Archives pour la catégorie Renseignement

L’enquête judiciaire française sur l’affaire Lafarge vient de mettre en lumière les liens très étroits entre le cimentier et les services secrets français en Syrie.

L’enquête judiciaire française sur l’affaire Lafarge vient de mettre en lumière les liens très étroits entre le cimentier et les services secrets français en Syrie.

Alors qu’elle est chargée d’instruire une plainte d’anciens salariés de la multinationale contre leur employeur, la juge Charlotte Bilger étend progressivement ses investigations à l’activité du cimentier. De fil en aiguille, elle en est venue à s’interroger sur une éventuelle fourniture de ciment à Daesh.

Avant même l’ouverture de cette affaire à Paris, Thierry Meyssan avait révélé que Lafarge avait fourni environ 8 millions de mètres cubes de ciment à divers groupes jihadistes afin de construire un ensemble de fortifications et d’installations souterraines ; ce que le cimentier refuse de commenter. Il avait également révélé qu’Hillary Clinton avait été avocate et administratrice de la firme, ainsi que les services rendus par la multinationale à la CIA.

« Lafarge : L’État français au centre de l’affaire », « L’usine syrienne, fournisseuse de l’ÉI ? », Ismaël Halissat et Willy Ledevin, Libération, 23 avril 2018.

http://www.voltairenet.org/article200911.html

Publicités

[Vidéo] Alain Juillet : DGSE, Espions, Secrets des Affaires, Crises mondiales, par Thinkerview

22.avril.2018 // Les Crises

[Vidéo] Alain Juillet : DGSE, Espions, Secrets des Affaires, Crises mondiales, par Thinkerview

Source : Thinkerview, Youtube, 07-04-2018

Interview de Alain Juillet, Ancien Directeur du Renseignement au sein de la DGSE, Haut Responsable pour l’Intelligence Économique en France auprès du premier Ministre, en direct à 19h, le 07/04/2018.

Source : Thinkerview, Youtube, 07-04-2018

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

https://www.les-crises.fr/video-alain-juillet-dgse-espions-secrets-des-affaires-crises-mondiales-par-thinkerview/

La DGSE en danger de se transformer en NSA à la française… Par Richard Labévière

Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 19-03-2018

La rédaction transporte ses quartiers dans le Corne de l’Afrique, avant de prendre la mer pour rejoindre Madras/Chennaï en Inde, début avril. D’ici là nous assurons la publication et la diffusion de prochetmoyen-orient.ch, des principaux articles de votre hebdomadaire numérique – à l’exception des deux séries de brèves (En bref et dans La Presse). En vous priant de nous excuser de ces désagréments, nous continuons à vous souhaiter bonne lecture et bonne semaine.

La rédaction

LA DGSE EN DANGER DE SE TRANSFORMER EN NSA A LA FRANCAISE…

Djibouti, 17 mars.

Le 17 février dernier, lors de la Conférence sur la sécurité de Munich, les trois patrons des grands services européens de renseignement – Bruno Kahl pour le BND allemand, Alex Younger pour le MI6 britannique et Bernard Emié pour la DGSE – se sont affichés ensemble publiquement pour dire qu’ils travaillaient ensemble… On est rassuré ! Mais cette première avait, semble-t-il, une toute autre fonction : malgré les turbulences du Brexit, il fallait absolument communiquer – co-mmu-ni-quer – pour souligner une convergence sur les conflits en cours au Proche-Orient, sur la lutte anti-terroriste et sur la défense de l’Europe alors que, sur ce dernier dossier, la France apparaît très isolée en soutenant une conception d’« Europe-puissance » dont personne ne veut !

Un diplomate allemand de haut rang a, aussitôt recadré les choses : « les Français sont nos alliés stratégiques. Et, dans le domaine du renseignement, nous travaillons ensemble – unis – comme avec nos partenaires britanniques. Mais, bien entendu, nous privilégions les coopérations bilatérales et nous croyons beaucoup dans l’avenir d’une plateforme européennes de renseignement chapeautée par… l’OTAN ». On n’est plus rassuré du tout !

Depuis une quinzaine d’années, la révolution numérique s’est opérée au plus grand profit des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), voyant la totalité des données privées des usagers européens détournées et stockées dans de vastes hangars numériques Outre-Atlantique. Cloud-Computing et Big-Data constituent déjà d’insupportables négations des souverainetés nationales, alors que les Etats n’arrivent pas à mettre sur pied la coopération minimale afin d’assurer police et sécurité sur le Net. Déjà sous tutelle américaine, les moyens techniques des grands services européens de renseignement adoptent, de plus en plus, les modèles anglo-saxons de surveillance, d’intervention et de gestion numériques des menaces.

LES MIRAGES DE LA LIGNE MAGINOT NUMERIQUE

Les dernières Revue stratégique de défense/sécurité et Loi de programmation militaire (LPM) ont entériné cette évolution allouant de substantiels moyens à la DGSE – le service français le plus important en personnels, moyens et budgets – pour les écoutes et observations satellitaires, ainsi qu’à destination des processus de riposte en matière de cyber-défense, cyber-sécurité et cyber-renseignement. Cette option consistant à consolider un renseignement technologique – à l’américaine – s’opère pourtant – à la gauloise -, c’est-à-dire sans éclaircir, ni préciser l’interface et les relations entre l’ANSSI (Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, créée par décret en juillet 2009) et la DGSE. Les deux entités restent distinctes, la première dépend de Matignon, la seconde du ministère de la Défense, faisant dire à nombre d’experts – de plus en plus nombreux – qu’il s’agirait de « transformer la DGSE » en une NSA à l’américaine, engagée sur tous les fronts de sécurité et cyber-sécurité et cyber-défense, mais aussi de sécurités sociétales (santé, sécurité alimentaire, environnementale et des entreprises). D’une manière générale, il s’agirait de transformer la DGSE en une super-agence numérique destinée à couvrir l’ensemble des écoutes, observations satellitaires et cyber-menaces.

Dans ce contexte, et dans l’ombre de la stratégie anti-terroriste française, la fameuse guerre des services n’est, malheureusement, pas totalement épuisée malgré d’indéniables avancées. La vieille rivalité historique DST/DGSE refait surface, de temps à autre, opposant encore la nouvelle DGSI (renseignement intérieur) aux services extérieurs. Depuis 2008, début du programme d’investissement massif de la France dans la création d’une plate-forme nationale de renseignement technique gérée par la DGSE et mutualisée aux principaux services secrets français, la DGSI (qui s’appelait jusqu’en 2014 Direction centrale du renseignement intérieur/DCRI), n’a eu de cesse de vouloir s’émanciper des moyens techniques de la DGSE.

Dépendante techniquement, la DGSI l’était aussi sur le plan humain : que pourraient faire ses policiers sans les ingénieurs X-Télécoms de la direction technique de la DGSE ? L’ancien patron de la DGSI, Patrick Calvar, avait milité auprès des parlementaires comme du gouvernement pour finir par obtenir les moyens de diversifier ses recrutements, notamment en direction des ingénieurs ou d’informaticiens. En 2015 et début 2016, ces querelles de territoires apparaissaient toujours lors du suivi de suspects par la DGSE et la DGSI. Ces deux services, malgré les alertes de l’autorité de contrôle des interceptions administratives, « branchaient » ou « débranchaient » des cibles dans le plus grand désordre, sans que l’information circule.

Cette situation d’indépassables gauloiseries conforte la tentation d’une « ligne Maginot numérique », dont on connaît aujourd’hui parfaitement les dysfonctionnements et faillites, non seulement avant, pendant et après les attentats du 11 septembre 2001, mais aussi face aux dernières attaques à main armée d’écoles et d’autres bâtiments publics. Et cette évolution s’effectue, bien-sûr, au détriment du renseignement humain, l’« espionnage de papa » quelque peu démonétisé par les ingénieurs et les cyber-techniciens, dernièrement engagés par la DGSE.

Certes, « la boîte », comme l’appellent communément les employés du Boulevard Mortier, vient de renforcer ses équipes de « langues rares », mais « la tendance générale est à une marginalisation, sinon un risque de disparition du renseignement humain », met en garde l’un des formateurs des nouveaux agents de la DGSE. Un autre serpent de mer menace les savoir-faire humains de nos services extérieurs : la vieille rivalité qui oppose le COS (forces spéciales) au fameux Service Action (SA) de nos services extérieurs.

COS CONTRE SERVICE ACTION

Depuis longtemps, « depuis toujours même, l’Armée de terre veut manger le SA de la boîte, pourtant exclusivement constitué de commandos de nos différentes forces armées », souligne un officier supérieur du Service Action, « cette volonté de fusion-absorption ne poursuit pas seulement la maîtrise de budget et des affectations, mais ambitionne aussi une main mise sur la conception même des opérations spéciales clandestines ».

Le différend, sinon la confrontation entre l’Armée de terre et la DGSE se fait récurrent depuis février 2013, après l’exfiltration ratée de l’agent Denis Allex, enlevé en Somalie en 2009. Menée par le SA de la DGSE, l’opération s’était soldée par la mort de l’otage et du chef du commando, un autre militaire français étant porté disparu. Les conditions d’engagement du commando français font aujourd’hui encore débat, et pas souvent à l’avantage de la DGSE. Un autre dossier alimente la disputatio : l’opération Barkhane1, son format, son déploiement et son évolution.

« Très clairement, Barkhane est une bonne affaire pour l’Armée de terre qui en a fait sa chose… très juteuse ! L’opération lui permet de faire tourner ses régiments dont les soldats bénéficient d’intéressantes primes d’Opex2. Donc, pour le chef d’état-major de l’Armée de terre : pas question de toucher à Barkhane, même si son déploiement ne correspond plus à l’évolution de la menace », explique un officier supérieur du SA ; « dernièrement, Bernard Emié – le patron de la DGSE – a voulu donner des leçons en expliquant, en Conseil de défense, que la stratégie verticale de Barkhane, non seulement ne correspondait plus à une menace terroriste qui ne provient plus exclusivement des Touareg de l’Azawad (nord du Mali), mais aussi d’activistes Peuls qui investissent les villes du sud du pays. Par conséquent, il s’agissait d’adopter une nouvelle tactique d’opérations clandestines et d’assassinats ciblés, alors que les cantonnements et déplacements des unités de Barkhane sont – elles-mêmes – devenues des cibles vulnérables. Engagé dans une phase de câlinothérapie vis-à-vis de l’Armée de terre pour dépasser les critiques ayant amené à la démission du chef d’état-major des armées (CEMA) – le général Pierre de Villiers -, l’Elysée n’a pas voulu entendre et Franck Paris, le ‘Monsieur Afrique’ d’Emmanuel Macron, a tranché en faveur des Terriens au détriment de la DGSE dont la mission est pourtant d’alerter le pouvoir exécutif sur l’évolution des menaces qui ciblent les intérêts français à l’étranger ».

« Il est pourtant clair, que l’opération Barkhane n’est plus adaptée à l’évolution de la menace terroriste qui concerne l’ensemble de la bande sahélo-saharienne, des côtes de Mauritanie jusqu’à la Corne de l’Afrique », poursuite notre officier supérieur, « ce nouveau contexte se prête davantage à la mise sur pied d’opérations spéciales clandestines qu’aux cantonnements et patrouilles de militaires français qui, avec le temps, sont perçues comme des forces d’occupation, se transformant en autant de cibles vulnérables. De toutes les façons, Barkhane devra s’interrompre un jour ou l’autre. Quand bien même elle durerait encore 10 ou 20 ans, ce format d’engagement ne pourrait venir à bout d’une mission qui ne correspond plus à la doctrine française des Opex ».

Instaurée par le général Henri Bentégeat (CEMA du 30 octobre 2002 au 4 octobre 2006), celle-ci s’appuyait sur trois principes intangibles : 1) des opérations courtes avec point d’entrée et point de sortie (au-delà d’un certain temps, tout contingent étranger est perçu comme une force d’occupation et devient une cible potentielle) ; 2) toute Opex vise et cible des ennemis clairement identifiés dans l’espace et le temps ; 3) enfin, chaque Opex est validée par l’aval et le soutien de la représentation nationale (Assemblée nationale et Sénat).

ABERRATIONS LIBYENNES

Entre prolongements et dysfonctionnements, nos Opex connaissent d’autres postures posant autant de questions quant aux relations compliquées entre le COS et le SA de la DGSE, ainsi qu’aux conditions d’engagement de ces unités d’élite. Dans l’imbroglio suscité par la guerre déclenchée en Libye par Messieurs Sarkozy et Cameron avec l’aval de Barack Obama et de l’OTAN (mars 2011), la Libye n’en finit pas de s’abîmer en micro-guerres civiles et trafics mafieux. La Libye a implosé, morcelée entre la Tripolitaine, la Cyrénaïque et les zones sud du Fezzan, les Nations unies donc la France soutenant le gouvernement de Tripoli.

Mais l’homme fort de Benghazi, le maréchal Khalifa Haftar fait de la résistance. Refusant la tutelle de Tripoli, il tient les régions frontalières de l’Egypte – riches en hydrocarbures – et revendique le pouvoir sur l’ensemble de la Libye historique. Par conséquent, il est parfaitement légitime de voir différents agents français déployés à Benghazi pour « traiter » le Maréchal et ses forces militaires, le contraire serait très inquiétant… Là où les choses se compliquent, c’est qu’on peut croiser dans l’Est de la Libye, à la fois des soldats du COS et des membres du SA de la DGSE.

Une autre aberration est aussi d’y croiser des agents du SA en uniforme alors que les soldats du COS mènent leurs missions… en civil. « En Libye, on marche sur la tête, on mélange tout et l’on frise quotidiennement la catastrophe », ajoute notre officier supérieur. Dernièrement, il a fallu exfiltrer d’urgence deux « diplomates » français de Cyrénaïque en direction de Tripoli. L’opération a été confiée à une SMP anglo-saxonne (Société Militaire Privée) de très mauvaise réputation au grand dam des militaires du SA présents dans la zone. Ils avaient, vainement alerté leur hiérarchie.

Unanimes sont nos différentes sources militaires et civiles à défendre l’existence du SA de la DGSE, « pour que la République puisse, comme n’importe quelle démocratie, continuer à pouvoir mener des opérations spéciales clandestines, ce qui n’est certainement pas la mission du COS », conclut un officier général, vieux routier des missions africaines ; « par définition, le COS mène ses opérations en uniforme et, de fait celles-ci sont publiques, connues, sinon médiatisées, ce qui parfois parfaitement incompatible avec le but recherché ».

« En transformant la DGSE en NSA à la française, on se tirerait plusieurs balles dans le pied », poursuit le général, « on marginaliserait et dévaloriserait le renseignement humain qui reste indispensable pour infiltrer les organisations terroristes et criminelles, ainsi que pour évaluer le ‘secret de l’intention’ qui ne ressort pas forcément des écoutes et des images satellitaires. Simultanément, on renoncerait aux opérations militaires clandestines et ciblées, qui demeurent l’une des missions essentielles de nos services extérieurs ».

En définitive, et pas seulement en Afrique et aux Proche et Moyen-Orient, les capacités d’évaluation, d’analyse et de renseignement humain de la DGSE demeurent indispensables, même si elles se trouvent marginalisées par la montée en puissance de la mode du « tout technologique ». « A force de copier les Américains dans tous les domaines, et notamment dans ceux du renseignement, on finira par connaître et subir les revers que nos amis d’Outre-Atlantique accumulent depuis les attentats du 11 septembre 2001 », conclut un ancien patron de la DGSE.

En la matière, comme en d’autres domaines, les décideurs de nos pouvoirs exécutifs feraient bien de se mettre, comme toutes les autres grandes nations, à l’écoute du terrain et des grands anciens. En France, une fois partis à la retraite, ces derniers sont systématiquement rayés des annuaires et interdits de toute espèce de relation avec leurs successeurs et responsables de la Défense et la Sécurité de notre pays. Incompréhensible gâchis qui tient, tant à l’ignorance et l’arrogance des petits marquis des cabinets ministériels qu’à une culture profondément enracinée de la triple dictature de l’immédiat, de la communication instantanée et de l’américanisation des cerveaux.

Bonne lecture et à la semaine prochaine.

Richard Labévière
19 mars 2018

1 L’opération Barkhane est une opération menée au Sahel et au Sahara par l’Armée française, qui vise à lutter contre les groupes armés salafistes jihadistes dans toute la région du Sahel. Lancée le 1er août 2014, elle prend la suite des opérations Serval et Épervier. Elle s’inscrit dans le cadre d’une stratégie de forces prépositionnées dans la région, en partenariat avec les États de la zone. Elle mobilise plusieurs milliers de soldats.
2 OPEX : opérations extérieures.

Pour aider le site Proche & Moyen-Orient c’est ici

Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 19-03-2018

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

Une réponse à La DGSE en danger de se transformer en NSA à la française… Par Richard Labévière

  1. numaroumestan Le 04 avril 2018 à 06h17

    Afficher/Masquer

    La destruction d’un pays passe par l’abrutissement de ses élites. Tout naturellement, les mafias globalitaires tirent la France vers des impasses pour en finir avec ce qu’elle a incarné.

    Les collabos de cette destruction tiennent le haut du pavé puisqu’ils sont les domestiques des mafias financières qui décident de tout.

    Devenir des tueurs à gages ne semble pas perturber ce petit personnel politique français, qui ne dépasse pas le niveau des mafieux de banlieue.

    L’Europe en général et la France en particulier sont devenus la poubelle de l’humanité…..

    https://www.les-crises.fr/la-dgse-en-danger-de-se-transformer-en-nsa-a-la-francaise-par-richard-labeviere/

Affaire Skripal Piquée au vif, la Russie expulse à son tour 60 diplomates américains

Affaire Skripal Piquée au vif, la Russie expulse à son tour 60 diplomates américains

Après l’expulsion concertée de plus de 140 diplomates russes par les États-Unis et ses alliés occidentaux, Moscou a annoncé jeudi que 60 diplomates américains étaient désormais persona non grata en Russie. Ils ont une semaine pour quitter le pays.

La réponse du berger russe à la bergère américaine ne s’est pas fait attendre. Quelques jours à peine après l’expulsion par Washington de 60 diplomates russes et la fermeture du consulat de Seattle, Moscou a détaillé le menu des représailles.

“Les mesures seront réciproques”, a déclaré à la presse le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov, cité par le quotidien russe The Moscow Times. “Elles comprennent l’expulsion d’un nombre équivalent de diplomates et notre décision de retirer l’accréditation du consulat général des États-Unis à Saint-Pétersbourg.”

Des mesures similaires, encore non détaillées, seront prises à l’encontre de plus de 90 diplomates d’autres pays ayant décidé d’expulser des diplomates russes, a ajouté le ministre.

La décision des États-Unis et de ses alliés visait à sanctionner l’empoisonnement, le 4 mars en Grande-Bretagne, de l’ex-agent russe Sergueï Skripal et de sa fille Ioulia, derrière lequel les Occidentaux voient la main de Moscou. Si l’ancien espion est toujours dans un état critique, les médecins ont annoncé jeudi que sa fille est maintenant hors de danger et que son état “s’améliore”, selon The Moscow Times.

Ces expulsions croisées “jettent un froid sur les relations entre Moscou et l’Occident qui rappellerait presque l’époque de la guerre froide”, remarque le Los Angeles Times. Mais les analystes interrogés par le quotidien californien relèvent qu’en “procédant à un nombre équivalent d’expulsions, la Russie a veillé à ne pas relever la barre – au moins pour l’instant”.

Un avis partagé par Brett Bruen, ancien membre du Conseil national de sécurité de Barack Obama, dans les colonnes de USA Today. Pour lui, la riposte russe “semble calibrée pour convaincre les États-Unis de ne pas prendre de mesures de représailles supplémentaires. Elle est suffisamment importante pour montrer sa force à domicile, mais a pour véritable objectif d’assurer qu’il n’y aura pas d’escalade.”

Le magazine The Atlantic souligne pour sa part que les expulsions de diplomates, “considérées jusqu’à récemment comme un vestige de la guerre froide”, sont assez communes et que “leur impact est limité” : “Ces expulsions n’ont fait qu’augmenter au rythme de la détérioration des relations entre la Russie et l’Occident”.

Si la Russie semble vouloir éviter l’escalade, les États-Unis n’écartent pas une contre-riposte, alors que la Maison-Blanche a qualifié jeudi l’annonce russe de “nouvelle étape dans la détérioration des relations entre les États-Unis et la Russie” et que le département d’État s’est réservé “le droit d’y répondre” en examinant “différentes options”.

L’une d’entre elles pourrait consister à s’intéresser de plus près aux affaires des oligarques russes en Occident, notamment en Grande-Bretagne. Une décision qui ferait “très vite monter la tension”, selon le Los Angeles Times.

Mais pour l’heure, les premières victimes de ces expulsions sont les services de renseignements, comme le remarque le New York Times. “Les responsables occidentaux affirment que la plupart des Russes sont des espions et que les expulsions vont entraver le renseignement russe.” Mais la riposte russe risque elle-même de faire du mal à l’espionnage occidental, car “les États-Unis et ses alliés utilisent aussi la couverture diplomatique pour leurs espions”.

https://reveil.courrierinternational.com/#/edition/1882543/article/1882630

Christopher Steele vu par le New Yorker

Christopher Steele vu par le New Yorker

Par Philip M. Giraldi – Le 13 mars 2018 – Source The Unz Review

Jane-Mayer
La dernière salve en date, dans le cadre de la saga du Russiagate, est un article de 15 000 mots, publié dans le New Yorker, intitulé « Christopher Steele, l’homme derrière le dossier Trump : comment l’ex-espion a essayé d’avertir tout le monde sur les liens de Trump avec la Russie » signé par la célèbre journaliste Jane Mayer. L’axiome de départ est aussi limpide que l’annonce son titre indigeste : le dossier Steele, qui mettait en cause Donald Trump et ses associés dans une myriade de crimes et de délits, a fondamentalement raison d’exposer la menace existentielle que représente la Russie pour notre pays. Comment en vient-elle à cette conclusion ? En citant des sources non identifiées, mais dont le lecteur doit accepter la crédibilité comme irrécusable, et en y ajoutant les témoignages d’amis et de soutiens de Steele.


Pour l’exprimer différemment, l’œuvre de Mayer est une énième redite des thèses « croyez ce que je vous dis » qui ont mené la charge contre la Russie et contre Trump depuis le début. Comme on pouvait s’y attendre, les anti-Trump de droite comme de gauche se sont jetés sur l’article de Mayer, le prenant comme confirmation de leurs présomptions, En réalité, cependant, il se pourrait que Trump ait plus raison que tort quand il se dénonce comme victime d’une conspiration de l’establishment visant à le discréditer et à se débarrasser de lui.

Mayer est une progressiste, et critique Donald Trump depuis longtemps. Elle est auteur d’un livre dénonçant « la profonde influence des frères Koch sur la politique américaine » et co-auteur d’un autre ouvrage avec Jill Abamson, qui fut rédactrice en chef du New York Times. On rapporte qu’Abramson conserve dans son sac à main une reproduction miniature en plastique à l’effigie de Barack Obama, qu’elle peut ainsi sortir et contempler pour « se réconforter » quand elle se trouve confrontée à l’Amérique de Donald Trump. La biographie du New Yorker sur Mayer la décrit comme une journaliste couvrant la sécurité nationale, ainsi que des sujets politiques et culturels.

Le problème du genre de néo-journalisme pratiqué par Mayer est que la démarche consiste à partir d’une conclusion, puis à sélectionner les « faits » nécessaires à l’étayer. Quand le gouvernement adopte ce genre de pratique pour appuyer, disons, une guerre contre l’Irak, ou même, hypothétiquement, contre l’Iran, on appelle cela du « picorage ». Après avoir « picoré » les faits arrangeants, la pratique consiste à en gaver les décideurs politiques, ce qui évite toute analyse susceptible de venir s’opposer à la véracité du produit. En termes journalistiques, l’équivalent serait d’envoyer directement les saloperies à un ami éditeur, en se passant de toute vérification.

Mayer tente de faire preuve de probité en affirmant que les Républicains « essaient de faire tomber la communauté du renseignement ». C’est une affirmation étrange de sa part, elle qui a écrit un livre dont le titre est The Dark Side : The Inside Story of How the War on Terror Turned into a War on American Ideals (Le Côté sombre : comprendre de l’intérieur comment la guerre contre la terreur est devenue une guerre contre les idéaux américains) un travail qui avait montré comment la communauté du renseignement travaillait main dans la main avec le Congrès et la Maison Blanche. Mais elle n’est pas la première des libéraux à être devenus amis avec la CIA, le FBI et la NSA, en réponse à la soi-disant menace ultime provoquée par Donald Trump.

Un ami de Steele décrit pratiquement celui-ci comme la réincarnation de Jésus sur terre, lui dont « la rectitude, l’intégrité et la vérité (…) surpassent toute idéologie ». L’ancien dirigeant du MI-6 et patron de Steele, Sir John Dearlove, qui avait à l’époque témoigné au sujet des renseignements sur l’Irak qu’ils avaient été marketés et « établis en contournant les bonnes pratiques » pour plaider la fausse cause de la guerre, décrit Steele comme « superbe ». On trouve d’autres commentaires similaires d’autres anciens agents de la CIA. John McLaughlin, ancien directeur adjoint de la CIA, qui s’était vu impliqué dans les mensonges soutenant l’invasion américaine de l’Irak, voit également Steele comme honnête et crédible, cependant qu’un ancien responsable d’agence de la CIA à Moscou est invoqué pour dénigrer le « tempérament russe » qui inciterait ce peuple à mentir et tromper autrui.

Ma relecture du refus de Mayer d’adopter une démarche critique vis à vis de Steele a révélé plusieurs occurrences, où elle en vient à des conclusions sans réel étai, ou accepte des « preuves » qui sont fondamentalement des ouï-dires et convergent avec sa narration. Elle affirme que la Russie et que WikiLeaks étaient de mèche lors de la publication d’emails du Comité national démocrate et de Hillary Clinton, sans apporter la moindre justification. Elle a probablement conclu cela sur la base de quelque chose qu’elle avait entendu, mais de la bouche de qui, et quand ?

Une autre grosse gaffe de l’article de Mayer est de citer un « dirigeant russe » dont le nom reste inconnu, déclarant que le Kremlin avait bloqué la nomination au poste de secrétaire d’État de Mitt Romney, un critique notoire de la Russie. Les déclarations de Steele ne précisent pas comment cela serait arrivé exactement, et on n’a trace d’aucune autre confirmation indépendante de cette allégation, mais Mayer la trouve crédible, estimant qu’« on peut considérer que les événements qui ont suivi l’ont confirmé ». Quels événements ? C’est une question que l’on pourrait se poser, mais les médias nationaux n’ont pas hésité à répandre l’allégation de Mayer comme si elle constituait une source crédible dans un cycle frénétique de 48 heures d’information en boucle sur Romney et Trump.

Le parcours professionnel de Steele est également matière à questions. Il a travaillé à Moscou de 1990 à 1993 pour son premier poste d’agent du MI-6, sous couverture diplomatique. C’était la tourmente en Russie à l’époque, et Mayer raconte comment « Boris Eltsine parvint au pouvoir suprême, et on vit l’extinction des promesses de démocratie quand le KGB – maintenant appelé FSB – réaffirma son influence, que les oligarques s’emparèrent des biens de l’État et que les forces politiques nationalistes commencèrent à émerger ». Sans vouloir trop entrer dans les détails, la manière dont Mayer dépeint la Russie est totalement fausse. Eltsine était un ivrogne aux mains des manipulations et des interventions américaines et européennes. Il ne constituait pas du tout une « promesse de démocratie » et il est devenu de plus en plus corrompu alors qu’il occupait toujours le pouvoir après les élections totalement truquées de 1996, quand le FMI et les États-Unis ont conspiré pour le faire ré-élire, afin de faire perdurer le pillage du pays, baptisé « démocratisation ». Mayer poursuit en décrivant en termes négatifs un « obscur » ancien « agent du KGB » nommé Vladimir Poutine, émergeant du chaos.

Mayer continue en citant un rapport de Steele d’avril 2016, une « enquête secrète impliquant une étude des interférences de la Russie avec les politiques menées par quatre [États] membres de l’Union européenne » mais elle ne produit jamais ni le rapport ni les sources qui ont permis de le constituer. Le rapport conclut prétendûment que l’« objectif à long terme du Kremlin (…) était de renforcer les groupes et les politiciens extrémistes aux dépens des démocraties libérales d’Europe. Le but le plus immédiat était de détruire l’UE… ». Le compte-rendu fourni par Mayer apparait comme un peu fantasque, et constitue peut-être un reflet d’une obsession malsaine provenant de Steele, s’il est réellement venu à cette conclusion. En l’état, il s’agit d’ouï-dire, éventuellement fournis à Mayer par Steele lui-même ou par un de ses amis pour défendre sa réputation.

Mayer rapporte et relaie également des allégations de Steele pouvant relever de la trahison, selon lesquelles « [le] Kremlin et Trump complotaient politiquement ensemble lors de la campagne de 2016 (…) “pour chacun semer la discorde et la désunion aux USA” et au sein de l’alliance transatlantique ». En outre, « [Trump] et ses principaux associés ont accepté plusieurs fois des renseignements en provenance du Kremlin sur Hillary Clinton et d’autres rivaux politiques ». Robert Mueller [le directeur du FBI en poste, NdT ] n’ayant apparemment pas fourni d’information étayant des assertions aussi graves, il serait intéressant de savoir d’où Jane Mayer les considère comme crédibles.

Les jugements expéditifs de Mayer comprennent également « l’allégation [de Steele] selon laquelle le Kremlin a pris Trump comme favori en 2016 et lui a offert ses ragots de campagne sur Hillary, qui ont mis cette dernière au tapis. Ainsi que son affirmation que le Kremlin et WikiLeaks travaillaient ensemble… ». Comme noté ci-dessus, les allégations WikiLeaks/Kremlin n’ont pas été prouvées, pas plus que celles sur le Kremlin donnant des informations sur Hillary, qui œuvrait très bien elle-même à l’époque à son propre discrédit.

La description de Donald Trump se livrant à des « actes sexuels pervers » dans un hôtel de Moscou est tout aussi emblématique de ce qui ne va pas dans cet article. On y trouve quatre sources, citées comme décrivant des détails de ce qui s’est passé, mais il est admis qu’aucune des quatre n’a réellement assisté à ce qu’elles  décrivent. Il faudrait en apprendre plus sur l’identité des sources, au delà de vagues descriptions, quel était leur accès à l’information et comprendre quelles pourraient être leurs motivations à la diffuser. L’une des sources serait un « agent de haut niveau du renseignement russe » mais les autres étaient des employés de l’hôtel et un associé de Trump qui avait organisé le voyage.

Pour finir, en tant qu’ancien agent de renseignement, j’ai des questions sur les sources de Steele en Russie. Qui sont-elles ? S’il s’agissait de sources du MI-6, il ne pourrait pas les joindre une fois son service terminé, sous peine de sanctions sévères tombant sous le coup de l’Official Secrets Act. D’autres assertions de l’article de Mayer précisent que Mayer n’a pas versé d’argent à ses sources pour éviter qu’elles ne fabriquent leurs témoignages, un argument que l’on pourrait retourner contre Steele qui, lui, a été payé pour jeter l’opprobre sur Trump. Alors où est le quiproquo ? Les agents de renseignements travaillent contre rétribution, surtout quand il s’agit d’une société de sécurité privée, et les allégations de Steele, s’il a réellement déclaré que des sources lui ont divulgué des informations très sensibles et jusque là précieusement gardées, en échange d’un déjeuner occasionnel au Mayfair, sonnent creux.

Le rapport de Jane Mayer sur le dossier Steele semble reposer en grande partie sur la foi. Il serait intéressant de savoir dans quelle mesure les déclarations de Steele lui-même et de ses relais ont constitué les sources de ce qu’elle a écrit. Tant que l’on n’en saura pas plus sur la réalité des sources russes, ni sur les propres contacts de Mayer interviewés pour produire cet article, son « dossier sur l’homme derrière Trump » restera un mystère et tout cette saga sur le Russiagate, mentionnant des interférences de Moscou dans les élections américaines de 2016, restera sujette à caution.

Philip M. Giraldi, Ph.D., est directeur du Council for the National Interest, une fondation à but éducatif, dont les dons donnent lieu à réduction d’impôts, et qui vise à développer une politique étrangère américaine au Moyen-Orient plus en adéquation avec les intérêts du pays. Le site web est www.councilforthenationalinterest.org, l’adresse P.O. Box 2157, Purcellville VA 20134 et l’email inform@cnionline.org.

Traduit par Vincent, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/christopher-steele-vu-par-le-new-yorker

 

La nécessaire amélioration de la gouvernance du renseignement en Afrique

TRIBUNE LIBRE N°76 / mars 2018

La nécessaire amélioration de la gouvernance du renseignement en Afrique

Jean-François CURTIS

Stratégiste, spécialiste Sécurité et Défense. Conseiller technique, ministère des Eaux et Forêts, République de Côte d’Ivoire.

 

Les services de renseignement occidentaux connaissent depuis 15 ans une phase de réorganisation et d’adaptation face à la menace terroriste. En Afrique, les services sont quant à eux, plus que jamais, mis à l’épreuve du fait de menaces de plus en plus complexes mais également en raison de leurs carences de plus en plus marquées. Au cœur de l’évolution du renseignement, demeure la question de sa gouvernance. Où en sont les pays africains, dans leur compréhension des enjeux liés au renseignement ? Où en sont-ils avec la réforme de leurs services ? Comment font-ils face aux exigences de gouvernance démocratique ?

L’état des lieux du renseignement en Afrique n’est guère encourageant. La contribution des services à la sécurité nationale est faible pour ne pas dire insuffisante, compte-tenu du déficit majeur d’anticipation des risques et menaces. Les multiples crises intra-étatiques, essentiellement caractérisées par des coups d’Etats, traduisent bien souvent l’inefficacité de services de renseignement et de sécurité obsolètes, tant dans leur gouvernance, que dans leurs missions, méthodes et moyens. L’accroissement des menaces comme le terrorisme et la criminalité, reflète leurs carences : si ces services étaient efficaces, cela permettrait au moins de réduire l’expansion de la terreur et du crime sur le continent, à défaut de l’éradiquer. Les enjeux liés à la cybercriminalité sont également à peine pris en compte ; les services de renseignement africains sont davantage dans la réaction à cette menace plutôt que dans l’anticipation. Les remises en question face aux divers échecs dans l’exécution de leurs missions, sont rares pour ne pas dire inexistantes. Les questions d’intégrité, de transparence, de redevabilité et d’éthique sont elles aussi, dans la plupart des cas, ignorées car contraignantes pour les gouvernements et souvent bafouées par les services de renseignement.

Toutefois, il serait injuste de considérer que les services de renseignement sont les premiers responsables du manque d’anticipation des risques et menaces qui guettent et frappent le continent. En effet, la responsabilité incombe avant tout, à l’exécutif des pays africains qui, très souvent, navigue à vue sur les questions de renseignement, du fait d’une absence de stratégie nationale en la matière. Il arrive parfois que des dispositions soient prises pour définir une politique, mais celles-ci s’inscrivent souvent dans le cadre d’une réforme du secteur de la sécurité qui peine à se réaliser, tant dans sa conception que dans son exécution. Pire encore, les pays africains calquent l’organisation de leur renseignement sur le modèle des services des anciens pays colonisateurs, lequel ne correspond pas aux exigences africaines et explique aussi en partie leur inefficacité.

Ce constat nous confronte donc à l’inéluctable question de la gouvernance du renseignement en Afrique. Comment les services de renseignement sont-ils organisés et coordonnés ? Quelles sont les dispositions légales qui encadrent leur action ? Le sujet est vaste et d’une complexité déconcertante tant les difficultés sont multiples, endogènes et exogènes.

En matière de législation, le renseignement est très souvent insuffisamment encadré. Bien des pays africains occultent la nécessité de légiférer en la matière du fait du mythe qui entoure le sujet, à savoir que le renseignement relève exclusivement de l’exécutif et du « secret d’Etat ». Cela bloque toute action à caractère démocratique vers plus de transparence. Ainsi, le renseignement en Afrique demeure extrêmement opaque et illisible tant le sujet est tabou et ne saurait être débattu ouvertement dans certains Etats au régime rigide et fébrile.

De même, la coordination des différents services de renseignement qui cohabitent dans les pays africains, demeure déficiente. La rivalité des services crée un climat qui favorise l’inefficacité et la méfiance. Certains pays essaient de centraliser la gestion des services, à l’image la Côte d’Ivoire qui a créé une Coordination nationale du renseignement regroupant tous les acteurs du secteur, mais sans encore mesurer si cette initiative améliorera la situation.

Pour mesurer l’efficacité des services en matière de gouvernance du renseignement, l’un des classements les plus reconnus est le Government Defence and Anticorruption Index produit par Tranparency International. Ce rapport évalue les risques de corruption dans les secteurs de la défense et de la sécurité dans le monde et indique le niveau de bonne gouvernance des pays, notamment dans le secteur du renseignement. A ce titre, il faut retenir que dans son édition de 20131, Transparency International relève que 85% (12 sur 14) des pays d’Afrique subsaharienne notés ont obtenu une note inférieure à 50/100. L’Afrique du Sud et le Kenya sont les seuls pays d’Afrique noire ayant obtenu la moyenne, soit 50/100.

Tout compte fait, le tableau dépeint ci-dessus permet d’identifier plusieurs anomalies à corriger dans l’urgence par les gouvernements des pays concernés. Ainsi nous proposons comme actions correctives, applicables à tous les pays africains, les mesures suivantes :

1. Il est impératif que l’exécutif élabore une stratégie nationale du renseignement, soucieuse des normes démocratiques, qui soit cohérente, pragmatique et réaliste, afin de permettre l’anticipation des risques et des menaces.

2. Il appartient à chaque gouvernement de mettre en place un mécanisme unique de coordination nationale de l’action en matière de renseignement. Ce mécanisme devra inclure tous les services de renseignement, permettant l’émergence d’une véritable « communauté ».

3. Il est impératif que les lois évoluent pour prendre en compte le renseignement et pour encadrer l’action des services. En effet, bien des pays africains ne disposent pas de l’arsenal juridique nécessaire, non seulement pour encadrer cette impérieuse activité mais aussi pour protéger le citoyen contre d’éventuelles dérives.

4. En matière de gouvernance, il est important que les services soient davantage responsabilisés, qu’ils rendent compte de leurs activités et que les Assemblées jouent un rôle de garant de leur fonctionnement démocratique. Le contrôle parlementaire est indispensable pour assurer un raisonnable degré de transparence du renseignement (publication de rapports, auditions devant les commissions dédiées, etc.). De même, le budget du renseignement doit être soumis à l’approbation des Assemblées, notamment pour garantir sa légitimité. Une telle exigence de transparence permettra de lutter contre la corruption qui mine cette activité du fait de budgets importants dont la gestion reste opaque. Enfin, il est indispensable que les questions d’éthiques soient prises en compte dans la pratique du renseignement et que les membres des services y soient formés.

5. Du point de vue des ressources humaines et matérielles, il est urgent que les pays africains mettent l’accent sur le renforcement de leurs capacités. La formation du personnel est fondamentale pour garantir un niveau de professionnalisme raisonnable et respectueux du droit. En effet, de nombreuses dérives existent dont la corruption, la faute professionnelle, le détournement de fonds, le financement d’opérations clandestines, contraires à l’éthique du métier et l’espionnage politique. Pour ce qui est des ressources matérielles, là aussi des efforts doivent être consentis par les gouvernements, pour renforcer l’efficacité de leurs services via l’acquisition de matériels dédiés et à la pointe de la technologie. Enfin, les méthodes elles aussi doivent être revues et adaptées, pour mieux répondre aux défis que constitue par exemple la lutte contre le terrorisme.

6. Il est nécessaire que les pays africains impliquent davantage leurs citoyens dans la réflexion sur le renseignement notamment à travers l’éducation, la mobilisation de l’opinion publique, la médiatisation et la communication autour de cette profession. Le rôle et les missions des services de renseignement doivent être diffusés ouvertement, l’utilisation de l’argent public et son efficacité doivent être évoquées et débattues. Néanmoins, l’impératif de discrétion autour de certaines missions devra être préservé à juste titre, mais cela ne devra pas être un prétexte pour se cacher derrière le « secret défense » ou autre.

7. Du point de vue de l’action concertée, les pays africains pourraient, dans les plus brefs délais, se retrouver au sein de l’Union africaine, pour élaborer une politique commune du renseignement facilitant l’échange d’informations critiques ou stratégiques et accentuant le partage d’expérience.

 

*

 

La réforme des services de renseignement en Afrique est un impératif urgent, qui s’inscrit dans une démarche globale de réforme des systèmes de sécurité. Il convient d’y consacrer tous les efforts, tant financiers qu’humains, afin de garantir la sécurité du continent, notamment face à la montée du terrorisme islamiste. Le renseignement a donc de beaux jours devant lui, à condition qu’un état des lieux exhaustif soit réalisé, qu’une stratégie soit clairement élaborée, que le personnel soit formé et que les moyens soient mis à disposition des services.

Mais combiner l’exigence de transparence et l’impératif du secret qui entoure l’activité du renseignement, est une équation complexe que les pays africains vont devoir résoudre. Il leur faut améliorer leurs dispositifs tout en respectant l’éthique.

  1.  http://ti-defence.org/publications/government-defence-anti-corruption-index-gi-2013/

 

https://www.cf2r.org/tribune/necessaire-amelioration-de-gouvernance-renseignement-afrique/

Le désarroi des diplomates et militaires à la MSC 2018

Le désarroi des diplomates et militaires à la MSC 2018

Organisée par des Allemands, la Conférence sur la Sécurité de Munich, s’est transformée en forum mondial des ministres des Affaires étrangères et de la Défense. Chacun voulait anticiper l’évolution politique du moment, tandis que les organisateurs tentaient de faire avancer la cause de leur réarmement. En définitive, si les positions des uns et des autres ont été clarifiées, la question des nouvelles règles du jeu reste en suspens.

| Damas (Syrie)

+
JPEG - 60.9 ko

La Conférence sur la Sécurité de Munich est devenue au fil du temps la rencontre internationale la plus importante sur le sujet au monde. Créée dans le contexte de la Guerre froide par un noble ultra-conservateur, héros de la Résistance contre le nazisme, Ewald-Heinrich von Kleist-Schmenzin, elle a toujours eu un côté atlantiste et anti-communiste. Elle n’en reste pas moins un événement allemand et non pas une initiative états-unienne.

Fondée en 1963, elle réunissait alors une soixantaine de personnalités. Henry Kissinger, qui n’était alors qu’un espion et un universitaire, et Helmut Schmidt, alors simple député fédéral, y participèrent. Depuis 2009, sous l’impulsion de son nouveau président, le diplomate Wolfgang Ischinger, la conférence n’est plus un séminaire stratégique germano-US, ni même un forum européen, mais l’événement mondial en matière de Relations internationales et de Défense.

La Conférence 2018

L’édition 2018 rassemblait 682 hautes personnalités, dont une trentaine de chefs d’État et de gouvernement, une quarantaine de ministres des Affaires étrangères, une autre quarantaine de ministres de la Défense, et presque tous les patrons des services secrets occidentaux, sans compter les directeurs de think tanks et d’ONG humanitaires atlantiques, ou les journalistes bien-pensants  [1]. Depuis trois ans, un sommet des services secrets se tient discrètement en marge de la Conférence.

Le très haut niveau, sans aucun précédent, de cette rencontre s’explique par le désordre international actuel. Chacun a bien vu que le système unipolaire imposé par les États-Unis à partir de 1995 n’est plus. Pour autant, personne ne sait très bien ce qui va suivre.

La presse n’a retenu de cet événement que le show puéril de Benjamin Netanyahu et quelques phrases des uns et des autres. Les vrais enjeux étaient ailleurs.

L’affirmation de la puissance militaire allemande est-elle désormais possible ?

La puissance invitante, c’est-à-dire des Allemands à titre privé et non pas l’État fédéral, entendaient utiliser les participants pour faire avancer ses propres objectifs. Un document distribué à l’entrée, débute par deux articles. Celui de gauche, signé par le ministre des Affaires étrangères Sigmar Gabriel, comprend cette phrase : « Il est ni imprudent, ni anti-américain, d’imaginer une Europe sans les États-Unis » [2]. Celui de droite, rédigé par la juriste Constanze Stelzenmüller, analyse les divergences entre le président Trump et ses principaux conseillers pour conclure par une mise en garde face à leurs développements possibles [3].

Juste avant que Berlin ne soit paralysé par l’absence de majorité parlementaire, le gouvernement fédéral réfléchissait à la possibilité d’investir massivement dans son armée et de prendre le contrôle de l’ensemble des armées européennes, française comprise [4]. Il s’agit d’utiliser l’Union européenne au moment où les États-Unis sont en crise pour affirmer au plan politique la puissance économique allemande. Mais comment se passer de la puissante armée britannique après le Brexit ? Comment gérer la force nucléaire française ? Et quelle marge de manœuvre les États-Unis sont-ils prêts à concéder à l’Allemagne ?

Le Premier ministre britannique, Theresa May, a répondu, en ce qui la concerne, que le Royaume-Uni entendait négocier un Traité de Défense avec l’Union européenne, une fois qu’il l’aurait quittée ; ce qui renvoie l’Allemagne à la vision que Winston Churchill en avait. L’Union européenne doit maintenir la stabilité à l’Ouest du continent, Londres sera toujours pour elle un allié solide, mais c’est le gouvernement de Sa Majesté qui fixera les objectifs communs et certainement ni Berlin, ni Paris.

Le Premier ministre français, Édouard Philippe, a dressé l’éloge de l’Europe de la Défense et affirmé que son pays consacrerait 2% de son PIB aux questions militaires en 2025. Capitalisant sur l’excellente communication du président Emmanuel Macron, il a manifesté son soutien aux ambitions allemandes tout en s’abstenant de répondre à la question concrète de la force de frappe. On n’est donc guère avancé : le tandem Macron-Philippe se réjouit du nouveau mécanisme de concertation européenne en matière d’industrie de Défense (le PESCO), mais n’a signé d’engagements concrets qu’avec Londres.

L’énorme délégation US s’est comportée comme imaginé dans le document préparatoire : Washington attache beaucoup d’importance à ses alliés pour renforcer sa crédibilité. Autant dire que l’affirmation de la puissance militaire allemande ne sera possible que tenue en laisse par le Pentagone.

L’Ukraine et la Crimée

Alors que l’Allemagne a voté les sanctions européennes contre la Russie, les membres de la MSC ne remettent pas en question la réunification de la Crimée à la Russie. Ils ne s’appuient pas sur l’exemple de la réunification allemande, car celle-ci ne s’est pas faite au détriment d’un autre État, mais sur leur propre initiative de reconnaître l’indépendance de la Slovénie, de la Croatie et de la Bosnie-Herzégovine contre la volonté de la Fédération yougoslave (actuelle Serbie) [5]. Ils analysent la crise ukrainienne en termes de tectonique des plaques. Pour eux, les forces qui se sont affrontées là-bas durant une vingtaine d’années ont abouti à ce divorce. Dès lors, la question du Donbass est celle de la délimitation des plaques. La réponse n’est pas la même selon que l’on observe l’Histoire longue ou courte.

Quoi qu’il en soit, la MSC considère les accords de Minsk II comme la seule solution de paix, mais elle ne les comprend pas de la même manière que Moscou, ce texte étant particulièrement imprécis.

Les Allemands ont été surpris par la proposition du président Vladimir Poutine de déployer une force de stabilisation des Nations unies au Donbass. Ils la comprennent comme chargée de faire respecter l’ordre de Kiev et donc, de désarmer la région tandis que le gouvernement ukrainien pourrait, lui, se préparer à un nouvel affrontement. Ce n’est évidemment pas le point de vue russe.

Une dizaine de personnalités ukrainiennes étaient présentes à Munich. Certes, le président Petro Poroschenko et ses alliés comme son ministre des affaires étrangères Pavlo Klimkin (ancien ambassadeur à Berlin) ou le maire de Kiev Vitali Klitschko (ex-champion du monde de boxe poids lourds WBO & WBC, « héros » du Maïdan). Également des leaders économiques comme Natalie Jaresco (une ex-employée du département d’État US, placée par Washington comme ministre des Finances) ou le patron de Naftogaz, Andriy Kobolyev, et les oligarques Viktor Pinchuk et Sherhiy Taruta. Mais ne faisant qu’une confiance très limitée à l’équipe actuellement au pouvoir, la MSC avait également invité Yulia Timoschenko, les députés Mustafa Nayyem (le déclencheur du Maïdan) et Svitlana Zalishchuk (US National Endowment for Democracy).

Dans une salle séparée, hors des regards, les représentants de la France, l’Allemagne, l’Union européenne et la Russie ont rencontré ceux de l’Ukraine. Rien n’a avancé et surtout pas l’idée d’un déploiement de Casques bleus.

Le Moyen-Orient vu par Berlin

L’Allemagne s’est considérablement investie dans le projet US au Moyen-Orient (stratégie de destruction des sociétés et des États conçue par l’amiral Arthur Cebrowski [6]), mais peu dans le projet états-uno-britannique des « printemps arabes ». Elle héberge et soutient depuis la Guerre froide plusieurs quartiers généraux des Frères musulmans, dont celui des Syriens à Aix-la-Chapelle. Elle a participé à l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri [7]. Elle a co-rédigé en 2012 le plan Feltman de capitulation totale et inconditionnelle de la Syrie [8]. Actuellement, Volker Perthes, le directeur de la Stiftung Wissenschaft und Politik, son think tank étatique, est conseiller de Jeffrey Feltman à l’Onu.

Depuis plusieurs années, les documents internes du Service européen pour l’action extérieure (SEAE) sont des copiés-collés des notes de Volker Perthes pour le gouvernement allemand.

Volker Perthes était bien entendu présent à Munich [9] avec Jeffrey Feltman et leurs amis, Lakdhar Brahimi, Ramzi Ramzi, Steffan de Mistura, les généraux David Petraeus (le fond KKR était aussi représenté par Christian Ollig) et John Allen (Brookings Institution), ainsi que Nasser al-Hariri, le président de la Haute-Autorité pour les négociations (opposition syrienne pro-Saoudienne), Raed al-Saleh le directeur des Casques blancs (Al-Qaïda) et leurs sponsors qataris, dont l’émir Thamim.

Dans un article du document préparatoire de la Conférence [10], Volker Perthes assure que l’équilibre politique du Moyen-Orient vient de basculer. Mais il raisonne en s’appuyant sur ce qu’il souhaite et non pas sur ce qu’il voit. Il assure que le gouvernement de Damas est épuisé par la guerre alors qu’il vient de tendre un piège savant aux Israéliens et est parvenu à détruire un de leurs avions. Il évalue la rivalité saoudo-iranienne en croyant que Riyad est en position de force alors que le contre-coup de Palais s’organise depuis l’étranger. Il imagine que les Émirats vont aider l’Arabie saoudite contre Téhéran, alors qu’ils viennent d’imposer à Riyad la partition du Yémen et qu’ils tirent la richesse de Dubaï du contournement de l’embargo anti-iranien.

Les erreurs de Volker Perthes ont été prolongées par celles —volontaires— des trois patrons du BND allemand (Bruno Kahl), du MI6 britannique (Alex Younger) et de la DGSE française (Bernard Émié), qui ont expliqué dans une salle à part, devant un public choisi pour sa crédulité, leurs inquiétudes face à l’opération turque en Syrie. Les trois hommes ont feint de croire que les combattants du YPG sont les meilleurs remparts face à Daesh, alors qu’ils devaient former avec d’ex-daeshistes la Force de sécurité aux frontières et que, cette semaine, plusieurs officiers jihadistes ont été arrêtés par l’armée arabe syrienne en rejoignant Afrin mêlés aux combattants kurdes [11]. Certes, le métier de ces trois maîtres-espions est de savoir à qui ils doivent la vérité et à qui ils peuvent mentir. Continuant sur leur lancée, ils ont laissé entendre que l’armée arabe syrienne utilise des armes chimiques —profitant ainsi de l’absence dans la salle du secrétaire US à la Défense, Jim Mattis, qui avait souligné quelques jours plus tôt l’inexistence de preuve en la matière [12]—.

En définitive, avant de se réarmer massivement, l’Allemagne devrait choisir avec plus soin ses analystes de politique étrangère.

[1] « Liste des 682 participants à la Conférence sur la Sécurité de Munich 2018 », Réseau Voltaire, 18 février 2018.

[2] “Power boost. The EU must win the conflicts of the future”, Sigmar Gabriel, Security Times, February 2018.

[3] “Power outage. « America first » means America alone”, Constanze Stelzenmüller, Security Times, February 2018.

[4] « Ambitionierte Rahmennation : Deutschland in der Nato », Rainer L. Glatz, Martin Zapfe, SWP-Aktuell #62, août 2017.

[5] “Chain of secession”, Andreas Zumach, Security Times, February 2018.

[6] The Pentagon’s New Map, Thomas P. M. Barnett, Putnam Publishing Group, 2004. « Le projet militaire des États-Unis pour le monde », par Thierry Meyssan, Haïti Liberté (Haïti) , Réseau Voltaire, 22 août 2017.

[7] « Révélations sur l’assassinat de Rafiq Hariri », par Thierry Meyssan, Оdnako (Russie) , Réseau Voltaire, 29 novembre 2010.

[8] « L’Allemagne et l’Onu contre la Syrie », par Thierry Meyssan, Al-Watan (Syrie) , Réseau Voltaire, 28 janvier 2016.

[9] Sur les interventions de Volker Perthes à la Conférence 2017, lire : « Le détournement de la Conférence sur la Sécurité de Munich », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 21 février 2017.

[10] “Bismarck would blush. The political geometry of the Middle East has been redrawn in the last year”, Volker Perthes, Security Times, February 2018.

[11] Un accord a été conclu entre le YPG et les autorités syriennes. Les combattants kurdes ont été autorisés à traverser les zones contrôlées par l’armée arabe syrienne pour rejoindre leurs « frères » à Afrin et y lutter contre l’armée turque. Mais cet accord n’est valable que pour les anarchistes kurdes, pas pour les jihadistes étrangers.

[12] « Jim Mattis réfute les « Fake News » d’Israël et de l’Otan », par Thierry Meyssan, Al-Watan (Syrie) , Réseau Voltaire, 14 février 2018.

http://www.voltairenet.org/article199739.html

May prépare un traité sur la défense avec l’UE

May prépare un traité sur la défense avec l’UE

Londres souhaite la mise en place d’un traité de défense et de sécurité avant sa sortie de l’UE, en mars 2019, a indiqué Theresa May lors de la conférence de Munich sur la sécurité.

Lors de la conférence de Munich sur la sécurité, le 17 février, la Première ministre britannique, Theresa May, a appelé un « partenariat profond et spécial » sur la défense, assurant que « les aspects clés [du] partenariat futur dans ce domaine seront déjà en place à partir de 2019 ». « Le Royaume-Uni est aussi engagé vis-à-vis de la sécurité européenne qu’il ne l’a jamais été », a-t-elle ajouté.

« Nous ne pouvons pas aujourd’hui permettre qu’une concurrence entre partenaires, des restrictions institutionnelles rigides ou une idéologie profonde affaiblissent notre coopération et compromettent la sécurité de nos citoyens », a-t-elle estimé.

Pas de nouveau référendum

Elle a également écarté un deuxième référendum sur le Brexit : « nous quittons l’UE et il n’est pas question d’organiser un second référendum ou de faire marche arrière, je trouve cela important ».

Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, également présent, a pour sa part indiqué qu’une coopération continue sur la défense et la sécurité était dans l’intérêt des deux partenaires, mais ne devait pas être confondue avec les négociations du Brexit. « Cette alliance de la sécurité, le lien sécuritaire entre le Royaume-Uni et l’UE, sera maintenue, nous en avons toujours besoin », a-t-il affirmé.

La coopération militaire en Europe fait face à de nombreux challenges

23 États membres ont décidé de mettre en place une plus coopération militaire. Mais les intérêts industriels  nationaux et la lenteur du processus créent des interférences, surtout entre Berlin et Paris. Un article de notre partenaire, Der Tagesspiegel.

À ce jour, le Royaume-Uni n’a pas encore défini exactement ce qu’il souhaiterait inclure dans ce traité de défense, qui devrait cependant couvrir la coopération dans les domaines militaire, du renseignement et de la lutte contre le terrorisme. Cela comprendrait des dispositions sur les missions militaires communes de l’UE, la participation des troupes britanniques à ces missions et les capacités de défense.

Le Royaume-Uni souhaite également maintenir des liens étroits avec Europol, qui coordonne les services de renseignement de police dans toute l’UE, et continuer à faire partie du système de mandat d’arrêt européen.

L’ampleur de cette coopération pourrait toutefois poser des problèmes pour les « brexiteers durs » du parti conservateur. L’adhésion au mandat d’arrêt européen impliquerait en effet un contrôle par la Cour de justice européenne, une ligne rouge pour le gouvernement britannique.

Autre point potentiellement conflictuel : le document de négociation du gouvernement sur la défense et la sécurité évoque la nécessité d’inclure une proposition visant à maintenir le Fonds européen de défense et le programme industriel de défense, principaux piliers des accords. Londres concédera donc probablement à l’UE la prise de décision en matière de défense, étant donné que ces structures sont régies par les institutions européennes.

L’industrie britannique de la défense souhaite elle aussi faire partie de l’écosystème européen. Robert Hannigan, l’ancien chef du service de renseignement britannique, a ainsi averti que les entreprises de défense britanniques tomberaient dans un « déclin constant » si elles étaient exclues de la collaboration en matière de recherche et d’innovation avec le secteur de la défense de l’UE.

« Cela devrait être plus facile [à obtenir] qu’un accord commercial », a déclaré une spécialiste à Euractiv. « L’intérêt est de le faire au début de l’année 2019. »

Pour une source de Westminster, le Royaume-Uni adopte une approche « schizophrène » : ses ministres se sont publiquement opposés aux projets d’une « Union européenne de la défense » à la fin de l’année 2016, ne validant le projet que pour éviter d’entraver l’UE à 27 alors que les Britanniques se préparaient à quitter le bloc.

Depuis lors, toutefois, les ministres britanniques participent aux discussions de l’Union de la défense. Des compromis sur une série de questions, notamment les finances militaires, le commandement, le renseignement et la planification industrielle de défense sont en vue.

En décembre, 25 États membres – à l’exception du Danemark, de Malte et de la Grande-Bretagne – ont accepté d’adhérer à une nouvelle « coopération structurée permanente » en matière de défense, ou CSP.

L’Europe de la Défense avance à 23 pays

Vingt-trois pays de l’Union européenne ont acté lundi leur intention de s’engager dans une « coopération » militaire renforcée, dans le développement d’armements comme les opérations extérieures, avec pour ambition affichée de relancer l’Europe de la Défense.

Les risques non conventionnels et leur impact sur les entreprises

Le 18 janvier 2018
Les risques non conventionnels et leur impact sur les entreprises
icoShare32Grey

Les risques non conventionnels et leur impact sur les entreprises

par Eric Denécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R),

Éric DENÉCÉ, docteur en sciences politiques, a servi au Secrétariat de la défense nationale avant de se consacrer à l’intelligence économique au Centre d’études et de prospectives stratégiques (CEPS), au sein du cabinet ARGOS et du groupe GEOS. Auditeur du Centre des hautes études sur l’Afrique et l’Asie moderne (Cheam) en 1993, il avait consacré son mémoire à La liberté de navigation à travers les détroits, enjeu essentiel de la sécurité en Asie du Sud-Est.

Il enseigne le renseignement et l’intelligence économique dans plusieurs écoles de commerce et universités françaises et étrangères. Il conseille par ailleurs les entreprises en matière de Risk Management (CF2R Services). Auteur de nombreux ouvrages sur le renseignement, l’intelligence économique, le terrorisme et les opérations spéciales, il a reçu en 2009 le prix Akropolis de l’Institut des hautes études de sécurité intérieure (IHESI).

Le risque est par définition au cœur de l’entreprise. Sous le double effet des révolutions technologique et géopolitique à l’origine de la mondialisation, l’environnement des affaires connait de profonds bouleversements. L’influence des facteurs « hors marché » est devenue en deux décennies un sujet de préoccupation majeur pour les acteurs économiques engagés dans la compétition internationale. Aujourd’hui, cinq nouveaux types de risques doivent être pris en considération : internationaux, criminels, sociétaux, anticoncurrentiels et extra-judiciaires.

Les risques internationaux

Plus géopolitiques que « politiques », ils résultent de l’accroissement de l’insécurité internationale et du terrorisme. Il y a une défaillance des États en voie de développement qui, confrontés, depuis la fin de la guerre froide, à la chute des financements des deux blocs, ne peuvent plus payer leurs policiers et leurs militaires.

Les mouvements de guérilla se sont criminalisés. Leurs membres, privés de toute réinsertion mais disposants de dépôts d’armes, se sont reconvertis en criminels pour survivre. Les « zones grises » ou zones de non-droit prospèrent en Afrique mais aussi dans nos banlieues. Les seules régions sécurisées sont celles qui produisent des matières premières.

Les conflits intraétatiques se multiplient : guerres tribales ou ethniques. Les revendications liées au décalage de développement entre pays du nord et du sud se multiplient. La population est remontée contre l’Occident.

L’islam radical intervient maintenant au niveau international. Il cible les liens des pays visés avec l’Occident : les industries, les mines, etc. Les attentats, les enlèvements d’expatriés, la piraterie maritime se multiplient. Le nombre d’enlèvements est évalué à environ 30 000 par an, dont 25 % d’Occidentaux. Les ONG et les entreprises n’ont plus d’interlocuteurs locaux capables d’assurer leur sécurité. Cela leur impose un accroissement du coût de leurs opérations ou les oblige à quitter certains marchés. Il y a donc pour les entreprises des risques à l’occasion de leurs voyages, de leurs implantations et de leurs projets.

Les risques criminels

La part de l’économie criminelle dans le monde est forte : 2 000 milliards de dollars, 7 % du PIB mondial contre 2 à 3 % en 1990, 25 % de la richesse privée mondiale. Les organisations criminelles (mafias, cartels, etc.) font irruption dans l’économie légale, en particulier pour « recycler » leurs fonds. Cette manœuvre se caractérise par une diversification des produits ou des marchés et vise un blanchiment des fonds pour assurer l’héritage des enfants !

Les fonds objets du blanchiment sont issus de trafic de drogue, d’armes, d’êtres humains (prostitution, trafic d’organes), de contrebande de produits rares, de contrefaçon de médicaments ou d’autres produits. Il faut se débarrasser des petites coupures, un million de dollars en billets pèse 48 kilos, et ensuite « légaliser » ces fonds.

Les opérations illicites s’infiltrent dans les activités traditionnelles des entreprises par de multiples biais : placements immobiliers, participations financières, rachats de PME, etc. Par ailleurs, les fraudes internes sont une préoccupation constante pour les dirigeants.

Les risques anticoncurrentiels

Ils sont la conséquence du durcissement de la compétition économique. Une course effrénée à l’innovation et aux marchés se développe avec un accroissement de l’intensité concurrentielle. Il y a une régression de l’application de la loi de l’offre et de la demande. De nombreux acteurs recourent à des pratiques agressives, déloyales ou illégales pour acquérir des informations (espionnage), contournent les règles d’accès aux marchés (corruption, influence, pressions politiques), pour venir à bout de la concurrence (déstabilisation, sabotage).

Les États interviennent dans la compétition économique. En 1990, à la fin de la guerre froide, de 20 à 30 % du personnel de la CIA et de la NSA américaines se sont reconvertis dans la sécurité des entreprises. Les pratiques illégales participent à la guerre économique. Les savoir-faire des opérations clandestines sont utilisés. La guerre mondiale contre le terrorisme (Global War on Terrorism, GWOT pour les Américains) est utilisée à des fins commerciales. Les États-Unis écoutent les communications, celles de l’Iran bien sûr mais aussi et surtout celles des pays développés. La France n’échappe pas à ces écoutes car elle intervient dans des domaines concurrentiels… Ces méthodes prennent clairement leurs distances avec l’éthique – voire la légalité – et font courir des risques énormes aux entreprises qui en sont victimes.

Des risques extra-judiciaires sont liés à l’application extraterritoriale du droit américain en matière de règles d’exportation (embargo) et de normes anticorruption. Cette pratique offre des possibilités de poursuites judiciaires multiples par la justice des États-Unis et instrumentalise le droit pour affaiblir ses concurrents économiques. Cela se traduit pour les entreprises et leurs dirigeants par des poursuites pénales et de lourdes sanctions financières.

Les risques sociétaux

Les risques sociétaux sont la traduction de l’évolution des préoccupations morales et éthiques de nos sociétés. Ils sont aussi l’inquiétante traduction du vide philosophique et spirituel et de la perte de repères de nos sociétés post-industrielles.

L’évolution des sociétés modernes se caractérise par le développement des manifestations en faveur de l’écologie, par la perte des valeurs en particulier dans le monde occidental. Les risques sociétaux sont aussi la conséquence directe d’un certain « désœuvrement » lié au chômage, une retraite plus longue, un temps de travail réduit qui offre plus de temps libre et aussi du développement des moyens de communication modernes (TIC).

Les risques sociétaux sont de nature sectaire ou de nature contestataire. Ils relèvent globalement de la volonté de remettre en cause la société libérale et de déstabiliser les entreprises, soit au nom d’une croyance que les uns cherchent à imposer (islam radical, scientologie, etc.) ou d’une cause « éthique » que les adeptes défendent parfois avec une très grande violence (altermondialistes, animalistes et écologistes radicaux).

Risques sectaires

Diverses sectes ciblent les acteurs économiques : Scientologie, New Age, certaines formes de développement personnel/coaching, etc.

Le risque islamique présente une spécificité française. Le nombre des musulmans en France est évalué à 6 millions de personnes, dont 1 à 2 % d’islamistes. Les manifestations communautaires se développent : exigence d’une salle de prière, demande d’aménagement des horaires pour les prières, refus de serrer la main des femmes, prosélytisme, etc.

Risques militants

Ils résultent des nouvelles « valeurs » de nos sociétés : transparence, écologie, développement durable, etc. Dans nos sociétés développées, il y a une multiplication des mouvements de contestation sociétaux ou éthiques : antipub, anti marques, @dbusters (« casseurs de pub »), écoterroristes, animalistes, anti-avortement, altermondialistes, etc. Dans chaque « cause », il y a passage à l’action violente des groupuscules contestataires.

Les actions de tous ces groupes perturbent le fonctionnement interne autant que les activités des entreprises et nuisent directement ou indirectement à leur image et à leur réputation.

 

Perspectives : addition et combinaison des risques

Ces nouvelles menaces font peser sur les entreprises de nouveaux risques qualifiés de « non conventionnels » ou « spéciaux » parce qu’ils ne relèvent pas de la sphère traditionnelle des managements. Ces nouvelles menaces proviennent essentiellement d’acteurs « hors marché » et se traduisent par des modes d’action (violence, prédation, subversion, chantage) auxquels les entreprises ne sont pas accoutumées. Ce sont des risques intentionnels et organisés, à la différence des risques financiers, technologiques ou climatiques, dits « conventionnels ».

Le volet « cybernétique » de ces risques ne doit pas être négligé. De même, il faut noter l’interconnexion progressive des nouvelles menaces. Parmi celles-ci, la criminalité, avec la corruption et le chantage, est un danger infiniment supérieur au terrorisme. Tout ces risques nécessitent d’anticiper en permanence par le renseignement.

Le domaine de préoccupation des entreprises s’élargit désormais à de nouveaux champs qui viennent perturber leur développement et leur imposent de nouvelles conditions de fonctionnement. D’où la nécessité d’apporter aux acteurs économiques de nouveaux éléments d’information, utiles à leur développement, qui leur permettront d’affiner la perception de ces nouveaux risques, de mesurer leurs impacts possibles sur leurs activités et d’identifier les solutions existantes pour s’en prémunir ou y réagir.

Notes de François Toussaint et synthèse de l’intervenant

https://www.arri.fr/articles/22168-les-risques-non-conventionnels-et-leur-impact-sur-les-entreprises

Les services de renseignements militaires ont militarisé la démocratie dans le monde entier

Les services de renseignements militaires ont militarisé la démocratie dans le monde entier


andrew-korybko

Par Andrew Korybko – Le 10 janvier 2018 – Source Oriental Review

Weaponized democracyPeu importe que ce soit la « démocratie » des États-Unis qui serve de modèle à l’exportation ou tel modèle de gouvernement nationaliste spécifique renforçant les États non occidentaux, le concept théorique derrière ce système a été utilisé par les agences de renseignement militaires du monde entier comme une compétition, rencontrant plus ou moins de succès, pour changer ou maintenir le statu quo de l’« État profond ».

La plupart des gens connaissent l’exportation clandestine et militante par les États-Unis de leur « démocratie » à travers le monde afin d’éliminer les dirigeants non complaisants et promouvoir leurs intérêts géostratégiques durables pour conserver leur propre hégémonie unipolaire. Mais relativement peu de gens ont jamais pensé que ce système est, en fait, une méthode de contrôle, peu importe quelle forme cela prend finalement. Ce n’est pas un jugement mais un fait. La démocratie est vraiment un outil habilement utilisé par les praticiens des « États profonds » afin de maintenir le statu quo dans leurs états.

Que ce soit « bon » ou « mauvais » dépend de votre perspective. La plupart des gens de la Communauté des médias alternatifs soutiendrait que c’est bon tant que le pays en question protège ses politiques indépendantes des ingérences extérieures (USA / Occident / Golfe) et garde une volonté de construire un ordre mondial multipolaire. Les médias traditionnels, en revanche, considèrent cela, avec des  qualificatifs péjoratifs, comme de la « démocratie dirigée » ou, pire, de la « dictature ». Dans le même ordre d’idée, la Communauté des médias alternatifs croit que les États-Unis sont une fausse démocratie et pratiquent une itération peu sincère de cette idéologie, tandis que les médias traditionnels la prônent comme le meilleur modèle au monde.

Cet article ne cherche cependant pas à dire si la démocratie est un bon ou un mauvais système, ou même à juger de la variante que certains pays ont choisi de mettre en œuvre, mais à décrire comment cette idéologie est devenue le noyau des opérations des services de renseignements militaires à travers le monde en effectuant des missions offensives et défensives à long terme.

La stratégie en quatre étapes

Les services secrets militaires sont presque toujours dirigés contre des cibles étrangères et il existe de multiples façons de décrire la pratique de cet art. La plus pertinente est d’attirer l’attention sur un processus en quatre étapes qui commence et finit avec la démocratie. La première étape consiste à développer des concepts pouvant servir à élargir les divisions sociétales (deuxième étape), qui provoquent une crise (troisième étape) et permettent la mise en œuvre de solutions de fin de jeu reconfigurée (dernière étape). Bien qu’il existe de nombreuses théories susceptibles de catalyser cette séquence et la conclure, peu importe qu’elles soient identiques ou non pour remplir les deux rôles, la démocratie est la plus efficace pour « faire d’une pierre deux coups ».

Une partie de l’appel universel à la démocratie est que les gens croient que c’est le meilleur moyen de responsabiliser les décideurs pour qu’ils tiennent leurs promesses d’améliorer le niveau de vie de la population et de permettre aux individus de réaliser leur plein potentiel. La démocratie, cependant, est aussi la boîte de Pandore proverbiale, et il n’y a pas de retour en arrière possible une fois que les idéaux de cette théorie ont été introduits ou pratiqués dans une société.

L’ingrédient secret de la guerre hybride

De par sa nature même, la démocratie est capable d’élargir les divisions sociétales, en particulier dans les États de l’hémisphère sud, aux identités diverses et surtout post-coloniaux, qui occupent de plus en plus une position géostratégique importante dans les affaires mondiales en raison de leur localisation et de leur potentiel économique. Cela satisfait à la deuxième étape des opérations des services secrets militaires. En fonction de la composition du pays ciblé − que les États-Unis peuvent prendre en compte grâce à l’analyse des médias sociaux et à la relance secrète de facto du « Projet Camelot » de la guerre froide − divers scénarios de guerre hybride peuvent être élaborés pour laisser l’État en crise et dans le chaos militarisé qui en résulte afin de mettre en œuvre la « solution » de rétro-ingénierie pour normaliser le changement systémique qui en résulte.

Exprimé clairement et dans le contexte du prosélytisme militant de la « démocratie » des États-Unis, cet idéal ou une variante pertinente devient attrayant pour la population ciblée. Il aboutit à encourager ou à servir de front à des divisions sociétales déstabilisantes qui finissent par perturber le statu quo en catalysant une crise ouvrant la voie à un changement de régime contre le gouvernement. On peut visualiser le processus dans ses termes conceptuels les plus crus.

THÉORIE / CONCEPT => DIVISION SOCIÉTALE / PERTURBATION => CRISE =>
MISE EN ŒUVRE DE LA « SOLUTION » PRÉDÉTERMINÉE

La démocratie est l’arme idéologique de choix des États-Unis car elle permet la gestion de la « destruction créatrice » dans le système qui permet périodiquement à la population d’évacuer pacifiquement ses frustrations en recyclant électoralement ses élites civiles sans interférer avec les services permanents au sein de l’armée, des renseignements et de la bureaucratie diplomatique, ce fameux « État profond ». C’est avantageux du point de vue de l’hégémonie, car elle permet aux États-Unis de conserver indirectement le contrôle de leurs vassaux ou, au besoin, de manipuler le processus démocratique pour « légalement » installer leur soutien public préféré.

Gestion du retour de flamme

Il arrive toutefois que les démocraties n’empêchent pas l’émergence d’une élite menaçant le système, auquel cas les États-Unis instrumentalisent divers leviers de pression sur « l’État profond » contre les « révolutionnaires » élus afin de compenser leurs changements planifiés comme c’est le cas actuellement contre le président moldave Dodon. Si le personnage nouvellement élu ne peut pas être coopté comme Tsipras l’a été ou fonctionnellement neutralisé − comme l’Inde, un allié américain tente de le faire contre le gouvernement communiste pro-chinois nouvellement élu au Népal  (avant sa formation officielle qui devrait être annoncée le mois prochain) − il va soit recourir à un coup d’État soit lancer une guerre hybride. Si cela échoue, l’intervention militaire directe par ses partenaires « Lead From Behind » ou même directement par les États-Unis devient possible, selon le modèle libyen.

Ayant expliqué la manipulation externe de la démocratie pour les offensives géostratégiques et les changements de régime menée par les États-Unis, il est maintenant temps de discuter de la façon dont elle a été utilisée par les pays à des fins défensives.

L’armement défensif de la démocratie

La démocratie est un moyen et non une fin, et elle est devenue un outil pour perpétuer le statu quo de l’« État profond » en maintenant la bureaucratie permanente au pouvoir (et même parfois publiquement) tout en donnant superficiellement ou sincèrement aux citoyens l’occasion d’obliger certains décideurs à rendre des comptes dans l’espoir qu’ils finiront par se plier à la volonté politique de la majorité en mettant en œuvre des politiques qui bénéficieront finalement au peuple. En tant que telle, la démocratie ne devient rien de plus qu’une soupape pour évacuer le trop  de pression, dans le sens le plus cynique pour distraire les masses en les endoctrinant avec la conviction que c’est le moyen le plus efficace de faire advenir les réels changements, tout en évitant toute menace systémique réelle contre l’état profond.

La démocratie ou une variante de celle-ci reste presque toujours la première et la dernière étape de ce processus, tandis que les divisions naturelles qu’elle crée (deuxième étape) sont gérées par la « crise » contrôlée des élections (troisième étape).

Comme cela a été mentionné au début de l’analyse, cela pourrait être interprété comme « bon » d’empêcher une minorité violente et éventuellement soutenue par l’extérieur de renverser un gouvernement multipolaire élu ou « mauvais » si elle permet à un leader public impopulaire ou « cardinal gris » (« Dictateur ») de rester au pouvoir contrairement à la volonté authentique de la majorité de la population. Il faut préciser que ce dernier état de choses pourrait être manipulé par une propagande de guerre depuis l’étranger afin de gérer la perception des masses à cette fin. D’une manière ou d’une autre, la « destruction créatrice » inhérente aux systèmes démocratiques donne à « l’État profond » la meilleure chance de contrôler les citoyens de la manière la plus rentable, limitant de façon controversée le rythme du changement réel, en contradiction avec la mission conceptuelle originale de la démocratie qui est de laisser libre les processus selon la volonté du public.

Offensive contre défense

Quand les États-Unis soutiennent des groupes s’appuyant sur des slogans « démocratiques » pour renverser les gouvernements d’autres démocraties (occidentale comme en Pologne ou spécifiquement nationale comme en Syrie), ils comptent sur eux pour introduire une autre variante de la démocratie pour « justifier » leur usurpation de pouvoir et créer ainsi un écran de fumée pour effectuer ensuite une purge « en profondeur » et remplacer les décideurs précédents par les leurs. À l’inverse, l’application défensive de la démocratie est utilisée pour éjecter des dirigeants impopulaires et introduire « sans risque » de nouvelles idées dans l’appareil gouvernemental mais qui ne soit pas suffisamment « révolutionnaire » pour « faire chavirer le bateau » et menacer « l’État profond ». Cela donne à la population un moyen pour faire des retours de bâton constructifs et canaliser ses frustrations en indiquant aux autorités la direction qu’elles doivent suivre si elles veulent conserver le soutien des masses.

Les deux exemples ci-dessus représentent la conclusion de la militarisation de la démocratie par les renseignements militaires selon des manifestations offensives et défensives d’une séquence en quatre étapes parce qu’elle commence et finit avec la démocratie elle-même, même si elle « normalise » le concept dans la phase finale selon qu’il y a un changement visible (électoral) dans l’élite publique. Comme on l’a déjà remarqué, la nature contrôlée de l’« État profond » qui gère la « destruction créatrice » dans leurs systèmes est contraire à la pure définition théorique de la démocratie en permettant à ce processus de se dérouler librement en fonction de la volonté du public. Cependant, il convient de ne pas porter de jugement sur cette observation, car la prolifération des médias de masse et des médias sociaux, ainsi que la facilité avec laquelle les forces étrangères peuvent manipuler les citoyens ciblés depuis l’étranger par ces moyens, suggèrent que certaines « protections » pourraient être effectivement un mouvement responsable, à condition qu’il n’y ait pas d’abus.

L’anomalie Trump

Avec tout cela à l’esprit, l’élection de Trump fut une véritable révolution car le même développement menaçant le système qui se produit occasionnellement à l’étranger pour mettre en danger « l’État profond » s’est produit réellement aux États-Unis, sans intervention extérieure. Le Kraken essaie maintenant d’opérer des changements au sein même de la « démocratie » qui avait jusqu’ici supposé qu’elle était à l’abri de toutes ces manœuvres. C’est pourquoi les membres hostiles « global-libéraux » de « l’État profond » ont activé les leviers de la pression institutionnelle pour contrecarrer ces changements, exactement ce que l’administration de Trump fait ironiquement contre Dodon, le président moldave. Malgré cela, Trump est suffisamment pragmatique pour ne pas contrecarrer l’exécution démocratique de sa vision désirée par le Congrès et a donc travaillé avec certaines personnalités de l’« l’État profond » lorsque c’était nécessaire. C’est pourquoi son ancien allié trotskyste, Steve Bannon, l’a poignardé dans le dos dans une tentative infructueuse de briser ce qu’il croyait vraiment être la présidence « contre-révolutionnaire » de Trump

Réflexions finales

Il n’y a rien de fondamentalement « bon » ou « mauvais » dans la démocratie, car ces jugements sont subjectifs, mais on peut objectivement soutenir que le modèle lui-même est le plus efficace pour accomplir les missions en quatre étapes des services de renseignement militaires, comme celles menées par les États-Unis à l’étranger ou pour des raisons défensives à la maison comme l’Iran vient de le démontrer. Ce n’est pas non plus une « bonne » ou une « mauvaise » chose, mais simplement un fait de vie dont peu de personnes ont pris conscience parce que l’existence de certains idéaux démocratiques est maintenant considérée comme acquis presque partout dans le monde et doit, pour canaliser la quatrième et dernière étape du processus des services de renseignement militaires, devenir la « norme ». Cela ne veut pas dire que la « solution » consiste à diluer la démocratie, ou même qu’une « solution » est même nécessaire mais seulement d’attirer l’attention sur un aspect peu connu de la vie moderne qui échappe souvent à l’attention de la plupart des analystes politiques et d’encourager les lecteurs à sortir des sentiers battus en reconceptualisant le monde qui les entoure.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie « Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime » (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/les-services-de-renseignements-militaires-ont-militarise-la-democratie-dans-le-monde-entier

 

Publicités

Revue de presse nationale et internationale.

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :