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Vers un nouveau Yalta

Vers un nouveau Yalta

L’Europe va mal et c’est de sa faute. Elle persiste dans l’aveuglement, signe son effacement progressif de la nouvelle carte du monde et se laisse glisser dans une sorte de coma inquiétant. Elle aurait besoin d’un vigoureux massage cardiaque, d’une séance de défibrillation radicale. Elle préfère tirer nerveusement sur sa pompe à morphine, croire aux contes de fées et attendre le baiser salvateur, en l’espèce d’une Amérique… dont le président est tout sauf un prince charmant. Elle doit pourtant échapper toute seule à la prise en tenaille qui va la broyer. Mais ses sauveteurs eux-mêmes sont ambivalents. Ils s’indignent beaucoup, se réunissent sans cesse et cherchent des parades à une offensive… à laquelle ils ne veulent toujours pas croire. Ils se trompent de diagnostic et donc de recommandation thérapeutique. Nos élites communautaires prennent en effet chaque manifestation de bon sens et de santé démocratique des peuples européens (comme récemment le scrutin italien, ou la crise politique déclenchée en Allemagne par le ministre de l’Intérieur qui implore la chancelière de traiter enfin sérieusement le défi migratoire) pour une attaque contre « Leur Europe », celle de l’utopie initiale, celle de l’incomplétude d’une création qui se meurt de n’avoir jamais osé exister vraiment, et qui s’étouffe toute seule, empêtrée dans ses bons sentiments. Attitude typique d’une confusion entre les effets et les causes.

L’Europe est en manque de souveraineté, de clairvoyance et d’audace. Les pulsions dites populistes ‒ terme qui mélange à dessein des sensibilités diverses pour disqualifier globalement toute résistance à la doxa européenne ‒ ne menacent pas son unité ; elles révèlent combien celle-ci est fragile et peut conduire l’Union européenne (UE) à sa perte si l’on continue à nier des évidences. L’Europe est parvenue au bout du mensonge dans lequel elle s’est complu si longtemps, celui d’un ensemble de plus en plus vaste, disparate et prospère, mais sans colonne vertébrale politique ni stratégique, élevé au bon lait d’un globalisme désormais battu en brèche partout ailleurs par un retour en force des États et des peuples. Une Europe consentant docilement à la tutelle psychologique et normative d’une Amérique qui n’a plus le temps, désormais, de lui raconter des histoires à dormir debout, toute entière occupée à s’affirmer face à son nouveau Peer Competitor chinois. Depuis toujours, et surtout depuis les années 1990, Washington lui a coupé les ailes stratégiquement, l’a entravée dans l’Organisation du traité de l’Atlantique nord ( OTAN) qui ne défend que très marginalement les intérêts communautaires, l’a méthodiquement isolée de sa part orientale (la Russie), diabolisée à outrance pour délégitimer tout rapprochement qui aurait pu faire exister une masse critique stratégique continentale autonome. Et depuis un an, c’est pire : un mépris ouvert, une guerre commerciale radicale, l’ordre de se soumettre à l’extraterritorialité du droit américain, de rentrer dans le rang sans céder aux avances de l’autre Grand, qui propose avec un aplomb chaque jour grandissant un autre type de sujétion, un imperium inédit et déroutant.

« Devons-nous à toute force nous accrocher à un occidentalisme discrédité

ou devenir des Eurasiens sinophiles malgré nous ? »

Mais, le choix d’une allégeance est-il nécessaire et fatal ? Devons-nous à toute force nous accrocher à un occidentalisme discrédité ou devenir des Eurasiens sinophiles malgré nous ? Devons-nous ad vitam aeternam admettre ce statut de zone coloniale disputée auquel ce choix nous réduit ? Sans aucun doute, si nous continuons à jouer en ordre dispersé. L’Union européenne n’aura bientôt d’autre choix que de constituer la péninsule d’achalandage des « Nouvelles Routes de la Soie ». La Chine est en train d’enserrer l’Europe au nord et au sud et semble encore hésiter sur le sort à réserver à la France dans ce sandwich. Le Français sera-t-il un consommateur de première classe, avec des produits chinois acheminés par train jusqu’à lui, ou un client de second ordre, achalandé par voie maritime ? C’est encore à nous de choisir… pour l’instant.

Dans cette course de vitesse avec Pékin pour gober par petits bouts une proie qui tragiquement se croit à l’abri, Washington se gausse de notre incapacité à gérer le défi migratoire qui est aussi sécuritaire et, n’ayons pas peur des mots, identitaire. Il est vrai qu’en misant sur la division des Européens et leur manque de lucidité sur les lignes de forces du nouveau monde et les alternatives qui pourraient se proposer à eux, Washington prend un risque mesuré. En effet, tandis que le partage du monde autour de ce nouveau duopole structurant se fait à toute vitesse, avec une réaffectation des clientèles, des tutelles, des États bascule ou tampon, l’Europe se sent, elle, soudainement orpheline. Il lui faut « tuer le père » et grandir enfin. Les occasions de s’affirmer sans se sentir coupable ne manquent pourtant pas : dénonciation de l’Accord sur le climat, du Partenariat transpacifique, de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien(JCPOA), guerre commerciale ouverte, mépris total des positions européennes sur les questions nord-coréenne, palestinienne, syrienne et, bien sûr, iranienne, etc. Il lui faut simplement oser la rupture. Même le patron allemand d’Airbus implore Paris et Berlin de structurer d’urgence une vision industrielle stratégique commune, afin que l’Europe spatiale ne se laisse pas distancer décisivement par l’offensive de Space X qui prend l’Agence spatiale européenne de vitesse et engage une guerre des prix des lanceurs menaçant notre supériorité.

« Le mythe d’un Occident univoque aux intérêts convergents a vécu. »

Alors, qu’attend-on ? De pouvoir dire qu’il est trop tard, que l’on a encore raté une belle occasion mais que l’on saura saisir la prochaine ? Ou bien veut-on à toute force croire au discours ambiant sur « un mauvais moment à passer », sur Donald Trump, « père » tyrannique, abusif et indifférent qui ne sera pas réélu, ce qui nous permettra de retrouver bientôt le giron rassurant d’une domination traditionnelle ? C’est un vœu pieu, de l’ordre de la pensée magique. Quels que soient ses bien réels défauts, le président américain est aussi l’incarnation d’une part de la vérité américaine et l’on perd un temps précieux à le stigmatiser comme un irrationnel incompétent au lieu de saisir le fond de ses messages tonitruants. Chacune de ses prises de position, chaque revirement nous démontrent qu’il n’a cure de nos intérêts ou de nos avis. Et les siens ne sont pas tous naïfs ou inutiles. C’est « l’Amérique d’abord », contre tous s’il le faut. L’Europe doit obéir ou tomber. Le problème est qu’on ne lui accorde aucun crédit, même lorsqu’il fait des propositions qui pourraient indirectement nous désenclaver ; par exemple, lorsqu’il propose habilement (pour dissocier Moscou de Téhéran dont il s’agit d’entraver le rayonnement régional) que l’on réintègre la Russie dans le G7, on s’insurge à Paris et Berlin, tremblant pour la crédibilité de nos propres chantages, sur l’ Ukraine notamment… qui ne mènent pourtant à rien depuis des années. Moscou a beau jeu de faire la moue en expliquant que le G7 n’est pas représentatif de la diversité mondiale actuelle et qu’en être ou pas n’a plus d’importance. Le mythe d’un Occident univoque aux intérêts convergents a vécu. Il nous faut grandir enfin, prendre la mesure de notre solitude et tout faire pour qu’elle ne finisse pas en isolement irrattrapable.

Le nouveau Yalta, c’est donc une course effrénée pour la domination des régions du monde, via le hard, le soft, le smart ou le sharp power. Il faut convaincre des clientèles qu’elles seront mieux loties avec Pékin qu’avec Washington. La démonétisation radicale de « la signature américaine » ne joue pas en faveur de notre Grand Allié. La convertibilité du yuan est en route. Elle va encore prendre quelques années mais on mesurera un beau jour l’ampleur de la bascule économico-politique réalisée par Pékin. Dans ce jeu de go mené à la hussarde, l’Europe n’est qu’une cible commerciale, et chacun des deux nouveaux Grands joue ses membres en bilatéral. La Russie lui a été ravie et n’a d’autre choix que de faire ami-ami avec Pékin autour d’un « eurasisme » qu’il lui sera très difficile de dominer à moyen terme. Donald Trump espère encore, si son entourage le laisse faire, offrir l’illusion à Moscou d’une relation privilégiée avec l’Amérique à laquelle Vladimir Poutine tient toujours. Mais, là encore, cela ne se fera qu’au détriment de l’Europe qui va progressivement découvrir le prix douloureux de son mépris entêté pour Moscou. Ne pas penser par et pour soi-même est toujours lourd de conséquences.

« Quelqu’un a-t-il tiré un bilan lucide

des bientôt dix ans de réintégration de

la France dans le commandement intégré de l’OTAN ? »

Ce Yalta sera aussi normatif, dessinant les contours d’une nouvelle carte mondiale des influences et des pratiques sur le plan du droit, des monnaies, des référentiels de normalité politique et démocratique. Là encore, Pékin a de l’avance, car la Chine a toujours soigneusement évité la posture de donneuse de leçons qui fait haïr l’Occident dans toute une partie du monde. Elle ne conditionne pas son soutien financier au respect formel de quelconques droits ou valeurs. Elle pousse des États en difficulté à faire défaut sur des prêts trop importants qu’elle leur accorde pour les soumettre ensuite, achète des dettes souveraines, des pans entiers d’économies nationales, des ressources énergétiques ou minières, des terres rares, et offre à ses nouveaux obligés le développement rapide de leurs infrastructures. Quel que soit le niveau d’activité actuel de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII), la priorité accordée à ce type d’investissement signe une vision de très long terme. Tandis qu’on se gargarisait d’un G7 dissonant où s’étalait le divorce américano-européen, Pékin a accueilli à Qingdao, dans l’Est chinois, les huit chefs d’États membres de l’Organisation de coopération de Shanghai (Chine, Inde, Russie, Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Pakistan et bientôt Iran). L’ OCS monte en puissance et s’affirme, bien au-delà des enjeux sécuritaires, comme l’un des véhicules structurants du « contre-monde » chinois. Qui s’en est inquiété en Europe ou en a seulement parlé ?

Enfin, il faut bien comprendre que les nouvelles formes de la gouvernance mondiale vont jumeler un duo de tête sino-américain et, en dessous, une arborescence de mécanismes régionaux ou thématiques « multilatéraux », accompagnés d’un discours autour de la nécessaire pluralité des centres de décision et de souveraineté. En somme, on habille la bipolarité structurante d’un multilatéralisme rassurant…

Le sommet de l’OTAN des 11 et 12 juillet (en marge duquel les présidents Trump et Poutine arriveront peut-être enfin à se rencontrer) pourrait bien donner une nouvelle impulsion à l’Alliance et éloigner décisivement l’Europe de toute perspective d’autonomie stratégique salutaire. Quelqu’un a-t-il tiré un bilan lucide des bientôt dix ans de réintégration de la France dans le commandement intégré de l’Alliance ? Notre influence est-elle plus grande à Washington, à Mons, à Bruxelles, à Pékin, à Berlin ? Des centaines d’étoiles brillent sur les larges épaules de nos généraux mais… le Commandement allié Transformation est-il vraiment le lieu de la décision ? L’OTAN défend-elle les intérêts des Européens et contribue-t-elle au poids géostratégique de l’UE… ? Toute refondation crédible d’une Europe des nations respectueuse de leurs souverainetés mais aussi désireuse de se faire entendre et prendre enfin au sérieux sur la scène internationale, passe par l’affirmation et la mise en œuvre d’un projet stratégique autonome. Cela ne signifie pas être contre les États-Unis, cela signifie qu’il n’est de meilleur allié que libre.

N’en déplaise aux moutons bêlants du panurgisme ambiant, la Russie est un bout d’Europe et d’Occident. Ce n’est pas pour rien que l’Amérique a tout fait pour nous en dissocier, et que le pragmatisme d’un Trump, après que ses prédécesseurs ont poussé Moscou dans les bras étouffants de Pékin, le conduit aujourd’hui à jouer sur les deux tableaux : celui d’une dérive russe contrainte vers Pékin afin qu’aucun rapprochement russo-européen ne menace la domination stratégique américaine, celui de la Russie « avec » Washington, comme un vieux couple devisant des affaires du monde par-dessus la tête de l’Europe et contre la Chine.

Depuis 1991, les États-Unis ont commis une erreur stratégique cardinale en mettant la Russie au ban de l’Occident. Nous devons les convaincre de l’urgence d’en réunir les diverses composantes. La diplomatie religieuse actuellement à l’œuvre entre Églises romaine et orthodoxe peut utilement servir ce rapprochement. Il ne s’agit évidemment pas de se retrouver enfin entre Américains, Européens et Russes pour attaquer la Chine, mais pour, ensemble, faire le poids face à une offensive tous azimuts dont l’Union Européenne sera sinon la prochaine victime.

Caroline Galacteros

20 juin 2018

Docteur en Science politique, Caroline Galactéros est la présidente du think tank Géopragma. Elle dirige également le cabinet d’intelligence stratégique « Planeting ». Auteur du blog Bouger Les Lignes, elle a publiéManières du monde. Manières de guerre (Nuvis, 2013) et Guerre, Technologie et société (Nuvis, 2014).

Source : Le Courrier de Russie

http://www.afrique-asie.fr/vers-un-nouveau-yalta/

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L’OCS se lève à l’Est

L’OCS se lève à l’Est

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L’OCS se lève à l’Est

Il est incontestable que le dernier sommet, en Chine, de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), a été d’une très grande importance avec l’admission conjointe comme membres à part entière de deux grands pays asiatiques, voisins résultant de la division de l’Inde sous la situation coloniale britannique et depuis traditionnellement ennemis jusqu’à des conflits sporadiques, jusqu’à un affrontement majeur  au début des années 1970. Ces deux puissances asiatiques sont également des puissances nucléaires, ce qui porte l’effectif de l’OCS à quatre puissances nucléaires sur les huit membres qu’elle comprend désormais avec l’Inde et le Pakistan. Le poids démographique de l’OCS est colossal  : plus de trois milliards de personnes.

Nous n’avons guère parlé de ce sommet pourtant si important de l’OCS parce qu’en même temps se déroulaient le G7 avec les incidents qu’on y a connus, et qu’alors incontestablement le centre et le moteur de la dynamique tourbillonnaire constante (tourbillon crisique) de la Grande Crise d’Effondrement du Système (GCES) se trouvaient sans aucun doute à cette réunion(le G7) et dans la problématique fondamentale qu’elle révélait d’une très grave crise de fracture qu’elle mettait à jour. Au contraire, le sommet de l’OCS montrait une unité remarquable et tout se passe comme s’il semblait fournir l’archétype de la formule de la résolution de tous nos désordres d’affrontement en opérant l’introduction dans une dynamique de coopération des trois puissances jusqu’ici hostiles, inconfortables, antagonistes, que sont la Chine, l’Inde et le Pakistan.

Martin Sieff, l’auteur du texte que nous reprenons ci-dessous, est un ancien d’Associated Press qui avait acquis la place de commentateur central de cette agence de presse et qui, depuis une dizaine d’années, s’en est éloigné pour se rapprocher de la presse antiSystème. Il a ainsi amené avec lui ses talents professionnels d’analyste doté d’une vision très large et sachant distinguer les éléments qui comptent des autres. Son texte est remarquable dans ceci qu’il explique d’une façon très fine le rôle que tiennent les uns et les autres dans cet ensemble, et notamment le rôle d’accommodateur et de réconciliateur que joue la Russie dont l’alliance à la fois avec la Chine et l’Inde (et avec le Pakistan, réaffirmée plus récemment) en fait une véritable coordinatrice, voire une inspiratrice de l’OCS.

(On notera ainsi une des grandes différences entre l’OTAN et l’OCS, souvent surnommée “l’OTAN de l’Est” : le statut assez égalitaire, avec leurs indépendances et leurs spécificités souveraines respectées, de ses membres, et certainement des principaux d’entre eux. En comparaison, l’OTAN est un rassemblement de basse-cour sans valeur ajoutée ni unité, avec les jalousies et les concurrences communes aux serviteurs empressés de montrer leurs bassesses, conduits par la baguette d’un maître totalement dépourvu du moindre sens diplomatique et de la moindre finesse psychologique, dont le mode d’expression favorite est la brute force, comme ils disent si justement.)

Par conséquent, en douceur, stealthily, la réunion de l’OCS a provoqué des changements fondamentaux dans l’autre partie du monde, la partie hors-BAO… On observera que nous n’irions pas jusqu’à dire anti-BAO, par respect pour le discours mesuré et accommodant des membres de l’OCS, mais l’évidence aveuglante des choses nous dit, sans discussion possible, que  la pesanteur des forces qui font s’affronter Système et antiSystème parle bien plus haut que tous les discours humains et qu’elles disent que c’est bien de l’anti-BAO, c’est-à-dire de l’antiSystème même si l’OCS ne conteste pas vraiment le Système puisque ses membres ont un [assez-gros] pied en-dedans, un pied en-dehors. Ainsi vont les réalités écrasantes de la GCES, qui écartent toutes les arguties et règlent absolument le jugement qu’on doit avoir sur les événements du monde.

Ces changements se trouvent, comme on l’a deviné, dans l’entrée de ces deux nouveaux membres dans l’Organisation, essentiellement encore plus en accomplissant une évolution d’une réelle importance pour le cas de l’Inde. Quelques mots là-dessus…

L’Inde est l’objet, depuis deux ou trois ans, d’une offensive “de charme” des USA pour faire de cette puissance un “partenaire stratégique” contre la Chine, – c’est-à-dire un “outil stratégique” manipulé par les USA. Le Pentagone, qui ne doute de rien et surtout pas de ses gros sabots, a transformé le nom de son commandement du Pacifique (US PACOM) en commandement Indo-Pacifique (US INDOPACOM) selon l’argument angélique et stratégique, selon le ministre Mattis, que, voyez-vous, l’Océan Indien est de plus en plus connectée stratégiquement avec l’Océan Pacifique. Bien entendu, cette brillante manœuvre stratégique n’ajoute pas un navire de plus à l’U.S. Navy, ni à sa Vème Flotte (Océan Indien), ni à sa VIIème Flotte (Pacifique) ; par contre, cela est censé donner aux Indiens l’ivresse d’une sorte de partenariat quasiment à égalité avec “le plus grand de tous les grands”. On s’est donc agité ces derniers temps, à Delhi, en découvrant qu’un acronyme, fut-il du Pentagone, ne fait pas le printemps. C’est ainsi qu’Andrew Korybko souligne la chose dans Oriental Review.

« New Delhi a peut-être pensé qu’il pourrait récupérer les usines américaines qui quittaient la Chine voisine du fait de la détérioration des relations commerciales entre Pékin et Washington, mais à sa grande surprise, Trump est resté fidèle à sa promesse de campagne qui veut que les entreprises américaines retournent dans leur pays au lieu de s’installer dans une autre location “offshore”.

» En conséquence, l’Inde ne se considère plus comme indispensable aux plans américains du XXIe siècle visant à “contenir” la Chine comme elle le pensait auparavant, puisque la dimension économique de ce grand partenariat est délibérément négligée en faveur de la Chine au profit des seuls aspects militaro-stratégiques. Les plans de l’Inde pour devenir une puissance mondiale sont insoutenables sans la forte croissance qu’apporterait un partenariat économique semblable à la Chine des années 1990 avec les États-Unis, et ses dirigeants commencent maintenant à craindre les conséquences de rester indéfiniment le “partenaire junior” des États-Unis. pour le reste du siècle.

» C’est avec ces inquiétudes à l’esprit – et la menace toujours présente des sanctions du CAATSA si l’achat de S-400 devait être conclu avec la Russie – que le Premier ministre Modi a rendu des visites informelles à ses homologues chinois et russes pour fournir à l’Inde l’option d’un “rééquilibrage” eurasien dans le cas où son pivot pro-atlantique des dernières années n’aboutirait pas aux dividendes globaux attendus.. »

Il semble donc bien que l’Inde en revienne de plus, après son “vertige américaniste” de ses 2-3 dernières années. La seule chose qui laisse pantois est que des dirigeants comme ceux d’un pays de l’expérience de l’Inde puisse encore se laisser prendre aux promesses US de cette sorte, impliquant notamment une parité stratégique dans une sorte d’égalité. Croire cela des USA, dans la période que nous connaissons, c’est pure folie, ou candeur qui confine à la démence. Il faut que le tissu de l’influence et de la corruption US soit extrêmement puissant à Delhi, ce qui est d’ailleurs le cas, pour avoir fait considérer cette hypothèse comme sérieuse par les dirigeants indiens. Par rapport aux époques de Nehru et d’Indira Gandhi, on ne peut que constater la décadence des capacités des directions indiennes. Les bons rapports avec la Russie, qui sont la seule référence solide et durable de la politique indienne, devraient sans doute éviter à l’Inde de s’engager plus avant dans la folie de l’alliance US, et l’opération d’entrée dans l’OSC en porte certainement la marque.

Il est désormais assuré que l’OSC représente une structure imposante, un point de référence et de stabilité qui témoigne de l’émergence, de la puissance et de la stabilité d’un centre de puissance considérable. Une appréciation générale, d’ordre économique, politique et géostratégique, est d’affirmer qu’il s’agit là du pôle alternatif au bloc-BAO en cours d’effondrement, et le centre d’un Nouvel Ordre Mondial. La thèse ne manque pas d’argument, et elle est notamment défendue avec brio par Pépé Escobar (voir le 11 juin 2018). Pour autant, nous ne la suivons décidément pas, toujours selon la même logique que ce qui est en jeu aujourd’hui est le Système, qu’il s’agit d’un phénomène global qui affecte les affaires humaines mais également les affaires planétaires de l’équilibre d’un ensemble global, que les membres de l’OSC en font partie tout de même et suivent ses règles, et donc qu’ils ne constituent pas une alternative à ce phénomène (le Système) qui n’en souffre aucune. Le Système est promis à l’autodestruction et tous seront touchés, certes dans des mesures différentes mais bien assez pour que les organisations qu’ils ont formées doivent être complètement bouleversées, revues, éventuellement servir de base à autre chose ou disparaître.

Pour l’instant, l’OCS joue son rôle, qui est de miner radicalement la puissance du bloc-BAO, donc le Système. En cela, elle est antiSystème, bienvenue, et elle doit être applaudie. Aller au-delà et en faire une structure déjà prête à former un “Nouvel Ordre Mondial” nous paraît aller trop loin, en ne tenant pas compte des effets de bouleversements mondiaux, globaux, qui vont accompagner l’effondrement du Système.

En attendant, mi-figue mi-raisin, cet événement colossal, on lira avec intérêt le récit parfaitement informé et révélateur que Martin Sieff fait de la transformation de l’OCS avec l’entrée dans l’Organisation de l’Inde et du Pakistan, sur Strategic-Cullture.org le 22 juin 2018.

dedefensa.org

http://www.dedefensa.org/article/locs-se-leve-a-lest

Le refus américain de voir la menace Daech en Asie centrale ne fera que renforcer l’anneau d’or

Le refus américain de voir la menace Daech en Asie centrale ne fera que renforcer l’anneau d’or


Par Andrew Korybko – Le 30 mai 2018 – Source Oriental Review

Les États-Unis ont rejeté les avertissements de la Russie selon lesquels Daech se rassemblait dans le nord de l’Afghanistan et s’apprêtait à constituer une menace pour l’Asie centrale.

Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Oleg Syromolotov, a attiré l’attention sur cette menace lors d’un discours dans la capitale tadjike de Douchanbé pendant la conférence de deux jours sur le « contre-terrorisme et la prévention de l’extrémisme violent ». Le colonel Kone Faulkner l’a qualifié de « propagande » et a insisté sur le fait que la Russie « ne fait pas assez pour s’attaquer au problème de la radicalisation et du recrutement terroriste à l’intérieur de ses frontières », bien que Syromolotov ait parlé précisément de ces efforts anti-terroristes lors d’une autre conférence de l’OSCE sur le contre-terrorisme, il y a deux semaines.

L’approche américaine autour de la présence accrue de Daech en Afghanistan est restée cohérente, niant continuellement que le groupe grandit et tente de mettre le doute sur tous les avertissements de la Russie afin de montrer que Moscou manipule cette menace terroriste à des fins géostratégiques. Les États-Unis n’aiment pas que les États d’Asie centrale travaillent plus étroitement avec la Russie à travers le traité de défense mutuelle de l’OTSC et avec la Chine via l’OCS afin de contrer cette menace car Washington veut être le seul « fournisseur de sécurité » de cette région.

Les États-Unis tentent déjà de relancer leur partenariat stratégique avec l’Ouzbékistan après que son nouveau président s’est rendu aux USA pour rencontrer Trump la semaine dernière, mais le dirigeant pragmatique de Tachkent ne fera rien qui mettrait en péril les perspectives de connectivité régionale de son pays auxquelles il a travaillé si dur lors cette dernière année et demie pour permettre leurs développements. Cela conduit au scénario cynique où les objectifs stratégiques des États-Unis pourraient être mieux servis en voyant Daech fonctionner comme un moyen de diviser pour mieux régner et indirectement pour semer les graines du chaos régional en Asie centrale et du Sud, comme cela a été fait en Asie occidentale.

Pour l’expliquer plus en détail, l’un des objectifs fondamentaux de la guerre hybride est de provoquer des conflits identitaires sur quelque chose d’aussi polarisant que la religion, par exemple, pour perturber les initiatives connectives transnationales multipolaires telles que les institutions d’intégration comme l’OCS ou les infrastructures comme le projet chinois de corridor économique avec le Pakistan (CPEC). Cela a permis à Daech de se servir de l’Afghanistan comme base pour lancer des campagnes de déstabilisation axées sur le nord et le sud, respectivement, contre ces deux institutions. Tous les voisins de l’Afghanistan ainsi que la Russie sont bien conscients de cette menace, ce qui renforce leur suspicion à l’égard des motifs de l’Amérique d’en nier l’évidence.

10 membres de Daech et 5 membres des talibans capturés par les autorités afghanes.

 

Deux partenaires improbables se sont rendu compte du jeu et ont utilisé leurs intérêts communs pour contrecarrer le scénario chaotique des États-Unis comme base de leur rapprochement rapide et complet, la Russie et le Pakistan. Les deux pays ont depuis courageusement enterré leur relation de méfiance l’un envers l’autre dans une toute nouvelle ère de rapports stratégiques qui a commencé en Afghanistan. Depuis, des perspectives passionnantes se sont développées autour de ces implications continentales pour aboutir finalement à l’Anneau d’or des grandes puissances eurasiennes. L’axe russo-pakistanais avait jusqu’ici été le maillon le plus faible du grand consortium de ces deux pays plus la Chine, l’Iran et la Turquie, mais il est aujourd’hui l’un des plus prometteurs.

En niant la présence croissante de Daech en Asie centrale, les États-Unis ont involontairement renforcé l’Anneau d’Or qu’ils voulaient initialement voir perturbé par les terroristes. Les conséquences de ce retour en arrière sont même pires que ce que le « regretté » Brzezinski pouvait craindre. L’écrivant dans son livre de stratégie-planification maintenant tristement célèbre, le Grand Échiquier, il a dit que les États-Unis devaient faire tout leur possible pour empêcher la Russie et la Chine d’unir leurs forces contre l’Amérique, mais après la débâcle de Washington avec Daech dans sa guerre de l’information en Afghanistan, la patrie d’adoption du penseur polonais doit maintenant se confronter à la perspective de voir ces deux grandes puissances eurasiennes partenaires du CENTO multipolaire des musulmans en Turquie, en Iran et au Pakistan via l’Anneau d’Or.

Le post présenté est la transcription partielle du programme radio CONTEXT COUNTDOWN sur Sputnik News, diffusé le vendredi 25 mai 2018.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/le-refus-americain-de-voir-la-menace-daesh-en-asie-centrale-ne-fera-que-renforcer-lanneau-dor

 

Poutine appelle le G7 à «arrêter les bavardages»

Poutine appelle le G7 à «arrêter les bavardages»

Commentant les accusations lancées lors du sommet G7 à l’encontre de la Russie concernant ses «activités déstabilisantes» en Syrie, Vladimir Poutine a appelé à «arrêter les bavardages» et à passer à la résolution de problèmes concrets.

Se prononçant lors de sa visite au sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), Vladimir Poutine a commenté les appels du G7 adressés à la Russie à «cesser de saper les systèmes démocratique» et à abandonner «son soutien au régime syrien». Ainsi, le Président russe a conseillé aux pays membres du G7 d’«arrêter les bavardages» comme dans le cas de l’empoisonnement de l’ex-agent double Sergueï Skripal et de sa fille Ioulia et de passer à la résolution de problèmes concrets.

«Quant aux déclarations concernant les actions déstabilisatrices, tout comme dans le cas d’autres événements, comme lorsque tous ont manifesté leur solidarité avec Londres à propos du fameux événement de Salisbury, mais ou rien de concret n’a été prononcé. Tout a été dit « avec un haut degré de probabilité », la solidarité à cet égard se dresse sur un terrain instable. Il me semble que nous devons arrêter tout ces bavardages créatifs et passer à des questions concrètes liées à la coopération réelle», a déclaré Vladimir Poutine.

Dans le texte de la déclaration finale qui n’a finalement pas été adopté samedi après le sommet de deux jours du Groupe des Sept au Canada suite au refus de Donald Trump de signer le document, le G7 voulait exprimer sa volonté de renforcer les sanctions contre la Russie. Dans le même temps, les dirigeants du Groupe voulaient déclarer qu’ils continueraient à coopérer avec Moscou pour résoudre les crises internationales, mais précisaient que cela ne serait possible que si les intérêts du G7 étaient respectés.

 

Avant l’ouverture du sommet du G7 au Canada, le Président américain et le Président du Conseil italien ont souligné la nécessité de faire revenir la Russie dans ce club d’importantes puissances économiques mondiales.

source

http://www.citoyens-et-francais.fr/2018/06/poutine-appelle-le-g7-a-arreter-les-bavardages.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail

Sommet Chine, Russie et Iran sur fond de tensions avec les Etats-Unis

Sommet Chine, Russie et Iran sur fond de tensions avec les Etats-Unis

/ © POOL/AFP / Alexander Zemlianichenko

Les chefs d’Etat russe, iranien et chinois se réunissent samedi en Chine sur fond de tensions commerciales et diplomatiques avec les Etats-Unis, au moment où le G7 achève au Canada un sommet marqué par de profonds désaccords entre Washington et ses alliés sur les mêmes sujets.

L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), qui outre la Chine et la Russie réunit l’Inde, le Pakistan et plusieurs pays d’Asie centrale, entame ce weekend son sommet annuel dans la grande ville côtière de Qingdao.

Cette réunion démarre alors que, de l’autre côté du Pacifique, les dirigeants des pays riches du G7 -qui n’est plus le G8 depuis que la Russie a été exclue du club en 2014- tentaient d’ultimes tractations pour réduire les fractures ouvertes par Donald Trump au sujet des droits de douane et du nucléaire iranien.

D’importantes forces de sécurité appuyées par des blindés quadrillaient samedi Qingdao, cité portuaire chinoise connue pour ses collines de pins et ses villas de style allemand. Les autorités ont évacué commerçants, résidents et touristes de plusieurs quartiers, avant un banquet d’ouverture programmé en soirée, à 11H45 GMT.

Aux côtés du président russe Vladimir Poutine et du chef d’Etat chinois Xi Jinping, un invité particulier participe à l’événement: le président iranien Hassan Rohani. Même si la question du nucléaire iranien ne figure par à l’ordre du jour, M. Rohani devrait avoir l’occasion d’évoquer le dossier avec ses homologues.

Moscou comme Pékin sont signataires, aux côtés des Etats-Unis, de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni, de l’accord de 2015 par lequel Téhéran acceptait de limiter ses activités nucléaires en échange d’un allègement des sanctions internationales.

Mais la décision de Trump de retirer Washington du traité ouvre la porte à de nouvelles sanctions contre l’Iran et les entreprises étrangères présentes dans le pays. Téhéran cherche désormais à s’assurer l’appui des autres signataires -Européens, Russie et notamment la Chine, grande consommatrice de pétrole iranien- afin de maintenir à flot son économie.

« L’Iran ne peut pas attendre indéfiniment. Nous avons été un acteur fidèle à nos engagements et nous faisons face à une région extrêmement volatile », a affirmé à l’AFP la haute responsable iranienne Masoumeh Ebtekar, lors d’une visite en Lituanie.

Face au retrait américain, « les membres de l’OCS pourraient accorder un statut de membre à l’Iran pour lui témoigner leur soutien, et leur attachement à l’accord nucléaire », observe Dawn Murphy, professeur de relations internationales à l’US Air War College.

– « Routes de la Soie » –

M. Rohani est le deuxième président iranien à assister à un sommet de l’Organisation de Shanghai, où l’Iran n’a qu’un statut d’observateur. L’OCS compte parmi ses membres quatre ex-républiques soviétiques d’Asie centrale (Ouzbékistan, Kazakhstan, Tadjikistan, Kirghizstan) et deux nouveaux venus: l’Inde et le Pakistan. Le Premier ministre indien Narendra Modi est également attendu à Qingdao.

Ce sommet intervient par ailleurs juste avant la rencontre historique, mardi à Singapour, entre Donald Trump et le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un.

Xi Jinping a rencontré M. Kim à deux reprises ces dernières semaines en Chine, alors que, de l’avis des experts, Pékin entend ne pas se laisser marginaliser par les pourparlers entre Washington et Pyongyang.

Officiellement cependant, la Chine devrait surtout pousser lors du sommet de Qingdao ses « Nouvelles routes de la soie », colossal projet d’infrastructures à travers l’Asie, l’Europe et l’Afrique.

Le géant asiatique reste sous la menace de tarifs douaniers américains punitifs, et Washington vient d’imposer à ses propres alliés des taxes sur l’aluminium et l’acier: autant de préludes d’une possible guerre commerciale planétaire. Dans ce contexte, le commerce et les coopérations économiques figureront en bonne place dans les discussions de l’OCS, souligne Mme Murphy.

Alors que montent les pressions protectionnistes entre les Etats-Unis et ses alliés traditionnels, les pays de l’OSC pourraient bien discuter d’une éventuelle zone de libre-échange, estime même l’experte.

Enfin, Moscou, comme Pékin, voit dans l’Organisation de Shanghai -qui abordera également à Qingdao la lutte contre le terrorisme et le piratage informatique- un moyen de faire pièce à l’influence des Etats-Unis et de l’Otan.

Lancée en 2001 principalement pour résoudre des questions frontalières, l’OCS ne fait plus profil bas, a déclaré Vladimir Poutine cette semaine à la télévision chinoise CGTN: « Nous avons pris conscience que nous pouvions faire de grandes choses », a martelé le président russe.

(©AFP / 09 juin 2018 12h27)

https://www.romandie.com/news/Sommet-Chine-Russie-et-Iran-sur-fond-de-tensions-avec-les-Etats-Unis/925871.rom

Les malheurs de l’empire (I)

Les malheurs de l’empire (I)

24 Mai 2018 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Etats-Unis, #Asie centrale, #Chine, #Moyen-Orient, #Russie, #Sous-continent indien, #Gaz, #Pétrole, #Ukraine, #Economie, #Amérique latine

Paniqués, on le serait à moins à Washington. Pour l’empire, c’est 2016 qui recommence…

L’Eurasie se rapproche inexorablement, encouragée en ce sens par les gesticulations américaines. Un accord préliminaire en vue de la création d’une zone de libre échange a été paraphé entre l’Union Economique Eurasienne (UEE) et l’Iran, ce qui permettra d’adoucir les éventuelles sanctions US. Inutile de dire que les échanges ne se feront pas en dollars mais en roubles.

Chose intéressante, la signature a eu lieu quelques jours après la décision unilatérale de Donaldinho sur le nucléaire iranien. On a là un énième exemple du savoir-faire de Vladimirovitch : sans bruit, sans vagues, prendre une décision susceptible d’aider considérablement un allié tout en déminant les effets de l’agitation impériale.

De leur côté, après deux ans de négociations, les Chinois ont signé avec cette même UEE un accord économique et commercial qui devrait entrer en vigueur dès l’année prochaine. A mettre en relation avec les Nouvelles routes de la Soie qui gagnent déjà quotidiennement en importance bien que le pharaonique projet ait à peine débuté. Le commerce entre les pays concernés – Chine, Russie, Inde, Asie centrale – a considérablement augmenté, pas toujours dans le sens que l’on croit d’ailleurs. Ainsi, les importations du dragon ont bondi de 20% (666 Mds d’équivalents dollars) tandis que ses exportations ont crû de 8,5% (774 Mds). Nous étions plutôt habitués à l’inverse…

Après une avantageuse visite en Chine fin avril, où les différends frontaliers près du Bhoutan n’ont pas été publiquement abordés, le premier ministre indien Modi a fait un petit tour à Sochi pour rencontrer Poutine afin de « renforcer la relation stratégique spéciale » entre Moscou et New Delhi. Entre autres sujets abordés, la coopération militaire (S-400, Sukhois…)

Tout ce joli monde se retrouvera à Qingdao le mois prochain pour, non pas boire la délicieuse bière locale, mais inaugurer le nouveau format de l’Organisation de Coopération de Shanghai, la structure qui monte, qui monte… L’Inde et le Pakistan en faisant désormais pleinement partie, l’OCS regroupe la moitié de la population mondiale – dont les deux pays les plus peuplés de la planète -, s’étend sur près de 40 millions de km², compte quatre puissances nucléaires et bénéficie des ressources énergétiques fabuleuses de la Russie et de l’Asie centrale.

L’hôte a déjà dévoilé l’un des thèmes majeurs, avançant le concept d’une « sécurité commune, globale, coopérative et durable », et la promotion d’un « modèle de gestion de la sécurité résolvant à la fois les symptômes et les causes principales afin de porter la coopération de l’OCS sur la sécurité à un nouveau niveau ». Si l’empire maritime américain ne peut plus mettre le continent-monde à feu et à sang afin de le maintenir divisé, où va-t-on ma bonne dame… L’intégration eurasiatique semble inarrêtable, ce qui ne surprendra pas le fidèle lecteur de nos Chroniques (entre autres ici, ici, ici ou encore ici).

Cela sans compter la bourde stratégique impériale de se retirer de l’accord sur le nucléaire iranien. Si la décision a sa logique interne – plaire aux derniers clients de l’hégémon déclinant : Arabie saoudite et Israël -, elle risque fort de se révéler à terme catastrophique pour Washington.

L’objectif réel de Barack à frites en signant l’accord de 2015 n’avait rien de pacifique ou de noble ; il s’agissait de rendre les dirigeants iraniens plus malléables aux concessions (quitter la Syrie ou cesser le soutien au Hezbollah par exemple), et surtout d’éloigner l’Iran du couple sino-russe. La décision donaldienne et les sanctions qui en découlent vont au contraire pousser Téhéran dans les bras de l’Eurasie. L’alliance naturelle Russie-Chine-Iran en sortira renforcée et Spykman doit se retourner dans sa tombe…

Moscou et Téhéran, qui ne commercent plus en dollars, continueront leurs échanges comme si de rien n’était. Et l’accord voulu par Poutine entre l’UEE et l’Iran, que nous avons évoqué plus haut, le démontre.

Pour bien signifier que les relations commerciales sino-iraniennes continueront elles aussi contre vents et marées, Pékin vient d’ouvrir une ligne ferroviaire de fret de 8 000 km reliant les deux pays et le mastodonte énergétique chinois CNPC est d’ors et déjà prêt à remplacer Total sur le gisement gazier South Pars. A ce titre, la réaction nounouille de Micron n’est guère surprenante vu le parcours du personnage :

« Les conséquences indirectes de la décision américaine vont favoriser les positions russes et chinoises dans la région et avantager leurs entreprises. Mais nous n’allons pas déclencher une guerre commerciale avec les Etats-Unis sur l’Iran ou contre-sanctionner des entreprises américaines ».

Trop émoustillé par ses caresses au Donald lors de son séjour à la Maison Blanche ? La soumission de l’occupant de l’Elysée contraste en tout cas avec la combativité allemande, déjà visible à propos du Nord Stream II. L’eurocratie va-t-elle franchir le Rubicon et abandonner le dollar dans ses transactions pétrolières avec l’Iran ? Connaissant la clique impuissante de Bruxelles, rien n’est moins sûr…

Mais cette affaire a au moins le mérite de renforcer encore un peu plus la méfiance vis-à-vis du billet vert et de compromettre le pétrodollar sur lequel l’empire base une grande partie de sa puissance. Les Chinois n’en demandaient pas tant, eux qui préparaient depuis longtemps et ont lancé fin mars en fanfare leurs contrats à terme sur le pétrole libellés en yuan :

Les dernières péripéties ne pourront qu’augmenter l’attrait du pétroyuan, que Pékin encourage vivement. Même si la route est encore relativement longue avant de le voir surpasser le pétrodollar, c’est une menace mortelle pour l’empire.

D’autant plus que, événement crucial totalement passé sous silence, le paiement des intérêts de la dette américaine va pour la première fois de l’histoire dépasser le budget militaire. Or, c’est grâce à l’utilisation planétaire du dollar, notamment le pétrodollar, que les Etats-Unis ont financé leur dette depuis 1944 comme nous le rappelions il y a trois ans :

Alors que la poussière du débarquement de Normandie venait à peine de retomber et que la guerre contre l’Allemagne était loin d’être terminée, les Etats-Unis réunirent une quarantaine de pays à Bretton Woods pour préparer leur domination future. Contrairement à la Première guerre, leur intervention dans le second conflit mondial n’avait rien de débonnaire. C’était décidé, ils allaient s’intéresser aux affaires du monde. Et pour ce pays pétri d’idéologie messianique, convaincu d’être « la nation indispensable », s’intéresser au monde équivalait à le dominer.

Ce 22 juillet 1944, les délégués signèrent ni plus ni moins la domination universelle du dollar pour les décennies à venir, organisant le système monétaire international autour du billet vert. Parmi les nouveautés, un FMI et une Banque mondiale prêtant tous les deux uniquement en dollars, obligeant ainsi les pays demandeurs à acheter de la monnaie américaine, donc indirectement à financer les Etats-Unis. Le dollar était la pierre angulaire de tout le système, intermédiaire unique et indispensable pour demander un prêt, acheter de l’or et bientôt acheter du pétrole (pétrodollar en 1973). De Gaulle s’élevait déjà contre cette capacité inouïe de l’Amérique à « s’endetter gratuitement », donc à faire financer sa domination sur les autres par les autres. Giscard, qui n’avait pourtant rien d’un marxiste anti-impérialiste, parlait de « privilège exorbitant ». Nixon répondait : « notre monnaie, votre problème ».

On ne peut certes pas résumer les causes de la domination états-unienne de l’après-guerre au seul statut de sa monnaie, mais celui-ci a joué un rôle crucial. C’est ce que Washington est en train de perdre…

Pour beaucoup, la chute du dollar est désormais inévitable, entraînant avec lui l’empire. Seule la date pose question et les Chinois pourraient avoir leur mot à dire en accélérant le processus. Qu’ils convainquent, comme ils essaient de le faire depuis des mois, les Saoudiens de « switcher » le pétrodollar contre le pétroyuan, ce que nous envisagions en 2015, et l’édifice impérial s’écroule.

En passant, posons une question audacieuse qui, précisons-le tout de suite, ne s’appuie sur rien d’autre qu’une vague intuition personnelle : y a-t-il un éventuel rapport avec la soudaine disparition du liderissimo de Riyad, le prince héritier MBS, aux abonnés absents depuis plusieurs semaines ? Fin de notre petite parenthèse/hypothèse.

Le grand mouvement de dédollarisation qui commence à toucher la planète est à mettre en parallèle avec le pari de l’or fait par – qui d’autre ? – l’infernal duo sino-russe qui accumule le métal précieux depuis des années. Objectif : créer un système financier solide basé sur l’or et détruire ainsi la domination du dollar et autres monnaies papier des pays occidentaux endettés jusqu’au cou.

Déjà, Pékin et Moscou s’entendent comme larrons en foire :

De fait, le mariage aurifère est assez poussé. La Chine paye en yuans le pétrole russe qu’elle importe. Avec ces yuans, Moscou se précipite… à Shanghai pour acheter de l’or ! Circuit autarcique dont le dollar est totalement absent.

Assistera-t-on bientôt à un échange direct pétrole contre or ? Nous y allons tout droit. Ce système parallèle s’étendra-t-il ? C’est ce qui se prépare doucement mais sûrement au sein des BRICS, de l’OCS, des banques chinoises, chez certains alliés (Venezuela etc.) Et ce n’est certes pas la frénésie américaine de sanctionner tout ce qui bouge, notamment l’Iran, qui arrangera la confiance dans le système financier impérial, bien au contraire.

La Turquie a d’ailleurs annoncé en avril le rapatriement de ses réserves d’or aux Etats-Unis, lors d’un discours assez dur d’Erdogan. Le sultan a vertement critiqué l’oppression du billet vert et souhaité que les emprunts soient basés sur l’or. Il y a quelques jours, il a remis une couche contre l’empire en soutenant ouvertement Maduro, la bête noire de Washington au Venezuela. Il paraît que la Turquie est membre de l’OTAN…

La Russie et le Pakistan se rapprochent dans les nouvelles conditions de la guerre froide

La Russie et le Pakistan se rapprochent dans les nouvelles conditions de la guerre froide


Les États-Unis veulent une présence militaire à durée indéterminée dans la région pour tenter d’éloigner les « stans » d’Asie centrale de la Russie. Moscou contrecarre en engageant le Pakistan



2015-03-19_14h09_03Par M. K. Bhadrakumar – Le 26 février 2018 – Source Russia Insider

C’est sans doute l’Afghanistan qui a amené le ministre des Affaires étrangères pakistanais, Khawaja Asif  à Moscou pour une « visite de travail » le 20 février dernier. C’était la seconde rencontre avec le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov au cours des cinq derniers mois. Ils s’étaient rencontré à New York en marge de la session de l’assemblée générale des nations unies en septembre.

Le ministère russe a eu du mal à mettre en relief la visite d’Asif. Une visite de travail coupe court aux fioritures du protocole et va droit au business. Pourtant, Moscou a fait une exception en procédant à un brillant lever de rideau pour saluer la venue de Asif. Elle devait avoir de bonnes raisons de le faire. La toile de fond régionale est en effet tumultueuse. La nouvelle guerre froide s’abat sur les steppes de l’Hindou Kouch et de l’Asie centrale et la géographie du Pakistan retrouve sa criticité en termes stratégiques, rappelant les années 1980.

Les déclarations russes sont devenues très critiques à l’égard des stratégies régionales américaines dans la région Afghanistan-Pakistan. Moscou a conclu que les États-Unis étaient déterminés à maintenir une présence militaire illimitée dans la région. D’un autre côté, la Russie est tenue à distance du problème afghan. Au contraire, Washington sollicite directement les États d’Asie centrale, en contournant la Russie, y compris au niveau militaire. Clairement, Washington travaille dur pour miner le rôle de leadership de Moscou dans la région pour la lutte contre le terrorisme et pour défier le rôle de la Russie comme fournisseur de la sécurité des anciennes républiques soviétiques voisines de l’Afghanistan.

Compte tenu de l’expérience en Syrie – où les États-Unis encouragent secrètement ISIS et ses affiliés à mener la vie dure à la Russie et à créer de nouveaux faits accomplis sur le terrain, affaiblissant l’unité syrienne – Moscou se montre de plus en plus lasse des intentions américaines vis-à-vis d’État islamique en Afghanistan. Sans aucun doute, la présence croissante de ce dernier dans les régions du nord et de l’est de l’Afghanistan faisant face à la région d’Asie centrale inquiète profondément la Russie. Moscou a laissé entendre à plusieurs reprises que les États-Unis pourraient faciliter le transfert des combattants d’État islamique de Syrie et d’Irak vers l’Afghanistan. Mais les Américains continuent leur chemin, ignorant les critiques russes. Le modèle de la Syrie se répète.

Lavrov a soulevé le lien US-ISIS dans les discussions avec Asif. La partie russe a émis l’idée que la structure antiterroriste régionale de l’Organisation de coopération de Shanghai peut être utilisée « pour élaborer des mesures pratiques visant à réduire l’influence de ISIS en Afghanistan et à empêcher qu’elle ne se propage en Asie centrale ».

À partir des remarques de Lavrov à la suite de ses pourparlers avec Asif, il semble que le sommet de l’OCS, qui doit se tenir à Qingdao (Chine) en juillet, pourrait prendre des mesures/initiatives sur le problème afghan. L’année dernière, la Russie a donné un nouveau souffle au groupe de contact SCO-Afghanistan. La Chine accueillera la prochaine réunion de ce groupe. Le fait est qu’avec l’admission du Pakistan et de l’Inde en tant que membres à part entière, le SCO représente maintenant tous les principaux voisins de l’Afghanistan.

Lors de la conférence de presse après les pourparlers avec Asif, Lavrov a souligné que la Russie et le Pakistan ont des intérêts communs en ce qui concerne la situation en Afghanistan. L’exégèse du ministère pakistanais des Affaires étrangères a montré que les deux ministres « ont convenu de se coordonner étroitement dans tous les processus liés à l’Afghanistan pour une solution régionale du conflit afghan ».

En effet, les protagonistes des deux côtés, concernant les pourparlers à Moscou  mardi, suggèrent que la Russie et le Pakistan ont l’intention de travailler en étroite collaboration pour coordonner leurs approches de la situation afghane. La Russie a promis de renforcer son soutien militaire aux opérations anti-terroristes du Pakistan. De manière significative, conformément à une décision prise plus tôt, une nouvelle commission sur la coopération militaro-technique entre les deux pays est en cours de mise en place. Bien sûr, cela se produit à un moment où l’armée pakistanaise se prépare à faire face à une interruption de l’aide militaire américaine.

On peut être assuré que les pourparlers à Moscou ont eu lieu dans les nouvelles conditions de la guerre froide. La différence critique aujourd’hui, par rapport aux années quatre-vingt, serait, comme le ministre russe des Affaires étrangères l’a dit en lever de rideau :

« Aujourd’hui, le Pakistan est devenu un partenaire important de la politique étrangère de la Russie. Les deux pays coopèrent de manière productive avec les organisations internationales, en particulier avec l’ONU et ses agences. La coopération entre Moscou et Islamabad repose sur des positions convergentes ou similaires sur la plupart des problèmes auxquels la communauté internationale est confrontée, y compris le terrorisme et l’extrémisme religieux. 

Les opportunités de travail conjoint se sont considérablement élargies après que le Pakistan a rejoint l’OCS en tant que membre à part entière en juin 2017 (…)

La lutte contre le terrorisme est un domaine clé de la coopération (…) La situation en Afghanistan suscite des préoccupations communes. Nous sommes particulièrement préoccupés par l’influence croissante du groupe terroriste État islamique en Afghanistan et par ses efforts pour consolider ses positions dans le nord et l’est du pays. Nous préconisons une approche régionale pour résoudre la situation en République islamique d’Afghanistan. Nous attendons des participants au format de consultation de Moscou sur la question afghane et au Groupe de contact du SCO-Afghanistan  qu’ils travaillent de manière productive. »

On peut s’attendre à ce que la convergence annoncée concernant l’Afghanistan crée une synergie pour une expansion et un approfondissement complets des relations entre la Russie et le Pakistan. Lavrov a présenté un compte rendu optimiste de la relation telle qu’elle se présente aujourd’hui. L’intérêt de la Russie réside dans le renforcement du courage et de la capacité du Pakistan à résister aux pressions américaines. Fait intéressant, Lavrov et Asif ont également discuté de la Syrie, où les États-Unis ont récemment adopté un mode offensif contre la Russie. (Voir sur mon blog : La rivalité entre les États-Unis et la Russie augmente en Syrie.) Encore une fois, Asif a exprimé l’opposition du Pakistan aux sanctions contre la Russie.

M.K. Bhadrakumar

Traduit par jj, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/la-russie-et-le-pakistan-se-rapprochent-dans-les-nouvelles-conditions-de-la-guerre-froide

 

La Chine installe une base militaire en Afghanistan

La Chine installe une base militaire en Afghanistan


Par Peter Korzun – Le 30 janvier 2018 – Source Strategic Culture

La province afghane du Badakhshan est limitrophe de la région autonome chinoise ouïgour, le Xinjiang. Elle faisait autrefois partie d’une voie commerciale reliant l’Orient et l’Occident, connue sous le nom d’ancienne route de la soie. Aujourd’hui, cette route est relancée dans le cadre de l’initiative chinoise One Belt, One Road (OBOR), qui prévoit la construction d’importantes infrastructures en Afghanistan et en Asie centrale, dans le but de stimuler l’intérêt de Beijing pour la province.

L’Afghanistan abrite d’importants gisements de matières premières que la Chine pourrait importer. Pékin est en train d’investir 55 milliards de dollars au Pakistan et prévoit de construire un corridor économique s’étendant  jusqu’à la mer d’Arabie. L’OBOR dynamisera l’économie mondiale et profitera également à l’Afghanistan. La Chine est le principal investisseur et partenaire commercial de l’Afghanistan. La stabilité en Afghanistan est dans l’intérêt de la Chine, mais il y a peu d’espoir que les États-Unis puissent la fournir. Après tout, Washington n’a rien réalisé de substantiel allant dans ce sens depuis 2001. Il y a eu des attaques et des replis soudains, des changements de tactiques et de stratégies, et de nombreuses études sur la façon de renverser la tendance de cette guerre, mais les talibans sont toujours forts et l’économie afghane en ruine – le trafic de drogue étant le seul type d’entreprise qui y prospère. Jusqu’à présent, l’administration Trump n’a pas encore présenté sa stratégie tant attendue pour l’Afghanistan, même s’il y a au moins 8 400 soldats américains basés dans le pays. Et leur nombre va bientôt augmenter. Les relations entre les États-Unis et les autres acteurs concernés, comme le Pakistan, sont très tendues. Washington a récemment suspendu son aide militaire à ce pays.

L’instabilité en Afghanistan menace le corridor économique sino-pakistanais, un élément important de l’OBOR. La Chine agit en tant que médiateur, essayant de concilier les différences entre les acteurs régionaux. Les relations afghanes et pakistanaises se sont détériorées en 2017 lorsqu’elles se sont accusé l’une et l’autre de fournir un soutien aux djihadistes opérant dans les zones frontalières. Pékin travaille d’arrache-pied pour améliorer ces relations bilatérales. Elle a mis en place une réunion tripartite entre tous les ministres des Affaires étrangères en 2017. L’un des résultats de ces discussions a été la création de groupes de travail pour promouvoir la coopération dans divers domaines d’activité. Une autre réunion devrait avoir lieu cette année à Kaboul.

Le Mouvement islamique du Turkménistan oriental, un mouvement nationaliste et islamique ouïgour du Xinjiang, est actif en Afghanistan. Les militants acquièrent de l’expérience de combat en combattant côte à côte avec les talibans et d’autres groupes militants. Pékin ne veut pas que ces guerriers chevronnés reviennent et se livrent à des activités terroristes sur son territoire.

La Russie et la Chine ont intensifié leur aide militaire aux États d’Asie centrale. Elles estiment que l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) peut contribuer de manière substantielle à un règlement pacifique. Ces deux pays tentent de construire un réseau d’États régionaux. Moscou et Pékin sont motivées par leurs intérêts nationaux. Conscientes de leurs responsabilités en tant que grandes puissances, elles travaillent ensemble pour promouvoir la sécurité en Afghanistan et en Asie centrale.

Ceci dit, la Chine pourrait penser que ses intérêts dans la région sont suffisamment forts pour justifier un engagement militaire à l’extérieur de ses frontières. Des représentants du gouvernement afghan ont indiqué que la Chine envisage de construire une base militaire au Badakhshan. Les discussions sur les détails techniques vont bientôt commencer. Les armes et le matériel seront chinois, mais l’installation sera dirigée par du personnel afghan. Les véhicules et le matériel seront acheminés par le Tadjikistan. Il ne fait aucun doute que des instructeurs militaires chinois et autres experts viendront également former et assister les missions. Le vice-président de la Commission militaire centrale chinoise, Xu Qiliang, affirme que la construction de cette base devrait être achevée en 2018.

Grâce à quelques offensives puissantes menées en 2017, les talibans ont capturé temporairement les districts d’Ishkashim et Zebak et celui du Badakhshan. Le gouvernement afghan n’a pas réussi à assurer une présence militaire suffisante pour assurer la sécurité. Un accord avait été conclu avec les commandants locaux sur le terrain, qui leur avait donné une part de la production de lapis-lazuli là-bas, en échange d’une cessation des hostilités. Mais les chamailleries internes ont sapé la paix fragile entre les groupes locaux, et les talibans ont saisi l’occasion pour intervenir. La présence d’État islamique dans la province est particulièrement préoccupante. La sécurité des frontières est donc une question d’une importance primordiale pour Pékin.

La question est : jusqu’où la Chine est-elle prête à aller ? Jusqu’à présent, elle a limité ses activités militaires à des équipes commandos patrouillant dans le corridor de Wakhan. Une base militaire au Badakhshan constituerait une étape importante démontrant que Pékin est prête à étendre sa présence dans le pays et remplacer les États-Unis. La Chine a un atout dont les États-Unis manquent – ses bonnes relations avec la Russie et le Pakistan. Pékin représente l’OCS, une grande organisation internationale qui comprend des acteurs tels que la Turquie, l’Iran, l’Inde, le Pakistan et les pays d’Asie centrale. L’année dernière, le président russe Vladimir Poutine a pris l’initiative de relancer les travaux du Groupe de contact de l’OCS sur l’Afghanistan. Ces activités avaient été suspendues en 2009. La Russie préconise d’ouvrir dès que possible des pourparlers directs entre le gouvernement afghan et les talibans. Pékin soutient également cette idée. Les deux nations sont dans le même bateau. Moscou a déclaré qu’elle était prête à accueillir une conférence sur l’Afghanistan.

L’OCS peut transformer le processus de paix en un véritable effort multilatéral. Cela affaiblira le poids des États-Unis dans la région, mais renforcera les chances de trouver un règlement au conflit. La coopération et la diplomatie pourraient ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire de l’Afghanistan.

Peter Korzun

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone.

http://lesakerfrancophone.fr/la-chine-installe-une-base-militaire-en-afghanistan

 

Reconceptualiser le rôle de l’Iran en Eurasie

Reconceptualiser le rôle de l’Iran en Eurasie


Par Andrew Korybko – Le 2 janvier 2018 – Source Oriental Review

Iran's role in EurasiaLa République islamique a jusqu’ici placé son objectif stratégique sur la sécurisation de ses flancs occidentaux et méridionaux. Cet objectif étant largement réalisé dans la mesure du possible dans les circonstances géopolitiques actuelles, il est temps que l’Iran redirige son attention vers le Nord et l’Est afin de maximiser son rôle eurasien dans les clubs complémentaires de Grandes Puissances, le « CENTO multipolaire » et « Cercle d’Or ».

Syrie : Victoire totale contre Règlement par « compromis »

La phase militaire de la guerre contre la Syrie se termine rapidement et on passe à la prochaine étape politique. Mais c’est loin d’être la victoire absolue comme cette campagne est populairement présentée dans la Communauté des médias alternatifs. Il y a encore plusieurs problèmes non résolus qui vont nécessiter de tous les côtés un « compromis » dans le futur. La République arabe syrienne a été sauvée d’un effondrement de type libyen et ses minorités ont échappé au destin génocidaire imminent qui leur aurait été réservé si les terroristes avaient gagné, et bien que ces réalisations soient en elles-mêmes remarquables, elles ne représentent pas une victoire totale parce que le sort politique du président Assad n’est toujours pas résolu et que les Kurdes syriens, soutenus par les États-Unis, occupent actuellement le tiers le plus riche en énergie et en agriculture du pays. Non seulement cela, mais « l’opposition armée » contrôle Idlib, la frontière sud près des hauteurs du Golan occupées, et quelques autres régions du pays, conformément aux accords de « désescalade » (DEZ) conclus à Astana, montrant que l’État n’a pas encore complètement rétabli son contrôle sur l’ensemble du pays.

Le souhait sincère de Damas est de voir le Président syrien continuer à assumer le reste de son mandat avec les mêmes pouvoirs que ceux qui lui ont été conférés par la Constitution de 2012 et de libérer les parties restantes du pays qui sont encore au-delà de la portée administrative et politique de la capitale. Le processus de réforme constitutionnelle mandaté par la résolution UNSC Res. 2254 et la loi d’« équilibrage » régional de la Russie façonnent l’environnement stratégique de telle sorte qu’il semble inévitable que le gouvernement soit obligé de « faire des compromis » sur ces questions d’une manière ou d’une autre. L’Iran, cependant, partage l’opinion de son allié syrien selon laquelle une victoire totale est possible avec le temps et que la guerre devrait être poursuivie, attirant ainsi l’attention sur une différence majeure de vision à long terme entre Téhéran et Moscou. En outre, le retrait militaire massif de la Russie et l’accord conclu entre les présidents Poutine et Trump au Vietnam fin novembre font pression sur l’Iran et ses partenaires du Hezbollah pour qu’ils réduisent leurs forces, maintenant que Moscou a officiellement déclaré que le terrorisme était une menace éliminée en Syrie.

Une rivalité russe ?

La complication des relations russo-iraniennes malgré les déclarations rassurantes en public de chacun des deux côtés à propos de l’autre et de leur partenariat, vient du fait que la stratégie d’équilibrage de Moscou a ouvertement inclus les rivaux saoudiens, haïs de Téhéran. Pour la défense de la Russie, elle le fait pour stabiliser la situation régionale et faire des avancées multipolaires dans le Royaume wahhabite aux côtés de la Chine. Une des manifestations de cette politique est que Moscou se prononce davantage en faveur du président yéménite déchu Abdrabbuh Mansour Hadi. En outre, la Russie entretient d’excellentes relations avec Israël et ne condamne pas Tel-Aviv lorsqu’elle bombarde l’armée arabe syrienne et ses forces alliées (dont certaines seraient le Hezbollah et même parfois le Corps des gardiens de la révolution iranienne). Comme dernier point de divergence stratégique entre la Russie et l’Iran au Proche-Orient, il est bien connu que Moscou cultive des relations très étroites avec les Kurdes syriens et irakiens, bien que tout comme ses relations avec les Saoudiens, elle le fasse pour défier l’ancienne position dominante des États-Unis concernant ces acteurs.

Renforcement de la profondeur stratégique

La trajectoire actuelle de la géopolitique du Proche-Orient et les différences post-Daesh croissantes entre la Russie et l’Iran dans la région suggèrent que les deux grandes puissances ont en réalité moins de points communs que les observateurs ne le pensaient à première vue. ils sont condamnés à se heurter les uns aux autres comme certains le spéculent. L’Iran a encore une profondeur stratégique considérable au Proche-Orient par son partenariat avec le Hezbollah et son influence au Liban, les alliances de guerre qu’il a nouées avec Damas et Bagdad, le soutien politique qu’il apporte aux rebelles houthis au Yémen, sa nouvelle relation avec le Qatar, et le leadership normatif qu’il exerce dans la communauté musulmane mondiale (« Oumma ») et en particulier chez les chiites vivant dans les monarchies du Golfe à majorité sunnite. Ce sont des références stratégiques impressionnantes en soi et il sera difficile pour les États-Unis et leurs alliés de « contenir » l’Iran même si certains des objectifs de Washington à cet égard semblent se chevaucher avec ceux de Moscou. Cela dit, on peut dire que l’Iran a atteint le zénith de son pouvoir régional et devrait maintenant se concentrer sur la défense de ses gains récents au lieu de se multiplier pour en faire plus.

La nouvelle stratégie de sécurité nationale des USA indique clairement que l’administration Trump accuse l’Iran de tous les problèmes du Moyen-Orient et fera tout ce qui est en son pouvoir pour contrecarrer les plans de Téhéran pour la région, augmentant ainsi la possibilité de diverses guerres hybrides dans les domaines susmentionnés qui constituent sa profondeur stratégique. Couplé avec les divergences croissantes entre la Russie et les visions régionales de l’Iran, il sera extrêmement difficile pour la République islamique d’étendre son influence au-delà de ce qu’elle a déjà atteint, ce qui est déjà substantiel et éclipse largement celle de ses rivaux. Les prochaines années seront donc marquées par une lutte pour sécuriser ces acquis face à la résistance multidimensionnelle, en supposant que celle-ci connaîtra des niveaux de succès différents selon les arènes concernées. L’Iran ne doit pas devenir complaisant et tenir sa nouvelle influence pour acquise, mais continuer à protéger ses intérêts tout le long des flancs occidentaux et méridionaux, tout en comprenant que sa liberté d’action sera sévèrement limitée en raison des circonstances régionales plus difficiles qui vont former le nouveau cadre opératoire.

Démonstration pour le CENTO [Central Treaty Organization] multipolaire

Précédent de la guerre froide

Au lieu de se concentrer uniquement sur cette campagne défensive, l’Iran devrait ré-conceptualiser son rôle régional en Eurasie et se rendre compte que c’est maintenant le moment idéal pour réorienter beaucoup de ses efforts vers les fronts Nord et Est en saisissant pro-activement une initiative pour faire avancer le cause de l’intégration institutionnelle multipolaire, qui défendra le plus efficacement ses intérêts parce qu’ils seront « légitimés » par le biais du multilatéralisme des Grandes puissances. Pour le comprendre, il faut analyser la position géographique de l’Iran qui lui confère le potentiel de relier le Pakistan et la Turquie à travers ce que l’auteur a décrit comme le « CENTO multipolaire ». Téhéran connaît une renaissance de ces relations avec Islamabad et Ankara. Il serait donc avantageux de promouvoir ce concept. Les trois grandes puissances musulmanes ont été regroupées sous un parapluie de sécurité semblable à celui de l’OTAN avant la révolution islamique de 1979, et bien que ce format n’ait jamais été vraiment concrétisé, il constitue un précédent institutionnel pour le renouvellement de la coopération trilatérale entre ces États.

Map of Iran

La ceinture de stabilité

Faire progresser le concept du CENTO multipolaire doit devenir un point prioritaire pour la politique étrangère post-Daech de l’Iran. De nos jours, le Pakistan et la Turquie font l’objet d’énormes pressions américaines en raison de leurs étroites relations de travail avec la Chine et la Russie, respectivement. Ils partagent également les mêmes défis de sécurité que l’Iran quand il s’agit de la menace du séparatisme kurde et baloutche soutenus par les États-Unis. De plus, les trois pays ont l’intention de jouer un rôle important dans la vision globale de la Nouvelle Route de la Soie chinoise et de ses connectivités. En se réunissant sous ce CENTO multipolaire (ou quel que ce soit le nom qui pourrait être donné à cet arrangement trilatéral s’il entre en pratique), chacun d’entre eux peut collectivement aider l’autre sur un large éventail de questions coopératives allant de la sécurité à la sphère économique. Ce cadre a également le potentiel d’améliorer leur pouvoir de négociation vis-à-vis de la Chine lorsqu’il s’agira de négocier de meilleures affaires dans le cadre de cette Route de la Soie. Le CENTO multipolaire fonctionnerait comme une ceinture trans-régionale de stabilité s’étendant des Balkans à l’Asie du Sud et de l’Asie centrale au golfe Persique, et il a par conséquent la chance de se transformer en une puissance géopolitique.

Position stratégique

Le Pakistan et la Turquie sont des États à majorité sunnite tandis que l’Iran revendique une majorité chiite, et leur coopération trilatérale peut dissiper symboliquement le récit sectaire militarisé qui a été diffusé par les États-Unis et ses alliés saoudiens au fil des ans. En privilégiant leurs relations les uns avec les autres, ces pays réduisent leurs dépendances stratégiques vis-à-vis de la Russie et de la Chine et renforcent ainsi leur propre souveraineté en diversifiant leurs partenariats. Ceci est particulièrement pertinent pour l’Iran, qui sera soumis à une pression accrue dans les années à venir, alors que la campagne de « confinement » des États-Unis est réorganisée pour s’adapter au nouvel environnement de Daech. Téhéran a plus que jamais besoin de Moscou en dépit des différences de vision politique de la Russie sur la Syrie (et le Yémen, dans une autre mesure). Si l’Iran ne rationalise pas rapidement ses relations trilatérales avec le Pakistan et la Turquie, il n’aura d’autre choix que de dépendre économiquement de la Russie alors que l’Amérique élargit sa guerre hybride contre la République islamique. Moscou pourrait tirer parti de son influence croissante sur l’Iran. pour l’« encourager » à « compromettre » sa politique syrienne. Pour éviter ce scénario, l’Iran a un besoin urgent du débouché stratégique que seul le CENTO multipolaire peut lui fournir.

La connexion chinoise

Comme mentionné précédemment, le CENTO multipolaire peut également devenir une plate-forme pour chacun de ces trois États afin de renforcer leur engagement avec la Chine, ce qui a également une pertinence particulière pour l’Iran. Conformément à la proposition que l’Iran déplace la proactivité de son orientation stratégique de l’Ouest et du Sud vers le Nord et l’Est, Téhéran doit commencer à exécuter une grande stratégie en Asie centrale qui facilitera la création d’un chemin de fer trans-régional à grande vitesse vers la Chine lié aux Routes de la Soie. La coopération bilatérale avec la Chine et les pays d’Asie centrale pourrait ne pas donner les résultats escomptés, surtout si ces derniers ont des réserves sur la nature religieuse du gouvernement iranien et le potentiel de prosélytisme de la Révolution islamique. Mais ces craintes pourraient être immédiatement dissipées si l’Iran utilisait le CENTO multipolaire comme véhicule d’engagement régional. La majorité de la population est composée de Turcs ethniques qui ont aussi une histoire civilisationnelle commune avec le Pakistan à majorité sunnite et la « crédibilité » de ces deux grandes puissances voisines qui pourrait s’étendre à l’Iran contribuerait grandement à les rassurer sur les motivations du pays. Il lui sera alors plus facile de mettre en œuvre sa politique étrangère.

Remplacer l’OCS

En approfondissant ses relations avec les États d’Asie centrale qui se modernisent, et dont les racines plongent dans l’Empire Perse millénaire, l’Iran peut améliorer ses chances d’adhérer un jour à l’OCS, même si ses partenaires ethnolinguistiques du Tadjikistan sont récemment et de façon quelque peu surprenante devenus un obstacle à ce projet. Ce développement inattendu rendra l’entrée de l’Iran plus difficile, malgré l’hésitation actuelle du bloc à poursuivre son expansion après l’intégration récente du Pakistan et de l’Inde. La Turquie, cependant, considère également l’OCS comme une alternative à l’UE, bien qu’elle ne puisse pas maximiser son adhésion potentielle à ce bloc sans que l’Iran ne rejoigne l’organisation. À toutes fins utiles, cela signifie que l’OCS pourrait également être au zénith de sa croissance, tout comme l’influence de l’Iran au Moyen-Orient, même si, comme pour ce dernier, cela ne signifie pas qu’un déclin est inévitable. Il s’agit plutôt d’un nouveau paradigme stratégique qui sert de nouvelle règle du jeu asymétrique, tout comme le CENTO multipolaire. Mais la meilleure solution possible est le « cercle d’or ».

Organiser le cercle d’or

Certains analystes parlent des perspectives de coopération entre les géants eurasiens que sont la Russie, la Chine, le Pakistan, l’Iran et la Turquie depuis un certain temps, qualifiant ce format de coopération de Cercle d’Or car il semble visiblement tourner autour du Heartland, le super continent d’Asie centrale. Tout en demeurant un rêve géopolitique depuis des années, le premier véritable pas dans cette direction s’est produit fin décembre lorsque les chefs parlementaires des cinq États et de l’Afghanistan se sont rencontrés à Islamabad pour une conférence sur la paix et la stabilité dans la région. Le fait même que cet événement ait eu lieu prouve qu’il y a un intérêt naissant à élargir une coopération à large spectre entre ces pays du Cercle d’Or. Cet arrangement pourrait remplacer l’OCS, surtout si l’Iran est le fer de lance de ce projet à l’avenir. La création de nouvelles plate-formes peut donner naissance à de nouvelles institutions, ce qui peut permettre la mise en place de mécanismes de facilitation tels que des outils de financement, des banques, des groupes d’experts, des accords de libre-échange et une coopération collective.

Bien qu’apparemment redondant avec de nombreuses compétences de l’OCS, le Cercle d’Or serait en réalité assez différent en raison de l’inclusion des leaders régionaux, l’Iran et la Turquie, et de son exclusion de l’Inde pro-américaine. En outre, alors que les États d’Asie centrale ne feraient pas officiellement partie de cette organisation, ils pourraient naturellement avoir le statut d’observateur avant d’émarger de facto à l’OCS et au Cercle d’or. La clé de cette réussite, cependant, est que le CENTO multipolaire prenne forme en premier, puisque le Pakistan membre de l’OCS peut servir de pont pour combiner ces deux grands blocs de pouvoir en un seul. La politique étrangère post-Daech iranienne devrait donc dépasser son rôle traditionnel d’avant-garde de la Résistance au Moyen-Orient (Levant et Golfe) et réorienter son action proactive vers la promotion de l’intégration institutionnelle sous forme d’une Grande puissance le long des vecteurs nord et est (Asie centrale et du Sud). Cela pourrait attirer plus de pays à être parties prenantes dans la stabilité de la République islamique et donc atténuer l’impact de la nouvelle stratégie américaine de « confinement ».

Réflexions finales

Le CENTO multipolaire pourrait devenir la base de l’unification de la Oumma en raison de son caractère inclusif et sectaire et de sa position géopolitique avantageuse, l’Iran occupant le rôle central dans cette construction et étant par conséquent son membre le plus important. Grâce à ce format, l’Iran peut réduire sa dépendance stratégique croissante vis-à-vis de la Russie et parvenir ainsi à une relation plus équilibrée, ce qui pourrait permettre à l’Iran de maintenir une politique indépendante en Syrie malgré les différences avec la Russie à cet égard. C’est dans l’intérêt de la Turquie et du Pakistan de diversifier leurs partenariats avec la Russie et la Chine tout en développant les leurs. Il est donc parfaitement logique que l’Iran joue le rôle d’intermédiaire dans ce CENTO multipolaire. En outre, les trois puissances musulmanes pourraient utiliser leur nouveau format pour améliorer leur position collective de négociation avec la Route de la Soie en s’assurant que de meilleurs accords « gagnant-gagnant » soient conclus et en utilisant l’infrastructure construite pour approfondir l’intégration économique de leurs secteurs réels.

Le résultat final du CENTO multipolaire est la création d’une ceinture de stabilité trans-régionale qui pourrait même jouer un rôle politique dans la résolution des conflits syriens et afghans qui touchent sa périphérie. Non seulement cela, mais cette structure pourrait ensuite contribuer à la formation du Cercle d’Or en établissant une coopération institutionnelle officielle avec la Russie et la Chine, éventuellement par une fusion stratégique de facto avec l’OCS via l’adhésion du Pakistan aux trois organisations (l’OSC, le CENTO multipolaire et le Cercle d’Or). Rien de tout cela ne peut se passer sans que le leadership iranien prenne les mesures nécessaires pour concrétiser ce CENTO multipolaire. Mais cette vision à long terme exige une ré-conceptualisation du rôle de ce pays en Eurasie et la réorientation de son orientation stratégique proactive de l’Ouest et du Sud vers le Nord et l’Est. Voyant qu’il sera plus difficile que jamais d’étendre son influence dans les deux anciens vecteurs géographiques, l’Iran devrait plutôt considérer cette situation comme une bonne occasion de se diversifier dans de nouveaux domaines et de constituer une coalition, devenant une Grande Puissance pour défendre les intérêts collectifs du monde multipolaire.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie « Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime » (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/reconceptualiser-le-role-de-liran-en-eurasie

L’impérialisme économique de l’oligarchie étasunienne

L’impérialisme économique de l’oligarchie étasunienne


Par Michael Hudson – Le 29 novembre 2017 – Source Counterpunch

En théorie, le système financier mondial est censé aider tous les pays à être gagnants. L’enseignement traditionnel de la finance internationale, du commerce et de l’« aide étrangère » (définie simplement comme n’importe quel crédit gouvernemental) dépeint un système quasi utopique qui profiterait à tous les pays, au lieu de les dépouiller de leurs actifs et de leur imposer l’austérité. La réalité, depuis la Première Guerre mondiale, est pourtant que les États-Unis ont pris l’initiative de façonner le système financier international de manière à favoriser les gains pour leurs propres banquiers, leurs exportateurs agricoles, leur secteur pétrolier et gazier, leurs acheteurs de matières premières à l’étranger – et surtout, à recouvrer les créances qui leur sont dues.

Chaque fois que ce système mondial s’est effondré au cours du siècle dernier, la principale force déstabilisatrice a été l’emprise excessive des États-Unis et la volonté de leurs banquiers et de leurs détenteurs d’obligations de réaliser des gains à court terme. Le système financier centré sur le dollar laisse de plus en plus de pays industriels et de pays du Tiers Monde à la traîne. Ses trois piliers institutionnels – le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC) – ont imposé une dépendance monétaire, budgétaire et financière, dont les derniers à en pâtir ont été les pays baltes, la Grèce et le reste de l’Europe méridionale. Les tensions qui en résultent atteignent maintenant un tel point qu’elles sont en train de rompre les arrangements mis en place après la Seconde Guerre mondiale.

La fiction la plus destructrice de la finance internationale est que toutes les dettes peuvent et doivent être payées, même si cela doit faire s’écrouler les économies en les forçant à l’austérité – pour sauver les créanciers, pas le travail et l’industrie. Pourtant, les pays européens, et en particulier l’Allemagne, se gardent bien de rechercher une économie mondiale plus équilibrée qui favoriserait la croissance pour tous les pays et éviterait le ralentissement économique actuel et la déflation de la dette.

Imposer l’austérité à l’Allemagne après la Première Guerre mondiale

Après la Première Guerre mondiale, le gouvernement des États-Unis s’est écarté de la politique européenne traditionnelle : annuler la dette du soutien militaire. Les responsables américains ont exigé le paiement des armes expédiées à leurs alliés dans les années qui ont précédé l’entrée des États-Unis dans la Grande Guerre, en 1917. Les Alliés se sont tournés vers l’Allemagne pour obtenir des dommages de guerre afin de payer ces dettes. Dirigés par John Maynard Keynes, les diplomates britanniques ont cherché à se débarrasser de la responsabilité des conséquences de cette dette en promettant que tout l’argent qu’ils recevraient de l’Allemagne serait directement retransmis au Trésor américain.

Les sommes étaient si astronomiques que l’Allemagne a été poussée à l’austérité et à l’effondrement économique. La nation a souffert d’hyperinflation quand la Reichsbank a imprimé des billets pour en inonder le marché des changes. Le Mark a alors baissé, les prix à l’importation ont grimpé en flèche, ce qui a également fait grimper les prix sur le marché intérieur. La déflation de la dette ressemblait beaucoup à celle des débiteurs du Tiers Monde, il y a une génération, et à celle des PIIGS du sud de l’Europe actuellement (Portugal, Irlande, Italie, Grèce et Espagne).

Prétendant que les réparations et l’enchevêtrement de dettes entre alliés pouvaient être rendus solvables, un flux triangulaire de paiements a été facilité par une politique alambiquée d’argent facile de la part des États-Unis. Les investisseurs américains recherchaient des rendements élevés en achetant des obligations locales allemandes ; les municipalités allemandes remettaient à la Reichsbank les dollars qu’elles recevaient en échange de monnaie nationale ; et la Reichsbank utilisait cette devise étrangère pour payer les dommages de guerre à la Grande-Bretagne et aux autres alliés, ce qui permettait à ces pays de payer aux États-Unis ce qu’ils demandaient.

Mais les solutions fondées sur des tentatives visant à maintenir en place des dettes d’une telle ampleur en prêtant aux débiteurs l’argent qu’ils doivent rembourser ne peuvent être que temporaires. La Réserve fédérale américaine a maintenu ce flux triangulaire en gardant les taux d’intérêt américains à un bas niveau. Il était donc intéressant pour les investisseurs américains d’acheter des obligations municipales allemandes et d’autres dettes à haut rendement. Cela a également dissuadé Wall Street de retirer des fonds de Grande-Bretagne, ce qui aurait poussé son économie plus profondément dans l’austérité après la grève générale de 1926. Mais sur le plan intérieur, la faiblesse des taux d’intérêt américains et la facilité du crédit ont stimulé une bulle immobilière, suivie d’une bulle boursière, qui ont éclaté en 1929. Le flux triangulaire de paiements s’est effondré en 1931, laissant un héritage de dettes dévaluées pesant sur les économies américaine et européenne. La Grande Dépression a duré jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, en 1939.

La planification de l’après-guerre a pris forme à mesure que la guerre approchait de sa fin. Les diplomates américains avaient appris une leçon importante. Cette fois, il n’y aurait ni dette militaire ni dommages et intérêts. Le système financier mondial serait stabilisé en s’appuyant sur l’or et des règles faites pour les créanciers. À la fin des années 1940, les États-Unis détenaient quelque 75 % du stock mondial d’or de garantie monétaire. Cela a établi le dollar américain comme la monnaie de réserve mondiale, librement convertible en or à la parité de 1933, soit 35 dollars l’once.

Cela impliquait également que, comme dans les années 1920, les déficits de la balance des paiements européenne devraient être financés principalement par les États-Unis. Le recyclage des crédits officiels du gouvernement devait être filtré par l’intermédiaire du FMI et de la Banque mondiale, où les diplomates américains avaient le droit de veto pour rejeter les politiques jugées contraires à leur intérêt national. La « stabilité » financière internationale est ainsi devenue un mécanisme de contrôle mondial, pour maintenir des règles faites pour les créanciers et centrées sur les États-Unis.

Pour obtenir de l’or ou des dollars en guise de garantie de leurs propres systèmes monétaires, les autres pays devaient se conformer aux règles commerciales et d’investissement établies par les États-Unis. Ces règles prévoyaient l’abandon du contrôle des mouvements de capitaux ou de la limitation des prises de contrôle des ressources naturelles et du domaine public par des entités étrangères, ainsi que sur l’industrie et les systèmes bancaires locaux.

En 1950, le système économique mondial fondé sur le dollar était devenu de plus en plus intenable. L’or continuait d’affluer vers les États-Unis, renforçant le dollar ; jusqu’ à ce que la guerre de Corée renverse les choses. De 1951 à 1971, les États-Unis ont vu le déficit de leur balance des paiements s’aggraver, entièrement imputable aux dépenses militaires à l’étranger. (Le commerce et l’investissement du secteur privé restaient en équilibre constant).

La dette du Trésor américain remplace l’étalon or

Les dépenses militaires étrangères qui ont aidé à ramener l’or américain en Europe se sont transformées en déluge pendant que la guerre du Vietnam s’étendait en Asie, après 1962. Le Trésor a maintenu la stabilité du taux de change du dollar en vendant de l’or via le London Gold Pool à 35 $ l’once. Enfin, en août 1971, le président Nixon a arrêté l’hémorragie en cessant la convertibilité du dollar en or.

Il n’existait pas de plan pour ce qui allait se passer ensuite. La plupart des observateurs ont considéré que la fin du lien entre le dollar et l’or était une défaite pour les États-Unis. Cela a certainement mis fin à l’ordre financier d’après-guerre tel qu’il avait été conçu en 1944. Mais ce qui s’est passé ensuite fut tout l’inverse d’une défaite. N’étant plus en mesure d’acheter de l’or après 1971 (sans susciter une forte désapprobation de la part des États-Unis), les banques centrales n’avaient plus qu’un seul actif dans lequel elles pouvaient conserver le surplus de leur balance des paiements : la dette du Trésor américain. Même si ces obligations n’étaient plus « aussi bonnes que de l’or », cela n’a pas empêché les États-Unis d’en émettre à volonté pour financer l’envolée de leur déficit budgétaire.

En passant de la garantie or à celle d’un dollar apporté par le déficit de la balance des paiements des États-Unis, les réserves monétaires mondiales ont continué d’être renforcées par les dépenses militaires américaines, qui ont continué d’inonder les banques centrales étrangères de dollars excédentaires. Le déficit de la balance des paiements américaine a donc fourni les dollars qui ont financé ses déficits budgétaires intérieurs et la création de crédit bancaire – par l’intermédiaire des banques centrales étrangères recyclant les dépenses extérieures américaines vers le Trésor américain.

En fait, les pays étrangers ont été imposés, sans un mot à dire sur la façon dont leurs prêts au gouvernement américain étaient employés. Les banques centrales européennes n’étaient pas encore prêtes à créer leurs propres fonds souverains pour investir leurs apports en dollars dans des actions étrangères ou dans la propriété directe d’entreprises. Elles ont simplement utilisé leurs excédents commerciaux et de paiements pour financer le déficit budgétaire américain. Cela a permis au Trésor de réduire les taux d’imposition intérieurs, surtout pour les tranches de revenus les plus élevées.

L’impérialisme monétaire américain a confronté les banques centrales européennes et asiatiques à un dilemme qui persiste encore aujourd’hui : si elles n’achètent pas d’actifs en dollars, leurs monnaies se renforceront par rapport au dollar. L’achat de titres du Trésor américain est le seul moyen pratique de stabiliser leurs taux de change et, ce faisant, d’empêcher que leurs prix à l’export en dollars n’augmentent et qu’elles ne soient exclues des marchés de la zone dollar.

Le système s’est peut-être développé, au début, sans en prévoir tous les effets, mais il est rapidement devenu délibéré. Mon livre « Super Imperialism » s’est le mieux vendu dans la région de Washington DC, et j’ai obtenu un important contrat de l’Institut Hudson pour expliquer au ministère de la Défense comment ce système financier extractif fonctionnait exactement. J’ai été amené à la Maison Blanche pour l’expliquer, et les géo-stratèges américains ont utilisé mon livre comme manuel pratique (ce qui n’était pas non plus mon intention initiale).

L’attention s’est rapidement concentrée sur les pays exportateurs de pétrole. Après que les États-Unis eurent quadruplé les prix de leurs céréales à l’exportation, peu après la suspension de la convertibilité en or de 1971, les pays exportateurs de pétrole ont quadruplé le prix de leur pétrole. Lors d’une réunion à la Maison Blanche, j’ai appris que les diplomates américains avaient fait savoir à l’Arabie saoudite et à d’autres pays arabes qu’ils pouvaient facturer autant qu’ils le voulaient pour leur pétrole, mais que les États-Unis traiteraient cela comme un acte de guerre s’ils ne conservaient pas les profits de leur activité pétrolière en actifs libellés en dollars américains.

C’est à ce moment-là que le système financier international est devenu explicitement extractif. Mais il a fallu attendre 2009 pour que la première tentative de retrait de ce système se produise. Une conférence a été organisée à Ekaterinbourg (Russie) par l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). L’alliance comprenait la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Tadjikistan, le Kirghizstan et l’Ouzbékistan, avec le statut d’observateur pour l’Iran, l’Inde, le Pakistan et la Mongolie. Des responsables américains ont demandé à participer en tant qu’observateurs, mais leur demande a été rejetée.

La réponse des États-Unis a été d’étendre la nouvelle guerre froide au secteur financier, de réécrire les règles de la finance internationale à leur profit et à celui de leurs satellites – et de dissuader les pays de chercher à se libérer de la domination financière étasunienne.

Le FMI modifie ses règles pour isoler la Russie et la Chine

Cherchant à isoler la Russie et la Chine, la diplomatie conflictuelle de l’administration Obama a placé les institutions de Bretton Woods sous le contrôle encore plus étroit des États-Unis et de l’OTAN. Ce faisant, elle a perturbé les liens mis en place après la Seconde Guerre mondiale.

Le plan américain prévoyait de tellement nuire à l’économie russe qu’elle serait mûre pour un changement de régime (« révolution de couleur »). Mais cela a eu pour effet de la pousser vers l’Est, loin de l’Europe occidentale pour consolider ses relations à long terme avec la Chine et l’Asie centrale. En pressant l’Europe de transférer ses achats de pétrole et de gaz à ses alliés américains, les sanctions américaines ont perturbé le commerce et les investissements de l’Allemagne et d’autres pays européens avec la Russie et la Chine. Elles ont également fait perdre des occasions aux agriculteurs européens, à d’autres exportateurs et investisseurs – et ont eu pour conséquence un afflux de réfugiés en provenance d’États post-soviétiques en déliquescence attirés dans l’orbite de l’OTAN, le plus récent étant l’Ukraine.

Pour les stratèges américains, ce qui a rendu urgent le changement des règles du FMI, est le paiement d’une  dette de 3 milliards de dollars que l’Ukraine devait au Fonds souverain russe en décembre 2015. Le FMI refusait depuis longtemps d’accorder des crédits aux pays refusant de rembourser d’autres gouvernements. Cette politique visait principalement à protéger les créances financières du gouvernement américain, qui jouait habituellement un rôle de premier plan dans les consortiums avec d’autres gouvernements et les banques américaines. Mais sous la pression américaine, le FMI a modifié ses règles en janvier 2015. Celui-ci a annoncé qu’il serait désormais disposé à accorder du crédit aux pays en retard de paiement envers d’autres gouvernements – implicitement la Chine (que les géo-stratèges américains considèrent comme leur principal adversaire à long terme), la Russie et d’autres pays que les guerriers financiers américains pourraient vouloir isoler pour imposer leurs politiques de privatisation néolibérales. 1.

L’article I de la charte fondatrice du FMI (1944-1945) lui interdit de prêter à un membre engagé dans une guerre civile ou en guerre avec un autre État membre, ou à des fins militaires en général. Une raison évidente de cette règle est qu’un tel pays a peu de chances de gagner suffisamment de devises étrangères pour rembourser sa dette. Par exemple, le bombardement par l’Ukraine de sa propre région, le Donbass, après le coup d’État de février 2014, a détruit son industrie d’exportation, principalement vers la Russie.

Un refus de crédit du FMI aurait pu servir de levier pour forcer l’adhésion aux accords de paix de Minsk, mais la diplomatie américaine a rejeté cette possibilité. Lorsque le chef du FMI, Christine Lagarde, a accordé un nouveau prêt à l’Ukraine au printemps 2015, elle a simplement exprimé un espoir verbal de paix. Le président ukrainien Porochenko a annoncé le lendemain qu’il intensifierait sa guerre civile contre la population russophone dans l’est de l’Ukraine. Un milliard et demi de dollars du prêt du FMI a été accordé au banquier Igor Kolomoiski et a disparu dans les paradis fiscaux, le reste ayant été utilisé pour financer une armée anti-Donbass. Un million de réfugiés ont été chassés vers la Russie ; d’autres ont fui vers l’ouest en passant par la Pologne, pendant que l’économie et la monnaie ukrainienne plongeaient.

Le FMI a enfreint quatre de ses règles en prêtant à l’Ukraine : (1) Ne pas prêter à un pays qui n’a visiblement pas les moyens de rembourser son emprunt  (la règle « No More Argentinas », adoptée après le désastreux prêt du FMI à ce pays en 2001). (2) Ne pas prêter à un pays qui renie sa dette envers des créanciers officiels (la règle initialement destinée à forcer au remboursement des institutions américaines). (3) Ne pas prêter à un pays en guerre – qui, en fait, détruit sa capacité d’exportation et, partant, la capacité de sa balance des paiements à rembourser le prêt. Enfin (4), ne pas prêter à un pays peu susceptible d’imposer les « conditions d’austérité » du FMI ; l’Ukraine a accepté de passer outre l’opposition démocratique et de réduire les retraites, mais sa junte s’est avérée trop instable pour imposer les conditions d’austérité sur lesquelles le FMI avait insisté.

Le néolibéralisme américain promeut la privatisation des pays débiteurs

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis se servaient du dollar comme monnaie de référence et de son rôle dominant au sein du FMI et de la Banque mondiale pour orienter le commerce et l’investissement dans le sens de leur propre économie. Mais maintenant que la croissance de l’économie mixte chinoise a dépassé toutes les autres et que la Russie commence enfin à se redresser, les pays ont la possibilité d’emprunter à la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB) et à d’autres consortiums non américains.

L’enjeu est bien plus que de savoir quels pays obtiendront les contrats bancaires. La question est de savoir si la philosophie du développement suivra la voie classique fondée sur l’investissement dans les infrastructures publiques ou si le secteur public sera privatisé et la planification confiée à des sociétés d’investissement privés.

Ce qui a fait des États-Unis et de l’Allemagne les principaux pays industrialisés du XXe siècle – et plus récemment la Chine – c’est l’investissement public dans les infrastructures économiques. L’objectif était de faire baisser le coût de la vie et de stimuler le commerce en fournissant des services de base de manière subventionnée ou gratuitement. Au contraire, les investisseurs américains exercent une influence sur l’endettement des pays du Tiers Monde, des économies post-soviétiques et, plus récemment, de l’Europe du Sud pour forcer à la vente des biens publics. Les plans actuels visant à renforcer la politique néolibérale avec le Partenariat transpacifique (TPP), le Partenariat transatlantique pour le commerce et l’investissement (TTIP) et l’Accord de libre-échange transatlantique (TAFTA) vont si loin qu’ils cherchent  à transférer le pouvoir de planification gouvernemental au secteur financier et privé.

De toute évidence, les stratèges américains espéraient que la menace d’isoler la Russie, la Chine et d’autres pays les mettrait au pied du mur s’ils essayaient de faire du commerce ou d’investir avec leur monnaie nationale. Leur choix serait soit de subir des sanctions comme celles imposées à Cuba et à l’Iran, soit d’éviter l’exclusion en acquiesçant au système financier et commercial dollarisé et à ses tentatives de placer leurs économies sous contrôle américain.

Le problème de la capitulation, c’est que ce Consensus de Washington ne fonctionne qu’à court terme, car il sème les germes de la dépendance financière, des bulles d’endettement, de la déflation et l’austérité qui en découle. Ce plan financier consiste à créer des occasions d’escroquerie sur les prix et de gros profits pour les entreprises. Les traités commerciaux parrainés par les États-Unis obligeraient les gouvernements à payer des amendes égales au montant que les réglementations sur l’environnement, les lois protégeant les consommateurs et d’autres politiques sociales ponctionnent les profits des entreprises. Les entreprises seraient en mesure d’exiger des compensations de la part des pays dont les politiques sanitaires, financières, environnementales et d’intérêt public portent atteinte à leurs intérêts, et de saisir les gouvernements devant des tribunaux extrajudiciaires. Ces tribunaux, organisés en vertu des règles de la Banque mondiale et des Nations Unies, auraient le pouvoir d’ordonner aux contribuables de verser un important dédommagement pour compenser une législation considérée comme portant atteinte aux « bénéfices futurs escomptés » d’une entreprise. 2.

Cette menace politique divise le monde entre les économies pro-américaines et celles qui maintiennent les investissements publics dans l’infrastructure, ce qui est considéré comme un capitalisme progressiste. Le néolibéralisme parrainé par les États-Unis, qui soutient ses propres intérêts financiers et corporatifs, a poussé la Russie, la Chine et d’autres membres de l’Organisation de coopération de Shanghai à former une alliance pour protéger leur autonomie économique plutôt que de devenir dépendants d’un crédit en dollars qui les noie dans une dette en devises étrangères.

Au centre de la fracture mondiale actuelle se trouvent les derniers siècles de réformes sociales et démocratiques occidentales. Cherchant à suivre la voie classique du développement occidental en conservant une économie mixte public / privé, la Chine, la Russie et d’autres nations trouvent plus facile de créer de nouvelles institutions telles que l’AIIB que de réformer le FMI et la Banque mondiale. Leur choix se situe entre des gains à court terme dont la face sombre est une dépendance menant à l’austérité, ou un développement à plus long terme mais en toute indépendance et à prospérité ultérieure.

Toute résistance implique le risque d’un renversement militaire ou d’un coup d’État clandestin. Bien avant la crise ukrainienne, les États-Unis avaient déjà abandonné la prétention de soutenir les démocraties. Les dés ont été jetés en 1953 avec le coup d’État contre le gouvernement laïc iranien et le coup d’État de 1954 au Guatemala pour s’opposer à la réforme agraire. Le soutien aux oligarchies clientes et aux dictatures en Amérique latine dans les années 1960 et 1970 a été mis en évidence par le renversement d’Allende au Chili et le programme d’assassinat de l’Opération Condor sur tout le continent. Sous la présidence de Barack Obama et de la secrétaire d’État Hillary Clinton, les États-Unis ont affirmé que le statut de « nation indispensable » des États-Unis d’Amérique leur a valu de soutenir les récents coups d’État au Honduras et en Ukraine et de parrainer l’attaque de l’OTAN contre la Libye et la Syrie, laissant l’Europe absorber les réfugiés.

Le choix de l’Allemagne

Ce n’est pas ainsi que les Lumières étaient censées évoluer. Le décollage industriel de l’Allemagne et d’autres nations européennes impliqua une longue lutte pour libérer les marchés des rentes foncières et des charges financières siphonnées par leurs aristocraties terriennes et leurs banquiers. C’était l’essence même de l’économie politique classique du XIXe siècle et de la social-démocratie du XXe siècle. Il y a un siècle, la plupart des économistes s’attendaient à ce que le capitalisme industriel produise une économie d’abondance et à ce que des réformes démocratiques appuient les investissements dans l’infrastructure publique et la réglementation pour contenir le coût de la vie. Mais la diplomatie économique américaine menace maintenant d’inverser radicalement cette idéologie économique en cherchant à démanteler le pouvoir de réglementation public et à imposer un programme de privatisation radical en vertu du TTIP et du TAFTA.

Les théories commerciales dépeignent le commerce et l’investissement comme aidant les pays pauvres à rattraper leur retard, les obligeant à s’en sortir en devenant plus démocratiques pour surmonter les avantages acquis de leurs oligarchies, selon les principes utilisés par les économies industrielles européennes et nord-américaines. Au lieu de cela, le monde a plutôt tendance à se polariser, et non pas à converger. La bulle financière transatlantique a éclaté en provoquant un passif d’austérité depuis 2008. Les économies endettées sont poussées à surmonter leur ralentissement économique en privatisant leur domaine public.

La question immédiate à laquelle sont confrontés l’Allemagne et le reste de l’Europe occidentale est de savoir encore combien de temps ils vont sacrifier leurs occasions commerciales et d’investissement avec la Russie, l’Iran et d’autres économies en adhérant aux sanctions américaines. L’intransigeance américaine menace de forcer un choix « avec ou contre nous » dans ce qui se profile comme un changement géopolitique systémique sur le rôle approprié des gouvernements : leurs secteurs publics doivent-ils fournir des services de base et protéger les populations contre les monopoles prédateurs, l’extraction de rentes et la polarisation financière ?

La crise financière mondiale actuelle remonte à la Première Guerre mondiale et à ses conséquences. Le principe qui devait être exprimé était le droit des nations souveraines à ne pas être forcées de sacrifier leur survie économique sur l’autel des exigences intergouvernementales et de la dette privée. Le concept de nation inscrit dans le Traité de Westphalie de 1648 a fondé le droit international sur le principe de la parité des États souverains et de la non-ingérence. Sans une solution de rechange globale pour éviter que les dettes ne polarisent les sociétés et ne déchirent les économies, l’impérialisme monétaire des pays créanciers est inévitable.

La fracture mondiale du siècle dernier entre l’économie des créanciers et celle des débiteurs a interrompu ce qui semblait être le destin démocratique de l’Europe de permettre aux gouvernements de prendre le pas sur les intérêts financiers des rentiers. Au lieu de cela, l’Occident suit l’hégémonie diplomatique des États-Unis pour un retour à l’époque où ces intérêts régnaient sur les gouvernements. Ce conflit entre créanciers et démocratie, entre oligarchie et croissance économique (et en fait, survie) restera la question déterminante de notre époque, pour la prochaine génération, et probablement pour le reste du XXIe siècle.

Michael Hudson

Cet article est adapté de l’édition allemande de « Super-Imperialism » (2017).

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone.

Notes

  1. Je donne le contexte complet dans « The IMF Changes its Rules to Isolate China and Russia », 9 décembre 2015, disponible sur michael-hudson.com, Naked Capitalism, Counterpunch and Johnson’s Russia List
  2. Lori M. Wallach, « The corporation invasion », Le Monde Diplomatique, 2 décembre 2013, http://mondediplo.com/2013/12/02tafta. Elle ajoute : « Certains investisseurs ont une conception très large de leurs droits. Les entreprises européennes ont récemment intenté des actions en justice contre l’augmentation du salaire minimum en Égypte ; Renco s’est battu contre la politique de lutte contre les émissions toxiques au Pérou, en utilisant un accord de libre-échange entre ce pays et les États-Unis pour défendre son droit à polluer (6). Le géant américain du tabac Philip Morris a intenté des poursuites contre l’Uruguay et l’Australie au sujet de leur législation antitabac. » Voir aussi Yves Smith, « Germany Bucking Toxic, Nation-State Eroding Transatlantic Trade and Investment Partnership », Naked Capitalism, 17 juillet 2014, et « Germany Turning Sour on the Transatlantic Trade and Investment Partnership », Naked Capitalism, 30 octobre 2014

 

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