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Entretien exclusif avec le ministre des Affaires étrangères du Nicaragua : « Nous appelons les Etats-Unis à respecter le droit international »

Entretien exclusif avec le ministre des Affaires étrangères du Nicaragua : « Nous appelons les Etats-Unis à respecter le droit international »

Après une année 2018 qui a vu émerger une crise politique inédite dans le pays, le Nicaragua, l’un des pays les plus sûrs de l’Amérique centrale, est revenu au calme. Mais certains acteurs internationaux, notamment les États-Unis, continuent à jouer aux pompiers pyromanes en votant des sanctions et en appelant au renversement d’un gouvernement démocratiquement élu. Luis Almagro, le secrétaire de l’Organisation des États Américains (OEA) basée à Washington, se montre le plus zélé parmi eux. Il vient d’appeler à une session extraordinaire de son Conseil permanent, afin d’activer un mécanisme qui viserait à isoler le Nicaragua de ses relations avec d’autres pays latino-américains. Si vous croyez que les médias vous ont informé correctement sur le Nicaragua, cette interview exclusive de Denis Moncada, son ministre des affaires étrangères, vous amènera à examiner ces certitudes.

 

Alex Anfruns : À l’initiative de son secrétaire général, l’OEA tiendra une session extraordinaire de son Conseil permanent le vendredi 11 janvier, dont l’ordre du jour sera « examiner la situation au Nicaragua ». Quel en sera l’objectif ?

 

Denis Moncada : Le secrétaire général, Luis Almagro demande la convocation immédiate et en urgence du Conseil permanent afin, selon ses intentions et déclarations, de démarrer le processus d’activation de l’article 20 de la Charte démocratique de l’OEA. Nous avons insisté et avons répété qu’Almagro prenait une mesure illégitime, illégale et abusive.

La charte ne confère pas au secrétaire général le pouvoir de déléguer, substituer, remplacer ou assumer la souveraineté des États. La charte de l’OEA n’octroie pas à Almagro l’autorité qu’il prétend exercer, car il ne peut pas remplacer le rôle des États quant à leur indépendance, à leur autodétermination et à l’exercice de leur souveraineté. Almagro ne dispose pas du consentement préalable donné par l’État, et prétend donc ainsi mener à bien une activité rétrograde, allant à l’encontre de ce que prescrit la Charte démocratique. Celle-ci vise à renforcer les États et les gouvernements démocratiques d’Amérique latine et des Caraïbes, lorsqu’un coup d’État a été commis et que celui-ci a brisé l’ordre constitutionnel et démocratique dans un pays.

L’esprit de la charte, lorsque celle-ci a été adoptée, résidait précisément dans le fait de mettre un frein aux coups d’États qui ont eu lieu lors des décennies précédentes en Amérique latine, de rétablir ou de rouvrir la voie aux processus démocratiques et de renforcer les gouvernements constitutionnels et les institutions de cette époque. Il s’agissait d’une période où les États-Unis appliquaient la doctrine de sécurité nationale, où les armées agissaient comme des armées d’occupation.

Au Nicaragua, c’est une tentative de coup d’État et de rupture de l’ordre constitutionnel qui a eu lieu contre le gouvernement légitime du président Ortega. Le Nicaragua n’a sollicité aucune intervention de l’OEA dans les affaires internes de notre pays. C’est pour cela qu’Almagro se trompe et ne possède aucun fondement juridique ni justification pour prétendre faire ce qu’il fait, à savoir convoquer une réunion de l’OEA afin d’initier l’application de l’article 20 de la Charte démocratique.

 

Quelles implications cette initiative pourrait-elle avoir et quelle est votre réaction face à celle-ci ?

 

Elle représenterait un blocage de l’accès aux sources de financement internationales que le Nicaragua possède, avec les conséquences politiques et sociales que cela pourrait impliquer…

Nous avons démarré et continuons à avoir des réunions avec des pays d’Amérique latine et des Caraïbes, où cours desquelles nous leurs avons expliqué la posture qu’est en train de prendre Almagro en ce qui concerne le Nicaragua.

C’est dans ce sens que nous demandons le soutien des pays frères latino-américains et caribéens afin qu’au sein de l’OEA, cette prétention de M. Almagro ne se réalise pas. Nous les appelons à s’opposer ou à s’abstenir lors de la réunion qui verra la participation des chanceliers et des ministres des Affaires étrangères des pays membres de l’OEA.

 

Le Sénat des États-Unis a finalement approuvé le Nica Act, ratifié par le président, Donald Trump. De plus, il a signé un décret qualifiant le Nicaragua de « menace exceptionnelle contre la sécurité des États-Unis ». Quelle est votre réaction ? 

 

Nous réfutons totalement ces déclarations des États-Unis, ainsi que leur politique d’ingérence et d’interventionnisme, qui ne date pas d’aujourd’hui. Ils continuent à appliquer la doctrine Monroe en Amérique latine et aux Caraïbes, considérant que nos pays sont leur « arrière-cour ». Pendant de nombreuses décennies, le Nicaragua a souffert des effets de l’intervention militaire et politique des États-Unis. Aujourd’hui, ce pays poursuit sa politique traditionnelle d’ingérence à travers l’histoire.

Mais nous sommes des pays libres, souverains et indépendants, qui développons nos propres politiques internes. Nous agissons dans le concert des pays latino-américains, dans le cadre de la légalité, de la constitutionnalité, du droit interaméricain, international, de la charte des Nations Unies et même de la charte de l’OEA.

Nous appelons le gouvernement des États-Unis, son département d’État et son président, Trump, et même les gouvernements d’Amérique latine, à la réflexion, à se conformer au droit international et à respecter celui-ci. Il faut tâcher et s’efforcer de favoriser une cohabitation pacifique, un développement de la coopération et des relations amicales entre nos États.

Nous insistons sur le fait que c’est cela qui définit le comportement des nations et des États : respecter les règles du droit international basées sur la non-agression, la paix, la tranquillité et la coopération mutuelle, les échanges commerciaux ainsi que dans tous les domaines. Ne pas embraser des situations internes dans l’hémisphère, où une dynamique positive est en train de se former avec l’existence même d’organismes tels que la CELAC (la Communauté d’États latino-américains et caraïbes) et l’ALBA (Alliance bolivarienne pour les Amériques), grâce auxquels la coopération a été très efficace.

 

En réalité, le Nicaragua n’est pas seul. Dans le contexte d’une Amérique centrale qui a tant souffert des interventions des États-Unis, quels rôles jouent des organismes tels que l’ALBA ?

 

L’ALBA est une organisation fraternelle, de frères et d’amis. Son esprit est de poursuivre le renforcement de l’unité centraméricaine, caribéenne et latino-américaine. C’est un organisme positif, qui émet des propositions de coopération, de solidarité et de complémentarité pour tous nos pays. Rappelons-nous qu’elle a matérialisé le début d’une politique fraternelle entre le commandant Fidel et le commandant Chávez. À partir de là, d’autres pays ont progressivement rejoint l’alliance, comme la Bolivie, le Nicaragua, les pays des Antilles, les pays membres de la CariCom (Communauté caribéenne)… Il s’agit véritablement d’un projet pour le présent et le futur.

Nous avons réitéré notre solidarité fraternelle, militante et inconditionnelle, aux camarades et aux amis du Venezuela ; au gouvernement du président Nicolás Maduro ; au camarade et frère de la république de Cuba, où un chemin positif vers le dialogue et l’entente internationale et interaméricaine s’est ouvert, comprenant même la participation des États-Unis dans le cadre du respect mutuel et de la coopération. Notre volonté est que ces projets de paix et de stabilité en Amérique latine aient une continuité. Rappelons-nous qu’il y a quatre ans, la déclaration de la CELAC sur une Amérique latine « région de paix, de stabilité, et de cohabitation pacifique » a été approuvée à La Havane par les différents pays et chefs d’État et de gouvernement.

 

 

Heureusement, la situation au Nicaragua s’est calmée en ce qui concerne la crise qui a eu lieu entre avril et juin 2018. Quel bilan faites-vous de cette crise de l’année dernière ?

 

 

Au Nicaragua, c’est une vraie tentative de coup d’État qui s’est produite. Cette tendance à vouloir rompre l’ordre constitutionnel de l’État de droit et remplacer le gouvernement légitime du président Ortega a été sapée et neutralisée par l’activité de la population, à savoir le peuple nicaraguayen et le gouvernement.

 

Cependant, tant certains organismes de droit international que certains médias ont centré leurs efforts sur la création d’un contexte pour que l’opinion générale envers le gouvernement lui soit défavorable, travestissant la situation du Nicaragua. Cette campagne médiatique de certains médias internationaux visait à biaiser l’opinion publique nationale et internationale. Pour ce faire, le mensonge et les fausses informations ont largement été employés.

 

 

Pouvez-vous nous parler de certains acteurs impliqués dans la crise, comme les représentants de l’Église, certains médias privés, les ONG et le secteur privé du COSEP (Conseil supérieur de l’Entreprise privée), ainsi que du résultat de la tenue de tables de dialogue avec l’opposition ?

 

Dans la situation qui s’est présentée à partir du mois d’avril au Nicaragua, le président Ortega a encouragé et organisé un dialogue pour lequel il a invité la Conférence épiscopale à agir comme médiateur et garant. La participation de certains membres de la Conférence à ce dialogue, qui ont adopté une position favorable à la frange putschiste au Nicaragua, n’a pas porté ses fruits, et ceux-ci ont utilisé le dialogue comme une forme de soutien à cette frange.

 

Cela a provoqué une difficulté pour les rôles de médiateurs et de garants, en raison d’un manque d’objectivité, d’impartialité et de bonne foi, ainsi que pour pouvoir conduire un dialogue en tant que médiateurs. En outre, la chaîne de télévision de l’Église, qui a traité ce dialogue avec assez peu de sérieux et de responsabilité, s’est véritablement transformée en une espèce de plate-forme de propagande et de communication favorables à des intérêts particuliers.

 

 

Le dialogue était nécessaire pour que la paix règne à nouveau. Mais il a été difficile à obtenir… Comment s’est déroulée la relation avec les secteurs de l’opposition ?

 

 

Notre gouvernement a affirmé qu’il était difficile de poursuivre le dialogue dans ces conditions et cela n’a dans une certaine mesure pas varié. Ce ne sont pas réellement les partis politiques du Nicaragua qui ont participé à ce dialogue, mais des membres d’ONG, des représentants du secteur privé et de certains secteurs estudiantins. C’étaient des personnes représentatives de l’opposition et la frange putschiste, puisqu’elles ont clairement exprimé que leur objectif n’était pas d’établir une table de dialogue pour discuter et échanger, mais qu’il était de forcer le gouvernement du président Ortega à céder le pouvoir.

 

Elles avaient échafaudé un coup d’État, mais elles ont également intégré la table du dialogue, bafouant la constitution politique du Nicaragua ainsi que ses lois. Elles souhaitaient concrétiser le remplacement du gouvernement légitime du président Ortega, qui a été élu… par plus de 70 % des votants !

 

 

À l’heure actuelle, ces mobilisations n’ont plus lieu…

 

 

Aujourd’hui, le Nicaragua est en paix. Ses activités sont normales et sont celles d’une nation qui continue à se développer, comme il le faisait déjà avant la tentative de coup d’État. L’activité productive du pays reprend son cours normal, les institutions de l’État assurent leurs fonctions, chacun remplit les mandats que la loi lui a conférés. Au Nicaragua, il existe une division des pouvoirs : il y a un pouvoir exécutif, législatif, juridique et électoral. Conformément à la constitution, on travaille en harmonie, en coordination et en coopération, chacun remplissant les missions que la loi concernée lui confère.

 

Les fameux « tranques » (barrages) ont eu lieu dans votre pays. Il s’agit d’un type de mobilisation basée en particulier sur le blocage de la circulation. Il y a également eu la participation du secteur privé, le COSEP, à la grève patronale, à savoir un appel contre le droit des Nicaraguayens au travail. Cette situation est-elle toujours d’actualité ?

 

 

C’était quelque chose qui n’avait jamais été vu dans l’histoire du Nicaragua. Le blocage des principales voies de communication, de la route panaméricaine d’une part (qui relie les pays centraméricains et facilite les échanges commerciaux), mais surtout les barrages et les barricades qui ont été construits dans les villes et sur les autoroutes, ont donné lieu à une séquestration ou à une privation de liberté massive d’une partie de la population nicaraguayenne, prenant en quelque sorte celle-ci en otage.

 

Les barrages se sont alors constitués dans un endroit où des séquestrations, des crimes, des assassinats, et autres viols étaient commis. Enfin, il y a eu une activité terroriste massive dans notre pays, s’attaquant à la libre circulation des personnes et des véhicules de tout type, y compris ceux des services à la population comme les ambulances ou les brigades de pompiers sollicitées pour contrôler les incendies provoqués par les putschistes eux-mêmes dans les différentes mairies, édifices publics, centres commerciaux et habitations privées de notre pays.

 

 

Revenons sur la scène internationale. Au cours de différentes sessions de l’Organisation des États américains (OEA), au sein de laquelle vous avez une forte activité diplomatique, vous avez dénoncé le fait que certaines organisation avaient publié des rapports « subjectifs, contenant des préjugés, et partiaux » sur la réalité de votre pays…

 

 

C’est au milieu de cette dynamique que s’est réellement produite cette activité violente qui a débouché sur une quantité de morts malheureuse. Nous avons compté 22 morts chez les policiers, plus de 400 d’entre eux ont été blessés, et le gouvernement a communiqué le chiffre officiel de 198 personnes ayant disparu au cours de cette tentative putschiste.

 

Par conséquent, nous ne reprenons pas les chiffres, souvent gonflés, que communiquent certains organismes de droits de l’homme, car ils ont confondu les morts à la suite de causes naturelles, d’accidents de la route et d’autres, avec ceux ayant péri en raison de ce contexte.

 

Pour conclure, j’aurais aimé recueillir vos commentaires sur l’initiative de l’Assemblée Nationale, qui a créé la Commission pour la vérité, la justice et la paix. Celle-ci a effectué un rapport dont les conclusions ont été ignorées par la grande majorité des médias internationaux. En voici un extrait : « l’existence de groupes violents et radicaux qui agissent en marge de la loi (…), en opposition avec l’esprit de justice, de paix et de démocratie du dialogue national, nous inquiète. » Que retiendriez-vous du travail de cette commission ?

 

L’Assemblée Nationale a approuvé une loi permettant la création de cette Commission pour la vérité et la justice, et ses activités et ses travaux ont toujours été réalisés dans une perspective d’objectivité, car ce sont nous, Nicaraguayens, qui devons affronter ces problèmes. La situation de violence que nous avons connue n’a pas de précédent dans notre pays et elle a eu des conséquences sur notre population, avec beaucoup de morts et de blessés. La commission pour la vérité a effectué ce travail car la population a réclamé la justice ainsi que des dédommagements.

Avec une telle destruction et avec la douleur de notre population, il faut que les institutions de l’État qui fonctionnent ; la police, le procureur général, le ministère public et les tribunaux, enquêtent, dans le cadre de la loi, sur ce qui s’est passé et sur les personnes qui ont été responsables de cela.

Au Nicaragua, il y a un État de droit, constitutionnel, qui est en place, et nous avons vocation à respecter les droits fondamentaux de chaque individu, sans exception. Mais face également à une situation comme celle que nous avons connue, comportant une volonté de briser l’ordre constitutionnel, l’État est obligé d’enquêter sur ce qui s’est passé, dans une optique de responsabilité et de procès équitable. Il ne s’agit pas de condamner des innocents, mais des individus dont il a été prouvé qu’ils sont responsables. Et d’acquitter ceux dont il a été dûment prouvé qu’ils sont innocents. C’est cela l’esprit de la loi et des tribunaux et de l’État nicaraguayen.

 

Je vous remercie beaucoup du temps que vous m’avez accordé pour cet entretien. J’en profite pour adresser mes meilleurs vœux de paix et de bonheur pour cette année 2019 au peuple latino-américain et nicaraguayen qui lutte pour sa dignité et sa souveraineté.

 

Un peuple comme celui du Nicaragua a eu la réaction naturelle d’un peuple qui défend, avec un grand sens de la dignité et avec beaucoup de courage, sa sécurité, sa cohabitation pacifique, les projets économiques et sociaux dont la population bénéficie. La population les a soutenus et c’est pour cela que le président Ortega a été élu par plus de 70 % des suffrages. Ce que nous sommes en train de faire c’est dépasser les politiques néolibérales des gouvernements précédents, et établir des politiques économiques et sociales inclusives pour la plus grande majorité, y compris des politiques de dialogue, d’alliance et de consensus avec les entreprises privées. Avec un bénéfice social qui profite à tous et n’exclut personne.

Cette combinaison entre acteurs internes et internationaux bénéficiant d’un financement, avait pour objectif de changer de gouvernement par voie de fait, en brisant l’ordre constitutionnel et en faisant cela, de détruire précisément les progrès du Nicaragua dans tous les programmes qui ont permis de réaliser des avancées. Heureusement, ce putsch a été neutralisé et les activités au Nicaragua ont repris leur cours normal.

 

Traduit de l’espagnol par Rémi Gromelle pour le Journal Notre Amérique

Source: Journal Notre Amérique février 2018 (à paraître)

https://www.investigaction.net/fr/entretien-exclusif-avec-le-ministre-des-affaires-etrangeres-du-nicaragua-nous-appelons-les-etats-unis-a-respecter-le-droit-international/

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Belligérance tous azimuts : Trump veut reprendre le contrôle de l’Amérique latine

Belligérance tous azimuts : Trump veut reprendre le contrôle de l’Amérique latine


Ken Livingstone

Par Ken Linvingstone – Le 15 octobre 2018 – Source RT

Trump intensifie ses efforts pour provoquer des changements de régime dans les pays d’Amérique latine qui refusent de se plier à ses désidératas, tout en gardant un silence hypocrite sur les violations des droits humains commises par des alliés américains comme l’Arabie saoudite.

Ces dernières années, la droite a refait surface en Amérique latine. La première étape de l’élection du prochain président du Brésil a vu le candidat de droite Jair Bolsonaro remporter 46 % des voix. À deux semaines du scrutin final, il mène de 16 %.

Même si les gouvernements progressistes qui placent l’égalité, l’éducation, les soins de santé et la lutte contre la pauvreté au premier plan de leur politique sont toujours puissants dans la région, la dernière période a été difficile, y compris au Venezuela.

Mais il est également vital, en temps de crise, de se rappeler pour quoi se battent ceux qui, comme nous, participent à des campagnes de solidarité. Le décès d’Hugo Chavez en 2013 nous a tous bouleversés, mais les idéaux et les progrès sociaux pour lesquels il s’est battu ne sont pas morts avec lui. Ceux qui écoutent les médias de droite, ne voient en Chavez qu’un dictateur brutal, et refusent d’admettre qu’il a changé Venezuela en mieux. Chavez ne s’intéressait d’ailleurs pas uniquement à son propre pays : il voulait remodeler le continent tout entier. Il a été une inspiration pour ceux qui, comme lui, voulaient s’attaquer aux énormes inégalités et sortir du système néo-libéral qui nuit à la population.

J’ai eu l’honneur de le rencontrer lorsqu’il est venu à Londres en 2006 et de travailler avec lui par la suite. Ce qui m’a le plus frappé chez lui, c’est que contrairement à tant d’autres présidents et premiers ministres, c’était un homme simple, complètement dépourvu de la vanité ou de l’obsession de célébrité qui défigure tant de nos dirigeants. Il n’était pas issu d’un milieu politique et il avait passé sa carrière militaire à mener la lutte contre les guérillas qui tentaient de renverser le gouvernement réactionnaire du Venezuela. J’ai été très ému quand il m’a dit ce qui l’avait fait changer. C’est au cours d’une escarmouche où l’un de ses hommes, un de ses bons amis, a été abattu. Chavez l’a tenu dans ses bras pendant son agonie, et c’est à ce moment que Chavez a décidé que lui-même et son pays devaient changer.

J’ai pris la parole le week-end dernier lors de la campagne de solidarité avec le Venezuela, organisée pour commémorer le vingtième anniversaire de la première victoire électorale de Chavez. J’ai dit que nous devions faire connaître son vrai bilan.

Malgré les campagnes de diffamation des États-Unis et des médias, la tentative de coup d’État et les efforts incessants de l’opposition pour le chasser par des moyens antidémocratiques, Chavez est resté fidèle à son objectif de sauver le Venezuela. Comme on peut le voir par ses actes politiques :

  • Il a mis en place le Programme Mission Miracle qui a sauvé plus de 3,5 millions de personnes de la cécité en Amérique latine.
  • Il a fourni 1,2 million de logements bon marché aux plus démunis du Venezuela, et ce nombre ne cesse de croître depuis 2010.
  • Ses programmes d’éducation ont éradiqué l’analphabétisme au Venezuela, 1,5 million d’adultes ont appris à lire et à écrire.
  • Le nombre de Vénézuéliens bénéficiant d’une pension d’État a sextuplé.
  • Il a également mis en place un service national de santé qui a permis de sauver la vie de millions de personnes.

Malheureusement, l’économie vénézuélienne est aujourd’hui confrontée à de réels défis, la chute massive des prix du pétrole a sapé l’économie, les exportations de pétrole étant la principale source de revenu du pays. Mais ce qui a causé le plus de dégâts, ce sont les sanctions américaines contre le Venezuela, qui ont commencé sous l’administration Obama, et qui ont été considérablement aggravées par Trump. Il s’agit notamment de l’interdiction pour les États-Unis d’acheter toute dette ou créance du gouvernement vénézuélien et du géant pétrolier public PDVSA.

Il n’est pas surprenant que les sanctions économiques aient accru les pénuries de nourriture, de médicaments et d’autres biens essentiels tout en limitant la capacité du gouvernement à résoudre les problèmes économiques du pays. Ce sont les Vénézuéliens à faible revenu qui souffrent le plus. Les sanctions ont également accru la polarisation politique, rendant le dialogue indispensable plus difficile au moment où des voix internationales viennent soutenir les efforts du pays pour sortir de la crise.

Pendant sa campagne présidentielle, Trump a clairement indiqué qu’il voulait provoquer un changement de régime au Venezuela et on ne peut pas l’accuser de ne pas tenir sa promesse. Les sanctions contre le Venezuela, en sont la preuve d’autant qu’elles s’accompagnent de menaces d’une intervention armée.

On a appris le mois dernier, grâce au New York Times, que des officiers vénézuéliens dissidents avaient tenu une réunion secrète avec des responsables de l’administration Trump pour discuter du renversement de l’actuel président Nicolas Maduro. L’article expliquait que l’administration Trump avait refusé de les soutenir, mais les sanctions continuent. La Maison-Blanche a refusé de répondre aux questions sur ces entretiens mais a admis « dialoguer avec tous les Vénézuéliens qui manifestent un désir de démocratie afin d’apporter un changement positif à un pays qui a tant souffert ».

Il y a déjà eu deux tentatives ratées pour renverser le gouvernement de Maduro, dont une en août pendant un rassemblement à Caracas, où deux drones ont explosé sans toucher leur cible.

Ce n’est pas la première fois que Trump menace publiquement d’intervenir militairement. En août 2017, il a dit : « Nous avons le choix entre plusieurs options pour le Venezuela, y compris une option militaire si nécessaire. »

Cela fait des décennies que les États-Unis s’efforcent renverser des gouvernements progressistes ou parfois même des gouvernements qui affirment simplement leur souveraineté nationale, en utilisant toutes sortes de méthodes qui vont des coups d’État par des moyens détournés et discrets aux coups militaires, des sanctions aux blocus et de l’isolement international aux interventions militaires.

Les manifestations de belligérance tous azimuts de Trump, y compris sa volonté de construire un mur le long de la frontière avec le Mexique, sont accompagnées du versement de millions de dollars à des organisations qui œuvrent contre des gouvernements qui refusent d’obéir aux États-Unis, pour réaffirmer le contrôle américain dans la région.

Il n’y a pas que le Venezuela qui subit des sanctions, la République du Nicaragua et Cuba en subissent depuis près de soixante ans. Ce qui n’est jamais dit dans les médias, c’est que ces sanctions sont illégales en vertu du droit international. Mais l’Amérique a un droit de veto aux Nations-Unies et domine les principales institutions financières internationales comme le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.

Des investissements dans son économie et une diversification qui lui éviterait de dépendre totalement du pétrole permettraient au Venezuela de résister à la politique de Trump. Espérons que le processus de dialogue qui se déroule au Venezuela et le succès des récentes élections régionales permettront de revenir à la normale et de relever les défis auxquels le pays est confronté.

Mais Trump n’a pas que le Venezuela en ligne de mire. Après la réélection des Sandinistes (FSLN) en 2016, la dernière attaque des États-Unis contre le Nicaragua est le Nicaraguan Investment Conditionality Act qui vise à bloquer les prêts de la Banque mondiale, de la Banque internationale de développement et d’autres institutions au Nicaragua. Le Nicaragua reçoit chaque année des millions de dollars de prêts pour investir dans les infrastructures et les programmes éducatifs et sociaux. Cette loi a été largement condamnée, notamment par les représentants des entreprises, le parlement et les syndicats.

Trump reprend l’attitude hostile de George W Bush vis à vis Cuba. En juin de l’année dernière, Trump a promis de revenir sur les modestes progrès réalisés sous Obama et de renforcer le blocus étasunien de l’île, malgré l’opposition de la plupart des Cubano-américains. Trump a aussi expulsé 60% des diplomates cubains pour satisfaire les partisans de la ligne dure.

Il faut savoir qu’il y a une alternative au programme de Trump. L’opposition à Trump se renforce aux États-Unis, en Amérique latine et dans le monde entier, y compris ici en Grande-Bretagne, où le dirigeant travailliste Jeremy Corbyn a fait preuve d’une réelle intégrité en étant la première personnalité politique nationale à demander à Theresa May de renoncer à recevoir Trump. Corbyn a dit : « Soyez sûrs que je m’opposerai et que le parti travailliste s’opposera à tous ceux qui attisent les peurs chez nous et à l’étranger, et le parti travailliste se tiendra sans équivoque aux côtés de ceux qui manifestent contre Trump et il le fera jusqu’à notre victoire. »

Ken Livingstone est un politicien anglais, il a été maire de Londres de 2000 à 2008. Il a également été député et membre du Parti travailliste.           

Traduction : Dominique Muselet

http://lesakerfrancophone.fr/belligerance-tous-azimuts-trump-veut-reprendre-le-controle-de-lamerique-latine

 

Cauchemar au Nicaragua : ce pourrait n’être que le début

Cauchemar au Nicaragua : ce pourrait n’être que le début


Par Andrew Korybko − Le 28 avril 2018 − Source orientalreview.org

On compte au moins 30 morts à l’issue de plusieurs jours de violences généralisées sur tout le territoire du Nicaragua, après que des émeutiers se sont lâchés dans ce qu’ils prétendaient être une « manifestation pacifique et démocratique » contre les projet du gouvernement de réformer le système de sécurité sociale en faillite. De fait, le gouvernement proposait une faible augmentation des cotisations à sa caisse nationale, mais cette proposition est moins rigoureuse que ce que le FMI et la communauté des affaires du pays voulaient : monter l’âge de la retraite de 5 ans, entre autres choses. Les réformes que le pays s’apprêtait à mettre en œuvre sont donc relativement plus douces, et on n’aurait pas du s’attendre à en voir sortir un tel chaos. On pourrait penser que la situation serait encore pire sur le gouvernement avait suivi la « solution » beaucoup plus dure du FMI, mais on peut aussi supposer que l’ensemble de cet épisode de sécurité sociale avait été prévu à l’avance comme « événement déclencheur » d’un soulèvement plus important, quelles qu’en soient les décisions elles-mêmes.

Après tout, certains émeutiers brandissaient des armes improvisées, et montraient une rage de tuer totalement hors de proportion avec le refus d’une petite augmentation des cotisations de sécurité sociale. La violence qui a explosé au travers du pays, semble-t-il sur commande, ressemble à un nouveau ballon d’essai de guerre hybride, mesurant la réponse de la société à des perturbations de type changement de régime, ainsi que les réponses gouvernementales à ces violences. Le président Ortega, un ancien socialiste qui avait défendu son pays face aux narco-terroristes soutenus par les USA pendant la « première » guerre froide, a pris la sage décision de suspendre les mesures d’augmentation de cotisations, pour faire cesser l’escalade et afin de séparer les vrais manifestants des émeutiers, mais il se peut que ces derniers fassent à présent profil bas et s’intègrent avec les premiers jusqu’à décider de frapper à nouveau. Il ne fait guère de doute qu’ils y reviendront à l’avenir, au vu de l’importance que prend le Nicaragua dans la nouvelle guerre froide ; leurs commanditaires ne sont pas sans ignorer cette importance.

Émeutes au Nicaragua

Le pays, ancienne zone de conflit par proxy [pendant la guerre froide], reprend de l’importance géostratégique, mais pour des raisons qui n’ont rien à voir avec l’ancien modèle « effet domino », sous-jacent à l’ancien conflit. Le Nicaragua d’aujourd’hui héberge le projet chinois de canal trans-océanique, qui devrait entrer en concurrence avec le canal du Panama, mais qui pour l’instant a peiné à avancer concrètement. Comme presque tous les sujets de relations internationales contemporains, le projet chinois présente également des enjeux pour la Russie. Moscou et Managua ont approfondi leurs partenariats militaires et même spatiaux ces dernières années, ce qui a soulevé des commentaires incroyablement négatifs de la part des médias traditionnels occidentaux, enclins à propager des peurs en réalisant des parallèles avec l’ancienne guerre froide. Comme on pouvait s’y attendre, une propagande digne d’une période de guerre a été répandue récemment, dépeignant le pays comme une « dictature corrompue », « ne prêtant aucune considération aux droits environnementaux » et « supprimant les minorités indigènes » le long de sa côte des Caraïbes.

Il est très probable, que cela arrive à court ou à plus long terme, que des perturbations de type guerre hybride reviennent hanter le Nicaragua si le président Ortega ne prend pas ses distances des partenaires multipolaires que constituent la Chine, la Russie, et le groupe ALBA mené par le Venezuela. Il s’agirait d’une concession stratégique qui répondrait à l’agression asymétrique américaine. Il ressort clairement de tout ceci que Trump poursuit l’« Opération Condor 2.0 », lancée par son prédécesseur, opération unipolaire à l’échelle de l’hémisphère, qui vise à reprendre le contrôle de l’Amérique Latine, et qu’il ne mettra pas fin à cette opération avant d’être parvenu à ses fins.

Cet article constitue une retranscription partielle du programme radio CONTEXT COUNTDOWN, diffusé sur Sputnik News le vendredi 27 avril 2018.

Traduit par Vincent, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/cauchemar-au-nicaragua-ce-pourrait-netre-que-le-debut