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Fin de la récré au nord, calife mort et Deir ez Zoor

Fin de la récré au nord, calife mort et Deir ez Zoor

28 Octobre 2019

La Syrie se retrouve une nouvelle fois sous les feux de l’actualité. Si nos bons médias font, comme de bien entendu, leurs gros titres sur l’écume événementielle, à savoir la mort d’Al Baghdadi, d’autres choses autrement plus importantes, donc passées sous silence, s’y déroulent.

Ainsi, le calife aurait été tué lors d’un raid américain. Passons sur le fait que c’est la cinquième ou sixième fois qu’on annonce son élimination ; le fait qu’il se soit réfugié à Idlib, fief de ses frères ennemis d’Al Qaeda, est fort étrange. Peut-être s’est-il rabiboché avec ses ex-compagnons de djihad, peut-être les Turcs l’ont-ils imposé à leurs protégés (tout en donnant sa localisation aux Américains lors du troc Erdogan-Trump), peut-être tout cela n’est-il qu’une opération de communication de Washington. Peu importe au final. Daech est finie et son leader n’avait plus aucune influence sur le cours des événements.

Pour Donaldinho, c’est un scoop médiatique qui lui donnera du prestige auprès du public américain gavé à la sauce hollywoodienne. La mort du grand méchant empêchera celui-ci de réfléchir aux aléas de la politique impériale. Reagan avait créé Al Qaeda dont le chef fut tué sous Obama, lui-même coproducteur de l’EI dont le chef est tué sous Trump. Une vraie affaire de famille…

A cette occasion, les remerciements de l’occupant de la Maison Blanche à la Russie (qui doute d’ailleurs de la véracité de l’opération) et à la Syrie ont une nouvelle fois provoqué une réaction épidermique d’hystérie collective dans le Deep State.

Au-delà des paillettes de l’actualité, des tendances profondes se dégagent. Au Nord, l’aventure ottomane est terminée. L’accord de Sochi concocté par Vladimirovitch donne ses premiers fruits. Le cessez-le-feu est globalement respecté et les Kurdes, après deux jours d’hésitation, ont accepté le plan et commencé à battre en retraite de la frontière. Ils sont remplacés par l’armée syrienne qui se déploie à vitesse grand V pour contenir toute avance future des Turcs.

A l’Ouest…

au Sud…

et à l’Est…

Game over, sultan, tu n’iras pas plus loin. Erdogan pourra toujours s’amuser avec ses quelques arpents de sable entre Tell Abyad et Ras al-Ain mais l’aventure s’arrête là. Les Kurdes sont sauvés et les loyalistes remettent la main sur une frontière qu’ils avaient quittée il y a des années. Pas étonnant que la MSN préfère passer à autre chose et faire ses gros titres sur la mort possible/probable/certaine (barrez la mention inutile) du calife impuissant et dépassé de Daech…

Tout irait pour le mieux si le Donald n’avait, une énième fois, succombé aux pressions de son Etat profond et n’était revenu, partiellement, sur sa décision de quitter la Syrie. La perte du Nord du Rojava est actée mais, dans les territoires méridionaux contrôlés par les SDF, les troupes US reviennent en force. Deir ez Zoor et Al Bukamal, les vraies raisons de la guerre syrienne comme nous l’avons expliqué à de nombreuses reprises.

Pour l’empire, il ne s’agit évidemment pas ici de voler le pétrole syrien comme on peut trop souvent le lire dans une certaine presse alternative, mais d’avoir un prétexte pour continuer à barrer l’arc chiite voulu par Téhéran. Si, à l’occasion, ça peut également empêcher Assad de reconstruire son pays, malgré l’aide chinoise, Washington ne va pas cracher dessus.

Tout ceci ne fait pas les affaires de l’Iran, comme nous le prévoyions début août :

Une invasion turque du Rojava repousserait en effet les Kurdes plus au Sud, vers la frontière syro-irakienne, interface de l’arc chiite. Cette concentration de troupes hostiles, cornaquées par Washington, près du noeud stratégique d’Al Bukamal rendrait la situation explosive et ne serait pas du tout bien reçue à Téhéran…

Nous n’en sommes pas encore là et n’y serons peut-être jamais, même s’il convient de ne pas en écarter tout à fait la possibilité. Les premiers éléments de réponse commenceront à tomber dans les jours/semaines à venir.

Si Poutine a tué dans l’œuf l’invasion générale du Rojava par les Turcs et si les encouragements de Trump aux Kurdes à aller plus au Sud ont été reçues avec un grand éclat de rire, le redéploiement américain à l’Est de Deir ez Zoor montre que rien n’est fini. L’Iran reste, plus que jamais, l’ennemi à abattre.Tag(s) :

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Le projet du Rojava peut-il survivre à la pression d’Assad et à l’assaut turc ?

Le projet du Rojava peut-il survivre à la pression d’Assad et à l’assaut turc ?

De hauts responsables au sein de l’administration pro-kurde du nord-est de la Syrie promettent de « continuer à gérer les choses comme avant » malgré l’accord avec Damas

Une Kurde syrienne brandit le drapeau du Parti de l’union démocratique (PYD) pendant une manifestation contre les menaces turques dans le gouvernorat syrien de Hassaké (AFP)Par Direnc BalikHeba NasserDate de publication: Jeudi 17 octobre 2019 – 13:37 | Dernière mise à jour: il y a 2 jours 7 heures83Shares

Depuis leur toute première apparition sur la scène politique au début de la guerre civile syrienne, le Parti de l’union démocratique (PYD) et ses branches armées – les Unités de protection du peuple (YPG) et les Unités de protection de la femme (YPJ) – ont toujours affirmé être plus que de simples défenseurs des Kurdes syriens.

Après avoir pris le contrôle de vastes pans du nord de la Syrie suite au retrait des forces de Bachar al-Assad en 2012, ils ont annoncé leur intention de mettre en œuvre une politique de confédéralisme démocratique.

Cette politique est une forme de démocratie décentralisée associée au féminisme, à la laïcité et à l’écosocialisme, basée sur la philosophie du dirigeant kurde d’origine turque Abdullah Öcalan, l’un des fondateurs du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

« Dis donc, le Kurde, on t’a pas vu à Omaha Beach… »Lire

Le PYD et ses branches armées ont affirmé que les idées d’Öcalan et leur mise en œuvre sur le terrain pourraient être un modèle pour la région, un modèle qui transcenderait les divisions basées sur le sexe, l’origine ethnique et la religion. 

Dimanche, un rude coup a été porté à cette vision. Face à la perspective d’une offensive de la Turquie sur la précaire administration autonome qu’il avait établi dans le nord-est, le PYD a signé avec Damas un accord prévoyant le déploiement de forces gouvernementales syriennes dans les zones contrôlées par le groupe.

Berivan Xalid, la coprésidente du conseil exécutif de l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie, déclare à Middle East Eye qu’il n’y a pas eu de discussion sur la façon dont le nouvel accord affecterait la gouvernance du nord de la Syrie.

« Nos objectifs et ceux du régime sont la protection des frontières de la Syrie contre l’invasion turque et de la Syrie en général – la discussion n’a porté que sur les affaires militaires », affirme-t-elle.

« En tant qu’administration autonome, nous continuerons à gérer les choses comme avant, même sous les bombardements. Et nous verrons si dans les prochains jours, d’autres négociations auront lieu. »

Gains significatifs pour Assad

Cependant, d’autres estiment que l’avenir s’assombrit pour le Rojava – le nom kurde pour la région, qui signifie « ouest », en l’occurrence la partie occidentale du Kurdistan – maintenant qu’il est coincé entre une Turquie hostile et un gouvernement syrien désireux de reprendre toutes les terres perdues depuis 2011.

« Dans l’ensemble, [l’accord avec les Kurdes] a donné à Damas plus de terres en un jour que le régime a réussi à reprendre en plusieurs années de combats »

– Danny Makki, analyste

L’analyste syrien Danny Makki explique que le nouvel accord rendra à Damas des portions significatives du nord de la Syrie, y compris « des sources d’énergie, des aéroports militaires, des bâtiments administratifs et des zones frontalières ».

« En plus des villes de Kobané et de Manbij, Assad recevra également de grandes parties de Raqqa et sera autorisé à utiliser librement le territoire des FDS jusqu’à ce qu’un accord global soit conclu », indique-t-il à MEE.

« Dans l’ensemble, [l’accord] a donné à Damas plus de terres en un jour que le régime a réussi à reprendre en plusieurs années de combats. »

Un nouveau genre de politique ?

Le PKK, fondé en 1978 par des Kurdes en Turquie, adhérait à l’origine à une idéologie marxiste-léniniste radicale, favorable à l’Union soviétique et à Cuba.

L’objectif était un Kurdistan socialiste indépendant taillé, initialement, dans les régions à majorité kurde du sud-est de la Turquie.

Cependant, après la capture d’Öcalan en 1999, l’idéologie a commencé à évoluer.

Pourquoi un État national kurde est voué à l’échecLire

Écrivant depuis sa prison, Öcalan disait s’inspirer des travaux de Murray Bookchin, un anarchiste américain et écrivain socialiste libertaire qui est décédé en 2006 et qui prônait la nécessité d’une transition vers une société post-capitaliste basée sur la démocratie locale et l’écologie.

L’effondrement du pouvoir du gouvernement central en Syrie depuis le début de la guerre a fourni l’occasion d’appliquer ces idées sur le terrain, affirment les partisans de l’administration du Rojava.

Janet Biehl, écrivaine et militante qui était la compagne de Bookchin au moment de sa mort, a indiqué s’être rendue au Rojava à plusieurs reprises et avoir été témoin de la mise en pratique des nouvelles structures.

« L’idée originale était que les décisions seraient prises par la base et que le pouvoir serait ascendant. C’est ainsi que Bookchin l’a conçue, c’était censé être une démocratie ascendante », explique-t-elle à Middle East Eye.

Biehl précise que chaque commune – comprenant généralement un village ou un nombre fixe de ménages de la ville – dispose d’un certain nombre de comités se concentrant sur la paix, la sécurité, l’éducation, l’économie, la culture et l’art, les femmes, la santé, les infrastructures, les affaires sociales et la diplomatie.

Avec cela comme base, le reste de la structure démocratique se compose d’assemblées de quartier, d’assemblées municipales, d’assemblées cantonales et du conseil exécutif au sommet de la structure.

« J’habite dans le Vermont [États-Unis] et j’avais l’habitude d’aller à des réunions municipales avec Bookchin, des assemblées de citoyens, et il ne nous serait jamais venu à l’idée – à moi comme à lui – que je visiterais un jour l’équivalent d’une réunion municipale dans le Vermont dans la vallée de l’Euphrate », déclare Janet Biehl.

Abdullah Öcalan (à gauche) et Murray Bookchin (AFP/Wikimedia)
Abdullah Öcalan (à gauche) et Murray Bookchin (AFP/Wikimedia)

Depuis 2014, plus de 11 000 combattants associés au PYD – dont des membres des Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition arabo-kurde soutenue par les États-Unis – sont morts en combattant l’État islamique (EI) en Syrie.

Leur bataille contre le groupe tant redouté, impliquant des hommes et des femmes provenant d’une multitude d’horizons religieux et ethniques différents combattant côte à côte, les a rendus très populaires dans le monde entier, même alors que la sympathie du public pour les groupes d’oppositions syriens a semblé s’amenuiser à mesure que certains d’entre eux étaient de plus en plus perçus comme fondamentalistes et sectaires.

Les relations moins conflictuelles du PYD avec le gouvernement syrien ont longtemps été un point de critique de la part de l’opposition syrienne, qui a déjà accusé le PYD de collusion pure et simple avec l’administration Assad.

« C’est un peuple assiégé. Ils sont en guerre. Ils ne peuvent pas tout gérer au-delà de chaque commune. Il y a un leadership militaire »

– Janet Biehl, écrivaine 

En outre, malgré le plaidoyer public en faveur d’une démocratie localisée, certains groupes – y compris des groupes kurdes – ont affirmé que le PYD contrôlait le Rojava tel un État à parti unique et forçait les habitants à la conscription.

« Les YPG s’emparent des maisons des civils s’ils en ont besoin », déclarait Abdullah Kedo, membre du Conseil national kurde (un groupe proche de l’opposition syrienne), au journal turc Hürriyet l’année dernière.

« Ils pillent les bureaux des partis politiques kurdes qui s’opposent à ces actes et interdisent ces partis. Ils recrutent également de force de jeunes hommes et les emmènent dans les zones de combat à Raqqa. »

Bien que le PYD ait nié ces accusations et souligné la participation d’autres partis politiques dans les organes démocratiques de l’administration autonome, le recours à la conscription a longtemps été controversé – en particulier compte tenu du risque élevé de décès parmi les combattants.

« C’est un peuple assiégé. Ils sont en guerre. Ils ne peuvent pas tout gérer au-delà de chaque commune. Il y a un leadership militaire », commente Janet Biehl.

« Mais les gens comprennent d’après les écrits d’Öcalan que toute cette structure est faite pour émanciper les gens et même si, au sein de l’administration autonome, ils ont des postes de pouvoir, ils prêtent une attention soutenue aux souhaits des gens d’en bas. »

La fin du Rojava ?

Pendant des décennies, les groupes kurdes ont compté sur des puissances extérieures pour les soutenir dans leur lutte pour l’autonomie et l’indépendance. Cependant, ces puissances finissent habituellement par perdre tout intérêt pour eux une fois que leurs propres objectifs à court terme sont atteints.

Le présumé feu vert donné le 7 octobre par le président américain Donald Trump à la Turquie pour le lancement de l’opération Source de paix a fait à cette date des dizaines de morts parmi les civils, principalement du côté kurde, et déplacé au moins 160 000 personnes.

« En tant qu’administration autonome, nous continuerons à gérer les choses comme avant – même sous les bombardements »

– Berivan Xalid, conseil exécutif de l’Administration autonome

Sous cette pression, l’administration autonome n’avait plus beaucoup d’options – même si cela signifiait de « s’assimiler au gouvernement de Damas », déclare Danny Makki à MEE.

Selon lui, un accord de partage du pouvoir convient en fait mieux à Damas pour le moment, car il n’est actuellement pas dans l’intérêt du gouvernement Assad de presser les choses dans le nord de la Syrie dans la mesure où il n’a pas la capacité de gouverner de vastes pans de territoire dans l’immédiat.

Cependant, « seul le temps nous dira s’ils tiennent parole », affirme-t-il.

« Malheureusement pour le PYD, il n’aurait jamais été en mesure de survivre [sur le long terme] sans négocier un accord si un autre acteur était sorti victorieux du conflit syrien », estime l’analyste. 

« À un moment, il aurait pu s’agir de l’opposition, mais après l’intervention russe en 2015, il est devenu évident que le gouvernement gagnerait et que les Kurdes seraient contraints de conclure une sorte d’accord s’ils étaient abandonnés par les États-Unis. »

« Pas d’autres amis que les montagnes » : l’histoire se répète pour les Kurdes avec la dernière trahison américaineLire

Bien que mardi, il a été rapporté que les FDS avaient réussi à repousser les forces turques dans la ville de Ras al-Aïn, les perspectives pour le Rojava – attaqué par la Turquie, abandonné par les États-Unis et dépendant désormais d’Assad – semblent sombres.

Berivan Xalid, la coprésidente du conseil exécutif de l’Administration autonome, est toutefois persuadée que les gains du Rojava perdureront – même face à des obstacles apparemment insurmontables.

« Après tous les sacrifices et les réalisations de l’administration autonome, et après la création de ces institutions, et après 11 000 martyrs, nous administrons cinq millions de personnes dans le nord et l’est de la Syrie », souligne-t-elle.

« Alors, bien entendu, après neuf ans de réalisations, en tant qu’administration autonome, nous allons maintenir nos réalisations et le sang de nos martyrs – parce que nous avons réalisé tout cela à travers eux. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.https://www.middleeasteye.net/fr/decryptages/le-projet-du-rojava-peut-il-survivre-la-pression-dassad-et-lassaut-turc

Temps étranges…

Temps étranges…

17 Octobre 2019

Il se passe des choses irréelles depuis quelques heures, à la limite de l’entendement. Alors qu’ils ont quitté le Rojava dans les conditions que l’on sait, les Américains, qui ne sont donc plus sur le terrain, ont négocié (de quel droit ?) un accord de cessez-le-feu avec la Turquie. Le voici en anglais :

Les YPG ont cinq jours pour quitter la « zone de sécurité » de 30 km voulue depuis toujours par le sultan et la zone serait administrée par l’armée turque ! Quelqu’un a-t-il dit à ces petits génies négociateurs que l’armée syrienne et les Russes y sont maintenant présents ?

Là où les choses deviennent carrément surréalistes, c’est que les Kurdes ont accepté l’accord qui revient, ni plus ni moins, à un nettoyage ethnique de la zone. Après avoir été jeté sous les roues du camion par Trump, le leadership kurde va même jusqu’à préciser que le cessez-le-feu a été accepté à la demande… du président américain.

Alors que les Ottomans passent un mauvais quart d’heure sur le terrain, globalement repoussés par les YPG-loyalistes sauf à Ras al-Ain qu’ils ont réussi à encercler, les Kurdes, dont la naïveté est confondante, abandonnent tous leurs avantages pour faire plaisir à ceux qui viennent de les trahir et ne sont même plus sur place.

Précisons tout de même, dans ce maelstrom kafkaïen, un point qui pourra avoir son importance : le commandement des SDF considère (faussement ?) que cet accord ne porte que sur la zone s’étendant entre Tell Abyad et Ras al-Ain et affirme que les forces de défense resteront à leur place partout ailleurs. Pourtant, le texte n’apporte aucune précision et les Turcs se disent pleinement satisfaits de ce que les Américains aient accédé à toutes leurs conditions. Gageons que ce quiproquo, relevé par plusieurs observateurs (ici ou ici), fera capoter cet invraisemblable accord.

Apparemment très content de lui et de cette reddition en rase campagne, le Donald semble nous rejouer Madame de Pompadour. Après moi, le déluge. Ses propres alliés commencent à se poser de sérieuses questions et The American Conservative, journal qui l’a pourtant toujours soutenu, se demande ouvertement si le bonhomme ne serait pas « mentalement instable ». Et encore, était-ce avant la visite de Pence à Ankara…

Le Deep State et ses médias, ainsi que des membres du Congrès, commencent déjà à critiquer vertement le pacte. Si les fidèles lecteurs me permettent cette opinion toute personnelle, votre serviteur ne peut qu’être d’accord. Voir les Chroniques du Grand jeu et CNN sur la même longueur d’onde, qui l’eut cru ? C’est décidément la journée de toutes les surprises.

Reste à savoir quelle sera la réaction de Damas et de Moscou. Il n’aura échappé à personne, en tout cas pas à nous, que les cinq jours prévus par l’accord correspondent au temps qu’il reste avant la visite d’Erdogan à Sochi. A moins d’une nouvelle poutinade, rare mais toujours possible, on ne voit pas comment les Russes et les Syriens pourraient accepter cet état de fait ni qui les ferait déloger de la zone si remarquablement gagnée. On ne comprendrait pas non plus que les Kurdes ne finissent par revenir à la raison…Tag(s) : #Moyen-Orient

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2019/10/temps-etranges.html

QUADRA-KURDES…

QUADRA-KURDES…

La machine médiatique à décerveler s’est à nouveau emballée avec la dernière offensive turque menée dans le nord de la Syrie. Une fois encore, émotions et morale (politiquement correcte) supplantent l’information factuelle et l’analyse politique, ramenant une situation complexe à l’étroit dualisme bons/méchants, bien/mal, Kurdes/Turcs… Les belles âmes droits-de-l’hommistes usent et abusent de l’anachronisme historique n’hésitant pas à qualifier la non-réaction occidentale face à l’offensive turque de « Munich d’aujourd’hui ». Bernard-Henri Lévy et ses complices multiplient les impostures intellectuelles et la « menteuse des plateaux » – Caroline Fourest – nous assène un clip à la gloire des « combattantes » kurdes, financé par des bailleurs de fonds israéliens. Pas simple donc, de chercher à comprendre cette nouvelle péripétie de la « guerre civilo-globale » de Syrie.

Bien des journalistes, qui situent tout juste la Syrie sur une carte, nous rabattent les oreilles avec l’autonomie du « Rojava ». Le Rojava ? C’est l’appellation d’un territoire « fabriqué », dont les bases démographiques et historiques sont largement fantasmées. Le 17 mars 2016, des factions kurdes proclament le « Rojava », entité « fédérale démocratique » comprenant les trois cantons « kurdes » – d’Afrine, de Kobané et de Djézireh. Mais avant de considérer le « Rojava » comme une entité naturelle, géographique sinon éternelle qui aurait toujours existé, il faut s’arrêter un instant sur la généalogie historique de cette appellation pour mieux voir ce qu’elle recouvre.

QU’EST-CE QUE LE « ROJAVA » ?

Le terme est employé par certains mouvements nationalistes kurdes pour désigner une zone géographique, historiquement peuplée par les Kurdes, et incluse dans l’État syrien par les autorités françaises après la Première Guerre mondiale et le démantèlement de l’empire ottoman. En effet, par l’accord franco-turc du 20 octobre 1921, la France avait annexé à la Syrie et placé sous son mandat les provinces kurdes de la Djézireh et de Kurd-Dagh. Les populations kurdes occupaient le long de la frontière turque trois zones étroites séparées (sans continuité territoriale) : les régions d’Afrine, de Kobané et de Qamichli, raison pour laquelle certains auteurs ne parlent pas d’un « Kurdistan syrien » mais plutôt de « régions kurdes de Syrie ». Les trois enclaves kurdes prolongent néanmoins les territoires kurdes de Turquie et d’Irak.

Dans sa constitution auto-proclamée de décembre 2016, le nom officiel du « Rojava » s’accompagne de l’expression suivante : « Système fédéral démocratique de Syrie du Nord ». Cette proclamation a été faite à Rmeilane par le Parti de l’union démocratique (PYD). Depuis 2012, le Kurdistan syrien est contrôlé par différentes milices kurdes. En novembre 2013, des représentants kurdes ont déclaré un gouvernement de facto dans cette région qui abrite quelque deux millions d’habitants.

En 2012, les autorités syriennes sont obligées d’envoyer des troupes prioritairement vers Alep et autour de Damas. Ces urgences stratégiques ne permettent pas de sécuriser l’ensemble du territoire syrien, l’insurrection se développant dans les villes d’Afrine, Kobané et Hassaké. Depuis le 12 novembre 2013, le Kurdistan syrien dispose ainsi de sa propre « administration autonome » auto-proclamée. L’annonce a été faite par le PYD, la filiale syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) installé en Turquie. Cette entité prétend gérer les questions « politiques, militaires, économiques et de sécurité dans la région kurde de Turquie et en Syrie ».

Faite unilatéralement par le PYD, cette proclamation n’a pas recueilli l’accord du Conseil national kurde qui lui reproche « d’aller dans la mauvaise direction ». Pour sa part, le PYD répond à l’opposition syrienne non islamiste de n’avoir rien fait pour défendre les localités kurdes attaquées depuis le printemps par des groupes jihadistes comme l’organisation « État islamique », le Front Jabbath al-Nosra et des formations salafistes comme Ahrar al-Cham. Finalement, le PYD a proclamé une « constitution du Rojava », le 29 janvier 2014.

Comme « Eretz-Israël » (le Grand Israël), le « Rojava » est, donc bien une création politique et idéologique qui relève de l’auto-proclamation d’organisations politiques kurdes et non d’une géographie qui s’imposerait depuis le début des temps. Par conséquent, il faudrait éviter d’utiliser cette appellation à tort et à travers comme s’il s’agissait du Pôle nord ou de la Terre Adélie !

LES « FDS », COMME L’UCK DU KOSOVO

Comme ils l’ont fait au Kosovo à la fin des années 1990 avec la création de l’UCK (Armée de libération du Kosovo) – une bande de voyous et d’assassins pratiquant les trafics d’armes, de drogues et d’organes -, les services spéciaux américains ont fabriqué les FDS, les « Forces démocratiques syriennes » dans l’Est de l’Euphrate, majoritairement à partir de factions kurdes et pro-kurdes. Pour ne pas prêter le flanc aux critiques adressées à une telle « milice confessionnelle » et présenter, à contrario, une devanture multiconfessionnelle, les services du Pentagone ont intégré aux FDS des « Arabes », souvent des combattants perdus, des mercenaires initialement engagés dans les rangs de la Qaïda ou de Dae’ch.

L’architecte de cette armée locale a été le général Joseph Votel qui fut le patron des Forces spéciales américaines. Le 24 juin 2014, le président Barack Obama a nommé Votel à la place de l’amiral William H. McRaven au poste de 10ème patron du commandement des opérations spéciales des États-Unis. Cette nomination a été confirmée par le Congrès en juillet et le changement de commandement a eu lieu le 28 août. Joseph Votel est devenu le commandant d’USCENTCOM le 30 mars 2016. Le 23 avril 2018, Votel a effectué sa première visite officielle en Israël en tant que commandant du CENTCOM. Au cours de sa visite, il a rencontré le chef d’état-major de l’armée israélienne – Gadi Eisenkot -, le conseiller à la sécurité nationale Meir Ben-Shabbat et d’autres hauts responsables sécuritaires israéliens chargés du suivi de la guerre civilo-globale de Syrie.

En tant que commandant du CENTCOM, le général Votel a supervisé la poursuite de la très officielle « guerre des États-Unis contre le terrorisme », en particulier avec la Force opérationnelle interarmées mixte – Opération Inherent Resolve – contre l’organisation « État islamique » en Irak et en Syrie. Ces opérations contre Dae’ch ont vu le CENTCOM s’impliquer davantage dans les guerres syrienne et irakienne. En fait, sous prétexte de lutte anti-terroriste, il s’agissait surtout de renverser « le régime de Bachar al-Assad », pour reprendre l’expression usitée par les rédactions parisiennes désignant le gouvernement syrien.

LUTTE « ANTI-TERRORISTE » POUR RENVERSER BACHAR

Le 25 septembre 2017, le ministre syrien des Affaires étrangères Walid Mouallem déclare que les Kurdes syriens « veulent une forme d’autonomie dans le cadre de la République arabe syrienne. « Cette question est négociable et peut faire l’objet d’un dialogue », commente-t-il. Ce type de déclaration et l’emploi du terme d’« autonomie » est une première pour Damas, mais il annonce dans le même temps son opposition au référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien « totalement inacceptable pour la République arabe syrienne ».

Depuis l’ouverture de la crise syrienne en mars 2011, Washington et ses alliés mettent en avant la lutte anti-terroriste – menée notamment en appuyant différentes factions kurdes – pour renverser le gouvernement syrien. Cherchant à faire en Syrie ce qu’ils ont appliqué en Irak, les responsables américains poursuivent une casse, une « partition » du pays, pudiquement baptisée « solution fédérale », même si personne ne croit en la volonté de Washington de transformer la Syrie en Confédération helvétique…

Les médias occidentaux accusent régulièrement Damas d’avoir délibérément libéré des milliers de jihadistes emprisonnés pour justifier ses opérations militaires. Reprise par l’ensemble des donneurs de leçons syriennes, cette affirmation est un contre-sens absolu, dans la mesure où cette demande était une exigence de l’Arabie saoudite afin de permettre aux représentants de l’opposition syrienne – nommés et financés par Riayd – de continuer à participer aux discussions de Genève sous l’égide des Nations unies.

Avec la généralisation de la guerre civile, les Etats-Unis et la France ont armer plusieurs unités de l’Armée syrienne libre (ASL), présentée comme une organisation d’opposition « modérée », « laïque » et « démocratique ». Diantre ! Au fil des mois, l’ASL va s’imposer comme l’antichambre obligée de la plupart des groupes jihadistes les plus radicaux engagés contre l’armée gouvernementale syrienne. De son côté, les services britanniques vont financer la création d’une ONG des plus étranges – les « Casques blancs » – dont la mission officielle est de secourir les combattants jihadistes. Avec le temps, ces mêmes « Casques blancs » basculeront dans l’action armée antisyrienne et le trafic d’organes d’êtres humains, comme l’avait fait au Kosovo les nervis de l’UCK du criminel de guerre Hassim Thaçi, le petit protégé de Madeleine Albright alors secrétaire d’Etat.

Dans une conversation téléphonique qu’il a eu le dimanche 6 octobre 2019 avec Recep Tayyip Erdogan, le président des Etats-Unis a donné son feu vert aux forces armées turques pour pénétrer en Syrie à l’est de l’Euphrate, et y occuper tout ou partie du « Rojava ». Le Pentagone a indiqué que si les FDS s’avisaient de résister les armes à la main, les forces américaines (qui sont établies sur huit bases situées entre Kobané et Raqqa) s’abstiendraient de les soutenir. Le départ des troupes américaines du nord de la Syrie vient d’être confirmé. La France dispose encore de cinq mini-bases militaires au Rojava, pratiquement couplées avec des bases américaines. Va-t-elle se retrouver seule face à l’armée turque avant d’être obligée de se replier en Irak ?

Depuis 2013, Moscou somme Washington de lui transmettre la liste des factions rebelles dites « modérées », « laïques » et « démocratiques », afin de nouer une meilleure coordination anti-terroriste. En fait, les services américains n’ont jamais voulu ou pu transmettre cette fameuse liste parce que les organisations terroristes soutenues par les pays occidentaux, ceux du Golfe et même Israël, se révèlent être les plus radicales sur le plan du fondamentalisme religieux.

Le 26 septembre dernier à Ankara lors du sommet tripartite rassemblant les présidents turc, iranien et russe, il a été décidé de mettre en place des couloirs humanitaires afin d’épargner les populations civiles de la poche d’Idlib (à l’ouest d’Alep). A l’issue du sommet, Moscou a informé les autorités de Damas de l’attaque imminente d’Ankara, estimant que c’était le meilleur moyen de faire rentrer le PYD dans le rang et de reprendre le contrôle – à terme – de cette longue bande de territoire qui longe la frontière turque d’Alep à Deir ez-Zor (à l’extrême-Est du pays). Depuis plusieurs années, le Kremlin ne désespère pas d’aboutir à une poignée de main entre Recep Tayyip Erdogan et Bachar al-Assad. On en est encore loin, mais tel demeure l’un des objectifs de la diplomatie russe.

Pour sa part, Téhéran s’oppose résolument à l’opération turque quoiqu’en prenant soin de ne pas en rajouter afin de ne pas mettre en danger le très bon niveau de la relation bilatérale des deux pays. Le grand perdant dans cette affaire est Donald Trump qui après avoir donné son feu vert à cette nouvelle opération militaire, offre maintenant… sa médiation. Comme pour la Corée du Nord et l’Afghanistan, ce n’est pas gagné ! Toujours est-il que les plus hauts experts du Pentagone et du Parti Républicain ont condamné la décision de la Maison Blanche et reconnaissent qu’en Syrie, les Etats-Unis ont perdu la partie, comme ils vont aussi la perdre au Yémen grâce ou plutôt à cause de l’incurie de l’allié saoudien.

Faiblesse et hystérie américaines font ressortir la force tranquille de l’ours russe qui sort grand vainqueur de cette nouvelle épreuve de force. Au Moyen-Orient comme ailleurs, l’empire reflue et laisse peu à peu la place à son grand adversaire stratégique même si le chemin sera tout sauf une promenade de santé pour Moscou…

LES KURDES N’ONT PAS LIBERE PARIS !

En définitive, il ne s’agit pas de blanchir Ankara et de tomber, à notre tour, dans un contre-dualisme tout aussi absurde que celui que nous avons pointé en préambule. Non, il convient même de rappeler que les services secrets turcs ont participé à l’émergence de l’organisation « Etat islamique » (Dae’ch) en Syrie de 2014 à 2016, se rendant coupables de nombreux attentats extrêmement meurtriers. Fidèle aux commandements de l’idéologie des Frères musulmans, Recep Tayyip Erdogan lui-même s’est prononcé à de multiples reprises en faveur du renversement du « régime de Bachar al-Assad », mécréant aux yeux de la rue sunnite turque. Ankara n’a cessé de jouer la carte de l’ouverture des vannes de migrants à l’encontre des pays européens et il continue de le faire.

En dépit d’une session extraordinaire du Conseil de sécurité des Nations unies – organisée à la demande de la France – mais qui n’a rien donné, pourquoi l’Union européenne (UE) n’annuel-t-elle pas – purement et simplement – toute espèce de discussion concernant une adhésion de la Turquie à l’UE de plus en plus improbable ? Pourquoi l’OTAN ne prend-elle pas des mesures pour condamner clairement l’attaque unilatérale de l’un de ses principaux Etats membres ? Pourquoi aucune sanction économique n’est envisagée pour répondre au coup de force d’Ankara ?

Très mal conseillé sur le plan historique – comme le relève Alain Chouet (voir ORIENT-ATIONS) – Donald Trump n’aurait pas dû s’étonner que les Kurdes n’aient pas combattu sur les plages du Débarquement allié le 6 juin 1944 – les Papous, les pygmées et les Yanomamis non plus, les Salauds ! -, par contre il aurait pu rappeler que plusieurs factions et populations kurdes ont, bel et bien participé au génocide arménien d’avril 1915 à juillet 1916, ainsi qu’à ses résurgences en 1923 ! Par conséquent, on ne va pas se laisser enfermer dans le pleuroir de Kurdes qui seraient les éternels victimes de l’Histoire. Certes, liés à de difficiles revers militaires, leurs échecs successifs sont aussi et surtout le fait de leurs responsables politiques au premier rang desquels ceux des unités de protection du peuple (YPG), la branche armée du Parti de l’Union démocratique, le PYD.
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Enfin, comment prendre au sérieux l’écrivain français Patrice Franceschi et sa défense hystérique des Kurdes lorsqu’on voit qu’il arbore si fièrement – au-dessus de la poche gauche de son uniforme d’officier de réserve -, l’insigne des parachutistes israéliens !!! C’est non seulement une faute de goût, mais aussi une sérieuse entrave au code militaire qui proscrit un tel usage des insignes d’une armée étrangère. Par ailleurs, et avant d’adhérer ainsi aux intérêts du régime de Tel-Aviv, cet écrivain-officier devrait plutôt se recentrer sur les intérêts vitaux de son pays. Il comprendrait ainsi qu’aux Proche et Moyen-Orient, les intérêts d’Israël ne correspondent pas forcément à ceux de la France éternelle…

Richard Labévière
14 octobre 2019

https://prochetmoyen-orient.ch/quadra-kurdes/

Le sultan blackboulé

Le sultan blackboulé

13 Octobre 2019

En Syrie, les événements évoluent à une vitesse étonnante, chaque heure apportant son lot de bouleversements.

Le fidèle lecteur du blog connait presque sur le bout des doigts les nombreuses tentatives de rapprochement syro-kurde, répétées année après année mais chaque fois avortées, torpillées qu’elles étaient par l’empire qui cornaquait la direction politique kurde. Cette fois, c’est la bonne ! En quelques heures, historiques, la carte du conflit syrien est chamboulée, renversant des stratégies mises en place par les acteurs du conflit depuis des années.

Le sentiment général est bien résumé par cette observatrice :

Vilipendé par Erdogan pas plus tard qu’hier, Assad pourra remercier chaleureusement le sultan qui a enfin mis ses menaces d’invasion à exécution et provoqué, bien malgré lui, une union sacrée dont il n’avait peut-être pas mesuré toute la portée. On donnerait cher pour avoir un aperçu des sombres mines à Ankara…

Mais l’ombre qui plane sur toute cette affaire est celle de Donald Trump, l’homme qui a permis ce renversement de situation inimaginable, mettant le Deep State US dans tous ses états. Rappelons ce que nous disions il y a trois ans, au soir de son élection :

Assad peut dormir tranquille. Trump n’a jamais caché sa détermination à combattre les djihadistes et pas seulement l’utile épouvantail daéchique. Les coupeurs de tête « modérés » syriens et leurs parrains pétromonarchiques doivent l’avoir mauvaise. Fin du soutien de la CIA à Al Qaïda, Ahrar al-Cham & co ? Probable. Ajoutons pour finir que la modération de Poutine autour d’Alep ces derniers temps (deux semaines sans bombardements russes, y compris au plus fort de l’offensive barbue sur le secteur ouest de la ville) avait peut-être pour but de ne pas prêter le flanc à la propagande de la MSN jusqu’à l’élection présidentielle américaine, dans l’espoir que Trump soit élu et s’entendre ainsi avec lui. Désormais, l’offensive peut reprendre et il n’y aura plus aucun bâton dans les roues (à moins d’une possible fronde des secteurs néo-conservateurs de l’armée d’ici janvier).

Certes, ça n’a pas été aussi simple. L’Etat profond a saboté à plusieurs reprises ses tentatives de désengagement, lui-même s’est perdu ou a été perdu par ses alliances avec Israël et l’Arabie saoudite… On se rappelle sa fausse crédulité lors des false flags chimiques des barbus modérément modérés (bien qu’on ne saura jamais si, derrière, il ne s’est pas entendu avec Poutine pour amuser la galerie), on se rappelle son utilisation des Kurdes pour couper l’arc chiite ou son delirium tremens anti-iranien… Mais au final, après une longue boucle, le Donald revient à ses premières amours isolationnistes. Elles ne dureront sans doute pas mais, en Syrie, il a clairement franchi le Rubicon.

Toutes les troupes américaines (sauf la garnison d’Al Tanaf, ne rêvons pas) seront retirées du pays dans les 30 jours. Du fait de l’offensive turque, bien plus vaste que prévue initialement, les bases US du Nord ont déjà été évacuées et celles du Sud suivront. On ne peut s’empêcher de penser que Trump a, en réalité, parfaitement anticipé l’attaque générale du sultan et utilisé ce prétexte pour ordonner le retrait.

Chose impensable il y a peu, les soldats américains sont en contact avec leur homologues syriens pour que la passation des bases, notamment à Manbij, se déroule sans anicroche ! McCain doit se retourner dans sa tombe… Les habituels trolls pro-turcs, l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme par exemple, ont bien tenté de semer la zizanie en inventant des bombardements de l’USAF sur les convois syriens mais l’intox a fait flop.

Concrètement, sur le terrain, où en sommes-nous ? La situation varie d’heure en heure mais on peut établir les faits suivants :

  • L’armée syrienne est déjà déployée à Manbij, notamment autour de la ville même pour décourager toute incursion turco-barbue.
  • L’armée syrienne devrait arriver sous peu à Kobané, scellant définitivement l’Ouest du Rojava (en violet sur la carte).

Dans ces deux dernières villes, la nouvelle a été accueillie avec joie par les loyalistes mais aussi, partiellement, par les Kurdes qui voient avec soulagement arriver une force d’interposition les protégeant d’un massacre annoncé. Assad est un moindre mal, entend-on souvent, d’autant plus que le patronnage russe inspire confiance.

Face à la menace turque, les Kurdes ont, semble-t-il, capitulé complètement leurs rêves d’autonomie. Si tout se passe par la suite comme prévu (méfiance tout de même), Damas vient théoriquement de récupérer en quelques heures un quart de son territoire ! On aurait le vertige pour moins que ça…

En sus d’Erdogan, qui voit s’effondrer ses folles espérances néo-ottomanes, un autre dirigeant de la région a dû passer une bien mauvaise nuit : Bibi la Terreur. L’arc chiite, cause indépassable de la guerre qui ensanglante la Syrie depuis 2011, est sur le point d’être reconstitué en un claquement de doigt. Les Iraniens sont pliés de rire.

Reste à voir comment se déroulera la prise de contact entre les Turcs et leurs proxies barbus d’un côté, l’armée syrienne de l’autre. Si certains sont optimistes et pensent qu’un accord est en train d’être concocté par le Kremlin pour éviter un choc trop brutal, d’autres éléments laissent penser le contraire. Sur les réseaux sociaux (ça vaut ce que ça vaut), les appels se multiplient pour « repousser l’envahisseur turc » et lui faire repasser la frontière, libérant au passage les zones récemment conquises par Ankara. Un bombardement aérien aurait déjà eu lieu sur une colonne pro-turque, faisant pas mal de dégâts. On imagine que l’avion n’était ni américain ni russe…

Les jours, les heures à venir devraient précipiter les événements. N’en manquez pas une miette.Tag(s) : #Moyen-Orient

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Au nord, c’était les dindons

Au nord, c’était les dindons

12 Octobre 2019

Ainsi, après avoir aboyé pendant des années, le cabot sultanesque a fini par mordre et engagé l’invasion du Rojava qu’il promettait depuis si longtemps. Dans le Nord syrien, la Turquie (dinde en anglais) a lancé une attaque générale contre les Kurdes syriens, véritables dindons de la farce américaine.

Les combats sont violents et ont déjà fait des dizaines de morts de part et d’autre. Si les chiffres officiels présentés par Ankara frisent le ridicule (la propagande de part et d’autre va bon train), il est clair que les YPG kurdes ont senti le vent passer. Les barbus « modérés », supplétifs ottomans dans cette histoire, également tandis que les Turcs eux-mêmes ont connu leurs premières pertes. Pour Erdogan, ce sera tout sauf une partie de plaisir…

Les efforts turcs se concentrent autour de deux villes : Tell Abyad (1) et Ras al-Ayn (2).

Ce sont pour l’instant (nous y reviendrons) les deux seuls endroits qui ont subi le début de l’invasion terrestre, le reste du front « se contentant » de tirs de mortier kurdes et de bombardements turcs (des morts civiles sont à déplorer des deux côtés de la frontière).

Au troisième jour, les gains sont à la fois stratégiquement importants et militairement modestes. Importants, car la tactique consistant à encercler ces villes avant d’en faire le siège suit son cours :

Modestes car, au vu du démantèlement des lignes de défense kurdes suite à l’accord Washington-Ankara d’il y a deux mois et au vu de la supériorité turco-barbue (effectifs, matériel), ces gains paraissent assez décevant. D’autant plus qu’ils ont semble-t-il été permis, au moins partiellement, par la défection d’unités arabes au sein des SDF ; quand les YPG ont envoyé des renforts plus sérieux, la contre-attaque aurait fait reculer les troupes ottomanes.

La stratégie de ces dernières est d’insister sur les axes de Tell Abyad et Ras al-Ayn avant de descendre…

… vers l’autoroute M4, épine dorsale reliant l’Est et l’Ouest du Rojava, inclue dans la « zone de sécurité » d’une trentaine de kilomètres de profondeur que réclame Erdogan à cors et à cris.

Cette zone aurait le double avantage de reloger les 3 millions de réfugiés syriens présents en Turquie et de couper démographiquement et définitivement tout lien entre les Kurdes de Syrie et leurs frères de Turquie par ce peuplement arabe sunnite. On comprend que le sultan caresse l’idée depuis des années…

Malgré le courage et le savoir-faire certain des YPG, ils risquent à terme d’être balayésLes Kurdes n’ont d’autres amis que les montagnes dit le dicton, mais justement, le Rojava est désespérément plat et constitue un terrain de jeu terrible pour une guérilla face à une armée mécanisée, nombreuse et appuyée par l’aviation.

Une balade pour le sultan ? Rien n’est moins sûr, car il risque assez vite de se heurter aux désidératas des deux boss du Moyen-Orient. Pour des raisons différentes, Russes et Américains ne peuvent accepter une incursion turque trop profonde. S’ils ont intelligemment refusé de condamner Ankara à l’ONU, c’est avant tout pour garder des atouts dans leur manche quand les choses deviendront sérieuses et qu’il s’agira de mettre un stop définitif aux romanesques élucubrations d’Erdogan.

Si Trump, au grand dam du Deep State, a ordonné le retrait des bases US entre Tell Abyad et Ras al-Ayn, l’empire conserve sa présence militaire par ailleurs. La fleur du président états-unien à son homologue turc ne concerne que la fenêtre d’une centaine de kilomètres entre ces deux villes, rien d’autre (pour l’instant en tout cas). D’ailleurs, des patrouilles américaines sont envoyées, sans doute pour montrer les lignes rouges à ne pas franchir, comme ça vient d’être le cas au sud de Tell Abyad :

Le futur de l’aventure turque se jouera donc, entre autres, dans les corridors feutrés de Washington, où le Donald ne démord pas de son idée de quitter la Syrie tandis que l’Etat profond impérial fera tout pour y rester. Le premier a le soutien de l’opinion publique y compris Démocrate (!), fatiguée des guerres perpétuelles de tonton Sam au Moyen-Orient. Son discours est à son image, mélange de vérités lumineuses et d’inélégance culottée, comme lorsqu’il nomme avec mépris « PKK » les Kurdes qu’il vient pourtant d’utiliser pendant trois ans. Le second a gangréné tous les rouages du pouvoir et fourbit ses armes pour torpiller les tentatives présidentielles. Rien de nouveau sous le soleil…

Pour ajouter du sel, les Turcs ont effectué, « par erreur », des bombardements tout près d’une base américaine située bien plus à l’ouest, touchant d’ailleurs par la même occasion des forces spéciales françaises (2 blessés). Pour certains, dont l’ancien gauleiter US dans la région, il n’y a aucune méprise, c’est un coup de pression sciemment organisé visant à profiter de la pusillanimité de Trump et pousser les Etats-Unis vers la sortie. Mais les YPG ne sont pas tout blancs dans cette affaire : écœurés par la trahison de leur protecteur américain, ils s’établissent juste à côté de ses bases et tirent sur les Turcs afin d’entraîner une réponse.

A force d’avoir manigancé et voulu jouer sur tous les tableaux, l’empire se retrouve pris dans ses propres contradictions et réussit l’exploit de finir par tout perdre, Turcs ET Kurdes. Je ne résiste pas à publier un extrait d’un billet prémonitoire de 2015 qui annonçait cette situation ubuesque confinant

carrément au vaudeville. Les Etats-Unis considèrent l’envoi d’hélicoptères/armes/forces spéciales pour soutenir les YPG kurdes en Syrie. Seul petit problème, la Turquie, allié américain, bombarde ces mêmes YPG, comme cela a encore été le cas il y a deux jours. L’on assisterait à une farce grotesque qui verrait les Apache US décoller de la base d’Incirlik pour ravitailler ou aider les Kurdes… et les avions turcs décoller de la même base pour les bombarder !

Washington qui pleure, Russie qui rit. Car c’est évidemment vers elle que tous les yeux se tournent, y compris ceux des think tanks impériaux qui voient se dessiner l’ombre du futur grand vainqueur. Nous n’en sommes pas encore là mais, profitant de ses bonnes relations avec toutes les parties, Moscou peut effectivement rabibocher tout ce joli monde. Poutine préparerait même un « accord du siècle » entre Damas et la Turquie d’un côté, Damas et les Kurdes de l’autre.

Critiques de l’opération turque mais sans excès (cf. le vote à l’ONU), maintenant un contact constant avec l’état-major sultanesque, les Russes auront l’oreille d’Ankara le moment venu. Dans le même temps, une délégation vient d’arriver à Qamishlo, capitale de facto du Rojava, pour s’entretenir avec les dirigeants kurdes. Si, parmi ces derniers, certains continuent de faire l’autruche, préférant perdre leur territoire plutôt que de s’allier « avec le régime », d’autres sont moins bornés et prêts, comme Saint Paul, à trouver leur chemin de Damas.

Est-ce trop tard ? Jusqu’où l’opération turque ira-t-elle ? Qui prévaudra chez les Kurdes syriens des dindons ou des réalistes ? L’ours réussira-t-il là où l’empire a échoué ? Ces questions trouveront leur réponse dans les semaines ou mois à venir…Tag(s) : #Moyen-Orient#Etats-Unis#Russie

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Memi-melo au Rojava

Memi-melo au Rojava

8 Octobre 2019

Le micmac en cours dans le Nord syrien, débuté dimanche par un explosif communiqué de la Maison Blanche, a, depuis, fait les gros titres. Sans surprise, le Deep State et les médias à son service ont immédiatement sauté à la gorge de Trump, d’autant plus que les Kurdes, courageux mais pas téméraires, lâchés ici, se raccrochant aux branches là, font une nouvelle fois des ouvertures à Assad.

Plutôt que de revenir sur la confusion qui a suivi l’annonce tonitruante du Donald, bien résumée ici, ou de s’attarder sur les toute dernières évolutions, il nous paraît plus judicieux de reproduire un billet assez prémonitoire, publié il y a deux mois et analysant les implications stratégiques profondes de ce qui se passe actuellement :

Si le feuilleton d’Idlib n’en finit pas de ne pas finir et demeure une épine dans le pied des loyalistes, victorieux par ailleurs, un déblocage pourrait peut-être prochainement voir le jour, qui aurait d’importantes répercussions sur une bonne partie du territoire syrien. Le conditionnel reste cependant de mise, tant les négociations en coulisses sont complexes et mettent en scène une multiplicité d’acteurs aux objectifs différents : Damas, les Turcs, Moscou, les Kurdes, les Américains, l’Iran.

L’espoir d’un rapprochement entre Assad et les Kurdes sous la houlette russe ayant fait long feu (torpillage US mais aussi entêtement de Damas sur l’autonomie à donner aux Kurdes), l’on semble se diriger lentement mais durablement vers une recomposition qui était déjà dans les tuyaux depuis un bout de temps, un troc qui, selon le principe des vases communicants, verrait Ankara « donner » Idlib aux Syro-Russes en échange d’un feu vert contre le Rojava kurde.

Si l’idée n’est pas nouvelle, certains éléments peuvent laisser penser que cette fois, ça pourrait être la bonne, comme n’est pas loin de le penser Frédéric Pichon. Début août, Moscou a usé d’un ton inhabituellement direct, donnant 24 heures aux Turcs pour faire respecter l’accord sur le retrait des barbus de la DMZ. Ankara ayant évidemment été incapable de faire quoi que ce soit et HTS ayant refusé tout net, les Syro-Russes sont passés à l’offensive. Les Sukhois s’en donnent à cœur joie et il se murmure même que les spetsnaz ont mis la main à la pâte avec quelques opérations derrière les lignes.

Dans le même temps, Erdogan a menacé encore une fois, mais plus fort que de coutume, d’envahir le Rojava kurde. Certes, c’est presque devenu une habitude chez lui et d’aucuns n’y verront qu’un énième chantage, mais le ton semble cette fois plus assuré. A tel point que les Américains, parrains des SDF, se sont crus obligés à plusieurs reprises d’avertir sévèrement le sultan de ne pas franchir le Rubicon (ou l’Euphrate en l’occurrence). On doit bien s’amuser au siège de l’Alliance atlantique…

L’accord conclu in extremis entre Ankara et Washington reste vague et, comme les autres, pourrait ne déboucher sur rien de concret, auquel cas les Turcs seraient susceptibles de mettre, pour une fois, leurs menaces à exécution. Cela n’arrangerait évidemment pas les affaires de l’empire, pris entre le marteau de son allié otanien et l’enclume de sa chair à canon kurde syrienne. Amusante coïncidence, cela embêterait également son grand ennemi iranien !

Une invasion turque du Rojava repousserait en effet les Kurdes plus au Sud, vers la frontière syro-irakienne, interface de l’arc chiite. Cette concentration de troupes hostiles, cornaquées par Washington, près du noeud stratégique d’Al Bukamal rendrait la situation explosive et ne serait pas du tout bien reçue à Téhéran…

Nous n’en sommes pas encore là et n’y serons peut-être jamais, même s’il convient de ne pas en écarter tout à fait la possibilité. Les premiers éléments de réponse commenceront à tomber dans les jours/semaines à venir. Le sultan s’est-il une nouvelle fois contenté d’aboyer ou va-t-il, cette fois, réellement mordre ? L’offensive syro-russe sur l’Idlibistan sera-t-elle une nouvelle fois arrêtée après quelques villages repris ou est-elle partie pour durer ? Comment dit-on wait and see en turco-arabo-kurde ?Tag(s) : #Moyen-Orient

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