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Jordanie : remise en question de la politique gouvernementale

Jordanie : remise en question de la politique gouvernementale

Flambée des prix des principaux services de base tels que le pain et le carburant, déficit financier s’élevant à 1,75 milliard de dollars, tel est le quotidien que subissent les Jordaniens depuis le début de l’année. A ceci, s’ajoute un manque de confiance grandissant envers le gouvernement. Cette saturation générale a engendré de nombreuses manifestations nocturnes pendant une semaine, début juin. Cette contestation, initialement populaire, a peu à peu gagné la sphère politique.

Début juin, des manifestations ont eu lieu dans les principales villes du pays notamment dans la capitale, Amman.

Arrière-plan : d’une politique d’austérité fortement contestée à une crise politique

Le lundi 4 juin 2018, Hani al-Mulki, alors Premier ministre jordanien depuis mai 2016 a été contraint à la démission. Cette décision a été causée par la politique sociale défendue par le gouvernement. En effet, depuis l’annonce de nombreuses mesures d’austérité (dont l’annonce d’un projet étendant l’impôt sur le revenu à des salaires plus modestes tout en souhaitant la hausse des prix sur le pétrole et l’électricité), la population jordanienne martèle qu’elle « ne s’agenouillera pas » devant de telles décisions. Elle a alors multiplié les manifestations dans le pays. Dans ce pays où le chômage touche plus de 18% de la population, et où 70% des habitants a moins de trente ans, la colère se fait de plus en plus sentir. Les faibles perspectives d’évolutions, ainsi que les carences dans les domaines de la santé et de l’éducation n’arrangent pas la situation.

La démission de Hani al-Mulki, ainsi que la volonté du roi Abdallah II de proposer une révision complète du projet tant contesté, n’ont pas calmé le bruit de la rue. Après une semaine de manifestations nocturnes, dans plus d’une cinquantaine de villes, le nouveau Premier ministre, Omar al-Razzaz, a fait part de sa décision de renoncer au précédent projet de loi, pourtant présenté sur les recommandations du Fonds monétaire international (FMI). Outre la forte contestation du projet, les manifestants (essentiellement des classes moyennes) ont également pour objectif « d’accuser la classe politique de corruption et de gaspillage des fonds publics », témoignant ainsi d’une forte défiance à l’égard du pouvoir. Le peuple jordanien n’est plus satisfait de la manière (traditionnelle) dont il est gouverné.

Les multiples soutiens financiers des différents donateurs

Face à cette crise économique et sociale démesurée, plusieurs pays se sont mobilisés pour fournir une aide financière à la Jordanie, lors d’une réunion à La Mecque. A titre d’exemple, nous pouvons citer l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Koweït. Les trois États sont assemblés pour accorder une aide de 2,5 milliards de dollars. Selon certaines sources, cette aide financière ne serait pas le fruit d’une pure générosité mais serait somme toute, motivée par la crainte de voir surgir un nouveau « printemps arabe ». Outre cette aide, les pays promettent également un soutien budgétaire sur cinq ans ainsi que la participation financière à des projets de développement. Quant à l’Union européenne, elle a affirmé sa volonté de sortir la Jordanie de la crise en lui fournissant une aide d’environ vingt millions d’euros.

De son côté, le Qatar, grand ennemi de l’Arabie saoudite, a annoncé un ensemble d’investissements s’élevant à hauteur de 500 millions de dollars à destination de la Jordanie. Il s’agit principalement de projets d’infrastructures et touristiques. Le gouvernement qatari propose également de mettre à disposition environ dix mille emplois aux jeunes Jordaniens à Doha.

Un pays fragilisée par son économie, mais également par les stratégies diplomatiques menées par Riyad et Washington

Depuis plusieurs décennies, la « survie » du royaume jordanien, pauvre en ressources, dépend d’aides dispensées par des pays comme les États-Unis ou les pays du Golfe, dont l’Arabie saoudite. Cette aide est jugée d’autant plus nécessaire qu’avec la guerre en Syrie, de nombreux Syriens (à hauteur d’un million) viennent trouver refuge en Jordanie, pesant ainsi fortement sur l’économie du pays, son marché du travail ainsi que sur ses infrastructures.

En raison de différends géopolitiques avec les pétromonarchies du Golfe, les relations se sont quelque peu tendues. En effet, les positions diplomatiques régionales jordaniennes (la cause palestinienne, la guerre au Yémen…) se trouvent à l’opposé de celles soutenues par l’Arabie saoudite. De ce fait, cette dernière cherche à faire pression sur la Jordanie, en suspendant son aide financière. Concernant le conflit qui fait rage au Yémen, le roi Abdallah II a refusé d’engager pleinement ses troupes, ce qui a eu pour effet de froisser Mohammed ben Salmane. La Jordanie a également offensé les États-Unis en protestant contre leur décision de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël. En effet, près de 65% de la population jordanienne est d’origine palestinienne.

Partagée entre plusieurs camps, subissant une pression de ses principaux alliés, luttant contre une corruption gangrenant la société, devant faire face au problème des réfugiés dans une économie en déroute, comment la Jordanie parviendra-t-elle à sortir de ce conflit multidimensionnel ?

 

About Alysée RAGANOT

Après une CPGE littéraire au lycée Chaptal à Paris, je rentre en L3 d’Histoire à Paris-Sorbonne IV ainsi qu’à l’INALCO pour apprendre l’arabe. J’aimerais travailler dans les Relations Internationales (Sécurité/Défense) en lien avec l’aire géographique Afrique du Nord/Moyen-Orient.

 

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H. Védrine. La France dans le monde : quels débats ?

H. Védrine. La France dans le monde : quels débats ?

Par Hubert VEDRINE, Pierre VERLUISE, Selma MIHOUBI, le 23 décembre 2015  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères (1997-2002). Pierre Verluise, Docteur en géopolitique, Directeur du Diploweb a conduit l’entretien. Selma Mihoubi, Doctorante en géopolitique (IFG) a filmé et monté l’entretien, réalisé dans le cadre des Assises du CSFRS.

Cet entretien vidéo pointe de façon précise les contradictions des Français au sujet de la place de la France dans le monde. Il peut illustrer un cours consacré à cette question (4 minutes). Un propos qui intéressera aussi celles et ceux qui suivent la diplomatie de la France.

 

La décadence occidentale – Le déclin économique

La décadence occidentale – Le déclin économique

La décadence occidentale – Le déclin économique

Par Ivan Blot, ENA, docteur ès sciences économiques, inspecteur général honoraire de l’administration ♦ Les lecteurs de Polémia connaissent bien Ivan Blot qui fournit régulièrement des textes éclairant, tant sur l’actualité que sur divers concepts philosophiques et historiques. C’est avec plaisir que nous partageons avec vous le dernier volet d’une série de quatre articles consacrée aux grands facteurs de la décadence occidentale.
Polémia


En étudiant les quatre causes du déclin occidental, nous avons traité de la cause finale (la vie spirituelle), de la cause formelle (le déclin politique), de la cause efficiente (le déclin culturel) et il reste à analyser la cause matérielle de la société, les bases que sont la famille et la propriété.

Il semble que l’économie occidentale se porte bien, mis à part la perspective effrayante d’un gigantesque endettement.

La famille en danger

Du côté humain, pourtant, quid de la famille qui est la cellule productrice et reproductrice à l’origine de tout ? Or, la famille, qui n’est ni purement instinctive ni purement rationnelle, est en crise grave. La vie de reproduction comporte quatre aspects :
– La vie sexuelle (base matérielle),
– La vie affective, l’amour, qui a chez l’être humain la place cardinale psychologiquement,
– La forme institutionnelle centrée autour du mariage,
– L’aspect spirituel.

Or, il y a crise dans tous ces domaines. La vie sexuelle se détraque et ne correspond plus à la finalité claire de la reproduction. Le mariage prend des formes dénuées de sens (mariage homosexuel) et décline en nombre. L’affectivité est détraquée. L’aspect religieux s’estompe. Au total, l’institution sélectionnée par les siècles tombe en décadence. L’humanité menace de disparaître.

La natalité s’en ressent. L’ambiance culturelle lui est hostile (idéologie individualiste « childfree », ce qui veut dire « libre d’enfants »), la liberté passe avant l’amour de la progéniture !
La religion et la patrie perdent leur valeur sacrificielle. L’individu se prend désormais pour un dieu ! Perversion la pire qui est celle de l’orgueil, selon le Christianisme notamment !
La culture de mort l’emporte sur la culture de la vie avec la promotion de l’avortement et de l’euthanasie !
Les valeurs économiques, revenus, vacances, l’emportent sur les valeurs familiales, plus communautaires.

A long terme, l’individu est de plus en plus isolé, matérialiste, égoïste, comme l’avait vu Dostoïevski. Le peuple ne se reproduit plus et est menacé de disparaitre sous l’invasion étrangère de ceux qui ne sont pas encore atteint de cette maladie mentale, le refus de prolonger sa lignée ! l’homme vit désormais dans l’instant, sans perspective historique, comme un animal.

L’effondrement à terme de l’économie ?

On dira que c’est parce que la priorité a été donnée à la seule économie. Mais, là aussi, le court terme l’emporte comme l’a bien vu l’économiste Hans Hermann Hoppe. Le profit financier l’emporte sur l’économie réelle à long terme comme le montre le philosophe de l’économie Jean Rémy. La monnaie n’est plus un signe qui facilite l’intégration sociale mais un bien comme un autre géré par des banques. La dimension nationale étatique qui assure une solidarité disparaît. Il n’y a plus de démocratie et les oligarques financiers règnent selon leurs propres lois.  Le centre de ce nouveau système de décision est dans le monde anglo-saxon mais certains pays, comme la Russie ou la Chine, tentent de réagir.

Quatre tendances menacent l’économie à terme :

1/ Les inégalités croissantes. Il y a les inégalités individuelles, souvent justifiées par le mérite, mais aussi les inégalités entre nations où la concurrence est loin d’être exercée dans des conditions correctes. Tout le monde sait que les Etats-Unis brutalisent leurs partenaires et exercent un impérialisme économique cynique. Mais la montée d’autres puissances (Chine, Russie entre autres) va rétablir les équilibres. Le malheur est le déclin européen et notamment français car nous négligeons des vertus morales essentielles dans le combat économique.

2/ Le poids des dépenses publiques qui réduit la compétitivité économique. C’est vrai notamment pour la France où des castes à privilèges se sont formées avec l’appui de la gauche. Les grands perdants sont les classes moyennes, ces classes périphériques (dites « moyennes » autrefois) que tout le monde néglige.

3/ L’urbanisation excessive se fait dans le désordre

4 / La primauté du court terme sur le long terme.

A plus long terme, on va vers des déséquilibres graves. La Russie montre le chemin d’une société plus saine qui honore la famille et qui s’efforce de redresser sa démographie. Il y a là des modèles à suivre. La Russie accomplit un redressement religieux, moral et patriotique qui devrait nous inspirer. La famille, la propriété privée et la patrie sont des cadres indispensables. Souhaitons que l’Occident en tienne compte avant qu’il ne soit trop tard !

Ivan Blot
12/07/2018

Source : Correspondance Polémia

Crédit photo : Domaine public, via PixaBay

Ivan Blot

Ivan Blot

Ivan Blot, ENA, docteur ès sciences économiques, inspecteur général honoraire de l’administration, ancien député du Pas-de-Calais et ancien député européen, auteur de nombreux ouvrages dont « La démocratie directe », « L’oligarchie au pouvoir », « La Russie de Poutine, « L’homme défiguré ». Il est membre de l’Académie catholique de France. Il est aussi membre du comité des experts de Rethinking Russia et du Club d’experts de Valdaï, proches de la présidence de la Fédération de Russie.

[RussEurope-En-Exil] UE, le début de la fin ? par Jacques Sapir

30.juin.2018 // Les Crises

[RussEurope-En-Exil] UE, le début de la fin ? par Jacques Sapir

Le sommet de l’Union européenne qui s’est tenu jeudi 28 juin a confirmé ce que l’on pouvait en escompter. Si les pays de l’UE se sont efforcés de sauver les apparences, la vacuité du communiqué final et les difficultés extrêmes rencontrées pour aboutir à ce communiqué sont les preuves de la profonde crise que traverse l’Union européenne. Un pays sort à l’évidence victorieux de ce sommet, et c’est l’Italie au gouvernement issu de l’alliance entre le M5S et la Lega.

Cette victoire se mesure à plusieurs points. Le Premier ministre Italien, M. Giuseppe Conte avait annoncé ne pas vouloir signer un texte qui ne la soulagerait pas, vite et concrètement, l’Italie de sa mission de première ligne en Méditerranée, face à la Libye. Le texte qui est finalement issu de ce sommet laisse planer un flou sur l’organisation adoptée par les pays de l’UE, mais garantit en fait à l’Italie qu’elle pourra continuer sa politique actuelle[1]. Derrière le paravent des mesures « volontaires », cet accord signe aussi la fin de l’accord de Dublin et donne raison aux pays d’Europe centrale qui étaient arrivés à ce sommet vent debout contre l’idée de « quota » imposés par Bruxelles. Cet accord entérine aussi les décisions de groupes de pays au détriment de décisions prises par les 27. Il signe donc, en réalité, le début du démantèlement de la mécanique européenne. C’est en cela que ce sommet mérite d’être retenu.

La crise dite des « migrants » révèle la crise politique de l’UE

La crise que connaît l’UE vient de loin. Mais, elle a connu un incontestable coup d’accélérateur avec la question des migrants clandestins.

Le nouveau gouvernement italien, et son Ministre de l’intérieur, s’appuie sur une logique incontestable. Les pays de l’UE, par l’accord de Dublin, avaient décidé que les « pays d’accueil » enregistraient les clandestins, en faisaient le tri, et que les migrants éligibles seraient répartis sur l’ensemble du territoire de l’Union. Dans les faits, et compte tenu du refus des pays (y compris la France) de remplir leurs obligations, on avait abouti à une accumulation de ces clandestins sur le territoire de l’Italie, accumulation qui a créé une situation aujourd’hui intenable. En acceptant désormais que l’ensemble de ce processus se fasse sur la base du « volontariat » des pays concernés, en se refusant même à nommer les dits « pays concernés », l’accord de la nuit du 28 au 29 juin enregistre la décomposition d’une partie du cadre européen, qui est désormais réduit à un accord volontaire entres pays membres. Il ne semble pas que l’on ait encore mesuré toutes les conséquences de cela, mais ces conséquences pourraient aller for loin.

Le gouvernement italien a de plus était conforté dans son refus opposé aux ONG qui affrétaient les navires comme l’Aquarius ou le Lifeline de pouvoir débarquer les migrants, arguant, et ceci a été confirmé, que ces navires se faisaient les complices objectifs des passeurs mafieux qui exploitent ces gens, ce que le Président français, Emmanuel Macron, a bien été forcé de reconnaître[2].

Le gouvernement italien et son ministre de l’intérieur ont donc fait éclater l’hypocrisie massive du discours des « bien-pensants », cette hypocrisie si présente dans de nombreux pays de l’UE. Ils ont aussi provoqué une crise, tant dans l’UE qu’en Allemagne, où la position de Mme Angela Merkel apparaît durablement fragilisée. L’ambiguïté de ses rapports avec son propre Ministre de l’intérieur, membre de la CSU, un parti qui est l’allié historique de la CDU mais qui n’a pas, et de loin, la même culture politique, le montre.

Aujourd’hui, avec le communiqué final du sommet des 28-29 juin[3], c’est l’ensemble de l’architecture de l’accord de Dublin qui est à l’évidence frappée de caducité. Les pays cherchent désormais des solutions soit dans des accords négociés avec d’autres pays, soit de manière individuelle. Quoi qu’en dise Emmanuel Macron, ceci ne pourra-t-être que renforcé par le caractère « volontaire » des mesures annoncées par le communiqué. Emmanuel Macron s’est présenté comme le chantre d’une UE intégrée et fédérale. Il doit aujourd’hui accepter le principe d’accords bilatéraux entre pays. Même si ceci n’est pas (encore) relevé dans la presse, c’est une défaite massive, une défaite publique pour lui et pour tous ceux qui sont sur sa position. Cette situation montre parfaitement l’état de désagrégation de l’UE aujourd’hui. Mais, au-delà,

Giuseppe Conte

Le vainqueur du sommet?

Que reste-t-il de la déclaration franco-allemande de Merseberg ?

Car, et il faut le savoir, cette crise politique de l’UE dépasse de loin la question des « migrants ». C’est le cœur même du processus de constitution de l’UE qui est atteint. L’échec des tentatives françaises de parvenir à des avancées significatives sur la gestion de la zone Euro le démontre. La France et l’Allemagne avaient abouti à un accord avec la « déclaration de Merseberg »[4]. Mais, il s’agissait d’un accord à minima. Cette déclaration était très en retrait par rapport aux demandes de la France. Cette « déclaration » en effet prévoyait que le mécanisme européen de stabilité (MES) soit renforcés, changeant même de nom et devenant un véritable Fonds monétaire européen (FME). Tant que l’état du patient ne serait pas considéré comme « sérieux », il serait confié aux soins « attentionnés » de la Commission, mais si la situation se détériorait, il irait alors en soins intensifs, c’est-à-dire le FEM. En quoi cela consisterait-il? Le document dit explicitement: “Rappelez-vous que toute décision de fournir le soutien de la stabilité du Fonds à un État membre doit inclure l’analyse DSA (Debt Sustainability Analysis)“. Il y a là un message dépourvu de toute ambiguïté. Si la dette publique d’un pays en difficulté est déclarée “insoutenable” par le Fonds, il n’y aura pas d’accès à l’aide tant qu’une restructuration de la dette ne sera pas effectuée, conformément aux principes du FMI. Autrement dit, le traitement d’un pays en difficulté se ferait dans les règles internationales c’est-à-dire comme si l’Union Economique et Monétaire (la zone Euro) n’existait pas. On retrouve ici la logique qui substitue le « volontariat » à un accord réellement contraignant et engageant l’ensemble des pays partenaires.

Dès lors, on voit que cette déclaration de Merseberg, loin de constituer un pas dans la résolution progressive de la crise politique de l’UE, ne fait que l’amplifier.

Emmanuel Macron, le grand perdant?

Une explosion programmée ?

Cette déclaration est cependant restée un projet mort-né. Douze pays de l’UE se sont déclarés opposés tant à cette déclaration qu’aux ambitions du Président français qui entendait faire évoluer vers un statut plus « fédéral » tant l’UE que la zone Euro[5]. Après l’envoi d’une lettre très ferme du ministre des Finances néerlandais Wopke Hoekstra au président de l’Eurozone Mario Centeno pour afficher publiquement sa désapprobation, ce sont onze autres pays qui ont décidé de signer cette lettre[6].

D’ailleurs, la réunion de l’Eurogroupe du 21 juin devait décider de la mise en place d’une taxe sur les transactions financières pour subventionner une partie des propositions contenues dans la déclaration de Merseberg. De fait, l’idée d’un « budget fédéral » est morte. Or, toute la construction française, à laquelle l’Allemagne avait été associée non sans réticences ni arrières pensées pour cette dernière, reposait sur cette idée. Par ailleurs, Mme Angela Merkel n’est clairement plus en état de défendre en Allemagne même un tel projet, si tant est qu’elle l’ait réellement voulu…

 

Vers un nouvel épisode de la crise de l’Euro ?

Les tensions vont rapidement réapparaître au sein de la Zone Euro. Car, il y a une réalité qui s’imposera, encore et toujours, par-delà les discours. La mise en place de l’Euro a entrainé une accentuation des divergences au sein des pays membres de l’UEM[7]. Ces divergences se sont aggravées considérablement depuis une dizaine d’années[8]. Les travaux du FMI[9], mais aussi une récente étude de l’OFCE[10], en témoignent. Cette divergence, sauf mécanismes budgétaires de redistribution du surplus commercial de l’Allemagne, conduira l’Euro à exploser. Tel est d’ailleurs la conclusion des auteurs de l’étude de l’OFCE, une conclusion récemment partagée par Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie[11].

Face à de telles perspectives de crise, les dirigeants politiques sont sommés d’anticiper ou alors ils sont condamnés à périr. Emmanuel Macron pourrait prendre acte de la crise que ravage l’Union Européenne et de celle qui va emporter l’Euro et proposer une dissolution ordonnée de ce dernier. Sur ce point, il aurait certainement le soutien tant de l’Italie que de certains pays de l’Europe du Nord. Cette dissolution ordonnée est la solution de loin la meilleure. Une sortie de l’Italie de l’Euro, alors que la France se cramponnerait à l’Allemagne et à l’Euro, aurait des conséquences épouvantables sur l’économie française, et l’on peut estimer entre 500 000 et 800 000 chômeurs de plus dans les deux ans qui suivraient. Les déficits exploseraient, et le gouvernement serait contraint de baisser dramatiquement les dépenses publiques, entraînant un chômage supplémentaire (qualifié de « chômage de deuxième tour » dans les analyses économiques) qui pourrait s’élever à 200 000 – 400 000 chômeurs de plus. A la fin des fins, la France serait obligée de quitter l’Euro mais non sans avoir été au préalable dévastée par une crise économique d’une ampleur inédite.

On peut cependant craindre qu’Emmanuel Macron soit trop imprégné d’idéologie européiste comme de théologie économique, se gargarisant tous les jours d’un discours vide de sens, pour être capable de prendre les décisions qui s’imposent. Ces décisions seront quant à elles sans doute prises par le gouvernement italien qui, lui, a une véritable stratégie d’alliance à l’échelle européenne, et une compréhension de la nature irrémédiable de la crise de l’UE.

Par ses décisions, il a déjà porté la discorde au cœur de ses adversaires, provoquant une coagulation d’un « front conservateur » au sein des pays de l’UE, la reconnaissance de mesures non-contraignantes (sur la question des migrants), la reconnaissance du bilatéralisme au sein de l’UE et une crise politique en Allemagne même.

[1] http://www.lefigaro.fr/international/2018/06/29/01003-20180629ARTFIG00012-union-europeenne-un-accord-trouve-sur-les-migrations.php

[2] Voir la déclaration faite à Rome le 26 juin par Emmanuel Macron où il indique que le navire de l’ONG Lifeline : “a coupé le signal et elle est intervenue en contravention de toutes les règles et des garde-côtes libyens” rejoignant ainsi certaines des critiques du gouvernement italien sur le rôle des ONG en Méditerranée. Il a ajouté : “On ne peut pas accepter durablement cette situation car au nom de l’humanitaire cela veut dire qu’il n’y plus aucun contrôle. A la fin on fait le jeu des passeurs en réduisant le coût du passage pour les passeurs. C’est d’un cynisme terrible“. Voir AFP via https://actu.orange.fr/france/lifeline-la-france-accueillera-une-partie-des-migrants-mais-macron-critique-l-ong-CNT0000014pSvn.html

[3] http://www.consilium.europa.eu/media/35943/28-euco-final-conclusions-fr.pdf

[4] https://www.france-allemagne.fr/Europe-Declaration-commune-de-la-France-et-de-l-Allemagne-19-juin-2018.html

[5] https://francais.rt.com/economie/51866-12-pays-europeens-s-opposent-a-un-futur-budget-de-la-zone-euro

[6] Soit la Belgique, le Luxembourg, l’Autriche, le Danemark, la Suède, l’Irlande, Malte, la Finlande, l’Estonie, la Lituanie et la Lettonie.

[7] Voir Sapir J., « La Crise de l’Euro : erreurs et impasses de l’Européisme » in Perspectives Républicaines, n°2, Juin 2006, pp. 69-84 et Sapir J., « Krizis evrozony i perspektivy evro », [La crise de la zone Euro et les perspectives de l’Euro] in Problemy Prognozirovanija, n° 3 (126), 2011, pp. 3-18.

[8] iAGS, 2014, « The independent Annual Growth Survey 2015: A Diverging Europe on the Edge », téléchargeable à l’adresse http://www.iags-project.org/documents/iags_report2015.pdf

[9] Voir http://www.imf.org/en/Publications/Policy-Papers/Issues/2017/07/27/2017-external-sector-report et http://www.imf.org/en/Publications/Policy-Papers/Issues/2016/12/31/2016-External-Sector-Report-PP5057

[10] Villemot S., Ducoudré B., Timbeau X., « TAUX DE CHANGE D’ÉQUILIBRE ET AMPLEUR DES DÉSAJUSTEMENTS INTERNES À LA ZONE EURO », Revue de l’OFCE, 156 (2018), pp. 1-32.

[11] https://www.project-syndicate.org/commentary/next-euro-crisis-italy-by-joseph-e–stiglitz-2018-06

https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-ue-le-debut-de-la-fin-par-jacques-sapir/

Europe de la défense, Europe de l’indécence… Par Guillaume Berlat

9.juin.2018 // Les Crises

Europe de la défense, Europe de l’indécence… Par Guillaume Berlat

Source : Proche & Moyen-Orient, Guillaume Berlat, 04-06-2018

« Le peuple est le même partout. Quand on dore ses fers, il ne hait pas la servitude » nous rappelle fort à propos Napoléon. Ce qui vaut pour les peuples vaut aussi bien pour les hommes d’État que pour leurs ministres, hommes et femmes mis sur un même pied d’égalité. La prise de connaissance des déclarations publiques des plus hautes autorités de l’État est souvent utile, intéressante, décoiffante. Elle est parfois déroutante, déconcertante, déroutante surtout lorsque l’information est donnée par un ministre régalien qui déborde son champ traditionnel de compétence.

Aujourd’hui, nos regards et nos attentions se portent sur notre délicieuse ministre des Armées, Florence Parly. Cette experte reconnue des questions relatives à la SNCF et à Air France empiète aujourd’hui sur le champ diplomatique de son prédécesseur à l’hôtel de Brienne, promptement expédié à l’hôtel d’Orsay par la grâce du Dieu Jupiter. Elle tient des propos pour le moins baroques sur la défense européenne, ses derniers avatars, ses liens avec la défense collective de l’Alliance atlantique et de son mentor les États-Unis. Tous les gens sérieux gardent à l’esprit sa piteuse prestation dans la nuit du 14 au 15 avril 2018 pour justifier l’injustifiable sur le plan du droit international : des frappes illégales conduites sans preuves irréfragables contre un État souverain avant l’inspection in situ de l’OIAC, la Syrie. Aujourd’hui, les temps changent.

Le ton est moins belliqueux. Il est au pardon et à la diplomatie de l’aplaventrisme après les écarts liturgiques de la peu courageuse Union européenne. Ce nouvel avatar néo-conservateur français constitue une claque supplémentaire à l’héritage du général de Gaulle et un pas de plus sur la voie de la servitude volontaire.

LE PARDON DE FLORENCE OU LA DIPLOMATIE DE L’APLAVENTRISME

À la sourde inquiétude des milieux otaniens et américains suscités par les dernières initiatives européennes en matière de défense, la bonne fée, Florance Parly va immédiatement a quia en faisant un acte de contrition en bonne et due forme.

La sourde inquiétude otano-américaine : la crainte de l’Europe

Le monde change. Florence Parly change aujourd’hui de registre oral. Après celui de la mère fouettard contre le méchant petit Bachar1, c’est au tour du registre de la mère câlin à l’égard de Tonton Donald (Trump) et de cousin James (Mattis). Ces deux grands gaillards auraient été effarouchés par les dernières avancées de ce que l’on désigne communément par le vocable générique d’Europe de la défense. La Maison blanche craindrait que ce réveil de la Défense européenne (bien timide au demeurant), tel celui de la Belle au bois dormant, ne prive l’OTAN de ressources et n’entrave ses propres visées industrielles (« Buy American and only American »). Mais, soyez rassurés, il ne s’agit en réalité que de quelques pétards mouillés qui ont pour nom : initiative européenne d’intervention (IEI), coopération structurée permanente (CSP), groupements tactiques (GTUE) et autres plaisanteries pudiquement dénommées actions civilo-militaires.

Tout de même. Où ces facéties pourraient-elles conduire le moment venu ? C’est que l’on s’inquièterait aujourd’hui sérieusement du côté d’Evere (Belgique) – le siège de l’Église atlantique et atlantiste plus connue sous le nom d’OTAN – et du côté du Pentagone (États-Unis) contre les hypothétiques aventures militaires de quelques mécréants européens. Français en chef de file ! Ne pourrait-il pas leur venir à l’idée d’aller guerroyer en Afrique ou dans quelques contrées exotiques sous la bannière étoilée de l’Union européenne et non sous celle du grand frère américain ou de son clone belge, NATO pour les intimes. Et, l’européenne convaincue Florence Parly, tel un servile laquais de l’oncle Sam ou tel un gamin espiègle pris la main dans le pot de confiture ou dans le pot de Nutella (c’est plus tendance) de montrer aussitôt patte blanche.

L’acte de contrition de Sœur Florence : la confirmation des évangiles atlantistes

Un acte de contrition en bonne et due forme fera l’affaire pour expier ses odieux pêchés de lèse-atlantisme. Pas un simple tweet à la manière de l’oncle Donald mais une bonne vieille intervention devant le Conseil européen des relations internationales (ECFR), à Paris2, reprise par les médias pour que tonton Donald accepte les excuses du mécréant français. La ministre française des Armées s’est, en effet, employée le 28 mai 2018 à rassurer ses cousins américains sur les ambitions sécuritaires des Européens en assurant que la future « Initiative européenne d’intervention » ne poserait en rien une menace pour l’OTAN. Imagine-t-on un seul instant que David Europe ait envisagé une seule seconde de tenir la dragée haute à Goliath Amérique déguisé en NATO ? Les quelques dix États européens engagés dans une « approche novatrice de la défense européenne », hors des dispositifs quasiment inexistants à 27/28 n’ont aucune mauvaise idée à l’esprit. Dame Parly s’est montrée très rassurante dans l’exercice de calinothérapie et de confessionnal en direction du grand large. « L’IEI est une initiative pragmatique, totalement axée sur les opérations, pas les capacités », a clamé haut et fort la ministre, qui s’exprimait en anglais, assurant qu’elle serait « pleinement complémentaire » de la Coopération structurée permanente (CSP) et pourrait même « se traduire en projets » intra-CSP.

On sait que l’ambition ultime de la France – que personne ne partage dans la galaxie européenne – est de parvenir à doter les Européens d’une capacité d’action et de prévention pour des conflits mais aussi des crises humanitaires ou environnementales, en mutualisant la planification militaire, le soutien aux opérations, l’anticipation et le renseignement. L’Union européenne compte déjà des groupements tactiques (GTUE), qui doivent théoriquement pouvoir être déployés dans un délai de 10 jours pour une période allant de 30 à 120 jours, mais, précision utile, ils n’ont jamais été utilisés. Ce qui rassure nos alliés américains. C’est comme la publicité de la pile Wonder de notre enfance, elle ne s’use que si l’on s’en sert. Il y a toujours loin de la coupe aux lèvres. Tout ceci n’a donc pas le moindre intérêt et le NATO (ses officiants sous la houlette de son secrétaire général norvégien, Jens Stoltenberg) peut légitimement dormir sur ses deux oreilles ! Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. L’ordre américain règne sur la bonne vieille Europe qui en redemande jour et après jour. Le rêve américain, en particulier dans le domaine de la défense et de la sécurité, fait toujours recette chez tous ceux qui ne veulent pas comprendre la nature véritable de notre allié3.

À y regarder de plus près, cette épisode comique marque, une fois de plus, un mépris de la doctrine gaullo-mitterrandienne et un retour à la servitude volontaire de la grande époque de la quatrième République.

LA CLAQUE À DE GAULLE OU LA SERVITUDE VOLONTAIRE

L’intervention de la ministre des Armées, Florance Parly traduit une forme de soumission inadmissible au grand frère américain. Elle doit être appréhendée dans le contexte du pêché originel, autre manière de désigner la faute de Nicolas Sarkozy.

Une soumission inadmissible : l’indépendance sous surveillance

Trêve de plaisanterie. Ce madrigal de Florence Parly ne manque pas de sel, de piquant si les mots ont encore un sens au pays de René Descartes. Cela signifie que les Européens (à 27/28 ou en formation restreinte) devraient demander l’autorisation de Washington chaque fois qu’ils essaient de tendre vers ce que Jupiter qualifie de « souveraineté européenne » ou « d’autonomie stratégique ». Ne serait-ce pas la version américaine actualisée de la théorie de la « souveraineté limitée » de Leonid Brejnev pour justifier ses ingérences dans la vie des satellites de l’URSS au bon vieux temps de la Guerre froide ? On croit rêver si l’on réfléchit plus avant. Les Américains consultent-ils les Européens aussi bien sur le plan militaire (lorsqu’ils développent des armes nouvelles, déchirent le traité avec l’Iran sur le nucléaire ou s’apprêtent à passer un compromis avec Kim Jong-un4), sécuritaires (lorsqu’ils espionnent à grande échelle leurs alliés5) que commercial (lorsqu’ils imposent des barrières douanières aux exportateurs européens d’acier, d’aluminium, de véhicules6) ? S’excusent-ils de leur stratégie permanente de déstabilisation de leurs ennemis mais aussi de leurs fidèles alliés ?

Font-ils acte de contrition lorsque l’on découvre les prisons secrètes de la CIA qui vaut condamnation par la Cour européenne des droits de l’Homme de la Pologne et de la Roumanie pour avoir prêté assistance à Washington dans cette indigne épopée ?7 Réagir à l’insupportable unilatéralisme américain, cela porte un nom dans les relations internationales, la réciprocité. Dans la bible – sur laquelle le président des États-Unis jure lors de sa prise de fonctions-, il est écrit : « mais si malheur arrive, tu paieras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure ». Ce que le langage courant évoque sous le vocable de loi du talion !

Sur un plan strictement français, n’eut-il pas été plus judicieux que la mise en œuvre de toutes ces modestes avancées européennes dans le domaine de la défense soient présentées par le ministre des Affaires étrangères, en charge de la définition des différents volets de notre politique européenne – il dispose même d’une collaboratrice aussi effacée qu’inefficace qui se nomme Nathalie Loiseau8 – de la manière la plus notariale sans avoir à s’excuser sur ce que décident souverainement et collectivement les Européens ou certains d’entre eux. Reviendrait à la ministre des Armées le soin de mettre tout ceci en musique sur le plan opérationnel ! Ceci serait plus logique et plus efficace. Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées. La diplomatie aux diplomates et la défense aux militaires. Ce qui n’empêche pas de travailler main dans la main en interne pour définir les grandes orientations de notre politique étrangère et de notre politique de défense au niveau européen. Tout ceci préviendrait la confusion et garantirait la cohérence indispensable à l’action extérieure d’un pays comme la France qui entend jouer dans la cour des grands sans en avoir les moyens !

Car, l’on ne doit jamais perdre de que les Américains – toutes administrations confondues – continueront à peser de tout leurs poids à Bruxelles pour prévenir toute dérive européenne préjudiciable à leurs intérêts bien compris. Cette donnée ne doit pas être perdue de vue tant elle est prégnante dans la relation transatlantique et tant elle est prête à durer tant que l’Union européenne affichera ses divisions sur la question sensible de la mise en œuvre in concreto d’une défense européenne autonome. Washington ne peut que se féliciter de l’absence d’un ministre européen de la Défense et du manque de charisme de celle qui fait office de ministre européen des Affaires étrangères. Notre situation eut été plus confortable si nous n’avions pas dû subir les conséquences de la réintégration complète dans l’église otanienne décidée par Nicolas Sarkozy.

Le péché originel ou la faute à Sarko

À ce jour, une véritable défense européenne reste un vœu pieux, celui d’Emmanuel Macron9. Force est de constater que des divergences de fonds persistent toujours entre l’Allemagne et la France sur ce sujet. Elles ne sont pas nouvelles. On peut les faire remonter à 1963, date à laquelle les anciens ennemis se réconcilient à la faveur de la conclusion du traité de l’Élysée. Souvenons-nous que, lors de la ratification, le 16 mai 1963, le Bundestag ajoute un préambule qui est à l’opposé des intentions de la France. Le préambule précise, en particulier, que l’application du traité sera orientée « vers les principaux buts » de la RFA, à savoir « une étroite association entre l’Europe et les États-Unis […], l’intégration des forces armées des États membres du Pacte [atlantique], l’unification de l’Europe […] en y admettant la Grande-Bretagne ». Bref, le préambule contient une liste de tout ce que Charles de Gaulle réprouve. Comment est-il possible qu’aussitôt après sa signature, le traité de l’Élysée soit ainsi vidé de son sens et la coopération préférentielle des deux pays remise en question ? Plus fondamentalement, la France est la seule à défendre l’idée d’une « Europe puissance » (le général de Gaulle souhaitait qu’elle soit un démultiplicateur d’influence de la France) dont le corollaire est qu’elle soit dotée d’une défense et d’une sécurité autonome et indépendante par rapport à l’OTAN. Aucun État membre de l’Union européenne ne partage cette vision propre à Paris.

Enfin la réintégration de la structure militaire intégrée de l’Alliance par Nicolas Sarkozy en 2009 (que n’a pas remis en cause François Hollande dans la suite du rapport Védrine10 et comme le démontre un chercheur français11), n’a en rien contribué à faire avancer la défense européenne. Au contraire, elle prive la France d’un avantage non négligeable dans la négociation. Rentrée dans le giron atlantique, il lui est difficile, si ce n’est impossible de renier ce retour dans la « famille occidentale »12. Nos partenaires ont fait le choix de l’OTAN dont ils ne changeront pas13. Huit mois après le discours ambitieux d’Emmanuel Macron à la Sorbonne, le 26 septembre 2017, où en est l’Europe de la défense ? Pas bien loin… Pour ne prendre qu’un critère, mais particulièrement significatif, l’Europe seule ne peut toujours pas mettre sur pied des interventions extérieures urgentes. Les deux dernières grandes opérations unilatérales françaises, Serval au Mali (janvier 2013) et Sangaris en Centrafrique (décembre 2013), ont été décidées, déclenchées et conduites depuis Paris. Et ce n’est pas près de changer ! Sans parler du psychodrame de la PSDC depuis sa création en 199914. Force est de constater que la « démagogie est inhérente à la démocratie » !15

Que nous dit sur le sujet Philippe de Saint Robert ? Le malheur de la politique étrangère de la France dans ces conflits est que, par l’incroyable maladresse de Nicolas Sarkozy, elle a réintégré l’Organisation militaire du Pacte atlantique, ce qui l’a réinstallée dans une incompréhensible dépendance de la politique américaine et des fantasmes du Secrétaire général de l’OTAN, le norvégien Jens Stoltenberg, pour qui les relations transatlantiques sont un relais permanent de la politique américaine. Il est permis de penser que le premier acte significatif que pourrait accomplir la France dans ces domaines, à l’occasion de ce nouveau quinquennat, serait de revenir à la situation créée par le général de Gaulle en 1966 lorsqu’il nous retira de cette Organisation militaire sans pour autant rompre avec l’Alliance elle-même. A l’approche de la récente campagne présidentielle, François Fillon, lors de son voyage en Russie en septembre 2013, fut le seul à paraître capable d’engager la France dans une telle révision ; on peut du reste se demander s’il ne faudrait pas établir un lien entre la campagne ourdie contre lui et l’idée qu’il se faisait du retour à l’indépendance diplomatique et militaire de la France. Lors de sa conférence aux ambassadeurs, le 29 août 2017, le président de la République semblait fixer à cet égard une nouvelle ligne à la politique étrangère française « rompant avec dix ans de quasi-alignement sur les doctrines néoconservatrices importées d’outre-Atlantique. » Mon confrère Renaud Girard rêvait ici d’un « retour au réalisme gaullien », ressuscitant l’« impératif d’indépendance ». C’est le moment16.

Vaste programme mais qui ne pourrait pas mieux tomber au moment où l’administration Trump traite les Européens avec un tel mépris et un tel dédain sur le plan commercial en violation patente des règles de l’OMC.

Manger son chapeau, c’est toujours très indigeste. Florence Parly vient d’en faire l’amère expérience ! Dans le domaine de la (dé) construction européenne, c’est bien connu, les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. Qui se souvient encore, qu’avec la mise en place de l’euro, les fédérastes nous avaient annoncé la convergence des économies des États membres ? Il n’est qu’à voir la situation actuelle en Italie (après celle de la Grèce) pour se rendre compte du fossé entre les promesses et la réalité. Qui se souvient encore, qu’avec le traité de Lisbonne, les mêmes nous avaient annoncé la convergence des politiques étrangère, de sécurité et de défense des États membres ? On avait mis en place un concept (PESD) et des structures (sorte de ministre européen des Affaires très étranges et service européen d’action extérieure). Or, que constate-t-on ? Il n’y a pas plus de politique étrangère commune17 que de défense commune18. Certains veulent nous faire prendre des vessies pour des lanternes en essayant de nous faire chevaucher des chimères. « Je crois que l’Europe moderne ne soit consubstantiellement chimérique. Mais la réalité va s’imposer sans l’Europe s’il le faut »19. Cela présente tout de même un avantage médiatique : expliquer au bon peuple que ce que nous ne pouvons plus faire individuellement sur le plan militaire20, faute de moyens, nous pourrons les réaliser collectivement. Que l’on cesse une bonne fois pour toutes les promesses mensongères au moment où l’Europe est « cernée par les antisystème »21. Cela nous permettrait de penser à nouveau souveraineté et indépendance. Cela aurait également l’immense mérite d’éviter que la présentation de la défense européenne ne tourne à l’indécence européenne.

Guillaume Berlat
4 juin 2018

1 Guillaume Berlat, Londres, Paris, Washington : le nouvel axe du mal, www.prochetmoyen-orient.ch , 23 avril 2018.
2 Agence Reuters, Parly veut rassurer les USA sur l’initiative européenne de défense, 28 mai 2018.
3 Guillaume Berlat, Défendre l’Europe ou défendre l’OTAN ?, www.prochemoyen-orient.ch , 11 décembre 2017.
4 Philippe Pons, Les États-Unis et les deux Corées s’efforcent de ressusciter la rencontre Kim-Trump, Le Monde, 25 mai 2018, p. 5.
5 Hervé Martin, Big Trump dans tous nos ordinateurs, Le Canard enchaîné, 30 mai 2018, p. 4.
6 Cécile Ducourtieux/Arnaud Leparmentier, Commerce : les Européens à la merci de Trump, Le Monde, Economie & Entreprise, 30 mai 2018, p. 3.
7 Roseline Letteron, Sites noirs de la CIA : l’acquiescement de connivence, www.libertescheries.blogspot.com , 1er juin 2018.
8 Ali Baba, L’« horrible » bourde de Nathalie Loiseau, www.prochetmoyen-orient.ch , 14 mai 2018.
9 Jean Guisnel, Pourquoi l’Europe de la défense ne parvient pas à décoller ?, www.lepoint.fr , 21 février 2018.
10 Guillaume Berlat, L’Atlantisme, une passion française, www.prochetmoyen-orient.ch , 11 décembre 2017.
11 Jean Daspry, La France atlantiste, www.prochetmoyen-orient.ch , 10 juillet 2017.
12 Régis Debray, Lettre ouverte à Hubert Védrine sur la place de la France dans l’OTAN, dans Hubert Védrine, Comptes à rebours, Fayard, 2018, pp. 45 à 60.
13 Guillaume Berlat, Défendre l’Europe ou défendre l’OTAN ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 11 décembre 2017.
14 Federico Santopino, La défense européenne entre Doctor FED et Mister Pesco, Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), 14 décembre 2017.
15 Michaël Foessel (propos recueillis par Lucas Bretonnier), « La démagogie est inhérente à la démocratie », Marianne, 23 février-1er mars 2018, p. 19.
16 Philippe de Saint Robert, Fin de partie avec la Crimée, www.prochetmoyen-orient.ch , 28 mai 2018.
17 Jean-Pierre Stroobants, La Pologne jette le trouble à Bruxelles sur l’accord nucléaire iranien. Varsovie demande de faire preuve « d’une plus grande empathie avec les États-Unis, Le Monde, 30 mai 2018, p. 5.
18 Guillaume Berlat, Défense européenne : vie et mort d’un mythe !, www.prochetmoyen-orient.ch , 26 février 2018.
19 Hubert Védrine, Comptes à rebours, Fayard, 2018, p. 208.
20 Claude Angeli, Bagatelles pour un massacre des crédits de l’armée, Le Canard enchaîné, 30 mai 2018, p. 3.
21 Cécile Ducourtieux, L’UE cernée par les « antisystème », Le Monde, 31 mai 2018, p. 23.

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Source : Proche & Moyen-Orient, Guillaume Berlat, 04-06-2018

https://www.les-crises.fr/europe-de-la-defense-europe-de-lindecence-par-guillaume-berlat/

« Poutine de A à Z » par Vladimir Fédorovski

Visite en Russie. Macron voyage mais n’obtient rien de personne

« Poutine de A à Z » par Vladimir Fédorovski

Par Camille Galic, journaliste, essayiste ♦ Vladimir Poutine est-il « le maître du jeu mondial » comme l’affirmait le 26 mai sur TV Libertés Pierre-Yves Rougeyron, fondateur du Cercle Aristote et directeur de la revue Perspectives libres, au lendemain du Forum économique international de Saint-Pétersbourg ? Forum au cours duquel le président français avait notablement changé de pied en insistant sur l’ardente obligation d’«arrimer la Russie à l’Europe », d’« ancrer la Russie dans l’Europe ».


Certes, l’Américain Donald Trump avait favorisé ce virage avec sa dénonciation de l’accord sur l’Iran conclu par son prédécesseur Obama et donc le retour à l’encontre de Téhéran de sanctions encore aggravées, avec menaces à la clé de lourdes sanctions pour les pays et les entreprises commerçant avec l’ancienne Perse ou y investissant — telle la firme Peugeot-PSA qui, après Total,  a annoncé le 4 juin se retirer de ce marché très prometteur, où elle est en tête des ventes de véhicules. Mais peut-être Emmanuel Macron, déçu par Trump et Merkel et conscient de la faiblesse d’une Theresa May engluée dans le Brexit, a-t-il enfin compris la nécessité de s’entendre, ou du moins de composer, avec un chef d’Etat fiable,  soutenu par son peuple depuis près de vingt ans maintenant (lequel de ses pairs peut-il en dire autant ?) et dont tous les choix géopolitiques relèvent non du caprice ou de la gloriole mais d’une Realpolitik fondée sur une profonde connaissance de l’histoire et des pesanteurs sociologiques russes. Et ce n’est pas la dernière péripétie ukrainienne, avec la mélodramatique résurrection le 30 mai de son opposant numéro un, le journaliste et écrivain russe Arkadi Babtchenko déclaré la veille par le gouvernement de Kiev assassiné « d’une balle dans la tête par les services spéciaux russes, un crime odieux », qui crédibilisera l’opposition à Poutine aux yeux de l’étranger. Celui-ci déjà ébranlé par les mystères et les incohérences de l’affaire Skripal, du nom de cet ancien agent double soviétique présenté par Londres comme empoisonné sur l’ordre du Kremlin, qui avait donné lieu en mars dernier à une grave crise diplomatique entre l’Occident, aligné sur le gouvernement britannique, et la Russie. Avant que Sergueï Skripal, lui aussi miraculeusement ressuscité, ne rejoigne son domicile en parfaite santé.

Naissance d’un chef

Partisan de Mikhail Gorbatchev dont il écrivit plusieurs discours et fut le conseiller, puis porte-parole du Mouvement des réformes démocratiques pendant le putsch de Moscou d’août 1991, le diplomate moscovite Vladimir Fédorovski, naturalisé français en 1995, n’est pas a priori un sycophante du président russe. Très factuel, composé de nombreuses entrées (Andropov, Démographie, Face à l’Occident, KGB, Philosophie poutinienne, Syrie, Sibérie, Staline, Yougoslavie, etc.) renvoyant parfois les unes aux autres, son « Poutine de A à Z » laisse pourtant transparaître une certaine fascination, voire de l’admiration pour celui dont, après l’humiliant intermède Eltsine, la « présidence est un miracle », pour citer le patriarche de Moscou et de toute la Russie. Opinion partagée, comme j’avais pu m’en rendre compte en 2010 en tout cas, par tous ses compatriotes rencontrés de Novgorod à Nijni-Novgorod (ex-Gorki et seule ville où, au sommet du kremlin local, trônait un buste de Staline) et notamment par les femmes aux yeux desquelles Poutine a une immense qualité en dépit de ses exhibitions de mâle alpha, plongeant dans un lac glacé ou taquinant un ours : « Lui, au moins, il ne boit pas… »

Qualité d’autant plus remarquable qu’issu d’un milieu très modeste et né dans un quartier défavorisé de Leningrad, le jeune Vladimir fut une racaille avant d’être sauvé par le sport, puis les études… ainsi que par un arrivisme qui le mena au KGB, dont il devint colonel, en poste à Dresde avant la réunification allemande. A propos de laquelle Fédorovski affirme d’ailleurs : « En juin 1989, pour convaincre Gorbatchev du caractère positif de la réunification de l’Allemagne, le chancelier Kohl lui avait proposé de payer 10 milliards de marks. Le Kremlin en, réclama 15 ! » Les obtint-il ? Cela expliquerait l’effondrement si rapide, et si facile, du Mur de Berlin.

La Serbie, ligne rouge

Poutine n’était pas encore aux commandes quand, prenant prétexte de la crise du Kossovo amplifiée en Occident par quantité de légendes horrifiques sur les sévices prétendument infligés aux Albanais, Washington déclencha en mars 1999 et de manière unilatérale l’opération Allied Force, dirigée contre la Serbie et à laquelle contribua la France du tandem Chirac-Jospin. « Derrière le prétexte des droits de l’homme, écrit Fédorovski, les Occidentaux cherchent avant tout à dépecer la Serbie, principale nation slave et orthodoxe de l’Europe du Sud. Pour Vladimir Poutine, cette affaire est une véritable ligne rouge que l’Amérique vient de franchir dans ses rapports avec la Russie », d’autant qu’au même moment, « trois anciens membres du pacte de Varsovie — Pologne, République tchèque et Hongrie — adhèrent à l’OTAN ». Objectif final : « porter le coup de grâce » à la Russie, affaiblie par sa guerre perdue contre l’Afghanistan (où les missiles Stinger fournis par Reagan aux nationalistes du commandant Massoud tombèrent vite aux mains des Taliban) puis par une décennie de crise politique, économique et morale, le communisme ayant cédé la place au capitalisme le plus débridé — pratiqué parfois par la nomenklatura marxiste dont sortent nombre d’oligarques.

L’opération Allied Force — dont le commandant en chef, le général Wesley Kanne dit Clark, devait professer ensuite qu’il « n’y a plus place dans l’Europe du XXIème siècle pour des nations ethniquement homogènes » — décida sans doute de la politique menée par Poutine arrivé au pouvoir quelques mois plus tard. Aussi bien au Caucase dont il promit de traquer les terroristes « jusque dans les chiottes » qu’en Ukraine, en Crimée et plus récemment en Syrie, la recherche d’un grand port en Méditerranée, en l’occurrence celui de Tartous, ayant été la hantise de la Russie impériale puis de l’URSS.

Vladimir Poutine se voit-il pour autant en tsar ? Il s’en défend mais les entrées La résurrection de l’Empire et L’alliance du trône et de l’autel, comme sa détermination à embrasser en un bloc toute l’histoire tumultueuse de la Russie, d’Alexandre Nevski à Staline en passant par le général Souvorov et le Premier ministre Piotr Stolypine, prouvent qu’il se veut l’héritier de ces « Grands Russes » récemment plébiscités par ses compatriotes dans un sondage**.Lui-même et la Russie ont-ils les moyens de leurs ambitions malgré une démographie restée si faible que la Sibérie se sinise à vue d’œil ?

L’avenir le dira mais Emmanuel Macron a sans doute raison de se rapprocher, fût-ce tardivement, d’un homme d’Etat majeur. Un homme également très complexe, que le livre de Fédororovski permet de mieux connaître. Ombres et lumière.

Camille Galic
06/06/2018

* « Poutine de A à Z » par Vladimir Fédorovski, avec la collaboration de Patrice de Maritens. 132 pages, 7,40 €. Editions Stock 2017, collection Points poche 2018.

** http://www.nameofrussia.ru

Source : Correspondance Polémia

Crédit photo : Kremlin.ru [CC BY 4.0], via Wikimedia Commons

Camille Galic

Camille Galic

Diplômée des Langues orientales, directeur de l’hebdomadaire Rivarol de 1983 à 2010, Camille Galic a aussi collaboré à des publications comme Le Spectacle du monde et Le Crapouillot. Sous son pseudonyme Claude Lorne, elle a rédigé en 2012 Les Médias en servitude pour la Fondation Polémia, dont elle est une contributrice régulière depuis 2011. Chroniqueuse au quotidien Présent, elle a publié en 2013 un Agatha Christie (éd. Pardès, coll. « Qui suis-je ? »).

Fake news : La grande peur… Par Richard Labévière

7.juin.2018 // Les Crises

Fake news : La grande peur… Par Richard Labévière

FAKE NEWS : LA GRANDE PEUR…

En juin 2017, après la rupture diplomatique de l’Arabie saoudite, d’autres pays du Golfe et de l’Egypte avec le Qatar – au motif d’une proclamation pro-iranienne de ce dernier -, l’émirat proteste, expliquant que c’est un faux fabriqué par un… pirate informatique ! Procédé dont les services américains ne tardent pas à attribuer la paternité au… Kremlin, accusé aussi d’avoir aussi tordu la dernière élection présidentielle américaine au profit de Donald Trump ! Une conclusion s’impose aussitôt : les Russes peuvent déstabiliser les élections partout dans le monde et quand ils le veulent. Il faut donc absolument contrôler Internet ; les « réseaux numériques » vont tuer la démocratie !

Essentiellement propagées par la Russie – selon les belles âmes occidentales – les Fake News expliqueraient alors le Brexit, l’élection de Trump et la disparition des éléphants. Par conséquent, l’Allemagne et la France préparent une loi pour contrer ces maudits Fake News, la Commission européenne y travaillerait aussi. Dans son dernier livre – autant nécessaire que salutaire – notre médiologue préféré François-Bernard Huyghe remet les pendules à l’heure ! Son principal constat : il ne faudrait pas que la grande peur, dont il décrit scientifiquement les mécanismes, ne justifie une réinstallation de guillotines propices à neutraliser toutes espèces de contestation, de critique et d’opposition.

Grand est le risque de voir se reproduire les pires atteintes aux libertés civiles et politiques, les Patriot Act et autres lois d’exception justifiées par la chasse aux Ben Laden du moment. Au nom de la lutte contre le terrorisme, la corruption et la prolifération des armes de destruction massive, on a bien compris, désormais comment les Etats-Unis imposent au monde entier leurs normes juridiques (en toute unilatéralité et extraterritorialité) afin d’avantager leurs entreprises et fonds de pension. America First, c’est d’abord « par ici la monnaie », mais toujours au nom de la morale et des droits de l’homme pour le bien de la planète. Mais dans toutes ces affaires consubstantielles à la mondialisation, de quoi parle-t-on au juste ?

François-Bernard Huyghe : « nous avons tendance à traduire par fausse nouvelle, récit d’événements qui ne se sont pas déroulés (ou le déni de faits qui sont avérés). Initialement, Fake News désigne plutôt un contenant : des pages ou des sites qui se présentent comme d’authentiques outils d’information et qui ne le sont pas. Il y a d’ailleurs une ambivalence dans l’expression de Fake News. Elle peut vouloir dire que l’on donne pour des nouvelles – contenus, événements dignes d’être rapportés – des faits non avérés, inventés, faux. Mais elle peut aussi signifier que l’on présente comme « nouvelles » (au sens de : destinées à informer le public suivant un régime de vérification) des discours militants ou des démonstrations idéologiques qui ne visent qu’à persuader de valeurs et de visions du monde ». Un peu plus loin notre médiologue ajoute : « on peut presque définir le Fake comme une rumeur assistée par ordinateur ».

A ce stade, on peut oser trois remarques : 1) le combat de l’erreur et de la vérité est le plus vieux métier du monde, aussi vieux que le meurtre d’Abel par Caïn, en tout cas bien antérieur aux conversations de Socrate dans l’Académie ; 2) cette confrontation a constitué le fil rouge de toute l’histoire de la raison occidentale et il n’est qu’à relire La Formation de l’esprit scientifique de Gaston Bachelard ou Le Normal et le pathologique de Georges Canguilhem pour comprendre qu’on peut difficilement légiférer en la matière ; 3) enfin, les évolutions du médium n’arrangent pas l’affaire et la révolution numérique qui généralise des « progrès disruptifs », c’est-à-dire imposés sans concertation aucune, annonce une République qui sera encore plus tyrannique que celle de Platon !

Mais le plus grave est ailleurs… dans notre monde où la majorité des grands médias (traditionnels et numériques, ceux qu’on appelle « les réseaux sociaux ») sont maintenant dans les mains de grands patrons. Ces derniers exercent un pouvoir absolu sur les industries de l’information et du divertissement qui touchent et forment nos cerveaux. Sans sombrer dans le délire ou la paranoïa du complot, force est de reconnaître que ces décideurs ne lésinent pas sur les moyens pour transformer les citoyens en consommateurs dociles, conformes, moins autonomes et satisfaits du monde tel qu’il est ! Comme le répète souvent le linguiste Noam Chomsky, « derrière la production de nouvelles, de spectacles et de publicités, le projet d’anesthésier toute forme de critique ou de révolte est bien à la manœuvre… C’est une question d’argent et de reproduction des marges de profit ».

La conséquence organique de ces différentes évolutions nous ramène à l’efficience de l’idéologie – des idées au logis -, celles des passions immédiates et dominantes qui mettent l’huile nécessaire au bon fonctionnement des rouages sociaux. Et ces « idées » ne tombent pas du ciel par une corde à foin, mais sont les strictes représentations des rapports économiques, sociaux et culturels nécessaires au maintien et à la reproduction de l’ordre ; un ordre au bénéfice de quelques élus et bénéficiaires n’hésitant pas à utiliser les moyens les plus violents pour rester aux affaires, leurs affaires !

La description de ce terrible dispositif est parfaitement effectuée dans L’Idéologie allemande de Karl Marx et Friedrich Engels : les idées de la classe dominante sont les idées dominantes. La puissance matérielle dominante est donc aussi la puissance spirituelle dominante. Les pensées dominantes ne sont rien d’autre que l’expression en idées des conditions matérielles dominantes.

Dans cette perspective, il est bien clair qu’on peut difficilement légiférer afin de différencier les analyses produites par l’idéologie dominante de celles qui le seraient par les sciences ou tout au moins par une quelconque quête opiniâtre de la vérité. Dans l’absolu, chaque diseur de bonne aventure cherchera à neutraliser ses concurrents pour faire triompher sa seule parole, donc ses intérêts. C’est toute l’histoire du Sophiste de Platon : bien parler pour séduire la jeunesse et conforter son influence sur celle-ci !

Depuis toujours, c’est aussi le rôle de la presse – notre grand sophiste : vérifier et hiérarchiser les faits afin de proposer une lecture du monde, afin de favoriser l’émission d’un jugement ! Et en la matière, on est très loin des sciences exactes. Il n’est qu’à voir l’évolution d’un journal – qui fut de référence – comme Le Monde. Après avoir été démantelé par le triumvirat Colombani-Minc-Plenel dans les années 1980, ce titre moribond – qui survit comme une « marque » -, donne de plus en plus dans la communication, le trafic d’influences, sinon la propagande pure et simple. Non content de s’être transformé en courroie de transmission de l’idéologie dominante, Le Monde d’aujourd’hui prétend – en plus – faire la police !

Ainsi, les Décodeurs du Monde prétendent-ils enquêter sur les « usines à fausses informations ». Les plus grands fabricants de Fake News de la presse parisienne, les chiots de garde de l’idéologie dominante osent ainsi s’auto-proclamer gardiens, contrôleurs et aiguilleurs des « bonnes informations ». On croit rêver ! Cette toute puissance de l’idéologie n’est pas une nouveauté, mais elle aspire désormais à occuper toute la place, à marginaliser, sinon à criminaliser tous celles et ceux qui n’accepteraient pas cette règle du jeu.

Plus lucidement, force est de constater que le 1984 de George Orwell n’est qu’un conte enfantin au regard des montages actuelles de l’idéologie dominante. Dans tous les cas de figures – et pour tenter d’y voir plus clair – on lira avec la plus grande attention l’indispensable manuel de résistance de François-Bernard Huyghe : Fake News – La grande peur. C’est court, clair, nerveux et incisif. Après une telle lecture, on se sent mieux, comme si on venait de tirer la queue du monstre…

Richard Labévière

1 François-Bernard Huyghe : Fake News – La grande peur. VA-Editions, janvier 2018.
2 Hervé Juvin : La guerre du droit pénal américain aura-t-elle lieu ? Cap sur le nouveau système de corruption mondialisé. Editions de l’Observatoire EUROGROUP-CONSULTING, mai 2016.

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

https://www.les-crises.fr/fake-news-la-grande-peur-par-richard-labeviere/

Georges Malbrunot : «Israël se sent en position de force grâce à l’appui apporté par Donald Trump»

Georges Malbrunot : «Israël se sent en position de force grâce à l’appui apporté par Donald Trump»

Georges Malbrunot : «Israël se sent en position de force grâce à l'appui apporté par Donald Trump» © RT FRANCE
Le journaliste Georges Malbrunot lors de son intervention sur RT France

Le journaliste Georges Malbrunot est revenu pour RT France sur la journée sanglante du 14 mai au cours de laquelle 59 Palestiniens ont été tués par des tirs israéliens. Selon lui, Israël se sent en position de force grâce au soutien américain.

Interrogé le 15 mai par RT France au sujet de la répression sanglante exercée la veille par l’armée israélienne contre des manifestants palestiniens, le grand reporter du Figaro, Georges Malbrunot, a affirmé qu’Israël se sentait «en position de force grâce à l’appui apporté par Donald Trump». Selon lui, le soutien américain à l’Etat hébreu expliquerait en partie l’usage «disproportionné de la force» employé par Tsahal lors de la manifestation du 14 mai, au cours de laquelle au moins 59 Palestiniens ont perdu la vie.

Gaza est donc devenu la plus grande prison au monde à ciel ouvert

Pour ce spécialiste du conflit israélo-palestinien, la communauté internationale partage également la responsabilité de la situation actuelle dans les territoires palestiniens, et plus précisément dans la bande de Gaza : «En 1996, la communauté internationale avait organisé des élections législatives dans la bande de Gaza, le Hamas en était sorti vainqueur […] la communauté internationale avait refusé de reconnaître cette victoire des islamistes et donc Gaza est devenue la plus grande prison au monde à ciel ouvert.»

Le journaliste n’a cependant pas exempté de critiques le Fatah et le Hamas. Selon lui, leur dissension participe à l’instabilité politique et empêche la construction d’un «front palestinien uni» qui permettrait une relance du processus de paix.

Il ne faut rien attendre de cette réunion [du Conseil de sécurité]

Enfin, Georges Malbrunot a estimé que la convocation, à la demande du Koweït, d’une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU n’allait pas fondamentalement apporter de solutions : «Il ne faut rien attendre de cette réunion, puisqu’à priori les Américains mettront leur veto à tout texte qui sera présenté pour condamner le recours à la violence par Israël. L’ONU va être encore une fois prisonnière de ses contradictions.»

Lire aussi : Gaza : Paris appelle à la «retenue», Mélenchon réclame la convocation de l’ambassadeur d’Israël

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

https://francais.rt.com/entretiens/50718-repression-gaza-georges-malbrunot-israel-trump

Pourquoi l’Iran a-t-il besoin de missiles balistiques ? Par Sirous Amerian

8.mai.2018 // Les Crises

Pourquoi l’Iran a-t-il besoin de missiles balistiques ? Par Sirous Amerian

Source : The Defense Post, Sirous Amerian, 18-04-2018

Par Sirous Amerian

18 avril 2018

L’Iran a été au centre des actualités mondiales cette dernière décennie, avec son programme nucléaire devenu le centre d’attention. Cette question mise de côté, au moins temporairement, on pouvait s’attendre à ce que l’Iran cesse de polariser l’attention par la signature du Plan d’action global conjoint [ou Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, NdT] il y a trois ans, mais ce ne fut pas le cas.

Après avoir décrit l’accord de Vienne comme épouvantable et avoir promis de le déchirer une fois élu, le président Donald Trump s’efforce de focaliser l’attention et de maintenir la pression sur l’Iran. En plus de la question nucléaire, la présence de l’Iran en Syrie et son arsenal de missiles balistiques sont vendus comme des menaces majeures pour la sécurité régionale ainsi qu’internationale.

L’Iran a un vaste et compliqué arsenal de missiles balistiques, comprenant des missiles de courte portée tels que le Zeizal et des missiles plus lourds et de longue portée tels que le Shahab-3 ou le Sejil, qui peuvent atteindre 2000 kilomètres, ceux-ci existant en différents modèles avec propulsion liquide ou solide. En bref, les missiles balistiques sont à la fois l’arme défensive clé et l’élément offensif de la stratégie iranienne, pour lesquels Téhéran a investi beaucoup de temps, d’effectifs et d’argent dans le développement et l’amélioration. Pourquoi les mettraient-ils de côté sous la pression des États-Unis et de l’Europe ?

L’Iran est situé au Moyen-Orient, dans une région volatile, où il a quelques amis et beaucoup d’ennemis. Ses ennemis, principalement l’Arabie Saoudite, Israël et les Émirats arabes unis, sont des pays avancés, riches et bien armés qui dépensent énormément pour conserver et améliorer leurs capacités militaires.

L’Arabie saoudite, selon les derniers chiffres, est aujourd’hui le troisième plus important acheteur du monde dans le domaine militaire. Avec 57 milliards de dollars, Riyad dépasse des pays comme l’Inde, la France, la Russie et le Japon. Israël est à la 14e place, selon la même source, et dépense environ 14 milliards de dollars par an pour son armée, quand les EAU [Émirats arabes unis, NdT] viennent en 16e position avec une dépense d’environ 14,3 milliards de dollars pour leur armée l’année dernière. Avec une dépense annuelle de 6,3 milliards de dollars, l’Iran est en 33e position.

Au vu de ce classement des dépenses militaires, les capacités militaires de l’Iran sont moindres et faibles comparées à celles de ses voisins. Les forces armées de l’Iran seraient mieux décrites comme un musée vivant. Et il en est ainsi de ses trois principaux corps.

Les forces aériennes de la République islamique d’Iran comptent en grande partie des avions américains construits il y a 40-50 ans tels que des F-14, F-4F et des F-5 et un plus nombre d’avion soviétiques, le Mig-29A et Su-24, achetés il y a deux ou trois décennies – qui furent plus tard complétés par des avions de Saddam Hussein fuyant la guerre du Golfe Persique.

Comparés aux F-15 de pointe de l’Arabie saoudite et aux Eurofighter Typhoons, aux Mirages et F-16 des EAU et aux F-15, F-16 et nouveaux F-35 d’Israël – tous en nombre élevé et armés de radars et missiles dernier cri avec des capacités modernes AWACS – Les forces aériennes iraniennes sont une plaisanterie comparées à leurs adversaires modernisés.

La force terrestre et la marine ne font pas exception. Beaucoup de bataillons mécanisés sont armés de T-72 et de générations encore plus vieilles de tanks soviétiques, qui se sont avérés largement inefficaces il y a trois décennies contre les tanks modernes de l’Occident durant la première guerre du Golfe. Il y a eu quelques progrès avec l’amélioration des vieux tanks avec un nouvel équipement et blindage, mais ce fut lent et Téhéran n’a pas réussi à moderniser tous les systèmes obsolètes.

Du côté des effectifs, environ deux tiers des forces terrestres et des autres branches sont remplies de conscrits, des hommes âgés de 18 et plus, qui ont pour obligation d’effectuer leur service militaire durant deux ans où ils sont alors sous forte pression : ces jeunes hommes ne reçoivent pas un salaire décent, sont humiliés en permanence par les officiers et commandants, et sont stationnés le long de frontières, loin de leur famille, ou dans des villes où ils effectuent des corvées telles que cuisiner et nettoyer les toilettes. La plupart ne reçoivent pas une alimentation correcte et un équipement tel que des uniformes.

Une série de photos récentes faites par des conscrits montre le triste visage de la conscription, qui affecte la santé mentale des jeunes hommes. Si vous vous asseyez et discutez avec eux, une majorité de ceux qui ont fait leur service et sont revenus n’auront pas de très bons souvenirs de cette période. Il ne faut donc pas s’attendre de leur part à un bon moral et à une efficacité au combat.

L’Iran, en réalité, n’a tout simplement pas la capacité de mener une offensive contre un pays de la région, excepté peut-être l’Afghanistan, ou acteur mineur comme le Koweït.

Les nouveaux corps qui ont reçu un meilleur traitement et équipement sont les forces de missiles sous le commandement de la Garde révolutionnaire islamique, et la Base de défense aérienne Khatam al-Anbia. Comme l’indique son nom, la base de défense aérienne est un commandement en charge des systèmes sol-air et est défensive par nature.

Mais il est même improbable que l’Iran utilise ses missiles comme un élément offensif.

Les missiles balistiques de l’Iran sont tous conventionnels et non armés de têtes nucléaires. Il ne peut les utiliser pour détruire un quelconque adversaire sans courir le risque d’une frappe en représailles. Si utilisés pour frapper en premier, ces missiles provoqueraient certainement de larges dommages à une ou deux cibles ou terroriseraient la population des villes, mais ils ne pourraient détruire toutes les bases et centres industriels qu’un adversaire pourrait avoir.

L’Iran sait que s’il prend l’initiative d’attaquer Israël ou les alliés arabes des Américains avec ses missiles balistiques, non seulement c’est une invitation à prendre le pays comme cible de représailles, mais que cela donnerait également à Trump et à son nouveau conseiller pour la Sécurité nationale, John Bolton, l’excuse nécessaire pour passer de la promotion d’un changement de régime en douceur à un changement de régime à la manière forte et à une guerre pure et simple contre l’Iran. Les ayatollahs à Téhéran peuvent peut-être haïr les Israéliens et les Saoudiens, mais ce sentiment est moins puissant que leur amour du pouvoir.

Donc quel est l’objectif des missiles balistiques de l’Iran ? Ils servent à la fois un objectif dissuasif et défensif : en maintenant un nombre important de missiles balistiques prêts à frapper n’importe quel pays qui s’en prendrait à lui, l’Iran rend une frappe contre lui plus coûteuse pour ses adversaires.

Israël, le premier ennemi de Téhéran, a déjà à deux reprises attaqué sans prévenir la Syrie et l’Irak, et n’a jamais subi de représailles, ces pays n’en ayant pas la capacité. La même chose ne pourrait pas arriver avec l’Iran car il a les moyens de répondre à une telle attaque. En appelant au retrait des missiles balistiques de l’Iran, les Européens et Trump veulent couper les griffes du chat et ôter à Téhéran sa seule option crédible de défense.

Rendre une frappe contre l’Iran plus sure et moins coûteuse pour les pays de la région est dangereux pour la stabilité de la région. Cela ferait de l’Iran une cible facile pour quiconque en ayant les capacités et la volonté, et le Moyen-Orient ne manque pas de prétendants. Ne laissons pas faire cela, et apprenons à vivre avec un Iran doté de missiles balistiques pour sa propre défense.

Sirous Amerian est doctorant et assistant diplômé au Centre for Defence and Security Studies de l’Université Massey en Nouvelle-Zélande. Pendant son séjour en Iran, il a travaillé comme analyste politique pour l’Institut iranien d’études eurasiennes (IRAS). Il tweete sur @AmerianS.

Tous les points de vue et opinions exprimés dans cet article sont ceux de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement les opinions ou les positions de The Defense Post.

Source : The Defense Post, Sirous Amerian, 18-04-2018

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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Pourquoi parle-t-on toujours « d’oligarques russes » et jamais « d’oligarques occidentaux » ?

Pourquoi parle-t-on toujours « d’oligarques russes » et jamais « d’oligarques occidentaux » ?


Par Jeff Cohen – Le 10 avril 2018 – Source Truthdig

Brian Roberts, PDG de Comcast.

Les infos télévisées peuvent être assez énervantes. Jour et nuit, j’entends les présentateurs sur CNN et MSNBC parlant sans cesse des plans de tel ou tel « oligarque russe ayant des liens avec le Kremlin ». J’ai entendu cette phrase un nombre incalculable de fois ces dernières semaines.

Et beaucoup d’autres que moi ont entendu l’expression « oligarque russe ». Merriam-Webster.com expliquait que «oligarque» était l’un de ses mots clés les plus recherchés, en date du 5 avril, «suite aux informations selon lesquelles Robert Mueller avait interrogé des hommes d’affaires russes auxquels ce descriptif s’applique ».

Mais il y a une phrase que je n’ai jamais entendue sortir de la bouche d’aucun des animateurs, prétendûment progressistes, de MSNBC : «Un oligarque américain ayant des liens avec Washington ».

Cet oubli est révélateur si l’on considère un fait indiscutable : les oligarques américains ont fait beaucoup plus pour miner la démocratie américaine que n’importe quel Russe.

Prenez, par exemple, Brian L. Roberts – qui correspond certainement à la définition d’oligarque prise dans le dictionnaire : « une personne faisant partie d’un petit groupe de personnes puissantes qui contrôlent un pays ou une industrie ». En tant que président et chef de la direction de Comcast, Roberts dirige la société que son père a fondée et détient plus d’un tiers des actions de cette société. Sa rémunération annuelle de 28,6 millions de dollars l’an dernier était inférieure à celle que quatorze autres oligarques américains − je veux dire PDG − ont « gagné ». Sa valeur nette est estimée à plus de 1,65 milliard de dollars.

Cet oligarque a-t-il des « liens avec Washington » ? Au cours d’une année récente, Comcast a consacré près de 19 millions de dollars au lobbying, en deuxième position après l’entreprise militaro-industrielle Northrop Grumman. L’an dernier, Comcast a dépensé plus de 15 millions de dollars. Et l’oligarque Roberts a été un acteur  de pouvoir de premier plan à Washington pendant des décennies, ayant porte ouverte chez tous les présidents − de la loi de déréglementation sur les télécommunications, loi anti-consommateurs votée en 1996, à l’effort actuel du président Trump pour mettre fin à la neutralité du réseau, au nom de Comcast et d’autres grands fournisseurs d’accès Internet.

La Loi sur les télécommunications − pro-conglomérats − de Clinton et l’assaut de Trump contre la neutralité du net ont tous deux miné la démocratie américaine. Aucun Russe n’y est pour quelque chose. (Vous avez peut-être entendu dire que le Sinclair Broadcast Group, qui travaille sur la propagande de Trump, possédera bientôt plus de 200 stations de télévision locales ; jusqu’à l’entrée en vigueur de la nouvelle Loi sur les télécommunications, une entreprise ne pouvait légalement en posséder plus de 12.)

Vous devez l’accorder aux oligarques américains. Beaucoup gardent un certain pouvoir, quel que soit le parti qui dirige Washington. Ils ont une plus grande résistance que les oligarques russes qui, nous dit-on constamment, finissent morts ou en prison s’ils tombent en disgrâce avec le président Poutine.

Roberts a certainement le style de vie d’un oligarque. Il possède une datcha d’été − je veux dire une résidence secondaire − à Martha’s Vineyard où il ancre ses bateaux Sparkman & Stephens construits sur mesure et où il a accueilli le président Obama, y compris lors d’un cocktail de la liste A, organisé pour Obama, en août 2013. Et Roberts aurait construit un vaste manoir à North Palm Beach, non loin du Mar-a-lago de Trump.

Mais sa résidence principale est à Philadelphie. Obama a régulièrement séjourné dans les manoirs de Comcast. En 2013, lors d’une collecte de fonds du Parti démocrate à Philadelphie, chez le meilleur lobbyiste de Roberts, le président Obama déclarait : « Je suis venu ici tant de fois, la seule chose que je n’ai pas faite dans cette maison, c’est d’avoir un dîner Seder. » [repas rituel juif, NdT]

Alors que les oligarques russes sont souvent des chasseurs de gibier passionnés, Roberts est un golfeur fanatique. Obama a joué au golf avec lui « sur les gazons luxuriants du Vineyard Golf Club ».

Il y a une dernière chose que je dois ajouter au sujet de Roberts. En tant que PDG de Comcast, il est le patron ultime des animateurs prétendument progressistes de MSNBC. Ce qui peut aider à expliquer leur silence sur les oligarques américains, puisqu’il serait difficile d’aborder le sujet sans mentionner leur patron.

Je ne devrais pas cibler Roberts, ni les hôtes MSNBC qu’il emploie. Parce que le problème va bien au-delà de cet oligarque particulier et de cet organe d’information corporatif particulier.

Roberts n’est qu’un parmi des dizaines de puissants oligarques américains. Ils forment une « classe dirigeante » et dirigent un « État corporatif » − deux expressions de plus que l’on n’entend pratiquement jamais dans les médias américains. L’une des raisons pour lesquelles ces oligarques ont peu de couverture critique et aucun examen systémique est que, comme en Russie, les oligarques sont les propriétaires ou des clients importants des médias grand public.

Permettez-moi d’être clair, afin de ne pas exagérer : les animateurs de Fox News sont libres de ternir certains oligarques, surtout des démocrates, comme George Soros et les animateurs de MSNBC s’en prennent gaiement à certains oligarques, Républicains cette fois, comme les Mercers et les frères Koch.

Mais pour avoir une vision claire et complète du fonctionnement du système politique américain (c’est-à-dire de l’« oligarchie américaine »), j’ai une suggestion à vous faire : déconnectez-vous de MSNBC, CNN, Fox et d’autres sources d’information tenues par les grosses entreprises et tournez-vous plutôt vers des médias progressistes indépendants de qualité.

Si vous le faites, vous verrez que les problèmes qui affligent la démocratie et l’économie américaines sont certainement l’œuvre d’oligarques. Et ceux-là ne parlent pas russe.

Jeff Cohen

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/pourquoi-parle-t-on-toujours-doligarques-russes-et-jamais-doligarques-occidentaux