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L’Illusion de la paix au Soudan du Sud 2/2

’Illusion de la paix au Soudan du Sud 2/2

Nous avons abordé dans la partie précédente les causes profondes de la guerre civile sud-soudanaise (2013-en cours), ainsi que les éléments déclencheurs de l’embrasement. L’analyse a démontré que le conflit était avant tout motivé par une quête de pouvoir et de contrôle des zones pétrolifères, et non par d’irrémédiables tensions interethniques. A l’été 2015, l’accord d’Addis-Abeba mettait fin aux premières années de guerre. Or, quelques mois plus tard, les hostilités reprennent. Quelles en sont les raisons ? Que se déroule-t-il entre le déclenchement des nouveaux heurts et l’accord de partage du pouvoir conclu le 5 août 2018 ? Ce dernier est-il viable ? C’est ce que nous analyserons dans cette deuxième partie.

L’accord d’Addis-Abeba, un accord mort-né

L'illusion de la paix au Soudan du Sud 2/2
Les dix Etats du Soudan du Sud [WikiMedia.org]

En décembre 2015, quelques mois après la signature de l’accord de paix d’Addis-Abeba, Salva Kiir change l’organisation administrative du pays. Auparavant divisé en 10 Etats, il décide de le séparer en 28, sans consultation préalable des populations. Cette décision a pour conséquence d’attribuer les principaux territoires pétrolifères à sa communauté, les Dinka. Bien que les tensions ethniques ne soient pas à l’origine même de la guerre civile[1], ce choix ne fait que renforcer les divisions intercommunautaires.

Suite à cette décision, des raids de l’armée ont lieu dans plusieurs territoires du sud et de l’est du pays. C’est notamment le cas dans les Etats de Greater Equatoria – qui regroupe Western, Central et Eastern Equatoria – et dans ceux d’Unity, Upper Nile et Jonglei[2]. Plusieurs groupes, qui s’étaient vus dépossédés de leurs terres, avaient en effet décidé de prendre les armes pour faire valoir leurs droits. L’accord d’Addis-Abeba aura été de courte durée : les affrontements, de moyenne intensité, se poursuivent jusqu’à l’été 2016.

Un anniversaire d’indépendance sanglant

Le 7 juillet, deux jours avant le cinquième anniversaire de l’indépendance du pays, la situation se dégrade : la capitale est le théâtre de nouvelles violences. Des partisans de Salva Kiir auraient bombardé des hommes de Machar. La situation s’embrase immédiatement : en quatre jours, les affrontements font 300 morts et 42 000 déplacés[3]. Sous la pression des Nations Unies, un cessez-le-feu est déclaré le 11 juillet, mais les combats ne cessent pas pour autant.

Riek Machar fuit alors le pays avec 600 hommes, pour se réfugier en République Démocratique du Congo (RDC). L’arrivée des combattants sud-soudanais en RDC, déjà en proie à des violences internes, est vue comme une menace sécuritaire supplémentaire. La mission de l’ONU au Congo (MONUSCO) prend alors la décision d’exfiltrer Riek Machar en Afrique du Sud. Le reste des troupes est désarmé, et rapatrié à la lisière de la frontière sud-soudanaise[4].

L’accord de partage du pouvoir du 5 août …

Durant deux ans, les combats se poursuivent, ponctués par des cessez-le-feu rapidement violés et une multiplication des factions armées. Riek Machar restera en résidence surveillée en Afrique du Sud jusqu’au printemps 2018. Le 20 juin, l’ancien vice-président et Salva Kiir se rencontrent à Addis-Abeba afin d’entamer des pourparlers de paix, pour la première fois depuis les violences qui mirent le feu à Juba à l’été 2016.

De gauche à droite: R. Machar, Museveni, el-Bechir et S. Kiir lors de la signature de l’Accord le 5 août [AFP]

Plusieurs réunions de négociations ont lieu entre les deux hommes durant le mois de juillet, pour déboucher sur la signature d’un accord de partage du pouvoir et un cessez-le-feu permanent le 5 août, à Khartoum. Salva Kiir garde son poste de président, et Riek Machar se voit attribuer le poste de premier vice-président, le temps d’une période transitoire de trois ans. Celle-ci doit déboucher sur des élections générales en 2021.

… signé sous la pression de puissances extérieures

Cependant, et c’est un point crucial, les deux rivaux ne sont pas à l’origine de cette initiative : c’est sous la menace de nouvelles sanctions des Nations unies, de la Commission de l’Union africaine et de l’IGAD que cet accord est ratifié[5]. Les médiations sont dirigées par les présidents kenyan, ougandais et éthiopien, ainsi que par le président soudanais Omar el-Bechir. Tous sont impliqués, directement ou non, dans cette guerre. Ce dernier a un intérêt précis dans la conclusion de cet accord puisque son économie, exsangue, repose en majorité sur la production du pétrole sud-soudanais[6]. L’accalmie chez son voisin du sud lui permettrait de régler en partie ses problèmes internes, qui persistent depuis 2011.

Les grandes puissances internationales, comme la Chine et les Etats-Unis, ont elles aussi des intérêts non négligeables à ce que l’accord soit respecté. La Chine est solidement implantée au Soudan du Sud depuis son indépendance, et a investi des milliards dans de nombreux secteurs[7]. Les Etats-Unis sont pour leur part les premiers donateurs d’aide humanitaire, et Donald Trump est lassé des innombrables cessez-le-feu et accords systématiquement avortés.

Un chèque en blanc …

L'Illusion de la paix au Soudan du Sud 2/2
Une famille de réfugiés sud-soudanais à Lamwo (Ouganda) le 5 avril 2017 [Reuters]

Quelques jours à peine avant sa signature, l’accord ne faisait pas consensus auprès des parties concernées. Certains groupes de l’opposition, notamment la South Sudan Opposition Alliance (SSOA) et les Former Detainees (FD), refusaient catégoriquement de le ratifier du fait de désaccords profonds concernant le partage du pouvoir[8]. Sous pression des médiateurs régionaux, et à la surprise générale, l’accord a finalement été signé par tous[9]. Que valent vraiment ces signatures lorsqu’elles sont apposées sous la contrainte ?

S’ajoutant à cela, le texte ne suscite que peu d’espoir pour les experts du conflit sud-soudanais. En effet, le pouvoir est de nouveau confié aux mêmes seigneurs de guerre, rongés par la soif de pouvoir et peu préoccupés par le sort de leur population[10]. Les forces loyales à S. Kiir et R. Machar ont toutes deux commis des actes qualifiés de crimes de guerre : pillages, disparitions forcées, tortures, viols, exécutions extrajudiciaires. Ainsi, il est fort probable que la population sud-soudanaise ne soutienne pas l’accord, et que de nouvelles contestations apparaissent.

… qui ne propose pas d’issue concrète au conflit

Enfin, et comme son nom l’indique, l’accord se concentre sur la répartition du pouvoir entre les parties en conflit. Au-delà du nombre pléthorique de vice-présidents -5- et de ministres -35- afin que chacun y trouve son compte, à aucun moment le texte n’évoque une quelconque résolution des causes profondes de la guerre. Le problème de répartition des richesses et de marginalisation politique et économique de la majorité de la population n’est aucunement traité. Ainsi, malgré les pressions internationales continues et les tentatives de médiations régionales, le conflit au Soudan du Sud ne sera pas résolu de sitôt.

La stabilité ne peut en effet être imposée de l’extérieur, sans réelle volonté politique des parties en conflit. Et quand bien même Salva Kiir et Riek Machar s’entendraient de manière concrète et durable quant au partage du pouvoir, la suite sera complexe. Nous avons en effet choisi, par soucis de clarté, de focaliser l’analyse sur les tensions entre le gouvernement et le SPLA/M, principal mouvement d’opposition. Or, d’innombrables groupes aux intérêts variés, armés ou non, alimentent et prolongent le conflit. Trouver un terrain d’entente commun se révèle pour le moins houleux pour les années à venir.

[1] Voir L’Illusion de la Paix au Soudan du Sud 1/2
[2] The Conversation, The failure of forced peace: South Sudan apprehensive future, 15/01/2017
[3] Tirkthankar Chanda, Guerre civile au Soudan du Sud : Chronologie d’une crise, RFI, 18/07/2016
[4] Joan Tilouine, Les soldats sud-soudanais et Riek Machar égarés dans l’Est du Congo-Kinshasa, Le Monde, 30/01/2017
[5] J. Hursh, Squandered opportunity? Despite New Agreement, South Sudan’s Civil War Continues, 09/07/2018
[6] Ahmed H. Adam, Why is Omar al-Bashir mediating South Sudan peace talks?, Al Jazeera, 05/07/2018
[7] Aru Kok, China chases Africa’s ressources, The Strategist, 06/08/2018
[8] R. Alfred Yoron Modi, Five Contentious Issues in the South Sudan Peace Process, Sudan Tribune,28/07/2018
[9] President Kiir, opposition groups sign South Sudan governance agreement, Sudan Tribune, 06/08/2018
[10] South Sudan Economy, Global Security, 01/03/2018

About Amélie METEL

Etudiante en master 2 coopération internationale à l’université Grenoble Alpes. Passionnée par la géopolitique, elle se spécialise dans l’analyse des conflits armés et la diplomatie
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L’illusion de la paix au Soudan du Sud 1/2

L’illusion de la paix au Soudan du Sud 1/2

Le 5 août 2018, un accord de partage du pouvoir a été signé à Khartoum (Soudan) entre le président sud-soudanais Salva Kiir et son principal opposant, l’ancien vice-président Riek Machar. Si certains y voient une lueur d’espoir, d’autres n’en demeurent pas moins sceptiques. La guerre au Soudan du Sud, qui a éclaté en 2013, a vu défiler nombre de négociations et d’accords sans résultat concret. Cet article se propose d’analyser le conflit en deux temps, se focalisant d’abord sur son déroulement jusqu’à l’accord d’Addis-Abeba en 2015, pour se concentrer sur la situation qui s’en suivra jusqu’à celui de Khartoum.

Perspectives historiques

L'Illusion de la paix au Soudan du Sud 1/2
Le Soudan du Sud et les Etats limitrophes [Encyclopaedia Britannica]

Considéré comme un Etat failli, le Soudan du Sud est le plus jeune Etat de la planète. A la suite de son indépendance du Soudan le 9 juillet 2011, le pouvoir est confié à des chefs rebelles, qui n’ont ni les compétences ni la volonté de créer les infrastructures et les services nécessaire au développement du nouveau pays. Ainsi, après avoir connu 2 longues guerres civiles[1], le Soudan du Sud sombre dans un nouveau conflit en décembre 2013.

Pour certains, les troubles naissent de tensions interethniques. A première vue, cet argument est difficilement réfutable. En effet, les deux hommes à l’origine du conflit sont le président Salva Kiir, et son vice-président Riek Machar. Le premier est Dinka, le second Nuer, les deux ethnies majoritaires du pays. Depuis cinq ans, les partisans des deux hommes se livrent une lutte armée sans pitié. Cependant, la réalité est bien plus complexe : les causes de ce conflit sont à chercher dans des différends personnels anciens, motivés par le contrôle du pouvoir et des ressources naturelles.

Une lutte pour le pouvoir pas si récente

C’est dès la seconde guerre civile que les tensions naissent entre Salva Kiir et Riek Machar. En 1984, ce dernier rejoint l’Armée de Libération des Peuples du Soudan (SPLA), principal groupe armé d’opposition au pouvoir central. Créé par John Garang – dont Salva Kiir est proche – un an auparavant, le groupe était à ses débuts un mouvement d’opposition politique non armé[2]. Il exprimait la volonté des peuples marginalisés du Soudan, au nord comme au sud et quelles que soient leurs origines, d’être plus intégrés à l’économie du pays et mieux représentés politiquement. Le fait que Machar soit Nuer et intègre ce mouvement créé par un Dinka, démontre que les différends ethniques ne sont pas la source même de la guerre.

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S. Kiir et R. Machar

Cependant, certains hommes forts du SPLA[3] ne tardent pas à se montrer en désaccord avec le leadership de John Garang, qui se bat pour l’égalité des peuples au sein d’un Soudan uni.  Ils proposent alors de le remplacer par R. Machar, qui prendra la tête d’une nouvelle faction en 1991, le SPLA-Nasir, prônant l’indépendance du Sud.  De violents affrontements entre les deux groupes auront lieu au cours des années suivantes, alors que le mouvement de Machar se rapproche de Khartoum[4]. Après plusieurs années de médiation et à la suite du protocole de Machakos (2002), les deux hommes forts de l’opposition se rapprochent. Lors de l’accord de paix global conclu en 2005[5], Garang et Machar sont respectivement nommés président et vice-président du Soudan du Sud. Suite à la mort brutale de John Garang[6], son poste est attribué à Salva Kiir. Lors de la période intérimaire (2005-2011) devant déboucher sur un référendum d’autodétermination, la région se voit en effet attribuer un gouvernement, un Parlement, et une administration propre. A l’indépendance, Kiir et Machar conserveront leurs titres à la tête du nouveau pays.

Les origines de l’embrasement

En 2012, les différends politiques entre Riek Machar et Salva Kiir prennent un tournant critique. Le président retire à R. Machar plusieurs de ses fonctions au sein du gouvernement. A l’été 2013, il est évincé de son poste de vice-président, et tout son gouvernement est destitué. Six mois plus tard, Machar annonce lors d’une conférence de presse qu’il présentera sa candidature aux élections présidentielles de 2015 contre Salva Kiir, qu’il accuse de dérives dictatoriales. Cette annonce attise les tensions au sein du parti au pouvoir[7], et un clan de soutien à chaque leader se crée. C’est à ce moment que la soif de pouvoir des deux hommes forts du pays prend progressivement un tournant interethnique.

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Principales villes des conflits et leurs régions [South Sudan Web]

La tension monte encore d’un cran lorsque le président accuse son second de coup d’Etat, et des affrontements armés éclatent à Juba, capitale du Soudan du Sud, entre la garde présidentielle et des soldats Nuers. Les jours suivants, les combats se propagent dans d’autre villes du pays, notamment à Bor, Malakal et Bentiu. Le conflit se transforme alors en nouvelle guerre civile, et durera 20 mois. Sept accords de cessez-le-feu sont signés durant cette période, mais tous seront rapidement rompus[8].

Le contrôle du pétrole, élément clé du conflit

L’or noir est primordial pour le Soudan du Sud, dont l’exportation représentait 98% des revenus du pays en 2011[9]. Si les principales zones de combats se situent autour des villes de Bor, Malakal et Bentiu, c’est parce que c’est précisément là où se trouvent les réserves de pétrole les plus importantes du pays. Or, la production a largement été affectée par le conflit, ainsi que par la baisse du prix du baril. 160 000 barils sont produits quotidiennement en 2015 contre 245 000 en 2011[10], ce qui se révèle dévastateur pour les finances de l’Etat.

En 2017, un rapport confidentiel de l’ONU révèle que les revenus du pétrole sont largement dépensés par le gouvernement pour financer armes, milices, et autres services de sécurité[11]. Les populations vivant près des zones pétrolifères subissent ainsi de nombreuses exactions de la part de milices financées par le gouvernement, conduisant à des déplacements de population massifs. Ce fait n’est pas nouveau, puisque divers rapports dénoncent que des évènements similaires se sont produits lors de la guerre civile précédente[12].

L’accord de paix d’Addis-Abeba

A l’été 2015 sous pression américaine, les dirigeants des pays membres de l’Autorité intergouvernementale pour le développement en Afrique de l’Est (IGAD) se réunissent à Addis-Abeba afin d’encadrer des pourparlers de paix entre Kiir et Machar. L’Union européenne et l’ONU participent également au processus de négociations. Ces dernières avaient officiellement commencé en janvier 2014, mais n’ont jamais débouché sur des accords concrets. Le 26 août 2015, les deux hommes signent finalement un accord de paix, et Riek Machar reprend son poste de vice-président dans le gouvernement de transition. Le conflit aura fait plus de 50 000 morts et 1,6 million de déplacés[13].

[1] La première guerre civile se déroule entre 1955 et 1972, la seconde entre 1983 et 2002.
[2] La branche politique non armée du SPLA est le Mouvement de Libération des Peuples du Soudan (SPLM)
[3] Notamment Lam Akol
[4] Le président Omar el-Béchir considère la vision de R.Machar comme moins dangereuse pour ses ambitions personnelles : la sécession du sud lui permettrait de garder le pouvoir au nord, alors que l’idée d’un Soudan uni prônée par J.Garang le forcerait à quitter la tête du pays.
[5] Signé le 9 janvier 2005 à Nairobi (Kenya) entre le gouvernement soudanais et le SPLA
[6] John Garang meurt dans un accident d’hélicoptère le 30 juillet 2005
[7]  Le parti au pouvoir est le SPLM
[8]  Marc Lavergne, Comprendre la situation au Soudan du Sud, Le Monde Afrique, 14/03/2017
[9]  Fonds Monétaire International, IMF Survey: South Sudan Faces Hurdles as World’s Newest Country, 18/07/2011
[10] Reuters, South Sudan oil revenue at $3.38 bln, hit by conflict and price falls, 03/01/2015
[11] Al Jazeera, South Sudan keeps buying weapons amid famine: UN, 17/03/2017
[12] Human Security in Sudan, The Harker Report, 01/2000
Christian Aid, The scorched earth: oil and war in Sudan, 03/2001
European Coalition on Oil, Unpaid Debt, 06/2010
[13] Reach Initiative, Return intentions of IDPs and the future of Protection of Civilian sites in South Sudan, 04/11/ 2015

About Amélie METEL

Etudiante en master 2 coopération internationale à l’université Grenoble Alpes. Passionnée par la géopolitique, elle se spécialise dans l’analyse des conflits armés et la diplomatie.