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La sécurité économique de la France dans la mondialisation : une stratégie de puissance face aux nouveaux défis du XXIème siècle

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La sécurité économique de la France dans la mondialisation : une stratégie de puissance face aux nouveaux défis du XXIème siècle

Par Axelle DEGANS, le 2 juillet 2020      

Docteure en Géopolitique de l’Université de Reims Champagne-Ardenne (2019). Membre du Conseil scientifique du Diploweb.com. Agrégée d’histoire. Membre du laboratoire HABITER (EA 2076) de l’Université Reims Champagne-Ardenne. Courriel : axelle.degans@mailo.com.

https://fr.tipeee.com/diploweb/embed/buttonVoici une présentation – suivie du document complet – de la thèse en géopolitique, rédigée par Axelle Degans sous la direction de François Bost, soutenue à l’Université de Reims Champagne Ardenne (URCA) le 2 décembre 2019.Compte tenu de la crise économique majeure amorcée durant le premier semestre 2020 dans le contexte de la pandémie de COVID-19, il est plus que temps de se saisir de cette recherche à la fois prémonitoire et visionnaire. Comme l’écrit A. Degans, « Nous nous devons la mise en place d’une stratégie de sécurité économique, nous la devons aussi à nos enfants. »

En 2015, au moment du dépôt du sujet de recherche de cette thèse en géopolitique, le domaine d’étude de la sécurité économique apparaissait presque incongru, voire inopportun. Il allait à l’encontre de la pensée dominante, pétrie d’angélisme sur les relations internationales, considérant volontiers la géopolitique comme sulfureuse et l’idée même d’une sécurité économique nationale comme non avenue. Le dogmatisme ambiant considérant le libre-échange comme forcément vertueux, protégeant des affres de la guerre (le « doux commerce » de Montesquieu »), l’interdépendance comme solution permettant à la France de participer de la façon la plus moderne à l’économie du XXIème siècle, les alliés comme des partenaires commerciaux fiables voire des amis, et des partenaires commerciaux qui ne peuvent que devenir des partenaires stratégiques, démontre non seulement une méconnaissance de l’Histoire mais aussi une incompréhension des réalités géoéconomiques et géopolitiques mondiales. Cette perception que Hubert Védrine dénonce comme celle d’« un monde de bisounours » ne pouvait s’accommoder d’un travail de recherche sur la sécurité économique, un champ trop politiquement incorrect. La Commissaire à la concurrence Margrethe Vestager mettait, en février 2019, le holà sur une fusion entre Siemens et Alstom, qui aurait donné naissance à un « champion du rail » dont l’Europe n’avait que faire, puisque la Chine ne s’intéressait pas au marché ferroviaire européen ; à peine six mois plus tard cette assertion était démentie par les faits. Un monde français et européen d’une extraordinaire myopie géopolitique, trop centré sur lui-même pour s’intéresser et comprendre les évolutions du monde qui l’entoure. Cela, c’était avant… C’était avant la crise du coronavirus. Depuis la crise sanitaire, qui frappe cruellement le continent européen et la France, les yeux se décillent. Il faut dire qu’il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

Le monde change, que l’on veuille ou non. Il se désoccidentalise et se déseuropéanise de façon assez évidente. La bascule démographique est à l’œuvre au détriment d’une Europe qui entre dans ce que Gérard-François Dumont nomme un « hiver démographique ». La bascule géopolitique l’est également avec ce que Fareed Zakaria qualifie de « the rise of the Rest », la montée des Autres, pendant du « rise of the West ». Le contexte géopolitique est aussi celui du retour de l’affirmation des puissances sur la scène internationale, celui du temps des « prédateurs », pour François Heisbourg, qui préfèrent les rapports de force à la négociation, aux alliances et au droit. Faut-il encore en avoir en avoir conscience. Une politique de puissance décomplexée est déployée par les États-Unisla Russie et la Chine, qui ont tous trois des préoccupations géopolitiques comme le trahit la toile dessinée par les « nouvelles routes de la soie », le projet Belt Road Initiative (BRI) du président chinois Xi Jinping, dont les ramifications maillent toute l‘Eurasie, et se projettent jusqu’en France, sans oublier l’Afrique ; un nouveau commerce triangulaire ? L’actuel exercice du pouvoir du président américain Donald Trump, sans fard et plus brutal, est une nouvelle donne à prendre en considération par les politiques tant français qu’européens. La Russie de Vladimir Poutine est revenue sur la scène internationale, et ce retour à un goût de revanche pour Moscou que Français et Européens seraient bien avisés de comprendre. La constitution d’un G2 – une coalition de deux grandes puissances – pourrait se faire au détriment des Européens. France et Union européenne doivent prendre garde à ne pas être un terrain de chasse pour ces « prédateurs ».

La géoéconomie a aussi beaucoup évolué au cours du début XXIème siècle qui est celui de l’affirmation ou de la réaffirmation des grands émergents – les BRIC’s – Chine en tête. Elle est marquée par le point d’inflexion que constitue la crise économique et financière née de la crise des subprimes de 2008, les pays européens comptent au nombre de ses principales victimes. Les Français, et un nombre certain d’Européens, ont le sentiment d’appartenir au camp des « perdants », y compris les perdants de la mondialisation, et développent un certain pessimisme concernant leur avenir. Les évolutions déjà entamées, désindustrialisation de nos territoires, endettement public, vertige du déclin… sont renforcées au cours de la deuxième décennie du XXIème siècle. Ce sont des économies et des finances européennes affaiblies qui doivent faire face à cette crise sanitaire majeure qu’est le coronavirus ; celle-ci est une épreuve de vérité, un test de résilience. Elle est un révélateur à de nombreux égards. Elle est un douloureux rappel des liens, qu’avait compris en son temps le chancelier Bismarck, entre industrie et puissance. La désindustrialisation est une cruelle perte de pouvoir, de richesse et de savoir-faire. Elle révèle aussi que l’interdépendance, conçue comme pacification des relations internationales, est en fait un champ de rapport de forces. Nous vivons une grande mutation dont nous sommes les acteurs volontaires et involontaires. Il est donc très important de comprendre les mécanismes à l’œuvre. Il est indispensable d’avoir une intelligence du monde.

La sécurité économique, qui est une déclinaison de l’intelligence économique et stratégique, est en fait au cœur des préoccupations géoéconomiques et géopolitiques actuelles. Nous sommes très attachés à l’État de droit démocratique, à nos libertés individuelles, à la protection de notre vie privée, à notre haut niveau de vie, à notre État providence… Nous vivons dans le territoire qui fait le plus de cas de l’individu – l’individualisme est l’essence même de la culture occidentale – de l’accès à une information libre, le territoire qui cherche à protéger l’individu des aléas de la vie, comme l’environnement des multiples agressions qu’il subit…. Les flux migratoires démontrent l’attractivité du modèle européen à l’échelle du monde, même s’il n’est pas ici question de hiérarchiser les différents modèles. Alors pourquoi ne pas le défendre face à d’autres modèles clairement plus expansionnistes ? Pourquoi ne pas agir et finalement n’avoir plus d’autre possibilité que d’adopter les choix des autres ? Est-on certain qu’ils nous conviendront mieux que ceux que nous avons faits ?

La sécurité économique est au cœur de la pérennisation de notre mode de vie, de notre niveau de vie, de notre cadre de vie démocratique qui accorde la prospérité au plus grand nombre et garantit les libertés individuelles.

La problématique de cette thèse peut être ainsi formulée : La sécurité économique est au cœur de la pérennisation de notre mode de vie, de notre niveau de vie, de notre cadre de vie démocratique qui accorde la prospérité au plus grand nombre et garantit les libertés individuelles. Rien de tout cela ne peut exister sans création de richesses. En France, comme en Europe la préférence va à leur partage. Le durcissement des relations géoéconomiques et géopolitiques mondiales amoindrit notre capacité à générer ces richesses qui nous sont indispensables. La sécurité économique est un moyen de continuer pour la France et l‘Union européenne d’être un territoire prospère qui a un avenir intéressant. Or, la sécurité économique est trop rarement pensée et considérée comme un tout cohérent par nos élites au risque de compromettre l’avenir de ce continent inséré dans un jeu des puissances mal perçu. Le temps court est trop souvent leur horizon, or gouverner c’est prévoir. Les signaux faibles se sont mués en signaux forts, le temps de l’action est venu. Le peut-on seulement encore, est-il déjà trop tard ? Comment mettre en œuvre la sécurité économique, quels sont ses champs d’action ?

Cette thèse est basée sur le choix d’une analyse ample, multiscalaire, interdisciplinaire pour offrir une grille de lecture globale, qui seule permet d’avoir les clés de compréhension d’un monde changeant et complexe. C’est un choix à rebours de ce qui se fait aujourd’hui car les analyses en profondeur mais ponctuelles sont préférées. Le parti pris de ce travail de recherche renforce son originalité et même son unicité. Seule la compréhension des grands enjeux permet ensuite la prise de décision et l’action ; c’est aussi le parti pris de cette étude : être utile. Ce travail peut donc être considéré comme une somme de différents aspects du champ de la sécurité économique : du droit à l’économie en passant par le numérique. Le choix opéré dans cette thèse permet de donner une certaine profondeur à l’analyse, et lui confère aussi une dimension qui lui permettra d’être utilisée ; c’est un des sens profonds de ce travail de recherche, offrir des outils de compréhension aux décideurs. Cette volonté rejoint la philosophie de Philippe Boulanger : « Ma conception de la géographie se veut aussi opérationnelle, c’est-à-dire utile pour la société au sens large » [1]. La dimension éthique n’est pas oubliée et elle donne davantage de sens à la démarche choisie.

Cette réflexion repose sur trois hypothèses de travail :

Hypothèse 1 : Il existe de puissants freins à l’acceptation de la réalité de la guerre économique, et il convient de s’interroger sur cette résistance.

Hypothèse 2 : La sécurité économique est protéiforme et il convient d’en embrasser la complexité.

Hypothèse 3 : La sécurité économique est au cœur d’une stratégie défensive et offensive qui seule pourra nous permettre de choisir notre avenir en tant que Français et Européens. La sécurité économique est centrale dans la stabilité de l’Europe occidentale pendant la guerre froide. Les Soviétiques ont perdu la guerre froide en partie pour des raisons économiques. En fait, l’économie est au fondement de la stabilité géopolitique et de la puissance.

Les yeux se décillent enfin, la crise sanitaire du coronavirus y a aidé. Faut-il encore disposer des cadres de compréhension : c’est ce qu’offre cette thèse. (En téléchargement en pied de page)

Cette thèse confronte les hypothèses ci-dessus formulées à la réalité du terrain. Force est de constater que les acteurs de terrain prennent souvent de bonnes décisions, quand ils ont les moyens de le faire, mais une politique globale fait défaut. Les lanceurs d’alerte, les chefs et cadres d’entreprise, les journalistes d’investigation multiplient les avertissements. Le temps est à l’action. Les yeux se décillent enfin, la crise sanitaire du coronavirus y a aidé. Faut-il encore disposer des cadres de compréhension : c’est ce qu’offre cette thèse.

Nous nous devons la mise en place d’une stratégie de sécurité économique, nous la devons aussi à nos enfants. Le terme de stratégie est choisi à dessein : la « mondialisation heureuse » d’Alain Minc n’est qu’une vision très partielle de la réalité géoéconomique qui est la nôtre. Ce que nous vivons en fait c’est la guerre économique : « la poursuite de la guerre par d’autres moyens » selon Christian Harbulot, qui lit la mondialisation au travers du prisme de l’entrechoquement des puissances. La conflictualité et la violence économique structurent les relations entre les différents acteurs économiques, l’actualité (OPA, délocalisations, mesures de dumping…) accrédite cette analyse. Ali Laidi (Les secrets de la guerre économique, Le Seuil) pousse assez loin l’analogie : « Dans cette bataille il n’y a pas d’alliés, que des intérêts. Chaque entreprise, chaque nation entre en guerre pour sauver son économie, préserver ses emplois et conquérir des marchés. Dans ce genre de conflit, les victimes ne se comptent pas en nombre de morts mais de licenciements. L’ANPE a remplacé les hôpitaux militaires, l’Assedic les pensionnés de guerre. Les vaincus déplorent le nombre de chômeurs et d’exclus, les vainqueurs fêtent les hausses boursières et empochent les dividendes »  : les entreprises sont les corps d’armée de cette guerre économique, les salariés les soldats. Cette thèse reprend cette analyse, bien qu’elle soit très peu partagée par les décideurs politiques. Le champ lexical de la sécurité économique est volontiers militaire et donc bien politiquement incorrect. Elle suppose un État stratège capable de se penser dans la continuité, de se projeter dans le temps et l’espace, et donc de promouvoir une stratégie qu’il est capable de faire appliquer aux différentes échelles politiques et administratives et de promouvoir auprès des acteurs privés. Un vocabulaire outrancier, journalistique voire populiste, pensez-vous ? Que nenni . Les États-Unis de Bill Clinton se sont dotés d’une « War room », notre allié est l’un des champions de l’espionnage économique (au moins 40% des moyens du renseignement y sont affectés pour le député Bernard Carayon), le secrétaire d’État Warren Christopher déclare devant le Congrès américain « la sécurité économique américaine doit être élevée au rang de première priorité de la politique étrangère », et lui réclame les mêmes moyens que ceux investis dans la guerre froide…la sécurité nationale passe par la sécurité économique pour des États-Unis qui montrent une grande continuité dans leur engagement. Le président Donald Trump n’annonce-t-il pas lors de son discours d’investiture : « Nous respecterons deux règles très simples – acheter américain et embaucher américain (..) Nous ramènerons l’emploi. Nous rétablirons nos frontières. Nous rétablirons notre prospérité et nous rétablirons nos rêves » ? Quatre décennies de guerre économique, menée par notre allié, qui nous ont peu ému… Le Japon n’est pas en reste car il a développé une véritable culture de l’intelligence et de la sécurité économiques bien avant ses partenaires. Au pays du soleil levant, le patriotisme national fait corps avec le patriotisme de l’entreprise. Dominique Nora avait déjà, juste à la fin de la guerre froide, analysé l’étreinte du samouraï. La sécurité économique est une politique d’État en Russie (après l’URSS) comme en Chine, c’est une mission qui n’a rien de secondaire pour les services de renseignement (département, T, P et K du FSB) ni pour l’armée (l’Armée populaire de libération chinoise : deux de ses membres Qiao Liang et Wang Xiangsui publient La guerre hors limites dans lequel ils exposent comment s’imposer sur les marchés, comment maitriser l’information…).

Quid de la France, de l’Europe communautaire ? Voici un long et coupable déni de la réalité de la guerre économique que ce travail de recherche met en lumière. La France a les moyens humains, économiques et technologiques d’y participer, mais pendant très longtemps pas le désir. L’Europe communautaire ne se pose même pas la question… car c’est une question ontologique.

Ce travail de recherche refuse les œillères dogmatiques qui ont longtemps prévalu et explique en grande partie le retard français dans la mise en œuvre d’une doctrine de sécurité économique (…)

La sécurité économique est, en effet, à la croisée de ce qui fâche : la puissance (faut-il s’accepter en tant que tel), l’influence, la souveraineté, le patriotisme et la guerre économiques, les rapports entre libre-échange et protectionnisme. La sécurité économique est aussi stratégique que sulfureuse… Ce travail de recherche refuse les œillères dogmatiques qui ont longtemps prévalu et explique en grande partie le retard français dans la mise en œuvre d’une doctrine de sécurité économique qui a pourtant pour vocation de conserver des emplois et la capacité de produire des richesses et pérenniser un niveau de vie assez enviable. Il n’est plus temps du conformisme.Schéma : Définition de la sécurité économique par Axelle DegansCliquer sur la vignette pour afficher en grand format le schéma de la définition de la sécurité économique par Axelle Degans.
Conception et réalisation : A. Degans

La sécurité économique recouvre un vaste champ d’action comme le montre ce schéma qui la définit. L’un des intérêts de ce travail de recherche est d’en présenter la complexité et donc la richesse souvent mésestimée. L’information est au cœur de la sécurité économique, sa collecte, sa conservation, sa protection : la sécurité économique recouvre donc l’espionnage économique, la sécurisation des locaux, des personnels, des matériels en particulier informatiques. La sécurité économique s’intéresse aussi à la protection des savoir-faire, donc des brevets (leur dépôt ou non) comme du secret des affaires. L’intégrité des entreprises ne se pose pas seulement en termes matériels ou informationnels, la question des investissements et prise de participation (IDE) est essentielle comme le prouve l’actualité. La crise du coronavirus a jeté une lumière crue sur la question de la sécurisation des approvisionnements (ex. masques, aspirine, respirateurs). Celle-ci est par essence une politique stratégique qui appartient pleinement à la sécurité économique pour éviter les ruptures d’approvisionnement dont nous avons mesuré récemment douloureusement les dramatiques conséquences.

Il ne peut y avoir de doctrine de sécurité économique sans stratégie d’influence – la France a tardé à se mettre au diapason des actions de lobbying qui n’appartiennent pas à sa culture – ni diplomatie économique que le quai d’Orsay met tardivement en œuvre avec Laurent Fabius.

La sécurité économique doit se penser avec la sphère cyber dont les enjeux sont cruciaux et mesurés à l’aune de la cybercriminalité, la cybersécurité, la cyberguerre et la cyberdéfense. La sphère cyber a pris une importance extraordinaire dans le quotidien des populations françaises et européennes. Les fake news, les attaques à l’e-réputation, les actions de déstabilisation, de corruption des données informatiques, les cyberattaques appartiennent à l’environnement de la sécurité économique et ne nous sont pas étrangers.

Le droit est un autre horizon de la sécurité économique, le droit des affaires, la compliance, la due diligence qui révèlent la prégnance du droit anglo-saxon. L’extraterritorialité du droit américain interroge directement la sécurité économique, notamment en France. Les affaires des amendes payées par la BNP Paribas, et du « moniteur » imposé par les autorités américaines, de la cession d’Alstom à General Electric, de l’impossibilité d’avoir des relations économiques avec des pays sous embargo américain relèvent bien des enjeux de la sécurité économique qu’un pays comme la France doit se saisir.

La souveraineté est au cœur de la sécurité économique, la souveraineté numérique est au croisement de la souveraineté technologique, de la souveraineté des normes et de la souveraineté des capacités ; elle est la pierre angulaire de la sécurité économique.

Ce travail de thèse relève les réalisations françaises de la création des pôles de compétitivité à celle de l’ANSSI (Agence nationale de sécurité des services informatiques), dont l’expertise est mondialement reconnue, à la définition des OIV (les Organisme d’importance vitale) qu’il faut impérativement protéger pour assurer la continuité de l’activité de la nation. Les rapport Martre (1994) et Carayon (2003) sont à la base de la mise en œuvre d’une politique d’intelligence économique en France, mais celle-ci manque de continuité et d’ampleur. La souveraineté est au cœur de la sécurité économique, la souveraineté numérique est au croisement de la souveraineté technologique, de la souveraineté des normes et de la souveraineté des capacités ; elle est la pierre angulaire de la sécurité économique.
Cette étude s’ouvre sur les perspectives et de la prospective. Les défis technologiques sont majeurs, leur maitrise est un impératif. A l’heure de l’intelligence artificielle et de la 5G, la souveraineté numérique est une question qui se pose avec une grande acuité, l’Europe est-elle vouée à être une « colonie numérique » pour reprendre le titre du rapport de la sénatrice Mme Catherine Morin-Desailly ? La France et l’Union européenne ont les moyens humains, économique et financiers de faire face aux défis des technologies de rupture. Faut-il en avoir la volonté et les clés de compréhension des enjeux.

Les territoires productifs, créateurs d’emplois et de richesses, sont au cœur de stratégies industrielles entre relocalisations et interrogations sur les bienfaits du libre-échange et méfaits du protectionnisme, le souhait grandissant de consommer local voire « national » et les impératifs d’investir dans la recherche-développement pour préserver l’avenir. L’interdépendance est aussi une forme de dépendance qu’il est urgent de maitriser. Nous mesurons désormais différemment les conséquences de décennies de désindustrialisation.

Au temps de ce que Thomas Gomart nomme l’ « affolement du monde », il est urgent de raison garder, de prendre le temps de la réflexion pour élaborer un plan d’action sur le temps court tout autant que sur le temps long qui embrasse l’immensité du champ de la sécurité économique. A ce titre la géopolitique offre une précieuse intelligence du monde.

Table des matières de la thèse disponible ci-dessous :

Première partie : Aux sources de la sécurité et de l’intelligence économique
Chapitre 1 : Les matrices idéologiques de la sécurité économique
Chapitre 2 : Un retard français…
Chapitre 3 : Les acteurs de l’intelligence et de la sécurité économiques
Deuxième partie : Les vecteurs de la sécurité économique
Chapitre 1 : Les éléments traditionnels de la sécurité économique
Chapitre 2 : La montée en puissance de vecteurs de plus en plus sophistiqués
Chapitre 3 : Le droit, nouveau champ de la sécurité économique
Troisième partie : La sécurité économique à l’épreuve des faits
Chapitre 1 : La sécurité économique, une nécessité face à la recrudescence des risques de cyberattaque
Chapitre 2 : La mise en œuvre de la sécurité économique
Chapitre 3 : L’Europe, une échelle légitime, efficiente et indispensable
Chapitre 4 : Perspective et prospectives pour la sécurité et l’intelligence économiques en France et en Europe

Télécharger au format PDF la thèse de doctorat d’Axelle Degans, « La sécurité économique de la France dans la mondialisation : une stratégie de puissance face aux nouveaux défis du XXIème siècle ».Thèse de doctorat d’Axelle Degans, « La sécurité économique de la France dans la mondialisation : une stratégie de puissance face aux nouveaux défis du XXIème siècle ». (13,7 Mo)Thèse en géopolitique sous la direction de François Bost soutenue à l’Université de Reims Champagne Ardenne (URCA) le 2 décembre 2019.

Copyright Juin 2020-Degans/Diploweb.comMots-clés : 

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DU RETOUR EN GRÂCE DU CONCEPT DE SOUVERAINETÉ !


DU RETOUR EN GRÂCE DU CONCEPT DE SOUVERAINETÉ !

« Les petites causes produisent les grands effets » (proverbe français). On ne le redira jamais assez combien un virus microscopique venu de l’Empire du Milieu aura eu de conséquences inattendues, inespérées, de bouleversements impensables dans la grammaire des relations internationales, sur la vie et le fonctionnement de nos démocraties qui se croyaient invincibles1. Sans parler des (r)évolutions dans la linguistique au sens de l’étude du langage dont il est à l’origine à son corps défendant. Tel est le cas, de nos jours, du concept de souveraineté qui respire la Majesté au sens royal du terme alors que nous vivons dans une République monarchique à bien des égards. Hier, voué aux gémonies par la pensée unique, le clergé médiatique pour déviationnisme. Aujourd’hui porté aux nues par des élites déboussolées qui vont chercher dans le monde d’hier les solutions aux maux du monde d’aujourd’hui et de demain. Comment en sommes-nous parvenus à cette situation parfaitement anachronique, ubuesque pour un esprit cartésien ? Il est indispensable, voire incontournable de faire un saut dans le passé.

DES AVATARS D’UN MOT DEVENU GROSSIER AU FIL DU TEMPS

Un retour en arrière est indispensable pour mieux comprendre l’évolution dans l’approche du concept de souveraineté – bien connu des étudiants en droit et en sciences politiques – au cours des derniers siècles. Alors que cet objet juridique bien identifié faisait durant des décennies l’objet d’une vénération comme celle d’un mythe, aujourd’hui, il est l’objet d’un reniement.

La vénération d’un mythe

En France, l’œuvre pionnière la plus marquante dans la définition de la souveraineté est celle du juriste Jean Bodin. Écrivant dans le contexte des guerres de Religion de la fin du XVIe siècle, ce dernier dégage les fondements rationnels de ce que devrait être l’ordre monarchique, en décrivant une puissance de commandement à la fois « absolue et perpétuelle ». Sa réflexion témoigne du passage d’un monde de la « suzeraineté » (où le pouvoir était inscrit dans des relations féodales et personnelles) à un monde de la « souveraineté » (où le pouvoir est exercé de façon exclusive par une puissance publique sur une communauté politique territorialisée). Cette définition est inséparable de l’émergence de l’État moderne. Elle est aussi à la base d’un ordre international dit « westphalien », composé d’unités étatiques censées respecter la légitimité de chacune à exister et à gouverner sa population2

Dans l’ordre juridique national, que nous dit la Constitution de la République française du 4 octobre 1958 ?

PRÉAMBULE

Le peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l’homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu’ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946, ainsi qu’aux droits et devoirs définis dans la Charte de l’environnement de 2004.

Titre premier : DE LA SOUVERAINETÉ

ARTICLE 3

La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum3.

Dans l’ordre juridique international, que nous dit la Charte de l’ONU signée à San Francisco le 26 juin 1945 ?

CHAPITRE I : BUTS ET PRINCIPES Article 2

L’Organisation des Nations Unies et ses Membres, dans la poursuite des buts énoncés à l’Article 1, doivent agir conformément aux principes suivants :

  1. L’Organisation est fondée sur le principe de l’égalité souveraine de tous ses Membres.

En un mot comme en cent, le concept de souveraineté apparaît comme la pierre angulaire de la vie interne mais aussi externe.

Le reniement du mythe

Avant toute chose, quelques précisions sur la signification du concept de souveraineté.

Etymologie : de souverain (autorité suprême d’une monarchie), venant du latin superus, supérieur.

La souveraineté est le principe de l’autorité suprême. En matière de politique, la souveraineté est le droit absolu d’exercer une autorité (législative, judiciaire et/ou exécutive) sur une région, un pays ou sur un peuple. La souveraineté nationale caractérise l’indépendance de l’Etat-nation par rapport à d’autres Etats ou à des instances internationales, hormis pour les autorités que cet état a librement accepté de céder (Cf. fédéralisme). La souveraineté a été définie par Jean Bodin (1530-1596) dans son traité « Les Six livres de La République » comme un attribut essentiel de l’État : « La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle d’une République ». Aucun pouvoir n’est supérieur à la puissance souveraine qui ne peut être anéantie, mais elle n’est pas sans limite (s’exerce sur le domaine public et non privé). Pour Jean-Jacques Rousseau, le peuple est le seul détenteur légitime de la souveraineté. La souveraineté peut être détenue par : Dieu ou ses prêtres (théocratie), une seule personne (monarchie), un groupe de personnes (oligarchie), la nation (démocratie représentative), le peuple (démocratie directe). En droit, c’est la Constitution qui définit comment s’exerce la souveraineté, quelles sont les institutions qui détiennent le pouvoir et comment elles sont contrôlées4.

Avec l’avènement d’un monde globalisé/mondialisé, le concept dont les dirigeants aiguillonnés par les peuples avaient fait leur mantra, est soumis à une sérieuse remise en question. À quoi bon se soumettre à une quelconque souveraineté à l’ancienne alors que l’on assiste au dépassement de l’État, à la disparition des frontières, de toutes les langues vernaculaires comme le Français, à l’apogée du libre-échange et de la libre circulation… au sein du village global ? En un mot, la souveraineté n’a plus de raison d’être tant elle ne signifie plus rien. Les GAFAM sont les nouveaux souverains du XXIe siècle. Ainsi s’engage une discréditation en règle du concept de souveraineté par association à des termes, à la connotation péjorative, s’achevant par « isme » tels que souverainisme, nationalisme, patriotisme, voire fascisme, pétainisme et autres mots grossiers. Quiconque se revendique d’une quelconque souveraineté est immédiatement cloué au pilori pour pensée rance et dangereuse ! Penser mondialisation est antinomique de penser souveraineté. Rares sont ceux qui résistent au tsunami de l’anti-souveraineté en raison du terrorisme de la pensée qui balaie tout sur son passage.

À la faveur de la crise globale que nous traversons, crise doublée d’une sévère pandémie venue de l’Empire du Milieu, le concept de souveraineté effectue un spectaculaire retour sur la scène médiatico-politique.

DE LA RÉDEMPTION D’UN MOT REDEVENU VERTUEUX À LA FAVEUR DU COVID-19

Aujourd’hui, en cette période de doutes et d’incertitudes sur l’organisation du monde de demain provoquées par un virus microscopique, l’heure est à la recherche du remède aux maux actuels en cherchant dans la boîte à outils des siècles passés. Dans ce domaine, comme dans celui de la médecine, méfions-nous comme de la peste du miroir aux alouettes, que sont les mots-valise, dans cette quête improbable de la souveraineté perdue.

Le remède miracle aux maux actuels

Au singulier ou au pluriel, se suffisant à elle-même ou parée d’adjectifs, la « souveraineté » fait un retour fracassant dans le discours politique à l’occasion de la crise sanitaire5, certains évoquant même une « fétichisation »6. Il y a les personnalités qu’on attendait dans ce rôle, comme Jean-Pierre Chevènement ou Arnaud Montebourg, et d’autres chez qui ce vocabulaire sonne de façon plus neuve, comme Raphaël Glucksmann. Même les Verts, toujours méfiants envers le primat de l’État-nation, préfèrent décliner le mot à d’autres échelles plutôt que de le récuser. Les ressorts de cet engouement ne sont pas à chercher bien loin. Qu’il s’agisse de la construire ou de la restaurer, la souveraineté est invoquée comme réponse au spectacle consternant d’une puissance publique incapable de protéger la santé de la population. Sa convocation témoigne d’une ambition de maîtrise et d’autonomie, là où le politique est au contraire apparu dépassé, démuni et dépendant d’acteurs lointains, hors de sa juridiction, pour faire face à l’épidémie de Covid-19 et à ses conséquences7.

« Tout le monde agite le terme car cela correspond à une demande sociale, estime l’essayiste Aurélien Bernier. On touche les limites de la mondialisation néolibérale, ce qui entraîne a minima une attente de régulation. La résurgence des termes de démondialisation et de relocalisation s’inscrit dans la même veine. » Le philosophe Pierre Charbonnier perçoit une « intention louable de se mettre à la hauteur des enjeux contemporains, qui sont massifs, d’où la mobilisation d’une espèce de ‘bazooka conceptuel’ » 8. Quelques exemples tirés d’une actualité récente nous éclairent sur la diversité que recouvre ce concept de souveraineté. Le président du patronat français, Geoffroy Roux de Bézieux ne va-t-il pas jusqu’à déclarer que « la souveraineté n’est plus un gros mot au MEDEF ». Horresco referens ! Le concept de « souveraineté économique » ne fait plus peur, il fait recette. À la faveur de la pandémie qui l’a passablement bousculée, l’Union européenne essaie de faire front à la vague de mesures liberticides remettant en question ses standards. Afin d’offrir un front commun aux démonstrations de force d’Apple et d’Amazon, Bruxelles, reniant ses dogmes passés, en vient à réclamer la création d’une « souveraineté économique européenne »9.

Bruno Le Maire, ministre de l’Économie martèle le 21 mai 2020 que « notre objectif est la souveraineté économique de la France ». Notre ex-ministre délégué aux Affaires européennes, Nathalie Loiseau semble, elle aussi, redécouvrir les vertus de la souveraineté européenne – encore largement à l’état de projet utopique et de chimère – lorsqu’elle écrit dans une tribune récente publiée par le quotidien Les Échos du 7 mai 2020 : « Pour la première fois, la Commission européenne a prévu d’encourager financièrement leurs activités de recherche et de développement ainsi que leur capacité à travailler en commun. Il s’agit d’un enjeu de souveraineté pour notre continent, cette souveraineté qui nous manque encore. Ce que la crise du coronavirus nous enseigne, c’est qu’il est temps de rendre l’Europe plus autonome : pour notre santé, pour notre alimentation, nous devons pouvoir d’abord compter sur nous-mêmes. Il en va de même pour notre défense »10. À tout seigneur, tout honneur. Le président de la République, Emmanuel Macron (Monsieur trois ans, quatre crises) enfourche son cheval de bataille de l’indépendance stratégique européenne lorsqu’il évoque la : « construction d’une liberté d’action européenne qui complète et renforce les souverainetés internationales… »11. D’autres évoquent la nécessité de recouvrer une « souveraineté sanitaire ». Le Monde titre : « le vaccin relance le débat sur la souveraineté »12, oubliant de mentionner qu’il a amplement contribué à empêcher toute discussion sur le sujet au nom d’une idéologie mondialiste. Plus tard, il évoque la souveraineté alimentaire13. En contrepoint de cette nouvelle unanimité, certains (philosophe et sociologue) incitent à la prudence dans la lutte contre les virus : « Aucune souveraineté d’État au monde ne permettra de prévenir les pandémies »14. D’autres viennent nous expliquer doctement la différence qui existe entre les termes de souveraineté et souverainisme15, après les avoir longtemps associés pour mieux les discréditer.

Une chose est d’utiliser un terme, une autre est de savoir quelle signification on lui donne ? Et, dans notre civilisation de la confusion mentale qui est la nôtre, c’est là que les difficultés surviennent immanquablement.

À la recherche de la souveraineté perdue

Force est de constater que l’utilisation de ce concept, chargé de significations historiques et idéologiques bien différentes, rend son maniement délicat surtout dans cette période de triomphe de la langue de bois épaisse. Ce subit engouement, cette conversion soudaine doit nous conduire à la prudence élémentaire. En effet, le concept de souveraineté va souvent de pair avec celui d’indépendance, parfois de « patriotisme » économique (proposé, il y a plusieurs années déjà, par Dominique de Villepin). Telle fut en son temps la conception gaulliste et jalouse de la souveraineté française tant vis-à-vis de la CEE, de l’OTAN et des États-Unis. Est-ce de cela dont il s’agit aujourd’hui ? Indépendance vis-à-vis de qui : États, organisations internationales universelles ou régionales), firmes multinationales, géants du numérique…? Le concept est aussi ambigu que vague. Certains décelant dans le recours à ce mot un « reflexe paresseux ». En y regardant de près, le terme de souveraineté est recouvert de couches de significations historiques et d’interprétations concurrentes, qui en brouillent la compréhension et font appel à des imaginaires politiques fort différents. « C’est à la fois un concept qui n’est pas complètement stabilisé et un mot-valise », résume le professeur Olivier Nay, spécialiste d’histoire des idées politiques. 

On touche là à une première distinction sur laquelle alerte Olivier Nay, à savoir qu’il existe « une définition interne de la souveraineté, renvoyant au pouvoir de commander, mais aussi une définition externe, permettant de penser l’indépendance de l’État par rapport à d’autres ». Pour compliquer les choses, la définition interne peut se décliner sur un mode aristocratique, lorsque « l’origine du pouvoir s’incarne dans une entité collective où le peuple n’apparaît pas », ou sur un mode démocratique, lorsque « la souveraineté est ancrée dans le corps social », impliquant un gouvernement populaire le plus direct possible. Les discours politiques tenus ces dernières semaines empruntent à tous ces différents registres, de façon plus ou moins explicite et cohérente. Il en résulte une certaine confusion, et des glissements de sens encore plus fréquents qu’il y a un quart de siècle. La dernière période où le lexique de la souveraineté a été beaucoup mobilisé en France remonte en effet à la décennie 1990. Plusieurs entreprises politiques se lancent alors sur le créneau du « souverainisme », un mot importé du contexte canadien, où il désigne le combat pour l’indépendance du Québec. En l’occurrence, dans la foulée du traité de Maastricht signé en 1992, il s’agit de défendre les prérogatives de l’État-nation face à une Union européenne qui élargit ses frontières comme ses compétences, avec le soutien des grands partis de gouvernement de droite comme de gauche.

La nouveauté du moment réside dans le fait que l’idée du « Take back control » – le slogan au cœur du Brexit défendu par les conservateurs britanniques – est prise au sérieux par des responsables politiques qui n’en renient pas pour autant leur cosmopolitisme, voire leur méfiance envers l’échelon national. On assiste en fait à une grande confusion sémantique. « Ce dont Emmanuel Macron parle au niveau européen, c’est d’autonomie stratégique et non de souveraineté. » Quant à la démocratie que certains veulent décliner au niveau local ou supranational, elle serait également distincte de la souveraineté. Remarquons que dans un entretien récent au Financial Times, Emmanuel Macron conjugue pareillement la souveraineté au pluriel. Après avoir évoqué à plusieurs reprises celle des États, il y affirme que l’Europe, elle aussi, « doit retrouver le fil de sa souveraineté ». Le problème, si l’on se réfère à la définition canonique de Jean Bodin, est que le propre de la souveraineté consiste justement à ne pas être éparpillée entre plusieurs instances, sauf à se dissoudre. Sur un plan rigoureusement conceptuel, la « pluralisation » de la souveraineté apparaît donc douteuse. Sur un plan plus politique, elle exprime une aspiration à retrouver la maîtrise du destin collectif, mais aussi la crainte que cette aspiration ne nourrisse les sentiments nationalistes. Une crainte renforcée par le spectacle bien réel d’un multilatéralisme en pleine déliquescence. Sortir par le haut de ce dilemme est selon lui possible, à condition de redéfinir les intérêts nationaux. Mais, chassez le naturel au galop. L’entreprise de discréditation des souverainistes se poursuit à bas bruit. Michel Onfray est stipendié pour vouloir « fédérer les souverainistes » au sein de sa revue « Front Populaire »16. La bien-pensance ne rend pas facilement les armes dans ce combat17.
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« À toute chose, malheur est bon » nous dit le proverbe ancien. Dans cet ordre d’idées, si le (la selon l’Académie française) Covid-19 nous avait laissé en héritage une sérieuse remise en cause de certains dogmes et de liturgies les accompagnant, datant du temps de la « mondialisation heureuse », il n’aura été qu’un moindre mal. Une prise de conscience collective des errements passés de dirigeants sourds et aveugles serait une excellente chose pour affronter le fameux « monde d’après » dont on nous rebat les oreilles, une sorte de Terre promise par Moïse/Jupiter. Elle serait la condition d’une recherche de la confiance perdue par ces mêmes dirigeants de la part des citoyens. Il faudrait en finir avec le concert des belles âmes sur les méfaits de la souveraineté, du souverainisme18, du patriotisme, de l’indépendance… Le France doit se préparer à la culture du risque dans tous les domaines, y compris dans celui si important du langage. « Il n’y a qu’une chose que les hommes préfèrent à la liberté, c’est l’esclavage » (Dostoïewski). Formons le vœu un peu fou, dans cette période de libération de la pensée, que nous tirions tous les bénéfices du retour en grâce du concept de souveraineté !

Guillaume Berlat
8 juin 2020

1 Anne Chemin, Ce que les grandes épidémies disent de notre manière d’habiter le monde, Le Monde, 23 mai 2020, pp. 28-29.
2 Fabien Escalonna, La « souveraineté », nouveau mot-valise du champ politiquewww.mediapart.fr , 4 mai 2020.
3 https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de-constitutionnalite/texte-integral-de-la-constitution-du-4-octobre-1958-en-vigueur
4 http://www.toupie.org/Dictionnaire/Souverainete.htm
5 Éditorial, Libérer Schengen, Le Monde, 23 mai 2020, p. 32.
6 Christophe Bouillaud/Pierre Bentata, Pourquoi la fétichisation en cours de la souveraineté nationale produira des effets aussi désastreux que de l’avoir ignorée pendant des annéeswww.atlantico.fr , 19 mai 2020.
7 Chloé Aeberhardt/Chloé Hecketsweiler, Le difficile retour au pays de l’industrie pharmaceutique, Le Monde, 4 juin 2020, pp. 18-19.
8 Fabien Escalonna, précité.
9 Éditorial, L’Europe doit tracer le Covid-19 sans les GAFAM, Le Monde, 15 mai 2020, p. 26.
10 Ali Baba, Les dernières élucubrations de Madame Foldinguewww.prochetmoyen-orient.ch , 11 mai 2020.
11 Guillaume Berlat, Dissuasion et défense : la galimatias de Jupiter !, www.prochetmoyne-orient.ch , 17 février 2020.
12 Cédric Pietralunga/Audrey Tonnelier, Le vaccin relance le débat sur la souveraineté, Le Monde, 16 mai 2020, pp. 1 et 6.
13 Laurence Girard, Souveraineté alimentaire : le débat relancé, Le Monde, 4 juin 2020, p. 19.
14 Nicolas Truong (propos recueillis par), Pierre Dardot/Christian Laval : « Aucune souveraineté d’État au monde ne permettra de prévenir les pandémies », Le Monde, 8-9 mai 2020, p. 30.
15 Abel Mestre/Sylvia Zappi (propos recueillis par), Najat Vallaud-Belkacem « La souveraineté n’est pas le souverainisme. Une forme de nouvelle lutte des classes se joue », Le Monde, 19 mai 2020, pp. 1 et 7.
16 Abel Mestre/Lucie Soulier, Michel Onfray, nouvelle coqueluche des milieux d’extrême droite. « Front populaire », la revue créée par le philosophe, entend « fédérer les souverainistes », Le Monde, 23 mai 2020, p. 19.
17 Justin Vaïsse, Derrière le triomphe de l’État souverain, Le Monde, 28 mai 2020, p. 27.
18 Ivan Rioufol, « Le souverainisme, vainqueur de la crise », 

www.lefigaro.fr , 21 mai 2020https://prochetmoyen-orient.ch/du-retour-en-grace-du-concept-de-souverainete/

Souveraineté française : l’urgence du déconfinement mental

Souveraineté française : l’urgence du déconfinement mental

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Billet du lundi 08/06/2020 par Caroline Galactéros*

Cela part vraiment dans tous les sens. Après le black-out forcé des populations occidentales terrées chez elles à des degrés divers pour parer l’effondrement de systèmes de santé -Potemkine, voilà que le déconfinement ouvre une autre boite de Pandore, celle de la violence sociale, du communautarisme et du « racialisme » triomphants ; au nom de l’antiracisme naturellement, car on n’est pas à un cynisme près. Mi terrorisés, mi séduits, on écoute comme on le ferait d’oracles, tous ceux qui veulent couper le souffle à jamais aux nations et aux Etats, pour en finir avec ces survivances tyranniques qui soi-disant étouffent la liberté et l’égalité d’individus hyper-narcissiques et revendicatifs.

Cette déstabilisation se produit à la faveur d’un drame ordinaire de l’ultraviolente Amérique. 350 millions d’habitants. 300 millions d’armes à feu. Seuls les bébés ne sont pas armés dans ce pays. Et la police risque sa vie à tout instant pour protéger la population d’une délinquance endémique et éviter que chacun n’en vienne à se faire justice lui-même. Une Amérique toujours aussi raciste néanmoins, bien au-delà des rangs policiers. Huit ans d’un président noir n’y auront rien changé et d’ailleurs lui-même n’aura pas fait grand-chose. Une mort inique et tragique qui allume la mèche d’une trainée de poudre disproportionnée et inquiétante par les débordements qu’elle permet. Les images qui saturent nos écrans depuis 10 jours illustrent bien la décadence de l’Empire. L’empire américain n’est plus. Il se bat pour ne pas mourir tout à fait, pour reprendre en main ses vassaux, pour redéfinir les nouveaux standards du monde en toutes matières (notamment financière avec l’émergence d’un nouvel étalon-or que serait le dollar à l’heure où la guerre pour le contrôle des crypto monnaies fait rage).

Mais on ne domine véritablement que par l’exemple. Et l’Amérique n’est plus un exemple depuis bien longtemps. Cela ne date pas de Trump. Le discrédit moral s’est creusé depuis 20 ans et il est devenu irrattrapable. La Chine s’est engouffrée dans la brèche et ne lâchera plus la corde. Elle exprime désormais sans fard son ambition. La France a peut-être compris qu’il s’agissait de connaitre et pratiquer l’adversaire pour mieux le combattre. Elle n’a, pour une fois, pas embrayé sur la curée américaine envers Pékin accusé d’avoir diffusé sciemment le virus au monde entier pour se venger d’une guerre commerciale voulue par Washington. Paris dit même vouloir nouer un « partenariat stratégique global » avec Pékin. Pourquoi pas ? Du moment que l’on ne quitte pas une badine pour une autre.

Mais cette intelligence de situation conjoncturelle ne suffit pas à articuler une stratégie de puissance et d’influence digne de ce nom. Tant que nos dirigeants refuseront de comprendre la pertinence protectrice des nations et des frontières, tant qu’ils nieront l’essence des peuples et la singularité du lien patriotique inscrit dans une histoire structurante, creuset d’une identité nationale, notre Terre ne restera à leurs yeux embués qu’un vaste espace indifféremment peuplé, dépeuplé, repeuplé par ceux qui la traversent et auxquels il est de bon ton de ne rien demander d’autre que de servir la voracité consumériste mondiale. Au-delà des grands discours, nous nous refusons toujours, par dogmatisme sectaire et naïf, à structurer une vision de ce que doit être notre pays sur la scène mondiale, à nourrir une ambition nationale, encore moins à la concrétiser méthodiquement. On avance par à-coups et par « coups » aussi. Or, l’opportunisme n’est jamais qu’une habileté tactique, en rien une stratégie. C’est là que cela se gâte. Alors que le monde entier a pris le tournant réaliste et se met en ordre de bataille, alors que les alliances sont à géométrie variable car on ne croit plus à rien ni à personne (tout en affectant de vouloir la concorde et le dialogue multilatéral), alors que toutes les nations sont en danger de mort si elles ne trouvent pas le courage d’affirmer leurs intérêts nationaux pour survivre dans la nouvelle « Tour infernale » au sommet de laquelle s’écharpent Washington et Pékin, notre pays palabre, recule, s’auto mutile et rougit toujours de lui-même.

Notre société semble l’étalon de ses sœurs occidentales, très, trop individualistes, où l’on a complètement perdu de vue la nécessaire complémentarité des droits et devoirs ; sociétés volatiles, désorientées, inconscientes des « cinquièmes colonnes » qui les minent en les culpabilisant. Leur sensiblerie est épidermique ; elles sont sur-informées mais ignorantes, déracinées volontaires, oublieuses d’elles-mêmes en se croyant à la page. Elles sont les idiotes utiles de mouvements enkystés désormais dans la chair des nations et qui fomentent tranquillement leur déliquescence, leur renoncement post moderniste à elles -mêmes dans une extase suicidaire ; elles sont les proies offertes de forces qui hurlent à la tyrannie si on ose les empêcher d’envahir l’espace public et de dénaturer le cœur même de notre vie commune et de notre bien commun. Nos sociétés post-modernes confondent souveraineté et bellicisme, patriotisme et nationalisme, frontière et haine ; elles n’ont plus de culture donc plus de boussole.

Ainsi, tel une cocotte-minute, l’Occident semble près d’imploser car le mondialisme n’a pas tenu ses promesses utopiques. Plus conjoncturellement enfin, on remarquera qu’aux Etats-Unis, l’affaire George Floyd et le déchainement de violence qu’elle a déclenché ont très opportunément fait complètement oublier un autre scandale, celui de « l’Obama-Gate » qui menaçait tout l’Establishment démocrate ; la corruption massive, sur fond de coup d’Etat en Ukraine et de déstabilisation régionale, des grandes figures du « parti de l’âne », et en premier lieu celle de J. Biden, challenger de D. Trump, est passée à la trappe. Après ses dernières maladresses, le président américain parait bien mal parti pour récupérer une partie au moins du vote noir, alors même que celle-ci avait été profondément déçue par la présidence immobile d’Obama en la matière. Mais l’économie américaine repart, infiniment plus vite qu’en Europe. Et sur l’échiquier mondial, grandes manœuvres et petites trahisons se poursuivent entre Washington et Pékin via Hong Kong, entre Moscou (qui semble à force d’avanies, avoir définitivement oublié son rêve d’Europe comme en témoigne sa nouvelle doctrine nucléaire) et Ankara en Syrie et en Libye, entre Téhéran et Israël via le Hezbollah, etc

Et nous, Français, dans tout ça ? Ah …mais nous « déconfinons » ! La grande affaire, avec une économie à terre et une incapacité à dire la vérité aux Français infantilisés à outrance : s’ils persistent à faire de l’égalitarisme et de la revanche sociale les mantras de leur citoyenneté, ceux-ci achèveront de perdre notre pays. La France est sur une ligne de crête décisive. Elle peut chuter ou prendre son envol, mais elle veut encore ignorer le précipice et croire que c’est un refuge douillet contre la brutalité du monde.  Donc, nous « déconfinons » notre population et notre économie, à la vitesse de l’escargot, et sur la base folle du volontariat -nouvelle version de la démagogie politique très en vogue-. Mais le déconfinement mental lui, n’est toujours pas à l’ordre du jour. Pourtant, si la France, Phénix aux ailes brisées, ne renait pas très vite avec vigueur et fougue, « on est morts » comme dirait l’autre.

Le déconfinement doit donc être, chez nos élites politiques et intellectuelles, celui de l’état d’esprit. C’est l’heure de recouvrer enfin, tout simplement notre souveraineté ! Souveraineté tous azimuts : stratégique, diplomatique, en matière de défense et de sécurité ; souveraineté industrielle, économique, sanitaire, souveraineté technologique, numérique et même aéronautique; et naturellement notre souveraineté culturelle aussi. Nos atouts sont très nombreux. Même le carcan européen -qui n’a pas que des défauts- nous laisse des espaces d’affirmation de nos intérêts nationaux. Il suffit de les investir résolument, de les occuper, de les assumer aussi, sans se défausser au prétexte qu’ils détruiraient la dynamique européenne alors qu’ils la renforceront bien au contraire. Une fois encore, on ne fera pas l’Europe par-dessus ou contre les Nations, mais avec elles.

Mais la souveraineté, c’est d’abord dans la tête. Ce sont des limites intérieures à la complaisance, à l’inertie ou à l’obéissance. C’est de l’amour propre à l’échelle de l’Etat et de la patrie. C’est ce qui nous sauvera. Jamais plus en effet, nous n’aurons une telle chance de pouvoir nous repenser en liberté. Le Coronavirus a permis d’ouvrir les vannes budgétaires avec un prétexte en or. Il faut en profiter pour recalibrer tout notre socle régalien, pour oser enfin la puissance au nom de la souveraineté, pour reprendre du poids et du muscle sur la scène internationale. Il y a tant à faire pour qu’on nous prenne de nouveau au sérieux ! Déjà arrêter de demander la permission, arrêter d’avoir peur du jugement de nos pairs, sortir des langes…et sortir de l’OTAN pendant qu’il en est encore temps, avant que l’Alliance ne nous entraîne dans une nouvelle aventure folle en Asie ou en Afrique au nom de la sécurité mondiale mais surtout au profit des intérêts strictement américains !

La France a donc aujourd’hui une immense responsabilité : celle de mettre fin officiellement à la sujétion militaire de l’Europe aux Etats-Unis qui est tout sauf une fatalité. Cessons de nous mentir : il n’y aura, sinon, jamais de défense européenne crédible. Si nous ne choisissons pas, nous serons bientôt, tel l’âne de Buridan, morts de faim ET de soif : ni d’accord avec l’impérialisme atlantique, ni capables de lui opposer une véritable alternative adaptée aux intérêts européens et d’abords français !

On dit souvent que nous n’avons plus les moyens d’être souverains. L’excuse vient de sauter. Nous en avons désormais les moyens avec les budgets votés par l’UE pour enrayer la récession économique européenne. Evidemment, ce processus de semi-mutualisation des dettes semble approfondir un peu plus encore l’évolution fédéraliste délétère de notre Vieux Continent. C’est très grave, mais on peut pour une fois, y trouver notre intérêt propre en saisissant l’opportunité inédite des moyens du relèvement national. Pourquoi ne pas voir enfin grand, au lieu de toujours mettre des rustines ? C’est paradoxalement en réformant aux bonnes dimensions notre appareil de défense et de sécurité et notre politique étrangère (tout autant que notre politique industrielle et notre appareil sanitaire) que nous paraîtrons bientôt aux yeux de nos partenaires, qui depuis trop longtemps moquent nos fanfaronnades inconséquentes, non des cigales au petit pied, mais des fourmis ailées.

*Caroline Galactéros, Présidente de GeopragmaPartager cet article http://geopragma.fr/souverainete-francaise-lurgence-du-deconfinement-mental/