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Le grand manège énergétique

Le grand manège énergétique

2 Juin 2020

Alors que l’inénarrable mafia médiatique américaine commence à accuser sans rire les Russes derrière les émeutes que connaissent actuellement les Etats-Unis, prenons le large et baladons-nous aujourd’hui au royaume de l’énergie, car il s’y passe des choses fort intéressantes.

Rien ne va plus pour le schiste US. Malgré le rebond des cours de l’or noir, le nombre de puits n’en finit plus de dégringoler :

Cela confirme ce que nous rapportions en avril :PUBLICITÉ

Si Washington ne peut légalement contrôler ses producteurs privés, c’est le marché qui le fera. Plusieurs observateurs (iciici ou ici) tablent sur une réduction forcée de la production US de l’ordre de 2 millions de barils par jour, chiffre qui n’est pas très éloigné de la Russie ou de l’Arabie saoudite.

La logique du marché est en effet imparable et le mal a été fait. C’est sans doute ce que cherchaient l’ours et le chameau quand ils ont lancé leur guerre des prix. L’arrêt de la production, la fermeture de puits et les faillites ne s’effacent pas du jour au lendemain avec la remontée des cours. Le schiste américain se retrouve dans la position de l’alpiniste qui a dévissé, dévalé la pente en quelques secondes et mettra des heures à revenir au point de départ…

Ces considérations n’auraient que peu d’incidence sur notre Grand jeu si elles ne participaient pas de quelque chose de bien plus vaste. Entre la ruine partielle de ce secteur si particulier pouvant entraîner une cascade de faillites bancaires, le désastre économique suite au coronavirus, l’endettement affolant de l’Etat et, maintenant, les émeutes raciales dont on ne sait quand elles finiront, l’empire traverse une bien mauvaise passe. En toute logique, cette situation chaotique aura; à terme, des répercussions sur le budget militaire et les choix stratégiques.

Un malheur ne venant jamais seul pour Washington, tout va (presque) pour le mieux dans le meilleur des mondes pour sa bête noire. Cela n’a pas échappé pas au think tank Defence and Foreign Affairs qui a publié un très bon rapport au titre révélateur : « La Russie devient rapidement la puissance mondiale dominante dans l’énergie ».

Si l’on n’y apprend aucune information que l’on ne sache déjà, c’est un excellent exposé analytique des forces du Heartland russe, dont l’alchimie est unique à l’échelle mondiale : réserves gigantesques, variées (pétrole et gaz, voire nucléaire, ≠ Arabie saoudite), tournées vers l’exportation (≠ USA), proches des grands marchés de consommation ( ≠ USA), capacité militaire de défendre les infrastructures de production et de transit ( ≠ Arabie saoudite), compagnies liées à l’Etat et suivant ses impératifs stratégiques ( ≠ USA), symbiose avec le plus gros consommateur de la planète (≠ USA & Arabie saoudite). Le cocktail gagnant pour dominer l’énergie mondiale au XXIe siècle…

De quoi faire s’arracher les cheveux des stratèges américains dont l’obsession est le contrôle des sources et des routes énergétiques du globe afin de conserver partiellement une hégémonie chaque jour plus déclinante. Les dernières nouvelles en date ne les rassureront guère.

Il y a une semaine, nous avons vu que le Sila Sibirii II, énorme gazoduc prêt à relier les deux ennemis de l’empire, était dans les tuyaux. Le Turk Stream donne lui aussi de ses nouvelles. Mais avant d’y venir, il n’est pas inutile de faire un petit rappel sur la magnifique joute qui eut lieu autour de la mer Noire entre Moscou et Washington :

Craignant l’intégration de l’Eurasie comme la peste, les Américains travaillent depuis la fin officielle de la Guerre froide (1991) à séparer l’Europe de la Russie, tout spécialement dans le domaine énergétique. Alors que la Russie regorge d’hydrocarbures et que l’Europe ne demande qu’à les consommer, les Etats-Unis et les institutions européennes qu’ils ont phagocytées ont tout fait depuis une vingtaine d’années pour contrarier (en rouge sur la carte) le flot énergétique Est-Ouest : prêches sur le « danger russe » et diabolisation intense de son gouvernement, crises gazières ukrainiennes encouragées par Washington, expansion de l’OTAN vers l’est, flatteries aux pays de la « Nouvelle Europe » (Pologne, pays baltes etc.), coup d’Etat à Kiev l’année dernière… Par ailleurs, pressions et « encouragements » sont donnés à profusion aux pays européens pour qu’ils se fournissent ailleurs, même si cela doit aller contre leurs propres intérêts économiques ou si les nouvelles routes énergétiques proposées (en vert sur la carte) sont illusoires, comme l’amusant Nabucco qui a fait long feu, ou sa resucée, le Corridor sud. Ici, la désinformation économique tourne à plein par le biais de think tanks et autres officines pas tout à fait neutres, nous en avions déjà parlé.

Parfaitement conscients des manigances américaines dans ce Grand jeu énergétique ô combien passionnant, les Russes ont contourné le nouveau « rideau de fer » US par deux gazoducs devant passer au nord par la Baltique et au sud par la Mer noire : Nord Stream et South Stream. Le premier a pu être construit (2010-2011), s’appuyant sur les derniers dirigeants européens un tant soit peu indépendants (Schroeder), mais le second, un peu plus tardif, est resté dans les cartons après son annulation l’année dernière. Les Américains et leurs affidés de la Commission de Bruxelles ont réussi à torpiller le projet grâce à des arguties juridico-institutionnelles (le Troisième paquet énergétique européen, pourtant apparu après le projet du gazoduc) ainsi qu’une intense pression sur la Bulgarie (visite de McCain…)

Jamais à court de bottes secrètes, Poutine a, à la surprise générale, proposé en décembre dernier un nouveau pipeline aboutissant à la frontière gréco-turque, donc en dehors de la juridiction de l’UE, quitte pour ses pays membres à venir se servir eux-mêmes. C’est le fameux Turk Stream ou Turkish Stream, qui risque fort de couper définitivement l’herbe sous le pied aux projets américains tout en contournant lui aussi le rideau de fer de la « Nouvelle Europe », notamment l’Ukraine putschiste post-Maidan. Avec ce tube (en violet sur la carte), enterrées les chimères du gaz azéri à peu près inexistant, du gaz turkmène qui ne pourra jamais passer sous la Caspienne, du gaz qatari bloqué par la Syrie d’Assad ou du gaz iranien (le seul vrai danger pour Moscou même si Téhéran est, par ailleurs, un allié). Ensuite, le gazoduc devait passer par la Grèce de Tsipras (alors aux prises avec la Troïka) avant de gentiment remonter vers la Hongrie et l’Autriche.

Les Américains ont immédiatement tenté de réagir en faisant ce qu’ils savent faire de mieux, c’est-à-dire en semant le chaos en Macédoine (événements du printemps), en exerçant une intense pression sur la Serbie, tous deux pays de passage du tube, et en tentant de déstabiliser Orban en Hongrie. Deux « révolutions » de couleur pour le prix d’une ! Mais les petits stratèges de Washington en ont été pour leurs frais : mise à part la Serbie qui a vacillé, les autres sont restés droit dans leurs bottes.

Depuis ce billet, bien de l’eau a coulé sous les ponts. La Serbie a arrêté de vaciller et la Bulgarie repentante s’est même jointe à la fête :

La victoire présidentielle du russophile Ramen Radev en 2016 a sans doute quelque chose à y voir. Cependant, même le Premier ministre Boyko Borissov, pourtant bon petit soldat de la clique atlantiste et qui a saboté le South Stream contre les intérêts de son pays, semble ne plus savoir quoi faire pour rattraper sa trahison.

Il s’était publiquement humilié fin mai [2018, ndlr] en présentant ses excuses à Poutine lors d’une visite à Moscou et, depuis, mendie la possibilité de recevoir une branche du Turk Stream. Peu rancunier, car grand gagnant en fin de compte, le Kremlin considère sérieusement la possibilité, même si rien n’a été signé encore. Dans ce contexte, une portion de gazoduc d’une vingtaine de kilomètres, commencée en juin, vient d’être inaugurée à la frontière turco-bulgare. Objectif évident : raccorder la Bulgarie au Turk Stream.

Les dirigeants de ces deux pays viennent justement de se rencontrer pour inspecter l’avancement des travaux du Balkan Stream, la branche du Turk Stream à destination du Sud-est européen. La construction a pris un peu de retard pour cause de coronavirus mais Borissov, devenu russogazolâtre, veut le tube fin prêt pour la fin de l’année.

Curieusement, Gazprom vient également de signer un contrat de livraison d’or bleu avec une compagnie grecque. Si les quantités en question restent modestes, c’est la question de leur acheminement qui interroge. Il n’en est pas fait mention dans les rares articles consacrés au sujet. GNL ou… nouvelle branche dérivée du Turk Stream à destination de la Grèce ? Pour l’instant, c’est le brouillard mais une chose est sûre : l’Europe balkanique sera très bientôt irriguée par le gaz russe.

Dans ce contexte particulier et général d’inexorable expansion russe, est-il étonnant de voir les Américains s’entêter à empoisonner le Nord Stream II ? Le containment énergétique du Heartland ressemble de plus en plus à une passoire et le pipeline baltique est le dernier point où les petits génies de Washington semblent pouvoir s’accrocher.

Deux sénateurs, parmi lesquels on ne sera pas surpris de retrouver Ted Cruz, menacent de présenter une loi pour ajouter des sanctions supplémentaires (lesquelles ?) Ce sont déjà eux qui étaient à l’origine des sanctions l’hiver dernier, poussant vers la sortie la compagnie suisse de pose de tubes Allseas et obligeant les Russes à faire appel à l’Académicien Czerski pour finir le travail. Celui-ci est d’ailleurs sur place, à l’endroit même du dernier tronçon manquant, bien que l’on ne sache pas si les travaux ont déjà commencé :

Si le projet de loi sénatorial est voté, ce qui est déjà loin d’être fait étant donné les soubresauts que traversent les Etats-Unis, il devra passer sur le bureau de Donaldinho. C’est peut-être là qu’il faudra relire avec attention ce que nous écrivions en avril suite à l’accord pétrolier :

Point absent de toutes les analyses, les sanctions impériales sont pourtant dans la tête de beaucoup. Si Moscou a finalement décidé de ne pas déclarer la guerre à l’empire, ce que nous disions par ailleurs tient toujours, jusqu’à preuve du contraire : Poutine ne donnant jamais rien gratuitement (sauf à Erdogan serait-on tentés de dire), il n’acceptera de fermer les vannes qu’en échange d’importantes concessions américaines.

A moins que Vladimirovitch ne soit en train de nous faire une poutinade vrillée (hypothèse évoquée en début de billet), les sanctions ont dû être abordées dans l’avalanche des conversations téléphoniques qui viennent d’avoir lieu entre la Maison Blanche et le Kremlin.

Multiplication des gestes de bonne volonté du côté russe (quotas pétroliers, aide médicale) en échange d’un allègement des sanctions américaines (Nord Stream II ?) et, plus généralement, un reset général des relations. Celui dont rêvait Trump quand il a été élu et qu’il a l’occasion ou jamais, en ces temps troublés, de mettre en œuvre.

Nous n’en sommes pas encore là et les facétieux Russes ont déjà réagi. Pour couper court à tout risque et protéger Gazprom ou le consortium Nord Stream, le vénérable académicien vient d’être vendu à un obscur fonds d’investissement ! Ainsi va le Grand jeu…Tag(s) : #Pétrole#Gaz#Etats-Unis#Russie#Europe

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Dallas, ton univers impitoyable

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Dallas, ton univers impitoyable

9 Mai 2020

La logique du marché pétrolier est imparable. Le mois dernier, nous écrivions :

Le coronavirus a créé un trou d’air d’une trentaine de millions de barils par jour, et ce n’est pas la réduction de 10 millions décidée ce week-end qui y changera quelque chose. Malgré les quotas, le prix du pétrole restera très bas et ruinera quand même une partie du schiste états-unien, secteur surendetté.

Nous touchons là un point très important : la « victoire » médiatique américaine n’en est en réalité pas une. Si Washington ne peut légalement contrôler ses producteurs privés, c’est le marché qui le fera. Plusieurs observateurs (iciici ou ici) tablent sur une réduction forcée de la production US de l’ordre de 2 millions de barils par jour, chiffre qui n’est pas très éloigné de la Russie ou de l’Arabie saoudite.

Nous serions donc en présence d’un accord général entre les gros bras pétroliers de la planète qui, sous des formes diverses (qui l’Etat, qui le marché), réduiraient tous leur production.

Puis, quelques jours plus tard :

L’accord OPEC+ censé soutenir les cours de l’or noir n’a évidemment eu aucun effet (rappelons qu’il faudrait une réduction supplémentaire de 20 millions de barils par jour pour voir la courbe s’inverser) et la dégringolade continue. Les premières faillites se font jour dans le schiste US, les appels au secours se multiplient et, comme prévu, l’on parle de plus en plus de coupes claires dans la production, de gré ou de force. Le très respecté cabinet d’analyse norvégien Rystad Energy prévoit une chute d’environ 2 millions b/j, soit exactement le chiffre que nous rapportions avant-hier.

Bingo ! Le nombre de puits en activité s’écroule plus vite que prévu aux Etats-Unis. La production devrait tomber de 1,7 millions de barils par jour dès la fin juin et les Russes pensent que la baisse, chez leur grand adversaire, atteindra 2 à 3 millions de barils à la fin de l’année. Soit peu ou prou le même effondrement que l’ours et le chameau. De quoi décapiter la belle dynamique US engagée il y a une dizaine d’années…

Au risque de me répéter, une petite remarque en passant sur ce graphique (arrêté au 29 février, avant le cataclysme). Les tenants de l’amusante théorie selon laquelle Washington ferait des guerres pour « voler le pétrole » devraient logiquement conclure de cette courbe que, la production ayant plus que doublé depuis 2010, l’impérialisme US a diminué en proportion. Ukraine, Syrie, Venezuela, Iran, multi-sanctions contre la Russie, guerre commerciale contre la Chine, THAAD en Corée du sud etc. sont là pour nous montrer le contraire, réduisant en cendres cette légende urbaine.

Mais revenons à notre dégringolade. Fait propre à faire se retourner dans sa tombe le turpide J.R. de Dallas, jamais le nombre de puits pétroliers et gaziers n’a été aussi faible aux Etats-Unis depuis que leur comptage a été instauré en… 1940 ! L’écroulement énergétique a entraîné celui des activités annexes et les régions concernées mettront des années à s’en remettre.

Est-ce pour punir l’Arabie saoudite que Washington a décidé de retirer quatre batteries Patriot du royaume wahhabite ? Officiellement, leur déploiement était temporaire face à l’inénarrable « menace iranienne » ; celle-ci ayant décru, l’armée américaine rapatrie son matériel. En réalité, laisser les batteries en place ne lui coûtaient rien et le geste paraît avant tout symbolique.

Cette décision, qui serait considérée comme renforçant la souveraineté nationale dans tout autre pays, est en effet vue comme une punition par les couardes pétromonarchies. Nous en parlions il y a une dizaine de jours :

Selon les sources, le Donald aurait menacé MBS de retirer ses troupes d’Arabie saoudite si celle-ci ne coupait pas les vannes et ne trouvait pas un accord au sein de l’OPEP. Et la dépêche de continuer : « Le leader de facto du royaume était si surpris qu’il a ordonné à ses assistants de quitter la pièce afin de continuer la conversation en privé ». Paniqué, le Seoud a fini par se rendre aux arguments américains. Maître, ne nous laisse pas seuls face à l’Iran

S’il est impossible de vérifier la véracité du déroulé de la discussion, la chose est très vraisemblable. La poltronnerie des pétromonarchies du Golfe, dont les armées Potemkine sont bourrées de gadgets achetés à prix d’or, est proverbiale. Incapables de se battre, comme on le voit au Yémen, elles reposent principalement sur l’argent et le mercenariat. La Saoudie, dont le budget militaire est cinq fois plus élevé que le budget iranien, a préféré baisser pavillon et se lover confortablement dans les bras de tonton Sam.

Un oncle Sam qui, vraisemblablement, a quand même voulu marquer le coup a minima vis-à-vis de sa pétromonarchie préférée. Ces chamailleries doivent en tout cas beaucoup amuser du côté de Téhéran…

Tag(s) : #Etats-Unis#Pétrole#Moyen-Orient

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Une partie de billard à trois bandes : la Russie, l’Arabie saoudite et les États-Unis en pleine crise pétrolière (1/3)

Une partie de billard à trois bandes : la Russie, l’Arabie saoudite et les États-Unis en pleine crise pétrolière (1/3)

Quentin PARES 4 mai 2020 EnergieMondialisation et enjeux Leave a comment

Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’épidémie de Covid-19 devrait entraîner une chute historique de la demande mondiale de brut. La contraction pourrait ainsi atteindre les 9,3 millions de barils par jour (b/j) en moyenne cette année. Devant cet effondrement, les pays producteurs se sont entendus le mois dernier sur une baisse presque équivalente de 9,7 millions de barils. Cet accord est historique à plus d’un titre. D’une part, il porte sur un volume de réduction sans équivalent dans l’histoire des marchés pétroliers. D’autre part, et pour la première fois, c’est l’ensemble des pays producteurs de la planète qui se sont entendus sur une réduction de la production. Comment expliquer cet accord historique ? Quels en sont les enjeux pour les acteurs principaux, à savoir la Russie, l’Arabie saoudite et les États-Unis ?

Partie 1 – Entre guerre des prix et coopération mondiale : la position délicate de la Russie face à la crise pétrolière

Devenue deuxième producteur mondial de brut (11,5 millions b/j), la Russie joue un rôle central pour la stabilité des marchés pétroliers. La politique russe fait face cependant à des choix difficiles dans le contexte épidémique actuel. Préférant d’abord jouer sa carte seule, Moscou s’est finalement tournée vers ses partenaires de l’OPEP pour tenter de stabiliser les prix.

“OPEP +” : un intérêt diplomatique plutôt qu’économique

Rosneft et son président Igor Sechin ont toujours été très sceptiques quant au bienfait de l'accord avec l'OPEP.
En pleine crise du Covid-19, les producteurs russes se sont longtemps opposés à tout accord contraignant avec l’OPEP.

Confrontée à l’arrivée massive du pétrole de schiste américain, la Russie signait en décembre 2016 avec l’OPEP et une poignée d’autres pays l’accord « OPEP+ »*. Cet accord visait à réduire la production d’environ 1,5 million de barils par jour. Cette baisse fut ensuite étendue à 1,2 million de barils supplémentaires stabilisant les prix autour des 60 dollars l’unité.

Pourtant, si économiquement l’OPEP+ a connu des succès, son application fut largement critiquée par les compagnies russes. Ce fut notamment le cas de Rosneft et de son président Igor Sechin qui jouit d’une influence considérable à Moscou. Pour les producteurs russes, en effet, réduire la production conduisait à maintenir un prix élevé du baril. Or, ce niveau de prix permettait aux producteurs de bruts non-conventionnels américains de rester sur le marché. Les producteurs russes ont ainsi vu leurs parts de marché s’effriter alors même que leur prix d’équilibre** était nettement plus compétitif.

En outre, les compagnies russes doivent faire face à un manque de flexibilité pour réduire leur production. Situés majoritairement en Sibérie, les champs pétroliers ne peuvent en effet arrêter leur production sans endommager les infrastructures pendant l’hiver. A cela s’ajoutent également les problèmes sociaux posés par la fermeture des puits dans des régions éloignées des bassins d’emploi.

Ce ne sont donc pas les avantages économiques qui ont primé dans la décision du gouvernement russe mais bien des considérations diplomatiques. L’accord OPEP+ permettait ainsi à Moscou d’opérer un rapprochement stratégique avec Riyad. Pour Vladimir Poutine, il s’agissait de conforter l’image de la Russie comme puissance stabilisatrice au Moyen-Orient. Comme souvent, la politique énergétique a servi ici de levier à Moscou pour faire avancer son influence dans la région.

L’effondrement de l’OPEP+ en mars 2020

Le gouvernement russe se retrouva donc tiraillé entre des intérêts diplomatiques d’un côté et l’hostilité des compagnies pétrolières de l’autre. Or, si cette tension fut relativement mise sous le tapis pendant trois ans, elle prit une nouvelle tournure avec la pandémie du Covid-19. D’un côté, Moscou ne souhaitait pas mettre fin à l’accord « OPEP+ ». La Russie proposait ainsi de renouveler simplement les baisses de production décidées lors des accords précédents. D’un autre côté, le gouvernement russe ne pouvait ignorer l’hostilité de ses compagnies nationales devant un effort supplémentaire de réduction.

C’est pourquoi Moscou s’est opposée à la proposition saoudienne de réduire drastiquement l’activité entraînant de facto l’explosion de l’OPEP+ en mars dernier. La Russie pouvait d’autant plus se permettre ce type de position qu’elle possédait, selon elle, suffisamment de marges pour résister à un effondrement des prix. Les compagnies russes bénéficient en effet de coûts de production assez bas et sont relativement peu endettées. De même, les recettes pétrolières ne contribuent qu’à hauteur de 40% du budget fiscal contre 80% pour les saoudiens. Les réserves de change sont elles aussi suffisamment abondantes (570 milliards de dollars) pour servir d’amortisseur à la crise. Enfin, la chute des prix devait permettre de liquider les producteurs non-conventionnels américains.

Le revirement russe et ses conséquences

Moscou abordait donc plutôt sereinement la guerre des prix déclenchée après l’expiration de l’accord « OPEP+ ». Pourtant, un mois après, le gouvernement russe acceptait de participer à un grand accord international visant à réduire la production de 9,7 millions de barils par jour. Comment expliquer ce revirement ?

Deux raisons peuvent être avancées. Tout d’abord, Moscou a subi des pressions diplomatiques importantes de la part de ses partenaires du G20 afin de stabiliser les prix. Pour le gouvernement russe, il s’agit de montrer qu’il est un acteur responsable sur la scène internationale. Plusieurs de ses alliés, comme le Venezuela ou l’Iran, ont également appelé Moscou à revenir à la table des négociations.

De plus, les compagnies russes ont progressivement levé leurs réticences devant l’ampleur du choc crée par la pandémie. Ainsi, leur optimisme de départ se fondait sur la croyance que cette épidémie ne durerait pas dans le temps. Or, la lente reprise de l’activité en Chine montre que le retour à la normale sera long. Dans ces conditions, les prix bas risquaient de dissuader toute décision d’investissement dans des nouvelles capacités. Pourtant, ces investissements sont essentiels pour maintenir un niveau de production stable dans les années à venir. En effet, les champs aujourd’hui en exploitation sont bien souvent arrivés à maturité et commencent à décliner.

Ce problème est d’autant plus important que les réserves encore disponibles sont situées dans des zones plus coûteuses à exploiter. Ceci est particulièrement vrai pour l’Arctique. Les compagnies russes doivent ainsi attendre un renchérissement des prix avant d’exploiter ces réserves. Or, prise entre le déclin des champs matures (brownfields) d’une part et l’absence d’investissements dans de nouveaux champs (greenfields) d’autre part, la Russie risquait de voir sa production rapidement décliner.

Dans ces conditions, les pressions diplomatiques et les incertitudes sur la demande ont eu raison des réticences des compagnies russes à diminuer la production. Le nouvel accord pose néanmoins des difficultés quant au partage du fardeau entre les compagnies pétrolières mais aussi entre les régions productrices. Moscou aura donc des choix cornéliens à faire et ce dans un contexte de grande incertitude pour son industrie pétrolière.

*L’OPEP+ se compose des pays de l’OPEP (Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Irak, Iran, Koweït, Venezuela, Equateur, Algérie, Libye, Nigeria, Guinée équatoriale, République du Congo, Gabon, Angola) et des pays non-OPEP (Brunei, Azerbaïdjan, Bahreïn, Oman, Kazakhstan, Malaisie, Soudan, Soudan du Sud, Mexique et la Russie).

**Le prix d’équilibre est le prix du baril de pétrole permettant à l’entreprise de commencer à réaliser un profit.

Sources :

Vitaly Yermakov et James Henderson, « The New Deal for Oil Markets: implications for Russia’s short-term tactics and long-term strategy », The Oxford Institute For Energy Studies, 13 avril 2020.

Marlène Laruelle, « La politique arctique de la Russie : une stratégie de puissance et ses limites », Notes de l’IFRI, mars 2020.

Francis Perrin, « Pétrole : le nouvel accord de l’OPEP+ peut-il faire remonter les prix ? », IRIS, 16 avril 2020.

Henry Foy, « Russian oil groups wrangle over Opec deal », Financial Times, 17 avril 2020.Share

About Quentin PARES

Quentin Pares est diplômé d’un Master 2 de Grenoble Ecole de Management (GEM) et est étudiant à l’IRIS. Il est spécialisé dans les questions énergétiques et d’économie internationale.

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Omerta, grande muette et autres nouvelles

Omerta, grande muette et autres nouvelles

1 Mai 2020

Nous avons eu l’occasion à plusieurs reprises sur ce blog de montrer l’étonnante liberté de ton de la presse israélienne, qui n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat là où sa consœur occidentale se noie dans l’auto-censure. Comble de la schizophrénie, ceci est particulièrement vrai quand des révélations mettent Tel Aviv en difficulté : la première ne cache pas grand chose ; la seconde, plus royaliste que le roi, bégaie, chancèle et finit par enfouir sa tête dans le sable.

Aussi, ne vous attendez pas à trouver un mot dans notre bonne MSN « libre et démocratique » du scoop qui fait actuellement la Une de tous les quotidiens israéliens. Tout est dit dans le titre :

Sans surprise, nos courageux plumitifs préfèrent regarder ailleurs tandis que les Démocrates, si prompts à hurler à l’ingérence russe, sont totalement atones. Le grand méchant n’est pas l’ours moscovite, où va-t-on ma bonne dame

Si les habituels blablateurs se font soudain très discrets, une institution traditionnellement silencieuse vient par contre de l’ouvrir de manière assez tonitruante. La Grande muette parle enfin et son message a dû être reçu avec ébahissement du côté de Bruxelles et de Washington.

Avant d’y venir, attardons-nous sur un instant sur un petit point historico-culturel fort intéressant. Comme chacun sait, il s’agit du surnom de l’armée française. Cette expression est souvent associée au devoir de réserve, qui interdit aux militaires d’exprimer publiquement leurs opinions politiques. Il n’en est rien. La formule remonte en réalité aux débuts de la IIIe République lorsque, méfiant envers les tendances monarchistes des officiers, Adolphe Thiers interdit purement et simplement le droit de vote aux militaires qui devenaient ainsi, électoralement parlant, muets. Pour la petite histoire, c’est De Gaulle qui instaura leur droit de vote en 1945… un an après celui des femmes.

Qu’a donc dit la grande muette pour provoquer des picotements au QG de l’OTAN ? Là encore, un titre vaut tous les discours :

Diantre ! Regroupés au sein du Cercle de réflexion interarmées, une dizaine de généraux ayant quitté le service actif vient de publier une longue tribune qui fera date :

Defender 2020, le prochain exercice militaire de l’OTAN, soulève un débat majeur. Quand bien même on craindrait les « cyber-intrusions » russes ; même si, pris de court par le retour populaire de la Crimée dans le giron russe, les Européens gouvernés par l’Amérique furent tétanisés par l’habileté de Poutine, il n’en reste pas moins qu’organiser des manœuvres de l’OTAN, au 21ème siècle, sous le nez de Moscou, plus de 30 ans après la chute de l’URSS, comme si le Pacte de Varsovie existait encore, est une erreur politique, confinant à la provocation irresponsable. Y participer révèle un suivisme aveugle, signifiant une préoccupante perte de notre indépendance stratégique. Est-il possible que la France s’en dispense ?

Le surgissement d’un fléau planétaire qui confine près de 4 milliards de Terriens, éclairant d’une lumière crue les grandes fragilités de l’humanité, pourrait contribuer à nous débarrasser des vieux réflexes de guerre froide. Faisant soudain peser une menace existentielle, ce fléau transfrontalier hiérarchise les priorités stratégiques, dévoile la futilité des anciennes routines et rappelle le poids de notre appartenance à l’ensemble eurasiatique, dont la Russie est le pivot ancestral.

Certains peuvent redouter de choquer nos partenaires de l’Est européen encore accablés par les souvenirs du rideau de fer. Ils oublient cependant qu’en 1966, il y a plus d’un demi-siècle, Charles de Gaulle dont tout le monde se réclame, mais que personne n’ose plus imiter – sauf en posture – , avait purement et simplement signifié à l’allié américain à qui l’Europe et la France devaient pourtant leur survie, qu’il n’était plus le bienvenu à Fontainebleau. C’est que le « Connétable », ayant chevillé à l’âme l’indépendance du pays, n’avait pas oublié qu’en 1944 Roosevelt avait l’intention de mettre la France sous tutelle administrative américaine (…)

54 ans après la brutalité du panache stratégique gaullien, le processus est un renoncement. Aujourd’hui, alors que le pouvoir a abandonné à Bruxelles et à la Banque Centrale Européenne une partie de sa marge de manœuvre régalienne, en échange de la construction d’une Europe dont la voix peine à se faire entendre, quand on écoute les affirmations d’indépendance de la France, on est saisi par l’impression d’une paranoïa. La contradiction diffuse le sentiment d’un « théâtre politique » factice, probablement à la racine d’une désaffection électorale, dont l’ampleur est un défi pour notre démocratie.

Enfin, pour un pays européen déjà sévèrement frappé par d’autres menaces, dans une Union menaçant de se déliter, alors que le voisin grec est confronté à un défi migratoire lancé par le Grand Turc membre de l’Alliance, mais cependant engagé dans une stratégie de retour de puissance par le truchement d’une affirmation médiévale religieuse clairement hostile, aller gesticuler militairement aux ordres de Washington aux frontières de la Russie qui n’est depuis longtemps plus une menace militaire directe, traduit pour le moins une catalepsie intellectuelle, confinant à la perte de l’instinct de survie (…)

Ajoutons que les accusations qui, dans ce contexte, où les menaces ont radicalement évolué, soupçonnent l’Amérique de perpétuer une mentalité de guerre froide hors du temps, ne manquent pas de pertinence. Le blocage politique antirusse de toutes les élites américaines confondues s’articule à l’obsession stratégique de perpétuer la raison d’être de l’OTAN, un des principaux adjuvants de la prévalence américaine après 1949 (…)

La Grande muette ne parle pas souvent mais, quand elle le fait, ça déménage et l’on imagine l’ahurissement des vassaux de Washington et autres toutous euronouilliques après la lecture de cette remarquable et remarquée tribune.

Puisque nous parlons de sujétion à l’empire, terminons sur la vraie-fausse guerre du pétrole. Nous avions annoncé au début de la crise qu’entre Riyad et Moscou, le premier à rentrer dans le rang serait le chameau. Bingo, si l’on en croit un convaincant article de Reuters qui, indirectement, dépeint d’ailleurs sous un jour peu favorable la grosse légume pétromonarchique.

Selon les sources, le Donald aurait menacé MBS de retirer ses troupes d’Arabie saoudite si celle-ci ne coupait pas les vannes et ne trouvait pas un accord au sein de l’OPEP. Et la dépêche de continuer : « Le leader de facto du royaume était si surpris qu’il a ordonné à ses assistants de quitter la pièce afin de continuer la conversation en privé ». Paniqué, le Seoud a fini par se rendre aux arguments américains. Maître, ne nous laisse pas seuls face à l’Iran…

S’il est impossible de vérifier la véracité du déroulé de la discussion, la chose est très vraisemblable. La poltronnerie des pétromonarchies du Golfe, dont les armées Potemkine sont bourrées de gadgets achetés à prix d’or, est proverbiale. Incapables de se battre, comme on le voit au Yémen, elles reposent principalement sur l’argent et le mercenariat. La Saoudie, dont le budget militaire est cinq fois plus élevé que le budget iranien, a préféré baisser pavillon et se lover confortablement dans les bras de tonton Sam.

Cela n’empêche pas le schiste US de s’écrouler (la moitié des puits ont fermé depuis sept semaines). Ni, par ailleurs, la Chine d’augmenter ses importations de pétrole russe au détriment de Riyad dans un geste concret et symbolique de solidarité eurasienne.Tag(s) : #Europe#Etats-Unis#Moyen-Orient#Pétrole

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Le fantasmagorique lobby pétrolier

Le fantasmagorique lobby pétrolier

3 Mai 2020

Depuis une trentaine d’années, la cause est entendue chez les candides détracteurs de l’impérialisme américain : c’est le pétrole, ma bonne dame ! Quelques présidents texans, une pincée d’Halliburton voire, pour les plus cultivés, quelques gouttes de sauce aux Sept sœurs et vous avez la recette des guerres états-uniennes. Qui, c’est bien connu, ont invariablement lieu dans des pays producteurs aux réserves légendaires : Vietnam, Corée, Kosovo, Afghanistan, Syrie etc.

Un peu gênés, nos guérilleros de comptoir ont toutefois une dernière carte en main : le lobby pétrolier. Ah, le mot est lâché. Ce fameux lobby qui ourdit dans l’ombre les futures invasions US et tient dans sa main le Congrès, la Maison blanche, le Pentagone et – pourquoi pas après tout ? – la CIA. Plus on est de fous…

Si je force un peu le trait de manière caustique, il faut bien avouer que l’on retrouve cette légende urbaine dans une flopée de publications dites alternatives. Le fidèle lecteur sait, lui, que l’empire est au-dessus de ces enfantillages et qu’il s’agit avant tout de contrôle. Comme votre serviteur l’explique dans le livre :PUBLICITÉ

L’arme énergétique est une pièce maîtresse du Grand jeu. Les Américains ne sont pas de simples voleurs de poules ; il s’agit ici de haute stratégie, bien plus cynique et géniale. En contrôlant les routes des hydrocarbures, les Etats-Unis tentent de conserver leur statut de première puissance mondiale, de plus en plus mis à mal.

Pour dresser une comparaison quelque peu triviale, imaginez quatre ou cinq colocataires dans une maison ne disposant que d’un seul réfrigérateur, fermé au cadenas. Celui qui posséderait la clé obtiendrait soudain un pouvoir considérable sur les autres, obligés de lui demander la permission de manger. De même, Washington fait tout pour conserver la clé de la nourriture énergétique mondiale afin de garder « alliés » et concurrents dans un état de dépendance.

Ce que le vénérable Henry Kissinger résumait d’un laconique « Contrôlez le pétrole et vous contrôlez les nations ».

Quant au fameux lobby pétrolier, censé faire la pluie et le beau temps, il brille surtout par son opposition ou sa soumission aux intérêts stratégiques américains, qui vont souvent à l’encontre de ses propres intérêts économiques. Sanctions contre l’Iran (où les majors ne rêvent que de faire des affaires), contre la Russie (où Exxon a perdu un milliard de dollars), BTC hors de prix contre lequel s’élevaient les compagnies participant au projet… La liste des désaccords est longue.

Elle vient encore de s’allonger au Venezuela, où Chevron tient tête aux diktats de Washington. Si le géant pétrolier californien doit, bon gré mal gré, respecter les sanctions contre Caracas, il refuse d’obtempérer aux injonctions donaldiennes de réduire ses activités en vue de quitter le pays ; il entend, au contraire, maintenir coûte que coûte sa collaboration avec PDVSA, la compagnie nationale vénézuélienne. Preuve supplémentaire s’il en fallait que lobby pétrolier et Deep State font souvent deux.

Puisque l’on est dans la région, terminons sur le troc en or mis en place entre Téhéran et Caracas. Nous assistons en effet, depuis quelques semaines, à un ballet incessant d’avions iraniens apportant de l’aide technique et matérielle, et repartant chargés de métal précieux. Petit pied-de-nez à l’empire…Tag(s) : #Etats-Unis#Pétrole#Amérique latine

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Les guerres énergétiques de l’empire – explication

Les guerres énergétiques de l’empire – explication

4 Mai 2020

Les clichés ont décidément la vie dure… On a beau démontrer par A+B que les visées impériales américaines n’ont pas pour but de « voler le pétrole », que l’immense majorité des guerres, déstabilisations et autres putschs made in USA n’ont pas lieu dans des pays producteur d’or noir, que le lobby pétrolier s’oppose la plupart du temps aux intérêts stratégiques de Washington, les vieux réflexes (vieux démons ?) ont l’étonnante faculté de ressurgir très vite.

Il est tellement plus facile de recourir à des explications simpl(ist)es, de caricaturer la politique étrangère états-unienne de manière amusante…

Cela évite souvent de réfléchir à toutes les incohérences de cette thèse, aux nombreux éléments qui n’entrent pas dans le cadre postulé.PUBLICITÉ

La comparaison qui vient immédiatement à l’esprit est le cliché presque jumeau du supposé affrontement entre Etats-Unis et Islam, autre légende urbaine qui connaîtra une postérité étonnante après le 11 Septembre et sur laquelle je revenais il y a peu dans une interview :

En réalité, conflit israélo-palestinien mis à part, l’empire US a toujours soutenu des pays/groupes musulmans contre des non-musulmans : les Afghans contre l’URSS, les Bosniaques contre les Serbes, le Pakistan contre l’Inde, les Tchétchènes contre la Russie, les Kosovars encore contre les Serbes, les Ouïghours contre la Chine, les Rohingyas contre la Birmanie etc. Et au sein du monde musulman, Washington a toujours flirté avec les courants les plus religieux contre les moins religieux : pétromonarchies fondamentalistes face au courant nassérien, Talibans et Hekmatyar contre Massoud en Afghanistan, « rebelles modérés » syriens contre Assad etc.

Penser qu’il existe un antagonisme entre l’empire américain et l’Islam est d’une naïveté confondante : c’est se condamner à ne strictement rien comprendre au film des événements depuis 1945…

Il suffit en effet de faire – c’est à la portée d’un enfant de 10 ans – un simple listing des guerres/soutiens américains depuis la Seconde Guerre Mondiale pour faire éclater cette légende urbaine, mais le grand public n’en démord pas. Il est en cela complaisamment encouragé par la rumeur médiatique, à la fois mainstream ou alternative, qui pour le coup vont exactement dans le même sens et sont les deux faces d’une même pièce.

Il en est de même pour l’or noir. Les observateurs – pas seulement votre serviteur, pensons par exemple à Emmanuel Todd (Après l’empire) – ont beau s’époumoner à montrer que les Américains ne sont pas de simples voleurs de poules naphteuses, que leur stratégie énergétique est bien plus considérable, l’idée a beaucoup de mal à faire son chemin dans les esprits…

Aussi n’est-il pas inutile de faire une mise au point, une fois pour toutes espérons-le. Toutes les menées américaines ne concernent pas que l’énergie, loin de là (Vietnam, Corée, QUAD etc.) mais dans ce domaine, on peut les résumer dans ce petit tableau synoptique :

Ce tableau est schématique, non exhaustif, mais il constitue une bonne introduction aux guerres énergétiques impériales.

Celles-ci visent, répétons-le, non pas à mettre la main sur des ressources bon marché ou à enrichir le lobby pétrolier, mais à contrôler les sources et flux énergétiques mondiaux. C’est l’adage de Kissinger lui-même : « Contrôlez le pétrole et vous contrôlez les nations ». On pourrait maintenant y ajouter le gaz…

La politique de Washington contre les pays cités n’a généralement pas que des causes énergétiques. Celles-ci se couplent souvent à d’autres raisons (stratégiques, historiques) pour former un tout cohérent, un prétexte de guerre ou de déstabilisation imparable.

La Russie n’est pas seulement un géant énergétique écoulant ses richesses hors du contrôle US, c’est aussi le Heartland : il faut doublement la sanctionner. L’Iran n’est pas qu’une pompe à pétrole ennemie, c’est également la tête de l’arc chiite : il faut le déstabiliser. La Syrie n’est pas que le possible passage des pipelines pétromonarchiques visant à squizzer Moscou en Europe, c’est aussi un maillon de l’arc chiite : il faut l’occuper. L’Ukraine n’est pas que le pays de transit du gaz russe, c’est aussi une case essentielle à faire entrer dans l’OTAN. L’Irak de Saddam n’est pas qu’un producteur indépendant, c’est aussi la bête noire des clients américains dans la région : il faut le renverser etc. etc.

L’on voit donc, c’est une évidence, que la politique impériale est autrement plus évoluée qu’un simple vol à la tire de quelques barils. Ce serait faire injure aux stratèges états-uniens, qu’on peut qualifier de tout sauf de benêts à la petite semaine. Il s’agit d’une approche globale multiforme, cynique et géniale, visant à garder la main sur le monde par le biais du contrôle de l’énergie et/ou la division de l’Eurasie avec, en filigrane, la lutte perpétuelle contre la Russie, la Chine et leurs alliés.

Quant au lobby pétrolier américain, il navigue à des années-lumière de ces hautes considérations stratégiques. Tout ce qu’il veut, c’est faire du business et il s’arrache régulièrement les cheveux devant les décisions de Washington. Nous l’avons montré à de multiples reprises, les majors US ne rêvent que de faire des affaires avec les pays sous sanction impériale (Russie, Iran, Venezuela). Elles veulent les routes d’évacuation les plus courtes et les plus rentables (un pipeline iranien et non les lubies qu’étaient le BTC ou le TAPI).

Quand les intérêts stratégiques globaux des Etats-Unis coïncident avec les intérêts particuliers de leurs compagnies pétrolières, ils ne vont évidemment pas s’en priver. Mais que ces intérêts diffèrent, comme c’est la plupart du temps le cas, et ce sont TOUJOURS les premiers qui priment sur les seconds. Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, il n’y a, à ma connaissance, aucun exemple du contraire…Tag(s) : #Etats-Unis#Pétrole#Gaz

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Débandade pétrolière, suite

Débandade pétrolière, suite

17 Avril 2020

Cela fait bien longtemps qu’un événement à portée géopolitique n’avait pas accouché d’une situation perdant-perdant pour littéralement tous les acteurs. Il est encore trop tôt par rapport à notre dernier billet pour savoir qui s’en sortira le moins mal, voire qui pourrait finalement tirer son épingle du jeu (même si mon petit doigt me dit que certaines sanctions contre un certain pays pourraient, dans un avenir pas si lointain, être allégées). Une chose est sûre pour l’instant : les gambits pétroliers russe et saoudien ont été un véritable fiasco, suivi de près par le gambit médiatique américain.

Commençons par l’aigle, justement. L’accord OPEC+ censé soutenir les cours de l’or noir n’a évidemment eu aucun effet (rappelons qu’il faudrait une réduction supplémentaire de 20 millions de barils par jour pour voir la courbe s’inverser) et la dégringolade continue. Les premières faillites se font jour dans le schiste US, les appels au secours se multiplient et, comme prévu, l’on parle de plus en plus de coupes claires dans la production, de gré ou de force. Le très respecté cabinet d’analyse norvégien Rystad Energy prévoit une chute d’environ 2 millions b/j, soit exactement le chiffre que nous rapportions avant-hier.

Ainsi, corona aidant, l’ours et le chameau auront quand même réussi à torpiller partiellement le schiste impérial. Mais à quel prix…PUBLICITÉ

En Russie, les producteurs affolés se demandent quels puits arrêter et lequel continuer. Comme le dit un consultant du secteur : « Les compagnies pétrolières n’arrêtent pas d’appeler pour savoir où et comment procéder aux réductions ». La question est d’autant plus épineuse que le fameux général Hiver jouera cette fois contre Moscou.

Dans le grand Nord ou dans l’Est sibérien, l’arrêt même momentané d’un puits entraîne le gel irrémédiable du pipeline le connectant. Ainsi, les autorités russes et les producteurs sont en train de sélectionner les gisements appelés à survivre, signant l’arrêt de mort des autres (souvent des gisements plus anciens déjà engagés sur la pente du déclin). Si Poutine et Setchine, le tout puissant patron de Rosneft, avaient imaginé ça il y a seulement un mois…

La situation n’est guère plus enviable en Arabie saoudite et ce ne sont pas les rodomontades infantiles de MBS qui y changeront quoi que ce soit. Même la presse israélienne, pourtant très favorable à Riyad maintenant que ces deux-là se sont trouvés l’ennemi commun perse, ne cache pas le désastre. Si le coût d’extraction du chameau est faible, les Seoud ont besoin cette année d’un baril à 91 dollars pour équilibrer leur budget. Inutile de dire que les cours actuels en sont à des années-lumière.

Enterrés, les projets grandiloquents regroupés sous le slogan Vision 2030. Il ne s’agissait pourtant pas d’un caprice princier mais de quelque chose de bien plus important, comme nous l’expliquait fort justement un de nos honorables correspondants il y a quatre ans :

En l’absence d’un secteur privé digne de ce nom, le gouvernement est presque entièrement dépendant des revenus pétroliers afin de maintenir une certaine forme de paix sociale, et ainsi justifier le duopole politico-religieux bien austère régnant sur le pays. Pour le moment, ça tient, car les pétrodollars achètent tout, y compris le silence d’un peuple.

Leurs défis économiques sont asymétriques par rapport à ceux qui se posent de manière générale dans nos sociétés occidentales. L’Arabie Saoudite, elle, en est au point où ils doivent simplement mettre leur population au travail et fonder de toute pièce un tissu économique jusqu’à présent fantomatique. L’exposition aux bas prix du pétrole (qu’ils ont d’ailleurs provoqués) leur ont fait prendre conscience que maintenir une forme de paix sociale autour du consensus de la redistribution des profits colossaux de l’exportation de l’or noir deviendrait à terme impensable.

Avec un baril à 20$, et même 30$ en cas de remontée, les projets de métamorphoser le royaume wahhabite deviennent de pures chimères.

Le gagnant dans toute cette affaire, même s’il a actuellement fort à faire pour relancer son économie, est à chercher du côté de l’Orient…

Tag(s) : #Etats-Unis#Russie#Moyen-Orient#Pétrole

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La guerre du pétrole n’aura pas lieu mais…

La guerre du pétrole n’aura pas lieu mais…

14 Avril 2020

Ca ne sera pas pour cette fois. Ceux, dont votre serviteur, qui envisageaient la possibilité d’une offensive générale russe contre l’empire se sont trompés. Dans ce schéma, l’or noir n’était qu’un prétexte visant à ruiner une partie de l’establishment oléo-financier américain en représailles des sanctions provocatrices de Washington. Or, l’accord trouvé ce week-end semble montrer qu’il ne s’agissait finalement « que » de pétrole et de parts de marché.

Insistons tout de même sur le semble, car il peut y avoir en réalité des lectures très différentes de ce qui s’est passé. Les analystes, même les meilleurs, ne sont pas d’accord entre eux, et le brouillard nimbe de mystère les récents événements. Pour notre part, contentons-nous d’expliciter les trois hypothèses principales :

  • Fiasco russe

A première vue, et certains articles le claironnent, Moscou s’est complètement raté dans cette histoire. Trump s’est targué d’avoir « convaincu » Russes et Saoudiens de réduire drastiquement leur production tandis que les Etats-Unis passeraient entre les gouttes.PUBLICITÉ

De fait, la Russie va maintenant réduire sa production journalière de 2,5 millions de barils, soit quatre fois plus que la réduction proposée par l’OPEP début mars et alors refusée par le Kremlin. L’ours reviendrait ainsi aux niveaux de… 2003 !

Andrey Kortunov, directeur du Russian International Affairs Council, think tank pourtant lié à l’Etat, ne mâche pas ses mots : « C’était une erreur stratégique que nous allons payer très cher. Cela ressemble à une victoire américaine et la Russie est encore plus perdante que l’Arabie saoudite. » Un trader interrogé en rajoute une couche : « C’est la plus grande défaite russe depuis le début des années 2000. Nous avons perdu nos marchés et il sera très difficile de les récupérer« .

Diantre… Comment la direction russe a-t-elle pu se vautrer de la sorte ? Quelles en seraient les raisons ? Selon un officiel, elle « n’a pas du tout anticipé les conséquences catastrophiques du coronavirus et la chute vertigineuse des prix« . Pourtant, nous avons montré à plusieurs reprises que l’ours était, au contraire, parfaitement au courant. Il doit y avoir autre chose…

Ce retournement de veste serait-il lié à l’abandon de Sanders à la candidature Démocrate ? Avec un Biden férocement russophobe, un Donaldinho réélu serait un moindre mal pour le Kremlin, d’où la volonté de ne plus le mettre en difficulté avec l’effondrement des cours de l’or noir, donc du schiste US.

Poutine a-t-il été une nouvelle fois trop mou du genou, choisissant la voie de la miséricorde nunuche consistant à faire passer le bien général et celui de ses ennemis avant les intérêt stratégiques de son pays ?

  • Accord équilibré

D’autres voix sont beaucoup plus mesurées sur le « ratage » russe. Elles s’appuient principalement sur les chiffres et les faits : le coronavirus a créé un trou d’air d’une trentaine de millions de barils par jour, et ce n’est pas la réduction de 10 millions décidée ce week-end qui y changera quelque chose. Malgré les quotas, le prix du pétrole restera très bas et ruinera quand même une partie du schiste états-unien, secteur surendetté.

Nous touchons là un point très important : la « victoire » médiatique américaine n’en est en réalité pas une. Si Washington ne peut légalement contrôler ses producteurs privés, c’est le marché qui le fera. Plusieurs observateurs (iciici ou ici) tablent sur une réduction forcée de la production US de l’ordre de 2 millions de barils par jour, chiffre qui n’est pas très éloigné de la Russie ou de l’Arabie saoudite.

Nous serions donc en présence d’un accord général entre les gros bras pétroliers de la planète qui, sous des formes diverses (qui l’Etat, qui le marché), réduiraient tous leur production.

  • Tss tss, et les sanctions ?

Point absent de toutes les analyses, les sanctions impériales sont pourtant dans la tête de beaucoup. Si Moscou a finalement décidé de ne pas déclarer la guerre à l’empire, ce que nous disions par ailleurs tient toujours, jusqu’à preuve du contraire :

Poutine ne donnant jamais rien gratuitement (sauf à Erdogan serait-on tentés de dire), il n’acceptera de fermer les vannes qu’en échange d’importantes concessions américaines.

A moins que Vladimirovitch ne soit en train de nous faire une poutinade vrillée (hypothèse évoquée en début de billet), les sanctions ont dû être abordées dans l’avalanche des conversations téléphoniques qui viennent d’avoir lieu entre la Maison Blanche et le Kremlin.

Multiplication des gestes de bonne volonté du côté russe (quotas pétroliers, aide médicale) en échange d’un allègement des sanctions américaines (Nord Stream II ?) et, plus généralement, un reset général des relations. Celui dont rêvait Trump quand il a été élu et qu’il a l’occasion ou jamais, en ces temps troublés, de mettre en œuvre.

Les prochaines semaines nous en diront plus…

Tag(s) : #Russie#Etats-Unis#Pétrole

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Vladimirovitch et Donaldinho sont dans un bateau…

Vladimirovitch et Donaldinho sont dans un bateau…

31 Mars 2020

Fait à peu près passé inaperçu dans l’océan de panique du coronavirus, Trump s’est résolu à appeler Poutine dans la journée d’hier. Cette conversation, sur demande de la partie américaine a précisé le Kremlin, confirme ce que tout le monde sait : Washington est très gêné par la tournure que prennent les événements pétroliers. Le Donald, qui base en partie sa réélection sur le pouvoir d’achat et une essence bon marché, a même cru bon, lors d’une interview, de l’admettre : « Je n’aurais cru devoir dire cela mais il faut que les prix du pétrole remontent« .

Le schiste US est en effet au bord du précipice, d’autant plus que les dépôts de stockage sont pleins, notamment ceux servant de réserves stratégiques aux Etats-Unis. Les compagnies essaient bien de louer des supertankers pour stocker leurs surplus mais les navires sont rares (occupés qu’ils sont à transporter le pétrole saoudien) et, loi de l’offre et de la demande oblige, les prix ont explosé. Le désespoir est si grand que nous assistons à une surprenante révolution copernicienne qui n’échappe à personne. L’Amérique, chantre historique d’un marché libre et sans entraves, pourfendeuse traditionnelle de la politique des quotas, demande maintenant un contrôle des prix et de la production !

Rien n’est sorti de la discussion Poutine-Trump, qui a également abordé d’autres sujets (gageons que les sanctions et le Nord Stream II n’étaient pas loin). Mais Moscou fait par ailleurs chauffer le chaud et l’effroi. Dans la seconde catégorie, voici Igor Sechin, patron de Rosneft, qui a résumé la situation d’un glacial et clinique : « Dès que le schiste américain sera éliminé, le pétrole remontera à 60 $« . On imagine les gouttes de sueur du côté du Texas et des banques qui soutiennent à bout de bras le secteur…

Suffisamment intelligent pour laisser la porte entrouverte, l’ours n’a toutefois pas écarté l’idée d’un nouvel accord pour stabiliser les prix, une sorte d’OPEP ++ comprenant, outre la Russie et l’OPEP, d’autres pays producteurs. Point besoin de sortir de Saint-Cyr pour comprendre qu’il ne peut s’agit que des Etats-Unis eux-mêmes, invités à faire comme tout le monde, c’est-à-dire à imposer des quotas sur leur production. Pour le schiste US, la conséquence serait grosso modo la même : bye bye.

Moscou joue actuellement de la carotte et du bâton avec l’oncle Sam. D’un côté, c’est l’avion-cargo rempli d’aide médicale envoyé aux Etats-Unis pour lutter contre le coronavirus, entraînant les remerciements publics du président américain lors d’une conférence de presse (le Deep State a failli s’étrangler de rage et les articles de l’habituelle camarilla pleuvent déjà sur l’inénarrable « instrumentalisation » de l’aide russe et chinoise). C’est aussi, nous venons d’en parler, l’invite polie lancée à Washington pour rejoindre un accord pétrolier général tout en sachant que les Américains ne pourront vraisemblablement pas l’accepter.

Car, au-delà de la forme, les Russes mettent Trump au pied du mur en cette année électorale. Ce blog s’est souvent posé la question de savoir si l’occupant de la Maison blanche avait fini par être croqué par l’Etat profond qui l’entoure. Ce qui est sûr, c’est que, vu de Moscou, il a trop souvent plié, notamment sur les sanctions. Le Kremlin ne lâchera rien sur le pétrole sans contrepartie et la balle est dans le camp du Donald qui va maintenant devoir prouver de quel métal il est fait…Tag(s) : #Russie#Etats-Unis#Pétrole

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Oléo-trio ou la guerre de l’or noir

Oléo-trio ou la guerre de l’or noir

26 Mars 2020

La grande guerre du pétrole engagée début mars commence à sérieusement démoraliser le secteur du schiste américain et les autorités impériales qui, dans un contexte encore compliqué par la pandémie mondiale, tentent de le sauver afin d’éviter une cascade de faillites oléo-financières.

Victoria Coates. Retenez bien ce nom car il n’est pas impossible qu’il revienne sous les feux de l’actualité dans les semaines ou les mois à venir. Collaboratrice de Trump à la Maison Blanche sur les questions moyen-orientales, elle vient d’être nommée Envoyée spéciale à l’énergie en Arabie saoudite, un poste créé sur mesure. Son but : « convaincre » les Saoudiens de fermer les vannes afin de faire remonter les cours du brut qui, en l’état actuel, menacent de ruiner tout un pan de l’industrie pétrolière US.

L’accablement a en effet gagné les esprits fébriles de Washington qui multiplient les tentatives pour stopper l’hémorragie. Nous en donnions un exemple il y a une vingtaine de jours :

L’administration du Donald a tout de suite pris la mesure du danger. Douce coïncidence, le secrétaire au Trésor, Steve Mnuchin, s’est précipité pour rencontrer au débotté l’ambassadeur russe aux Etats-Unis, plaidant pour un « marché énergétique organisé » (décodeur : ne faites pas baisser les prix, vous allez ruiner nos compagnies). Ô ironie, des « possibilités de commercer et d’investir » ont été évoquées. Tiens, les sanctions sont passées de mode à Washington ?

Tout cela semble en tout cas confirmer en creux ce que nous disions : Moscou a décidé de lancer une contre-attaque d’envergure contre l’empire pour toutes les avanies subies ces dernières années (blocage du Nord Stream II, sanctions, Syrie). Et il faudra plus que de vagues promesses pour ramener l’ours à de meilleurs sentiments.

Apparemment, ça n’a justement pas dépassé le stade des promesses car l’ouverture américaine semble être tombée dans l’oreille d’un sourd du côté de Moscou. Aussi, les efforts se sont, depuis, tournés vers le royaume des Seoud comme nous le rapportions la semaine dernière :

L’or noir n’en finit pas de dégringoler et le schiste américain est au bord du gouffre ou, comme le dit poétiquement un analyste de Forbes, « se noie dans le sang et les larmes ». des coupes claires dans les investissements et les budgets ont déjà commencé et ce n’est que le début…

Les critiques de l’establishment oléo-impérial pleuvent depuis quelques jours mais, chose, intéressante, elles ne s’adressent pas à la Russie, pourtant au départ du mouvement ; c’est l’Arabie saoudite qui est dans le viseur. Treize sénateurs Républicains ont même pris leur plume pour écrire au Seoud, lui demandant de revenir sur sa décision. A lire entre les lignes, on se demande même s’il n’y aurait pas un soupçon de menace :«

En savoir plus sur RT France : https://francais.rt.com/france/72681-agnes-buzyn-declare-avoir-quitte-ministere-sachant-elections-auraient-pas-lieu-coronavirus
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En savoir plus sur RT France : https://francais.rt.com/france/72681-agnes-buzyn-declare-avoir-quitte-ministere-sachant-elections-auraient-pas-lieu-coronavirus
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« Les leaders saoudiens nous ont répété à plusieurs reprises que le royaume d’Arabie saoudite était une force de stabilité sur le marché mondial. Les récentes décisions saoudiennes ont remis en cause ce rôle. Nous exhortons le royaume à assurer un leadership constructif pour stabiliser l’économie mondiale en apaisant l’inquiétude dans le secteur pétrolier et gazier. »

Doublant la mise, Washington envoie maintenant dame Victoria à Riyad (dont la prise de fonction sera cependant retardée par le coronavirus) tandis que Pompeo commence ses séances de persuasion vis-à-vis de MBS. Menaces de l’aigle au chameau ou, au contraire, entente entre les deux contre l’ours : on ne le sait pas encore. Une chose semble certaine et nous l’avons dit à plusieurs reprises : il est vraisemblable que Riyad flanchera avant Moscou.

D’autant plus que, pied de nez des lois de l’économie, la Russie engrange paradoxalement certains bénéfices grâce à la chute des cours du naphte qui compensent en partie ses pertes par ailleurs. Ce tour de magie se résume en un mot : le rouble.

La monnaie russe est en effet soumise au régime de changes flottants sur les marchés financiers et suit de très près le prix du pétrole. Logiquement, la récente dégringolade du pétrole s’est accompagnée d’une dégringolade du rouble :

Or, les coûts de production des compagnies russes sont en roubles. Un rouble qui chute, ce sont donc des coûts de production qui chutent aussi si on les établit en dollars. Le géant Rosneft dépense 199 roubles pour chaque baril extrait. Début mars, avant le tsunami, cela équivalait à 3,10 $. Ca ne représente plus maintenant que 2,50 $ ! Les marges sont plus importantes et compensent partiellement la chute des cours.

Rien de tel en Arabie saoudite où le taux de change du rial est fixe et lié au billet vert. Le coût d’extraction (2,80 $ en l’occurrence) reste donc le même quel que soit l’évolution du cours de l’or noir. Aramco, qui se targuait d’avoir les coûts les plus faibles du monde, vient de se faire damer le pion par Rosneft. Dans cette lutte de titans pétroliers, c’est une victoire symbolique pour Moscou…Tag(s) : #Pétrole#Etats-Unis#Russie#Moyen-Orient#Economie

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