d’or révolu.

Ressources:

René Kalisky, « Le monde arabe, tome 1 : essor et déclin d’un empire », Marabout université, 1968.

Jean-Pierre Luizard, « Chiites et Sunnites : la grande discorde », Collection en 100 questions, Tallandier, 2017.

Le Monde, « L’Histoire du Proche-Orient », hors-série, 2018.

Le Monde, « L’Atlas des Empires », hors-série, 2016.

About Pablo MENGUY

Étudiant en journalisme à l’école publique de journalisme de Tours. Actuellement en échange universitaire au Canada.

Révélé: des milliers d’artefacts pillés du Moyen-Orient vendus en Europe via les médias sociaux

Révélé: des milliers d’artefacts pillés du Moyen-Orient vendus en Europe via les médias sociaux

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Révélé: des milliers d'artefacts pillés du Moyen-Orient vendus en Europe via les médias sociaux

Des artefacts de Syrie et d’autres pays du Moyen-Orient sont pillés puis vendus sur les médias sociaux, nombre d’entre eux se retrouvant en Europe.

« En Irak, en Libye et au Yémen … les pillages sont devenus vraiment endémiques et systématiques », a déclaré à Euronews Amr Al-Azm, professeur d’histoire et d’anthropologie au Moyen-Orient à la Shawnee State University.

Il a co-fondé ATHAR (projet de recherche sur le trafic d’antiquités et l’anthropologie du patrimoine) avec sa collègue Katie Paul, et a passé des années à parcourir les médias sociaux pour enquêter sur les fondements numériques de la traite transnationale, du financement du terrorisme et du crime organisé.

Le phénomène a commencé à apparaître en ligne dès 2014, lorsque les gens ont commencé à acheter, vendre et trafiquer des articles sur les plateformes.

Tout a commencé lorsque des pages Facebook ont ​​vu apparaître des personnes proposant des antiquités à la vente, a déclaré le professeur.

Tout, des petits articles du marché les moins chers aux grandes mosaïques, statues, pièces d’or et d’argent et objets façonnés, est apparu en ligne.

Capture d'écran Facebook
Palmyre tombe de la Syrie Capture d’écran Facebook

« Les médias sociaux étaient un moteur très important des manifestations, ce n’était donc qu’une question de temps avant que le pillage et le trafic d’antiquités ne saignent », a-t-il expliqué.

Selon Al-Azm, les pillages ont sévi en Syrie à partir de 2012 environ en raison du conflit provoqué par le printemps arabe.

« Tout s’est effondré dans le pays et les antiquités du patrimoine culturel sont devenues des victimes de la guerre », a-t-il déclaré.

Alors que les images de combats, les bombardements et les images de groupes extrémistes radicaux tels que le soi-disant État islamique (EI) étaient monnaie courante, personne n’était au courant du pillage, qui est la forme la plus étendue de dommage au patrimoine culturel en Syrie, at-il ajouté.

Le groupe IS a poussé le pillage à un « niveau sans précédent », a déclaré le professeur, institutionnalisant et intensifiant la pratique en créant un ministère chargé d’extraire des ressources pour financer leur activité – le patrimoine culturel est devenu une ressource qu’ils exploitent comme un autre.

Lorsque les moyens de subsistance des personnes seront détruits par la guerre ou la famine, ils trouveront d’autres moyens de subvenir à leurs besoins, a-t-il ajouté, des éléments criminels interviennent également car il existe un marché, y compris des fonctionnaires corrompus.

Il existe un large éventail de personnes vendant ces artefacts, des professionnels qui pillent et trafiquent aux personnes désespérées qui cherchent juste à joindre les deux bouts, a-t-il déclaré.

Certains utilisent les forums en ligne comme un marché, tandis que les transactions de butin à commande sont également monnaie courante, a-t-il ajouté.

« La Bulgarie a longtemps été une plaque tournante »

Les artefacts islamiques vont souvent dans la région du Golfe, mais l’Europe a aussi un appétit pour les antiquités.

Il y a eu récemment deux gros bustes en Espagne, avec des objets provenant d’Égypte et de Libye saisis à Barcelone l’année dernière.

Londres et Paris sont tous deux des centres majeurs pour le commerce légitime d’antiquités et « là où vous en avez, vous avez en marge et un marché illégal encore plus grand », selon Al-Azm.

La Bulgarie est depuis longtemps une plaque tournante, non seulement pour le trafic, mais également pour la fabrication de faux, car c’est la porte d’entrée de la Turquie vers l’Europe, a déclaré le professeur.

« Si vous allez déplacer des marchandises dans des pays de l’UE, une fois que vous arrivez en Bulgarie, vous ouvrez votre route », a-t-il expliqué.

Capture d'écran Facebook
Artefacts mis en ligne pour la vente Capture d’écran Facebook

Bien qu’il n’existe pas de marché légal pour les antiquités en Turquie, c’est une pierre angulaire de leur commerce, compte tenu de son emplacement, bien que M. Al-Azm ait déclaré que les autorités tentaient de mettre un frein à la question.

L’Italie a une longue tradition dans l’achat d’antiquités pillées, en partie à cause de son riche patrimoine, ce qui signifie qu’il existe un marché bien établi, mais aussi à cause de sa proximité géographique avec l’Afrique, plus précisément la Libye.

Que peut-on faire pour arrêter la vente d’antiquités en ligne?

Les médias sociaux font désormais partie du problème, a déclaré Al-Azm.

« Ils ont laissé ce problème devenir si important maintenant que cela change la donne, alors qu’ils auraient pu faire quelque chose à ce sujet à ses débuts », a-t-il ajouté.

Capture d'écran Facebook
Poterie à inscription cunéiforme à vendre – lieu inconnu Capture d’écran Facebook

Cependant, il ne veut pas que les plates-formes suppriment les publications ou les groupes concernés, car elles pourraient être utilisées comme preuve pour poursuivre en justice les individus faisant l’objet de trafic.

« Ce qui nous inquiète, c’est qu’ils vont se dépêcher et commencer à supprimer des éléments, car ils essaient de se couvrir. Cela aurait dû être fait dès le début quand nous l’avons remarqué », a-t-il déclaré.

Al-Azm a affirmé qu’il était facile de trouver des groupes vendant des antiquités, affirmant que n’importe qui pouvait trouver de nombreuses pages proposant tout ce qui les intéressait avec seulement quelques termes de recherche, ce qui « ouvre un monde entier ».

« Imaginez Facebook, qui est le propriétaire et a les clés des portes arrière et des algorithmes, ils auraient dû le savoir et ils n’ont jamais rien fait jusqu’à ce que cela devienne un si gros problème », a-t-il déclaré.

Un porte-parole de Facebook a déclaré à Euronews que la coordination des activités illégales n’était pas autorisée sur sa plate-forme et que des règles strictes étaient en place pour supprimer le contenu, les profils, les pages ou les groupes qui enfreignent ces règles lorsqu’ils sont portés à sa connaissance.

« Nous continuons d’investir dans les ressources humaines et la technologie afin d’empêcher Facebook d’activer cette activité et d’encourager les autres à signaler tout ce qu’ils suspectent de violer nos normes communautaires afin que nous puissions agir rapidement », ont-ils ajouté.

La plate-forme a encouragé les utilisateurs à signaler toute activité de ce type à la police locale.

Plusieurs organisations travaillent à la découverte du trafic en ligne d’antiquités, à la fois par des recherches et par des travaux sur le terrain.

En plus d’ATHAR, ACCO (Alliance pour la lutte contre la criminalité en ligne) est un consortium de différentes organisations qui coordonnent leurs efforts pour aider à suivre, surveiller et plaider contre l’utilisation de plates-formes de médias sociaux pour des activités illicites, notamment le trafic d’antiquités.

https://www.euronews.com/2019/05/03/revealed-thousands-of-looted-artefacts-from-middle-east-sold-in-europe-via-social-media

Dr. Saoud et Mr. Djihad, La diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite – Pierre Conesa – Fiche de lecture

Dr. Saoud et Mr. Djihad, La diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite – Pierre Conesa – Fiche de lecture

Pierre Conesa est un ancien énarque agrégé d’histoire. La majorité de sa carrière se déroula au ministère de la Défense où il fut notamment directeur adjoint de la délégation des Affaires stratégiques. Il a ainsi toujours eu un intérêt propre et un contact direct avec le Moyen-Orient, le salafisme et le terrorisme. Essayiste, romancier et chroniqueur, il est l’auteur de nombreux ouvrages tels que La Fabrication de l’ennemi ou Comment tuer avec sa conscience pour soi, dans lequel il étudie comment certains acteurs et faiseurs d’opinions créent artificiellement un ennemi pour répondre à des nécessités étatiques. La présente fiche de lecture concerne son ouvrage Dr. Saoud et Mr. Djihad, une analyse sur la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite

Couverture du livre Dr.Saoud et Mr.Djihad avec une photo de son auteur, Pierre Conesa
“Y’a-t-il une corrélation entre la diplomatie religieuse saoudienne et la propagation du salafisme ? C’est ce que nous essaierons d’analyser ici”

Lorsque Pierre Conesa introduit son essai, il pose ce simple constat : « Les Saoudiens constituaient le contingent le plus nombreux de l’Armée rouge, Afghanistan, des terroristes du 11 Septembre, des prisonniers de Guantánamo et aujourd’hui des membres étrangers de l’Etat Islamique ». Par cet incipit très factuel, Pierre Conesa fait une connexion directe entre la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite et le salafisme djihadiste. Ainsi, il entreprend une analyse qui vient combler un manque et une lacune vis-à-vis des connaissances actuelles dont nous disposons en relations internationales. Hubert Védrine l’affirme lui-même : « à notre connaissance, il n’existe aucun livre en anglais ou en français sur ce sujet ».

Par cette connexion, l’auteur nous indique très clairement l’analyse qu’il tente de poursuivre. Grâce à des outils conceptuels de science politique et de relations internationales, toute l’analyse contenue dans cet essai tend à vouloir démontrer que le gouvernement « théocratico-tribal » de l’Arabie saoudite, avec sa diplomatie d’Etat et sa diplomatie religieuse, a pour vocation première de propager le wahhabisme (religion d’Etat de l’Arabie saoudite) mais aussi, malgré lui ou non, de propager le salafisme. La question qui est donc posée par Pierre Conesa est de savoir quels sont les liens qui existent, par la création d’une diplomatie religieuse particulière, entre le wahhabisme et le salafisme.

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Le postulat est que le prosélytisme dont fait usage immodérément l’Arabie saoudite est inscrit dans « l’ADN même de son régime ». L’auteur le prouve en revenant sur la création du royaume saoudien au XVIIIe siècle quand le chef tribal Ibn Saoud et le chef religieux Muhammad Ib Abd al-Wahhab s’allient à l’issue du pacte oral du Najd en 1744. Cette alliance se fonde sur un engagement : « les oulémas de la tribu d’Abd al-Wahhab, les Al-Shaikh, soutiennent le régime qui en échange s’engage à propager l’islam version wahhabite ». C’est donc au XVIIIe siècle que naît la diplomatie religieuse saoudienne. Comprendre le régime de Riyad c’est avant tout comprendre l’importance du pacte du Najd, qui reste d’une vivacité et d’une force incroyable encore au XXIe siècle puisqu’il est à la structuration même du pays et de son Etat.

Pierre Conesa, dans un long chapitre intitulé « l’industrie idéologique wahhabite » : soft power américain dans la structure, soviétique dans la méthode, vient préciser l’essence même de cette diplomatie religieuse qui n’est autre qu’un soft power idéologique et planétaire. Ce prosélytisme ancestral devient soft power dans les années 60 quand les Frères musulmans fuient l’Égypte nassériste et gagnent l’Arabie saoudite. C’est la naissance du panislamisme. Ce panislamisme est un soft power complet qui réunit tout à la fois des ONG, des fondations privées, des universités et des médias. C’est surtout la création de trois grandes entités toujours actives aujourd’hui. Tout d’abord, la Ligue Islamique Mondiale (1962) qui possède un statut d’observateur à l’ONU et qui affirme son but ainsi dans sa charte : « Nous, Etats membres, affirmons également notre conviction qu’il ne saurait y avoir de paix dans le monde sans l’application des principes de l’islam ». Cette Ligue est présente dans 120 pays et administre de nombreux lieux de cultes à travers le monde. Elle se substitue même à la diplomatie officielle là où Riyad n’a pas d’ambassade. Ensuite, l’Organisation de la Conférence Islamique (1969) qui est une organisation intergouvernementale voulue par Riyad et forte de 57 Etats-membres. Enfin, l’université islamique de Médine qui donne l’obligation à ses étudiants étrangers boursiers en science religieuse d’aller faire la da’awa (propager le message de l’Islam) dans leurs pays d’origine une fois leurs études terminées. C’est ainsi un soft power extrêmement bien construit qui s’étend depuis Riyad à travers le monde.

De cette diplomatie religieuse, Pierre Conesa affirme, ce qu’il reconnaît lui-même comme très critiquable, une similarité qui rend presque « impossible une distinction » entre le wahhabisme et le salafisme. Une ressemblance qui s’exprime à travers la détestation des chiites, l’anti-occidentalisme, l’exclusion sectaire des autres courants de l’islam qui s’accompagne de destructions de lieux de culte comme en atteste les destructions wahhabites autour de La Mecque, ou encore le contrôle social totalitaire qui est exercé et qui régit le moindre aspect de la vie quotidienne. Kalbany, un ancien imam de la Grande Mosquée de La Mecque, a même déclaré en 2005 dans le New York Times :« Daech a adopté l’idéologie salafiste. Daech a tiré son idéologie de nos livres, de nos principes… Nous suivons la même route mais dans une voie différente ». Pierre Conesa reconnaît cependant quelques distinctions entre le salafisme et le wahhabisme. Premièrement, la volonté d’une restauration du Califat est impossible pour les saoudiens car ils seraient alors de facto délégitimés dans leur position de « protecteurs des Lieux Saints ». Deuxièmement, l’importance qui est donnée par Riyad à l’identité nationale, au passeport. Enfin, troisièmement, le mode de vie très particulier, versé dans l’excès, l’alcool et la drogue, qu’adoptent les princes saoudiens et qui est très éloigné de la façon de vivre du prophète.

Une fois l’étude de l’essence du wahhabisme faite, l’auteur s’est attaché à en faire l’historique. Cette étude se découpe en trois grandes parties. Tout d’abord, il retrace la naissance et la construction du soft power saoudien à l’époque du panarabisme de Nasser jusqu’à la crise de 1979 avec l’invasion soviétique d’Afghanistan et la prise de la grande mosquée de La Mecque par des radicaux saoudiens. Ensuite, il étudie la mutation de la diplomatie religieuse en analysant l’action saoudienne à travers le globe. Il étudie ainsi les pays du premier cercle, à minorité musulmane, du Maghreb, d’ex-URSS, européens, nord-américains et australiens. Enfin, il dresse un panorama de l’Arabie saoudite des 20 dernières années dans lequel on aperçoit un Etat en proie à ses propres démons, ébranlé par une radicalisation religieuse qu’elle ne maîtrise plus et qui se développe à travers le Moyen-Orient, sapant ainsi le fondement même de son pouvoir : sa légitimité religieuse à diffuser l’islam.

Critique

Peu de choses sont à redire sur cet essai, certes dur et sévère, mais toujours argumenté et solide. Cependant, au vu de la thèse de l’auteur, on peut se poser plusieurs questions et essayer de poursuivre sa réflexion. Tout d’abord à propos du terrorisme mondial, il incrimine en grande partie le prosélytisme saoudien. Cependant, peut-on ne faire endosser cette responsabilité qu’à la mouvance wahhabite ? N’y-a-t’il pas au sein d’autres mouvements islamistes, comme les Frères musulmans, une responsabilité tout aussi grande ? En revanche, il ne faut point restreindre cette responsabilité qu’aux mouvements politico-religieux islamistes. Cette étude peut aussi être étendue à des Etats ou d’autres institutions religieuses qui, directement ou non, nourrissent les mouvements radicaux. En l’occurrence, ne peut-on pas penser à la Turquie ou encore au Qatar ? La diplomatie religieuse saoudienne n’est ainsi pas la seule. Bien que la plus prolifique, la plus financée et la plus solide idéologiquement, elle n’est que la figure de prou d’un mouvement plus global faisant participer de nombreux acteurs au Moyen-Orient.

Enfin, c’est surtout la question du futur de cette diplomatie religieuse qu’il faut soulever. Face à Daesh, la légitimité religieuse de l’Arabie saoudite a été très ébranlée. De plus, la guerre interminable au Yémenplonge cet Etat dans une fragilité nouvelle. Ainsi, ce soft power, construit sur plus de 40 ans de politique religieuse wahhabite, s’il s’affaiblit, va-t-il survivre au-delà de lui-même ou va t’on apercevoir poindre une force religieuse nouvelle, relevant le flambeau d’un islam différent, mais toujours sectaire et brutal, idéologique et propagandiste ? Enfin, quel impact, l’affaiblissement de cet islam wahhabite prosélyte produirait-il, d’abord, sur les pays du Maghreb et du Moyen-Orient, ensuite, sur le reste du monde ?

Pierre Conesa lève donc le rideau sur le monde mystérieux de la diplomatie religieuse saoudienne. Il nous en livre les dessous et les enjeux, et c’est avec un certain sentiment d’inquiétude que nous regardons l’Histoire jouer son théâtre sur la scène du monde moyen-oriental.

About Julien QUINET

Diplômé du master 2 Défense, sécurité et gestion de crise à l’IRIS, je m’intéresse particulièrement aux enjeux de défense et du renseignement, ainsi qu’au Moyen-Orient.

NOPEC, dédollarisation et le casse-tête de l’or noir

NOPEC, dédollarisation et le casse-tête de l’or noir

Publié le 5 Avril 2019 par Observatus geopoliticus in PétroleEtats-UnisMoyen-OrientEconomie

Achtung, achtung, les alarmes retentissent à nouveau dans les corridors du système impérial. Les stratèges affolés du Washingtonistan se précipitent à leur table de contrôle global. Interdits, il fixent un voyant rouge qui ne cesse de clignoter : Arabie Saoudite. Eh merde… Sur un mur, un écran affiche la signification première de l’alerte : Pétrodollar en danger.

Avant de continuer le feuilleton, un assez long rappel est nécessaire. En octobre 2017, dans un article qui fit date, intitulé Seoud yuanisé ou l’empire en péril, nous expliquions l’importance colossale (n’ayons pas peur des mots) de la question :

Il est de ces répétitions de l’Histoire… Il y a plus de deux ans – sous le titre Pétrodollar : le début de la fin ? – nous écrivions un billet prémonitoire qui n’a pas pris une ride :

A Washington, on doit beaucoup écouter les Doors en ce moment : This is the end, my only friend, the end… Certes, il ne faut pas vendre la peau de l’aigle avant de l’avoir plumé, mais ce n’est pas vraiment un futur radieux qui se profile à l’horizon pour l’empire 2.0.

Le système financier issu de la Seconde guerre mondiale – notamment les prêts en dollars du FMI ou de la Banque mondiale – assurait l’hégémonie de la monnaie américaine, permettant aux Etats-Unis de vivre au-dessus de leurs moyens en faisant financer leur dette par des pays étrangers tenus d’accumuler des réserves de titres libellés en dollars pour commercer. Ce « privilège exorbitant » (dixit Giscard) fut encore renforcé en 1973 lorsque Nixon se mit d’accord avec les Saoudiens pour que ceux-ci vendent leur pétrole uniquement en billets verts, créant de facto le pétrodollar. L’OPEP suivra deux ans après. Pour les Etats-Unis, des décennies d’argent facile et de guerres financées par des pays tiers…

Jusqu’à ce que ces pays tiers disent stop. Certains d’entre eux du moins. La fronde a commencé vers la fin des années 2000. En Amérique latine, Argentine et Brésil décident de commercer dans leurs monnaies respectives, puis c’est au tour de la Chine et du Brésil, tandis que les pays émergents se rebellent au sein même des instances du FMI et de la Banque mondiale. Curieusement, Poutine était d’abord en retrait dans ce mouvement jusqu’à ce que la nouvelle Guerre froide subséquente à la crise ukrainienne fasse de lui le chevalier blanc de la dé-dollarisation de la planète. C’est, depuis 2014, une avalanche de défections auxquelles fait face le billet vert, contrairement à la fable médiatique hollywoodienne qui voudrait nous faire croire à une « communauté internationale » réunie autour de l’Occident. Russie, Chine, Brésil, Argentine, Afrique du Sud, Inde, Turquie, Uruguay, Iran, Equateur, Egypte, Venezuela, Vietnam, Paraguay, Kazakhstan… tous ces pays ont renoncé au dollar ou sont en voie de le faire dans leurs échanges commerciaux bilatéraux au profit de leur monnaie ou de l’or. Pire ! les propres alliés de Washington (Canada, Corée du sud, Qatar) quittent le navire et s’en vont sifflotant passer des accords SWAP (échanges de devises) avec la Chine.

Comme si cela ne suffisait pas, les BRICS ont décidé au sommet de Fortaleza la création d’un système financier parallèle concurrençant le FMI et la Banque Mondiale d’obédience américaine tandis que la Chine y allait de sa propre banque personnelle vers laquelle se sont précipités les alliés intimes de l’oncle Sam (Angleterre, Australie) comme des enfants turbulents désobéissant au majordome. Il paraît qu’Obama en a interrompu sa partie de golf…

Une chose demeurait, stoïque et inébranlable : le pétrodollar. Saddam avait bien tenté de monter une bourse pétrolière en euros mais il fut immédiatement tomahawkisé. Kadhafi avait lancé l’idée mais les bombes libératrices de l’OTAN tombaient déjà sur Tripoli avant qu’il ait eu le temps de passer un coup de fil. Les stratèges américains pouvaient dormir du sommeil du juste, leurs charmants alliés pétromonarchiques du Golfe resteraient le doigt sur la couture du pantalon.

Sauf que… Une info extrêmement importante, donc passée inaperçue dans la presse française, est sortie il y a quelques jours. La Russie et l’Angola ont dépassé l’Arabie saoudite comme premiers fournisseurs de pétrole à la Chine. Chose intéressante d’après les observateurs, c’est le fait que la Russie (encore ce diable de Poutine !) accepte désormais les paiements en yuans chinois qui a motivé ce changement tectonique. D’après un analyste, si l’Arabie veut reprendre sa part de marché, il faudrait qu’elle commence à songer sérieusement à accepter des paiements en yuans… c’est-à-dire mettre fin au pétrodollar.

Et là, cela risque de poser un sérieux dilemme aux Saoudiens : faire une croix sur leur prééminence pétrolière mondiale ou faire une croix sur le pétrodollar au risque de voir les Américains le prendre très mal et éventuellement fomenter un changement de régime.

Y a-t-il un lien avec la visite de haut niveau des Saoudiens à St Pétersbourg la semaine dernière, quelque chose du genre « Cher Vladimir, vous nous protégerez le cas échéant si on change de devise ? » A suivre…

On ne pouvait pas taper plus dans le mille. Octobre 2017 : un économiste de renom prévoit le remplacement par Riyad du dollar par le yuan, le roi saoudien effectue une visite historique à Moscou et les Russes vont vendre des batteries S400 à l’Arabie saoudite.

Carl Weinberg ne s’est pas souvent trompé dans ses analyses. Aussi, quand il déclare que Riyad est fortement encouragée par Pékin à lui vendre son pétrole en yuans et prédit que d’ici peu, les Saoudiens succomberont à la pression, il vaut mieux le prendre au sérieux :

« D’ici deux ans, la demande chinoise en pétrole écrasera la demande américaine. Je pense que la cotation des cours en yuans est pour bientôt. Dès que les Saoudiens l’accepteront – comme les Chinois les y contraignent – le reste du marché [les pétromonarchies, ndlr] suivra le mouvement. »

En filigrane, l’effondrement du pétrodollar mis en place il y a plus de quarante ans et pilier du système impérial américain. Les liaisons dangereuses entre Bush Junior et l’establishment wahhabite, le tendre baiser de Barack à frites sur le royal arrière-train du Seoud, tout cela n’aura finalement servi à rien…

Ca doit sérieusement grincer des dents le long des corridors néo-cons de Washington et il n’est pas impossible que quelques plans sur la « remodélisation » du royaume saoudien soient soudain sortis des tiroirs. Coïncidence (ou pas), le facétieux Vladimirovitch a justement ironisé sur la chose lors de la réunion annuelle du Club Vadaï à Sotchi (…)

Est-ce tout à fait un hasard si, dans ces conditions, Salman a débarqué à Moscou il y a deux semaines, la première visite officielle d’un monarque saoudien en Russie. Cela fait des décennies que l’ours et le chameau sont opposés sur à peu près tous les dossiers brûlants de la planète, le second finançant le djihadisme mondial pour le bénéfice de son parrain US afin de diviser l’Eurasie et mettre le premier en difficulté. Que cache donc cette visite historique ?

Au-delà des nécessaires relations entre ces deux poids lourds du pétrole (accord OPEP+), le Seoud suit les pas des autres acteurs du Moyen-Orient, délaissés par l’inexorable reflux de l’empire et qui vont tous rendre visite au nouveau boss de la région. Comme le dit sans ambages Bloomberg :

« Les Israéliens, les Turcs, les Egyptiens, les Jordaniens – tous prennent le chemin du Kremlin dans l’espoir que Vladimir Poutine, le nouveau maître du Moyen-Orient, puisse assurer leurs intérêts et résoudre leurs problèmes. »

Le Seoud ne fait pas autre chose, allant à Canossa, mangeant son keffieh en rabaissant très sérieusement ses folles prétentions syriennes (tiens, Assad ne doit plus partir finalement). Mais il y a peut-être plus, beaucoup plus, et plusieurs voix (ici ou ici) y décèlent un changement tectonique. Nous en revenons à notre pétrole yuanisé et à nos S400…

Certains ont dû avoir le hoquet en lisant qu’après la Turquie, Moscou allait également vendre son inégalable système anti-aérien à son ex-Némésis wahhabite. On le comprendrait mieux s’il s’agit de créer un environnement favorable à une transition saoudienne vers la dédollarisation et la multipolarité eurasienne, voire d’assurer la future défense du pays face aux réactions hystériques de l’empire trahi. L’avenir nous le dira…

L’avenir sourit à qui sait attendre et nous n’avons pas encore la réponse à cette interrogation aux conséquences tectoniques. Mais si nos petits stratèges de DC la Folle sont en alerte rouge, c’est que la question revient avec acuité sur le devant de la scène. Riyad vient de menacer Washington d’abandonner la vente de son pétrole en dollars si le NOPEC passe. Traduction : la fin du pétrodollar, l’un des principaux piliers de la puissance impériale depuis un demi-siècle.

NOPEC, quézako ? Dans un article au titre quelque peu neuneu – NOPEC, l’arme de destruction massive de Trump contre l’OPEP – et n’analysant évidemment pas le désastre stratégique que cela constituerait pour les Etats-Unis, la presse nous l’expliquait néanmoins clairement il y a quelques mois :

Alors que Donald Trump veut à tout prix faire baisser les cours du brut, une sous-commission du Sénat va étudier mercredi la loi Nopec qui aurait pour effet de lever l’immunité souveraine des Etats membres de l’Opep aux Etats-Unis.

Donald Trump sera-t-il prêt à tout pour faire baisser les cours du brut ? Le président américain, qui tente sans succès depuis l’été d’obtenir des pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) qu’ils augmentent encore davantage leur production afin de faire baisser les prix, pourrait sortir l’artillerie lourde, selon la presse américaine.

Baptisée Nopec, la « loi sur les cartels ne produisant et n’exportant pas de pétrole », va faire l’objet d’une audition ce mercredi 3 octobre devant le Sénat. Celle-ci modifierait la législation antitrust pour permettre de poursuivre pour collusion les pays de l’Opep et elle interdirait de restreindre la production d’hydrocarbures ou d’en fixer les prix. Rejetée jusqu’ici par Washington soucieux de ménager l’allié saoudien, leader du cartel, la proposition, régulièrement évoquée ces dix dernières années, serait, si elle aboutissait, un véritable coup de force des États-Unis. « L’Opep est la bête noire de Trump qui pourrait soutenir le Nopec ».

Les Saoudiens sont vent debout contre cette loi. Le mois dernier encore, ils annonçaient l’apocalypse lors de rencontres avec l’establishment financier de Wall Street. Il semble qu’ils aient maintenant passé la vitesse supérieure si l’on en croit leur menace d’abandonner le pétrodollar, « l’option nucléaire » comme elle est surnommée, et auprès de laquelle « l’arme de destruction massive » si chère à nos petits binoclards journalistiques fait figure de plaisanterie douteuse. Quand on connaît le poids de l’or noir, dont le commerce (principalement en dollars jusqu’à présent) est plus important que celui de tous les métaux bruts combinés, on comprend la portée de la chose…

Les Chinois sont extrêmement attentifs, eux qui font chaque jour un peu plus pression sur l’Arabie saoudite pour qu’elle leur vende son pétrole en yuans. Les Russes n’en perdent pas une miette non plus, l’option nucléaire saoudienne valant en l’occurrence bien plus que leurs derniers bijoux hypersoniques pourtant redoutables.

Sans surprise, le Deep State US ainsi que le lobby pétrolier s’opposent résolument au NOPEC qui, néanmoins, fait son bonhomme de chemin et passe l’un après l’autre les obstacles au Congrès. Car nous touchons là à l’éternelle contradiction historique entre intérêts nationaux et impériaux. La Rome du dernier siècle de la République en savait quelque chose, mais ceci est un autre sujet…

Ces Sénateurs et Représentants n’ont certes rien contre l’omnipotence américaine dans le monde mais ils ont aussi, petit détail fort incommodant, des électeurs. Eh oui, ces satanés citoyens qui ne s’intéressent, eux, qu’à leur fin de mois difficile et se fichent comme de l’an 40 des bases US dans le Rimland. On se rappelle qu’en 1992, à la grande consternation du Deep State, George Bush Senior, le président qui avait supervisé la chute de l’URSS et pouvait pousser à fond l’avantage de l’empire, avait été battu par un gringalet nommé Bill Clinton, qui ne faisait que promettre des jobs. Si l’Etat profond avait évidemment fini par récupérer ce dernier au bout de quelques années, les néo-cons se sont toujours mordu les doigts de n’avoir pas su placer un des leurs à la Maison Blanche en cette période cruciale du début de la décennie 90.

Pour les membres du Congrès, tournés vers la situation intérieure, l’équation est simple : NOPEC = pétrole moins cher = consommateurs contents = réélection. Avec, en passant, une petite gifle à l’Arabie Saoudite en prime, dont l’image dans le public américain est aussi écornée qu’un parchemin rassis du XIIIème siècle.

Le lobby pétrolier, lui, pense évidemment en sens inverse : or moins cher = moins de profits. Dans le même wagon, les producteurs de pétrole de schiste réclament à cor et à cri un baril au-dessus de 70$ pour couvrir les coûts énormes de la fracturation hydraulique. Quant au Deep State, il grince des dents en imaginant la fin du financement facile de ses guerres/bases/invasions/coups d’Etat, marque de fabrique impériale.

S’il y en a un qui doit être assez désarçonné en ce moment, c’est bien le Donald. Ayant mis un accent sincère durant sa campagne sur le pouvoir d’achat, il se lâche régulièrement en imprécations twitteresques contre l’OPEP, vilipendant le cartel pour cause de pétrole cher. D’un autre côté, au-delà même de savoir s’il a définitivement été drainé par le marais, un président américain peut-il réellement et sciemment laisser tomber le pétrodollar ? Le NOPEC n’est pas nouveau et, en leur temps, Bush Junior et Barrack à frites s’y sont tous deux fortement opposés, brandissant carrément la menace du veto. Si le Donald rêve indéniablement moins de gloire expansionniste que ses deux prédécesseurs et si son inclination personnelle et politique le pousserait à soutenir le NOPEC, va-t-il pour autant franchir le Rubicon ? Rien n’est moins sûr.

A Moscou et à Pékin, on attend la suite du feuilleton avec impatience. Que le NOPEC passe et que les Saoudiens mettent, pour une fois, leurs menaces à exécution, et c’est tout l’édifice impérial qui s’effrite, avec les gigantesques conséquences que l’on sait. Et même si, finalement, les choses rentrent d’une manière ou d’une autre dans l’ordre à Washington (torpillage du NOPEC au Congrès par le Deep State, veto présidentiel), l’épisode restera comme un coup de canif supplémentaire et indélébile à la majesté du pétrodollar. C’est, à ma connaissance, la première fois que les Seoud évoquent publiquement la possibilité d’abandonner le dollar. Une véritable révolution copernicienne devant laquelle Russes et Chinois se frottent les mains…

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/nopec-dedollarisation-et-le-casse-tete-de-l-or-noir

Michel Midi avec Mohamed Hassan: Géostratégies US face à un monde qui change

Michel Midi avec Mohamed Hassan: Géostratégies US face à un monde qui change

 

Après « La stratégie du chaos » et « Jihad made in USA », Michel Collon poursuit nos entretiens avec Mohamed Hassan. Grand voyageur et grand érudit, Mohamed Hassan nous expliquera les bouleversements de trois régions : Moyen-Orient, Corne de l’Afrique, Asie. Face à un impérialisme US en difficultés et donc prêt à toutes sortes d’actions surprenantes et dangereuses…

 

Retrouvez « La stratégie du chaos » et « Jihad made in USA » sur notre boutique en ligne

 

https://www.investigaction.net/fr/michel-midi-avec-mohamed-hassan-geostrategies-us-face-a-un-monde-qui-change/