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Attentat de Strasbourg : les défis structurels du terrorisme

Attentat de Strasbourg : les défis structurels du terrorisme

Par Cyrille BRET, Pierre VERLUISE, le 12 décembre 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Cyrille Bret, ancien élève de l’école normale supérieure et de l’école nationale d’administration, agrégé et docteur en philosophie, enseigne la philosophie à l’institut d’études politiques de Paris (sciences po). Il vient de publier Cyrille Bret, « Qu’est-ce que le terrorisme ? », Paris, édition Vrin, 2018. Pierre Verluise, docteur en géopolitique, est le fondateur du Diploweb.com.

Du 23 novembre 2015 au 11 décembre 2018. De Paris à Strasbourg. Encore une fois les populations civiles sont frappées par une attaque terroriste. Le lieu est hautement symbolique : le marché de Noël de Strasbourg jouit dune réputation internationale qui assure aux meurtres une visibilité au-delà de nos frontières. Le moment est minutieusement choisi : pendant la crise des gilets jaunes, au moment où la communauté nationale semble désunie. Et juste avant les fêtes de fin d’année où les familles ont coutume de se rassembler.

Tous les éléments convergent pour propager dans les populations civiles un sentiment de panique et de vulnérabilité généralisée. Alors que les opérations de police sont en cours et que les procédures judiciaires sont lancées, il est nécessaire de revenir sur les caractéristiques fondamentales du terrorisme : pour lutter contre l’horreur, un sursaut intellectuel et un travail d’analyse rationnel est indispensable. A cette fin, Cyrille Bret, auteur de « Qu’est-ce que le terrorisme ? » (éd. Vrin) répond aux questions de Pierre Verluise, fondateur du Diploweb.

Introduction

Le terrorisme et la lutte contre le terrorisme sont devenus un thème central pour les relations internationales. Considérée par tous les États et les organisations internationales comme un des principaux dangers sur la scène globale, la menace terroriste retient l’attention des opinions publiques et concentre l’attention des autorités politiques.

Pour éclairer les débats actuellement en cours, il convient toutefois de réaliser un retour critique sur les catégories fondamentales mobilisées par les acteurs et les analystes des relations internationales. Premièrement, la définition du terrorisme est un enjeu de puissance à tel point qu’on en vient à douter de la possibilité de cerner le phénomène de façon objective. Deuxièmement, les politiques de lutte contre le terrorisme sont entrées dans l’ère du soupçon : chaque opération anti-terroriste est en butte à l’accusation de « terrorisme d’Etat » de la part des terroristes eux-mêmes mais également de la part de défenseurs des droits de l’homme. Troisièmement, il convient de réinterroger la place du terrorisme dans la géopolitique contemporaine : sommes-nous entrés dans un « âge de la terreur » comme plusieurs spécialistes de relations internationales le soutiennent ? Enfin, doit-on considérer que le terrorisme est devenu la figure contemporaine de la guerre ?

Sur ces quatre questions hautement conceptuelles et terriblement concrètes, il est nécessaire de reprendre la réflexion afin d’éviter raccourcis et amalgames qui obscurcissent l’analyse rationnelle des relations internationales.

« Le terrorisme a une nouvelle fois frappé notre territoire à Strasbourg » a déclaré le Procureur de la République de Paris, Rémy Heitz (12 décembre 2018)

Entretien

Pierre Verluise (P. V. ) : Définir le terrorisme est-il un enjeu des relations internationales ?

Cyrille Bret (C. B. ) : Sur la scène internationale, celui qui définit la réalité gagne un ascendant sur ses rivaux. Définir est un enjeu de puissance. Puissance symbolique, puissance juridique et puissance politique. Dire ce qu’est le terrorisme – et dire ce qu’il n’est pas – c’est en effet désigner l’ennemi. C’est dire qui est terroriste et qui ne l’est pas. Pour mesurer l’importance de cette confrontation conceptuelle et politique, il n’est besoin que de revenir à la dernière Assemblée Générale des Nations-Unies.

Lors de cet événement annuel, le président de la République Islamique d’Iran, Hassan Rohani, a publiquement accusé les États-Unis de terrorisme, dans la presse et à la tribune. Quels étaient les motifs invoqués ? d’une part, il imputait aux États-Unis un soutien logistique à l’attentat perpétré à Ahvaz sur le territoire iranien, le 22 septembre 2018, qui avait fait 22 morts lors d’un défilé militaire. Et d’autre part, il attribuait à l’administration Trump un « terrorisme économique » en raison de son retrait le 8 mai 2018 du traité sur le nucléaire signé en juillet 2015 et des sanctions prises contre l’économie iranienne.

En retour, les États-Unis ont accusé l’Iran de fomenter de nouveau des attentats dans le monde. L’Iran avait en effet eu pour pratique, au début des années 1980, durant la guerre Iran-Irak de faire organiser par leurs services extérieurs des attentats contre les soutiens de l’Irak de Saddam Hussein. Les Français se souviennent de l’attentat de la rue de Rennes le 17 septembre 1986 que le Hezbollah libanais avec commandité (7 morts, 55 blessés). L’accusation de « State sponsored terrorism » ou « diplomatie coercitive » selon l’expression de Gérard Chaliand contre le « terrorisme économique ». Voilà la confrontation exposée aux yeux de tous.

On le voit dans ces exemples comme dans bien d’autres, la notion « terrorisme » est utilisée sur la scène internationales comme une invective symétrique et relative : le « terrorisme », c’est la violence de mon ennemi, quelle que soit cette violence, ses modes d’action et surtout quel que soit mon ennemi. Le vague entretenu délibérément sur ce concept conduit à un relativisme complet où l’organisation Etat islamique peut se présenter comme une armée de résistants et qualifier ses ennemis de « terroristes ».

C’est la première raison pour laquelle il est essentiel de produire une véritable définition du terrorisme : mettre fin aux amalgames qui placent sur un même plan le résistant et le terroriste et faire cesser cette spirale où le terrorisme n’est plus nulle part à force d’être dénoncé partout. Pour lutter contre cette inflation verbale politiquement instrumentalisée, le Conseil de sécurité des Nations-Unies a essayé de clarifier la notion et ses contours à travers une dizaine de résolutions. Mais, à chaque fois, les rivalités de puissance entre les membres permanents, ont bloqué les travaux. Ainsi, la République Populaire de Chine et la Fédération de Russie cherchent avant tout à faire désigner comme terroristes les organisations violentes opposées à l’Etat. Elles souhaitent exclure toute accusation de terrorisme contre les États eux-mêmes.

C’est pour éviter que le groupe Manouchian, actif durant l’occupation allemande, et Breivik, coupable des attentats d’Oslo et d’Utoya soient rangés dans la même catégorie qu’il est essentiel de proposer une définition du terrorisme. Pour sortir du relativisme, je propose de mettre en évidence plusieurs caractéristiques distinctives. D’une part, la caractérisation des victimes : le terroriste se distingue de l’assassin politique et du guérillero par le fait qu’il vise les populations civiles, les passants, de façon indifférenciée. Le guérillero ou le partisan, selon l’expression utilisée par Carl Schmitt dans sa « Théorie du partisan », vise les dépositaires de la force publique armée ou police. Le soldat en uniforme et en arme qui constitue l’incarnation de la souveraineté étatique. Cette absence de discrimination dans les cibles est une violation du principe fondamental de la guerre de respecter la distinction entre combattants et non-combattants. C’est sous cet angle que le groupe Manouchian, assassinant le général allemand Julius Ritter le 28 septembre 1943 en France, est bien différent de Breivik assassinant des membres des jeunesses travailliste sur l’ile d’Utoya le 22 juillet 2011 en Norvège.

D’autre part, le deuxième élément distinctif du terrorisme concerne ses effets : le but est de propager par ces actions une panique généralisée et indéfinie : en tuant plus de 3000 personnes à New York et Washington, le 11 septembre 2001, Al-Qaida n’a ni cherché une victoire militaire par confrontation directe avec les forces armées américaines, ni cherché à distinguer entre dépositaires de la force, musulmans présents sur place et citoyens ordinaires. En frappant indifféremment toutes les personnes présentes dans les avions détournés et les bâtiments détruits, l’organisation a cherché à faire en sorte que, par le biais de l’identification aux passants, chaque résident aux Etats-Unis se sentent potentiellement menacé. « N’importe qui peut être frappé n’importe quand et n’importe où par n’importe quel moyen » voilà le message spécifique de la violence terroriste. C’est un sentiment de terreur, c’est-à-dire de « vulnérabilité généralisée ».

Pour que l’usage de la notion de « terroriste » ne renforce pas la domination du puissant qui impose sa division du monde entre terroristes et non-terroriste, il est nécessaire de poser cette définition objective par les victimes et les effets.

P. V. : Peut-on parler d’un terrorisme d’État actuellement à l’œuvre ?

C. B. : L’accusation est récurrente depuis les débuts du terrorisme moderne, au XIXème siècle : dans sa lutte contre le terrorisme, l’Etat est systématiquement soupçonné de recourir lui-même au terrorisme. Qu’il soit autoritaire comme la Russie tsariste ou qu’il soit démocratique comme la Suède contemporaine, à chaque fois l’accusation de terrorisme d’Etat resurgit aussi bien chez les avocats des droits fondamentaux que parmi les réseaux terroristes eux-mêmes selon un paradoxe douloureux pour les premiers.

Qu’on examine par exemple les réactions du public et des intellectuels face à la « Global War on Terror » déclarée par le président Bush suite aux attentats du 11 septembre 2001. Les opérations militaires comme l’intervention en Afghanistan et l’invasion de l’Irak, les activités de surveillance de masse à l’intérieur comme à l’extérieur du territoire national et la mise en place de législations dérogatoires comme les PATRIOT Acts I et II ont été souvent dénoncées comme du « terrorisme d’Etat ». On retrouve là encore la symétrie entre terroristes et leurs ennemis. L’anti-terrorisme est depuis longtemps entrée dans l’ère du soupçon.

Les porte-paroles les mieux identifiés de cette remise en cause de l’anti-terrorisme sont le linguiste et essayiste américain Noam Chomsky et le philosophe italien Giorgio Agamben sur le plan intellectuel. Pour le premier, le terrorisme est loin d’être l’arme du pauvre. Les actions terroristes des groupes comme Al-Qaida et Daech mais aussi les mouvements de lutte anti-coloniale, comme le Vietcong, sont des réactions au terrorisme premier et fondamental. Pour Chomsky, le premier terrorisme est celui des Etats-Unis. Pour ce penseur radical, le terrorisme est d’abord et avant tout une arme du fort et du dominant. Rien n’est moins fortuit que sa genèse dans le vocabulaire politique entre les années 1793 et 1798 (date de son entrée dans le Dictionnaire de l’Académie française). Le terrorisme a été inventé par les Etats pour dominer les populations. Et les Etats-Unis l’ont porté à un point de généralisation mondial.

Le procès en terrorisme est également intenté aux démocraties en général par Giorgio Agamben dans Homo Sacer II. En effet, face aux paniques des populations civiles et face aux défis à la souveraineté que le terrorisme suscite, les Etats démocratiques s’engagent dans des législations dérogatoires : état d’urgence et législation anti-terroriste accoutument les pouvoirs publics et les populations à ne plus s’astreindre à un respect scrupuleux des principes de protection de la vie privée, de liberté de croyance et d’expression et de liberté de mouvement. Avec l’anti-terrorisme, les démocraties seraient prises sur une pente glissante qui conduit de l’état d’urgence à l’Etat d’exception permanent. Au nom de la sécurité, les démocraties anciennes, comme le Royaume-Uni suite aux attentats de 2005 et la France suite aux attentats de 2015, adoptent des législations et des pratiques policières dérogatoires et potentiellement funestes à leurs propres principes.

Ces accusations sont graves car elles rendent indiscernables le terrorisme et l’anti-terrorisme, les attaques perpétrées contre les populations civiles et les programmes d’actions destinés à les protéger. Ces accusations sont graves car elles placent sur le même plan les démocraties aux prises avec le terrorisme et les régimes autoritaires qui terrorisent leurs populations. Mais elles doivent être prises en compte pour analyser les relations internationales. Elles mettent en évidence le sentiment d’injustice et la méfiance des populations face aux campagnes anti-terroristes. Il est ainsi essentiel de bien identifier quand l’anti-terrorisme bascule dans le terrorisme d’Etat.

Qu’on examine la Terreur robespierriste théorisée par le discours du 5 février 1794 (18 Pluviôse an II) devant la Convention. Et qu’on examine également les campagnes de bombardement chimiques perpétrées depuis le début de la guerre en Syrie par le régime d’Al-Assad notamment dans la Ghouta en avril 2018. On constatera effectivement que les techniques terroristes ne sont pas l’apanage de groupes non-étatiques, clandestins révolutionnaires ou islamistes. Dans les deux cas, on note la même indifférence à la distinction entre combattants et non combattants. Et on relève la même volonté d’instiller une panique généralisée à toute une population et indéfinie dans le temps. Robespierre et le Comité de Salut Public suspendent les tribunaux ordinaires, violent le principe du contradictoire, récusent les droits de la défense et font exécuter sommairement sur simple dénonciation des opposants politiques souhaitant faire trembler tous les ennemis de la révolution. Bachar Al-Assad utilise quant à lui des armes qui rendent impossible par construction le ciblage sur les combattants, créent un effet d’épouvante sur les populations civiles et visent ainsi le rétablissement de sa domination. En effet, une arme chimique ne distingue pas entre les soldats et les civils. De plus, sa propagation rapide crée un traumatisme collectif massif. C’est bien un effet de terreur qui est visé. Que le régime Al-Assad ne soit pas le seul des protagonistes du conflit syrien à utiliser ces armes ne change rien à l’affaire : dans le cas du Comité de Salut Public comme dans celui de Bachar Al-Assad, les pouvoirs publics utilisent une violence indiscriminée pour établir une domination par la panique générale.

Contrairement à ce que soutiennent Agamben et Chomsky, tous les Etats ne se valent pas dans la lutte contre le terrorisme, notamment islamiste. Entre un Etat qui sombre dans la surveillance de masse et l’autorisation de la torture et un Etat qui soumet son anti-terrorisme au contrôle des parlementaires, du juge et de l’opinion publique, il y a toute la différence qui sépare un État autoritaire d’un Etat démocratique.

Le terrorisme d’Etat n’est donc ni la vérité de l’Etat ni une illusion dangereuse. Oui, certains pouvoirs publics recourent à la terreur méthodique. Ce fut le cas de l’Etat stalinien durant les années 1930 et des gouvernements sud-américains appuyés par l’opération Condor de la CIA durant les années 1970 Mais tous les Etats ne sont pas structurellement terroristes.

P. V. : Le terrorisme ouvre-t-il une nouvelle époque des relations internationales ?

C. B. : Dans le sillage des attentats du 11 septembre 2001, plusieurs géopoliticiens de renom ont considéré que le monde avait basculé dans une nouvelle ère : l’âge de la Terreur. Ces attentats marqueraient l’irruption de « l’hyperterrorisme » dans les relations internationales pour reprendre l’expression de François Heisbourg.

Plusieurs éléments nouveaux apparaissent, en effet, à l’occasion des attentats du 11 septembre sur la scène mondiale. D’une part, le caractère massif des meurtres qui font près de 3000 victimes. D’autre part, le statut mondial de cet événement, ciblé sur des symboles internationalement connus et retransmis immédiatement à travers la planète. Avec cet événement, les relations internationales auraient basculé. Le terrorisme serait devenu un des principales menaces à la paix internationale au même titre que la prolifération nucléaire par exemple.

Si le terrorisme a acquis un statut central dans les débats internationaux, il est important d’apporter plusieurs limites et nuances à cette thèse. Premièrement, le terrorisme mondialement médiatisé n’est pas une nouveauté. L’histoire du terrorisme fait corps avec celle des médias industriels. Les attentats anarchistes de la deuxième partie du XIXème siècle culminant dans l’assassinat de Sadi Carnot par Caserio en 1894 et dans les explosions organisées par Ravachol à Paris font corps avec le développement de la presse illustrée de masse. De même, les détournements d’avion et les prises d’otage sanglantes, comme durant les Jeux Olympiques de Munich en 1972, peuvent terrifier parce qu’ils s’appuient sur la généralisation de la télévision dans les foyers partout dans le monde. La première nuance à l’idée d’un âge de la terreur est que le terrorisme a été au centre de l’attention à plusieurs reprises durant les deux derniers siècles.

La deuxième limite tient à la nature du terrorisme. Bien souvent, le terrorisme marque non pas la puissance de ceux qui l’utilisent mais au contraire leur faiblesse. Si un mouvement clandestin violent avait la capacité de remporter une victoire sur ses ennemis (Etats-Unis, France, etc.), il ne recourrait pas à des attentats mais à des stratégies militaires. La parenté entre guerre et terrorisme ne doit pas faire illusion.

P. V. : Le terrorisme est-il la nouvelle forme de la guerre à l’heure de la mondialisation ?

C. B. : Dans le sillage des attentats du 13 novembre 2015 en France, plusieurs voix se sont élevées pour défendre l’idée que le terrorisme constituait la nouvelle forme paradigmatique de la conflictualité internationale. Reprenant les idées lancées par Jürgen Habermas après le 11 septembre 2001, l’historien Pascal Ory a en effet affirmé que le terrorisme était la nouvelle forme de la guerre. Là encore, un examen critique est nécessaire.

Le terrorisme contemporain notamment islamiste essaie d’installer dans les opinions que la ligne de front passe aujourd’hui au milieu des villes et peut s’aviver au cœur même de la paix civile des grandes cités : Bombay, Paris, Madrid, Londres, Berlin, etc. On l’a vu en novembre 2015 : les terroristes des attentats du stade de France, les massacres du Bataclan et du 10ème arrondissement ont été perpétrés de façon à installer l’idée d’attaques militaires. Les équipes adoptaient la tenue et les modes d’organisation des opérations clandestines de forces spéciales, les armes utilisées étaient des armes de guerre, etc. Tout est fait pour que les terroristes puissent, comme à l’accoutumée, revendiquer le statut de « combattants », de « soldats » ou de « guerriers ». D’où la réaction des pouvoirs publics : puisque Al-Qaida puis l’organisation Etat islamique mènent des batailles au cœur des métropoles, il convient de déclarer la guerre en retour à ces organisations. Ainsi, le président F. Hollande déclara en 2015 qu’il n’avait pas d’état d’âme à considérer le terrorisme comme une guerre et les opérations anti-terroristes comme des batailles. En somme, les terroristes et leurs cibles semblent aujourd’hui convenir d’un terrain d’affrontement commun : le terrorisme serait la continuation de la guerre par les moyens de la mondialisation : usage intensif des médias mondiaux en direct, tactique du choc maximal par l’utilisation d’armes traumatisante (armes blanches, armes de guerre, armes de destruction massive).

Si les actions anti-terroristes peuvent comprendre des actions de nature militaire, faut-il accepter la confusion des catégories fondamentales des relations internationales que tentent de réaliser les terroristes pour se draper dans le statut de « soldat » ? Assimiler le terrorisme à des actes de guerre entretient pourtant plusieurs illusions dangereuses. D’une part, elle fait croire que l’action militaire peut consister à massacrer des civils alors qu’il s’agit là de crimes de guerre qui n’ont plus rien de commun avec une campagne militaire. D’autre part, elle confère aux terroristes le statut militaire qu’ils revendiquent pour échapper à l’opprobre de celui de criminels. Enfin et surtout, il diffuse l’idée selon laquelle les terroristes sont engagés dans une confrontation militaire pour obtenir la victoire contre leurs ennemis. C’est là que réside le point le plus problématique de cette assimilation.

Si on examine précisément les tactiques terroristes, on voit qu’elles ne sont pas faites, comme les opérations militaires ou les guérillas, pour obtenir la victoire sous la forme d’une conquête d’un territoire, d’une reddition d’une armée ou d’une soumission des autorités politiques à d’autres autorités. Les victoires que recherchent les terroristes sont plus limitées matériellement mais plus ambitieuses psychologiquement. Remporter la victoire sur le terrain importe moins que d’établir une panique indéfinie et une abdication psychologique.

Par exemple, le 13 novembre 2015, l’organisation Etat islamique n’était précisément pas en mesure de faire plier militairement la France dans une confrontation militaire et ne recherchait pas cet objectif autrement qu’en parole. Le terrorisme n’est pas la nouvelle forme de la guerre. C’est la volonté de se faire passer pour une guerre. Le terrorisme est une guerre qui se nie elle-même car son usage rend la victoire impossible. C’est tout l’objet de l’article préliminaire n°6 du Projet de Paix Perpétuelle que Kant écrit en 1795 précisément au moment où le terrorisme se répand en Europe notamment suite à la Terreur robespierriste. L’usage de techniques terroristes rend par construction la victoire impossible. Les infiltrations clandestines, les massacres en temps de paix, les attaques contre des civils, l’usage d’armes de destruction massive par empoisonnement, etc. sont des moyens qui sape la possibilité même d’une paix par cessez-le-feu, armistice, traité de paix ou soumission. En effet, ces procédés instillent une méfiance insurmontable entre les parties opposées de sorte que jamais ces actes marquant la fin des hostilités ne sera possible.

Voilà à mon sens un passage visionnaire de l’œuvre de Kant sur le terrorisme : de même que le terroriste vise à instaurer une guerre perpétuelle car une violence indéfinie, de même l’anti-terrorisme doit renoncer à se présenter lui-même comme une campagne militaire.

Décembre 2018-Bret-Verluise/Diploweb.com

https://www.diploweb.com/Le-defi-du-terrorisme.html

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Michel Onfray déprogrammé de France 5 après un texte à charge contre Macron

Michel Onfray déprogrammé de France 5 après un texte à charge contre Macron

Michel Onfray déprogrammé de France 5 après un texte à charge contre Macron© Charly Triballeau Source: AFP
Michel Onfray.

Jugé homophobe par certains, un texte adressé par Michel Onfray à Emmanuel Macron a poussé France 5 à annuler une invitation faite au philosophe. Il se dit victime d’une «censure de la part du service public audiovisuel».

Michel Onfray est-il victime de censure ? Après l’annulation de la retransmission de ses cours à l’Université populaire de Caen sur la radio France Culture, qui l’a conduit à renoncer à ses activités au sein de cette institution qu’il avait lui-même créée en 2002, le philosophe s’est vu déprogrammé de France 5 à cause d’un texte à charge contre le président de la République.

Invité à présenter son dernier ouvrage dans le Magazine de la Santé sur France 5, Michel Onfray a finalement appris que l’interview, qui devait avoir lieu le 8 octobre, était annulée. En cause : la publication sur son site internet d’une «Lettre à Manu sur le doigté et son fondement», jugée homophobe par certains.

Dans ce pamphlet satirique, volontiers grossier, Michel Onfray développe sa vision des rapports entretenus par Emmanuel Macron avec «ceux qui [lui] font savoir leur amour d’une façon qui ne prête pas à confusion». «Il faut t’enlacer torse nu pour te plaire, essuyer sa transpiration sur ta chemise blanche et passer plus de temps en salle de sport qu’en bibliothèque», écrit-il au chef de l’Etat, faisant référence à une photographie du président en compagnie d’«un beau black, bodybuildé en prison et luisant de sueur tropicale» qui avait déclenché une vive polémique.

«Après France Culture, c’est donc France 5 qui me prive de micro : cela confirme la censure dont je fais l’objet de la part du service public audiovisuel et dont je parlais dans ma satire», a réagi Michel Onfray sur son site. Le philosophe critique très violemment le président de la République depuis son élection en 2017 : selon lui, les déboires médiatiques qu’il connaît depuis cette date sont en lien avec ses prises de position à l’encontre du pouvoir.

Opposé au mariage homosexuel et à la théorie du genre, Michel Onfray, qui se revendique épicurien et libertaire, n’a jamais exprimé d’opinions hostiles aux homosexuels dans ses œuvres. Il y a un an, il proposait une «généalogie de l’homosexualité», renvoyant dos à dos «homophilie» et «homophobie», refusant d’aborder cette question sur le terrain de la morale.

Lire aussi : «Il faudrait que ce petit garçon devienne un adulte» : quand Michel Onfray recadre Emmanuel Macron

Raconter l’actualité

https://francais.rt.com/france/54446-michel-onfray-deprogramme-france-5-apres-texte-charge-macron

Emmanuel Macron à Washington : une lecture philosophique

Emmanuel Macron à Washington : une lecture philosophique

TRUMP MACRON PRESIDENT US FRANCE

JIM WATSON / AFP
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Comment comprendre la visite du Président français aux États-Unis à la lumière de Machiavel et de Hegel ? Visions du monde et rapports de force se sont jaugés à Washington : la forme entière de l’humanisme occidental est en train de muter.

La relation personnelle entre les deux présidents Donald Trump et Emmanuel Macron a trop été observée par le petit bout de la lorgnette. Elle offre pourtant une ample matière à réflexions. Décryptage d’Henri Hude, philosophe, directeur du pôle d’éthique et de déontologie militaire des Écoles militaires de St-Cyr Coëquidan et auteur de La Formation des décideurs (Mame, 2018, 229 pages, 19 euros) et Habiter notre nature : écologie et humanisme (Mame, 2018, 245 pages, 20 euros).

D’un point de vue machiavélien

Les deux hommes sont des outsiders, qui se sont imposés, chacun à son système politique vieillissant. Chacun a donc intérêt à ce que l’autre se maintienne, car la chute de l’un serait inévitablement interprétée comme un signe de « retour à la normale », risquant de présager la chute de l’autre.

Vu du côté d’Emmanuel Macron, et toujours d’un point de vue machiavélien, le maintien de Donald Trump au pouvoir sert aussi l’intérêt de la France et de l’Europe. En effet, le mode d’exercice du pouvoir par Donald Trump, vraiment bizarre, et les tentatives continuelles faites par son opposition pour l’éjecter avant la fin de son mandat, la division et le chaos qui en résultent à la tête de l’État US, font perdre aux États-Unis du crédit dans le monde, donc du pouvoir. Donald Trump permet ainsi aux Européens de jouer, s’ils le veulent, un jeu plus indépendant par rapport aux États-Unis.

Les Anglais ayant quitté l’Union européenne, Angela Merkel étant politiquement affaiblie, c’est forcément le président français qui devient le leader le plus représentatif de l’Europe dans son ensemble. La façon dont Emmanuel Macron est reçu et sa façon de se tenir à égalité montre combien la puissance d’une des nations d’Europe peut être multipliée par la présence implicite des autres derrière elle. La familiarité de la relation amicale fonctionne comme un moyen d’inscrire dans les faits l’égalité nouvelle des puissances. La différence d’âge permet de mettre au compte d’une déférence de bon ton ou d’une sympathique bienveillance, ce qui pourrait relever autrement de l’obséquiosité ou de la condescendance.

Toujours d’un point de vue machiavélien, en s’affichant avec Donald Trump, Emmanuel Macron rassure la fraction populiste de la France (pas loin d’une moitié du pays…), manifestant qu’il est capable de bien s’entendre avec un président américain réputé populiste et que les antipopulistes vouent aux gémonies.

Le même raisonnement vaudrait pour sa relation avec Vladimir Poutine.

La visite d’avril 2018 à Washington ne doit pas être isolée de la visite à Saint-Pétersbourg en mai 2018. À rapprocher de la première succession de rencontres avec Vladimir Poutine, le 29 mai 2017, puis Donald Trump, le 14 juillet 2017. Par ces séquences, Emmanuel Macron entend probablement symboliser la continuité, ou plutôt la reprise, d’une politique gaullienne, combinant une prise de position décidée du côté du « monde libre » et une politique d’équilibre entre les blocs. Emmanuel Macron a tenu à ce que son discours devant le congrès américain tombe exactement le jour anniversaire du discours prononcé au même endroit par le général De Gaulle, le 25 avril 1960. Je crois que cette référence fournit le sens le plus exact de cette visite.

D’un point de vue hégélien

Bien des commentateurs de cette visite ont noté son apparente absence de résultat, sur les trois points en discussion : climat, commerce international et Iran. Ils s’interrogent donc sur le contraste entre l’évidence, à leurs yeux, d’un échec diplomatique, et l’exhibition, qu’ils trouvent complaisante voire déplacée, d’une chaude relation personnelle. De là à conclure que tout cela n’est que mise en scène people et publicité, il n’y a qu’un pas, vite franchi. C’est là que la réflexion doit adopter pour comprendre un point de vue hégélien.

D’un point de vue « hégélien », l’élection de Donald Trump, aussi bien que d’Emmanuel Macron, au-delà du jeu des passions, intérêts et rapports de forces, relèvent de l’Idée. Entendons par là le système des principes et des valeurs qui, « comme un désir inconscient », tendent à réaliser leur logique à travers les décisions passionnées ou intéressées des acteurs individuels ou collectifs. Le vieux système politique a fait son temps, parce que plus généralement, la forme entière de l’humanisme occidental est en train de muter. La forme dominante, qu’on peut qualifier de postmoderne et de néolibérale, est à la fois ultra-dominante en surface et moribonde en profondeur. De ce vieux monde, il ne reste guère que la façade.

Sachant cela, parce qu’il est vraiment cultivé, Emmanuel Macron ne craint pas de travailler avec Donald Trump. Les vieilles politiques réactionnaires ne mèneront à rien. Quand elles auront échoué, les États-Unis et la France seront toujours là, avec leurs deux cultures essentielles, leur parenté et leur rivalité syntonique, leur alliance naturelle. De plus, l’humanisme devrait logiquement « prévaloir » dans le monde par sa force intrinsèque. Mais nous devons aussi le faire prévaloir.
Si les États-Unis se séparent de l’Universel, c’est l’Europe qui reprendra le flambeau, si elle ne se fourvoie pas dans les mêmes impasses. L’Europe, puisque la Grande-Bretagne est partie, cela signifie d’abord le noyau que forment la France et l’Allemagne, plus l’Italie – l’Europe de De Gaulle et Adenauer, l’empire de Charlemagne, l’empire romain d’Occident.

Donald Trump est qualifié de nationaliste et de populiste, mais il relève aussi d’une autre logique, encore juste en train d’éclore, tout comme Emmanuel Macron. Donald Trump est assez intelligent pour le sentir, pas assez cultivé pour se l’expliquer. On peut supposer qu’il apprécie intuitivement en Macron quelqu’un qui l’aide à se rattacher au Sens, au-delà des passions et des intérêts. Car il y a plus derrière le populisme et surtout derrière Donald Trump que des regrets du passé. Il y a le travail obscur de l’Idée de l’avenir. Et c’est cette même Idée qui travaille aussi Emmanuel Macron.

D’un point de vue à la fois hégélien et machiavélien

Il est pensable que la différence de traitement entre Emmanuel Macron, reçu en premier et en grande pompe, et Angela Merkel, reçue moins longtemps et sans faste particulier, relève d’une tactique classique de division. Plusieurs disent aussi que les États-Unis soutiennent Emmanuel Macron dans son rétablissement de la France, afin de rééquilibrer une Europe devenue trop allemande, au moment où l’Allemagne manifeste une fâcheuse tendance à entrer dans les vues économiques de la Chine et à construire un nouveau pipeline pour importer du gaz russe.

Cette manœuvre, si elle existe, sera contre-productive, car l’établissement d’une quasi parité de puissance entre la France et l’Allemagne, en même temps qu’une forte solidarité, constitue probablement la principale condition de l’existence d’une Europe indépendante.

Cela n’exclut pas qu’Emmanuel Macron entre dans le jeu US pour faire pression sur Angela Merkel. Il est possible que l’action récente en Syrie ait eu pour but de rappeler à la chancelière qu’il est temps de servir aussi l’Europe et non pas seulement de s’en servir. Le sens de ce voyage est aussi d’inciter l’Allemagne à ne pas laisser passer le train.

La référence hégélienne d’Emmanuel Macron est le signe de cette solidarité franco-allemande fondamentale. Kant et Hegel sont, politiquement, du Jean-Jacques Rousseau mis en système. La France et l’Allemagne modernes ont été inspirées par la même Idée, dans deux styles différents. Le même Hegel explique aussi que l’Idée de la Liberté moderne peut se concrétiser politiquement de deux manières, soit à la française, soit à l’américaine.

La Grande-Bretagne, aussi remarquable que soit son génie national, représente moins une Idée qu’une Vie et qu’un ensemble d’intérêts aristocratiques. Et si l’Amérique devient trop oligarchique, elle renonce à exprimer son Idée et devient une immense Grande-Bretagne.

Et d’un point de vue chrétien, qui est plus qu’un simple point de vue ?

Il faut sauver la paix mondiale et reconnaître en Dieu qui se fait Homme l’axe de l’humanisme universel de l’avenir. Plusieurs hypothèses sont plausibles concernant Macron et ces deux points. L’avenir permettra sans doute d’y voir plus clair.

Pour en savoir plus, cliquez ici

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[Vidéo] Alain Badiou et Emmanuel Todd 2017

Source : Youtube, Alain Badiou, Emmanuel Todd, 16-09-2017

Conversation passionnante entre Emmanuel Todd, sociologue, démographe et philosophe Alain Badiou sur la situation du capitalisme
contemporain dans le monde et mondialisation.

Source : Youtube, Alain Badiou, Emmanuel Todd, 16-09-2017

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La recomposition du paysage politique en marche…

La recomposition du paysage politique en marche...

La recomposition du paysage politique en marche…

Par Alain de Benoist, philosophe, écrivain et essayiste ♦ Nous reproduisons ci-dessous un entretien avec Alain de Benoist, paru sur Boulevard Voltaire et cueilli sur Métapo infos dans lequel il évoque la recomposition du paysage politique français provoquée par l’élection d’Emmanuel Macron… Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Ce que penser veut dire (Rocher, 2017) et L’écriture runique et les origines de l’écriture (Yoran, 2017).


Alain de Benoist : « L’élection d’Emmanuel Macron a été un véritable fait historique, parce qu’elle a entraîné une recomposition générale du paysage politique »

Depuis quelque temps, vous vous faites un peu rare sur Boulevard Voltaire. L’actualité politique ne vous inspire plus ?

La politique n’a jamais été mon principal centre d’intérêt, et je la trouve en général extrêmement ennuyeuse. Je n’aime pas, non plus, répéter ce que d’autres ont déjà dit : faire du commentaire de commentaire, toujours à propos de péripéties qui, dans trois mois, auront été complètement oubliées, je trouve que c’est une perte de temps. Beaucoup de gens sont des réactifs, qui ne perdent pas une occasion de manifester leurs obsessions. À la réactivité, je préfère la réflexivité. En politique, les seuls événements dignes d’intérêt sont ceux qui ont une certaine portée et qui nous disent quelque chose de l’avenir

Alors, quelles sont aujourd’hui les tendances lourdes ?

L’élection d’Emmanuel Macron a été un véritable fait historique, parce qu’en mettant fin au clivage droite/gauche tel que nous le connaissions, elle a entraîné une recomposition générale du paysage politique comme on n’en avait pas connu en France depuis cinquante ans. Cette recomposition n’en est, aujourd’hui, qu’à ses débuts. Toute la question est de savoir si Macron, qui n’a pas fait de faute majeure jusqu’à présent, pourra imposer durablement son bloc contre-populiste et libéral-libertaire ou si, à la faveur de quelque événement imprévu, son projet va capoter. Pour l’heure, plus il se tourne vers les centristes, et plus il dégage à gauche un espace que Mélenchon n’a pas encore préempté. Laurent Wauquiez, dans le même temps, n’a de chance de tirer son épingle du jeu qu’en s’employant à rendre irréversible la coupure entre les conservateurs et les libéraux.

Une autre tendance lourde, à laquelle on n’attache pas assez d’importance, c’est la décomposition progressive des classes moyennes, qui se retrouvent aujourd’hui de plus en plus menacées de déclassement. Les bénéficiaires de la mondialisation ont, jusqu’ici, bénéficié du soutien de deux secteurs protégés : les fonctionnaires et les retraités. Or, les fonctionnaires sont en passe de perdre leurs « privilèges » et les retraités, qui ont largement voté pour Macron, sont les principaux perdants des dernières réformes fiscales. Les puissants savent très bien que nous ne sommes plus à l’époque des Trente Glorieuses qui avaient vu enfler les classes moyennes parce que tout le monde finissait par bénéficier peu ou prou des profits accumulés au sommet de la pyramide. Aujourd’hui, la pyramide a cédé la place au sablier : les profits ne redescendent plus jusqu’à la base, les pauvres sont de plus en plus pauvres et de plus en plus nombreux, et les plus riches cherchent à rafler la totalité du gâteau parce qu’ils voient bien que sa taille ne cesse de diminuer.

Le « capital culturel », disait Bourdieu, joue autant que le « capital économique ». Une grande partie de la moyenne bourgeoisie se sentait, jusqu’ici, en état d’insécurité culturelle, mais non d’insécurité sociale : en clair, elle déplorait l’immigration, mais ne craignait pas pour son pouvoir d’achat, son patrimoine ou son statut social. C’est elle qui a voté pour Fillon, alors que les classes populaires l’ont boudé. Le Front national, au contraire, a surtout recueilli le vote des classes populaires de la France périphérique, c’est-à-dire de ceux qui se sentent à la fois en situation d’exclusion sociale et d’exclusion culturelle : non seulement ils sont frappés par le chômage, mais ce sont eux qui subissent de plein fouet les conséquences de l’immigration. La tendance actuelle devrait logiquement faire basculer une grande partie de la classe moyenne vers les classes populaires. Exclusion sociale et exclusion culturelle vont donc s’ajouter l’une à l’autre dans des proportions croissantes, ce qui va faire s’évaporer une partie de la majorité actuelle. Peut-être est-ce ainsi que l’alliance des conservateurs et des populistes pourra se réaliser.

Quelques questions plus anecdotiques, quand même. L’abandon de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ?

Comme Philippe de Villiers, je me félicite de l’abandon de ce projet aussi destructeur qu’insensé. Et permettez-moi d’ajouter, pour être franc, que j’ai beaucoup plus de sympathie pour les « crasseux » zadistes que pour le très convenable PDG du groupe Lactalis !

L’offensive contre les crèches municipales ?

Nous en avions déjà parlé l’an dernier. Tout le monde sait qu’il y a deux sortes de laïcité : celle qui réside dans la simple séparation de l’Église et de l’État : l’État reconnaît tous les cultes, mais ne s’identifie à aucun, formule qui jusqu’à une date récente satisfaisait tout le monde. Et puis, il y a le fanatisme laïciste qui prétend privatiser intégralement la foi en interdisant le moindre signe religieux dans le secteur public, ce qui est à la fois impossible et absurde. La grotesque offensive contre la tradition à la fois religieuse et culturelle 1 des crèches municipales relève évidemment de la seconde catégorie. Il en va de même de la croix de Ploërmel – même si, à titre personnel, je la trouve absolument hideuse tant elle écrase par sa disproportion la statue placée en dessous d’elle !

Alain de Benoist,
propos recueillis par Nicolas Gauthier
(Boulevard Voltaire, 19 janvier 2018)

Source : metapoinfos.hautetfort.com (25/01/2018)

Correspondance Polémia – 26/01/2018

Crédit photo : thierry ehrmann via Flickr (cc)

https://www.polemia.com/la-recomposition-du-paysage-politique-en-marche/

Noam Chomsky : « Si vous critiquez la politique du gouvernement, vous êtes antiaméricain »

Source : Russia Today France, Noam Chomsky, 11-07-2017

Pour l’émission de RT On Contact, le linguiste Noam Chomsky revient sur l’évolution politique des Etats-Unis à partir de la transition vers le néolibéralisme et explique pourquoi le système américain prend des airs de totalitarisme.

RT : Il existe dix principes de concentration de la richesse et du pouvoir que vous avez définis dans votre livre Requiem pour le rêve américain. Le premier principe dont vous parlez est la «réduction de la démocratie». Qu’entendez-vous par là ?

Noam Chomsky (C. N.) : Je dois d’abord dire que l’élaboration de ces dix principes est, vraiment, une contribution des éditeurs. Ils ont regroupé des heures et des heures d’entretiens et de discussions, qu’ils ont édités sous cette forme. La «réduction de la démocratie» signifie la marginalisation progressive de la population, la réduction du rôle de la population en général dans la prise de décision, dans l’opinion publique. C’est une conséquence attendue et prévisible de la transition vers les principes néolibéraux à partir des années 1970 et par la suite.

Il y a fondamentalement deux phases qu’on peut distinguer dans l’histoire socio-économique des Etats-Unis d’après-guerre. La première étape a été celle de ce qu’on appelle parfois le «capitalisme régulé» : le libéralisme intégré des années 50 et 60, une période de croissance très forte, une croissance égalitaire, quelques pas vers une plus grande justice sociale, une participation démocratique de la population. Il y a eu un véritable engagement de la population dans la vie publique. Tout cela a eu divers effets. Un de ces effets a été la réduction, la baisse du taux de profit, ce qui était problématique. Un autre effet a été que la population s’est retrouvée «trop» impliquée dans les affaires publiques.

La rhétorique du Mémorandum Powell était tout à fait fascinante : il exprimait un point de vue, qui n’est pas rare au sein de ceux qui possèdent vraiment le monde et selon lequel le contrôle de ces derniers avait été très légèrement réduit

RT : Ce que Samuel Huntington a qualifié d’«excès de démocratie», c’est cela ?

N. C. : Un «excès de démocratie», oui. Deux publications très importantes ont vu le jour au début des années 1970 et toutes deux étaient consacrées à cette théorie. Elles étaient intéressantes, parce qu’elles représentaient deux extrémités du spectre politique mais sont essentiellement arrivées à la même conclusion avec, certes, des rhétoriques quelque peu différentes. L’une était le Mémorandum Powell, rédigé par un juriste d’entreprise travaillant pour des entreprises de tabac, devenu par la suite juge à la Cour suprême sous Richard Nixon. Son mémorandum était censé être confidentiel, mais il a fuité vers un groupe d’affaires de la Chambre de commerce des Etats-Unis. Sa rhétorique était tout à fait fascinante : il exprimait un point de vue, qui n’est pas rare au sein de ceux qui possèdent vraiment le monde et selon lequel le contrôle de ces derniers avait été très légèrement réduit. Et, comme pour un enfant de trois ans pourri gâté qui n’a pas eu sa friandise, cela signifiait que le monde touchait à sa fin. Vous devriez vraiment lire ce document pour en apprécier toute la signification.

RT : Il entendait par là qu’il y avait une attaque contre le système américain de libre entreprise ?

N. C. : Il disait que le monde des affaires était la cible d’une sérieuse attaque menée par Ralph Nader et Herbert Marcuse. «Nous survivons à peine à cette attaque contre tout ce qui a de la valeur dans notre système américain», explique-t-il avant de dire : «Eh bien, écoutez, après tout, nous, les hommes d’affaires, possédons globalement tout. Nous administrons les universités. Nous ne devons pas laisser ces jeunes faire n’importe quoi. Et nous pouvons contrôler les médias, nous avons ce pouvoir.» Il appelait le monde des affaires à se mobiliser pour se défendre…

Dans les années 1960, trop de gens, qui étaient auparavant généralement passifs et indifférents, tels qu’ils sont censés l’être, ont commencé à se manifester dans l’arène politique avec leurs exigences

Cela a eu un impact important sur la croissance des think tanks de droite et l’idéologie d’extrême droite. Voilà pour l’extrémité droite du spectre. Ensuite, vous passez de l’autre côté, essentiellement le progressisme de l’administration Carter. Ou plutôt, de ceux qui composaient et influençaient l’administration de Jimmy Carter : la Commission trilatérale et ses représentants de démocraties industrielles (Europe, Japon, Etats-Unis)… fondamentalement, il s’agissait là d’internationalistes progressistes. Leur publication s’intitule La crise de la démocratie. Et la crise de la démocratie c’est… qu’il y a trop de démocratie. Dans les années 1960, trop de gens, qui étaient auparavant généralement passifs et indifférents, tels qu’ils sont censés l’être, ont commencé à se manifester dans l’arène politique avec leurs exigences, à mettre en avant ce qu’on appelle leurs «intérêts particuliers» : jeunes, vieux, agriculteurs, ouvriers… autrement dit, de tout le monde. A part le secteur des entreprises, qui n’est pas mentionné car représentant l’intérêt national. Ces intérêts particuliers mettaient trop de pression sur l’Etat. Donc, la conclusion était qu’il devait y avoir plus de modération dans notre démocratie. Les gens devaient redevenir passifs et indifférents… Samuel Huntington parle, avec une certaine nostalgie, de la période où, comme il le dit, Harry Truman était en mesure de diriger le pays en coopération avec quelques avocats et cadres de direction de Wall Street. Il n’y avait pas de crise de la démocratie.

Les institutions responsables de l’endoctrinement des jeunes échouent dans leur mission

RT : Et ils ont réussi à refouler ces aspirations… on en arrive au principe suivant, la formation de l’idéologie. Vous parlez de la différence entre Madison et Aristote. Les deux ont compris que si inégalités il y avait, il y aurait des tensions entre riches et pauvres. Madison appelait le gouvernement à limiter la démocratie et Aristote à réduire les inégalités. Votre deuxième principe est la formation de l’idéologie. Nous avons mentionné le Mémorandum Powell et la Commission trilatérale. Pour être précis, ils ont ciblé divers pans de la société. Vous parlez de la façon dont ils ont créé les plans architecturaux des universités pour que de grandes manifestations ne soient pas possibles, de la dette estudiantine comme méthode d’esclavage, de la destruction des institutions publiques… Pourriez-vous évoquer ce processus visant à refonder l’idéologie en une forme de néolibéralisme ?

N. C. : Je ne veux pas laisser entendre que la Commission trilatérale aurait contrôlé ces développements. Il s’agissait plus ou moins d’un consensus des élites progressistes sur ces questions. Pour cette raison, et c’est assez intéressant, «l’endoctrinement de la jeunesse», c’est en fait leur formule – la formule de leur consensus : les institutions responsables de l’endoctrinement des jeunes échouent dans leur mission.

Il devrait y avoir endoctrinement, les étudiants ne devraient pas penser librement. Ils ne le disent évidemment pas ainsi, mais cela signifie que les étudiants ne devraient pas essayer d’obtenir plus d’informations, de penser, de contester…

RT : C’est une façon intéressante de décrire les universités…

N. C. : C’est un peu comme le commentaire nostalgique sur Harry Truman étant capable de diriger le pays ensemble avec quelques avocats d’entreprise, etc. Mais c’est l’idéal : il devrait y avoir endoctrinement, les étudiants ne devraient pas penser librement. Ils ne le disent évidemment pas ainsi, mais cela signifie que les étudiants ne devraient pas essayer d’obtenir plus d’informations, de penser, de contester. C’est exactement ce que les jeunes devraient être encouragés à faire dans un système éducatif de qualité. Mais c’est dangereux, parce qu’ils remettent en question trop de vérités éternelles, y compris celle selon laquelle les élites doivent dominer et contrôler. Cela se constate tout au long de l’histoire.

RT : Ont-ils réussi ?

N. C. : Leur consensus a induit plusieurs développements et ils ont rencontré un succès raisonnable. On a par exemple commencé à imposer une sorte de business model aux collèges et aux universités. On a assisté à une croissance énorme de la bureaucratie, faisant pencher la balance du contrôle du corps professoral vers celui de la bureaucratie. Les frais de scolarité ont été considérablement augmentés. Dans les années 1960, un jeune homme pouvait dire : «Bon, je vais prendre une année sabbatique pour m’impliquer dans un mouvement pacifiste ou dans un mouvement féministe, ou autre chose. Après cela, je reviendrai et reprendrai le cours de ma vie.» Or, vous ne pouvez pas faire cela si vous êtes endetté. Vous sortez de la fac de droit en pensant : «J’aimerais être un défenseur des causes publiques, mais j’ai 200 000 dollars de dette.» Il vous suffit de vous rendre dans un cabinet d’avocats servant les intérêts privés et de vous faire à cette culture. De telles mesures à effet disciplinaire sont imposées de multiples façons.

L’antiaméricanisme est un concept très intéressant. Un concept de «traîtrise patriotique» qui n’existe que dans les Etats totalitaires. En dehors des Etats-Unis, je ne connais aucun pays non totalitaire et non autoritaire où ce concept existe

RT : Vous évoquez le fait que les critiques de l’empire américain, ou du capitalisme américain, sont étiquetés «anti-américanistes»…

N. C. : L’anti-américanisme est un concept très intéressant. Un concept de «traîtrise patriotique» qui n’existe que dans les Etats totalitaires. Par exemple, si quiconque en Italie critique le gouvernement de Silvio Berlusconi – il n’est pas accusé d’être anti-italien. Sous l’ancienne Union soviétique vous pouviez être condamné pour antisoviétisme ; sous l’ancienne dictature militaire brésilienne vous pouviez être qualifié d’anti-brésilien. Mais, à part les Etats-Unis, je ne connais aucun pays non totalitaire et non autoritaire où ce concept existe. C’est tout à fait frappant. Si vous critiquez la politique du gouvernement, vous êtes antiaméricain. En fait, tout cela a une origine biblique assez intéressante. Ce concept a été utilisé pour la première fois par le roi Akhab, roi du mal absolu dans la Bible. Il appela le prophète Elie qui critiquait ses actions et lui demanda pourquoi il détestait Israël. C’est un concept de base : si vous défiez le pouvoir, vous vous opposez en tout à la société, à la culture et à la communauté.

Source : Russia Today France, Noam Chomsky, 11-07-2017

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Une religion appelée économie

Une religion appelée économie


Par Michele Migliorino – Le 19 novembre 2017 – Source CassandraLegacy


L’idée que les religions cèdent la place à un niveau d’existence humain plus avancé fait partie du savoir commun. La science et la technologie émancipent l’humanité des discours mythiques et religieux sous l’effet de la croyance que seule la rationalité devrait nous guider. La raison a remplacé l’ancien Dieu.

Nietzsche, il y a plus d’un siècle, a averti que Dieu était mort et que nous l’avions tué. De nos jours, un spectre rode dans nos sociétés : c’est le « nihilisme », conséquence de la mort de Dieu. Qu’est-ce que c’est ? Selon Nietzsche, cela consiste en la « dévalorisation de toutes les valeurs » y compris les sacrements sur lesquels la civilisation occidentale a été fondée.

« Ce que je raconte, c’est l’histoire des deux siècles prochains. Je décris ce qui vient, ce qui ne peut plus advenir autrement : l’avènement du nihilisme. Cette histoire peut être relatée des maintenant, car la nécessité elle-même est à l’œuvre ici. Ce futur nous parle maintenant même par une centaine de signes. Cette destinée s’annonce partout ; pour cette musique du futur, toutes les oreilles sont déjà préparées dès maintenant… Depuis quelque temps, toute notre culture européenne se dirige vers une catastrophe, avec une tension accrue qui grandit de décennie en décennie : sans cesse, violemment, tête baissée, comme une rivière qui veut atteindre son embouchure, qui ne réfléchit plus, qui a peur de réfléchir. » (Nietzsche, Notes non publiées, 1887-1888)

Il n’est pas nécessaire qu’un Dieu soit transcendant. Une des conséquences de la laïcisation de la société est celle d’un Dieu nouveau et immanent : il s’appelle maintenant « économie ». Ce n’est plus l’« ascèse » (Max Weber) et la volonté du salut ; oikonomos (en grec, « affaires domestiques ») est devenue la seule préoccupation de l’homme. Cette nécessité s’était accrue au cours des siècles, en commençant déjà avec la Renaissance, lorsque la croissance du commerce mondial entama le processus qui conduirait, aujourd’hui, à une machine commerciale planétaire générant des milliards ou même des milliers de milliards de transactions monétaires informatisées à chaque seconde.

Pourquoi l’économie est-elle un Dieu ? Parce qu’elle a pris la place des anciennes valeurs et parce que nous l’utilisons pour combler le vide laissé par le nihilisme. Très simplement, le nihilisme est le résultat du dépassement d’une valeur fondamentale : la vie après la mort. Nous sommes maintenant dans la condition inconsciente de ne plus trouver de sens existentiel parce que pendant deux millénaires (peut-être beaucoup plus) nous avons cru qu’il n’y avait pas de sens dans cette vie. Cela impliquait l’existence d’une « copie originale » de notre existence ailleurs, dans un monde transcendant. De Platon au catholicisme, c’est la matrice fondamentale à laquelle nous devons faire face lorsque nous parlons de « notre culture ».

Le fait extraordinaire de notre situation est que nous ne voulons pas « voir » ce que nous avons fait ! C’est pourquoi nous sommes si troublés et agités : nous ne pouvons pas accepter qu’il n’y a rien au-delà de la mort ! Notre condition historique nous engage plutôt à comprendre la signification d’une existence mortelle finie. Mais, aujourd’hui, nous sommes sûrs qu’il n’y a aucun sens à notre vie terrestre et que, par conséquent, il vaut mieux saisir chaque instant de cette existence éphémère ; nous ne pouvons pas nous permettre de perdre une occasion parce que « toute chance qui vous passe sous le nez est perdue pour toujours ».

L’économie est cette « course » dans un cercle infernal rappelant la Divine comédie de Dante. C’est une croissance infinie dans un monde fini, libre de toute limite qui pourrait l’entraver. Comme il n’y a de sens dans rien, « tout est permis » (Dostoïevski) et il n’y aura jamais de conséquences. Aucun Dieu transcendant ne nous juge en termes de bonnes et de mauvaises actions.

Cependant, s’il n’y a aucun sens dans quoi que ce soit, ne serait-il pas préférable de tout terminer ici et maintenant ? Ne serait-ce pas une meilleure forme de pensée d’avant-garde ?

« Ne jamais être né est le mieux pour les hommes mortels, et si vous l’êtes, passez dès que possible les portes d’Hadès. » Hésiode

L’économie agit comme une grande « répression ». C’est comme si nous produisions le sens lui-même au moyen de nos activités quotidiennes. En effet, plus nous sommes occupés, plus la vie semble avoir du sens. Quand nous nous déplaçons – comme une sorte de marchandise – nous oublions ce « bruit cosmique profond » lequel nous empêche parfois de nous demander : quel est le sens de tout cela ?

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Peu importe à quel point les choses deviennent mauvaises, seules quelques personnes seront prêtes à accepter que l’économie n’est pas une bonne chose. Nous croyons en l’Économie, nous ne discutons pas son existence, précisément comme une religion avec un Dieu. Au lieu d’une vie après la mort, nous avons un Dieu argent qui nous permet de faire tout ce que nous voulons, ou du moins c’est ce que nous croyons. Le tout consiste à croire en quelque chose – c’est pourquoi il est difficile de comprendre le terme « religion » dans son sens le plus large.

Mais pourquoi l’économie n’est-elle pas une bonne chose ? Parce qu’il n’est pas possible de créer de la prospérité pour tous. La richesse est un terme relatif, c’est quelque chose qui ne peut appartenir qu’à quelques-uns. Je ne peux être riche que si vous êtes pauvre ; la richesse est une relation : il doit y avoir de la pauvreté pour qu’il y ait de la richesse.

Vous pouvez le voir facilement en considérant le problème de l’inégalité. Bien que le fossé entre les riches et les pauvres continue de croître au fil des décennies, le mode de vie des pauvres n’a pas vraiment empiré. Un succès du capitalisme ? Oui bien sûr. Ici, notre religion nous protège des hérésies telles que l’idée que nous devrions réformer le système économique, redistribuer la richesse, superviser le grand capital, contrôler les entreprises ! De cette façon, nous sauvons le monde. Donc, nous devons promouvoir la croissance économique en Afrique ! Et cela justifie les guerres d’exportation de la démocratie. Seulement par la démocratie, les gouvernements africains s’assureront que les Africains, aussi, auront accès à la richesse.

Vous pouvez voir comment la religion de l’économie détruit tout : la forêt, les mers, les espèces vivantes, nous-mêmes et nos cultures infinies existant sur toute la planète. À l’heure actuelle, le réalisme nous dirait qu’il est temps de jeter l’économie dans les poubelles de l’histoire et d’essayer de créer une société qui n’implique pas un gaspillage aussi méprisable d’énergie et de ressources. Il semble qu’il est temps de devenir profane envers cette religion. Pourtant, cela ne semble pas se produire.

Le « phénomène de foule » est difficile à surmonter parce que c’est le mécanisme lui-même qui génère notre évolution culturelle (selon René Girard). Nous avons peur de perdre notre propriété et nous avons peur les uns des autres. Il nous est difficile d’aller contre les autres. Il est extrêmement difficile de rejeter ce qui nous fait vivre : l’économie-Dieu.

Mais que se passe-t-il si ce qui nous rend prospères aujourd’hui est ce qui nous rendra misérables demain ?

Michele Migliorino

Note du Saker Francophone

Merci à Ugo en ce jour de Noël pour avoir publié ce texte. Celui-ci a un léger relent malthusien, mais ma seule remarque concerne la fin, « nous avons peur les uns des autres ».

Il y a de sacrés raisons d'avoir peur, oligarchies occidentales, islamistes, marxismes culturels, dysgénisme. Chaque bloc civilisationnel va devoir balayer devant sa porte et demander aux autres un certificat de bonne moralité. Il va falloir reconstruire nos mythologies respectives et cela va prendre du temps, des générations sans doute. Comme nos ancêtres, on ne va pas passer de la terre plate à la terre ronde, de la pierre au feu en quelques clics. Il va donc falloir beaucoup de patience. Ça tombe bien, j'ai du retard sur mes lectures Platon, Aristote, Nietzsche, le Veda, Dostoievski, Marx, Dos Passos, Roth...

Et en même temps, il y a des raisons d'espérer. La multipolarité dévoile et annihile les projets impériaux, les peuples se réveillent et de nombreuses voix un peu plus honnêtes se lèvent pour les guider, l'endoctrinement au droit-de-l'hommisme aurait planté les graines d'un respect mutuel dont on va avoir besoin pour reconstruire une contre-civilisation globale et multiple.

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

 

http://lesakerfrancophone.fr/une-religion-appelee-economie

 

De Gaulle et la fin du Français

De Gaulle et la fin du Français

Les carnets de Nicolas Bonnal

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De Gaulle et la fin du Français

Fin de l’histoire. Tocqueville, Poe, Chateaubriand l’ont dit les premiers, puis tous les autres, Le Bon, Michels, Sorel, Freud qui annonçait même, à cause du développement de la culture, la disparition démographique des races les plus évoluées…

« Peut-être ce développement de la culture conduit-il à l’extinction du genre humain, car il nuit par plus d’un côté à la fonction sexuelle, et actuellement déjà les races incultes et les couches arriérées de la population s’accroissent dans de plus fortes proportions que les catégories raffinées. »

C’est presque fait, et dans l’indifférence générale. Mon ami historien Guido Preparata qui rentre de la moribonde Italie me dit qu’on n’y pense qu’au restau sushi et à fermer des maternelles ; et d’ajouter qu’en Amérique où il se trouve maintenant les gens sont énormes, et que tout a été dynamité depuis le 11 septembre. Spirituellement, intellectuellement, et même physiquement.

Eric Branca a publié un livre sur le faux ami américain d’où Philippe Grasset ressort le passage suivant :

Le doute sera définitivement levé quand Michel Debré révélera dans ses ‘Entretiens avec le général de Gaulle’ (Albin Michel, 1994) ce que ce dernier lui avait dit, en tête à tête, le 26 mai 1968 : “Je ne souhaite pas que ce référendum réussisse. La France et le monde sont dans une situation où il n’y a plus rien à faire et, en face des appétits, des aspirations, en face du fait que toutes ces sociétés se contestent elles-mêmes, rien ne peut être fait… Je n’ai plus rien à faire là-dedans, donc il faut que je m’en aille. Et, pour m’en aller, je n’ai pas d’autre formule que de faire le peuple français juge de son destin.” Debré ajoute : ‘Ce qui paraît le plus le frapper, c’est le fait que les sociétés se contestent elles-mêmes et n’acceptent plus les règles, qu’il s’agisse de l’Eglise ou de l’université, et qu’il subsiste uniquement le monde des affaires, dans la mesure où [il] permet de gagner de l’argent. Mais sinon, il n’y a plus rien.” »

Tout cela est déjà chez Tocqueville remarquez :

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. »

Plus personne n’a rien à foutre de rien, à commencer par ce pape et son troupeau de fidèles bidules et tièdes. Les communistes, les socialistes, les nationalistes ? Laisse tomber !

Il ne reste que le fric, mais il permet de se payer de moins en moins de choses. Un appart’ se négocie à cent mille euros du maître carré  à Monaco ou Palm Beach, et une voiture de sport coûte 400 000 euros. Les ciels embouteillés de jets privés noient de smog la Californie, et la vitesse est limitée partout. Le troupeau des néo-riches s’entasse comme des nouveaux pauvres. On le voit partout.

Un peu de Chateaubriand :

« L’empereur nous a laissés dans une agitation prophétique. Nous, l’Etat le plus mûr et le plus avancé, nous montrons de nombreux symptômes de décadence. Comme un malade en péril se préoccupe de ce qu’il trouvera dans la tombe, une nation qui se sent défaillir s’inquiète de son sort futur. De là ces hérésies politiques qui se succèdent. Le vieil ordre européen expire ; nos débats actuels paraîtront des luttes puériles aux yeux de la postérité. Il n’existe plus rien : autorité de l’expérience et de l’âge, naissance ou génie, talent ou vertu, tout est nié ; quelques individus gravissent au sommet des ruines, se proclament géants et roulent en bas pygmées. »

C’est le début du relativisme, l’ère des masses aux terrasses (cf. Ortega Y Gasset), les joyeux débuts du bobo planétaire et jouisseur :

« Des multitudes sans nom s’agitent sans savoir pourquoi, comme les associations populaires du moyen âge : troupeaux affamés qui ne reconnaissent point de berger, qui courent de la plaine à la montagne et de la montagne à la plaine, dédaignant l’expérience des pâtres durcis au vent et au soleil. Dans la vie de la cité tout est transitoire : la religion et la morale cessent d’être admises, ou chacun les interprète à sa façon. »

Avant Andy Warhol, Chateaubriand prévoyait que l’on sera tous célèbres une demi-heure :

Une renommée palpite à peine une heure, un livre vieillit dans un jour, des écrivains se tuent pour attirer l’attention ; autre vanité : on n’entend pas même leur dernier soupir.

Il n’est pas question de terminer sur une note pessimiste. Il faut se prendre en charge et oublier la vieille société catin ; faire sien ce passage si moderne du Zarathoustra par exemple, et l’appliquer à soi et à sa famille, ou à son clan :

« Pourquoi si dur ? – dit un jour au diamant le charbon de cuisine ; ne sommes-nous pas proches parents ? – »

Pourquoi si mous ? Ô mes frères, je vous le demande : n’êtes-vous donc pas – mes frères ?

Pourquoi si mous, si fléchissants, si mollissants ? Pourquoi y a-t-il tant de reniement, tant d’abnégation dans votre cœur ?

Si peu de destinée dans votre regard (So wenig Schicksal in eurem Blicke) ?

Et si vous ne voulez pas être des destinées, des inexorables : comment pourriez-vous un jour vaincre avec moi ?

Et si votre dureté ne veut pas étinceler, et trancher, et inciser : comment pourriez-vous un jour créer avec moi ?

Car les créateurs sont durs. Et cela doit vous sembler béatitude d’empreindre votre main en des siècles, comme en de la cire molle, – béatitude d’écrire sur la volonté des millénaires, comme sur de l’airain, – plus dur que de l’airain, plus noble que l’airain. Le plus dur seul est le plus noble.

Ô mes frères, je place au-dessus de vous cette table nouvelle : DEVENEZ DURS !

 

http://www.dedefensa.org/article/de-gaulle-et-la-fin-du-francais

Régis Debray : “L’économie a absorbé la politique”, par France Inter

Source : France Inter, Régis Debray, 22-09-2017

Régis Debray, écrivain et philosophe, est l’invité de Nicolas Demorand à 8h20. Il répond aux questions des auditeurs à partir de 8h40.

Régis Debray analyse la victoire d’Emmanuel Macron dans son livre “Le nouveau pouvoir” aux éditions du Cerf.

“La gaîté vient avec l’âge. Les jeunes prennent les choses au tragique, mais moi je suis sensibles aux rimes de l’histoire ce qui revient périodiquement. Moi je vois aujourd’hui la politique comme une comédie (…) Au fond tout ça est divertissant” dit le philosophe pour revenir sur son optimisme :

Les décadences sont des moments des moments féconds, créatifs

Ce qui m’embarrasse, c’est la victoire absolue d’ ‘homo économicus’, l’homme économique sur l’homme politique, lequel avait déjà remporté la victoire sur l’homme religieux

“L’économie a absorbé la politique”

“Nous sommes gallo-ricains, comme autrefois les gallo-romains (…)”L’envie d’être milliardaire est devenue légitime, comme l’envie d’être un héros il y a 100 ans ou d’être un saint il y a 1000 ans”.

“La victoire du chiffre est inquiétante, car c’est à très court terme (…) aujourd’hui nous avons perdu la conscience de porter une histoire collective . Ce qui pourrait me rendre triste, c’est la perte de l’horizon, la fin du récit de l’émancipation(…) Quand perd l’horizon, on revient à l’origine( …) Nous sommes le nez sur l’événement donc nous n’avons plus de mythe porteur”, poursuit le philosophe, qui explique que des pays laïques redeviennent religieux, citant en exemple l’Israël ou l’Inde.

La jeunesse est-elle un espoir?

“Le Sénat est vieux. Souvent, on dit que le vieux est sage : non, tout simplement il est con, ça s’appelle un vieux con (…)Le jeune tend à être plein de lui-même et surtout et à oublier d’où il vient, ce qui me frappe le plus c’est cette perte de sens de l’histoire, de la transmission”.

“Les vrais américains ont Dieu (…) nous nous avons d’autres ciments : une certaine conception de notre histoire, une autre mythologie”

La mythologie ça fait tenir debout, avancer parfois

Sur la France ‘start-up’ de Macron

Régis Debray y voit un “monde de vision courte, mais très étalée dans l’espace”, “un moment de civilisation, l’intérgation de la France dans une civilisation euro-américaine”.

“Le vivre-ensemble, comme on dit, c’est pour une communauté imaginaire (…) C’est la fin de l’utopie européenne : celle qu’un marché commun peut faire un imaginaire commun”.

Sur Emmanuel Macron président

“Une chose est la posture, autre chose est la capacité réelle de fédérer un peuple. On a une crise des figures de l’autorité (…) il y a le juge, une autorité protestante qui n’est pas chez nous très valide, il y a le leader , mais le leader suppose un peuple et derrière Macron il n’y a pas de peuple, c’est pas de sa faute, c’est comme ça”, estime Régis Debray. “Reste le père, mais c’est pas un père, donc il y a un certain flottement et je comprend qu’il cherche des éléments symboliques pour rassembler, fédérer et catalyser. Je doute qu’il les trouve car son milieu est dominé par la finance et l’économie, et c’est une idéologie individualiste (…) et qui a oublié l’Histoire, tout simplement”.

Ce n’est pas un président qui lit, je dirais qu’il butine, mais c’est déjà très bien

Selon Régis Debray, Emmanuel Macron est un “homme qui veut rechercher une profondeur de temps, mais son milieu ne peut que l’en empêcher”.

Source : France Inter, Régis Debray, 22-09-2017

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Nietzsche et l’avènement de la barbarie américaine

Nietzsche et l’avènement de la barbarie américaine

Les carnets de Nicolas Bonnal

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Nietzsche et l’avènement de la barbarie américaine

La Hyre m’envoie ce texte riche et serein, dense et frétillant de Nietzsche sur le mal américain – l’or et la quête de l’or. Il n’y aura plus de temps libre, plus d’amour, d’art, de liberté, plus rien que la course au gros dollar et des hommes pressés :

Il y a une sauvagerie tout indienne, particulière au sang des Peaux-Rouges, dans la façon dont les Américains aspirent à l’or ; et leur hâte au travail qui va jusqu’à l’essoufflement – le véritable vice du nouveau monde – commence déjà, par contagion, à barbariser la vieille Europe et à propager chez elle un manque d’esprit tout à fait singulier. On a maintenant honte du repos : la longue méditation occasionne déjà presque des remords. On réfléchit montre en main, comme on dîne, les yeux fixés sur le courrier de la Bourse, – on vit comme quelqu’un qui craindrait sans cesse de « laisser échapper » quelque chose.

« Plutôt faire n’importe quoi que de ne rien faire » – ce principe aussi est une corde propre à étrangler tout goût supérieur. Et de même que toutes les formes disparaissent à vue d’oeil dans cette hâte du travail, de même périssent aussi le sentiment de la forme, l’oreille et l’oeil pour la mélodie du mouvement. La preuve en est dans la lourde précision exigée maintenant partout, chaque fois que l’homme veut être loyal vis-à-vis de l’homme, dans ses rapports avec les amis, les femmes, les parents, les enfants, les maîtres, les élève, les guides et les princes, – on n’a plus ni le temps, ni la force pour les cérémonies, pour la courtoisie avec des détours, pour tout esprit de conversation, et, en général, pour tout otium. Car la vie à la chasse du gain force sans cesse l’esprit à se tendre jusqu’à l’épuisement, dans une constante dissimulation, avec le souci de duper ou de prévenir : la véritable vertu consiste maintenant à faire quelque chose en moins de temps qu’un autre.

Il n’y a, par conséquent, que de rares heures de loyauté permise : mais pendant ces heures on est fatigué et l’on aspire non seulement à « se laisser aller », mais encore à s’étendre lourdement de long en large. C’est conformément à ce penchant que l’on fait maintenant sa correspondance; le style et l’esprit des lettres seront toujours le véritable « signe du temps ». Si la société et les arts procurent encore un plaisir, c’est un plaisir tel que se le préparent des esclaves fatigués par le travail. Honte à ce contentement dans la « joie » chez les gens cultivés et incultes! Honte à cette suspicion grandissante de toute joie ! Le travail a de plus en plus la bonne conscience de son côté : le penchant à la joie s’appelle déjà « besoin de se rétablir », et commence à avoir honte de soi-même. « On doit cela à sa santé » – c’est ainsi que l’on parle lorsque l’on est surpris pendant une partie de campagne. Oui, on en viendra bientôt à ne plus céder à un penchant vers la vie contemplative (c’est-à-dire à se promener, accompagné de pensées et d’amis) sans mépris de soi et mauvaise conscience. Eh bien! autrefois, c’était le contraire : le travail portait avec lui la mauvaise conscience. Un homme de bonne origine cachait son travail quand la misère le forçait à travailler. L’esclave travaillait accablé sous le poids du sentiment de faire quelque chose de méprisable : – le « faire » lui-même était quelque chose de méprisable. « Seul au loisir et à la guerre il y a noblesse et honneur » : c’est ainsi que parlait la voix du préjugé antique.

 

http://www.dedefensa.org/article/nietzsche-et-lavenement-de-la-barbarie-americaine

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