Archives pour la catégorie Soudan

L’Egypte réagit aux crises libyenne et soudanaise

L’Egypte réagit aux crises libyenne et soudanaise

Le 23 avril dernier, deux sommets africains se sont tenus au Caire, concernant la situation en Libye et au Soudan. La place de l’Egypte semble effectivement singulière dans l’environnement régional.

Un îlot de stabilité en Afrique du nord-est ?

L’Egypte se perçoit actuellement comme le seul pays stable de son environnement africain immédiat. Sous la pression des manifestations, l’armée soudanaise n’arrive pas à nommer de chef d’Etat qui fasse consensus, l’opposition exigeant un gouvernement civil. Il est encore tôt pour présager de l’avenir politique du Soudan. À l’ouest, la situation libyenne est plus instable encore : le maréchal Haftar a lancé une offensive sur Tripoli contre le gouvernement Sarraj. Malgré les appels de l’ONU pour la paix, le conflit continue. Dans ce contexte, l’Egypte reste largement stable. Toute déstabilisation soudanaise ou libyenne de grande ampleur pourrait avoir des conséquences directes sur la situation intérieure égyptienne, comme des flux migratoires incontrôlés ou l’apparition de groupes armés transnationaux.

Pour le Caire, la pression est également interne. L’Egypte a connu sa révolution en 2011, et le pouvoir actuel est le fruit d’un coup d’Etat en 2013 mettant fin au gouvernement élu des Frères Musulmans. Le déficit de légitimité du pouvoir égyptien peut avoir un écho différent alors que les régimes militaires du Soudan et d’Algérie sont contestés. Il est donc important pour le Caire de répondre rapidement, notamment en rappelant l’impératif de sécurité et de stabilité. À ce titre, les réalisations égyptiennes sont impressionnantes : le nombre d’attentats terroristes a largement diminué ces dernières années. La guerre contre les groupes terroristes a porté ses fruits.

Une politique égyptienne qui s’inscrit dans un contexte arabe et africain

L’enjeu prend une ampleur régionale stratégique supplémentaire. Lorsque l’on suit les déclarations officielles du gouvernement égyptien, on voit de plus en plus d’appels à l’unité arabe. Par exemple, lundi 22 avril, le Premier ministre égyptien Mostafa Madbouli rencontre l’Arab Federation of Exchanges(institution de coordination entre les bourses des pays arabes). Il déclare ensuite que les pays arabes doivent renforcer la coopération financière. L’Egypte se pense peut-être futur leader du monde arabe (ou veut se montrer en interne comme tel), ce qu’elle a été à la grande époque nassérienne. Cette analyse est trop prématurée pour être totalement prise au sérieux. Il est toutefois intéressant de rappeler que la Libye, comme le Soudan, sont membres de la Ligue Arabe.

D’un point de vue plus pragmatique, le Soudan d’Omar el Bechir s’est beaucoup rapproché de la Turquie d’Erdogan, grand ennemi du maréchal Al Sissi. La Turquie a notamment obtenu une base militaire en mer rouge, sur la presqu’île de Suakin. Outre la rivalité égypto-turque en mer rouge, la souveraineté d’Ankara sur Suakin peut être perçue comme une menace directe pour le Caire. Une réponse égyptienne est donc nécessaire, et le référent arabe peut avoir une certaine logique.

Toutefois, les sommets égyptiens restent avant tout africains : plusieurs pays d’Afrique ont été conviés, comme les Présidents tchadien ou sud-africain. L’Union africaine, présidée par l’Egypte cette année, est également attendue. Le Caire se concerte donc avec les autres pays, et avec les institutions locales, avant d’effectuer la moindre action. L’occasion de se positionner comme initiateur de solutions diplomatiques, et leader continental dans l’exercice de ses fonctions.

Le passif égyptien au Soudan

Plusieurs journalistes ou analystes soudanais pro-révolution ont manifesté sur Twitter leur colère contre le sommet égyptien. La révolution soudanaise s’est faite largement à l’ombre des média étrangers pendant plusieurs mois, de décembre 2018 à avril 2019. Les manifestants n’accepteront probablement aucune intervention étrangère post-révolution (ou en cours de révolution). De plus, l’Egypte d’Al Sissi n’est certainement par le symbole le plus apprécié des manifestants soudanais, pour deux raisons.

Tout d’abord, Al Sissi reste un militaire qui a mis fin au printemps égyptien. Les analystes soudanais ont ainsi rappelé tant son manque de légitimité que ses actions « criminelles » et anti-démocratiques. Ensuite, au XIXème siècle, l’Egypte ottomane a conquis et annexé le Soudan. Lorsque l’Egypte devient indépendante en 1922, elle co-administre le Soudan avec le Royaume-Uni. Après la révolution égyptienne de 1952, la question soudanaise se repose, l’indépendance n’étant finalement acceptée qu’en 1956. Toute intervention égyptienne dans les affaires soudanaises risque donc d’être perçue comme « néo-coloniale ».

Bibliographie

Anne-Claire de Gayffier-Bonneville, Histoire de l’Egypte moderne : L’éveil d’une nation, 2016

Marc Lavergne, Le Soudan contemporain, 1989

Eddie Rabeyrin., La Turquie de retour sur la mer Rouge, Le Monde, 17 Janvier 2018

Prime Minister Of Egypt Meets With The Arab Federation Of Exchanges Chairman And Members – Madbouli Stresses On The Importance Of Strengthening Coordination And Integration Between The Arab Exchanges In Light Of The Pivotal Role Played By Financial Markets In The Global Economy, Mondo Visione, 22 Avril 2019

About Thomas CIBOULET

Publicités

La Force de réaction rapide au pouvoir au Soudan

La Force de réaction rapide au pouvoir au Soudan

  

+

Le général Abdelfattah Mohamed Hamdan Dagalo (ici prêtant serment devant le nouveau chef d’État) est l’actuel commandant de la Force de réaction rapide soudanaise au Yémen.

Imposé par l’Arabie saoudite, il a été nommé adjoint du général-président Abdel Fattah Abdelrahmane al-Burhan, lui-même ancien responsable du déploiement de l’armée soudanaise au Yémen.

Le général Hamdan Dagalo n’a jamais servi dans l’armée soudanaise. Durant la guerre civile du Darfour, il était à la tête d’une milice combattant pour le président Omar el-Béchir. De nombreuses ONG l’ont alors accusé d’avoir conduit des atrocités. Il est devenu le commandant de la Force de réaction rapide qui est une unité paramilitaire combattant au Yémen. Là encore, il a été accusé de commettre des atrocités.

L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont accordé, le 21 mars 2019, 3 milliards de dollars au Conseil militaire de transition pour répondre à la crise alimentaire soudanaise (pas yémenite).

https://www.voltairenet.org/article206286.html

Le renversement d’Omar el-Béchir

Le renversement d’Omar el-Béchir

Certaines poches du Soudan sont toujours en guerre et le gouvernement de Karthoum est toujours militaire. Rien n’a changé bien que le président Omar el-Béchir ait été renversé. Pour Thierry Meyssan, le problème du Soudan est avant tout culturel après 30 ans de dictature des Frères musulmans. Les événements actuels n’ont aucun rapport avec une aspiration à la liberté, mais uniquement avec la faim.

 | DAMAS (SYRIE)  

+
JPEG - 37.4 ko
Lors d’une cérémonie officielle, le président Omar el-Béchir (à droite) en compagnie du général Ahmed Awad Ibn Auf (à gauche) qui l’a renversé.

La simultanéité des événements en Algérie, en Libye et au Soudan évoque ce qui s’est passé en 2011 en Tunisie, en Libye et en Égypte. Pour les uns, il s’agirait d’un mouvement révolutionnaire contre des dictatures, pour d’autres d’une réédition de l’organisation par les Britanniques de la Grande révolte arabe de 1916.

Concernant 2011, la publication des e-mails internes du Foreign Office par le lanceur d’alerte Derek Pasquill, le rôle et la coordination des Frères musulmans dans tous ces pays, et enfin la suite des événements ne laissent aucun doute : il s’agissait bien d’un mouvement préparé durant 7 ans par les Britanniques, et finalisé avec l’aide des États-Unis, pour remplacer des régimes laïques nationalistes par des régimes religieux pro-Occidentaux.

Mais qu’en est-il pour 2019 ? Il serait prétentieux de vouloir répondre à cette question alors que ces événements ne font que débuter, que nous ne savons pas grand-chose de nouveaux acteurs, ni des intentions et des capacités étrangères. Tout au plus pouvons nous éviter de nous tromper nous-mêmes en répétant les slogans de la communication occidentale.

Nous avons souvent évoqué les situations de l’Algérie et de la Libye. Nous examinerons ici celle du Soudan et montrerons la particularité de ce pays.

Le président soudanais, Omar el-Béchir, a été renversé le 11 avril 2019 alors que des manifestations massives embrasaient le pays. Il s’était emparé du pouvoir lors d’un coup d’État militaire, il y a 30 ans, et en a été chassé par un autre coup d’État militaire. Durant son règne, jamais le pays n’a connu la paix, ni des élections crédibles.

Le Soudan a joué un rôle particulier sur la scène internationale, celui du Grand Méchant, tandis qu’il entretenait plus ou moins secrètement des relations privilégiées avec les Occidentaux qui n’ont cessé en sous-main de le soutenir. Dans ce contexte, la presse, qui a feint d’ignorer la réalité de ce double-jeu, lie la chute d’Omar el-Béchir à une révolution en réaction aux crimes qui lui sont attribués. C’est absolument faux.

En premier lieu, la guerre qui a ensanglanté le Soudan et l’ensanglante toujours, trouve ses racines avant la Première Guerre mondiale. Une secte inspirée de l’islam se souleva contre la colonisation anglo-égyptienne. Considérant son chef, le « Mahdi », comme son messie, elle se battit contre les troupes christiano-musulmanes anglo-égyptiennes, tentant d’imposer un mode de vie laissant une grande place à l’esclavage et aux châtiments corporels, détruisant les tombes des saints et les mosquées des musulmans « infidèles ». Dans ce contexte si particulier, les Britanniques ne tentèrent pas de convertir le pays au christianisme comme ils le firent ailleurs, mais avec l’aide du Grand mufti d’Égypte et de l’université al-Azar, d’inventer une forme d’islam compatible avec la colonisation.

Quarante ans plus tard, avant même l’indépendance du pays (1956), la guerre reprit. Après un cessez-le-feu relatif de 1972 à 1983, elle reprit encore. Omar el-Béchir ne parvint au pouvoir qu’en 1989. Il n’a donc aucune responsabilité dans le déclenchement de cette guerre, dont il n’est qu’un tardif protagoniste. Elle oppose de fait, au travers du siècle, dans cet immense pays, une population —qui entend à la fois libérer le Soudan des colonisateurs et imposer son mode de vie— aux animistes, aux chrétiens, et aux musulmans traditionnels, qui lui résistent.

Les deux inculpations d’Omar el-Béchir par la Cour pénale internationale (CPI), d’abord pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre (2009), puis pour génocide (2010), sont fondées sur une interprétation des événements faisant l’impasse sur leur contexte et rejetant par principe toute responsabilité sur le chef de l’État. Elles s’appuient sur l’instruction fantaisiste du procureur violeur et corrompu, Luis Moreno Ocampo. Elles ont au demeurant été rejetées aussi bien par la Ligue arabe que par l’Union africaine.

Le parachutiste Omar el-Béchir s’est longtemps appuyé sur le charisme de l’intellectuel Hassan el-Tourabi. Les deux hommes étaient membres de la Confrérie des Frères musulmans et ont essayé d’adapter au Soudan l’idéologie d’Hassan el-Banna et de Sayyed Qutb. El-Tourabi tenta d’écarter el-Béchir en 1999, sans y parvenir. Ce dernier réussit à le faire emprisonner en 2004-05. En définitive, il gracia el-Tourabi qui mourut de sa belle mort en 2016.

Cette situation est d’autant plus confuse que les Frères musulmans ont été créés par des Égyptiens dans le contexte de l’alliance entre le Grand mufti d’Égypte et les Britanniques contre les Madhistes soudanais ; qu’ils ont été dissous par les Égyptiens après la Seconde Guerre mondiale et finalement reconstitués par les Britanniques.

Comme tous les Frères musulmans, el-Béchir et el-Tourabi ont tenu des discours différents selon leurs interlocuteurs qui les qualifièrent tour à tour de sincères ou d’hypocrites, de fascistes ou de communistes. En outre, comme ils reproduisirent le conflit des Madhistes contre les Égyptiens, ils entrèrent en dissidence par rapport au reste de la Confrérie. Ils adoptèrent donc la même ambigüité non seulement vis-à-vis du grand public, mais aussi des autres Frères musulmans.

Durant 30 ans, Omar el-Béchir a joué habilement pour se maintenir au pouvoir, sans jamais se préoccuper d’éveiller l’esprit de son peuple.

Il a rétabli l’interprétation soudanaise de la Charia comme loi pénale dans la majorité du pays. L’excision du clitoris des jeunes filles est la norme —prétendument au nom de l’islam—. L’homosexualité est réprimée de la peine capitale. La flagellation et la peine de mort par lapidation ou crucifixion s’appliquent toujours, même si elles se font plus rares ces dernières années.

Il est d’usage de reprocher au seul Omar el-Béchir le massacre de populations au Darfour. C’est oublier que ses milices baggaras (les « Janjawid ») étaient encadrées par une société militaire privée US, DynCorp International, chargée par le Pentagone d’entretenir le crime dans cette zone pétrolière afin d’en empêcher l’exploitation par la Chine.

Au plan international, le Soudan offre une zone neutre aux Occidentaux face aux conflits idéologiques régionaux. Ainsi, il hébergea et surveilla tous ceux qui se disaient « anti-américains », que ce soit pour de vrai comme l’anti-impérialiste Ilich Ramírez Sánchez (« Carlos ») ou faussement comme le supplétif de l’Otan Oussama ben Laden. Cependant, il livra Carlos aux Français, et protégea Ben Laden.

Le Soudan s’engagea sur des théâtres d’opération étrangers, notamment contre l’Ouganda, la RDC et le Centrafique, en soutenant une secte sanguinaire, l’Armée de libération du Seigneur.

Dans la période actuelle, le Soudan a reçu un milliard de dollars du Qatar pour retirer le chef de la mission de la Ligue arabe en Syrie qui avait démenti la propagande d’une « révolution » contre le président el-Assad. Il a envoyé, à partir de 2015, des troupes —dont de nombreux mineurs de 14 à 17 ans— au Yémen se battre contre les chiites Houthis sous commandement saoudo-israélien. En 2017, il a loué pour 99 ans l’île de Suakin à la Turquie pour contrôler la mer Rouge, contre l’Arabie saoudite, l’Égypte et Israël. En 2018, Omar el-Béchir est venu représenter on ne sait qui lors d’un voyage officiel à Damas. Etc… Aucune logique dans ces actes, mais une tactique très maîtrisée qui fait du Soudan un pays à part, simultanément l’ami et l’ennemi de chacun.

Quoi qu’il en soit, le soulèvement actuel n’a aucun rapport avec une aspiration démocratique, mais uniquement avec la hausse des prix qui secoue le pays depuis l’indépendance du Soudan du Sud (2011) et la perte des champs pétroliers. L’effondrement économique qui suivit fut particulièrement cruel pour les plus pauvres. Un plan élaboré par le Fonds monétaire international fut mis en œuvre en 2018. Il provoqua en quelques mois une inflation de 70 % et, en décembre, un triplement brutal du prix du pain auquel la population réagit par des manifestations. Elles aboutirent au coup d’État militaire qui emporta Omar el-Béchir. Son successeur, le général Ahmed Awad Ibn Auf, démissionna le lendemain au profit du général Abdel Fattah Abdelrahmane al-Burhan. Il devrait présider une transition de deux ans avant de remettre le pouvoir à un gouvernement civil. En attendant, la Constitution a été abrogée.

Comme on ignore ce qu’Omar el-Béchir est devenu et si ses successeurs sont ou non membres des Frères musulmans, il est impossible d’expliquer ce qui se passe.

À ce jour, la situation est devenue instable, mais rien n’a changé ni au plan culturel, ni au plan politique. Le Soudan est toujours une société « islamique » gouvernée par une dictature militaire.

Ces événements sont une réaction à l’angoisse de la famine que le Darfour a connu durant les années 80 ; une famine non par absence de nourriture, mais par l’impossibilité pour les pauvres de s’en procurer. Ils n’ont aucun rapport avec ce qui se passe en Algérie, un pays éduqué, mais dont le gouvernement a été privatisé par un cartel de trois gangs. Ni avec ceux de Libye, où la destruction de l’État par l’Otan et l’assassinat de Mouamar Kadhafi ont rendu impossible un accord entre les tribus, condition préalable à une solution démocratique.

Thierry Meyssan

Thierry MeyssanConsultant politique, président-fondateur du Réseau Voltaire. Dernier ouvrage en français : Sous nos yeux – Du 11-Septembre à Donald Trump(2017).

Géopolitique du pétrole à l
Réseau Voltaire

Voltaire, édition internationale

Destitution d’Omar el-Béchir, une seule certitude : l’incertitude

Destitution d’Omar el-Béchir, une seule certitude : l’incertitude

Le 11 avril 2019, le Ministre de la défense Awad Benawf annonçait en direct à la télévision soudanaise la destitution du président Omar el-Béchir. Ce coup de tonnerre intervient cependant dans un contexte délicat pour ce dernier. En effet, le Soudan est en proie depuis janvier 2019 à un fort mouvement de contestation anti-régime. Quelles perspectives se dessinent pour la stabilité soudanaise ? 

Le Ministre de la défense soudanais annonçant la destitution du Président Omar el-Béchir à la télévision
Awad Benawf, Ministre de la défense, annonçant en direct à la télévision soudanaise la destitution d’Omar el-Béchir

C’est un véritable séisme politique qui a eu lieu ce jeudi 11 avril à Khartoum. Les forces armées nationales ont déposé le désormais ex-président soudanais dans un contexte de grande confusion. Les faits débutent aux alentours de 8h30 du matin. Un détachement de l’armée soudanaise lance un raid dans les locaux du parti du président, le parti national du Congrès (NPC). L’information est rapidement relayée dans toute la capitale, et déclenche une émulation massive. En effet, des milliers de manifestants anti-régime affluent en direction du quartier général de l’armée. Les services secrets font en parallèle état de la libération des prisonniers politiques du pays. L’annonce officielle survient cependant par l’entremise du Ministre de la défense Awad Benawf à la télévision nationale : « J’annonce […] la chute du régime et le placement en détention dans un lieu sûr de son chef ».

Cette déclaration amène au cours de la journée son lot de mesures d’exceptions. Des dispositions aux forts relents de loi martiale se font jour. La fermeture des frontières ainsi que de l’espace aérien soudanais est annoncée. Un couvre-feu et trois mois d’état d’urgence, ainsi que la suspension de la constitution sont d’autre part décrétés. Toutefois, la décision la plus significative intervient au niveau politique, avec l’annonce de l’instauration d’un Conseil militaire de transition présidé par Awad Benawf. Celui-ci, prévu pour une durée de deux ans, entend organiser des élections durant cette période. Cette annonce, pourtant attendue à Khartoum, inquiète toutefois plus qu’elle ne satisfait.

Omar el-Béchir, ascension et déclin d’un tyran

Quels éléments ont menés à la destitution d’Omar el-Béchir ? Militaire de formation, ce dernier s’est illustré au cours de la  guerre du Kippour de 1973, ou lors de la répression des mouvements de contestation sud-soudanais en 1983. Célian Macé, journaliste à Libération en dépeint dans ce cadre un portrait peu flatteur : « El-Béchir y apprend la sale guerre, les cruautés, les méthodes de terreur, et les représailles contre les civils ». Il prend la tête du pays le 30 juin 1989, suite au putsch contre le gouvernement de Sadeq al-Mahdi. Sa première décision concerne la suspension des institutions, des syndicats et l’instauration de la charia.

Le règne d’Omar el-Béchir est celui du sang. La moitié de sa présidence a lieu pendant la seconde guerre civile soudanaise. Il y ordonne un véritable génocide, qui prendra fin en 2005 avec les accords de paix de Naivasha. Ce conflit, opposant le sud catholique à la politique islamiste de Khartoum, occasionne 2 millions de morts, 4 millions de déplacés ainsi que la famine de 1998. En parallèle survient la guerre du Darfour, en 2003. Omar el-Béchir exhorte  l’armée à bombarder de nombreux villages, et laisse agir les milices janjawids sur le terrain. Cela lui vaudra un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale en 2008.

Fort d’une présidence marquée par une répression violente, le sol se dérobe pourtant sous ses pieds début 2019. Le Président soudanais décide de stopper les importations de blé, avec pour conséquence une augmentation de 300% du prix de la farine. Cette décision fait suite à une explosion de 30% des prix du pétrole. Des manifestations éclatent en réponse dans l’ensemble du Soudan. La population se soulève massivement, et en appelle à l’armée. Le soulèvement populaire aura finalement raison du « tyran »,  comme elle le qualifie.

Quelles perspectives à court et moyen terme ?

Une image représentant Awad Benawf comme héritier d'Omar el-Béchir
Une image partagée sur le web condamnant le maquillage politique de la destitution d’Omar el-Béchir

La colère n’est pourtant pas redescendue après l’annonce d’Awad Benawf. Les manifestations se prolongent dans le pays, et notamment à Khartoum, où le peuple craint un scénario du pire. Certains observateurs voient en le coup d’état militaire du 11 avril une tentative d’accaparement total du pouvoir. Pire, les soudanais dénoncent un maquillage politique pur et simple. Awad Benawf est en effet réputé proche des cercles traditionnels du pouvoir. Cette perpétuation de la politique d’Omar el-Béchir est dénoncée par la foule. Des slogans tels que « Ibn Awaf ne nous représente pas », « non aux figures de l’ancien régime » ou « Soudan bela kezan » (le Soudan sans le tyran) font florès dans les cortèges. Dans ce contexte, le spectre d’une répression armée est très présent.

Le Soudan pourrait de fait se voir figé dans une sorte de statu quo. L’interrogation majeure réside dans la place que pourrait faire l’armée aux revendications populaires. En effet, la rue soudanaise aspire à l’établissement d’un gouvernement de transition composé de figures civiles et militaires. La question d’une prise de pouvoir islamiste se pose alors. Ce qui serait pourtant illusoire comme le soulève Christian Delmet, chercheur spécialisé sur la région : « Il y a des petits noyaux religieux, mais qui n’ont pour l’instant que très peu d’audience et qui n’ont aucune possibilité politique […] Ces groupes sont complètement désorganisés ». Au lendemain du coup de force ayant eu raison d’Omar el-Béchir, le scénario d’un maintien du Conseil militaire de transition semble se dessiner. Cela sans pourtant compter sur les réactions de la communauté internationale, qui devraient rapidement se faire jour.

 

Sources :

BERTHEMET Tanguy. Soudan : un coup d’état emporte Omar el-Béchir, Le Figaro, 11 avril 2019

CRÉTOIS Jules, NASRAOUI Wided. Soudan : le soulèvement continue malgré la destitution d’Omar el-Béchir, Jeune Afrique, 11 avril 2019

DELORME Florian. Après la chute d’Omar el-Béchir, où va le Soudan ? France Culture, 12 avril 2019

MACE Célian. Les nombreuses terreurs d’Omar el-Béchir, Libération, 11 avril 2019

RFI. Soudan : vive inquiétude après la forte hausse du prix de la farine, RFI, 6 janvier 2019

RFI. Soudan : le jour où le président Omar el-Béchir a été destitué par l’armée, RFI, 11 avril 2019

RFI. Soudan : le général Awad Benawf à la tête du Conseil militaire de transition, RFI, 11 avril 2019

About Antoine Vandevoorde

Antoine Vandevoorde est analyste en stratégie internationale, titulaire d’un Master 2 Géoéconomie et Intelligence stratégique de l’IRIS et de la Grenoble Ecole de Management depuis 2017. Ses domaines de spécialisation concernent la géopolitique du cyberespace, les relations entreprises – Etats, l’intelligence économique et l’Afrique. Il est rédacteur aux Yeux du Monde depuis mars 2019.

Soudan : L’armée promet un gouvernement civil

Soudan : L’armée promet un gouvernement civil

MINISTRE DE LA DEFENSEMINISTRE DE LA DEFENSE

L’armée a destitué le président Omar El Béchir le 11 avril 2019. Elle promet la mise en place d’un gouvernement civil.

L’armée soudanaise a promis la constitution d’un gouvernement civil après la destitution du président Omar El Béchir.

Les nouveaux tenants du pouvoir promettent aussi de dialoguer avec toutes les «entités politiques».  Ils assurent enfin que Omar El Béchir est en détention et il ne sera pas extradé.

C’est le vice-président du Soudan et ministre de défense  général Awad Benawf, 62 ans, qui a pris la tête du Conseil militaire de transition, le 11 avril 2019. Il est secondé par le chef d’état-major de l’armée, le général Kamal Abdelmarouf.

Pour rappel, l’armée soudanaise a renversé Omar El Béchir le 11 avril 2019 après 30 de pouvoir de ce dernier. Contesté par la rue décembre 2018, l’ancien président était devenu impopulaire. L’armée avait annoncé la mise en place d’un Conseil militaire qui conduira une transition de deux ans. Ce qui a provoqué les protestations de plusieurs Soudanais.

LIRE AUSSI Soudan : L’armée annonce une déclaration « importante »

 

Soudan : l’armée promet une déclaration « importante », Khartoum en ébullition

Soudan : l’armée promet une déclaration « importante », Khartoum en ébullition

11 avril 2019 à 09h43 | Par Jeune Afrique avec AFP

L’armée soudanaise a promis jeudi une « déclaration importante bientôt », déclenchant de nouvelles scènes de liesse devant le quartier général des militaires à Khartoum, où des milliers de manifestants campent en réclamant le départ du président Omar el-Béchir.

Les habitants de la capitale soudanaise sont appelés à rejoindre massivement les milliers de manifestants réunis pour le sixième jour consécutif devant le siège de l’armée, qui abrite aussi le ministère de la Défense et la résidence officielle du président Béchir, ont fait savoir les organisateurs de la contestation. »Le régime est tombé, le régime est tombé », chantent des milliers de manifestants qui campent devant le QG de l’armée à Khartoum.

Ces milliers de Soudanais réclament invariablement la démission du président Béchir, 75 ans et au pouvoir depuis trois décennies, et demandent à l’armée de rejoindre leur mouvement. « Les gens arrivent en masse », a rapporté jeudi matin un témoin présent sur le lieu du rassemblement.


>>> À LIRE – Soudan : face à la déferlante populaire, sur qui Omar el-Béchir peut-il encore compter ?


La foule déterminée avait défié toute la journée de mercredi le régime devant ce siège de l’armée, dont les intentions, tout comme celles de la police, restent pour l’instant incertaines. « L’armée soudanaise va diffuser une importante déclaration bientôt. Attendez-la », a dit un présentateur sur la télévision d’Etat jeudi matin.

« Trente ans de répression, c’est assez »

La télévision d’Etat n’a pas donné davantage de détails et diffusait des chants militaires, alors que la contestation populaire entrait dans sa sixième journée consécutive. « Nous attendons de grandes nouvelles. Nous ne partirons pas d’ici tant que nous saurons pas ce que c’est », a indiqué un manifestant devant le siège de l’armée.

« Mais nous savons que Béchir doit partir. Nous avons eu assez de ce régime. Trente ans de répression, de corruption, d’abus de droits. C’est assez », a-t-il poursuivi. Plusieurs véhicules militaires transportant des troupes sont entrés dans le complexe qui abrite le QG de l’armée dans les premières heures de la journée de jeudi, ont déclaré des témoins.

Mercredi, le parti du Congrès national (NCP) du président Béchir avait appelé l’ensemble de ses membres à un rassemblement de soutien au chef de l’Etat jeudi à Khartoum, signe que le président ne semblait pas prêt à céder. Mais, mercredi soir, ce rassemblement a été reporté sine die.

« Protéger les citoyens »

« Des hommes et des femmes de toutes les coins de Khartoum et d’autres villes viennent pour ce qu’ils appellent le service de nuit », a de son côté souligné un manifestant mercredi soir, pour marquer la détermination des protestataires. Depuis samedi, les manifestants ont essuyé à plusieurs reprises les assauts du puissant service de renseignement NISS, qui a tenté en vain de les disperser à coups de gaz lacrymogène, selon les organisateurs du rassemblement.


>>> À LIRE – Au Soudan, les femmes au cœur de l’Intifada


Mardi, 11 personnes dont six membres des forces de sécurité ont été tuées lors de manifestations à Khartoum, a rapporté mercredi le porte-parole du gouvernement Hassan Ismail, sans préciser les circonstances de leur mort, selon l’agence officielle Suna. En tout, 49 personnes sont mortes dans des violences liées aux manifestations depuis que ces rassemblements ont commencé en décembre, de sources officielles.

Agitant des drapeaux nationaux et entonnant des chansons révolutionnaires, les contestataires ont appelé l’armée à rejoindre leur mouvement de contestation, né en décembre mais qui a connu un net regain de mobilisation samedi. Aucune tentative de dispersion n’a été rapportée pour la journée de mercredi. « Il semble que la police soit avec nous aussi », a estimé un manifestant.

Mardi, la police avait annoncé avoir ordonné à ses forces de ne pas intervenir contre les contestataires. Elle a aussi dit vouloir l’union du « peuple soudanais (…) pour un accord qui soutiendrait un transfert pacifique du pouvoir ».

Concernant les militaires, le général Kamal Abdelmarouf, chef d’état-major de l’armée, avait précisé lundi que celle-ci continuait « d’obéir à sa responsabilité de protéger les citoyens ».

« Transition crédible »

L’étincelle de la contestation a été la décision du gouvernement de tripler le prix du pain le 19 décembre. A travers le pays, des milliers de Soudanais ont appelé au départ de M. Béchir. Le président a tenté de réprimer la contestation par la force, puis a instauré le 22 février l’état d’urgence à l’échelle nationale.


>>> À LIRE – Soudan : Omar el-Béchir et le retour du Mahdi


Mardi, des capitales occidentales ont appelé les autorités à répondre aux revendications « d’une façon sérieuse ». Le pouvoir doit proposer « un plan de transition politique crédible », ont écrit les ambassades des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de la Norvège dans un communiqué conjoint à Khartoum.

Mercredi, Washington a exhorté le pouvoir à respecter le droit de manifester. « Nous appelons le gouvernement du Soudan à respecter les droits de tous les Soudanais à exprimer leurs doléances pacifiquement », a tweeté Tibor Nagy, secrétaire d’Etat adjoint chargé de l’Afrique.

https://www.jeuneafrique.com/761429/politique/soudan-larmee-promet-une-declaration-importante-khartoum-en-ebulition/

C’est malgré tout une bonne idée pour l’Éthiopie enclavée de se construire une marine

C’est malgré tout une bonne idée pour l’Éthiopie enclavée de se construire une marine


Par Andrew Korybko – Le 13 juin 2018 – Source Oriental Review

Ethiopia NavyLe nouveau président Abiy Ahmed s’entretenait avec les chefs militaires lorsqu’il leur a dit que « nous devrions à l’avenir renforcer nos capacités en terme de force navale », ce qui a immédiatement attiré l’attention internationale parce que le pays est enclavé depuis la sécession de l’Érythrée en 1993. Ce pays désormais indépendant a toujours craint que l’Éthiopie ait encore des projets pour le réintégrer de force ou le transformer en un État mandataire pour regagner son accès historique à la mer Rouge, bien que ce ne soit probablement pas ce que le président Ahmed avait à l’esprit lorsqu’il a fait sa curieuse suggestion.

Bloomberg a inclus des informations très pertinentes dans son bref rapport sur ce développement en rappelant comment l’Éthiopie a récemment conclu des accords portuaires avec le Soudan, Djibouti, la Somalie du Somaliland, autoproclamée indépendante, et le Kenya dans toute la région de la Corne de l’Afrique, donnant ainsi au pays un intérêt naturel à vouloir protéger ses investissements en terminaux et ses lignes maritimes de communication (SLOC) qui les accompagnent.

En conséquence, on peut aussi s’attendre à ce que l’Éthiopie conclue des accords militaires conventionnels avec ses partenaires régionaux afin de protéger les infrastructures de transport reliant leurs ports à la grande puissance africaine émergente, qui est le deuxième pays le plus peuplé du continent avec l’un des taux de croissance économique les plus élevés du monde. Le développement d’une marine éthiopienne serait également une première pour un pays africain qui s’impliquerait activement dans la nouvelle « ruée vers l’Afrique » qui a débuté dans la région de la Corne au milieu des années 2000, après la frénésie de la piraterie somalienne au large des côtes.

Ethiopia map
Au cours de la décennie qui a suivi, cette partie du monde est devenue l’une des plus militarisées, avec des bases américaines, chinoises, émiraties, saoudiennes, turques, italiennes, françaises et japonaises tout le long de ses côtes. La Russie a aussi récemment été invitée à construire une base navale à Port Soudan à la fin de l’année dernière après la visite du président Bachir à Moscou, même si on ne sait pas si le président Poutine envisage de l’accepter.

Ce que la Russie peut faire, cependant, c’est d’aider son partenaire éthiopien, lien datant de l’ère soviétique, à construire une nouvelle marine, ce qui pourrait en soi annoncer un important « Retour en Afrique » pour Moscou et lui permettre de montrer une dimension différente de sa « diplomatie militaire » que celle acquise par les forces aériennes et terrestres de renommée mondiale lors de l’intervention anti-terroriste en Syrie.

Le post présenté est la transcription partielle de l’émission de radio CONTEXT COUNTDOWN sur Sputnik News, diffusée le vendredi 8 juin 2018.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Les implications stratégiques d’une éventuelle base russe au Somaliland

http://lesakerfrancophone.fr/les-implications-strategiques-dune-eventuelle-base-russe-au-somaliland


Par Andrew Korybko – Le 6 avril 2018 – Source Oriental Review

Somaliland flagSi l’on en croit les rapports non confirmés sur une éventuelle base russe dans la région sécessionniste du Somaliland, Moscou bande enfin ses muscles militaires au-delà de l’Eurasie et signale son désir de retourner en Afrique.
 
Le portail d’information des média alternatifs, généralement digne de confiance, South Front, a republié des déclarations qui circulaient depuis quelques jours sur une éventuelle base militaire russe dans la région sécessionniste du Somaliland, un développement qui a d’abord pris au dépourvu de nombreux observateurs. Mais il n’y a rien d’inexplicable si cela se confirme. Le rapport allègue que Moscou a entamé des pourparlers avec les autorités autoproclamées de Hargeisa pour construire une petite installation aérienne et navale polyvalente dans la ville frontalière de Zeila, à Djibouti, en échange de la reconnaissance officielle de « l’indépendance » de la région. Les EAU construisent déjà leur propre base à Berbera − bien qu’ils ne reconnaissent pas officiellement le Somaliland − mais l’État du Golfe est une puissance militaire montante avec beaucoup plus d’argent pour arroser le terrain que la Russie et n’est donc probablement pas soumis aux mêmes conditions que Moscou juste pour cette simple raison pécuniaire.

Somaliland map

Le contexte du Somaliland

Le Somaliland était une colonie britannique réunie avec ses frères somaliens en 1960, après quoi elle s’est séparée de cet état somalien « croupion » après le renversement du président Barre et la guerre civile multidimensionnelle qui a suivi et qui a englouti le pays. Le gouvernement de facto du Somaliland estime que la politique anti-insurrectionnelle de Barre à la fin de la guerre froide envers sa région a constitué ce qu’il a appelé le « génocide Isaaq » et l’a donc convaincu de faire sécession pour des raisons de sécurité. Quelle que soit la légitimité de cette démarche, le fait incontesté est que la position géostratégique du  Somaliland est restée fonctionnellement celle de l’indépendance et d’une posture en grande partie pacifique depuis lors, ce qui, selon Hargeisa, devrait renforcer sa revendication de reconnaissance internationale de son indépendance. Mogadiscio, cependant, maintient que la région devrait revenir sous son contrôle formel, avec la garantie que le nouveau système « fédéral » selon elle, empêchera les abus passés de se reproduire.

Importance géostratégique

Le Somaliland, tout comme le Sud-Yémen tout aussi méconnu mais également souverain, s’est rangé du côté des Émirats arabes unis dans la guerre du Yémen et héberge aujourd’hui un complexe militaire émirati à Berbera qu’Abou Dhabi envisage d’associer à ses installations existantes d’Aden et des iles Socotra pour en faire la « porte d’entrée » de Bab El Mandeb pour le commerce maritime UE-Chine. Ce processus se déroule parallèlement à l’extension de la guerre froide du Golfe à la Corne de l’Afrique et à la militarisation internationale de la mer Rouge, faisant de la région l’un des points chauds les plus exposés aux conflits dans le monde aujourd’hui. C’est dans ce contexte que la Russie pourrait envisager une base navale et aérienne au Somaliland à quelques kilomètres de celle des États-Unis à Djibouti, qui, si elle était construite, complèterait de manière stratégique celle de la Chine à l’ouest du Camp Lemonnier des Américains.

Le « pivot vers l’Afrique » de la Russie

Somaliland Foreign Minister Dr. Saad Ali Shire meets with Russian diplomat Yury Kourchakov
Le ministre des Affaires étrangères du Somaliland, Dr. Saad Ali Shire (centre droit) rencontre le diplomate russe Yury Kourchakov (centre) en 2017

La base possible de la Russie au Somaliland serait bien plus qu’un crachat à la face des Américains car elle ferait partie du projet de « pivot vers l’Afrique » de Moscou qui a été annoncé à la fin de l’année dernière, suite à l’aide militaire fournie à la République centrafricaine et l’offre par le Soudan de mettre à la disposition des Russes une installation militaire sur sa côte de la mer Rouge. En relation avec ces deux développements, il y a aussi eu des signes au début de cette année que tout pivot africain pourrait voir Moscou s’appuyer davantage sur les mercenaires comme force d’avant-garde pour stabiliser les pays déchirés par les conflits et créer les conditions pour équilibrer les intérêts intra-étatiques et les affaires internationales, à travers le continent par conséquence. Dans ce cas, la Russie pourrait potentiellement servir de médiateur entre le Somaliland et la Somalie proprement dite et ensuite « équilibrer » les relations entre eux et leur voisine beaucoup plus enclavée qu’est l’Éthiopie.

L’Éthiopie et les Émirats arabes unis

À cet égard, il convient de rappeler aux observateurs les relations de longue date entre la Russie et l’Éthiopie qui ont jeté les bases de leur rapprochement en cours après près de trois décennies de négligence après la fin de la guerre froide. L’Éthiopie est le premier partenaire de la Chine en Afrique et le chemin de fer Djibouti-Addis-Abeba (DAAR) récemment construit pour devenir le cœur d’un « CPEC africain ». Compte tenu du « surpeuplement » militaire dans la minuscule Djibouti et de la distance relativement longue entre Port Soudan et l’Éthiopie, la Russie aurait pu décider de construire une base au Somaliland comme « porte dérobée » pour l’Éthiopie, avec laquelle Hargeisa est alliée. En outre, le développement conjoint par l’Éthiopie d’un port à Berbera avec les Émirats arabes unis et les relations croissantes de la Russie avec ces deux grandes puissances émergentes indiquent des motivations économiques et stratégiques derrière la décision éventuelle de Moscou de construire une base poche de Zeila, pour « tuer plusieurs oiseaux d’une seule pierre » en renforçant les liens de la Russie avec les trois parties.

L’échiquier de la grande puissance du XIXe siècle

Néanmoins, tout mouvement dans cette direction serait sans aucun doute considéré comme une « trahison » de la Somalie par son ancien soutien pendant la Guerre froide, malgré la participation décisive de la Russie aux côtés de l’Éthiopie pendant la guerre Ogaden de 1978-79 et le fait d’avoir « vendu » Mogadiscio à Addis-Abeba lors d’un échange sans précédent d’alliés régionaux avec les États-Unis. Tout comme à l’époque, les calculs néo-réalistes seraient au cœur de cette décision, bien que cette fois-ci basés sur « l’équilibre » de « l’Échiquier des Grandes Puissances du XIXe siècle » devenu infiniment plus complexe avec l’émergence de l’Ordre mondial multipolaire que durant les « bons vieux jours » de la bipolarité. Comme preuve de cette politique en action dans un contexte africain, il suffit de regarder la nouvelle politique de la Russie à l’égard de la Libye qui considère maintenant le renversement de Kadhafi comme une « affaire interne » même si c’est elle qui a attiré l’attention de la communauté internationale sur les débuts de la Révolution colorée nommée « Printemps arabe » à l’échelle du théâtre du grand Moyen-Orient.

Réflexions finales

Les fondements de la politique étrangère russe contemporaine complètement non-idéologiques et axés sur les intérêts contrastent fortement avec le récit dogmatique des démagogues des médias alternatifs qui prétendent que Moscou ne peut que s’opposer par principe à des alliés des américains, c’est-à-dire que la Russie « ne contribuerait jamais » (délibérément ou non) à la « balkanisation » de la Somalie en construisant une base dans le Somaliland à côté de celle de la « petite Sparte » des États-Unis et à proximité d’un pays enclavé qui est son bras droit régional. Les temps ont certainement changé, prouvant que la Nouvelle Guerre froide n’a rien à voir avec la première version et que la Fédération de Russie d’aujourd’hui ne ressemble en rien à l’Union soviétique du passé en ce qui concerne ses « principes » de politique étrangère. Ce n’est pas nécessairement une « mauvaise » chose mais seulement un reflet de la réalité internationale dans laquelle la Russie est obligée de bouger si elle veut faire avancer ses intérêts face à une pression américaine asymétrique considérable et multidimensionnelle.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/les-implications-strategiques-dune-eventuelle-base-russe-au-somaliland

Comment le Safari Club-II peut changer la donne au Moyen-Orient

Comment le Safari Club-II peut changer la donne au Moyen-Orient


Par Wayne Madsen – Le 26 janvier 2017 – Source Strategic Culture via dedefensa

What Is ‘Safari Club II’ and How It Can Change Middle East Dynamics
Pendant la guerre froide, la Central Intelligence Agency avait convaincu certains alliés d’Europe et du Moyen-Orient d’établir une alliance informelle entre services de renseignement dont les liens avec les États-Unis devraient être officiellement « contestables de manière plausible » – selon le langage typique de la CIA. En 1976, un groupe de directeurs d’agences de renseignement pro-occidentaux s’étaient secrètement rencontrés au « Mt. Kenya Safari Club » (Safari Club du Mont Kenya), à Nanyuki au Kenya, pour élaborer un pacte informel visant à limiter l’influence soviétique en Afrique et au Moyen-Orient. Le groupe s’était réuni sous les auspices du marchand d’armes saoudien Adnan Khashoggi, du président kenyan Jomo Kenyatta et du secrétaire d’État américain Henry Kissinger. Si Khashoggi était présent à la première réunion de ce groupe informel qui allait être connu sous le nom de « Safari Club » Kenyatta et Kissinger en étaient absents.

Les signataires de la charte originale du Safari Club au Kenya comprenaient le comte Alexandre de Marenches, directeur du Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage (SDECE, prédécesseur de la DGSE) ; Kamal Adham, le chef d’Al Mukhabarat Al A’amah, le service de renseignement saoudien ; le général Kamal Hassan Aly, directeur du service de renseignement égyptien ; Ahmed Dlimi, chef du service de renseignement marocain ; enfin, le général Nematollah Nassiri, chef de l’agence de renseignement iranienne SAVAK. Il y a des indices, mais aucune preuve réelle, que le chef du Mossad d’Israël, Yitzhak Hofi, aurait informellement participé à cette première réunion du Safari Club.

Le « Mt. Kenya Safari Club », fondé en 1959, était la copropriété du magnat du pétrole de l’Indiana, Ray Ryan, qui avait des liens avec la CIA et la mafia ; de Carl W. Hirschmann Sr., le fondateur suisse de Jet Aviation, une société internationale d’aviation d’affaires ayant des liens étroits avec la CIA et qui a été vendue à General Dynamics en 2008 ; et de l’acteur William Holden. Le 18 octobre 1977, après que le Safari Club ait installé son quartier général opérationnel au Caire, Ryan fut tué dans une voiture piégée à Evansville, Indiana. William Holden est mort dans son appartement de Santa Monica, en Californie, le 12 novembre 1981, apparemment après avoir trébuché sur une table de chevet et s’être fait une blessure au crâne qui entraîna le décès par hémorragie ; Holden était seul et il agonisa pendant plusieurs heures, son corps n’étant découvert que trois jours plus tard. Le meurtre de Ryan est une affaire classée mais non résolue tandis que des questions sans réponse caractérisent la mort solitaire de Holden.

En 1977, Khashoggi profita des problèmes fiscaux de Ryan avec le gouvernement américain et des difficultés financières de Hirschmann pour acquérir le contrôle total du « Mt. Kenya Safari Club » qui devint simplement le Safari Club, peu de temps avant le meurtre de Ryan. Avec le transfert clandestin de son siège au Caire, le Safari Club devint un élément-clef dans le recrutement de combattants irréguliers arabes pour lutter contre l’Union soviétique en Afghanistan. Khashoggi a joué un rôle clé dans le financement de la « Légion arabe » en Afghanistan en s’appuyant sur le soutien de la famille royale saoudienne et du sultan Hassanal Bolkiah du Brunei.

La couverture du « Mt. Kenya Safari Club » continua à jouer un rôle utile dans les réunions clandestines du Safari Club, y compris celle du 13 mai 1982 entre le ministre israélien de la Défense, Ariel Sharon ; le président du Soudan, Jaafar al-Nimeiri ; Omar al-Tayeb, chef des renseignements soudanais ; le milliardaire américano-israélien Adolph « Al » Schwimmer, fondateur d’Israel Aerospace Industries ; Yaacov Nimrodi, ancien officier de liaison du Mossad à Téhéran du temps de la SAVAK du Shah ; enfin, le directeur adjoint du Mossad, David Kimche.

Le chef du Safari Club était George « Ted » Shackley, qui, en tant que directeur adjoint de la CIA pour les opérations, était le chef des opérations clandestines de la CIA sous la direction de George W. Bush [Bush père] en 1977-1978. Shackley, dont le surnom était « Blond Ghost » fut mis à pied par le directeur de la CIA de Jimmy Carter, l’amiral Stansfield Turner, puis rappelé au service par le chef de la CIA de Ronald Reagan, William Casey. Agissant comme un agent de renseignement privé, Shackley a joué un rôle clé dans la mobilisation de l’ancien réseau SAVAK du Safari Club en Europe pour contribuer à la tristement célèbre affaire Iran-contra.

Le Safari Club était responsable de la plupart des opérations clandestines de l’Occident contre l’Union soviétique dans les zones de conflit s’étendant de l’Afghanistan à la Somalie et de l’Angola au Nicaragua. Il est ironique qu’un groupe d’agences de renseignement et de groupes de guérilla soutenant les Houthis au Yémen reprenne aujourd’hui le modèle de l’ancien Safari Club pour combattre les États-Unis, l’Arabie saoudite, Israël et leurs mandataires au Yémen, la Corne de l’Afrique, et le grand Moyen-Orient.

Le mouvement houthi anti-Saoudien au Yémen, dont les membres adhèrent à la secte Zaidi-Shi’a de l’Islam, s’oppose aux pratiques fondamentalistes rigides du wahhabisme saoudien. Les Houthis, qui sont alignés religieusement et politiquement sur l’Iran chiite, ont établi un service de renseignement externe sous la direction d’Abdelrab Saleh Jerfan. S’inspirant de la formule du Safari Club, les services de renseignement houthis ont conclu des accords informels avec le Corps des gardiens de la révolution islamique (IRGC) ou Pasdaran ; le Service de sécurité préventive (PSS) de Palestine ; les trois branches du renseignement du Hezbollah libanais, y compris l’Unité 1800, la branche du renseignement des opérations spéciales du Hezbollah ; enfin, avec le service de renseignement du Hamas, basé à Gaza mais dont les agents sont répartis dans tout le Moyen-Orient. Maintenant que le président syrien Bachar al-Assad a mis en déroute la plupart des armées de guérilla djihadistes de son pays, notamment avec l’aide du personnel des forces expéditionnaires houthies, la Syrie est mieux placée pour fournir une assistance militaire à la coalition houthie au Yémen. Ensemble, cette alliance de forces antisionistes et anti-wahhabites, que l’on pourrait surnommer « Safari Club-II » peut lancer des opérations de pénétration de la frontière saoudienne du Yémen et mener des opérations militaires contre des cibles militaires et gouvernementales saoudiennes dans la province d’Asir en Arabie saoudite.

La coalition suscitée et menée par l’Arabie saoudite, qui comprend des troupes des Émirats arabes unis ; du Pakistan ; de l’Égypte ; du Koweït ; du Maroc ; du Soudan ; de Jordanie et de Bahreïn − est intervenue dans la guerre civile yéménite en 2015, sous l’impulsion de sa direction saoudienne. Cette intervention a conduit les Houthis à riposter et, dès 2016, ils ont étendu leur action en territoire saoudien. Les forces houthies sont entrées dans trois régions frontalières saoudiennes, notamment Asir, Jizan et Najran. Avec l’appui des services de renseignements des Pasdaran et du Hezbollah, les Houthis ont créé un groupe sécessionniste saoudien, Ahrar al-Najran, ou « les Indépendants de la région de Najran ».

Résultat de recherche d'images pour "Narjan cartes"

Najran faisait partie jusqu’en 1934 du royaume de Mutawakkilite au Yémen, gouverné par la dynastie Zaidi jusqu’en 1962, lorsque le roi a été renversé. Les irrédentistes du côté saoudien de la frontière veulent la réunification avec le Yémen. La tribu yéménite Hamdanid, qui avait été le principal soutien de la dynastie Zaidi, a prêté serment d’allégeance à la coalition menée par les Houthis au Yémen, marquant ainsi un succès considérable du Safari Club-II.

Le renseignement houthi effectue également une surveillance et des reconnaissances des bases navales israéliennes en mer Rouge dans l’archipel des Dahlak, en Érythrée et dans le port de Massawa. Les Houthis ont également surveillé les opérations militaires saoudiennes et émiraties dans la ville portuaire d’Assab en Érythrée. En 2016, les forces houthies auraient attaqué le quartier général de la marine érythréenne à Assab après l’arrivée des forces saoudiennes dans la ville portuaire. Les Houthis ont peut-être été aidés par un autre allié du Safari Club-II, le groupe d’opposition érythréen, l’Organisation démocratique Afar de la mer Rouge (RSADO), qui reçoit également le soutien de l’Éthiopie.

En 2016, les Houthis ont mené avec succès une incursion dans Asir et capturé une base militaire saoudienne, ainsi qu’une cache d’armes américaines et canadiennes. Le parrainage par Safari Club-II d’un mouvement sécessionniste en Arabie saoudite ressemble au soutien que le Safari Club originel avait apporté à divers groupes insurgés, dont l’UNITA en Angola, la RENAMO au Mozambique et les contras au Nicaragua.

Les bouleversements politiques au Yémen et en Arabie saoudite ont débouché sur de nouvelles alliances entre la coalition saoudienne et les membres du Safari Club-II. Le 4 novembre 2017, le prince héritier saoudien, Mohammed bin Salman, a entrepris de consolider son pouvoir politique en arrêtant plusieurs princes de la Maison des Saoud, ainsi que d’éminents ministres, dignitaires religieux et hommes d’affaires. Un hélicoptère transportant le prince Mansour bin Muqrin, le vice-gouverneur de la province d’Asir, et sept autres hauts responsables saoudiens, s’est écrasé près d’Abha, dans la province d’Asir, près de la frontière avec le nord du Yémen contrôlé par les Houthis. Selon plusieurs rapports, l’hélicoptère aurait été abattu par les Saoudiens après qu’ils eurent appris qu’il volait vers le Yémen contrôlé par les Houthis où le prince et son parti avaient reçu l’assurance de l’asile politique. Un prince saoudien se joignant aux Houthis aurait constitué un coup symbolique et de communication majeur pour le Safari Club-II. Dans tous les cas, cette intervention signale que les Houthis ont pris position dans la lutte pour le pouvoir au sein de la maison des Saoud.

Dans le même temps, les services secrets houthis, aidés par les impressionnantes capacités de renseignement de communication du Hezbollah, ont intercepté des communications téléphoniques entre le président yéménite Ali Abdullah Saleh, ancien allié des Houthis, avec les EAU et la Jordanie, alliés des Saoudiens. Ces écoutes ont permis de découvrir que Saleh négociait un accord séparé avec la coalition saoudienne-émiratie, une orientation qui a été considérée par les Houthis comme la trahison ultime. Les Houthis ont pris d’assaut la résidence de Saleh dans la capitale yéménite de Sanaa et l’ont exécuté sur place.

Il est remarquable et ironique à la fois que le Safari Club-II se batte contre de nombreux membres du Safari Club original. À l’exception de l’Iran, membre du Safari Club-II mais sous un régime complètement différent, il s’agit de l’Arabie saoudite, d’Israël, de la France, de l’Égypte, du Maroc et d’autres satellites des États-Unis, et du Soudan. Henry Kissinger, un des parrains du Safari Club originel, conseille maintenant le gendre de Donald Trump, Jared Kushner, relais du Mossad à la Maison Blanche, sur ses contacts fréquents avec les dirigeants saoudiens et d’autres acteurs régionaux de la même clique, y compris les Israéliens.

Le Safari Club-II dispose de ce dont manquait le Safari Club originel : un soutien populaire. La coalescence des intérêts des populations opprimées du Yémen, du Liban et de la Palestine (Cisjordanie et Gaza), ainsi que les préoccupations géopolitiques de sécurité de l’Iran, expliquent ce soutien populaire. Plus récemment l’évolution du Qatar à la suite de la querelle de cet Émirat avec l’Arabie, a fait profiter le Safari Club-II d’un nouvel avantage de communication et sans doute plus. Le Safari Club-II bénéficie désormais d’une oreille sympathique à Doha, capitale du Qatar, membre à l’origine de la coalition saoudienne au Yémen mais désormais cible du boycott économique par les Saoudiens, les Bahreïnis, les Koweïtiens et les Émiratis. La Chine, qui a coopéré avec le Safari Club d’origine en Afghanistan et en Angola, a reçu des délégations houthi à Beijing. Cette puissance fournirait également des armes à la coalition houthi au Yémen via l’Iran. Oman, qui est resté neutre dans la guerre civile yéménite, est devenu en 2016 un relais pour fournir des armes aux Houthis dans des camions portant des plaques d’immatriculation omanaises. Le gouvernement irakien dirigé par les chiites est également connu pour apporter son soutien aux Houthis.

La CIA et ses alliés de la guerre froide ont fourni, avec le Safari Club originel, un modèle inestimable pour les peuples assiégés et menacés du Yémen, de la Corne de l’Afrique et de l’ensemble du Moyen-Orient. Le Safari Club-II donne aux Saoudiens, aux Israéliens, aux Américains, aux Égyptiens, aux Marocains et à d’autres, y compris l’État islamique financé par l’Arabie saoudite et les guérillas d’al-Qaïda au Yémen, un avant-goût amer de leur propre médecine.

Wayne Madsen

Traduit par dedefensa

http://lesakerfrancophone.fr/comment-le-safari-club-ii-peut-changer-le-moyen-orient

 

Nouveaux grondements dans la Corne de l’Afrique au sujet du barrage Éthiopien de la Grande Renaissance

Nouveaux grondements dans la Corne de l’Afrique au sujet du barrage Éthiopien de la Grande Renaissance


Par Andrew Korybko – Le 4 décembre 2017 – Source Oriental Review

Résultat de recherche d'images pour "Ethiopia’s Grand Renaissance Dam"
Images africa-ontherise.com

Les tensions augmentent entre l’Égypte et l’Éthiopie à cause du barrage éthiopien de la Grande Renaissance.

Le Caire a réitéré récemment sa position de longue date contre la construction par Addis-Abeba de ce méga-projet sur le Nil Bleu grâce auquel elle reçoit la plus grande partie de son eau, estimant que le barrage permettrait à l’Éthiopie de contrôler l’accès de l’Égypte à cette ressource, plaçant ainsi Le Caire dans une position stratégique de vulnérabilité. L’État de la corne de l’Afrique a riposté aux dernières critiques en déclarant qu’il ne se laissera pas contrarier dans la réalisation de ce projet de développement important au niveau national, et il a également réfuté les rumeurs selon lesquelles le Qatar finançait partiellement le barrage. La dernière campagne égyptienne dans cette guerre de l’information contre l’initiative éthiopienne serait alimentée en partie par le réalignement stratégique du Soudan vers Addis Abeba dans ce conflit et plus largement dans le contexte plus vaste de la Route de la Soie, qui a totalement changé la dynamique et placé le Caire sur la défensive.

Egypte-Ethiopie : Partage des eaux du Nil, Accord à Khartoum

Cette situation qui mijote est beaucoup plus sérieuse que son format trilatéral ne le laisse supposer, car elle a pris les contours de la Guerre froide du Golfe au cours des deux derniers mois. Le Qatar a travaillé rapidement pour rafistoler sa relation anciennement difficile avec l’Éthiopie, pour contrer l’effort orchestré en apparence par l’Arabie saoudite mais piloté par les Émirats pour « isoler » Doha sous de prétendus prétextes antiterroristes. Dans le même temps, les EAU, ses anciens partenaires pro-égyptien, renforçaient leur présence militaire chez les rivaux du voisin Éthiopien, en Érythrée et dans l’État autoproclamé du « Somaliland » sous prétexte d’utiliser leurs territoires pour aider à la guerre désastreuse contre le Yémen. Au total, une tendance dangereuse est en train d’émerger : la guerre froide du Golfe s’étend à la Corne de l’Afrique en voyant une Égypte émiratisée, encouragée par ses partenaires du CCG à se comporter de manière plus belliqueuse envers une Éthiopie soutenue par le Qatar, le barrage de la Grande Renaissance devenant un symbole de la discorde trans-régionale par proxy interposés.

L’Égypte sait qu’elle restera éternellement dépendante de l’Éthiopie au cas où le projet serait achevé, ce qui placerait l’État arabe le plus peuplé du monde et le premier allié du CCG en dehors du Golfe sous l’influence des alliés du Qatar à Addis-Abeba. C’est inacceptable à la fois pour le président al-Sissi et ses parrains monarchiques tant que Doha est perçue comme un soutien des Frères musulmans qui les menacent tous. En dehors de tout conflit formel d’État à État, l’Égypte et les EAU pourraient utiliser l’Érythrée comme point de départ pour organiser des efforts de déstabilisation contre l’Éthiopie, ce que le Caire est déjà soupçonné de faire du point de vue d’Addis-Abeba, en ayant déjà manipulé à cette fin les Oromos, habitants du centre du pays et ethnie la plus nombreuse.

Si les opérations de guerre par procuration se propageaient dans la Corne de l’Afrique, les implications géopolitiques pourraient être profondes car elles pourraient mettre en danger la Route de la Soie de Djibouti vers la capitale éthiopienne, ce qui pourrait bloquer la propagation de la multi-polarité dans cette région stratégique. Au milieu de tous ces enjeux, la position cruciale du Soudan entre les deux pays les plus directement en concurrence deviendra d’autant plus importante comme force d’équilibrage. Mais il faudra plus que probablement l’implication diplomatique discrète de la Grande Puissance chinoise pour atténuer les tensions interétatiques, tout comme cela s’est passé de manière décisive entre le Bangladesh et le Myanmar la semaine dernière.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

http://lesakerfrancophone.fr/nouveaux-grondements-dans-la-corne-de-lafrique-au-sujet-du-barrage-ethiopien-de-la-grande-renaissance