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Dissuasion nucléaire : la lourde responsabilité morale des officiers français

Dissuasion nucléaire : la lourde responsabilité morale des officiers français

Les faits 

En France, la dissuasion nucléaire appartient au domaine réservé du président de la République, chef des armées. Les militaires français, y compris catholiques, acceptent la responsabilité morale d’obéir à l’ordre de tir de l’arme nucléaire.

  • Corinne Laurent, 
  • le 23/11/2019 à 06:35

Lecture en 3 min.

Dissuasion nucléaire : la lourde responsabilité morale des officiers français
Le président français Emmanuel Macron lors de la cérémonie de lancement du nouveau sous-marin nucléaire français Suffren, le 12 juillet à Cherbourg.LUDOVIC MARIN/AFP

Les discours des présidents de la Ve République fixant la doctrine de dissuasion témoignent de la façon dont chacun s’est saisi de la responsabilité suprême de donner l’ordre de tir de l’arme nucléaire. Peu après son élection, Emmanuel Macron a montré qu’il assumait ce pouvoir absolu, en se faisant hélitreuiller à bord du Terrible, l’un des quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la base de l’Île Longue à Brest, puis en se rendant sur la base aérienne 125 d’Istres (Bouches-du-Rhône). Des lieux essentiels des deux composantes, océanique et aéroportée, qui assurent la permanence de la dissuasion depuis la première prise d’alerte, en octobre 1964.À lire aussiLa dissuasion nucléaire, socle de la défense française

S’il n’a pas encore livré sa vision de la dissuasion, le chef de l’État a au moins réaffirmé sa pérennisation. « La dissuasion fait partie de notre histoire, de notre stratégie de défense, et elle le restera. Dans le monde que nous connaissons, et qui sera demain, à n’en pas douter, encore nucléaire, je suis convaincu que la pertinence de notre modèle de dissuasion, basé sur la stricte suffisance, demeure », a-t-il déclaré dans un discours de vœux aux armées en janvier 2018. « Tous les débats sont légitimes, mais ils sont aujourd’hui tranchés », a-t-il ajouté, avant d’annoncer la modernisation des deux composantes de l’arsenal atomique.i Pourquoi lire La Croix ?+La Croix choisit dans le flot de l’actualité des pépites à mettre en lumière, en privilégiant le recul et l’analyse.

Des généraux, catholiques pratiquants, s’interrogent-ils ?

Pour autant, les débats sur des évolutions de la doctrine pourraient reprendre face aux défis de la prolifération et des nouvelles conflictualités. Une baisse d’adhésion au principe de la dissuasion serait-elle possible dans les rangs militaires ?

« La stratégie de dissuasion est une matière délicate à manipuler. Elle a une tendance naturelle à être isolée du reste de la pensée stratégique. Elle n’est pas enseignée en tant que telle à l’École de guerre et reste inconnue d’une large partie des officiers français qui, “n’ayant pas à en connaître”, ne sont pas formés (…) à maîtriser la “grammaire” de la dissuasion », remarquait le vice-amiral Pierre Vandier, avant d’être nommé au poste de chef du cabinet militaire de la ministre des armées (1).À lire aussiLa doctrine de la dissuasion nucléaire est-elle encore pertinente ?

Un proche de la communauté militaire fait valoir que « l’arme nucléaire est une arme de chef d’État et n’est pas un sujet de militaires car peu d’entre eux sont touchés par sa mise en œuvre, la plupart des généraux ne sont pas concernés ». Des généraux, catholiques pratiquants, s’interrogent-ils cependant sur sa pertinence ? Sont-ils tiraillés entre leurs convictions et leurs devoirs ? « Non, il n’y a aucun tiraillement ou état d’âme parce que le militaire accepte la mission et la mène complètement, répond le général Vincent Desportes. Ceux qui délivrent l’arme nucléaire se sont posé la question avant, pas après. Un militaire qui n’adhérerait pas quitterait l’institution. »

« J’ai regardé ce que disaient les papes »

Un ancien commandant de SNLE témoigne : « Il faut y avoir réfléchi car ce n’est pas anodin. Je suis chrétien et c’est vrai que j’ai regardé ce que disaient les papes. Jean-Paul II avait subi les totalitarismes et l’occupation de son pays, il pensait que la dissuasion était un moindre mal, un équilibre de la terreur, pour préserver la paix. »

Le chef d’état-major des armées, le général François Lecointre, a pour habitude d’expliquer que « la mort est au cœur de la singularité militaire ». Lors d’un colloque sur « Le soldat et la mort » le 21 octobre, il a insisté sur « la plus grande charge qu’on attribue à un militaire » : « Cette obligation d’obéissance absolue au pouvoir politique, qui consiste à, sur ordre, le jour où on lui dit de le faire, donner la mort. » Une « responsabilité extrême » quand il s’agit de déclencher « le pire cataclysme qui soit ».

Le général a alors raconté que son père était sous-marinier et avait commandé un SNLE : « J’ai le souvenir de discussions avec lui, quand j’étais jeune homme, et de la très grande difficulté qu’il y avait pour un pacha de SNLE d’accepter cette éventualité, de la crise morale que cela représentait à chaque fois, pour chaque départ. » Il a ainsi cité un camarade de son père qui avait « quitté la carrière militaire » après avoir refusé de commander un tel sous-marin car « cette crise morale lui semblait insurmontable ».

(1) La Dissuasion au troisième âge nucléaire, éd. du Rocher.

https://www.la-croix.com/France/Securite/Dissuasion-nucleaire-lourde-responsabilite-morale-officiers-francais-2019-11-23-1201062244

Communiqué de presse d’associations demandant l’annulation de la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim

Communiqué de presse d’associations demandant l’annulation de la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim

mardi 30 juin 2020, par Comité Valmy

Vue aérienne de la centrale nucléaire de Fessenheim. — SEBASTIEN BOZON / AFP

Communiqué de presse d’associations demandant l’annulation de la fermeture de
la centrale nucléaire de Fessenheim

Communiqué de presse commun aux 4 associations ayant déposé un recours au Conseil d’Etat (l’AEPN, l’association alsacienne « Fessenheim Notre Energie », l’ADAS, et ICE) au sujet de la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim :

Les quatre associations soulignent l’urgence et l’importance, à la fois au niveau stratégique, écologique, économique, climatique et pour l’indépendance énergétique de la France, de ne pas fermer prématurément la centrale nucléaire de Fessenheim.

Il s’agit d’une grave erreur de dimension historique.
Cette centrale est reconnue sûre par l’ASN. Elle pourrait rendre de bons et loyaux services, tout en rapportant de l’argent, pendant encore au moins 20 ans. Elle évite le rejet de 10 millions de tonnes de CO2 par an dans l’atmosphère et est parfaitement apte à continuer à fonctionner, comme c’est le cas pour les réacteurs similaires autorisés à fonctionner jusqu’à l’âge de 60 ans par la NRC (Nuclear Regulatory Commission) aux Etats-Unis. Les deux réacteurs de 900 MW chacun de Fessenheim (1800 MW en tout) ont produit depuis 40 ans et pourraient continuer à produire durant encore 20 ans, une électricité abondante, propre, sûre, à moindre coût, rapportant à EDF et aux français 500 millions d’€ par an et 20 milliards d’€ en 40 ans.

Par une requête et un mémoire en réplique, déposés au secrétariat du contentieux du Conseil d’Etat les 29 mai et 18 juin 2020, l’Association des écologistes pour le nucléaire (AEPN), l’association « Fessenheim notre Energie » (FNE), l’association « Initiatives pour le climat et l’énergie » (ICE) et l’Association de défense des actionnaires salariés d’EDF (ADAS) ont contesté cette fermeture prématurée, ainsi que le non-respect des règles administratives à cette occasion, et ont demandé au juge des référés du Conseil d’Etat, d’ordonner la suspension de l’exécution du décret n°2020-129 du 18 février 2020 portant abrogation de l’autorisation d’exploiter la centrale nucléaire de Fessenheim, jusqu’à ce que le Conseil d’Etat ait statué au fond concernant la requête en annulation formée par ces quatre associations contre ce décret.

Elles prennent acte de la décision du juge des Référés du Conseil d’Etat en date du 19 juin 2020 ayant reconnu leur intérêt à agir mais rejeté leur requête en référé (demande de suspension du décret), et les 4 associations poursuivent donc avec détermination le combat juridique en préparant maintenant leurs arguments sur le fond de l’affaire.

La centrale de Fessenheim est le socle de l’approvisionnement électrique de l’Est de la France. Elle apporte une contribution essentielle à l’économie alsacienne et préserve l’autonomie stratégique de la France, en assurant, à tout moment, dans la plus grand sécurité, l’équilibre entre l’offre et la demande en énergie électrique.

Le site de production d’électricité de Fessenheim est un moyen sûr, compétitif, non carboné, pilotable en fonction de la demande, capable de produire 1800 MW d’électricité, même en l’absence de vent et de soleil.

Les quatre associations soulignent l’absence de moyen de production non carboné permettant de s’y substituer. Une énergie intermittente et aléatoire ne peut en aucun cas remplacer une énergie pilotable.

Ce retrait d’exploitation va à l’encontre de la poursuite de l’objectif de l’équilibre des comptes des administrations publiques, du principe de précaution au regard de la sûreté du système électrique français, et de la lutte contre l’effet de serre climatique.

Elles rappellent que la poursuite de l’exploitation de Fessenheim, dans l’attente du démarrage de Flamanville 3, aurait été parfaitement compatible avec la limite de 63,2 GW établie dans la Loi, de la puissance nucléaire installée, laquelle représente à ce jour seulement 46,6 % de la puissance électrique installée en France.

Le programme nucléaire français, dont Fessenheim est un symbole, est une immense réussite française, jusqu’à présent admirée et respectée dans le monde entier.

La France va avoir besoin demain d’encore davantage d’électricité nucléaire, propre et respectueuse de l’environnement, pour alimenter les millions d’objets connectés et de voitures électriques, qui arrivent bientôt dans nos maisons et sur nos routes.

En résumé :<br> La fermeture prématurée en 2020 de la centrale nucléaire de Fessenheim est une grave erreur industrielle (contraire à la loi Florange qui interdit de fermer une usine rentableen état de poursuivre son exploitation), une erreur stratégique (fragilisation de notre indépendance énergétique, manque de vision et d’anticipation du développement de la mobilité électrique et des objets connectés), un gigantesque gaspillage économique dont la France pourrait se passer en pleine crise économique (20 milliards d’euros jetés par la fenêtre et aggravation du déséquilibre de la balance commerciale), ainsi qu’une erreur écologique qui augmentera de 10 millions de tonnes chaque année les émissions de CO2 en France), une erreur technique qui déstabilise le système électrique en France comme en Europe, et enfin une erreur politique qui se paiera, tôt ou tard, dans les urnes, les français pleins de bon sens comprenant bien qu’ils ont été bernés. Sans doute le comprendront-ils encore mieux lorsque, dès l’année prochaine, le prix de l’électricité augmentera et lorsque surviendront les prochaines coupures d’électricité.

Juin 2020

Association des écologistes pour le nucléaire (AEPN)
Association « Fessenheim notre Energie » (FNE)
Association « Initiatives pour le climat et l’énergie » (ICE)
Association de défense des actionnaires salariés d’EDF (ADAS)

http://www.comite-valmy.org/spip.php?article11960

L’Allemagne et le partage nucléaire. Appel à un débat franc et nécessaire sur la stratégie de défense et de sécurité

L’Allemagne et le partage nucléaire. Appel à un débat franc et nécessaire sur la stratégie de défense et de sécurité

Tribune5 juin 2020Par Rolf Mützenich, président du groupe parlementaire du SPD au Bundestag

Au moment où l’Allemagne vient d’acheter des F-18 américains pour embarquer les armes nucléaires de l’OTAN, il nous a semblé utile de publier ce point de vue du député SPD Rolf Mützenich sur la question du partage de la décision d’emploi des armes nucléaires américaines avec l’Allemagne. Une publication proposée en partenariat avec la Friedrich Ebert Stiftung.

« Dans une précédente interview, il m’a été donné de m’exprimer contre une participation prolongée de l’Allemagne au dispositif du partage nucléaire et contre le remplacement par de nouvelles ogives atomiques des armes nucléaires américaines actuellement stationnées à Büchel. Les critiques ne se sont pas fait attendre, mais cette prise de position a également reçu un certain nombre de soutiens. Il s’agit d’engager avec franchise et en toute transparence un débat sur le bien-fondé du partage nucléaire. Ce débat est d’autant plus nécessaire qu‘un nouveau système de support balistique est en passe d’être adopté et que les États-Unis réfléchissent désormais à l’idée de riposter rapidement, en cas de guerre, avec des armes nucléaires dotées d’une charge explosive réduite. Voilà qui devrait tomber sous le sens dans un régime démocratique, y compris dans l’intérêt de nos alliés et partenaires au sein de l’OTAN.

Le SPD continue de défendre un renforcement des relations transatlantiques et de plaider en faveur d’une participation politique de l’Allemagne à la planification de la stratégie nucléaire au sein du Groupe des plans nucléaires (NPG) de l’OTAN. L’Allemagne se concerte au sein de ce groupe avec 25 autres États membres de l’OTAN ne disposant pas de l’arme atomique, et qui, pour une partie d’entre eux, ont d’ores et déjà exclu le stationnement d’armes nucléaires sur leur territoire en période de paix. Toutefois, le SPD n’ignore pas que la Bundeswehr doit trouver un nouvel avion de combat pour succéder aux vétustes Tornados et ne réclame pas une dénucléarisation séance tenante de l’OTAN. Le SPD réclame surtout la mise en œuvre d’initiatives nouvelles et l’ouverture de discussions relatives au désarmement et au contrôle des armements, à la manière dont le ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas, s’en est fait l’écho avec force d’engagement au sein des Nations Unies et dans le cadre de « l’initiative de Stockholm ».

Il ne fait aucun doute que le désarmement et le contrôle des armements ne peuvent être menés à bien qu’à la condition de prendre en compte plusieurs problématiques contradictoires, au-delà du seul démantèlement de l’arsenal nucléaire stationné en Allemagne. Conscient des risques sécuritaires et de la déstabilisation internationale qui en découle, le SPD ne se berce pas d’illusions quant aux ambitions russes. Le SPD ne ferme pas davantage les yeux devant le réarmement russe et en particulier l’important arsenal nucléaire tactique qui met l’Europe à immédiate portée de tir. C’est également la raison pour laquelle le SPD s’engage depuis plusieurs années en faveur d’un accord de désarmement sur les armes nucléaires tactiques en Europe. Le SPD ne fait donc pas du stationnement des armes nucléaires en Allemagne la seule et unique problématique sécuritaire à laquelle nous nous voyons confrontés.

Cependant, je récuse avec la plus grande fermeté le reproche selon lequel le SPD défendrait un pacifisme « à l’allemande », nouvel avatar de l’éternel Sonderweg allemand. Ce terme renvoie d’ordinaire au funeste cours emprunté par l’histoire allemande, à l’origine des deux guerres mondiales. Des millions d’individus en Europe et à travers le monde, tout comme nous autres sociaux-démocrates durant notre longue histoire, ont souffert de ce Sonderweg. Ce reproche infondé n’a donc manifestement pas d’autre but que celui d’étouffer toute tentative de débat sur le désarmement.

Dans ce débat sur l’évolution future du partage nucléaire, il s’agira en clair de savoir si le stationnement d’un arsenal nucléaire tactique en Allemagne et en Europe (Pays-Bas, Italie, Belgique, Grande-Bretagne et Turquie) accroît effectivement la sécurité de l’Allemagne et de l’Europe ou si au contraire ces armes nucléaires en provenance des États-Unis ne seraient pas entre-temps devenues obsolètes.

Il nous faut donc mener en Allemagne, et en concertation avec nos partenaires européens au sein de l’OTAN, un vaste débat public sur le bien-fondé ou au contraire l’inutilité de la dissuasion nucléaire et interroger ce faisant la capacité de l’Union européenne à s’imposer sur la scène internationale en matière de défense et de sécurité. Dans ces conditions, qui reste finalement aveugle à la nouvelle donne géopolitique ? Ceux qui réclament un désarmement progressif et la fin de la contribution opérationnelle de l’Allemagne au dispositif du partage nucléaire ? Ou bien ceux qui persistent naïvement à croire que le simple fait de pouvoir procéder à un tir nucléaire en cas de guerre, sur autorisation du président américain, nous accorderait un semblant d’influence sur la stratégie nucléaire américaine ? À l’époque de la guerre froide, déjà, cet argument avait prouvé sa grande fragilité. Y souscrire encore aujourd’hui tient désormais du déni de réalité.

À en croire les partisans du partage nucléaire, l’Allemagne disposerait d’une influence indirecte sur la stratégie nucléaire américaine. Si tel était le cas, encore faudrait-il pouvoir prouver quand et comment cette influence a pu s’exercer par le passé. Depuis la présidence de Georges W. Bush, nous assistons à un redéploiement des armes nucléaires dans la stratégie militaire. De la rupture de l’accord sur le nucléaire iranien et jusqu’à l’abrogation du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (Intermediate-Range Nuclear Forces Treaty, INF) sous l’administration Trump, aucune trace de la prétendue influence allemande sur la stratégie nucléaire américaine ne semble pouvoir être identifiée. Il nous faut nous rendre à l’évidence : il n’y a pas d’influence, et encore moins de droit de regard, des puissances non nucléaires sur la stratégie nucléaire des puissances disposant de l’arme atomique, et encore moins sur leur décision d’avoir recours à une frappe nucléaire. Croire à une telle influence illusoire n’est rien d’autre qu’un vœu pieux rabâché.

L’incertitude sur les mobiles, les intentions et les possibilités d’action des puissances nucléaires constitue presque une condition sine qua non de l’esprit et de la philosophie même qui président à la dissuasion nucléaire, lesquels font notoirement l’objet d’une abondante littérature scientifique. La revendication portée par Helmut Schmidt d’un nouveau déploiement d’armes nucléaires sur le territoire allemand est traditionnellement évoquée pour donner un exemple de l’influence directe de la République fédérale d’Allemagne sur la stratégie nucléaire des États-Unis. Mais cette influence n’a pu s’exercer qu’à partir du moment où Washington s’est mis à partager l’analyse de la menace soviétique défendue par le chancelier allemand. Cette revendication a donné lieu, comme chacun sait, à la « double décision » de l’OTAN sur les forces nucléaires à portée intermédiaire. Le processus de négociations qui a mené à la « double décision » ne vaut pas uniquement pour les États-Unis, mais est en vigueur pour tous les États détenteurs de l’arme atomique, car c’est bien à Londres que sont prises les décisions portant sur l’arsenal nucléaire britannique, à Moscou celles portant sur l’arsenal nucléaire russe, à Pékin enfin celles portant sur l’arsenal chinois. En conséquence, il convient justement, aujourd’hui comme hier, de ne pas s’illusionner sur « l’offre » de la France d’associer l’Allemagne aux décisions nucléaires, voire d’européaniser sa « force de frappe[1]». Aucun président de la République française ne partagera jamais son autorité sur les codes nucléaires.

Au cours des dernières années, la dégradation de la situation internationale a laissé peu d’espoir à ceux en Europe qui souhaitent exercer un droit de regard sur l’utilisation des armes nucléaires stationnées en Europe, rendant ainsi déterminante l’exigence d’un retrait des bombes atomiques stationnées en Allemagne. En février 2018, l’administration Trump faisait passer en force une nouvelle stratégie nucléaire (Nuclear Posture Review, NPR) prévoyant de poursuivre le développement des mini-nukes[2] et défendant une utilisation rapide et flexible des armes nucléaires. Au cours des prochaines années, l’administration Trump entend en outre remplacer l’intégralité des systèmes balistiques américains, doter les ogives nucléaires d’une charge explosive réduite, augmenter la portée des missiles de croisière, étendre l’arsenal nucléaire aux systèmes stratégiques navals jusqu’ici non nucléaires – des mesures que les administrations Bush et Obama avaient pourtant retirées en signe d’ouverture à l’égard des autres puissances nucléaires. La concurrence géopolitique croissante entre puissances disposant de l’arme atomique, le développement de nouvelles armes, l’association de moyens de dissuasion à la fois conventionnels et nucléaires, sans oublier la constante modernisation et diversification des arsenaux nucléaires, mènent à une nouvelle course aux armements constituant une menace concrète pour l’Allemagne et l’Europe.

La question du partage nucléaire est lourde de symboles, puisqu’elle pose par procuration celle de la crédibilité du parapluie nucléaire américain. Pour parvenir à une évaluation politique de cette crédibilité, une seule interrogation s’impose : suffit-il, aujourd’hui et demain, de s’appuyer exclusivement sur le parapluie nucléaire américain et le dispositif du partage nucléaire tels qu’ils existent aujourd’hui ou bien n’avons-nous pas bien davantage besoin de nouveaux objectifs en matière de désarmement et de contrôle des armements, sans se soucier de savoir qui de Donald Trump ou de Joe Biden sera le prochain président des États-Unis ?

À une heure où le budget de l’État fédéral en Allemagne atteint un niveau record de déficit dans le contexte de crise sanitaire, à une heure où les contraintes budgétaires sont particulièrement fortes, à une heure où apparaît au grand jour l’urgence d’investir dans le système de santé, le développement du réseau internet, la protection de l’environnement, ou encore les infrastructures publiques, la moindre dépense publique étrangère à la lutte contre la pandémie du covid-19 doit pouvoir faire l’objet d’un examen scrupuleux.

C’est en ce sens que les financements à hauteur de plusieurs milliards d’euros alloués à l’acheminement et à l’entretien d’avions américains, dont le seul et unique objectif consiste à lancer des bombes nucléaires américaines, doivent reposer sur une solide justification, quand bien même l’acheminement et l’entretien de ces avions feraient partie intégrante de l’architecture de sécurité de l’OTAN et de la stratégie de dissuasion nucléaire. À supposer que la dissuasion fondée sur les armes nucléaires américaines demeure une garantie indispensable face aux nouvelles menaces, cette dissuasion est d’ores et déjà assurée grâce aux missiles intercontinentaux, à la flotte de bombardiers américains, sans oublier la flotte américaine de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Par ailleurs, le stationnement de soldats américains et le maintien de capacités logistiques et de bases militaires en Europe ne servent pas seulement les intérêts européens, mais tout autant les intérêts américains.

Un retrait des armes nucléaires tactiques du territoire allemand ne mettrait ni fin à la garantie nucléaire américaine apportée à l’Allemagne, pas plus qu’il ne mettrait fin au droit de regard – quoique jusqu’ici purement formel – de l’Allemagne sur la stratégie nucléaire au sein de l’OTAN, puisque l’Allemagne conserverait ce droit de regard en qualité de membre du Groupe sur les plans nucléaires. Disons-le : si le lien en matière de sécurité et de défense entre l’Europe et les États-Unis ne devait tenir qu’au seul stationnement d’armes nucléaires tactiques américaines en Europe, il faudrait alors en conclure à un appauvrissement de la qualité et de l’avenir des relations transatlantiques, ainsi que de l’évolution future de la communauté de sécurité et de valeurs pourtant clamée haut et fort à longueur de discours.

Cependant, le mouvement pacifiste doit lui aussi reconnaître que le retrait des 20 armes nucléaires tactiques stationnées à Büchel ne sonne pas l’avènement de la paix mondiale et qu’en dépit de la victoire symbolique d’une Allemagne débarrassée d’armes nucléaires, la course au désarmement est encore loin d’être gagnée. Face aux milliers d’armes nucléaires tactiques stationnées en Russie, et notamment les missiles balistiques Iskander dont la portée viole les dispositions de l’INF, le désarmement et le contrôle des armements sont en effet plus que jamais une impérieuse nécessité. Nous avons besoin d’un nouveau traité de type INF ainsi que d’un démantèlement complet des armes nucléaires tactiques.

Même si les partisans d’un atlantisme forcené dressent le tableau caricatural d’un Sonderweg « à l’allemande » suscitant les inquiétudes des voisins européens de l’Allemagne, la question se pose de savoir ce qui inquiète le plus ces derniers : un débat ouvert sur une participation prolongée de l’Allemagne au dispositif du partage nucléaire, ou bien les ratiocinations des représentants chrétiens-démocrates et chrétiens-sociaux sur le développement d’une capacité nucléaire allemande. N’oublions pas : la CDU et la CSU avaient également réclamé le retrait des armes nucléaires stationnées en Allemagne, au sein du gouvernement de coalition avec le FDP (entre 2009 et 2013), sans que ne leur soient reproché d’emprunter un Sonderweg ni même de manquer aux engagements de l’Allemagne vis-à-vis de ses alliés.

La pandémie du covid-19 montre avec insistance que c’est bien en bâtissant un service de santé publique efficace, en luttant contre le changement climatique, en nous efforçant d’atteindre les Objectifs de développement durable établis par l’ONU, et non en modernisant ou en renouvelant les arsenaux nucléaires, que nous répondrons aux défis du futur. Une nouvelle course aux armements nucléaires n’aurait pas seulement le tort d’engloutir d’énormes quantités d’argent nécessaires à d’autres investissements ; elle réactiverait de nouvelles menaces assorties de conséquences potentiellement catastrophiques. »


[1] En français dans le texte.

[2] Terme anglais qui désigne une arme nucléaire tactique à faible charge explosive, dotée d’une ogive nucléaire miniaturisée.

https://www.iris-france.org/147607-lallemagne-et-le-partage-nucleaire-appel-a-un-debat-franc-et-necessaire-sur-la-strategie-de-defense-et-de-securite/

Le nucléaire non merci. Le débat sur l’arme nucléaire ressurgit en Allemagne

Doctrine nationale de Défense

Le nucléaire non merci. Le débat sur l’arme nucléaire ressurgit en Allemagne

 Nicolas Gros-VerheydeAllemagneArmes nucléairesDissuasion nucléaireSPD  2 min read

(B2) Deux poids lourds du parti social-démocrate (SPD) viennent, coup sur coup de se déclarer contre la présence d’armes nucléaires en Allemagne et leur emport par des avions allemands

La décision du gouvernemental fédéral d’opter pour le Boeing F-18 pour une raison principale, l’emport possible par des avions allemands de la bombe nucléaire américaine (lire : Eurofighter nouvelle génération et F-18 pour remplacer les Tornados allemands. Une nécessité nucléaire), a mis le feu aux poudres.

Pas de sécurité avec le nucléaire, au contraire

« Il est temps que l’Allemagne exclut la possibilité qu’ils [les armes nucléaires américaines] soient stationnés ici à l’avenir » a déclaré Rolf Mützenich dans la quotidien Tagesspiegel. « Les armes nucléaires sur le sol allemand ne renforcent pas notre sécurité, bien au contraire ».

Pas d’achat d’appareils prêts à emporter la bombe

Le coprésident du parti social-démocrate Norbert Walter-Borjans a enfoncé le clou dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, se disant contre « l’achat de chasseurs de remplacement pour transporter des bombes nucléaires. Ma position est claire : ils ne doivent pas être stationnés [en Allemagne], être mis à disposition et, bien sûr, utiliser des armes nucléaires. »

Effet Donald Trump

Pour les socio-démocrates, la présence de Donald Trump à la Maison blanche et la miniaturisation des bombes nucléaires font qu’il n’est plus exclu que ces armes puissent servir dans le futur de façon tactique.

Commentaire : effet électoral ou un sentiment plus profond ?

L’effet campagne…

On peut voir dans ces deux annonces simultanées, l’effet de la campagne électorale pour les élections de 2021. La présence des Verts devant le SPD, ou à égalité selon les sondages, soumet le vieux parti allemand à rude épreuve. S’il veut garder ses chances de faire partie d’un gouvernement de coalition après 2021, il doit durcir son discours. Mais il ne faut pas s’y tromper.

… ne doit pas faire oublier un sentiment profond

Il y a, encore plus que jamais, en Allemagne un sentiment pacifique aigü. Une bonne partie des sociaux-démocrates allemands sont depuis plusieurs années sur cette ligne, en adéquation avec ce qu’ils ressentent de leur électorat.

Pour ceux (comme B2) qui avaient suivi attentivement les débats sur le fonds européen de défense (1) au Parlement européen, en 2018 et 2019, ce sentiment est bien réel. Les plus farouches opposants à ce fonds, utilisant toutes sortes d’arguments — de l’argument d’efficacité économique à celui de l’éthique — venaient des bancs des socio-démocrates allemands (2).

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Et son prédécesseur, le programme de développement industriel de la défense (EDIDP ou PEDID).
  2. Et plus généralement germaniques et nordiques.
  3. http://Doctrine nationale de Défense Le nucléaire non merci. Le débat sur l’arme nucléaire ressurgit en Allemagne 5 mai 2020 Nicolas Gros-Verheyde Allemagne, Armes nucléaires,.

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– Coronavirus : seul le nucléaire peut assurer notre approvisionnement énergétique


lundi, 23 mars 2020.

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Accueil – Brèves – Coronavirus : seul le nucléaire peut assurer notre approvisionnement énergétique

Coronavirus : seul le nucléaire peut assurer notre approvisionnement énergétique

Article publié le 22.03.2020

nucléaire

Par Jean-Louis Butré.

Nous sommes en guerre, a déclaré le président Emmanuel Macron tandis que l’épidémie due au coronavirus progresse chaque jour en France.

Une  électricité abondante et fiable est vitale pour la sécurité de notre pays et elle ne saurait être fournie par des moyens intermittents tels que des éoliennes dont les résultats dépendent uniquement du vent.

Avant-hier à 17 heures, les 8000 éoliennes que compte notre pays et qui totalisent une puissance nominale de plus de 13 000 MW ont fourni 759 MW, soit 1 % du total de l’ensemble de production totale de l’électricité, contre 64 % pour le nucléaire, 13 %  pour les barrages et bien loin des 11 % pour les centrales thermiques.

EDF a déclenché son plan pandémie à la centrale de Flamanville dans le Cotentin, un des foyers du virus. Le  groupe a annoncé qu’il étudiait actuellement la possibilité de mettre en place des équipes réservistes pour déployer ce plan sur d’autres centrales et barrages si nécessaires dans les prochains jours.

Hier jeudi 19 mars 2020 EDF a publié un nouveau communiqué déclarant que la centrale nucléaire de Gravelines était prête à faire face :

« Pour la centrale nucléaire de Gravelines, c’est vital. Le scénario d’une épidémie existe à la centrale nucléaire de Gravelines, la plus grosse d’Europe occidentale, avec ses six réacteurs.
Il permet de fonctionner pendant douze semaines, avec un quart du personnel en moins et, en cas d’aggravation de la crise sanitaire, avec 40 % d’absents, pendant au moins deux semaines. Et la centrale peut anticiper, en mettant à l’abri des personnels, en les laissant chez eux en cas de besoins futurs.
Le but est de continuer à produire de l’électricité, tout en maintenant le programme de travaux obligatoires sur les réacteurs. Ainsi la tranche 2 doit être arrêtée pour rechargement de combustible dans les jours à venir. Concrètement,  EDF a surtout besoins d’agents de maintenance et de conduite. En temps normal, il y a 7 équipes fonctionnant en quart, qui peuvent passer à 2, en mode très dégradé. »

Toutes ces informations concordantes mettent en évidence que la sécurité du fonctionnement de 57 réacteurs nucléaires EDF situés sur 19 sites pourrait se dégrader du fait de la diminution du nombre des équipes habilitées assurant leur fonctionnement en 5 x 8.

Pour EDF organiser le télétravail à partir d’un ordinateur domestique relié par une liaison internet, pour beaucoup de ses salariés est possible.

Par contre il ne semble pas imaginable de pouvoir piloter un réacteur nucléaire à distance pour assurer la fourniture d’électricité au pays.

Pour une question de sécurité nationale, il est donc désormais vital de mettre en état de fonctionnement tous les moyens de production destinés à fournir de l’électricité en cas de difficulté majeure.

Le réacteur n° 1 de la centrale de Fessenheim doit être remis en fonctionnement et le processus de fermeture du second réacteur doit être suspendu pour permettre d’assurer 1700 MW fiables en cas de pénurie électrique majeure.

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Extrait de: Source et auteur

http://lesobservateurs.ch/2020/03/22/coronavirus-seul-le-nucleaire-peut-assurer-notre-approvisionnement-energetique/

Le Parlement belge a failli mettre fin au stationnement des bombes nucléaires US

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22 janvier, 2020
DocumentIVERIS

Alors que le débat aurait dû être « transparent », comme ce fut prévu après les pseudo-révélations en juillet dernier sur le stationnement de bombes nucléaires américaines en Belgique, le 16 janvier, lors d’un vote final, les députés ont rejeté à une courte majorité de 74 contre 66 toute révision du status quo. Ce vote est passé dans la discrétion la plus totale, aucun journal francophone ne semble avoir repris l’information. Dommage, car à travers cet épisode, c’est un tableau beaucoup plus vaste qui se dessine, avec un faisceau de thèmes qui vont du désarmement universel à la souveraineté démocratique, en passant par le traité de non-prolifération, le marchandage entre alliés, la mise sous tutelle US des Européens, et la servitude à laquelle ils acquiescent, qui plus est sous de faux prétextes. Pour un décryptage du sujet, l’IVERIS vous propose un article publié il y a dix ans, mais qui n’en est pas moins d’actualité, tant les tenants et les aboutissants de cette mascarade nucléaire restent inchangés.

Parapluie ou hara-kiri ? – la présence nucléaire américaine en Europe

par Hajnalka Vincze, dans Contradictions n°128 (Paix et Désarmement), 2009

Bien trop souvent, on est tenté d’assimiler la présence nucléaire américaine en Europe à sa seule dimension tangible. A savoir le stationnement de quelques centaines de bombes US sur le sol de cinq pays du continent européen, dans le cadre de l’OTAN et de son soi-disant « partage nucléaire ». Et on a tort de le faire.

Certes, la présence d’armes nucléaires sur leur territoire comporte, pour les citoyens européens, de multiples risques. Nombre d’entre eux sont similaires aux risques et dangers auxquels s’exposent les populations de tous les pays « dotés », c’est-à-dire disposant d’un arsenal atomique. Dont l’utilité et la désirabilité peuvent être sujets à débat. Notamment pour savoir si les risques valent la peine d’être pris, au service d’une stratégie politico-militaire de défense nationale (ou, au contraire, doivent être refusés dans la perspective de la paix universelle et du désarmement total). Chacun tranchera selon ses convictions, sa vision du monde, sa perception et hiérarchisation des dangers, et cetera. Peu nous importe ici. Car, dans ce cas précis, cette question ne se pose même pas. Et ce, grâce à l’autre dimension du « partage » nucléaire de l’OTAN, qui est éminemment révélatrice des relations transatlantiques. Tandis que pour les puissances nucléaires le débat peut porter sur l’articulation du nucléaire avec la stratégie (importance accordée, ou pas, à la dissuasion), ici, par contre, le nucléaire (américain), et le mythe du parapluie protecteur qui va avec, sert de prétexte pour justifier l’absence de stratégie (européenne). Ainsi que de paravent commode pour que les gouvernements du vieux continent restent, in fine, à la remorque des Etats-Unis – quitte à devenir complices d’une stratégie nucléaire dans l’élaboration et la mise en œuvre de laquelle ils ne peuvent même pas rêver d’avoir un tant soit peu leur mot à dire. Hélas, ils s’estiment déjà heureux quand ils sont, plus ou moins correctement et plus ou moins après coup, informés sur le sujet.

Problèmes avec les bombes…

On estime aujourd’hui à quelque 200 le nombre des armes nucléaires tactiques (substratégiques) américaines déployées en Europe. Si leur présence est officiellement admise dans les documents de l’OTAN, les chiffres, emplacements et autres données les concernant sont évidemment secret défense.[1] Il s’agit de bombes de type B61, dites « à gravité », c’est-à-dire faites pour être transportées en avions (à double capacité, c’est-à-dire aptes à la fois à des missions conventionnelles et nucléaires) et larguées au-dessus de leur cible. Elles seraient actuellement stockées en Allemagne (sur la base aérienne de Büchel), en Italie (Aviano et Ghedi Torre), en Belgique (Kleine Brogel), au Pays-Bas (Volkel) et en Turquie (Incirlik), sous le contrôle de l’US Air Force, prévoyant un scénario soit d’emploi par des avions US, soit de transfert au pays hôtes pour emploi en temps de guerre. Le nombre des bombes stationnées en Europe a diminué radicalement depuis les années 1970 – et les réductions se poursuivent, comme en témoignent les retraits d’armes récents de la Grèce, de la Grande Bretagne et de la base de Ramstein. Simultanément, l’état de préparation des avions à double capacité s’est, lui aussi, considérablement affaibli : leur niveau d’alerte se mesure aujourd’hui en mois, plutôt que de semaines, de jours, ou de minutes. Il est communément admis que le rôle des bombes US en Europe est de nos jours avant tout symbolique. D’après l’actuel Concept stratégique de l’OTAN « Les forces nucléaires basées en Europe et destinées à l’OTAN constituent un lien politique et militaire essentiel entre les membres européens et les membres nord-américains de l’Alliance. » Cette belle démonstration de solidarité transatlantique a évidemment un prix pour les alliés en Europe : en termes de risques de sûreté/sécurité, d’efforts diplomatiques discrédités et d’entorses à la souveraineté.

Questions de sûreté

Les risques de sûreté/sécurité immédiats associés à la présence de ces armes atomiques sont essentiellement de deux types. Premièrement, l’éventualité d’un accident ne peut jamais être exclue à 100%. Même si la situation s’est sensiblement améliorée par rapport aux années 1960, lorsque deux accidents d’avions B52 transportant des armes nucléaires US eurent lieu en Espagne et au Groenland. Mais malgré le renforcement des conditions de sécurité, le risque est toujours présent. Pour preuve, les conclusions accablantes d’une investigation interne au Pentagone, conduite après le fameux incident d’août 2007 lorsque les autorités américaines ont perdu la trace de six ogives nucléaires pendant trente-six heures alors que celles-ci survolaient, contre toutes les régulations en vigueur et sans les arrangements de sécurité appropriés, le territoire des Etats-Unis. Les enquêteurs ont ensuite trouvé, entre autres, de très sérieuses failles de sécurité sur les bases en Europe. D’après le rapport,[2] « chacun de ces sites européens présente des défis de sécurité uniques », et « la plupart d’entre elles ont besoin d’importantes ressources supplémentaires pour être conformes aux normes de sécurité du DoD » (Département de la Défense, à savoir celui dont les normes s’étaient avérées si diablement efficaces lors de l’incident d’août…).

Deuxièmement, en acceptant le stationnement d’armes nucléaires sur son sol, l’Etat (par ailleurs non nucléaire) accepte aussi de devenir une cible. Non seulement dans le jeu nucléaire « normal », où le ciblage des stocks atomiques entre puissances éventuellement adverses est quasiment automatique, mais aussi du point de vue d’attentats terroristes. En témoignent les complots déjoués récemment, qui visaient les bases nucléaires US/OTAN en Belgique (2001) et en Turquie (2006).

Questions de TNP

En accueillant les bombes de l’Amérique, seul pays au monde à déployer des armes nucléaires en dehors de son territoire national, les Européens prennent aussi le risque de saborder leurs propres efforts diplomatiques. Notamment en matière de non-prolifération, qui est pourtant un de leurs thèmes favoris. Or, au regard du Traité de non-prolifération (TNP), pierre angulaire de toute l’architecture internationale dans ce domaine, le « partage » nucléaire de l’OTAN pose de sérieuses questions juridiques et politiques. Il est inutile d’entrer ici dans les détails des arguments légalistes, aussi divers que multiples.[3] On se contentera de rappeler qu’il en existe grosso modo deux grandes catégories. La première concerne les manœuvres louches, les tractations dans les coulisses et les interprétations unilatérales et arbitraires qui ont permis aux pays de l’OTAN de faire passer leurs arrangements nucléaires, manifestement en flagrante contradiction avec la lettre et l’esprit du TNP, comme juridiquement valables. L’autre catégorie d’arguments a trait aux modalités pratiques du « partage » (maintien d’un parc d’avions destinés à des missions nucléaires, formation d’équipes de pilotage, d’entretien etc.) qui font que les pays hôtes, pourtant « non dotés », sont « mouillés » dans la stratégie nucléaire des Etats-Unis. De la pire manière possible, ajoutons-le tout de suite. Car c’est sans aucun pouvoir réel de contrôle et de décision qu’ils deviennent pourtant des participants actifs.

Ce qui nous intéresse ici, ce sont les conséquences diplomatiques et politiques. D’une part, la pratique otanienne constitue un précédent dangereux. Aujourd’hui, pour enrayer le processus de prolifération de par le monde, une des pistes que l’on est en train d’explorer vise jutement la prolifération géographique (le transfert d’armes nucléaires sur le territoire d’autres Etats) – or c’est justement ce que l’on fait à l’OTAN depuis de longues décennies. Le modèle OTAN est par ailleurs fréquemment évoqué lorsqu’on parle d’éventuels transferts d’armes atomiques de la Russie vers le Cuba ou le Venezuela, ou de celles du Pakistan vers l’Arabie saoudite.

D’autre part, tant que cette situation perdure, la position de négociation des Européens en matière de non-prolifération s’en trouve considérablement affaiblie. En effet, le « partage » nucléaire de l’OTAN constitue une irritante pour de nombreux participants des conférences de révision du TNP. Comme l’avait remarqué l’ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique : «  Nous ne pouvons pas continuer de dire que nous avons 25 Etats, disons les Etats de l’OTAN, qui s’appuient sur le parapluie nucléaire, et que tous les autres doivent rester assis tranquillement au froid. Sur le long terme, on ne peut pas maintenir cela ».[4]

Questions de contrôle

Les gouvernements européens semblent étrangement bien s’accommoder avec  une situation où ils assument des risques (d’accident ou d’attentat) et discréditent leurs propres efforts diplomatiques (en matière de non-prolifération) ; le tout pour abriter des armes nucléaires dont le contrôle leur échappe du bout en bout. Il est vrai que selon les scénarios de l’OTAN, le largage de la bombe atomique US serait un véritable travail d’équipe. En temps de crise, les pilotes et avions de pays hôtes seraient chargés de transporter ces précieux bijoux, avec le soutien diligent d’autres Etats alliés pour des missions de ravitaillement, de couverture radar, ou de protection des bombardiers. N’empêche que le contrôle de ces armes reste, sans équivoque aucune, dans les mains des Etats-Unis. Comme un « dossier de l’OTAN » résume à merveille : « Les armes nucléaires américaines basées en Europe sont la propriété exclusive des États-Unis et sont placées de façon constante et totale sous la garde et le contrôle de ce pays. Elles sont dotées de dispositifs perfectionnés, appelés Permissive Action Links (PAL), garantissant aux États-Unis le contrôle positif absolu de ces armes, et empêchant toute utilisation non autorisée ».

En effet, ce système de sécurité par verrouillage électronique est une garantie supplémentaire pour assurer que les bombes peuvent être employées uniquement si Washington en décide ainsi. Par ailleurs, le périmètre de protection rapprochée des chambres fortes est gardé par des unités de spécialistes US (les MUNSS ou Munitions Support Squadrons), qui sont tenus d’empêcher l’accès aux armes de quiconque sans escorte US autorisée. Les MUNSS reçoivent leurs ordres d’une chaîne de commandement entièrement américaine, et sont chargés de superviser la gestion des armes par le personnel allié même après un éventuel transfert. On comprend tout de suite mieux la remarque de Walter Kalbow, ex-Secrétaire d’Etat au ministère allemand : « l’Allemagne n’a pas d’armes nucléaires à sa disposition, ni en temps de paix ni pour la défense de l’Allemagne ».

(Crédit photo: Federation of American Scientists)

Problèmes au-delà des bombes…

Un déluge de récents rapports et analyses sur le sujet s’accordent pour présager une réduction drastique, voire l’abandon complet de la présence d’armes nucléaires américaines en Europe. En effet, il est admis depuis longtemps que ces bombes à gravité substratégiques/tactiques n’ont plus pratiquement aucune utilité militaire. Etant donnée les progrès techniques des dernières décennies, il n’existe, d’une part, plus véritablement de missions envisageables pour elles qui ne puissent pas être remplies par des forces stratégiques US stationnées hors l’Europe ou par des missiles de croisière lancés à partir de la mer. D’autre part, avec le développement des capacités de défense aérienne, les avions US ou alliés n’auraient guère de chance d’atteindre leur objectif qu’ils devraient effectivement survoler afin de pouvoir larguer leurs bombes à gravité.

Si l’on y ajoute le facteur d’irritation dont celles-ci sont porteuses vis-à-vis et de l’opinion publique européenne et des Etats tiers, on comprendrait bien si pour un Président américain qui se veut le champion du désarmement, les B61 stationnées sur sol européen apparaissaient comme une aubaine : elles seraient les candidats naturels pour faire de beaux gestes à peu de frais. Evidemment tout n’est pas aussi simple. Sinon ces bombes, militairement inutiles et politiquement douteuses, auraient été évacuées depuis belle lurette. N’empêche qu’un processus de réduction/retrait progressif a déjà été amorcé, et que cela n’a rien à voir avec les intentions, ostensiblement pacifistes, du nouveau Président US. Au fait, son rival républicain de la campagne électorale de 2008 s’est lui-même explicitement engagé le sujet. John McCain se disait prêt à « explorer, en concertation avec les Alliés et parallèlement avec la Russie, les moyens de réduire et, espérons-le, éliminer les déploiements d’armes nucléaires tactiques en Europe ». Rien d’étonnant donc à ce que  tout le monde se prépare à d’importants changements. Toutefois, il convient de garder à l’esprit que les bombes ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Même en cas de leur évacuation complète, le « partage » nucléaire de l’OTAN est appelé à se perpétuer, avec tout ce qu’il révèle de, et implique pour, les relations euro-américaines.

Changements dans l’air

Toujours est-il qu’une convergence de circonstances favorables au retrait des bombes s’esquisse maintenant à l’horizon. D’abord, en Amérique. La nouvelle administration washingtonienne multiplie les appels à la revigoration du TNP et à l’élimination, à terme, des armes nucléaires sur toute la planète. Dans ces conditions, la nomination de Ivo Daalder (auteur de l’article intitulé « La logique du zéro – vers un monde sans armes nucléaires » paru fin 2008 dans la revue Foreign Affairs), au poste d’ambassadeur américain à l’OTAN a valeur d’indice, au même titre que le choix du Général James L. Jones (ex-Commandant suprême des Forces alliées en Europe, généralement suspecté d’être peu favorable au stationnement des B61 sur le vieux continent), en tant que Conseiller de sécurité nationale du Président des Etats-Unis. Ce n’est pas un hasard si l’on attend avec plus d’impatience que d’habitude la remise du rapport Nuclear Posture Review, prévue pour décembre 2009. Même si la position américaine restera probablement très similaire à ce que l’ancien vice-Secrétaire d’Etat à la Défense de l’administration Clinton (et aujourd’hui président du Center for Strategic and International Studies) a récemment résumé ainsi, non sans un brin d’hypocrisie : « Aux Etats-Unis, nous ne pensons pas que les armes nucléaires soient utiles. Nous pensons qu’elles sont dangereuses. Mais la plupart des pays pensent qu’elles sont utiles »

Du côté de l’Europe, en plus des pressions constantes en faveur du retrait (venant de l’opinion publique, de la société civile et des initiatives de plus en plus fréquentes des parlementaires), la question se posera avec acuité dans un très proche avenir. De manière d’autant plus incontournable que les raisons en sont principalement techniques. Il s’agit des décisions concrètes à prendre à propos du renouvellement, de plus en plus urgent, du parc d’avions des alliés. Le modèle choisi sera-t-il à double capacité ou non ? – ce sera là toute la question. Car une quincaillerie aussi complexe ne s’improvise pas, il faut que les appareils soient préparés en conséquence au niveau des systèmes de sécurité et de largage des bombes.

Parallèlement, à l’OTAN aussi, les choses commencent à bouger. En juillet dernier, le débat sur le Nouveau concept stratégique de l’Alliance a été officiellement lancé. Or, de telles réflexions ne pourront évidemment pas esquiver la question nucléaire. Un avant-goût de ce que l’exercice pourra accoucher nous a été fourni par une déclaration commune des dirigeants alliés au sommet de Strasbourg d’avril dernier. En parfaite harmonie – surprise, surprise – avec les nouveaux accents de la politique US, l’OTAN y confirme certes son attachement à la dissuasion nucléaire (et autre, dit-elle), mais reprend surtout ses plus belles formules pour souligner ses intentions anti-nucléaires : « La dissuasion, qui s’appuie sur une combinaison appropriée de capacités nucléaires et conventionnelles, reste un élément central de notre stratégie globale. L’OTAN continuera de jouer son rôle s’agissant de renforcer la maîtrise des armements et de promouvoir le désarmement nucléaire et conventionnel conformément au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, ainsi que les efforts dans le domaine de la non?prolifération ».[5] Sans doute, les alliés se préparent déjà à l’échéance de 2010 : la prochaine conférence de révision du TNP.

Evolutions possibles

Il est vrai que nombre des éléments énumérés ne constituent point de nouveauté. Ni la nouvelle donne post-guerre froide (l’ennemi soviétique a disparu il y a presque vingt ans), ni l’hostilité de l’opinion publique européenne aux bombes US, ni le scepticisme d’une large partie du Pentagone, ni la conférence de révision du TNP (qui a lieu tous les cinq ans), ni les intentions pacifistes de l’administration US (Washington a l’habitude d’afficher sa volonté de paix et de sécurité universelles, parfois en appui à de nouveaux projets d’armement – ou plutôt : « de défense » –  gigantesques). Mais si des B61 sont toujours en Europe, malgré tout, c’est parce que de considérables pesanteurs jouent en faveur du statu quo. A un moment où l’OTAN cherche toujours désespérément sa nouvelle raison d’être et où les intérêts et valeurs supposés être communs de part et d’autre de l’Atlantique semblent beaucoup moins automatiquement convergents qu’au temps de l’ours moscovite, personne ne veut prendre des décisions qui puissent donner l’impression d’une diminution soit du rôle de l’Alliance, soit de la solidarité transatlantique. L’administration américaine est soucieuse de ne pas envoyer de signes susceptibles d’être interprétés comme un affaiblissement de son engagement pour la défense collective (et qui s’ajouteraient aux inquiétudes, déjà palpables, des alliés les plus zélés de Washington, notamment en Europe de l’Est). Les  gouvernements des pays hôtes hésitent, eux aussi, à évoquer le sujet, de peur d’être perçus comme anti-OTAN et/ou anti-américains. 

Reste l’extraordinaire concours de circonstances qui semble aujourd’hui particulièrement propice à un changement de la donne. Celui-ci peut prendre plusieurs formes. Soit une réduction (encore plus drastique) du nombre des armes déployées, soit un redéploiement des bombes vers le flanc Sud de l’Alliance, soit la fin pure et simple de leur stationnement permanent en Europe. En réalité, même le scénario du retrait complet n’annoncerait point la fin de la partie (en ce qui concerne le « partage » nucléaire de l’OTAN). Il inclurait probablement des mesures de sauvegarde telle le maintien en condition opérationnelle des infrastructures en vue d’un éventuel redéploiement en temps de crise. Il pourrait aussi s’accompagner du maintien, voire l’intensification de programmes comme l’initiative SNOWCAT (Support of Nuclear  Operations with Conventional Air Tactics), destinés à assurer l’implication des alliés non nucléaires. Pour assurer la dissuasion « commune », des armes stratégiques US stationnées sur le territoire des Etats-Unis feraient parfaitement l’affaire, tandis que d’autres gadgets et d’autres mythes – on pense ici avant tout aux divers projets US/OTAN de bouclier antimissile – pourraient venir en aide pour perpétuer la fiction de la sécurité indivisible.

Invariables certaines

Même un éventuel retrait complet des bombes américaines d’Europe ne signifierait nullement la fin du « partage » nucléaire au sein de l’Alliance atlantique. Y compris ses deux principaux corollaires : d’une part l’institutionnalisation de la mésalliance atomique (c’est-à-dire la sujétion des Etats européens en matière nucléaire aux Etats-Unis – sauf la France, bien entendu, la seule à disposer d’un arsenal nucléaire indépendant), de l’autre, la déresponsabilisation des Européens face aux questions de défense (suite à leur propension à s’en remettre à ce qu’ils croient, ou aimeraient croire, être le parapluie protecteur de l’Amérique).

Pour ce qui est de la mésalliance atomique, il convient de remonter aux origines du GPN (Groupe des plans nucléaires), décrit comme « l’autorité suprême, au sein de l’OTAN, en ce qui concerne les questions de politique nucléaire ». Le GPN fut créé en 1966, suite au départ de la France des structures militaires intégrées de l’Alliance. Il prenait, en quelque sorte, la place de la tentative MLF (Force multilatérale) dans laquelle, sous la bannière du « partage » nucléaire, les Européens furent invités à acheter des missiles, tandis que les ogives restaient aux mains des Américains. L’historien Lawrence L. Kaplan, dans son ouvrage NATO divided, NATO united: the Evolution of an Alliance, en décortique les mécanismes d’une façon remarquablement lucide. Selon lui, « comme dans le cas de la MLF, il y avait un élément de supercherie dans la promotion du GPN. L’administration Johnson espérait faire croire aux alliés qu’ils étaient finalement tout à fait impliqués dans la planification nucléaire. Le fait que les Etats-Unis ne partageaient pas complètement les informations, sans parler du contrôle, des forces nucléaires, fut moins important pour les alliés plus petits que la disposition de l’Amérique à les traiter sur un pied d’égalité avec les alliés moins petits ».

Le GPN, tout comme le Groupe de haut niveau (GHN) qui lui sert d’organe préparatoire et se réunit plus régulièrement, quasiment chaque mois, est censé faire d’une pierre deux coups. Il satisfait le désir des Européens, qui veulent désespérément être « consultés » par les Etats-Unis, en même temps qu’il assure le leadership de l’Amérique. Au fait, le GHN, composé de décideurs et d’experts nationaux, est non seulement présidé par le Secrétaire d’Etat adjoint à la Défense, mais son ordre du jour lui-même est le plus souvent élaboré à Washington et présenté sous forme de prêt-à-porter aux alliés pour qu’ils y mettent leurs estampilles. Ces arrangements soulèvent plusieurs problèmes de fond. Pour commencer, les soi-disant consultations ne sont que pure mascarade. Mais même si elles étaient réelles, elles n’auraient rien à voir avec un véritable « partage ». Comme le Général de Gaulle ne cessait de rappeler à ses homologues US : consultation n’est pas co-décision. Or sans co-décision, il n’y a pas de partage. Il n’y a que sujétion unilatérale. Deuxièmement, dans les moments critiques, loin de songer à de quelconques consultations (ne serait-ce que de façade), les Etats-Unis ne prennent même pas la peine d’informer leurs alliés – en l’occurrence même pas la Grande-Bretagne (qui leur avait pourtant de facto subordonné l’ensemble de son arsenal). Grâce aux documents déclassifiés à Londres, il s’avère par exemple qu’en 1973 le Premier ministre britannique Edward Heath se retrouvait tranquillement à la Chambre des Communes et n’a appris que par agence de presse interposée que son plus grand ami et allié venait de déclarer l’alerte nucléaire globale…

Quant à la fiction du parapluie protecteur que l’Amérique est supposée tenir au-dessus de nos têtes, la légende officielle veut que l’arsenal nucléaire US/OTAN soit considéré comme l’ultime garantie pour dissuader toute attaque contre n’importe lequel des Etats membres. Et ce, en vertu des supposés engagements de défense mutuelle contenus dans l’Article 5 du Traité de Washington. Sur ce point, il n’y a que deux « hics ». Primo, les engagements de l’Article 5 sont tout sauf automatiques. Secundo, la crédibilité de la dissuasion nucléaire US/OTAN est tout sauf solide.

En effet, lors des négociations laborieuses de la rédaction du Traité de Washington, le dossier le plus contentieux concernait justement ce que l’on appelait, à l’époque, le fameux pledge (ou promesse d’engagement). Les Européens auraient voulu un engagement automatique de la part des Etats-Unis, l’Amérique, elle, n’avait nullement l’intention de se souscrire à une telle obligation. Ses négociateurs ont absolument tout fait pour l’éviter, jusqu’à ce qu’ils sont parvenus à faire accepter cette formule définitive contenue dans l’Article 5 (clef-de voûte de la prétendue défense collective) : en cas d’attaque, les parties « conviennent que chacune d’elles assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire ». Chacun de son côté et selon son jugement souverain.

Pour ce qui est de la crédibilité de la dissuasion assurée par l’Amérique, dès le moment où les USA ont perdu leur monopole nucléaire, elle a été détruite. Comme le Général De Gaulle l’avait observé : « Du fait que les Russes ont, eux aussi, maintenant, de quoi détruire l’univers et notamment le nouveau continent, il est tout naturel que l’Amérique voit dans sa propre survie, l’objectif principal d’un conflit éventuel et n’envisage le moment, le degré, les modalités de son intervention nucléaire pour la défense d’autres régions, en particulier de l’Europe, qu’en fonction de cette nécessité naturelle et primordiale ». Il s’agit là de la difficulté inhérente à toute idée de dissuasion élargie. Christopher Layne, auteur du livre La paix des illusions (la grande stratégie américaine depuis 1940 jusqu’à nos jours) résume bien l’absurdité de la dissuasion assurée par un tiers dans l’ère atomique : pour une puissance nucléaire « il vaut mieux de voir ses alliés conquis que son propre territoire anéanti ».  A moins de prétendre le contraire (et surtout d’en persuader à la fois les alliés et les adversaires potentiels), il ne peut y avoir de dissuasion élargie.

Déjà pendant la guerre froide, les stratèges washingtoniens préoccupés par le « problème de crédibilité de l’engagement » ne voyaient qu’une seule solution : la mise en place d’un système de défense antimissile balistique. A terme, ce serait le seul moyen de retrouver la perception d’invulnérabilité qui leur confèrerait la crédibilité nécessaire pour le maintien sous tutelle des alliés et amis. De surcroît, parler de bouclier et de systèmes défensifs froisse beaucoup moins les sensibilités européennes que l’évocation de bombes B61 et d’autres jouets à connotation trop guerrière. Et tant pis si c’est un non-sens stratégique. Car le propre du bouclier est justement qu’il rend possible l’emploi de l’épée. Comme l’avait expliqué le directeur de la MDA (Agence de défense antimissile) américaine lors de son audition au Congrès : les capacités de défense antimissile « renforcent notre aptitude à défendre nos intérêts à l’extérieur ». En tout état de cause, indépendamment de la configuration adoptée, l’Amérique n’aura pas l’intention d’en partager le contrôle ultime. Pas plus, en tout cas, que le contrôle qu’elle exerce sur ses bombes et ses missiles.

Quelles que soient donc les modalités de la présence nucléaire américaine en Europe (avec dimension opérationnelle ou politique, à travers des systèmes d’armes offensives ou défensives, via des installations sur le territoire européen ou sur sol américain), une chose est certaine : Washington est déterminé à ne garder qu’un seul doigt sur le bouton – le sien. C’est son droit et c’est dans son intérêt. Par contre, si les pays européens ont eux aussi le droit de se souscrire à de tels arrangements et de se verrouiller dans une position de dépendance et d’irresponsabilité, il est difficile de voir comment ils pouvaient y avoir intérêt dans la durée.

(Hajnalka Vincze, Parapluie ou hara-kiri ?– la présence nucléaire américaine en Europe, in Contradictions n°128 (Paix et Désarmement), 2009.)



[1] On reprendra ici les données avancées par Hans M. Kristensen de la Federation of American Scientists qui s’est remarquablement spécialisé sur le dossier. Voir Hans M. Kristensen, U.S. Nuclear Weapons in Europe – A Review of Post-Cold War Policy, Force Levels, and War Planning, Natural Resources Defense Council, février 2005; et Hans M. Kristensen – Robert S. Norris, Nuclear Notebook: U.S. nuclear forces, 2009, Bulletin of the Atomic Scientists, mars/avril 2009.
[2] Air Force Blue Ribbon Review of Nuclear Weapons Policies and Procedures, 8 février 2008.[3] Voir entre autres : Otfried Nassauer, Le partage nucléaire de l’OTAN est-il légal?, Energie et Sécurité n°17, 2001 ; Karel Koster, NATO Nuclear Doctrine and the NPT, BASIC Briefings, 29 juin 2004.[4] Mohamed ElBaradei, directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, The Challenges Facing Nonproliferation, intervention au Council on Foreign Relations, New York, 14 mai 2004.
[5] Déclaration sur la Sécurité de l’Alliance publiée par les chefs d’État et de gouvernement participant à la réunion du Conseil de l’Atlantique Nord tenue à Strasbourg / Kehl le 4 avril 2009.Tags:
otanrelations transatlantiques

https://www.iveris.eu/list/documents/481-le_parlement_belge_a_failli_mettre_fin_au_stationnement_des_bombes_nucleaires_us_

Une souveraineté choisie, oui. Mais sommes-nous prêts à en payer le prix ?DÉFENSE08 février 2020© Francois Mori / POOL / AFP

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Décryptages » Une souveraineté choisie, oui. Mais sommes-nous prêts à en payer le prix ?DÉFENSE08 février 2020© Francois Mori / POOL / AFPPUISSANCE MILITAIRE

Une souveraineté choisie, oui. Mais sommes-nous prêts à en payer le prix ?

Emmanuel Macron a prononcé ce vendredi un discours sur « la stratégie de défense et de dissuasion”. L’heure est, comme partout dans le monde à la relance, de la course aux armements. Mais où se situe l’armée française par rapport aux autres puissances ?AJOUTER AU CLASSEURLECTURE ZEN200Avec François Géré

Atlantico : Emmanuel Macron a prononcé vendredi un discours présentant sa stratégie militaire. Lors de ses premiers voeux aux armées, en janvier 2018, il avait déjà déclaré que « la dissuasion fait partie de notre histoire, de notre stratégie de défense et elle le restera”. Dans un monde tourné d’abord vers la bataille technologique, quel sens la dissuasion nucléaire prend-elle aujourd’hui ?

François Géré : Depuis un demi-siècle la vitesse du progrès technologique s’est considérablement augmentée. Le développement de l’électro-informatique a transformé tous les secteurs de l’activité civile et militaire. L’utilisation de la guerre électronique, de l’espace avec les satellites de télécommunication et d’observation, les développements de l’utilisation du cyber espace bouleversent la production des systèmes d’armes tandis que la numérisation du champ de bataille transforme la conduite des opérations terrestres. Les plates formes de combat sont maintenant interconnectées et interactives en temps réel.  C’est ce que l’on a appelé la « révolution dans les affaires militaires ». Aujourd’hui l’information-communication constitue le facteur clé pour obtenir la supériorité sur l’adversaire en prenant l’ascendant sur son système de commandement-contrôle-communication et ses capacités de renseignement. Mais il s’agit de guerre classique avec des moyens conventionnels. Les forces nucléaires consacrées, en France, à une stratégie de dissuasion, doivent pour rester efficaces et crédibles procéder à une modernisation permanente afin, en particulier, d’assurer la sûreté et la rapidité des transmissions entre l’autorité décisionnelle (le Président) et les commandements des composantes sous-marines et aériennes qui sont les vecteurs de la force de dissuasion. Les Etats-Unis disposent d’une avance technologique importante mais toutes les puissances s’efforcent de réduire autant que possible l’écart. Cela suppose des investissements élevés auxquels ne peuvent faire face que quelques Etats.

Le budget américain pour la défense surclasse de loin celui des autres pays, en faisant des Etats-Unis, de facto, les défenseurs du monde occidental. Mais dans un contexte politique instable, ce parapluie américain est-il toujours une protection stable et impénétrable?

Avec un budget annuel de 700 milliards de dollars les Etats-Unis dominent militairement le monde. Ils détiennent la supériorité dans tous les domaines. A travers leurs alliances en Europe et en Asie ils garantissent une protection d’autant plus efficace que depuis la disparition de l’Union soviétique et l’élargissement de l’OTAN la Russie n’a pas pu reconstituer une menace comparable à ce qu’elle fut durant la guerre froide. En Asie, les Etats-Unis aident la Corée du Sud et le Japon à faire face à la Corée du Nord, tout en soutenant Taïwan contre la menace chinoise. L’US Navy contient l’expansionnisme de Pékin dans les mers de Chine du Sud.  Mais ce soutien a un prix que les Etats-Unis entendent bien faire payer. Avec virulence Donald Trump a exigé que les alliés remontent le niveau de leur participation financière et prennent en charge leur part du fardeau, notamment en achetant des matériels américains, faute de quoi les Etats-Unis pourraient se désengager. Déjà le président Obama avait entrepris de réduire l’engagement américain dans l’espace atlantique pour reporter les efforts vers le Pacifique. Cette protection américaine n’est donc ni stable, ni indéfiniment garantie. C’est la raison pour laquelle Emmanuel Macron appelle de ses vœux la formation d’une Europe de la défense capable de prendre elle-même en charge sa protection.

Concrètement, où se situe l’armée française par rapport aux autres puissances militaires ? Dans quels domaines notre armée présente-t-elle le plus de faiblesses?  Quelle place notre budget accorde-t-il au R&D ?

La défense française occupe un rang très original dans la mesure où elle dispose de l’arme nucléaire ce qui lui procure une sécurité propre et la met à l’abri d’une menace majeure contre ses intérêts vitaux. Mais cet avantage est purement défensif et n’est d’aucune utilité dès lors qu’il faut s’engager dans des opérations avec des forces conventionnelles. Celles-ci ont souffert des réductions budgétaires de ces vingt dernières années alors même que le nombre des opérations dans le monde ne cessait d’augmenter notamment en Afrique. Avec 1,5% du PIB nous n’étions plus en mesure d’assurer toutes les missions. Matériels vieillissants, capacités insuffisantes notamment dans les domaines du renseignement électromagnétique et spatial, et du transport logistique sur grande distance nous ont placés en situation de dépendance à l’égard des pays fournisseurs notamment notre allié américain. Les capacités en effectifs sont très vite sous tension. Nous ne pouvons déployer que 12 000 soldats en opérations extérieures, l’essentiel étant aujourd’hui en Afrique.  La récente décision d’Emmanuel Macron de relever à 2% le budget de la défense permet de redresser en partie la situation. Si cet effort est maintenu la France pourra disposer de la première armée d’Europe (hors Russie). Avec un budget également en hausse de 5 milliards d’Euros pour la recherche-développement et l’innovation (nanotechnologies, Intelligence artificielle, cyber) la France a pris la tête en Europe tout en restant loin derrière les Etats-Unis qui consacrent 4% de leur budget aux recherches avancées. Seule une intégration européenne dans ce domaine permettrait d’occuper un second rang mondial mais rien n’est encore fait sur cette voie.

Emmanuel Macron a soutenu faire le choix de la souveraineté. Mais peut-on en assumer le prix? Si le parapluie américain venait à disparaître, l’Europe pourrait-elle faire le « grand saut » en matière de défense pour combler l’écart ? L’Europe peut-elle assumer la présence d’un complexe militaro-industriel du même type que celui de l’Amérique des années 1950 sur son territoire ? Tout le monde garde en mémoire l’avertissement du président Eisenhower, craignant que les pressions va-en-guerre de l’industrie de l’armement afin de perpétuer les investissements…

Créer une Europe capable d’assurer sa défense en pleine souveraineté et autonomie constitue une tâche immense se heurtant à de nombreuses difficultés. D’abord il n’existe pas d’unité de vision stratégique sur les dangers susceptibles d’affecter le continent européen. Les Etats du Nord et de l’Est s’inquiètent de la menace russe et voient dans les Etats-Unis, au travers de l’OTAN la seule puissance capable de leur garantir une protection crédible. La France et les Etats du Sud sont surtout sensibles à la menace terroriste dans l’espace sahélo-saharien et s’inquiètent des risques de déstabilisation liés aux flux migratoires. Ensuite les contributions financières demeurent à des niveaux insuffisants malgré les promesses d’atteindre vers 2025 le seuil de 2%. Enfin la fragmentation et la dispersion affaiblissent considérablement les Européens. Chaque pays dispose de son armée, organisée à sa manière et disposant de ses équipements propres. Les industries d’armement maintiennent une âpre concurrence en dépit des efforts de regroupement : pour tous les marchés importants : avions de combat, frégates, sous-marins, chars de bataille, systèmes de communication, satellites, etc. les sociétés sont en compétition en sorte qu’elles ne disposent pas de la puissance nécessaire pour faire face au concurrent américain. Il existe dans chaque pays un complexe militaro-industriel de dimension variable doté d’une capacité de lobbying limitée. Dans certains cas des associations entre quelques Etats aboutissent à la formation d’un leader sectoriel comme Airbus Industrie mais de là à créer un pouvoir susceptible d’influencer la politique et la stratégie militaire on est encore bien loin. Très actifs auprès de l’Union européenne les CMI agissent en ordre dispersé.Les commentaires de cet article sont à lire ci-aprèsLe sujet vous intéresse ?Mots-clés :Défensedissuasion nucléaireforce de dissuasionArméestratégie militaireEmmanuel Macron

https://www.atlantico.fr/decryptage/3587187/une-souverainete-choisie-oui-mais-sommes-nous-prets-a-en-payer-le-prix–francois-gere

Paris pas si inquiet par la déroute du nouveau réacteur nucléaire français

Paris pas si inquiet par la déroute du nouveau réacteur nucléaire français

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La France souhaite établir de nouveaux standards en matière d’énergie nucléaire avec l’introduction du dernier réacteur à «eau pressurisée européen (EPR)». Le gouvernement français veut mettre en service six nouvelles centrales nucléaires de type EPR et persiste toujours dans cette ambition. Ce projet est, cependant, mis sur la glace en raison de nombreuses pannes en 2007. De nombreuses personnes issues des organisations luttant contre le nucléaire mais aussi des politiques critiquent le projet EPR.

L’EPR, qui devrait lancer une nouvelle étape dans la technologie nucléaire en France, est sur le point de devenir une catastrophe. Ce nouveau type de réacteur est de plus en plus considéré comme étant une bérézina nationale poussant le ministre français des Affaires économiques à intervenir. En juillet 2019, Bruno Le Maire a demandé la réalisation d’un audit sur le chantier de l’EPR d’EDF. Ce chantier de Flamanville accuse des déboires à répétition et le ministre de l’Economie a souhaité obtenir de la «transparence». «Je crois que ces incidents à répétition ne sont pas acceptables, ils ne sont pas compréhensibles. Ils ne sont pas acceptables de la part d’une filière nucléaire qui est un fleuron français» avait alors déclaré le ministre. A la livraison de l’audit Bruno Le Maire parle d’échec: «C’est un échec pour l’ensemble de l’industrie nucléaire française. Nous devons reconnaître cet échec, en tirer les leçons et en tirer toutes les conséquences nécessaires». Le rapport réalisé par  l’ex-PDG de PSA Peugeot Citroën, Jean-Martin Folz,  de 34 pages, qui a été aussi remis à la ministre de la Transition écologique,  montre l’existence de nombreux défauts et incidents qui vont des problèmes de béton aux défauts d’exécution des travaux.  «Le béton a été loupé et il a fallu quatre ans, en gros, pour le réussir» a déclaré Bernard Laponche, polytechnicien et physicien nucléaire, de l’association Global Chance. Des soudures non conformes à la sécurité ont été découvertes dans une zone d’installation importante mais inaccessible. Le chantier de Flamanville, qui devait être terminé en 2010, accuse un gros retard. Actuellement, la livraison du projet est remise à 2022.

L’échec de l’EPR se voit dans l’augmentation des coûts. «La construction du réacteur de Flamanville devrait coûter un peu plus de trois milliards d’euros et durer quatre ans et demi. Maintenant, il coûte quatre fois plus cher et sa construction prend 15 ans» dénonce les associations écologiques. Ce rapport sur l’industrie nucléaire française apporte la preuve que les compétences techniques en France accusent une baisse de qualité. La nouveauté est que ce rapport a été rendu public alors que cela n’était pas le cas avant.  Mycle Schneider, l’activiste anti-nucléaire et expert en politique énergétique, tout comme, par exemple, les activistes de «Sortir du nucléaire», évoquent un «fiasco» du modèle français: «Les mots très inhabituellement clairs et acerbes indiquent clairement qu’il s’agit d’un fiasco et que cela concerne toute la chaîne de responsabilité. En d’autres termes, il n’y a pas un seul phénomène, mais en gros, tout a échoué, des compétences des travailleurs de la construction à la direction générale».

Malgré les nombreuses failles dans le projet, Paris veut toujours mener ses plans ambitieux ce que confirme un article paru ce 6 novembre dans la revue Techniques de l’Ingénieur. On apprend que l’ambition du gouvernement reste ferme et qu’il souhaite continuer la construction de l’EPR. «Le rapport remis aux ministres de l’Economie, Bruno Le Maire, et de la Transition écologique, Elisabeth Borne, par Jean-Martin Folz dresse, certes, un constat accablant «d’échec» du projet de construction d’un premier EPR en France, à Flamanville. Néanmoins, une lecture attentive donne de sérieuses pistes pour une remise en marche de la filière nucléaire… Et à terme, de nouveaux réacteurs» écrit le journal spécialisé. La raison est qu’il existe deux EPR chinois et qu’ils, selon les autorités françaises, fonctionnent normalement. Le gouvernement français a pour «objectif d’améliorer la formation pour les soudures, de rationaliser et de simplifier l’organisation des ressources scientifiques et techniques dans les projets nucléaires» en comptant sur une profonde remise à niveau des capacités industrielles et des ressources humaines» souligne Techniques de l’Ingénieur .

Olivier Renault

source:

http://www.observateurcontinental.fr/?module=articles&action=view&id=1213

Erdoğan veut la Bombe

Erdoğan veut la Bombe

par Manlio Dinucci

Le président Recep Tayyip Erdoğan a réagi au début du démantèlement de l’arsenal nucléaire US sur son sol en annonçant l’intention de la Turquie de s’en procurer elle-même. C’est à la fois légitime face à la menace nucléaire israélienne et un pas dans la pire des directions.RÉSEAU VOLTAIRE | ROME (ITALIE) | 22 OCTOBRE 2019 ITALIANOTÜRKÇEPORTUGUÊSENGLISHDEUTSCHNEDERLANDSفارسىΕΛΛΗΝΙΚΆROMÂNĂ

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« Certains pays ont des missiles nucléaires, mais l’Occident ne veut pas que, nous, nous puissions en avoir. C’est inacceptable » : cette déclaration du président Erdoğan révèle que la crise va au-delà de celle ouverte par l’offensive turque en Syrie.

En Turquie, pendant la Guerre froide, les USA déployèrent des armes nucléaires contre l’Union soviétique. En 1962, dans les accords avec l’URSS pour la solution de la crise des missiles à Cuba, le président Kennedy promit de retirer ces armes de la Turquie, mais cela ne fût pas fait. La Guerre froide finie, environ 50 bombes nucléaires étasuniennes B61 (les mêmes que celles basées en Italie à Aviano et Ghedi) sont restées en Turquie, sur la base aérienne d’Incirlik, dirigées principalement contre la Russie. De cette façon autant les USA que la Turquie violent le Traité de non-prolifération. Des pilotes turcs, dans le cadre de l’Otan, sont entraînés (comme les pilotes italiens de la base de Ghedi) à l’attaque avec des bombes nucléaires B61 sous commandement US. Sous peu, les B61 devraient être remplacées par les USA mêmes en Turquie (comme ce sera fait en Italie et dans d’autres pays européens) par les nouvelles bombes nucléaires B61-12, elles aussi pointées principalement vers la Russie.

Entretemps cependant, après l’achat turc de missiles anti-aériens russes S-400, les USA ont retiré la Turquie du programme du F-35, principal vecteur des B61-12 : le chasseur dont la Turquie aurait dû acheter 100 exemplaires et dont elle était coproductrice. “« Le F-35 —a déclaré la Maison Blanche— ne peut pas coexister avec le système anti-aérien S-400, qui peut être utilisé pour connaître les capacités du chasseur »”, c’est-à-dire peut être utilisé par la Russie pour renforcer les défenses contre le F-35.

En fournissant à Ankara les missiles anti-aériens S-400, Moscou a réussi à empêcher (du moins pour le moment) que sur le territoire turc soient déployés 100 chasseurs F-35 prêts à l’attaque avec les nouvelles bombes nucléaires états-uniennes B61-12.

Il semble en ce point probable que, parmi les options considérées à Washington, il y ait celle du transfert des armes nucléaires US de Turquie vers un autre pays plus fiable. Selon le Bulletin des scientifiques atomiques (USA), référence autorisée en la matière, « la base aérienne d’Aviano peut être la meilleure option européenne du point de vue politique, mais n’a probablement pas assez d’espace pour recevoir toutes les armes nucléaires d’Incirlik ». Mais l’espace pourrait être trouvé, étant donné qu’à Aviano ont déjà commencé des travaux de restructuration pour recevoir les bombes nucléaires B61-12.

Sur ce fond se place la déclaration d’Erdoğan qui, s’appuyant aussi sur la présence menaçante de l’arsenal nucléaire israélien, annonce l’intention turque d’avoir ses propres armes nucléaires. Projet peu aisé, mais non irréalisable. La Turquie dispose de technologies militaires avancées, fournies notamment par des sociétés italiennes, surtout Leonardo. Elle possède des dépôts d’uranium. Elle a de l’expérience dans le domaine des réacteurs de recherche, fournis en particulier par les USA. Elle a lancé la réalisation de sa propre industrie électronucléaire, en achetant quelques réacteurs à la Russie, au Japon, à la France et à la Chine. Selon certaines sources, la Turquie pourrait s’être déjà procurée, au « marché noir nucléaire », des centrifugeuses pour l’enrichissement de l’uranium.

L’annonce d’Erdoğan que la Turquie veuille devenir une puissance nucléaire, interprétée par certains comme un simple jeu d’enchère pour avoir plus de poids dans l’Otan, n’est donc pas à sous-évaluer. Elle découvre ce qui en général est caché dans le débat médiatique : le fait que, dans la turbulente situation provoquée par les politiques de guerre, un rôle de plus en plus important se trouve joué par la possession d’armes nucléaires, en poussant celui qui n’en a pas à se les procurer.

Manlio

Manlio Dinucci

Manlio Dinucci

Géographe et géopolitologue. Derniers ouvrages publiés : Laboratorio di geografia, Zanichelli 2014 ; Diario di viaggio (en trois tomes), Zanichelli 2017 ; L’arte della guerra / Annali della strategia Usa/Nato 1990-2016, Zambon 2016 ; Guerra nucleare. Il giorno prima. Da Hiroshima a oggi : chi e come ci porta alla catastrofe, Zambon 2017 ; Diario di guerra. Escalation verso la catastrofe (2016 – 2018), Asterios Editores 2018.

Traduction
Marie-Ange Patrizio

Source
Il Manifesto (Italie)

https://www.voltairenet.org/article208034.html

Le tir du SLBM Pukkuksong-3 achève la création de la deuxième composante de la dissuasion nucléaire nord-coréenne

Strategika 51

An Asymmetric Bilingual Strategic Perspective on the Go!

Le tir du SLBM Pukkuksong-3 achève la création de la deuxième composante de la dissuasion nucléaire nord-coréenne

Publié par Strategika51

C’est quelques chose qu’aucun analyste occidental n’a vu venir. Le dernier essai balistique de la Corée du Nord a impliqué un tir d’un missile balistique de portée intermédiaire à capacité nucléaire lancé à partir d’un submersible de nouvelle génération de construction locale et cet essai résume à lui seul le véritable trou noir que représente ce pays d’Asie en matière de renseignement militaire.

Le tir du SLBM Pukkuksong-3 achève la création de la deuxième composante de la dissuasion nucléaire nord-coréenne 1

Voici le Pukkuksong-3!

Pyongyang a donc remporté haut la main un défi immense: le test du Pukkuksong-3 à partir d’un sous-marin de nouvelle génération que le renseignement sud-coréen désigne provisoirement sous le nom de Sinpo-C qui est une réalisation majeure et marque l’entrée officielle de la Corée du Nord dans le club très fermé des pays disposant des capacités de lancement de missiles balistiques nucléaires à partir de submersibles. Cet essai a assommé bon nombre d’observateurs dont une grande partie continue à considérer la Corée du Nord comme un pays arriéré disposant au mieux d’un arsenal obsolète. Voilà en effet que ce pays isolé et sous embargo se dote simultanément de nouveaux sous-marins lanceurs d’engins et d’une troisième génération de SLBM (Submarine Launched Ballistic Missiles). C’est plus qu’une prouesse, c’est un miracle!

Le tir du SLBM Pukkuksong-3 achève la création de la deuxième composante de la dissuasion nucléaire nord-coréenne 2

Le développement d’une force de dissuasion nucléaire basée sur des sous-marins est un objectif prioritaire pour Pyongyang qui a toujours considéré ce segment comme vital à sa survie en cas d’une attaque nucléaire adverse. Le Pukkuksong-3 lancé lors du dernier test nord-coréen a non seulement échappé à la surveillance satellitaire et aérienne assurée 24h/24 par les pays hostile à la Corée du Nord mais a suivi une trajectoire des plus étranges qu’aucune station de contrôle n’a pu suivre. Ce missile dont on ignore la portée (une estimation initiale non confirmée évoque une fourchette variant entre 4000 et 6500 Km) aurait donc non seulement des capacités de “Mirvage” (têtes multiples à entrées indépendantes dans l’atmosphère en phase de ré-entrée) mais également à évader les systèmes d’interception ABM ennemis.

La Corée du Nord a donc entamé la création de la deuxième composante de sa dissuasion nucléaire en l’optimisant en palliant le faible taux de survie de ses submersibles par l’extension spectaculaire de la portée des vecteurs balistiques rendant possible une frappe nucléaire sur Guam, Hawaï, Midway, l’Alaska et même l’Amérique du Nord à partir des eaux coréennes.

A la lumière de ces développements extraordinaires, l’obsession de l’Etat profond US avec le désarmement nucléaire sans condition de Pyongyang paraît un peu plus que risible. Cela trahit plus une certaine psychorigidité et une aliénation mentale qu’une réelle stratégie. Le président Donald Trump s’est montré bien plus logique avec la question coréenne en initiant un dialogue avec Kim Jong-UN saboté par l’ensemble des composants de l’Etat profond US et ses relais.

En réalité, le monde change mais les tenants d’un certains exceptionnalisme imaginaire continuent à croire en leurs illusions grandiloquentes à peine voilées par une langue de bois surannée et ayant expiré depuis longtemps. Un retour des démocrates aux affaires à Washington ne changera rien au basculement géostratégique en cours. Pour l’histoire, la petite Corée du Nord a non seulement fait vaciller l’Empire mais lui a tenu tête dans le domaine où il excelle le plus: les armes stratégiques. Quand on pense aux disparités de niveau technologique entre l’Empire et la Corée du Nord, cette victoire stratégique unique dans son genre a de quoi nous assommer debout.

https://strategika51.org/2019/10/le-tir-du-slbm-pukkuksong-3-acheve-la-creation-de-la-deuxieme-composante-de-la-dissuasion-nucleaire-nord-coreenne/

https://strategika51.org/2019/10/le-tir-du-slbm-pukkuksong-3-acheve-la-creation-de-la-deuxieme-composante-de-la-dissuasion-nucleaire-nord-coreenne/