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Le Pentagone s’implique dans la guerre… économique!

Le Désordre mondial avec Rachel Marsden

Le Pentagone s’implique dans la guerre… économique!

LE DÉSORDRE MONDIAL

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Washington a décidé de mieux protéger le secteur de la Défense des entreprises étrangères, notamment chinoises. Le Pentagone va créer un «fonds de confiance» comprenant des listes de fournisseurs validés par le gouvernement américain. Éric Denécé, directeur du CF2R, analyse pour le Désordre mondial les enjeux de cette décision.

Les États-Unis ne cachent pas qu’ils considèrent la Chine comme un ennemi dans le paysage mondial multipolaire actuel, mais il semble maintenant que le Pentagone s’implique dans la guerre économique entre les deux pays.

La sous-secrétaire américaine à la Défense pour les acquisitions, Ellen Lord, a annoncé que le Pentagone créerait un «fonds de confiance», permettant aux entreprises américaines dans le domaine de la Défense d’accéder à des sources d’approvisionnement approuvées par le gouvernement américain. En règle générale, il appartient normalement aux entreprises d’exercer une diligence raisonnable vis-à-vis des investisseurs et des capitaux potentiels.

Lord a expliqué la raison d’être de l’initiative: «La Chine tente de plus en plus de faire progresser la R et D, l’exploiter et la manipuler des outils économiques, comme la technologie critique pour notre sécurité nationale». Le Pentagone crée donc un écosystème qui bloque les investisseurs étrangers et supprime les failles potentiellement subversives.Qu’est-ce qui a motivé cette nouvelle mesure? Servira-t-elle à mieux protéger les États-Unis? La France et l’Europe devraient-elles en faire de même? Éric Denécé se penche sur ce nouvel épisode de la guerre économique entre la Chine et les États-Unis. Il est directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) et auteur du nouveau livre «Le Renseignement au service de la démocratie», aux éditions Fauves

https://fr.sputniknews.com/radio_desordre_mondial/201906071041379835-le-pentagone-simplique-dans-la-guerre-economique/

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France/Iran : reprise de la guerre des services ? Alain RODIER

France/Iran : reprise de la guerre des services ? Alain RODIER

(Note de Un passant : cet article date d’octobre 2018 mais j’ai trouvé intéressant de le rebloguer car il évoque toute une série de problématiques qui me semblent tout à fait absentes dans l’angélisme pratiqué par certains blogs « anti-Nouvel Ordre mondial » vis-à-vis du régime iranien.) (Et lorsque l’un de ces blogs se dit anarchiste anti-Etat et anti-religions, cela ajoute de l’incongru aux fadaises propagandistes.)

via France/Iran : reprise de la guerre des services ?

Selon plusieurs organes de presse, le Mossad serait à l’origine de la chasse déclenchée à travers toute l’Europe contre les services secrets iraniens. Celle-ci a officiellement débuté quand le service spécial hébreu a averti ses homologues du Vieux continent – vraisemblablement en mai/juin 2018 -de la préparation d’un attentat visant la réunion annuelle de l’Organisation des moudjahiddines du peuple iranien (OMPI[1]) se tenant à Villepinte le 30 juin 2018, en présence de nombreuses personnalités[2].

À la suite de ces renseignements, un couple belgo-iranien- Amir et Nasimeh S., âgés d’une trentaine d’années – a été appréhendé par la police belge le 30 juin dans le quartier de Stockel, à Woluwe-Saint-Pierre, dans la banlieue bruxelloise. 500 grammes d’explosif TATP et un dispositif de mise à feu ont été trouvés dans deux paquets séparés dans leur voiture. Assadollah Assadi, un diplomate iranien en poste à l’ambassade d’Iran à Vienne (Autriche), soupçonné d’être en contact avec ce couple, a été arrêté en Allemagne. En effet, n’étant pas accrédité dans ce pays, il ne bénéficiait pas de l’immunité diplomatique[3]. Les Israéliens l’ont désigné comme le responsable opérationnel de la tentative d’attentat. Il devrait être extradé vers la Belgique pour y être présenté à la justice.

Actions et décisions de la France

Début octobre, faisant – tardivement – suite à cette affaire, la France a gelé pour six mois les avoirs sur son territoire du ministère du Renseignement et de la Sécurité iranien (VAJA, ex VEVAK) qui serait lié à la tentative d’attentat. La même sanction a été prise à l’encontre d’Assadollah Assadi – le diplomate arrêté en Allemagne – et du chef des services de renseignement iraniens, le vice-ministre Saeid Hashemi Moghadam.

Ces mesures surviennent parallèlement à l’importante opération policière qui a visé, le 2 octobre, l’association musulmane chiite dénommée Centre Zahra France. Les forces de l’ordre ont perquisitionné son siège ainsi que le domicile de ses principaux dirigeants. 11 personnes ont été interpellées et trois ont été placées en garde à vue pour détention d’armes. Les avoirs du Centre Zahra France et deux organisations qu’il abrite dans ses locaux – France Marianne Télé et la Fédération chiite de France/Parti Antisioniste – ont également été gelés.

Les activités du Centre Zahra France étaient suivies depuis de très nombreuses années par les services de renseignement français pour « soutien à plusieurs organisations terroristes et en faveur de mouvements prônant des idées contraires aux valeurs de la République ». Selon l’AFP, le Centre Zahra France et les associations qu’il héberge sont soupçonnés de prôner la guerre sainte et de faire l’apologie de mouvements comme le Hamas palestinien ou le Hezbollah libanais, soutenus par l’Iran. Les branches militaires de ces organisations sont considérées comme « terroristes » par l’Union européenne.

Il est vrai que des intervenants tiennent au Centre Zahra des discours extrémistes, à l’exemple de ceux du cheikh Ali Talal qui a déclaré le 29 avril 2018 : « nous ne fermerons pas les yeux […] jusqu’à ce que le sionisme soit extirpé de tout le pays. » Lors d’un autre sermon, délivré le 15 mai, il proclamait : « Aujourd’hui, la boussole de l’unité doit être réglée sur notre union contre le sionisme ! Que nous nous acceptions mutuellement, qui que nous soyons, jusqu’à ce que nous en finissions avec les sionistes, et en débarrasser le monde, que le monde et les opprimés soient débarrassés d’eux. À ce moment, nous nous assiérons et nous parlerons de nos différends, s’ils existeront encore. Et je vous dis qu’il n’y en aura plus, car l’origine de tout différend vient de ces sionistes, ces arrogants, ces maudits qui ne veulent aucune forme de vie pour l’humanité ! ». À l’évidence, il s’agit là d’un appel lancé aux sunnites radicaux.

Certes, le Centre Zahra France était dans le collimateur des autorités françaises depuis des années, mais on peut se demander pourquoi elles ont décidé d’agir maintenant ? N’est-ce pas là un signe politique envoyé en direction de Washington pour faire oublier que la France était en pointe dans la défense du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), traité levant les sanctions contre l’Iran en échange de son engagement de cesser le développement des ses activités nucléaire militaire[4] et remis en cayse par Donald Trump ?

Par la voix de son porte-parole Bahram Ghassemi, la diplomatie iranienne a rejeté les accusations françaises : « Une fois encore, nous démentons avec véhémence ces accusations, nous condamnons l’arrestation de ce diplomate et nous appelons à sa libération immédiate». Suite à cette arrestation, le ministère des Affaires étrangères français a publié le 20 août une note interne demandant à ses personnels non accrédités en Iran d’éviter de se rendre dans ce pays. Ils pourraient être à leur tour arrêtés pour être ensuite échangés contre leur homologue iranien.

Une tentative d’attentat quelque peu étrange

Généralement, quand ils mènent des actions de type terroriste, les services spéciaux iraniens, agissent via des tiers comme le Hezbollah libanais ou des mouvements palestiniens pour ne pas apparaître en première ligne. Ces derniers se font un devoir de leur rendre ces services car ils dépendent presque totalement de Téhéran, en particulier sur le plan financier. Or, dans la tentative d’attentat visant Villepinte, ce ne semble pas avoir été le cas. Selon l’accusation, c’est Assadollah Assadi, le diplomate en poste à Vienne, qui aurait remis la charge explosive aux activistes lesquels, apparemment, n’appartiennent pas à une “structure extérieure“.

Ensuite, si les 500 grammes de TATP auraient pu provoquer des dégâts importants en explosant dans la foule, il s’agit d’une charge d’explosifs relativement faible, d’autant que l’on ignore si elle était entourée de projectiles métalliques qui, eux, sont extrêmement vulnérants. Pour le moment, aucune information n’a filtré sur la composition de l’engin… La clé de l’énigme réside dans cette preuve matérielle : est-ce un engin professionnel ou un bricolage ? Etait-il apte a être mis en oeuvre rapidement et comment ? Les enquêteurs détiennent les réponses à ces questions mais ne les ont pas encore dévoilées.

Rappelons également que l’OMPI vit quasi ouvertement au grand jour en France et tient sa réunion populaire annuelle tous les ans au même endroit, à Villepinte. Pour l’anecdote, les mauvaises langues prétendent que certains participants sont rémunérés pour faire la claque. Si le régime iranien avait voulu s’en prendre à l’OMPI, il aurait pu le faire depuis longtemps et de manière plus professionnelle. Quel est l’intérêt pour lui d’organiser en tel attentat en pleine crise sur la suspension de l’accord JCPOA ?

Enfin, lors de leur arrestation le jour même de la manifestation de l’OMPI, les deux « terroristes » se trouvaient à Bruxelles ce qui était un peu loin de leur objectif supposé. Même s’il n’est pas impossible d’envisager qu’ils se rendaient à Villepinte, une action de ce type se prépare soigneusement à l’avance et les opérateurs sont généralement présents sur place quelques temps auparavant.

Des services iraniens de sinistre réputation

Il est vrai que les services iraniens traînent une sinistre réputation s’étant livrés au terrorisme d’État à de nombreuses reprises par le passé ; pour mémoire, l’assassinat de l’ambassadeur français au Liban, Louis Delamare, le 4 septembre 1981 ; l’attentat contre les parachutistes français de Drakskaret les Marinesaméricains à l’aéroport de Beyrouth le 23 octobre 1983 (305 morts) ; celui de l’opposant Chapour Bakhtiar à Suresnes, le 6 août 1991 ; sans oublier les attentats terroristes contre les intérêts israéliens en Argentine et en Europe. La liste est longue et il convient de ne rien oublier ! Le régime des mollahs sait utiliser l’arme de la terreur quand il la juge utile à sa politique.

Les renseignement iranien est organisé autour de deux entités : le ministère du Renseignement et de la Sécurité(VAJA) et le directorat du renseignement du Corps des Gardiens de la Révolution islamiquedont le bras armé à l’étranger est la force Al-Qods. Ces deux services sont présents dans toutes les représentations diplomatiques iraniennes. Il est donc vraisemblable que Assadollah Assadi appartenait à l’un d’eux.

La première mission des services iraniens est la surveillance des opposants ; la seconde est la lutte contre Israël et contre l’Arabie saoudite. Ils agissent généralement de manière très professionnelle, mais il leur est cependant arrivé de commettre de graves erreurs techniques à plusieurs reprises, lesquelles ont permis de les confondre et de mettre en cause leurs responsables politiques, notamment suite aux attentats ayant eu lieu en Argentine ou en Bulgarie.

Il n’est pas exclu que Téhéran – dans le climat international actuel très tendu – ait de nouveau recours à des opérations violentes à l’étranger (attentats, assassinats). La sécurité autour des opposants iraniens réfugiés en Europe aurait d’ailleurs été renforcée ces dernières semaines. Il ne faut pas se faire d’illusions, les services iraniens sont en train de se préparer à mener une guerre secrète si la situation venait à se détériorer du fait de l’agressivité affichée des Américians et des Britanniques suivis – contraints et forcés – par les Européens.

*

Il n’a échappé à personne que l’accord JCPOA est en train de se détricoter depuis que Donald Trump l’a rejetté et a rétabli les sanctions économiques à l’égard de Téhéran. De plus, Washington ne s’est pas privé de menacer directement de sanctions ses alliés ayant des relations économiques avec l’Iran. Résultat : presque tous les industriels européens et français (Total, Peugeot, etc.) se sont retirés du pays, laissant la place aux Chinois et aux Russes.

C’est dans ce cadre que cette affaire d’attentat survient fort opportunément. Elle a été servie avec délectation par les Israéliens qui considèrent l’Iran comme leur pire ennemi[5]. Comme par hasard, le président iranien Hassan Rohani entamait, début juillet 2018, un voyage officiel en Suisse et en Autriche. La révélation de cette tentative d’attentat et du « complot » iranien est donc venue fort à propos saboter son voyage et a été un signal fort à l’attention des Etats qui espéraient encore pouvoir négocier.

La stratégie des Américains et d’Israël est clairement d’asphyxier au maximum l’économie iranienne pour provoquer des mécontentements intérieurs qui pourraient changer la donne politique.Pour Washington, l’OMPI a un rôle central à jouer à l’avenir. C’est oublier un peu vite que cette organisation – dont l’idéologie est un mélange de marxisme et d’islamisme – n’est pas populaire du tout en Iran. Une grande majorité d’Iraniens – même ceux qui ne soutiennent pas le pouvoir des mollahs – considère que l’OMPI a trahi la Patrie en combattant dans les rangs de l’armée de Saddam Hussein lors de la « guerre imposée » ou « défense sacrée » (1980-1988). Les Iraniens restent des nationalistes fiers de leur histoire et ne pardonnent pas cette trahison. Mais si Washington appuie l’OMPI, c’est aussi parce ce mouvement a été un fidèle « collaborateur » des services de renseignement américains, ayant fourni dans le passé de précieuses informations sur l’effort nucléaire iranien.

Malheureusement, il y a bien longtemps que la politique du Quai d’Orsay suit celle du département d’État américain. Il est loin le temps où Paris et Berlin avaient refusé de participer à l’invasion de l’Irak de 2003. La fureur des Américains dénonçant la « lâcheté » des Français avait été à son comble. Aujourd’hui,ce n’est pas par conviction que Paris s’aligne sur Washington, mais tout simplement parce que la France n’a plus les moyens de s’y opposer. Les responsables politiques français savent que s’ils passent outre les “recommandations“ de Washington et continuent de commercer avec Téhéran, les sanctions américaines seront sans pitié. Le marché intérieur américain sera alors fermé à nos industriels et les sanctions (condamnations, amendes) ne tarderont pas. Or, le marché américain est vital pour les économies française et européenne alors que celui de l’Iran est, comparativement, négligeable.

[1] Mojāhedin-e Khalq (MEK).

[2] Dont : Rudy Giulani, avocat de Donald Trump et maire de New York au moment des attentats du 11 septembre 2001 ; Stephen Harper, l’ancien Premier ministre canadien ; Philippe Douste-Blazy, Bernard Kouchner, Rama Yade, etc.

[3] L’accréditation dans un pays ne couvre le diplomate que dans celui-ci, lors des trajets professionnels qu’il effectue ou s’il accompagne la « valise diplomatique.

[4] Signé le 14 juillet 2015 à Vienne par les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-uni) + l’Allemagne, d’où son appellation « 5+1 ».

[5] Cela n’a pas été toujours le cas car durant la guerre Irak-Iran qui a duré de 1980 à 1988, l’État hébreu a discrètement fourni une aide militaire à Téhéran avec l’accord plus ou moins officiel de Washington. Il considérait à l’époque que Saddam Hussein était son adversaire potentiel le plus menaçant.

https://www.cf2r.org/actualite/france-iran-reprise-de-la-guerre-des-services/

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Palantir, l’œil de Washington ?

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Palantir, l’œil de Washington ?



Publié par Antoine Vandevoorde le 9 Mai 2019


Dans un contexte technologique marqué par la surabondance des données numériques, recueillir et traiter l’information est devenu une priorité stratégique pour les entreprises, mais également les États souverains. Plusieurs champions du big data se sont en cela fait jour, dont notamment Palantir Technologies. Cette société américaine à la réputation sulfureuse a acquis sa notoriété en nouant des partenariats significatifs avec plusieurs entreprises multinationales, mais également des services étatiques réputés sensibles, à l’instar de la DGSI. Faut-il y voir un banal partenaire commercial ou à l’inverse une véritable épée de Damoclès pour la souveraineté nationale ?



Palantir, l’œil de Washington ?
Palantir, au commencement

Que dissimule Palantir ? Palantir Technologies est une société de droit privé américaine fondée en 2003 et basée à Palo Alto en Californie, cœur battant de la Silicon Valley. Celle-ci se revendique dès sa création comme une startup orientée vers le domaine de l’analyse de données de masse – big data – à destination d’entreprises et d’institutions à des fins d’aide de prise à la décision stratégique. Officieusement, la réalité est plus complexe. Palantir se spécialise d’entrée, sous l’impulsion de ses principaux fondateurs Alex Karp et Peter Thiel, dans l’analyse de données stratégiques extrêmement sensibles par l’entremise de salariés issus des domaines du renseignement et de la sécurité. La société s’est aujourd’hui diversifiée, mettant cette expertise à profit d’acteurs du secteur de la santé, de la finance, de l’assurance ou encore de la consommation courante.

Palantir s’est principalement forgé une réputation de géant mondial de la visualisation et de l’analyse de données de par ses solutions Gotham et Foundry, aujourd’hui plébiscitées dans le domaine du management de l’information. Ce couronnement en tant qu’acteur technologique majeur n’est pourtant pas le fruit du hasard. Outre sa stature affichée de modeste startup, Palantir Technologies fait l’objet dès sa création d’un financement qui est tout sauf anodin : celui d’In-Q-Tel. Ce fonds de capital-investissement, ayant octroyé deux millions de dollars à la société, n’est nul autre que celui de la CIA vouée originellement à parrainer les projets technologiques jugés utiles à terme pour le fonctionnement de l’agence. En pratique, la CIA se réserve en cela un droit de regard, voire une présence au sein des conseils d’administrations des sociétés concernées par In-Q-Tel, ce à quoi Palantir n’aurait pas fait exception. L’entreprise est indéniablement liée à l’appareil de renseignement américain.

Le monde au sens de Palantir 

Saisir l’essence profonde de Palantir passe inéluctablement par une compréhension approfondie de son message, et de ses fondateurs. Le secret, au cœur de l’activité de Palantir, n’en est pourtant pas un. En effet, Palantir tire son nom de l’œuvre de J.R.R. Tolkien, faisant référence à l’objet magique éponyme octroyant à son possesseur le don d’omniscience et de clairvoyance. L’aspiration profonde de l’entreprise n’est en cela pas dissimulée, malgré les doutes et craintes occasionnés. La stratégie de ce panoptique numérique passe alors par des actions de légitimation principalement incarnées par son Président directeur général, Alex Karp. Ce dernier est à lui tout seul le gage de réassurance pour sa société auprès des observateurs, eu égard notamment à quelques passes d’armes technologiques notables. En effet, il est l’homme ayant conduit le projet d’identification des groupes hackers chinois GhostNet et Shadow (ayant espionné les communications du Dalaï Lama, ou encore de l’OTAN) et a surtout vu son nom étroitement associé à la localisation d’Oussama Ben Laden. Pilier de la légitimité de Palantir, c’est durant ses études à Stanford que ce dernier fit la rencontre de l’autre homme fort de l’entreprise, Peter Thiel.

À l’inverse d’Alex Karp, Peter Thiel entretient l’image d’une personnalité sulfureuse et très médiatique. Ce dernier est très tôt considéré comme l’un des caciques de la Silicon Valley. Peter Thiel investit notamment dans Facebook peu après sa création, et prend part à la création de PayPal aux côtés du magnat de la technologie sud-africain Elon Musk. À la tête d’un titan de l’information tel que Palantir, Peter Thiel cristallise toutes les appréhensions. Connu pour son obédience libertarienne très prononcée, celui-ci fait volontiers part de ses opinions sur le rôle que devrait avoir l’Etat : aucun. L’historien Edouard Husson en dépeint dans les colonnes d’Atlantico un portrait sans équivoque : « Comme Saint-Simon, Peter Thiel se prend pour un visionnaire de la politique et il juge son expertise supérieure à celle des politiques […] [il] a révélé dans de nombreuses déclarations que ses convictions libertariennes revenaient à vouloir substituer Google à l’État américain, PayPal à l’IRS ». Seul soutien de Donald Trump dans la Silicon Valley, Peter Thiel se place en parangon du solutionnisme technologique, au sens d’Evgeny Morozov, comme « remède » aux afflictions contemporaines. Tout en gardant à l’esprit que pour lui, Etat, démocratie et modèle occidental relèvent de ces maux.

Palantir et Cambridge Analytica, la liaison dangereuse

En mars 2018, Palantir se retrouve pour la première fois de son histoire dans l’œil du cyclone. C’est à cette période qu’éclate le scandale Cambridge Analytica, du nom de la société britannique éponyme. Pour rappel, cette affaire mit en lumière certaines relations troubles des géants de la Silicon Valley, Facebook en tête, dans le cadre de la campagne présidentielle américaine de 2016. L’entreprise de Mark Zuckerberg fut en effet accusée d’avoir permis l’accès à près de 50 millions de profils au cabinet d’analyse politique Cambridge Analytica afin d’exploiter des données personnelles et rallier les concernés à la cause du candidat Trump. Un ancien employé de Palantir, Christopher Wylie, se pose alors en lanceur d’alerte, accusant son ancien employeur d’avoir activement collaboré à ces pratiques.

Faisant état de rencontres secrètes entre Alexander Nix et les cadres dirigeants de Palantir par l’entremise de Sophie Schmidt, fille de l’ancien patron de Google Eric Schmidt, Christopher Wylie a affirmé devant un parterre de députés britanniques que Palantir aurait également eu accès aux données incriminées à des fins d’analyse et de traitement. Une position qui a tout sauf surpris les observateurs du fait notamment des liens déjà connus de Peter Thiel. Alexandra Saviana, journaliste à l’hebdomadaire Marianne a abondé en ce sens : « Pour être très clair, sans Palantir, pas sûr que Cambridge Analytica aurait pu faire autant fructifier ces millions de données utilisées pour la campagne Trump ».

Une emprise stratégique sur les données sensibles

Palantir inquiète autant qu’elle fascine. Malgré les éléments pesant sur la société et sa réputation, celle-ci a pourtant su pérenniser son activité. Palantir a su mettre la main par le truchement de ses nombreux clients sur des volumes substantiels de données aussi sensibles que stratégiques. Elle collabore naturellement avec la CIA, mais également la NSA, le FBI, l’US Marines, l’US Air Force ou encore les services de polices de New York et de Los Angeles. Elle s’est cependant le plus illustrée dans l’obtention de contrats stratégiques à l’étranger, notamment auprès de Sanofi ou encore d’Airbus, dont elle a fait de l’ancien directeur général Fabrice Brégier le dirigeant de sa filiale française. La société a cependant le plus défrayé la chronique française en annonçant un contrat établi avec la Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI) en 2016. Dans le contexte post-attentats de 2015, la DGSI souhaite urgemment se doter de solutions puissantes d’analyse de données de masse, comme l’expliquait alors son directeur Patrick Calvar : « Nous ne manquons pas de données, ni de métadonnées, mais nous manquons de systèmes pour les analyser ».

Ce parti-pris des services de renseignement intérieur français résonne auprès des observateurs comme un véritable aveu de faiblesse. En effet, collaborer avec Palantir pour la DGSI met en lumière les lacunes du tissu numérico-industriel français en matière de gestion des données critiques. Un constat que partage là encore Patrick Calvar : « Les entreprises françaises qui développent des systèmes ne sont pas encore capables de répondre à nos besoins ». Ce partenariat soulève dès lors des interrogations et craintes légitimes à plusieurs titres, avec tout d’abord celle de la perte de souveraineté. En effet, le fait de confier des informations sensibles à un prestataire de services américains financé par la CIA engendre un risque considérable. Le manque d’informations quant à la réelle proximité entre les services de renseignement américains et Palantir inquiète à juste titre, faisant miroiter au minimum un accès à des données sensibles, et au maximum la possibilité de leur exploitation. Cela renvoie également à la crainte d’une potentielle existence de backdoors, ou « portes dérobées » soit des systèmes implémentés secrètement dans les logiciels à l’insu du client. La DGSI a en cela privilégié le risque minimum, en favorisant un prestataire américain dans un contexte marqué par l’urgence terroriste et l’inaptitude française en la matière. Il est compliqué de jeter la pierre.

La crainte du cheval de Troie américain 

Une véritable levée de boucliers s’est depuis opérée face à l’incertitude Palantir. Ces critiques se sont tout d’abord élevées depuis le sommet de l’État français, Emmanuel Macron ayant réagi à cet état de fait. Le Président de la République aurait en effet fait part d’un grand mécontentement dans le cadre du partenariat liant la société à la DGSI. Cet avis est largement partagé au sein du secteur de la cyberdéfense française, notamment par le directeur de l’ANSSI Guillaume Poupard. Celui-ci déclare en ce sens lors d’une audition parlementaire qu’ : « Il va de soi qu’il faut déconnecter les logiciels Palantir qui permettent d’effectuer des recherches de données ». Un constat partagé même par la DGSI puisque Laurent Nuñez, alors successeur de Patrick Calvar à la tête du service déclare dès son entrée en fonction la nécessité de préférer un acteur français ou européen du big data à très court terme.

Les pouvoirs publics ont de fait réfléchi à une alternative crédible avec pour leitmotiv la souveraineté. La DGSI est finalement parvenue à s’émanciper de Palantir, en supervisant dans le cadre du Groupement des industries de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres(GICAT) l’élaboration d’un champion français de l’analyse de données. C’est dans ce contexte qu’est né le Cluster Data Intelligence, initiative portée par de nombreux acteurs issus des domaines stratégiques français. Parmi les structures prenant part au projet figurent notamment Airbus, Atos, Engie, le champion français du big data Flaminem ou encore Thalès. La principale aspiration du cluster est de proposer une solution allant de d’analyse au traitement et à la restitution des données sensibles, et ce de bout en bout en tant qu’acteur 100% français. L’ambition de la récupération de la maîtrise nationale en la matière est clairement affichée.

Ce cluster, louable et judicieux sur le principe va toutefois se voir confronté très rapidement à un défi de taille : celui de pallier son retard sur l’avance technologique de Palantir. En effet, celui-ci suscite des interrogations quant à ses performances techniques, la viabilité de sa solution logicielle dans un contexte empreint de menaces d’ordres diverses ainsi que son mode de gouvernance eu égard aux intérêts parfois divergents des acteurs qui le composent. Les toutes prochaines années diront si oui ou non si la France a les moyens de ses ambitions, c’est-à-dire de revenir dans la course technologique internationale.

Pour aller plus loin au sujet de Palantir : 

BENOIT Fabien, « Peter Thiel, l’homme qui voulait achever la démocratie », Usbek & Rica, 17 juillet 2018

BOULESTIN Rénald, “Big Data : la DGSI s’émancipe de Palantir pour une solution 100% française”, Silicon, 18 avril 2018

CARPENTIER Thierry & COHEN-GRILLET Philippe, « Alex Karp : l’homme le mieux renseigné de la planète », Paris Match, 24 janvier 2017

COLLOMBAT Benoît, « Comment une start-up financée par la CIA s’est imposée au cœur des services de renseignement français », France Info, 22 septembre 2018

DRIF Anne, « In-Q-Tel, le fonds de la CIA qui fait rêver les militaires français », Les Echos, 16 décembre 2016

HUSSON Edouard, « Peter Thiel et la Silicon Valley : comme une méchante ombre sur les démocraties occidentales », Atlantico, 7 janvier 2018

KHARPAL Arjun, “Palantir worked with Cambridge Analytica on the Facebook data it acquired, whistleblower alleges”, CNBC, 27 mars 2018

LAMIGEON Vincent, « Faut-il avoir peur de Palantir, le géant du big data ? », Challenges, 21 mars 2019

LELOUP Damien, « Palantir, l’embarrassant poisson-pilote du big data », Le Monde, 9 octobre 2018

MONIN Jacques, « Palantir : l’œil américain du renseignement français », France Inter, 22 septembre 2018

PAQUETTE Emmanuel, « Palantir, quand la CIA scrute la France », L’Express, 19 mai 2017

SAVIANA Alexandra, « Le très inquiétant pouvoir de Palantir, la boîte mêlée au scandale Facebook, à la NSA… et à la DGSI », Marianne, 30 mars 2018

Palantir, Huawei, Kaspersky: le cri d’alarme d’un ancien de la DGSE sur la cybersécurité. Par Vincent Lamigeon

 

24.avril.2019 // Les Crises

Palantir, Huawei, Kaspersky: le cri d’alarme d’un ancien de la DGSE sur la cybersécurité. Par Vincent Lamigeon

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Source : Challenges, Vincent Lamigeon, Gilles Fontaine, 23-03-2019

INTERVIEW – Fondateur de la direction technique de la DGSE, Bernard Barbier, désormais consultant en cybersécurité, dresse un diagnostic sans concession de la dépendance européenne aux nouveaux acteurs du type Palantir ou Huawei. Il appelle à la contre-attaque.

Dans le petit monde du renseignement et de la cybersécurité, son nom est une légende. Centralien passé par le CEA, ancien patron du prestigieux LETI de Grenoble, Bernard Barbier est surtout le fondateur de la direction technique de la DGSE, l’équivalent français de la NSA. Cette division, sur laquelle la dernière saison du Bureau des légendes a jeté un coup de projecteur, est désormais forte de 2.300 agents. Après quatre ans chez Capgemini comme responsable de la cybersécurité, il a créé son cabinet de conseil, BBCyber, pour aider les grands groupes et les start-up de la “cyber” à répondre à la concurrence américaine, chinoise ou israélienne. A quelques jours du sommet des start-up de Challenges, où il interviendra sur le thème de l’IA, Bernard Barbier dresse un diagnostic sans concession de la dépendance européenne aux acteurs comme Palantir, Huawei, Kaspersky ou aux nouveaux champions américano-israéliens du secteur cyber, dans une interview exclusive à Challenges.

Challenges – Entre le poids des GAFA et l’arrivée de nouveaux acteurs de la tech comme Palantir ou Huawei, l’Europe est-elle une colonie numérique des géants américains et chinois ?

Bernard Barbier – Le terme peut choquer, mais il n’est pas loin de la vérité. L’Europe a raté plusieurs virages technologiques, dans les réseaux télécoms, l’analyse big data, le cyber. Il y a urgence à se ressaisir. Je soutiens résolument l’initiative JEDI, qui vise à la création d’une agence d’innovation de rupture, franco-allemande, sur le modèle de la Darpa américaine.

Le débat fait rage pour savoir s’il faut accepter les équipements du chinois Huawei sur les réseaux 5G européens. Un boycott serait-il justifié ?

La montée en puissance de Huawei pose effectivement un vrai problème de souveraineté pour l’Europe. En dix ans, les Chinois ont réussi à changer la donne sur les réseaux télécoms. Ils y ont mis les moyens, avec 80.000 salariés dédiés à la R&D chez Huawei. Résultat : ils ont largué les acteurs européens comme Nokia et Ericsson, et devancent même technologiquement les acteurs américains. Pour autant, il ne faut pas se raconter d’histoires : l’Europe dépendait déjà des acteurs américains pour ses réseaux. On passe d’une dépendance à Cisco à une dépendance à Huawei. Dans les deux cas, nous avons perdu notre souveraineté numérique.

Ce retard européen est-il rattrapable ?

Il faut être réaliste : on ne rattrapera pas Huawei en un jour. Il faut donc mener deux chantiers en parallèle. D’abord, si on intègre des équipements Huawei dans les réseaux 5G européens, il faut développer une couche logicielle pour éviter les risques d’espionnage ou de fuite de données. C’est la stratégie du Royaume-Uni, qui a créé en 2014 un laboratoire commun avec Huawei, le Huawei Cyber Security Evaluation Centre (HCSEC), chargé d’analyser et de corriger les failles des systèmes Huawei. On pourrait s’inspirer de cette stratégie pour bâtir ce que j’appelle une “5G de confiance”. Deuxièmement, il faut dès à présent commencer à travailler sur la 6G, ce que font déjà les Américains sous la pression de Donald Trump. Rien ne serait pire que de faire ce que font les autres avec dix ans de retard, il faut innover et aller vers le futur, pas vers le passé.

Côté cybersécurité aussi, beaucoup s’inquiètent d’une marginalisation de l’Europe face aux acteurs américains, israéliens ou russes…

Ils ont raison ! Il y a un vrai risque que l’Europe disparaisse du secteur cyber. Le tandem Etats-Unis-Israël est en train de prendre toute la place, avec de nouveaux géants comme l’israélien Team 8. Cet incubateur de start-up créé, comme souvent, par des anciens de l’unité 8200 (l’unité de renseignement électronique de Tsahal, la NSA d’Israël), est en train de créer de très nombreuses entreprises innovantes. Ils ont même recruté l’ancien patron de la NSA, Michael Rogers… Les pépites de Team 8 deviennent les licornes de la cyber, comme Claroty, une société américano-israélienne qui mène un lobbying intense en France, ou Cyber-Ark. L’alliance de la puissance financière des fonds américains et du savoir-faire israélien en matière de cyber est redoutable : il se crée des dizaines de start-up cyber, qui ont accès à des moyens financiers considérables.

Faut-il avoir peur du russe Kaspersky, qui a été banni des instances fédérales américaines ?

La question est de savoir si un groupe russe, même privé, peut vraiment être indépendant du Kremlin… Je n’en suis pas persuadé. Mais le risque de “backdoors” n’est pas plus important sur les logiciels russes que sur les logiciels américains, israéliens ou chinois. D’où la nécessité de réinvestir massivement dans la cybersécurité en Europe.

Que peut faire concrètement l’Europe ?

Il faudrait lever un fonds d’investissement franco-allemand dans la cyber, de l’ordre de 400 à 500 millions d’euros. Il y a actuellement plusieurs projets de fonds en France, l’idéal serait de les fusionner. Il faut absolument éviter une concurrence franco-française.

La DGSI et Airbus utilisent les logiciels d’analyse big data de l’américain Palantir, qui s’était lancé avec le concours financier de la CIA. Est-ce une erreur ? Faut-il créer une alternative européenne ?

Rappelons d’abord que si la DGSI a choisi Palantir, c’est parce qu’il n’y avait aucune alternative française et que dans la situation de la France, il y a deux ans, c’était une faute grave de ne pas le faire. Ni les start-up, ni des grands groupes n’ont pour l’instant assemblé dans un logiciel unique toutes les technologies nécessaires. Tout n’est pas perdu pour autant : il est bien plus facile de développer un Palantir européen aujourd’hui qu’il y a dix ans, car beaucoup de briques logicielles sont désormais en open source. Je pense qu’il est possible d’atteindre un niveau technologique comparable à celui de Palantir en deux ou trois ans, si on y met les moyens humains et financiers. On peut déjà s’appuyer sur des acteurs prometteurs, comme les start-up françaises Saagie, Flaminem.

Vous restez donc confiant ?

On a su développer les meilleures technologies mondiales dans le nucléaire, l’aéronautique, les nanotechnologies : l’exemple de la formidable réussite de MINATEC à Grenoble m’a beaucoup marqué. Il n’y a aucune raison de ne pas y arriver dans la tech : nous avons les cerveaux, les ingénieurs, et, au niveau européen, les moyens financiers. Arrêtons de pleurer, retroussons nos manches et agissons !

Propos recueillis par Vincent Lamigeon et Gilles Fontaine

Source : Challenges, Vincent Lamigeon, Gilles Fontaine, 23-03-2019

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

ENQUÊTE FRANCEINFO. Comment les renseignements s’adaptent depuis trois mois au mouvement inédit des « gilets jaunes »

ENQUÊTE FRANCEINFO. Comment les renseignements s’adaptent depuis trois mois au mouvement inédit des « gilets jaunes »

Policiers et gendarmes des services de renseignement ont dû s’adapter en urgence à l’émergence de cette vague de contestation sociale protéiforme et à des leaders d’un nouveau genre.

Des \"gilets jaunes\" manifestent à Paris le 16 février 2019, lors du quatorzième samedi de mobilisation du mouvement. 
Des « gilets jaunes » manifestent à Paris le 16 février 2019, lors du quatorzième samedi de mobilisation du mouvement.  (MICHEL STOUPAK / NURPHOTO / AFP)

Ils sont sur les ronds-points, dans les manifestations, assistent à des réunions organisées dans le cadre du grand débat national et aux discussions sur les réseaux sociaux. « Ils », ce ne sont pas « les gilets jaunes » mais ceux qui les observent et les écoutent, les agents des services de renseignement. Depuis trois mois, les policiers du renseignement territorial (RT), ceux de la préfecture de police de Paris mais aussi les gendarmes des brigades sont en première ligne pour recueillir des informations sur ce mouvement social inédit, tant par sa forme que par sa durée.

« Il a fallu en urgence établir la réalité d’un phénomène qui s’est construit du jour au lendemain, sur les réseaux, rapidement et en nombre », résume Guillaume Ryckewaert, secrétaire national du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure. Deux jours seulement avant la première journée de mobilisation, le 17 novembre, le service central du renseignement territorial (SCRT) publie une note de synthèse dans laquelle il décrit un « mouvement d’humeur », « assez désorganisé », avec des initiateurs inconnus des services mais un risque de récupération par les extrêmes.

« Une forme de violence totalement décomplexée »

Pour les renseignements, la difficulté réside précisément dans cette association spontanée entre des manifestants lambda, ni syndiqués ni affiliés à un parti politique, et des profils déjà identifiés pour leur extrémisme. « A Toulouse, Bordeaux, Nantes ou Caen par exemple », la présence des seconds a « généré une forme de violence totalement décomplexée et débridée chez des individus qui n’étaient connus ni pour leur appartenance à l’ultragauche, ni à l’ultradroite », analyse Nicolas Lerner, le patron de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), dans Le Parisien.

« Les groupes d’ultradroite et d’ultragauche sont structurés et suivis. On peut anticiper, comme la participation de 1 200 blacks blocs à la manifestation du 1er-Mai. On savait plus ou moins le nombre qu’ils seraient et quelles cibles seraient visées par les casseurs », reprend Guillaume Ryckewaert. Dans le cas des manifestations de « gilets jaunes », qui ne sont, pour la plupart, pas déclarées en préfecture, les services naviguent davantage à vue. « A l’évidence, c’est un défi », confirme un haut gradé des renseignements au sein de la gendarmerie.

Tout le mouvement prend une dimension aléatoire, dans ses revendications, ses modes et ses lieux d’action.Un haut gradé des renseignements au sein de la gendarmerieà franceinfo

A la Sous-direction de l’anticipation opérationnelle (SDAO), le service central de renseignement de la gendarmerie, une structure a été montée spécialement pour suivre les « gilets jaunes ». « Ce mouvement, assez rural et périurbain au départ, part beaucoup des terrains de la gendarmerie », observe ce haut gradé. Les brigadiers en uniforme, présents sur les ronds-points notamment, sont les premiers échelons du renseignement. Ils recueillent des informations sur le terrain puis remplissent une fiche. En fonction de son importance, celle-ci est traitée par des analystes au niveau départemental puis régional. Les éléments sont ensuite centralisés au niveau de la SDAO.

Un rôle de médiation sur le terrain

Côté police, le recueil d’informations s’effectue localement par des agents en civil, qui s’annoncent comme tels. « On se présente pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté », explique le responsable du renseignement territorial d’une ville moyenne du nord de la France. Si l’abréviation « RT » n’est pas très parlante, celle de « RG » rencontre plus d’écho (les renseignements généraux ont été supprimés en 2008 et leurs missions reprises en 2014 par les RT). « On leur explique que le but n’est pas de les dénoncer mais de faire le lien avec les forces de l’ordre en face, qui sont là pour faire respecter l’ordre public », explique ce responsable.

Parfois ils nous parlent, parfois non. On y va une fois, une deuxième fois… Puis les gens vous connaissent. Vous faites ensuite partie du paysage.Un responsable local des RTà franceinfo

C’est ce qui s’appelle du renseignement « en milieu ouvert », fondé sur le dialogue. Pas question d’infiltration dans le suivi local des « gilets jaunes ». Qu’ils soient sur les ronds-points ou dans les manifestations, les agents du renseignement sont connus et travaillent à visage découvert. Selon nos informations, certains ont parfois pu en faire les frais et être victimes d’agressions. « Je me suis pris des coups de poing et des coups de pied de la part d’un manifestant alcoolisé sur un rond-point, témoigne l’un d’eux. On représente l’Etat. Parfois, on se fait engueuler pendant une heure. On en accepte l’idée, ça les calme », ajoute-t-il. Selon lui, la direction a donné pour consigne de ne pas prendre position et de ne pas se mettre en danger en cherchant à duper des « gilets jaunes »

« On est quand même bien intégrés », relativise le chef d’une autre section locale de renseignements, située dans l’Ouest. Loin de l’image d’Epinal de l’espion qui se fait discret, certains peuvent jouer le rôle de médiateur, notamment dans les petites villes, « où tout le monde se connaît ». « Le samedi, les CRS et les gendarmes mobiles sont mobilisés ailleurs. Quand la tension monte avec des chauffeurs routiers et des automobilistes bloqués, on est là pour faire tampon et faire baisser la pression », poursuit cet agent local. « L’idée, c’est d’avoir un coup d’avance pour chasser les mauvaises idées et les réorienter en leur disant, par exemple, qu’il n’est peut-être pas judicieux d’aller manifester devant l’hôpital », confirme son collègue du Nord.

« On est partis de zéro »

Ce travail de « pédagogie » est d’autant plus important que les agents du renseignement n’ont pas affaire à leurs interlocuteurs habituels, rompus aux rapports de force avec des autorités locales ou une direction d’entreprise. « Les gens qu’on croise ne sont pas du tout dans les radars, on est partis de zéro dans l’ensemble », relève-t-on côté police comme gendarmerie. Sur les ronds-points, pas de figures syndicales ou politiques, mais des anonymes, à l’image des pionniers du mouvement identifiés par le SCRT comme ayant créé la première page Facebook appelant à bloquer le périphérique parisien le 17 novembre. Ces huit personnes, dont faisait partie Eric Drouet, étaient dépeintes dans une note du 29 octobre comme des individus « au profil plutôt neutre, ne révélant aucun engagement militant, et sans lien connu avec des groupes à risque », avec une passion commune : les rassemblements automobiles.

« On croise beaucoup de femmes, des mères célibataires souvent, des retraités, des travailleurs indépendants, des chômeurs », souligne le responsable des RT de la ville de l’Ouest. Pour identifier les leaders, « on observe ceux qui tiennent les porte-voix, qui guident la foule. On essaie de discuter avec eux, de les connaître personnellement, de savoir ce qui les a amenés ici », détaille son homologue du Nord. Mais les leaders d’hier ne sont pas forcément ceux de demain. « Tous les jours, on est étonnés, une semaine balaye l’autre, c’est un mouvement complètement polymorphe », pointe l’agent.

Sur les ronds-points, ils étaient tous d’accord et après, les groupes se sont scindés. Certains voulaient prendre l’ascendant, d’autres prônaient l’horizontalité.Un responsable local des RTà franceinfo

« Les leaders en matière d’idées ne nous intéressent pas. Ceux qui attirent notre attention, ce sont plutôt les agitateurs locaux qui ont une capacité à promouvoir des violences collectives », souligne le haut gradé au sein du service de renseignement de la gendarmerie. A partir d’éléments observés sur le terrain, cette surveillance se poursuit sur les réseaux sociaux. « On a travaillé comme on le fait d’habitude, en récupérant d’abord les pseudonymes pour retrouver les administrateurs de pages Facebook », indique une source policière. Parfois, les services observent une concordance entre les leaders sur le terrain et les appels lancés en ligne, parfois non. « On entend très peu ces personnes lors des réunions, mais sur Facebook, ce sont elles qui amènent les discussions sur certains sujets, qui tirent le débat dans un sens », explique cette même source. Sans surprise, les agents se créent de faux comptes pour pouvoir regarder les Facebook Live, les nombres de vues, les commentaires.

« On est face à des gens jusqu’au-boutistes »

Quand il s’agit d’identifier de potentiels casseurs, le renseignement glisse vers ce que l’on appelle le « milieu fermé », via des moyens techniques qui permettent un travail plus discret, comme l’enregistrement des conversations sur des messageries chiffrées et des écoutes téléphoniques. Selon Le Point, environ 150 « gilets jaunes » – une centaine en province, une cinquantaine à Paris – ont été mis sur écoute par le SCRT et la Direction du renseignement de la préfecture de police de Paris (DRPP). Ces écoutes administratives, hors procédures judiciaires, ont été rendues possibles par la loi sur le renseignement du 24 juillet 2015. Mais elles doivent être validées par le Premier ministre, après avis de la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR). Sollicitée par franceinfo, la CNCTR n’a pas confirmé ce chiffre, mais assure veiller à ce que la loi « ne permette pas de restreindre abusivement le droit de manifester ses opinions ».

Certains « gilets jaunes » figurent également au fichier de la prévention des atteintes à la sécurité publique (PASP), comme l’a confirmé le ministère de l’Intérieur à franceinfo. Mais selon la place Beauvau, c’est parce que ces personnes sont « susceptibles d’être impliquées dans des actions de violences collectives ». C’est ce qui inquiète les autorités et les services de renseignement : la radicalisation progressive d’une frange du mouvement. « Des casseurs fortuits, il y en a toujours, dans les manifestations de pêcheurs ou d’agriculteurs, par exemple. Mais là, cela s’inscrit dans la durée, avec des attaques violentes protéiformes qui visent des personnes, comme les journalistes et les policiers, et des institutions », observe-t-on au sein de la SDAO.

Petit à petit, les revendications ont évolué et se sont multipliées. Né d’une mobilisation contre la hausse des prix des carburants, le mouvement s’est élargi à une critique globale du système économique et institutionnel français. L’instauration du grand débat national ne suffit pas à calmer les esprits, même si la mobilisation est en baisse. « On assiste aux débats locaux pour voir l’ambiance, mais ceux qui posent problème sur les ronds-points n’y participent pas. Ils organisent des assemblées citoyennes en parallèle. Tout ce qui est proposé est considéré comme une trahison, une tentative de récupération », constate un des cadres locaux des RT. Face à cette attitude, les services se sentent désarmés.

On n’arrive pas à voir où ils veulent en venir, ce qui pourrait les calmer, leur apporter une satisfaction.Un responsable local des RTà franceinfo.fr

« Toute personne qui se positionne comme leader est bloquée par l’inertie du mouvement, qui prône l’horizontalité », poursuit cet agent. Dernier exemple en date : l’exfiltration d’Ingrid Levavasseur de la manifestation parisienne du 16 février. Cette aide-soignante qui a tenté de créer une liste « gilets jaunes » pour les européennes a été violemment prise à partie. « Aujourd’hui, on est face à des gens jusqu’au-boutistes. Mais au bout de quoi ? Ils ne savent plus trop. Ils se sont trouvé une vocation, ils sont dans une bulle, il n’y a plus rien autour », déplore un autre policier. A la différence des conflits sociaux traditionnels, les agents du renseignement sur le terrain n’ont pas de « monnaie d’échange » à proposer. « Un syndicat, s’il veut un rendez-vous chez le préfet ou rencontrer un ministre de passage, on sait quoi faire. Là, ils ne demandent rien. » 

« Les ‘gilets jaunes’, c’est du travail en plus »

C’est pour cette raison, selon ces mêmes sources, que le renseignement local travaille de plus en plus en « milieu fermé » et a tendance à se judiciariser, plutôt que de remplir « une sorte de contrat social avec les organisateurs ». Comme le prévoit l’article 40 du Code de procédure pénale, le préfet doit saisir le procureur de la République s’il a connaissance d’un crime ou d’un délit à partir d’un signalement, qui émane souvent des services de renseignement. « Le recours à l’article 40 est plutôt rare, mais cela a été beaucoup fait pour les ‘gilets jaunes' », observe un des responsables locaux des RT. Objectif : procéder à des interpellations préventives avant les manifestations.

Les notes des services de renseignement servent aussi à éclairer les décideurs sur la suite du mouvement et, surtout, à adapter les dispositifs de maintien de l’ordre. Leur rythme varie selon les régions. « Au début, on faisait jusqu’à six points par jour sur la mobilisation, pour le préfet et le service central. Désormais, on est redescendus à un point par jour », explique l’agent qui travaille dans l’Ouest. « Après plusieurs remontées par semaine, on est passés à une note de synthèse pour les réunions organisées dans le cadre du grand débat, une note pour les manifestations du samedi et une note pour les rassemblements sur les ronds-points », énumère celui qui officie dans le Nord. La fatigue dans les services se fait sentir.

Les ressources des services de renseignement sont absorbées par les ‘gilets jaunes’, avec la crainte de passer à côté d’une autre menace.Un haut gradé du renseignement au sein de la gendarmerieà franceinfo

Pas question, pour autant, de lever le pied sur les autres missions. « Pour Paris, il est hors de question de laisser tomber le suivi de la radicalisation islamiste. On a deux mondes parallèles dans le renseignement : le premier [sur la radicalisation] continue à évoluer comme si l’autre n’existait pas », explique-t-on côté police. « Les ‘gilets jaunes’, c’est du travail en plus, on continue à suivre nos thématiques », confirme un agent.

Les renseignements territoriaux ont également pour mission de suivre la santé économique de leur secteur géographique. Et l’impact du mouvement commence à se faire sentir. « A Paris, on s’inquiète des violences mais en province, on craint les conséquences économiques. La grande distribution a les reins solides, mais pour les petits commerçants, c’est plus difficile, analyse ce cadre des RT. C’est plus insidieux et on le verra sur le long terme. » Cet agent craint l’arrivée des beaux jours. « Les ‘gilets jaunes’ ont un peu désinvesti les ronds-points, mais avec les jours qui rallongent et les températures qui remontent, qu’est-ce qui va les empêcher de s’y réinstaller ? Je n’en vois pas la fin. »

Confirmation de notre version de l’incident de Kertch

Confirmation de notre version de l’incident de Kertch

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La Russie a rendu publics trois interrogatoires des marins ukrainiens faits prisonniers lors de l’incident de Kertch, le 25 novembre 2018, et un document (photo) saisi sur un des navires.

Selon ce document et ces vidéos, l’incident avait été planifié par l’Ukraine en coopération avec des puissances étrangères. Deux officiers des services de Renseignement militaires ukrainiens se trouvaient à bord pour coordonner les opérations. Ce sont eux qui ont interdit aux marins de répondre aux messages des Russes lorsque les navires de guerre sont entrés dans les eaux territoriales russes revendiquées par l’Ukraine.

Selon notre collaborateur Valentin Vasilescu, des avions de reconnaissance électromagnétique US et israélien ont survolé la zone avant l’incident afin de détecter les défenses russes [1].

Israël, n’est pas membre de l’Otan, mais dispose d’un bureau de liaison au siège de l’Otan à Bruxelles. Durant le coup d’État de Kiev, quatre officiers et trente et un soldats israéliens participaient aux combats de la place Maïdan pour le compte du parti ex-nazi Svoboda, dans le cadre du service secret stay-behind de l’Alliance.

L’opération de Kertch semble avoir été commanditée par l’Otan en vue de créer une « menace russe » qui justifierait l’adhésion de l’Ukraine à l’Alliance. Elle a été supervisée par l’ambassadeur Kurt Volker. Celui-ci a été recruté par la CIA lors de ses études à l’université de Georgetown. Après avoir travaillé au siège de l’Agence à Langley, il a incorporé le service diplomatique et est devenu « conseiller » de Richard Hoolbroke durant les guerres de Yougoslavie. Il devint l’assistant de Victoria Nuland lorsqu’elle était ambassadrice à l’Otan et lui succéda à ce poste. Il est aujourd’hui ambassadeur à Kiev.

[1] « À qui profite l’incident du détroit de Kertch ? », par Valentin Vasilescu, Traduction Avic, Réseau Voltaire, 29 novembre 2018.

http://www.voltairenet.org/article204151.html

Le complexe industriel militaro-humanitaire se drape de vertu pour étendre l’hégémonie occidentale

Le complexe industriel militaro-humanitaire se drape de vertu pour étendre l’hégémonie occidentale


Shakespeare a écrit un jour que le diable est capable de citer les Écritures quand il y va de son intérêt. Aujourd’hui, ce sont les termes « humanitaire » et « démocratie » qui servent à couvrir les morts et les destructions.


Par Tomasz Pierscionek – Le 4 octobre 2018 – Source RT

Des mots respectables comme « humanitaire » et « démocratie » ont fini par prendre un sens funeste et cynique du fait de leur détournement pour justifier l’invasion de nations souveraines, et promouvoir l’expansion de la domination militaire et culturelle occidentale à travers le monde. Les médias grand public ainsi que des militants des droits de l’homme y participent en diffusant des contre-vérités et en jouant sur les sentiments de peur, de colère et de répulsion du public pour l’influencer et faire passer pour juste une agression contre un État souverain.

Parallèlement aux mensonges des politiciens selon lesquels Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive qui pouvaient être déployées en 45 minutes, une stratégie a été mise en œuvre pour choquer et impressionner le public et l’amener à accepter l’invasion. Il y a eu notamment une avalanche de gros titres destinés à horrifier les lecteurs, à coup de soi-disant « preuves » des massacres de Saddam, et à susciter de fortes réactions émotionnelles qui les empêcheraient de penser. L’un de ces articles, écrit par la députée travailliste Ann Clwyd et publiée dans le Times deux jours seulement avant que la Coalition dirigée par les États-Unis, ne commence à détruire l’Irak, affirmait que Saddam possédait une « machine à déchiqueter les humains » dans laquelle on introduisait les adversaires par les pieds, pour les transformer en nourriture pour poissons. L’article intitulé « Regardez ces hommes se faire hacher menu et osez dire que vous ne soutenez pas la guerre » a eu pour double effet de susciter l’horreur du lecteur et de donner l’impression que les opposants à la guerre étaient insensibles et indifférents au sort du peuple irakien. L’existence d’une déchiqueteuse humaine a été contestée par la suite, et on n’en a jamais retrouvé la trace.

Les véritables crimes de Saddam étaient connus des services de renseignements étasuniens qui lui ont donné les positions des troupes iraniennes pendant la guerre Iran-Irak dans les années 1980, sachant qu’il allait utiliser du gaz moutarde et du sarin contre elles. Les États-Unis ont également fourni à Saddam des bombes à fragmentation et l’ont aidé à acquérir des précurseurs d’agents chimiques. Selon Human Rights Watch, basé aux États-Unis, Saddam aurait tué au moins 290 000 personnes de son propre peuple pendant qu’il était au pouvoir.  Toutefois, ce chiffre est éclipsé par le nombre d’Irakiens morts à la suite de l’invasion de 2003, victimes des forces d’occupation, de la violence confessionnelle ou de l’EI – selon les estimations,  il y en aurait eu plusieurs centaines de milliers, et peut-être même plus d’un million.

La stratégie du shock-and-awe 1 a de nouveau été utilisée avant le bombardement de la Libye par l’OTAN, quand les relations de Kadhafi avec les États-Unis et le Royaume-Uni se sont dégradées suite à sa décision de vendre son pétrole en dinars (une nouvelle monnaie panafricaine soutenue par l’or) au lieu du dollar américain ou de l’euro, et d’encourager ses voisins africains à suivre son exemple. La publication des courriels d’Hillary Clinton à la fin de 2015 a révélé qu’une pareille mesure aurait renforcé les économies africaines et entraîné une concurrence entre le dinar et le dollar ou l’euro.

Cette fois, on nous a raconté qu’il fallait bombarder la Libye et soutenir les rebelles anti-Kadhafi, y compris les éléments affiliés à al-Qaïda, parce que Kadhafi était sur le point de commettre un massacre contre la population de la ville de Benghazi, sous contrôle rebelle. Pour émouvoir le public et lui faire accepter la guerre, on a aussi raconté que Kadhafi distribuait du Viagra à ses soldats pour qu’ils violent le plus possible de femmes. Amnesty International a enquêté et n’en a trouvé aucune preuve, par contre l’ONG a révélé qu’à plusieurs reprises, les forces anti-Kadhafi de Benghazi avaient raconté des mensonges ou fabriqué des fausses preuves de violations des droits humains.

Kadhafi a été renversé et l’un des pays les plus riches et les plus stables d’Afrique est aujourd’hui un État failli et anarchique contrôlé par un micmac de groupes rebelles, dont certains sont des affiliés ou des sympathisants d’al-Qaïda. Ces groupes se sont mis à persécuter, emprisonner et assassiner les Africains subsahariens qui étaient venus en Libye comme migrants économiques, en les accusant de fidélité à Kadhafi. En outre, la destruction de la Libye a déclenché une guerre au Mali voisin et a contribué à renforcer al-Qaïda et EI en Afrique du Nord. Une partie des rebelles anti-Kadhafi se retrouvera plus tard en Syrie.

Le même scénario a été utilisé à l’égard de la Syrie. Les politiciens occidentaux, avec leurs médias et leurs alliés activistes, se sont donné du mal pour obtenir le soutien du public à la destitution du président du pays. En 2013, on a joué sur les émotions du public occidental en prétendant qu’Assad avait utilisé du gaz sarin contre des civils, raison pour laquelle il fallait le renverser de toute urgence. Ces allégations n’ont jamais été prouvées et une enquête menée par l’ONU a indiqué par la suite que les rebelles anti-gouvernementaux auraient pu être responsables de l’attaque. Les allégations selon lesquelles Assad aurait utilisé des armes chimiques contre son propre peuple semblent refaire surface chaque fois que le gouvernement syrien reprend un grand pan de son territoire aux forces rebelles ou djihadistes.

Le président Assad a été accusé d’avoir causé des centaines de milliers de morts dans un conflit imposé à la Syrie, dans lequel l’Arabie saoudite et le Qatar (entre autres États) ont financé et armé des rebelles que les services de renseignement occidentaux qualifient de « modérés ». WikiLeaks a publié des dépêches diplomatiques dans lesquels des politiciens américains s’inquiétaient de l’envoi, par des donateurs saoudiens, de fonds et d’armes à des groupes comme al-Nosra Front (également connu sous le nom de branche syrienne d’al-Qaïda) et EI. L’opposition syrienne affirme qu’en septembre 2018, entre 164 336 et 522 000 personnes (selon le groupe anti-Assad à qui vous posez la question) ont été tuées depuis le début du conflit en 2011. Bien que l’opposition syrienne et ses partisans en Occident et dans le Golfe n’hésitent pas à blâmer le président Assad pour ces morts, parmi les personnes tuées figurent des soldats syriens et des milices pro-gouvernementales qui ont défendu leur pays contre les rebelles « modérés » (et moins modérés) soutenus par les ennemis de la Syrie, ainsi que des civils tués par ces groupes rebelles.

Lorsque la Russie est venue à l’aide de la Syrie en septembre 2015, à la demande du gouvernement du pays, pour lutter contre EI, al-Nosra et d’autres groupes rebelles, elle a essuyé les critiques des médias occidentaux et des groupes d’opposition syriens qui l’ont accusée de soutenir un dictateur – et le Royaume-Uni et les États-Unis savent de quoi ils parlent, ce sont des spécialistes dans ce domaine. Le renversement d’Assad justifiait sûrement que les États-Unis et leurs alliés laissent EI semer la terreur et la destruction à travers toute la Syrie jusqu’à ce que son drapeau flotte sur Damas. Les attaques contre la Russie se sont intensifiées en 2016 lorsqu’elle a fourni aux troupes syriennes un appui aérien dans la campagne pour reprendre Alep, qui était avant la guerre la plus grande ville du pays et son centre financier et industriel, à une coalition de groupes rebelles dont le Front al-Nosra et des combattants djihadistes non syriens. Les journaux de toutes tendances politiques ont versé des larmes de crocodile sur les civils et les bébés tués dans les bombardements russes, eux qui ne versent jamais une larme sur les enfants de Gaza et du Yémen qui meurent pourtant aussi sous des bombardements aériens.

Les médias occidentaux décident de ce qui doit émouvoir leur public. L’organisation controversée connue sous le nom de Casques blancs, financée par les États-Unis et plusieurs gouvernements européens, a injecté une dose supplémentaire de pathos, en montrant des photos et des vidéos de ses membres tirant soi-disant des enfants et des civils des décombres à Alep. Les questions que soulève ce groupe ont été parfaitement documentées.

Puis nous avons eu droit à des tweets d’une fillette syrienne de sept ans, Bana al-Abed, elle aussi chouchou des médias, pour demander une intervention occidentale, dans le style « Cher monde, il vaut mieux commencer une troisième guerre mondiale que de laisser la Russie et Assad commettre #HolocaustAleppo ». On peut vraiment se demander si elle a écrit ces messages sans l’aide d’un adulte.

L’organisation américaine Human Rights Watch, qui a reçu des millions de dollars du milliardaire George Soros, a fait état du rapport d’un groupe d’opposition syrien selon lequel 446 civils auraient été tués par des avions russes et syriens pendant la bataille d’Alep entre septembre et octobre 2016. Ailleurs, Human Rights Watch cite l’Observatoire syrien des droits de l’homme, un organisme pro-opposition basé au Royaume-Uni, qui affirme que les frappes aériennes de la coalition dirigée par les États-Unis ont tué 1 064 civils, dont 248 enfants, pendant la bataille de Raqqa entre début juin et 20 septembre 2017. Bien qu’il soit difficile d’estimer avec précision les populations d’Alep et de Raqqa en 2016 et 2017 respectivement, à partir de 2018, Alep compte 1,6 million d’habitants, contre 61 000 à Raqqa.

Chaque mort civile est une tragédie en soi, qu’elle soit causée par un avion américain, russe, syrien ou autre. Toutefois, il faut reconnaître qu’il n’y a que la Russie et l’Iran qui soient intervenus dans le conflit syrien à la demande du gouvernement légitime de la nation. Toutes les autres nations impliquées dans le conflit syrien violent le droit international et leur expulsion du territoire syrien serait légitime.

Grâce à l’intervention de la Russie, la Syrie ne prendra pas le chemin de l’Irak ou de la Libye et est en passe de redevenir une nation unie et stable avec une identité séculaire et diversifiée. L’intervention de la Russie a empêché la destruction d’une nation et permis à des millions de personnes d’échapper au cauchemar épouvantable de vivre dans un pays dominé par l’EI ou des groupes similaires. L’Occident a adopté une approche diamétralement opposée, il  plonge une nation unie dans l’anarchie, et les terroristes ne font leur apparition qu’après l’intervention « humanitaire ».

Traduction : Dominique Muselet

Note

 

L’Élysée et le « Gladio B », par Thierry Meyssan

L’Élysée et le « Gladio B », par Thierry Meyssan

Publié par Brujitafr sur 28 Octobre 2018, 07:05am

Catégories : #ACTUALITES, #POLITIQUE

Note de Soverain : Soverain a publié il y a quelques mois un dossier sur l’existence et le rôle du réseau Gladio. Consulter notre dossier sur l’impérialisme américain de l’historien Anton Chaitkin ! Nous sommes, tous à Soverain, au courant de la réputation sulfureuse de Thierry Meyssan, mais l’article est intéressant et mérite de s’y attarder quelques instants. 

Article de Thierry Meyssan publié sur le Réseau Voltaire

Durant la Guerre froide, les États pro-US ont connu un sanglant précédent de répression illégale et secrète. S’il est clair que ce système a été progressivement démantelé en Europe, il ne s’est jamais interrompu au « Moyen-Orient élargi » mais s’y est transformé. Les agissements de l’Élysée dans le cadre de l’affaire Benalla, laissent entrevoir la possibilité que cette histoire ne soit pas finie.

Bien que tout le monde ait vu Alexandre Benalla escorter un peu partout le président de la République, il n’était aucunement chargé de sa sécurité. Mais qu’elle était donc sa fonction ?

Bien que tout le monde ait vu Alexandre Benalla escorter un peu partout le président de la République, il n’était aucunement chargé de sa sécurité. Mais qu’elle était donc sa fonction ?

Qui est Alexandre Benalla ?

Révélée par Le Monde, l’affaire Benalla a laissé apercevoir ce qui se passe dans les coulisses de l’Élysée. Un collaborateur d’Emmanuel Macron est un voyou qui, se faisant passer pour un policier, est allé tabasser deux manifestants le 1er mai dernier, muni d’un brassard de police et d’une radio interne de la police. Il bénéficiait de « copinages malsains », selon l’expression du préfet Michel Delpuech. Cet aspect des choses fait désormais l’objet d’une enquête judiciaire où 5 personnes sont mises en examen. Elle est doublée d’une enquête administrative de l’Inspection générale (IGPN).

Il se trouve que, loin d’être un vague collaborateur, ce voyou n’était autre que le « directeur adjoint du cabinet du président de la République ». Il escortait son patron en de très nombreuses occasions, aussi bien publiques que privées et disposait du double des clés de sa résidence secondaire. Un permis de port d’armes permanent lui avait été octroyé en raison de sa fonction (laquelle exactement ?). Une voiture de fonction avec de super-gyrophares lui avait été attribuée (par qui ?). Il détenait une carte d’accès à l’hémicycle de l’Assemblée nationale, un passeport diplomatique, et une accréditation Secret-Défense (pourquoi ?).

Selon les syndicats de policiers déposant sous serment devant la Mission d’information sénatoriale, ce voyou du président inspirait la « terreur » aux policiers. Il n’hésitait pas à menacer et à injurier de hauts gradés de la police et de la gendarmerie auxquels il se permettait de donner des ordres. Il se rendait à des réunions au ministère de l’Intérieur et à la préfecture de police accompagné de « barbouzes ». Il recrutait des « vigiles » pour l’Élysée. —Toutes imputations fermement démenties par le cabinet du président de la République—.

Le président Macron a déclaré avoir été « trahi » par Alexandre Benalla et l’avoir sanctionné de quinze jours de suspension avec interruption de son salaire et l’avoir réaffecté à un poste moins important. Cependant, pour des raisons « techniques », la sanction financière n’a pas été appliquée. En outre, quelques jours plus tard, en raison du « manque de personnel », le même Benalla accompagnait à nouveau le président comme si de rien n’était. Aucune des personnes chargées de la sécurité présidentielle, ni même le ministre de l’Intérieur, ne s’inquiétèrent de cette proximité persistante, bien qu’ils connaissaient le tabassage du 1er mai.

D’où cette question évidente des parlementaires, constitués en Commissions d’enquête : Alexandre Benalla faisait-il partie d’une police parallèle en gestation, aux seuls ordres du président Macron ?

Il faut bien comprendre que dans le système constitutionnel français, le président de la République n’a aucun pouvoir sur les administrations qui relèvent du seul gouvernement. Sa sécurité est assurée par des fonctionnaires, civils et militaires [1]. Si le président disposait d’un service de sécurité placés sous ses seuls ordres, celui-ci ne pourrait être contrôlé car il bénéficierait de l’« irresponsabilité » accordée au président pour la durée de son mandat.

Après six jours de mutisme, le président de la République s’est adressé à ses fidèles réunis pour une soirée. Oubliant que même ses soutiens se posent des questions, il les a mobilisés contre ses ennemis qui lui cherchent des poux dans la tête. Il a déclaré avoir été trahi par son directeur-adjoint de cabinet. Il a revendiqué être le seul chef et par conséquent le seul « responsable » de cette erreur de casting (en réalité, le seul auteur de cette erreur).

Cette prise de parole était très belle et touchante. Mais elle ne répond pas à la question posée.

Surtout, elle fait obstacle au travail des parlementaires en dispensant les personnalités auditionnées de répondre en détail, puisque seul le président est —ou plutôt sera à l’issue de son mandat— « responsable ». Circulez, il n’y a rien à voir !

Les parlementaires avaient déjà été ébranlés par une déclaration sous serment du directeur de l’ordre public de la préfecture de police, Alain Gibelin, contredisant les déclarations de l’Élysée… avant de rectifier lui-même son propos le lendemain ; puis par les contradictions entre la description officielle du poste d’Alexandre Benalla et les motifs figurant sur son arrêté préfectoral de port d’armes ; ou encore par la déclaration de l’Élysée qu’il ne disposait pas d’appartement de fonction contredite par sa déclaration fiscale de changement d’adresse le 9 juillet dans la caserne du Quai Branly.

Sans parler du vol de vidéos de surveillance à la préfecture de police de Paris par des policiers agissant pour le compte d’Alexandre Benalla ; vidéos qui aboutirent une journée complète à l’Élysée où de nombreux collaborateurs les visionnèrent.

L’hypothèse du « Gladio B »

Nous avons publié dans ces colonnes que la mission de Monsieur Benalla était de créer un équivalent français de l’US Secret Service intégrant à la fois la fonction de protection du président et de lutte contre le terrorisme [2] ; une information aujourd’hui largement reprises par nos confrères sans nous citer.

Le ministre de l’Intérieur, qui a déclaré ne rien connaître de cette affaire, est persuadé que la refonte des services de sécurité de l’Élysée ne visait pas à les faire échapper aux hiérarchies traditionnelles. On espère qu’il ne s’est pas laissé intoxiquer sur ce sujet là aussi.

Cependant, on se souvient que, durant la Guerre froide, les États-Unis et le Royaume-Uni avaient créés dans l’ensemble des États alliés un service pour lutter contre l’influence soviétique à l’insu des institutions nationales. Ce système est connu des historiens sous le nom de stay-behind et du grand public sous celui de sa branche italienne, le Gladio. Dans le monde entier, il était géré conjointement par la CIA et le MI6, via la Ligue anti-communiste mondiale (WACL) [3], sauf en Europe où il fut rattaché à l’Otan [4].

Les principaux responsables opérationnels de ce réseau stay-behind (c’est-à-dire apte à entrer dans la clandestinité en cas d’invasion soviétique) étaient d’anciens responsables de la répression nazie. Si les Français savent que le capitaine de la SS et chef de la Gestapo à Lyon, Klaus Barbie, est ainsi devenu le responsable du réseau stay-behind en Bolivie contre Che Guevara, ils ignorent par exemple que le préfet de police de Paris, le collaborationniste Maurice Papon, qui massacra une centaine d’Algériens le 17 octobre 1961, était un des responsables du réseau en France contre le FLN [5]. Ici, à Damas où je réside, on se souvient d’un autre officier SS et directeur du camp de Drancy, Alois Brunner, qui fut placé comme conseiller des services secrets syriens par la CIA et le MI6 pour empêcher que le pays ne bascule dans le camp soviétique. Il fut arrêté par le président Bachar el-Assad dès son accession au pouvoir.

En France, lorsque le stay-behind se retourna contre la France accusée de lâcher l’Algérie aux Soviétiques, organisa le coup d’État de 1961 et finança l’OAS (Organisation de l’Armée secrète), le président De Gaulle en récupéra certains agents pour former une milice contre la milice : le SAC (Service d’action civique) [6].

Malgré les apparences, il ne s’agit pas là de si vieilles histoires que cela : le monde politique comporte toujours des personnalités ayant appartenu au réseau stay-behind ; par exemple, l’actuel président de la Commission européenne, Jean-Claude Junker, fut le chef du Gladio au Luxembourg [7].

Le premier secrétaire général d’« En marche ! », Ludovic Chaker, serait un agent de la DGSE. Par hasard, il avait engagé comme garde du corps pour le candidat Macron un ami de Jawad Bendaoud, le « logeur de Daesh ». Il est aujourd’hui chargé de mission à l’Élysée où il « double » la task force anti-terroriste du préfet Bousquet de Florian.

Bien sûr, au XXIème siècle, on ne torture et on n’assassine plus comme jadis, on se contente de discréditer les gêneurs par voie de presse. Surtout il n’y a plus d’Union soviétique, donc plus de réseau stay-behind. Mais le personnel dont on disposait et qui s’était renouvelé a dû être recasé. Quantité d’éléments attestent que ces agents ont d’abord conduit le jihad contre les Soviétiques en Afghanistan, puis aujourd’hui contre la Russie [8], au point d’être désignés par le FBI sous l’appellation de Gladio B [9]. L’efficacité de ce réseau au « Moyen-Orient élargi » durant les 17 dernières années n’est plus à démontrer.

Précisément, la question de la lutte contre le terrorisme —ou de sa manipulation— dépendait aux États-Unis du Secret Servicedont l’Élysée préparait une réplique. Étrangement la task forceélyséenne anti-terroriste, dirigée par le préfet Pierre de Bousquet de Florian, est déjà doublée par une « cellule » confiée à un chargé de mission auprès du chef d’état-major du président, l’amiral Bernard Rogel. Selon L’Opinion, ce chargé de mission, Ludovic Chaker —qui a fait engager Benalla— est un « ancien » agent de la direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) [10].

Il ne s’agit pas de comparer Alexandre Benalla à Maurice Papon, mais de s’interroger sur la possibilité qu’il soit un élément d’une force de répression illégale en cours de (re)constitution en Europe.

Qui a déclenché l’affaire Benalla ?

Il est extrêmement clair, qu’en l’absence de plainte des victimes de Monsieur Benalla et vu la difficulté de le reconnaître sur les vidéos de ses exactions, cette affaire n’est pas spontanément devenue publique.

L’ancien conseiller de Donald Trump, Steve Bannon, vient de s’installer à Bruxelles avec la mission de « faire sauter Emmanuel Macron et Angela Merkel comme dans un jeu de quilles »

Les personnes qui l’ont fait éclater devaient être très bien informées, aussi bien sur Alexandre Benalla que sur la confusion régnant à l’Élysée. Cependant leur statut officiel les contraignait à la discrétion. On pense immédiatement à des responsables de la direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI) ou de la direction du Renseignement et de la Sécurité de la Défense (DRSD).

Il n’est pas impossible que des policiers aient donné à Alexandre Benalla les attributs de police qu’il usurpait le 1er mai. Il serait alors tombé dans un piège [11].

Nous ne sommes plus dans la même situation qu’au cours de la Guerre froide et de la guerre d’Algérie. Cette affaire n’a rien à voir avec le SAC. Le président Macron ne cherchait pas à protéger le pays d’une milice en violant lui aussi la loi. Nous sommes au contraire dans une situation d’affrontement entre d’un côté l’alliance Russie-États-Unis et de l’autre l’État profond anglo-saxon qui se déchaîne contre le président Trump.

Références : 

[1] Durant les périodes de cohabitation entre une président et un Premier ministre de formations politiques opposées, la sécurité du président a été exclusivement assurée par des gendarmes afin de ne pas révéler au Premier ministre ce que faisait le président.

[2] « La mission d’Alexandre Benalla », Réseau Voltaire, 22 juillet 2018.

[3] « La Ligue anti-communiste mondiale, une internationale du crime », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 12 mai 2004.

[4] Secret Warfare : Operation Gladio and NATO’s Stay-Behind Armies, Daniele Ganser, Routledge 2005. Version française : Les Armées Secrètes de l’OTAN, Demi-Lune, 2007. Le stay-behind a fait l’objet de nombreux documentaires, dont en français Les Armées secrètes de l’OTAN, d’Emmanuel Amara pour France-Télévision, ou Au cœur de la Guerre froide : les hommes de l’ombre de Lucio Mollica pour la RTBF. Pour ma part, j’avais écris cet article, il y a une vingtaine d’années : « Stay-behind : les réseaux d’ingérence américains », Réseau Voltaire, 20 août 2001.

[5] « La guerre secrète en France », par Daniele Ganser, Réseau Voltaire, 18 avril 2011.

[6] « Quand le stay-behind portait De Gaulle au pouvoir », « Quand le stay-behind voulait remplacer De Gaulle », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 27 août et 10 septembre 2001.

[7] « Gladio-Luxembourg : Juncker contraint de démissionner », Réseau Voltaire, 10 juillet 2013.

[8] Lire la seconde partie de Sous nos yeux. Du 11-septembre à Donald Trump, Thierry Meyssan, Demi-Lune 2017.

[9] Lire et voir les nombreux ouvrages et documentaires de Sibel Edmonds.

[10] « Ludovic Chaker : un ami de Benalla est « chargé de mission » auprès de l’amiral Rogel (actualisé -2) », Jean-Dominique Merchet, L’Opinion, 26 juillet 2018.

[11] Voir la déposition et la lettre d’Alain Gibelin à la Commission de l’Assemblée nationale et les comparer aux déclarations d’Alexandre Benalla au Monde du 27 juillet.

source

France/Iran : reprise de la guerre des services ?

NOTE D’ACTUALITÉ N°525 / octobre 2018

France/Iran : reprise de la guerre des services ?

Alain RODIER

 

Selon plusieurs organes de presse, le Mossad serait à l’origine de la chasse déclenchée à travers toute l’Europe contre les services secrets iraniens. Celle-ci a officiellement débuté quand le service spécial hébreu a averti ses homologues du Vieux continent – vraisemblablement en mai/juin 2018 -de la préparation d’un attentat visant la réunion annuelle de l’Organisation des moudjahiddines du peuple iranien (OMPI[1]) se tenant à Villepinte le 30 juin 2018, en présence de nombreuses personnalités[2].

À la suite de ces renseignements, un couple belgo-iranien- Amir et Nasimeh S., âgés d’une trentaine d’années – a été appréhendé par la police belge le 30 juin dans le quartier de Stockel, à Woluwe-Saint-Pierre, dans la banlieue bruxelloise. 500 grammes d’explosif  TATP et un dispositif de mise à feu ont été trouvés dans deux paquets séparés dans leur voiture. Assadollah Assadi, un diplomate iranien en poste à l’ambassade d’Iran à Vienne (Autriche), soupçonné d’être en contact avec ce couple, a été arrêté en Allemagne. En effet, n’étant pas accrédité dans ce pays, il ne bénéficiait pas de l’immunité diplomatique[3]. Les Israéliens l’ont désigné comme le responsable opérationnel de la tentative d’attentat. Il devrait être extradé vers la Belgique pour y être présenté à la justice.

 

Actions et décisions de la France

 

Début octobre, faisant – tardivement – suite à cette affaire, la France a gelé pour six mois les avoirs sur son territoire du ministère du Renseignement et de la Sécurité iranien (VAJA, ex VEVAK) qui serait lié à la tentative d’attentat. La même sanction a été prise à l’encontre d’Assadollah Assadi – le diplomate arrêté en Allemagne – et du chef des services de renseignement iraniens, le vice-ministre Saeid Hashemi Moghadam.

Ces mesures surviennent parallèlement à l’importante opération policière qui a visé, le 2 octobre, l’association musulmane chiite dénommée Centre Zahra France. Les forces de l’ordre ont perquisitionné son siège ainsi que le domicile de ses principaux dirigeants. 11 personnes ont été interpellées et trois ont été placées en garde à vue pour détention d’armes. Les avoirs du Centre Zahra France et deux organisations qu’il abrite dans ses locaux – France Marianne Télé et la Fédération chiite de France/Parti Antisioniste – ont également été gelés.

Les activités du Centre Zahra France étaient suivies depuis de très nombreuses années par les services de renseignement français pour « soutien à plusieurs organisations terroristes et en faveur de mouvements prônant des idées contraires aux valeurs de la République ». Selon l’AFP, le Centre Zahra France et les associations qu’il héberge sont soupçonnés de prôner la guerre sainte et de faire l’apologie de mouvements comme le Hamas palestinien ou le Hezbollah libanais, soutenus par l’Iran. Les branches militaires de ces organisations sont considérées comme « terroristes » par l’Union européenne.

Il est vrai que des intervenants tiennent au Centre Zahra  des discours extrémistes, à l’exemplede ceux du cheikh Ali Talal qui a déclaré le 29 avril 2018 : « nous ne fermerons pas les yeux […] jusqu’à ce que le sionisme soit extirpé de tout le pays. » Lors d’un autre sermon, délivré le 15 mai, il proclamait : « Aujourd’hui, la boussole de l’unité doit être réglée sur notre union contre le sionisme ! Que nous nous acceptions mutuellement, qui que nous soyons, jusqu’à ce que nous en finissions avec les sionistes, et en débarrasser le monde, que le monde et les opprimés soient débarrassés d’eux. À ce moment, nous nous assiérons et nous parlerons de nos différends, s’ils existeront encore. Et je vous dis qu’il n’y en aura plus, car l’origine de tout différend vient de ces sionistes, ces arrogants, ces maudits qui ne veulent aucune forme de vie pour l’humanité ! ». À l’évidence, il s’agit là d’un appel lancé aux sunnites radicaux.

Certes, le Centre Zahra France était dans le collimateur des autorités françaises depuis des années, mais on peut se demander pourquoi elles ont décidé d’agir maintenant ? N’est-ce pas là un signe politique envoyé en direction de Washington pour faire oublier que la France était en pointe dans la défense du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), traité levant les sanctions contre l’Iran en échange de son engagement de cesser le développement des ses activités nucléaire militaire[4] et remis en cayse par Donald Trump ?

Par la voix de son porte-parole Bahram Ghassemi, la diplomatie iranienne a rejeté les accusations françaises : « Une fois encore, nous démentons avec véhémence ces accusations, nous condamnons l’arrestation de ce diplomate et nous appelons à sa libération immédiate». Suite à cette arrestation, le ministère des Affaires étrangères français a publié le 20 août une note interne demandant à ses personnels non accrédités en Iran d’éviter de se rendre dans ce pays. Ils pourraient être à leur tour arrêtés pour être ensuite échangés contre leur homologue iranien.

 

Une tentative d’attentat quelque peu étrange

 

Généralement, quand ils mènent des actions de type terroriste, les services spéciaux iraniens, agissent via des tiers comme le Hezbollah libanais ou des mouvements palestiniens pour ne pas apparaître en première ligne. Ces derniers se font un devoir de leur rendre ces services car ils dépendent presque totalement de Téhéran, en particulier sur le plan financier. Or, dans la tentatvie d’attentat visant Villepinte, ce ne semble pas avoir été le cas. Selon l’accusation, c’est Assadollah Assadi, le diplomate en poste à Vienne, qui aurait remis la charge explosive aux activistes lesquels, apparemment, n’appartiennent pas à une “structure extérieure“.

Ensuite, si les 500 grammes de TATP auraient pu provoquer des dégâts importants en explosant dans la foule, il s’agit d’une charge d’explosifs relativement faible, d’autant que l’on ignore si elle était entourée de projectiles métalliques qui, eux, sont extrêmement vulnérants. Pour le moment, aucune information n’a filtré sur la composition de l’engin… La clé de l’énigme réside dans cette preuve matérielle : est-ce un engin professionnel ou un bricolage ? Etait-il apte a être mis en oeuvre rapidement et comment ? Les enquêteurs détiennent les réponses à ces questions mais ne les ont pas encore dévoilées.

Rappelons également que l’OMPI vit quasi ouvertement au grand jour en France et tient sa réunion populaire annuelle tous les ans au même endroit, à Villepinte. Pour l’anecdote, les mauvaises langues prétendent que certains participants sont rémunérés pour faire la claque. Si le régime iranien avait voulu s’en prendre à l’OMPI, il aurait pu le faire depuis longtemps et de manière plus professionnelle. Quel est l’intérêt pour lui d’organiser en tel attentat en pleine crise sur la suspension de l’accord JCPOA ?

Enfin, lors de leur arrestation le jour même de la manifestation de l’OMPI, les deux « terroristes » se trouvaient à Bruxelles ce qui était un peu loin de leur objectif supposé. Même s’il n’est pas impossible d’envisager qu’ils se rendaient à Villepinte, une action de ce type se prépare soigneusement à l’avance et les opérateurs sont généralement présents sur place quelques temps auparavant.

 

Des services iraniens de sinistre réputation

 

Il est vrai que les services iraniens traînent une sinistre réputation s’étant livrés au terrorisme d’État à de nombreuses reprises par le passé ; pour mémoire, l’assassinat de l’ambassadeur français au Liban, Louis Delamare, le 4 septembre 1981 ; l’attentat contre les parachutistes français de Drakskaret les Marinesaméricains à l’aéroport de Beyrouth le 23 octobre 1983 (305 morts) ; celui de l’opposant Chapour Bakhtiar à Suresnes, le 6 août 1991 ; sans oublier les attentats terroristes contre les intérêts israéliens en Argentine et en Europe.  La liste est longue et il convient de ne rien oublier ! Le régime des mollahs sait utiliser l’arme de la terreur quand il la juge utile à sa politique.

Les renseignement iranien est organisé autour de deux entités : le ministère du Renseignement et de la Sécurité(VAJA) et le directorat du renseignement du Corps des Gardiens de la Révolution islamique, dont le bras armé à l’étranger est la force Al-Qods. Ces deux services sont présents dans toutes les représentations diplomatiques iraniennes. Il est donc vraisemblable que Assadollah Assadi appartenait à l’un d’eux.

La première mission des services iraniens est la surveillance des opposants ; la seconde est la lutte contre Israël et contre l’Arabie saoudite. Ils agissent généralement de manière très professionnelle, mais il leur est cependant arrivé de commettre de graves erreurs techniques à plusieurs reprises, lesquelles ont permis de les confondre et de mettre en cause leurs responsables politiques, notamment suite aux attentats ayant eu lieu en Argentine ou en Bulgarie.

Il n’est pas exclu que Téhéran – dans le climat international actuel très tendu – ait de nouveau recours à des opérations violentes à l’étranger (attentats, assassinats). La sécurité autour des opposants iraniens réfugiés en Europe aurait d’ailleurs été renforcée ces dernières semaines. Il ne faut pas se faire d’illusions, les services iraniens sont en train de se préparer à mener une guerre secrète si la situation venait à se détériorer du fait de l’agressivité affichée des Américians et des Britanniques suivis – contraints et forcés – par les Européens.

 

*

 

Il n’a échappé à personne que l’accord JCPOA est en train de se détricoter depuis que Donald Trump l’a rejetté et a rétabli les sanctions économiques à l’égard de Téhéran. De plus, Washington ne s’est pas privé de menacer directement de sanctions ses alliés ayant des relations économiques avec l’Iran. Résultat : presque tous les industriels européens et français (Total, Peugeot, etc.) se sont retirés du pays, laissant la place aux Chinois et aux Russes.

C’est dans ce cadre que cette affaire d’attentat survient fort opportunément. Elle a été servie avec délectation par les Israéliens qui considèrent l’Iran comme leur pire ennemi[5]. Comme par hasard, le président iranien Hassan Rohani entamait, début juillet  2018, un voyage officiel en Suisse et en Autriche. La révélation de cette tentative d’attentat et du « complot » iranien est donc venue fort à propos saboter son voyage et a été un signal fort à l’attention des  Etats qui espéraient encore pouvoir négocier.

La stratégie des Américains et d’Israël est clairement d’asphyxier au maximum l’économie iranienne pour provoquer des mécontentements intérieurs qui pourraient changer la donne politique.Pour Washington, l’OMPI a un rôle central à jouer à l’avenir. C’est oublier un peu vite que cette organisation – dont l’idéologie est un mélange de marxisme et d’islamisme – n’est pas populaire du tout en Iran. Une grande majorité d’Iraniens – même ceux qui ne soutiennent pas le pouvoir des mollahs – considère que l’OMPI a trahi la Patrie en combattant dans les rangs de l’armée de Saddam Hussein lors de la « guerre imposée » ou « défense sacrée » (1980-1988). Les Iraniens restent des nationalistes fiers de leur histoire et ne pardonnent pas cette trahison. Mais si Washington appuie l’OMPI, c’est aussi parce ce mouvement a été un fidèle « collaborateur » des services de renseignement américains, ayant fourni dans le passé de précieuses informations sur l’effort nucléaire iranien.

Malheureusement, il y a bien longtemps que la politique du Quai d’Orsay suit celle du département d’État américain. Il est loin le temps où Paris et Berlin avaient refusé de participer à l’invasion de l’Irak de 2003. La fureur des Américains dénonçant la « lâcheté » des Français avait été à son comble. Aujourd’hui,ce n’est pas par conviction que Paris s’aligne sur Washington, mais tout simplement parce que la France n’a plus les moyens de s’y opposer. Les responsables politiques français savent que s’ils passent outre les “recommandations“ de Washington et continuent de commercer avec Téhéran, les sanctions américaines seront sans pitié. Le marché intérieur américain sera alors fermé à nos industriels et les sanctions (condamnations, amendes) ne tarderont pas. Or, le marché américain est vital pour les économies française et européenne alors que celui de l’Iran est, comparativement, négligeable.

 

 

[1] Mojāhedin-e Khalq (MEK).

[2] Dont : Rudy Giulani, avocat de Donald Trump et maire de New York au moment des attentats du 11 septembre 2001 ; Stephen Harper, l’ancien Premier ministre canadien ; Philippe Douste-Blazy, Bernard Kouchner, Rama Yade, etc.

[3] L’accréditation dans un pays ne couvre le diplomate que dans celui-ci, lors des trajets professionnels qu’il effectue ou s’il accompagne la « valise diplomatique.

[4] Signé le 14 juillet 2015 à Vienne par les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-uni) + l’Allemagne, d’où son appellation « 5+1 ».

[5] Cela n’a pas été toujours le cas car durant la guerre Irak-Iran qui a duré de 1980 à 1988, l’État hébreu a discrètement fourni une aide militaire à Téhéran avec l’accord plus ou moins officiel de Washington. Il considérait à l’époque que Saddam Hussein était son adversaire potentiel le plus menaçant.

https://www.cf2r.org/actualite/france-iran-reprise-de-la-guerre-des-services/