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Les leçons de crise politique malienne

Les leçons de crise politique malienn

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16 juillet, 2020
NoteLeslie Varenne

Après l’élection présidentielle d’août 2018, les Maliens arpentaient la rue pour crier à la fraude et contester la victoire d’IBK. Ce qui se joue aujourd’hui au Mali n’est que la poursuite de cette crise postélectorale. Un cas d’école à méditer à l’aube de scrutins cruciaux en Afrique…

Manifestation à Bamako en août 2018 pour contester les résultats de l’élection présidentielle 

Le climat à Bamako et dans d’autres villes à l’intérieur du pays, comme Kayes, Ségou, Mopti ou Sikasso, est insurrectionnel, certaines routes sont coupées, les administrations tournent au ralenti. Le bilan officiel des manifestations demandant la démission du Président depuis le vendredi 10 juillet fait état de onze morts, plus d’une centaine de blessés, des infrastructures endommagées, comme l’Assemblée nationale et la télévision publique (ORTM). Cette situation rappelle celle qui avait précédé la chute du Président Moussa Traoré en 1991. À l’heure où ces lignes sont écrites, un calme précaire semble revenu, la manifestation prévue vendredi prochain a été annulée pour laisser place à un hommage aux morts. Une mission de bons offices de la Cedeao tente de trouver une sortie de crise. Toutefois, il est difficile de prédire l’avenir à très court terme. Le Président Ibrahim Boubacar Keïta, dit IBK, arrivera-t-il à se maintenir au pouvoir ? Si oui, à quel prix ? Si non, qui sera en mesure de prendre la tête d’une transition ? 

Au nom de la démocratie

Cette crise politique qui engendre une déstabilisation d’un pays épicentre de la guerre au Sahel est la conséquence logique de l’élection présidentielle d’août 2018. En 2013, IBK avait été élu à la loyale dans des conditions de vote relativement crédibles et transparentes. Mais après cinq ans de mandat, où les Maliens avaient vu leurs conditions de vie, les situations politiques et sécuritaires, avec la naissance d’un nouveau foyer de violence dans le centre du Mali, se détériorer jour après jour, la réélection du Président sortant n’était pas acquise. Ce scrutin s’est déroulé dans des circonstances fort contestables, IBK a été déclaré vainqueur au deuxième tour avec 67% des voix, mais toute l’opposition s’est unie pour contester ces résultats. Malgré cela et la crise postélectorale qui commençait, les Présidents Emmanuel Macron et Macky Sall, le secrétaire général des Nations unies Antonio Gutterez, et le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian se sont précipités pour reconnaître la victoire d’Ibrahim Boubacar Keïta, avant même le verdict de la Cour constitutionnelle. Un malheur malien en chassant un autre, d’aucuns ont voulu croire que cette crise postélectorale était terminée, or il n’en était rien, le feu couvait toujours sous la cendre. IBK n’a jamais eu de réelle légitimité pour ce mandat-là. L’insurrection malienne ne devrait donc étonner ni les chancelleries occidentales ni les institutions internationales. 

À la veille de cinq élections présidentielles cruciales en Afrique de l’Ouest, les événements qui se déroulent actuellement au Mali devraient faire réfléchir cette « communauté internationale ». En validant des scrutins insincères et en choisissant la stabilité à court terme, celle-ci installe le désordre à moyen et long terme tout en piétinant, au passage, la démocratie à laquelle elle se dit pourtant si attachée.

Au nom du fils

En outre, sachant qu’il ne devait pas son fauteuil aux suffrages des Maliens mais à la bienveillance de ladite communauté internationale, IBK n’a ni pris en compte le carton rouge brandi par les électeurs ni écouté les récriminations de la rue. Il a continué à gouverner avec son clan, sans se préoccuper du sort des populations qui manquaient de tout. Les affaires de corruption se sont enchaînées, après l’histoire de l’achat des « avions qui ne volent pas », il y a eu celle des « blindés en carton ». Le Mali a vécu dans un état de crise permanent. Puis, le Président malien a tenu contre vents et marées à organiser les élections législatives alors que l’état sécuritaire du pays ne le permettait pas et que l’opposant Soumaïla Cissé avait été enlevé. Cerise sur le gâteau, la Cour constitutionnelle a changé les résultats des urnes en repêchant dix candidats du parti présidentiel. IBK a-t-il cru que la manœuvre allait passer une nouvelle fois ? Dans un premier temps, la communauté internationale s’est tue. Les Maliens, eux, n’ont pas supporté cette humiliation supplémentaire et ont ravivé le feu qui couvait sous la cendre.

Le Président Keïta a commis une autre erreur, celle de placer son fils au cœur du pouvoir, oubliant que les peuples détestent ces relents monarchiques et que cet « amour filial » précipite la chute des chefs d’État. Mouammar Kadhafi, Hosni Mubarak et Abdoulaye Wade l’ont appris à leurs dépens. Le 13 juillet, Karim Keïta a adressé une lettre à la nation dénonçant « l’ambiance délétère » autour de sa personne tout en regrettant que « rien ne lui ait été épargné ». Dans la foulée, il a démissionné de son poste à la présidence de la Commission Défense de l’Assemblée nationale. Il n’est pas certain que ce geste soit suffisant pour calmer les rancœurs de la population envers « le fils de… ». 

Au nom de Dieu

La coalition M5-RPF qui mène la contestation est un attelage hétéroclite dans lequel se retrouvent des hommes politiques et de la société civile de tous bords. Entre toutes ces personnalités, il n’y a aucune convergence politique ni idéologique, un seul mot d’ordre les unit : « IBK démission ». La figure de proue de cet aréopage est Mahmoud Dicko, un imam salafiste formé en Arabie saoudite. C’est lui le personnage charismatique qui déplace les foules, les autres forces se rangeant derrière lui en espérant bénéficier de sa popularité et de sa force de frappe. Pour autant, les Maliens ne manifestent pas au nom de Dieu ni de la charia, ils veulent vivre tout simplement : manger, se soigner, envoyer leurs enfants à l’école, avoir de l’eau et de l’électricité et ne plus se coucher en se demandant si le lendemain ils seront encore vivants. Ils veulent moins de corruption et plus de démocratie. Des demandes pour le moins raisonnables en ce XXIème siècle.

Que se passera-t-il si IBK n’arrive pas à calmer les manifestants et à se maintenir au pouvoir ? Qui dirigera une transition ? À cette heure, c’est encore une grande inconnue. Quoi qu’il arrive, l’imam Dicko est devenu un personnage incontournable sur la scène politique malienne et rien ne se fera sans lui. Il a acquis une stature en partie par sa gestion intelligente de cette crise, mais surtout à cause des multiples erreurs commises par le Président Keïta. Des annonces tardives et peu claires, comme la dissolution du Conseil constitutionnel et surtout la répression démesurée ont fait le lit du religieux. L’imam sait qu’il est scruté de près par la communauté internationale. Il n’était, très opportunément, pas présent à la manifestation du 10 juillet qui a dégénéré. Et le voilà aujourd’hui grand seigneur, à appeler au calme en chœur avec l’ONU, l’UA et l’UE.

Outre que personne ne connaît le véritable agenda de l’imam Dicko et de ses amis saoudiens et émiratis, l’importance qu’il prend au Mali ne sera pas sans poser de problèmes. Les autres communautés musulmanes, majoritairement soufies, risquent de se sentir menacées, ainsi qu’une grande partie de la société civile attachée à un État laïc. Les mêmes qui manifestent avec lui aujourd’hui risquent fort de défiler contre lui demain…

Leslie Varenne

Cette note d’analyse a été publiée sur le site du journal en ligne SputnikTags:
afriqueafrique de l’ouest; sahel;mali

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Les déplacés du Sahel : une urgence humanitaire

Les déplacés du Sahel : une urgence humanitaire

Anastasia Athénaïs Porret 25 juin 2020 ActualitéActualités analyséesAfrique et Moyen-Orient Leave a comment3 Shares

La crise pandémique du Covid-19 a posé la question de la mobilité à l’échelle mondiale. Alors que l’Europe poursuit son déconfinement progressif, de nombreux pays africains craignent sur un pic des contaminations entre août et septembre. Si le continent demeure le moins touché par le virus, la menace est très inégale d’un pays à l’autre. La situation pourrait surtout être désastreuse dans certains états du Sahel qui affichent un taux de létalité particulièrement élevéPour ces pays, cette inquiétude s’ajoute à une autre crise qui ne se tarit pas : celle des déplacés et des réfugiés intérieurs. 

La région du Sahel : théâtre d’instabilités multiples

Region du Sahel

Le Sahel désigne habituellement les pays du G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad). Toutefois, géographiquement la ceinture sahélienne comprend une bande de l’Afrique qui s’étend de l’Atlantique à la mer Rouge. Elle recouvre entièrement ou en partie plus de dix pays. Parmi eux le Sénégal, le sud de la Mauritanie, le Mali, l’extrême nord du Burkina Faso, le Niger, l’extrême nord du Nigeria, le Tchad, le Soudan et l’Érythrée.

Depuis plus de huit ans la région est confrontée à de multiples défis humanitaires et sécuritaires. Entre autres, la progression de la menace terroriste qui s’étend maintenant aux périphéries de la ceinture sahélienne. Après le Mali, le nord du Burkina Faso est aujourd’hui particulièrement touché. On remarque en effet un déplacement des conflits depuis 2012, du nord désertique du Mali, à la triple frontière avec le Burkina Faso et le Niger. Le lac Tchad et la Corne de l’Afrique sont aussi devenus des théâtres sanglants d’attaques terroristes. A cela il faut ajouter des conflits communautaires, exacerbés par les conséquences du changement climatique, et aujourd’hui, du coronavirus. 

Le terrorisme à l’origine de déplacement de masse

déplacements forcés
Le Sahel compte aujourd’hui 3,1 millions de réfugiés et déplacés internes.

En 2019 seulement, les violences djihadistes et conflits intercommunautaires ont fait 4 000 morts au Mali, au Niger et au Burkina Faso. Le nombre de déplacés se compte dans les centaines de milliers. Rien qu’au Burkina Faso plus de 700,000 personnes ont fui les violences ces douze derniers mois.

Ces mouvements de populations sont le résultat d’une progression rapide des groupes djihadistes dans la région. La tendance n’est pas nouvelle. En 2012 une rébellion touareg indépendantiste portée par le MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) éclate au Mali. Ils fusionnent avec le groupe salafiste Ansar Dine et sont rejoints par d’autres groupes djihadistes présents dans la région. En quelques mois, ces combattants prennent le contrôle de la moitié du pays.

L’intervention française Serval, remplacée par Barkhane en 2014, contribue à disperser les groupes djihadistes sans pour autant endiguer le mouvement. Fragmentés, ces groupuscules trouvent facilement du soutien dans la région sahélienne en exploitant les rivalités inter-ethniques et inter-communautaires existantes. Le dérèglement climatique qui réduit les zones agricoles et de pâturage accroît d’autant plus ces tensions. En effet, alors que la population est en augmentation croissante, les ressources naturelles s’amenuisent et la radicalisation gagne du terrain.   

Augmentation des déplacés internes Sahéliens 

Il en est de même dans les pays frontaliers. Le nord-ouest du Nigeria est depuis de nombreuses années le foyer de groupes criminels qui terrorisent les populations. Ces « bandits » jusqu’alors non-affiliés idéologiquement se rapprochent de plus en plus de groupes comme Boko Haram. Ces derniers gagnent du terrain dans la région en tissant des liens avec les populations locales sous tension.  

En pleine crise du coronavirus, c’est le Burkina Faso qui retombe sous la coupe des djihadistes. Fin mai, plusieurs attaques terroristes ont fait au moins 50 morts dans le nord et l’est du pays. L’insécurité montante est désormais responsable de l’une des crises de mouvements de population forcés les plus rapides au monde. L’OCHA note une augmentation de 500% du nombre de déplacés au Burkina. Soit au moins 560,000 personnes sur l’année 2019. Il s’agit majoritairement de déplacés internes.   

L’agence des Nations Unis pour les réfugiés définit les déplacés internes comme « des personnes contraintes de fuir à l’intérieur de leur propre pays, notamment en raison de conflits, de violences, de violations des droits humains ou de catastrophes. » Ils représentent le plus grand groupe de personnes déplacées. 

Une augmentation mondiale du nombre de déplacements forcés

Selon le dernier rapport de l’agence des Nations Unis pour les réfugiés (UNHCR), plus de 79,5 millions de personnes étaient déracinées à la fin 2019. Ce chiffre, qui équivaut à plus d’un pour cent de la population mondiale, est le plus haut jamais constaté par l’agence. 

Déplacements internes Sahel
Les déplacements internes sont en augmentation dans la région et souvent subis sur le long terme.

Les réfugiés sahéliens fuient en majorité la guerre et les persécutions. L’enracinement des violences dans la durée et l’augmentation de l’insécurité dans les régions isolées sont un nouveau paramètre à prendre en compte. Ces déplacements forcés sont en effet à la fois plus fréquents qu’auparavant et subis sur le long terme. En effet, sur la zone des trois frontières (Mali, Niger, Burkina Faso) de larges espaces ont été perdus aux mains des djihadistes. Les habitants de ces régions ne bénéficient alors plus d’aucune protection étatique. Ce qui force parfois des villages entiers à migrer durablement vers d’autres régions. 

A cela s’ajoute le fait que la région est particulièrement affectée par la sécheresse et le dérèglement climatique, ce qui attise d’autant plus les tensions. 80% des personnes déracinées se trouvent en effet dans des territoires affectés par l’insécurité alimentaire et la malnutrition. 

Alors que les attaques terroristes se multiplient dans la région, il est également important de prendre en compte la situation sanitaire qui menace ces populations. Le Sahel compte aujourd’hui 3,1 millions de réfugiés et déplacés internes. Selon l’évolution de la situation pandémique, les pays signataires de la Déclaration de Bamako (2019) devront probablement prendre en compte de nouveaux paramètres pour soutenir ces populations dans la durée. 3 Shares

About Anastasia Athénaïs Porret

Anastasia-Athénaïs PORRET est doctorante en sociologie et genre à Paris Diderot. Elle s’intéresse particulièrement à la géopolitique du terrorisme, le Moyen Orient, l’Afrique et les enjeux sécuritaires et d’influence.

https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/43802-les-deplaces-du-sahel-une-urgence-humanitaire

À Nouakchott, la conjonction des planètes a mis l’Europe au diapaso

À Nouakchott, la conjonction des planètes a mis l’Europe au diapason

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03 juillet, 2020
NoteLeslie Varenne

Le seul événement marquant du sommet G5 Sahel de Nouakchott a été la participation de Guiseppe Conté et Pedro Sanchez ainsi que celle d’Angela Merkel. Pour une fois, le Sahel a mis l’UE au diapason. Pour le reste, ce fut une simple mise à jour des décisions prises à Pau en janvier dernier.

Malgré la frilosité des présidents du G5 Sahel qui auraient préféré une visioconférence pour cause de pandémie, Emmanuel Macron souhaitait que ce sommet ait lieu en présentiel. Ce premier déplacement à l’étranger en dehors du continent européen depuis le coronavirus, ce mardi 30 juin, lui a permis de sortir de deux séquences douloureuses pour son gouvernement et sa majorité : la gestion de la crise sanitaire et les élections municipales. Lors de sa première déclaration devant la presse à Nouakchott, le Président français a réitéré les propos optimistes tenus le 11 juin dernier : « Nous avons, ces six derniers mois, connu de vrais succès. » Mais après tout, lorsqu’un État est engagé dans un conflit, il est de bonne guerre d’affirmer qu’il le gagne… 

Agenda européen

Dans cette même déclaration, il n’a ni masqué son contentement quant à la participation des trois Européens Guiseppe Conté, Pedro Sanchez et Angela Merkel, ni manqué de rappeler que c’est la volonté qu’il porte depuis un peu plus de trois ans. « Quand la France s’engage, c’est l’Europe qui s’engage avec elle », a-t-il formulé, ajoutant : « C’est une volonté d’européaniser la lutte contre le terrorisme dans le Sahel. »

Sur ce dossier, Emmanuel Macron bénéficie d’un très bon alignement des planètes. L’Allemagne vient de prendre la présidence tournante de la Commission européenne et ne veut apparaître en retrait ni sur le Sahel ni sur les questions de sécurité en général. En outre, la chancelière –profondément agacée par les décisions, sans préavis, de l’allié américain de transférer ses troupes stationnées en Allemagne vers la Pologne, et par les nouvelles sanctions des États-Unis concernant le gazoduc North Stream 2– semble commencer à trouver ne serait-ce qu’un peu de mérite à l’idée (toujours défendue par la France) de pouvoir opérer sérieusement entre États de l’Union européenne (UE) sans la participation de l’OTAN. Lors d’un entretien au groupe de réflexion du Conseil de l’Atlantique, la ministre allemande de la Défense, Annegret Kramp-Karrenbauer, a déclaré que l’UE pourrait soutenir de nouvelles initiatives de lutte contre le terrorisme en Afrique soi-disant pour « diminuer le besoin d’une présence américaine », ce qui en dit long sur la dépendance du monde politique allemand à la drogue douce du parapluie militaire américain !

Après avoir croisé le fer avec la France sur la question libyenne, Rome et Paris ont trouvé un terrain d’entente. L’Italie, déjà présente au Sahel par le biais d’un accord bilatéral avec le Niger et des programmes européens, semble aussi avoir envie de prendre plus de place dans le dispositif. Pour ce pays, la région est stratégique en raison du contrôle des flux migratoires et de sa proximité avec la Libye, où l’ancienne puissance coloniale a encore beaucoup d’intérêts. Cela explique la présence de Guiseppe Conté à Nouakchott. Par ailleurs, il ne déplaît pas au président du Conseil des ministres italien de faire plaisir à Emmanuel Macron puisqu’il aura besoin du soutien de la France lors des négociations sur le plan de relance de 750 milliards d’euros porté par l’exécutif européen. 

Quant à la présence de Pedro Sanchez à Nouakchott, elle correspond à son agenda africain. Il joue la carte de son pays qui est très actif dans le contrôle des flux migratoires au travers de l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex), en Mauritanie notamment, et sait bien que ces flux sont aussi ceux du terrorisme et de la drogue. En Espagne, ce voyage a été perçu comme une tentative de peser dans cette partie de l’Afrique.

Les principaux pays européens présentent donc un front uni malgré leurs divergences. Mais si le Sahel semble mettre tout le monde d’accord, c’est seulement parce que les intérêts et les calendriers coïncident. Emmanuel Macron profite d’une conjonction d’égoïsmes nationaux pour tenter de donner corps à son rêve d’une Europe « unie et solidaire ». Cela ne signifie pas pour autant que l’Espagne et l’Allemagne s’engageront dans l’opération Takouba, ni à quel horizon, l’Italie, elle, hésite encore. La présence des Européens doit se lire aussi dans le cadre de la situation libyenne. La « syrianisation » de l’ancienne Jamahiriya crée un contexte chaotique et dangereux aux portes sud de l’Europe.

Le Sahel toujours aux Sahéliens ?

Le G5 Sahel a été créé à l’initiative de la Mauritanie en 2014, il comprenait comme aujourd’hui les cinq pays –Mali, Mauritanie, Niger, Burkina Faso et Tchad. Dès l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, la France a préempté cette organisation avec l’assentiment des chefs d’État africains qui voyaient là un moyen de faire payer leur guerre par des « partenaires » internationaux. Si les promesses de dons ont afflué, les résultats espérés sont restés lettre morte. Au passage, dans le communiqué final du sommet de Nouakchott, il est une nouvelle fois demandé que le G5 soit placé sous le chapitre VII des Nations unies. Cette supplique devient un marronnier. Elle est systématiquement reposée sur la table après chaque réunion. Cela n’a pourtant aucune chance d’aboutir, les États-Unis ayant toujours mis leur veto, il n’y a aucune raison pour que ce non ferme et définitif se transforme en un oui.

La Coalition pour le Sahel a, elle, été créée par la France en avril 2020. C’est une nouvelle structure qui élargit encore le champ de compétence du G5 dans l’espoir de recruter plus de parrains, si possible bienveillants et prêts à richement doter la mariée. Cette coalition repose sur quatre piliers : la lutte contre le terrorisme (un aspect particulier de la mission militaire du G5), le renforcement des capacités des forces armées et de sécurité du Sahel, la restauration de l’autorité des États et l’aide au développement. Avec un agenda aussi large, l’intérêt était acquis. De fait, cette nouvelle structure ressemble, pour l’instant, à une auberge espagnole, tous ceux qui veulent s’engager dans le Sahel y sont les bienvenus. La première rencontre, qui a eu lieu le 12 juin dernier, réunissait derrière les écrans de la visioconférence le G5, presque tous les pays européens, la Cedeao, les Nations unies, sans oublier l’Union africaine. 

Questions : le G5 résistera-t-il à toutes ces injonctions contradictoires ? Est-il soluble dans cette coalition ? Ce qui reviendrait à dissoudre totalement cette force africaine dans un ensemble d’intérêts hétéroclites tout en internationalisant encore un peu plus ce conflit. Vu de l’Élysée, c’est une « internationalisation nécessaire de la crise ». Est-ce un non-dit pour mieux diluer sa responsabilité et faciliter son exfiltration ? Vu du Sénégal par le journaliste Yoro Dia, c’est « le confinement des souverainetés » qui survient lorsque les États « ont choisi de sous-traiter leur sécurité à la France et à l’ONU ».

Des présidences affaiblies

Lors de cette réunion, l’accent a également été mis pour organiser le redéploiement des administrations, des services publics, justice, police, dans les territoires « reconquis » par la force militaire, notamment dans les pays les plus fragiles : Mali et Burkina Faso. Ce retour de l’État sera sans aucun doute difficile, voire impossible, à mettre en œuvre dans la situation sécuritaire actuelle avec en prime des Présidents très affaiblis. En outre, les campagnes électorales pour les présidentielles qui s’ouvrent au Burkina Faso et au Niger risquent fort de les déstabiliser encore un peu plus car les promesses électorales et les surenchères vont pleuvoir. 

Propos optimistes, discours volontaristes, méthode Coué ne suffisent pas toujours à gagner les guerres, le Sahel n’est pas sorti de l’auberge… espagnole !

Leslie Varenne

Cette note d’analyse a été publiée dans le journal en ligne SputnikTags:
afriqueafrique de l’ouest; sahel; union européenne

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Livre – Une guerre perdue, la France au Sahel

Livre – Une guerre perdue, la France au Sahel

Eugène Berg 

De Eugène Berg25 avril 2020 

Dans AfriqueAnalyse et théorieConflits armésFranceLivres 6 Minute de lectureUne guerre de perdue, la France au Sahel, Marc-Antoine Pérouse de Montclos, JC Lattès, 2020 ,312 pagesImprimer l’article

Le Sahel est devenu un théâtre d’opération pour les armées européennes qui, malheureusement, s’y embourbent. La résolution du conflit et des complexités qui l’entourent semblent ne plus être d’actualité. Mais si la France a perdu une bataille, la guerre, elle, n’est pas terminée. 

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Juste au moment où, à la demande d’Emmanuel Macron, les cinq chefs d’Etat du G5 Sahel ( Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger, Tchad), se réunissaient à Pau, afin de fixer un cadre plus large dans lequel devrait s’inscrire l’opération Barkhane, paraissait  « Une guerre perdue » du chercheur Marc-Antoine Pérouse de Montclos,  directeur de recherche à l’IRD, et chercheur associé au Peace Research Institute , à Oslo. Voilà des années qu’il étudie, en se rendant longuement dans les zones touchées, les guerres et les conflits en Afrique. On lui doit notamment « L’ Afrique, nouvelle frontière du djihad ? » aux éditions La Découverte. À ses yeux, au terme d’une étude complète de la situation sur le terrain, il estime que l’ « on a confié à l’armée française une mission impossible » et que « l’opération Barkhane” prolonge la vie de régimes corrompus ».

A lire aussi: Le Sahel la nouvelle assise territoriale du terrorisme mondial

Afin de comprendre le fil de sa pensée il convient de revenir à janvier 2013, aux origines de l’intervention militaire française au Mali, destinée à lutter contre l’expansion de groupes djihadistes. François Hollande avait annoncé que la France n’interviendrait pas au Mali. L’objectif était seulement d’appuyer une éventuelle opération de paix des Nations-Unis pour rétablir l’ordre à Bamako où des mutins avaient pris le pouvoir. Un mois plus tard l’armée française est tout de même intervenue. Cette opération qui aurait dû être courte, s’est éternisée avec des effets dévastateurs. Les fondements de l’intervention au Mali font donc débat. Le récit officiel veut que, le 7 janvier 2013, des pickups chargés de djihadistes se soient ébranlés en direction de Konna. Les combattants viennent du Nord du Mali où ils se sont emparés de Tombouctou, Gao et Kidal quelques mois plus tôt. Il faut agir, disait-on alors en haut lieu, sinon Bamako pourrait tomber et puis Niamey, Ouagadougou, Nouakchott… Tout le « Sahélistan  » serait aux mains des fous de Dieu. La France est la seule à pouvoir intervenir.  Alors, le déploiement des troupes françaises avait débuté avec deux grands objectifs : empêcher l’enracinement des groupes djihadistes dans le nord du Mali et restaurer la souveraineté de l’Etat malien sur l’ensemble de son territoire. Sept ans plus tard, une période presque aussi longue que la guerre d’Algérie, aucun de ces objectifs n’a été atteint. Le pays reste coupé en deux. Dans le nord, des groupes rebelles, souvent Touaregs taxent les populations, les services publics ne fonctionnent pas, ou peu, les rares autorités locales ont déserté le terrain. Le résultat est que les groupes dits djihadistes, qui étaient fragmentés, se sont regroupés autour d’un ennemi commun : la France, dont la présence militaire leur donne une légitimité et leur procure aide et appui de l’extérieur. Mais surtout, spécialistes de la guerre asymétrique, ils se sont dispersés dans ce vaste territoire que forme la Bande sahélo-saharienne, qui couvre près de 5 millions de km2. Profitant de l’impéritie des armées locales, les plus pauvrement dotées du monde, ils ont émergé dans des zones où ils ne se trouvaient pas avant, comme le nord du Burkina Faso, dont ils contrôlent désormais près du tiers du territoire ou le Macina, dans le centre du Mali. Est-ce à dire, comme le soutient Marc-Antoine Pérouse de Monclos que l’armée française se retrouve prise « dans une sorte de piège, qui pourrait devenir notre Afghanistan »,  et donc que la France devrait « annoncer un désengagement ». En fait pour lui on s’est trompé sur le diagnostic : l’usage du qualificatif de « terroriste » introduit beaucoup de confusion. Les rebelles tiennent des bouts de territoire, mais aucun n’a démontré sa capacité à gouverner d’où le fait que la menace d’un nouvel Etat islamique paraît chimérique. Certes,  les divers groupes se revêtissent d’un vernis religieux mais en fait comme  « seigneurs de la guerre, ils poursuivent une logique mafieuse. La motivation religieuse à rejoindre ces groupes n’est d’ailleurs pas déterminante. La plupart des enjeux sont locaux : conflits de bétail d’accès à la terre, à l’eau.

A lire aussi: Opération Barkhane : une mise au point nécessaire

Mais le problème de fond, c’est l’inanité de cette intervention. Comment la France peut-elle réussir à sauver cette partie de l’Afrique en s’appuyant sur des armées défaillantes. Certes, comme l’a exprimé à plusieurs reprises le chef d’état major des armées, le général Lecointre, l’opération « Barkhane », se situe dans le temps long, un de ses objectifs étant de former les armées locales afin que celles-ci prennent la relève. C’est sur ce  « pari » que repose en grande partie l’engagement français. La France fait de la coopération militaire en Afrique, depuis les années 1960, mais force est de dire que les résultats ne sont pas au rendez-vous. Les armées nationales manquent de moyens et de  professionnalisme, et se livrent trop souvent à des actions punitives visant les populations civiles, sans le soutien desquelles aucun succès ne saurait être durable. Marc-Antoine de Montclos poursuit sa démonstration en affirmant que la présence militaire française ne sert pas seulement à lutter contre le terrorisme, elle garantit aussi aux gouvernements en place qu’il n’y aura pas de coups d’Etat contre eux. Les forces françaises n’ont-elles pas bombardé une colonne de rebelles tchadiens venant de Libye, en février 2019, pour sauver Idriss Déby, présenté comme l’élément de stabilité de la région? Or à ses yeux le Tchad, est un pays fragile, sur lequel il est difficile de s’appuyer.  Finalement, avec l’appui que leur offre l’armée française, les régimes du G5 Sahel -hors Mauritanie- n’ont aucune incitation à se réformer. Ce constat étant fait, à nuancer ou à relativiser, l’auteur hésite à donner des conseils et des orientations précises, ce qui ne relève après tout pas de son ressort. Il admet pourtant que dans ces guerres asymétriques, il faut une réponse militaire. À ses yeux la seule issue possible est celle d’une solution politique que seule une négociation entre toutes les parties concernées permettra de mettre en œuvre. Pour le moment, la France ne s’oriente pas en direction d’un dégagement progressif de ses forces au Sahel, elle vient de recevoir l’appui militaire de l’Estonie, du Danemark, de la Suède et la Grande-Bretagne. Son action s’inscrit également dans le cadre plus large de la coalition pour le Sahel, où actions militaires et actions de développement s’appuieront.  L’ouvrage franc et direct de Marc-Antoine Pérouse de Monclos est contribue intelligemment à ce débat, où il ne s’agit pas seulement de la France, mais de la sécurité de l’Europe et de la stabilité sur le long terme d’une bonne partie de l’Afrique, dont on ne peut séparer le destin du nôtre.Vous appréciez nos articles ? Partagez-les sur vos réseaux sociaux !

Tags:DjihadismeG5Opération BarkhaneSahel

Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.

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La France au Sahel : une stratégie bancale

La France au Sahel : une stratégie bancale

Publié par: Majed Nehméle: 18 janvier, 2020Dans: A La UneACCEUILActualitéActualité_MaghrebImprimerEmail

Neuf ans après l’éclatement de la Libye, grâce notamment à la France, alors dirigée par Nicolas Sarkozy, le Sahel, cette immense bande de près de trois millions de km2, séparant le Grand Sahara de l’Afrique de l’Ouest, se retrouve à son tour livré au chaos. Les cinq pays qui la composent (Mauritanie, Mali, Tchad, Niger et Burkina Faso) continuent de subir, à des degrés divers, les contrecoups de la tragédie libyenne.

– Vendredi 10 janvier, deux jours avant la tenue du sommet de Pau convoqué par Macron, un millier de Maliens ont encore manifesté à Bamako pour réclamer le départ des troupes étrangères, en particulier françaises. (AFP)

Celle-ci avait ouvert une boite de pandore d’où sont sortis les démons qui sèment aujourd’hui la terreur et le chaos dans le Sahel et, probablement demain, dans d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest. Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de la Défense et de l’Intérieur, fut l’un des rares hommes politiques français à stigmatiser la politique d’ingérence et de regime change qui a ouvert un boulevard au terrorisme, au crime organisé transfrontalier et à l’immigration massive non contrôlée.
A part Hubert Védrine et quelques voix courageuses mais inaudibles, rares étaient ceux qui avaient vu venir cette catastrophe. Même Jean-Luc Mélenchon, alors l’étoile montante de la gauche française avait soutenu cette guerre.
Interrogé en 2014 sur la vague de l’immigration massive et incontrôlée qui s’était abattue à partir de 2011 sur l’Europe, Chevènement imputa ce phénomène à « la destruction de la Libye » par le gouvernement français. «La Libye, déclara-t-il sur le micro d’Europe 1, avait beaucoup de défauts à l’époque de Mouammar Kadhafi, mais la Libye exerçait un contrôle sur ses frontières. Nous avons détruit la Libye, il faut le dire (…) La France, l’Angleterre, sous l’impulsion de M. Sarkozy, peut-être de M. Bernard Henry-Lévy, ont décidé qu’il fallait aller faire le ménage…Résultat de l’ingérence : aujourd’hui, c’est le désordre complet».

Du chaos libyen au bourbier sahélien

Mais ce désordre ne s’est pas arrêté là. Depuis la Libye, livrée à elle-même et aux milices islamistes financées par le Qatar et armées par le Soudan islamiste d’Omar al-Bachir et, plus tard, par la Turquie d’Erdogan, le chaos s’est répandu comme une trainée de poudre dans l’ensemble du Sahel, une région considérée jusqu’ici comme une zone d’influence française. L’imminente chute de cette zone tampon – située entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne – entre les mains de groupes terroristes, mafieux et ethniques constituait une menace directe pour les intérêts français. L’ancien président François Hollande, qui avait applaudi des deux mains l’intervention en Libye, n’avait pas bougé le petit doigt quand ces groupes terroristes, renfloués par des groupes armés Touaregs, s’étaient emparés du nord du Mali, l’Azawad, y constituant une sorte d’émirat islamique autonome. Nombreux d’ailleurs sont les nationalistes maliens, attachés à l’intégrité territoriale de leur pays qui avaient accusé la France de vouloir favoriser la partition du pays et la création d’un Etat touareg indépendant.
Ce n’est que lorsque les groupes islamistes, qui contrôlaient déjà l’Azawad, foncèrent vers la capitale Bamako à partir de Konna le 10 janvier 2013, après avoir défait l’armée malienne, que la France intervint militairement. L’objectif était de stopper l’avance des rebelles et de passer, dans le cadre de l’opération Serval, à la reconquête des territoires sous contrôle des rebelles. Cette intervention était motivée par une saisie du Conseil de sécurité de l’Onu par le gouvernement central de Bamako demandant l’aide militaire de la France et de la communauté internationale. Ce fut le début de l’enlisement militaire français dans le bourbier sahélien.

Sauver le Sahel ou les intérêts géopolitiques de la France ?

Si l’objectif affiché de l’opération était, selon François Hollande dans un discours prononcé le 15 janvier 2013, de soutenir l’armée malienne face aux groupes terroristes et irrédentistes, de stopper l’avancée rebelle vers la capitale Bamako, de sauvegarder l’intégrité territoriale du pays, la mise en application de cette feuille de route s’avèrera plus compliquée que prévu. Une fois les principaux bastions de la rébellion tombés (Gao, Tombouctou, Kidal, Tessalit…), il fallait combattre un ennemi mobile, dispersé non seulement dans l’Azawad et les centres urbains, mais dans le reste du Mali et l’immensité du Sahel. De simple opération de lutte anti-terroriste, la France s’est retrouvée confrontée à un processus de Nation Building avec tous les risques qu’il comporte.
L’opération Barkhane, qui a pris le relais dès le 1er août 2014 de l’opération Serval, est composée de 4 500 hommes essentiellement français. Un effectif jugé par tous les géopoliticiens sérieux de très insuffisant pour mener à terme la pacification du Sahel et la reconstruction de ses Etats fragiles, voire faillis. C’est ce qui a amené la France à proposer à ses partenaires européens la constitution d’une nouvelle structure appelée Takuba, qui consisterait à déployer des forces spéciales auprès des armées locales [notamment malienne] afin de les aider à contrer la menace jihadiste. Ce projet n’a guère emballé les partenaires européens de la France puisque jusqu’ici, seules l’Estonie, déjà présente dans Barkhane, la Belgique et la Tchéquie avaient répondu présentes. Avec une participation presque symbolique…
L’Allemagne, quant à elle, a jusqu’ici refusé l’invitation française à participer au déploiement de forces spéciales européennes pour combattre les islamistes au Mali. Il faut dire que les Allemands ne partagent ni l’approche, ni la perception de la France dans la gestion de ce dossier. Le diagnostic de leurs services de renseignements est très sceptique, rejoignant en cela celui d’un récent rapport de l’ONU et de l’International Crisis Group. Les Américains sont, eux, tentés de se retirer de la région et de fermer leur base de surveillance au Niger, aujourd’hui en voie d’effondrement.
Pour le ministère allemand de la Défense, la menace au Sahel est non seulement incarnée par des groupes jihadistes et le crime organisé, mais aussi par le fait que les groupes armés terroristes y jouissent d’une « grande liberté de mouvement » et pourraient « agir sans restriction ». Ils estiment que « la valeur opérationnelle de la Force conjointe du G5 Sahel est actuellement faible » et que les forces de sécurité maliennes ont « atteint leurs limites malgré le soutien international. » L’ICG va encore plus loin puisqu’il considère, dans un rapport publié à la veille du Sommet de Pau du G5 que la véritable menace pour la sécurité et la stabilité dans cette région « n’est pas seulement le jihad international porté par des groupes terroristes transnationaux, mais une vague d’insurrections tournées contre les États.»

Y a-t-il une stratégie de sortie pour la France ?

Certes, les militaires français ne sont pas les seuls responsables de cet engrenage puisqu’il y a aussi une multitude de forces qui sont censées aider à la mise en application de la stratégie d’intervention dans la région, telle que théoriquement définie par les décideurs français. « La stratégie sahélienne de la France, lit-on sur le site officiel du ministère français de la Défense, vise à ce que les États partenaires acquièrent la capacité d’assurer leur sécurité de façon autonome. Elle repose sur une approche globale (politique, sécuritaire et de développement) dont le volet militaire est porté par l’opération Barkhane, conduite par les armées françaises. »
A titre d’information, Barkhane est soutenue par la Mission européenne de formation de l’armée malienne (EUTM Mali), lancée le 18 février 2013 à la suite de l’adoption de la résolution 2085 du Conseil de sécurité de l’ONU.

– Les cinq chefs d’états du Sahel lors du Sommet de Pau dimanche 12 janvier 2020 autour du président français Emmanuel Macron. Palabre, palabres…Photo DR

Elle s’inscrit dans le cadre de l’approche globale conduite par l’Union européenne pour renforcer la sécurité au Mali et au Sahel. Elle compte un effectif d’environ 600 militaires en provenance d’une vingtaine d’États membres de l’UE et une douzaine de militaires français y contribuent.
A cela s’ajoute la mission onusienne de maintien de la paix Minusma (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali), créée le 25 avril 2013 par le Conseil de sécurité de l’ONU (résolution 2100) et composée de 11 953 militaires, 1 741 policiers et de 1 180 civils (661 nationaux – 585 internationaux, 155 volontaires des Nations unies).
Certes, un travail considérable a déjà été accompli ne serait-ce qu’au niveau de la défaite des organisations jihadistes et des groupes armés dans le Nord-Mali. Tant que les accords inter-maliens, dont ceux signés respectivement à Alger et à Bamako en 2015 après des négociations laborieuses menées dans la capitale algérienne entre le gouvernement central malien et la Coordination des mouvements de l’Azawad) ne sont pas appliqués par les deux parties, la menace reste sous-jacente, des cellules dormantes attendant le moment propice pour se manifester. Les principes généraux contenus dans ces accords visaient à redéfinir les contours d’un nouveau contrat social au Mali même et dans le reste des Etats du Sahel infesté par le terrorisme, à savoir :

A) respect de l’unité nationale, de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de l’Etat du Mali, ainsi que de sa forme républicaine et son caractère laïc;
B) reconnaissance et promotion de la diversité culturelle et linguistique et valorisation de la contribution de toutes les composantes du peuple malien, particulièrement celle des femmes et des jeunes, à l’œuvre de construction nationale;
C) prise en charge par les populations de la gestion effective de leurs propres affaires, à travers un système de gouvernance prenant en compte leurs aspirations et leurs besoins spécifiques;
D) promotion d’un développement équilibré de l’ensemble des régions du Mali tenant compte de leurs potentialités respectives;
E) rejet de la violence comme moyen d’expression politique et recours au dialogue et à la concertation pour le règlement des différends;
F) respect des droits de l’Homme, de la dignité humaine et des libertés fondamentales et religieuses;
G) lutte contre la corruption et l’impunité;
H) lutte contre le terrorisme, le trafic de drogues et les autres formes de criminalité transnationale organisée.

Grande absente : l’Algérie

Malheureusement ces accords sont restés lettre morte, même si Emmanuel Macron, dès son élection en mai 2017, avait promis de tout faire pour les ressusciter. Vœux pieux. La réaction très peu diplomatique du locataire de l’Élysée à l’élection d’Abdelmajid Tebboune, en décembre dernier, comme nouveau président de l’Algérie n’est pas de nature à faciliter les contacts entre les deux hommes. Au lieu de présenter ses félicitations, comme c’est l’usage et comme l’ont fait tous les chefs d’Etats européens, il s’était contenté de « prendre note » de l’élection d’Abdelmadjid Tebboune à la tête de l’Algérie et de l’appeler, avec arrogance, à engager un « dialogue avec le peuple algérien ». Ce dernier, vexé, a répliqué : « Je ne lui réponds pas. Il est libre de vendre la marchandise qu’il veut dans son pays, mais moi j’ai été élu par le peuple algérien et je ne reconnais que le peuple algérien ».
On comprend pourquoi la France a brillé par son absence lors du ballet diplomatique autour de la Libye dont Alger a été le théâtre.
Une autre bizarrerie de la stratégie sahélienne française antiterroriste : l’entêtement à exclure implicitement l’Algérie comme partenaire dans le processus de sortie de crise du Sahel. D’autant que ce pays abrite le siège du Conseil des chefs d’état-major opérationnel des armées (Cemoc) basé à Tamanrasset, dans le Sud algérien) et composé de l’Algérie, du Mali, de la Mauritanie et du Niger et qu’il dispose de l’armée la plus puissante de la région.

Pourquoi la France est incomprise par les Africains ?

Incomprise de ses partenaires européens et américains, regardée avec suspicion par de vaste tranches des opinions publiques africaines, jugée sévèrement pour ses maigres résultats sur le terrain, la stratégie française dans le Sahel devrait impérativement être réadaptée pour faire face aux nouveaux foyers qui se sont déplacés du Nord-Mali vers le triangle de la mort (à la frontière entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso), le brasier tchadien. Cela risque encore de s’étendre vers l’Afrique de l’Ouest et en particulier en Côte d’Ivoire. Et ce ne sont pas les déclarations sibyllines du sommet de Pau qui constituent une vraie feuille de route pour sortir de ce bourbier. Ni l’envoi de 220 soldats supplémentaires au Mali qui va changer la donne sur le terrain.
Jean-Yves Le Drian, le patron du Quai d’Orsay fait mine de ne pas comprendre pourquoi les Africains sont remontés contre la France.
« Je le constate avec tristesse et un peu de révolte, quand on sait la force de notre engagement, nos 41 morts, et que cela a été fait à la demande des autorités politiques du Sahel. Je ne veux pas non plus surestimer ce sentiment. Il est fortement relayé sur les réseaux sociaux, au travers de fausses nouvelles qu’il faut combattre, mais, dans une situation de crise et d’insécurité, on cherche un bouc émissaire. Une partie du ressentiment antifrançais est liée au fait que les populations ne se sentent pas assez protégées. Il faut que les choses soient claires concernant notre présence. Nous n’avons aucun intérêt dans cette région, sauf la défense du droit et de notre propre sécurité. Si ça ne passe pas par des accords et une clarification des engagements, il faudra se poser des questions et repenser notre positionnement militaire. »
Le Drian, qui reprend ici le même argumentaire que son patron, passe sous silence les racines de la colère, à savoir les ingérences et les interventions militaires françaises à répétition en Afrique pour sauver, non pas leurs pays, mais des régimes à la solde de la France. Les opinions africaines n’ont surtout pas digéré l’intervention militaire française en Libye, comme elles n’ont pas digérée l’emploi de la force armée pour déloger l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo. Elles sont enfin en colère contre les maigres résultats de ces interventions. La sécurité promise n’est pas au rendez-vous et les fruits du développement durable promis tardent à mûrir.
Il faudra plus qu’un sommet du G5 pour relever les défis et dissiper les malentendus. Car il y a péril en la demeure et seule la réhabilitation d’Etats africains souverains, autonomes, représentatifs et efficients est de nature à assécher le vivier terroriste. Il n’est pas trop tard pour changer de logiciel et d’approche.

http://www.afrique-asie.fr/la-france-au-sahel-une-strategie-bancale/

Déclaration conjointe des Chefs d’État du G5 Sahel

Déclaration conjointe des Chefs d’État du G5 Sahel

RÉSEAU VOLTAIRE | 13 JANVIER 2020 

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Les Chefs d’État membres du G5 Sahel et le Président de la République française se sont réunis ce jour 13 janvier 2020 à Pau en France en vue d’examiner la situation dans l’espace G5 Sahel.

Les Chefs d’Etat ont réaffirmé leur détermination commune à lutter ensemble contre les groupes terroristes qui opèrent dans la bande sahélo-saharienne et dans la région du Lac Tchad. Ils ont rendu hommage aux victimes civiles des exactions commises par ces groupes terroristes ainsi qu’aux soldats africains, français et internationaux tombés dans l’accomplissement de leur mission.

Les Chefs d’Etat du G5 Sahel ont exprimé le souhait de la poursuite de l’engagement militaire de la France au Sahel et ont plaidé pour un renforcement de la présence internationale à leurs côtés. Ils ont exprimé leur reconnaissance à l’égard de l’appui crucial apporté par les Etats-Unis et ont exprimé le souhait de sa continuité.

Ils ont réaffirmé que cette action commune vise à protéger les populations civiles, à défendre la souveraineté des Etats du G5 Sahel (conformément aux résolutions pertinentes du Conseil de Sécurité des Nations unies et aux accords bilatéraux en vigueur), à prévenir une extension de la menace terroriste dans les pays frontaliers et à ramener la stabilité, condition indispensable du développement.

Les Chefs d’Etat sont convenus d’accroître et de coordonner leurs efforts en vue d’une solution rapide à la crise libyenne, qui continue à alimenter l’instabilité au Sahel. A cet effet, ils ont rappelé la responsabilité de la communauté internationale, l’impérieuse nécessité d’une prise en charge prioritaire de ce dossier par toutes les parties et ont exprimé leur soutien aux objectifs de la conférence internationale de Berlin pour restaurer la stabilité et la sécurité en Libye.

Les chefs d’Etat ont salué les actions déjà menées et ont souligné le besoin d’une plus grande coordination dans la mise en œuvre des initiatives en cours au Sahel et d’un engagement international renforcé.

À cette fin, les chefs d’Etats sont convenus de mener une discussion avec les partenaires déjà engagés afin de mettre en place un nouveau cadre politique, stratégique et opérationnel qui marquera une nouvelle étape dans la lutte contre les groupes terroristes au Sahel et dans la prise de responsabilité collective.

À la lumière de ces discussions, ce nouveau cadre prendra la forme et le nom d’une « Coalition pour le Sahel », rassemblant les pays du G5 Sahel, la France – à travers l’opération Barkhane et ses autres formes d’engagements, les partenaires déjà engagés, ainsi que tous les pays et organisations qui voudront y contribuer. Ce cadre sera organisé autour de quatre piliers rassemblant les efforts engagés dans les domaines suivants :

1. En matière de combat contre le terrorisme :

les chefs d’Etat ont marqué leur ferme volonté de combattre ensemble tous les groupes armés terroristes actifs dans la zone, en concentrant immédiatement leurs efforts militaires dans la région des trois frontières sous le commandement conjoint de la Force Barkhane et de la Force conjointe du G5 Sahel, en ciblant en priorité l’EIGS.

Parallèlement à cet effort, le commandement conjoint de cette coalition accueillera progressivement l’ensemble des pays volontaires et partenaires, dont les contributions militaires rejoindront l’opération Barkhane, comme le futur groupement de forces spéciales européennes, baptisé « Task Force Takuba », qui s’inscrira dans le cadre de ce premier pilier. Le concept d’opération de la Force conjointe sera révisé afin qu’elle puisse agir avec une marge de manœuvre renforcée au-delà de la zone des 50 km de part et d’autre des frontières.

Cette coalition militaire pourra développer les capacités opérationnelles des forces sahéliennes sur l’ensemble de l’espace G5 Sahel afin de réduire la menace des groupes terroristes et d’assurer un meilleur contrôle des frontières.

2. En matière de renforcement des capacités militaires des Etats de la région :

les Chefs d’Etat ont salué le lancement, par la France et l’Allemagne, de l’initiative du partenariat pour la stabilité et la sécurité au Sahel (P3S) et ont souhaité une accélération et une amplification des efforts de formation, d’aguerrissement, de soutien logistique, d’entrainement et d’équipements des armées des pays du G5 Sahel. Ce pilier s’appuiera notamment sur les efforts déjà engagés par les Nations Unies et par les missions de formation de l’Union Européenne. Il pourra inclure un accompagnement au déploiement des armées des pays du G5 Sahel avec le soutien de l’Union Africaine et de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).

3. En matière d’appui au retour de l’Etat et des administrations sur le territoire :

Les Chefs d’Etat du G5 Sahel se sont engagés à prendre toutes les mesures visant à accélérer un retour de l’administration et des services publics sur l’ensemble des territoires concernés par la question, en particulier les chaînes pénale et judicaire, essentielles pour le retour de l’Etat de droit. Cet effort s’appliquera prioritairement à Kidal.

Dans un esprit de responsabilité partagée, ces engagements seront appuyés dans le cadre du P3S qui ciblera tout particulièrement son intervention sur la formation et le déploiement jusqu’au niveau local de personnels en matière d’administration civile, de sécurité intérieure (police, gendarmerie, douanes) et de justice.

4. En matière d’aide au développement :

les Chefs d’Etat ont salué les premiers résultats de l’Alliance pour le Sahel, lancée sous l’impulsion de l’Allemagne et de la France en juillet 2017, et ont appelé les pays et organisations, membres de l’Alliance à poursuivre dans la voie d’une démarche encore davantage coordonnée avec l’action sécuritaire, à un recours plus systématique à une programmation conjointe et à des mécanismes de délégation réciproque tenant compte des priorités des pays membres du G5 Sahel.

Dans le même esprit, les Chefs d’Etat en appellent aux partenaires internationaux à concrétiser les engagements pris en décembre 2018 à la Conférence des donateurs de Nouakchott pour la mise en œuvre du Programme d’Investissement Prioritaire (PIP) du G5 Sahel.

Par ailleurs, les Chefs d’Etats appellent les partenaires des États du G5 Sahel à accroitre leur assistance et leur soutien afin de permettre de faire face aux nouveaux défis humanitaires que sont les déplacés internes, les réfugiés, la fermeture des écoles et des centres de santé.

Un sommet associant les Etats du G5 Sahel et la France se tiendra en juin 2020 à Nouakchott dans le cadre de la présidence mauritanienne du G5 Sahel. D’ici cette échéance, le suivi de ces engagements sera effectué au niveau des Ministres des Affaires Etrangères et des Ministres des Armées et de la Défense.

https://www.voltairenet.org/article208905.html

Pour la députée LREM Sira Sylla, «si l’Afrique sombre dans le terrorisme, l’Europe sombrera aussi»

RECHERCHESur les lieux de l'explosion d'un terroriste-kamikaze au Niger, archives

Pour la députée LREM Sira Sylla, «si l’Afrique sombre dans le terrorisme, l’Europe sombrera aussi»

© AFP 2019 BOUREIMA HAMAAFRIQUE15:38 15.01.2020(mis à jour 15:39 15.01.2020)URL courtePar Christine H. Gueye444S’abonner

Cheville ouvrière de la politique africaine d’Emmanuel Macron, s’appuyant sur l’implication des diasporas, Sira Sylla, députée LREM, estime que le sommet de Pau représente un tournant au Sahel. Invitée de Sputnik France, elle revient sur le Sommet G5 Sahel, le rôle de la France et de la Russie dans la région et sur son action pour la Francophonie.

«Ce sommet [à Pau, ndlr] a constitué un temps fort, puisque les États du G5 Sahel ont réaffirmé la nécessité de la force Barkhane. On peut aussi saluer la création de la Coalition Sahel qui va s’organiser autour de quatre piliers», s’est félicitée la députée LREM, Sira Sylla, au micro de Sputnik France.

Lors d’un entretien dans nos locaux le mardi 14 janvier, la parlementaire En Marche de la 4e circonscription de Seine Maritime a détaillé ces quatre piliers, avant d’expliquer son action avec les diasporas et dans le cadre de la Francophonie.

«La lutte contre le terrorisme, la formation des militaires sur place –donc le renforcement des capacités militaires–, la nécessité d’un retour de la présence de l’État –puisqu’il n’y en a plus– et le développement. Les États du G5 Sahel et la France ont réussi à s’unir sur ces quatre piliers et cela, c’est un signe encourageant.»

Réagissant aux décisions annoncées lors du sommet des chefs d’État du G5 Sahel, réunis à Pau le 13 janvier à la demande du président Emmanuel Macron, Sira Sylla, qui est d’origine sénégalaise, mais née à Rouen, s’est félicitée de la «remobilisation» des Etats du G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad) autour de la France sur ces quatre piliers.

Initialement prévu le 16 décembre pour «clarifier» la volonté des États sahéliens d’accueillir des troupes françaises chez eux, après les discours anti-français qui se sont fait entendre, notamment au Mali, ce sommet avait été reporté. Depuis l’attaque d’Inatès, au Niger, le 10 décembre, ayant causé la mort de 71 militaires nigériens, de nouveaux assauts des djihadistes se sont produits, provoquant à nouveau de nombreuses victimes dans la zone sensible, dite des trois frontières.

«Concernant le sentiment anti-français, c’est vrai [qu’il existe, ndlr], mais je préfère, pour ma part, répondre par la pédagogie. Il faut expliquer sur place ce que fait Barkhane, ce que font les différentes forces internationales. Il faut aussi que les Etats et les élus, là-bas, s’engagent sur le terrain [pour dire à quoi sert Barkhane, ndlr]. On ne peut pas laisser les pays du G5 Sahel dans une telle situation. Car si l’Afrique sombre dans le terrorisme, l’Europe sombrera aussi», a déclaré Sira Sylla au micro de Sputnik France.

Marine Le Pen et Emmanuel Macron

© REUTERS / ERIC FEFERBERGMarine Le Pen soutient Macron sur ce pointCertains médias français répètent à l’envi que la Russie serait derrière les demandes de départ des troupes françaises du Mali. Moscou attiserait donc le sentiment anti-français grandissant au Sahel, parce qu’il viserait à prendre la place de Paris dans la région. Des allégations qui laissent Sira Sylla sceptique.

«Je ne prends pas pour argent comptant ce que les médias racontent sur les Russes. Je constate par rapport à ce que je vois et par rapport à ce que disent des ONG sérieuses qui se rendent souvent sur le terrain. On ne peut pas tout mettre sur le dos des Russes. Il vaut mieux être concret, aller sur le terrain et que tous les États avancent ensemble. Or, la Coalition Sahel, ça, c’est du concret», répond Sira Sylla sans détour.

S’unir pour contrer les djihadistes

Dans un communiqué publié lundi 13 janvier soir par l’Élysée à l’issue de la conférence de presse donnée par le Président de la République aux côtés de ses homologues du G5 Sahel, ceux-ci ont surtout insisté sur le besoin d’une «plus grande coordination dans la mise en œuvre des initiatives en cours au Sahel» et d’un «engagement international renforcé» afin de combattre plus efficacement les groupes armés terroristes actifs dans cette zone.

Sira Sylla, députée de la République en marche (LRM) est chargée des diasporas africaines et de la Francophonie.

© PHOTO. ASSEMBLÉENATIONALEFRANÇAISESira Sylla, députée de la République en marche (LRM) est chargée des diasporas africaines et de la Francophonie.

«À cette fin, un nouveau cadre politique, stratégique et opérationnel appelé Coalition pour le Sahel, rassemblant les pays du G5 Sahel et la France à travers l’opération Barkhane et ses autres formes d’engagements, les partenaires déjà engagés ainsi que tous les pays et organisations qui voudront y contribuer, est organisé autour de quatre piliers», précise le communiqué de l’Élysée.

Mali, opération Barkhane

© PHOTO. DAPHNE BENOITSahel: Macron annonce l’envoi de 220 soldats supplémentaires pour renforcer la force BarkhaneSur la base des décisions qui ont été arrêtées à Pau, c’est dans la région des trois frontières (Burkina Faso, Mali, Niger) que les efforts vont désormais se concentrer «sous le commandement conjoint de la Force Barkhane et de la Force conjointe du G5 Sahel, en ciblant en priorité l’EIGS*.»

De surcroît, toujours selon ce communiqué, le commandement conjoint de cette coalition accueillera «progressivement» l’ensemble des pays volontaires et partenaires, dont les contributions militaires rejoindront l’opération Barkhane, comme le futur groupement de forces spéciales européennes, baptisé «Task Force Takuba», s’inscrivant dans ce premier pilier, celui de la lutte antiterroriste.

Sortir des liens néocolonialistes

Revenant sur l’annonce récente à Abidjan (Côte d’Ivoire), où elle a accompagné Emmanuel Macron, de la fin du franc CFA en faveur de l’ECO, Sira Sylla s’est également réjouie que ce soit des États africains qui aient demandé de mettre un terme au franc CFA. «Nous ne pouvons que nous féliciter de ce que la France sorte des instances de décision», a-t-elle ajouté, se déclarant très fière d’avoir pu assister à ce moment «historique» empreint d’émotion.

Du coup, elle comprend mal les critiques dont le Président de la République continue de faire l’objet de la part de militants anti-CFA.

«Le handicap de la relation entre la France et l’Afrique, c’est que nous restons enlisés dans un passé post-colonialiste. Les Africains doivent prendre leur destin en main. Or, j’ai toujours l’impression qu’il y a un peu de schizophrénie. On voulait la fin du franc CFA. On l’a et c’est même annoncé. Mais on continue de pointer du doigt en direction d’Emmanuel Macron. Il n’est quand même pas tout seul dans cette affaire. Il y a bien une autre partie en face, qui est celle des chefs d’État africains de la zone franc», s’insurge la parlementaire LREM.

Même si elle ne nie pas que des questions «sensibles», comme l’augmentation subite des frais de scolarité pour les étudiants étrangers, la Loi Asile et immigration ou la présence omnipotente de grands groupes français tels que Bolloré, voire Auchan, peuvent empoisonner la relation entre la France et l’Afrique, elle rejette catégoriquement les accusations d’hypocrisie à l’encontre de «son» Président.

Le plus important, pour elle, est de conserver intacte sa détermination à faire bouger les lignes en poursuivant son combat auprès des diasporas africaines, qu’elle veut de plus en plus impliquer dans la nouvelle politique africaine de la France et au sein de la Francophonie:

«C’est en tous cas le sens de mon engagement aux côtés d’Emmanuel Macron pour que les diasporas africaines s’impliquent davantage dans la co-construction de relations apaisées», confie Sira Sylla.

*L’État islamique au Grand Sahel (EIGS) est une organisation terroriste interdite en Russie

https://fr.sputniknews.com/afrique/202001151042908570-pour-la-deputee-lrem-sira-sylla-si-lafrique-sombre-dans-le-terrorisme-leurope-sombrera-aussi/

Sortir du brouillard sahélien

Sortir du brouillard sahélien

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09 janvier, 2020
Note

Leslie Varenne

Le 4 décembre dernier, lors du sommet de l’OTAN, Emmanuel Macron avait convoqué de manière très peu diplomatique ses homologues du G5 Sahel en les appelant à clarifier leurs positions sur la présence de la force Barkhane dans la Bande sahélo-saharienne, une présence fortement décriée par leurs opinions publiques. Après un report, des remous, des tensions et des conciliabules, le sommet aura donc bien lieu le 13 janvier à Pau, les cinq chefs d’Etat ayant fini par accepter de s’y rendre. Ironie de l’histoire, si au départ, dans l’esprit du président français, cette réunion devait obliger les présidents du G5 Sahel à apporter des « réponses claires et assumées » sur la présence de Barkhane, finalement, ce sera à la France de se livrer à un nécessaire exercice de clarification pour sortir de sa confusion stratégique (1). Toutes les parties devront également jouer cartes sur table pour essayer, autant que faire se peut, de sortir le Sahel de la zone rouge dans laquelle il se trouve. 

Financement du terrorisme

Le financement du terrorisme est bien évidemment la première question qui doit être mise sur le tapis de Pau, si celle-ci n’est pas traitée, toutes les autres seront nulles et non avenues. En novembre dernier, le ministre nigérien de la Défense, Issoufou Katembé a déclaré : « Nous savons d’où viennent les financements des groupes terroristes. Il faut que les Etats qui sont derrière ces financements arrêtent » (2). Cette injonction à cesser d’alimenter les djihadistes de la zone n’a pas porté ses fruits, bien au contraire. Selon des informations obtenues par l’IVERIS, un émir d’AQMI basé dans la zone ouest du Mali, qui vient de quitter son organisation pour intégrer l’Etat Islamique dans le Grand Sahara (EIGS), recrute actuellement à tour de bras, en distribuant des sommes conséquentes, 500 000 CFA et une Kalachnikov à toute personne qui rejoint ses rangs. A tel point que cette organisation est en train de supplanter AQMI et s’installe durablement dans la zone dite des trois frontières, où la présence de djihadistes étrangers est de plus en plus visible. A terme, l’instauration d’un califat dans cette région est à redouter, même si pour des raisons tactiques il n’est pas proclamé officiellement.

Cette augmentation de la capacité de nuisance des groupes armés terroristes n’est possible que grâce aux moyens conséquents dont ils disposent. Or comment gagner une guerre lorsque des Etats, qui, au passage sont vos alliés, sponsorisent vos ennemis ? Cette question concerne la France mais également tous les pays du G5 Sahel qui acceptent des fonds de la part de pays qui, dans le même temps, alimentent les responsables des drames quotidiens que subissent les populations et causent des pertes considérables dans les rangs des armées nationales (3).

En outre, un des plus grands dangers qui guette le Sahel actuellement est la mise en place d’une économie de guerre, avec en prime le narcotrafic, qui profite aux terroristes comme à certaines élites de ces Etats ; ce qui, compte tenu des dividendes engrangés, pourrait « éterniser » le conflit.

 Clarification française

 L’opération Takouba

Pour sortir de sa solitude sahélienne, la France a tenté de sonner le rappel des troupes en Europe en créant une nouvelle force militaire, une unité de forces spéciales, baptisée Takouba, qui aurait dû être opérationnelle ce mois. Problème, peu d’Européens se sont montrés enthousiastes. Les Allemands ont refuséla Belgique a accepté de dépêcher trois militairesles Estoniens enverront, eux, une quinzaine de membres de leur force spéciale, mais pas avant le deuxième trimestre 2020Reste la République tchèque qui se propose de déployer soixante hommes prochainement…

Que va faire la France ? Renoncer à cette mauvaise idée d’un empilement de forces, (il en existe déjà six, Takouba serait la septième) ? Revoir sa politique d’un tout sécuritaire qui a montré ses limites puisque les résultats ne sont pas au rendez-vous et que les groupes terroristes ne cessent de prendre de l’ampleur, tant par le nombre de combattants que par les attaques de plus en plus sophistiquées et meurtrières ? Va-t-elle enfin se doter d’une vision stratégique et politique de long terme au lieu de réagir au coup par coup, en créant à chaque fois de nouveaux mécanismes inutiles, comme Takouba ou le P3S ?

Désengagement des Etats-Unis dans le Sahel ?

Fin décembre, le New York Times a annoncé une réduction importante des troupes américaines en Afrique, notamment dans le Sahel. Le Pentagone aurait demandé à l’Africom de proposer un plan de retrait des troupes au cours du mois de janvier. Cette information a été reprise par de nombreux médias et considérée comme un fait déjà établi. Mais, compte tenu du grand désordre qui règne à Washington et des divergences de vues entre la Maison Blanche, le Pentagone, le Département d’Etat et la CIA, rien n’est moins sûr. A cette heure, aucun signe de désengagement n’est visible sur le terrain. Par ailleurs, ce retrait paraît assez peu envisageable, d’une part pour des raisons géopolitiques, les USA laisseraient un espace vacant qui pourrait être avantageusement occupé par la Chine et/ou la Russie ; d’autre part, à cause des investissements déjà réalisés, notamment avec la création de la base de drone d’Agadez qui devrait être inaugurée avant la fin du mois de janvier.

Cependant, si Donald Trump décidait réellement de se désengager du Sahel, au moins pendant le temps de sa campagne pour rassurer ses électeurs auxquels il avait promis de ramener les « boys » à la maison, que pourrait faire Barkhane, rester ou partir ? Faute de moyens et de volonté politique l’armée française n’est plus autonome pour ses opérations extérieures, au Sahel comme au Moyen-Orient, elle dépend du Pentagone en termes de logistique, de renseignement et de surveillance. Cette annonce est tombée à point nommé pour faire plier Paris, après les velléités d’Emmanuel Macron lors du sommet de l’OTAN. Ceci explique, peut-être, pourquoi le Président français a rappelé sa solidarité sans faille avec Washington après l’assassinat du Général iranien Qassem Soleimani en Irak.  

En attendant de se désengager ou pas, les Etats-Unis s’apprêtent à nommer un émissaire pour le Sahel. Le profil de cet envoyé spécial pourrait rassurer, ou pas, la France sur la stratégie des USA dans la zone.

Stratégie régionale

Si désormais les Européens affichent une unité de façade pour dénoncer l’arrivée des forces militaires turques en Libye et les multiples ingérences extérieures, alors qu’ils y interviennent beaucoup eux-mêmes, ils n’en restent pas moins profondément divisés et se contentent de déclarations d’intentions inefficaces. Par ailleurs, il est intéressant de noter que les Européens n’ont même pas pris la peine de mentionner que le prochain débarquement de forces turques en Libye a été précédé de combattants affiliés à l’Armée syrienne libre (ASL) en provenance d’Idlib, faisant ainsi craindre une invasion du Sahel par des djihadistes de Syrie, dont Recep Tayyip Erdogan ne sait plus quoi faire. 

Sur ce dossier encore, la France doit clarifier sa position. Selon Kader Abderrahim : « Si officiellement, la France soutient le gouvernement Sarraj, reconnu par la communauté internationale, dans les faits, elle soutient le général Haftar. » En outre, ce chercheur à l’IRIS, spécialiste du monde arabe et de l’islamisme, note « la France devrait s’employer à faire respecter le droit international et appliquer un contrôle strict de l’embargo sur les armes, cela limiterait les combats. » (4) Il ajoute : « Depuis un siècle, toutes les résonnances violentes sont venues du Proche Orient, le Maghreb est resté assez stable. C’est la première fois qu’il y a un étau qui se resserre dans tout le monde arabe avec l’Iran à l’Est et la Libye à l’Ouest et qui pourrait provoquer l’instabilité dans toute la Méditerranée. »  Autant dire que la situation libyenne est grave et qu’elle pourrait embraser encore un peu plus le Sahel, car ces deux crises sont interdépendantes.

 L’Afrique aux Africains…

Si la France doit clarifier ses positions vis-à-vis des pays du Sahel, c’est à l’Afrique elle-même de donner ses orientations. Jusqu’à présent, en guise d’unité africaine, ont coexisté plusieurs clubs de dirigeants s’auto-congratulant et demandant aux pays des autres continents des fonds et des armes. Mais les visées de la Turquie sur la Libye changent la donne, et il faut espérer que cela provoquera une réaction commune et forte de tous les pays africains. L’Union Africaine pourrait saisir l’occasion, le moment est opportun. C’est à cette organisation d’envoyer un émissaire auprès du président Erdogan pour lui dire de s’occuper de son pays et de ne pas changer de continent. C’est encore à elle de taper du poing sur la table des Etats qui remplissent les caisses des djihadistes…

Finalement, cette réunion de Pau, tant décriée, pourrait s’avérer utile si les vrais sujets y étaient évoqués.

Leslie Varenne

(1)https://www.iveris.eu/list/notes/474-cote_divoire_sahel__deux_rendezvous_a_hauts_risques
(2)https://www.agenceecofin.com/securite/2811-71576-nous-savons-d-o-viennent-les-financements-des-groupes-terroristes-ministre-de-la-defense-du-niger
(3)Selon l’ONU en 3 mois entre octobre et décembre 2019, 193 militaires maliens sont morts au combat.

 https://www.elwatan.com/edition/international/sahel-lonu-alerte-sur-linsecurite-croissante-au-mali-06-01-2020(4)Le Conseil de Sécurité n’a pas réussi à faire voter une seule résolution pour faire respecter l’embargo sur les armes mis en place en 2011. 
La semaine prochaine aura lieu la conférence de Berlin à laquelle les Algériens, qui sont tout de même parmi les premiers impactés par la crise libyenne n’avaient pas été conviés. Les Allemands ont récupéré in extrémis leur faute majeure…

https://www.iveris.eu/list/notes/479-sortir_du_brouillard_sahelien

Editorial de Bernard Lugan

L’Afrique Réelle N°121 – Janvier 2020

Sommaire

Actualité
– L’année 2019 en Afrique
– Les deux guerres du Sahel
– La Corne de l’Afrique entre déterminismes ethno-tribaux et  nouveaux équilibres géostratégiques

Dossier : La question peul
– La première expansion des Peul (XVe-XVIIIe siècles)
– L’islamisation du Sahel par les Peul (XVIII-XIXe siècles)
– La méthode peul

Editorial de Bernard Lugan :

Au Sahel, l’impasse actuelle a cinq principales causes :
1) Les Maliens et les Français n’ont pas le même ennemi. Pour les premiers ce sont les Touareg qui demandent la partition du pays alors que les islamo-trafiquants que Barkhane combat ne sont pas séparatistes ; de plus, ils irriguent l’économie souterraine du pays.
2) L’islamisme radical, donnée régionale de longue durée, a toujours été le paravent d’intérêts économiques ou politiques à base ethnique (voir à ce sujet le dossier de ce numéro consacré à l’expansion des Peul). Aujourd’hui, il prospère sur des plaies antérieures à la période coloniale dont il n’est que la surinfection.
3) Le jihadisme est devenu un « ennemi de confort ». En réalité, nous n’avons face à nous que quelques centaines d’ « authentiques » religieux se mouvant avec opportunisme dans un vivier de plusieurs dizaines milliers de trafiquants abritant leur « négoce » traditionnel derrière l’étendard du Prophète et qui, à l’occasion, peuvent se joindre à une expédition armée. 
4) Pour les populations maliennes, la présence française relève du néocolonialisme et elles accusent même la France d’être « complice » (!!!) des jihadistes (voir mon communiqué du 8 décembre 2019). Une accusation singulièrement renforcée par l’insolite restitution du «_sabre d’el-Hadj Omar » (voir mon communiqué en date du 25 novembre 2019) perçue localement comme la reconnaissance par la France de la mémoire d’un conquérant jihadiste apparenté aux Peul qui mit en coupe réglée les ancêtres de 90% de la population de l’actuel Mali et d’une partie de celle du Burkina Faso… 
5) Les dirigeants français qui s’obstinent à soutenir des Etats faillis, ne proposent à des populations antagonistes enfermées dans d’artificielles frontières qu’une seule solution politique, l’utopique « vivre ensemble ». Or, comment peuvent-ils imaginer que des nomades berbères, arabes ou peul accepteront de se soumettre au bon vouloir d’agriculteurs sédentaires que leurs ancêtres razziaient au seul motif qu’ils sont électoralement plus nombreux qu’eux ? 
Voilà identifiés les cinq principaux problèmes qui sont à la base des actuels conflits sahéliens. Or, comme je l’explique dans mon livre Les guerres du Sahel des origines à nos jours, ils sont insolubles dans les cadres politiques et institutionnels actuels. En effet, l’opposition ethno-raciale nord-sud et la confrontation nomades-sédentaires, avec en arrière-plan la péjoration climatique et la suicidaire démographie, ne peuvent évidemment pas être réglées par Barkhane. D’autant plus que, placées à la confluence de l’islamisme, de la contrebande, des rivalités ethniques et des luttes pour le contrôle de territoires ou de ressources, nos forces percutent régulièrement les constantes et les dynamiques locales. 
Sans une profonde remise en cause des définitions constitutionnelles des Etats sahéliens, les actuelles guerres sont donc sans solution. Imaginons en effet que les islamo-trafiquants et les divers groupes armés terroristes soient finalement éradiqués, les problèmes de fond que connaît le Sahel ne seraient pas réglés pour autant puisque les causes historiques et humaines des conflits résurgents n’y auraient pas été traitées.

Publié par Administrateur à 21:11

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Opération Barkhane : une mise au point nécessaire

jeudi 28 novembre 2019

Opération Barkhane : une mise au point nécessaire

Les pertes cruelles que viennent de subir nos Armées -et qui ne seront hélas pas les dernières-, ont donné à certains l’occasion de s’interroger sur le bien-fondé de la présence militaire française au Sahel. Cette démarche est légitime, mais à la condition de ne pas sombrer dans la caricature, les raccourcis ou l’idéologie.
J’ai longuement exposé l’état de la question sur ce blog, notamment dans mon communiqué en date du 7 novembre 2019 intitulé « Sahel : et maintenant quoi faire ?» , ainsi que dans les colonnes de l’Afrique Réelle et dans mon  livre Les guerres du Sahel des origines à nos jours qui replace la question dans sa longue durée historique et dans son environnement géographique. Je n’y reviens donc pas. Cependant, trois points doivent être soulignés :
1) Dupliquées d’un logiciel datant des années 1960-1970, les accusations de néocolonialisme faites à la France sont totalement décalées, inacceptables et même indignes. Au Sahel, nos Armées ne mènent  en effet pas la guerre pour des intérêts économiques. En effet :

– La zone CFA dans sa totalité, pays du Sahel inclus,  représente à peine plus de 1% de tout le commerce extérieur de la France, les pays du Sahel totalisant au maximum le quart de ce 1%. Autant dire que le Sahel n’existe pas pour l’économie française.
– Quant à l’uranium du Niger, que de fadaises et de contre-vérités entendues à son sujet puisqu’en réalité, il ne nous est pas indispensable. Sur 63.000 tonnes extraites de par le monde, le Niger n’en produit en effet que 2900…C’est à meilleur compte, et sans nous poser des problèmes de sécurité que nous pouvons nous fournir au Kazakhstan qui en extrait  22.000 tonnes, soit presque dix fois plus, au Canada (7000 t.), en Namibie (5500 t.), en Russie (3000 t.), en Ouzbékistan (2400 t.), ou encore en Ukraine (1200 t.) etc..
– Pour ce qui est de l’or du Burkina Faso et du Mali, la réalité est qu’il est très majoritairement extrait par des sociétés canadiennes, australiennes et turques.
2) Militairement, et avec des moyens qui ne lui permettront jamais de pacifier les immensités sahéliennes, mais là n’était pas sa mission, Barkhane  a réussi à empêcher la reformation d’unités jihadistes constituées. Voilà pourquoi, pariant sur notre lassitude, les islamistes attaquent les cadres civils et les armées locales, leur objectif étant de déstructurer administrativement des régions entières dans l’attente de notre départ éventuel, ce qui leur permettrait de créer autant de califats. Notre présence qui ne peut naturellement empêcher les actions des terroristes, interdit donc à ces derniers de prendre le contrôle effectif de vastes zones.
3) Nous sommes en réalité en présence de deux guerres :

– Celle du nord ne pourra pas être réglée sans de véritables concessions politiques faites aux Touareg par les autorités de Bamako. Egalement sans une implication de l’Algérie, ce qui, dans le contexte actuel semble difficile. Si ce point était réglé, et si les forces du général Haftar ou de son futur successeur tenaient effectivement le Fezzan, les voies libyennes de ravitaillement des jihadistes  auxquelles Misrata et la Turquie ne sont pas étrangères, seraient alors coupées. Resterait à dissocier les trafiquants des jihadistes, ce qui serait une autre affaire…- Au sud du fleuve Niger les jihadistes puisent dans le vivier peul et dans celui de leurs anciens tributaires. Leur but est de pousser vers le sud afin de déstabiliser la Côte d’Ivoire. Voilà pourquoi notre effort doit porter sur le soutien au bloc ethnique mossi. Aujourd’hui comme à l’époque des grands jihad peul du XIXe siècle ( là encore, voir mon livre sur les guerres du Sahel), il constitue en effet un môle de résistance. Le renforcement des défenses du bastion mossi implique d’engager à ses côtés les ethnies vivant sur son glacis et qui ont tout à craindre de la résurgence d’un certain expansionnisme peul abrité derrière le paravent du jihadisme. Cependant, si les jihadistes régionaux sont majoritairement Peul, tous les Peul ne sont pas jihadistes. Ceci fait que, là encore, il sera nécessaire de « tordre le bras » aux autorités politiques locales pour que des assurances soient données aux Peul afin d’éviter un basculement généralisé de ces derniers aux côtés des jihadistes. Car, et comme je l’ai écrit dans un ancien numéro de l’Afrique Réelle « Quand le monde peul s’éveillera, le Sahel s’embrasera ». Il y a donc urgence.

Par-delà les prestations médiatiques des « experts », une chose est donc claire : la paix au nord dépend des Touareg, la paix au sud dépend des Peul. Tout le reste découle de cette réalité. Dans ces conditions, comment contraindre les gouvernements  concernés à prendre en compte cette double donnée qui est la seule voie pouvant conduire à la paix ?
Bernard LuganPublié par Administrateur à 11:352  

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