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POUTINE D’ARABIE : DIPLOMATOR, TERMINATOR, IMPERATOR !

POUTINE D’ARABIE : DIPLOMATOR, TERMINATOR, IMPERATOR !

« Les gens importants ont souvent la mémoire courte » (proverbe chinois). Qui se souvient encore des quolibets adressés par un Occident sûr et dominateur, il y a peu encore, au nouveau Tsar, Vladimir Poutine lorsqu’il décidât, en 2015, d’engager ses troupes en Syrie pour sauver le soldat Bachar mais, au passage, pour réimplanter la Russie dans la zone ? Qui se souvient encore des propos du comique ministre des Affaires étrangères et du développement international (MAEDI), Laurent Gaffius d’août 2012 annonçant la fin prochaine du régime du bourreau de Damas ? Qui se souvient encore des ratés (dans un premier temps, une sorte d’incrédulité) et des bourdes occidentales (dans un second temps, une guerre héroïque pour éliminer le tyran Kadhafi…) lors des premiers balbutiements des mal nommés « printemps arabes » fin 2010-début 2011 ? Qui se souvient des armes distribués manu larga par ces mêmes Occidentaux aux groupes terroristes (les petits gars qui faisaient du bon boulot sur place, pour reprendre la formule célèbre de Laurent Fabius) pour qu’ils chassent Bachar Al-Assad du pouvoir et y installe un régime démocratique, laïc, attaché au libéralisme et aux fameuses valeurs occidentales ?

Un constat d’évidence s’impose : le monde a profondément changé depuis, et plus particulièrement en cette année 2019. Certains experts évoquent la fin d’un monde, en particulier pour l’Occident. Une page qui vient d’être définitivement tournée. L’Occident qui a désormais tout loisir de méditer sur les raisons de sa défaite cuisante dans la région : « l’étrange défaite », pour reprendre le titre de l’ouvrage de Marc Bloch. Voudra-t-il en tirer toutes les conséquences qui s’imposent pour éviter que la défaite ne se transforme en débâcle ? La Russie peut, elle au contraire, savourer sa victoire incontestable. Un retour en arrière s’impose pour comprendre l’étendue de la défaite occidentale et la portée de la victoire russe opérée en quatre années d’intenses activités de toutes sortes. Comme souvent, on ne comprend le présent qu’à travers une connaissance du passé – surtout dans l’Orient compliqué – et on anticipe l’avenir qu’à travers une réflexion libre qui combine histoire et géographie. Exercice vain et inutile pour Jupiter et toute sa clique de courtisans qui confondent les lois de la finance et celles de la diplomatie qui n’ont pourtant rien à voir, qui confondent stratégie et communication.

UNE DÉFAITE CONSOMMÉE DE L’OCCIDENT

« On apprend peu par la victoire, mais beaucoup par la défaite » (proverbe japonais)

Aujourd’hui, le résultat de cette diplomatie occidentale de Gribouille de l’Occident, États-Unis et France en tête de gondole, est pour le moins piteux, pour ne pas dire catastrophique. Le tableau clinique est clair : l’Occident a largement contribué à déstabiliser durablement une région, qui n’en avait pas besoin, par une politique erratique, incohérente et inconstante. Par ailleurs, il a creusé sa propre tombe en se discréditant d’une manière impensable à l’occasion de l’opération turque dans le nord de la Syrie, visant à éliminer les « terroristes » kurdes. Petites causes, grands effets, pourrait-on dire. La défaite est lamentable.

Un Proche et Moyen-Orient au bord du précipice

Le tableau est inquiétant. Et les Occidentaux n’ont pas de quoi pavoiser. L’implosion de la Libye provoque une onde de choc de déstabilisation pérenne dans le Sahel et pousse des millions de migrants vers l’Europe. La Tunisie va de crise en crise institutionnelle. Le Yémen est à feu et à sang grâce à la générosité légendaire de l’ébéniste saoudien, MBS. L’Égypte a retrouvé un militaire fort qui tient le pays d’une main de fer. Israël peine à trouver un successeur à Benjamin Nétanyahou1. L’Irak peine toujours à se remettre de l’intervention américaine de 2003, connaissant une nouvelle vague de violences et de répression. La Jordanie, le Liban2 (les mesures annoncées par le gouvernement ne semblent pas convaincre la rue3) et la Turquie ont dû accueillir des millions de réfugiés syriens sur leur sol, provoquant une catastrophe humanitaire de grande ampleur. Il aura fallu plusieurs années à la coalition occidentale pour démanteler l’EIIL. Mais peut-on définitivement gagner la guerre contre une idéologie ? En Syrie, Bachar Al Assad, avec le soutien sans faille des Iraniens et des Russes, regagne petit à petit le terrain perdu. Aujourd’hui, les Kurdes honteusement abandonnés à leur triste sort par une Amérique isolationniste et par une Europe inexistante, sont contraints de négocier avec lui pour éviter d’être laminés par le nouveau Sultan d’Ankara. Qui sème le vent, récolte la tempête ! Toutes choses que les Occidentaux ne semblent toujours pas comprendre en dépit de leurs multiples défaites sur les champs de bataille aux quatre coins de la planète, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Ils excellent dans le rôle d’excellents pyromanes mais aussi de piètres pompiers, ce qui est particulièrement savoureux lorsque l’on se permet de donner, chaque année à l’occasion de l’Assemblée générale de l’ONU, des leçons de diplomatie à la terre entière comme le fait Emmanuel Macron4.

Un Occident durablement discrédité

Durant ce temps de troubles structurels, Américains et Européens se contentent d’un strapontin de spectateur dans la recomposition actuelle du Moyen-Orient. Ils n’avaient pas vu le coup venir. Encore une nouvelle « surprise stratégique », pourtant très prévisible à condition d’ouvrir les yeux. Iraniens, Turcs (puissance régionales) et Russie (puissance extrarégionale) apparaissent comme les grands gagnants du nouveau mercato oriental. À ces trois pays revient le rôle d’architecte de la nouvelle Maison régionale. Aux Occidentaux revient le rôle d’imprécateur. Comme les faits sont têtus, les mouches ont changé d’âne. Au moment où elle envisage de quitter l’Afghanistan après deux décennies de guerre stériles5, l’Amérique ne fait plus la pluie et le beau temps dans la région surtout après son retrait rapide du nord de la Syrie pour laisser la place à la Turquie6. Elle laisse désormais à la Russie le soin de jouer en même temps sur le registre de la diplomatie (rôle dans lequel elle excelle, y compris dans le rôle de médiateur) et des armes (rôle dans lequel elle sait mettre le paquet en cas de besoin). Les faits sont têtus. Une sorte de revanche de l’Histoire qui risque de ma finir !7 La déroute de Paris et de Bruxelles est éclatante8. Désormais, on y boit le calice jusqu’à la lie et on va à Canossa/Moscou/Brégançon9 pour tenter de se réinsérer sur l’échiquier syrien alors que les carottes sont cuites10. Nous apprenons qu’Emmanuel Macron et Vladimir Poutine se sont entretenus le 21 octobre 2019 de l’Ukraine et de la Syrie11. Où sont donc passées les leçons de morale à géométrie variable de nos « hémiplégiques de l’indignation » (Natacha Polony) qui passent tous ses caprices au prince saoudien à la tronçonneuse, MBS qui commet des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité au Yémen avec des armes américaines, britanniques et françaises. Pas très glorieux lorsque l’on brandit en permanence ses (fausses) valeurs qui n’impressionnent que quelques énergumènes fréquentant les cafés du faubourg Saint-Germain. C’est la fable de l’arroseur arrosé qui n’a rien vu venir du tuyau d’eau. La France, comme ses alliés, s’est discréditée en en respectant pas sa parole (Cf. ses déclarations, ses gesticulations et ses décisions symboliques). À tout le moins, elle ne devrait pas demander que la Turquie quitte l’OTAN, elle devrait quitter cette organisation, survivance de la Guerre froide12.

Quel rôle joue désormais la Russie dans cette région dont elle était presqu’absente depuis la fin de l’URSS ?

UNE VICTOIRE INCONTESTABLE DE LA RUSSIE

« Il n’y a qu’une réponse à la défaite, et c’est la victoire » (Winston Churchill).

En cet automne 2019, presqu’une décennie après le début des « révolutions arabes », le moins que l’on puisse dire est que les temps ont bien changé. Même si dans les relations internationales, rien n’est jamais acquis pour l’éternité, quelques conclusions – fussent-elles provisoires – s’imposent. Les dernières péripéties (turco-kurdes) traduisent un retour gagnant de la Russie en Syrie et au Moyen-Orient, voire en Afrique13 (on l’y accuse même de l’emploi de procédés qui feraient penser à la défunte, mais toujours vivace, Françafrique14)15. Moscou est devenu, lentement mais sûrement, un interlocuteur incontournable dans la région. Vladimir Poutine est devenu l’ami de tous, y compris de certains des meilleurs alliés des États-Unis dont l’Arabie saoudite. Quel retour de bâton, impensable il y a peu tant ceci paraissait invraisemblable !

Un retour gagnant en Syrie

De 2015 à 2019. En 2015, lorsque Vladimir Poutine décidait d’engager ses troupes en Syrie dans la défense du régime de Bachar el-Assad, il laissait entendre que sa priorité consistait à sauvegarder la base navale de Tartous, la seule que possédait la Russie en Méditerranée. Quatre ans plus tard, le président russe est en passe de devenir, sinon le nouveau roi du Moyen-Orient, tout au moins le faiseur de rois de la région. Manifestement, sa communication est aussi minimale que sa stratégie de long terme est gagnante. La Russie est le vainqueur stratégique de l’épisode en grande partie en raison de l’inconséquence, de l’incohérence des Occidentaux.

Du retrait américain au coup de maître de Sotchi. Depuis que Donald Trump a, par ignorance ou conviction isolationniste, ce n’est pas très clair, retiré les troupes américaines du nord de la Syrie et favorisé l’offensive militaire turque, le président russe a parfaitement illustré la manière dont il conduit la politique étrangère qui lui a permis de reprendre pied au Moyen-Orient : résolution et flexibilité, un cadre stratégique global mis en œuvre grâce à un opportunisme forcené. En quelques jours, Vladimir Poutine a permis au régime syrien de se réinstaller dans un territoire qu’il ne contrôlait plus depuis des années, il a favorisé la réintégration des Kurdes de Syrie et, même s’il n’y est pas pour grand-chose, il a offert au président turc Recep Tayyip Erdogan ce qu’il convoitait depuis longtemps : une zone tampon en Syrie débarrassée de ses ennemis kurdes16 qui va lui permettre de renvoyer les réfugiés syriens dans leur pays à défaut de chez eux. Le 22 octobre 2019, les présidents turc et russe se retrouvent à Sotchi pour conclure un accord de coopération (après six heures de négociation) sur le contrôle de la frontière nord-est de la Syrie, prenant le contrôle commun de cette zone après le retrait des forces kurdes17. Ils ont décidé de déployer des patrouilles militaires russe et turques dans cette bande frontalière. Ces patrouilles auront pour objectif de « faciliter » le retrait des forces kurdes YPG et leur désarmement dans une zone « profonde de 30 km » le long de la frontière syro-turque. Puis, « 150 heures » plus tard, des patrouilles communes, cette fois russo-turques, évolueront dans la zone. La Turquie gardera néanmoins la haute main sur la zone située entre la ville de Tal Abyad, qu’elle a prise au début de l’offensive, et celle de Ras al-Aïn, dont les derniers combattants kurdes se sont retirés dimanche. Soit une zone de sécurité d’une longueur de 120 kilomètres sous son contrôle direct, sur les 440 qu’elle réclamait à l’origine. Quel bel exercice de diplomatie conduit dans la plus grande discrétion ! Les deux présidents n’intervenant que pour conclure l’accord au grand jour et à la face d’un Occident médusé. Une fois encore ! Une belle leçon de diplomatie. Discrétion et efficacité.

De la transparence du soldat Sénémaud. Où se trouve l’excellent François Sénémaud, représentant personnel du président de la République française, Emmanuel Macron pour la Syrie ? Il suit vraisemblablement les développements de cette affaire sur son smartphone, comme vous et moi. Bravo, une fois encore, à la diplomatie de l’esbrouffe et de la culotte baissée de Jupiter dans la zone. Continuons à ne pas vouloir rouvrir notre ambassade à Damas pour continuer à rester sourd et aveugle à ce qui se passe dans le pays et nous continuerons à nous enfermer dans une impasse, sans parler de nos contradictions dans notre diplomatie proche-orientale18 !

Une débandade américaine. Plus généralement, Vladimir Poutine a eu l’immense satisfaction de voir les forces spéciales américaines débarrasser le plancher, penaudes et sans tirer le moindre coup de feu, remplacées dans leurs bases par des fantassins et mercenaires russes, « une victoire telle que la Russie n’en avait pas connu depuis le départ des GI’s du Vietnam en 1975 », s’est réjouie la presse russe. Quelle revanche inespérée ! Qui aurait-cru possible un tel retournement à la faveur des développements de la crise syrienne ? On ne pourra l’ignorer encore longtemps sous réserve d’un réveil particulièrement douloureux dans les mois, les années à venir. Mais, les somnambules sont un grand classique de l’Histoire surtout en Europe depuis la Première Guerre mondiale.

Un interlocuteur incontournable dans la région

N’en déplaise aux antisoviétiques primaires et il n’en manque pas dans les allées du pouvoir19, même le cessez-le-feu temporaire, officiellement proposé par et signé sous l’égide du vice-président américain Mike Pence le jeudi 17 octobre 2019, porte la marque de Vladimir Poutine. Les négociations définitives visant à régler le partage des territoires et les lignes de démarcation entre les belligérants seront d’ailleurs conduites à Sotchi, en Russie, à compter du 22 octobre, et leur issue dépendra de deux personnes : Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine. Il est difficile de savoir si en 2015, lorsque le chef du Kremlin décide de voler au secours du dictateur de Damas qui voit son pays lui échapper, il décèle déjà l’occasion considérable qui s’offre à lui. Ce qui est sûr, par contre, c’est que Vladimir Poutine est mû par sa volonté constante de regagner l’influence et le prestige que l’ex-URSS a perdus depuis la chute du mur de Berlin. C’est sa matrice, sa ligne directrice. L’ancien agent du KGB n’en a jamais fait mystère et c’est aussi la raison pour laquelle les Russes continuent de lui faire majoritairement confiance, près de vingt ans après son accession au pouvoir. Vladimir Poutine entend redonner à la Russie le rôle de grande puissance qu’elle avait sous l’ère soviétique. Sa décision de s’impliquer dans le conflit syrien est donc stratégique : il souhaite reprendre pied dans une région où Moscou ne pèse plus beaucoup depuis deux décennies. Qui plus est, il entend faire ravaler leurs commentaires humiliants aux États-Unis, qui, par la voix de Barack Obama, ont parlé de la Russie comme d’une « puissance régionale », qui allait au-devant de « l’enlisement dans un bourbier ».

Un ami de tous les Etats de la région

En caricaturant à peine, on pourrait presque dire que la Russie est l’amie de tout le monde dans la région, ce qui n’est pas d’un Occident qui joue les Sunnites (Arabie saoudite) contre les Chiites (Iran). Lors des révolutions arabes de 2011, Moscou avait pris le parti des pouvoirs en place, contrairement aux Américains et Européens, qui avaient lâché Moubarak et Kadhafi, et n’a jamais donné de leçons de morale aux tyrans moyen-orientaux – il aurait été bien en peine. « La politique étrangère de Poutine est peut-être brutale et impopulaire vue d’occident, mais elle est parfaitement réaliste et cohérente. On connaît ses intentions et il n’hésite pas à les appuyer par la force si nécessaire, juge un diplomate européen. Surtout, Poutine se saisit de la moindre opportunité pour la transformer à son avantage, en particulier les hésitations et les tergiversations occidentales ». La Grande-Bretagne a très tôt abandonné le dossier syrien, la France n’a jamais voulu y aller seule, et les États-Unis ont progressivement réduit leurs ambitions et leur empreinte dans la région, jusqu’à la décision radicale de Donald Trump de laisser tomber d’un seul coup ses alliés kurdes, mais également ses partenaires de la coalition antidaech sans même les informés au préalable20. Ils ont l’immense plaisir de découvrir la décision américaine dans un tweet de l’homme à la mèche blonde. Dans le même temps, Moscou, qui avait déjà facilité le traitement du dossier nucléaire iranien, s’est rapproché de Téhéran en refusant d’appliquer les sanctions américaines. L’inimitié qui existait entre les nations arabes du golfe Persique et la Russie est également en voie de se dissiper au nom d’un intérêt commun : un prix du pétrole plus élevé. Cela s’appelle la géopolitique, discipline que nos élites autoproclamées ont trop tendance à négliger superbement. Emmanuel Macron l’aurait confessé à des proches : « La Turquie, la Russie et l’Iran en sortent gagnants ». Confession terrible, s’il en est pour un narcissique qui pensait avoir tout compris d’un Orient de plus en plus compliqué. Bravo à Jupiter et à toute sa cellule diplomatique (quatorze brillants sujets qui n’ont rien compris ni aux fondamentaux de la diplomatie, ni aux véritables rapports de force au Proche et au Moyen-Orient.

Un nouvel ami particulier dans la zone

L’Arabie saoudite et ses voisins ont toujours eu besoin d’un « protecteur » qui, depuis 70 ans, s’avère être Washington. Or, le choc de voir Donald Trump hausser les épaules après l’attaque iranienne sur ses installations pétrolières, puis la trahison des Kurdes de Syrie ont ébranlé Riyad : les Américains ne sont plus fiables. Par conséquent, la récente visite de Vladimir Poutine en Arabie saoudite (l’hymne russe y a été massacrée par quelques musiciens de pacotille) et aux Émirats arabes unis à la mi-octobre s’apparente à la fois à un démarchage commercial et à une tournée de victoire. L’ambassadeur saoudien au Royaume-Uni, qui n’est autre que le prince Khalid ben Bandar ben Sultan de la famille régnante, a confirmé cette nouvelle donne récemment, lors d’une discussion publique : « La Russie devient un acteur important de la région – qu’on apprécie cela ou pas, c’est la réalité. D’une certaine manière, les Russes comprennent mieux l’Orient que les occidentaux. » Il est évident que Moscou n’a aucune intention de donner des leçons de démocratie ou de défense des droits humains aux pays du Moyen-Orient, et que cela est apprécié. Par contre, étant donné les bonnes relations que Moscou entretient avec l’Iran, il semble clair que Vladimir Poutine pourrait/devrait servir de médiateur entre Riyad et Téhéran. « Quel que soit l’avenir de la Russie au Moyen-Orient, et il faut rester très prudent avant de proclamer que Poutine est le nouveau maître de la région, étant donné les soubresauts perpétuels qui agitent ces pays et le nombre d’acteurs régionaux aux intérêts divergents, mais il est évident qu’il est parvenu à ses fins », estime un autre diplomate européen, qui a servi en Russie et en Iran21. L’esprit du Pacte du Quincy semble bien lointain. Un air du vieux monde qui n’a plus cours en ce début de XXIe siècle où la grammaire des relations internationales est en pleine réécriture. Saurons-nous tenir la plume (être « penholder » comme on le dit à New York au Conseil de sécurité du l’ONU) ou bien laisserons-nous à d’autre le soin de la tenir à notre place ? Là est la question cardinale que pose le réveil de la Russie au Proche et au Moyen-Orient.

LE DÉCLIN DE L’OCCIDENT

« Les hommes parlent de la victoire comme d’une chance. C’est le travail qui fait la victoire » (Ralph Waldo Emerson). Et, la Russie a travaillé à sa victoire par une diplomatie discrète, efficace basée sur une stratégie de long terme mise en œuvre par le meilleur diplomate du circuit, Serguei Lavrov. Contrairement aux Occidentaux, elle n’a jamais joué la carte de la communication, de l’émotion, du rêve. Aujourd’hui, Vladimir Poutine peut se réjouir de l’évolution du rapport de forces dans la région. Il est parvenu à replacer la Russie au centre du jeu géopolitique international. Il a déstabilisé son vieil ennemi l’OTAN22, une sorte de désalliance atlantique23. Il a mis en évidence l’inertie de l’Union européenne, une sorte de roi nu. Il questionne la crédibilité de la France24, une sorte de leader en carton-pâte. Il a tissé de nouvelles alliances avec la Turquie, l’Iran et l’Arabie saoudite, et même avec Israël, ce qui n’est pas peu dire. Et, au passage, il retire le bénéfice de son investissement de 2016 sur le candidat Donald Trump. En Syrie, l’abandon des forces kurdes et le départ des troupes américaines décidé par le président américain signe la défaite de l’Occident dans la région, et cela pour un long moment. La Russie est ainsi redevenue une « puissance mondiale »25.

Après les perdants, les gagnants. En effet, dans le même temps, ce dernier épisode du feuilleton syrien signe la victoire de la Russie grâce à une constance et une volonté dans l’adversité qui méritent louange, au nom du réalisme le plus cynique. Les clairvoyants observateurs du quotidien de référence Le Monde en sont contraints à dresser, aujourd’hui, ce constat implacable ! Le clairvoyant ex-ambassadeur de France à Damas, Michel Duclos incite nos dirigeants à traiter avec ceux qu’il vomissait hier (« Il faut tenter de faire avec la Turquie ce que nous tentons par ailleurs avec la Russie, d’autant que nos différends sont moindres »). Ces commentateurs de l’actualité diplomatique nous rappellent ceux qu’Honoré de Balzac qualifie de « rienologues » en 1843 : « La page a l’air pleine, elle a l’air de contenir des idées ; mais, quand l’homme instruit y met le nez, il sent l’odeur des caves vides. C’est profond, et il n’y a rien : l’intelligence s’y éteint comme une chandelle dans un caveau sans air ». Tout change pour que rien ne change.
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En cette fin d’année 2019, Vladimir Poutine au Moyen-Orient, c’est un subtil cocktail de guerre et de paix, de Diplomator, de Terminator et d’Imperator !

Guillaume Berlat
28 octobre 2019

1 Claire Bastier, Nétanyahou renonce à former un gouvernement, Le Monde, 23 octobre 2019, p. 3.

2 Benjamin Barthe/Laure Stéphan, Liban : peuple dans la rue contre ses dirigeants, Le Monde, 22 octobre 2019, p. 4.

3 Benjamin Barthe, Au Liban, des annonces ambitieuses, mais qui ne convainquent pas, Le Monde, 23 octobre 2019, p. 3.

4 Guillaume Berlat, 74ème Assemblée générale de l’ONU : minilatéralisme !, www.prochetmoyen-orient.ch , 30 septembre 2019.

5 Adam Baczko/Gilles Dorronsoro, En Afghanistan, les dommages d’une politique étrangère américaine chaotique, Le Monde, 24 octobre 2019, p. 28.

6 D.F., Donald se Trumpe de combat…, Le Canard enchaîné, 23 octobre 2019, p. 8.

7 Nathalie Guibert, Trump ouvre une nouvelle ère entre politiques et militaires, Le Monde, 25 octobre 2019, p. 26.

8 Marc Semo, La déroute turque de Paris et Bruxelles, Le Monde, 22 septembre 2019, p. 27.

9 Guillaume Berlat, Que restera-t-il du sommet franco-russe de Brégançonwww.prochetmoyen-orient.ch , 26 août 2019.

10 Guillaume Berlat, Notre nouvel ami Poutine : c’est pas gagné !, www.prochetmoyen-orient.ch , 16 septembre 2019.

11 Agence Reuters, Poutine et Macron ont parlé de l’Ukraine et de la Russie, 21 octobre 2019.

12 Jack Dion, Plutôt que la Turquie, c’est la France qui doit quitter l’OTAN, Marianne, 25-31 octobre 2019, p. 58.

13 Benoît Vitkine, Poutine met en scène le retour russe en Afrique, Le Monde, 23 octobre 2019, p. 5.

14 Benoît Vitkine, Prigojine, homme des bases œuvres russes sur le continent, Le Monde, 23 octobre 2019, p. 5.

15 Vladimir Poutine réunit pour la première fois, les 23 et 24 octobre 2019, un sommet Russie-Afrique à Sotchi en la présence de 40 chefs d’Etat et de gouvernement africains pour définir les grandes lignes d’action entre Moscou et le continent africain.

16 Allan Kaval, Dans le désespoir et la peur, l’exil irakien des Kurdes de Syrie, Le Monde, 24 octobre 2019, p. 5.

17 Marie Jégo/Benoît Vitkine, À Sotchi, Poutine se porte garant du retrait des forces kurdes, Le Monde, 24 octobre 2019, p. 5.

18 Voir le dossier de Mediapart intitulé : « Proche-Orient : les contradictions françaises », http://www.mediapart.fr , 24 octobre 2019.

19 Isabelle Mandraud, Françoise Thom, la procureure de Poutine, Le Monde, 22 octobre 2019, p. 27.

20 Claude Angeli, Trump s’essuie encore les pieds sur ses alliés, Le Canard enchaîné, 23 octobre 2019, p. 3.

21 Thomas Cantaloube, La victoire de Poutine au Moyen-Orient, http://www.mediapart.fr , 20 octobre 2019.

22 Stéphane Breton/Patrice Franceschi, Il faut exclure la Turquie de l’OTAN, Le Monde, 22 octobre 2019, p. 25.

23 Nathalie Guibert/Jean-Pierre Stroobants, L’OTAN en crise face à Trump et Erdogan, Le Monde, 26 octobre 2019, p. 2.

24 Nathalie Guibert (propos recueillis par), Bernard Bajolet, « Le lâchage des Kurdes, une question pour la crédibilité de la France », Le Monde, 22 octobre 2019, p. 25.

25 Alexis Feertchak (propos recueillis par), Jean de Gliniasty : Comment la Russie est redevenue une « puissance mondiale », www.lefigaro.fr , 23 octobre 2019.

https://prochetmoyen-orient.ch/poutine-darabie-diplomator-terminator-imperator/

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L’Allemagne cherche à s’investir militairement au Proche-Orient élargi

L’Allemagne cherche à s’investir militairement au Proche-Orient élargi

RÉSEAU VOLTAIRE | 27 OCTOBRE 2019 

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Arrivée de la délégation allemande au Caire

La Conférence sur la sécurité de Munich organise les 25 et 26 octobre au Caire et les 27 et 28 octobre à Doha deux séminaires entre dirigeants arabes et allemands.

L’Égypte est —avec la Syrie et l’Arabie saoudite— engagée contre les Frères musulmans, tandis que le Qatar —avec la Turquie et l’Iran— soutient cette société secrète.

Le président égyptien, Abd al-Fattah al-Sissi, son ministre des Affaires étrangères, Sameh Hassan Shoukry, et le secrétaire général de la Ligue arabe, Ahmed Aboul-Gheit, ont participé à la réunion du Caire avec une quarantaine d’autres personnalités, dont les ministres des Affaires étrangères du Niger de l’Ouganda et de Djibouti.

L’émir du Qatar, cheikh Tamim bin Hamad Al-Thani, son ministre des Affaires étrangères, Mohammed bin Abdulrahman Al-Thani, doivent participer à la réunion de Doha avec une quarantaine d’autres personnalités dont le ministre des Affaires étrangères d’Iran, le président du Kurdistan iraquien, et l’envoyé spécial de l’Onu au Yémen, Martin Griffiths. La lauréate 2011 du prix Nobel de la paix, la Yéménite Tawakkol Karman, représentera la Confrérie des Frères musulmans.

Le gouvernement allemand sera représenté aux deux réunions par le secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Niels Annen, qui fut chercheur au German Marshall Fund, puis député socialiste.

Cette initiative de la Conférence sur la sécurité de Munich se tient alors qu’elle n’avait pas organisé d’événements hors d’Allemagne depuis deux ans et que la chancelière Angela Merkel souhaite appliquer les recommandations du German Marshall Fund et de la Stiftung Wissenschaft Politik : s’investir militairement au Moyen-Orient élargi aux côtés des États-Unis.

https://www.voltairenet.org/article208126.html

Existe-t-il une solution pour sortir des tensions géostratégiques au Moyen-Orient ? Par Alastair Crooke

4.septembre.2019 // Les Crises

Existe-t-il une solution pour sortir des tensions géostratégiques au Moyen-Orient ? Par Alastair Crooke

Conflitsguerre au Proche-OrientMerci16Je TweetJe commenteJ’envoie

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 06-05-2019

Alastair Crooke

Le 6 mai 2019

La ligne de faille entre la Turquie et les États du Golfe – avec les États-Unis et Israël en coulisses – vient de s’élargir de façon menaçante. Les pressions sur Erdogan augmentent. C’est un combattant de rue susceptible de réagir avec ses poings. L’Iran – comme la Turquie – fait l’objet d’un « blitz du Trésor » à outrance. Cela aussi pourrait, d’une manière ou d’une autre, renvoyer dans leurs bancs ceux qui ont encouragé l’esprit belliciste du président Trump et de ses faucons. Ils savent qui est à blâmer, qui a attisé le feu : MbZ et son acolyte, MbS [Mohammed ben Zayed, prince héritier des Émirats arabes unis et Mohammed ben Salmane, prince héritier saoudien NdT]. Cette tension aggravée se manifestera vraisemblablement dans le nord et la Corne de l’Afrique.

Cette ligne de faille s’ajouter à celles qui fracturent déjà le Proche-Orient. La situation est extrêmement tendue. Le langage belliqueux de Trump est souvent compris comme étant de la fanfaronnade calculée, dans le but de tirer parti d’un avantage dans les négociations. Mais le président n’avait peut-être pas prévu que son agressivité allait se propager à Washington et dans les groupes de réflexion qui y gravitent . Tout carriériste espérant une promotion, ou un poste au sein de l’exécutif, veut maintenant s’inspirer de la rhétorique intransigeante du « pistolero » Bolton [conseiller à la sécurité nationale de Trump depuis 2018 NdT] (et idéalement, la pratiquer sur Fox News).

Ce qu’il importe de souligner ici, c’est que est que dans l’immobilier de Trump ; le « retournement » est possible, quand cela est nécessaire. Il le pratique. Il l’a pratiqué en affaires. Les volte-face ne le dérangent pas. C’est comme ça qu’il gère ses affaires. Mais son équipe ? Ce n’est pas si clair. Certains d’entre eux, à l’occasion, peuvent voir l’agressivité rhétorique de Trump comme le levier nécessaire pour engager le Président dans une voie de plus en plus étroite, dans laquelle « se retourner » ne serait plus une option.

Les pressions exercées par les États-Unis sur Erdogan sont réellement intenses : les sanctions, certes, mais aussi les appels répétés des grandes banques américaines de Wall Street à court-circuiter la lire jusqu’à la « mort » ; la promesse d’une nouvelle punition américaine (c’est-à-dire davantage de « guerre » par le Trésor), si la Turquie devait recevoir les SAM S 400 de Russie ; et maintenant, le retrait de la « dérogation » américaine concernant le pétrole « léger » que la Turquie importe d’Iran – et pour lequel les raffineries de Turquie sont calibrées (i.e. leur production est réglée pour le pétrole léger iranien et les re-régler serait coûteux).

Ensuite, il y a les pressions stratégiques. La première d’entre elles est l’intention déclarée de Trump d’inscrire les Frères musulmans (FM) sur la liste des groupes terroristes. Cela n’est toujours qu’un projet de la « machine » politique de Washington, mais on s’attend à ce que cela se produise.

Et alors? Alors rappelons que l’AKP [Parti au pouvoir en Turquie, NdT] est officieusement consubstantiel aux Frères Musulmans (au moins dans le sens qu’ils en sont une composante majeure) ; Erdogan est culturellement un Frère Musulman, et se considère comme leur mécène ; enfin l’AKP facilite le financement des organisations sociales des Frères Musulmans en Turquie (c’est-à-dire par des subventions de la municipalité d’Istanbul). Les commentateurs turcs reprochent directement à certains États du Golfe d’avoir lancé Trump sur la voie de l’ostracisation. Ils ont raison. Et ce n’est pas à prendre à la légère.

Ensuite, il y a les Kurdes de Syrie que les États-Unis disent vouloir armer de missiles sol-air Stinger. Vraiment ? Est-ce que l’EI utilise des hélicoptères de nos jours ? Ensuite, il y a la récente déclaration d’un fonctionnaire du département d’État américain selon laquelle les États-Unis occuperont le tiers est de la Syrie pour une « longue durée » – et y investiront (traduction : armeront davantage les Kurdes). Et l’envoyé américain, James Jeffry, fait pression sur Erdogan pour qu’il accepte une police des frontières kurde armée le long de la frontière sud de la Turquie avec la Syrie pour la contrôler.

Il n’est pas surprenant que les cercles proches d’Erdogan voient le nœud coulant se resserrer autour du cou de la Turquie, et considèrent ce « projet » kurde comme une « plate-forme » à partir de laquelle pénétrer et affaiblir la Turquie elle-même. Pour les dirigeants, tout cela équivaut à une conspiration, à ciel ouvert, visant à ébranler la Turquie.

Enfin, dans la catégorie du « front » direct du Golfe contre la Turquie, se trouve le changement de régime monté au Soudan contre un président lié aux Frères musulmans ; l’expulsion probable de la Turquie de sa base navale soudanaise installée en face de Djeddah – et enfin et surtout – l’assaut du général Haftar contre Tripoli et Misrata (qui sont défendues par des forces soutenues par la Turquie et le Qatar). Une proportion importante de la population du nord de la Libye est d’origine turque.

Ainsi, comme le rapporte Abdel Bari Atwan dans Rai al-Youm (en arabe), « le développement le plus important au niveau de la scène libyenne est l’intervention du président turc … [par] un appel à M. Al-Sarraj lui indiquant qu’il, [Erdogan], consacrera toutes les capacités de son pays à empêcher ce qu’il appelle “la conspiration” de nuire au peuple libyen. Il a ensuite loué le rôle d’Al-Sarraj et de son gouvernement pour repousser l’attaque contre Tripoli. A notre avis, cela signifie un soutien militaire et pas seulement politique », conclut Bari Atwan.

En bref, Erdogan (allié au Qatar) se dresse contre les EAU et les forces de Haftar soutenues par l’Arabie saoudite et les États-Unis – et en soutien au Gouvernement d’union nationale soutenu par l’ONU (et l’Italie).

L’assaut de Haftar s’est déjà enlisé à la périphérie de Tripoli. Il semble peu probable maintenant que le Qatar comme la Turquie acceptent le coup d’État monté par les EAU et les Saoudiens, sans livrer un combat sanglant. Pour l’instant, le Gouvernement d’union nationale – par l’intermédiaire de la Banque centrale – contrôle les recettes pétrolières (bien que Haftar tienne les champs sous sa garde). Il pourrait essayer de renverser la situation et de s’approprier les revenus. La Banque centrale qui contrôle l’accès à ces fonds, détenus sur un compte séquestre à New York, est située à Tripoli.

Le fait est que, bien que la Turquie subisse d’énormes pressions, internes (avec son économie fragile et le nouveau maire d’Istanbul contestant les principes mêmes de la politique de l’AKP) comme externes, les États du Golfe en subissent également, bien que de nature différente.

Premièrement, la guerre au Yémen ne se déroule pas bien pour l’Arabie saoudite. Le front méridional saoudien semble se désintégrer gravement, et les forces yéménites s’enfoncent dans le sud de l’Arabie saoudite. Deuxièmement, la tentative du Golfe d’installer des régimes militaires sécuritaires au Soudan, en Algérie et en Libye n’est nullement réussie. Le risque est ici que l’instabilité générée par ces tentatives de coups d’État ne fasse tache d’huile dans toute l’Afrique du Nord. Le Tchad est inquiet (Haftar y a tenté un coup d’État il y a quelques années) ; la Mauritanie pense que les EAU sont en train de lorgner sur ses ressources ; et le Maroc est en désaccord avec les EAU sur son attitude envers le Qatar. Le résultat final de ce « trio de coups d’État » est en suspens.

Ce qui nous ramène au tableau d’ensemble : Trump est résolu à déclencher une refonte du Proche-Orient. Kushner et les envoyés n’hésitent pas à le dire : leur objectif est de reconstruire la région au gré d’Israël : Israël doit devenir le Grand Israël (qui englobe quelque 6,5 millions de Palestiniens) ; et pour faciliter ce plan, trois nations historiques – les piliers de la région – doivent être réduites : La Grande Syrie le serait encore plus (perdant un tiers de son territoire déjà diminué) ; et les nations iranienne et turque doivent être contenues, affaiblies, et leurs gouvernements actuels renversés, si possible, pour être remplacés par des dirigeants plus dociles.

Cette initiative ambitieuse comporte toutefois des lacunes évidentes. La première est expliquée par une source on ne peut plus directe en matière de sanctions : David Cohen, ancien sous-secrétaire au Trésor américain pour le terrorisme et le renseignement financier. C’est-à-dire de l’ancien « M. Sanctions » lui-même :

Au cours des dernières décennies, les sanctions sont devenues un outil clé de la politique étrangère américaine. L’administration Trump en a fait un usage particulièrement intensif, spécialement dans ses efforts pour provoquer des changements de régime au Venezuela et en Iran … Et bien que l’administration ait été moins frontale dans son appel au renversement du régime clérical iranien, les demandes qu’elle a adressées à Téhéran sont si excessives que, comme l’a affirmé l’ancien ambassadeur américain Robert Blackwill, il est « effectivement impossible pour l’Iran de s’adapter sans changer fondamentalement sa direction et son système gouvernemental ». Le président américain Donald Trump, en d’autres termes, « exige un changement de régime en Iran sans l’appeler ainsi. »

« Mais pour que les sanctions fonctionnent… elles doivent viser un comportement que la cible peut, même à contrecœur, changer. La partie visée doit également croire que les sanctions seront levées si elle abandonne le comportement en question.

« La logique des sanctions coercitives ne s’applique toutefois pas lorsque l’objectif des sanctions est un changement de régime. Dit simplement, parce que le coût de l’abandon du pouvoir dépassera toujours le bénéfice de l’allègement des sanctions, un État ciblé ne peut raisonnablement accéder à une demande de changement de régime… »

« Il n’y a guère de raison de s’attendre à un résultat différent aujourd’hui au Venezuela ou en Iran. Les sanctions unilatérales américaines font des ravages, mais cet impact économique ne doit pas être confondu avec le succès politique, surtout lorsque le changement de régime est l’objectif. »

Et un autre expert, le colonel américain Pat Lang, note que les derniers remous d’une tentative de soulèvement par l’armée locale au Venezuela pour évincer le président Maduro sont, à bien des égards, aussi ineptes que le débarquement de la « Baie des Cochons » de 1961 à Cuba (fondé sur la croyance erronée que le peuple cubain, là aussi, se soulèverait pour apporter immédiatement son soutien).

Cet épisode vénézuélien souligne combien la rhétorique macho américaine est souvent plus de la prétention que de l’action (i.e. que l’image de dur est inversement proportionnelle au rendement réel dans ce ministère.). Bien sûr, tout le monde au Proche-Orient en aura pris note.

Donc, si les sanctions n’aboutissent pas, et que les États-Unis s’emmêlent probablement en tentant un coup d’État secret de type Maidan en Iran ou en Russie, n’y a-t-il rien à craindre ?

Eh bien, pas tout à fait. La tentative de faire de l’« avant-poste de l’Occident » au Proche-Orient la force dominante d’ensemble va faire vaciller toute la région – que les États-Unis s’emmêlent ou non – et pourtant, l’essentiel est ailleurs : l’escalade de l’agressivité verbale des États-Unis émanant des officiels n’est pas une lubie. Il s’agit de la notion de « guerres éternelles » de l’Amérique : la guerre interminable et générationnelle – dans la doctrine dominante – contre la Russie et l’Iran. Le terme de « mal cosmique » utilisé pour désigner l’Iran et le président Poutine est délibéré. Cela fait partie de la rupture progressive des axes d’engagement et de communication entre l’Occident et la Russie et l’Iran (le public américain n’a pas encore pris l’habitude de considérer le peuple chinois comme « le mal »).

Progressivement, les canaux d’intercommunication se sont atrophiés ; les domaines de coopération construits au fil des ans sont coupés ; les accords en matière d’armement et de sécurité, soigneusement assemblés, sont abandonnés. Et la formule selon laquelle il n’y a personne à qui parler – car « leur » nature est de mentir, de tricher et d’être malhonnêtes – est établie.

Bien sûr, ceux qui considèrent le langage guerrier de Bolton et de Pompeo comme une simple stratégie de négociation sont parfaitement libres de garder cette opinion, mais on peut aussi le considérer comme la construction pièce par pièce d’un tunnel qui se rétrécit et se termine par une seule issue : une escalade permanente contre « la malignité ».

La vraie question est de savoir si Trump le voit et le comprend. Ou s’est-il convaincu lui-même que les fanfaronnades plus nombreuses de l’administration sont vraiment en train de gagner : qu’« elle rendent sa grandeur à l’Amérique » ? C’est sur cette question que repose notre avenir commun.

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 06-05-2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici.

 https://www.les-crises.fr/existe-t-il-une-solution-pour-sortir-des-tensions-geostrategiques-au-moyen-orient-par-alastair-crooke/

Les Omeyyades : le califat sort de la péninsule araiqueb

Les Omeyyades : le califat sort de la péninsule araiqueb

La valse des empires musulmans (1/8). La période du califat des Omeyyades (661-750) marque la sortie de l’islam de la péninsule arabique. Si l’empire s’est imposé avec une grande violence physique, la conquête religieuse est passée, elle, beaucoup plus discrètement. Ce mouvement s’inscrit également dans un effort de décentralisation qui ne s’est cependant pas révélé suffisant.

Les Omeyyades, pionniers des empires musulmans.
L’Empire omeyyade à son apogée (wikimedia).

En raison de leur rapidité et de leur efficacité, les conquêtes musulmanes du VIIe siècle sont parfois associées au mot blitzkrieg, que l’on peut traduire par « guerre éclaire ». Après la mort de Mahomet, de 636 à 642, les troupes musulmanes enchaînent victoire sur victoire contre les deux empires déclinant de la région : les Empires byzantin et sassanide, affaiblis mutuellement à force de guerres à répétition. Ainsi, en quelques années, l’Irak, la Syrie et une partie de l’Égypte tombent sous la domination des musulmans. C’est un choc brutal et fondateur, créé par une force encore inconnue, venue d’Arabie, région très marginale sur l’échiquier stratégique de l’époque.

La première fitna

Médine devient alors la capitale de ce nouveau califat Rachidun (« le califat des bien guidés ») (1). Mais, très vite, sous le règne du calife Uthman (644-665), les cités-Etats administrées par Médine se rebellent. Venus d’Égypte, des rebelles assassinent Uthman. C’est le début de la première grande crise du monde musulman, la première fitna. En effet, l’élection d’Ali, gendre et cousin du prophète, comme quatrième calife, ne fait pas l’unanimité à Médine. Certains l’accusent d’être complice du meurtre d’Uthman. C’est le début d’une division entre les partisans d’Ali, les chiites, et les partisans d’une ligne légaliste, qualifiés plus tard de sunnites.

Ali se fait assassiner à son tour en 661. Muawiya, proche parent d’Uthman et membre de la famille omeyyade, devient le nouveau calife. Il décide de déplacer la capitale du califat de Médine à Damas. C’est le début de l’Empire omeyyade.

Muawiya pose les bases de l’empire

Quand Muawiya arrive au pouvoir, il pose les bases d’un État fort autour de la personne du calife. Au cours des premières années de son règne, il s’appuie sur les chrétiens arabes pour diriger l’administration. Le nouveau calife organise un système de chouras (conseils) décentralisés, où chaque tribu peut faire remonter des revendications au conseil central de Damas.

Muawiya s’occupe aussi de l’armée en la disciplinant, il crée un système de promotion qui ne tient pas compte de la filiation mais du mérite et améliore l’armement et les tactiques de batailles. Il crée également un service postal qui se répand vite dans toutes les provinces de l’empire.

Muawiya était gouverneur de Syrie sous le règne des « bien guidés ». C’est l’une des principales raisons qui explique son choix de déplacer le siège de l’empire à Damas. Muawiya voulait s’affranchir de l’influence de l’aristocratie mecquoise et médinoise. C’était également un moyen de se placer dans le sillage de l’Empire byzantin et d’en récupérer la légitimité. A la mort de Muawiya en 680, l’empire est stable. Le calife avait habilement résolu le casse-tête de la succession en plaçant son fils au pouvoir.

Les dernières grandes conquêtes

C’est sous les Omeyyades qu’ont lieu les dernières grandes conquêtes musulmanes, qui s’étendent de l’Arménie au sud égyptien et des portes de l’Inde à la péninsule ibérique. A l’ouest, l’échec du premier siège de Constantinople (674-678) ne ralentit pas la ferveur des conquêtes qui se déplacent vers la Tripolitaine. Les premiers guerriers arabes atteignent l’océan Atlantique en 675. Certains récits racontent qu’en voyant cette nouvelle mer, les soldats poussèrent des cris de joie, pensant avoir atteint les confins de l’univers. Les arabes doivent cependant battre en retraite assez rapidement, repoussés par une forte résistance berbère.

En 711, les Omeyyades en Espagne

Une deuxième vague de conquête, plus massive, rase en 707 la vieille ville de Carthage, réputée imprenable. Grâce au génie politique d’un homme, Moussa Ibn Noseïr, qui a réussi à s’allier avec des tribus berbères en les convainquant de se convertir à l’islam (ce que les chrétiens n’avaient jamais réussi à faire), les troupes musulmanes de son général Tariq ibn Ziyad pénètrent en Espagne en 711.

A l’est, le Sind est conquis en 712. Les soldats arrivent aux portes de la Mongolie et, après la prise de villes comme Tachkent et Samarkand, l’islam se retrouve voisin de l’empire chinois. Les Chinois de la dynastie Tang sont d’ailleurs arrêtés et vaincus par les musulmans lors de la bataille de Talas, en 751. De nombreux historiens estiment que, à la suite de cette bataille, ce sont des prisonniers chinois qui ont appris aux arabes la fabrication du papier.

Une décentralisation amorcée…

Les califes sont conscients qu’une trop forte centralisation du pouvoir à Damas serait contre-productive. Ainsi, si l’islam et la langue arabe s’amorcent au début du VIIIe siècle comme religion et langue de référence, la diversité religieuse, linguistique et culturelle est grande.

Une place spéciale est réservée aux Dhimmi (« les gens du livre »), c’est à dire les juifs, chrétiens et zoroastriens. Plus tard, certains bouddhistes et hindouistes auront également droit à ce statut. Les Dhimmi paient un impôt, la djizia, mais sont protégés par l’empire et sont loin d’être marginalisés dans l’administration. Leur situation sociale est parfois très satisfaisante. Les Dhimmis étaient des éléments fondamentaux pour l’équilibre fiscal de l’empire. D’ailleurs, certains califes encourageaient leurs sujets à ne pas se convertir pour continuer à payer l’impôt !

Comme nous l’avons vu plus haut, les conseils politiques sont décentralisés et l’empire prend soin, dès le début, d’intégrer une partie de l’élite des puissances défaites dans son fonctionnement politique. Cela est fait afin d’éviter un effondrement des structures sociales et juridiques, en place dans ces régions depuis des centaines, voire des milliers d’années. Damas doit donc s’adapter aux dynamiques locales propres à chaque région.

… mais pas suffisante

Un certain nombre de facteurs précipite la chute des Omeyyades. La prédominance de la langue arabe, initiée par le calife Abd Al-Malik au début du VIIIe siècle qui souhaite arabiser son empire, crée une frustration parmi les populations converties et non-arabes. En effet, les arabes ont d’immenses avantages devant l’impôt. Le groupe social des Mawalî (clients) représente le mieux ces convertis non-arabes qui ne se sentent pas bien représentés. Parmi eux, on trouve de nombreux Persans. Les tentatives de réformes fiscales, qui commencent sous le règne du calife Umar II, ne fragilisent que davantage l’économie de l’empire.

De plus, les arabes se voient à cette époque davantage comme une classe guerrière que bureaucratique. Un nombre important se montre peu enclin à effectuer les tâches administratives et juridiques, considérées comme inférieures. D’autres groupes s’occupent donc de ces tâches, et les arabes perdent peu à peu la main sur la bureaucratie.

Enfin, la légitimité des grandes conquêtes des premières heures et la nécessite de se battre contre les chiites ne fait plus trop effet. L’empire a de plus en plus de mal à justifier sa présence dans des zones lointaines.

Le coup final est initié par une secte chiite du mouvement des Hachimiyya, créé par Muhammad al-Abbas, oncle du prophète Mahomet. Ce groupe s’appuie sur la force des Mawalî pour organiser une vaste résistance contre les Omeyyades. Les forces du califat sont définitivement écrasées après la bataille du grand Zab en 750. Cela ouvre la voie à une nouvelle dynastie, celle des Abbassides.

Un seul membre de la famille des Omeyyades parvient à échapper aux massacres. Il se réfugie à Cordoue en 756 pour y fonder un émirat indépendant. Ses descendants, en soumettant les tribus locales, fondent le califat omeyyade de Cordoue (929-1031). Aujourd’hui encore, ce dernier est réputé pour sa grande prospérité intellectuelle et économique.

(1) L’expression des « biens guidés » désigne le règne des quatre premiers califes, supposé représenter un âge d’or de l’islam. Cependant, cette expression est à relativiser. En effet, des tensions commencent à apparaître dès le règne du premier calife Abu Bakr. Cette expression est inventée sous la période du califat abbasside, qui a sans cesse cherché à décrédibiliser l’Empire omeyyade, en l’opposant à un prétendu âge d’or révolu.

Ressources:

René Kalisky, « Le monde arabe, tome 1 : essor et déclin d’un empire », Marabout université, 1968.

Jean-Pierre Luizard, « Chiites et Sunnites : la grande discorde », Collection en 100 questions, Tallandier, 2017.

Le Monde, « L’Histoire du Proche-Orient », hors-série, 2018.

Le Monde, « L’Atlas des Empires », hors-série, 2016.

About Pablo MENGUY

Étudiant en journalisme à l’école publique de journalisme de Tours. Actuellement en échange universitaire au Canada.

Vents d’Est

ANALYSIS

Vents d’Est

Après avoir reconquis militairement ses territoire du sud-ouest, réduit l’antre de la bête ; placé ses troupes faces aux unités d’élite israéliennes au Golan et encerclé les bases étrangères au nord-est, Damas vise désormais la province rebelle septentrionale d’Idleb sous un protectorat turc qui ne dit pas son nom.

A cet effet, la restructuration des forces armées syriennes en une force nouvelle, compacte, plus mobile et plus flexible de termes d’intégration et de coordination interarmes et/ou avec les forces auxilliaires, supplétives ou amies, menée en partenariat avec les russes,  les iraniens et le Hezbollah libanais, devrait permettre à Damas de poursuivre sa série d’offensives ciblées et par dessus tout d’éviter toute  confrontation armée directe avec la Turquie.

La guerre en Syrie a transformé la topographie stratégique du monde. Elle a divisé les pays du Golfe qui ont dépensé presque 4% du PIB mondial pour financer ce que l’on appelle le printemps Arabe, une opération de guerre hybride à grande échelle menée par les néoconservateurs pro-sionistes influançant la politique étrangère de Washington et de ses alliés,  avec un résultat égal à zéro. Pire, Israël se retrouve non seulement plus isolé que jamais mais son obssession à semer le chaos dans ses environnements proches et immédiats pour assurer sa supériorité stratégique a grandement renforcé ce que l’on appelle l’Axe de la résistance et si les avions de combat israéliens pouvaient en 2007 pénétrer en profondeur dans l’espace aérien syrien pour bombarder un réacteur nucléaire situé en plein Deir Ezzor, ils ne peuvent plus envoyer le moindre drone dans le ciel syrien et se contentent de mener des raids aériens à partir de l’espace aérien libanais voisin.

Certaines puissances qui ont allumé et entretenu le feu en Syrie ont tenté de faire du business avec ce conflit. D’autres ont en profité pour écouler leur vieux stocks d’armes ou de créer des besoins à partir du néant.

La guerre en Syrie a mis fin au cycle du mensonge. La propagande atlantiste n’a plus les moyens de son influence. Ce discrédit est total. Au point où le président US Donald Trump lui même qualifie des médias comme le Washington Post, le New York Times ou encore CNN de « Fake News ».

A quoi ont servi tous ces troubles au Proche et Moyen-Orient ayant hanté nos journaux télévisés depuis huit années?

Le maintien et la survie de la suprématie israélienne dans la région au delà du centenaire de sa création en 2048? Avec le vote sur le caractère juif raciste, exclusif  et fasciste de l’Etat d’Israël, la survie de cette entité est désormais une chimère qu’aucune force au monde ne pourra réaliser.

L’affaiblissement de la région MENA? Cette région du monde n’est pas du tout affaiblie puisque certains pays de cette région se sont totalement sanctuarisés d’un point de vue militaire. Les cas irakien, libyen et syrien ont servi de leçon mais l’éclatante  leçon nord-coréenne a fini par mettre fin à la perception d’une hégémonie basée sur le mythe de la surpuissance.

Par contre, une grande migration humaine s’est déclenchée: des millions d’individus fuyant les zones de guerre et d’instabilité se ruent sur l’Europe. Au point où des centaines de personnes débarquent sur les plages et les rivages tous les jours sans aucune solution en perspective.

Tandis qu’à Washington on se chamaille comme de vulgaires chiffoniers au sein même de l’Etat profond alors que certains Etats de l’Union s’écroulent et  alors que l’Europe se noie sous le poids d’une nouvelle grande migration humaine, la Chine tisse en toute quiétude ses liens de coopération avec l’Eurasie, l’Afrique et les Amériques. C’est d’ailleurs les chinois qui vont reconstruire la Syrie comme ils le font en Irak.

Les anciennes puissances peuvent toujours menacer. Le monde a profondément changé. Le soleil se lève à l’Est.

https://strategika51.org/archives/21292

« En Irak et en Syrie, les combattants de Daech reviennent à la guérilla »

« En Irak et en Syrie, les combattants de Daech reviennent à la guérilla »

ENTRETIEN – Jeudi 23 août, Daech a revendiqué une attaque au couteau à Trappes en France, faisant deux morts. Bien qu’affaiblie, cette organisation est plus difficile à cibler qu’en 2014 car ses membres sont géographiquement dispersés, explique Myriam Benraad, politologue et spécialiste de l’Irak.

La politologue française spécialiste de l’Irak et du monde arabe Myriam Benraad, janvier 2016.

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La politologue française spécialiste de l’Irak et du monde arabe Myriam Benraad, janvier 2016. / Nicolas Kovarik/IP3 PRESS/MAXPPP

La Croix : Daech a-t-il toujours les moyens d’attaquer l’Europe ?

Myriam Benraad : L’organisation a moins de moyens et a perdu beaucoup de ses réseaux. En Irak et en Syrie, les djihadistes sont aussi moins puissants. En France, depuis la vague d’attentats de 2015, il y a eu une mise à niveau des dispositifs de renseignement et de lutte antiterroriste. Les réseaux djihadistes sont plus facilement identifiés et un certain nombre a d’ailleurs été démantelé. On ne peut pas nier, plus largement, que l’Europe s’est mis à jour en matière de lutte antiterroriste.

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Maintenant ce n’est pas qu’une affaire de moyens et de réseaux. Certains vont décider, par exemple, de prendre un couteau après avoir écouté un message comme celui que le « calife » de Daech, Abou Bakr al-Baghdadi, a diffusé mercredi 22 août. Ces messages auront toujours un impact symbolique fort sur les combattants et sympathisants. À chaque discours d’Abou Bakr al-Baghdadi, on observe un regain de zèle et de violence parmi ceux qui soutiennent l’organisation terroriste.

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Quelle est aujourd’hui l’importance du réseau médiatique de l’État islamique ?

M. B. : Au niveau de la production officielle, les médias de Daech sont moins puissants. Ils se voient de surcroît systématiquement pris pour cibles en ligne et un certain nombre de personnes impliquées dans la diffusion de leurs contenus ont été arrêtées. Mais si l’on se penche sur la production « dérivée » d’individus sympathisants de Daech, celle-ci peut être tout aussi forte quant au message véhiculé. Le discours djihadiste s’est en quelque sorte banalisé par le biais des réseaux sociaux.

Dans les années 1990-2000, ce discours était encore marginal et les supports de propagande ne dépassaient pas certains cercles restreints. Les communiqués et autres écrits étaient diffusés en arabe ; à présent, ils sont traduits et diffusés dans toutes les langues en touchant un public large. Aussi, Daech réinvestit d’autres endroits comme le réseau de partage de photos et de vidéos Instagram, et opère un retour partiel sur Twitter et Facebook où il se redéploie. Tous les nouveaux réseaux sont également des cibles.

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Au Moyen-Orient, Daech perd du terrain mais est-ce pour autant qu’il est plus affaibli ?

M. B. : La mise en place d’un proto-État djihadiste sur près de 40 % du territoire irakien et sur une partie importante du territoire syrien, fut un énorme succès en 2014. La perte de ce territoire a été un coup dur pour les djihadistes. Il y a eu des défections importantes car beaucoup ont fini par comprendre que le projet de califat global porté par le groupe, n’était pas viable.

En Irak et en Syrie, les combattants de Daech reviennent donc à la guérilla, à l’action clandestine. Leur objectif est d’empêcher la stabilisation et la normalisation de ces pays. Ils s’en prennent à l’armée, aux forces de l’ordre. Ils sabotent les infrastructures et font en sorte d’empêcher toute reconstruction de long terme. C’est une situation insupportable pour les civils qui sont pris pour cibles dans les attentats depuis de longues années.

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En Syrie, Daech n’a pas fini de nuire

Daech est plus difficile à cibler qu’en 2014 car ses membres sont géographiquement dispersés. Les frappes ciblées se poursuivent, mais les djihadistes se cachent ou se fondent dans la population. C’est une insurrection très éparpillée, qui touche de nombreux endroits.

Au-delà du Moyen-Orient, les djihadistes sont présents en Égypte, en Libye, en Afrique, en Afghanistan, en Asie. Daech est une insurrection mondiale dotée de sections actives aux quatre coins du monde.

Recueillis par Audrey Parmentier

Les conséquences néfastes de l’invasion de l’Afghanistan, de la Libye et de la Syrie sur l’Inde

Les conséquences néfastes de l’invasion de l’Afghanistan, de la Libye et de la Syrie sur l’Inde


Par Ekaterina Blinova – Le 5 août 2018 – Source Sputnik

Le terrorisme et les guerres civiles qui engloutissent l’Asie centrale, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord affectent sérieusement les intérêts stratégiques de l’Inde dans ces régions, selon Amrita Dhillon et Amit Sinha, deux observateurs des affaires internationales, qui ont expliqué à Sputnik comment les luttes armées en Syrie, en Libye et en Afghanistan ont nui à l’Inde et pourquoi New Delhi soutient Damas.

Les récents pourparlers entre les diplomates américains et les talibans « vont complètement à l’encontre de la politique de Washington de ne pas négocier avec les terroristes », a déclaré Amit Sinha, expert du Moyen-Orient et ancien consultant de l’Agence des Nations Unies pour les migrations.

« Parler aux représentants des talibans sera une erreur désastreuse de plus en ce qui concerne leur politique sur l’Afghanistan », a dit Sinha à Sputnik. « L’Inde soutient le gouvernement légitime de Kaboul et s’inquiète de l’ingérence d’Islamabad dans les politiques internes de Kaboul. Les talibans sont le seul allié du Pakistan parmi les acteurs politiques afghans. »

Le 25 juillet, le Wall Street Journal a annoncé qu’Alice Wells, sous-secrétaire adjointe pour l’Asie du Sud et centrale au département d’État américain, avait rencontré les représentants des talibans afghans au Qatar.

Les talibans afghans n’ont toujours pas été inclus dans la liste des organisations terroristes étrangères établie par Washington, bien que le département d’État américain ait catalogué son rejeton, Tehrik-e Taliban Pakistan (TTP), organisation terroriste en 2010. Quelques années plus tôt, en 2002, un décret exécutif avait qualifié les talibans d’ « entité terroriste mondiale spécialement désignée ».

Selon l’expert indien, le Pakistan continue d’offrir un refuge aux Talibans et à leur branche Haqqani au Pakistan :

« Islamabad a fourni du renseignement et de l’aide militaire aux deux groupes, ce qui a causé la mort de soldats américains et afghans et, surtout, de civils, et déstabilisé l’Afghanistan tout entier », a souligné l’ancien consultant de l’ONU. « Les États-Unis doivent s’opposer à Islamabad s’ils veulent éradiquer les groupes terroristes parrainés par le Pakistan et mettre fin à la guerre qui sévit depuis longtemps dans la région. »

New Delhi n’apprécie pas les manœuvres diplomatiques de Washington en Afghanistan et pour cause : Au cours des 17 dernières années, les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN ont créé une « ceinture d’instabilité » qui s’étend de l’Asie centrale – toute proche de l’Inde – au Moyen-Orient et à l’Afrique du Nord, une région connue sous l’acronyme de MENA.

Selon Sinha, New Delhi attache une grande importance à la région MENA, mais la déstabilisation du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord a également touché l’Inde :

« Tout d’abord, pour New Delhi l’intérêt national, c’est l’intérêt de ses citoyens », a expliqué l’expert. « L’immense diaspora indienne fait du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord un État supplémentaire de l’Inde… Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont des régions où les diasporas indiennes étaient florissantes. Les Indiens d’outre-mer faisaient du commerce, mais les troubles en Libye et en Syrie ont fait disparaître de nombreux jobs ».

Il a souligné que Tripoli et New Delhi entretiennent depuis longtemps des liens politiques et économiques :

« Si nous regardons les chiffres, même pendant la récession mondiale, deux économies (l’Inde et la Libye) ont vu leurs échanges commerciaux quintupler, passant de 221 millions de dollars en 2006-07 à 1,1 milliard de dollars en 2010-11, mais cette crise les a ramenés à 130 millions de dollars pour l’exercice 2015-16 ».

Selon l’expert indien les sanctions américaines imposées aux gouvernements « indésirables » frappent généralement les citoyens ordinaires et les expatriés.

« Deuxièmement », a-t-il ajouté, « les aspirations de l’Inde en matière de sécurité nationale augmentent lorsqu’il s’agit de ce qu’elle considère comme son voisinage étendu, l’océan Indien y compris. Le Moyen-Orient est stratégiquement lié à l’Asie du Sud et à l’Inde en particulier. »

Il y a une autre raison pour New Delhi de garder un œil sur les affaires du Moyen-Orient : la sécurité énergétique.

« L’énergie est l’une des questions clés pour l’Inde au Moyen-Orient. Si l’on prend l’exemple du pétrole, les importations nettes de pétrole de New Delhi sont passées de 42 % en 1990 à environ 71 % en 2012. Cela incite New Delhi à accroître son influence et à éviter que la Chine n’ait un effet de levier sur sa sécurité énergétique dans la région », a souligné l’ancien consultant de l’ONU. « De l’approche proactive du gouvernement actuel, la politique indienne ‘Link West’ (avoir des liens avec l’ouest) est devenue ‘Think West’ (s’impliquer à l’ouest) ».

Dans le même temps, l’Inde continue de mener une politique étrangère souveraine, indépendante de la stratégie des puissances occidentales à l’étranger : « Malgré les sanctions américaines, l’Inde a choisi de ne pas s’incliner ; elle a montré l’exemple en poursuivant courageusement ses affaires avec la Syrie », a fait remarquer M. Sinha.

L’Inde est prête à aider Damas à reconstruire la Syrie

Amrita Dhillon, analyste en politique étrangère et fondatrice-rédactrice du magazine en ligne indien The Kootneeti, confirme ce que dit Sinha : « L’Inde et la Syrie sont étroitement liées et aucune force extérieure ne pourrait affaiblir la détermination de l’Inde à mener sa propre politique au Moyen-Orient ou ailleurs ».

« L’Inde est contre toute forme d’intervention étrangère en Syrie. Elle soutient pleinement la volonté syrienne de reconstruire le pays et se tient aux côtés de la communauté syrienne », a-t-elle dit à Sputnik. « Récemment, le Premier ministre indien Modi a annoncé 1 000 bourses d’études pour les ressortissants syriens. L’Inde va envoyer une délégation gouvernementale et commerciale de haut niveau à la 60e foire commerciale de Damas qui va bientôt ouvrir ses portes. L’Inde est impatiente de reconstruire la Syrie. »

Dhillon a rappelé que le 1er août, dans une allocution aux médias indiens, S.E. Riad Kamel Abbas, ambassadeur de Syrie en Inde, avait « loué l’enthousiasme de l’Inde pour reconstruire la Syrie ».

« Il y a une longue liste d’entreprises indiennes publiques et privées qui aideront à reconstruire la Syrie, dont BHEL, ONGC Videsh », a souligné l’analyste.

Les troubles en Syrie, qui s’inscrivent dans le vaste mouvement des printemps arabes, ont débuté en 2011 et se sont transformés en une guerre civile impliquant des acteurs régionaux et étrangers ainsi que divers acteurs non étatiques et des organisations terroristes. Les États-Unis se sont mêlés du conflit syrien en 2014, sans accord officiel du gouvernement légitime de la Syrie ni de l’ONU. En septembre 2015, la Russie est intervenue à la demande de Damas et a changé la donne de ce long conflit.

Plus tôt, en 2011, la Libye est tombée dans le chaos, suite à l’invasion de l’OTAN. Le pays est maintenant un État failli, avec deux gouvernements rivaux et des terroristes opérant sur le terrain.

L’invasion de l’Afghanistan par les États-Unis en 2001 s’est transformée en la plus longue guerre de l’histoire américaine. Le gouvernement afghan s’efforce toujours de rétablir la paix et l’ordre dans un pays déchiré par divers groupes terroristes, dont les talibans, Al-Qaïda, Daesh (ISIS/ISIL) 1 et leurs affiliés.

Amrita Dhillon est analyste en politique étrangère. Elle dirige la rédaction de The Kootneeti, une publication multilingue de New Delhi sur les relations internationales et la diplomatie qu’elle a créée.

Traduction : Dominique Muselet

Notes

  1. Daesh (ISIS/ISIL/IS/IS/EI), Al-Qaïda, Taliban – sont des organisations terroristes interdites en Russie

 

Jupiter en Russie ou les âmes mortes… Par Guillaume Berlat

4.juin.2018 // Les Crises

Jupiter en Russie ou les âmes mortes… Par Guillaume Berlat

Source : Proche & Moyen-Orient, Guillaume Berlat, 28-05-2018

« La diplomatie ignore la sentimentalité » nous rappelle fort justement Stefan Zweig dès 1938. Or, les diplomates d’expérience le savent bien, une diplomatie réaliste tient compte de l’idéal chez les autres sans se laisser égarer par le sien, quand elle en a un.

Il ne suffit pas de rendre visite au président de la Fédération de Russie fraîchement réélu, Vladimir Poutine, les 24 et 25 mai 2018 (en marge du Forum de Saint-Pétersbourg) pour que tout aille pour le mieux dans la relation bilatérale franco-russe passablement chahutée au cours des dernières années, des derniers mois (Crimée, Ukraine, Syrie, sanctions, expulsions de diplomates…).

Le pouvoir de séduction de Jupiter, si grand soit-il, atteint rapidement ses limites surtout au pays des tsars. « C’est toujours une force de disposer d’une grande confiance en sa propre capacité, jusqu’au moment où elle ne suffit plus. L’audace est un atout précieux mais elle ne doit jamais se départir de la lucidité »1.

Et cela vaut particulièrement pour la relation franco-russe. Nous en avons une petite idée depuis les récits du marquis de Custine au milieu du XIXe siècle2 jusqu’à l’analyse plus récente de l’un de nos anciens ambassadeurs à Moscou, Jean de Gliniasty3.

Avant de tirer quelques conclusions sur le déplacement en Russie d’Emmanuel Macron après qu’il ait reçu en son Palais le 23 mai 2018, le président rwandais, Paul Kagame et les géants du numérique (« Tech for Good » en bon français), il importe de replacer cette visite dans son contexte mondial et au regard de ce qu’est la diplomatie russe.

Nous pourrons ensuite examiner ce qu’étaient les promesses médiatiques préalables de cette épopée lyrique avant d’en apprécier tous les résultats concrets à la lumière de ce que l’on veut bien nous dire et ne pas nous dire.

LE MONDE CHANGE, LA DIPLOMATIE RUSSE RESTE

Face à un monde passablement secoué depuis le début du XXIe siècle, la diplomatie possède un avantage incomparable et incontestable par rapport à celles des principaux pays occidentaux, sa stabilité et sa solidité.

Un monde en perpétuel changement

Hasard ou coïncidence, le président de la République, Emmanuel Macron est reçu le 24 mai 2018 par son homologue russe, fraîchement réélu, Vladimir Poutine quelques jours après que ce dernier se soit entretenu, successivement, avec Bachar Al-Assad et Angela Merkel à Sotchi !4 Ce déplacement programmé de longue date, intervient en plein milieu d’une crise entre Washington et ses alliés européens portant sur l’avenir de l’accord 5+1 conclu le 14 juillet 2015 à Vienne (Cf. le discours musclé de Mike Pompeo le 21 mai 2018 devant la Heritage Foundation). Elle met à mal la solidarité transatlantique et la cohésion européenne.

D’autres signaux forts sont inquiétants5 : bruits de bottes dans la région (échanges musclés entre Iran et Israël) et menaces de sanctions commerciales brandies contre les entreprises européennes tentées de commercer avec Téhéran auxquelles Bruxelles entend répliquer par un dispositif mis en place en son temps pour contourner l’embargo américain contre Cuba. Le transfert de l’ambassade des États-Unis de Tel Aviv à Jérusalem a ravivé les haines recuites entre Israéliens et Palestiniens (Cf. le bilan humain des tensions).

L’on doit à une discrète médiation de l’Égypte une baisse rapide de la tension à Gaza. D’autres signaux faibles sont plus réconfortants tels les espoirs d’une réconciliation entre les deux Corées6 et d’un sommet productif entre Donald Trump et Kim Jong-un à la mi-juin 2018 à Singapour si rien ne vient mettre un grain de sable dans une mécanique parfaitement huilée par le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo7 qui a fait, à plusieurs reprises, le voyage au pays de Satan et de « l’axe du mal »8. Ce qui est désormais le cas depuis l’annonce du 24 mai 2018 faite par Donald Trump. Le ton baisse dans les discussions commerciales entre Pékin et Washington9.

En Syrie, le régime de Bachar Al-Assad – dont le brillant Laurent Gaffius annonçait doctement la chute sous trois mois à la fin du mois d’août 2012 – regagne le terrain perdu au fil des mois grâce à l’aide déterminante de l’Iran et surtout de la Russie devenue désormais incontournable sur le dossier syrien. Désormais, ce n’est plus l’Occident qui dicte son agenda à la planète » comme le relève justement François Hollande qui n’est pourtant pas une lumière sur le plan diplomatique10.

Humiliée après l’effondrement de l’URSS et l’avènement d’un monde unipolaire, la Russie joue désormais sa participation avec brio et cela qu’on le veuille ou non. La grammaire des relations internationales change de manière drastique ! On ne peut raisonnablement faire comme si de rien n’était à Paris.

Une diplomatie russe solide

Rappelons, s’il en était encore besoin, que la diplomatie russe possède de sérieux atouts que n’ont pas les démocraties occidentales soumises au dégagisme des opinions publiques :

longévité de ses dirigeants (Vladimir Poutine et Sergueï Lavrov qui ont déjà vu défiler quatre président de la République, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron sans parler de la valse des ministres des Affaires étrangères), stratégie de long terme pérenne non contingente du buzz des médias (en Syrie, la stratégie russe n’a pas changé), hauteur et distance par rapport aux évènements (pas de réactions instantanées et pavloviennes), succès militaires et diplomatiques engrangés en Syrie (le gouvernement est en train de reprendre le contrôle de l’intégralité du territoire), respect du droit international si l’on prend comme point de référence les États-Unis (intervention en Syrie sur la base d’une demande des autorités) …11

Tout ceci pour dire qu’il faut compter avec la Russie si l’on veut contribuer au règlement des grandes crises qui secouent le monde, en premier lieu celle qui pèse sur la Syrie depuis sept ans déjà et sur laquelle la France a fait un tout faux remarquable grâce aux deux crânes d’œuf que sont Alain Juppé et Laurent Fabius12. Comme du reste sur l’approche des « révolutions arabes »13. Le déplacement d’Emmanuel Macron en Russie met en lumière tous les errements répétés de la diplomatie française au Proche et au Moyen-Orient au cours de la dernière décennie.

Cette visite intervient au moment où le prix du baril retrouve des sommets, 80 dollars et vient donner une bouffée d’oxygène à la Russie14. Au passage, on notera que Vladimir Poutine joue à la perfection de la désunion européenne en recevant/confessant les uns après les autres les chefs d’Etat et de gouvernement, Angela Merkel puis Emmanuel Macron dont les intérêts en Russie ne sont pas nécessairement convergents, pas plus qu’avec les États-Unis dans le domaine commercial15.

Le fameux diviser pour mieux régner. Or, les 27/28 n’ont toujours pas tranché la question stratégique de savoir si l’Union européenne et la Russie doivent poursuivre une guerre froide larvée ou construire un nouveau partenariat stratégique sur la sécurité et la stabilité du continent ?16

Or, de la réponse à cette question existentielle dépend en partie l’avenir du continent européen au moment où les États-Unis mettent à mal le système multilatéral mis en place après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Force est de constater que la réponse n’est pas du tout la même en fonction des capitales européennes17. Le nuancier est aussi impressionnant qu’impressionniste.

Quelles sont les principales conclusions que nous pouvons tirer de cette virée russe au pays du tsar Poutine ?

LA DIPLOMATIE DU ET PAR LE VIDE

Dans ce genre de déplacements diplomatiques à haute valeur symbolique, il importe toujours de faire la part entre ce que l’on annonce avant et ce qui se produit concrètement pendant. Il peut parfois exister un fossé assez large entre espoirs et réalisations.

Une visite bien préparée sur le plan médiatique

À quelques jours de l’échéance fatidique, et comme ils ont coutume de le faire avant un important évènement diplomatique (les fameux « pré-papiers »), les « spin doctors » du château procèdent à leur tir de barrage médiatique pour nous mettre en haleine. La méthode est toujours la même. Oyez, oyez, bonnes gens, il va se passer des choses importantes lors de cette rencontre internationale18. La visite est plus commentée avant qu’après. Et, surtout, Jupiter est attendu, entendu et va amener son interlocuteur a quia sur tous les sujets importants. C’est la même chanson que l’on nous avait fredonné avant la visite d‘Emmanuel Macron à Washington sur la question de la mise en œuvre de l’accord sur le nucléaire iranien du 14 juillet 2015. On ne connaît que trop bien la suite. Donc, prudence et pas d’emballement. L’on ne connaît que trop les limites de la diplomatie tactile pratiquée avec talent par notre plus jeune président de la cinquième République.

Les milieux bien informés – c’est comme cela qu’on les désigne dans les médias – nous indiquent que le président de la République Emmanuel Macron sera reçu jeudi soir à Saint-Pétersbourg, à l’invitation du maître du Kremlin. Depuis leurs rencontres – à Versailles le 29 mai 2017, puis à Hambourg en marge du G20 en juillet 2017 –, le paysage géopolitique a bien changé, nous précise-t-on à nous les béotiens et les ignares. L’Elysée précise que « le dialogue a été maintenu » avec Moscou malgré l’affaire Skripal (manifestement remis de ses ennuis biologiques), du nom de l’ex-espion russe empoisonné à Salisbury, et bien que les cartes aient changé de mains en Syrie avec la reconquête du terrain par le régime de Bachar Al-Assad.

Les deux dirigeants participeront le lendemain au forum économique de Saint-Pétersbourg, auquel Emmanuel Macron est l’invité d’honneur avec le Premier ministre japonais Shinzo Abe. Un an après leur première rencontre, au château de Versailles, MM. Macron et Poutine « prendront le temps d’échanger en profondeur en tête-à-tête » avec la volonté de « dégager des points communs face aux crises internationales », en particulier sur le conflit syrien ou le dossier du nucléaire iranien après la décision du président américain Donald Trump de sortir de l’accord de 2015, selon les communicants de l’Elysée. Quel charabia incompréhensible qui veut vraisemblablement signifier que nous sommes d’accord sur presque rien ? Mais, l’on nous rassure aussitôt. Malgré les nombreux sujets de divergence entre Paris et Moscou de ces derniers mois, « le dialogue entre eux a été maintenu et les échanges téléphoniques ont été nombreux », précise la présidence de la République. « Dès la rencontre de Versailles, nous avons pris le pari d’un dialogue constructif mais franc. Quand il y a des désaccords, on le dit, mais cela n’empêche pas de travailler ensemble ». Depuis l’annonce de M. Trump, MM. Poutine et Macron ont exprimé leur volonté de maintenir l’accord sur le nucléaire iranien, le premier réclamant son « application stricte » tandis que le second prône des discussions sur un nouvel « accord élargi » prenant en compte le contrôle de l’activité nucléaire après 2025, le programme balistique de l’Iran ainsi que la situation en Syrie et au Yémen.

Au cours de sa première visite en Russie, M. Macron, accompagné de son épouse Brigitte (cela change tout !), veut aussi « relancer la relation bilatérale dans tous les secteurs possibles : économique, universitaire, culturel, sportif… ». Des rencontres avec des entrepreneurs ou des membres de la société civile sont prévues, tandis que la visite se terminera par un hommage au théâtre Mariinsky à Marius Petipa, un chorégraphe français qui vécut l’essentiel de sa vie en Russie, pour le bicentenaire de sa naissance en 1818 à Marseille (sud-est de la France). Toute la panoplie classique de la diplomatie est de sortie, de la politique à l’économie en passant par la culture !

Voici pour la contextualisation médiatique de la visite. Qu’en est-il en réalité de la substance même de cette importante échéance diplomatique bilatérale ?

Une visite aux résultats diplomatiques contrastés

Quel est le grand dessein dont serait porteur Emmanuel Macron en effectuant son premier déplacement en Russie ? On pourrait parler de « salade russe »19. Si séduisant et convaincant soit-il, Emmanuel Macron arrive à Russie lesté de quelques sérieux handicaps : une ligne floue sur la nature de la relation bilatérale (veut-il lancer une alliance de revers comme le général de Gaulle ou rester un caniche servile à la botte de l’Oncle Sam ?), un préjugé défavorable (ses saillies sur Russia Today et celles, inacceptables sur le plan diplomatique de François Delattre, son ambassadeur auprès de l’ONU sans parler des faux-pas de son ministre des Affaires étranges, Jean-Yves Le Drian, un gaffeur de bon aloi), un alignement ostensible sur les positions américaines en particulier sur le dossier syrien (Cf. le bombardement « symbolique » de sites chimiques, participation aux activités du « Small Group »)… Toutes choses qui ne sont pas de nature à créer la confiance requise pour bâtir un authentique partenariat stratégique – allant au-delà des mots creux (« Dialogue de Trianon » entre les sociétés civiles) – qui puisse permettre à la France de rejouer une partition autonome dans le concert des nations.

Sur le plan géopolitique, question fondamentale, dans l’inventaire à la Prévert (tout pays visité par Jupiter est prioritaire) qui nous est servi, quelles sont les véritables priorités de la diplomatie française ? Question subsidiaire, quelle est la place exacte qu’occupe notre relation avec la Russie dans ces priorités ? Il ne suffit pas de dire que le chef de l’État s’entretient régulièrement au téléphone avec Vladimir Poutine pour considérer que tout va très bien madame la marquise. La confiance se construit sur le temps long, avec des gestes concrets, dans la plus grande discrétion20. Il ne suffit pas de dire que l’on va travailler sur les « points de convergence » pour faire avancer les dossiers. Tout cela est du langage médiatique et non du langage diplomatique. Quelles assurances sommes-nous disposés à donner à Moscou que l’OTAN ne s’élargira pas à son « étranger proche » pour contribuer à rétablir la confiance perdue ?

Que signifie parler au nom de l’Union européenne au moment où les 27/28 sont disposer à transiger avec Washington sur les sanctions à l’encontre de l’Iran21 et où l’Italie semble prendre ses distances avec les règles européennes ?22 Sommes-nous disposés à proposer aux Russes de redéfinir en commun l’architecture européenne de sécurité du XXIe siècle, l’actuelle (traités FCE, Ciel ouvert, mesures de confiance) ayant été imaginée durant la guerre froide ? Le projet russe avait dédaigneusement été rejeté par un tiers mondiste/un tiers mondain, Bernard Kouchner. Que nous dit Jupiter à son arrivée à Saint-Pétersbourg ? La France et la Russie doivent travailler ensemble à la mise en place d’« initiatives communes » sur les sujets internationaux, que ce soit sur l’Ukraine, la Syrie ou concernant la question iranienne, nous dit-on. Sur quelles bases ?

Sur le plan bilatéral, « les relations économiques se développent, je crois que c’est une bonne chose, nous allons avoir beaucoup de contrats importants et de nature très diverse – une cinquantaine – et le dialogue des sociétés civiles que nous avions décidé ensemble il y a un an a pris forme », déclare Emmanuel Macron à la presse au début de l’entretien. Il est, pour le moins curieux, qu’Emmanuel Macron pousse les entreprises françaises à investir massivement en Russie alors que ce pays est sous sanctions économiques de l’Union européenne (en relation avec la question de la Crimée) et que nous avons annulé la livraison de porte-hélicoptères Mistral (revendus à l’Égypte) qui étaient, du reste, payés. Tout ceci manque de cohérence et ressemble à une diplomatie économique de l’improvisation. Cela ressemble à s’y méprendre à de la diplomatie de l’en même temps chère à Jupiter23.

Sur le plan des droits humains, comment Emmanuel Macron entend-il plaider le cas de tous les prisonniers politiques bien connus dont l’attention de Moscou a été attirée par le parlement européen et par les médias ?24 Nous nous trouvons au cœur de la fameuse « diplomatie des valeurs » que la France met souvent en balance de sa « diplomatie économique ». Dans quel sens la balance va-t-elle trancher cette fois-ci ? Côté cœur ou côté raison ? Nous pourrons nous en faire une idée un peu plus précise en prenant connaissance des contrats effectivement conclus par les entreprises françaises à l’issue de cette visite. On comprend mieux que Jupiter soit resté assez discret sur le sujet en dépit des nombreux cas qui lui avaient été soumis. Courage fuyons ! Saint-Pétersbourg vaut bien une messe au nom de la Realpolitik.

Sur le plan de la liberté des médias, Jupiter est-il prêt à lever l’interdiction faite à Russia Today d’être accrédité pour suivre les conférences de presse de l’Élysée sous prétexte qu’il serait un vecteur de diffusion de « fake news » ?25

Sur le plan sportif, nous ne savons toujours pas si la France a tranché en faveur d’un boycott diplomatique de la Coupe du monde de football lancée le 14 juin 2018 en Russie26. Tel ne serait pas le cas. À confirmer… Jupiter aurait promis de faire le déplacement.

En termes concrets, le résultat diplomatique est maigre quoi qu’écrivent sur le sujet la réunion de trois brillantes plumes du quotidien Le Monde qui gobent toutes les fadaises que les communicants de Jupiter leur servent27. On nous apprend que cette visite a permis de « renouer le dialogue » (c’est donc qu’il n’existait pas auparavant alors que ceci constitue l’essence même de la diplomatie), d’avoir un échange « direct et franc » (litote diplomatique pour dire que le champ des convergences est réduit), « d’avancer ensemble malgré les incompréhensions » (elles devaient être nombreuses), de « continuer à bâtir une confiance commune… pour préparer l’avenir » (ce qui s’appelle la méthode du bon docteur Coué), de regretter l’annulation du sommet Trump/Kim (c’est le moins que l’on pouvait faire), de poursuivre les efforts de l’application de l’accord de Minsk sur l’Ukraine (c’est ce que l’on appelle enfoncer des portes ouvertes), d’envisager sous conditions l’élargissement à la dimension balistique et à l’activité diplomatique de Téhéran dans le région du cadre de l’accord de Vienne du 14 juillet 2015 (dans quelles conditions ?, d’écarter l’idée d’un boycott de la coupe du monde de football (geste utile)… Heureusement, quelques contrats ont été signés, démontrant ainsi le piège que constituent la pratique abusive des sanctions et la diplomatie économique chère à Laurent Fabius.

Attendons désormais de mesurer in concreto et in situ les authentiques avancées diplomatiques que ce déplacement de Jupiter aura permises sur le temps long de la diplomatie. Et cela tant dans la relation bilatérale abîmée depuis le quinquennat de François Hollande et de son brillantissime ambassadeur à Moscou (un copain de la promotion Voltaire, un kouchnérien bon teint ne parlant pas un traître mot de russe, qualifié de lâche et d’incompétent par un de nos compatriotes, mais qui a tout de même était récompensé par une dignité d’ambassadeur de France et un poste d’ambassadeur à Pékin, rassurez-vous, il ne parle pas un mot de mandarin28) que dans la solution des grandes crises qui secouent aujourd’hui le monde !

« Les hommes politiques, à la différence des diplomates, n’ont pas le temps d’apprendre les leçons de l’histoire » (Harold Nicolson, 1954). Et c’est bien là que le bât blesse surtout pour le chef de l’État dont l’expérience diplomatique est brève sur le temps long de l’Histoire et dont les résultats peinent à se concrétiser sur la scène internationale en dépit d’un activisme et d’un volontarisme méritant louange29. À ce jour, force est de constater, objectivement, que les résultats sont décevants tant aux États-Unis qu’en Russie. Emmanuel Macron parviendra-t-il à jeter, avec Vladimir Poutine, les bases d’un multilatéralisme renouvelé après la défection américaine et, ainsi, prendre toute sa place dans le nouveau concert des nations ?30 Ou bien, en restera-t-il à quelques échanges d’aimabilités diplomatiques sans lendemain ? Il est vrai que sa position est peu confortable en arrivant en Russie31. Quid de la prise de distance effective indispensable avec les positions délirantes de son ami Donald Trump sur l’Iran ?32 Quid d’une réorientation totale de notre diplomatie stupide en Syrie depuis le début des « révolutions arabes » ? Quid de notre volonté de faire jouer à l’Union européenne toute sa partition sur la scène internationale ? Que voulons-nous faire de l’OTAN après tous les camouflets américains ? Toutes ces questions restent sans réponse parce qu’elles n’ont vraisemblablement pas été posées lors des entretiens entre les deux présidents.

Ce sont elles qui conditionnent l’avenir de la relation franco-russe, de la construction européenne, du multilatéralisme en ce début de XXIe siècle. Face à la réalité, il importe « que l’on cesse les promesses mensongères » !33 Ainsi peut-on, temporairement du moins, conclure la visite de Jupiter chez le tsar Vladimir Poutine.

Guillaume Berlat
28 mai 2018

1 François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018, p. 16
2 Marquis de Custine, Lettres de Russie. La Russie en 1839, Folio classique, 1975.
3 Jean de Gliniasty, La diplomatie au péril des « valeurs », L’inventaire, collection Valise diplomatique, 2017.
4 Isabelle Mandraud, Lestée par la diplomatie de Trump, Merkel renoue le dialogue avec Poutine, Le Monde, 20-21-22 mai 2018, p. 6.
5 Pierre Servent, Cinquante nuances de guerre, Robert Laffont, 2018.
6 Sébastien Falletti, Kim et Moon visent une paix sans armes nucléaires, Le Figaro, 28-29 avril 2018, pp. 2-3.
7 Gilles Paris, Trump n’exclut pas un report du sommet avec Kim, Le Monde, 24 mai 2018, p. 4.
8 Valérie Samson, Pyongyang menace d’annuler le sommet avec Trump, Le Figaro, 16 mai 2018, p. 7.
9 Pierre-Yves Dugua, Pékin promet d’importer plus des États-Unis, Le Figaro économie, 21 mai 2018, p. 19.
10 François Hollande, précité, p. 384.
11 Guillaume Berlat, L’incontournable Vladimir Poutine sur la scène internationale, www.prochetmoyen-orient.ch , 5 juin 2017.
12 Guillaume Berlat, Syrie : l’insoupçonnable légèreté des certitudes…, www.prochetmoyen-orient.ch , 20 mars 2017.
13 Guillaume Berlat, Cinq ans de « printemps arabes » ou la fin d’une chimère !, www.prochetmoyen-orient.ch , 1er février 2016.
14 Armelle Bohineust, Le pétrole cher fait son retour, porté par la crise iranienne, Le Figaro économie, 16 mai 2018, p. 20.
15 Pierre-Yves Dugua, L’Allemagne redoute des sanctions américaines sur l’acier européen, Le Figaro économie, 28-29 avril 2018, p. 20.
16 Nicolas Baverez, Europe et Russie : l’heure des choix, www.lefigaro.fr , 22 mai 2018.
17 Jean-Jacques Mével, Iran : l’Europe tente de rester unie face à Donald Trump, Le Figaro, 17 mai 2018, pp. 1-2-3.
18 Virginie Malingre/Marc Semo, Macron en Russie pour poursuivre un dialogue difficile avec Poutine, Le Monde, 25 mai 2018, p. 4.
19 Erik Emptaz, Salade russe…, Le Canard enchaîné, 23 mai 2018, p. 1.
20 Isabelle Facon, Le président français cherche l’apaisement avec la Russie, Le Monde, 24 mai 2018, p. 21.
21 Cécile Ducourtieux, L’Europe prête à transiger avec Washington, Le Monde, Économie & Entreprise, 23 mai 2018, p. 4.
22 Gilles Ivaldi, L’Italie de Di Maio et Salvini ne préfigure pas l’Europe de demain, Le Monde, 23 mai 2018, p. 20.
23 Ellen Salvi, Emmanuel Macron teste son « en même temps » en Russie, www.mediapart.fr , 24 mai 2018.
24 Isabelle Mandraud, Macron en Russie : les défenseurs des droits humains tentent de se faire entendre, Le Monde, 25 mai 2018, p 5.
25 Mariana Grépinet, Russia Today. « Télé-Poutine sous haute surveillance », Paris Match, 23-30 mai 2018, p. 56.
26 Éric Hacquemand, Coupe du monde. Macron passe en bleu, Paris Match, 23-30 mai 2018, p. 48.
27 Virginie Malingre/Isabelle Mandraud/Marc Semo, Macron affiche son entente avec Poutine, Le Monde, 26 mai 2018, p. 4.
28 Benoît Vitkine, Yoann Barbereau, le fugitif d’Irkoutz, Le Monde, 26 mai 2018, pp. 14-15.
29 Arthur Berdah/Marcelo Wesfreid, Macron en quête de résultats à l’étranger, Le Figaro, 28-29 avril 2018, p. 6.
30 Sylvie Kauffmann, Ballet russe pour Macron, Le Monde, 24 mai 2018, p. 23.
31 Tatiana Kastouéva-Jean, Macron dans une position peu confortable face à Moscou, Le Monde, 24 mai 2018, p. 21.
32 Mathieu Magnaudeix, Robert Malley : « Les États-Unis se sont mis hors jeu », www.mediapart.fr , 19 mai 2018.
33 Hubert Védrine, Comptes à rebours, Fayard, 2018, p. 314.

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Source : Proche & Moyen-Orient, Guillaume Berlat, 28-05-2018

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Syrieleaks : Suites, propagande et dividendes… Par Richard Labévière

L’envers des cartes

Beyrouth, 26 février 2017.

A la demande de plusieurs lecteurs et auditeurs, nous revenons sur notre « information exclusive » de la semaine dernière (19 février 2018), publiée par prochetmoyen-orient.ch (numéro 166) : « Syrieleaks : un câble diplomatique britannique dévoile la stratégie occidentale ».

C’est le légendaire Pierre Lazareff qui disait que « pour un journaliste, sortir une exclusivité est toujours une épreuve, sinon une douleur ». Et le patron de France-Soir ne connaissait pas encore les réseaux numériques (abusivement nommés « réseaux sociaux »), les Fake News et les futures lois sur les Fake News

Il y a d’abord ceux qui vous somment d’exhiber le document sur le champ. Il y a aussi ceux qui vous disent que « les médias sérieux n’en parlent pas ». Il y a encore ceux qui vous demandent très tranquillement de dévoiler vos sources. Enfin, d’autres s’étonnent de « votre discrétion sur la toile », ne comprenant pas qu’on puisse vivre sans relater immédiatement faits, gestes, émotions sur les réseaux numériques !

Les mêmes ne peuvent imaginer qu’on ne dispose d’aucun compte face ou tweet ou autre, ni qu’on ait passé l’âge de se précipiter sur les plateaux des télévisions de l’immédiateté et de l’émotion en continu, aux côtés d’experts auto-proclamés de telle ou telle spécialité… En réalité, que s’est-il réellement passé ?

EPISTEMOLOGIE D’UN SCOOP

Daté du 12 janvier 2018, le télégramme diplomatique britannique (TD) – signé par Benjamin Norman (qui suit les dossiers du Proche-Orient à l’ambassade de Grande Bretagne à Washington) – a beaucoup circulé dans les coulisses de la Wehrkunde, la dernière Conférence sur la sécurité de Munich (du 16 au 18 février derniers). Pourquoi ? Parce que ce document – assez exceptionnel – révèle le contenu d’une réunion (du « Petit Groupe sur la Syrie », réunissant des diplomates de hauts rangs des Etats-Unis, de Grande Bretagne, de France, d’Arabie saoudite et de Jordanie), qui aurait dû rester strictement confidentiel.

Pourquoi ? Parce qu’elle révèle, par le menu, la « stratégie occidentale » concernant la guerre en Syrie : nourrir et multiplier les hostilités par tous les moyens pour empêcher une Pax Russiana ; poursuivre une intense campagne de communication sur les bombardements russes et syriens qui tuent des civils ; cadrer le représentant spécial des Nations unies pour la Syrie – Staffan de Mistura – par une feuille de route contraignante ; saboter la conférence de paix de Sotchi pour revenir à Genève dans un format tripartite : opposition syrienne, gouvernement syrien et Forces démocratiques syriennes (FDS – principalement constituées de supplétifs kurdes aux ordres du Pentagone).

En filigrane, le TD britannique décrivait les deux objectifs politiques principaux visés : saboter la conférence de Sotchi et préparer la même campagne de propagande massive qui accompagna la libération d’Alep en décembre 2016, destinée à ponctuer la reconquête, certes dévastatrice, par l’armée gouvernementale syrienne de la Ghouta orientale (banlieue de Damas) aux mains de différents groupes terroristes. A la lecture du document, on comprend que cette stratégie occidentale opte pour « une guerre sans fin » en Syrie, tout en dénonçant auprès de l’opinion publique internationale une nouvelle « catastrophe humanitaire ». En conclusion, le TD se félicite du leadership américain, exercé pour la mise en œuvre effective et la médiatisation – la plus large possible – de cette stratégie.

Voulant d’abord protéger sa source, prochetmoyen-orient.ch a choisi de ne pas publier la totalité du TD pour transmettre son fac-similé à ses amis de la rédaction de L’Humanité-Dimanche, afin d’en publier des extraits le jeudi 22 février. Toujours dans les coulisses de la réunion de Munich, un autre fac-similé a été transmis à plusieurs journalistes arabes. C’est ainsi que le quotidien Al-Akhbar de Beyrouth, en a fait sa une du même jeudi de février, reproduisant de larges extraits du document dans un dossier spécial de plusieurs pages. A l’exception de la presse française, ces deux titres ont été largement repris par des médias du monde entier…

Précision d’importance : toujours à Munich, le document en question avait fait l’objet d’une scrupuleuse authentification par deux experts de services européens de renseignement, ainsi que par le chef des forces de sécurité de l’un des pays arabes participant à la réunion bavaroise ! Voilà pour les mal-pensants, les imprécateurs des Fake News, des complots globaux, conspirations et nouvelles cuisines.

L’OPTION D’UNE GUERRE SANS FIN

Plus sérieusement, ce TD était parfaitement annonciateur de ce qui s’est passé par la suite et de ce qui se déroule encore actuellement sur le plan opérationnel en Syrie : ajouter de nouvelles guerres à la guerre en cours. Depuis plusieurs années, prochetmoyen-orient.ch qualifie le conflit syrien de « guerre civilo-globale », en précisant qu’il fait interagir quatre principales dynamiques : 1) Etats-Unis contre Russie ; 2) Arabie saoudite contre Iran ; 3) Turquie contre Kurdes ; 4) enfin, jihadistes globaux (Al-Qaïda) contre jihadistes locaux (Dae’ch, notamment).

Sur le plan opérationnel, les révélations du TD de Benjamin Norman se sont avérées parfaitement pertinentes. En annonçant la formation d’un corps de supplétifs de 30 000 combattants (quelques jours avant le sommet de Sotchi), le Pentagone appuyait délibérément sur le bouton rouge d’une nouvelle intervention militaire turque. Non seulement Washington donnait implicitement son feu vert à Ankara, mais en prime, les stratèges américains créaient une indémêlable zizanie entre factions kurdes pour consolider leurs alliés des FDS, dont ils entendent imposer la présence à Genève…

Autrement préoccupante, est la cinquième et nouvelle dimension de cette « guerre civilo-globale », à savoir l’extension et l’officialisation d’une ingérence israélienne massive. A Munich toujours, Benjamin Nétanyahou a brandi, à la tribune officielle de la conférence, un morceau de tôle en affirmant qu’il s’agissait du débris d’un drone iranien abattu dans l’espace aérien israélien. Ce numéro lui a permis de menacer l’Iran, martelant encore et encore que ses « forces du mal » cherchaient à s’installer durablement aux frontières de l’Etat hébreu et que cette éventualité justifiait désormais des actions militaires « préventives ».

Cela dit, Tel-Aviv était surtout furieux d’avoir eu l’un de ses avions de chasse abattu en Syrie par un missile de l’armée gouvernementale. Toujours est-il – cela fait longtemps et chaque jour que Dieu fait – que l’on voit chasseurs et bateaux de guerre israéliens violer « préventivement » les espaces aériens et maritimes libanais, sans que cette réalité n’émeuve beaucoup la « communauté internationale », à commencer par les Etats-Unis et leurs alliés européens… Sur cette menace récurrente, on ne saurait que conseiller la lecture ou la relecture du livre magistral du politologue franco-libanais Frédéric Domont et de son coauteur, Walid Charara : Le Hezbollah, un mouvement islamo-nationaliste.

En définitive, aux quatre dynamiques de la « guerre civilo-globale » de Syrie, s’en ajoute désormais une cinquième – celles des ingérences militaires israéliennes -, au moment même où Donald Trump annonce la mise en chantier de « Mini-Nucs », des armes nucléaires de théâtre ! Cette annonce est doublement préoccupante : parce qu’elle rompt avec la doctrine nucléaire classique de dissuasion qui repose sur l’existence d’« armes de non – emploi » ; dans un contexte qui voit le rapprochement, non seulement des Etats-Unis et d’Israël, mais aussi de l’Arabie saoudite, trois des acteurs de la « guerre civilo-globale » qui veulent en découdre avec Téhéran !

BOMBARDEMENTS, MENSONGES ET VIDEO

Pendant ce temps, en ville et dans nos étranges lucarnes, on assiste au même déferlement propagandiste qui a prévalu lors de la libération d’Alep durant le dernier semestre 2016. A ce sujet, le dernier livre de Maria Khodynskaya-Golenishcheva déconstruit très précisément les logiques de communication et de propagande mises alors en œuvre par les médias américains et occidentaux. Aujourd’hui, pour la Ghouta, la même machinerie est en action, à l’identique.

Par contre, pas un mot sur les dizaines d’obus de mortier (tirés par les terroristes de la Ghouta) qui s’abattent quotidiennement sur la place des Abbassides (nord-est de Damas), ni sur les quartiers chrétiens (comme par hasard) – Bab Touma et Bab Cherki – du centre-ville. Au moment où nous mettons sous presse, on dénombre plus d’une centaine de victimes et de nombreux blessés, mais ces morts-là n’intéressent pas la presse occidentale !

Personne ne peut nier la violence et l’horreur des opérations qui se déroulent actuellement dans la Ghouta orientale et d’autres banlieues de Damas où les groupes jihadistes utilisent les populations civiles comme boucliers humains sous les bombardements du régime. Le quotidien français Libération cite complaisamment un ancien ambassadeur de France à Damas – Michel Duclos – qui semble découvrir que « les Russes et le régime de Bachar al-Assad semblent déterminer à récupérer tout le territoire syrien, comme ils l’ont souvent répété ». Toute proportion gardée bien entendu, les Syriens qui vivent dans leur pays seraient ils légitimes s’ils condamnaient les autorités françaises cherchant à reprendre le contrôle de la ZAD de Notre Dame des Landes, ou à remettre les nationalistes corses au pas? La question que l’on doit toujours se poser dans les guerres civiles, les plus atroces des guerres : qui sont les vrais sauvages ? On ne saurait que conseiller la relecture de Montaigne à cet égard !

Durant la bataille d’Alep, la presse occidentale pleurait à chaudes larmes sur une « ville martyr » et « assiégée » alors que dans le même temps elle parlait de la « libération » de Mossoul… Quoi de plus logique de voir l’armée gouvernementale d’un Etat-nation chercher à reprendre le contrôle de la totalité de son territoire dans l’exhaustivité de ses frontières historiques ? Et, de grâce, qu’on ne vienne pas essayer de faire passer les terroristes de Jabhat al-Nosra, et d’autres groupes armés – soutenus par l’Occident, les pays du Golfe et Israël – pour des « combattants de la liberté » !

Maria Khodynskaya l’explique très précisément dans son livre déjà cité : depuis plusieurs années les diplomates russes demandent à leurs homologues américains et européens la liste des groupes « armés » dits « modérés, laïcs et démocratiques ». Sans surprise, cette liste n’a jamais pu être produite, alors qu’actuellement les forces spéciales américaines recyclent des terroristes de Dae’ch dans de nouvelles unités des… FDS et d’autres factions armées destinées à poursuivre la lutte contre « le régime de Bachar al-Assad ».

Aucune surprise ! Les services américains sont coutumiers du fait. Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, ils ont recyclé nombre d’anciens nervis de la Gestapo dans leurs unités spéciales, bras armés de la Guerre froide. Ils ont employé nombre de nazis au service des dictatures latino-américaines – dans la cadre du Plan Condor, au Chili, en Argentine, au Brésil ou à Panama -, et d’autres tueurs professionnels, les « Contras » pour anéantir la révolution sandiniste à partir de la fin des années 1970. On pourrait multiplier des exemples plus récents en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Ukraine…

Comment les Américains osent-ils, encore aujourd’hui, donner des leçons de « guerres propres », comme si une telle fantasmagorie pouvait exister… En attendant un rendez-vous à Sodeco, sur la Ligne verte du Beyrouth de la guerre civile (1975 – 1989), je scrute de belles maisons ottomanes dont murs, colonnes et voûtes sont encore perforées d’impacts de balles et de tirs de mortiers. Relisant Jules Roy – il faut relire Jules Roy sur l’Indochine, la guerre d’Algérie et d’autres malheurs du monde – je retrouve ce passage où l’écrivain évoque une conversation avec un avocat des Forces libanaises : « si je lui avouais qu’à l’époque nous ne nous posions même pas de questions, moi du moins, qui ne suis pourtant pas insensible. Aller jeter des bombes au phosphore et des bombes explosives sur des villes allemandes pour tout incendier et tout raser nous semblait dans le cadre de notre mission. Pas le choix : question de vie ou de mort, seul moyen de reculer l’heure où l’Allemagne emploierait les armes secrètes qu’elle n’était pas loin de mettre au point. Peut-être aurait-il été plus efficace d’anéantir les usines où l’on assemblait les ogives et les moteurs des fusées, mais quel plus sûr moyen d’écraser le moral de l’adversaire : bousiller civils, femmes et enfants ? Non, non, je n’ai jamais hésité. Sur mon carnet de vol, on ne trouve pas Dresde, mais Duisbourg, Hambourg, Stuttgart, Coblence, Cologne deux fois, sans compter les usines d’essence synthétique ou de roulements à billes de la Ruhr, le train-train habituel, le dieu Moloch qui dévore les équipages. Je réponds simplement que je n’avais pas beaucoup de scrupules en ce temps-là ».

Notre époque sans mémoire aurait-elle oublié les guerres que nos démocraties ont mené, comment elles les ont menées et avec quelles conséquences ? Depuis la fin de la Guerre froide, la nature de la guerre a foncièrement changé, surtout avec « la guerre contre le terrorisme », déclarée par Georges W. Bush dès le lendemain des attentats du 11 septembre 2001, une « guerre » qui n’a pas encore dit toutes ses ruses. Mais, après la disparition du bloc de l’Est, il fallait impérativement reconstruire un ennemi étatique d’envergure qui puisse garantir la reproduction du complexe militaro-industiel, en garantir les millions d’emplois et les juteux dividendes.

Dans cette perspective, une poignée de main effective entre Donald Trump et Vladimir Poutine eût été catastrophique, les bourses occidentales étant littéralement tétanisées par une telle perspective, d’où le feuilleton sans fin de l’ingérence russe dans les élections américaines et les systèmes médiatiques européens. Dès 2012, Alain Joxe nous expliquait que l’objectif des nouvelles guerres américaines – et par extension occidentales – ne visait plus la victoire sur le terrain, le contrôle du territoire et des populations, mais bien la production, l’exportation et la généralisation de nouvelles armes, de nouveaux logiciels de cyberguerres, faisant basculer les rapports de force jusqu’à leur numérisation totale.

La mondialisation contemporaine a instauré la « guerre de tous contre tous », et par tous les moyens possibles afin de produire de nouveaux outils d’accumulation du capital. Dans la droite ligne de cette logique mortifère s’est imposé le continuum nécessaire entre la guerre, la propagande et le profit. Le TD de Benjamin Norman nous annonce « une guerre sans fin » en Syrie et plus largement aux Proche et Moyen-Orient, illustrant à la perfection le constat édifiant de Cecil Rhodes : « l’argent, c’est le sang des autres… »

Bonne lecture et à la semaine prochaine.

Richard Labévière

P.J. Un article avec le télégramme en question…

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

8 réponses à Syrieleaks : Suites, propagande et dividendes… Par Richard Labévière

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