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1989-2019. Vu de Vilnius, Riga et Tallinn : de la Voie balte au retour dans le concert des nations

L’Europe trois décennies après l’ouverture du rideau de fer

1989-2019. Vu de Vilnius, Riga et Tallinn : de la Voie balte au retour dans le concert des nations

Par Céline BAYOU, le 15 septembre 2019      

Céline Bayou est rédactrice en chef du site Regard sur l’Est (www.regard-est.com), chargée de cours à l’INALCO et à l’IRIS.

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Eblouissante de maîtrise, C. Bayou trace avec une grande clarté les années 1989-2019 dans les trois pays baltes. Après avoir été incorporés de force à l’Union soviétique à la faveur de la Seconde Guerre mondiale, les Baltes se sont battus pour restaurer leur indépendance et reconstruire des Etats, dans un contexte marqué par une inquiétude sécuritaire à l’égard de la Russie.

LA commémoration, le 23 août 2019, du 30e anniversaire de la Voie (ou Chaîne) balte s’apparente à une mise en abyme. Il s’agissait en effet, en 1989, de commémorer le 50e anniversaire de la signature, le 23 août 1939, du Pacte Molotov-Ribbentrop qui avait scellé le sort de ces trois États, apparus (ou réapparus pour la Lituanie) sur la scène internationale en 1918. Cette commémoration avait pris la forme d’une chaîne humaine qui, de Tallinn à Vilnius sur 600 km, avait réuni près de 2 millions de manifestants pacifiques, désireux de rappeler au monde que l’incorporation de leurs pays au sein de l’Union soviétique à l’issue de la Seconde Guerre mondiale n’avait en aucun cas été volontaire et souhaitée. Aux termes du Pacte germano-soviétique et de son protocole secret, A. Hitler et J. Staline avaient en effet défini les zones d’influence de l’Allemagne et de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) à l’issue de la guerre. En 1989, il s’agissait donc de dénoncer 1939. En 2019, il s’agit de célébrer la formidable initiative populaire qui, symboliquement mais aussi politiquement et psychologiquement, a donné le coup d’envoi aux Révolutions chantantes baltes. Ces protestations non violentes ont conduit à la reconnaissance du protocole secret et de ses conséquences ; elles se sont inscrites dans les mouvements qui ont mené à la fin de l’URSS (8 décembre 1991) ainsi qu’à la reconnaissance internationale de ces trois États. Mais 1989 n’a de sens qu’au regard de 1939. Finalement, il s’agit en 2019 de rappeler les 80 ans du Pacte germano-soviétique de 1939, la commémoration de son 50ème anniversaire en 1989 et le lancement simultané d’une révolution pacifique. En 1999, lors de la commémoration des dix ans de la Voie balte, celle-ci était évoquée comme ayant précipité les pays baltes dans le XXIe siècle, par opposition au Pacte germano-soviétique qui incarnait le XXe, avec son cortège de guerres, génocides et domination de grandes puissances décidant du sort des petits États [1].

1989-2019. Vu de Vilnius, Riga et Tallinn : de la Voie balte au retour dans le concert des nations

Céline Bayou, Rédactrice en chef du site Regard sur l’EstCrédit photographique : Céline Bayou

La spécificité des années qui se sont écoulées depuis 1989 tient au fait que ces trois pays n’ont pas eu à se lancer dans la construction de nouveaux États. Issues de processus qui ne relèvent pas de sécessions ou de décolonisations, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie se sont attelées à la tâche de rétablir des souverainetés étatiques préexistantes dont la légitimité ne cesse depuis d’être rappelée [2]. On comprend bien, dès lors, le poids accordé à la mémoire dans ces pays, manifesté notamment par ces fameuses commémorations. Simultanément, les trois pays n’ont jamais perdu de vue la fragilité de leur situation : la consolidation de leurs souverainetés à partir de 1991 devait de ce fait intervenir sans délai. Les choix de transitions tant politiques qu’économiques ou sociales ont tous été faits avec un sentiment aigu d’urgence.

La détermination des élites politiques et des populations a aidé à cette révolution copernicienne : il allait de soi qu’il s’agissait de reconstruire des États démocratiques politiquement et libéraux économiquement. Ces options se sont traduites par la double priorité accordée aux projets d’adhésion à l’OTAN et à l’Union européenne. Toutes actions qui permettent aujourd’hui d’appréhender ces pays comme solidement réinscrits sur la carte de l’Europe et du monde.

Restaurer l’indépendance

Intégrés à l’URSS en août 1940 à l’issue d’un processus formellement contestable, puis occupés par les troupes allemandes de l’été 1941 à 1944, les trois pays sont ensuite annexés par l’URSS qui, après avoir fait refluer les nazis, crée ces trois « Républiques socialistes soviétiques » que la communauté internationale s’abstient de reconnaître, sans pour autant intervenir. La résistance sur ces territoires adopte diverses formes au cours des 45 ans que durera cette annexion/occupation [3] jusqu’à ce que, au début des années 1980, la contestation politique des Baltes s’exprime notamment sur les questions environnementales, mémorielles, voire religieuses (en Lituanie). À partir de 1985 et de l’arrivée au pouvoir d’un nouveau Secrétaire général du PC de l’URSS, le mouvement s’intensifie et s’accélère : en lançant les réformes contenues dans les mots d’ordre de perestroïka et de glasnost, Mikhail Gorbatchev ouvre une boîte de Pandore. Les Baltes y puisent, en se centrant d’abord sur les pages blanches de l’histoire. La multiplication des « Manifestations du calendrier » l’atteste : ces rassemblements d’abord timides puis de plus en plus suivis et nombreux ont pour objet de commémorer pacifiquement des pages tragiques de l’histoire de ces pays tout au long de la période stalinienne [4]. Dans les trois républiques, des projets jugés nocifs pour l’environnement (la construction d’un nouveau barrage sur la Daugava en Lettonie, le développement d’une mine de phosphate dans le nord-est de l’Estonie, l’installation d’un 3e réacteur sur la centrale nucléaire d’Ignalina en Lituanie) rassemblent en masse des populations qui savent qu’elles ne pourraient pas descendre dans la rue avec des slogans ouvertement politiques. Mais, lorsque les autorités soviétiques décident d’abandonner leurs projets de barrage et de réacteur, c’est la stupeur : une manifestation pacifique peut donc faire reculer Moscou ! Parallèlement, des expérimentations économiques sont testées en Estonie, vue comme un laboratoire efficace et de taille contrôlable. Les premières sociétés à capital mixte avec des pays non socialistes y sont créées, et l’autonomie des entreprises y est inaugurée [5]. Politiquement et économiquement, la mécanique est enclenchée.

En avril 1988, le Front populaire estonien de soutien à la perestroïka est créé, avec la bénédiction de M. Gorbatchev qui y voit un moyen de pression sur la vieille garde du PC d’Estonie, peu encline à adhérer au mouvement de réformes. En septembre de la même année, 250 000 Estoniens se réunissent pour le Festival du chant, dans une euphorie indescriptible. La tectonique est similaire en Lettonie et en Lituanie qui se dotent également de Fronts populaires (baptisé Sajūdis en Lituanie). Lors des premières élections libres organisées en mars 1989 en URSS, ces trois mouvements l’emportent largement dans leurs républiques respectives et envoient des députés réformateurs, autonomistes, voire demain indépendantistes, au Congrès des députés du peuple de l’URSS.

Le vote par les parlements baltes de lois stipulant la prééminence de leurs langues nationales sur le russe, puis affirmant celle de leurs législations sur celle de l’Union, la demande d’un accroissement de l’autonomie économique et celle d’une conscription des jeunes hommes effectuée dans les limites territoriales des républiques baltes s’inscrivent rapidement dans les mouvements qui commencent aussi à ébranler le reste de l’Europe centrale. En 1990, les parlements de chacune des républiques (le 11 mars en Lituanie, le 30 mars en Estonie et le 4 mai en Lettonie) proclament l’indépendance, en précisant qu’il s’agit bien là du rétablissement des indépendances antérieures confisquées à partir de 1940. L’Estonie et la Lettonie assortissent ces déclarations de périodes de transition.

En admettant enfin, le 24 décembre 1989, l’existence du protocole secret du Pacte germano-soviétique, le Soviet suprême de l’URSS a ouvert la voie à la reconnaissance d’une violation du droit international. Mais les autorités soviétiques continuent à considérer les demandes baltes sous l’angle constitutionnel interne et s’y opposent, avec la violence que l’on sait (blocus économique à l’encontre de la Lituanie, intervention des unités spéciales du ministère soviétique de l’Intérieur en Lituanie puis en Lettonie en janvier 1991, provoquant la mort de 14 personnes à Vilnius, puis 5 à Riga).

La vacance de pouvoir engendrée à Moscou par le putsch d’août 1991 est immédiatement saisie par les Républiques fédérées. Les républiques baltes sont d’ailleurs encouragées par Boris Eltsine, qui veut saisir l’opportunité de faire exister une Russie elle aussi en voie de détachement de l’URSS moribonde. Le 20 août 1991, la Lituanie réaffirme son indépendance et le Parlement estonien vote en faveur de la restauration de la sienne, suivie par la Lettonie le lendemain. Au cours de la dernière semaine du mois d’août, la Russie et les pays nordiques reconnaissent ces indépendances les uns après les autres. La Communauté européenne fait de même le 27 août 1991, puis l’URSS s’y résout le 6 septembre 1991 et établit des relations diplomatiques avec chacun des trois pays en octobre 1991. Le 17 septembre 1991, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie ont été admises à l’ONU.

Cette séquence laisse jusqu’à aujourd’hui ouverte l’interprétation des responsabilités au regard de la chute de l’URSS : l’indépendance juridique et effective des pays baltes a été obtenue grâce à la chute de l’URSS, mais les révolutions chantantes baltes, en accélérant le processus de démocratisation au sein de l’Union, ont sapé les fondations de l’Empire soviétique [6].

Reconstruire les États

L’impératif de continuité étatique s’est imposé dès avant la restauration des indépendances baltes : la préexistence de ces trois pays les rendait légitimes sous l’angle le moins contestable possible, à savoir juridique. Dès lors, la période courant de 1944 à 1991 ne pouvait apparaître que comme une parenthèse malheureuse et subie.

Les textes des Constitutions ont pris une valeur symbolique essentielle au cours de ce mouvement de restauration étatique : en Lettonie, quitte à l’amender régulièrement (avec force débats à chaque fois) afin de la mettre à l’ordre du jour, la Loi fondamentale de 1922 a été restaurée et est entrée en vigueur le 6 juillet 1993. En Estonie, la Constitution adoptée par référendum le 28 juin 1992 comporte des éléments des Constitutions de 1920 et 1938 (elle crée ainsi un Parlement monocaméral, sur le modèle du texte de 1920, et conserve la fonction présidentielle de la Constitution de 1938). La Lituanie, qui pouvait se prévaloir d’une indépendance beaucoup plus longue et ancienne que ses deux voisines, a vu un texte nouveau entrer en vigueur le 2 novembre 1992 mais ne manque pas de rappeler régulièrement ce principe de continuité de l’État. En 2018, les trois pays ont d’ailleurs marqué avec insistance le Centenaire qui de leur indépendance, qui du rétablissement de cette dernière.

Simultanément, il s’est agi de recréer des appareils d’État et des élites politiques, au terme d’un choix résolu en faveur de personnalités jugées non compromises par l’ancien système. Cette option s’est traduite par une tendance marquée au « jeunisme » au cours des années 1990, la virginité politique apparaissant préférable à l’expérience. Certaines personnalités issues de la diaspora ont également fait leur retour. En Lituanie, Valdas Adamkus a ainsi été élu chef de l’État en 1998, après avoir passé près de 50 ans aux États-Unis. Durant ses deux mandats (jusqu’en 2009), il s’est entouré d’autres personnalités issues de la diaspora. En Lettonie, Vaira Viķe-Freiberga a connu un destin comparable, en étant élue à la présidence de 1999 à 2007, après 53 ans passés en exil. À ceux qui ont tenté de mettre en cause sa légitimité à diriger un pays dans lequel elle n’avait passé que moins de dix ans au total (dont sa prime enfance), elle a opposé son « droit de primogéniture » [7]. Dans cette réorganisation politique, certains comme Dainis Īvāns, président du Front populaire letton de 1988 à 1990 et acteur incontournable de l’indépendance de son pays, ont rapidement renoncé à prendre des responsabilités, dénonçant au passage les compromissions et trahisons de certaines des nouvelles élites. Bref, le jeu politique classique s’est rapidement mis en place, caractérisé dans les trois pays par le foisonnement de petits partis politiques se créant, disparaissant, réapparaissant sous d’autres noms et dirigés par tel ou tel chef de file n’hésitant pas à sauter d’une formation à une autre, ainsi que par la succession de coalitions gouvernementales à la durée de vie particulièrement brève. Les années 1990 et le début des années 2000 sont celles de la stabilité dans l’instabilité. Cette effervescence politique n’a de fait créé aucune fragilité, la grande majorité des partis défendant les mêmes priorités, à savoir des transitions rapides et déterminées vers la démocratie et le pluralisme politique et vers le libéralisme et l’ouverture économiques.

En matière économique, ces pays sont d’ailleurs rapidement apparus comme les parangons du libéralisme. C’est ainsi qu’on a pu évoquer au milieu des années 2000 des « tigres baltes » en croissance exponentielle, jusqu’à ce que la surchauffe interne et la crise financière internationale de 2008 ne vienne déstabiliser ces édifices. Ils n’ont pour autant pas voulu dévier de leurs trajectoires libérales. Le remède à la crise a été l’austérité, avec l’assentiment d’électeurs renouvelant leur accord avec les mesures pourtant sévères qui leur étaient infligées. Le rejet de la planification socialiste s’est accompagné d’une adhésion totale au capitalisme mondialisé, quitte à sacrifier socialement certaines populations. Le credo libéral, légèrement modéré en Lituanie, s’est d’autant plus ancré dans les mentalités qu’il s’agissait d’aller vite pour consolider l’indépendance. L’Estonie a en outre fait le choix d’une transition numérique déclinée à tous les niveaux de la société et accompagnée notamment de la mise en place d’un e-gouvernement [8]. Associé à l’idée de transition démocratique et de modernité, ce basculement fait désormais de ce pays un modèle en la matière, qui suscite l’intérêt d’autres pays à la fois en termes d’exemplarité et d’opportunités de coopération.

Les pays baltes comptent nombre de monuments et musées en mémoire de la terreur communisteLettonie, à Cēsis, monument en mémoire de la terreur communiste (1940-1991). Crédit photographique : Céline Bayou

Lettonie, conflits de mémoiresLettonie, conflits de mémoires : chaque année, des milliers de russophones de Lettonie se rassemblent à Riga le 9 mai pour célébrer la fin de la Grande Guerre patriotique. Pour nombre de Lettons, cette date est avant tout perçue comme marquant le début de la seconde occupation soviétique. Crédit photographique : Céline Bayou

La présence d’importantes minorités russophones a d’emblée mobilisé ces pays : fallait-il intégrer ces populations qui, pour la plupart, ne maîtrisaient pas la langue vernaculaire ou, au contraire, établir des États basés sur une conditionnalité ethnique et linguistique ? À la veille des indépendances, les Lituaniens ethniques représentaient 79,5 % de la population présente sur le territoire de la République éponyme, les Estoniens 61,5 % et les Lettons 52 % seulement. Autant Vilnius n’a pas eu de difficulté, en 1991, à adopter l’« option zéro » consistant à déclarer Lituanienne toute personne résidant sur place, autant ce choix s’est avéré moins évident pour Tallinn et Riga. L’Estonie et la Lettonie, conscientes d’être passées près de la disparition, ont alors pris la décision de n’accorder la citoyenneté qu’à ceux pouvant prouver qu’ils avaient été citoyens estoniens ou lettons jusqu’au début des occupations, ainsi qu’à leurs descendants. Les autres, immigrés russophones arrivés durant la période soviétique, ont été invités à passer un examen de naturalisation, consistant en une série d’épreuves de langue, connaissance de l’histoire et des institutions. Ce choix de créer des ethno-États a souvent été critiqué, notamment en Russie mais aussi dans le reste de l’Europe, pour avoir ostracisé une partie de la population mise de fait en demeure de prouver sa loyauté à l’égard du nouvel État. C’est ainsi que quelques centaines de milliers de personnes vivant dans ces deux pays ont aujourd’hui encore le statut de « non-citoyens », qui leur vaut l’édition d’un passeport spécifique et la privation de quelques droits (accès à certains emplois de la fonction publique, droit de vote). Yves Plasseraud note toutefois que ce choix a aussi permis à cette ancienne catégorie dominante (à défaut d’avoir jamais été numériquement majoritaire) de se penser en tant que nouvelle minorité et de se constituer en tant que telle, évitant ainsi des malentendus qui auraient pu mener à des conflits [9].

Cette problématique, en phase d’extinction par évolution démographique naturelle [10], laisse progressivement place à celle, qui lui est corrélée, liée à l’émigration massive depuis le début des années 2000. Ces départs d’une population plutôt jeune et généralement bien formée qui souhaite voir le monde et ne résiste pas à l’attraction des salaires plus élevés sont devenus un motif d’inquiétude pour les trois pays. La Lituanie a par exemple perdu 20 % de sa population depuis 1989 en raison de l’émigration. Les conséquences économiques sont désormais visibles, la pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs s’accompagnant d’une pression sur les salaires suffisante pour mettre en péril certaines entreprises mais pas pour inviter les expatriés à rentrer. Angoissés au début des années 1990 par la menace d’une disparition liée à l’immigration régulière de populations russophones dans le cadre soviétique, les trois pays sont aujourd’hui confrontés à un autre risque d’effacement, par effusion cette fois.

La barrière psychologique qui inviterait les autorités à favoriser l’immigration pour pallier ce déficit n’a pas encore été franchie, sans doute parce qu’elle ne résoudrait rien à cette angoisse existentielle : les économies baltes ont certes besoin de force de travail [11], mais les identités baltes ont besoin d’Estoniens, de Lettons et de Lituaniens. Les deux ethno-nations que sont l’Estonie et la Lettonie pourraient trouver ici une limite à leur modèle.

La priorité euro-atlantique et l’obsession sécuritaire

Élèves modèles de la transition post-socialiste, les trois pays se sont d’emblée positionnés du côté des anciennes démocraties populaires, cet « Occident kidnappé » [12] qui les démarquait définitivement de l’ensemble post-soviétique. Leur retour à l’Europe n’a pu que susciter l’admiration et l’étonnement, après quelque 45 ans d’incorporation à l’Union soviétique qu’ils se sont méthodiquement employés à faire oublier. Leur succès ne doit rien au hasard, résultant bien d’une volonté constante d’être définitivement reconnus comme des Européens à part entière [13].

Dès le début des années 1990, le rapprochement des structures euro-atlantiques a été une priorité de la politique étrangère des trois pays, parce que perçue comme condition sine qua non à la consolidation de leurs indépendances [14]. Si les coalitions gouvernementales se sont succédées à un rythme effréné, aucune n’a jamais remis en cause les deux mots d’ordre immuables, à savoir l’adhésion à la Communauté – puis à l’Union – européenne, ainsi que celle à l’OTAN – le retour à l’Europe étant perçu comme synonyme de retour à l’Occident. Cette quête pour une double adhésion aux structures euro-atlantiques a généré une sorte de feuille de route de la transition, le modèle des démocraties occidentales s’imposant vite comme principe normatif.

En 1997, la Commission européenne a désigné les pays aptes, selon elle, à entamer des négociations d’adhésion à l’UE : l’Estonie a été autorisée à lancer ces négociations dès 1998, tandis que la Lettonie et la Lituanie, d’abord jugées insuffisamment préparées, n’ont pu débuter le processus qu’un an plus tard. Ce retard, officiellement justifié par de moindres performances économiques attestant l’engagement des pays sur la voie de la transition, était surtout lié à deux conditions imposées par Bruxelles : la modification d’une législation très restrictive concernant la naturalisation en Lettonie, et l’engagement à fermer la centrale nucléaire d’Ignalina en Lituanie. La communication confuse de Bruxelles sur ces choix a contribué à accroître la concurrence entre les trois pays : satisfaite d’être jugée la meilleure élève, l’Estonie n’a pas manqué de souligner avec une pointe de condescendance qu’elle n’avait pas à payer les erreurs des deux autres. Ces dernières, qualifiant la décision bruxelloise de douche froide, l’ont surtout interprétée comme un reproche implicite concernant leur mode de transition économique, mâtiné de quelques mesures sociales que n’avait pas choisies Tallinn. Comme si Bruxelles voulait ainsi récompenser l’ultra-libéralisme estonien. Si cet épisode n’a pas eu d’implication majeure sur le processus (au final, les trois pays ont adhéré simultanément à l’Union, le 1er mai 2004), il n’a pas contribué à resserrer les liens mutuels entre trois pays plus souvent concurrents que solidaires [15]. Depuis leur adhésion, les États baltes se distinguent par leur europhilie et leur volonté de s’inscrire dans le premier cercle de convergences européennes : ils ont adhéré à l’euro, respectivement en 2011 (Estonie), 2014 (Lettonie) et 2015 (Lituanie), ainsi qu’à l’espace Schengen (décembre 2007). Ils respectent scrupuleusement les critères de Maastricht [16] et les sondages confirment leur satisfaction concernant leur appartenance à l’UE.

Les pays baltes ne se sont en outre jamais départis de leur appétence pour l’OTAN, et aucun discours n’a pu les convaincre que l’appartenance à l’Union européenne pourrait être une garantie de sécurité suffisante à leur pérennité. Perpétuellement angoissés par leur proximité géographique et historique avec ce grand voisin russe qu’ils n’ont jamais cessé de considérer comme une menace, ils ont constamment fait valoir que l’unique garantie pouvant les prémunir d’un potentiel nouvel effacement de la scène internationale était l’Alliance atlantique. Là encore, l’urgence a prévalu, justifiée par la nécessité de combler un vide sécuritaire dont aurait pu profiter la Russie. L’idée de neutralité, expérimentée durant les années 1930, a été d’emblée rejetée pour cette raison même. Dès le retrait, en 1993-1994, des troupes ex-soviétiques de leurs territoires, les trois pays n’ont eu de cesse de courtiser Washington afin d’être admis au sein de l’Alliance. Ce fut chose faite en mars 2004, soit quelques semaines avant leur adhésion à l’Union européenne, le 1er mai 2004.

Mais cela n’a pas suffi à calmer leurs angoisses, surtout depuis la guerre russo-géorgienne de l’été 2008, puis l’annexion de la Crimée en mars 2014 et le déclenchement de la guerre du Donbass. Même si les conditions sont incomparables, ils n’ont pas manqué de poser la question fatale : serons-nous les prochains ? Leur insistance a été payée de retour puisque, depuis 2017, les pays de l’Alliance déploient sur une base rotationnelle des contingents de 300 hommes armés dans chacun des trois pays, dans le cadre de l’enhanced Forward Presence (eFP). Cette politique de dissuasion consentie par l’OTAN est mal perçue par la Russie qui, elle, se sent agressée par l’élargissement de l’Alliance. Elle ne répond en outre qu’à une partie de la menace perçue, qui se décline également sous les angles de la cybersécurité, de la manipulation de l’information et des populations russophones, ainsi que des interdépendances économiques et énergétiques. La Présidente estonienne, Kersti Kaljulaid, aime d’ailleurs à préciser que ce que menace avant tout la Russie, ce sont les valeurs européennes. Ce fort atlantisme balte limite en outre l’adhésion des pays aux projets de renforcement de la défense européenne, plutôt perçus de Tallinn à Vilnius comme pouvant concurrencer l’OTAN et inciter les États-Unis à se retirer du continent européen.

*

L’aboutissement historique et mémoriel atteint en 2019 par la commémoration de la Voie balte de 1989, commémorant elle-même le Pacte germano-soviétique de 1939, est une véritable invitation au bilan pour les pays baltes : parcourus par cette interrogation existentielle, ils trouvent là l’occasion de se réjouir sans doute du succès de parcours qui leur ont permis de consolider leurs indépendances. Les politiques menées dans ces pays les ont bien réancrés sur les scènes européenne et internationale, grâce à trente années d’efforts acharnés et à une loyauté constante vis-à-vis de Bruxelles comme de Washington, c’est-à-dire vis-à-vis de normes et de valeurs qu’ils ont tous trois décidé de faire leurs. Rien n’était pourtant gagné pour des pays si petits en taille et population, et à l’existence étatique si brève pour deux d’entre eux.

Mais c’est également en 2019 que la scène politique estonienne a procédé à un virage inattendu, permettant à un parti d’extrême-droite, EKRE, d’entrer au gouvernement en avril 2019. Résultat des alliances politiques tout autant que du vote des électeurs [17], ce tournant a indéniablement contribué à modifier l’image de bon élève européen de l’Estonie. Avant de conclure à un choix véritablement eurosceptique et nationaliste, peut-être convient-il de rapprocher cette situation inédite de la montée en puissance, depuis 2016, de partis politiques moins libéraux économiquement dans les deux pays voisins. Si chaque cas est spécifique, tous semblent révéler une attente d’inflexion sociale. Les « success stories » baltes ont laissé du monde sur le bord du chemin et les laissés pour compte de ces transitions menées tambour battant, étrangement silencieux jusque-là, commencent peut-être à vouloir faire entendre leur voix. Les statistiques attestent notamment le creusement inexorable des inégalités régionales dans ces pays. Mais elles montrent aussi que les États baltes demeurent parmi les plus europhiles d’Europe. Reste donc à comprendre la nature exacte du tournant que les Baltes semblent avoir commencé à opérer. Le cas estonien, extrême, peut même être lu comme une forme de normalisation dans une Europe traversée par les populismes [18], ce qui, finalement, permet aussi de conclure à la consolidation de la trajectoire balte : l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie sont des États européens comme les autres, en proie aux mêmes doutes et interrogations.

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Mots-clés : Estonie Lettonie Lituanie Russie GéopolitiqueHistoire1989Union soviétique (URSS)BaltesEurope géographique2019

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Une attaque contre l’Iran serait une attaque contre la Russie Par Pepe Escobar

Une attaque contre l’Iran 
serait une attaque contre la Russie 
Par Pepe Escobar

samedi 10 août 2019, par Comité Valmy

Une attaque contre l’Iran
serait une attaque contre la Russie

Moscou propose une vision diamétralement opposée aux sanctions, menaces et guerres économiques occidentales, qui la rapproche de Téhéran.

La Russie enchaîne méticuleusement des coups sur l’échiquier eurasien qui doivent être observés conjointement, car Moscou propose au Sud global une approche diamétralement opposée aux sanctions, aux menaces et à la guerre économique occidentales. En voici trois exemples récents.

Il y a dix jours, par le biais d’un document officiellement approuvé par les Nations unies, le ministère russe des Affaires étrangères a proposé un nouveau concept de sécurité collective pour le golfe Persique.

Moscou souligne que « le travail pratique sur le lancement du processus de création d’un système de sécurité dans le Golfe persique » devrait commencer par « des consultations bilatérales et multilatérales entre les parties intéressées, y compris les pays de la région et d’ailleurs », avec en outre des organisations comme le Conseil de sécurité des Nations Unies, la Ligue arabe, l’Organisation pour la coopération islamique et le Conseil de coopération du Golfe.

La prochaine étape devrait être une conférence internationale sur la sécurité et la coopération dans le golfe Persique, suivie de la création d’une organisation spécialisée – ce qui ne ressemblera certainement pas à l’incompétente Ligue arabe.

L’initiative russe doit être interprétée comme une sorte de pendant et surtout de complément de l’Organisation de coopération de Shanghai, qui s’épanouit enfin en tant qu’organe sécuritaire, économique et politique. La conclusion inévitable est que les principaux membres de l’ Organisation de coopération de Shanghai – la Russie, la Chine, l’Inde, le Pakistan et, dans un avenir proche, l’Iran et la Turquie – auront une influence majeure sur la stabilité régionale.

Cela ne va pas amuser le Pentagone.

Exercices conjoints à gogo

Lorsque le commandant de la marine iranienne, Hossein Khanzadi, s’est récemment rendu à Saint-Pétersbourg pour y célébrer la Journée de la marine russe, l’état-major général des forces armées iraniennes et le ministère russe de la Défense ont signé un protocole d’accord sans précédent.

Khanzadi a tenu à souligner que le mémorandum « peut être considéré comme un tournant dans les relations entre Téhéran et Moscou au long de la trajectoire de la défense ».

Il en résulte directement que Moscou et Téhéran, avant mars 2020, organiseront un exercice naval conjoint dans – rien de moins – le détroit d’Ormuz. Comme Khanzadi l’a dit à l’agence de presse IRNA : « L’exercice peut avoir lieu dans la partie nord de l’océan Indien (vers le golfe d’Oman), le détroit d’Ormuz et aussi le golfe Persique. »

La marine américaine, qui prévoit une « coalition internationale » pour assurer la « liberté de navigation » dans le détroit d’Ormuz – ce que l’Iran a toujours garanti historiquement – ne va pas être amusée. La Grande-Bretagne non plus, qui fait pression en faveur d’une coalition dirigée par l’Europe alors même que le Brexit se profile à l’horizon.

Khanzadi a également noté que Téhéran et Moscou sont profondément impliqués dans le renforcement de leur coopération en matière de défense dans la mer Caspienne. Des exercices conjoints ont déjà eu lieu dans la mer Caspienne dans le passé, mais jamais dans le golfe Persique.

Tous ensemble à l’exercice

Le District militaire oriental* de la Russie prendra part à l’exercice antiterroriste de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) en Thaïlande et en Chine, au début du mois prochain. Selon le District militaire oriental, l’entraînement s’inscrit dans le cadre des « préparatifs d’une phase pratique d’exercice antiterroriste de l’ASEAN en Chine ». Cela signifie, entre autres, que les troupes russes utiliseront du matériel militaire chinois.

Les exercices comprennent des groupes tactiques interarmées qui tenteront de libérer des otages de l’intérieur de bâtiments officiels, de la recherche et de l’élimination d’explosifs, ainsi que des activités intérieures et extérieures de reconnaissance d’armes chimiques, biologiques et de radiations.

Cela doit être interprété comme une interaction directe entre les pratiques de l’Organisation de coopération de Shanghai et celles de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), en complément de l’intensification des échanges commerciaux entre l’Union économique eurasiatique et l’ASEAN.

Ces trois développements illustrent la façon dont la Russie est impliquée dans un large spectre allant de la mer Caspienne et du golfe Persique jusqu’à l’Asie du Sud-Est.

Mais l’élément clé reste l’alliance russo-iranienne, qui doit être interprétée comme un noyau du projet d’intégration massive de l’Eurasie au XXIe siècle.

Ce que le secrétaire du Conseil national de sécurité russe, Nikolai Patrushev, a déclaré lors de la récente réunion trilatérale historique avec John Bolton, conseiller de la Maison-Blanche pour la sécurité nationale, et Meir Ben-Shabbat, conseiller du Conseil national de sécurité israélien à Jérusalem, devrait être clair :

« L’Iran a toujours été et demeure notre allié et partenaire, avec lequel nous développons constamment des relations tant sur une base bilatérale qu’au sein de structures multilatérales. »

Il s’agit de mettre un terme aux spéculations sans fondement selon lesquelles Moscou « trahit » Téhéran sur de multiples fronts, depuis la guerre économique générale déclenchée par l’administration Donald Trump jusqu’à la résolution de la tragédie syrienne.

Rendez-vous à Noursoultan

Et cela nous amène à la poursuite du processus d’Astana sur la Syrie. Moscou, Téhéran et Ankara tiendront une nouvelle réunion trilatérale à Noursoultan, la capitale kazakhe, peut-être à la date extrêmement significative du 11 septembre, selon des sources diplomatiques.

Ce qui est vraiment important dans cette nouvelle phase du processus d’Astana, cependant, c’est la création du Comité constitutionnel syrien. Cela avait déjà été convenu en janvier 2018 à Sotchi : une commission – comprenant des représentants du gouvernement, de l’opposition et de la société civile – capable d’élaborer la nouvelle constitution syrienne, chaque groupe détenant un tiers des sièges.

La seule solution viable possible à la tragédie qu’est la sale guerre par procuration contre la Syrie sera trouvée par la Russie, l’Iran et la Turquie. Cela inclut l’alliance russo-iranienne. Et elle inclut et élargit la vision russe de la sécurité dans le golfe Persique, tout en faisant allusion à une OCS élargie en Asie du Sud-Ouest, agissant en tant que mécanisme pan-asiatique de rétablissement de la paix et sérieux contre-pouvoir à l’OTAN.

Pepe Escobar 
8 août 2019

Traduction Entelekheia Photo : Vedettes rapides du Corps des gardiens de la révolution islamique/PressTV

*Note de la traduction : La Russie est subdivisée en 5 districts ou régions militaires. Le siège du District oriental, qui couvre 12 sujets de la fédération de Russie (les « sujets » sont des entités : républiques, territoires, régions, villes d’importance fédérale, régions autonomes et districts autonomes) est situé à Khabarovsk, à 30 kilomètres de la frontière chinoise.

Source : 
Attack on Iran would be an attack on Russia

http://www.comite-valmy.org/spip.php?article11478

Brésil: la cour suprême annule un décret de Bolsonaro sur les terres indigènes

Brésil: la cour suprême annule un décret de Bolsonaro sur les terres indigènes

Brésil: la cour suprême annule un décret de Bolsonaro sur les terres indigènes

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  AFP – 02/08/2019 – 11:07


La cour suprême du Brésil a bloqué jeudi un décret du président Jair Bolsonaro qui transférait au ministère de l’Agriculture, défenseur des intérêts de l’industrie agroalimentaire, des compétences foncières jusqu’alors dévolues à une fondation protectrice des indigènes.

Les dix juges du Tribunal fédéral suprême (STF) ont soutenu cette décision, considérant que les parlementaires brésiliens avaient déjà rejeté ce décret.

« Pour ce qui fait loi, le dernier mot revient au Congrès », a déclaré le juge Luis Roberto Barroso, qui avait déjà ordonné en juin la suspension provisoire du décret portant sur un transfert des compétences dans la délimitation des terres indigènes.

Le président d’extrême droite Jair Bolsonaro s’est plusieurs fois exprimé en faveur d’un nouveau découpage des terres indigènes plus favorable à l’agrobusiness.

Cette décision du STF survient un semaine après la mort d’un leader indigène dans le nord-est du pays. Les membres de la tribu waiapi dénoncent un assassinat, qui n’a pas encore été confirmé par l’enquête judiciaire.

Cette affaire connaît un écho international. Parmi les nombreuses réactions, la haut-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU Michelle Bachelet s’est élevée lundi contre « la politique proposée par le gouvernement brésilien ».

En ouvrant « davantage de zones de l’Amazonie à l’exploitation minière », cela risque « de conduire à des incidents violents, des intimidations et des meurtres comme celui dont a été victime le peuple waiapi la semaine dernière », a-t-elle poursuivi.

Les indigènes et les organisations de défense des droits humains se plaignent d’une multiplication des conflits dûs à des envahissements de leurs terres ces derniers mois.BrésilAgricultureJugeAutochtonesEnvironnementTribunalDroitshumainsRéagir

https://pro.orange.fr/actualites/bresil-la-cour-supreme-annule-un-decret-de-bolsonaro-sur-les-terres-indigenes-CNT000001hCRn5.html


Quand le Royaume-Uni craint un véritable monitoring de la Crimée par Karine Bechet-Golovko

Quand le Royaume-Uni craint 
un véritable monitoring de la Crimée 
par Karine Bechet-Golovko

vendredi 5 juillet 2019, par Comité Valmy

Quand le Royaume-Uni craint 
un véritable monitoring de la Crimée

A l’ONU, le Royaume-Uni demande de laisser passer une mission d’observation internationale en Crimée, créant par là même un problème là où il n’y en a pas. Au-delà des petites sorties de communication politique, c’est l’institution même de l’observation internationale qui retient notre intérêt. Ainsi, certains pays autodéclarés hautement démocratiques se sont reconnus le droit de juger du niveau démocratique d’autres pays et de décerner des « certificats » de bonne conduite. De la bonne conduite à l’allégeance, il n’y a qu’un pas. Celui là-même qui sépare l’observation internationale de la tutelle.

Lors de la réunion du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, le Royaume-Uni a exigé à la fois la garantie des droits LGBT (ce qui est devenu une « garantie » démocratique dans la conception actuelle de la « démocratie ») et l’accès d’une mission d’observation en Crimée, la péninsule ayant été, comme chacun le sait, « annexée » (dans le vocable occidental) suite au référendum, lors duquel la population s’est massivement prononcée pour le rattachement à la Russie. L’on peut ainsi lire sur le site officiel de la mission britannique :


« We call on Russia to uphold the human rights of all its people, including LGBT people in Chechnya. We call on Russia to grant international human rights monitors access to illegally annexed Crimea and release all Ukrainian political prisoners. »

La région ayant été « annexée », la mission sacrée du Royaume-Uni est bien de libérer les populations du joug de la Russie, voire directement de Poutine. Amen. Ils exigent donc l’accès, qui doit par conséquent être particulièrement difficile à obtenir, un peu comme en Corée du Nord. Sinon, à quoi bon exiger, il suffirait d’y aller … Mais dans ce cas, où en serait-on de la communication, des faux problèmes créés pour pouvoir ensuite glorieusement les surmonter et les régler ? Ce serait trop simple …

C’est justement la position du porte-parole de l’Ambassade russe au Royaume-Uni, quelque peu surpris de la demande. Non pas parce qu’en principe la Russie y soit opposée, mais parce que la Crimée, comme n’importe quelle région de Russie, est ouverte et au tourisme et aux délégations officielles.

Peut-être que le Royaume-Uni a simplement peur de ne rien y trouver …

Au-delà de ces jeux de politique situative, un aspect flagrant de notre monde global est ici illustré : la mondialisation n’entraîne absolument pas l’égalité des acteurs, à l’inverse des rapports interétatiques dans un monde multipolaire d’Etats souverains. Certains pays, les occidentaux, sont les acteurs principaux d’un monde qu’ils ont créé à leur dimension et selon leurs intérêts. Leurs satellites sont acceptés, quelle que soient les atteites aux droits de l’homme, car ils ont fait allégeance et sont hors de la zone « d’examen critique ». Les pays non-alignés, mais qui jouent dans le jeu, comme la Russie, sont en revanche l’objet de toutes les attentions, car il faut les faire plier. Et comme ils ne sont pas alignés, ils ne peuvent par définition être « démocratiques » dans le sens contemporain de ce concept dévoyé. Et ils ne pourront jamais l’être (dans ce sens), car soit ils ne seront plus, soit ils auront plié et seront, dans le meilleur des cas, des satellites, soit ils resteront non-alignés s’ils arrivent à protéger leur souveraineté.

Si cet agencement du monde craque, pour l’instant il n’est pas prêt de s’écrouler, l’intégration économique et la tentation idéologique des pays non-alignés garantissent aujourd’hui sa survie.

Karine Bechet-Golovko 
jeudi 4 juillet 2019

Russie politics

http://www.comite-valmy.org/spip.php?article11380

La Chine obtient un nouveau poste à l’Onu

La Chine obtient un nouveau poste à l’Onu

RÉSEAU VOLTAIRE | 26 JUIN 2019 DEUTSCHITALIANOESPAÑOLTÜRKÇE

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Qu Dongyu (photo) a été élu directeur général de l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO). Cet ancien vice-président de l’Académie chinois des Sciences agricoles puis vice-ministre de l’Agriculture et des Affaires rurales renforce les positions de la République populaire de Chine au sein des Nations unies.

Progressivement la Chine prend ses responsabilités au sein des Nations Unies dont elle avait été exclue jusqu’en 1971.

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Actuellement : 
 Liu Zhenmin dirige le département des Affaires économiques et sociales de l’Onu ; 
 Fang Liu est secrétaire général de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) ; 
 Li Yong est directeur général de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI) ; 
 Houlin Zhao est secrétaire général de l’Union internationale des télécommunications (UIT).

https://www.voltairenet.org/article206856.html

Tensions maximales entre les Etats-Unis et l’Iran

Tensions maximales entre les Etats-Unis et l’Iran

Tensions maximales entre les Etats-Unis et l'Iran
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Tasnim News Agency/Handout via REUTERS

Jusqu’où iront les tensions entre les Etats-Unis et l’Iran ?

Sur ces images, une épaisse colonne de fumée noire s’élève d’un des deux navires, un norvégien et un japonais, tous les deux cibles d’une attaque en mer d’Oman.

Cet incident survient près d’un mois après que quatre navires ont été attaqués au large des Emirats arabes unis, acte pour lequel Téhéran été montré du doigt par Washington.

Sans détour, les Etats-Unis ont de nouveau accusé l’Iran d’être « responsable » des attaques de jeudi.

Mike Pompeo, Secrétaire d’Etat américain :

« Le gouvernement des Etats-Unis estime que la République islamique d’Iran est responsable des attaques en mer d’Oman.

« C’est une estimation faire sur le base de renseignements, du type d’armes utilisé, du niveau d’expertise nécessaire à l’exécution d’une telle opération, similaire à d’autres attaques récentes menées par l’Iran sur des na vires. »

« Aucun groupe dans cette zone n’a les ressources ni le niveau de maîtrise nécessaires pour mener une attaque aussi sophistiquée. »

Embedded video

Donald J. Trump

@realDonaldTrump

« It is the assessment of the U.S. government that Iran is responsible for today’s attacks in the Gulf of Oman…. »@StateDept @SecPompeo

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« Menace de conflit »

Pour les Etats-Unis, ces actes « représentent une menace claire pour la paix et la sécurité internationales, une attaque flagrante contre la liberté de navigation ».

La République islamique a balayé ces accusations, tout en menaçant de s’affranchir de certaines restrictions à son programme nucléaire.

Rien ne semble faire baisser la température donc, pas même la tentative de médiation entre les deux pays par le premier ministre japonais Shinzo Abe, qui était à Téhéran jeudi.

Le président américain Donald Trump l’a remercié dans un tweet mais a prévenu que les deux parties étaient encore très loin d’un accord.

Donald J. Trump

@realDonaldTrump

While I very much appreciate P.M. Abe going to Iran to meet with Ayatollah Ali Khamenei, I personally feel that it is too soon to even think about making a deal. They are not ready, and neither are we!

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Le chef de l’Organisation des Nations Unies Antonio Guterres a mis en garde devant le risque de conflit dans le Golfe.

Contexte brûlant

Une montée des tensions qui survient dans un contexte déjà brûlant entre les deux pays, après la décision de Donald Trump de se retirer de l’accord sur le nucléaire iranien il y a un an.

Le président américain avait affirmé que l’Iran dérogeait à ses engagements de limiter son programme nucléaire.

Depuis, Washington, n’a cessé de durcir les sanctions économiques et diplomatiques contre l’Iran.

https://fr.euronews.com/2019/06/14/tensions-maximales-entre-les-etats-unis-et-l-iran

Civilisation-voyou

Civilisation-voyou

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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1962

Civilisation-voyou

2 juin 2019 – Bien que la connaissant depuis peu mais l’ayant aussitôt adoptée, je suis décidément un amateur éclairé et très goûteux du travail de Caitline Johnstone, de son entrain, de son enthousiasme, de la façon qu’elle a de nous entraîner et de faire de nos velléités des actes décisifs. Elle est sans guère de doute, dans le temps actuel où les plumes abondent et où les meilleures se révèlent vite à votre regard, une des meilleures chroniqueuses de cette incroyable descente dans la cruauté sanguinaire, la fureur morbide, la brutalité d’une stupidité sans fin, le totalitarisme de l’aveuglement du “salopard” sartrien à qui l’on donnerait en sus une dimension néo-platonicienne et une dimension nietzschéenne, je veux dire pour faire le compte ronbd, c’est-à-dire pour parvenir à identifier ce salopard-postmoderne qu’est le Système dans le traitement qu’il inflige à Assange.

Qu’est-ce qui nous inspire le plus ? La fougue et la vigueur de Johnstone ou l’ignominie du salopard-postmoderne qui tourmente Assange ? Les deux sont complémentaires et l’on s’aidera bien entendu de l’une pour mieux afficher le sentiment évident et accablant pour le destin de l’autre. Johnstone se bat pour Assange dans la séquence actuelle, avec une ardeur rarement égalée. Elle met en évidence dans un de ses plus récents textes une interview du plus grand intérêt (sur Democracy Now !), qui donne une bonne mesure de l’extrême illégalité, de la cruauté, du cynisme du traitement qui est appliqué à Assange, – essentiellement par trois pays, le Royaume-Unis, la Suède et les États-Unis.

La personne interviewée est le Suisse Nils Melzer, Rapporteur spécial des Nations Unies sur les traitements cruels, inhumains ou dégradants notamment pour les faits de torture et de mauvais traitements des prisonniers, cela depuis le 1er novembre 2016. Melzer a finalement accepté d’intervenir dans le cas Assange après des hésitations qu’il ne cache nullement, en décembre 2018. Dans son interview, il parle longuement du cas Assange, qu’il a été visiter dans sa prison britannique au début du mois de mai, accompagné de deux médecins, et qu’il a trouvé dans un état de santé extrêmement alarmant.

(Craig Murray, ancien ambassadeur du Royaume-Uni et conseiller d’Assange, nous précise à propos de cet homme : « Le professeur Melzer est le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture. Le professeur Melzer est suisse. Il est un avocat extrêmement distingué et professeur de droit international à l’Université de Glasgow ainsi que professeur de droit international humanitaire à l’Académie de Genève. Il a été délégué de la Croix-Rouge pendant 12 ans. Il n’y a aucun doute sur l’expertise du professeur Melzer ou sur son indépendance en la matière. Lorsque le professeur Melzer dit que “les tribunaux britanniques n’ont pas fait preuve de l’objectivité et de l’impartialité requises par la loi”, les gens devraient se lever et écouter.»)

Johnstone signale un passage de l’interview de Melzer, qu’elle juge particulièrement intéressant, – et je partage sans aucun doute son avis au moins pour trois raisons :

• ce passage montre combien l’information sur ces cas sensibles est mauvaise, particulièrement et précisément chez des hauts fonctionnaires aux plus hautes fonctions, y compris celles qui sont destinées à prendre en charge ces cas. (Mais cette dernière remarque sans étonnement tant les hauts fonctionnaires jugent eux-mêmes et assez naturellement être très bien informés, notamment par leurs propres autorités, et ils n’ont aucunement l’idée de mettre en cause la validité, l’honnêteté, la rigueur de leurs sources. J’ai la conviction que c’est certainement dans cette catégorie que l’on rencontre les gens les plus mal informés.)  ;

• ce passage montre comment l’on peut arriver à combler cet état de mésinformation ou de désinformation où l’on se trouve, sans aucun doute par des voies que le Système réprouve mais qu’il ne parvient pas à empêcher tant elles sont nombreuses et rigoureuses. (Il serait intéressant de savoir comment Melzer a procédé pour se former son opinion finale sur le cas Assange, comme il est passé d’une posture méfiante vis-à-vis d’Assange, acceptant la version officielle, à son inverse.) ;

• ce passage montre combien la disposition de l’information pour entretenir son jugement dans une direction honorable et conforme à la vérité-de-situation est une bataille de tout les instants, au sein du système de la communication, sans qu’aucune piste, aucune possibilité ne soit complètement fermée, et à la condition que le doute vis-à-vis de l’information officielle soit entretenu comme une vertu première : Je doute, donc je suis, et “toute information officielle doit être considérée comme fausse tant qu’elle n’a pas été vérifiée comme juste par des moyens hors-Système”.

Johnstone cite donc ceci, extrait des déclarations de Melzer :

« Je pense que nous devons prendre du recul et examiner toutes ces procédures, la manière dont elles ont été menées, et parvenir à nos propres conclusions quant à leur équité. Nous devons aussi prendre du recul et examiner avec attention toute cette histoire de violeur présumé, de narcissique, d’égoïste, d’ingrat, de hacker, [quelques-unes des accusations et appréciations portées sur Assange], nous devons écarter les apparences et voir ce qu’il y a derrière. Lorsque j’ai été approché pour la première fois par son équipe de défense pour demander que j’excipe de mon mandat [pour m’occuper du cas Assange], en décembre de l’année dernière, j’étais réticent parce que, moi aussi, j’étais influencé par ce préjugé que je m’était formé à partir des récits publics, vous savez, ceux qui sont diffusés dans les médias grands publics [la presseSystème] depuis des années. Et ce n’est que lorsque j’ai eu écarté ces apparences que j’ai pu voir à quel point le fondement pour appuyer tout cela était faible, combien il y avait de fabrication et de manipulation dans ce cas. J’encourage donc tout le monde à regarder derrière les apparences dans cette affaire. »

Est-ce un cas important ? Je veux dire par là qu’on doit se demander, avecx la réponse évidente dès que la questioin est posée, si une évolution comme celle de Melzer et les conclusions qu’il en tire (règle générale : “Faites comme moi, ne prenez plus rien pour du comptant”) est exemplaire et nous autorise à tirer des conclusions plus générales sur les divers canaux d’information. Au départ de cette séquence, il y a un rapport, naturellement explosif, de Melzer sur les conditions de détention d’Assange, puis des réactions en cascade pour tenter de boucher la voie d’eau d’officiels, surtout UK (voir chez Johnstone), l’affaire ayant pris une tournure publique extrêmement délicate et impliquant la presseSystème elle-même. On distingue aisément dans les divers détails disponibles, les réactions des uns et des autres, une vulnérabilité de plus en plus grande du Système.

Cela me renvoie à un extrait d’un article très récent d’Orlov, qui parle des américanistes mais c’est comme s’il parlait de tous les bandits de nos contrés : « Comme les temps ont changé ! Les politiciens et les fonctionnaires américains ont abandonné toutes les tentatives de maintien du décorum et ne dissimulent plus leurs manières rapace et accrocheuses. Au lieu de menaces voilées, ils déploient maintenant de gros mensonges et de fausses menaces. Se concentrant sur la fabrication et la diffusion de faux, ils ont tenté de les utiliser pour forcer l’obéissance. Il y a les fausses menaces, – russes, chinoises, iraniennes, nord-coréennes, cubaines, –  qui sont utilisées pour appeler à la discipline au sein de l’OTAN et au respect des sanctions unilatérales américaines. »

Je crois que c’est exactement ce que veut exprimer Orlov tel que je l’entends, disons avec mon interprétation : tous ces gens n’ont plus aucun frein, livrés à leurs vices, à leur sottise insondable, à leur cruauté que suscite cette sottise, sans souci d’être vus pour ce qu’ils sont, agissant en roue libre, – c’est-à-dire en sottise libre et en cruauté libre. Ainsi s’observe à visage découvert le comportement des pays qui s’occupent du cas Assange qui, tous, se trouvent réunis dans une attitude de profonde cruauté, d’inhumanité complète, en même temps que d’aveugle stupidité. Que leur apporte donc le fait ignoble et sans aucun doute écœurant pour la majorité des gens informés de tourmenter Assange comme ils le font ? Ils n’ont plus rien à apprendre de lui, et cet exemple de martyre imposé à un homme, s’il pouvait à l’origine faire peur et décourager certains qui étaient du parti d’Assange, aujourd’hui donne à tous une telle nausée que ceux-là qui en ont la vocation ne songent plus qu’à une chose : prendre le relais d’Assange pour taper sur le Système. Car il s’agit du Système, nous y sommes car nous le savons bien.

C’est lui, le Système, qui impose leur conduite ignoble et indigne à ses pauvres serviteurs, aussi bêtes, aussi aveugles qu’un sapiens sapiens dégénéré peut arriver à être, réfugiés dans une pathologie de la psychologie en phase ultime de dégénérescence et dans la déshérence d’une âme inféconde. Les robots, de Bolton à Pompeo, de la “justice” britannique aux palinodies des Suédois, à la trouille des Australiens qui renient la qualité de citoyen australien à Assange, à l’addition mécanique des chefs d’accusation contre Assange du DoJ américaniste, tous débitent leurs insanités et leurs mensonges, et leurs ricanements de cruauté. Avec eux la Contre-Civilisation dont a accouché le Système inaugure un comportement qui n’a pas de précédents dans l’exaltation des vices moraux et des perversions de la psychologie, comme on n’en vit jamais auparavant dans l’Histoire.

Ainsi, et une fois de plus, ce qui m’arrête avec toujours plus de force, moi, c’est le tort irréparable que le Système est en train de se faire à lui-même en tourmentant Assange comme il le fait. S’il y en a pour être fascinés par le Système, il y en a d’autres, dont moi-même, qui sont fascinés par sa sottise, et par son habileté extraordinaire à transformer sa surpuissance eu autodestruction.

Cinq pays sont complices et coquins ignobles dans cette affaires, liés par un sordide enchaînement de cruauté et de mensonges qu’ils ont eux-mêmes suscités à l’origine : l’Australie, l’Équateur, le Royaume-Uni, la Suède et les États-Unis. Vous remarquerez la présence massive des pays de l’“Anglosphère”, qui prétendent détenir la formule-magique de la civilisation et de futur du bonheur de l’humanité : leur puanteur dans ces actes est tout simplement insoutenable et lève quelques nausées révélatrices. Sur le site The Automatic Earth, Raul Ilargi Meijer écrit : « Ils pensent qu’ils vont s’en tirer avec le meurtre de Julian Assange. Sans être gênés par aucune loi. Cela signifie qu’il n’y a plus de système juridique international fonctionnel. Il ne reste que des États voyous. »

Barbares postmodernes, bien pires que les Barbares originels, car chargé d’hypocrisie, de bonnes conscience rachetées au rabais, puant de servilité puisque créature du Système absolument. Jamais dans l’Histoire le devoir de l’honnête homme fut aussi clairement tracé : détruire, absolument détruire cette chose ignoble qu’est le Système, et balayer avec tous ses serviteurs.

Civilisation des bas-fonds, puante et agonisante, civilisation-voyou… Evites de te regarder dans un miroir, droit dans les yeux, – ou bien alors non, fais-le donc ! Et qu’on en soit débarrassé une bonne fois….

https://www.dedefensa.org/article/civilisation-voyou

L’Onu enjoint à Londres de restituer l’archipel des Chagos, dont Diego Garcia

L’Onu enjoint à Londres de restituer l’archipel des Chagos, dont Diego Garcia

  

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Le 22 mai 2019, l’Assemblée générale des Nations unies a enjoint au Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord de quitter dans un délai de six mois l’archipel des Chagos qu’il occupe illégalement et de le restituer à Maurice.

L’Assemblée générale avait saisi la Cour internationale de Justice, le 22 juin 2017, du litige opposant Maurice au Royaume-Uni. Celle-ci avait statué que l’indépendance de Maurice avait été truquée par le Royaume-Uni qui avait illégalement démembré son territoire.

L’Assemblée générale enjoint le Royaume-Uni de veiller à réinstaller les Chagossiens qui avaient été contraints de quitter leur territoire.

À la surprise générale, la résolution a été adoptée par 116 voix pour, 6 contre (Australie, États-Unis, Hongrie, Israël, Maldives, Royaume-Uni) et 56 abstentions (dont l’Allemagne et la France).

Cette question est particulièrement sensible : si le Royaume-Uni doit décoloniser l’archipel des Chagos, le bail qu’il a accordé aux États-Unis jusqu’en 2036 pour installer une gigantesque base militaire sur l’île de Diego Garcia est nul et non avenu. Le Pentagone a consacré 3 milliards de dollars à la construction de cette base, « Camp Justice », qui abrite, entre autres, une prison secrète de la CIA. La base, soumise à de très strictes mesures de sécurité, héberge un millier de militaires et environ 2 500 contractants. Elle est entretenue par des Philippins, payés 450 dollars par mois.

Dans, Island of Shame : The Secret History of the U.S. Military Base on Diego Garcia (L’île de la honte : l’histoire secrète de la base militaire US de Diego Garcia — Princeton University Press, 2011), David Vine a montré que le Royaume-Uni a en réalité cédé aux pressions des USA. Ceux-ci avaient choisi, en 1958 dans leur Strategic Island Concept (Concept d’île stratégique), un certain nombre d’îles pour contrôler les océans et endiguer l’URSS (containement). L’état-major US ordonna l’expulsion par la force des populations comme à Pearl Harbor (1887), Guam (1889), Panama (1831), Attu (1942), Vieques (1942), Culebra (1948), Okinawa (1948), Thule (1953), et Marshall (1960). Lorsque Londres accepta le bail de Diego Garcia, le Premier ministre britannique s’inquiéta des conséquences à long terme de ce crime et d’un possible retour de bâton devant l’Onu.

https://www.voltairenet.org/article206568.html

Patricia Lalonde : « Yémen : Un accord est possible »

Patricia Lalonde : « Yémen : Un accord est possible »

Le Billet du Lundi du 06/05/2019, par Patricia Lalonde*

Le Congrès américain a voté une résolution le 25 avril demandant l’arrêt du soutien des Etats-Unis à la guerre du Yémen. Le président Trump y a immédiatement mis son veto.

Le candidat favori démocrate Joe Biden vient à son tour de demander l’arrêt du soutien à cette guerre. Ce sont les derniers développements d’un conflit qui a provoqué la plus grave crise humanitaire de ces vingt dernières années.

Récemment la République du Yémen avait salué la décision du Conseil de l’Union Européenne, affirmant que la solution politique était la seule option possible pour mettre fin au conflit qui déchire le pays. C’est dans cette optique qu’une délégation du Parlement européen doit se rendre à Sanaa, si les deux parties l’acceptent.

Il aura fallu trois années d’une guerre qui a provoqué cette grave crise humanitaire pour obtenir une prise de position de l’Union Européenne.

Trois années où de nombreuses voix se sont élevées pour demander l’arrêt des ventes d’armes à l’Arabie Saoudite et aux Emirats Arabes Unis.

Trois années au cours desquelles chaque initiative de parlementaires pour mettre autour d’une table de négociation les différents protagonistes du conflit aura été étouffée.

Trois années où la seule voix qui a pu se faire entendre a été celle de la « Coalition » menée par l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis.

Trois années pendant lesquelles on nous a vendu un conflit entre « l’occupant Saoudien » et les « rebelles Houthis ».

Il s’agit en réalité d’un conflit entre Yéménites opposant le parti de l’ex-président Ali Abdallah Saleh, allié aux Houthis, contre le gouvernement de Mansour Hadi, soutenu par l’Arabie Saoudite et réfugié à Riyad. Tous sont donc Yéménites et la résolution du conflit devrait en premier lieu se faire entre Yéménites… Vouloir réduire cette guerre en affrontement entre Sunnites et Zaidistes-Chiites reste réducteur et dangereux.

Les Nations-Unies ont réuni à Stockholm en décembre dernier les principaux protagonistes du conflit, le gouvernement légitime du Yémen actuellement retranché à Aden et le gouvernement de facto des Houthis et du General People’s Congress, le parti de l’ancien président Ali Abdallah Saleh, représenté par son ministre des Affaires étrangères, Hisham Sharaf Abdullah. Les deux parties ont réussi à se mettre d’accord sur l’application d’une trêve dans les combats, suscitant un immense espoir.

Les négociations se feraient en 3 phases : la première concernant les ports d’Hodeida, de Salif et de Ras Issa, la deuxième concernerait le futur de Taez, l’une des régions les plus touchées par le conflit, et la troisième concernerait l’échange de prisonniers.

Faisant fi des nombreuses pressions qui s’exerçaient contre eux, des parlementaires européens représentant la plupart des groupes politiques ont pris l’initiative d’inviter les négociateurs du gouvernement de Sanaa, Mohammed Abdul Salam et Abdul Malik Al Ijri pour faire un état des lieux des négociations et de l’application des décisions sur le terrain.

Concernant la première phase de ces négociations, ils se sont plaints que la Coalition refusait de se conformer à l’accord  : il avait en effet été décidé que les forces du gouvernement de facto se retirent à 5 km du port d’Hodeida tandis que celles de la Coalition prendraient le contrôle du huitième kilomètre à partir des bords de la Mer Rouge. Cette étape constituait une priorité qui avait été actée par les Nations unies. La Coalition s’arc-boutait sur la revendication du contrôle du port d’Hodeida.

Les deux parties se sont toutefois mises d’accord pour que l’aide humanitaire puisse passer par les ports de Hodeida, Salif et Ras Issa.

Même s’ils avouent avoir eux-mêmes leur part de responsabilité, ils se sont plaints que le cessez-le-feu ne soit pas respecté. Ils ont pris comme une vraie déclaration de guerre les bombardements de la Coalition, en violation totale des accords de Stockholm. Des pêcheurs en avaient été la cible : huit d’entre eux avaient été tués.

Les négociateurs ont rappelé que les Saoudiens s’étaient aussi attaqués aux bâtiments de la Croix-Rouge et de Médecins sans Frontières. Ils ne comprenaient pas le silence de la Communauté Internationale alors que l’Arabie Saoudite ne respectait pas les conventions internationales… Ils ont également condamné les privations d’eau et de gaz infligées à la population.

Concernant la deuxième phase des accords de Stockholm sur Taez, il avait été convenu qu’un comité de coordination conjoint soit établi afin d’ouvrir un corridor humanitaire et de permettre le passage des personnes et des biens commerciaux dans et autour de la ville.

Mais là encore, la Coalition aurait refusé de bouger estimant qu’il devait d’abord y avoir un accord sur Hodeida.

Concernant l’échange des prisonniers, troisième volet de ces négociations, ils ont expliqué qu’ils se heurtaient à un manque de confiance des deux côtés : la liste de la Coalition contiendrait 9000 noms dont 110 seraient des membres d’Al-Qaida, qui pour certains ont combattu aux côtés de Daesh en Syrie. Celle du gouvernement de Sanaa 7500 dont 750 seulement ont été reconnus par la Coalition . (La Croix Rouge et les Nations Unies détiendraient une copie de ces listes).

Le négociateur a enfin tenu à insister sur la présence de prisons tenues par les Emirats Arabes Unis où des actes de torture étaient infligés aux prisonniers.

UN envoy Martin Griffith, left, talks to Houthi representatives during a meeting in Sanaa, Yemen, on June 16, 2018. Yahra Arhab / EPA

Les négociateurs ont précisé pour conclure qu’une solution politique privilégiant le fédéralisme devait être retenue. Le Yémen devait avoir une Chambre des représentants qui tienne compte de la densité et de la géographie du pays. Ils ont précisé que des élections devraient pouvoir se tenir prochainement afin de remplacer les nombreux députés morts pendant le conflit.

Ils se sont par ailleurs plaints de ne pas avoir de reconnaissance officielle hormis celle des Nations Unies.

Ils martelaient que sans respect de l’accord sur Hodeida, aucun progrès ne pourra être fait.

Ils espéraient que la récente venue à Aden de Jeremy Hunt, secrétaire d’Etat des Affaires étrangères britannique, n’allait pas renforcer la position intransigeante de la Coalition sur Hodeida, prenant le risque d’enterrer les accords de Stockholm.

La réouverture de l’aéroport de Sanaa aux vols commerciaux serait par ailleurs un signe important pour aider les négociateurs de Sanaa.

Le Parlement européen doit entendre une autre musique que celle des puissants lobbys Saoudiens ou Emiratis afin de montrer qu’il est capable d’appuyer les efforts de l’Envoyé Spécial des Nations Unies, Martin Griffith, et d’apporter sa pierre à la résolution d’un conflit dont la crise humanitaire est sans précédent et pour laquelle beaucoup seront accusés de crimes de guerre.

*Patricia Lalonde, Vice-présidente de Geopragma

http://geopragma.fr/index.php/2019/05/06/p-lalonde-yemen-un-accord-est-possible/

Bernard Wicht: Fin des Unions d’États (UE, OTAN) et triomphe des acteurs non-étatiques

Bernard Wicht est privatdocent auprès de la Faculté́ des sciences sociales et politiques de l’Université́ de Lausanne où il enseigne la stratégie. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, notamment Citoyen-soldat 2.0 (2017) ; Europe Mad Max demain? Retour à la défense citoyenne (2013) ; Une nouvelle Guerre de Trente Ans: réflexion et hypothèse sur la crise actuelle (2012) ; L’OTAN attaque: la nouvelle donne stratégique(1999) ; L’idée de milice dans la pensée de Machiavel (1995). Ses réflexions sur la milice et le citoyen-soldat l’ont amené à des conclusions alarmantes au sujet de l’évolution policière des États couplée au désarmement progressif des citoyens.

Pourquoi le récit des années 1990 n’est plus adéquat

Il est frappant de constater combien la classe politique suisse dans sa grande majorité est encore prisonnière du discours des années 1990. Élaboré avec honnêteté et conviction dans le cadre des négociations sur l’Espace Économique Européen (EEE), ce discours insistait sur la nécessité économique pour la Suisse de ne pas s’isoler, de garder ouvert l’accès au Grand Marché européen et voyait dans la construction d’une Union Européenne renforcée un facteur de stabilité en Europe suite à l’effondrement du bloc soviétique. En 1992 (date du vote suisse sur l’EEE), un tel récit avait toute sa pertinence. Aujourd’hui en 2019, c’est-à-dire plus d’un quart de siècle plus tard, il est totalement dépassé. Pourtant, une grande partie de la classe politique suisse continue de le servir à chaque occasion aux citoyennes et citoyens du pays. C’est notamment le cas en ce moment dans le cadre du référendum contre la Directive Européenne sur les armes et sa mise en œuvre en droit suisse.

Or, comme on va essayer de le comprendre ci-après, de nos jours l’enjeu stratégique a complètement changé: il ne s’agit plus de ne pas s’isoler, mais bel et bien de se protéger. Essayons de comprendre comment et pourquoi un tel renversement est intervenu.

Les événements ne sont que poussière et ils ne prennent sens que lorsqu’on les replace dans les cycles et les rythmes de la longue durée (Braudel, Wallerstein). En conséquence, il faut se demander si l’on peut expliquer les pannes de l’UE — Brexit, démarche en solitaire de l’Allemagne et de la France avec le traité d’Aix-la-Chapelle, résistances italiennes, défiance de la Hongrie, de la Pologne et de la République tchèque — et celles de l’OTAN — dont l’un des membres, la Turquie, combat les alliés kurdes des États-Unis en Syrie tout en se rapprochant la Russie alors que, dans le même temps, l’Alliance organise des manœuvres militaires en vue de contrer une éventuelle invasion russe en direction de la Pologne et des Pays Baltes —, par un changement de cycle macro-historique qui verrait la remise en cause fondamentale de la pertinence du mode d’organisation stato-national.

Hypothèse iconoclaste sans aucun doute, mais qu’il importe d’examiner dans le contexte actuel si on veut tenter d’appréhender les enjeux stratégiques majeurs plutôt que de céder à la facilité consistant à répéter un discours «clef en main» datant de la fin du siècle passé.

En effet, dans son histoire du temps long, Fernand Braudel souligne que les institutions sont comme les êtres humains: elles naissent, vivent et meurent. Mais ajoute-t-il, leur cycle de vie est beaucoup plus long que les biographies humaines – le temps des institutions est beaucoup plus lent que celui des hommes. C’est pourquoi ce temps échappe généralement à l’observation et, compte tenu de sa «lenteur», nous avons tendance à penser que les institutions avec lesquelles nous vivons (État, Églises, armée) sont éternelles.

Aujourd’hui pourtant, ne sommes-nous pas confrontés à la mort progressive d’un système étatique qui a vu le jour grosso modo à la fin de la Guerre de Trente Ans (1648) et qui, avec certaines modifications, s’est maintenu bon an mal an jusqu’au début du XXIe siècle? L’ordre westphalien (du nom de la Paix de Westphalie qui a mis fin à la guerre précitée) était composé d’États souverains en compétition et en lutte les uns contre les autres, ceci conduisant Clausewitz à énoncer que la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. A partir de 1945, cet ordre inter-national devient peu à peu supra-national avec la création des grandes organisations onusiennes et, en Europe, avec la construction communautaire (CECA, puis CEE, puis CE et enfin UE). L’objectif explicite de la mise en place de cet étage au-dessusdes États, est le «plus jamais ça» en référence au drame en trois actes de la première moitié du XXe siècle – Verdun, Auschwitz, Hiroshima. La cohésion de cet ensemble est garantie par le leadership politique, militaire et monétaire (accords de Bretton Woods) des États-Unis.

Toutefois, à partir des années 1990, la globalisation du capitalisme fragilise gravement cette ambitieuse construction. Avec la libéralisation des flux financiers, elle dépouille progressivement les États de leurs compétences économiques. Au nom des dividendes des actionnaires, elle désindustrialise l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord (thatchérisme, reaganisme, néolibéralisme). Combinée à la révolution de l’information, elle annule la souveraineté des États permettant à des organisations non-étatiques, transnationales, beaucoup plus fluides de se développer.

Là aussi, l’explication braudélienne continue d’être éclairante en distinguant, voire en opposant capitalisme et économie de marché: le capitalisme n’est pas l’économie de marché. S’il se construit à partir de celle-ci, sa logique s’en détache complètement parce qu’il n’est ni basé sur les échanges, ni ouvert à tous. Le capitalisme est opaque, limité à un petit cercle d’initiés, il vise l’accumulation et la spéculation financières. Aujourd’hui, cette dynamique capitaliste a atteint sa masse critique. Elle a pris une telle envergure qu’elle assèche l’économie formelle et provoque, en contrepoint, l’explosion de l’économie grise et informelle. La situation est devenue complètement incontrôlable par les institutions en place (États, organisations internationales).

LE PARADIGME GUERRE

Dans ce contexte, c’est sans doute le paradigme guerre qui est l’élément le plus significatif pour saisir les évolutions en cours. C’est celui qui s’est transformé de la manière la plus radicale… et la plus visible. Groupes armés, narcoguérillas, narcoterroristes, islamistes-djihadistes, gangs militarisés ont su profiter de cette «dérégulation» avec le succès que l’on sait. Et face aux formes de guerres qu’ils pratiquent, tant l’ONU, l’UE que l’OTAN sont devenus largement inefficaces.

Or, Charles Tilly enseigne que la guerre fait l’État. Il faut déduire de cette formule que, si la guerre se transforme, l’État en subit alors automatiquement le contrecoup en vertu du principe la fonction crée l’organe: lorsque la première disparaît ou change profondément de nature, le second s’atrophie ou mute de manière fondamentale.

Ouvrons une parenthèse pour dire que la prise de conscience d’une telle réalité n’a pas encore eu lieu. Certes, le «tremblement de terre» est bien perçu, il fait peur, mais il n’est ni compris, ni expliqué. Face à leur sentiment d’impuissance, les États et les organisations susmentionnées sont entrés dans l’ère de l’incantation droit-de-l’hommiste et, pire encore, de la désignation de coupables «immédiats»: les terroristes et, surtout, les populistes. Ces derniers – de Trump aux gilets jaunes – pointent du doigt (parfois maladroitement) la profonde inadéquation du système actuel avec les besoins des citoyennes et citoyens. Ils sont alors irrémédiablement qualifiés d’extrémistes faisant le lit d’un fascisme-nazisme qui serait en plein retour. C’est la reductio ad hitlerum dont les médias mainstream se font volontiers l’écho et qui a pour effet d’évacuer tout effort d’analyse au profit d’une commode extrapolation du passé récent de l’entre-deux-guerres. Peu ou pas de volonté de comprendre ce qui se passe – la reductio ad hitlerum est intellectuellement confortable!

Revenons à la transformation de la guerre et à ses effets. Que peut-on en dire du point de vue du temps long historique?

1) Si l’État et ses avatars que sont les Unions d’États (UE, OTAN) ne sont plus les formes d’organisation les mieux adaptés pour faire la guerre, alors on peut supposer que nous sommes à la fin d’un cycle historique de près de 400 ans (de 1648 à nos jours). La guerre étant, avec l’économie, le principal moteur des transformations historiques, les formes des communautés politiques découlent de ces deux paramètres et de leur aptitude à combiner efficacement les moyens de faire la guerre et les ressources pour entretenir ces moyens. C’est le couple contrainte (moyens)/capital (ressources) mis en œuvre par Tilly pour expliquer le processus de formation et de dé-formation des unités politiques. D’où sa fameuse phrase:

« Les empires, les royaumes, les cités-Etats, les fédérations de cités, les réseaux de seigneurs terriens, les Églises, les ordres religieux, les ligues de pirates, les bandes de guerriers et bien d’autres formes d’organisation de pouvoir prévalurent en Europe à différentes époques durant le dernier millénaire. La plupart de ces organisations méritent le titre d’État d’une manière ou d’une autre, parce qu’elles contrôlèrent les principaux moyens concentrés de contrainte dans le cadre de territoires délimités et exercèrent leur droit de priorité sur toutes les autres organisations qui agissaient sur leur territoire».

2) Entre 1648 et 1945, l’Etat-nation a représenté cette meilleure synthèse pour faire la guerre: ceci explique la diffusion quasi universelle de ce modèle d’organisation étatique jusqu’à le considérer, à partir de la Révolution française, comme l’aboutissement ultime et le plus accompli de toutes les constructions politiques (Hegel et l’Esprit du monde). Or, avec la transformation de la guerre et la globalisation financière, le paradigme étatique moderne est remis en cause dans ses fondements parce qu’il n’est plus la synthèse la mieux adaptée pour faire la guerre et que, du point de vue économique, il est «prisonnier des recettes qui ont fait son succès» (G. Arrighi), c’est-à-dire l’Etat-providence. La fin du cycle hégémonique américain vient encore faciliter la transition vers d’autres formes d’organisation militaro-politique. Car, le déclin rapide de la superpuissance états-unienne et l’absence de challenger apte à reprendre le leadership mondial (ni la Chine, ni la Russie n’en ont actuellement les qualités), créent une situation de «Grand Interrègne» et de désordre international: une sorte de chaos systémique profitant aux acteurs non-étatiques en guerre un peu partout dans le monde.

3) On l’a dit, la guerre s’est transformée radicalement. De nos jours, elle n’est plus inter-étatique, mais infra-étatique et conduite par des acteurs plus proches des gangs que des armées régulières. Les grandes guerres systémiques (Guerre de Trente Ans, Guerres napoléoniennes, Guerres mondiales) qui ont accouché des différents ordres hégémoniques mondiaux cèdent désormais la place à de longues séries de conflits de basse intensité démembrant les États et donnant l’avantage aux acteurs précités dont la structure non-bureaucratique, non-territoriale et transnationale permet toutes les flexibilités nécessaires. Cette structure est basée sur 1) des fidélités personnelles, 2) le contrôle de certaines franges de population à la fois par la contrainte et la prise en charge de leurs besoins de base (soins, alimentation, parfois scolarisation idéologiquement orientée), 3) le financement via l’économie grise et informelle.

Ce phénomène a débuté (Acte I) avec la Guerre civile libanaise (1975-1990) qui a servi de laboratoire, a pu ensuite se diffuser en raison de l’effondrement du bloc soviétique (1989-1991), puis a atteint sa vitesse de croisière (Acte II) avec le lancement de la War on Terror par Washington, à partir des attentats du 11 septembre 2001 (Afghanistan, Irak, Libye, Syrie). Depuis, le phénomène ne cesse de s’étendre, notamment à l’Afrique subsaharienne et jusqu’au Nigéria avec Boko Haram, sans oublier la Corne de l’Afrique (Acte III). Aujourd’hui, si les Actes I à III ont pratiquement abouti au démembrement des États de toute cette région, l’Acte IV a démarré en Europe occidentale, au plus tard avec les attentats terroristes de 2015. Cette nouvelle phase d’expansion ne peut que s’amplifier compte tenu de l’inadaptation de plus en plus manifeste des États à ce type de menace et de guerres. Comme dans tout conflit de longue durée, c’est la découverte de l’antidote militaro-économico-institutionnel qui permettra d’y mettre fin.

Ce dernier élément, en lien avec l’approche de Tilly, est un des principaux enseignements à retenir de l’histoire de la longue durée: il en ressort que la résilience des formes d’organisation politique ne dépend ni des décisions de la classe politique au pouvoir, ni de la signature de traités internationaux, ni de la mobilisation (des jeunes et des moins jeunes) en faveur de certains sujets de société «dans l’air du temps» (par exemple, en ce moment, le réchauffement climatique). Non! Le processus n’est ni éthique, ni moral, encore moins «tendance»; il est d’essence darwinienne – adaptation et survie. Dans le contexte actuel marqué par l’état d’esprit «chacun d’entre nous est un petit flocon unique et merveilleux», il est évident que de telles considérations, pourtant tirées de l’outillage de la longue durée, risquent fort d’être qualifiées de cryptofascistes… et pourtant… (eppur…, comme disait Galilée devant le tribunal de la Sainte Inquisition).

UN DÉSARMEMENT OPPORTUN

Dès lors, et pour continuer avec Galilée sur la piste de l’hérésie, à l’heure actuelle les communautés politiques susceptibles de survivre au chaos mondial, susceptibles de se protéger elles et leurs enfants, ne sont pas celles correspondant au modèle dominant calé sur «plus d’Europe et moins de nations», sur «plus de sécurité et moins de liberté». Au contraire, ce sont celles que la grande presse tend généralement à diaboliser, celles qui se rebellent, celles qui ont encore une identité (aujourd’hui qualifiées de populistes), celles qui souhaitent maintenir leurs frontières (aujourd’hui qualifiées de nationalistes) et celles qui ont encore envie de se battre (aujourd’hui qualifiées de dangereuses). En d’autres termes, toutes celles qui n’ont pas envie de se dissoudre dans le politiquement correct au nom du libre-échange… et de cet autre argument plus récent sur la protection des espèces menacées par l’Homme, c’est-à-dire au nom de slogans curieusement apparus avec la globalisation financière, les macrospéculations boursières et les subprimes… Il est vrai que le capitalisme goûte peu la contestation populaire, surtout lorsque le peuple est armé.

Vivant à l’ère du premier capitalisme, Machiavel l’avait bien compris lorsqu’il écrivait à ce propos: le riche désarmé est la récompense du soldat pauvre (L’art de la guerre).

Tiens, l’UE veut désarmer les citoyens européens… Étrange coïncidence!

  • Vient de paraître: Les loups et l’agneau-citoyen de Bernard Wicht (éd. Astrée, 2019).

La vraie menace, le vrai danger ne provient pas tant du terrorisme (qui n’est qu’un symptôme) que de l’affaiblissement, voire de l’effondrement de la démocratie. Le citoyen risque alors de se retrouver «coincé» entre, d’un côté, un appareil étatique de plus en plus autoritaire et répressif et, de l’autre, une dissidence mafieuse de plus en plus violente.

  • Article de Bernard Wicht paru dans la rubrique «Désinvité» de l’Antipresse n° 177 du 21/04/2019.

https://antipresse.net/bernard-wicht-fin-des-unions-detats-ue-otan-et-triomphe-des-acteurs-non-etatiques/?utm_source=Lecteurs+d%27Antipresse&utm_campaign=564657616b-EMAIL_CAMPAIGN_12_26_2017_COPY_01&utm_medium=email&utm_term=0_f9e9755c0e-564657616b-439842509&mc_cid=564657616b&mc_eid=1d2d687fa5