Archives pour la catégorie SOCIAL

L’Empire du mensonge : Comment nous nous effondrons de la même manière que l’Empire romain.

L’Empire du mensonge : Comment nous nous effondrons de la même manière que l’Empire romain.

Par Ugo Bardi – Le 14 avril 2019 – Source CassandraLegacy

On dit parfois que le Diable est« Le Père du mensonge ». C’est une définition appropriée pour une créature qui n’existe même pas, si ce n’est comme le fruit de l’imagination humaine. Satan est un égrégore maléfique que nous avons nous-mêmes créé, une créature qui semble de plus en plus grande derrière notre actualité. La récente arrestation de Julian Assange n’est que le dernier acte d’un Empire qui semble vouloir vraiment créer sa propre réalité, un acte qui, en soi, ne serait pas nécessairement mauvais, mais qui le devient quand il implique de détruire toutes les autres réalités, y compris la seule vraie.

Note du Saker Francophone

Dmitry Orlov a aussi publié cet article avec quelques commentaires que vous retrouverez ci dessous.

Comme notre empire moderne, l’ancien empire romain s’est retrouvé dans une spirale de mensonges dont il n’a jamais pu sortir : les Romains n’ont jamais trouvé le moyen de concilier leurs vues avec la réalité et ce fut leur perte. Aujourd’hui, la situation semble être la même mais, dans notre cas, notre orgueil semble être beaucoup plus grand qu’à l’époque romaine. Et c’est là l’origine de ce que nous voyons. Finalement, l’Empire mondialisé finira par s’effondrer sous le poids des mensonges qu’il a créés.

Dans un premier temps, j’ai pensé commenter l’actualité récente en reproduisant un post « L’Empire du mensonge » que j’ai publié ici il y a environ un an, dans lequel je décrivais comment la transition de l’Empire romain au Moyen Âge était principalement une transition épistémologique, où il appartenait au Christianisme de rétablir la confiance que l’ancien empire avait perdue – le Moyen Âge était loin d’être « un âge sombre ». Mais, finalement, j’ai pensé publier quelque chose que j’avais à l’esprit sur la façon dont l’Empire romain et l’Empire occidental moderne suivent des trajectoires parallèles dans leur mouvement vers leurs falaises respectives de Sénèque.

Voici donc mon évaluation de l’effondrement romain, basée sur l’excellent livre de Dmitry Orlov, Les cinq étapes de l’effondrement. Juste une note : dans le livre, Orlov ne décrit pas la phase post-effondrement de l’Union soviétique qui s’est terminée avec la Russie redevenue un pays prospère et uni, comme elle l’est aujourd’hui. C’était un bon exemple du Rebond de Sénèque – il y a la vie après l’effondrement et il y aura une nouvelle vie après que l’Empire maléfique du mensonge aura disparu.

Les cinq étapes de l’effondrement de l’Empire romain

Dmitry Orlov a écrit Les cinq étapes de l’effondrement sous forme d’un article en 2008 et d’un livre en 2013. C’était une idée originale pour l’époque de comparer la chute de l’Union soviétique à celle des États-Unis. En tant que citoyen américain né en Russie, Orlov a pu comparer en détail les deux empires et noter les nombreuses similitudes qui ont conduit les deux à suivre la même trajectoire, même si le cycle de l’empire américain n’est pas encore terminé.

Pour renforcer l’analyse d’Orlov, je pensais pouvoir appliquer les mêmes cinq étapes à un empire plus ancien, l’Empire romain. Et, oui, les cinq étapes s’appliquent bien aussi à ce cas ancien. Alors, voici mon point de vue sur le sujet.

Pour commencer, une liste des cinq étapes de l’effondrement selon Orlov.

  • Étape 1 : Effondrement financier.
  • Étape 2 : Effondrement commercial.
  • Étape 3 : Effondrement politique.
  • Étape 4 : Effondrement social.
  • Étape 5 : Effondrement culturel.

Voyons maintenant comment ces cinq étapes se sont déroulées pendant la chute de l’Empire romain.

Étape 1 – Effondrement financier (IIIe siècle après J.-C.). Le système financier de l’Empire romain n’était pas aussi sophistiqué que le nôtre, mais, tout comme notre civilisation, l’Empire était basé sur l’argent. L’argent était l’outil qui gardait l’État uni : il servait à payer les légions et les bureaucrates et à faire en sorte que le système commercial approvisionne les villes en nourriture. La monnaie romaine était une marchandise physique : elle était basée sur l’argent et l’or, et ces métaux devaient être extraits. C’était le contrôle romain sur les riches mines d’or du nord de l’Espagne qui avait créé l’Empire, mais ces mines ne pouvaient pas durer éternellement. À partir du 1er siècle, le coût de l’exploitation minière des veines épuisées est devenu un fardeau de plus en plus lourd. Au IIIe siècle, le fardeau était trop lourd à porter pour l’Empire. Ce fut l’effondrement financier dont l’Empire n’a jamais pu se remettre complètement.

Étape 2 – Effondrement commercial (Ve siècle après J.-C.). L’Empire romain n’avait jamais vraiment été un empire commercial ni une société manufacturière. Elle était spécialisée dans la conquête militaire et préférait importer des articles de luxe de l’étranger, certains, comme la soie, venant de l’autre côté de l’Eurasie, de Chine. En plus des légions, l’Empire ne produisait que deux marchandises en grandes quantités : du grain et de l’or. De ces produits, seul l’or pouvait être exporté sur de longues distances et il disparut rapidement en Chine pour payer les importations coûteuses que les Romains avaient l’habitude d’acheter. L’autre produit, le grain, ne pouvait pas être exporté et a continué à être commercialisé à l’intérieur des frontières de l’Empire pendant un certain temps – l’approvisionnement en grain venant des greniers d’Afrique et du Proche-Orient était ce qui maintenait en vie les villes romaines, Rome en particulier. Après l’effondrement financier, les lignes d’approvisionnement sont restées ouvertes parce que les producteurs de céréales n’avaient pas d’autre marché que les villes romaines. Mais, vers le milieu du Ve siècle, les choses sont devenues si mauvaises que Rome a été saccagée d’abord par les Wisigoths en 410, puis par les Vandales en 450. Elle s’est remise du 1er sac, mais le second était de trop. Les Romains n’avaient plus d’argent pour payer le grain dont ils avaient besoin, les voies maritimes commerciales se sont complètement effondrées et les Romains sont morts de faim. C’était la fin du système commercial romain.

Étape 3 – Effondrement politique (fin du Ve siècle après J.-C.). L’effondrement politique est allé de pair avec l’effondrement commercial. Déjà à la fin du IVe siècle, les empereurs étaient devenus incapables de défendre Rome contre les armées barbares qui défilaient à travers l’empire et ils s’étaient retirés dans la sécurité de la ville fortifiée de Ravenne. Quand Rome a été mise à sac, les empereurs n’ont même pas essayé de faire quelque chose pour aider. Les derniers empereurs ont disparu à la fin du Ve siècle mais, déjà des décennies auparavant, la plupart des gens en Europe avaient cessé de se soucier de savoir s’il y avait ou non une personne pompeuse à Ravenne qui portait des vêtements violets et prétendait être un empereur divin.

Étape 4 – Effondrement social (Ve siècle après J.-C.). L’effondrement social de l’Empire d’occident s’est accompagné de la désagrégation des structures politiques et commerciales. Déjà au début du 5ème siècle, nous avons la preuve que les élites romaines étaient parties en « mode évasion » – ce n’était pas seulement l’empereur qui avait fui Rome pour se réfugier à Ravenne, les patriciens et les chefs de guerre étaient en mouvement avec des troupes, de l’argent et des disciples pour établir leurs domaines féodaux où ils pourraient. Et ils ont laissé les roturiers se défendre seuls. Au VIe siècle, l’État romain avait disparu et la majeure partie de l’Europe était aux mains des seigneurs de guerre germaniques.

Étape 5 – Effondrement culturel (à partir du VIe siècle après J.-C.). Ce fut très lent. L’avènement du christianisme, au IIIe siècle, n’a pas affaibli la structure culturelle de l’Empire, il a été une évolution plutôt qu’une rupture avec le passé. L’effondrement de l’Empire en tant qu’entité politique et militaire n’a pas tant changé les choses et pendant des siècles, les gens en Europe se sont toujours considérés comme des Romains, un peu comme les soldats japonais échoués dans des îles éloignées après la fin de la seconde guerre mondiale, (en Grèce, les gens se définissaient encore comme « Romains » au 19ème siècle). Le latin, langue impériale, a disparu en tant que langue vernaculaire, mais il a été maintenu en vie par le clergé catholique et il est devenu un outil indispensable pour l’unité culturelle de l’Europe. Le latin a gardé une certaine continuité culturelle avec l’ancien empire qui ne s’est perdue que très progressivement. Ce n’est qu’aux XVIIIe et XIXe siècles que le latin a disparu comme langue de l’élite culturelle, pour être remplacé par [le français, puis .. NdT] l’anglais de nos jours.

Comme vous le voyez, la liste d’Orlov a une certaine logique bien qu’elle doive être un peu adaptée à l’effondrement de l’Empire romain occidental. Les 5 étapes ne se sont pas succédées, il y a eu plus d’un siècle de décalage entre l’effondrement financier du 3ème siècle (étape 1) et les trois étapes suivantes qui sont arrivées ensemble : l’effondrement commercial, politique, et social. La cinquième étape, l’effondrement culturel, a été une longue histoire qui est venue plus tard et qui a duré des siècles.

Et notre civilisation ? La première étape, l’effondrement financier est clairement en cours, bien qu’il soit masqué par diverses astuces comptables. La deuxième étape, l’effondrement commercial, au contraire, n’a pas encore commencé, ni l’effondrement politique : l’Empire maintient toujours une force militaire géante et menaçante, même si son efficacité réelle peut être mise en doute. Peut-être que nous voyons déjà des signes de la troisième étape, l’effondrement social, mais, si le cas romain est un guide, ces trois étapes arriveront ensemble.

Alors, que diriez-vous de la dernière étape, l’effondrement culturel ? C’est une question pour un avenir relativement lointain. Pendant un certain temps, l’anglais restera certainement la langue universelle, tout comme le latin l’était après la chute de Rome, alors que les gens continueront à penser qu’ils vivent encore dans un monde globalisé (c’est peut-être déjà une illusion). Avec la disparition de l’anglais, tout peut arriver et quand (et si) un nouvel empire se lèvera sur les cendres de l’empire américain, ce sera quelque chose de complètement différent. Nous pouvons seulement dire que l’univers avance par cycles et que c’est évidemment ainsi que les choses doivent se passer.

Ugo Bardi


Par Dmitry Orlov – Le 16 avril 2019 – Source  Club Orlov

Dans cet article, Ugo Bardi a appliqué ma taxonomie d’effondrement à l’effondrement de l’Empire romain d’occident, et son analyse montre que la cascade canonique d’effondrement financier, commercial, politique et socioculturel a fonctionné comme prévu dans un autre cas, particulièrement célèbre. Mais cela soulève une question qui revêt une grande importance pour notre époque. L’analyse d’Ugo est exacte lorsqu’il s’agit spécifiquement de la vieille Rome et de son effondrement, sauf pour un détail crucial. La vieille Rome ne s’est pas seulement effondrée, elle a été abandonnée, puis, deux siècles plus tard, elle a disparu.

Un événement assez significatif s’est produit le 11 mai 330 de notre ère. Ce jour-là, la vieille Rome (celle d’Italie) a cessé d’être la capitale de l’Empire romain. Ce jour-là, l’empereur Constantin Ier transféra la capitale vers la Nouvelle Rome (Νέα Ῥώμη), anciennement connue sous le nom de Byzance et informellement appelée Constantinople jusqu’en 1930, année où elle fut officiellement rebaptisée İstanbul. C’était la ville la plus grande et la plus prospère d’Europe tout au long du Moyen Âge et elle reste aujourd’hui encore la plus grande ville d’Europe (la deuxième plus grande est Moscou, parfois appelée la troisième Rome). De 330 après J.-C. au 13 avril 1204 – une période de 974 ans – elle fut la capitale de l’Empire romain, qui se scinda en Orient et en Occident en 395. Puis, 81 ans plus tard, en 476 après J.-C., l’Empire romain d’occident a cessé d’exister, rendant l’appellation « orientale » plutôt superflue. En effet, les habitants de la Nouvelle Rome se sont toujours qualifiés de Romains. En 1204 après J.-C., elle fut saccagée et brûlée par les chevaliers de la Quatrième croisade (un assaut barbare, pourrait-on dire) et il est très intéressant de se demander pourquoi les Romains ne leur opposèrent aucune résistance. Nous garderons cela pour une autre fois. Constantin ne s’est pas contenté de déplacer la capitale dans une ville existante ; il a reconstruit en grande partie l’ancienne Byzance (une colonie grecque datant de 657 av. J.-C.).

Il y avait de nombreuses raisons pour la décision de Constantin de déplacer la capitale. Le nouvel emplacement était tout simplement meilleur : plus facile à défendre, entouré de provinces économiquement développées, plus proche des centres d’apprentissage et de culture et stratégiquement situé à l’intersection de plusieurs routes commerciales. Constantin fit sortir beaucoup de richesses de la Vieille Rome pour fonder sa Nouvelle Rome, puis quitta la Vieille Rome qui languit dans un état considérablement affaibli, et ne s’en remit jamais. Mais il y avait une autre raison à ce déménagement : Constantin chevauchait une vague de passion nouvelle qui avait à voir avec la propagation du christianisme, et elle l’a emmené en Méditerranée orientale où le christianisme a d’abord pris racine. C’était une décision consciente d’abandonner la vieille Rome païenne et de construire une nouvelle Rome chrétienne. Bien que les cérémonies chrétiennes et païennes y aient d’abord eu lieu, les cérémonies païennes ont rapidement été abandonnées.

La nouvelle Rome est devenue le centre de l’apprentissage chrétien, où la Bible et d’autres écrits chrétiens ont été traduits dans de nombreuses langues, dont le slave, étape essentielle dans la diffusion du christianisme en Eurasie, à l’exception de l’Europe occidentale, qui a connu un âge sombre. Là-bas, l’enseignement basé sur le latin a été maintenu à peine en vie par des moines qui travaillaient dans des scriptoria, vivants à peine eux-mêmes, taraudés par le froid, la faim et l’ennui. Le sacerdoce catholique, qui s’est fusionné en une structure autoritaire – la papauté – était désireux de maintenir la population dans l’ignorance parce que cela facilitait son contrôle et son exploitation. Au lieu de traduire la Bible dans les langues vernaculaires et d’enseigner aux paroissiens à lire, ils ont eu recours à l’enseignement de la doctrine chrétienne au moyen de dioramas sentimentalistes idolâtres. La réaction à cette répression de l’apprentissage, quand elle est arrivée, a été la Réforme protestante. Il en résulta beaucoup de massacres insensés et conduisit au développement d’une autre abomination : les interprétations littérales de la Bible par les sectes protestantes et les cultes apocalyptiques. Ainsi, la décision de Constantin de quitter la vieille Rome languissante s’est avérée très positive, nous donnant un millénaire de développement culturel à l’Est, et très négative, nous donnant l’âge des ténèbres et la guerre de Trente Ans qui ont causé la dévastation et des pertes de population en Europe occidentale.

Quel est le rapport avec les cinq étapes de l’effondrement ? Il montre que les effondrements sont des phénomènes locaux. Ailleurs, la vie continue, parfois mieux qu’avant. Les effondrements peuvent avoir des causes internes (ressources épuisées) ou externes (le monde passe à autre chose). Mais la séquence d’effondrement reste la même : ceux qui contrôlent la situation répugnent à admettre ce qui se passe et prétendent qu’il n’en est rien. Ensuite, ils sont ruinés (effondrement financier). Ensuite, ils perdent la capacité d’importer des choses (effondrement commercial). Ensuite, leurs institutions publiques cessent de fonctionner (effondrement politique). Puis la société s’effondre. Et ce n’est qu’alors, après tout cela, que les gens réalisent enfin que le problème était dans leur tête depuis le début (effondrement culturel). L’adoption rapide d’une culture meilleure et plus réfléchie est, bien sûr, une bonne idée. Une alternative est de passer par un âge sombre suivi d’une longue période de carnage sans raison.

Qu’est-ce que cela a à voir avec le monde d’aujourd’hui ? Eh bien, si vous le remarquez, il y a un pays en particulier dans le monde qui a un problème majeur : il consomme beaucoup plus qu’il ne produit. De plus, il consomme beaucoup de produits, mais la plupart de ce qu’il produit sont des services – pour lui-même – qui ont tendance à être surévalués et ne sont d’aucune utilité pour qui que ce soit d’autre, mais il compte fièrement dans son produit intérieur brut cette extase d’auto-satisfaction. Il justifie l’énorme écart entre sa production (réelle, physique) et sa consommation (réelle, physique) à l’aide d’astuces comptables, et il pense qu’il peut continuer à le faire pour toujours. Le reste du monde n’est pas d’accord, et fait connaître son mécontentement en se désengageant progressivement de ce pays. Il pourrait abandonner sa culture de surconsommation aveugle et de diffusion de la « liberté et de la démocratie » par des moyens militaires avant que les circonstances ne l’y obligent, mais il refuse de le faire, au risque d’être abandonné comme le fut la vieille Rome.

Les cinq stades de l'effondrementDmitry Orlov

Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateur de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie » c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

Source: LE SAKER FRANCOPHONE
Publicités

Révolution, le retour : le scénario d’un vrai dérapage insurrectionnel est-il en train de devenir possible en France ?

GILETS JAUNES, ROUGES, VERTS ET NOIRS ?
Révolution, le retour : le scénario d’un vrai dérapage insurrectionnel est-il en train de devenir possible en France ?

Atlantico : Dans quelle mesure peut-on assister à la naissance d’une forme révolutionnaire par la jonction entre des mouvements Blacks Blocks et des Gilets jaunes radicaux ?

Sylvain Boulouque :  Il y a des formes révolutionnaires qui préexistent puisqu’on retrouve ce mode de manifestations violentes depuis le XIXe siècle dans la société française, qui appelaient elles-aussi à renverser l’ordre établi avec des formes plus spécifiques à notre époque telles que les Black Blocs et autres factions autonomes qui essayent, de par des actions symboliques, de montrer la réalité de ce qu’est le pouvoir. On observe une nouveauté en termes de forme de mobilisation, pour l’instant difficilement cernable, avec des mobilisations 2.0, par internet, caractéristiquement imprévisibles, qui font que les flux de manifestants sont beaucoup plus rapides, beaucoup plus mouvants. Et il devient beaucoup plus difficile de savoir combien de personnes peuvent aujourd’hui participer à une manifestation.

Depuis le mois de décembre – et ce jusqu’au dernier weekend – on a vu des forces au départ hostiles l’une à l’autre manifester sinon ensemble du moins côte à côte. On a donc vu extrême gauche et extrême droite sur les mêmes lieux de manifestation. C’est un phénomène nouveau. Jusqu’à quel point cette cohabitation peut-elle durer ? C’est difficile à dire. On peut juste observer que les gauches révolutionnaires ont chassé les manifestations d’ultra-droite ces dernières semaines.

Ce qui est certain aujourd’hui, c’est que les Gilets jaunes, mouvement sociétal large mais qui a une idéologie mal définie, sont en train de manifester avec les Black Blocs, et donc que le mouvement d’extrême-gauche prend une ampleur telle qu’il n’en a probablement jamais eu jusqu’ici.

Après il faut relativiser. Tout d’abord il ne s’agit principalement que d’environ un millier de personnes, surtout présentes lors des manifestations parisiennes (ainsi qu’à Nantes, Bordeaux, Rennes ou Toulouse). Si on prend un point de comparaison par rapport à d’autres périodes historiques, telles que mai 68 par exemple, on est face à un phénomène très réduit par rapport à la mobilisation sociale de l’époque, où il y avait en plus un parti communiste extrêmement fort adossé au système communiste international.

Que ce soit pour les Black Blocs ou le sGilets jaunes, les revendications sont donc moins structurées et perceptibles. Ce qui ne signifie en rien qu’il n’y a pas de potentialité révolutionnaire existante parce que le mécontentement dans la société française est extrêmement fort.

Raul Magni-Berton : Il est évident qu’une radicalisation d’une partie du mouvement de contestation est la suite logique de la radicalisation du gouvernement. Face à un mouvement de cette envergure, l’absence de négociations, l’utilisation excessive de la répression policière et les condamnations répétées produisent sans aucun doute un encouragement, pour certains membres du mouvement, à accroitre les actions illégales. S’agissant d’un mouvement extrêmement large et hétéroclite – tout le monde peut mettre un gilet jaune – seul le gouvernement peut aujourd’hui réduire ces tensions en acceptant de s’assoir à la table de négociations ou de concéder au mouvement sa principale revendication. En l’absence d’une telle attitude, toutes les organisations insurrectionnistes pourront mettre un Gilet jaune sans être désavouées par qui que ce soit.

 

Parmi les figures intellectuelles les plus citées parmi la population Gilets jaunes, on a des personnalités telles que Chantal Mouffe, Frédéric Lordon (qui est à toutes les manifestations), Pinçon-Charlot, Etienne Chouard, ou encore François Ruffin… Quelle est l’idéologie que révèlent ces références ?

Sylvain Boulouque :  Pour ce qui est de Chouard, il faut voir qu’il est complètement passé à l’extrême-droite et est en quelques sorte rejeté par les autres.

Le concept central qui unit ces différentes personnalités est le populisme, même si on a encore du mal à en décrire les contours précisément. D’autant plus qu’il y a une différence entre ceux qui s’en réclament, ce qui se définissent comme populistes ou qu’on désigne comme populistes.

A l’extrême-droite, on observe que ce populisme est théorisé par Alain de Benoist avec son livre Contre le libéralisme ou son essai précédent, Droite-gauche, c’est fini ! : le moment populiste.

La deuxième tendance s’opère autour de Chantal Mouffe qui développe l’idée d’un populisme de gauche dans lequel les nouvelles forces de gauche devraient se faire l’écho de toutes les revendications possibles qui existent dans la société (sociales, sociétales, écologiques etc.). C’est un peu l’antienne que reprend Jean-Luc Mélenchon, et avec des sensibilités différentes Ruffin ou Lordon. Leur message consiste à dire qu’il faut écouter, soutenir et porter les souffrances du peuple pour les transformer en revendications sociales.

 

Quelle est l’idéologie dominante de cette nouvelle forme prise par la contestation ? Quelles en sont les « têtes pensantes » et inspiration ? N’est-on pas passé du stade de la contestation de réformes à un stade plus radical d’une contestation plus absolue ayant pour objectif d’installer un modèle alternatif ? 

Raul Magni-Berton : Le stade de la contestation des réformes est fini depuis longtemps. La revendication des Gilets jaunes est  la même depuis des mois: avoir un référendum pour introduire dans la constitution le référendum d’initiative citoyenne en toutes matières. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un modèle alternatif, mais une réforme constitutionnelle qui fournit aux individus mécontents un cadre institutionnel pour poursuivre d’autres objectifs d’une façon pacifique et légale. Si cette revendication était concédée, le mouvement s’arrêterait demain, du moins dans la rue. Aujourd’hui, le gros du mouvement des Gilets jeunes reste pacifique, comme le sont aussi ses membres qui arrivent à coordonner le plus de gens. Cependant, ils n’ont aucun moyen ni aucun intérêt à en exclure les franges les plus radicales. L’existence de celle-ci accroit la pression sur un gouvernement, qui pourrait finir par céder. L’opinion publique ne s’y trompe pas: c’est le gouvernement qui est responsable de la montée d’actions illégales, pas les Gilets jaunes.

 

On a observé aussi lors des manifestations la forte présence du mouvement Justice pour Adama, qui manifeste contre la mort d’Adama Traoré… la logique est donc celle d’une convergence des luttes ?

Sylvain Boulouque :  Oui en effet, le mouvement pour Adama Traoré est en effet bien présent, et il y a un appel à la convergence des luttes. Le but est bien d’utiliser les forts mécontentements qui caractérisent chaque groupe et de les unir dans une lutte générale contre le pouvoir. On veut unir les mécontentements des quartiers avec ceux des étudiants et ceux des gilets jaunes. Le problème est que ces revendications restent pour l’instant isolés. Les « populistes » de gauche estiment pouvoir faire la jonction par la rue.

De leur côté, les populistes de droite pensent pouvoir retrouver dans ce genre de manifestations l’âme d’un peuple unique qui serait plutôt national voire nationaliste et représentant un autre type de France moins « colorée ». On retrouve donc là encore le clivage gauche-droite.

 

Ces dernières années, les extrêmes ont progressé sur la scène politique, on pense à Mélenchon affirmant qu’il était à deux doigts du pouvoir. Cependant cet engouement a rencontré un plafond et a même depuis la campagne présidentielle de 2017 perdu du terrain. C’est dans espace-là que profite les discours révolutionnaires ?

Sylvain Boulouque :  Le problème est que l’extrême-gauche est extrêmement fragmentée. Ils s’entendent sur certains points mais pas sur le fond. Parmi les manifestants de ce week-end, un des mots d’ordre était « Ni Dieu, ni maître, ni Mélenchon ». Toutes ces gauches ne participent pas du mouvement de fusion des gauches portées par la France Insoumise. On retrouve beaucoup de tendances portées par des dizaines de personnes seulement. On peut le voir par exemple dans l’idéologie de l’intersectionnalité qui dénonce les doubles oppressions, qui est portée par quelques universitaires et leurs élèves mais ne pénètre que très peu dans la société, et ne trouve pas nécessairement d’écho dans le mouvement Gilet Jaune. L’atomisation du mouvement encourage l’émergence de ces pensées minoritaires.

 

Ce qui semble rallier ces mouvements est une convergence des « haines » contre le système. N’est-ce pas cela qui unit avant tout les « penseurs » du mouvement ?

Sylvain Boulouque :  Si bien entendu. La dimension anti-capitaliste est viscérale et fédératrice. Dans l’opposition, oui, il y a un front commun, mais quand il s’agit de proposer, le front s’éclate. On retrouve une situation proche à celle qu’on a connu au début du XXe entre anarchistes, communistes et socialistes, qui ne sont jamais parvenus à s’entendre.

 

Alors qu’une majorité de Français n’attend rien du Grand Débat, et que LREM reste minoritaire dans le pays, le mouvement des Gilets jaunes conserve un important bloc de soutien et de sympathie parmi les Français, tout en condamnant les violences. La nature ayant horreur du vide, quelles perspectives ouvrent la persistance d’un mouvement minoritaire mais pas « groupusculaire » face à un gouvernement restant lui-même minoritaire ds le pays ?

Raul Magni-Berton : Il est vrai que ce grand débat a été une inutile perte de temps et de ressources. Il est parti de deux prémisses erronées. Premièrement, de l’idée que le mouvement de Gilets jaunes est une forme de colère spontanée, uniquement réactive et sans revendications précises. Alors que, comme je viens de le dire, il en a une et elle est ignorée par le gouvernement. Deuxièmement, il suppose que le problème vient d’une « désaffection » vis-à-vis de la démocratie en France, sans réellement remettre en question de fonctionnement du système.

Dès lors, la solution passerait par une sorte de thérapie collective, mais en aucun cas par un changement en profondeur des institutions. Face à tout cela, une partie du mouvement s’organise peu à peu vers une forme d’action plus légale, qui passe par les urnes. Cela reste long et difficile, parce que le mouvement est très horizontal et décentralisé, et s’adapte mal à un système électoral où il faut donner carte blanche à un candidat. D’un autre coté, compte tenu du fait que le mouvement grandit, et que les partis politiques ont désormais une base militante très faible, les Gilets jaunes seraient – en termes de militants – le premier parti de France. Je pense pour ces raisons que de candidatures « Gilets jaunes » devraient apparaitre dès les élections municipales.