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Le jeu désespéré de l’Arabie saoudite

Le jeu désespéré de l’Arabie saoudite


Furieux de sa défaite en Syrie, le Prince héritier rejoue sa mise. Il arrête ses rivaux à leurs domiciles et provoque une crise politique au Liban, déclare l’ex-diplomate Alastair Crooke.


Par Alastair Crooke – Le 10 novembre 2017 – Source Consortium News

Potus, Flotus, le roi saoudien Salman et le président égyptien Abdel Fattah Al Sissi, le 21 mai 2017, pour participer à l’ouverture inaugurale du Centre mondial de lutte contre l’idéologie extrémiste. (Photo officielle de la Maison Blanche par Shealah Craighead)

Il est toujours tentant de jouer un autre coup. La guerre en Syrie touche à sa fin, et les pertes, sous les feux des projecteurs de la fin du jeu, pour ceux qui ont parié sur les perdants deviennent publiquement embarrassantes. Il est tentant de donner un coup de balai sur ces pertes et de faire un dernier pari en forme de bravade publique, le mâle “héros” risque sa maison et ce qu’elle contient sur un dernier coup de roulette. Les spectateurs présents se tiennent dans un impressionnant silence attendant que la roulette ralentisse, que la bille sautille case après case pour porter leur regard sur celle où elle va s’immobiliser, soit sur le noir, soit sur le rouge sang de la tragédie.

Pas seulement comme dans les romans mais aussi dans la vie, le Prince héritier saoudien Mohamed ben Salman (MbS) a tout misé sur le noir, avec ses “amis”, le beau fils du président Trump Jared Kushner, le prince héritier d’Abu Dhabi Mohamed ben Zayed et Trump lui même, qui ont osé le faire avec lui. Trump, dans sa vie professionnelle, a une ou deux fois mis en jeu son avenir sur un tour de roulette. Il avait joué et reconnu que c’est exaltant.

Mais dans l’ombre, derrière la salle de jeu, se tient le Premier ministre israélien Bibi Netanyahou. L’idée d’aller jouer au casino était, tout d’abord, la sienne. Si le héros sort le noir il partagera dans la joie, mais si c’est le rouge… Ne vous en faites pas, la maison de Bibi ne sera pas confisquée.

Soyons clairs, MbS est en train de rompre tous les liens qui maintiennent le royaume saoudien uni et intact. L’Arabie saoudite n’est pas qu’une affaire de famille, c’est aussi une confédération de tribus. Leurs intérêts divers avaient été pris en charge, essentiellement, à travers la composition de la Garde nationale, et de son contrôle. Celle-ci représente désormais non plus les diverses affiliations tribales du royaume, mais les intérêts sécuritaires d’un homme qui l’a accaparée pour lui même.

Idem pour les différentes branches cadettes de la famille al-Saoud, le partage soigneusement pesé du butin parmi les nombreux bénéficiaires de la famille est terminé. Un homme est en train de débarrasser la table des petits joueurs. Il a coupé les câbles qui reliaient la Cour à l’élite saoudienne des affaires et il découpe également lentement l’institution religieuse. Les religieux ont effectivement été éjectés du partenariat, fondé conjointement avec ibn-Saoud, le premier monarque d’Arabie saoudite qui a régné durant la première moitié du siècle dernier, connu également sous le nom de roi Abdul Aziz. En résumé, plus personne n’a de part dans cette entreprise, sauf MbS, et plus personne, semble-t-il, n’a de droits ou de compensations.

Pourquoi ? Parce que MbS voit que l’autorité politique et religieuse du monde arabe est en train de glisser comme du sable entre les doigts du roi et ne supporte pas l’idée que l’Iran (et les chiites honnis), pourrait en être l’héritier.

Transformer l’Arabie saoudite.

Par conséquent, l’Arabie saoudite doit être transformée d’un royaume endormi, déclinant, en un instrument pour affaiblir la puissance iranienne. Ceci, naturellement est en résonance avec le président américain qui semble, aussi, de plus en plus préoccupé par la réaffirmation du prestige U.S., sa dissuasion et sa puissance dans le monde (à l’inverse du discours non-interventionniste de la campagne). À la conférence du The American Conservative à Washington la semaine dernière, l’éditorialiste Robert Merry, un éditorialiste réaliste et prolifique, se plaignait de ce qu’“il n’y a aucun réalisme ni retenue dans la politique étrangère de l’ère Trump”.

Toutes les guerres sont coûteuses et nécessitent de l’argent (confisqué en conséquence aux rivaux de MbS arrêtés et accusés de corruption). Mais traditionnellement, l’Arabie saoudite (depuis le dix-huitième siècle) a tout misé dans ses luttes de pouvoir sur un outil particulier (et efficace) : enflammer le djihadisme wahhabite ; mais dans le sillage de la débâcle syrienne, il se trouve discrédité et n’est plus valable.

Ainsi maintenant, l’Arabie saoudite doit se fabriquer un nouvel instrument, pour se confronter à l’Iran et le choix du prince héritier est vraiment ironique : Islam modéré et nationalisme arabe (pour contrer l’Iran et la Turquie non arabes). Mohammed Abd el Wahhab doit s’en retourner dans sa tombe, islam “modéré” dans sa doctrine rigoureuse, menait seulement à l’idolâtrie (telle que pratiquée par les Ottomans) ce qui, de son point de vue, devrait être puni de la peine de mort.

En fait c’est la partie la plus risquée du jeu de MbS (alors que c’est la confiscation de la fortune monumentale du prince Walid bin Talal qui a retenu toute l’attention). Le roi Abdel Aziz fit face à une rébellion armée, et un autre fut assassiné pour s’être départi du principe du wahhabisme sur lequel l’État était fondé parce qu’ils avaient embrassé la modernité occidentalisée (considérée par le pur wahhabisme comme idolâtrie).

On ne peut pas exorciser la société saoudienne de son gène de ferveur wahhabite en lui demandant simplement de partir (Abdul Aziz a finalement surmonté cela en mitraillant ses adeptes, morts).

Mais embrasser l’“islam modéré (c’est à dire l’islam séculaire) et menacer d’affronter l’Iran a probablement été fait avec l’intention de chercher à plaire au président Trump pour évincer son cousin, prince Naif, comme prince héritier, une autre intention étant de faire apparaître l’Iran comme adepte d’un islam “extrémiste” à une Maison Blanche dont la vision sur le Moyen-Orient a été instillée par Bibi Netanyahou murmurant à l’oreille de Jared Kushner, et par les préjugés d’un cercle de conseillers qui ont une compréhension orientée de l’Iran, au lieu de l’aborder dans ses aspects divers. Netanyahou doit se féliciter de son habile stratagème.

Le coup de Netanyahou

Aucun doute à ce sujet : c’est un coup de Netanyahou. Cependant, la question est de savoir si cela tournera en une victoire à la Pyrrhus ou pas. Quoiqu’il en soit, il est hautement dangereux de jeter des grenades sur un matériau combustible. Ce projet US–Israël–Arabie saoudite–EAU est, au fond, de nier la réalité, pas moins. Il est enraciné dans le déni du revers subit par ces États, par leurs multiples échecs à façonner un “nouveau Moyen-Orient” sur le mode occidental. Maintenant, dans le sillage de leur échec en Syrie, où ils sont allés aux limites dans la recherche d’une victoire, ils tentent un autre coup à la roulette dans l’espoir de récupérer toutes leurs pertes précédentes. Ce qui est, pour le moins, un espoir fallacieux.
D’une part, la puissance de l’Iran dans le Moyen-Orient septentrional n’est pas provisoire. Elle est maintenant bien enracinée. L’“espace stratégique” de l’Iran inclut la Syrie, l’Irak, le Liban, le Yémen et, de plus en plus, la Turquie. L’Iran, avec la Russie, a joué un rôle majeur dans la défaite de l’EI. C’est un “partenaire stratégique” de la Russie, alors que celle-ci jouit maintenant d’une large influence à travers la région. En un mot, le poids politique se situe au nord plutôt qu’au sud affaibli.

Si on pense que la Russie pourrait être amenée à « contenir » l’Iran et ses alliés dans la région pour apaiser les inquiétudes israéliennes, cela ressort du vœu pieux. Même si la Russie le pouvait (et probablement elle ne le peut pas ), pourquoi le ferait elle ? Alors comment contenir l’Iran ? Par une action militaire ? Ceci, également, semble tiré par les cheveux.

Les milieux militaire et de sécurité d’Israël, dans le sillage de la guerre du Liban en 2006, envisagent probablement une guerre (autre qu’avec les Palestiniens) qui sera courte (six jours ou moins), n’entraînera pas de lourdes pertes civiles et militaires, et pouvant être gagnée à bas coût. Idéalement, Israël espérerait une implication américaine totale (contrairement à 2006). Le Pentagone a peu d’appétence pour remettre ses bottes sur le terrain du Moyen-Orient, et les Israéliens le savent. D’autre part l’Arabie saoudite seule ne peut pas menacer militairement qui que ce soit (comme l’a amplement démontré le Yémen).

L’Arabie saoudite peut-elle coincer économiquement le Liban et imposer une pression politique sur tout gouvernement libanais ? Naturellement, mais la pression économique touchera probablement les sunnites, classes moyennes et d’affaires, plus durement que les 44% de la population libanaise qui est chiite. Généralement le Libanais a une aversion pour les interférences extérieures, et les sanctions et pressions américaines uniront probablement le Liban plutôt que le diviseront. (C’est la vieille, vieille histoire de l’imposition de sanctions). À première vue, les Européens non plus ne soutiendront pas volontiers la déstabilisation du Liban ni l’abandon du JCPOA, l’accord de 2015 pour empêcher l’Iran de développer des armes nucléaires.

Alors que peut il arriver ? À première vue, l’Arabie saoudite, une société dans laquelle déjà beaucoup de tensions sont étouffées, peut simplement imploser sous une nouvelle répression (ou alors MbS pourrait en quelque sorte être “supprimé” avant que les tensions n’explosent). L’Amérique et Israël n’en ressortiront pas renforcés mais seront plutôt vus comme moins crédibles au Moyen-Orient.

Robert Malley, l’ancien conseiller pour le Moyen-Orient de la précédente administration, avertit du danger d’une explosion potentielle régionale : “La peur est une chose qui peut l’empêcher, mais qui  pourrait aussi la précipiter.”

Alastair Crooke est est un ancien diplomate britannique qui fut une figure principale du renseignement britannique ainsi que de la diplomatie européenne. Il est le fondateur et directeur du Conflicts Forum.

http://lesakerfrancophone.fr/le-jeu-desespere-d-arabie-saoudite

 

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Eurasia, case sud-ouest

Eurasia, case sud-ouest

11 Novembre 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Gaz, #Pétrole, #Russie, #Sous-continent indien, #Caucase, #Moyen-Orient

Alors que les loyalistes mettent la main sur Al Bukamal en Syrie, pierre angulaire de l’arc chiite, et que l’Arabie saoudite connaît une Nuit des longs couteaux aussi rare que conséquente – événements sur lesquels nous reviendrons prochainement -, le Grand jeu eurasien est en plein swing quoique ne faisant pas les gros titres. Et là comme ailleurs, le système impérial américain est mis à mal…

Un vieil ami, IPI, revient sur le devant de la scène, sur lequel un petit rappel n’est pas inutile :

L’accord sur le nucléaire iranien et la levée des sanctions ont pour conséquence de faire revivre le projet saboté par Washington de gazoduc Iran-Pakistan-Inde (IPI). Dans leur volonté d’isoler l’Iran, les Américains avaient réussi à détourner l’Inde du projet en 2009 et tentaient de promouvoir l’invraisemblable TAPI (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde) censé passer au beau milieu des Talibans sans que ceux-ci ne s’en rendent compte. Trêve de délire et retour à la réalité, l’Inde est maintenant de nouveau intéressée par l’IPI et le projet fait sens. Ainsi, la levée des sanctions contre l’Iran n’aurait pas l’effet escompté par l’Occident. Loin de faire concurrence au gaz russe du côté de l’ouest – la route vers l’Europe est compliquée, qui plus est maintenant que le conflit kurdo-turc empêche le passage de pipelines -, le gaz iranien pourrait au contraire participer un peu plus encore à l’intégration de l’Eurasie et de l’Organisation de Coopération de Shanghai sous direction russo-chinoise, dont l’Inde et le Pakistan sont devenus membres cette année et que l’Iran rejoindra très bientôt.

La méfiance entre les frères ennemis indien et pakistanais ne disparaîtra certes pas du jour au lendemain et New Delhi est toujours gênée aux entournures de savoir que le gaz reçu devra d’abord passer par le territoire de sa Némésis. Mais c’est justement dans ce domaine que du nouveau est apparu et ce diable de Poutine n’y est pas étranger.

Fin octobre, la nouvelle est tombée que la Russie, qui possède de vastes réserves de gaz en Iran, était prête à construire une variante offshore de l’IPI pour inonder d’or bleu le Pakistan et l’Inde.

Chose très intéressante, le pipeline passerait par Gwadar, l’un des lieux les plus stratégiques de la planète que nous avions abordé ici ou ici :

La région est d’une importance immense avec le fameux nœud de Gwadar, port « donné » à Pékin au sortir du Golfe persique et autour duquel se tisse l’alliance stratégique et énergétique entre la Chine, le Pakistan et l’Iran […]

Les liens énergétiques entre Téhéran et Pékin sont déjà anciens mais se consolident chaque jour. Ceci en attendant l’oléoduc irano-pakistanais qui verra prochainement le jour, reliant la base chinoise de Gwadar avant, un jour, de remonter tout le Pakistan et rejoindre la Karakoram Highway dans les somptueux décors himalayens.

C’est cette titanesque imbrication eurasiatique que le Kremlin pilote de main de maître. La connexion sino-pakistanaise, que nous avions abordée il y a deux ans :

Moscou risque fort de bientôt construire le pipeline nord-sud que le Pakistan attend depuis des années. Premier pas vers la fameuse connexion Gwadar-Chine ou le projet de gazoduc Pakistan-Russie ? Tout ceci n’empêche d’ailleurs pas les Russes de renforcer de l’autre côté leur coopération énergétique avec l’Inde.

Et maintenant, donc, l’IPI connectant l’Iran, le Pakistan et l’Inde. Un IPI offshore et garanti par l’ours, susceptible par conséquent de balayer les dernières réticences indiennes. Il se pourrait d’ailleurs que ce faisant, la Russie ait réussi à persuader New Delhi de diminuer son soutien à l’insurrection baloutche, talon d’Achille de son voisin comme nous l’expliquions ailleurs :

Le Pakistan fait face à une insurrection nationaliste dans la rétive province du Baloutchistan, au sud du pays, où les tribus cherchent à obtenir leur indépendance. C’est un conflit peu connu du grand public occidental – sans doute parce que les insurgés sont d’obédience marxiste et non islamiste – mais qui peut se révéler pour le Pakistan au moins aussi dangereux que les troubles des zones tribales. Fait très important, c’est dans cette province que se trouve Gwadar, et plusieurs expatriés chinois y ont trouvé la mort au cours de ces dernières années, tués par des bombes ou le mitraillage de leur bus. Cela explique peut-être la légère réticence de Pékin à s’engager de plein pied dans le projet. Comme de bien entendu, le Pakistan accuse l’Inde de financer et d’aider le mouvement indépendantiste baloutche – où l’on retrouve le jeu des grandes puissances – ce qui semble effectivement le cas… New Delhi a en effet tout intérêt à ce que la situation au Baloutchistan s’envenime, faisant ainsi d’une pierre deux coups : empêcher la Chine de s’implanter dans cette zone stratégique tout en déstabilisant le Pakistan déjà englué dans les zones tribales et au Cachemire.

C’était il y a trois ans et de l’eau a coulé sous les ponts depuis. Dans l’Eurasie qui se prépare, sous l’égide de l’OCS, des routes de la Soie chinoises et des gazoducs russes, les civilisations se rapprochent, l’animosité fait peu à peu place à l’entente et à l’intégration.

Nous n’y sommes cependant pas encore tout à fait et New Delhi se garde de mettre tous ses oeufs dans le même panier. L’Association des Chambres de Commerce indiennes a ainsi émis l’idée en septembre d’un gazoduc sous-marin iranien passant par Oman, évitant comme de bien entendu le territoire pakistanais. Etant donné la croissance indienne et la demande énergétique exponentielle qui l’accompagne, ce deuxième tube ne serait d’ailleurs pas de trop.

Si Moscou n’est pas impliqué dans ce schéma pour l’instant très hypothétique – et qui explique peut-être la proposition IPI 2.0 quinze jours plus tard comme vu plus haut -, l’empire US ne l’est pas davantage tandis que Téhéran se frotte les deux mains avec gourmandise.

Au-delà des rodomontades américano-israoudiennes, l’Iran est plus que jamais au centre du jeu et la visite de Poutine le 1er novembre l’a magnifiquement symbolisé, au grand dam des Spykman boys et autres néo-cons. Accords gaziers et pétroliers – notamment la construction d’un gazoduc irano-russe via l’Azerbaïdjan (pour alimenter l’IPI dans le futur ?) et 30 Mds d’investissements de Rosneft dans le secteur énergétique iranien, profitant de la persophobie du Donald qui laisse les euronouilles vassales dans la gêne et l’indécision.

L’Iran semble de plus en plus devenir la porte de la Russie vers les mers chaudes et le meilleur moyen de relier énergétiquement l’Asie du sud. Dans cette optique, de par sa position géographique, l’Azerbaïdjan a évidemment une carte à jouer et ce n’est sans doute pas un hasard si la visite de Vladimirovitch s’est achevée par un sommet tripartite.

Outre le pipeline trans-azéri mentionné ci-dessus, relevons la volonté de dédollariser les échanges bilatéraux ou encore un accord de libre-échange entre l’Union Economique Eurasienne et l’Iran. Last but not least, le développement du Corridor caspien nord-sud afin de connecter par voie ferroviaire et routière la Caspienne et l’Océan indien. Nous en avions averti le fidèle lecteur l’année dernière :

Dans le grand classique cinématographique de David Lean, lorsque le général britannique renâcle à détacher Lawrence chez les tribus arabes, le rusé Dryden, archétype du brillant diplomate qui était alors la norme du Foreign Office (les choses ont changé depuis), lui rétorque : « Bien des grandes choses commencent petitement ». Or, nous vivons peut-être l’un de ces moments anonymes qui, pourtant, porte en germe d’énormes conséquences pour le futur.

Ce lundi, se sont en effet réunis à Bakou les présidents russe, iranien et azéri. Parmi les sujets divers et variés discutés (contre-terrorisme, coopération dans l’industrie d’armement etc.), il y en a un qui nous intéresse particulièrement : le projet d’un corridor de transport Nord-Sud reliant les trois pays.

Jusqu’ici, rien que de très banal en apparence. Coopération régionale, volonté d’intensifier les échanges ; une petite chose dirait Dryden. Sauf que… A terme, le but n’est ni plus ni moins que de concurrencer le canal de Suez !

« Le projet de corridor de transport international « Nord-Sud » est appelé à réunir les meilleures conditions pour le transit des marchandises depuis l’Inde, l’Iran et les pays du Golfe vers l’Azerbaïdjan, la Russie et plus loin vers le Nord et l’Ouest de l’Europe », a déclaré le chef de l’Etat russe Vladimir Poutine devant les journalistes azerbaïdjanais à la veille de sa visite dans leur capitale.

Il s’agit en fait de non seulement créer des corridors de transport vers l’Inde, le Pakistan et l’Irak, mais aussi et surtout de former l’espace eurasiatique de transport nord-sud.

En ce qui concerne l’avantage économique de la voie « Nord-Sud », on peut dire que l’envoi d’un conteneur de 40 pieds de Francfort-sur-le-Main en Asie du Sud par le canal de Suez revient aujourd’hui à 5.670 dollars. Son transport par le corridor de transport international « Nord-Sud » coûte, dès aujourd’hui, 2.000 dollars de moins et il est de 15 à 20 jours plus rapide ».

Ce que l’article ne dit pas, mais qui sous-tend évidemment le projet, c’est le fait d’éviter l’océan « international » (c’est-à-dire la puissance maritime anglo-saxonne) et de favoriser les voies de transport continentales où l’empire n’a pas son mot à dire. En un mot, accélérer l’intégration de l’Eurasie. McKinder, ne regarde pas cette carte…

Car le corridor est bien sûr à mettre en parallèle (même si géométriquement, ce serait plutôt en perpendiculaire) avec les pharaoniques routes chinoises de la Soie qui courront est-ouest. Pékin doit suivre le dossier de près et a sûrement été briefé par Moscou. Rappelons à cette occasion ce que Poutine déclarait avant sa visite en Chine le mois dernier : « Dire que nos deux pays coopèrent stratégiquement est dépassé. Nous travaillons désormais ensemble sur tous les grands sujet. Nos vues sur les questions internationales sont similaires ou coïncident. Nous sommes en contact constant et nous nous consultons sur toutes les questions globales ou régionales ».

Le corridor RAI (Russie-Azerbaïdjan-Iran) se combinera avec les voies chinoises pour former un maillage eurasien serré par lequel transiteront marchandises et hydrocarbures. De Lisbonne à Pékin et de l’Océan indien à l’Océan arctique. Un seul absent dans tout cela : les Etats-Unis, dont la capacité de nuisance s’amenuise à mesure que l’intégration de l’Eurasie se poursuit.

Ces mots sont plus que jamais d’actualité…http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2017/11/eurasia-case-sud-ouest.html

Le camouflet infligé au président Macron en Arabie saoudite

Le camouflet infligé au président Macron en Arabie saoudite

Ayant organisé à la hâte un déplacement en Arabie saoudite afin de ramener le Premier ministre libanais qui y est retenu prisonnier avec sa famille, le président Emmanuel Macron y a essuyé un affront public sans précédent. Bien que la presse française et occidentale ait tout fait pour occulter une partie des événements, l’opinion publique arabe n’a pu que constater la perte vertigineuse de prestige et d’influence de la France au Moyen-Orient.

| Damas (Syrie)

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Cet article fait suite à : « Coup de Palais à Riyad », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 7 novembre 2017.

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Le président Macron (ici avec « MBS ») n’est pas le seul responsable de l’humiliation que lui a infligée le roi d’Arabie saoudite. Il paye tout autant les crimes de ses prédécesseurs que son incapacité à déterminer une nouvelle politique au Moyen-Orient.

La démission du Premier ministre sunnite libanais et son discours télévisé anti-perse n’ont pas provoqué l’affrontement attendu dans son pays. Pis, son adversaire de toujours, le chiite sayyed Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, s’est offert le luxe de prendre sa défense, dévoilant qu’il était prisonnier à Riyad et dénonçant l’ingérence saoudienne dans la vie politique libanaise. En quelques heures la communauté religieuse d’Hariri a commencé à s’inquiéter pour son chef. Le président de la République, le chrétien Michel Aoun, a dénoncé un « enlèvement » et refusé de prendre acte de cette démission forcée tant que son Premier ministre ne sera pas venu la lui présenter en personne. Alors que certains leaders du Courant du Futur, le parti de Monsieur Hariri, assuraient qu’il était libre et en bonne santé, les Libanais dans leur ensemble faisaient bloc pour réclamer sa libération. Tous ont compris que le bref voyage de Saad Hariri aux Émirats et ses quelques apparitions publiques n’étaient que de la poudre aux yeux, sa famille étant retenue en otage à l’hôtel Ritz-Carlton de Riyad avec des centaines de personnalités arrêtées. De même, tous ont réalisé qu’en refusant la démission du Premier ministre pour le moment, Michel Aoun agissait en homme d’État et conservait le seul moyen de pression permettant éventuellement d’obtenir sa libération.

La France est l’ancienne puissance coloniale du Liban qu’elle a occupé jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Elle y a longtemps fait la pluie et le beau temps. Elle l’utilise aujourd’hui à la fois comme une antenne au Levant et comme paradis fiscal. Des personnalités libanaises ont été mêlées à tous les scandales politico-financiers des trente dernières années en France.

Le président Emmanuel Macron, agissant en protecteur du Liban, évoquait la nécessité du retour du Premier ministre dans son pays.

Le hasard du calendrier faisant qu’il se rendait à Abou Dhabi le 9 novembre pour y inaugurer le « Louvre des sables », il ne pouvait pas ne pas prendre d’initiative. Il se trouve que, succédant à « Jacques Chirac l’Arabe », à « Nicolas Sarkozy le Qatari » et à « François Hollande le Saoudien », le président Macron n’avait pas manqué durant sa campagne électorale de dire tout le mal qu’il pensait de Doha et de Riyad. Bien que ne manifestant aucune sympathie pour le Golfe, il s’était trouvé proche des Émiratis par défaut.

Le palais de l’Élysée tentait d’organiser une halte d’Emmanuel Macron à Riyad pour y ramener Saad Hariri. Mais le roi Salmane refusait de recevoir le petit Français.

Du point de vue du Conseil de coopération du Golfe (c’est-à-dire de tous les États arabes de cette région), la France fut durant les sept dernières années un allié sûr contre la Libye et contre la Syrie. Elle participa militairement —publiquement ou en secret— à tous les mauvais coups contre ces deux pays et fournit le parapluie diplomatique et le discours lénifiant nécessaires à ces agressions. Cependant, alors que la Libye est en proie au chaos et que la Syrie est, contre toute attente, en passe de gagner la guerre, la France se trouve de fait désemparée et inerte. Le nouvel hôte de l’Élysée, Emmanuel Macron, ignore tout de cette région du monde et balance entre un jour, une reconnaissance de la République syrienne et, le lendemain, des injures contre son président élu. En outre, l’Arabie saoudite et les Émirats ont très mal pris les déclarations du président Macron appelant à la désescalade avec le Qatar. Pour eux, sachant les efforts qu’ils ont commencé à faire pour rompre avec les jihadistes, il est inacceptable de tolérer le soutien de Doha aux terroristes.

L’inauguration du « Louvre des sables » était l’occasion d’un beau discours sur la culture qui nous unit ; prestation qui était incluse dans le package à 1 milliard de dollars conclu de longue date entre les deux États. Cette formalité accomplie, le président Macron s’enquit auprès de son hôte, cheikh Mohammed Ben Zayed, de ce qui se passait en Arabie saoudite voisine et du sort de Saad Hariri.

À la différence des bédouins d’Arabie saoudite et du Qatar, les Émiratis sont un peuple de pécheurs. Autant les premiers ne vécurent durant des siècles que dans leur désert, autant les seconds parcouraient les mers. En raison de cette particularité, les Émiratis avaient été rattachés durant la colonisation britannique à l’Empire des Indes, ne dépendant pas directement de Londres, mais de Delhi. Aujourd’hui ils ont investis leurs revenus pétroliers en achetant une soixantaine de ports dans vingt-cinq pays (dont Marseille en France, Rotterdam aux Pays-Bas, Londres et Southampton au Royaume-Uni). Ce dispositif permet à leurs services secrets de faire entrer et sortir ce qu’ils souhaitent dans ces pays malgré les contrôles des douanes locales ; un service qu’ils savent vendre à d’autres États. Grâce aux sanctions états-uniennes contre Téhéran, le port de Dubaï est devenu de facto la porte de l’Iran, encaissant des profits faramineux pour violer l’embargo US. C’est pourquoi Abou Dhabi a un intérêt économique vital à encourager la querelle arabo-perse, alors même que les Émirats revendiquent les îles de Tonb et de Bou-Moussa à leurs yeux « occupées » par l’Iran.

Il n’est un secret pour personne que cheikh Mohammed Ben Zayed exerce un fort ascendant sur le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane (« MBS »). Aussi le premier téléphona-t-il devant le président Macron au second pour lui obtenir un rendez-vous.

Le Français (39 ans) fit donc escale à Riyad sur le chemin du retour. Il fut accueilli à l’aéroport par « MBS » (32 ans) et y dîna avec lui.

Dans la nuit du 4 au 5 novembre, « MBS » a mis fin au gouvernement collégial de la dynastie des Saoud et a instauré le pouvoir personnel de son père, le roi Salmane. Pour ce faire, il a fait arrêter ou assassiner tous les leaders des autres clans de la famille royale ainsi que les prédicateurs et imams qui leurs sont dévoués, soit au total environ 2 400 personnalités. Des spin doctors israéliens ont présenté ce coup de Palais comme une opération anti-corruption.

Contrairement à ce qu’il croyait, le président français était venu pour rien. Il ne ramena pas avec lui le toujours Premier ministre libanais, et ne le rencontra même pas. Beaucoup plus grave, se disant conscient de ses lourdes obligations parisiennes, « MBS » le raccompagna à son avion.

Peut-être ne saisissez-vous pas l’injure faite à Emmanuel Macron tant elle paraît incroyablement grossière : le président français n’a pas été reçu par son homologue le roi d’Arabie saoudite bien que celui-ci accorde ces jours-ci quantité d’audiences à des personnalités de second rang.

Cette forme de goujaterie, caractéristique des manières de la diplomatie arabe, n’est pas uniquement imputable à « MBS », mais aussi à cheikh Mohammed Ben Zayed qui savait très bien à quoi s’en tenir en envoyant le jeune Français se faire humilier à Riyad.

Conclusion : en ne s’adaptant pas immédiatement au revirement de l’Arabie saoudite après le discours anti-terroriste de Donald Trump en mai dernier et en maintenant deux fers au feu, la France s’est mise elle-même au ban de la région. Les Émirats apprécient le Louvre et les corvettes de la Marine française, mais ils ne prennent plus les Français au sérieux. Les Saoudiens se souviennent des mots du candidat Macron contre eux et de ceux du président Macron en faveur du Qatar, le parrain actuel des Frères musulmans. Ils lui ont fait comprendre qu’il ne devait pas se mêler ni des problèmes du Golfe, ni de la succession au trône des Saoud, encore moins de la querelle contre l’Iran, et surtout pas des conflits autour du Liban.

La France est devenue étrangère au Moyen-Orient.

Thierry Meyssan

Thierry Meyssan Consultant politique, président-fondateur du Réseau Voltaire. Dernier ouvrage en français : Sous nos yeux – Du 11-Septembre à Donald Trump.

 Réseau Voltaire

Voltaire, édition internationale

Les Chrétiens d’Orient dans l’épreuve, sans langue de buis / Sans Langue de Buis

Dialogue d’une rare densité entre l’archevêque de Kirkouk en Irak et des chrétiens orientaux ou des personnes engagées au Moyen-Orient. L’échange porte autant sur les conditions de vie actuelles et les perspectives pour les Chrétiens d’Orient que le témoignage de foi pour le monde… Il est question de reconstruction, d’identité et de culture ou encore d’éducation, mais aussi du poison distillé par Daesh et les dérives islamistes qui affectent l’Irak, la Syrie, le Liban, l’Egypte ou encore la Terre Sainte. A l´occasion de son passage en France, l´archevêque chaldéen de Kirkouk (Irak), Mgr Yousif Thomas Mirkis, vient sur le plateau de KTO pour rendre compte sans langue de buis des dernières nouvelles, les craintes et les espérances de ces milliers de chrétiens qui jusqu´à présent ont fait le choix de rester dans leur pays. Pour réagir : sanslanguedebuis@ktotv.com

Diffusé le 10/11/2017 / Durée : 52 minutes

Les pays du Golfe arabo-persique depuis 2011 : persistance d’une géopolitique conflictuelle

Les pays du Golfe arabo-persique depuis 2011 : persistance d’une géopolitique conflictuelle

Par Pascal Le PAUTREMAT, le 11 novembre 2017  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Docteur en Histoire contemporaine et Relations internationales. Pascal Le Pautremat est le Président fondateur de la SAS Actiongeos. (Conseils et Aides aux entreprises publiques et privées, tournées vers l’international (Cf : www.actionsgeos.com). Chargé de cours dans l’Enseignement supérieur en géopolitique et économie internationale, ainsi qu’en sociologie politique.

Quelle est la situation du Golfe arabo-persique depuis la période des dits « Printemps arabes » ? Pascal Le Pautremat démontre que les antagonismes ethniques et confessionnels sont particulièrement intenses, tandis que les logiques stratégiques du lobbying persistent et s’adaptent à la conjoncture. Celle-ci est, de surcroît, marquée par un jihadisme transversal dont le socle s’est édifié à partir d’un axe syro-irakien. Conjointement, les grandes puissances, notamment occidentales, s’appliquent à perpétuer des jeux d’influence – et de concurrence – tandis que les pétromonarchies, enfin, se projettent pour se positionner de manière convaincante dans une économie des énergies renouvelables.

SEPT ans après les débuts des « Printemps arabes » [1], inquiétudes et interrogations, mêlées de perplexité, restent prégnantes à l’égard de la situation du Golfe arabo-persique. Certes, cette région intercontinentale – et stratégique – de quelque 251 000 km², est au cœur des préoccupations géopolitiques, de manière récurrente, depuis des siècles. Mais elle focalise bien des tensions à la fois politiques, religieuses et économiques.

Le Golfe persique constitue un espace maritime, à la fois comme zone d’échanges maritimes et espace frontaliers, sur fond de richesses gazières et de pétrolières. Les pays du Golfe, conscients de leur atout énergétique si convoité, ont su – malgré leurs différences – s’organiser au sein de l’Organisation des Pays exportateurs de Pétrole (OPEP), née en 1960 [2]. Peut lui être associée l’Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole (OPAEP), créé en 1968, dont le siège est à Koweït et qui tente de coordonner les politiques énergétiques des pays arabes, afin de favoriser leur développement économique [3].

Aux enjeux économiques et sociaux, se superposent les sempiternels – et lassants – antagonismes dogmatiques entre sunnisme et chiisme. Face au constat d’un regrettable bras de fer entre l’Arabie saoudite et la puissance perse, accusée de tous les maux et de toutes les turpitudes du Golfe arabo-persique, les puissances occidentales n’ont de cesse de jouer officiellement une même partition tactique, en s’associant avec des intensités variables, dans la lutte contre le terrorisme. Mais, stratégiquement, la partition est bien diversifiée lorsqu’il s’agit de se positionner économiquement dans la région considérée. Car deux concepts de mises en valeur et d’exploitation commerciale des ressources économiques se font face : d’un côté, le jeu des Anglo-saxons, à partir de l’axe Arabie-saoudite-Turquie, à destination de l’Europe. De l’autre, un axe associant la Russie, l’Iran, l’Irak et la Syrie s’est mis en place, sur fond de concurrence pour un marché acéré des hydrocarbures.

Quelle est la situation du Golfe arabo-persique depuis la période des dits « Printemps arabes » ?

Nous verrons que les antagonismes ethniques et confessionnels sont particulièrement intenses, tandis que les logiques stratégiques du lobbying persistent et s’adaptent à la conjoncture. Celle-ci est, de surcroît, marquée par un jihadisme transversal dont le socle s’est édifié à partir d’un axe syro-irakien. Conjointement, les grandes puissances, notamment occidentales, s’appliquent à perpétuer des jeux d’influence – et de concurrence – tandis que les pétromonarchies, enfin, se projettent pour se positionner de manière convaincante dans une économie des énergies renouvelables.

L’empreinte des « Printemps arabes » dans une région stratégique : crispations identitaires et dogmes religieux

Sur le plan didactique, lorsque l’on parle des Etats du Golfe, il s’agit de ceux de la péninsule arabique mais aussi ceux disposant d’une bande littorale qui ouvre sur le Golfe arabo-persique. Si bien que l’on y intègre, globalement les pays arabes, majoritairement sunnites, que sont l’Arabie saoudite (2,1 millions de km²) monarchie wahhabite née en 1932 et toujours dirigée par la dynastie séoudienne [4], les Emirats arabes unis (EAU), le Qatar, Oman, le Yémen, le Koweït, ainsi que Bahreïn, monarchie sunnite pour une majorité de chiites, l’Irak et l’Iran, puissance perse et chiite par excellence.

Trois groupes ethniques majoritaires ont façonné l’histoire du Moyen-Orient : les Perses (30% de la population de la région), les Arabes (40%) et, enfin, les Turcs et populations de langues ouralo-altaïques (25%). Conjointement, il y a de fortes diversités ethnico-religieuses dans cette vaste région, puisqu’il faut y ajouter les 30 à 40 millions de Kurdes [5], répartis entre l’Est de la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran, et, enfin, le peuple israélien (8,5 millions de personnes en 2017 dont 1/5e d’Arabes israéliens [6]). Globalement, selon les prévisions avancées pour 2025, le poids démographique des pays du Golfe arabo-persique pourrait être de l’ordre de 280 à 290 millions de personnes.

Lobbying, jeux d’alliances et rapports de force

Sans remonter trop loin dans le temps, rappelons qu’au XIXème siècle, le Moyen-Orient perpétue son statut de zone relais ou intermédiaire, entre Occident et Asie, au cœur de rivalités et jeux d’influences entre grandes puissances impérialistes. Citons, notamment, la Grande-Bretagne, soucieuse de préserver tant l’accès à son Empire des Indes que son existence même, et de contrôler la région face à la Russie, désireuse, pour sa part, d’élargir son influence en Asie centrale, d’avoir un accès aux mers chaudes, notamment à l’Océan Indien via la Mer Rouge. Les progrès techniques, le développement de la motorisation et la dépendance énergétique aux hydrocarbures n’ont fait qu’attiser, fin XIXème siècle-début XXème siècle, les aspirations au contrôle du Hearthland, au cœur des réflexions géopolitiques, dans le sillage des théories du Britannique Halford John Mackinder (1861-1947), de l’Américain Alfred Mahan (1840-1914) reprises ensuite par tant d’autres.

Gardons à l’esprit qu’en dehors des vicissitudes inhérentes aux conjonctures conflictuelles (Première et Seconde Guerres mondiales), c’est bien la Grande-Bretagne qui, de manière globale, apparaît comme la puissance dominatrice entre la fin du XIXème siècle et les années 1930. Elle perd peu à peu son assise, à la fin de la première moitié du XXème siècle, pour être supplantée par les Etats-Unis. L’historiographie contemporaine retient que l’alliance intéressée entre Washington et l’Arabie saoudite se concrétise par le Pacte du Quincy, le 14 février 1945. Les sujets abordés ne sont d’ailleurs pas ceux auxquels on croit communément, comme le rappelait, en 2016, l’historien Henry Laurens [7].

Le contexte de Guerre froide (1947-1991) fait le reste, dans un processus de tentatives diverses et parfois aléatoires d’alliances sporadiques entre grandes puissances et Etats de la région, avec une constante double : le rapport de force entre Juifs et Arabes, les dissensions entre Arabes et Perses, sur fond de rivalité entre sunnisme et chiisme.

Une nouvelle phase de mutations est apparue en 2011, lorsque les régimes du monde arabo-musulman subissent les mécontentements populaires, longtemps réfrénés.

Au-delà de la montée en puissance puis du jeu spectral du terrorisme islamique à partir des années 1990, des opérations militaires menées en Afghanistan et en Irak, respectivement à partir d’octobre 2001 et mars 2003, une nouvelle phase de mutations est apparue en 2011, lorsque les régimes du monde arabo-musulman subissent les mécontentements populaires, longtemps réfrénés, qui conduisent à des situations hétérogènes, au cœur de bien des supputations et de jeux diplomatiques.

Paradoxalement, les facteurs explicatifs de cette situation ne sont pas nouveaux. Ils sont même au cœur des réalités géopolitiques tout au long du XXème siècle. De surcroît, la sempiternelle – et lassante – guerre entre chiisme et sunnisme, tragique reflet d’une culture d’intolérance pluriséculaire, a conduit des pays, tels l’Arabie saoudite et le Qatar (11 586 km²), à s’impliquer dans des crises régionales qui tournent au désastre pluridimensionnel : humain, politique et économique.

2011-2017 : entre répressions, guerres confessionnelles et interethniques

Les crises tragiques de 2011 conduisent, en effet, à des situations de guerres civiles d’intensité variable en Afrique du Nord, avec des changements de régimes plus ou moins crédibles (Tunisie, Libye et Egypte), au Moyen-Orient (Syrie, Yémen) – nous y reviendrons – et à des processus de négociations afin de maintenir une certaine paix sociale (Maroc, Algérie), sans que les problèmes de fond ne soient réglés pour autant.

En Arabie saoudite, au Koweït comme à Oman, les mouvements de contestation sont rapidement désamorcés. La contre-révolution est nettement plus violente dans le micro-royaume insulaire de Bahreïn (765,3 km²) où 65% des 550 000 habitants nationaux sont chiites [8]. Le 14 mars 2011, l’Arabie saoudite envoie un millier de soldats, renforcé de 500 militaires émiratis et qataris, avec l’accord du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) [9], pour y réprimer, dans la capitale, Manama, la « révolution de la place des Perles », engagée depuis le 14 février 2011 contre le roi Hamad al-Khalifa, sur le trône depuis 2002 [10]. Les régimes sunnites ont tôt fait de légitimer cette répression en agitant le leitmotiv du jeu souterrain de l’Iran, accusé une fois encore – mais sans preuve tangible – d’avoir initié le mouvement de rébellion qui avait pourtant associé chiites et sunnites aux aspirations laïques.

Au Yémen et en Syrie, les évènements ont engendré des guerres confessionnelles, pluriethniques à caractère international compte tenu des jeux d’alliance et des coalitions intervenantes. Dans les deux cas, la tragédie s’est imposée.

Le Yémen subit ainsi, depuis la nuit du 24 au 25 mars 2015, bombardements aériens, destructions d’infrastructures, luttes fratricides et drames humanitaires (plus de 4 500 civils tués par les bombardements aériens) et sanitaires (épidémie de choléra). En juillet 2017, les rapports internationaux font état de plus de 7 800 tués, plus de 44 000 blessés et deux millions de personnes déplacées, des dizaines de milliers de blessés, sans oublier plus de 180 000 exilés.

Le président Ali Abdallah Saleh a dû quitter le pouvoir en février 2012, sous la pression d’une vive opposition populaire et de la communauté internationale. Après des années de guerre intestines, de mutation du pouvoir exécutif sur place, Saleh, qui ne s’était pas résolu à renoncer définitivement, a trouvé en l’Arabie saoudite, un allié de taille et assez opportuniste qui fait valoir son mépris à l’égard des Houthis, zaïdites – le Zaïdisme est dérivé du chiisme – pour lancer une vaste coalition sunnite en mars 2015 (Opération Tempête décisive) en s’associant huit autres Etats : le Maroc, le Soudan, l’Egypte, la Jordanie, le Koweït, Bahreïn et le Qatar et les Emirats arabes unis. Les Etats-Unis apportent aussi leur contribution sur le plan logistique et en matière de renseignement. Une fois de plus, Riyad accuse Téhéran d’être derrière le sursaut houthiste et d’avoir des visées sur sa frontière sud. Et là encore, le soutien de l’Iran n’est pas certain. Et s’il existe, il demeure assez marginal.

Le conflit s’enlise, les négociations en faveur de la paix sont vaines, tout comme les cessez-le-feu qui ne sont pas respectés. La coalition sunnite souffre aujourd’hui d’une image de marque ternie par les crimes de guerre enregistrés et la dimension contre-productive de l’intervention ; même si les médias, occidentaux, ne sont guère prolixes sur ce conflit.

Si la guerre au Yémen est minimisée pour des raisons de stratégies économiques parallèles – il s’agit de ne pas irriter les pétromonarchies parties prenantes – la situation est toute autre pour la crise syrienne.

La Syrie, depuis 2011, voit perdurer une guerre confessionnelle, à la fois civile et internationale, au-delà de multiples trêves sans portée, de tentatives vaines d’accords entre les diverses parties prenantes [11]. Nous ne reviendrons pas ici sur les atermoiements français et américains, notamment entre 2011 et l’été 2013, pour fixer une politique claire vis-à-vis d’une rébellion hétérogène autant que disparate dont le panel « modéré » s’est fait annihiler peu à peu par les mouvances jihadistes, soutenues sur les plans logistiques et financiers par les réseaux saoudiens et qataris.

L’hydre du jihadisme

Il existe bien des mouvances à caractère jihadistes, dont les ambitions sont parfois en concurrence. Nombre d’entre elles s’affrontent depuis 2011. L’Arabie saoudite soutient, en Syrie, la rébellion protéiforme à consonnance wahhabite [12], tandis que le Qatar associé à la Turquie soutiennent les réseaux salafistes [13] et proches des Frères musulmans.

Le tout est couronné par la lutte d’influence entre l’Etat islamique (EI) [14] et ses groupes affiliés, d’une part, et Al Qaeda, d’autre part, représenté par le mouvement Front al-Nosra devenu, au cours de l’été 2016, le Front Fatah al-Cham puis, en janvier 2017, Hayat Tahrir al-Cham (HTS – Organisation de Libération du Levant) à partir d’un agglomérat de diverses factions implantées dans le nord-ouest de la Syrie.

L’EIIL change de nom en 2013 pour devenir l’Etat islamique et proclame, en 2014, l’instauration d’un Califat.

L’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) a profité des troubles occasionnés par les « printemps arabes » de 2011 pour percer dans la région. Véritable hydre régionale, il égrène des réseaux qui souhaitent étendre et généraliser l’implosion des Etats, notamment l’Arabie saoudite et la Jordanie, au nom d’un hypothétique califat.

Fort de ses complicités transfrontalières, en Turquie, de ses capacités à établir des filières d’approvisionnements logistiques, en armes et munitions, tout en vendant du pétrole au marché noir, l’EIIL change de nom en 2013 pour devenir l’Etat islamique et proclame, en 2014, l’instauration d’un Califat destiné à rayonner sur le territoire historique de la Grande Syrie – Bilad el-Cham – qui, historiquement englobe l’Irak et la Syrie. Sa finalité étant, à terme de s’étendre à une large partie de l’Afrique du Nord, de l’Europe méditerranéenne et occidentale.

Sur le sol irakien, l’extension de l’EI n’est stoppée qu’à partir de 2015, au niveau de Tikrit, avant que ne soit engagée, depuis, un long processus de reconquête et de sécurisation des zones que les jihadistes tenaient sous leur joug.

Le Moyen-Orient, et principalement l’arc syro-irakien, demeure donc miné par la toile d’un jihadisme transfrontalier. Les divers jeux d’influence et d’alliance avec des courants islamiques dans plusieurs pays arabo-musulmans, tant au Moyen-Orient que dans certains Etats africains de la zone pansahélienne, sont de notoriété publique, désormais, quoique longtemps minimisés ou niés.

L’Arabie saoudite et le Qatar sont rattrapés par leurs politiques de soutiens polymorphes apportés à une rébellion syrienne hétéroclite. Les deux pays paient le prix fort en matière d’image de marque, victimes à la fois du jeu de certains membres des familles royales, Al Saoud et Al Thani, et de l’ultra conservatisme des régimes en place.

En même temps, cette situation a sans doute contribué à ce que la branche réformiste de la famille régnante, en Arabie saoudite, sorte de l’ombre et se lance dans une nouvelle dynamique, particulièrement osée ; comme en témoigne la politique de purge lancée, début novembre 2017, par le prince héritier Mohammed Ben Salman, âgé de 32 ans – surnommé MBS – fils favori du roi Salman, sur le trône depuis janvier 2015 [15].

La commission de lutte contre la corruption, placée sous la direction de Mohammed Ben Salman, a ainsi fait arrêter 11 princes, dont le milliardaire Al-Walid ben Talal [16], et des dizaines de ministres et hommes d’affaires, reconnus coupables d’abus divers en profitant de leurs statuts. En outre, Mohammed Ben Salman se veut l’architecte d’un islam modéré, loin du rigorisme wahhabite. Il ose ainsi prôner une politique de distanciation à l’égard des personnalités partisanes d’une religiosité ultra-conservatrice et compte bien concrétiser diverses mesures, par étapes, en faveur de l’émancipation des femmes, toujours considérées comme des mineures sur le plan juridique.

Ce bouleversement majeur dans la vie politique et religieuse de l’Arabie saoudite est considéré comme le plus important depuis l’ère médiévale. Il vient aussi rappeler combien rien n’est figé et peut-être l’objet de mutations que l’on souhaite prometteuses et constructives.

Quant aux jeux d’influence en provenance du Qatar, en direction des courants islamistes, Riyad tente désormais de s’en démarquer de manière claire. Le régime a ainsi pris ses distances avec le Qatar accusé de soutenir les groupements paramilitaires rigoristes aux motivations jihadistes, tout en semblant promouvoir une nouvelle phase de rapprochement avec Washington.

Jeux d’influence et d’attractivité internationales

La stratégie saoudienne vise à assurer à la monarchie un repositionnement constructif sur l’échiquier mondial. Elle s’applique dès lors à renouer avec les nations les plus influentes, au premier chef desquelles se trouvent les Etats-Unis. La venue à Riyad du président Donald Trump, le 20 mai 2017, témoigne de l’intérêt réciproque des deux pays pour redynamiser une alliance stratégique de laquelle chacun compte tirer profit. Cette visite s’est soldée par la signature d’accords commerciaux dont le montant global annoncé est de 380 milliards de dollars dont plus du tiers en matière d’armement.

Dans cette valse des jeux diplomatiques et économiques, l’Arabie saoudite, comme les Emirats arabes unis – très hostiles au Frères musulmans et au jihadisme [17]– ont décidé d’engager un rapport de force avec le Qatar mis à l’amende, surtout pour faire cavalier seul et peut-être aussi, pour le contraindre à mettre un terme à sa politique d’appui et de soutien aux mouvements jihadistes. L’enchainement des évènements a d’ailleurs de quoi susciter une interrogation dans la mesure où la rupture des relations avec le Qatar intervient près de 15 jours après la visite du président Trump, à Riyad. La démarche des pays du Golfe dénonçant la politique qatarie de financement de réseaux jihadistes témoigne aussi, il est vrai, d’antécédents. En 2014, l’Arabie saoudite, Bahreïn et les EAU avaient ainsi rappelé leurs ambassadeurs.

Le Qatar : le micro-Etat arabe jugé trop proche de l’Iran et de la Russie

À l’été 2017, donc, le ton des sanctions s’est durci. En juin 2017, le Qatar a essuyé un véritable blocus des pays du Golfe, diligenté par l’Arabie saoudite [18] ; démarche facilitée par leur regroupement stratégique au sein du Conseil de Coopération du Golfe. Au point même que non seulement l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et Bahreïn mais aussi le Yémen, les Maldives et l’Egypte ont rompu leurs relations diplomatiques, le 6 juin 2017, avec le micro-Etat. Le cheikh Tamim bin Hamad Al Thani, à la tête du Qatar, a fermement condamné ces diverses mesures et dénoncé une volonté collégiale d’étouffer économiquement le pays.

L’Arabie saoudite reproche aussi au Qatar d’entretenir des liens économiques avec l’Iran. Le Qatar partage en effet, avec la puissance perse, la gestion et exploitation du South Pars / North Dome, gigantesque gisement gazier off-shore situé dans le Golfe persique [19].
L’Arabie saoudite et l’Iran avaient déjà rompu leurs relations diplomatiques le 3 janvier 2016, suite à l’exécution du cheikh chiite saoudien, Al-Nimr, la veille. L’exécution a engendré des troubles à Téhéran, qui ont conduit à la destruction partielle de l’ambassade saoudienne. Dans le sillage de l’Arabie saoudite, plusieurs pays arabes du golfe ont rompu, eux aussi, leurs relations diplomatiques avec l’Iran : les EAU, le Soudan, Bahreïn et le Koweït.

Depuis son installation à la Maison Blanche le 20 janvier 2017, la démarche âpre, vis-à-vis de l’Iran, du nouveau président américain, Donald Trump, satisfait Riyad qui déplorait le rapprochement amorcé par Barack Obama avec l’Iran. Les efforts et négociations de l’Administration Obama avec le régime des Mollahs ont permis la signature, le 14 juillet 2015, de l’Accord sur le nucléaire iranien, et, par voie de conséquence, le retour de l’Iran dans le jeu de la diplomatie et de l’économie mondiales, avec la levée progressive des sanctions internationales. Or, l’Arabie saoudite comme Israël estiment cet accord de mauvais aloi et entretiennent une forte suspicion à l’égard du régime iranien. D’où leur satisfaction quant au scepticisme – c’est peu dire – partagé avec le président Trump à l’égard de Téhéran.

L’Arabie saoudite et ses alliés du CCG, outre les Etats-Unis, n’apprécient guère non plus que le Qatar se soit rapproché de la Russie, pour des raisons économiques, et ait renoncé à son projet des années 2000, visant à établir un gazoduc à destination de l’Europe transitant par la Syrie, en collaboration avec l’Arabie saoudite et la Jordanie, Etats que le gazoduc projeté aurait traversé. Et surtout, depuis la Syrie, et la ville de Homs en particulier, étaient prévus trois axes d’approvisionnement, respectivement à destination du Liban, en débouchant à Tripoli, de la Turquie et de Lattaquié ; projet qui aurait essuyé le refus du régime syrien.

La Russie et le Qatar ont renforcé leurs relations, motivées par les questions énergétiques, industrielles et de coopération militaire.

Pour le Qatar, il ne s’agit pas, en effet, de tourner le dos à Moscou, au-delà des positionnements contraires dans la crise syrienne. Le potentiel russe et ses capacités d’investissement régionaux, n’est pas boudé, d’autant que la région du Golfe est l’objet de nombreux programmes d’investissements, à l’instar de ceux de la Chine, notamment en Iran [20].

Ainsi, la Russie et le Qatar ont-ils renforcé leurs relations, motivées par les questions énergétiques, industrielles et de coopération militaire [21]. Cela s’est notamment traduit par un accord signé à cet effet, le 6 septembre 2016, au terme d’échanges qui se sont étalés sur plusieurs mois, d’abord entre le vice-ministre russe des Affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov et l’émir Tamim ben Hamad al-Thanin, puis le ministre qatari de la Défense, Khalid bin Mohammad Al Attiyah, et son homologue russe, Sergueï Choïgou.

Le Qatar a en effet besoin de produits agricoles et du savoir-faire russe pour la mise en valeur industrielle de son potentiel pétrochimique. Ce rapprochement bilatéral montre des intérêts respectifs puisque les Qataris investissent aussi dans les entreprises russes. L’entreprise de production gazière Novatek a ainsi bénéficié d’un investissement de 2 milliards de dollars, en vertu du rôle dynamique, depuis 2014, de la commission intergouvernementale pour le commerce, l’économie, la science et la coopération technique mise en place entre les deux pays. Le Qatar a aussi acquis une partie du capital de la multinationale Rosneft, en décembre 2016, à la fois directement, et indirectement en tant que membre du Comité des actionnaires du fonds d’investissement Glencore qui a obtenu 19,5% du capital.

Le monde des affaires : marchés prometteurs et nouvelles sources d’énergie

De manière générale, les pays du Golfe, conscients de disposer d’une manne financière considérable – via les fonds souverains notamment – s’estiment en position de force pour imposer leurs desiderata aux pays occidentaux, dont les besoins en matière de capitalisation, de financement par l’actionnariat dans les grands groupes multinationaux, et de ressources énergétiques sont conséquents. Le royaume de Bahreïn, même quasi inféodé à l’Arabie saoudite voisine, s’inscrit comme une place financière majeure. Les quelque 400 banques et institutions financières installées sur son territoire font de cet émirat une place financière stratégique, outre le rayonnement d’entreprises de télécommunication et de services de transport.

En même temps, les pays du Golfe, conscients des réalités environnementales, misent sur les nouvelles technologies et les énergies renouvelables.

Les pays du CCG, quoique disposant de près de 29% des réserves prouvées de pétrole et de 22% des gisements gaziers de la planète, se tournent vers l’avenir avec détermination, conscients de l’épuisement, in fine, de ces ressources naturelles en leur possession. D’autant que les prix du pétrole ont connu des baisses sensibles ces dernières années, au point d’engendrer, en 2015, une baisse des recettes de près de 287 milliards de dollars pour les pays du Golfe arabique, soit plus de 20% de leurs PIB [22].

Pour l’instant, leurs ventes et exportations assurent plus de 80% de leurs ressources financières. Mais, ils ont saisi l’importance à la fois salutaire – sur les plan environnemental et climatique – et stratégique des énergies renouvelables : énergie solaire, grâce à la captation photovoltaïque (le prix des panneaux a chuté de près de 80% depuis 2009), permet la production d’électricité via notamment les centrales thermodynamiques à l’instar du site de Shams aux Emirats arabes Unis ; énergie éolienne notamment au Koweït, à Oman et en Arabie saoudite… Ce à quoi, il faut ajouter le secteur croissant de l’industrie de dessalement d’eau de mer puisque, d’ici 30 ans, les besoins des pays du Golfe en eau douce pourraient quintupler. Par le dessalement, le Qatar, par exemple, répond déjà à 87% de ses besoins en eau douce.

En Arabie saoudite, en avril 2016, le fils du roi, Mohammed ben Salmane, lançait officiellement un plan de réforme de la politique économique de la monarchie. Cela se traduit notamment par la constitution d’un fonds souverain d’investissements hors hydrocarbures de 2 000 milliards de dollars, par la création également de 16 réacteurs nucléaires destinés à satisfaire 25% des besoins du pays en électricité d’ici 2032. Ce qui représenterait un investissement de 100 milliards de dollars.

Autant de perspectives qui permettent aux multinationales comme EDF- AREVA, ENGIE, de se positionner pour conclure des partenariats avec l’Arabie saoudite mais aussi les autres pays du Golfe.

Cela n’empêche pas ces mêmes multinationales de se tourner vers l’Iran (80 millions d’habitants) qui affiche un taux de croissance économique annuel d’environ 5% et un PIB de 412 milliards de dollars, soit le deuxième du Moyen-Orient après celui du l’Arabie saoudite. Le potentiel iranien, sur le champ économique, est considérable et perçu comme un vecteur de concurrence directe par la plupart des Etats sunnites [23].

De manière pragmatique, à la fois pour des raisons économiques et sécuritaires, les partenariats des pays du Golfe avec les pays occidentaux se sont accentués depuis le début des années 2000.

L’Iran a des besoins importants dans de nombreux domaines : diversification du secteur tertiaire, développement des infrastructures, productions énergétiques, outre la chimie, les matériaux de base, les transports, les télécommunications, le secteur pharmaceutique, l’informatique, le secteur minier et l’industrie dont l’automobile. Autant d’investissements rendus possibles dans le sillage de la levée des sanctions internationales suite à l’accord sur le nucléaire. Les entreprises françaises, Renault, qui espère contrôler 20% du marché automobile iranien en 2020. PSA et Total, sont bien implantées. Airbus mise aussi sur le marché iranien, tout comme Bouygues et Vinci pour les secteurs des transports et des infrastructures. Le secteur bancaire reste néanmoins frileux pour assurer les financements, d’autant que les Etats-Unis – nous l’avons dit – se montrent suspicieux vis-à-vis de l’Iran en l’accusant d’opérations de blanchiment d’argent et cherchant même des preuves attestant que Téhéran ne respecte pas l’accord du 14 juillet 2015. D’ailleurs, diverses analyses laissent à penser que les Etats-Unis et Israël miseraient sur une nouvelle glaciation des relations avec l’Iran.

De manière pragmatique, à la fois pour des raisons économiques et sécuritaires, les partenariats des pays du Golfe avec les pays occidentaux se sont accentués depuis le début des années 2000. Ces derniers étant déterminés à préserver leurs intérêts géopolitiques, comme en témoigne l’ouverture et la montée en puissances des bases militaires, américaines, britanniques et françaises, dans le Golfe persique. Et la décennie 2010 n’a fait que témoigner de cette constance dans le jeu des échanges avec les pays du Golfe. Cela s’observe notamment sur le champ du secteur de l’armement [24], le Moyen-Orient constituant le principal secteur géographique en tant que premier client mondial.

Selon l’Institut international de recherche pour la paix de Stockholm (Sipri) [25], les importations d’armes au Moyen-Orient ont augmenté de 86 % entre 2012 et 2016, par rapport à la période 2007-2012. Pour la seule Arabie saoudite, la hausse des achats entre les deux périodes précitées est de 212%, contre un bond 245 % pour le Qatar. Les Etats-Unis dominent 53 % du marché mondial, contre 23% pour la Russie, 8% pour la France (qui effectue près de 40% de ses ventes au Moyen-Orient). Après les Etats-Unis et la Russie, la Chine se positionne au troisième rang mondial en matière de vente d’armements.

Conclusion


Finalement, le concept dit de Guerre froide est loin d’être moribond, tant nous semblons toujours dépendants du rapport de force entre Etats-Unis et Russie, via les pays du Golfe interposés. Et nous semblons, en Occident, nous satisfaire d’ânonner sur un état des faits et des lieux sans que rien ne soit clairement mis en œuvre, à court terme, pour s’engager sur une nouvelle voie des relations interétatiques et humaines. À l’inverse, les crispations semblent à nouveau se renforcer.

La plupart des pays de la région sont minés par leurs propres contradictions, entre aspirations à se moderniser culturellement et économiquement, et pression du conservatisme, sous le poids des traditions et des certitudes dogmatiques. Si au cœur des pouvoirs exécutifs, certains dirigeants et membres de leurs équipes aspirent à pouvoir amorcer des réformes constructives, synonymes d’apaisement, les lobbies rigoristes et tribaux, jouant de la manipulation des foules, bloquent souvent leurs démarches. Aussi, les monarchies des pays du Golfe semblent-elles prises à leur propre jeu.

Il y a pourtant de formidables potentiels et capacités pour s’écarter du champ sclérosant des dogmes et de la culture des peurs entretenues de manière cynique. Les évolutions des pays du Golfe ne sont pas inexistantes. Certes, elles sont lentes et prudentes, tant les garants auto-proclamés d’une orthodoxie jugée immuable, nourrissent les crispations religieuses. Sur le plan de la représentation politique, la féminisation de la vie publique ne progresse que très légèrement. On peut le déplorer mais se rassurer dans le même temps en considérant qu’elle n’est pas au point mort.

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NIGER: ENFIN, UNE GUERRE JOHN MCCAIN N’AIME PAS

NIGER: ENFIN, UNE GUERRE JOHN MCCAIN N’AIME PAS

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07.11.2017

News a d’abord fait le point sur la mésaventure du Niger aux Etats-Unis le 4 octobre. « La vraie nouvelle ici est que les Etats-Unis ont des forces au Niger, où ils mènent des opérations secrètes », a tweeté l’auteur. « Hashtag America First ».

Les médias officiels ont ignoré l’embuscade des forces spéciales américaines, jusqu’à ce que l’histoire gagne la traction anti-Trump. Aucun mot n’est venu de John McCain. Dans trois semaines, le sénateur de l’Arizona fait l’histoire. McCain, qui n’a jamais connu une guerre qu’il n’avait pas envie de poursuivre, s’interroge sur la folie au Niger.

Le sénateur d’Arizona peut courir mais ne peut pas se cacher de la pollution qu’il a laissée sur son chemin politique. Les républicains ont sagement rejeté la guerre au Kosovo; McCain a abandonné la loyauté du parti pour demander des bombes d’en haut et « plus de bottes sur le terrain. » À la perspective de la guerre avec l’Iran, McCain a éclaté en chanson, « Bombe-bombe, bombe-bombe-Iran ». ce goule de guerre sourit. Avant cela, McCain a promis une guerre de 100 ans en Irak.

Le chauvinisme du sénateur McCain a englobé la Syrie, la Géorgie, le Mali, le Nigeria et la Chine. Lorsque les États-Unis ne pouvaient pas changer de régime, comme ils l’ont fait en Afghanistan et en Libye, McCain appelait typiquement un «ami de l’Amérique» imaginé contre un «ennemi de l’Amérique». McCain a de nombreux amis imaginaires.

Là où son pays cible était au-delà de l’intimidation américaine (Russie), l’idée de la reprise d’une guerre froide était une option que McCain aimait. Il fulmine actuellement sur un léger retard dans les sanctions contre la Russie. Quand tous les efforts pour apprivoiser le monde échouent militairement, McCain est partial à l’idée des troupes de l’ONU agissant comme ses substituts, disons au Soudan.

Aucune guerre ne rend Johnny un garçon triste. Mais maintenant, il envisage une assignation à comparaître sur le Niger.

CENTRALISATEUR GLOBAL

Jouer au Niger, ce sont les intérêts de la politique étrangère américaine, ancrés en permanence et immuables. Les observateurs attentifs détecteront un modèle familier. Encore une fois, le parti pris américain est partout dirigé vers un État central puissant et démesuré. Cette vanité a mis nos forces sur une trajectoire de collision avec les intérêts tribaux que l’Amérique cherche à apprivoiser.

En effet, la politique étrangère américaine bafoue souvent l’autorité locale. Il désavoue certainement les séparatistes et décourage généralement toute dévolution significative du pouvoir. Né d’une confédération lâche d’États indépendants, l’Amérique représente maintenant l’État centralisé fort. Nos dirigeants interchangeables s’efforcent de voir la même chose dans les terres tribales du Moyen-Orient et de l’Afrique.

MEDDLING DANS LA GUERRE CIVILE DU YEMEN

Au Yémen, l’Amérique s’efforce d’imposer une autorité centrale sur les «cheikks du chahut». Au Sud seulement, le Yémen compte 14 principautés. Les sécessionnistes du Sud sont en guerre avec le nord depuis au moins 139 ans. Là, «même l’eau embouteillée», note l’économiste, «s’appelle« Sud ». Il n’y a pas de Yémen unifié. N’a jamais ete.

Dans cette mêlée, les États-Unis ont pataugé. Notre colosse de la politique étrangère est si stupide et dangereux qu’il imagine que l’Amérique combat Al-Qaïda en soutenant la coalition menée par l’Arabie saoudite pour vaincre les rebelles Houthi du Nord. Les rebelles Houthi du nord, cependant, portent clairement plusieurs chapeaux. Plus encore que la coalition envahissante, les rebelles sont de la communauté et souvent pour la communauté.

Comme le remarquent les partenaires émirati américains au Yémen, «Motiver les recrues à aller vers le nord est une tâche ardue, même avec le paiement de primes. Ceux qui étaient heureux de se battre pour leur propre maison semblent ne pas vouloir se battre pour quelqu’un d’autre. « 

Est-ce que l’armée de l’Empire se limiterait à ce mandat constitutionnel: se battre pour la maison et le foyer et pas plus. Hélas, nos soldats ont été propagandisés pour confondre la lutte pour la liberté américaine avec des combats au Niger, au Burkina Faso (oui, je sais) et au Mali.

En fin de compte, tous les endroits choisis par l’Amérique sont trop complexes pour être saisis par l’esprit prosaïque des États-Unis, car nous sommes instruits de voir des sociétés différentes des nôtres à travers un prisme d’anges et de démons.

Plus encore qu’au Moyen-Orient, l’Afrique est déchirée par des intérêts et des dynamiques tribaux. Ceux-ci, McCain ou CENTCOM (le Commandement Central des Etats-Unis) n’ont aucun espoir de compréhension, parce qu’ils sont attachés à l’idée que leur propre maison (l’Amérique) n’est rien d’autre qu’une idée, et jamais une communauté de chair et de sang. des personnes partageant un patrimoine précieux.

ET MAINTENANT, NIGER

À leur crédit, la fidélité des Africains n’est pas de déraciner les propositions politiques – la démocratie, les droits de l’homme, le mariage homosexuel et les salles de bains communes – mais les uns envers les autres. Ils vont tuer pour le clan et la famille. (Et ils s’entretuent aussi.)

Le Niger n’est pas différent. On vous dit que les Américains et les Français renforcent les forces locales du Niger contre le mythique ISIS. Balivernes. Ce n’est jamais le cas. En Afrique, comme en Afghanistan ou en Irak, les conflits sont régionaux, tribaux, anciens, voire anciens.

Tongo-Tongo, le village nigérien qui a tendu une embuscade à nos bérets verts sans méfiance, n’avait pas été «infiltré» par des forces hostiles; c’est le point de vue du gouvernement central du Niger, lui-même un développement très récent. Si le passé est un prologue, il est juste de supposer que le gouvernement du Niger est investi dans le développement en tant qu’état client français et américain avec tous les avantages qui en découlent.

Les villageois ont probablement appris à ne pas attendre que l’État leur fournisse des retombées. Les villageois de Tongo-Tongo ont incité nos forces à forger, donnant juste assez de temps à leurs bienfaiteurs militants pour créer une embuscade dans une zone d’abattage.

Imaginer! Les locaux n’apprécient pas particulièrement la visite des patrouilleurs américains et français et de leurs marionnettes nigériennes.

Encore une fois, le Niger dépend fortement des pots-de-vin de l’Occident (l’aide étrangère, nous l’appelons). Nous récompensons Niamey (la capitale) pour jouer à des jeux de guerre avec nous. C’est un autre cas d’une terre tribale islamique, si multiethnique, dont les gens ne veulent pas d’Américains là-bas. (Et même si les gens de la région nous voulaient là-bas, l’Amérique n’a rien à faire là-bas.) Les déplorables ont voté contre le concept de rendre le Niger, le Burkina Faso et le Mali encore meilleurs.)

Donc, si la haine de John McCain envers le président Trump a poussé le plus chaud des bellicistes américains à remettre en question l’intervention américaine au Niger, c’est une bonne chose.

 

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Les Houthis proposent l’asile politique aux Saoud

Les Houthis proposent l’asile politique aux Saoud

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Les rebelles Houthis qui contrôlent l’essentiel du Yémen ont proposé l’asile politique aux victimes du coup de Palais de Riyad.

Le prince héritier Mohammed Ben Salmane, qui vient de liquider tous les clans susceptibles de contester la succession du trône, est l’initiateur de la guerre de l’Arabie saoudite contre le Yémen.

Par ailleurs, on apprend que, lors de son arrestation, le prince Abdoul Aziz ben Fahd aurait été tué en résistant aux forces de l’ordre. Membre du clan Nayef, il était proche de Saad Hariri (à travers Saudi Oger) et du prince Al Walid ben Talal (à travers Middle East Broadcasting Corporation — MBC).

http://www.voltairenet.org/article198678.html

Coup de Palais à Riyad

Coup de Palais à Riyad

Alors que la guerre contre Daesh se termine en Iraq et en Syrie et que celle contre le pseudo-Kurdistan semble écartée, plusieurs États du Moyen-Orient élargi reprennent l’initiative. Profitant de la fluidité de cet instant, le prince héritier d’Arabie saoudite a brutalement éliminé les membres de la famille royale susceptibles de contester son Pouvoir. De sorte que non seulement les rapports de force régionaux viennent d’être modifiés par la guerre, mais un des acteurs principaux vient de changer d’objectifs.

| Damas (Syrie)

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À l’issue de sept ans de guerre, des villes entières ont été rasées en Afghanistan, en Arabie saoudite, en Iraq, en Libye, en Syrie, en Turquie et au Yémen, mais aucune frontière n’a été modifiée.

Une nouvelle période au Moyen-Orient

La nature, dit-on, a horreur du vide. La fin de l’« Émirat islamique en Irak et en Syrie » (« Daesh » selon son acronyme arabe) —qui vient de perdre successivement Mossoul, sous les coups de l’armée iraquienne, Rakka prise par l’armée US, et Deir ez-Zor, libérée par l’armée syrienne— clôt une guerre et ouvre une nouvelle période. L’échec de Massoud Barzani à faire reconnaître l’annexion de Kirkouk par les Kurdes du PDK écarte le projet d’un nouvel État colonial, le pseudo-Kurdistan, base avancée de l’armée israélienne contre l’Iran.

Alors que le Moyen-Orient élargi est dévasté, particulièrement en Libye, en Syrie, en Iraq, au Yémen et en Afghanistan, il reste encore quatre États en mesure de faire avancer leurs intérêts : Israël, l’Arabie saoudite, la Turquie et l’Iran. Pour ce faire, chacun doit prendre une initiative avant la rencontre entre les présidents Donald Trump et Vladimir Poutine, prévue lors du sommet de l’APEC à Danang (8 au 10 novembre).

Le 3 novembre, Israël s’est déclaré prêt à protéger les Druzes du Sud de la Syrie face aux jihadistes qui venaient d’attaquer le village syrien de Hader. Depuis le début de l’année 2017, Tel-Aviv tente de créer un mouvement séparatiste druze au Sud de la Syrie sur le modèle de celui qu’elle a constitué avec des Kurdes au Nord du pays et en Iraq. Le Mossad a recruté le major syrien Khaldoun Zeineddine qui a tenté de proclamer un Druzistan. Mais il n’est parvenu qu’à soulever une douzaine de combattants contre Damas.

Le même jour, la Turquie regroupait les différentes organisations jihadistes d’Idleb pour créer un « Gouvernement de salut national », présidé par Muhammad Al-Sheikh et comprenant Riyad Al-Asaad comme vice-Premier ministre. Ankara reprend pour le gouvernorat d’Idleb l’idée de son allié qatari qui, en 2012, avait déjà fondé un gouvernement syrien alternatif sous le nom de « Coalition nationale syrienne ».

Aucun signe n’est venu de Téhéran, probablement parce que la République islamique d’Iran est le seul des quatre grands États actuels de la région à être vainqueur à la fois de Daesh et des Barzanis. Il n’a donc pas intérêt à modifier la nouvelle donne.

La surprise est venue de Riyad. La famille royale n’a pas cherché à imposer un nouvel ordre régional, mais le prince Mohammed ben Salame (« MBS ») a renversé l’ordre sclérosé de son royaume.

La démission de Saad Hariri

Le 4 novembre vers 11 heures TU, le Premier ministre libanais, s’exprimant en direct sur la chaîne de télévision Al-Arabiya, depuis l’hôtel Ritz de Riyad et en présence du prince héritier saoudien « MBS », a annoncé sa démission. Lisant scrupuleusement le texte qui lui avait été écrit, Saad Hariri oublia soudainement qu’il présidait un gouvernement incluant des ministres du Hezbollah. Il s’exprima en ces termes : « Là où l’Iran est présent, il sème la division et la destruction. La preuve, c’est son ingérence dans les pays arabes, sans parler de sa rancune profonde contre la nation arabe (…) L’Iran a une mainmise sur le destin des pays de la région (…) Le Hezbollah est le bras de l’Iran non seulement au Liban mais également dans les autres pays arabes (…) Malheureusement, j’ai réalisé que des compatriotes sont main dans la main avec l’Iran qui cherche à soustraire le Liban de son environnement arabe. Glorieux Peuple du Liban, le Hezbollah a réussi, grâce à ses armes, à imposer une situation de fait (…) Je veux dire à l’Iran et ses acolytes qu’ils sont perdants. Les mains qui s’en prennent aux États arabes seront coupées. Et le mal se retournera contre ceux qui l’exercent. »

Ce texte dramatique enterre le conflit religieux sunnites/chiites pour relancer celui raciste des Arabes contre les Perses. C’est un progrès malgré les apparences dans la mesure où les occasions de guerre sont plus limitées, les sunnites et les chiites vivant mélangés, tandis que les Arabes et les Perses sont installés sur des territoires distincts. Concrètement au Liban, ce basculement ne change pas grand-chose. Surtout, ce texte n’indique pas les motifs de la démission du Premier ministre.

Saad Hariri ajoutait qu’il avait peur pour sa vie. Al-Arabiya expliqua peu après qu’il avait échappé dans les jours précédents à une tentative d’assassinat. Cependant la police libanaise d’abord, puis la Sécurité générale libanaise jetèrent le doute en démentant avoir eu connaissance d’un tel attentat. Al-Arabiya assura que Rafic Hariri, le père de Saad, avait été assassiné en 2005 par l’Iran alors que la chaîne avait accusé durant des années les présidents libanais et syrien, Émile Lahoud et Bachar el-Assad, d’avoir commandité le meurtre.

À l’issue de son allocution, Saad Hariri téléphona au président libanais, Michel Aoun, pour lui signifier officiellement sa démission. La conversation fut très brève et il ne répondit pas à la question des raisons de cette démission.

Le ministre saoudien des Affaires du Golfe assura que, contrairement à ce que l’on pouvait penser au premier abord, l’Arabie saoudite n’avait pas fait prisonnier Saad Hariri et qu’il pourrait retourner quand il le souhaiterait au Liban. La rumeur de son arrestation persistant, le compte Twitter du Premier ministre diffusa une photo de lui en polo, avec l’ambassadeur saoudien au Liban.

Avant même que Saad Hariri ait terminé son allocution, son rival, l’ancien directeur central de la police (FSI) puis ministre de la Justice libanais Achraf Rifi, rentrait de son exil italien à Beyrouth. Au demeurant, Monsieur Hariri étant l’une des personnes les plus endettées au monde —il doit à titre personnel environ 4 milliards de dollars au gouvernement saoudien—, il ne semble pas en mesure de prendre de décision contraire aux intérêts de son créancier.

Vers 23 h 45 TU, les rebelles Houthis tiraient un missile balistique du Yémen sur l’aéroport Roi Khaled de Riyad. Il était intercepté par des tirs de missiles anti-missiles Patriot. Les armes sophistiquées des Houthis leur ayant été fournies par l’Iran, les observateurs lièrent la démission d’Hariri et le tir de missile et s’accordèrent à voir dans cette opération une réponse au discours anti-Iranien de Saad Hariri.

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En quelques heures, Mohamed Ben Salmane a éliminé tous les autres possibles prétendants au trône et leurs principaux alliés.

La prise de pouvoir par « MBS »

Les événements s’accélérèrent. Quelques minutes plus tard, le roi Salmane signa deux décrets. Le premier plaçait à la retraite anticipée le chef d’état-major de la Marine et révoquait le ministre de l’Économie et celui de la Garde royale, le très puissant fils de l’ancien roi Abdallah, le prince Muteb. Le second décret instaurait une Commission de lutte contre la corruption, sous la présidence de « MBS ». La presse annonçait également l’entrée en vigueur de la nouvelle loi antiterroriste, laquelle comprend accessoirement des dispositions condamnant à des peines de 5 à 10 ans de réclusion la diffamation ou l’insulte publique à l’égard du roi ou du prince héritier.

Dans l’heure, la Commission de lutte contre la corruption se réunissait et adoptait une série de mesures préparées de longue date. 11 princes, 4 ministres en exercice et des dizaines d’anciens ministres étaient accusés de détournement de fonds. Ils furent immédiatement arrêtés par le nouveau commandant de la Garde royale et poursuivis pour certains d’entre eux au titre de la nouvelle loi anti-terroriste. Dans la charrette des condamnés, figuraient les trois personnalités destituées auparavant par le roi, dont l’ancien commandant de la Garde royale, le prince Muteb. On apprendra dans la journée que les comptes bancaires des suspects furent saisis et que, s’ils sont déclarés coupables —ce qui n’est qu’une formalité—, leurs biens seront versés au Trésor national.

Selon l’Agence de presse saoudienne, les suspects auraient détourné de l’argent lors des inondations de 2009 et de la crise du coronavirus (le Middle East Respiratory Syndrome — MERS) ; une accusation éventuellement fondée mais qui ne les distingue pas des autres caciques du régime.

Bien qu’aucune liste nominative des suspects n’ait été publiée, on sait que le prince Walid Ben Talal y figure. Considéré quant à lui comme un des hommes les plus riches du monde, il était l’ambassadeur secret du royaume auprès d’Israël. Sa société Kingdom Holding Company, actionnaire notamment de Citygroup, Apple, Twitter et Euro-Disney, dévissait de 10 % à l’ouverture de la Bourse de Riyad le dimanche matin, avant que sa cotation ne soit suspendue.

Contrairement aux apparences, il semble que les victimes de la purge n’aient pas été choisies en raison de leurs fonctions ou de leurs idées, ce qui semble valider le discours officiel anti-corruption.

Dimanche soir, un hélicoptère se crashait près d’Abha. On apprenait que plusieurs dignitaires étaient morts dans l’accident, dont un certain prince Mansour.

Le succès de MBS, qui vient de renverser l’oligarchie pour instaurer son autocratie, ne présage pas de sa capacité à gouverner. Âgé de seulement 32 ans, ce gosse de super-riche n’a guère eu l’occasion de connaître son peuple et n’est entré en politique il n’y a que deux ans. Ses premières décisions ont été catastrophiques : décapitation du chef de l’opposition et guerre contre le Yémen. Ayant neutralisé tous ceux qui auraient pu s’opposer à lui au sein de la famille royale, « MBS » va devoir s’assurer d’un soutien populaire pour exercer le Pouvoir. Il a déjà pris diverses mesures en faveur des jeunes (70 % de la population) et des femmes (51 % de la population). Il a par exemple ouvert des cinémas et organisé des concerts —jusqu’ici interdits—. Il a autorisé les femmes à conduire à partir de 2018. Il lui faudra prochainement abolir d’une part la sinistre police religieuse et, d’autre part, le tutorat à la fois pour satisfaire les femmes et pour libérer les hommes de cette charge afin de pouvoir relancer l’économie. Surtout, « MBS » a annoncé vouloir transformer l’islam de son pays pour en faire une religion « normale ». Il a déclaré non seulement vouloir moderniser le wahhabisme, mais aussi nettoyer les Hadîths —la légende dorée de Mahomet— de leurs passages violents ou contradictoires ; un projet laïque qui entre en conflit avec la pratique de l’ensemble de la communauté musulmane des derniers siècles. Il a déjà fait arrêter plus d’un millier d’imams et de théologiens.

Cette stratégie empêche « MBS » de mener une guerre contre l’Iran et le Hezbollah et dément le discours officiel actuel : il n’est pas possible d’envisager une guerre contre Téhéran alors que, depuis que les Gardiens de la Révolution sont venus soutenir les Houthis, l’Arabie saoudite essuie défaite sur défaite au Yémen. Et il est impossible de mobiliser les Saoudiens sous les drapeaux alors que « MBS » réforme radicalement la société.

Rétrospectivement ce coup de Palais avait été annoncé dans les jours précédents. « MBS » avait en effet déclaré qu’il fallait se tenir prêt au changement qui aurait lieu dans la nuit de samedi à dimanche. Il n’est évidemment pas possible que la chute du gouvernement libanais et la décapitation de la famille royale saoudienne aient pu être organisées sans l’aval de Washington. Selon la Maison-Blanche, le président Trump et « MBS » se sont parlé par téléphone durant la journée du 4 novembre (horaire US), ce qui pourrait être soit juste avant le coup de Palais, soit au cours de l’opération. Un accord a été discrètement conclu prévoyant que l’offre publique d’achat d’Aramco sera lancée non pas à Riyad, mais à la Bourse de New York. Par ailleurs, le discours anti-Iranien de Saad Hariri a été précédé par une campagne de Washington. Depuis le 10 octobre, l’administration Trump a promis des récompenses pour l’arrestation de deux commandants de la Résistance libanaise et présenté un plan contre les activités financières des Gardiens de la Révolution iraniens, tandis que le Congrès a voté pas moins de cinq lois contre le Hezbollah.

Hypothèse de lecture

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Le double national saoudo-libanais, Saad Hariri, est un bâtard du clan Abdallah.

La totalité de la presse ne fait pas de lien entre la démission de Saad Hariri et la purge de la famille royale. De même, elle se contente de constater le coup de Palais sans s’interroger sur l’identité des suspects arrêtés. Il est vrai qu’elle a oublié le fonctionnement des monarchies absolues. Je propose une autre hypothèse de lecture de ces événements.

Avant toute chose, rappelons qu’à la mort du roi Abdallah, le prince héritier était le prince Moukrine. La famille royale était divisée en trois clans : celui du fils d’Abdallah, le prince Muteb, celui du fils du ministre de l’Intérieur Neyef, et celui du fils du roi Salmane, « MBS ». Rappelons également un secret de polichinelle : Saad Hariri n’est pas le fils biologique de son père légal, mais est un bâtard de la famille des Séoud, issu du clan Abdallah.

En avril 2015, le prince héritier Moukrine était relevé de ses fonctions. Mohamed Ben Nayef lui succédait et « MBS » entrait en politique en devenant soudainement héritier en second. En juin 2017, « MBS » parvenait à destituer Nayef et à le placer en résidence surveillée. Pour ne pas être simplement l’héritier en premier, mais le seul prétendant, il lui fallait désormais éliminer le clan Abdallah. Pour cela, il devait destituer le prince Muteb, malgré son contrôle de la Garde royale, sans oublier Saad Hariri, qui aurait pu offrir une aide aux membres de son clan en sa qualité de Premier ministre du Liban.

Si Saad Hariri n’a pas été arrêté, c’est que malgré sa démission, il exerce encore à titre provisoire ses fonctions de Premier ministre du Liban pour expédier les affaires courantes jusqu’à la prise de fonction de son successeur. Or, Achraf Rifi, qui est rentré à Beyrouth pour occuper le poste, a besoin d’un peu de temps pour être légalement désigné. D’autant que le président Michel Aoun ne souhaite pas se précipiter et entend préalablement clarifier l’imbroglio actuel. Cela demandera d’autant plus de temps que Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah, n’a pas hésité à défendre Saad Hariri lors d’un discours télévisé dimanche soir. Il a affirmé que le Premier ministre a démissionné sous la contrainte de « MBS » et que cet événement constitue une ingérence saoudienne de plus au Liban. En définitive, sur intervention de la France, le Premier ministre libanais a été autorisé à quitter l’Arabie saoudite pour les Émirats arabes unis.

La plupart des personnalités arrêtées ont été transférées à l’hôtel Ritz, où Saad Hariri les attendait, pour y être maintenues en résidence surveillée.

Comme il fallait s’assurer que plus personne ne pourrait rivaliser avec « MBS », il fallait aussi couper la branche de l’ancien prince héritier Moukrine. Ce qui fut fait avec l’accident d’hélicoptère ayant tué son fils, le prince Mansour. En deux jours, plus de 1 300 personnalités ont été arrêtées.

Ni Saad Hariri lui-même, ni l’Iran, n’avaient anticipé les événements des 4 et 5 novembre. Le Guide Ali Khameneï avait envoyé l’ancien ministre des Affaires étrangères Ali Akbar Velayati entreprendre une tournée au Liban. L’émissaire avait rencontré chaque leader libanais, y compris le Premier ministre. Tous les entretiens s’étaient bien passés et celui avec Saad Hariri se conclut par des félicitations réciproques. Ce n’est que dans les minutes qui suivirent que ce dernier fut rappelé en urgence à Riyad.

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Moscou et Washington seuls gagnants du coup de Palais

Attentive à ce qui se préparait, la Russie a accompagné le mouvement en étendant son influence. Le roi Salmane s’est rendu à Moscou le 5 octobre. Bien qu’allié des États-Unis, il a, comme son homologue turc le président Recep Tayyip Erdoğan, acheté des armes russes —y compris des missiles S-400—. Ayant abandonné le soutien au terrorisme depuis l’intervention du président Donald Trump à Riyad, en mai, il a pu convenir d’un plan d’échange d’informations anti-terroristes. Surtout, après avoir signé quantité de contrats, il est convenu de maintenir les limitations de la production de pétrole après l’offre publique d’achat d’Aramco, ce qui devrait favoriser la spéculation et par conséquent, la hausse des prix. Ce dernier accord a été finalisé et discrètement signé ces jours-ci à Tachkent.

Puis, le président Vladimir Poutine s’est rendu le 1er novembre à Téhéran. Il a assuré son homologue iranien, cheikh Hassan Rohani, que les déclarations de son homologue états-unien contestant l’accord 5+1 sur le nucléaire ne seraient pas suivies d’effet. Il a redit au Guide Ali Khameneï l’exigence des Israéliens de ne pas avoir ni de Gardes de la Révolution, ni le Hezbollah au Sud de la Syrie. Surtout, il est convenu avec l’ayatollah d’un plan pour la future Syrie basé sur l’idée que désormais l’Arabie saoudite cessera d’y jouer un rôle destructeur.

En définitive, le Moyen-Orient élargi dans son ensemble a tout à gagner du passage de l’Arabie saoudite d’une dictature obscurantiste à un despotisme éclairé. Quoi qu’il en soit, le changement de mode de fonctionnement, de dirigeants et d’objectifs à Riyad ouvre de nombreuses opportunités. Chaque acteur régional va tenter de s’adapter au plus vite pour promouvoir ses intérêts avant que la situation ne se fige à nouveau.

Thierry Meyssan

Thierry Meyssan Consultant politique, président-fondateur du Réseau Voltaire. Dernier ouvrage en français : Sous nos yeux – Du 11-Septembre à Donald Trump.

Liban : Démission d’Hariri – l’analyse de Richard Labévière et René Naba

3 beaux article pour un événement important trop peu commenté…

Liban : Démission d’Hariri contre l’Iran ! Par Richard Labévière

Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 06-11-2017

Beyrouth, le 5 novembre.

La démission, vendredi dernier, du Premier ministre libanais Saad Hariri sonne comme un coup de tonnerre supplémentaire dans les cieux déjà passablement tourmentés des Proche et Moyen-Orient. Cette décision spectaculaire fait suite à l’appel du président américain Donald Trump, lancé le 20 mai dernier depuis Riyad, d’« isoler l’Iran ». Elle intervient dans la phase ultime d’une révolution de palais en Arabie saoudite qui a vu, samedi dernier, l’arrestation d’une trentaine de princes et d’hommes d’affaires. Enfin, elle survient dans un contexte stratégique dominé par la reprise en main de la presque totalité du territoire syrien par l’armée gouvernementale et ses alliés russes, iraniens et du Hezbollah libanais.

LA DEFAITE DE L’AXE AMERICANO-ISRAELO-SAOUDIEN

Avec la libération de Deir ez-Zor par l’armée gouvernementale syrienne, l’opposition armée et ses soutiens sunnites – Arabie saoudite, Qatar, Emirats arabes unis, Koweït, etc. – sont aux abois. En reprenant le contrôle des régions de l’est de la Syrie, l’armée syrienne et ses alliés, non seulement libèrent des zones pétrolières qui seront essentielles pour la reconstruction du pays, mais surtout opère leur jonction avec les forces de Bagdad sur la frontière avec l’Irak, une bande de quelque 650 kilomètre entre la Jordanie et la Turquie.

« L’épouvantail d’un « couloir chi’ite » tant redouté par Washington, Riyad et Tel-Aviv ressurgit comme un spectre panique », souligne un ambassadeur européen en poste à Beyrouth, « à tel point que pour retarder cet inéluctable retournement, les forces spéciales américaines présentes dans la zone ont poussé des groupes kurdes à faire alliance avec les dernières unités combattantes de l’organisation « Etat islamique » (Dae’ch) encore déployées dans l’est de la Syrie ».

Deir ez-Zor était le dernier centre urbain aux mains de Dae’ch en Syrie, depuis la chute de Rakka mi-octobre. Après avoir contrôlé un tiers du pays, Dae’ch est aujourd’hui acculé dans la vallée de l’Euphrate. Le 7 octobre dernier, le général américain Robert Sofge, numéro deux de la coalition internationale anti-Dae’ch, estimait qu’environ 2 000 combattants jihadistes se cachent dans le désert environnant. Les deux victoires de Rakka et de Deir ez-Zor ne signifient certainement pas la fin de Dae’ch. « Bien qu’extrêmement amoindrie, l’organisation a recomposé des cellules dormantes dans les zones libérées et se réoriente déjà vers des actions traditionnelles de guérilla, avec le soutien de plusieurs groupes kurdes », confirme une source militaire européenne, ajoutant : « l’axe américano-israélo-saoudien perdra cette guerre et c’est l’Iran et la Russie qui vont y gagner… »

Malgré les protestations américaines, les troupes irakiennes ont débarrassé les zones frontalières avec la Syrie de l’essentiel des groupes salafistes. Des milices irakiennes ont même franchi la frontière pour aider les troupes syriennes à reprendre Abu Kamal, la dernière localité contrôlée par Dae’ch. Il est certain que cette jonction favorisera une collaboration militaire entre la Syrie et l’Irak, cauchemar de Washington, de Tel-Aviv et de Riyad.

Les États-Unis avaient prévu de prendre Abou Kamal avec les unités des Forces démocratiques syriennes (FDS) – leurs forces supplétives kurdes. Malheureusement pour eux, les forces gouvernementales syriennes les ont pris de vitesse. Durant plusieurs journées consécutives, les bombardiers Tu-22M3 à long rayon d’action de la Russie, ont soutenu l’offensive syrienne par des raids d’importance effectués directement depuis la Russie. Le Hezbollah a engagé plusieurs milliers de combattants.

Parrainé par l’Arabie saoudite en Irak et en Syrie, Dae’ch a, donc été anéanti, L’Irak a retrouvé sa souveraineté nationale et la Syrie est en passe de reconquérir la sienne. Dans les deux cas, les forces armées gouvernementales ont empêché les Kurdes de s’approprier une partie du territoire et déjoué les tentatives de relancer la guerre civile à leur profit. Face à cet échec des Etats-Unis qui misait sur une « partition », appelant pudiquement à l’instauration d’un « fédéralisme », la reconquête de la quasi-totalité du territoire national syrien relance une dynamique de revanche et de nouveaux irrédentismes.

Les propos de Benjamin Netanyahou, le 5 novembre à la BBC, confirment involontairement cette évolution et la défaite de l’axe américano-israélo-saoudien : « la démission de Saad Hariri veut dire que le Hezbollah a pris le pouvoir, ce qui signifie que l’Iran a pris le pouvoir. Ceci est un appel à se réveiller ! Le Moyen-Orient vit une période extrêmement dangereuse où l’Iran mène une tentative pour dominer et contrôler toute la région… Quand tous les Arabes et les Israéliens sont d’accords sur une chose, le monde doit l’entendre. Nous devons stopper cette prise de contrôle iranienne ». Dans tous les cas de figures, chaque fois qu’une nouvelle menace cible l’Iran, c’est le Liban qui trinque.

FIN D’UNE REVOLUTION DE PALAIS

Désormais, l’Arabie Saoudite et ses satellites du Golfe (à l’exception notoire du Qatar) cherchent un autre théâtre d’où ils pourraient défier et fragiliser l’Iran pour compenser la perte de la Syrie. L’impérieux désir de renverser la donne régionale pourrait les amener à tenter de reprendre pied au Liban. Les États du Golfe, Israël et les États-Unis ne veulent pas que l’Iran récolte les fruits d’une victoire en Syrie.

Ironie de l’histoire : le Premier ministre libanais (qui a un passeport saoudien) a démissionné sur ordre de l’Arabie Saoudite, en Arabie Saoudite, en direct sur la télévision saoudienne Al-Arabia. Dans sa lettre de démission, rédigée par des fonctionnaires du palais saoudien, il accuse l’Iran d’ingérence étrangère dans la politique libanaise. Une rumeur prétend également qu’un assassinat de Saad Hariri était planifié au Liban, ce qui n’a aucun sens nous ont confirmé plusieurs responsables des services de la sécurité intérieure libanaise, même si des proches du Premier ministre affirment que ce sont les services de renseignement français qui l’auraient averti. A Beyrouth, ces derniers démentent formellement « cette rumeur sans fondement ». D’autres sources évoquent un montage du Mossad…

Toujours est-il que la démission du Premier ministre libanais en Arabie saoudite est concomitante avec une spectaculaire arrestation de princes et particulièrement les puissants chefs de la Garde nationale et de la Marine. Riyad a décidé de bloquer les comptes bancaires du prince milliardaire Walid ben Talal et de dix autres dignitaires saoudiens. Une trentaine d’anciens ministres et d’hommes d’affaires ont été arrêtés dans la nuit de samedi à dimanche dernier, au nom de la lutte contre la corruption. Des porte-parole du Palais annoncent que quelques mille milliards de dollars pourraient être ainsi récupérés. Mais d’autres voix régionales plus avisées avancent que « sous prétexte d’une improbable lutte contre la corruption, il s’agissait surtout pour le nouveau pouvoir installé à Riyad d’achever sa révolution de palais en écartant les personnalités saoudiennes ne partageant pas les nouvelles options de Mohamad Ben Salman, à savoir un rapprochement avec Israël et un durcissement de la confrontation avec l’Iran, le Qatar et les mondes chi’ites ».

La démission surprise de Saad Hariri parachève une révolution de palais qui intervient en pleine reprise des négociations internationales sur la Syrie. En visite en Iran, le 1er novembre dernier, Vladimir Poutine a confirmé sa détermination à poursuivre le processus d’Astana par une prochaine réunion des différentes composantes de l’opposition à Sotchi. A Genève, le représentant spécial du secrétaire général de l’Onu, Staffan de Mistura a prévu une nouvelle session de pourparlers entre l’opposition et le gouvernement syrien le 28 novembre prochain.

Au début de la semaine, Thamer al-Sabhan, le ministre saoudien des Affaires du Golfe, avait menacé le Hezbollah libanais et annoncé des surprises à venir. Se référant à l’un de ses tweets à l’adresse du gouvernement libanais, le ministre d’ajouter : « j’ai envoyé ce message au gouvernement parce que le parti de Satan (de Hezbollah s’entend) y est représenté et que c’est un parti terroriste. Le problème n’est pas de renverser le gouvernement, mais plutôt de renverser le Hezbollah ».

HASSAN NASRALLAH APPELLE AU CALME

Dimanche soir, lors d’une allocution télévisée, le secrétaire général du Hezbollah s’est montré rassurant en soulignant que « l’escalade politique verbale ne change rien à la réalité régionale ». Il a appelé les Libanais au calme et à ne pas céder à trois rumeurs colportées par ceux qui cherchent à provoquer une crise constitutionnelle : un projet d’assassinat contre Saad Hariri, une frappe israélienne et un plan saoudien pour attaquer le Liban.

Hassan Nasrallah a répondu point par point en expliquant, en substance : l’annonce d’un projet d’assassinat est « totalement fantaisiste » ; l’agenda de Tel-Aviv n’est pas identique à celui de Riyad et ne peut envisager des frappes dans le contexte actuel ; enfin, l’Arabie saoudite n’a pas les moyens d’attaquer le Liban. On peut ajouter… alors qu’elle perd en Syrie, qu’elle s’enlise au Yémen et qu’elle réprime la rue à Bahreïn, tandis que les dernières arrestations pourraient susciter des réactions de la rue et cristalliser une crise de régime qui couve depuis plusieurs mois !

Par ailleurs, le chef du Hezbollah a estimé que la démission de Saad Hariri n’est pas sa décision personnelle et qu’il faut attendre son retour au Liban pour qu’il s’explique devant ses pairs, peut-être ce jeudi, à moins que le Premier ministre libanais ne soit retenu en Arabie saoudite – en résidence surveillée, voire en prison ? Avec l’intelligence politique qu’on lui connait, Hassan Nasrallah a soigneusement évité d’accabler Saad Hariri personnellement, préférant remonter à la source de cette démission surprise : l’Arabie saoudite !

Sur la même longueur d’onde, des proches du président du Liban, Michel Aoun ont déclaré que cette démission – annoncée depuis un pays étranger – est anticonstitutionnelle. Le Président refuse d’en prendre acte avant d’avoir entendu, de la bouche de l’intéressé lui-même, les raisons d’une telle décision. A l’unisson, les deux responsables politiques ont demandé le retour physique de Saad Hariri sur le territoire libanais, afin de prendre les mesures adaptées.

Avant même l’annonce de la démission de Saad Hariri, Samir Geagea – le patron des Forces libanaise (FL) – avait, lui-aussi multiplié les attaques en direction du Hezbollah. Toujours en phase avec Tel-Aviv et Riyad, le leader d’extrême-droite cherchera, sans doute, à tirer profit de la situation pour affaiblir ses concurrents du camp chrétien en se présentant comme la seule alternative possible à la succession du président Michel Aoun.

D’autres conséquences sont à craindre. L’administration américaine pourrait en profiter pour annoncer de nouvelles sanctions contre le Hezbollah et le Liban. L’Arabie saoudite continuera à infiltrer au Liban une partie de ses combattants de la Qaïda et de Dae’ch en Syrie et en Irak. Comme depuis plusieurs décennies, la monarchie wahhabite financera de nouvelles opérations terroristes au Liban et dans d’autres pays de la région, ciblant des objectifs chi’ites et chrétiens. Sans prendre le risque de déclencher une guerre d’envergure, Israël poursuivra vraisemblablement harcèlements et provocations à l’encontre du Hezbollah le long de la frontière sud du Liban, de même que ses violations quotidiennes des l’espace aérien et des eaux territoriales du Pays du Cèdre.

En réponse à un article très étrange de Médiapart consacré la démission de Saad Hariri, Bernard Cornut – collaborateur de prochetmoyen-orient.ch-, a envoyé une réponse qui mérite d’être diffusée : « l’article cite le 1,5 million de réfugiés comme source de l’instabilité du Liban et la guerre en Syrie comme la cause de ces réfugiés. Il omet de mentionner la raison principale du déclenchement et de la prolongation de cette guerre, à savoir le feu vert d’Hillary Clinton au soutien financier et à l’armement massif des rebelles mercenaires engagés en Syrie, via les bases américaines installées en Turquie (Incirlik et Hatay) et en Jordanie, comme l’a reconnu récemment très clairement Hamid Ben Jassem, l’ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères du Qatar dans un entretien télévisé le 25 octobre dernier. Il précisait ainsi ce qu’il avait déjà reconnu dans une interview du 15 avril 2017 au Financial Times, citant sa visite au roi Abdallah d’Arabie dès le début des évènements de Syrie pour assurer cet appui massif illégal à des rebellions illégales.

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Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 06-11-2017

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Saa Hariri, un homme aux ordres

Source : Madaniya, René Naba, 05-11-2017

Saad Hariri n’est pas un homme d’ordre, mais un homme aux ordres et son comportement imprévisible fait désordre. Sa démission samedi 4 Novembre 2017 de son poste de premier ministre, inopinément, sur claquement des doigts des Saoudiens, accrédite l’image d’un fantoche, d’un homme de paille de la dynastie wahhabite, à l’origine de sa fortune et de promotion politique. Signe de sa dépendance extrême à l’égard de ses parrains, c’est depuis l’Arabie saoudite et non depuis Beyrouth, la capitale d’un pays dont il est le chef du gouvernement, qu’il a annoncé sa démission, camouflant son abandon de poste par une violente diatribe contre l’Iran et le Hezbollah, son rival politique victorieux de toutes ses confrontations face au chef du clan saoudo américain au Liban. Depuis l’Arabie saoudite, qui lui a infligé camouflet sur camouflet lors de sa faillite, sans la moindre aide, sans la moindre attention au sort des centaines d’employés que l’héritier failli a été contraint de licencier et de réduire au chômage sans la moindre indemnité, dans la pure tradition du capitalisme sauvage pétro monarchique.

Précédée par la convocation à Ryad de tous les hommes liges libanais du bailleur de fonds saoudien, -Samir Geagea, Samy Gemayel, les chefs des anciennes milices chrétiennes pro israéliennes, le Patriarche maronite Béchara Rahi – tous munis d’un ordre de mission d’un ministricule saoudien, Tamer Al Sabhane, ordonnant « l’expulsion du Hezbollah du gouvernement libanais », cette démission paraît devoir traduire la volonté du Royaume d’engager l’épreuve de force contre l’Iran et son allié chiite libanais, alors que l’Arabie Saoudite et son protecteur américain enregistrent revers sur revers tant en Syrie, qu’en Irak et que la coalition pétro monarchique est enlisée dans une guerre sans fin au Yémen. « De soustraire le Liban du champ de bataille afin de le contraindre à une normalisation avec Israël dans la foulée de la diplomatie saoudienne, dénoncera Sayyed Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah Libanais, à l’annonce de cette démission.

La démission forcée du dirigeant sunnite libanais s’est accompagnée d’une purge sans précédent au pouvoir dans le royaume saoudien portant sur 4 ministres, onze princes, le commandement de la garde nationale, le fief ultra conservateur de la dynastie wahhabite, afin de brider toute contestation du pouvoir du jeune prince héritier Mohamad Ben Salmane (MBS) et aspirant impétueux à la succession de son père. Elle pourrait entraîner le Liban dans une spirale infernale, dans le droit fil de la politique israélo-américaine visant à la neutralisation du Hezbollah et déboucher à terme sur une nouvelle épreuve de force avec Israël. Depuis l’an 2000, Israël n’a jamais remporté un succès décisif face au Hezbollah, un des décideurs majeurs sur le plan régional et un des grands vainqueurs de la guerre de Syrie.

La dernière confrontation Israël-Hezbollah en 2006, s’est soldée par une humiliante retraite israélienne du sud Liban et la double démission du premier ministre Ehud Olmert et du chef de l’aviation Dan Haloutz. L’abdication de Hariri Jr devant l’oukaze saoudien est intervenue moins d’un an après sa nomination à la tête du gouvernement, après une éclipse de cinq ans marquée par la déconfiture retentissante de son empire. En guise de justificatif à sa démission, le milliardaire failli a dénoncé le rôle néfaste de l’Iran et du Hezbollah. L’Iran, et non l’Arabie, incubateur du terrorisme islamique. Le Hezbollah, la sentinelle de l’Indépendance libanaise, celui là -même qui a fermé l’œil sur ses jongleries financières avec la banque centrale libanaise pour le renflouer. Le Hezbollah qui a cautionné son retour au pouvoir par une entente avec le président Michel Aoun.

Onze mois de gouvernance exactement ; un délai court mais suffisant pour lui permettre de se reconstituer, avec la bienveillance du Président libanais Michel Aoun et du Hezbollah, une santé financière notamment grâce au reprofilage arbitraire de sa dette par la Banque Centrale du Liban, l’acquisition injustifiée des terres du domaine publique maritime libanais, et la réaffectation des chômeurs de ses entreprises dans des services publics libanais. Pour justifier sa fuite, le fugitif permanent de la vie politique libanaise a assuré qu’il avait fait l’objet d’une tentative d’attentat, un argument similaire que le quotidien français Libération s’était dévoué à avancer en 2011 pour expliquer sa déportation vers l’Arabie saoudite.

HÉRITIER PROBLÉMATIQUE ET PARFAIT EXEMPLE D’UN DIRIGEANT OFF SHORE

Signe de son attachement au Liban, ce flying Dutchman de l’époque contemporaine, en errance perpétuelle, n’a jamai , bien jamais, fait séjourner sa famille -son épouse d’origine syrienne et ses deux enfants-au Liban, vivant leur scolarité et leurs vacances entre l’Arabie saoudite, Paris et le sud de la France. Héritier problématique, Saad Hariri constitue un parfait exemple d’un dirigeant off shore. A l’Image de l’opposition syrienne off shore pétro monarchique, dont il fut un ferme soutien. L’histoire des relations internationales abonde en effet d’exemples de gouvernement en exil, de gouvernement provisoire ou de gouvernement transitoire, mais nulle part ailleurs qu’au Liban ne s’est pratiqué l’exercice au quotidien d’un gouvernement off shore.

Un chef de gouvernement dûment investi mais quasiment absent du siège de son pouvoir, n’y faisant escale qu’entre deux voyages, gérant à distance un pays pourtant considéré comme l’épicentre d’une zone névralgique. Le mérite en revient à Saad Hariri, l’héritier problématique de son père assassiné, Rafic Hariri, le milliardaire libano saoudien, dont la mandature gouvernementale constituera, c’est là son unique titre de gloire, une rare contribution à la science politique contemporaine. Le premier cas dans l’histoire d’un gouvernement par télécommande (remote control), dans la double acception du terme, un gouvernement téléguidé par ses commanditaires saoudiens, dont il répercute les consignes par télécommande, depuis son lieu d’exil, à ses collaborateurs délocalisés au Liban.

En pleine offensive israélienne contre le Liban, en juillet 2016, il désertera la champ de bataille, Beyrouth, une capitale dont il est député et chef de son bloc parlementaire majoritaire, pour se mettre au frais dans les palaces climatisés d’Arabie saoudite, glanant au passage le titre de «planqué de Beyrouth». Il récidivera six ans plus tard. En pleine tourmente de la révolte arabe du printemps 2011, l’homme insensible aux bouleversements de sa zone, demeurera cinq ans hors du Liban en quête d’un mirobolant contrat, à l’effet de le renflouer et de payer ses créanciers ses propres frères et sœurs, ayant opté pour la séparation des biens, face à un être aussi aléatoire.

LE CHEVAL DE TROIE DE LA FRANCE DANS LES PROJETS DE RECONSTRUCTION DE LA SYRIE.

Ultime point d’ancrage de la France au Liban, Jupiter de France a volé à son secours au lendemain de la magistrale victoire du Hezbollah libanais, l’été 2017, sur les groupements terroristes Daech et Jabhat An Nosra, qu’il a éradiqués de la zone frontalière syro libanaise. Sa visite à Paris au lendemain de la reddition de Daech, de surcroît le jour de la fête religieuse d’Al Adha, était destinée à détourner l’attention de l’opinion française sur l’exploit militaire réalisé par son rival chiite. En voulant donner de la visibilité au premier ministre libanais en faillite politique et financière, la France a voulu renflouer un de ses rares partenaires au Liban.

Tout d’abord politiquement, par son accueil par le président Emmanuel Macron, accréditant ainsi l’image d’un interlocuteur des dirigeants occidentaux, puis économiquement en acceptant de servir de paravent aux entreprises françaises, sous couvert de sociétés mixtes franco-libanaises dans le plan de reconstruction de la Syrie, dont la France est exclue. Incorrigible, sa nouvelle défection du champ de bataille alors que les menaces israéliennes se font de plus en précises contre le Liban va définitivement ancrer l’image d’un pantin désarticulé au gré des aléas de la stratégie erratique saoudienne. Un être sans consistance, ni substance. « Les marins de toutes les nations croient à l’existence d’un bâtiment hollandais dont l’équipage est condamné par la justice divine, pour crime de pirateries et de cruautés abominables, à errer sur les mers jusqu’à la fin des siècles. On considère sa rencontre comme un funeste présage ». Que les oracles préservent le Liban de ce Flying Dutchman de l’époque contemporaine.

Source : Madaniya, René Naba, 05-11-2017

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Liban – Démission d’Hariri – Première salve de la guerre saoudienne contre le Hezbollah

Source : Afrique-Asie, 06-11-2017

Mise à jour (5 Nov, 15h) – après la publication de cet article, les dirigeants saoudiens ont procédé à un « nettoyage » en Arabie Saoudite. De nombreux princes et hommes d’affaires ont été arrêtés. On en reparlera.

Il y a quatre jours, nous avons posé cette question : Est-ce que le « modéré Al-Qaïda » s’est fixé le Hezbollah pour cible ? La réponse implicite de cet article était « Oui, la guerre arrive au Liban ».

Aujourd’hui, le Premier ministre libanais Saad Al-Hariri a démissionné en faisant une déclaration écrite par l’Arabie Saoudite sur la chaîne de télévision saoudienne Al Arabia (vidéo). C’était la première salve.

L’axe Saoudo-Israélo-Américain perdra cette guerre et c’est l’Iran et la Russie qui vont y gagner.

Au début de la semaine, Thamer al-Sabhan, le ministre saoudien extrêmement sectaire des Affaires du Golfe, avait menacé le Hezbollah libanais et annoncé une surprise :

Le belliqueux ministre saoudien des Affaires du Golfe, Thamer al-Sabhan, a appelé lundi à « renverser le Hezbollah » et a annoncé des « développements étonnants » dans les « jours à venir ».
…
Se référant à son tweet de dimanche sur le gouvernement libanais, le ministre a déclaré : « J’ai envoyé ce tweet au gouvernement parce que le parti de Satan (Hezbollah) y est représenté et que c’est un parti terroriste. Le problème n’est pas de renverser le gouvernement, mais plutôt de renverser le Hezbollah. »

« Les développements à venir vont en étonner plus, c’est certain », a ajouté M. al-Sabhan.

Pendant qu’il y avait des combats en Syrie et en Irak, le Liban était en paix. Maintenant que ces guerres se terminent, les luttes par procuration reprennent au Liban. Joseph Bahout l’avait prédit à la mi-octobre :

Au niveau régional, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis cherchent maintenant un autre endroit d’où ils pourraient défier et faire saigner l’Iran pour compenser la perte de la Syrie. Le violent désir de renverser la donne régionale pourrait les amener à tenter de reprendre pied au Liban. Les États du Golfe, Israël et les États-Unis ne veulent pas que l’Iran récolte les fruits d’une victoire en Syrie. S’ils cherchent à rééquilibrer la relation régionale avec Téhéran au Moyen -Orient, le seul endroit pour le faire serait le Liban, malgré les nombreux risques que cela comporterait.

Dans un tel cas, et malgré sa réticence à mettre en péril son sanctuaire libanais, le Hezbollah pourrait ne pas avoir d’autre choix que d’accepter le défi, surtout s’il a une composante israélienne.

La politique libanaise est organisée selon un accord compliqué. Le camp sunnite, financé par les Saoudiens, occupe le poste de premier ministre. Le poste de président est occupé par l’ancien général chrétien Michel Aoun. Le poste de président du parlement est occupé par le leader du mouvement chiite Amal Nabih Berri. Il y a deux mois, Berri avait proposé d’élire un nouveau parlement avant la fin de l’année. Une élection affaiblirait probablement la position sunnite.

Saad Al-Hariri est devenu premier ministre après une longue querelle au Liban qui s’était ravivée avec l’assassinat du père de Saad, Rafic Hariri, l’ancien premier ministre. Le Hezbollah a été accusé de cet assassinat mais il s’agissait plus probablement d’une opération secrète israélienne.

La famille Hariri s’est enrichie grâce à Saudi Oger, une entreprise de construction en Arabie Saoudite dont elle est propriétaire. Les Hariri ont des passeports saoudiens. Les affaires ont mal tourné sous Hariri junior. En juillet, Saudi Oger a fermé ses portes et le bruit court que la famille d’ex-milliardaires serait en faillite. Les dirigeants saoudiens les soutiennent financièrement.

Hariri avait récemment nommé un ambassadeur libanais en Syrie. Hier, Hariri a reçu la visite à Beyrouth d’Ali Velayati, un haut conseiller de Khamenei, le chef suprême d’Iran. Les Saoudiens n’ont apprécié ni l’un ni l’autre événement. Le plan de Thamer a été mis en marche. Ils ont envoyé un jet privé et ramené Hariri à Riyad. Là, le prince clown saoudien Mohammad bin Salman a donné à Hariri la lettre de démission (écrite par Thamer ?) qu’il a lue à la TV saoudienne.

Comble de l’ironie : Le Premier ministre libanais (qui a un passeport saoudien) démissionne sur ordre de l’Arabie Saoudite, en Arabie Saoudite, à la télévision saoudienne. Dans sa lettre de démission écrite par les Saoudiens (extraits), il accuse l’Iran d’ingérence étrangère dans la politique libanaise.

(Hariri prétend également que son assassinat était planifié au Liban. Cela n’a pas de sens. L’organisation de sécurité intérieure libanaise affirme qu’elle n’a pas connaissance d’un tel complot.) Hariri a besoin d’un prétexte pour rester en dehors du Liban et échapper à la colère de ceux qui lui faisaient confiance. Les médias saoudiens essaient de fabriquer une histoire fantastique à partir de ce supposé assassinat, mais il n’y a aucune preuve de quoi que ce soit.)

La démission de Hariri a pour but de provoquer une crise constitutionnelle au Liban et d’empêcher de nouvelles élections parlementaires. Voilà la suite probable du plan saoudien :

• L’administration Trump annoncera de nouvelles sanctions contre le Hezbollah et contre le Liban.
• Le gouvernement saoudien infiltrera au Liban une partie de ses combattants par procuration d’Al-Qaïda/EI de Syrie et d’Irak (éventuellement via la Turquie par la mer). Il financera des opérations terroristes libanaises locales.
• Des extrémistes sunnites se livreront à des nouvelles tentatives d’assassinat, à des attentats terroristes et à des émeutes contre les chrétiens et les chiites au Liban.
• Les États-Unis essayeront de pousser l’armée libanaise à déclarer la guerre au Hezbollah.
• Israël tentera de provoquer le Hezbollah et de détourner son attention avec de nouvelles machinations à la frontière libanaise et à la frontière syrienne. Mais il n’entamera PAS une vraie guerre.

Le plan a peu de chances de réussir :

• Le peuple libanais dans son ensemble ne veut pas d’une nouvelle guerre civile.
• L’armée libanaise ne s’impliquera avec un camp ou un autre et au contraire tentera de maintenir le calme partout.
• Les sanctions contre le Hezbollah frapperont tout le Liban, y compris les intérêts sunnites.
• Un nouveau premier ministre sunnite sera installé à la place de la marionnette saoudienne qui a démissionné.
• Le Liban constituera un nouveau marché pour les Russes et les Iraniens. Les compagnies russes s’engageront dans l’extraction gazière et pétrolière libanaise en Méditerranée et remplaceront les Etats-Unis.

Le plan saoudo/américano/israélien contre le Hezbollah a tout l’air d’une crise de rage impuissante provoquée par leur défaite en Syrie et en Irak.

Les troupes irakiennes ont, malgré les protestations des Etats-Unis, débarrassé les zones frontalières avec la Syrie de l’EI. Des milices irakiennes ont franchi la frontière pour aider les troupes syriennes à reprendre Abu Kamal, le dernier endroit contrôlé par l’EI. Cela ouvrira enfin une route directe de la Syrie vers l’Irak et au-delà. Les États-Unis avaient prévu de prendre Abou Kamal avec leurs forces par procuration kurdes/arabes et de bloquer cette route. Les forces gouvernementales syriennes se dépêchent de les en empêcher. Pour la quatrième journée consécutive, les bombardiers Tu-22M3 à long rayon d’action de la Russie ont soutenu le combat avec de grands raids effectués directement depuis la Russie. Le Hezbollah a réinjecté des milliers de combattants. Cette force massive va submerger les défenses de l’Etat islamique. La Syrie gagnera la course pour prendre la ville ainsi que la bataille.

L’Etat islamique parrainé par l’Arabie saoudite en Irak et en Syrie a été anéanti, il n’existe plus. Certains de ses éléments formeront des petits groupes terroristes dans le désert – cruels mais sans effet sur la situation globale.

L’Irak a retrouvé sa souveraineté nationale. Il a vaincu l’EI, empêché les Kurdes de s’approprier une partie du territoire arabe, et déjoué toutes les tentatives de relancer une guerre civile. Les combats en Syrie contre al-Qaïda, ainsi que l’ingérence turque, israélienne et américaine, dureront encore un an. Mais il est très probable que la puissante alliance de la Syrie, de l’Iran, de la Russie et du Hezbollah remportera la guerre. La Syrie a subi beaucoup de dommages mais elle a gardé son unité et son indépendance et elle survivra.

La guerre lancée contre le Hezbollah et donc contre le Liban se terminera probablement de la même manière.

Les efforts maniaques des Saoudiens et des Etats-Unis pour contrecarrer une prétendue influence iranienne (et russe), ont permis à l’Iran (et à la Russie) d’améliorer et de sécuriser leur situation bien mieux qu’ils n’auraient jamais pu l’espérer autrement. Je ne comprends vraiment pas pourquoi les Saoudiens pensent que leur nouvelle aventure au Liban va avoir une issue différente. Cela me dépasse.

Traduction : Dominique Muselet

Source : Afrique-Asie,, 06-11-2017

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

 

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10è WPC : Pour le Roi Mohammed VI, « l’ère d’une Afrique passive est dépassée »

Politique

10è WPC : Pour le Roi Mohammed VI, « l’ère d’une Afrique passive est dépassée »

le 3 novembre 2017

Les travaux de la 10e édition de la World Policy Conference (WPC) se sont ouverts, vendredi à Marrakech, en présence d’éminentes personnalités mondiales issues d’horizons divers.

La cérémonie d’ouverture de cet événement internationale a été marquée par un message royal adressé aux participants, dont lecture a été donnée par le conseiller du Souverain, M. Yassir Znagui.

Le Roi Mohammed VI y déclare que « cette importante rencontre dans la ville ocre offre, à d’éminentes personnalités issues d’horizons divers, l’opportunité de débattre des grands enjeux régionaux et internationaux. Elle contribue également à améliorer la gouvernance dans ses dimensions de réflexion, de décision et de contrôle, afin de promouvoir un monde plus ouvert et plus respectueux de la diversité ».

« Les avancées indéniables et reconnues de l’Afrique ne sont pas passées inaperçues et ont été suivies avec un intérêt croissant par la Communauté internationale », ajoute-t-il, reconnaissant toutefois que « la voie vers la prospérité est un processus complexe et de longue haleine. »

« Il est de notre devoir de promouvoir des stratégies novatrices et des politiques ambitieuses, fondées sur les succès d’ores et déjà acquis et s’inspirant d’initiatives mondiales réussies, adaptées à la diversité de nos réalités sociales, économiques et culturelles. Il s’agira notamment, de renforcer le fonctionnement des institutions, de conforter la bonne gouvernance et d’améliorer substantiellement la qualité de l’utilisation des fonds publics », avance le Roi. Il considère également que « la richesse de l’Afrique en capital humain constitue, aujourd’hui, une opportunité unique pour son développement », à travers « l’élaboration et la mise en œuvre de politiques judicieuses en matière d’éducation, de formation professionnelle et de santé ».
Au niveau de la production agricole, le Roi indique que « la transformation de l’agriculture africaine devra s’opérer à tous les niveaux, de la production primaire à la valorisation agro-industrielle. Elle permettra de mieux exploiter le potentiel agricole considérable de notre continent, en l’occurrence ses terres arables, et de pallier les difficultés socio-économiques subies par les acteurs de ce secteur, difficultés liées notamment à une productivité relativement faible », évoquant le concept de «Révolution verte ». « Cette révolution verte que nous souhaitons repose sur le renouvellement profond des technologies, des modes de production, adapté au contexte africain et au changement climatique », précise-t-il.

« L’industrie africaine, quant à elle, manque encore de compétitivité. Ses deux principaux défis sont le développement d’activités innovantes et la formation d’une main-d’œuvre qualifiée », a-t-il déploré, ajoutant qu’ »en même temps que l’investissement privé, des formes nouvelles de financement et de partenariats doivent graduellement se développer afin de favoriser la multiplication de projets porteurs de transformation et d’accélérer leur rythme d’exécution ». Il a également évoqué le « manque d’infrastructures ».

« Il est temps de reconfigurer les priorités stratégiques de la Communauté internationale en reconsidérant l’apport de l’Afrique. Aujourd’hui, l’ère d’une Afrique passive qui pâtit de son environnement complexe est dépassée. Une Afrique qui s’engage se substitue à une Afrique qui subit », a conclu le Roi Mohammed VI.

Cette rencontre, qui offre l’opportunité de débattre des grands enjeux régionaux et internationaux, contribue également à améliorer la gouvernance dans ses dimensions de réflexion, de décision et de contrôle, afin de promouvoir un monde plus ouvert et plus respectueux de la diversité, souligne-t-on du côté des organisateurs.

Cette conférence offre également l’opportunité d’une réflexion approfondie dans le cadre d’un débat constructif pour l’émergence d’idées nouvelles et de solutions susceptibles d’améliorer encore le modèle de développement des pays.

Au programme de cette conférence figurent pas moins de 16 sessions plénières portant notamment sur  »L’avenir de l’Europe du Sud-Est »,  »Investir en Afrique »,  »Tendances au Moyen-Orient »,  »L’économie mondiale »,  »L’Amérique et le monde un an après l’élection de Donald Trump »,  »L’Union européenne et le monde »,  »le développement de l’Afrique », en plus de 4 ateliers sur « Finance et économie », « Energie et climat », « La Chine » et « la Russie dans vingt ans ».

LNT avec MAP

https://lnt.ma/10e-wpc-roi-mohammed-vi-lere-dune-afrique-passive-depassee/