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De la Chine à la Syrie : les premières nouvelles géopolitiques de demain

De la Chine à la Syrie : les premières nouvelles géopolitiques de demain

Publié par: Michel Raimbaud*le: 21 février, 2020Dans: A La UneACCEUILActualitéActualité_Moyen_OrientGéopolitiqueNon classéImprimerEmail

De quoi 2020 sera-t-il fait en géopolitique ? Confirmation de la résurrection russe, montée en puissance chinoise et effacement américain pourraient dessiner la politique internationale.

L’exercice de prospective politique est devenu l’un des rites de l’an neuf. S’il promet plus de tempêtes que d’embellies, c’est que la vie commune de milliards d’êtres humains encadrée par deux centaines d’Etats n’est pas un fleuve tranquille. L’avenir n’est pas une science exacte.
Depuis la fin d’un XXème siècle ponctué par des épisodes « messianistes » de courte durée bien qu’ils aient eu l’éternité pour horizon (colonisation, épidémie des reichs, guerre froide, puis moment unipolaire américain), il est légitime de ne plus croire que l’histoire aurait un « sens », comme le professait le marxisme, ou une « fin », comme le fanfaronnait en 1992 Francis Fukuyama, chantre du libéralisme.
S’il n’y a en elle ni fatalité ni éternité, ce qu’elle a d’erratique est polarisé par des constantes naturelles : c’est ce que nous rappelle la géopolitique, politique de la géographie. Née avant 1900 en de brumeux pays avides d’espace vital, reprise par les « empires de la Mer » au temps du colonialisme et des expansionnismes, cette discipline permet de comprendre pourquoi, au-delà des avatars et séismes, l’Histoire continue, en quête de repères et d’équilibre.
En un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître, les devins avides de « prédictions » faisaient de la géopolitique sans le savoir. Mais l’époque où Geneviève Tabouis présentait les dernières nouvelles de demain sur Radio Luxembourg étant révolue, qui oserait dire aujourd’hui de quoi sera fait 2020 ? Mieux vaudra donc ne pas voir des oracles dans ces premières nouvelles de demain. L’exercice – au vu du bilan 2019, entrevoir les évolutions pour 2020 – rappellera le pensum imposé jadis aux bizuts entrant en faculté : « Etant donné le clair de lune, tirer le clair de l’autre »…

Le droit international en ruine

Il est presque minuit, Docteur Folamour. Début février, l’aiguille de l’« Horloge de l’Apocalypse » se trouverait, d’après le Bulletin des Scientifiques Nucléaires américains (qui ne sont pas astrologues), à 100 secondes du minuit de la guerre nucléaire, record d’imminence depuis la création de ce joujou en 1947. La situation ne semble pas inquiéter nos sorciers qui pérorent dans les hautes sphères.
Pas besoin d’être expert pour constater la ruine du droit international. Et après examen des tenants et aboutissants, on y verra un travail de sape programmé, inspiré par le « chaos créateur » de Leo Strauss, recette permettant à l’Empire de neutraliser à moindre coût les obstacles à son hégémonie.
Fustiger l’OTAN « en état de mort cérébrale », comme le fait le porte-voix élyséen de l’école complexiste, est d’un bel effet, mais escamote les responsabilités du « monde civilisé » dans l’effondrement de la vie internationale. Ce qu’il faut bien appeler un naufrage intellectuel et moral se décline de façon multiforme : échec et faillite de l’ONU et de sa charte, fin de la légalité et loi de la jungle, falsification des mots et détournement des concepts, abandon des us et coutumes de la diplomatie, de la courtoisie et du protocole… Autant de marches vers les enfers, là où s’abîme l’Occident, aveuglé par une imposture qui a viré au gangstérisme.
Pourtant, la nature ayant horreur du vide, un nouvel ordre est en gestation. Le bloc eurasien en pleine ascension le veut multipolaire, tandis que l’Empire Atlantique freine des quatre fers.
La géopolitique considère que le monde est structuré en trois « zones », (1) le Heartland russo-sibérien qui constitue le Pivot du monde habité, (2) le Rimland qui tel un glacis ceinture ce « Pivot » de l’Atlantique au Pacifique, (3) la zone des Territoires et Iles Périphériques ou offshore, qui génère des « Empires de la Mer », où le choix du grand large va de soi. C’est le messianisme de ces « peuples élus » qui leur fait voir le « Pivot » comme une terre promise, objet de leurs convoitises. Dans ce schéma, le Rimland (Europe Occidentale, Chine, le monde arabo-musulman) constitue tantôt un glacis, tantôt une proie. La théorie permet de saisir les ressorts des expansionnismes et d’éclairer les conflits.

Le déclin des États-Unis

Empire de la Mer malgré leur masse continentale, les Etats-Unis ont un avantage fondamental : loin du cœur du monde (Heartland), ils ne connaissent pas les affres de la guerre. Ils contrôlent les mers, l’espace et le cyberespace, le système financier mondial via le dollar. Ils peuvent envahir sans risquer de l’être. Depuis 1945, une langue invasive aidant, ils ont acquis la mainmise de l’espace médiatique et investissent le domaine « chrétien » par le biais des évangéliques, baptistes et autres chrétiens sionistes.
Toutefois cette puissance est en déclin, ce qui apparaît dans les chiffres, mais aussi dans le recours grandissant à la menace, aux sanctions, aux actions clandestines. S’y ajoutent le statut menacé du dollar, l’érosion de la crédibilité et la perte du magistère moral…. Au sein de l’Etat profond, on est tétanisé.

La Russie a vécu avec Poutine une vraie résurrection.

Depuis vingt ans, la Russie a vécu avec Poutine une vraie résurrection, effaçant l’humiliation subie à la chute de l’URSS et la décennie Eltsine. Elle doit ce retour au dossier qui lui a permis de s’imposer. Par son soutien à la Syrie, elle a contribué à stopper le rouleau compresseur des « révolutions arabes » pilotées par l’Occident et l’islamisme extrémiste. Même si les Occidentaux répugnent à l’admettre, Moscou est le pôle de référence.

La nouvelle puissance chinoise

La Chine est déjà numéro un de l’économie mondiale, devançant les États-Unis en parité de pouvoir d’achat. Elle est en tête pour son palmarès commercial et industriel : après avoir été l’atelier du monde, elle en est devenue « l’usine », en attendant d’en être le banquier. Sa puissance militaire s’accroît rapidement, son budget de défense étant au deuxième rang derrière les Etats-Unis. L’essor de la marine est spectaculaire, visant à sécuriser son environnement (Mer de Chine) et asseoir sa capacité de projection (Méditerranée, voire Arctique).


S’y ajoute le défi sans précédent lancé à l’arrogante Amérique par un Iran sous sanctions, troisième pôle de cette Eurasie qui s’affirme militairement. En témoignent les premières manœuvres maritimes communes organisées en janvier 2020 entre les trois « menaces ».

Le retour aux vieilles méthodes (coups d’État, ingérences, pressions, sanctions, menaces) témoigne de la colère de Washington.

Les Arabo-musulmans ne sont pas seuls à chercher à Moscou et Pékin des contrepoids. Par le biais des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), l’Eurasie étend sa zone d’influence. Si l’Afrique du Sud est restée « un cas » sur le continent noir, l’Amérique Latine secoue le joug : le Brésil de Lula et Dilma Roussef avait entraîné dans son sillage le Venezuela chaviste, la Bolivie de Morales, l’Argentine de Mme Kirschner, rompant la singularité de Cuba. Le retour aux vieilles méthodes (coups d’Etat, ingérences, pressions, sanctions, menaces) témoigne de la colère de Washington face aux intrusions de Moscou.

Un « Amerixit » au sein du camp Atlantique ?

En Asie, on est sensible aux sirènes russes ou aux effluves des Routes de la Soie. L’Inde, membre des BRICS et de l’Organisation de Coopération de Shanghai, montre la voie : l’Indonésie, les deux Corées (la bonne qui aime l’Amérique et la méchante qui brave Trump, et dont Pékin est le protecteur), et d’autres, y compris la Thaïlande et ses voisins indochinois, sont alléchés. Le Japon lui-même desserrerait bien l’étreinte de son ex-vainqueur.
Sur le vieux continent, les « occidentalistes » font la loi. Ils se disent effarouchés par l’arrivée du soudard, mais ils ne s’indignent pas de ses turpitudes, lui reprochant son langage : ne réclame-t-il pas grossièrement le paiement de l’effort de défense. La dégradation est tangible. L’imputer à Trump ? Sa politique est au final celle de ses prédécesseurs.
Devenu réalité au 31 janvier 2020, le Brexit a traumatisé les chefs de l’UE, mais « l’évènement européen sans doute le plus important depuis la chute du Mur de Berlin » ne bouleversera pas l’équilibre. Voilà un grand Ex qui s’alignera encore davantage sur Washington, mais ni plus ni moins que ses anciens partenaires. Aucun n’est prêt à se démarquer d’un mauvais suzerain sur les dossiers qui fâchent, la Syrie, le bras de fer avec l’Iran (traité nucléaire, Soleimani), la « transaction du siècle », Erdogan, le terrorisme. La France encore moins que ses rivaux allemands, de plus en plus dominateurs.
Un Amerixit serait-il impensable au sein du camp atlantique?

Le Grand Moyen-Orient piégé

Théorisé par les neocons israélo-étatsuniens, le Grand Moyen-Orient est au départ un ensemble d’Etats musulmans entre Levant et Asie Centrale, à amadouer ou à détruire. George W. Bush et ses acolytes avaient décrété qu’il fallait les « démocratiser », c’est-à-dire les rendre israélo-compatibles en les bombardant. La technique : exciter les oppositions contre les « régimes » en soutenant discrètement les islamistes, fussent-ils terroristes. On ne rappellera pas ici le bilan des « printemps arabes ».
Le clan des heureux élus s’est avéré extensible au gré des lubies et des lobbies : la frontière génétique imaginée par le colonisateur entre monde arabe et Afrique « noire » a été oubliée, le terrorisme et « l’Etat islamique » envahissant le Sahel (à partir de la Libye ou de zones sanctuarisées), avant de rayonner en direction du Sud. L’Amérique s’y implante à la place de la France. La Russie y fait des incursions (Mali, RCA), investissant par ailleurs les positions moyen-orientales de l’Empire (Arabie, Emirats Arabes Unis, Irak, Egypte…) et les appendices que sont la Turquie et Israël.

Nouvelles routes de la soie, voies nouvelles de puissance

Le « pivotement » de l’Amérique vers l’Asie ne signifie pas qu’elle se désintéresse du Moyen-Orient : dans sa translation, c’est la « ceinture verte musulmane » qu’elle côtoiera sur toute son extension.
Pour le Céleste Empire, pays d’adoption des Ouigours parfois irrédentistes et/ou djihadistes, les Routes de la Soie constituent une riposte au « projet » de Bush. A l’horizon 2049, centenaire de la Chine Populaire, Pékin aura tissé son paradigme multipolaire de nations souveraines/partenaires, reliées par un labyrinthe de ceintures et de routes interconnectées. La vision de Xi Jinping repose sur une étroite coordination entre Moscou et Pékin et implique une planification stratégique à long terme, Poutine dit « communication ». N’en déplaise aux occidentalistes, la « nouvelle ère », fondée sur un partage des rôles, n’est pas une chimère. Les investissements prévus sont gigantesques, par centaines de milliards.

Aux BRICS la tâche de réorganiser le monde.

Le projet russe de Grande Eurasie (Union économique eurasienne, Organisation de Coopération de Shanghai, Banque asiatique d’investissement) est comme un miroir des nouvelles Routes de la Soie. De l’Iran à la frontière mongole, le Grand Moyen-Orient vu de Moscou est une partie de « l’étranger proche » et pour la Russie, avec ses 20 millions de musulmans, il est urgent de recomposer l’Asie Centrale. Aux BRICS la tâche de réorganiser le monde.
Le « cœur » de l’Axe de la Résistance (Iran – Irak – Syrie – Liban) est stratégique. La simple idée d’un corridor offrant à la République Islamique un débouché sur la Méditerranée donne des sueurs froides à Israël et à l’Amérique. Intégré aux Routes de la Soie et à la grande Eurasie, il sera intouchable. Si la question des pipelines est centrale dans cette région flottant sur une nappe de gaz, la libre circulation des personnes et des marchandises ne l’est pas moins.

Guerres économiques invisibles

Comme le Venezuela où, selon le journaliste Jeffrey Sachs, « au nom de la pression maximale, les sanctions américaines sont délibérément conçues pour détruire l’économie », l’Iran, l’Irak, la Syrie et le Liban sont des cibles par excellence des guerres économiques invisibles. Celles-ci, enclenchées à la chaîne par les Etats-Unis, ont un effet terrifiant. Prenant la forme de sanctions, d’embargos, cachées par l’omerta, sans coup de feu, elles coûtent moins cher que des interventions militaires directes et permettent de contourner les vétos russo-chinois. Elles empêchent surtout toute vie normale.
Dans l’inventaire des dégâts, on notera la chute brutale de la croissance et la « contraction » des économies visées (de 14% en deux ans pour l’Iran), suite aux difficultés d’accès aux produits de base et matières premières. Autres conséquences : l’effondrement du niveau de vie et la glissade vers la grande pauvreté, la flambée des prix. Partout, les désastres socio-économiques (famine, malnutrition, surmortalité, misère) aggravent les crises sanitaires (ruptures concernant les médicaments et le matériel médical, infrastructures détruites).
Les sanctions financières affectent les banques, mais aussi la vie quotidienne. Dès 2011, les Etats-Unis et l’Europe ont mis en place un régime de sanctions particulièrement sévères contre le peuple syrien, « bloquant l’accès à de nombreuses ressources vitales »…« l’un des régimes de sanctions les plus vastes et compliqués jamais imposés ». La loi César « sur la protection des civils syriens » (sic) inscrite au budget 2020 impose, au nom des Droits de l’Homme, « des sanctions contre les secteurs liés à l’Etat et contre les gouvernements qui soutiennent la reconstruction et l’armée syrienne ». Le prétexte ? « Ouvrir un nouveau front contre l’influence de l’Iran en Syrie ».

La leçon de l’Irak ?

Thomas Nagy, de l’Université George Washington, citant la Defense Intelligence Agency (DIA), évoque « un plan de génocide commis contre les Irakiens (…) permettant de liquider une part importante de la population irakienne ». Dennis Halliday, coordinateur démissionnaire de l’ONU, accuse en septembre 1998 « le système onusien aux ordres de Washington et de l’Occident depuis la chute de l’URSS, qui a « imposé des sanctions génocidaires contre les innocents ». C’est le prix à payer pour la « démocratisation », dira la sublime Albright….
Gavé par neuf années de « printemps », le monde arabe est en piètre condition : la plupart des Etats sont brisés, livrés au chaos et à la sédition. Certains comme la Libye, le Yémen, l’Irak, l’Afghanistan risquent de rester un moment sous le feu des bombardements, des destructions, au gré des ingérences, des terroristes, des luttes inextricables. Le « monde civilisé » regarde avec commisération ce spectacle qu’il a mis en scène.
D’autres Etats, passés entre les balles, se retrouvent sous le feu des forces « populaires » qui veulent « la chute du régime », « le retrait des militaires », la dévolution immédiate du pouvoir, sans concessions et d’ailleurs sans programme. Derrière le tumulte, s’agitent à nouveau ONG, forces du changement, sociétés civiles, le tout saupoudré d’égéries et de diplomates occidentaux. On devine la main de l’étranger, comme en 2011. Et lorsqu’une issue se dégage, elle donne souvent sur la Maison-Blanche et sur Tel-Aviv, on allait dire sur Jérusalem. La recette est partout de normaliser avec Israël (le Soudan), condition sine qua non pour plaire aux régimes du Golfe qui regardent maintenant l’Etat hébreu avec les yeux de Jared Kuschner.

Syrie, cœur battant du monde arabe

La Syrie, cœur battant du monde arabe, a pu tenir neuf années face à l’alliance entre l’Empire israélo-atlantique et les forces du takfirisme et du terrorisme. Elle a fait barrage à la vague des « révolutions », le payant au prix fort. Appartenant au camp des résistants et dotée de puissants alliés, elle est potentiellement victorieuse, un renversement de situation étant improbable. Mais elle doit faire face aux manigances néo-ottomanes d’Erdogan et aux crimes de ses terroristes déguisés en enfants de choeur, supporter les caprices des Kurdes tout en encaissant les insultes et inepties de Le Drian.

Entre Erdogan, Netanyahou, Ben Salman et Trump,
l’échiquier du Moyen Orient est bien loti en rois, en fous et en pions

Désarticulé, le monde arabe est prié d’applaudir à la « transaction du siècle » qui liquide la cause sacrée du peuple palestinien pour une poignée de milliards de dollars, à payer par les Arabes. Rares sont les protestataires : la Syrie, dont la Palestine est une terre perdue, l’Iran droit dans son soutien, le Hezbollah, et la Turquie qui s’érige en défenseur de l’Islam face à la Saoudie.
Le terrorisme est toujours vivant, AlQaida en Syrie, ici et là Da’esh made in USA, et les innombrables groupes qui sévissent au Proche-Orient, en Libye, au Sahel, sous l’égide des Wahhabites (Arabie, Emirats) et/ou des Frères Musulmans (Turquie, Qatar).
Entre Erdogan, Netanyahou, Ben Salman et Trump, en 2020, l’échiquier du Moyen Orient est bien loti en rois, en fous et en pions.

*Par Michel Raimbaud, ancien ambassadeur, auteur de Tempête sur le Grand Moyen-Orient (ed. Ellipses, 2017) et Les guerres de Syrie (ed. Glyphe, 2019)

Source : Ruptures

http://www.afrique-asie.fr/de-la-chine-a-la-syrie-les-premieres-nouvelles-geopolitiques-de-demain/

Raconte …

Raconte …


L’alliance multipolaire implique l’autodestruction de Rumpelstiltskin – le nain tracassin


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© Photo: Flickr / sofi01
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Par Matthew Ehret – Le 4 mars 2020 – Source Strategic Culture

Il existe plusieurs versions de l’ancien conte populaire allemand de Rumpelstiltskin. L’histoire commence avec un roi cupide à qui un vieux meunier stupide raconte qu’une jeune fille – la sienne – avait la capacité de tresser la paille en fils d’or.

Lorsque la pauvre fille fut enfermée dans une tour avec des balles de paille, un métier à tisser et l’ordre de tout transformer en or sous peine de mort, un lutin apparaît, sorti de nulle part, et propose un accord à la jeune fille : il utilisera son pouvoir magique pour tisser la paille en fil d’or à condition que la fille donne au lutin son premier enfant. Le roi cupide est satisfait de cette richesse venue de nulle part, et la vie de la fille est sauvé. Malheureusement, le jour arrive finalement pour elle d’abandonner son enfant – qui se trouve être aussi le fils du roi, que la jeune fille avait épousé entre temps – et le lutin avec une joie sadique répond à ses larmes implorantes en lui donnant trois chances d’annuler le contrat. Elle n’a qu’à deviner son nom … Pour faire court, la jeune file découvre son nom et le lutin se déchire littéralement en morceaux dans une folle crise de rage.

Je pense que cette histoire illustre assez bien l’auto-cannibalisation de l’État profond aux États-Unis ces dernières années.

Il est apparu pendant un certain temps que l’oligarchie gérant le système financier mondial, et la communauté du renseignement militaire au sommet, étaient capables de faire des tours de magie. S’ils voulaient le renversement d’une nation ou la disparition d’un président démocratiquement élu, un simple claquement de doigts était tout ce qu’il fallait. De l’or avec de la paille ? Ils pouvaient aussi faire ça ! Il suffit de regarder la mise de 1,5 quadrillion de dollars sur les produits dérivés qui est apparue comme si de rien n’était en l’espace de trente ans ! Sérieusement, en 1990, ces actifs fictifs – sorte de paris pour la couverture des dettes titrisées – s’élevant à un peu plus de 2 000 milliards de dollars dix ans auparavant, n’avaient quasiment aucune existence. Maintenant … ils représentent plus de vingt fois le PIB mondial ! Comment cela a-t-il été possible alors que l’économie réelle – capital agro-industriel et infrastructurelle qui soutient la vie réelle – s’est atrophiée pendant ce même laps de temps ? La magie !

Tels sont les pouvoirs du Rumpelstiltskin d’aujourd’hui.

Les rois idiots ne manquaient pas non plus dans notre histoire moderne. La kleptocratie a pris de l’importance en Occident à une échelle jamais vue dans l’histoire humaine. Des spéculateurs milliardaires, des gestionnaires de fonds spéculatifs et d’autres nouveaux riches parasitaires dépourvus de toute capacité productive réelle se sont élevés à des postes de pouvoir et de prestige, sous ce nouveau système de globalisation, et ont utilisé leur richesse et leur influence pour régir le système qui leur a donné leur argent et leur statut. Les Bloomberg de ce monde étaient plus qu’heureux d’accepter, sans se poser de questions, l’idée qu’ils «méritaient» leurs milliards, et sont devenus allègrement des voyous et des mini-tyrans pour la matrice. Tout était magique … mélangé à une bonne dose d’arrogance bien sûr.

Mais un jour, la magie a cessé de fonctionner.

Le système bancaire a commencé à se fissurer et les baguettes magiques ont dû être utilisées plus souvent. Plus de renflouements, plus de prêts repo au jour le jour pour les spéculateurs en faillite – atteignant aujourd’hui 100 milliards de dollars par nuit – plus d’argent fabriqué avec du vent, et plus de dette à reporter jusqu’au prochain trimestre sans intention de la rembourser. Peu de temps après que la paille a cessé de se transformer en or, le pouvoir divins des changement de régime a également cessé de fonctionner. En Libye, cela a fonctionné, bien sûr, quand elle a été renvoyée comme par magie à l’âge de pierre, rejoignant l’Irak et l’Afghanistan… mais l’Ukraine a été plus difficile à gober, et la Syrie suivie du Venezuela encore plus. Pourquoi la formule magique a-t-elle cessé de fonctionner ?

La réponse en bref : la Russie et la Chine ont toutes deux découvert le nom du lutin.

Une fois que le nom a été proclamé à haute voix, l’empire a été de plus en plus exposé et tous ont compris que se faire passer pour Dieu depuis si longtemps n’était que du bluff. Découvrir le nom de l’empire était comme une pommade spirituelle pour beaucoup de ceux qui craignaient les créatures inconnues et innommables des ombres lugubres. Démasqué comme l’ombre qu’il était, ce lutin a cessé d’exercer l’influence qu’il voulait garder sur les esprits et les cœurs de ses victimes… et l’image de toute-puissance qu’il a tant travaillé à projeter sur le monde s’est avérée n’être justement qu’une projection et rien de plus.

Le président Poutine a démontré comment il est possible avec un dixième des dépenses de l’armée américaine de détruire État islamique en Syrie par la simple réalisation de l’ intention de le faire. Cette intention était toujours absente de l’esprit des géopoliticiens occidentaux qui préféraient en fait avoir un réseau croissant de terroristes mercenaires répartis au Moyen-Orient et en Afrique. Les terroristes ont non seulement déstabilisé les États-nations gênants dans une forme de guerre asymétrique, mais ont également fourni une excuse commode pour bombarder des gouvernements ciblés par un changement de régime.

La Chine a emboîté le pas en investissant massivement dans le développement économique – tout comme l’Occident l’avait fait pendant des années – mais avec une très grande différence : l’intention. La Chine a investi en Afrique, en Asie, au Moyen-Orient et au-delà dans le but de créer réellement de la prospérité, des infrastructures, tout en laissant leur indépendance économique aux pays bénéficiaires de ses prêts. Elle n’a pas utilisé la magie, mais s’est simplement assurée que l’argent serait investi dans de véritables projets de construction nationale déconnectés de toute exigence de profit usuraire.

Avec l’ingrédient important de l’intention de mettre réellement fin au terrorisme, à la faim, aux maladies et à la pauvreté, inclu dans l’élaboration des politiques mondiales de la Russie et de la Chine, les Rumpelstilskins ont perdu plus de leur pouvoir. L’empire s’est toujours appuyé sur l’illusion de nobles fins mais jamais sur la substance ou les moyens de les réaliser. Cette substance se situe entièrement dans le domaine de l’intention.

À l’ouest, la créature fantôme a reçu un nom : État profond. Avec ce nom, une identité et un modus operandi ont été identifiés.

Avec cette identification, une résistance a commencé à émerger de manière organique lorsque les nations ont trouvé le courage de prendre position, préférant travailler avec des partenaires honnêtes comme la Russie, la Chine et sa Belt and Road Initiative [Nouvelle route de la soie] plutôt que de s’accrocher au Titanic du système occidental en perdition.

En Amérique, Rumpelstiltskin a explosé de rage et de désespoir lorsqu’un président est arrivé au pouvoir en vantant les relations amicales avec la Russie et la Chine. Cette rage a d’abord produit un Russiagate bâclé, puis  un Ukrainegate tout aussi bâclé … mais cela n’a pas fonctionné. Que ce soit sous la forme de socialistes de gauche ou de nationalistes oranges, la magie utilisée autrefois pour détruire facilement ces expressions de patriotisme gênantes en Amérique a cessé de fonctionner aussi vite que leurs pouvoirs de renflouement financier, ou les tour de passe-passe des changement de régime.

Lorsque vous regardez les débats des primaires démocrates aujourd’hui et que vous vous moquez du fanatisme désinvolte des champions Rumpelstiltskins de gauche qui s’entre-dévorent dans le processus, ou alors que vous voyez la bave des Rumpelstilskins de droite en colère contre «l’empire» tyrannique de la Belt and Road Initiative chinoise, gardez à l’esprit que le jeu, comme on dit, est vraiment terminé. Le nom a été découvert, le lutin est en train de s’autodétruire et, à la surprise de beaucoup qui avaient perdu tout espoir il y a seulement quelques années, cette histoire pourrait finalement avoir une fin heureuse.

Matthew Ehret

Traduit par jj pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/raconte

Les Kurdes sont confrontés à de sombres options après le retrait des États-Unis

Les Kurdes sont confrontés à de sombres options après le retrait des États-Unis

Oubliez un Kurdistan indépendant : Les Kurdes devront peut-être conclure un accord avec Damas pour partager leur région avec les réfugiés arabes sunnites.

Par Pepe EscobarMondialisation.ca, 18 octobre 2019Région : Moyen-Orient et Afrique du NordThème: Guerre USA OTANAnalyses: SYRIE

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Dans les annales des tweets explosifs de Trump, celui-ci est tout simplement stupéfiant : ici, nous avons un président des États-Unis qui révèle l’intervention de 8 billions de dollars au Moyen-Orient pour une guerre sans fin basée sur une « fausse prémisse ». Pas étonnant que le Pentagone ne rigole pas.

Le tweet de Trump fragmente le spectacle géopolitique surréaliste de la Turquie attaquant un territoire syrien de 120 kilomètres de long à l’est de l’Euphrate pour en expulser les Kurdes syriens. Même après que le président turc Recep Tayyip Erdogan ait approuvé avec Trump les termes de l’opération Orwellienne nommée « Opération Printemps de la Paix », Ankara peut maintenant être confrontée au risque de sanctions économiques étasuniennes.

Le récit occidental prédominant attribue aux Forces Démocratiques Syriennes (FDS), principalement kurdes, le combat et la défaite de l’État Islamique (EI), également connu sous le nom de Daesh. Les FDS sont essentiellement une collection de mercenaires travaillant pour le Pentagone contre Damas. Mais de nombreux citoyens syriens affirment que l’EI a en fait été vaincue par l’Armée Arabe Syrienne (AAS), l’expertise aérienne et technique russe et les conseillers et forces spéciales de l’Iran et du Hezbollah.

Bien qu’Ankara puisse considérer les Kurdes du YPG – les « Unités de Protection du Peuple » – et le PKK comme des « terroristes » (dans le cas du PKK aligné sur Washington), l’Opération Printemps de la Paix n’a dans le principe rien à voir avec un massacre des Kurdes.

Les faits sur le terrain permettront de savoir si l’offensive turque a été marquée par le nettoyage ethnique. Il y a un siècle, peu de Kurdes vivaient dans ces régions, peuplées principalement d’Arabes, d’Arméniens et d’Assyriens. Ce n’est donc pas un nettoyage ethnique sur des terres ancestrales. Mais si l’on en croit la ville d’Afrin, les conséquences pourraient être graves.

Dans ce mélange étourdissant, entre en jeu un possible et rude pacificateur : la Russie. Moscou avait auparavant encouragé les Kurdes syriens à parler à Damas pour empêcher une campagne turque – en vain. Mais le ministre des Affaires étrangères Sergey Lavrov n’abandonne jamais. Il a maintenant déclaré : « Moscou demandera le début des pourparlers entre Damas et Ankara« . Les liens diplomatiques entre la Syrie et la Turquie sont rompus depuis sept ans.

Alors que le Printemps de la Paix roule pratiquement sans opposition, le général kurde Mazloum Kobani Abdi a fait monter les enchères, déclarant aux Étasuniens qu’il devra conclure un accord avec Moscou pour une zone d’exclusion aérienne pour protéger les villes et villages kurdes contre les forces armées turques. Les diplomates russes, officieusement, disent que cela n’arrivera pas. Pour Moscou, le Printemps de la Paix est considéré comme « le droit de la Turquie à assurer sa sécurité« , selon les termes du porte-parole du Kremlin, Dmitry Peskov. Tant que cela ne se transforme pas en catastrophe humanitaire.

Pas de Kurdistan indépendant

Du point de vue de Washington, tout ce qui se passe dans le spectre instable Iran-Irak-Syrie-Turquie est soumis à deux impératifs : 1) géopolitiquement, briser ce qui est considéré régionalement comme l’axe de résistance : L’Iran, l’Irak, la Syrie, le Hezbollah ; et 2) géostratégiquement, empêcher l’intégration de l’Initiative Ceinture et Route dirigée par les Chinois en Irak et en Syrie, sans parler de la Turquie.

Quand Erdogan a fait remarquer que le sommet trilatéral d’Ankara le mois dernier a été « productif« , il déclarait essentiellement que la question kurde avait été réglée par un accord entre la Russie, la Turquie et l’Iran.

Les diplomates ont confirmé que le Comité Constitutionnel Syrien travaillera d’arrache-pied à la mise en place d’une fédération, ce qui implique que les Kurdes devront retourner à Damas. Téhéran pourrait même jouer un rôle dans l’apaisement des choses, car les Kurdes iraniens sont également devenus très actifs au sein du commandement des YPG.

En fin de compte, il n’y aura pas de Kurdistan indépendant – comme l’indique une carte publiée précédemment par l’agence de presse Anadolu.

Du point de vue d’Ankara, l’objectif de l’Opération Printemps de la Paix fait suite à ce qu’Erdogan avait déjà annoncé au Parlement turc, à savoir organiser le rapatriement de pas moins de deux millions de réfugiés syriens vers un ensemble de villages et de villes répartis sur une zone de sécurité de 30 km de large sous la direction de l’armée turque.

Pourtant, rien n’a été dit sur ce qu’il advient d’un million et demi de réfugiés supplémentaires, 1,6 million présumés également en Turquie.

Les menaces kurdes visant à libérer le contrôle de 50 prisons détenant au moins 11 000 djihadistes de l’EI/Daesh ne sont que cela, des menaces. Il en va de même pour le camp de détention d’al-Hol, qui abrite 80 000 membres de familles de l’EI, un chiffre stupéfiant. S’ils étaient relâchés, ces djihadistes s’en prendraient aussitôt aux Kurdes.

Elijah Magnier, ancien correspondant de guerre et analyste des risques, résume parfaitement les vœux pieux des Kurdes par rapport aux priorités de Damas, Téhéran et Moscou :

Les Kurdes ont demandé à Damas, en présence de négociateurs russes et iraniens, de leur permettre de garder le contrôle des très riches gisements pétroliers et gaziers qu’ils occupent sur un peu moins du quart du territoire syrien. En outre, les Kurdes ont demandé qu’on leur donne le contrôle total de l’enclave à la frontière avec la Turquie sans aucune présence ou activité de l’armée syrienne. Damas ne veut pas jouer le rôle de garde-frontière et souhaite reprendre le contrôle de tout le territoire syrien. Le gouvernement syrien veut mettre fin aux accommodements que les Kurdes offrent aux États-Unis et à Israël, comme cela a été le cas pour les Kurdes d’Irak.

Les options pour les Kurdes des YPG sont claires. Ils réalisent lentement qu’ils ont été utilisés par le Pentagone comme mercenaires. Soit ils deviennent membres de la fédération syrienne, renonçant à une certaine autonomie et à leurs rêves hyper-nationalistes, soit ils devront partager la région où ils vivent avec au moins deux millions de réfugiés sunnites arabes relocalisés sous la protection de l’armée turque.

La fin du rêve est proche. Dimanche, Moscou a négocié un accord selon lequel, les villes frontalières clés de Manbij et Kobane, dominées par les Kurdes, retournent sous le contrôle de Damas. Les forces turques devront donc reculer, faute de quoi elles seront directement confrontées à l’Armée Arabe Syrienne. L’accord qui change la donne doit être interprété comme un premier pas vers le retour de l’ensemble du nord-est de la Syrie sous le contrôle de l’État.

Le bilan géopolitique met en évidence un sérieux clivage au sein de l’accord d’Ankara. Téhéran et Moscou – sans parler de Damas – n’accepteront pas l’occupation turque de près d’un quart du territoire syrien souverain et riche en énergie, en remplacement de ce qui était de facto une occupation étasunienne. Les diplomates confirment que Poutine a souligné à plusieurs reprises à Erdogan l’impératif de l’intégrité territoriale syrienne. L’agence de presse syrienne SANAa qualifié le Printemps de la Paix « d’acte d’agression ».

Ce qui nous amène à Idlib. Idlib est une province pauvre et rurale peuplée de djihadistes salafistes ultra durs – la plupart d’entre eux sont liés à une myriade d’incarnations successives de Jabhat al-Nusra, ou Al-Qaïda en Syrie. En fin de compte, Damas, avec l’appui de la puissance aérienne russe, finira par nettoyer Idlib, générant une vague supplémentaire de réfugiés. En plus d’investir dans sa zone de sécurité au Kurdistan syrien, ce qu’Erdogan essaie d’empêcher, c’est un exode supplémentaire de 3,5 millions de sunnites, pour la plupart hardcore, en Turquie.

L’historien turc Cam Erimtan m’a ditn comme il l’explique dans cet essai, qu’il s’agit du conflit entre le « municipalisme libertaire » post-marxiste de l’axe turco-syrien PKK/PYD/YPG/YPJ et la marque de l’Islam défendu par le parti AKP de Erdogan :

« La fusion enivrante de l’islamisme et du nationalisme turc, qui est devenue la marque de fabrique et la monnaie commune de l’AKP dans la Nouvelle Turquie, fait que les Kurdes de Syrie, en tant que groupe social, sont désormais universellement identifiés comme les ennemis de l’Islam« . Ainsi, ajoute Erimtan, « les Kurdes ont maintenant pris la place d’Assad comme ennemi impie à côté qui doit être vaincu« .

Sur le plan géopolitique, le point crucial reste qu’Erdogan ne peut se permettre de s’aliéner Moscou pour une série de raisons stratégiques et économiques, allant du gazoduc Turk Stream à l’intérêt d’Ankara d’être un noeud actif de l’Initiative Ceinture et Route ainsi que de l’Union Économique Eurasienne et de devenir membre à part entière de l’Organisation de Coopération de Shanghai, tous axés sur l’intégration eurasienne.

Le gazoduc Turk Stream

Gagnant-gagnant

Et alors que la Syrie s’effondre, l’Irak se calme.

Le Kurdistan irakien vit un monde à part et n’a pas été touché par les protestations irakiennes, motivées par de véritables griefs contre le marécage de la politique corrompue au cœur de Bagdad. Les détournements ultérieurs pour un programme géopolitique spécifique étaient inévitables. Le gouvernement affirme que les forces de sécurité irakiennes n’ont pas tiré sur les manifestants. C’était le travail des tireurs d’élite.

Des hommes armés en cagoules ont attaqué les bureaux de nombreuses chaînes de télévision à Bagdad, détruisant le matériel et les installations de diffusion. En outre, des sources iraquiennes m’ont dit que des groupes armés visaient des infrastructures vitales, comme les réseaux et les centrales électriques, en particulier à Diwaniyah, dans le sud. Cela aurait plongé tout le sud de l’Irak, jusqu’à Bassorah, dans l’obscurité, déclenchant ainsi de nouvelles protestations.

L’analyste pakistanais Hassan Abbas a passé 12 jours à Bagdad, Najaf et Karbala. Il a déclaré que la police fortement militarisée s’est occupée des protestations, « optant pour l’usage de la force dès le départ – une mauvaise stratégie« . Il a ajouté : « Il y a 11 forces de l’ordre différentes à Bagdad avec différents uniformes – la coordination entre elles est extrêmement faible dans des circonstances normales« .

Mais surtout, a souligné Abbas :

« Beaucoup de gens à qui j’ai parlé à Karbala pensent que c’est la réponse étasunienne à l’inclinaison irakienne vers la Chine« .

Cela correspond tout à fait à cette analyse exhaustive.

L’Irak n’a pas suivi les sanctions – illégales – de l’administration Trump sur l’Iran. En fait, elle continue d’acheter de l’électricité à l’Iran. Bagdad a finalement ouvert le poste frontière crucial entre l’Irak et la Syrie d’Al-Qaem. Le Premier ministre Adel Abdel Mahdi veut acheter des systèmes de missiles S-400 à la Russie.

Il a également déclaré explicitement Israël responsable du bombardement de cinq entrepôts appartenant au Hashd al-Shaabi, les unités de mobilisation populaire. Et non seulement il a rejeté l’accord du siècle conclu par l’administration Trump entre Israël et la Palestine, mais il a également essayé de faire office de médiateur entre l’Iran et l’Arabie Saoudite.

Et puis il y a – quoi d’autre ? – la Chine. Lors d’une visite d’État à Pékin le 23 septembre, Mahdi a conclu un accord « gagnant-gagnant » : de nombreux approvisionnements pétroliers ont été négociés avec des investissements dans la reconstruction de l’infrastructure. Et l’Irak sera un nœud certifié de l’Initiative Ceinture et Route (BRI), avec le président Xi Jinping vantant un nouveau « partenariat stratégique Chine-Irak ». La Chine envisage également d’entreprendre des travaux post-reconstruction en Syrie pour en faire un nœud clé des Nouvelles Routes de la Soie.

Ce n’est pas fini tant que la grosse dame (chinoise) chante en faisant des affaires. Pendant ce temps, Erdogan peut toujours chanter sur l’envoi de 3,6 millions de réfugiés en Europe.

Ce qui se passe, c’est une quadruple victoire. Les États-Unis effectuent un retrait pour sauver la face, que Trump peut vendre en évitant un conflit avec la Turquie alliée de l’OTAN. La Turquie a la garantie – par les Russes – que l’armée syrienne contrôlera la frontière turco-syrienne. La Russie empêche l’escalade de la guerre et maintient en vie le processus de paix russo-irano-turc. Et la Syrie finira par reprendre le contrôle de ses gisements de pétrole et de l’ensemble du nord-est.

Pepe Escobar

Article original en anglais :

Kurds Face Stark Options after US Pullback from Northern Syriapublié le 15 octobre 2019

Cet article a été publié initialement en anglais par Asia Times

Traduction par Réseau International

Source de la photo en vedette: flickr.comLa source originale de cet article est Mondialisation.caCopyright © Pepe Escobar, Mondialisation.ca, 2019

https://www.mondialisation.ca/les-kurdes-sont-confrontes-a-de-sombres-options-apres-le-retrait-des-etats-unis/5637953

ROUTES DE LA SOIE : DU RÊVE AU CAUCHEMAR…


Proche&Moyen-Orient.ch

Observatoire Géostratégique

numéro 242 / 5 août 2019

ROUTES DE LA SOIE : DU RÊVE AU CAUCHEMAR…

« Demain la Chine dominera le monde : ni rien ni personne ne pourra lui barrer la route » (citation d’un internaute, Franck Ntasamara, 1975). Maintenant que la Chine s’est éveillée et que l’empire du Milieu vient à notre rencontre, sommes-nous prêts à l’accueillir ? Et dans l’affirmative, à quelles conditions : soumission ou réciprocité ? Le projet pharaonique chinois dit des « Routes de la soie » (« Belt and Road Initiative ou BRI) est aujourd’hui particulièrement bien documenté par une kyrielle d’experts reconnus. Il traduit clairement la volonté chinoise de transformer sa puissance économique en puissance militaire et diplomatique. Jour après jour, nous découvrons les dernières ramifications de la toile que tisse méthodiquement Pékin en Asie1, en Europe de 2000 à 208, Pékin a investi 55 milliards de dollars aux Royaume-Uni, deux fois plus qu’en Allemagne et en France)2, au Moyen-Orient et en Afrique. Projets d’infrastructures gigantesques que le monde découvre avec effarement. Seuls les Chinois semblent capables de relever pareils défis technologiques et financiers. Mais aussi stratégiques : diluer les règles du jeu européennes, instaurer un « nouveau type de relations internationales », engagement dans un « plan d’action postalliance » basé du de nouveaux « partenariats » avec de « nouveaux amis ». Toutes choses qui pourraient conduire à une « nouvelle polarisation du monde », « repolarisation floue ».

Souvenons-nous, en lieu et place de céder à la tentation de la surprise stratégique, que « l’éternité est faite de trois dimensions, celle du passé, celle du présent, celle de l’avenir ». Et, c’est bien dans ce contexte spatio-temporel qu’il importe de replacer le projet déjà bien avancé des « Routes de la soie », un projet stratégique (« il faut avoir les yeux ouverts : la Chine est un concurrent, pas un partenaire », Michael Fallon, ancien ministre britannique de la Défense). « Les Chinois préfèrent devenir de plus en plus forts, si forts que leur adversaire renoncera à les affronter » souligne l’expert des questions stratégiques, Graham Allison ! Et, pourquoi pas de se livrer à un exercice ambitieux de prospective qui frise la politique fiction ? En faisant preuve d’imagination débridée – confessons-le -, l’on pourrait le comparer à une valse à trois temps, à une histoire d’amour (de désamour) à trois temps. Lançons-nous dans cet exercice incongru dans cette période de pensée cadenassée et aseptisée ! Nous passerons successivement du temps de l’admiration à celui de la soumission avant de parvenir à celui de la répulsion qui peut parfois conduire au divorce le plus sordide dans lequel tous les coups même les plus bas sont permis.

LE TEMPS DE L’ADMIRATION SANS BORNES

Avec l’Empire du milieu, le rêve chinois de déverser ses bienfaits économiques sur tous les États se situant sur les fameuses « Routes de la Soie », devient au fil des ans, et comme par un coup de baguette magique, une réalité tangible. Il prend corps.

Le rêve chinois : un idéal généreux

Que n’a-t-on entendu au cours des dernières années de sympathique, de lyrique, de désintéressé3, sur ce projet de « Routes de la Soie » ! Il avait un goût d’Orient compliqué, d’orientalisme, de Route des Indes, d’épices de soieries dont on fait les plus beaux carrés de la célèbre Maison de la Rue du Faubourg Saint-Honoré, Hermès ! De quoi faire vibrer la corde sensible des amoureux de l’Empire du Milieu. Grâce à ses ressources financières colossales, ses succès technologiques, sa magnificence et sa munificence, la Chine allait aider les pays dans l’embarras (et ils sont nombreux) à disposer d’infrastructures dernier cri leur permettant d’être entièrement branché sur le circuit de la mondialisation heureuse. Et au passage de profiter de tous les bienfaits de la civilisation « Made in China ». Une version romancée et romantique du « new Deal », un plan Marshall pour nécessiteux, pour paniers percés. Il suffit de demander pour obtenir immédiatement une remise à niveau de ses ports en déshérence, de ses chemins de fer désuets, de ses aéroports peu rentables, de ses bases maritimes inadaptées aux défis du monde ouvert. Tout y passe. Rien n’est délaissé tant le Chinois est méticuleux et prêt à tout pour contribuer au bonheur des peuples délaissés, des damnés de la terre.

La réalité chinoise : un dessein intéressé

Avec Pékin, c’est le Père Noël tous les jours. Rien n’est trop beau pour lui. Que de prouesses technologiques jalonnent cette aventure désintéressée, altruiste car venant de Chine et non d’affreux pays capitalistes et colonialistes tentés par le gain et la domination. Avec les Chinois, rien de tout cela. Pékin vient vers vous pour guérir tous vos maux. C’est bien connu, la médecine chinoise fait des miracles mais sans les effets secondaires de la pharmacopée allopathique. Tels sont les bienfaits reconnus universellement des médecines douces ! Et, comme cela était largement prévisible, nombreux sont les patients à confier leur santé au bon Docteur Xi Jinping4 et à tous ses collaborateurs. C’est une authentique histoire d’amour qui n’a rien à voir avec la morgue de l’Oncle Sam (ce voyou de Donald Trump5) qui vous met en coupe réglée pour prix de votre soumission stratégique. Les idiots utiles de l’OTAN sont bien payés pour le savoir. Ne voilà-t-il pas que ce grossier personnage ose réclamer son obole à ses alliés sous le vocable barbare de « partage du fardeau » ! Rien de tout cela avec la puissance bienfaitrice chinoise6 qui ne pense qu’au bien-être des peuples égarés. Rien de comparable entre le « hard power » (le bâton) de Washington et le « soft power » (la carotte de Pékin). Avec les Chinois, c’est comme entre Carla et Nicolas, c’est du sérieux. Pas une amourette sans lendemain ! Mais, l’amour est d’autant plus durable qu’il est concerté et consenti, non imposé et subi. Or, dans le sujet qui fait l’objet de toutes nos attentions, nous serions plutôt dans la seconde branche de l’alternative. Contrairement à ce que pensent certains Candide, nous ne sommes pas dans le monde des bisounours, mais dans celui des monstres froids qui défendent, d’abord et avant tout, leurs intérêts bien compris.

C’est qu’à trop dépendre de son bienfaiteur, vieille règle que nous enseigne l’expérience, on aliène petit à petit son autonomie, son indépendance si chèrement conquise pour se retrouver dans les mains de son créancier avec une marge de discussion réduite. Telle est l’une des leçons de l’Histoire ! Le banquier n’a pas pour qualité le désintéressement.

LE TEMPS DE LA SOUMISSION SANS RETENUE

Après le temps béni de l’idéalisme vient immanquablement le temps honni du réalisme avec son cortège de mesquineries, d’humiliations de toutes sortes qui rend le projet des « Routes de la Soie » de moins en moins sympathique pour ses bénéficiaires médusés ! La désillusion fait rapidement place à l’illusion candide.

« I want my money back » : un juste retour

Avec la Chine comme avec ses créanciers (les banquiers qui voient rouge lorsque votre compte passe au rouge), l’histoire d’amour se transforme vite en vulgaire histoire de gros sous. C’est que Pékin entend tirer le meilleur parti de ses atouts pour prendre toute sa place dans le système multilatéral délaissé par l’Oncle Donald et son acolyte John Bolton7. C’est que Pékin entend, plus prosaïquement tirer les marrons du feu de ses investissements dans les pays qui ont la chance de se trouver sur le tracé des « Routes de la Soie ». Peut-être, suggèrent-ils, mezzo voce, une douce rengaine qui pourrait se résumer ainsi : ne faudrait-il pas commencer à rembourser les intérêts de la dette avant le capital pour demeurer de bons amis ! Si tel ne pouvait pas être le cas – les bénéficiaires de la manne chinoise sont par nature fauchés comme les blés -, il faudrait penser à d’autres solutions moins élégantes. Nous ne sommes pas au Club de Paris où l’on rééchelonne les dettes, de facto on annule – les dettes des mauvais payeurs pour leur donner une bouffée d’oxygène salutaire afin de leur éviter la noyade par asphyxie. À Pékin, un sou est un sou et la fourmi n’est pas philanthrope, n’est pas prêteuse à croire Jean de la Fontaine. Et, les Chinois connaissent mieux les grands classiques de l’Occident que nous possédons les grandes figures de l’Orient. En particulier, un écrivain français qui a pour nom, Etienne de la Boétie, auteur d’un excellent traité qui a pour titre Discours de la servitude volontaire (1548). Il y professe que les peuples sont responsables de leur mise sous tutelle. Ce terme rappelle étrangement celui des Territoires sous Tutelle de quelques grands à l’époque de la Société des Nations (SDN) à qui a succédé l’ONU. Et, Pékin de proposer de prendre possession directement de la marche des infrastructures, d’en recevoir la manne pour se rétribuer. Voire même le cas échéant de mettre son nez dans le fonctionnement de l’État en délicatesse avec lui. C’est qu’en politique la comptabilité remplace les bons sentiments.

Vers une forme d’impérialisme chinois ? : une option envisageable

Que nous les voulions ou non, nous sommes aujourd’hui confrontés à une sorte d’ingérence de type colonial à la sauce chinoise. Une sorte de soumission librement consentie par l’un de deux membres du couple pour continuer, bon gré malgré, à être aimé de son bien aimé. Mais, il en va de la soumission comme des roses, elle ne dure qu’un temps. De la soumission à la répulsion – qui peut parfois prendre la forme de la révolution -, il n’y a souvent qu’un pas à franchir. Si ce n’est bien évidemment qu’une hypothèse d’école, à ce jour du moins, elle ne doit pas être pour autant écartée pour de simples raisons d’a priori par nos dirigeants peu clairvoyants et nos stratèges d’opérette. Gouverner, n’est-ce pas prévoir… et surtout l’imprévisible pour tenter de s’en prémunir autant que faire se peut de toutes éventualités ? Ce que nous avons trop tendance à perdre de vue alors même que la décennie écoulée fut riche d’expériences, le plus souvent mauvaises (Cf. les mal nommés « printemps rabes » et les fantasmes auxquels ils donnèrent lieu sur l’implantation pérenne de la démocratie dans les pays occidentaux). Surtout lorsque l’on sait que la Chine veut modifier l’ordre international à son avantage8 (elle investit massivement à l’ONU, profitant du vide laissé par Washington9) et que seuls les États-Unis leur tiennent tête, sanctions commerciales à la clé (Cf. le bras de fer actuel entre les deux concurrents dont les négociations bilatérales en cours n’ont pas eu raison)10. Certains évoquent l’idée d’une guerre froide technologique (Cf. le contentieux majeur au sujet du géant chinois des télécommunications qui a pour nom Huawei)11. Les instituts Confucius désormais sont perçus avec suspicion12. Les achats de vignoble et autres joyaux du patrimoine français suscitent désormais quelques réactions de rejet face à un corps étranger.

Comme dans l’histoire de nombreux couples, après le temps de l’amour fou, aveugle, vient celui de la routine moins romantique, voire le temps des querelles mesquines, de la séparation, du divorce plus ou moins pacifique avec lourdes pénalités à l’appui. Ce qui vaut pour les relations humaines vaut également pour les relations entre États.

LE TEMPS DE LA RÉPULSION SANS LIMITES

L’histoire du XXe siècle nous apprend que le réveil des peuples est souvent annonciateur de changements, de bouleversements inattendus qui peuvent conduire à des phénomènes paroxystiques incontrôlés surtout lorsque les comptables prennent le pas sur les politiques. L’on connait trop bien les aléas de la réponse du faible au fort, en particulier en Afrique et au Proche et au Moyen-Orient.

Le réveil des peuples : un classique de l’Histoire

Et c’est là que nous abordons – sans le moindre complexe et la moindre retenue – le temps de la prospective, de la science-fiction la plus pure pour envisager l’avenir des « Routes de la Soie » dans sa version la moins rose et lyrique qui soit. Toute médaille a son revers. La Chine fait peur13. Il arrive que les peuples humiliés se cabrent. Il y a des choses qui se racontent mal, et l’humiliation en est une. Rappelons, et les Occidentaux sont particulièrement bien placés pour le savoir, que l’on arrive souvent en terre étrangère comme libérateur (Irak, Afghanistan, Mali…) et que l’on en repart pour puissance occupante plus vite qu’on l’avait envisagé, parfois sous la pression d’un terrorisme rampant mais non moins meurtrier. Comme le souligne Pierre de Villiers, « en vingt ans nous avons perdu toutes les paix ». C’est que le monde a bien évolué au cours de la dernière décennie. « Le terrorisme vise à créer des amalgames et à fédérer des sensibilités différentes, en s’appuyant sur des sympathies, un sentiment d’humiliation, de rejet » (Dominique de Villepin, Le Figaro, 20 janvier 2015)Avons-nous tiré toutes les conclusions de ces changements de paradigme ? La réponse se trouve à l’évidence dans la question.

C’est qu’aujourd’hui, les « Routes de la Soie » soulèvent déjà quelques interrogations qui font figure de ce que la communauté du renseignement qualifie de « signaux faibles »14. Accusé d’entraîner l’Afrique dans « le piège de la dette », le ministre chinois des Affaires étrangères s’en défend (Forum de la coopération sino-africaine, 25 juin 2019), mettant en avant que Pékin soutient prioritairement des projets de développement durable sur ce continent. Ces propos reprennent mot pour mot ceux du président Xi Jinping15 lors du sommet Chine-Afrique en décembre 201816. Le chef de la diplomatie chinoise répondait indirectement aux critiques formulées récemment par le secrétaire d’État adjoint américain pour l’Afrique accusant Pékin de visées anticolonialistes et de mettre à genoux certains pays africains. Il se montrait disposé à faire un geste pour échapper aux critiques américaines. De là à ce que ces critiques soient reprises par certains gouvernements africains financièrement aux abois sous la pression du FMI, il n’y a qu’un pas. Qui sait, un sentiment antichinois pourrait progressivement se développer et prendre des formes diverses, y compris en Occident17 ! La câlinothérapie ne s’avère pas toujours suffisante pour calmer les inquiétudes grandissantes des investisseurs18.

La réponse du faible au fort : un classique de la stratégie

Dans ce domaine, l’imagination n’a pas de limites. Telle est la dure réalité de la guerre dite asymétrique, la réponse du faible au fort. On pourrait penser à quelques expulsions de nationaux chinois, d’enlèvements de ressortissants chinois avec libération conditionnée par le versement de coquettes rançons, d’assassinats ciblés (ce que les hommes de la force « Barkhane » connaissent parfaitement), de tueries à plus grande échelle, de nationalisations des biens chinois sans contrepartie… Dans ce domaine l’imagination n’a pas de limites. Le pire est toujours possible. L’Histoire des décennies passées est très instructive pour celui qui accepte d’en tirer les leçons même si comparaison n’est pas toujours raison. Il s’agit bien évidemment d’hypothèses extrêmes qui pourraient ne jamais survenir comme elles le pourraient aussi bien. La politique n’est-elle pas l’art de se préparer au pire et non d’attendre les bras croisés qu’il se produise ? Surtout lorsque le différend sino-américain n’a jamais été aussi profond, monopolisant une partie des débats du récent G20 d’Osaka (28-29 juin 2019)19 et que la situation à Hongkong commence à lasser Pékin qui estime que la parenthèse/plaisanterie démocratique n’a que trop durer (la Chine accuse les États-Unis de « saper la stabilité »)20. Gustave Flaubert nous donne un judicieux conseil : « Médite donc plus avant d’écrire et attache-toi au mot ». Or, de nos jours, sous la pression du temps, de l’immédiateté de la réaction, nous avons trop tendance à perdre le sens précis des mots. Car, comme nous le rappelle Albert Camus : « mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde » ! Accepterons-nous de bien les nommer, contrairement à l’habitude ?

L’angélisme est une plaie en ces temps conflictuels. Le futurible, c’est la part du futur que l’homme possède le pouvoir de créer. Et c’est bien de cela dont il s’agit aujourd’hui pour une Chine qui apparait comme une magistrale stratège de l’ambiguïté. « Elle est passé maître dans l’art de … dérouter »21. Pour la Chine laborieuse, la difficulté de l’effort – celui de la mise en place de son projet de « Routes de la Soie » – est le signe qu’il en vaut la peine à la condition expresse qu’il soit payé de retour. La Chine affiche clairement ses ambitions22 et ambitions il y a23. Les Chinois négligent ni la dimension diachronique, ni la dimension synchronique dans leur approche de l’Histoire. Il faut le leur reconnaitre volontiers cette immense qualité. Pour ce qui les concerne, les pays d’accueil des projets d’infrastructure des « Routes de la Soie » ne devraient pas perdre de vue que les puissants n’accordent leurs faveurs et leur amitié protectrice qu’en échange de la servitude. Et quel prix sont-ils disposés à supporter en échange de cette servitude volontaire (« L’homme est une prison où l’esprit reste libre », Victor Hugo) ?
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« Regarde au loin ». Tel est le conseil que nous prodigue le philosophe Alain. Là est la question fondamentale que ne manquera pas de soulever dans les années à venir le projet ambitieux chinois. Souvenons-nous que les mots – abstraits par essence – restent toujours moins parlants que les impressions de terrain – concrètes par nature-, telle est la réalité de notre monde. « L’enfer, c’est là où il n’y a pas de pourquoi » (Primo Levi, 1947). Et c’est bien la question du pourquoi qui est au centre le problématique des « Routes de la Soie ». Où vont-elles conduire la Chine et les nombreux récipiendaires de ses mannes dans les années à venir ? Les antagonismes l’emporteront-ils sur les connivences ? Certains signaux ténus sont parfois plus éclairants que la lumière vive. Ce qui nous rappelle, « qu’au fond, l’essence de la diplomatie, c’est la compréhension de l’autre »24. Les Chinois ne devraient pas oublier que dans la vie internationale, le cauchemar peut souvent faire place au rêve et cela plus vite qu’on peut l’imaginer !

Guillaume Berlat
5 août 2019

1 Brice Pedroletti, L’expansionnisme militaire chinois trouve un appui au Cambodge, Le Monde, 26 juillet 2019, p. 5.
2 Éric Albert, À Londres, la tentation chinoise, Le Monde, Économie & Entreprise, 10 juillet 2019, p. 16.
3 Renaud Girard, La Chine ne dominera jamais l’Asie, Le Figaro, 21 mai 2019, p. 19.
4 Frédéric Lemaître/Brice Pedroletti, Xi jinping, le nouveau timonier, Le Monde, 30 juillet 2019, pp. 18-19.
5 François Bonnet, Donald le voyou menace le mondewww.mediapart.fr , 25 juin 2019.
6 Frédéric Schaeffer, La Chine affirme ses ambitions de puissance militaire, Les Échos, 25 juillet 2019, p. 5.
7 Cyril Pluyette, Comment, pas à pas, la Chine étend son influence à l’ONU, Le Figaro, 25 juin 2019, p. 17.
8 Jean-Pierre Cabestan, « La Chine veut modifier l’ordre international à son avantage », le Monde, 2-3 juin 2019, p. 20.
9 Collectif de journalistes, Chine. À l’assaut des Nations Unies, Le Monde, 2-3 juin 2019, pp. 18-19.
10 Frédéric Lemaître, États-Unis-Chine : plus qu’un conflit douanier, Le Monde, Économie & Entreprise, 12-13 mai 2019, p 13.
11 Arnaud Leparmentier/Simon Leplâtre, Entre la Chine et les États-Unis, une guerre froide technologique, Le Monde, Économie & Entreprise, 22 mai 2019, p. 14.
12 François Bougon, Les Instituts Confucius inquiètent les États-Unis, Le Monde, 4 mai 2019, p. 27.
13 Alain Frachon, La Chine nous fait peur, Le Monde, 22 février 2019, p. 21.
14 Marie de Vergès, Routes de la soie : la défiance grandit en Asie, Le Monde, Économie & Entreprise, 27 février 2019, p. 14.
15 François Bougon/Frédéric Lemaître, Au nom du père et du Parti, Le Monde, 31 juillet 2019, pp. 18-19.
16 Frédéric Lemaître, Xi Jinping promet des « routes de la soie » plus transparentes, Le Monde, 27 avril 2019, p. 6.
17 Cécile Boutelet/Marie Charrel, Face à la Chine et aux États-Unis, l’industrie européenne vacille, Le Monde, 6 avril 2019, p. 16.
18 Frédéric Lemaître, En conflit commercial avec les États-Unis, la Chine veut rassurer les investisseurs étrangers, Le Monde, 17-18 mars 2019, p. 13.
19 Brice Pedroletti/Arnaud Leparmentier, Trump en position de force face à Xi au G20, Le Monde, 28 juin 2019, p. 20.
20 Simon Leplâtre, Pékin excédé par la révolte de Hongkong, Le Monde, 26 juillet 2019, p. 5.
21 Brice Pedroletti, La Chine magistrale stratège de l’ambiguïté, Le Monde, 27 mars 2019, p. 16.
22 Éditorial, La Chine affiche ses ambitions, Le Monde, 10-11 mars 2019, p. 28.
23 Éditorial, Xi Kinping, le pouvoir er l’ambition, Le Monde, 31 juillet 2019, p. 26.
24 Raoul Delcorde, Le métier de diplomate, Académie Royale de Belgique, 2018, p. 116.

https://prochetmoyen-orient.ch/routes-de-la-soie-du-reve-au-cauchemar/

La nouvelle Route de la Soie en Amérique latine

La nouvelle Route de la Soie en Amérique latine

Solène VIZIER 26 juin 2019 ActualitéActualités analyséesAmériqueAmérique centraleAmérique du NordAmérique du SudAsie et OcéanieChineGéoéconomieLeave a comment

La nouvelle Route de la Soie, vaste entreprise de mondialisation de la Chine depuis 2013, étend ses ramifications aux quatre coins du monde. Après l’Eurasie, l’Afrique et l’Arctique, Pékin a inclus l’Amérique latine dans son projet tentaculaire. Vingt pays d’Amérique latine et des Caraïbes ont rejoint l’initiative.

Martín Vizcarra et le Pérou ont rejoint la nouvelle Route de la Soie chinoise.
Martín Vizcarra et le Pérou ont rejoint la nouvelle Route de la Soie chinoise.

La Route de la Soie passe par l’Amérique latine

Il y a deux mille ans, les Routes de la Soie reliaient la Chine à l’Europe, en passant par la Mongolie, la Perse, l’Arabie, la Syrie, la Turquie puis l’Afrique. Du nom de leur marchandise la plus précieuse, elles virent circuler marchands, diplomates, techniciens, soldats ou religieux. Tous participèrent à la diffusion des objets, des techniques et des savoirs. La nouvelle Route de la Soie, projet phare du gouvernement de Xi Jinping formulé en 2013, est bien plus ambitieuse.

Comme un immense réseau, le nouvel itinéraire a un spectre d’action beaucoup plus large. La “Belt and Road Initiative” (BRI) a pour objectif de connecter économiquement la Chine à l’Europe, le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Amérique Latine, afin de générer, à travers une forte interaction entre les pays, une immense zone d’influence chinoise. Autrement dit, la Chine cherche à accélérer l’arrivée de ses produits sur des marchés éloignés. Six ans après son lancement, 129 pays – dont l’Italie – ont donné leur accord pour participer au projet.

L’Amérique latine avait d’abord été exclue de la carte officielle de l’initiative. Son inclusion représente un tournant diplomatique du gouvernement chinois en 2015. Xi Jinping avait alors évoqué la possibilité que l’Amérique latine fasse partie de « l’extension naturelle » de la Route de la Soie pour relier l’Océanie. 20 pays d’Amérique Latine et des Caraïbes ont aujourd’hui rejoint officiellement le projet ou signé un mémorandum d’accord.

La Chine, un partenaire économique essentiel

Récemment, le Pérou a ainsi rejoint le Panama, l’Uruguay, l’Équateur, le Venezuela, le Chili, la Bolivie ou encore Cuba. A travers son initiative, la Chine tend à prioriser ses investissements dans les infrastructures routières, ferroviaires, portuaires et de communication. Le projet chinois consiste notamment à construire une ligne ferroviaire reliant les océans Atlantique et Pacifique par le Brésil et le Pérou. Cette route réduirait considérablement le temps des échanges commerciaux. A l’heure actuelle, les produits sud-américains doivent en effet transiter par le canal de Panama, puis naviguer un mois pour atteindre la Chine.

Pékin souhaite, par ses investissements, améliorer l’interconnectivité des infrastructures latino-américaines. La Chine a également participé à la reconstruction de l’aéroport Eloy Alfaro (Équateur), durement touché par un séisme en 2016. Au Panama, une nouvelle ligne de train sera créée pour relier la capitale du pays à David, une ville occidentale.

La Chine est le second partenaire commercial de l’Amérique latine. En 2018, la valeur totale des importations et exportations ont atteint 307,4 milliards d’euros. L’Empire du milieu est aussi devenu le premier partenaire commercial du Pérou et du Chili. Les échanges commerciaux entre Pékin et Lima ont atteint un montant record de 23 milliards d’euros en 2018.

Quid des grands pays d’Amérique latine ?

Les quatre grands pays d’Amérique latine – le Brésil, l’Argentine, le Mexique et la Colombie – n’ont pas rejoint l’initiative. Il convient cependant de noter que même sans la Route de la Soie, la Chine est un acteur économique majeur en Amérique latine. Les échanges commerciaux entre les deux zones ont été multipliés par 22 au cours de la dernière décennie et les banques de développement chinoises ont prêté 150 milliards de dollars aux pays latino-américains.

Buenos Aires entretient d’excellentes relations avec Pékin. De même, malgré les critiques de son président envers la Chine, le vice-président brésilien Hamilton Mourao a insisté sur le fait que la Chine était un partenaire stratégique essentiel pour le Brésil. Pékin est d’ailleurs son premier partenaire commercial et la principale source d’investissement direct à l’étranger. Les investissements brésiliens sont importants en Chine. Enfin, la relation croissante entre Pékin et des pays africains stratégiques pour le gouvernement et le monde des affaires brésilien – tels que l’Angola ou le Mozambique – participe au rapprochement entre les deux États.

Le Mexique également est un pôle d’attraction pour les activités chinoises. La Chine envisage notamment d’investir dans le l’aménagement d’un corridor ferroviaire traversant l’isthme de Tehuantepec, une mince bande de terre entre l’Atlantique et le Pacifique. La construction d’un tel projet équivaudrait à un mini-canal de Panama, créant un nouveau raccourci entre les deux océans.

Une initiative largement critiquée

Lorsque la Chine a invité l’Amérique latine et les Caraïbes à rejoindre la nouvelle Route de la Soie, elle a assuré qu’il s’agissait « d’une nouvelle plate-forme pour une coopération mutuellement bénéfique ». Plusieurs pays, notamment occidentaux, critiquent pourtant l’initiative. Ils dénoncent tout d’abord l’influence géopolitique et stratégique grandissante de la Chine dans la région. Les préoccupations sociales et environnementales sont également nombreuses. Plusieurs ONG ont ainsi mis en cause divers projets chinois en Amérique latine pour violation des droits de l’homme et non-respect des normes environnementales.

L’asymétrie de la relation entre Pékin et les pays latino-américains, et les déséquilibres économiques que cela crée, sont enfin pointés du doigt. La Chine est accusée de favoriser l’endettement des pays qui bénéficient de son projet. Comme le mentionne le journaliste Eduardo Daniel Oviedo, la nouvelle Route de la Soie ne « dit rien sur les perdants de la relation, le schéma centre-périphérie, les asymétries, la concentration commerciale dans quelques produits, et la dépendance financière qui caractérise la relation entre la Chine et certains pays de la région ».

Un projet géopolitique

En réponse aux critiques, Xi Jinping a voulu, lors du forum de Beijing, atténuer les inquiétudes. Il a promis en ce sens de garantir la transparence et la viabilité financière de tous les projets. En Amérique latine, la Chine n’est pas pressée et ne cherche pas à rallier à tout prix les quatre “grands”. Suivant la stratégie du jeu du “go”, elle tisse peu à peu sa toile dans la zone. Pékin a désormais des accords avec tous les pays Pacifique d’Amérique du Sud, à l’exception de la Colombie.

Dans l’idéologie chinoise, l’objectif de la nouvelle Route de la Soie est de raccourcir la distance entre l’Empire du milieu et la zone latino-américaine. La confrontation géopolitique avec les États-Unis pour le leadership mondial sous-tend cependant l’initiative. Le champ d’action et la pénétration de la nouvelle Route de la Soie sont tels qu’il est impossible d’éviter le tour de force géopolitique. La Chine a en effet profité du retrait des États-Unis de la région pour tirer parti des espaces géoéconomiques disponibles. Elle a rallié à sa cause deux proches alliés de Washington, le Chili et le Pérou. Pékin met ainsi Washington au défi dans son “arrière-cour”.Share

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About Solène VIZIER

Solène Vizier est diplômée d’un Master 2 Etudes Stratégiques. Passionnée de géopolitique, ses domaines de spécialisation concernent les mondes hispanophone et russophone, le désarmement nucléaire et la géopolitique du sport. Elle est rédactrice aux Yeux du Monde depuis avril 2019.

La nouvelle Route de la Soie en Amérique latine

https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/41144-nouvelle-route-soie-amerique-latine

Cette satanée multipolarité

Cette satanée multipolarité

Publié le 16 Juin 2019 par Observatus geopoliticus in Asie centrale

Un mélancolique article du Jerusalem Post intitulé « Les sommets d’Asie centrale qui montrent que Washington perd prise » nous rappelle une nouvelle fois, si l’en était besoin, que derrière les strass et paillettes de l’événementiel, l’empire américain est inexorablement engagé sur la pente descendante.

A Bichkek, au Kirghizstan, a eu lieu la grand-messe annuelle de l’Organisation de Coopération de Shanghai, incluant désormais l’Inde et le Pakistan. On y a vu Modi et Khan échanger des blagues, Xi et Rouhani renforcer leur coopération, Poutine rencontrer ses homologues chinois, iranien, indien ou pakistanais. Si le président iranien, Etat observateur, s’est fait remarquer en critiquant vertement l’unilatéralisme US et en offrant des privilèges économiques aux membres de l’OCS qui investiraient en Iran, il n’a pas été le seul. A Bichkek, on a parlé multipolarité, Routes de la Soie et intégration de l’Eurasie, pour le plus grand malheur de qui vous savez…

Le jour suivant, au Tadjikistan voisin, le sommet CICA (Conférence pour l’Interaction et la Confiance en Asie) a réuni du beau monde. Les représentants d’une trentaine de pays y participaient dont Poutine, Xi (qui a fêté son 66ème anniversaire avec le président russe), Rouhani, Erdogan ou encore Al Thani, l’émir du Qatar. On sait que ce dernier, depuis la rupture avec l’Arabie saoudite, a une furieuse tendance à se rapprocher de Téhéran et des géants de l’Eurasie. Ses multiples rencontres bilatérales d’hier sont là pour le prouver, notamment avec la Chine et l’Iran, qui a par ailleurs également reçu le soutien turc face au harcèlement américain.

L’hybris impériale – sanctions contre la Russie et l’Iran, guerre économique contre la Chine, menaces contre la Turquie, sanctions saoudiennes contre le Qatar – tend naturellement à rapprocher ces pays et accélère l’inévitable mouvement d’intégration du grand continent, bientôt irrigué par le gaz russe et les Routes de la Soie chinoises. Le monde multipolaire du XXIème émerge sous nos yeux..

 

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2019/06/cette-satanee-multipolarite.html

Gigantesque projet des Nouvelles routes de la soie : L’Algérie signe un mémorandum d’entente avec la Chine

Gigantesque projet des Nouvelles routes de la soie : L’Algérie signe un mémorandum d’entente avec la Chine

Publié par Gilles Munier sur 12 Juin 2019, 06:42am

Catégories : #Chine#Algérie

Par Nadjia Bouaricha (revue de presse : El Watan – 9/6/19)*

L’Algérie vient de signer un mémorandum d’entente avec la République populaire de Chine portant sur la coopération dans le cadre de l’initiative «La ceinture économique de la route de la soie et la route de la soie maritime du XXIe siècle».

Une initiative chinoise qui remet au goût du jour et sous de plus larges ambitions les anciennes routes de la soie. Avec son adhésion à ce projet, l’Algérie ouvre de nouvelles perspectives à ses échanges commerciaux et pourra prétendre à de nouveaux marchés. 1000 milliards de dollars pour près d’un millier de projets sont engagés par la Chine pour rendre réel un projet pharaonique de lancement de nouveaux itinéraires pour la route de la soie. Six ans que le projet existe et fait grincer des dents du côté des puissances occidentales qui y voient une «réelle menace».

Avec des mégaprojets d’infrastructures et de passages commerciaux, les nouvelles routes de la soie comptent la construction de nouveaux ports, des milliers de kilomètres de voies ferrées, des routes, des oléoducs reliant l’Asie, l’Europe, l’Afrique et même des pays de l’Amérique latine. Il ne s’agira pas de la route empruntée par Marco Polo il y a 1000 ans, mais d’une multitude de connexions maritimes et terrestres et six corridors économiques devant faciliter les échanges commerciaux à partir et vers la Chine.

Le très ambitieux projet chinois prévoit un axe routier et ferroviaire de 10 000 kilomètres de long reliant l’ouest de la Chine à l’Europe, ainsi que des investissements dans des dizaines de ports de par le monde. Le projet gigantesque inclut même de nouvelles routes vers l’Arctique. 72 pays ont rallié le vaste programme d’investissement chinois hors de Chine, dont l’Italie en Europe.

Lancées depuis 2013 par le président Xi Jinping, les nouvelles routes de la soie promettent de créer une nouvelle dynamique économique, notamment sur le plan de la consommation énergétique qui devrait tripler d’ici 2030, ce qui pourrait ouvrir à un pays exportateur d’hydrocarbures, comme l’Algérie, de nouveaux débouchés, surtout que son traditionnel marché qui est l’Europe présente certaines complications du fait de la concurrence. 25 milliards de dollars ont déjà été dépensés par la Chine dans plusieurs projets depuis 2013.

*Source : El Watan

Jean-Louis GUIGOU, Président de l’IPEMED : « La Verticale de l’AME serait une [bonne] réponse européenne aux Routes de la soie »

Jean-Louis GUIGOU, Président de l’IPEMED : « La Verticale de l’AME serait une [bonne] réponse européenne aux Routes de la soie »

4 juin 2019
Jean-Louis GUIGOU, Institut de prospective économique du monde méditerranéen (IPEMED Paris). © AM/AP.P
L’expansionnisme chinois prospère en Europe et talonne celle-ci en Afrique. « Les Routes de la soie » constituent un projet géopolitique bien construit, financé, médiatisé. Face à cela, l’Europe ne doit pas être réactive, mais proactive, et proposer un autre projet : la construction d’un axe intégré Afrique-Méditerranée-Europe – d’où l’acronyme AME. Explications et prospective.

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Une tribune libre de Jean-Louis GUIGOU
Président de l’IPEMED

Institut de prospective économique du monde méditerranéen (Paris)

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Le Président Emmanuel Macron a été clair : « Nous devons arrimer ensemble, enfin, les continents européen et africain, à travers la Méditerranée (…) la stratégie que je veux mettre en œuvre consiste à créer un axe intégré entre l’Afrique, la Méditerranée et l’Europe. »

Le Roi du Maroc prône la même idée à sa façon : positionner le Maroc en « hub » entre l’Europe et l’Afrique. L’ancien ministre marocain de l’Économie Fathallah Oualoulou détaille cette ambition : « Il est de notre intérêt, nous Marocains, Magrébins, Sud-méditerranéens, Arabes et Africains, de soutenir toute action qui tourne le dos à la polarisation du monde et ce, pour consolider tous les projets d’intégration dans nos régions.

Il est opportun dans ce cadre de promouvoir le grand projet de la Verticale Afrique-Méditerranée-Europe [AME] parce qu’il accorde une place centrale à la méditerranée, ce qui permettra à cet ensemble dans sa globalité d’entrer dans des rapports équilibrés avec l’espace Asie-pacifique et l’espace Amérique-Atlantique-Pacifique – le concept de la Verticale a été mis en évidence par les travaux que mène l’IPEMED, l’Institut de Prospective économique du monde méditerranéen. » (Extrait de La Chine et nous. Répondre au second dépassement, p. 302. Éditions La croisée des chemins).

Un nécessaire et permanent cadre de réflexion
stratégique entre l’Europe et l’Afrique

Le Président Jean-Claude Juncker de son côté milite pour une Nouvelle Alliance entre les Européens et les Africains. Voilà pourquoi il a mis en place entre « les deux continents, non pas voisins mais cousins germains », le Programme d’Investissement Extérieur (PIE) pour mettre à disposition jusqu’à 44 milliards d’euros de garanties pour des investissements privés.

De son côté, dans une lettre à l’IPEMED, datée du 7 décembre 2015, le Président de la République du Niger, Issoufou Mahmadou, constatait : « L’observation de l’évolution économique et sociale des deux continents montre à quel point ils sont liés et à quel point un cadre permanent de réflexion stratégique est nécessaire pour guider cette évolution. »

Cet axe intégré AME n’est pas une vue de l’esprit : il se construit déjà « à bas bruit ». C’est une tendance lourde fondée sur le retour de la géographie, de la proximité et de la complémentarité des économies Nord/Sud. Ce phénomène s’accélère depuis la crise financière de 2008.

L’ axe AME, une redistribution Nord/Sud
du système productif

C’est la régionalisation de la mondialisation : les chaînes de valeur mondiales deviennent de plus en plus régionales.

Selon la CIA, dans son rapport sur l’état du monde en 2050 « Deux grandes zones d’influences privilégiées apparaissent » l’une liant les deux Amériques et l’autre associant le Japon, la Chine et les pays du sud asiatique (ASEAN). Les travaux du CEPII montrent qu’un troisième axe est en cours de création autour de l’Allemagne, de la France et de l’Union Européenne. [Voir le graphe à la fin de l’article, ndlr].

Reste à construire ce troisième axe AME. Pour réussir à effacer les mauvais souvenirs de la colonisation, cette nouvelle grande région mondiale ne doit en aucun cas ressembler aux deux autres « zones d’influences privilégiées »… sous-entendu dominées par le Nord.

Il s’agit de construire autre chose. 
De nouvelles relations enfin équilibrées, avec un système d’intégration en profondeur incluant la coproduction, le partage de la valeur ajoutée et le transfert de technologie. Cela revient à une redistribution Nord/Sud du système productif faisant de l’Afrique une zone créatrice de valeur et non plus une zone exportatrice des seules matières premières.

Un système productif « écologisé » et inclusif, donnant au monde l’exemple d’une responsabilité économique, sociale et environnementale. 
Un rêve ? Non. La situation chaotique du monde impose, comme le disait – déjà ! –Socrate, de penser autrement, de parler autrement, d’agir autrement.

https://www.africapresse.paris/Jean-Louis-GUIGOU-President-de-l-IPEMED-La-Verticale-de-l-AME-serait-une-bonne

La Chine accueille le deuxième forum de l’Initiative de la Ceinture et de la Route.

4.juin.2019 // Les Crises

La Chine accueille le deuxième forum de l’Initiative de la Ceinture et de la Route. Par Peter Symonds

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Source : World Socialist Web Site, Peter Symonds, 01-05-2019

Par Peter Symonds
1 mai 2019

Le président chinois Xi Jinping a accueilli la semaine dernière à Beijing le deuxième forum de l’un de ses principaux programmes – l’Initiative de la Ceinture et de la Route (ICR) – un vaste projet d’infrastructure visant à relier la Chine par l’Eurasie par voie terrestre et maritime et à renforcer sa position sur la scène mondiale.

Depuis sa première annonce en 2013, l’ICR a été de plus en plus critiquée par les États-Unis, qui la considèrent comme un défi à ses propres ambitions mondiales. Lorsque l’Italie est devenue la première puissance du G7 à signer officiellement le projet le mois dernier, le Conseil national de sécurité des États-Unis a publié un tweet déclarant que Rome donne une légitimité à «l’approche prédatrice de la Chine en matière d’investissement».

Les responsables américains, y compris le vice-président Mike Pence, les groupes de réflexion et les médias ont accusé à plusieurs reprises la Chine d’utiliser l’ICR pour créer des «pièges à dette» afin de faire pression sur les pays pour qu’ils répondent aux demandes chinoises. Cette critique est tout à fait hypocrite. Depuis des décennies, les États-Unis exploitent des institutions comme le Fonds monétaire international pour imposer leurs diktats économiques et géopolitiques dans le monde entier.

Le président Xi était impatient d’utiliser le forum de l’ICR pour contrer les critiques croissantes des États-Unis et renforcer les liens ses liens en Eurasie et en Afrique. En ouvrant la réunion vendredi dernier, Xi a déclaré que la Chine s’engageait à la transparence et à la construction d’«infrastructures de haute qualité, durables, résistantes aux risques, à des prix raisonnables et inclusives».

Xi a dit à l’auditoire que l’ICR encouragerait un «développement ouvert, vert et propre». Sans mentionner spécifiquement les États-Unis, il a déclaré que «nous devons construire une économie mondiale ouverte et rejeter le protectionnisme». Cette remarque ne visait pas seulement à dénoncer les mesures de guerre commerciale de l’administration Trump contre la Chine. C’était aussi un signal aux puissances européennes, qui sont également confrontées à la menace de tarifs douaniers américains punitifs.

Devant une position américaine de plus en plus agressive à l’égard de la Chine – d’abord sous Barack Obama, puis sous Donald Trump – l’ICR a toujours été conçue pour renforcer la position économique et stratégique de la Chine, notamment en Europe, en vantant les avantages économiques d’une coopération économique et politique renforcée.

L’Italie est la seule grande puissance européenne à adhérer à l’ICR et à avoir envoyé son chef de gouvernement, le premier ministre Giuseppe Conte, au forum. Cependant, d’autres grands pays européens ont envoyé des représentants de haut niveau en quête d’opportunités économiques, tout en essayant d’éviter le mécontentement de Washington.

Le chancelier britannique Philip Hammond a assisté au forum pour faire du lobbying au nom des entreprises britanniques, un communiqué du Trésor soulignant des opportunités pour les entreprises britanniques dans les domaines du «design, du financement de l’ingénierie, des partenariats public-privé et des services juridiques».

Dans la perspective du forum de Beijing, malgré les fortes pressions exercées par les États-Unis, le gouvernement britannique a donné son accord de principe au géant chinois des télécommunications Huawei pour l’aider à construire le réseau de données 5G de la prochaine génération du pays. Robert Strayer, responsable du département d’État américain, a lancé un avertissement lundi contre toute implication du «fournisseur non fiable», même dans des éléments non essentiels du réseau, pouvant compromettre la coopération entre les services de renseignements américains et britanniques.

Le ministre allemand de l’Économie, Peter Altmaier, était également présent au forum de l’ICR. Il a plaidé en faveur d’un accord multilatéral de l’ICR entre la Chine et l’Union européenne, qui permettrait à l’Allemagne d’avoir plus de poids au chapitre dans l’exécution des projets. Dans une critique à peine voilée de l’Italie, Altmaier a déclaré que l’UE «dans sa grande majorité» avait convenu qu’elle ne voulait signer aucun accord bilatéral.

Au total, quelque 5000 délégués étrangers de plus de 150 pays et plus de 90 organisations internationales ont participé au forum, dont 37 chefs de gouvernement ou chefs d’État. Le président russe Vladimir Poutine et le premier ministre italien étaient présents, ainsi que des dirigeants de l’Autriche, du Portugal, de la Hongrie et de la Grèce.

De hauts dirigeants de neuf des dix pays de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE) étaient présents, ainsi que de quatre des cinq républiques d’Asie centrale. Le premier ministre pakistanais Imran Khan y a participé, mais l’Inde, hostile aux liens étroits de la Chine avec son rival régional, le Pakistan, n’était pas représentée par son premier ministre.

Non seulement le président américain Trump n’était pas présent, mais il n’y avait pas non plus de haut représentant américain au forum.

Avant le forum, le gouvernement chinois a entrepris d’atténuer certaines des critiques sur le financement des projets de l’ICR. Le premier ministre malaisien Mahathir Mohamad, arrivé au pouvoir lors de l’élection de l’an dernier, s’est montré très critique à l’égard des investissements chinois pendant la campagne électorale et a suspendu ou annulé plusieurs projets importants, dont une ligne ferroviaire le long de la côte est non développée de son pays.

Le mois dernier, la Chine a renégocié l’accord sur la ligne ferroviaire de 20 milliards de dollars en réduisant d’un tiers le coût de la construction. Le nouvel accord a permis à Mahathir d’assister au forum de Beijing et d’apporter son «plein soutien» à l’ICR.

Le président Xi a déclaré aux médias que la Chine avait signé quelque 64 milliards de dollars d’accords lors de ce forum de trois jours. Selon un rapport d’Al-Jazeera, «À ce jour, environ 90 milliards de dollars ont été investis dans divers projets liés à l’ICR, mais il reste plusieurs centaines d’autres milliards vaguement promis, et il faudra encore des années avant que tous ces capitaux ne soient investis.» Dans l’ensemble, la Chine a indiqué que plus d’un billion de dollars seront investis dans divers projets.

Le communiqué de ce forum a identifié plusieurs projets clés qui seront accélérés, y compris le port pakistanais de Gwadar, point de départ du corridor économique Chine-Pakistan vers le sud-ouest de la Chine et le port grec du Pirée, que la Chine considère comme une tête de pont clé pour l’Europe.

L’autre grand projet est le China Railway Express – un réseau de chemins de fer reliant Londres à la ville chinoise de Chongqing et devant être emprunté par plus de 14.000 trains de marchandises par semaine. Ces liaisons d’infrastructure devraient permettre de réduire les coûts, mais du point de vue de la Chine, cela lui permettra également d’éviter de dépendre trop fortement du transport maritime à travers le détroit de Malacca, qui pourrait être bloqué par la marine américaine en temps de guerre.

Les États-Unis sont déterminés à faire en sorte que les plans de l’ICR de la Chine ne portent pas atteinte aux intérêts économiques et stratégiques américains. Lors du sommet de l’ANASE en novembre dernier, le vice-président américain Pence a critiqué l’ICR et déclaré qu’un plan d’infrastructure américain pour l’Asie-Pacifique constituait une meilleure option. «Nous ne noyons pas nos partenaires dans une mer de dettes, nous ne contraignons pas, nous ne compromettons pas votre indépendance… Nous n’offrons pas une ceinture contraignante ou une route à sens unique», a-t-il déclaré.

Les États-Unis, qui cherchent à obtenir l’appui d’alliés comme l’Australie et le Japon, ont annoncé qu’un peu plus de 100 milliards de dollars seront offerts pour des projets d’infrastructure. Il n’est pas surprenant que tous les pays de l’ANASE étaient fortement représentés à Beijing la semaine dernière, car il y a là potentiellement beaucoup plus d’argent de disponible.

Peu intéressé à investir davantage, Washington intensifiera sans aucun doute ses méthodes agressives utilisées jusqu’à présent pour saper l’influence chinoise – intrigues diplomatiques comprenant des opérations de changement de régime, des provocations militaires dans des points chauds dangereux comme en mer de Chine méridionale et des préparatifs de guerre contre la Chine.

(Article paru en anglais le 30 avril 2019)

Source : World Socialist Web Site, Peter Symonds, 01-05-2019

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

https://www.les-crises.fr/la-chine-accueille-le-deuxieme-forum-de-linitiative-de-la-ceinture-et-de-la-route-par-peter-symonds/

Arcum chiitum

Arcum chiitum

Publié le 24 Mai 2019 par Observatus geopoliticus in Moyen-Orient

Nous n’allons pas aborder dans ce billet la démission de dame Teresa en ce fatidique mois de May, même si le départ de la givrée russophobe du 10 Downing Street fait bâiller d’aise l’ours. Nous n’allons pas non plus nous appesantir sur la contre-attaque djihadiste dans l’Idlibistan, qui a fait perdre une des villes récemment gagnées par l’armée syrienne et surtout prouvé, comme nous l’avions prédit, que celle-ci n’avait pas encore engagé les grandes manœuvres pour récupérer la province barbue. Laissons également de côté le quatrième false flag chimique, qui semble d’ailleurs faire pchiiiit, au moment même où émerge enfin le fait que le troisième était une mauvaise farce, ce qui ne surprendra évidemment pas le fidèle lecteur du blog.

Aujourd’hui, attardons-nous sur une petite info lourde de conséquence. Dans un billet intitulé Arc chiite an Inous écrivions il y a vingt mois :

C’est dans ce contexte que l’on apprend, et c’est tout sauf un hasard, que le 4+1 a décidé de passer la vitesse supérieure le long de la frontière syro-irakienne, pierre angulaire de l’arc chiite potentiellement (re)constitué.

Du côté syrien, l’armée et le Hezbollah ont, avec le précieux soutien de l’aviation russe, relancé les opérations vers Al Bukamal / Al Qaïm, point nodal crucial de la recomposition moyen-orientale. Dans le même temps et en parallèle, de l’autre côté de la frontière, l’armée irakienne et les UMP chiites ont libéré la zone d’Akashat.

La coordination avec Damas semble évidente. A ce rythme et au vu de l’effondrement daéchique, l’alliance chiite ne devrait pas tarder à arriver en vue d’Al Bukamal / Al Qaïm. La prise de ce dernier bastion califal ne sera certes pas chose aisée, mais c’est la grande image qu’il faut prendre en compte : suppression définitive du corridor sunnite nord-sud et mise en place de l’arc chiite est-ouest. Au grand dam de qui vous savez.

Bingo ! Depuis qu’Al Bukamal est revenue, fin 2017, dans le giron loyaliste, les Iraniens y sont présents. Le noeud stratégique est en effet fondamental pour la marche de Téhéran vers le ponant :

L’arc chiite, en partie reconstitué après la victoire des syro-russo-iraniens en Syrie, (re)devient le cauchemar stratégique de Washington, Tel Aviv et Riyad. Les Iraniens s’établissent sur la Méditerranée tandis que la construction d’une autoroute Iran-Irak-Syrie a commencé (elle finira par relier Téhéran à Beyrouth) et qu’un projet de voies ferrées ressort du sable. Les futures routes de la Soie chinoises doivent passer par là…

Or, qu’apprend-on ? Les Iraniens ont entrepris des travaux pour ouvrir un nouveau passage près d’Al Bukamal (l’ancien étant totalement détruit par la guerre). Il n’en fallait pas plus pour que le système impérial entre en mode panique et imagine déjà les cargaisons d’armes à destination du Hezbollah ou de pétrole pour alléger les sanctions US.

Avec ténacité, Téhéran joue sa carte et avance ses pions pour rejoindre la Méditerranée, profitant de la reconstitution partielle de l’arc chiite. Un bémol toutefois, cette route doit serpenter entre les bases américaines en Irak, puis les zones occupées par l’empire en Syrie (zone « kurde » et Al Tanaf), sans compter les régions où la présence de Daech n’a pas été totalement éliminée :

On ne sait pas très bien ce que seraient censés faire les soldats US si un convoi iranien leur passait sous le nez, ni le cadre légal (vote du Congrès ?) d’une éventuelle intervention. Pour compliquer encore un peu la situation, se pose d’ailleurs toujours la question de la présence états-unienne en Irak. Ces bases sont en tout cas un moyen de pression visant à contrôler et à contrarier l’arc chiite renaissant.

Une chose est sûre : des sables du désert aux corridors du pouvoir à Bagdad, l’affrontement à fleurets mouchetés entre Téhéran et Washington n’est pas prêt de s’arrêter. Un petit jeu dans le Grand…

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2019/05/arcum-chiitum.html