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STOP AUX DONS POUR NOTRE-DAME !

22 JUIN 2019PUBLIÉ PAR MARC LE STAHLER

STOP AUX DONS POUR NOTRE-DAME ! 
(L’Imprécateur)

9 % seulement des dons promis pour la réparation de Notre-Dame ont été versés. Ceux qui ont annulé ou reporté leur don ont eu raison : il ne faut plus rien verser tant que le gouvernement n’aura pas précisé clairement son projet.

Car il existe un projet, déjà vieux de quatre ans, dont le cœur est de faire de l’île de la Cité un gigantesque centre commercial et d’arrêter la fonction centre de culte catholique de Notre-Dame.
Castaner et les Frères Trois points l’ont dit : la cathédrale est un bâtiment historique de la République, pas un lieu de culte. Le culte islamique c’est contemporain, passe encore, mais le culte chrétien c’est ringard et facho, dehors !

L’architecte-urbaniste Dominique Perrault et Philippe Belaval, président du Centre des Monuments Nationaux, ont pensé au financement. Ils proposent pour l’île de la Cité (25 ha) de « créer environ 100.000 m² nouveaux – valeur foncière dépassant le milliard d’euros – sans transformation radicale« . Plus d’un milliard juste pour le foncier. Si l’on y ajoute les concessions, les locations de bâtiments et de surfaces à des sociétés financières, commerciales, touristiques, comme cela vient d’être fait pour un tiers de l’Hôtel Dieu, avec pour objectif de faire passer à la caisse une quinzaine de millions de touristes, combien de milliards de taxes et de recettes pour l’État et la Ville de Paris ?

Si NDDP n’est plus cathédrale, que l’État et Paris financent eux-mêmes !

Alors il faut être fermes avec le président et le maire. Leur faire comprendre que si Notre-Dame n’est pas remise en état à l’identique et ne reste pas le second lieu de culte au monde après Saint-Pierre de Rome, ils devront financer leur « supermarché » par les moyens financiers habituels, par emprunt auprès de leurs fournisseurs de capitaux préférés, Rothschild & Co, Morgan Bank et autres.

Les gros donateurs devraient être prudents, car il y a maintenant un doute sur les vrais motifs de leur générosité s’ils étaient au courant du projet commercial de Madame Hidalgo et du président Hollande, projet repris avec enthousiasme par le fils spirituel de Hollande, Emmanuel Macron.

Un premier rapport a été rendu en 2016 à François Hollande. Le document de 56 pages a été rédigé par l’architecte Dominique Perrault (le concepteur de la BNF à Paris) et le président du Centre des Monuments Nationaux, Philippe Bélaval.

Le tandem avait reçu en décembre 2015 une lettre de mission de François Hollande, « en accord avec Mme Anne Hidalgo« , demandant une vision de l’île de la Cité « à l’horizon des vingt-cinq prochaines années« . 

Ce rapport rappelle que « la dernière intervention d’ensemble des pouvoirs publics sur l’île est celle du baron Haussmann« . Le centre névralgique de la capitale se trouve face à une « opportunité unique » d’en faire « un ensemble architectural contemporain« .

Le Palais de Justice a déjà été déménagé dans un quartier bien tiers-mondisé, la porte de Clichy, où le soir on se croirait à Bamako, les prostituées en plus. La Préfecture de police est dans un bâtiment voisin. La Préfecture ressemble furieusement à une HLM et le Palais de Justice à une construction en Lego sur quatre étages végétalisés.
Il y a mieux à la Défense. Mais comme c’est « contemporain », c’est « beaucoup plus beau » pour le président.

Tout ce qui est « contemporain », acier et verre, est très cher

Ce qui est moins beau, c’est le coût pharaonique du nouveau Palais de Justice et son financement. Ils augurent mal de ce qui va se passer pour Notre-Dame et l’Ile de la Cité !
Rien que pour la conception, (architecte Renzo Piano), les études techniques et celles du financement : 725 millions d’euros !
Coût de la construction par Bouygues, 2,35 milliards (Le Figaro). L’État loue le bâtiment à Bouygues pour 50 millions par an, plus 35 millions pour l’entretien. Il a raison, parce que les bâtiments d’acier et de verre de Renzo Piano ne durent jamais longtemps sans beaucoup d’entretien, comme son Centre Tjibaou à Nouméa qui rouille debout.
Mais faut faire contemporain, Coco, « c’est beaucoup plus beau ».

Palais de Justice, quatre containers en Lego superposés, que c’est beau !

L’État a besoin des dons promis pour Notre-Dame

On comprend mieux, avec ces exemples, que l’État a furieusement besoin des dons promis pour Notre-Dame à laquelle il veut donner un style « contemporain » avec serre-toiture végétalisée et flèche en titane ou béton, si l’on en croit la rumeur actuelle, qui n’est pour le moment pas confirmée.

L’actuel marché aux fleurs et aux oiseaux, si typique du vieux Paris, va lui aussi être remplacé par une grande serre à étages, « une sorte de Crystal Palace« . Des grandes coupoles en verre vont couvrir les cours des ex-Palais de Justice et de la Préfecture, elles abriteront des logements et des commerces avec un objectif qui plait beaucoup au maire Anna-Maria Hidalgogo : réaliser un mixage de populations, bobos et migrants, par exemple.

Autre utilisation massive de verre et de métal prévue : tout le parvis sera recouvert d’une dalle en verre. Elle permettra aux promeneurs de voir le supermarché et les ruines archéologiques, les toilettes et les vestiaires du dessous. On ne peut imaginer le coût d’une dalle de verre de 100 m x 135 m capable de supporter environ 5 000 tonnes, si l’on tient compte des coefficients de sécurité nécessaires à la sécurité de 10 à 20 000 touristes en surface les jours d’affluence. Voire plus si l’on en croit l’architecte-paysager Perrault « En sous-sol, les millions de visiteurs qui patientent [[aujourd’hui]] sous la pluie ou la canicule disposeront de services indispensables, comme des toilettes ou une bagagerie. »

Et Notre-Dame ? Pas de réparation à l’identique prévue

Et Notre-Dame ? Philippe Bélaval, président du Centre des Monuments Nationaux a déjà étudié plusieurs projets, celui-ci a sa préférence :

Un jardin suspendu et une flèche en béton sans croix ni coq. Le contemporain ne supporte pas le catho et le franchouillard. Les machins bleutés entre les tours et aux extrémités des chapelles latérales sont évidemment en acier et verre pour caser entre autres quelques boutiques et donner l’indispensable touche « contemporain ».

« Il faut que tout soit terminé pour le J.O. de 2024 », a ordonné le président !
Alors que le projet initial était 25 ans à partir de 2015, soit 2040.
Comme on le voit, l’incendie de 2019 est arrivé au bon moment.

Mais… pas d’amalgame ! Selon Le Canard Enchainé, l’enquête de la Préfecture est arrivée à la conclusion que la cause de l’incendie démarrant par une explosion, se propageant en quelques minutes et ne détruisant finalement que la toiture et la flèche est dû, soit à un mégot jeté par un ouvrier par l’une des ouvertures d’aération de la toiture, soit à un court-circuit. Toutes les autres pistes ont été effacées d’un coup de plumeau élyséen. On s’en doutait depuis le début, Macron et Castaner l’avaient dit, ce n’est pas pour rien qu’ils ont des intelligences complexes !

L’Imprécateur
22 juin 2019

https://www.minurne.org/billets/20946

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Dr. Saoud et Mr. Djihad, La diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite – Pierre Conesa – Fiche de lecture

Dr. Saoud et Mr. Djihad, La diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite – Pierre Conesa – Fiche de lecture

Pierre Conesa est un ancien énarque agrégé d’histoire. La majorité de sa carrière se déroula au ministère de la Défense où il fut notamment directeur adjoint de la délégation des Affaires stratégiques. Il a ainsi toujours eu un intérêt propre et un contact direct avec le Moyen-Orient, le salafisme et le terrorisme. Essayiste, romancier et chroniqueur, il est l’auteur de nombreux ouvrages tels que La Fabrication de l’ennemi ou Comment tuer avec sa conscience pour soi, dans lequel il étudie comment certains acteurs et faiseurs d’opinions créent artificiellement un ennemi pour répondre à des nécessités étatiques. La présente fiche de lecture concerne son ouvrage Dr. Saoud et Mr. Djihad, une analyse sur la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite

Couverture du livre Dr.Saoud et Mr.Djihad avec une photo de son auteur, Pierre Conesa
“Y’a-t-il une corrélation entre la diplomatie religieuse saoudienne et la propagation du salafisme ? C’est ce que nous essaierons d’analyser ici”

Lorsque Pierre Conesa introduit son essai, il pose ce simple constat : « Les Saoudiens constituaient le contingent le plus nombreux de l’Armée rouge, Afghanistan, des terroristes du 11 Septembre, des prisonniers de Guantánamo et aujourd’hui des membres étrangers de l’Etat Islamique ». Par cet incipit très factuel, Pierre Conesa fait une connexion directe entre la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite et le salafisme djihadiste. Ainsi, il entreprend une analyse qui vient combler un manque et une lacune vis-à-vis des connaissances actuelles dont nous disposons en relations internationales. Hubert Védrine l’affirme lui-même : « à notre connaissance, il n’existe aucun livre en anglais ou en français sur ce sujet ».

Par cette connexion, l’auteur nous indique très clairement l’analyse qu’il tente de poursuivre. Grâce à des outils conceptuels de science politique et de relations internationales, toute l’analyse contenue dans cet essai tend à vouloir démontrer que le gouvernement « théocratico-tribal » de l’Arabie saoudite, avec sa diplomatie d’Etat et sa diplomatie religieuse, a pour vocation première de propager le wahhabisme (religion d’Etat de l’Arabie saoudite) mais aussi, malgré lui ou non, de propager le salafisme. La question qui est donc posée par Pierre Conesa est de savoir quels sont les liens qui existent, par la création d’une diplomatie religieuse particulière, entre le wahhabisme et le salafisme.

Thématiques abordées

Le postulat est que le prosélytisme dont fait usage immodérément l’Arabie saoudite est inscrit dans « l’ADN même de son régime ». L’auteur le prouve en revenant sur la création du royaume saoudien au XVIIIe siècle quand le chef tribal Ibn Saoud et le chef religieux Muhammad Ib Abd al-Wahhab s’allient à l’issue du pacte oral du Najd en 1744. Cette alliance se fonde sur un engagement : « les oulémas de la tribu d’Abd al-Wahhab, les Al-Shaikh, soutiennent le régime qui en échange s’engage à propager l’islam version wahhabite ». C’est donc au XVIIIe siècle que naît la diplomatie religieuse saoudienne. Comprendre le régime de Riyad c’est avant tout comprendre l’importance du pacte du Najd, qui reste d’une vivacité et d’une force incroyable encore au XXIe siècle puisqu’il est à la structuration même du pays et de son Etat.

Pierre Conesa, dans un long chapitre intitulé « l’industrie idéologique wahhabite » : soft power américain dans la structure, soviétique dans la méthode, vient préciser l’essence même de cette diplomatie religieuse qui n’est autre qu’un soft power idéologique et planétaire. Ce prosélytisme ancestral devient soft power dans les années 60 quand les Frères musulmans fuient l’Égypte nassériste et gagnent l’Arabie saoudite. C’est la naissance du panislamisme. Ce panislamisme est un soft power complet qui réunit tout à la fois des ONG, des fondations privées, des universités et des médias. C’est surtout la création de trois grandes entités toujours actives aujourd’hui. Tout d’abord, la Ligue Islamique Mondiale (1962) qui possède un statut d’observateur à l’ONU et qui affirme son but ainsi dans sa charte : « Nous, Etats membres, affirmons également notre conviction qu’il ne saurait y avoir de paix dans le monde sans l’application des principes de l’islam ». Cette Ligue est présente dans 120 pays et administre de nombreux lieux de cultes à travers le monde. Elle se substitue même à la diplomatie officielle là où Riyad n’a pas d’ambassade. Ensuite, l’Organisation de la Conférence Islamique (1969) qui est une organisation intergouvernementale voulue par Riyad et forte de 57 Etats-membres. Enfin, l’université islamique de Médine qui donne l’obligation à ses étudiants étrangers boursiers en science religieuse d’aller faire la da’awa (propager le message de l’Islam) dans leurs pays d’origine une fois leurs études terminées. C’est ainsi un soft power extrêmement bien construit qui s’étend depuis Riyad à travers le monde.

De cette diplomatie religieuse, Pierre Conesa affirme, ce qu’il reconnaît lui-même comme très critiquable, une similarité qui rend presque « impossible une distinction » entre le wahhabisme et le salafisme. Une ressemblance qui s’exprime à travers la détestation des chiites, l’anti-occidentalisme, l’exclusion sectaire des autres courants de l’islam qui s’accompagne de destructions de lieux de culte comme en atteste les destructions wahhabites autour de La Mecque, ou encore le contrôle social totalitaire qui est exercé et qui régit le moindre aspect de la vie quotidienne. Kalbany, un ancien imam de la Grande Mosquée de La Mecque, a même déclaré en 2005 dans le New York Times :« Daech a adopté l’idéologie salafiste. Daech a tiré son idéologie de nos livres, de nos principes… Nous suivons la même route mais dans une voie différente ». Pierre Conesa reconnaît cependant quelques distinctions entre le salafisme et le wahhabisme. Premièrement, la volonté d’une restauration du Califat est impossible pour les saoudiens car ils seraient alors de facto délégitimés dans leur position de « protecteurs des Lieux Saints ». Deuxièmement, l’importance qui est donnée par Riyad à l’identité nationale, au passeport. Enfin, troisièmement, le mode de vie très particulier, versé dans l’excès, l’alcool et la drogue, qu’adoptent les princes saoudiens et qui est très éloigné de la façon de vivre du prophète.

Une fois l’étude de l’essence du wahhabisme faite, l’auteur s’est attaché à en faire l’historique. Cette étude se découpe en trois grandes parties. Tout d’abord, il retrace la naissance et la construction du soft power saoudien à l’époque du panarabisme de Nasser jusqu’à la crise de 1979 avec l’invasion soviétique d’Afghanistan et la prise de la grande mosquée de La Mecque par des radicaux saoudiens. Ensuite, il étudie la mutation de la diplomatie religieuse en analysant l’action saoudienne à travers le globe. Il étudie ainsi les pays du premier cercle, à minorité musulmane, du Maghreb, d’ex-URSS, européens, nord-américains et australiens. Enfin, il dresse un panorama de l’Arabie saoudite des 20 dernières années dans lequel on aperçoit un Etat en proie à ses propres démons, ébranlé par une radicalisation religieuse qu’elle ne maîtrise plus et qui se développe à travers le Moyen-Orient, sapant ainsi le fondement même de son pouvoir : sa légitimité religieuse à diffuser l’islam.

Critique

Peu de choses sont à redire sur cet essai, certes dur et sévère, mais toujours argumenté et solide. Cependant, au vu de la thèse de l’auteur, on peut se poser plusieurs questions et essayer de poursuivre sa réflexion. Tout d’abord à propos du terrorisme mondial, il incrimine en grande partie le prosélytisme saoudien. Cependant, peut-on ne faire endosser cette responsabilité qu’à la mouvance wahhabite ? N’y-a-t’il pas au sein d’autres mouvements islamistes, comme les Frères musulmans, une responsabilité tout aussi grande ? En revanche, il ne faut point restreindre cette responsabilité qu’aux mouvements politico-religieux islamistes. Cette étude peut aussi être étendue à des Etats ou d’autres institutions religieuses qui, directement ou non, nourrissent les mouvements radicaux. En l’occurrence, ne peut-on pas penser à la Turquie ou encore au Qatar ? La diplomatie religieuse saoudienne n’est ainsi pas la seule. Bien que la plus prolifique, la plus financée et la plus solide idéologiquement, elle n’est que la figure de prou d’un mouvement plus global faisant participer de nombreux acteurs au Moyen-Orient.

Enfin, c’est surtout la question du futur de cette diplomatie religieuse qu’il faut soulever. Face à Daesh, la légitimité religieuse de l’Arabie saoudite a été très ébranlée. De plus, la guerre interminable au Yémenplonge cet Etat dans une fragilité nouvelle. Ainsi, ce soft power, construit sur plus de 40 ans de politique religieuse wahhabite, s’il s’affaiblit, va-t-il survivre au-delà de lui-même ou va t’on apercevoir poindre une force religieuse nouvelle, relevant le flambeau d’un islam différent, mais toujours sectaire et brutal, idéologique et propagandiste ? Enfin, quel impact, l’affaiblissement de cet islam wahhabite prosélyte produirait-il, d’abord, sur les pays du Maghreb et du Moyen-Orient, ensuite, sur le reste du monde ?

Pierre Conesa lève donc le rideau sur le monde mystérieux de la diplomatie religieuse saoudienne. Il nous en livre les dessous et les enjeux, et c’est avec un certain sentiment d’inquiétude que nous regardons l’Histoire jouer son théâtre sur la scène du monde moyen-oriental.

About Julien QUINET

Diplômé du master 2 Défense, sécurité et gestion de crise à l’IRIS, je m’intéresse particulièrement aux enjeux de défense et du renseignement, ainsi qu’au Moyen-Orient.

La question religieuse fait exploser la vie politique israélienne

La question religieuse fait exploser la vie politique israélienne

  

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La Knesset (Parlement israélien) a voté sa dissolution le 29 mai 2017, cinq semaines après sa désignation. De nouvelles élections parlementaires ont été convoquées pour le 17 septembre.

C’est la question religieuse qui a fait exploser la Knesset : Yisrael Beiteinu exigeait que les élèves des instituts de théologie soient soumis au régime général de la Loi. Les ultra-orthodoxes avaient refusé son projet de loi définissant les conditions d’une période transitoire pour assujettir les étudiants de la Torah au service militaire.

Compte-tenu de ce conflit, le Premier ministre par intérim, Benjamin Netanyahu, n’a pas été capable de constituer un nouveau gouvernement dans le temps imparti. Craignant que le président d’Israël ne confie cette mission à son compétiteur, Benny Gantz, —ce qui aurait peut-être marqué la fin de sa carrière politique— il a préféré dissoudre le Parlement.

On aurait tort de sous-estimer le mobile de cette crise. Depuis 2003, un groupuscule transversal, incluant aussi bien Benjamin Netanyahu (Likoud) qu’Uzi Landau (Yisrael Beiteinu), a tenté d’imposer une vision théologique de la politique. Sa doctrine se situe dans la ligne de Vladimir Jabotinsky, mais s’en distingue nettement.

L’actuel leader d’Yisrael Beiteinu, Avigdor Lieberman, qui présida le banquet du Congrès fondateur du mouvement, en 2003, s’est rebellé contre lui. Il s’oppose désormais à cette confusion des genres.

https://www.voltairenet.org/article206633.html

Bolsonaro, point d’orgue de la prise de pouvoir des églises pentecôtistes

Bolsonaro, point d’orgue de la prise de pouvoir des églises pentecôtistes

Lorsque le 13 mars 2013 le cardinal argentin Jorge Bergolio devint le premier Pape sud-américain, beaucoup d’observateurs y ont vu une conséquence logique du renversement de la ferveur catholique. Face à un occident sécularisé et aux pratiquants vieillissants, l’Amérique Latine, qui rassemble 40% des catholiques du monde, apparaît comme le nouvel épicentre de la foi catholique. Et si ce constat était trompeur ? Si la véritable vitalité religieuse résidait dans les églises pentecôtistes ?

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Le président Brésilien Jair Bolsonaro a intégré une Eglise pentecôtiste peu avant son élection.

La guerre spirituelle entre les Eglises

Héritage de la colonisation, 90% des habitants se déclaraient catholiques en 1960. Ils ne sont plus que 69% en 2014.  Le processus à l’œuvre n’est pas une sécularisation de la société sur le modèle occidental, mais une substitution d’allégeance religieuse à une autre. En effet, le taux d’athées reste faible, alors que les conversions de catholiques vers les Eglises pentecôtistes augmentent.

Prosélyte et utilisant des techniques marketing dignes de marques commerciales (publicité, émission TV), les Eglises pentecôtistes gagnent des fidèles, en quantité comme en qualité. En témoigne la foi militante de footballeurs stars comme Neymar, arborant fièrement un bandana « 100% Jésus » au moment de soulever le plus important trophée européen.

Rôles sociaux-économiques  tentaculaires

Véritable business, les Eglises pentecôtistes vendent une relation privilégiée avec Dieu, des guérisons miracles, mais pas seulement. Forte d’une implantation populaire et politique de plus en plus importante, leurs activités peuvent être surprenantes pour des serviteurs de Dieu. Ainsi, nombre de chefs de gangs et de cartel, en particulier en prison, sont pentecôtistes.

En plus de profiter de la promotion « musclée » des gangs, qui n’hésitent pas à chasser les autres religions des favelas, ces Eglises elles-mêmes ont des activités troubles. Demandant à leurs fidèles de reverser 10% de leurs revenus, elles brassent des millions, ce qui, bien sûr, leur permet de corrompre aisément les décideurs.

La prise de pouvoir politique

Face à la corruption et aux difficultés sociaux-économiques, la gauche, au pouvoir dans de nombreux pays latino-américains au début du siècle, recule. Les propositions politiques autoritaires se multiplient, et le conservatisme ainsi que la puissance financière des Eglises pentecôtistes s’y associent parfaitement.

Si de petits pays comme le Guatemala (qui compte 41% d’évangélistes dans sa population) avaient déjà connu l’élection d’un chef de l’Etat évangélique militant (Jimmy Morales), le coup de tonnerre pour l’opinion publique mondiale a été la dernière élection présidentielle brésilienne. Le Brésil est le pays abritant le plus de pentecôtistes au monde, et c’est tout naturellement que des politiques ostensiblement évangéliques ou pentecôtistes sont arrivés au pouvoir, comme à Rio de Janeiro. Lors de la campagne présidentielle, l’Eglise universelle du royaume de Dieu a apporté son soutien à Jair Bolsonaro, qui lui-même est passé du catholicisme à l’évangélisme en 2016. Le candidat d’extrême-droite fût élu triomphalement.

On constate donc que l’élection de Bolsonaro sur un programme réactionnaire est en partie le résultat d’une réorientation religieuse de l’Amérique Latine. Ainsi, si le Pape François apparaît comme un progressiste, l’Amérique Latine semble se tourner vers la réaction, parfaitement incarnée par le recul de la gauche sur tout le continent, le conservatisme des pentecôtistes n’y étant sans doute pas étranger.

Sources :

https://www.la-croix.com/Religion/Actualite/En-Amerique-latine-le-catholicisme-perd-du-terrain-face-aux-evangeliques-2014-11-14-1237102

https://www.lepoint.fr/monde/amerique-latine-trois-choses-a-savoir-sur-l-influence-des-evangeliques-dans-la-politique-06-10-2018-2260780_24.php

About Charles SIROUX

Diplômé d’un M2 en géopolitique et prospective à l’IRIS, ses thèmes de prédilection sont les tendance

La société syrienne et la laïcité

La société syrienne et la laïcité

Avant la guerre, la société syrienne était organisée de manière laïque pour permettre la mixité des très nombreuses communautés religieuses qui la composent. Tous les Syriens ont souffert des atrocités commises par les jihadistes (dont les Européens rejettent aujourd’hui la responsabilité sur la République arabe syrienne). Beaucoup d’entre eux se sont alors tournés vers Dieu. La pratique religieuse est passée d’environ 20 % à 80 %. La communauté chrétienne fidèle à Rome a largement émigré, tandis que les orthodoxes sont restés. Les musulmans sunnites sont désormais beaucoup plus majoritaires. Paradoxalement, certains de leurs imams, oubliant la rhétorique de Daesh et la résistance du pays, désignent aujourd’hui les laïcs comme des ennemis.

 | DAMAS (SYRIE)  

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Lieu de pèlerinage juif, chrétien et musulman, le mausolée de Jean Baptiste à la mosquée des Omeyyades de Damas.

Le général sunnite Hassan Turkmani avait conçu la défense de la Syrie à partir de ses habitants [1]. Selon lui, il était possible de prendre soin les uns des autres et de faire jouer chaque communauté, avec ses relations culturelles particulières, pour qu’elle défende le pays.

Ce n’était qu’une théorie, mais nous venons de vérifier qu’elle est juste. La Syrie a survécu à l’assaut de la plus vaste coalition de l’Histoire humaine, comme à l’époque romaine, elle avait survécu aux guerres puniques.

« Carthago delenda » (Il faut détruire Carthage [2]), disait Caton, « Bachar doit partir ! » poursuivait Hillary Clinton.

Ceux qui espèrent toujours détruire la Syrie, savent désormais qu’il leur faut d’abord anéantir sa mosaïque religieuse. Ils diffament donc les minorités et encouragent certains éléments de la communauté majoritaire à imposer leur culte aux autres.

Il se trouve que la Syrie a une longue histoire de collaboration entre les religions. Au IIIème siécle, la reine Zénobie qui se révolta contre la tyrannie occidentale de l’Empire romain et prit la tête des arabes d’Arabie, d’Égypte et de tout le Levant, fit de Palmyre [3] sa capitale. Elle veilla non seulement à développer les arts, mais à protéger toutes les communautés religieuses.

En France, nous avons connu au XVIème siècle de terribles guerres de religion entre deux branches du christianisme : le catholicisme et le protestantisme. Jusqu’au moment où le philosophe Montaigne parvint à imaginer des relations interpersonnelles qui nous permettent à tous de vivre en paix.

Le projet syrien, tel que l’a décrit Hassan Turkmani, va plus loin encore. Il ne s’agit pas simplement de tolérer que d’autres, qui croient au même Dieu que nous, le célèbrent d’une manière différente de la nôtre. Il s’agit de prier avec eux. Ainsi, chaque jour, la tête de Jean Le Baptiste était vénérée à la grande mosquée des Omeyyades à la fois par des juifs, des chrétiens et des musulmans [4]. C’est la seule mosquée où des musulmans ont prié avec un pape, Jean-Paul II, autour de reliques communes.

En Europe, après les souffrances des deux Guerres mondiales, les prêtres des différentes religions ont prêché qu’il fallait avoir peur de Dieu ici et que l’on serait récompensé dans l’au-delà [5]. La pratique religieuse a progressé, mais les cœurs se sont affadis. Or, Dieu n’a pas envoyé ses prophètes pour nous menacer. Trente ans plus tard, la jeunesse, qui voulait s’émanciper de cette contrainte, a brusquement rejeté l’idée même de religion. La Laïcité [6], qui était une méthode de gouvernement pour vivre ensemble dans le respect de nos différences est devenue une arme contre ces différences.

Ne commettons pas la même erreur.

Le rôle des religions n’est ni d’imposer la dictature d’un mode de vie, comme l’a fait Daesh, ni de terroriser nos consciences, comme l’ont fait les Européens par le passé.

Le rôle de l’État n’est pas d’arbitrer les disputes théologiques, et encore moins de choisir entre les religions. Comme en Occident, les partis politiques vieillissent mal dans le monde arabe, mais dès leur création, le PSNS [7] et le Baas [8] entendaient fonder un État laïc, c’est-à-dire qui garantisse à chacun également la liberté de célébrer son culte sans crainte. C’est cela la Syrie.

Source
Al-Watan (Syrie)

[1] Le généra Hassan Turkmani (1935-2012) fut chef d’état-major, puis ministre de la Défense. Il dirigeait le Conseil de sécurité national qui a été anéanti par le méga attentat de l’Otan, le 18 juillet 2012. Il a conçu les plans de défense de la Syrie.

[2] Carthage (dans l’actuelle Tunisie) était une colonie de Tyr (actuellement au Liban). Après la destruction de cette ville et le génocide de tous ses habitants, Hannibal se réfugia à Damas. Rome l’y poursuivit et menaça de détruire aussi cette capitale. En définitive, Hannibal se rendit et un traité de désarmement fut signé. La Syrie n’avait plus le droit d’élever des éléphants de guerre, des inspecteurs romains pouvaient visiter le pays pour vérifier le respect du traité.

[3] Palmyre était une capitale prospère, située sur la route de la soie reliant la capitale chinoise Xi’an aux ports méditerranéens de Tyr et d’Antioche. Les destructions et la cérémonie d’exécutions capitales de Daesh au Théâtre antique de Palmyre faisaient référence à ce passé prestigieux.

[4] Dans la plupart des cultures musulmanes, les mosquées sont réservées aux fidèles de cette religion. Ce ne fut jamais le cas en Syrie où les lieux de culte de chaque religion sont ouverts à tous.

[5] La croyance selon laquelle les Bons seront reçus par des vierges au Paradis se fonde sur le Coran. Mais c’est une erreur de compréhension. Celui-ci n’est pas écrit en arabe moderne, mais dans une langue plus ancienne comprenant de nombreuses expressions araméennes.

[6] La Laïcité française est un mode de gouvernement progressivement instauré par les rois de France qui revendiquaient d’être sacrés par l’Église catholique, mais refusaient que celle-ci interfère dans leur règne. Au XVIème siécle, Henri IV a réuni protestants et catholiques sous son autorité catholique (ce que Louis XIV remit en cause). Les États généraux de 1789 tentèrent de créer une Église catholique de France moins dépendante de Rome. Mais le « Bref » secret du pape Pie VI enjoint les évêques d’abroger la Déclaration des droits de l’homme et du citoyenqu’ils avaient votée. Il s’en suivit de nouvelles atrocités, dont la guerre de Vendée. Ce n’est qu’une fois la monarchie de droit divin renversée, qu’il fut possible au XXème siècle aux républicains radicaux de proclamer la séparation des Églises et de l’État conformément au projet politique des rois de France. Aujourd’hui, cette histoire étant méconnue, le concept de laïcité est employé à contresens par les adversaires du fait religieux ou par ceux de l’islam.

[7] Le Parti social nationaliste syrien (PSNS) fut fondé en 1932 par cinq personnes, dont le chrétien Antoun Saadé et le père de notre ancien vice-président, le prince Issa el-Ayoubi, pour réunifier la Grande Syrie divisée par la colonisation européenne. Ce parti très progressiste milita aussitôt pour l’égalité des sexes. Durant sa lutte contre l’Empire français, il tomba sous l’influence des Britanniques. La propagande israélienne l’a classé à l’extrême-droite, ce qui est complétement faux. Aujourd’hui de nombreux intellectuels de Chypre, d’Irak, de Jordanie, du Koweït, du Liban, de Palestine et de Syrie sont passés par le PSNS mais n’y sont pas restés. Le parti a lui-même éclaté en plusieurs formations politiques.

[8] Le Parti socialiste de la résurrection arabe, le Baas, a été fondé en 1947 autour du chrétien Michel Aflak. Il diffère du PSNS en ce qu’il n’ambitionne pas seulement de reconstituer la Grande Syrie, mais d’unifier toutes les régions de culture arabe. Chaque pays arabe dispose de son propre parti Baas, fédéré au Baas syrien. Le Baas iraquien a pris son indépendance avec Saddam Hussein. Dans les années 80, le Baas iraquien rompit avec la laïcité, soutint les Frères musulmans et prêcha le « retour à la foi ». Ce mouvement contamina d’autres partis Baas dont certains dirigeants se mirent ostensiblement à porter la barbe et à voiler leur femme.

https://www.voltairenet.org/article206490.html

Dr. Saoud et Mr. Djihad, La diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite – Pierre Conesa – Fiche de lecture

Dr. Saoud et Mr. Djihad, La diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite – Pierre Conesa – Fiche de lecture

Pierre Conesa est un ancien énarque agrégé d’histoire. La majorité de sa carrière se déroula au ministère de la Défense où il fut notamment directeur adjoint de la délégation des Affaires stratégiques. Il a ainsi toujours eu un intérêt propre et un contact direct avec le Moyen-Orient, le salafisme et le terrorisme. Essayiste, romancier et chroniqueur, il est l’auteur de nombreux ouvrages tels que La Fabrication de l’ennemi ou Comment tuer avec sa conscience pour soi, dans lequel il étudie comment certains acteurs et faiseurs d’opinions créent artificiellement un ennemi pour répondre à des nécessités étatiques. La présente fiche de lecture concerne son ouvrage Dr. Saoud et Mr. Djihad, une analyse sur la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite

Couverture du livre Dr.Saoud et Mr.Djihad avec une photo de son auteur, Pierre Conesa
“Y’a-t-il une corrélation entre la diplomatie religieuse saoudienne et la propagation du salafisme ? C’est ce que nous essaierons d’analyser ici”

Lorsque Pierre Conesa introduit son essai, il pose ce simple constat : « Les Saoudiens constituaient le contingent le plus nombreux de l’Armée rouge, Afghanistan, des terroristes du 11 Septembre, des prisonniers de Guantánamo et aujourd’hui des membres étrangers de l’Etat Islamique ». Par cet incipit très factuel, Pierre Conesa fait une connexion directe entre la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite et le salafisme djihadiste. Ainsi, il entreprend une analyse qui vient combler un manque et une lacune vis-à-vis des connaissances actuelles dont nous disposons en relations internationales. Hubert Védrine l’affirme lui-même : « à notre connaissance, il n’existe aucun livre en anglais ou en français sur ce sujet ».

Par cette connexion, l’auteur nous indique très clairement l’analyse qu’il tente de poursuivre. Grâce à des outils conceptuels de science politique et de relations internationales, toute l’analyse contenue dans cet essai tend à vouloir démontrer que le gouvernement « théocratico-tribal » de l’Arabie saoudite, avec sa diplomatie d’Etat et sa diplomatie religieuse, a pour vocation première de propager le wahhabisme (religion d’Etat de l’Arabie saoudite) mais aussi, malgré lui ou non, de propager le salafisme. La question qui est donc posée par Pierre Conesa est de savoir quels sont les liens qui existent, par la création d’une diplomatie religieuse particulière, entre le wahhabisme et le salafisme.

Thématiques abordées

Le postulat est que le prosélytisme dont fait usage immodérément l’Arabie saoudite est inscrit dans « l’ADN même de son régime ». L’auteur le prouve en revenant sur la création du royaume saoudien au XVIIIe siècle quand le chef tribal Ibn Saoud et le chef religieux Muhammad Ib Abd al-Wahhab s’allient à l’issue du pacte oral du Najd en 1744. Cette alliance se fonde sur un engagement : « les oulémas de la tribu d’Abd al-Wahhab, les Al-Shaikh, soutiennent le régime qui en échange s’engage à propager l’islam version wahhabite ». C’est donc au XVIIIe siècle que naît la diplomatie religieuse saoudienne. Comprendre le régime de Riyad c’est avant tout comprendre l’importance du pacte du Najd, qui reste d’une vivacité et d’une force incroyable encore au XXIe siècle puisqu’il est à la structuration même du pays et de son Etat.

Pierre Conesa, dans un long chapitre intitulé « l’industrie idéologique wahhabite » : soft power américain dans la structure, soviétique dans la méthode, vient préciser l’essence même de cette diplomatie religieuse qui n’est autre qu’un soft power idéologique et planétaire. Ce prosélytisme ancestral devient soft power dans les années 60 quand les Frères musulmans fuient l’Égypte nassériste et gagnent l’Arabie saoudite. C’est la naissance du panislamisme. Ce panislamisme est un soft power complet qui réunit tout à la fois des ONG, des fondations privées, des universités et des médias. C’est surtout la création de trois grandes entités toujours actives aujourd’hui. Tout d’abord, la Ligue Islamique Mondiale (1962) qui possède un statut d’observateur à l’ONU et qui affirme son but ainsi dans sa charte : « Nous, Etats membres, affirmons également notre conviction qu’il ne saurait y avoir de paix dans le monde sans l’application des principes de l’islam ». Cette Ligue est présente dans 120 pays et administre de nombreux lieux de cultes à travers le monde. Elle se substitue même à la diplomatie officielle là où Riyad n’a pas d’ambassade. Ensuite, l’Organisation de la Conférence Islamique (1969) qui est une organisation intergouvernementale voulue par Riyad et forte de 57 Etats-membres. Enfin, l’université islamique de Médine qui donne l’obligation à ses étudiants étrangers boursiers en science religieuse d’aller faire la da’awa (propager le message de l’Islam) dans leurs pays d’origine une fois leurs études terminées. C’est ainsi un soft power extrêmement bien construit qui s’étend depuis Riyad à travers le monde.

De cette diplomatie religieuse, Pierre Conesa affirme, ce qu’il reconnaît lui-même comme très critiquable, une similarité qui rend presque « impossible une distinction » entre le wahhabisme et le salafisme. Une ressemblance qui s’exprime à travers la détestation des chiites, l’anti-occidentalisme, l’exclusion sectaire des autres courants de l’islam qui s’accompagne de destructions de lieux de culte comme en atteste les destructions wahhabites autour de La Mecque, ou encore le contrôle social totalitaire qui est exercé et qui régit le moindre aspect de la vie quotidienne. Kalbany, un ancien imam de la Grande Mosquée de La Mecque, a même déclaré en 2005 dans le New York Times :« Daech a adopté l’idéologie salafiste. Daech a tiré son idéologie de nos livres, de nos principes… Nous suivons la même route mais dans une voie différente ». Pierre Conesa reconnaît cependant quelques distinctions entre le salafisme et le wahhabisme. Premièrement, la volonté d’une restauration du Califat est impossible pour les saoudiens car ils seraient alors de facto délégitimés dans leur position de « protecteurs des Lieux Saints ». Deuxièmement, l’importance qui est donnée par Riyad à l’identité nationale, au passeport. Enfin, troisièmement, le mode de vie très particulier, versé dans l’excès, l’alcool et la drogue, qu’adoptent les princes saoudiens et qui est très éloigné de la façon de vivre du prophète.

Une fois l’étude de l’essence du wahhabisme faite, l’auteur s’est attaché à en faire l’historique. Cette étude se découpe en trois grandes parties. Tout d’abord, il retrace la naissance et la construction du soft power saoudien à l’époque du panarabisme de Nasser jusqu’à la crise de 1979 avec l’invasion soviétique d’Afghanistan et la prise de la grande mosquée de La Mecque par des radicaux saoudiens. Ensuite, il étudie la mutation de la diplomatie religieuse en analysant l’action saoudienne à travers le globe. Il étudie ainsi les pays du premier cercle, à minorité musulmane, du Maghreb, d’ex-URSS, européens, nord-américains et australiens. Enfin, il dresse un panorama de l’Arabie saoudite des 20 dernières années dans lequel on aperçoit un Etat en proie à ses propres démons, ébranlé par une radicalisation religieuse qu’elle ne maîtrise plus et qui se développe à travers le Moyen-Orient, sapant ainsi le fondement même de son pouvoir : sa légitimité religieuse à diffuser l’islam.

Critique

Peu de choses sont à redire sur cet essai, certes dur et sévère, mais toujours argumenté et solide. Cependant, au vu de la thèse de l’auteur, on peut se poser plusieurs questions et essayer de poursuivre sa réflexion. Tout d’abord à propos du terrorisme mondial, il incrimine en grande partie le prosélytisme saoudien. Cependant, peut-on ne faire endosser cette responsabilité qu’à la mouvance wahhabite ? N’y-a-t’il pas au sein d’autres mouvements islamistes, comme les Frères musulmans, une responsabilité tout aussi grande ? En revanche, il ne faut point restreindre cette responsabilité qu’aux mouvements politico-religieux islamistes. Cette étude peut aussi être étendue à des Etats ou d’autres institutions religieuses qui, directement ou non, nourrissent les mouvements radicaux. En l’occurrence, ne peut-on pas penser à la Turquie ou encore au Qatar ? La diplomatie religieuse saoudienne n’est ainsi pas la seule. Bien que la plus prolifique, la plus financée et la plus solide idéologiquement, elle n’est que la figure de prou d’un mouvement plus global faisant participer de nombreux acteurs au Moyen-Orient.

Enfin, c’est surtout la question du futur de cette diplomatie religieuse qu’il faut soulever. Face à Daesh, la légitimité religieuse de l’Arabie saoudite a été très ébranlée. De plus, la guerre interminable au Yémenplonge cet Etat dans une fragilité nouvelle. Ainsi, ce soft power, construit sur plus de 40 ans de politique religieuse wahhabite, s’il s’affaiblit, va-t-il survivre au-delà de lui-même ou va t’on apercevoir poindre une force religieuse nouvelle, relevant le flambeau d’un islam différent, mais toujours sectaire et brutal, idéologique et propagandiste ? Enfin, quel impact, l’affaiblissement de cet islam wahhabite prosélyte produirait-il, d’abord, sur les pays du Maghreb et du Moyen-Orient, ensuite, sur le reste du monde ?

Pierre Conesa lève donc le rideau sur le monde mystérieux de la diplomatie religieuse saoudienne. Il nous en livre les dessous et les enjeux, et c’est avec un certain sentiment d’inquiétude que nous regardons l’Histoire jouer son théâtre sur la scène du monde moyen-oriental.

About Julien QUINET

Diplômé du master 2 Défense, sécurité et gestion de crise à l’IRIS, je m’intéresse particulièrement aux enjeux de défense et du renseignement, ainsi qu’au Moyen-Orient.

Le Commandeur des Croyants et le Pape





Le Commandeur des Croyants et le Pape


Jeudi 28 Mars 2019 modifié le Jeudi 28 Mars 2019 – 17:48


par Mustapha Tossa




Le Commandeur des Croyants et le Pape
Le Pape et le Commandeur des Croyants réunis sur une même photo forment une icône d’une grande signification politique. Non pas uniquement parce que les deux leaders, l’un de l’église catholique, l’autre de la communauté des musulmans incarnent cet indispensable dialogue des religions qui participent à la pacification des esprits et à l’apaisement des cœurs, mais aussi parce que leur rencontre et leurs échanges interviennent dans un contexte international sur lequel pèsent d’angoissantes nuages.

Aussi bien dans l’Europe chrétienne qu’en terre d’islam, l’intolérance menace de devenir une industrie florissante, la xénophobie un investissement politique lucratif, l’exclusion une posture à la mode et la confrontation au nom de la religion une pratique banalisée et dangereuse. C’est dans ce contexte de chocs de cultures, de possibles de confrontations avec des dynamiques religieuses et identitaires, que des grandes consciences comme le chef de l’église catholique et le Commandeur des croyants fassent entendre leurs proximités politiques et religieuses est un signal fort à destination de tous ceux qui sont tentés par l’extrémisme ou le populisme

Un des grands enjeux de la rencontre entre le Pape François et le Roi Mohammed VI est de signifier à la communauté des croyants de toutes obédiences, notamment à tous ces jeunes passionnés par leur foi et qui veulent faire cohabiter dans un même espace modernité et religiosité, qu’un dialogue intelligent est non seulement possible mais indispensable à la paix dans le monde, qu’une bataille commune contre les radicalités de tout genre est la seule voie pour se prémunir des tentations subversives, que les principes de cohabitation et de vivre ensemble ne sont pas des concepts vains ou chimériques. Au Maroc, pays du vivre ensemble et de l’œcuménisme, ces approches possèdent un sens pratique.

Trente-quatre ans après le Pape Jean Paul II, le Pape François foulera la terre d’un pays le Maroc qui a beaucoup changé. Il découvrira un royaume en plein mouvement, porté par une dynamique de changement et d’adaptation aux évolutions du monde. Dans ce pays à la jeunesse imposante, à la fois avide d’inscrire son action dans le grand destin de la mondialisation tout en conservant ses précieux particularismes, le Pape François aura à dialoguer avec un pays où les grandes lignes ont bougé sur les grandes préoccupations sociétales, au point parfois de devenir un pays précurseur dans un espace arabe et africain régi par les conservatismes paralysants et les insurmontables poids des traditions.

Sur le plan religieux, incarnant dans l’ADN de son régime politique un islam de la modération et du juste milieu, le Maroc, porté par la commanderie des croyants est devenu une grande fabrique des stratégies de lutte contre les discours radicaux, avec un savoir-faire, une expertise reconnue internationalement. Le tout nourri par une inconstatable légitimité religieuse qu’incarne le Roi du Maroc.

Aussi bien pour une Afrique dont une partie de la jeunesse déboussolée par les frustrations de la mondialisation pourrait être tentée par les sirènes mélodieuses mais trompeuses du discours radical, qu’une Europe qui perçoit la posture islamique comme une menace pour ses croyances et son identité, le Maroc aspire à jouer un rôle modération conceptuelle qui éteint les flammes de la radicalité et des ruptures.

Non seulement le Royaume donne l’exemple sur le plan de l’élaboration de la parole religieuse mais il s’illustre aussi sur le plan de la pratique des politiques d’accueil des migrants. Une problématique chère au Pape François qui en a fait un des emblèmes de son mandat à la tête du Vatican. Tandis que d’autre pays se livrent sans vergogne à la chasse aux migrants, les considérant presque sources de leur malheur, le Maroc s’est distingué par une politique d’accueil dont la générosité et l’humanisme correspond à tout point de vue aux valeurs prônées par l’église catholique. C’est cette même église qui se bat au quotidien sur les territoires européens pour que cessent les exclusions et les stigmatisations qui frappent les migrants. Le Maroc perçoit ces migrants non comme une menace susceptible de déstabiliser ses équilibres mais comme une richesse capable de renforcer ses atouts. Sur ce terrain-là, Le Pape François et le Roi Mohammed VI pourront dérouler les mêmes ambitions et les mêmes objectifs.

Jeudi 28 Mars 2019 – 12:22


La francophonie, témoignage de l’unité de l’Église et de la langue française

La francophonie, témoignage de l’unité de l’Église et de la langue française

Le sanctuaire Notre-Dame-du-Cap, au Québec, est le 2e plus grand sanctuaire marial d’Amérique du Nord. Sur les bords du fleuve Saint-Laurent, il accueille chaque année plus de 500 000 pèlerins.
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Le 20 mars, journée internationale de la francophonie, permet de mettre à l’honneur la langue française. Quelque 300 millions de personnes parlent le Français dans 106 pays. Cette journée est donc l’occasion de découvrir les plus grands sanctuaires catholiques où l’on prie en français.

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La langue française, qui « tisse tant d’amitiés et crée de si belles synergies », est « la langue de l’éducation, de l’accès au savoir », mais aussi « de l’échange », a déclaré Louise Mushikiwabo, secrétaire générale de la francophonie, à l’occasion de la journée 2019. Elle crée un trait d’union entre des peuples variés dont l’Église bénéficie également puisque l’on peut retrouver partout dans le monde des sanctuaires francophones. En voici quelques exemples, qui témoignent de l’unité de l’Église et de la langue française, mais également de celle de tous les pèlerins qui se rendent en ces lieux pour un seul et même Dieu.

Le Pape François entreprend une visite dans le Royaume sous le signe de la promotion du dialogue interreligieux, et des valeurs de paix et de tolérance

Trente-quatre ans après la visite historique du Pape Jean-Paul II

Le Pape François entreprend une visite dans le Royaume sous le signe de la promotion du dialogue interreligieux, et des valeurs de paix et de tolérance

author Ayoub Lahrache

À l’invitation de Sa Majesté le Roi Mohammed VI et des évêques du Maroc, le Pape François se rendra à Rabat, pour un voyage apostolique, les 30 et 31 mars 2019. Placé sous le signe du développement du dialogue interreligieux et de la compréhension mutuelle entre les fidèles des deux religions, ce voyage est le premier du Souverain pontife au Maghreb.

Trente-quatre ans après la visite historique du Pape Jean-Paul II dans le Royaume, le 19 août 1985, le Pape François entamera le 30 mars prochain un voyage apostolique au Maroc. Placée sous le thème «Pape François : Serviteur d’Espérance», cette première visite au Maghreb du Souverain pontife aura lieu sous le signe du développement du dialogue interreligieux, de la compréhension mutuelle entre les fidèles des deux religions et la promotion des valeurs de paix et de tolérance, ont expliqué les évêques du Maroc lors d’une conférence de presse organisée mardi dernier à Casablanca.
Attendu le 30 et 31 du mois en cours, le Chef de l’Église catholique sera reçu par S.M. le Roi Mohammed VI. «Un grand moment de rencontre en deux hommes connus pour leurs efforts en faveur du dialogue interreligieux et de la paix», a souligné le Vicaire général, le père Daniel Nourissat, lors de son intervention lors de la conférence de presse. Dans le même ordre d’idées, les évêques du Maroc, Mgr CristóbalLópez Romero, archevêque de Rabat, et Mgr Santiago Agrelo Martínez, archevêque de Tanger, ont rappelé que cette visite permettra de continuer à faire vivre ce message de paix entre chrétiens et musulmans, et de confirmer la tradition d’accueil et de compréhension qui, depuis des siècles, caractérise les relations du Royaume du Maroc avec l’Église catholique.
Revenant sur les détails de cette visite, les responsables de l’église chrétienne au Maroc ont affirmé que le Souverain pontife arrivera le samedi 30 mars à l’aéroport de Rabat-Salé avant de se rendre plus tard sur l’esplanade de la Tour Hassan où il sera salué notamment par le corps diplomatique et la société civile. Il visitera, dans la même journée, le Mausolée Mohammed V où il se recueillera sur les tombes de Feus S.M. Mohammed V et S.M. Hassan II et déposera une gerbe de fleurs et signera le livre d’or du Mausolée. Selon les responsables de l’église chrétienne au Maroc, des visites à l’Institut Mohammed VI de formation des imams et des morchidates et au siège de la CARITAS du diocèse de Rabat sont également prévues. Le Pape est l’évêque de Rome et le chef de l’Église catholique. Son autorité s’exerce depuis l’État du Vatican, dont il est le monarque. Il est élu, après le décès ou la démission de son prédécesseur, par des cardinaux électeurs qui se réunissent en conclave pour délibérer et voter. Le Pape exerce son magistère avec l’ensemble des évêques, successeurs des Apôtres, dont il préside le collège. Ce magistère vise à transmettre le message du Christ dans son intégrité et à assurer l’unité de la foi et de l’Église. Le Pape actuel est Jorge Mario Bergoglio, élu le 13 mars 2013 sous le nom de François et il succède à Benoît XVI. Il est devenu ainsi le 266e Pape.

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“La religion est une arme et une victime du conflit en Ukraine”

“La religion est une arme et une victime du conflit en Ukraine”

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09 février, 2019
Entretien

Bruno Husquinet

L‘autocéphalie octroyée à l’Eglise ukrainienne a fait la une de la presse internationale en soulevant un aspect du conflit qui jusqu’à présent n’était discuté que dans les milieux spécialisés. Sans surprise, deux lectures des événements s’affrontent. D’un côté, Moscou s’insurge contre cette décision qu’elle considère n’être qu’un geste politique visant à couper encore plus les liens entre la Russie et l’Ukraine. De l’autre côté, la plupart des chancelleries occidentales ont acclamé la création d’une nouvelle Eglise orthodoxe indépendante de Moscou, accusée de jouer un rôle négatif en Ukraine.

 

Icône du Christ acheiropoïète

 

Le 3 février 2019, Iepifani a été intronisé premier patriarche de l’Eglise Orthodoxe d’Ukraine, un titre que peu d’églises orthodoxes reconnaissent pour le moment. L’IVERIS s’est entretenu de la situation théopolitique avec le spécialiste ukrainien, Dmytro Vovk, afin d’apporter une plus grande lumière sur un sujet complexe qui n’a pas fini de bouleverser le monde de la politique religieuse. Conflit, politique et religion sont au menu de cet entretien.

 

IVERIS : Cher professeur Vovk, avant que le patriarche de Constantinople n’octroie l’indépendance à l’Eglise ukrainienne envers l’Eglise orthodoxe russe, il y avait trois églises orthodoxes en Ukraine : l’Eglise Orthodoxe Ukrainienne-Patriarcat de Kiev (UOC-KP), l’Eglise Orthodoxe Ukrainienne-Patriarcat de Moscou (UOC-MP) et l’Eglise Orthodoxe Ukrainienne autoproclamée Autocéphale (UAOC). Cette indépendance signifie la création d’une nouvelle Eglise, l’OCU, dont nous reparlerons plus tard. Pourriez-vous nous dire ce qu’il est advenu de l’Eglise Orthodoxe Ukrainienne-Patriarcat de Kiev (UOC-KP) et de l’Eglise Orthodoxe Ukraine auto-proclamée Autocéphale (UAOC) ? Ont-elles fusionné leur clergé et leurs paroisses ? 

Dmytro Vovk : La situation doit être analysée selon deux perspectives, celle du droit canon et celle du droit laïc. Bien que je ne sois pas un spécialiste en droit canon, l’UOC-KP (patriarcat de Kiev) et l’UAOC (auto-proclamée autocéphale) n’existent plus au regard de celui-là. Ces deux églises ont été dissoutes lors du conseil unifié (Sobor) et leur clergé, avec certains membres du clergé de l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) ont établi la nouvelle Eglise orthodoxe d’Ukraine (OCU). La situation est différente au regard du droit laïc. La Metropolis de Kiev, à savoir l’entité dirigeante de la nouvelle Eglise orthodoxe d’Ukraine (OCU), a été enregistrée à la fin du mois de janvier. Cependant, les communautés de l’UOC-KP (patriarcat de Kiev) et UAOC (auto-proclamée autocéphale) n’ont pas été dissoutes ou réenregistrées comme communautés religieuses appartenant à la nouvelle OCU, ni même intégrées de facto au sein de l’OCU. Au cours des deux derniers mois, 150 communautés de l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) ont décidé de changer de juridiction et ont rejoint l’OCU, mais en réalité, tel que je le comprends, elles ont rejoint l’OCU-KP (patriarcat de Kiev) sous contrôle d’un évêque en charge appartenant à l’UOC-KP (patriarcat de Kiev).

La situation se régularisera bientôt. Néanmoins, même si les choses se clarifient au niveau légal, cela ne signifie pas que tout se résoudra sur le terrain. Imaginons par exemple que les dirigeants de la nouvelle Eglise décident de fusionner les paroisses de l’UOC-KP (patriarcat de Kiev), de l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) et de l’UAOC (auto-proclamée autocéphale) dans un même village et de n’y créer qu’une seule paroisse. Vous pouvez facilement imaginer que des querelles surviendront entre les prêtres de ces différentes paroisses au sein du même village. Il est donc probable que des paroisses vont nominalement être transférées au sein de la nouvelle Eglise, mais qu’elles continueront à exister séparément.

 

Eglise orthodoxe à Sergyev Posad en Russie. Crédit photo, Bruno Husquinet

 

IVERIS : EN 1594, l’Eglise ukrainienne uniate a été créée suite aux jeux d’influence entre Rome et Moscou en Europe centrale. L’Eglise uniate observe les rites orthodoxes mais est rattachée au pape catholique, c’est donc la raison pour laquelle est appelée l’Eglise gréco-romaine. Lors de la rencontre à Cuba entre le pape François et le patriarche russe Kirill en 2016, les deux pontifes ont condamné l’uniatisme comme moyen de rapprocher les églises orthodoxes de l’église catholique. Comment a réagi l’Eglise gréco-romaine ukrainienne (UGCC) à l’annonce de la création de l’Eglise orthodoxe d’Ukraine ?

DV : Tout d’abord, je voudrais éclaircir un point de langage. En Ukraine, le mot « uniate » n’est plus utilisé que parmi la branche radicale de l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) pour désigner de façon péjorative l’Eglise gréco-romaine. Le chef de l’Eglise gréco-catholique ukrainienne, Svyatoslav Shevchuk, s’est réjoui de la création de la nouvelle Eglise orthodoxe ukrainienne et a initié une coopération entre l’OCU et l’UGCC (gréco-romain) « au nom du bien commun, de notre héritage, à savoir un Etat [Ukrainien] unique, indépendant et uni. » Il est intéressant de noter que selon certains sondages, le soutien à l’autocéphalie ukrainienne est plus grand parmi les gréco-romains que dans certains milieux de l’UOC-KP (patriarcat de Kiev). Selon moi, il s’agit avant tout d’une expression de nationalisme parmi les gréco-romains qui voit dans l’autocéphalie une défaite de la Russie.

Aujourd’hui, la relation entre l’UGCC (gréco-romain)et l’UOC-KP (patriarcat de Kiev) est bien meilleure que dans les années 1990 lorsque les églises se disputaient les paroisses. Donc, je ne pense pas que la nouvelle OCU va se quereller avec la très influente UGCC (gréco-romain) car elles partagent un ennemi commun en la personne de l’UOC-MP (patriarcat de Moscou). Il faut également mentionner le fait que l’UGCC (gréco-romain) est l’Eglise dominante dans deux régions en Ukraine. En outre, des politiciens de premier rang, comme l’ancien premier ministre, Arseniy Yatseniuk, et le chef du parlement, Andriy Parubiy, sont membres de l’Eglise gréco-romaine ukrainienne. Cela signifie que cette église bénéficie de soutiens politiques et qu’elle jouit d’un appui politique important. En 2017, le président Poroshenko a rendu hommage à l’ancien chef de l’UGCC (gréco-romain), Liubomyr Guzar, lors de son discours de nouvel an à la nation. De façon très symbolique, il a tenu son discours en face du monastère Saint Michel qui appartient à l’UOC-MP (patriarcat de Moscou).

Malgré tout, cela ne signifie pas que la communauté orthodoxe et la communauté gréco-romaine ne gardent pas des rancoeurs l’une contre l’autre. Une minorité de l’UOC-KP (patriarcat de Kiev) considère toujours que les gréco-catholiques ont envahi le territoire orthodoxe et certains gréco-romains n’ont pas oublié que des temples ont été saisis par les autorités soviétiques et transformés en églises orthodoxes. En outre, l’UGCC (gréco-romain) se considère comme une Eglise nationale ancrée dans la tradition kiévienne. Sans nul doute, cette assertion ne fait pas écho dans le milieu orthodoxe ukrainien qui réclame aussi le titre d’Eglise nationale.

En conclusion, ce n’est pas vraiment le grand amour entre l’OCU/UOC-KP (patriarcat de Kiev) et l’UGCC (gréco-romain). Néanmoins, il est peu probable qu’ils s’affrontent sauf si l’OCU devenait l’Eglise dominante en Ukraine. Mais pour le moment, ce scénario n’est pas envisageable et l’OCU et l’UGCC (gréco-romain) doivent cohabiter.

 

Eglise orthodoxe, Pammakaristos à Istambul, devenue la mosquée Fathyie au 16eme siècle. Crédit photo, Bruno Husquinet.

 

IVERIS : Le métropolite de Kiev et de toute l’Ukraine, la nouvelle Eglise orthodoxe (OCU) Iepifani est un ancien évêque de l’UOC-KP (patriarcat de Kiev). Pourriez-vous nous dire comment il a été choisi et quelle est son autorité réelle aujourd’hui ?

DV : Bien que presque inconnu du grand public avant les derniers mois de 2018, Iepifani est le bras droit de Filaret, le chef de l’UOC-KP (patriarcat de Kiev). Bartholomée, le patriarche de Constantinople était contre la nomination de Filaret car certains évêques étaient hésitants à rejoindre la nouvelle orthodoxe si celle-ci était dirigée par une personnalité aussi clivante que Filaret. La nomination de Iepifani était donc un choix logique. Il est très jeune et vient d’avoir 40 ans le 3 février, le jour de son intronisation. Il a reçu une bonne éducation et grâce à Filaret il s’est hissé rapidement au sommet de la hiérarchie ecclésiastique en tant que recteur de l’académie spirituelle de Kiev.

Filaret désire probablement rester en charge de façon indirecte. Et un observateur l’a qualifié à juste titre de « primat de l’ombre ». Par exemple, il est toujours appelé patriarche au sein de l’UOC-KP (patriarcat de Kiev), il fait toujours des déclarations officielles et prend des décisions comme le chef réel de l’Eglise. Bien qu’Iepifani n’agisse pas encore de façon tout à fait indépendante, il prendra naturellement de la distance face à Filaret qui a déjà 90 ans. Nombreux sont ceux parmi les supporters de l’autocéphalie, qui pensent que Filaret a rempli sa tâche en amenant l’autocéphalie à l’Eglise et qu’il doit à présent se retirer. Comme l’écrivait Schiller “Der Mohr hat seine Schuldigkeit getan, der Mohr kann gehen”, “Le maure a fait son devoir, le maure peut aller”.

Il est intéressant de remarquer que certaines personnalités cléricales et laïques ont voté contre Iepifani au profit de Mikhail de Lutsk, en tant que chef de la nouvelle OCU. Le président Poroshenko, lui, soutenait un troisième candidat, Siméon de Vinnitsa, appartenant lui à l’UOC-MP (patriarcat de Moscou). Au final, le président Poroshenko a dû faciliter le dialogue entre les différentes fractions au sein de l’UOC-KP (patriarcat de Kiev) et au bout du compte, Mikhail a été obligé de retirer sa candidature au profit de Iepifani.

 

IVERIS : Tant que maintenant, seul le patriarcat de Constantinople a reconnu la nouvelle Eglise ukrainienne (OCU). Est-il correct de dire que la dépendance de Kiyv est passée de Moscou à Constantinople ? Jusqu’à présent, aucune autre Eglise orthodoxe ne s’est clairement positionnée quant au Tomos (décret d’indépendance) donné à l’Eglise ukrainienne. Pourriez-vous décrire les dynamiques actuelles qui agitent le monde orthodoxe suite aux événements entre Constantinople, Kiyv et Moscou ?

Il est difficile de lire clairement ce qui se passe dans les arcanes des relations inter-orthodoxes et au niveau du droit canonique. Selon le spécialiste reconnu Cyril Hovorun, l’OCU est une Eglise indépendante et Constantinople est son Eglise mère, selon le Tomos. Ce serait une erreur que de simplifier la situation et de dire que Kiyv est passé d’une dépendance envers Moscou à une autre envers Constantinople. Le statut de l’Eglise orthodoxe russe (ROC) prévoit que l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) jouit d’une grande autonomie en tant qu’Eglise auto-gouvernée. En réalité, l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) suit les instructions de Moscou à cause des liens personnels qui les lient. Certains dirigeants de l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) tel que le métropolite Onufry et le très influent métropolite Anthony de Borispil s’identifient comme membre de la ROC. Ainsi, le patriarche de Moscou Kirill exerce son influence sur la UOC-MP (patriarcat de Moscou) à travers ces individus. Il sera beaucoup plus difficile pour Constantinople d’exercer une influence similaire sur l’OCU car il n’existe pas de liens aussi forts entre les milieux orthodoxes d’Ukraine et ceux de Constantinople.

Je pense que l’autocéphalie donnée à l’OCU constitue un épisode, une nouvelle étape dans le combat qui oppose Moscou à Constantinople. Ce conflit s’est intensifié au cours du 19ème siècle. L’autocéphalie fait partie de la réponse de Bartholomée aux tentatives incessantes de la ROC de miner son autorité en tant que patriarcat œcuménique. En 2016, le refus de la Russie de participer au concile en Crête a largement contribué à miner les relations. Je me range à l’avis de Vasilios Makridies selon lequel cette étape du conflit “ne fait que commencer et au vu des tenants et aboutissants des deux côtés, ce sera un conflit de longue haleine dont l’issue est incertaine. Le futur nous dira si l’une des deux parties l’emportera ou bien si un compromis pourra être atteint.”

Néanmoins, Constantinople ne veut pas fâcher Moscou plus que nécessaire, et ne veut certainement pas donner la moindre raison aux autres Eglises orthodoxes de ne pas reconnaître la nouvelle Eglise orthodoxe d’Ukraine. Je pense par exemple, que Bartholomé a demandé à Iepifani qu’il mentionne le patriarche de Moscou, Kirill, parmi les autres chefs d’Eglises autocéphales, lors de ses sermons. Auparavant, Iepifani a toujours refusé de le mentionner, considérant que la ROC était un instrument de l’Etat russe dans le conflit en Ukraine.

Quant à la reconnaissance de la nouvelle Eglise orthodoxe ukrainienne par les autres Eglises autocéphales, je pense qu’il est encore trop tôt pour se prononcer. Je sais que Constantinople, la OCU et le gouvernement ukrainien s’activent pour obtenir cette reconnaissance, alors que Moscou fait tout pour les contrecarrer. Mon sentiment, c’est qu’au moins une partie du monde orthodoxe reconnaîtra la nouvelle Eglise.

 

IVERIS: Nous ne pouvons pas nier qu’il y a une forte motivation politique derrière l’indépendance donnée à l’Eglise ukrainienne. Lors de l’un vos discours précédents, vous avez mentionné le risque de voir l ‘Eglise ukrainienne devenir une sorte de contre-pouvoir, notamment en ce qui concerne les valeurs sociales liées à la famille et l’éducation. D’un autre côté, l’Eglise est aussi une force unificatrice. Comment envisagez-vous le futur de la relation entre le pouvoir temporel et spirituel en Ukraine ?

DV : Lors de mon discours au symposium de l’International Center for Law and Religious Studies (ICLRS), j’ai parlé des choix politiques et éthiques des principales Eglises ukrainiennes, et surtout de l’UOC-KP (patriarcat de Kiev) et de l’UGCC (gréco-romain). Le gouvernement ukrainien utilise les principales Eglises, à l’exception de l’UOC-MP (patriarcat de Moscou), pour promouvoir sa politique d’intégration européenne et ses vues dans le conflit avec la Russie. On parle aujourd’hui en Ukraine des « Athéistes du patriarcat de Kiev » pour faire référence aux personnes non-religieuses qui ne supporte l’autocéphalie que pour s’opposer et vaincre Moscou.

Examinons de plus près la situation et l’ambivalente position qu’entretiennent les Eglises ukrainiennes à l’égard de l’intégration européenne. De façon générale, elles soutiennent l’intégration européenne en ce qu’elle permet de s’éloigner de Moscou afin de rejoindre une « maison européenne » abstraite. Cependant, les Eglises ukrainiennes ne se réjouissent pas à l’idée de se soumettre à tous les standards des droits de l’homme et n’acceptent pas les limitations à la souveraineté de l’Etat dans certains domaines. Je fais référence ici à une crainte existentielle que les Eglises éprouvent à l’encontre de la maladie européenne qu’elles appellent le libéralisme séculier ou agressif. Les Eglises tremblent à l’idée de se diriger vers une société plus diverse, pluraliste et tolérante en Ukraine. Pour illustrer mes propos, je voudrais revenir au discours que Filaret a prononcé en mai 2018 au parlement européen. Il a déclaré que l’Ukraine faisait partie de l’Europe, tout en mettant l’accent sur les véritables fondations et les valeurs réelles de l’Europe que sont le christianisme et la démocratie. Selon Filaret, la perte de ces valeurs reviendrait à nier les valeurs morales chrétiennes et donc à miner la maison européenne. En soi, il n’y a rien de neuf dans ce discours. La plupart des Eglises orthodoxes européennes partagent cette position ambivalente quant à l’intégration européenne de leurs pays respectifs. Les Eglises ukrainiennes, cependant, sont différentes car elles font la promotion active de l’intégration européenne comme choix politique dans le cadre du conflit avec la Russie. En conséquence, au fur et à mesure que l’intégration de l’Ukraine va se matérialiser, les Eglises vont exprimer leur scepticisme et leurs craintes de plus en plus fort, les mettant en porte-à-faux avec les autorités ukrainiennes.

Sur le plan social, les Ukrainiens sont largement opposés à toutes les questions LGBTQ et  certains aspects liés à l’égalité des genres par exemple. Le problème donc, n’est pas tant lié au fait que l’OCU ou l’UGCC (gréco-romain)  considèrent que l’Europe fait des compromis moraux, mais plutôt au fait que l’Eglise ne fait que refléter l’opinion de la majorité des Ukrainiens.

Environ 75% des Ukrainiens se considèrent orthodoxes, mais 90% d’entre eux ne vont pas à la messe et ne participent pas à la vie pastorale. Cette réalité empirique réduit en fait l’influence de l’Eglise à ceux qui vont à l’Eglise. En outre, les opinions politiques dans l’Ukraine d’aujourd’hui sont liées à une Eglise : si vous êtes Ukrainien patriote, vous adhérerez probablement à l’UOC-KP (patriarcat de Kiev) ou l’OCU. Si vous êtes plutôt pro-russe ou anti-européen, vous choisirez l’UOC-MP (patriarcat de Moscou).

Pour le moment, la nouvelle Eglise OCU dépend largement de l’Etat et évitera tout conflit avec celui-ci. L’OCU va probablement tenter de forger une relation privilégiée avec l’Etat à l’instar des autres pays ex-soviétiques comme la Géorgie, la Moldavie, la Belarus ou la Russie. Mais, elle rencontrera des difficultés. D’abord, parce que l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) reste fort surtout dans le Sud et l’Est du pays. Les autorités locales continueront donc à soutenir l’UOC-MP (patriarcat de Moscou). Ensuite, si le président Poroshenko perd les élections en mars 2019, il n’est pas certain que l’OCU continuera à bénéficier d’un soutien aussi grand que ce que l’actuel président lui offre. En un mot, je ne pense pas qu’il y aura un conflit majeur entre l’OCU et les autorités laïques dans un futur proche. De même, je ne pense pas qu’un modèle de relation Eglise-Etat similaire aux autres ex-républiques soviétiques est envisageable. L’UOC-MP (patriarcat de Moscou) est puissante, ainsi que les minorités comme les gréco-romains et les protestants. Enfin, pour avoir un type de relation Eglise-Etat comme en Russie, il faut un régime politique similaire à celui de la Russie. Et ce n’est pas le cas en Ukraine.

Les relations entre l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) et le gouvernement vont quant à elles se compliquer, à mon avis. Le 20 décembre 2018, le parlement a adopté une loi obligeant l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) à changer de nom au profit de « Eglise orthodoxe russe en Ukraine ». Personnellement, je pense que l’Etat ne peut pas imposer des restrictions sur le nom d’une Eglise et l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) pourrait opposer cette décision en l’envoyant à la cour européenne des droits de l’homme. Même si les autorités ukrainiennes perçoivent l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) comme une entité politiquement orientée et qu’elles voudraientt que l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) s’identifie à la Russie, l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) n’est pas un parti politique ou un lobby. Les autorités ne peuvent pas imposer à une Eglise des restrictions similaires à celles qu’elles imposent à une institution politique. Dans une autre tentative de miner l’influence de l’UOC-MP (patriarcat de Moscou), le parlement a passé certains amendements à la loi sur les organisations religieuses afin de faciliter le transfert des communautés de l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) à l’OCU. Dans ses discours et sur les réseaux sociaux, le président Poroshenko encourage les communautés de l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) à rejoindre la nouvelle Eglise et parle de l’Eglise non-ukrainienne en faisant référence à l’UOC-MP (patriarcat de Moscou). Il célèbre la création de l’UOC comme l’Eglise sans Poutine. En ces temps de tension, la société ukrainienne, y compris les intellectuels en vue, les medias et les académiciens considèrent que l’OCU est amie et l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) est ennemie.

 

IVERIS. Les républiques auto-proclamées de Luhansk et Donetsk sont majoritairement russophones et suivent le patriarcat de Moscou. Des rapports parlent répression à l’encontre des protestants dans le Donbass, ce qui à nouveau soulève la question de la religion comme identifiant et donc comme source de confrontation dans le conflit qui sévit. Quel rôle positif pourraient jouer les dirigeants religieux dans la résolution du conflit ? 

Je suis assez pessimiste sur le sujet. L’UOC-MP (patriarcat de Moscou) a un statut de quasi religion officielle dans les républiques auto-proclamées de Louhansk et Donetsk. Les autres religions, qu’elles soient non-traditionnelles comme Hare Krishna ou les Témoins de Jéhova, ou bien les religions associées à l’Ukraine comme les gréco-romains et l’UOC-KP (patriarcat de Kiev), sont oppressées voire simplement interdites. Donetsk et Louhansk suivent la politique religieuse de Moscou et de nombreux rapports décrivent les persécutions à l’encontre des prêtres et des croyants, la violence qu’ils subissent allant jusqu’au meurtre et la confiscation des biens.

Selon moi, le conflit entre l’Ukraine et la Russie n’est en rien religieux. Certes la Russie utilise la religion. Par exemple, elle prétend que la Crimée est le berceau de la chrétienté orthodoxe russe ; alors qu’en réalité, elle est le berceau de la chrétienté pour le monde slave de façon générale. Le projet Russky Mir (Monde Russe) est pour Moscou un moyen d’attirer dans sa zone d’influence les russophones et les croyants associés à l’Eglise orthodoxe russe. Dans le Donbas, il y a plusieurs groupes armés, dont l’armée orthodoxe russe, qui sont venus combattre en Ukraine pour défendre le christianisme orthodoxe russe et qui ont été par la suite accusés d’avoir commis des violences contre les civils.

Je pense que le conflit est donc plus politique et géopolitique que religieux : la Russie veut garder le contrôle sur l’Ukraine et l’empêcher de rejoindre l’Union Européenne et surtout l’OTAN. Le président Poutine désire maintenir des régimes satellites dans la zone post-soviétique. Il n’y a donc à mon avis aucun agenda religieux ni cause religieuse à ce conflit. La religion est une arme et une victime du conflit en Ukraine. Les questions religieuses ne sont pas discutées au cours des négociations de paix et je ne pense pas que les acteurs religieux puissent avoir un impact positif dans le conflit. Il est clair que l’Eglise orthodoxe russe a perdu énormément dans ce conflit. Depuis 2010, le patriarche Kirill venait régulièrement en Ukraine, mais depuis 2014, il est quasi persona non grata et son Eglise est devenue un symbole de l’agression russe. Avant la guerre, les dirigeants de l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) bénéficiaient d’un grand respect parmi les Ukrainiens, surtout Volodymyr Sabodan, le chef précédent de l’UOC-MP (patriarcat de Moscou). A présent, l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) a perdu sa popularité au sein de la population ukrainienne.

Les églises principales sont trop faibles pour pousser un agenda de pacification. L’UOC-MP (patriarcat de Moscou) n’a plus la crédibilité nécessaire car elle est perçue comme une extension du Kremlin, et l’UOC-KP (patriarcat de Kiev), l’OCU et l’UGCC (gréco-romain) ne troqueront jamais leur indépendance au profit de la paix dans le Donbass.

 

IVERIS : Vous avez évoqué la possibilité selon laquelle la président Poroshenko viendrait à perdre les élections. Dans deux mois, les Ukrainiens vont élire un nouveau président. Que pouvez-vous nous dire en conclusion, de l’importance que représente l’autocéphalie donnée à l’Eglise orthodoxe ukrainienne dans cette période pré-électorale ?

DV : Sans le moindre doute, l’Ukraine fait la promotion de l’autocéphalie dans le cadre de sa politique de sécurité. Le président Poroshenko et son équipe en ont bien compris l’utilité. L’Etat ukrainien a besoin du soutien de l’OCU et de l’UGCC (gréco-romain) pour porter la vision ukrainienne du conflit au niveau international. Le prochain président devra maintenir de bonnes relations avec l’OCU car l’autocéphalie est très populaire au sein de la société ukrainienne. Dans le cas peu probable où le président serait pro-russe, la relation Etat-église changerait, mais encore une fois, c’est un scénario difficile à envisager.

Je ne m’attends pas à une amélioration de la relation entre l’Etat et l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) tant que le conflit avec la Russie n’est pas résolu. Pour le président Poroshenko, l’autocéphalie était un projet personnel qu’il était déterminé à mener jusqu’au bout. Si le président Poroshenko est réélu pour un deuxième mandat, l’Etat poursuivra certainement sa politique de soutien à l’OCU pour prendre le dessus sur l’UOC-MP (patriarcat de Moscou). La situation autour des monastères d’Etat de Kyev Pechersk (la laure des Grottes de Kiev) et Pochayv Lavras (la sainte Dormition) est éloquente. Ces monastères ont une énorme portée historique et spirituelle et selon le patriarche Filaret, ils doivent être transféré de l’UOC-MP (patriarcat de Moscou) à l’OCU. Si le président Poroshenko quitte la présidence, son ou sa remplaçante pourrait être moins intéressé par la chose religieuse et prendre de la distance dans ce conflit religieux, même si la relation avec l’UOC-MP (patriarcat de Moscou), comme je le disais, ne s’améliorera certainement pas dans un futur proche. Dans la course à la présidence, la candidate Yulia Tymoshenko est une prétendante plausible et elle a aussi exprimé son soutien au patriarche informel de l’OCU, Filaret.

Selon les derniers sondages, 43% des chrétiens orthodoxes ukrainiens s’identifient à l’OCU contre 15% à l’UOC-MP (patriarcat de Moscou). Voilà une bonne raison pour la plupart des politiciens de maintenir de bonnes relations avec l’OCU !

 

Entretien réalisé par Bruno Husquinet. 

Le docteur Dmytro Vovk, est directeur du centre Rule of Law and Religion Studies au sein de l’université de droit Yaroslav le Sage (Kharkiv, Ukraine). Il est co-éditeur d’un ouvrage collectif intitulé “Religion during the Russian-Ukrainian Conflict” à paraître aux Editions Routledge en 2019.

 

https://www.iveris.eu/list/entretiens/408-la_religion_est_une_arme_et_une_victime_du_conflit_en_ukraine_