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Le retour de la bête ou comment la stratégie de la confusion stratégique de Washington a induit en erreur la perception stratégiques de ses rivaux sur la poursuite des objectifs initiaux

Le retour de la bête ou comment la stratégie de la confusion stratégique de Washington a induit en erreur la perception stratégiques de ses rivaux sur la poursuite des objectifs initiaux

Strategika51   25/07/2020

Une autre attaque israélienne a ciblé des positions militaires syriennes près de Hadar dans le voisinage de la ville de Qunaïtra (Golan) quelques jours après un attaque de missiles massive sur Damas et la chute de missiles syriens sur la colonie de Magdel Chams

Les attaques israéliennes contre la Syrie continuent dans le cadre d’un redéploiement des forces US au Levant et une recrudescence des activités militaires US autour de la base d’Al-Tanf mais également le nord de la Syrie après la réussite de la stratégie confusionnelle de « Bellum omnium contra omnes » ou guerre de tous contre tous visant en premier lieu à brouiller la perception stratégique russe.

Les derniers missiles israéliens lancés par des appareils de combat au dessus du plateau du Golan sont justifiés du côté israélien comme une riposte à la chute de débris de missiles Sol-Air syriens sur la partie sous occupation israélienne du Golan après le bombardement de sites au Sud de Damas.https://googleads.g.doubleclick.net/pagead/ads?client=ca-pub-8611929323778758&output=html&h=280&adk=795325058&adf=2332433717&w=674&fwrn=4&fwrnh=100&lmt=1595686823&num_ads=1&rafmt=1&armr=3&sem=mc&pwprc=1718975997&tp=site_kit&psa=1&guci=1.2.0.0.2.2.0.0&ad_type=text_image&format=674×280&url=https%3A%2F%2Fstrategika51.org%2F2020%2F07%2F25%2Fle-retour-de-la-bete-ou-comment-la-strategie-de-la-confusion-strategique-de-washington-a-induit-en-erreur-la-perception-strategiques-de-ses-rivaux-sur-la-poursuite-des-objectifs-initiaux%2F&flash=0&fwr=0&pra=3&rh=169&rw=673&rpe=1&resp_fmts=3&wgl=1&fa=27&adsid=ChAI8LDv-AUQ16bdrpO16thqEkwAeLaUSqlMB6BM6ElhETbZ6uei986_qWz0DMyW68eSNjDXCufHOkEOPEniuzLrVN6npXX62V4R1vG9I8Wvyi1xtV-mF0DbXVRVDDrP&dt=1595686823896&bpp=21&bdt=5262&idt=-M&shv=r20200723&cbv=r20190131&ptt=9&saldr=aa&abxe=1&prev_fmts=0x0&nras=2&correlator=7461084740688&frm=20&pv=1&ga_vid=621496474.1578223226&ga_sid=1595686822&ga_hid=1103974965&ga_fc=1&iag=0&icsg=4398042316848&dssz=129&mdo=0&mso=0&u_tz=120&u_his=1&u_java=0&u_h=768&u_w=1366&u_ah=728&u_aw=1366&u_cd=24&u_nplug=3&u_nmime=4&adx=60&ady=2797&biw=1063&bih=456&scr_x=0&scr_y=0&eid=21066154%2C21066392&oid=3&pvsid=1662855456186054&pem=378&ref=https%3A%2F%2Fmessageriepro3.orange.fr%2FOFX&rx=0&eae=0&fc=1408&brdim=70%2C70%2C70%2C70%2C1366%2C0%2C1096%2C576%2C1080%2C456&vis=1&rsz=%7C%7Cs%7C&abl=NS&fu=8320&bc=31&jar=2020-7-24-16&ifi=2&uci=a!2&btvi=1&fsb=1&xpc=PxsGDCJTSq&p=https%3A//strategika51.org&dtd=67

En d’autres termes, Israël attaque régulièrement la Syrie après l’échec de la guerre hybride par proxy et lorsque les syriens (où leurs alliés) utilisent des missiles Sol-Air pour contrer les missiles israéliens dans l’espace aérien syrien, cette action est qualifiée comme une attaque par Tel-Aviv.

En réalité ces attaques concertées entre les Etats-Unis et Israël (avec la participation active de pays alliés dans la région) sont plus un message en direction de la Russie en Syrie qu’à égard de Damas ou Téhéran. Ces actions s’insèrent dans le cadre d’une montée en puissance d’une guerre en préparation contre les puissances émergentes que sont la Russie et la Chine et reflètent un changement de paradigme radical dans la stratégie de Washington où les notions de « guerre sans fin contre le terrorisme » par le biais de la création ex-nihilo d’acteurs non-étatiques idéologiquement ou religieusement motivés par la manipulation et la subversion sont abandonnées au profit d’une approche plus classique d’une confrontation avec un ou plusieurs rivaux géostratégiques majeurs.

La Russie appelle Israël à cesser ses attaques contre la Syrie:https://googleads.g.doubleclick.net/pagead/ads?client=ca-pub-8611929323778758&output=html&h=280&adk=795325058&adf=1492687157&w=674&fwrn=4&fwrnh=100&lmt=1595686823&num_ads=1&rafmt=1&armr=3&sem=mc&pwprc=1718975997&tp=site_kit&psa=1&guci=1.2.0.0.2.2.0.0&ad_type=text_image&format=674×280&url=https%3A%2F%2Fstrategika51.org%2F2020%2F07%2F25%2Fle-retour-de-la-bete-ou-comment-la-strategie-de-la-confusion-strategique-de-washington-a-induit-en-erreur-la-perception-strategiques-de-ses-rivaux-sur-la-poursuite-des-objectifs-initiaux%2F&flash=0&fwr=0&pra=3&rh=169&rw=673&rpe=1&resp_fmts=3&wgl=1&fa=27&adsid=ChAI8LDv-AUQ16bdrpO16thqEkwAeLaUSqlMB6BM6ElhETbZ6uei986_qWz0DMyW68eSNjDXCufHOkEOPEniuzLrVN6npXX62V4R1vG9I8Wvyi1xtV-mF0DbXVRVDDrP&dt=1595686823896&bpp=18&bdt=5262&idt=-M&shv=r20200723&cbv=r20190131&ptt=9&saldr=aa&abxe=1&prev_fmts=0x0%2C674x280&nras=3&correlator=7461084740688&frm=20&pv=1&ga_vid=621496474.1578223226&ga_sid=1595686822&ga_hid=1103974965&ga_fc=1&iag=0&icsg=4398042316848&dssz=130&mdo=0&mso=0&u_tz=120&u_his=1&u_java=0&u_h=768&u_w=1366&u_ah=728&u_aw=1366&u_cd=24&u_nplug=3&u_nmime=4&adx=60&ady=3500&biw=1063&bih=456&scr_x=0&scr_y=0&eid=21066154%2C21066392&oid=3&pvsid=1662855456186054&pem=378&ref=https%3A%2F%2Fmessageriepro3.orange.fr%2FOFX&rx=0&eae=0&fc=1408&brdim=70%2C70%2C70%2C70%2C1366%2C0%2C1096%2C576%2C1080%2C456&vis=1&rsz=%7C%7Cs%7C&abl=NS&fu=8320&bc=31&jar=2020-7-24-16&ifi=3&uci=a!3&btvi=2&fsb=1&xpc=ZcudPlkmof&p=https%3A//strategika51.org&dtd=90

Le représentant russe aux Nations Unies a réitéré les appels de la Russie à Israël pour la cessation des raids aériens sur le territoire syrien et de mettre fin à toute occupation étrangère dans ce pays ainsi que l’arrêt des tentatives de démanteler la Syrie en entités éparses. Cet appel très diplomatique n’a pourtant aucune chance d’être entendu.

Une certaine naïveté russe…

En dépit de leurs expériences passées, les russes ont fait montre d’une certaine naïveté en Syrie où ils ont cru pouvoir jouer au funambule dans un environnement où il fallait éviter ou du moins prévenir la prolifération de bases US et offrir les moyens d’une dissuasion fiable à une Syrie techniquement en guerre ouverte avec Israël et soumise à une guerre économique et financière américaine et européenne d’une férocité extrême. Le protectorat de facto de la Turquie sur la province syrienne rebelle d’Idleb a non seulement mis à mal la stratégie russe en Syrie mais a prouvé que la stratégie turque au Levant est une pièce maîtresse de la grande stratégie de Washington visant à reprendre la main au Levant au Moyen-Orient et de bloquer l’initiative de la nouvelle Route de la Soie chinoise d’atteindre la Méditerranée orientale.

Le déclin des groupes rebelles en Syrie ne pouvait qu’amener Israël à intervenir plus ou moins directement dans un conflit où il est l’un des principaux protagonistes. Cette donnée est essentielle et démontre qu’en dépit de la confusion globale délibérée entretenue par la nouvelle approche de Washington -ruse de guerre, brouillard de guerre ou situationnisme confusionnel dans la plus pure tradition du très classique « Art de la Guerre » de Sun Tzu, les pays ayant déclenché la guerre en Syrie poursuivent inlassablement leurs objectifs initiaux avec pour ligne de mire:

  1. Affaiblir les forces armées syriennes et découpler le Hezbollah libanais de l’équation syrienne et isoler ce dernier sur la scène libanaise, prélude à son ciblage;
  2. Découpler l’axe Damas-Téhéran et obtenir un changement de régime en Syrie en lui substituant dans le meilleur des cas un état de chaos similaire ou pire à celui en cours en Libye avec des protagonistes rivaux acquis ou alliés à l’Otan;
  3. Une fois la destruction de l’Etat syrien obtenue, focaliser l’ensemble des synergies régionales et internationale dans une alliance contre l’Iran pour aboutir au même objectif qu’en Syrie;
  4. Un changement de régime en Iran par un autre favorable à l’empire mettrait d’immenses réserves et de gisement d’énergies fossiles à la disposition de Washington et permettra de lancer avec l’aide des riches pays Arabes du Conseil de Coopération du Golfe et la Turquie le « Grand Djihad otanien » sur le flanc sud de la Russie en créant des remake de la première guerre d’Afghanistan dans les ex-République d’Asie centrale;
  5. La Russie se retrouvera ainsi acculée sur ses marches occidentales (pays baltes, Pologne, Ukraine, Roumanie) mais encore plus gravement sur son flanc méridional en Asie centrale où l’islam politique pourrait encore servir la stratégie US pour déstabiliser et tenter de porter atteinte à l’intégrité territoriale de la Russie avec pour objectif économique d’obtenir un changement de régime à Moscou et la mise en place d’un leadership russe favorable aux intérêts des oligarques compradores liés à la mafia financière occidentale comme c’était le cas au temps d’Eltsine sur fond d’une nouvelle humiliation de la Russie dans tous les domaine et la destruction de ses structures militaires, sociales et culturelles (propagation du chaos social);
  6. Simultanément, obtenir le découplage de l’axe stratégique Moscou-Beijing et de préférence créer les conditions d’une hostilité entre la Russie et la Chine tout en ciblant l’Ouest chinois par les mêmes outils de la subversion (guérilla islamiste pan-turquiste au Xinjiang, renforcée par l’incendie en Asie centrale musulmane) tout en renforçant son encerclement stratégique (Mer de Chine méridionale, péninsule coréenne, Hong Kong, rivalité avec le Viet-Nam, et nouvel élément géostratégique, un état de guerre froide avec l’Inde) dans un remake plus étendu et plus élaboré des guerres de l’Opium du 19ème siècle.

Inutile de préciser que ce scénario comporte des conséquences très lourdes à assumer pour l’ensemble de la population mondiale (après tout c’est grâce à la Chine si la plupart des consommateurs parviennent à s’offrir des commodités à des prix plus ou moins raisonnables ou accessibles au plus grand nombre) ou encore sur les capacités avérées des russes à reprendre les choses en main en cas de décapitation subite du leadership ou d’une révolution colorée (ils l’ont assez prouvés tout au long de leur histoire fort mouvementée) et le pire scénario est de voir une Russie dotée de plus de 5000 ogives nucléaires (plus de 12 000 en réalité) sombrer dans le chaos et qu’un groupe d’officiers nationalistes décident de prendre le pouvoir en prenant les armes contre un gouvernement fantoche mis en place par Washington avec l’aide des puissants réseaux sionistes internationaux. Ces données expliquent en partie la volonté de Vladimir Poutine de demeurer à la tête de la Russie pour quelques années et la décision unanime des élites dirigeantes de la Chine à nommer à vie le président Xi Jinping. Pour ces deux pays, le loup est derrière la porte de la maison et tous les moyens sont bons pour l’abattre.

L’empire US et ses alliés ne sont plus ce qu’ils étaient il y trois décennies. L’état des Etats-Unis en 2020 est similaire à celui prévalant en ex-Union Soviétique durant les années 1986-1990 et l’effondrement politique, économique et social est réel en dépit de la mainmise du dollar et de la falsification de tous les indices macro-économiques et boursiers. La spéculation et la méga-propagande renforcée par le contrôle de l’internet pallient pour le reste. Les élites de la finance ont décidé de créer des crises multi-formes (le COVID-19 n’en est qu’un aspect) afin de maintenir un statu quo ou à défaut faire couler le navire tout en maintenant leurs dividendes astronomiques et en multipliant à l’infini les clivages sociétaux à l’intérieur des sociétés humaines et les conflits armés entre les Etats. La guerre hybride se transforme et on saura bientôt la nouvelle forme qu’elle va adopter sur fond de crise sanitaire (en fait une guerre hybride mêlant un vecteur biologique et une médiaguerre avec une domestication des population par la peur et la terreur, un créneau toujours porteur).https://googleads.g.doubleclick.net/pagead/ads?client=ca-pub-8611929323778758&output=html&h=280&adk=795325058&adf=3107533707&w=674&fwrn=4&fwrnh=100&lmt=1595686823&num_ads=1&rafmt=1&armr=3&sem=mc&pwprc=1718975997&tp=site_kit&psa=1&guci=1.2.0.0.2.2.0.0&ad_type=text_image&format=674×280&url=https%3A%2F%2Fstrategika51.org%2F2020%2F07%2F25%2Fle-retour-de-la-bete-ou-comment-la-strategie-de-la-confusion-strategique-de-washington-a-induit-en-erreur-la-perception-strategiques-de-ses-rivaux-sur-la-poursuite-des-objectifs-initiaux%2F&flash=0&fwr=0&pra=3&rh=169&rw=673&rpe=1&resp_fmts=3&wgl=1&fa=27&adsid=ChAI8LDv-AUQ16bdrpO16thqEkwAeLaUSqlMB6BM6ElhETbZ6uei986_qWz0DMyW68eSNjDXCufHOkEOPEniuzLrVN6npXX62V4R1vG9I8Wvyi1xtV-mF0DbXVRVDDrP&dt=1595686823896&bpp=7&bdt=5262&idt=-M&shv=r20200723&cbv=r20190131&ptt=9&saldr=aa&abxe=1&prev_fmts=0x0%2C674x280%2C674x280&nras=4&correlator=7461084740688&frm=20&pv=1&ga_vid=621496474.1578223226&ga_sid=1595686822&ga_hid=1103974965&ga_fc=1&iag=0&icsg=4398042316848&dssz=130&mdo=0&mso=0&u_tz=120&u_his=1&u_java=0&u_h=768&u_w=1366&u_ah=728&u_aw=1366&u_cd=24&u_nplug=3&u_nmime=4&adx=60&ady=5970&biw=1063&bih=456&scr_x=0&scr_y=0&eid=21066154%2C21066392&oid=3&pvsid=1662855456186054&pem=378&ref=https%3A%2F%2Fmessageriepro3.orange.fr%2FOFX&rx=0&eae=0&fc=1408&brdim=70%2C70%2C70%2C70%2C1366%2C0%2C1096%2C576%2C1080%2C456&vis=1&rsz=%7C%7Cs%7C&abl=NS&fu=8320&bc=31&jar=2020-7-24-16&ifi=4&uci=a!4&btvi=3&fsb=1&xpc=3Q046Cm2dW&p=https%3A//strategika51.org&dtd=99

Le Grand Jeu est entré dans sa phase paroxystique et tout est désormais possible.

https://strategika51.org/2020/07/25/le-retour-de-la-bete-ou-comment-la-strategie-de-la-confusion-strategique-de-washington-a-induit-en-erreur-la-perception-strategiques-de-ses-rivaux-sur-la-poursuite-des-objectifs-initiaux/

RELATIONS TURCO-RUSSES : ALLIANCE CONJONCTURELLE OU PACTE STRATÉGIQUE ?

RELATIONS TURCO-RUSSES : ALLIANCE CONJONCTURELLE OU PACTE STRATÉGIQUE ?

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Publié par Jean-Bernard PINATEL, le 9 Mar 2020, dans AnalysesRussieTurquie

https://youtu.be/czU6fViDJ04

Intervention de Jean-Bernard Pinatel, Général de Brigade, lors du Colloque CIGPA sur : « La dérive panislamiste et néo-ottomane d’Erdogan, Comment l’allié occidental est-il devenu une menace globale ? »
Colloque organisé par le Centre international de géopolitique et de prospective analytique CIGPA, samedi 29 février 2020 à la Maison de la Chimie Paris.
https://www.youtube.com/embed/czU6fViDJ04

Source : CIGPA

http://www.geopolitique-geostrategie.fr/relations-turco-russes-alliance-conjoncturelle-ou-pacte-strategique-54567

pour une histoire du traité FNI, de la crise des euromissiles à sa fin

 une histoire du traité FNI, de la crise des euromissiles à sa fin

Par Ilaria PARISI, le 1er mars 2020      

Dr. Ilaria Parisi, chercheuse associée au Centre interdisciplinaire d’études sur le nucléaire et la stratégie (CIENS), ENS-Ulm.

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Voici une remarquable mise en perspective de la fin de l’architecture sécuritaire du traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI). Ilaria Parisi présente dans un premier temps le contexte politico-stratégique qui a produit cet accord : la crise des euromissiles entre 1977 et 1987. Ensuite, l’auteure analyse les enjeux de la négociation américano-soviétique qui aboutit au traité de 1987. Enfin, Ilaria Parisi esquisse les mutations dans le système international conduisant les Etats-Unis à se retirer du traité en 2019. Les alliés européens des États-Unis semblent avoir subi la décision américaine et attendent de savoir ce que Washington voudra faire de cette marge de manœuvre retrouvée vis-à-vis des FNI. La fin du traité sur les FNI amène donc les responsables politiques et la communauté stratégique à s’interroger sur l’avenir du régime de la maîtrise des armements dans sa globalité.

LE 2 août 2019, deux ans après son installation à la Maison Blanche en janvier 2017, le président américain Donald Trump retire les Etats-Unis du traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI). Il s’agit du premier traité de désarmement nucléaire, conclu en 1987 après six ans de négociations intenses entre les Etats-Unis et l’Union soviétique. La Russie post-soviétique, héritière de l’URSS en termes de droit international, a ensuite souscrit à ce texte le 3 novembre 1994, de même que la Biélorussie, le Kazakhstan et l’Ukraine, qui hébergeaient des armes nucléaires soviétiques. En 2019, l’architecture sécuritaire dessinée par le traité FNI cesse d’exister. Cet acte soulève des réactions partagées dans la classe politique et dans la communauté stratégique américaine mais aussi européenne et asiatique. D’une part, certains appuient la décision de Donald Trump. Les services de renseignement américains ont prouvé que les Russes sont en violation du traité depuis le milieu des années 2010 et qu’ils ne montrent aucune intention de revenir en arrière. D’autre part, certains déplorent la décision américaine. Même si les violations russes sont un fait reconnu, la fin du traité FNI aura pour conséquence de fragiliser plus encore un régime de la maîtrise des armements déjà très affaibli.

La question se pose de savoir si le choix de Donald Trump se fonde sur des bases solides ou si, comme certains commentateurs l’affirment, il n’est que le résultat d’un choix idéologique qui tend à considérer tout accord du passé comme un frein à l’expression de la puissance américaine. Revenir sur l’histoire du traité FNI nous aidera alors à mieux comprendre pourquoi sa fin suscite autant d’émotions. Cela nous amènera à évoquer les enjeux du traité, ses atouts et ses faiblesses dans un contexte international qui est profondément différent avant et après 1987.

Ainsi, nous aborderons dans un premier temps le contexte politico-stratégique qui a produit cet accord : la crise des euromissiles entre 1977 et 1987 (I). Ensuite, nous analyserons les enjeux de la négociation américano-soviétique qui aboutit au traité de 1987 (II). Enfin, nous esquisserons les mutations dans le système international conduisant les Etats-Unis à se retirer du traité (III).

I. L’éclatement de la crise des euromissiles, 1977-1979

La crise des euromissiles est la dernière confrontation américano-soviétique de la Guerre froide (1947-1990 ou 1991). Elle est enclenchée par le déploiement des SS 20, des missiles soviétiques capables de neutraliser les défenses de l’Organisation du Traité de l’Atlantique du Nord (OTAN) en Europe de l’Ouest. Les membres européens de l’OTAN demandent aux Etats-Unis d’apporter une réponse au défi soviétique, ce qui sera fait par la double décision de l’OTAN, le 12 décembre 1979 [1].

A. Bref précis sur la stratégie nucléaire

On ne saurait comprendre l’ampleur politique de la crise des euromissiles sans revenir brièvement sur l’évolution de la stratégie nucléaire américaine depuis les débuts de la Guerre froide.

Les Américains sont la seule puissance nucléaire au monde jusqu’en août 1949, date du premier test atomique soviétique. Néanmoins, un test atomique ne signifie pas que les Soviétiques vont rattraper l’avance militaire et technologique américaine dans de courts délais. Tant que le Président des Etats-Unis peut compter sur la supériorité nucléaire américaine, les Etats-Unis adoptent une stratégie dite « des représailles massives » (1953), ensuite reprise par l’OTAN qui en fait son premier concept stratégique (1954). Par cette doctrine, les Etats-Unis menacent d’utiliser leurs armes nucléaires pour refouler une agression soviétique, qu’elle soit nucléaire ou conventionnelle. Cette stratégie s’étend bien évidemment aux alliés européens. L’OTAN n’a pas les moyens de mettre en place un plan de réarmement conventionnel capable de s’opposer aux forces de l’Armée rouge en Europe de l’Est ; la dissuasion nucléaire américaine est le dernier rempart pour protéger l’Europe de l’Ouest d’une agression soviétique.

La dissuasion américaine s’élargit donc aux alliés de l’Europe de l’Ouest, désemparés face à la menace soviétique. On parle ainsi de dissuasion américaine élargie à l’Europe, toujours un des piliers de la relation transatlantique en 2020.

Le primat nucléaire américain s’érode progressivement face à l’explosion de la première bombe H soviétique (1953, l’américaine explose en 1952) puis suite au lancement du Spoutnik en 1957 et enfin face à la catastrophe évitée de justesse lors de la crise de Cuba de 1962. Les deux Grands ont désormais les moyens de se détruire réciproquement et la certitude qu’une confrontation nucléaire imposerait au gagnant comme au perdant des pertes et des dégâts très importants. Le processus de la détente se met ainsi en place à la fin du mandat, brutalement interrompu, du président John Fitzgerald Kennedy (1961-1963) et continue sous ses successeurs, Lyndon Johnson (1963-1969) et Richard Nixon (1969-1974). Sur le plan stratégique, les deux Grands cherchent à réduire les chances d’entamer un conflit nucléaire. Cela donne lieu, entre autres, au premier traité d’interdiction partielle des essais nucléaires (1963), au traité de démilitarisation de l’espace (1967), au traité de non-prolifération des armes nucléaires (1968), au processus de limitation des forces stratégiques (SALT I, 1972) et au traité sur les antimissiles balistiques (ABM, 1972).

La fin du primat nucléaire américain entraîne un changement dans la doctrine stratégique. À la doctrine des représailles massives fait suite la doctrine de la « riposte graduée » que l’OTAN adopte en 1967. Dans le but d’éviter une guerre nucléaire entre les Etats-Unis et l’Union soviétique, la dissuasion doit désormais agir à tous les niveaux de l’escalade. Le niveau stratégique est représenté par les armes intercontinentales, d’une portée supérieure à 5 500 km, déployées sur les territoires des deux Grands. Le niveau de théâtre ou intermédiaire est représenté par les armes d’une portée comprise entre 500 et 5 500 km, situées sur des espaces en dehors des territoires des deux Grands, tel l’espace européen. Le niveau du champ de bataille correspond aux lieux où se situent des armes d’une portée inférieure à 500 km [2].

La crise des euromissiles émerge au milieu des années 1970 sur la base des discussions entamées à l’OTAN à propos des actions à prévoir pour la mise en œuvre de la doctrine de la riposte graduée. Les SS-20 ne sont que l’étincelle qui enflamme une discussion plus politique que militaire, essentiellement transatlantique.

B. L’apparition des premiers SS-20

En 1975, le Secrétaire général soviétique Léonid Brejnev (1964-1982) approuve le déploiement des SS-20, qui démarre en 1976. Aucune discussion au Politburo ne semble avoir précédé cette décision : c’était une modernisation de routine [3]. Pourtant, dans le bloc occidental, ces missiles semblent introduire une amélioration qualitative de taille ; plus qu’une modernisation, les pays de l’OTAN y voient le déploiement d’armes nouvelles.

Les SS-20 sont des missiles de type sol-sol qui peuvent être déplacés grâce à un lanceur mobile. Ils ont une portée maximale de 5 000 km, ce qui en fait des armes de portée intermédiaire, et peuvent emporter jusqu’à trois têtes nucléaires [4]. Trois caractéristiques de ces missiles font penser qu’ils sont destinés à désarmer les moyens de l’OTAN en Europe de l’Ouest : leur emplacement à proximité de la frontière occidentale soviétique (des sites se trouvent à l’ouest de l’Oural) ; leur portée, qui peut atteindre toute l’Europe occidentale ; et surtout, leur marge d’erreur, estimée à seulement 300 mètres. Les missiles SS-4 et SS-5 que les SS-20 modernisent étaient des armes moins performantes, d’où le saut qualitatif qui intervient en 1976. A l’époque, l’OTAN n’a pas de systèmes de portée intermédiaire aussi performants : seul le recours aux armes stratégiques américaines pourrait constituer un moyen de dissuasion efficace face aux SS-20 soviétiques. Toutefois, l’utilisation des armes stratégiques américaines pourrait provoquer une riposte similaire de la part des Soviétiques, visant le territoire américain.

La question est donc posée : les Etats-Unis sont-ils disposés à risquer des frappes nucléaires soviétiques sur les villes américaines pour protéger les alliés européens ? C’est la question qui hante l’OTAN depuis sa fondation (1949) et qui revient en force lors de la crise des euromissiles.

C. Les incertitudes de l’engagement américain en Europe

Au milieu des années 1970, les Européens doutent déjà de l’efficacité de la dissuasion élargie américaine pour deux raisons. La première a trait à l’évolution des négociations américano-soviétiques sur la limitation des armements stratégiques (« Strategic Arms Limitation Talks » ou SALT). La deuxième raison tient aux difficultés rencontrées par l’OTAN dans la mise en œuvre de la doctrine de la riposte graduée.

Par les traités SALT I (1972) puis SALT II (1979, signé mais non ratifié), les Etats-Unis et l’Union soviétique établissent une parité approximative entre leurs arsenaux stratégiques. Ils s’ôtent ainsi les chances de remporter une confrontation nucléaire et l’intérêt de l’initier. Mais si Moscou et Washington se donnent ainsi le moyen de protéger leurs territoires respectifs d’une frappe nucléaire, aucune mesure de limitation des armements n’existe pour les armes nucléaires non stratégiques telles que les armes de portée intermédiaire. En effet, ces systèmes ne sont pris en compte dans aucune négociation. Ils rentrent dans la « zone grise » de la maîtrise des armements : le risque est de voir les deux Grands s’affronter par ces moyens sur des théâtres périphériques comme l’Europe. Les SS-20 sont bien des armes de la zone grise.

Les membres européens de l’OTAN, la République fédérale d’Allemagne (RFA) en tête, demandent fermement un renforcement de la dissuasion à l’échelon intermédiaire de la riposte nucléaire. La doctrine de la riposte graduée le prévoit depuis 1967 mais les pays de l’OTAN ont échoué à s’accorder sur les moyens de parvenir à cet objectif. Les Etats-Unis proposent de moderniser les armes nucléaires de courte portée, destinées à riposter à une agression soviétique sur le champ de bataille (que pourrait être l’Europe). En revanche, les Européens privilégient plutôt les moyens de longue portée, c’est-à-dire pouvant frapper le plus à l’Est possible, c’est-à-dire loin du territoire ouest-européen, voire du territoire européen tout court. Au milieu des années 1970, l’échelon intermédiaire de la riposte graduée manque encore d’armes adaptées à la mise en œuvre de cette doctrine. Ni les présidences de Richard Nixon (1969-1974) et de Gerald Ford (1974-1977) ni les premiers mois de la présidence de Jimmy Carter, qui s’installe en janvier 1977, ne permettent de trancher le débat [5].

Dans ce contexte, le déploiement des SS-20 se poursuit et inquiète à double titre. Au plan militaire, il annonce la possibilité d’une guerre nucléaire qui pourrait se dérouler sur le territoire européen, épargnant le territoire des deux Grands. Au plan politique, il pourrait permettre à Moscou de réaliser enfin son dessein politique pour l’Europe : éloigner les Etats-Unis, les amener à ne pas interférer dans les affaires européennes, et cela en maniant la menace d’une riposte nucléaire qu’ils pourraient éviter. Moscou resterait ainsi la seule grande puissance sur le continent. Certes, Washington rassure ses alliés quant au fait que la dissuasion élargie américaine reste l’ultime garantie de sécurité de l’Europe. Néanmoins, les Européens de l’Ouest redoutent que le grand allié ne se refuse le moment venu à risquer des représailles sur son propre territoire si Moscou limitait ses menaces ou son agression au seul territoire européen.

Seul le redressement de l’équilibre militaire, rompu par le nouveau déploiement soviétique, pourra rétablir la sécurité des pays d’Europe occidentale face aux visées de Moscou. L’OTAN est alors appelée à agir en ce sens.

D. Le discours de Londres de Helmut Schmidt et la double décision de l’OTAN de 1979

La République fédérale d’Allemagne est particulièrement inquiète du nouvel équilibre militaire qui est en train de se dessiner en Europe. L’Allemagne est l’objet du contentieux Est-Ouest, l’essence même de la confrontation bipolaire. Sur son territoire, les armées américaines et soviétiques se font face et le risque d’une confrontation s’aiguise à chaque renouveau de la tension Est-Ouest, et à chaque nouveau déploiement d’armes nucléaires. Le déploiement des SS-20 ne fait pas exception.

Au cours des réunions de l’OTAN de 1976 et 1977, le Chancelier Helmut Schmidt (1974-1982) invite les Etats-Unis à prêter une plus grande attention aux revendications sécuritaires de l’Europe de l’Ouest. Ces prises de position restent sans réponse. Le 28 octobre 1977, Schmidt présente publiquement ses réflexions sécuritaires lors du discours prononcé à l’« International Institute for Strategic Studies » (IISS) de Londres. Il demande que l’Europe fasse l’objet d’une plus grande attention lors des discussions de maîtrise des armements, afin que la parité que les deux Grands souhaitent fixer au niveau stratégique concerne aussi les autres niveaux de l’escalade, par la négociation ou, à défaut, la modernisation des armes. C’est le célèbre discours de Londres, qui est désormais connu pour avoir ouvert la crise des euromissiles. Les Etats-Unis prennent ainsi la mesure des inquiétudes de leurs alliés et se décident à agir.

Dès l’automne 1978, Washington élabore une « approche intégrée » au problème de la zone grise. Les Américains acceptent d’envisager la limitation des forces nucléaires intermédiaires dans un futur traité américano-soviétique SALT III, une fois SALT II signé. Si cela ne donnait pas de résultat, ils envisageraient une modernisation de ces armes en Europe. Cette approche se précise lors du sommet de la Guadeloupe du 4 au 6 janvier 1979 et débouche sur la « double décision » de l’OTAN le 12 décembre 1979. Les Etats-Unis s’engagent alors à moderniser les armes de portée intermédiaire de l’OTAN en Europe de l’Ouest par le déploiement au plus tard fin 1983 de missiles balistiques Pershing II et de missiles de croisière [6]. En parallèle, Washington ouvre des négociations avec Moscou pour fixer un plafond au nombre de missiles FNI autorisés au déploiement pour les deux pays. Si les négociations échouent, les premiers missiles seront déployés à l’échéance prévue.

En décembre 1979, la voie pour rétablir l’équilibre militaire en Europe est donc tracée : négocier le retrait des SS 20 et, à défaut d’accord, moderniser les forces de portée intermédiaire de l’OTAN.

II. Vers la signature du traité FNI, 1980-1987

Si la RFA provoque la double décision comme solution au déploiement des SS-20, une position épaulée d’ailleurs par les autres membres européens de l’OTAN, c’est aux Etats-Unis de négocier une limitation de ces systèmes avec l’Union soviétique. Ces négociations se déroulent de 1981 à 1987 et débouchent sur le traité FNI.

A. L’échec des négociations en 1983

Les négociations FNI démarrent à Genève en novembre 1981. Un résultat positif pourrait éviter le déploiement américain mais les conversations tombent vite dans l’impasse à cause des positions rigides des deux protagonistes.

D’une part, l’Union soviétique demande l’annulation du déploiement des missiles américains Pershing II et de croisière, prévu pour 1983, et exige de garder une partie des SS-20 déjà en place. En outre, la délégation soviétique à Genève, suivant les directives du gouvernement soviétique, pose comme condition la prise en compte des forces tierces françaises et britanniques, considérées comme des arsenaux de facto intégrés aux forces de l’OTAN. D’autre part, les Etats-Unis se disent prêts à renoncer au déploiement si Moscou retire tous les SS-20 déjà déployés. Cette proposition, mieux connue sous le nom d’« option zéro », est aussitôt rejetée par les Soviétiques. Quant aux forces tierces, les Etats-Unis refusent de les prendre en compte dans tout accord américano-soviétique, car les arsenaux français et britannique appartiennent à des pays souverains non impliqués dans les négociations.

Au fil des mois, ces positions ne changent pas. Un mouvement pacifiste et anti-nucléaire émerge en Europe, principalement dans la société civile, et demande haut et fort une solution négociée à la crise des euromissiles, mais sans effet. Les négociations sont un échec et l’équilibre militaire en Europe n’est rétabli que par le déploiement des premiers missiles américains fin 1983.

B. Les difficultés de l’après-1983

Suite au début du déploiement américain, les Soviétiques quittent les pourparlers de Genève. Les négociations FNI subissent ainsi un coup d’arrêt et leur reprise est incertaine.

Moscou et Washington ne veulent pas payer un prix politique trop important pour redémarrer leurs négociations en Suisse. D’une part, le gouvernement soviétique redoute qu’un retour hâtif à Genève ne se fasse aux conditions imposées par les Américains. D’autre part, le Président américain Ronald Reagan (1981-1989) ne veut pas faciliter le retour des Soviétiques à la table des négociations : c’est eux qui l’ont quittée, c’est à eux de faire le premier pas. Au plan stratégique, les relations américano-soviétiques se compliquent du fait de l’Initiative de défense stratégique (IDS) que Reagan lance le 23 mars 1983. Le président américain promet un monde libéré de la menace nucléaire grâce au déploiement d’un bouclier spatial. Le traité sur la limitation des systèmes anti-missiles balistiques (ABM) de 1972 pourrait ainsi devenir caduque, ce que les Soviétiques ne sont pas prêts à accepter.

L’inquiétude sur le dossier de l’espace devient finalement la cause du rapprochement américano-soviétique, quitte à devenir ensuite un sujet d’opposition. En mars 1985, les négociations de Genève redémarrent sous une nouvelle formule, les « Nuclear and Space Talks » (NST). Trois tables de négociations sont formées : sur les FNI, sur la réduction des armes stratégiques (START, continuation des SALT) et sur l’espace. L’aboutissement de ces trois négociations est censé déboucher sur la signature d’un seul et unique traité. Les dossiers START et FNI avancent, avec le dossier FNI qui paraît trouver une résolution lors du sommet de Reykjavik des 11 et 12 octobre 1986. À cette occasion, le président américain Ronald Reagan et le Premier secrétaire soviétique Mikhaïl Gorbatchev (1985-1991) se disent d’accord sur l’élimination des FNI d’Europe. Pourtant, le dossier de l’espace soulève des controverses insurmontables et la conclusion d’un accord global est ainsi retardée.

C. Le tournant de 1987

Si le traité sur les FNI a pu être signé en 1987, c’est grâce à une plus grande flexibilité de l’Union soviétique dont l’Alliance atlantique ne peut que profiter.

Après son arrivée au pouvoir en mars 1985, Mikhaïl Gorbatchev s’efforce de créer un climat apaisé dans les relations soviéto-américaines et soviéto-européennes. Cela lui permettrait d’appliquer avec plus de sérénité les politiques de la glasnost (transparence) et de la perestroïka (restructuration), vouées à refonder les bases du système soviétique. Le dossier de la maîtrise des armements lui fournit le moyen de parvenir à cet objectif. Le 27 février 1987, Gorbatchev propose de délier le paquet FNI des autres négociations qui ont cours dans le cadre des NST. Si le sommet de Reykjavik a été un échec, il a tout de même montré la volonté commune des Etats-Unis et de l’Union soviétique de résoudre la crise des euromissiles par l’élimination des FNI d’Europe. Au lieu de signer un traité NST unique, Gorbatchev se résout à signer des traités séparés. En avril 1987, il précise son offre : en plus de l’élimination des missiles intermédiaires de longue portée, objet des négociations qui avaient démarré en 1981, il propose aussi l’élimination des missiles intermédiaires de courte portée, les SRINF (« Short-Range Intermediate Nuclear Forces »). Il ajoute que ces dispositions concernent tous les systèmes FNI des Etats-Unis et de l’Union soviétique, où qu’ils soient : en Europe, mais aussi en Asie, où il y a quelques SS-20 qui pourraient être déplacés en Europe du fait de leur mobilité.

Ronald Reagan réagit positivement aux propositions soviétiques de février et d’avril 1987 mais il ne peut décider seul de la suite à y donner. Après avoir enclenché le processus qui conduisit à la double décision, l’Europe suit de près l’évolution des négociations américano-soviétiques de Genève. Au sein du groupe spécial de consultation (« Special Consultative Group ») de l’OTAN ou dans leurs relations bilatérales avec l’allié américain, les Européens sont informés de la position de Washington dans les négociations et expriment leur opinion sur le déroulement des pourparlers de Genève. Certes, Washington détermine en dernière instance sa position dans les négociations car toute clause approuvée à Genève affecte les forces américaines et non pas celles des Européens. Pourtant, les FNI sont des systèmes affectés à la sécurité européenne : toute décision à leur égard aura inévitablement des répercussions sur la sécurité du continent. D’où l’intérêt américain de s’assurer de l’appui des alliés européens et d’expliquer des prises de position qui pourraient enclencher une crise transatlantique.

L’élimination des FNI pourrait entraîner une telle crise. Les membres européens de l’OTAN s’inquiètent de la présence sur le sol européen d’armes nucléaires d’une portée en dessous du seuil initialement retenu pour les FNI (1 000 kilomètres). À cela s’ajoute la supériorité soviétique persistante en armes conventionnelles, problème auquel l’OTAN avait fait face par le biais de la dissuasion nucléaire. La proposition de Gorbatchev d’avril 1987, consistant à éliminer les SRINF, est censée apaiser les craintes européennes. Or, elle ne fait que les attiser. En premier lieu, les armes du champ de bataille (0-500 kilomètres de portée), restent en place. En deuxième lieu, la question se pose de savoir quel sera le sort de la doctrine de riposte graduée si les armes de portée intermédiaire que l’OTAN avait mises en place pour renforcer la dissuasion à l’échelon intermédiaire de l’escalade nucléaire sont amenées à disparaître.

Ces inquiétudes sont portées à l’attention des Etats-Unis mais elles n’empêchent pas l’Europe de l’Ouest de donner son aval à un accord sur les FNI tel qu’il est proposé en avril 1987 par Gorbatchev. Au fond, ce sont les Etats-Unis qui avaient proposé l’option zéro en 1981 ; ils ne peuvent pas la refuser en 1987.

D. Les dispositions du traité et sa mise en œuvre

Le traité FNI est signé le 8 décembre 1987 lors du sommet américano-soviétique de Washington [7]. Il entre en vigueur en juin 1988.

Il prévoit le démantèlement et la destruction des missiles américains et soviétiques de type sol-sol d’une portée comprise entre 500 et 5 500 kilomètres, dans un délai de trois ans après l’entrée en vigueur du traité, soit 1991. Ces mesures concernent tous les missiles de type FNI, nucléaires ou conventionnels. Les lanceurs et tout équipement associé à ces missiles doivent également être démantelés et détruits. En outre, les deux parties s’engagent à ne plus produire, tester et déployer de tels systèmes. Le traité précise que toutes les phases de la procédure de démantèlement et de destruction doivent être documentées et vérifiables. Chaque pays peut utiliser ses radars pour s’assurer du démantèlement des installations de l’autre. Si une anomalie est détectée, une procédure d’inspection sur place peut être demandée. C’est la première fois que les Etats-Unis et l’Union soviétique acceptent d’inclure une telle clause de vérification dans un traité ; l’Union soviétique s’y était toujours refusée [8]. En 1991, les FNI ont disparu des arsenaux américain et soviétique.
Ces systèmes ne représentent que 5 % des forces nucléaires des deux pays mais l’élimination d’une catégorie entière d’armements fait espérer en 1987 que la voie vers le désarmement nucléaire est enfin ouverte.

III. La fin du traité FNI

La signature du traité FNI en 1987 est due essentiellement à deux facteurs. D’une part, elle est le fruit d’une entente politique entre les Etats-Unis et l’Union soviétique. D’autre part, elle est le résultat de la cohésion de l’OTAN face au défi posé par les SS-20. L’entente américano-russe et la cohésion entre les Etats-Unis et leurs alliés se sont progressivement effritées dans les années qui ont suivi la fin de la Guerre froide (1990-1991) et cela a affecté le traité FNI.

A. La dégradation des relations américano-russes

Avec l’effondrement de l’Union soviétique en 1990-1991, les Etats-Unis semblent se positionner en grands gagnants de la Guerre froide. Pourtant, les relations américano-russes de l’après-Guerre froide sont complexes.
Dans les années 1990, la Russie doit reconstituer les bases de sa légitimité, aux plans politique, économique, social, militaire et surtout international. Pour ce faire, l’entente avec les Etats-Unis et les pays occidentaux reste indispensable, autant pour prévenir une course aux armements qui épuiserait les faibles ressources russes que pour redevenir un acteur international de taille. Le rapprochement russo-américain s’impose comme une nécessité pour le gouvernement russe et certains exemples en témoignent. Au plan stratégique, cela permet la signature des traités de réduction des armes nucléaires stratégiques START I (1990), START II (1993), START III (1997). Au plan politique, l’OTAN ouvre un dialogue avec la Russie, qui s’exemplifie dans le Partenariat pour la paix (1994) et la création du Conseil OTAN-Russie (2002). Les attaques du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis et la lutte contre le terrorisme qui s’ensuit renforcent les liens russo-occidentaux, mais cette situation n’est pas destinée à perdurer [9].

Malgré l’effort fait de part et d’autre pour entretenir des relations apaisées, les divergences entre les Etats-Unis et la Russie apparaissent au fil de l’eau. Au plan stratégique, de nouvelles menaces montent en puissance au Moyen-Orient (Iran) et en Asie (Corée du Nord) au début des années 1990. La prolifération de missiles balistiques dans ces pays pourrait affecter les intérêts américains dans ces régions du monde, mais aussi la Russie du fait de leur proximité géographique. Ces menaces sont d’autant plus sérieuses que ces pays cherchent à acquérir des capacités nucléaires. Face à ce qu’on appelle désormais le deuxième âge nucléaire, soit une prolifération nucléaire en dehors du cadre de la confrontation bipolaire américano-soviétique de la Guerre froide [10], la dynamique russo-américaine de désarmement initiée par le traité FNI et poursuivie après la fin de la Guerre froide va s’estomper. Face à l’émergence de ces nouvelles menaces, le Congrès américain revient sur l’opportunité de se doter d’une défense anti-missile dès le début des années 1990. Le président George W. Bush (2001-2009) dénonce le traité ABM en décembre 2001. Au milieu des années 2010, l’évolution de l’architecture du système anti-missiles américain va aiguiser les tensions avec Moscou. Une partie du système ABM américain sera déployée en Roumanie, sous couvert d’une volonté de parer les nouvelles menaces balistiques en provenance de l’Iran. Le site est choisi en 2013 (et devient opérationnel en 2018). Le gouvernement russe accepte avec suspicion les raisons américaines qui voient les installations européennes comme une parade face à la menace iranienne et dénonce en revanche le système comme une atteinte américaine à l’efficacité de la dissuasion russe.

Le rapprochement russo-américain de la fin des années 1990-début 2000 cache ainsi les germes de la rivalité russo-américaine qui explose en 2014 suite à l’annexion russe de la Crimée. Bien que l’entente avec les Américains soit indispensable au gouvernement russe pour redevenir un acteur international, les Russes n’ont pas l’intention de subir les initiatives américaines. Vladimir Poutine est l’homme qui incarne la volonté russe d’une plus grande liberté d’action sur le plan extérieur et d’une plus grande assurance face à l’allié-rival américain. Il devient Président de la Fédération de Russie en 2000 et au fil de ses mandats (Président de 2000 à 2008, Premier ministre de 2008 à 2012, à nouveau Président de 2012 à aujourd’hui), il fait du renforcement de l’outil militaire russe l’un des éléments de la puissance de son pays. La composante nucléaire tient une place de taille dans son discours, comme le prouve son discours très médiatisé du 1er mars 2018, au cours duquel il annonce l’intégration à l’arsenal russe d’une « super-arme » aux contours flous [11].

Ainsi s’installe une dynamique russo-américaine d’affirmation de puissance et de suspicions réciproques à propos des solutions envisagées pour faire face aux menaces émergentes. Le processus de désarmement initié à la fin de la Guerre froide s’en trouve profondément affecté et le traité FNI, après le traité ABM, en paie les frais.

B. Retour sur la décision de 2019

Les Etats-Unis annoncent le 20 octobre 2018 vouloir sortir du traité FNI. Face aux violations russes, que le Département d’Etat dénonce depuis 2014, et à la réticence de Moscou à les reconnaître et y remédier, Donald Trump estime qu’il n’y a plus de raison que les Etats-Unis restent liés à un accord que l’autre partie ne respecte plus.

Pourtant le gouvernement russe avait manifesté le premier ses réserves au sujet du traité FNI. Le 25 octobre 2007, lors de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies (ONU), la Russie obtient l’appui des Etats-Unis à sa proposition d’élargir le traité FNI aux puissances productrices de ces missiles. Néanmoins, les Etats-Unis offrent un appui purement formel, qui n’est pas suivi par des initiatives sérieusement vouées à élargir le traité aux puissances qui sont dans la ligne de tir de la proposition russe : la Corée du Nord, la Corée du Sud, l’Inde, l’Iran, le Pakistan, Israël [12] ; certains de ces pays sont des alliés des Américains (Corée du Sud, Israël, Pakistan). Prenant acte de la réticence américaine, Moscou entreprend discrètement la construction d’un missile de type FNI.

En 2015, les Etats-Unis accusent Moscou de tester un missile de croisière d’une portée estimée entre 500 et 5 000 kilomètres. Début 2017, des rumeurs filtrent dans la presse : les Russes seraient en train de déployer le système incriminé, en flagrante violation du traité FNI. En 2019, les Etats-Unis précisent les contours de la violation russe : il s’agit du système 9M729, ou SSC-8 selon la terminologie de l’OTAN, un missile sol-sol d’une portée estimée à 2 500 km [13]. Les violations russes du traité, et le refus d’admettre ces violations, offrent à Donald Trump une raison de sortir du traité FNI et de se donner des options militaires supplémentaires face aux puissances émergentes. Le 2 février 2019, Trump notifie la Russie de sa décision de retirer les Etats-Unis du traité FNI. Moscou rejette les accusations américaines et s’en prend aux installations européennes du système anti-missile américain ; en particulier, Poutine pointe du doigt le site qui se trouve en Roumanie. Le gouvernement russe prétend qu’une composante de ce site, le missile Mk-41, peut être converti en missile sol-sol de portée intermédiaire, ce qui serait une violation américaine du traité FNI [14].

Le 2 août 2019, la décision américaine prend effet. De son côté, la Russie affirme qu’elle n’a plus de raison de se considérer liée par ce traité [15]. Quant aux Etats-Unis, ils n’ont en février 2020 toujours pas annoncé comment ils comptent utiliser cette marge de manœuvre retrouvée au sujet des systèmes FNI.

Les experts stratégiques formulent des hypothèses. D’une part, la décision prise par Donald Trump pourrait permettre aux Etats-Unis de se doter de plus d’options face à la montée de la menace chinoise. Entre 80 et 90 % du parc des missiles chinois est de type FNI, alors que les forces américaines, dont certaines se trouvent dans la région de la mer de Chine, n’en sont pas dotées. Si un déploiement de missiles sol-sol américains dans la région n’est pas encore envisagé, la Chine ne peut pas ignorer que cela pourrait bien se produire un jour. D’autre part, la menace chinoise et les violations russes du traité FNI pourraient être des raisons d’importance secondaire pour sortir du traité. Philippe Gros de la Fondation pour la Recherche Stratégique (Paris) affirme que cette décision pourrait s’inscrire dans le plan de modernisation de l’Armée américaine. Enfin, nous l’avons dit dès l’introduction, les experts soulignent aussi que la décision américaine pourrait avoir essentiellement des contours idéologiques : l’administration Trump, sous l’impulsion du conseiller à la sécurité nationale John Bolton (2018-2019) refuse de se soumettre aux lois des traités internationaux quand ceux-ci fixent une infériorité américaine, comme c’était le cas pour le FNI en 2019 [16].

C. Des relations difficiles entre les Etats-Unis et leurs alliés

Pendant la crise des euromissiles, les pays européens de l’OTAN insistèrent pour que les Etats-Unis s’intéressent à la question de la prolifération des systèmes de portée intermédiaire. En 2019, d’après les sources ouvertes dont nous disposons, Donald Trump et son conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, seraient les seuls responsables de la décision américaine de mettre un terme au traité.

Les alliés européens des Américains sont loin d’approuver la décision de Washington. Quand Donald Trump annonce son intention de retirer les Etats-Unis du traité sur les FNI le 20 octobre 2018, les Européens cachent leur surprise et s’en tiennent à des réactions prudentes pour éviter une confrontation avec l’allié. Les violations russes sont certes reconnues mais l’accent est mis sur la nécessité de renforcer le traité au lieu de l’abandonner [17]. Ces espoirs s’évanouissent définitivement le 2 août 2019.

Les alliés des Etats-Unis semblent donc avoir subi la décision américaine et attendent de savoir ce que Washington voudra faire de cette marge de manœuvre retrouvée vis-à-vis des FNI. Tous redoutent une éventuelle décision américaine consistant à déployer des missiles de portée intermédiaire, fût-ce en nombre limité. Le Japon s’en inquiète. Au vu de sa proximité avec la Chine, le gouvernement japonais pourrait être sollicité pour héberger un certain nombre de missiles américains si les Etats-Unis décidaient d’en déployer. Même si l’alliance avec Washington demeure pour le Japon une garantie de sécurité face à un contexte stratégique de plus en plus instable, le gouvernement ferait fort probablement face à une opinion publique hostile à l’installation d’armes américaines. D’ailleurs, si une telle perspective devait se produire en Europe, la réaction des opinions publiques ne serait pas différente.

Lors de la crise des euromissiles, les consultations entre les Etats-Unis et l’Europe avaient permis à l’OTAN de mettre en œuvre la double décision de 1979 dans ses deux volets, la négociation et le déploiement ; de cette consultation naît l’accord européen à l’élimination des armes FNI, malgré les désaccords qui persistent sur la manière de se parer contre les autres menaces nucléaires (armes de 0-500 km de portée) et conventionnelles qui pèsent sur le continent. En 2019, l’administration Trump semble peu intéressée par le bénéfice que les consultations avec les alliés pourraient apporter à la mise en œuvre de la stratégie américaine face aux nouvelles puissances émergentes [18]. La fin du traité FNI a suscité des réactions contrariées, mais tout de même gérées dans les cercles atlantiques. Pour faire un parallèle, il n’y a pas eu un Helmut Schmidt remettant publiquement en cause la stratégie américaine mettant fin au traité FNI. Une décision de Washington qui irait dans le sens d’un déploiement de nouvelles armes, sans en avoir informé au préalable les pays intéressés, pourrait en revanche être la cause d’une crise profonde entre les Etats-Unis et leurs alliés, dont les traces resteraient pour longtemps. Pour l’instant, l’option n’est pas sur la table, mais la communauté des experts stratégiques n’exclut pas cette possibilité.

*

Si nous revenons à la question initiale à propos de la légitimité de la décision de Donald Trump d’amener les Etats-Unis à quitter le traité sur les FNI de 1987, nous pouvons affirmer que la signature du traité FNI et la décision américaine d’y mettre fin ont une même cause : la présence d’un changement stratégique susceptible d’affecter les intérêts américains sur les moyen et long termes. Néanmoins, ces deux actions ont une portée très différente. Le traité de 1987 laisse envisager le début d’une nouvelle ère dans les relations entre les deux grands ennemis de la Guerre froide. En revanche, la décision américaine de 2018 de sortir du traité FNI ouvre une période de grande incertitude. Les relations russo-américaines sont à nouveau très difficiles. Le régime de la maîtrise des armements s’affaiblit, pas tant à cause de la fin du traité FNI per se que de l’attitude insouciante de l’un des principaux garants de ce régime, les Etats-Unis. Enfin, les relations entre les Etats-Unis et leurs alliés se tendent du fait du peu d’empathie américaine envers les intérêts de sécurité de ses partenaires.
La signature du traité sur les FNI n’aurait pas été possible en 1987 sans la volonté politique des leaders américain et soviétique de parvenir à cet accord. De même, l’Alliance atlantique ne serait pas arrivée au bout de cette épreuve sans la concertation entre les Etats-Unis et les Européens de l’Ouest sur la réaction à adopter face à la menace des SS-20, puis sur la nécessité de déployer des missiles malgré l’opposition des opinions publiques européennes et enfin sur l’inévitable acceptation des offres de Gorbatchev en 1987.

La fin du traité sur les FNI amène les responsables politiques et la communauté stratégique à s’interroger sur l’avenir du régime de la maîtrise des armements dans sa globalité. Les traités conclus pendant la Guerre froide peuvent nécessiter une mise à jour au vu des changements intervenus depuis la fin des années 1980 (nouveaux acteurs, nouvelles menaces, nouvelles technologies). Pourtant, les grandes questions qui étaient valables pendant la Guerre froide le restent en 2020 : y-a-t-il une volonté politique de continuer le dialogue sur la maîtrise des armements ? Comment peut-on impliquer les nouveaux acteurs stratégiques ? Y-a-t-il des sujets d’intérêt commun, si controversés soient-ils, qui puissent jeter les bases d’un nouveau dialogue sur la maîtrise des armements ? À partir du moment où les grandes et moyennes puissances impliquées dans ce renouveau de la confrontation stratégique auront consenti à répondre à ces questions, le processus de la maîtrise des armements pourra reprendre son cours.

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Une souveraineté choisie, oui. Mais sommes-nous prêts à en payer le prix ?DÉFENSE08 février 2020© Francois Mori / POOL / AFP

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Décryptages » Une souveraineté choisie, oui. Mais sommes-nous prêts à en payer le prix ?DÉFENSE08 février 2020© Francois Mori / POOL / AFPPUISSANCE MILITAIRE

Une souveraineté choisie, oui. Mais sommes-nous prêts à en payer le prix ?

Emmanuel Macron a prononcé ce vendredi un discours sur « la stratégie de défense et de dissuasion”. L’heure est, comme partout dans le monde à la relance, de la course aux armements. Mais où se situe l’armée française par rapport aux autres puissances ?AJOUTER AU CLASSEURLECTURE ZEN200Avec François Géré

Atlantico : Emmanuel Macron a prononcé vendredi un discours présentant sa stratégie militaire. Lors de ses premiers voeux aux armées, en janvier 2018, il avait déjà déclaré que « la dissuasion fait partie de notre histoire, de notre stratégie de défense et elle le restera”. Dans un monde tourné d’abord vers la bataille technologique, quel sens la dissuasion nucléaire prend-elle aujourd’hui ?

François Géré : Depuis un demi-siècle la vitesse du progrès technologique s’est considérablement augmentée. Le développement de l’électro-informatique a transformé tous les secteurs de l’activité civile et militaire. L’utilisation de la guerre électronique, de l’espace avec les satellites de télécommunication et d’observation, les développements de l’utilisation du cyber espace bouleversent la production des systèmes d’armes tandis que la numérisation du champ de bataille transforme la conduite des opérations terrestres. Les plates formes de combat sont maintenant interconnectées et interactives en temps réel.  C’est ce que l’on a appelé la « révolution dans les affaires militaires ». Aujourd’hui l’information-communication constitue le facteur clé pour obtenir la supériorité sur l’adversaire en prenant l’ascendant sur son système de commandement-contrôle-communication et ses capacités de renseignement. Mais il s’agit de guerre classique avec des moyens conventionnels. Les forces nucléaires consacrées, en France, à une stratégie de dissuasion, doivent pour rester efficaces et crédibles procéder à une modernisation permanente afin, en particulier, d’assurer la sûreté et la rapidité des transmissions entre l’autorité décisionnelle (le Président) et les commandements des composantes sous-marines et aériennes qui sont les vecteurs de la force de dissuasion. Les Etats-Unis disposent d’une avance technologique importante mais toutes les puissances s’efforcent de réduire autant que possible l’écart. Cela suppose des investissements élevés auxquels ne peuvent faire face que quelques Etats.

Le budget américain pour la défense surclasse de loin celui des autres pays, en faisant des Etats-Unis, de facto, les défenseurs du monde occidental. Mais dans un contexte politique instable, ce parapluie américain est-il toujours une protection stable et impénétrable?

Avec un budget annuel de 700 milliards de dollars les Etats-Unis dominent militairement le monde. Ils détiennent la supériorité dans tous les domaines. A travers leurs alliances en Europe et en Asie ils garantissent une protection d’autant plus efficace que depuis la disparition de l’Union soviétique et l’élargissement de l’OTAN la Russie n’a pas pu reconstituer une menace comparable à ce qu’elle fut durant la guerre froide. En Asie, les Etats-Unis aident la Corée du Sud et le Japon à faire face à la Corée du Nord, tout en soutenant Taïwan contre la menace chinoise. L’US Navy contient l’expansionnisme de Pékin dans les mers de Chine du Sud.  Mais ce soutien a un prix que les Etats-Unis entendent bien faire payer. Avec virulence Donald Trump a exigé que les alliés remontent le niveau de leur participation financière et prennent en charge leur part du fardeau, notamment en achetant des matériels américains, faute de quoi les Etats-Unis pourraient se désengager. Déjà le président Obama avait entrepris de réduire l’engagement américain dans l’espace atlantique pour reporter les efforts vers le Pacifique. Cette protection américaine n’est donc ni stable, ni indéfiniment garantie. C’est la raison pour laquelle Emmanuel Macron appelle de ses vœux la formation d’une Europe de la défense capable de prendre elle-même en charge sa protection.

Concrètement, où se situe l’armée française par rapport aux autres puissances militaires ? Dans quels domaines notre armée présente-t-elle le plus de faiblesses?  Quelle place notre budget accorde-t-il au R&D ?

La défense française occupe un rang très original dans la mesure où elle dispose de l’arme nucléaire ce qui lui procure une sécurité propre et la met à l’abri d’une menace majeure contre ses intérêts vitaux. Mais cet avantage est purement défensif et n’est d’aucune utilité dès lors qu’il faut s’engager dans des opérations avec des forces conventionnelles. Celles-ci ont souffert des réductions budgétaires de ces vingt dernières années alors même que le nombre des opérations dans le monde ne cessait d’augmenter notamment en Afrique. Avec 1,5% du PIB nous n’étions plus en mesure d’assurer toutes les missions. Matériels vieillissants, capacités insuffisantes notamment dans les domaines du renseignement électromagnétique et spatial, et du transport logistique sur grande distance nous ont placés en situation de dépendance à l’égard des pays fournisseurs notamment notre allié américain. Les capacités en effectifs sont très vite sous tension. Nous ne pouvons déployer que 12 000 soldats en opérations extérieures, l’essentiel étant aujourd’hui en Afrique.  La récente décision d’Emmanuel Macron de relever à 2% le budget de la défense permet de redresser en partie la situation. Si cet effort est maintenu la France pourra disposer de la première armée d’Europe (hors Russie). Avec un budget également en hausse de 5 milliards d’Euros pour la recherche-développement et l’innovation (nanotechnologies, Intelligence artificielle, cyber) la France a pris la tête en Europe tout en restant loin derrière les Etats-Unis qui consacrent 4% de leur budget aux recherches avancées. Seule une intégration européenne dans ce domaine permettrait d’occuper un second rang mondial mais rien n’est encore fait sur cette voie.

Emmanuel Macron a soutenu faire le choix de la souveraineté. Mais peut-on en assumer le prix? Si le parapluie américain venait à disparaître, l’Europe pourrait-elle faire le « grand saut » en matière de défense pour combler l’écart ? L’Europe peut-elle assumer la présence d’un complexe militaro-industriel du même type que celui de l’Amérique des années 1950 sur son territoire ? Tout le monde garde en mémoire l’avertissement du président Eisenhower, craignant que les pressions va-en-guerre de l’industrie de l’armement afin de perpétuer les investissements…

Créer une Europe capable d’assurer sa défense en pleine souveraineté et autonomie constitue une tâche immense se heurtant à de nombreuses difficultés. D’abord il n’existe pas d’unité de vision stratégique sur les dangers susceptibles d’affecter le continent européen. Les Etats du Nord et de l’Est s’inquiètent de la menace russe et voient dans les Etats-Unis, au travers de l’OTAN la seule puissance capable de leur garantir une protection crédible. La France et les Etats du Sud sont surtout sensibles à la menace terroriste dans l’espace sahélo-saharien et s’inquiètent des risques de déstabilisation liés aux flux migratoires. Ensuite les contributions financières demeurent à des niveaux insuffisants malgré les promesses d’atteindre vers 2025 le seuil de 2%. Enfin la fragmentation et la dispersion affaiblissent considérablement les Européens. Chaque pays dispose de son armée, organisée à sa manière et disposant de ses équipements propres. Les industries d’armement maintiennent une âpre concurrence en dépit des efforts de regroupement : pour tous les marchés importants : avions de combat, frégates, sous-marins, chars de bataille, systèmes de communication, satellites, etc. les sociétés sont en compétition en sorte qu’elles ne disposent pas de la puissance nécessaire pour faire face au concurrent américain. Il existe dans chaque pays un complexe militaro-industriel de dimension variable doté d’une capacité de lobbying limitée. Dans certains cas des associations entre quelques Etats aboutissent à la formation d’un leader sectoriel comme Airbus Industrie mais de là à créer un pouvoir susceptible d’influencer la politique et la stratégie militaire on est encore bien loin. Très actifs auprès de l’Union européenne les CMI agissent en ordre dispersé.Les commentaires de cet article sont à lire ci-aprèsLe sujet vous intéresse ?Mots-clés :Défensedissuasion nucléaireforce de dissuasionArméestratégie militaireEmmanuel Macron

https://www.atlantico.fr/decryptage/3587187/une-souverainete-choisie-oui-mais-sommes-nous-prets-a-en-payer-le-prix–francois-gere

Cette souveraineté industrielle que l’Union européenne laisse s’effriter face aux assauts

Décryptages » Cette souveraineté industrielle que l’Union européenne laisse s’effriter face aux assautsEUROPE03 février 2020© LUDOVIC MARIN / AFPBOUCLIER EUROPÉEN

Cette souveraineté industrielle que l’Union européenne laisse s’effriter face aux assauts

Les Etats-Unis veulent acheter une partie de notre industrie de défense, la Chine veut le contrôle de la 5G en Europe… Les prédateurs se multiplient. L’Europe ne se soucie pas suffisamment de sa souveraineté industrielle.AJOUTER AU CLASSEURLECTURE ZEN3128Avec Les Arvernes

Atlantico.fr : Les USA veulent acheter une partie de notre industrie de défense (Photonis et Latécoère), les sanctions du DOJ américain continuent à l’encontre de nos géants (après Areva, c’est au tour de Airbus de payer un lourd tribut). Dans le même temps, la Chine veut le contrôle de la 5G en Europe, au risque une nouvelle fois, de sanctions américaineS tandis que l’arrivée prochaine des Nouvelles Routes de la Soie promet de bouleverser le marché européen. Côté armement, après l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas, la Pologne vient d’acheter des avions de combats américains, sans considérer d’offre européenne et notamment française. 

Les prédateurs semblent se multiplier : L’Europe ne se soucie-t-elle pas suffisamment de sa souveraineté industrielle ? 

Les Arvernes : Le principe même de souveraineté est contraire à l’ADN de la construction européenne. La colonne vertébrale de la construction c’est le « doux commerce » au sens de Montesquieu. Pour l’Union européenne, il n’a longtemps été pas de concurrents ou de rivaux : seuls des partenaires commerciaux qui s’ignorent. C’est la raison pour laquelle elle a toujours été profondément libre-échangiste, et a enchainé les erreurs, la première, emboitant le pas à l’Amérique de Bill Clinton, étant de laisser entrer la Chine dans l’OMC à des conditions trop favorables pour cette dernière.

Bien sûr, elle commence à changer, sous deux réalités qui la dérangent, et après laquelle elle court. La première réalité, c’est le renfermement du monde, le retour des frontières, la remise en avant des intérêts nationaux, dont la politique de Donald Trump est une manifestation spectaculaire. La seconde, c’est que l’Europe, selon le mot de Montalembert, conçoit le libéralisme comme celui du « renard libre dans le poulailler libre ». Il est très facile d’être libre échangiste quand on est le plus fort. Maintenant que dans le poulailler l’Europe s’aperçoit qu’il y a un dragon chinois, un tigre indien etc. elle se préoccupe tout d’un coup de se défendre. En ce sens, la résurgence de la souveraineté industrielle est d’abord la prise de conscience de la fragilité industrielle d’une Union européenne qui s’est trompée sur la réalité des relations économiques et politiques internationales.

La création d’un géant des batteries franco-allemand peut-elle être le point de départ d’une souveraineté retrouvée ? 

Le projet est politique au moins autant qu’économique. Sa symbolique n’est pas à sous-estimer.

Cela dit, quand l’on regarde de plus près, le sujet pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Quelles ressources, sachant que l’Europe ne dispose pas de lithium ou de cobalt sécurisé, tout étant aux mains des chinois ? Quelle compétitivité, sachant que, là encore, les chinois produisent environ 75% du marché avec des prix sur lesquels l’Europe ne pourra pas s’aligner, à part quelques marchés de niche ? Quelle gouvernance, la seule entreprise qui tienne vraiment la route étant SAFT (Groupe Total), l’Allemagne, très en retard, acceptera-t-elle un rôle de second rang ? On peut en douter quand on voit la mauvaise volonté mise Outre-Rhin pour ce qui concerne le futur avion de combat SCAF, alors même qu’il est politiquement acté que la France (et donc Dassault Aviation) est tête de file. Etc.

L’Europe est-elle vouée à rester coincée entre Est et Ouest ? 

Les notions d’Est et Ouest européens pourraient faire penser qu’il existe un bloc d’intérêts ou de perception des enjeux à l’Ouest, un autre à l’Est. Ce n’est que partiellement vrai.

Il est vrai qu’en matière de défense, et donc d’industrie de défense et d’achat de matériel, l’Est européen, n’en déplaise à Paris, ne conçoit pas sa sécurité hors de l’Otan, donc des Etats-Unis. L’achat récent d’avions de chasse F35 par la Pologne n’est, exemple parmi d’autre, que le dernier avatar d’une habitude bien prise de la part de polonais.


Cela dit, l’idée qu’il existerait un « bloc de l’Ouest » ne résiste pas à l’analyse. Sur le plan militaire, rappelons que la Belgique a – de fait – récemment écarté le Rafale de la compétition pour la modernisation de sa flotte de combat aérien. Le fait majeur dans le domaine militaire, c’est que l’Europe de la défense que Paris entrevoit est une ineptie pour la plupart de ses partenaires, y compris l’Allemagne. Sur un plan économique plus global, parler de division Est/ Ouest, c’est faire bon marché du fait que l’Allemagne a progressivement reconstitué une Mitteuleuropa en délocalisant massivement ses industries dans les ex pays de l’Est.

La France a-t-elle les moyens d’être le moteur de l’Europe en matière de souveraineté industrielle ? 

Si la France veut être le moteur de quoi que ce soit en Europe, qu’elle commence à se réformer elle-même. Quand on a 80% de l’ensemble du déficit budgétaire cumulé de la zone euro en 2019, quand on n’est pas capable de fixer l’âge de la retraite à 64 ans alors que beaucoup de nos partenaires sont à 67 ans, quand on a un l’un des taux de chômage les plus élevés, quand on a un déficit chronique de son commerce extérieur, on n’est pas en position de proposer quoi que ce soit avec l’espoir d’être écouté.

Les commentaires de cet article sont à lire ci-aprèsLe sujet vous intéresse ?Mots-clés :Etats-UnisWashingtonDéfensearmeChineeurope5gPologneventestratégiecommerceThématiques :EUROPE

https://www.atlantico.fr/decryptage/3587011/cette-souverainete-industrielle-que-l-union-europeenne-laisse-s-effriter-face-aux-assauts-des-etats-unis-et-de-la-chine-les-arvernes

En plein dans le mille…

En plein dans le mille…


Une frappe de précision sur la crédibilité étasunienne fracasse le paradigme étasunien


Par Alastair Crooke − Le 23 septembre 2019 − Source Strategic Culture

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La frappe de précision contre le «joyau de la couronne» saoudien – ses installations de traitement du pétrole brut de la semaine dernière – constitue également une attaque de précision contre la crédibilité de ce pays, le sérieux du «parapluie» sécuritaire étasunien, une humiliation pour Trump et en particulier pour l’image des États-Unis en tant que puissance militaire et de renseignement compétente.

Les États du Golfe font la moue, ruminant maintenant sur leur propre vulnérabilité tout en s’interrogeant sur leur dépendance au parapluie étasunien. Même le Pentagone pourrait se demander : «Mais à quoi donc sert le CentCom» à la lumière de ce qui vient de se passer ? Et par-dessus tout, Israël va sentir un vent glacé lui donner des frissons dans le dos : les Israéliens ne peuvent être que frappés de stupeur par la précision du ciblage et l’efficacité technique de l’attaque. Assez impressionnant – d’autant plus que l’Arabie saoudite a dépensé l’année dernière – en vain – $65 milliards en armement US.

Face à cette humiliation, l’administration étasunienne fait de «l’enfumage» : en jonglant avec des faux fuyants sur l’origine, et le lancement, des drones et missiles de croisière. «Ce ne peut pas être AnsarAllah (les Houthis), car la complexité d’une telle opération est au-delà de leurs capacités». Mis à part l’orientalisme manifeste de cette affirmation – car, si le Hezbollah peut fabriquer des drones et des missiles de croisière intelligents, pourquoi pas les Houthis ? Les aspects spécifiques de la frappe d’Abqaiq importent-ils vraiment ? Ce qui est le plus révélateur, c’est que les États-Unis – avec leurs ressources massives dans le Golfe – sont incapables d’affirmer d’où provenaient les drones qui ont frappé Abqaiq.

En réalité, l’ambiguïté du mode opératoire de cette attaque marque son excellence à un autre niveau encore.

Les États-Unis font de «l’enfumage» autour des sites de lancement, principalement pour se soustraire au fait évident – mais embarrassant – que la pluie de missiles sur Abqaiq est la conséquence avant tout de la guerre saoudienne contre le Yémen, appuyée sans réserve par Trump. Les Houthis ont revendiqué l’attaque ; ils disent qu’ils feront une démonstration de leur armement, le missile de croisière Houthi Quds 1 n’est pas simplement une copie du missile iranien Soumar – et promettent de répéter leurs attaques dans un avenir proche.

La frappe de précision a eu pour résultat de briser le «bastion» étasunien, qui prétendait être une sorte de «gardien» du Golfe et un garant de la ligne de vie qui alimente les artères d’une fragile économie mondiale, à savoir l’approvisionnement en pétrole brut. En d’autres termes, il s’agissait d’une frappe de précision contre le paradigme dominant, et elle a tapé dans le mille. Il a exposé la vacuité de deux prétentions. Anthony Cordesman écrit «Les frappes contre l’Arabie saoudite envoient un signal stratégique clair, avertissant que l’ère de la suprématie aérienne étasunienne dans le Golfe et de son quasi-monopole des frappes avec précision, s’évanouit rapidement».

Les Iraniens étaient-ils directement ou indirectement impliqués ? Eh bien… cela n’a pas vraiment d’importance. Pour bien saisir les implications, on devrait le comprendre comme un message collectif, émanant du front commun – Iran, Syrie, Hezbollah, Hash’d Shaibi et Houthis. Il s’agissait de mener à un paroxysme la crise des sanctions au sens large : une action stratégique, par missile interposé,  pour faire éclater la «bulle» largement exagérée de l’efficacité des tactiques étasuniennes de «pression maximale». La politique de Trump visant à «sanctionner et taxer le monde» doit être poussée à l’extrême – et exploser. La Russie et la Chine, quasi-certainement, et discrètement, en conviendront et applaudiront.

Cette approche comporte clairement des risques. Le message sera-t-il correctement perçu à Washington ? Car, comme le souligne Gareth Porter dans un contexte différent, la capacité de Washington à comprendre ou à «bien lire» dans l’esprit de ses «ennemis» semble avoir été, d’une manière ou d’une autre, perdue, faute à Washington de s’être découvert une veine d’empathie à l’égard de «l’altérité», qu’elle soit iranienne, chinoise ou russe. Ainsi, les perspectives, ne sont, probablement, pas reluisantes. Washington ne le «comprendra pas», mais doublera plutôt la mise, avec des conséquences potentiellement désastreuses. Porter écrit :

La frappe d’Abqaiq est également une démonstration éclatante de la capacité de l’Iran à surprendre les États-Unis de manière stratégique, bouleversant ainsi ses plans politico-militaires. L’Iran a passé les deux dernières décennies à se préparer à une éventuelle confrontation avec ce pays. Le résultat est une nouvelle génération de drones et de missiles de croisière qui donne à l’Iran la capacité de contrer beaucoup plus efficacement tout effort étasunien visant à détruire ses ressources militaires, tout en lui permettant de cibler les bases étasuniennes à travers le Moyen-Orient.

Les États-Unis ont, selon toute apparence, été pris par surprise lorsque l'Iran a abattu un drone de surveillance en haute altitude… Le système de défense aérienne de l'Iran a été continuellement mis à niveau, à commencer par le système russe S-300 qu'il a reçu en 2016. L'Iran a également dévoilé en 2019 son système de défense aérienne Bavar-373, qu’il considère comme plus proche du système russe S-400 convoité par l’Inde et la Turquie, que du système S-300.

Ensuite, l’Iran a développé une flotte de drones militaires, ce qui a poussé un analyste à qualifier l'Iran de ‘superpuissance des drones’. Ses réalisations en matière de drones incluent, semble-t-il, le «drone furtif» Shahed-171 doté de missiles à guidage de précision, et le Shahed-129, qu’il a fabriqué à partir de l’engin étasunien Sentinel RQ-170 et du Prédateur MQ-1».

Comprendre le message de Porter est la clé pour apprécier la nature du «Grand glissement» qui se déroule dans la région. Les robots et les drones — tout simplement — ont changé les modalités de la guerre. Les anciennes vérités ne tiennent plus : il n’existe pas pour les États-Unis de solution militaire simple concernant l’Iran.

Une attaque étasunienne contre l’Iran sera suivie d’une réponse ferme — et d’une escalade. Une invasion étasunienne de grande envergure — comme celle de l’invasion de l’Irak en 2003 — n’est plus dans les capacités des États-Unis.

Il ne reste qu’une réponse politique. Mais pour le moment, les États-Unis et MbS [le prince saoudien Mohammad ben Salman] sont tous les deux dans une phase de déni : ce dernier pense apparemment que la poursuite de la vente partielle d’Aramco pourrait résoudre ses problèmes – bien que les marchés viennent de prendre conscience du risque géopolitique des actifs tels que ce dernier – et Trump semble toujours croire que la pression maximale pourrait encore représenter un atout.

Pour le reste d’entre nous, il est assez évident que la solution «politique» pour l’Arabie saoudite est d’accepter sa défaite au Yémen, avec pour corollaire sine qua non, l’engagement avec l’Iran et la Russie pour parvenir à un règlement. Il est certain que cela coûtera cher à MbS, tant sur le plan politique que financier. Mais quelle est l’alternative ? Attendre d’autres Abqaiq ? Pour être honnête, il semblerait que les Al-Saud comprennent que leur situation est désormais existentielle. Mais nous verrons bien.

Et pour Trump, la leçon est certainement claire. La frappe sur Abqaiq aurait pu facilement être bien pire, avec une interruption plus importante des approvisionnements en pétrole. Les marchés pétroliers et le marché plus généralement ont pris conscience des risques géopolitiques que présentaient les tactiques de pression maximale de Trump. Et ils deviennent nerveux alors que le commerce mondial chancelle.

Des titres de journaux tels que «Les stupéfiantes attaques du week-end diminuent de 50% la production de pétrole saoudien… L’économie peut-elle survivre à une hausse du prix du pétrole…?» pourraient sembler un peu trop alarmistes, mais ils insistent sur le fait que des ruptures d’approvisionnement pourraient facilement, si des prix plus élevés devaient être maintenus, faire basculer les États-Unis et l’économie globale dans la récession.

Personne ne se rend compte mieux que le président Trump que ses chances de réélection pourraient dépendre de la capacité des États-Unis à éviter une récession. En règle générale, les présidents des États-Unis, candidats à un deuxième mandat, sont toujours réélus, à moins qu’une récession tardive n’intervienne au cours de leur mandat. Ceci est arrivé à Jimmy Carter et à George H.W. Bush — les deux ont perdu leurs chances de réélection en raison de la récession au cours de leurs mandats.

Déjà, l’Arabie saoudite et Trump font marche arrière devant une possible diversion que serait une confrontation avec l’Iran, plutôt que s’attaquer au problème du Yémen, qui reste à l’origine des difficultés de l’Arabie saoudite. La question est de savoir combien de temps durera ce déni des défaillances de la politique de pression maximale contre l’Iran ? Jusqu’aux élections ? Probablement que oui. Trump, s’il veut être réélu, doit ménager quelques egos de circonscriptions électorales, tout en évitant en parallèle le piège mortel que serait une récession. Et cela implique qu’il doit céder à l’obsession anti-iranienne des évangélistes et de l’AIPAC, arguant que l’Iran est le «mal cosmique» de notre époque. Un «battement d’aile de papillon» positif pourrait bien être la fin du règne de Netanyahou – bien que Gantz ne soit pas une «colombe» pour l’Iran

Alastair Crooke

Traduit par Alexandre Moumbaris, relu par Kira pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/en-plein-dans-le-mille

Poutine et Xi  intensifient le jeu stratégique  par Pepe Escobar

Poutine et Xi
intensifient le jeu stratégique
par Pepe Escobar

lundi 10 juin 2019, par Comité Valmy

 

Poutine et Xi intensifient le jeu stratégique

Les dirigeants russe et chinois se sont rencontrés près de 30 fois depuis 2013 et sont devenus de proches partenaires stratégiques.

Une seule image incarne l’ouragan au centre de l’échiquier géopolitique actuel : une poignée de main extrêmement affectueuse entre Xi Jinping et Vladimir Poutine..

L’image cristallise les cauchemars de ceux qui, aux États-Unis, suivent encore les prophéties eurasiennes de Halford Mackinder et de ses disciples, comme le regretté Zbigniew « Grand Échiquier » Brzezinski, qui se concentraient sur l’impératif de prévenir l’émergence d’une puissance concurrente en Eurasie..

La puissance concurrente a émergé, dans son intégralité : le partenariat stratégique Russie-Chine..

Mercredi, Xi a déclaré au Kremlin que c’était son huitième voyage en Russie depuis 2013, date à laquelle les Nouvelles Routes de la Soie, ou Initiative Ceinture et Route (BRI), ont été annoncées. Et il a ajouté que lui et Poutine s’étaient rencontrés « presque 30 fois » depuis lors..

Parmi une série d’accords signés par Poutine et Xi, l’un d’entre eux se distingue : la volonté de développer le commerce bilatéral et les paiements transfrontaliers en utilisant le rouble et le yuan, sans passer par le dollar américain. Ou, comme l’a dit Poutine diplomatiquement :.

« La Russie et la Chine ont l’intention de développer la pratique des « règlements en monnaie nationale«  .

Il est crucial de se rappeler que cette question a fait l’objet de discussions approfondies au niveau du BRICS – et plus particulièrement dans le cadre du partenariat stratégique Russie-Chine – depuis le milieu des années 2000..

De vastes régions du Sud prêtent attention. Le règlement de la balance commerciale partout dans le monde est voué à progressivement embrasser l’utilisation d’autres monnaies, pas seulement le rouble et le yuan.

Après leur rencontre bilatérale, Xi a averti que :

«  La situation internationale connaît actuellement des changements profonds sans précédent au cours des siècles. La paix et le développement restent les tendances de l’époque, mais provoquent le protectionnisme, l’unilatéralisme, une politique de pouvoir croissante et l’hégémonisme«  .

C’est un euphémisme. La Russie fait l’objet de sanctions américaines sévères. La Chine fait face à une guerre commerciale totale. Le partenariat stratégique Russie-Chine est la bête noire de la stratégie américaine de sécurité nationale.

Dans la synchronisation

Sur le plan géopolitique, la Russie et la Chine sont totalement synchronisées. Sur la Syrie, et la nécessité d’empêcher les djihadistes « rebelles modérés » de migrer vers le Xinjiang, l’Asie centrale et le Caucase. Sur la nécessité de préserver le JCPOA, ou l’accord nucléaire iranien. Sur la nécessité de résoudre l’énigme de la péninsule coréenne. Sur la nécessité de soutenir le Venezuela – avec la coopération militaire et l’aide humanitaire.

Surtout, ils sont en phase avec le soutien total de Poutine à la BRI, ainsi qu’avec la volonté de fusionner les projets de la BRI et de l’Union Économique Eurasiatique (UEEA). C’est cette interconnexion qui pourrait solidifier l’objectif de Moscou de faire de la Russie le principal pont terrestre eurasiatique..

Il est tout à fait approprié que Poutine et Xi, à part conclure des accords, avaient tant de choses à discuter à Moscou..

Et tout cela s’est passé avant que Poutine et Xi ne rencontrent les dirigeants de plus de 50 sociétés russes et 60 sociétés chinoises qui participaient au deuxième Forum énergétique russo-chinois, organisé par Rosneft et China National Petroleum Corp. Et avant le discours tant attendu de Poutine sur l’échiquier géopolitique turbulent actuel, aux côtés de Xi, à la session plénière du Forum Économique International de Saint-Pétersbourg (SPIEF), vendredi.

Saint-Pétersbourg

Le SPIEF est le premier forum d’affaires annuel de Russie. Il est absolument impossible de comprendre les rouages de la machinerie complexe de l’intégration progressive de l’Eurasie sans assister ou suivre les débats et discussions du SPIEF..

2019 est, à bien des égards, l’Année du Vivre Dangereusement. L’échiquier est totalement monopolisé par l’affrontement entre les États-Unis et la Russie-Chine – avec la fantaisie supplémentaire de l’administration Trump qui flirte avec une stratégie « Nixon inversé » pour séparer la Russie de la Chine. C’est donc tout à fait normal que Xi soit l’invité d’honneur du SPIEF. Et ce n’est que la première des trois réunions cruciales Xi-Poutine ce mois-ci..

La semaine prochaine, ils se réuniront à nouveau à Bichkek pour le sommet annuel de l’Organisation de Shanghai pour la Coopération – où les sujets dont ils ont discuté à Moscou et à Saint-Pétersbourg seront partagés avec les nations d’Asie Centrale et d’Asie du Sud, dont l’Iran, observateur essentiel de l’Organisation de Coopération de Shanghai..

La question clé à Bichkek sera sans doute de savoir comment Poutine et Xi vont gérer Modi de l’Inde, membre du BRICS, après sa victoire électorale, qui rêve d’un rôle clé dans la stratégie indo-pacifique de Washington – qui est essentiellement un mécanisme supplémentaire de « confinement de la Chine »..

Et ils se réunissent à nouveau à Osaka – avec les autres membres du BRICS – le 28 juin pour le sommet du G20.

La réunion de Saint-Pétersbourg de cette année a été l’occasion de discussions absolument essentielles sur l’intégration eurasienne. La plupart de ces questions sont tout simplement ignorées dans l’Ouest. Voici quelques exemples qui méritent d’être étudiés de près..

– Les défis en matière de transport auxquels sont confrontés les pays membres de l’Organisation de Coopération de Shanghai, dans le cadre d’une commission avec Vladimir Norov, secrétaire général de l’organisation, et une excellente intervention de Richard Threlfall, responsable mondial de l’infrastructure chez KPMG ;.

– Un débat sur l’énergie avec Igor Sechin, PDG de Rosneft, Ali Shareef al-Emadi, ministre des Finances du Qatar, Robert Dudley, PDG du groupe BP et Neil Duffin, président des projets mondiaux d’ExxonMobil ;.

– Une discussion sur le changement de paradigme actuel dans l’ordre économique mondial, réunissant le sous-ministre russe du Développement Économique, Timur Maksimov, le responsable de l’économie et de la stratégie des marchés émergents à Bank of America, Merrill Lynch David Hauner et Paul Chan, le secrétaire financier de Hong Kong ;.

– Une longue discussion sur les entreprises et les investissements dans toute l’Eurasie, réunissant le président du conseil d’entreprise de l’UEEA, Viktor Khristenko, le président du conseil d’administration de la Banque Eurasiatique de Développement, Andrey Belyaninov, le premier vice-premier ministre russe Anton Siluanov et Yaroslav Lissovolik, chef du département analytique de la Sberbank ;.

– L’évolution du partenariat stratégique entre la Russie et la Chine, qui se traduit par des projets conjoints de grande envergure dans les domaines de l’infrastructure, de l’énergie et de la haute technologie, avec les PDG et les directeurs des plus grandes entreprises russes et chinoises..

Les réunions Poutine-Xi, les discussions à Saint-Pétersbourg et le sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai la semaine prochaine, dans moins de 10 jours, définiront en détail la feuille de route pour l’intégration eurasiatique. Au-dessus de tout cela se trouve le changement de paradigme (économique) ultime : de multiples nations se préparent à contourner le dollar américain comme monnaie de réserve mondiale.

Pepe Escobar
9 juin 2019

Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009), Empire of Chaos (Nimble Books) et le petit dernier, 2030, traduit en français.

traduction Réseau International

Source :

Putin and Xi step up the strategic game

http://www.comite-valmy.org/spip.php?article11308

Entrez en stratégie !

Entrez en stratégie !

 


Publié par Général Vincent Desportes le 2 Mai 2019

 

Vincent Desportes est Général (2s) ; Ancien directeur de l’École de guerre ; Professeur de stratégie à Sciences Po et à HEC.

 


Entrez en stratégie !
Vous êtes un observateur averti de l’évolution du paysage économique et culturel de la France, quel constat faites-vous sur la pratique stratégique des entreprises françaises ? 

J’ai exercé des responsabilités militaires pendant plus de trois décennies et cela fait presque dix ans que je pratique le conseil stratégique en entreprise. L’observation des forces armées et des entreprises peinant pour parvenir à leurs fins m’a montré que les difficultés que ces deux types d’organisation rencontraient étaient moins dissemblables qu’on pouvait, à première vue, le penser. En fait, des obstacles similaires encombrent toujours davantage les divers champs de l’action humaine, de la politique générale à l’action locale, dès lors qu’il s’agit d’y vouloir et d’y construire un avenir. L’accélération constante de la vie sous l’effet des moyens modernes de communication, l’abolition des distances conduisent les décideurs de plus en plus accaparés par l’immédiat à sacrifier le futur au présent. Parallèlement, les réalités et les mirages de la science poussent à rechercher dans la technologie les remèdes aux angoisses stratégiques. Bref, un peu partout, on se réfugie dans le tactique et les illusions technologiques pour éviter la stratégie, pourtant absolument indispensable aux succès pérennes.

Comment expliquez-vous cette tendance ?

Simplement : il est plus facile de se laisser dévorer par le court terme, surtout lorsque les bouleversements fréquents et inattendus du monde font perdre le goût de la perspective. La stratégie suppose la conscience du temps long alors que nous sommes toujours davantage happés par les impératifs du court terme : ils dévorent notre temps et notre énergie. Plutôt que de s’atteler à l’exigeante tâche de la conception stratégique, il est plus simple de se laisser porter par les courants et d’attendre ce que l’avenir produira de lui-même : face à l’incertitude, il est tentant de tirer un parti immédiat des circonstances du moment.
La tentation du court terme frappe, partout. Ce n’est pas une spécificité française : la tendance est générale, aggravée chaque jour par l’accélération de nos échanges de données.
Ainsi, sauf exception, le politique se consacre d’abord au succès des prochaines élections. Il délaisse le long terme qui, quoi qu’il arrive, ne lui appartient pas et ne lui profitera pas ; il abandonne aisément les grands principes pour les petits choix et les faciles arrangements. La focalisation se fait sur les questions locales de court terme où des progrès tangibles peuvent être produits au cours des cycles électoraux. L’entrepreneur succombe à la même obsession. Les patrons de petites ou moyennes entreprises, peu secondés, sont accaparés par leur quotidien qu’accélèrent les flux croissants d’information. Ceux des grandes entreprises cotées, obsédés par la dictature des résultats trimestriels, sont facilement victimes de « myopie managériale » ; ils privilégient les bénéfices rapides au détriment de la création de valeur à long terme. L’actionnaire, souvent anonyme, attend des résultats immédiats dont l’absence le priverait de revenus et dégraderait le cours en Bourse. Les responsables sont jugés et remerciés sur leur capacité à mettre en œuvre de soi-disant stratégies… dont les résultats sont évalués toutes les douze semaines !

Les responsables de nos entreprises ont ainsi graduellement laissé le rendement immédiat supplanter la stratégie : l’efficacité – de long terme en particulier – est oubliée au profit de l’efficience qui enferme les acteurs dans des processus normés, prive l’organisation de leurs intelligences, de leurs capacités d’initiative et d’adaptation.
Le seul objectif assigné aux modèles opérationnels devient la réduction des coûts. Or, l’obsession des résultats immédiats rend difficiles la prise de recul, la remise en cause. L’esprit tactique s’impose et la technique finit par dominer.

 Pensez-vous que cette évolution soit irréversible ou quels sont les leviers sur lesquels agir pour en modifier la tendance ? 

Il est absolument nécessaire d’inverser cette tendance et de s’intéresser à la stratégie. Sans nul doute, c’est la voie du succès pour tous ceux qui, au nom des autres, portent des responsabilités. Portant loin, elle construit le sens de l’action, forge une indispensable stabilité pour l’exécution des projets, redonne sens au chaos forgé des interactions humaines et de l’entremêlement des circonstances. Ma certitude est que seules la prise de recul et la stratégie peuvent conduire les projets humains là où nous souhaitons les mener.

Plus le monde s’étourdit de son accélération constante, plus il faut entrer en stratégie. Aussi éloignée puisse-t-elle paraître des préoccupations immédiates, il est indispensable de penser la stratégie parce qu’elle seule permet de dépasser la confusion dans laquelle l’action humaine est contrainte de se déployer. Il n’y a pas de substitut à la pensée stratégique, mais encore faut-il, pour qu’elle soit possible, que celui qui entre en stratégie ait assimilé les contraintes et les obstacles qu’il y rencontrera.

Mais n’est-il pas compliqué, voire risqué, « d’entrer en stratégie » ?

Vous avez raison, c’est une difficile aventure, car faire ce pas, c’est quitter le monde tranquille des certitudes et des résultats probables pour entrer dans un univers obscur, profondément humain, que nulle règle certaine ne sait structurer. Et il n’existe aucun espoir de succès dans cet espace complexe pour qui n’a pas fait l’effort préalable d’en appréhender les particularités, d’en apprécier les irrégularités, les frictions, les impasses, bref d’en saisir toutes les spécificités.

Que faire donc pour réussir cet indispensable voyage en stratégie ?

Qui veut entrer en stratégie doit d’abord comprendre ce qu’est l’espace stratégique dans lequel il veut pénétrer. Voilà l’idée et l’ambition du dernier ouvrage que je viens de publier, Entrer en stratégie. Je l’ai écrit pour qu’il serve de guide à nos stratèges, pour planter à leur service quelques indispensables jalons, jeter un peu de lumière sur cet espace si opaque que même le plus avisé de ses explorateurs n’est pas assuré d’en trouver l’issue. En décrivant pas à pas les contraintes, les embûches et les obstacles qu’il trouvera immanquablement sur sa route, ma volonté est de donner au stratège les clefs essentielles de compréhension avant qu’il n’entame son délicat, mais nécessaire voyage en stratégie.

Quel dernier conseil donneriez-vous à nos lecteurs ?

Celui de garder gravée en lui-même la belle certitude d’Henri Bergson : « L’avenir, ce n’est pas ce qui va nous arriver, mais ce que nous allons faire » ! La stratégie, c’est d’abord la question d’un avenir à vouloir puis à construire avec et malgré le présent. Le stratège ne pouvant prédire l’avenir, il doit le créer pour se libérer de l’incertitude et de la fatalité, puis modifier le présent pour le conduire vers son ambition.
Aussi, quel que soit leur domaine de responsabilité, les responsables de ce monde doivent penser en architecte et non en maçon. Prêts à affronter ce qui n’a encore jamais été, ils doivent accueillir le flot continu des circonstances nouvelles comme autant de chances et se dresser au-dessus d’elles pour créer leur avenir. Ils doivent refuser toute attitude étroitement réactive face aux circonstances émergentes, ne pas se contenter de chercher à anticiper les évolutions prévisibles : ce serait nier la capacité de l’homme à engendrer des opportunités nouvelles. Par leur intelligence et leur action, ils doivent modeler le futur, provoquer les changements nécessaires à sa concrétisation.

Devant l’incertitude et – probablement – le chaos à venir si nous ne nous en préoccupons pas, il leur faut choisir et façonner le monde qu’ils veulent.


L’escalade continue entre la Chine et les Etats-Unis

Donald Trump, président américain, lors des négociations avec le vice-premier ministre chinois (de dos) sur un accord commercial entre la Chine et les Etats-Unis, le 22 février 2019.
PHOTO : ©Martin H. Simon/REDUX-REA
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MONDIALISATION

L’escalade continue entre la Chine et les Etats-Unis

JACQUES ADDA

Alors que les négociations commerciales se poursuivent entre la Chine et les Etats-Unis, Donald Trump a mis ses menaces à exécution. Depuis ce vendredi 10 mai, les droits de douane sur des produits chinois à destination des Etats-Unis représentant quelque 200 milliards de dollars sont augmentés de 10% à 25%. L’empire du milieu a immédiatement annoncé des représailles. Le temps d’une mondialisation vecteur supposé de prospérité globale et de pacification des relations internationales est révolu. La guerre froide économique est déclarée entre les Etats-Unis et la Chine.

Chinamérica : on se souvient peut-être du nom proposé dans les années 2000 par Niall Ferguson et Moritz Schularick, respectivement historien et économiste, pour décrire la relation symbiotique qui s’était créée entre les économies américaine et chinoise à la suite de l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001. Tandis que les produits chinois déferlaient sur le marché américain, les firmes américaines intégraient la Chine dans leurs chaînes globales de production, profitant des bas salaires chinois et gagnant par la même occasion l’accès à un marché au potentiel phénoménal.

La Chine, de son côté, s’appuyait sur la technologie américaine pour se moderniser et recyclait ses excédents commerciaux vers les Etats-Unis en achetant des titres de la dette publique américaine, ce qui lui permettait de bloquer l’appréciation de son taux de change et de rester ultracompétitive. L’afflux de capitaux chinois faisait à son tour pression sur les taux d’intérêt à long terme * aux Etats-Unis, stimulant l’endettement des ménages et des entreprises américains. La croissance économique pouvait ainsi se poursuivre outre-Atlantique, malgré un déficit extérieur croissant, qui était l’image inversée de l’excédent des échanges courants chinois.

Vers un rééquilibrage des échanges

Ce modèle, qui évoque l’âge d’or de la mondialisation, se décompose aujourd’hui sous nos yeux. L’escalade tarifaire initiée par l’administration Trump en janvier 2018 n’est pas seulement la réaction tardive d’un pays excédé par le déficit croissant de ses échanges bilatéraux. De l’ordre de 2 % du produit intérieur brut (PIB) américain, le déficit des échanges avec la Chine équivaut à la moitié du déficit commercial total des Etats-Unis et à 80 % de leur déficit courant. Mais ce dernier s’est contracté de moitié par rapport aux années 2000 et ne dépasse pas 2,5 % du PIB depuis 2013.

De son côté, la Chine a vu son surplus courant  fondre de 10 % du PIB en 2007 à pratiquement zéro en 2018. Si elle reste excédentaire dans ses échanges commerciaux (3 % du PIB), la Chine est en déficit pour un montant équivalent dans ses échanges de services, en raison notamment de l’essor du tourisme chinois à l’étranger. L’argumentaire traditionnel sur le néomercantilisme * chinois et la sous-évaluation du yuan est donc largement caduc.

Même si l’accord en cours de négociation entre les Etats-Unis et la Chine crée les conditions d’un rééquilibrage des échanges à horizon 2024, grâce notamment à l’engagement de Pékin de s’approvisionner massivement en produits américains dans les domaines agricole et énergétique, il ne porte pas principalement sur les questions commerciales. Ce sur quoi butent les négociateurs, c’est l’exigence américaine d’une stricte application par la Chine des règles de l’OMC concernant le respect de la propriété intellectuelle, l’arrêt des transferts de technologie forcés auxquels sont exposées les firmes américaines opérant en Chine, l’élimination des restrictions aux investissements étrangers dans les domaines contrôlés par les entreprises publiques de ce pays ainsi que des subventions en tous genres dont bénéficient les producteurs chinois, à quoi s’ajoute bien sûr la mise en place d’un mécanisme de contrôle de l’effectivité des engagements de Pékin. Autant de points qui touchent à la nature même du modèle de développement chinois, mais qui font l’objet aux Etats-Unis d’un soutien politique qui transcende les clivages partisans.

Menace stratégique

L’existence d’un tel soutien témoigne de l’acuité de la menace stratégique perçue par la classe politique et les élites économiques américaines. Si le caractère agressif de la démarche américaine évoque l’attitude adoptée face au Japon dans les années 1980, le défi stratégique posé par la montée en puissance de la Chine est d’une tout autre nature et envergure. Il faudrait sans doute revenir à la mise en orbite autour de la Terre de la première fusée Spoutnik par l’Union soviétique en 1957 pour retrouver la trace d’un sentiment aussi aigu de remise en cause de la domination technologique américaine.

Quant à la percée technologique du Japon dans les années 1980 et aux excédents courants qui l’accompagnaient, ils concernaient un pays deux fois moins peuplé (à l’époque) que les Etats-Unis et placé sous leur parapluie atomique. La Chine communiste, elle, est quatre fois plus peuplée que les Etats-Unis, et bien que le niveau de vie moyen de sa population demeure très inférieur à celui des économies avancées, sa masse économique mesurée aux taux de change de parités des pouvoirs d’achat * dépasse déjà celle des Etats-Unis. Si son rythme de croissance tend à se normaliser, il reste deux fois plus rapide au moins que celui des Etats-Unis, qui décline lui aussi sur le long terme.

Surtout, la Chine a beau s’être ouverte à l’économie de marché, elle demeure dirigée par un parti dont l’emprise sur la société a franchi un nouveau palier avec le fichage numérique de la population. L’optimisme relatif qui régnait à Washington dans les années 2000 sur le caractère inéluctable d’une ouverture politique parallèle à l’ouverture économique a reçu un démenti cinglant dans les années 2010 avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping et la consolidation de sa mainmise sur les instances dirigeantes du parti.

La Chine de Xi n’est pas seulement plus autocratique, comme en témoigne l’abolition de la limite constitutionnelle à sa réélection future, au-delà du deuxième terme présidentiel entamé en 2018, elle est aussi plus dirigiste. L’idée que le marché doit jouer un rôle plus décisif dans l’allocation des ressources, qui constituait l’axe des réformes menées depuis 1978, a été abandonnée par Xi, qui ne cesse de souligner le rôle des entreprises publiques dans la substitution de productions locales aux importations. Dans le domaine financier, la part de ces entreprises dans les crédits accordés par le secteur bancaire (qui est sous contrôle de l’Etat) est d’ailleurs passée de 30 % en 2012 à 80 % en 2016. A l’inverse, sevré de crédit, le secteur privé voit sa production stagner, tandis que les décisions de ses entreprises font l’objet d’un contrôle de plus en plus serré par les cadres du parti.

Rivalité technologique

Symbole des ambitions chinoises, le plan « Made in China 2025 » vise à mettre la puissance financière de l’Etat au service de la domination dans des domaines tels que l’intelligence artificielle, la robotique, les télécommunications et les technologies de l’information. Des aspirations qui seraient parfaitement légitimes si elles n’émanaient pas d’un Etat dont l’objectif officiel, réaffirmé dans un discours de Xi reproduit récemment dans la presse officielle, demeure le triomphe du socialisme (à la chinoise) sur le capitalisme à l’échelle mondiale.

Et si elles ne s’appuyaient pas sur ce qui est qualifié par les Etats-Unis de pillage systématique des technologies étrangères. Qu’il s’agisse du piratage et de l’espionnage industriels, de l’obligation faite aux entreprises étrangères d’opérer en joint-venture avec des entreprises chinoises, ou des cessions de technologies imposées pour accéder aux marchés publics, les transferts de technologie forcés sont devenus un sujet d’autant plus préoccupant qu’ils portent désormais sur des technologies sensibles du point de vue de la sécurité nationale des pays concernés et de la suprématie technologique au niveau planétaire.

Le renouveau du nationalisme économique américain s’inscrit ainsi dans un contexte d’exacerbation de la rivalité hégémonique entre les deux superpuissances et de recentrage de la Chine sur elle-même. Passée de 11 % en 1990 à 28 % en 2006, la part des importations de biens et services dans le PIB chinois est revenue à 18 % en 2017.

La Chine se recentre sur elle-mêmeRatio des importations de biens et de services par rapport au PIB, en %
LA CHINE SE RECENTRE SUR ELLE-MÊME

Pour les quelque 500 000 firmes étrangères opérant en Chine, la parenthèse historique de l’Eldorado chinois semble doucement se refermer. Et avec elle, c’est une conception de la mondialisation comme vecteur de prospérité globale et de pacification des relations internationales qui s’efface progressivement derrière la réalité crue d’une nouvelle guerre froide, économique cette fois, aux enjeux démultipliés par les potentialités de domination globale ouvertes par les technologies de l’information et de l’intelligence artificielle, sans parler de leurs applications militaires.

Cet article publié le 1er mai a été réactualisé le 10 mai 2019.

 

* 
Taux d’intérêt à long terme : rendement des titres obligataires émis par l’Etat sur des échéances supérieures à deux ans. Une forte demande de titres favorise la hausse de leurs cours, ce qui réduit leur rendement.

** 
Solde de la balance courante : solde des échanges de biens et services auquel s’ajoute le solde des revenus des capitaux (intérêts, dividendes) placés par des résidents à l’étranger et par des non-résidents dans le pays considéré, ainsi que les transferts sans contrepartie (aide au développement, transferts d’argent des travailleurs immigrés, etc.).

*** 
Néomercantilisme : doctrine économique qui conçoit le commerce international comme un jeu à somme nulle et associe la prospérité d’un pays à sa capacité à maximiser le solde de ses échanges courants.

**** 
Taux de change de parités des pouvoirs d’achat : taux de change théoriques, calculés de façon à égaliser le prix d’un panier de biens d’une monnaie à l’autre. Ces taux peuvent différer de façon significative des taux de change observés sur les marchés.

https://www.alternatives-economiques.fr/lescalade-continue-entre-chine-etats-unis/00089248

Palantir, l’œil de Washington ?

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Palantir, l’œil de Washington ?



Publié par Antoine Vandevoorde le 9 Mai 2019


Dans un contexte technologique marqué par la surabondance des données numériques, recueillir et traiter l’information est devenu une priorité stratégique pour les entreprises, mais également les États souverains. Plusieurs champions du big data se sont en cela fait jour, dont notamment Palantir Technologies. Cette société américaine à la réputation sulfureuse a acquis sa notoriété en nouant des partenariats significatifs avec plusieurs entreprises multinationales, mais également des services étatiques réputés sensibles, à l’instar de la DGSI. Faut-il y voir un banal partenaire commercial ou à l’inverse une véritable épée de Damoclès pour la souveraineté nationale ?



Palantir, l’œil de Washington ?
Palantir, au commencement

Que dissimule Palantir ? Palantir Technologies est une société de droit privé américaine fondée en 2003 et basée à Palo Alto en Californie, cœur battant de la Silicon Valley. Celle-ci se revendique dès sa création comme une startup orientée vers le domaine de l’analyse de données de masse – big data – à destination d’entreprises et d’institutions à des fins d’aide de prise à la décision stratégique. Officieusement, la réalité est plus complexe. Palantir se spécialise d’entrée, sous l’impulsion de ses principaux fondateurs Alex Karp et Peter Thiel, dans l’analyse de données stratégiques extrêmement sensibles par l’entremise de salariés issus des domaines du renseignement et de la sécurité. La société s’est aujourd’hui diversifiée, mettant cette expertise à profit d’acteurs du secteur de la santé, de la finance, de l’assurance ou encore de la consommation courante.

Palantir s’est principalement forgé une réputation de géant mondial de la visualisation et de l’analyse de données de par ses solutions Gotham et Foundry, aujourd’hui plébiscitées dans le domaine du management de l’information. Ce couronnement en tant qu’acteur technologique majeur n’est pourtant pas le fruit du hasard. Outre sa stature affichée de modeste startup, Palantir Technologies fait l’objet dès sa création d’un financement qui est tout sauf anodin : celui d’In-Q-Tel. Ce fonds de capital-investissement, ayant octroyé deux millions de dollars à la société, n’est nul autre que celui de la CIA vouée originellement à parrainer les projets technologiques jugés utiles à terme pour le fonctionnement de l’agence. En pratique, la CIA se réserve en cela un droit de regard, voire une présence au sein des conseils d’administrations des sociétés concernées par In-Q-Tel, ce à quoi Palantir n’aurait pas fait exception. L’entreprise est indéniablement liée à l’appareil de renseignement américain.

Le monde au sens de Palantir 

Saisir l’essence profonde de Palantir passe inéluctablement par une compréhension approfondie de son message, et de ses fondateurs. Le secret, au cœur de l’activité de Palantir, n’en est pourtant pas un. En effet, Palantir tire son nom de l’œuvre de J.R.R. Tolkien, faisant référence à l’objet magique éponyme octroyant à son possesseur le don d’omniscience et de clairvoyance. L’aspiration profonde de l’entreprise n’est en cela pas dissimulée, malgré les doutes et craintes occasionnés. La stratégie de ce panoptique numérique passe alors par des actions de légitimation principalement incarnées par son Président directeur général, Alex Karp. Ce dernier est à lui tout seul le gage de réassurance pour sa société auprès des observateurs, eu égard notamment à quelques passes d’armes technologiques notables. En effet, il est l’homme ayant conduit le projet d’identification des groupes hackers chinois GhostNet et Shadow (ayant espionné les communications du Dalaï Lama, ou encore de l’OTAN) et a surtout vu son nom étroitement associé à la localisation d’Oussama Ben Laden. Pilier de la légitimité de Palantir, c’est durant ses études à Stanford que ce dernier fit la rencontre de l’autre homme fort de l’entreprise, Peter Thiel.

À l’inverse d’Alex Karp, Peter Thiel entretient l’image d’une personnalité sulfureuse et très médiatique. Ce dernier est très tôt considéré comme l’un des caciques de la Silicon Valley. Peter Thiel investit notamment dans Facebook peu après sa création, et prend part à la création de PayPal aux côtés du magnat de la technologie sud-africain Elon Musk. À la tête d’un titan de l’information tel que Palantir, Peter Thiel cristallise toutes les appréhensions. Connu pour son obédience libertarienne très prononcée, celui-ci fait volontiers part de ses opinions sur le rôle que devrait avoir l’Etat : aucun. L’historien Edouard Husson en dépeint dans les colonnes d’Atlantico un portrait sans équivoque : « Comme Saint-Simon, Peter Thiel se prend pour un visionnaire de la politique et il juge son expertise supérieure à celle des politiques […] [il] a révélé dans de nombreuses déclarations que ses convictions libertariennes revenaient à vouloir substituer Google à l’État américain, PayPal à l’IRS ». Seul soutien de Donald Trump dans la Silicon Valley, Peter Thiel se place en parangon du solutionnisme technologique, au sens d’Evgeny Morozov, comme « remède » aux afflictions contemporaines. Tout en gardant à l’esprit que pour lui, Etat, démocratie et modèle occidental relèvent de ces maux.

Palantir et Cambridge Analytica, la liaison dangereuse

En mars 2018, Palantir se retrouve pour la première fois de son histoire dans l’œil du cyclone. C’est à cette période qu’éclate le scandale Cambridge Analytica, du nom de la société britannique éponyme. Pour rappel, cette affaire mit en lumière certaines relations troubles des géants de la Silicon Valley, Facebook en tête, dans le cadre de la campagne présidentielle américaine de 2016. L’entreprise de Mark Zuckerberg fut en effet accusée d’avoir permis l’accès à près de 50 millions de profils au cabinet d’analyse politique Cambridge Analytica afin d’exploiter des données personnelles et rallier les concernés à la cause du candidat Trump. Un ancien employé de Palantir, Christopher Wylie, se pose alors en lanceur d’alerte, accusant son ancien employeur d’avoir activement collaboré à ces pratiques.

Faisant état de rencontres secrètes entre Alexander Nix et les cadres dirigeants de Palantir par l’entremise de Sophie Schmidt, fille de l’ancien patron de Google Eric Schmidt, Christopher Wylie a affirmé devant un parterre de députés britanniques que Palantir aurait également eu accès aux données incriminées à des fins d’analyse et de traitement. Une position qui a tout sauf surpris les observateurs du fait notamment des liens déjà connus de Peter Thiel. Alexandra Saviana, journaliste à l’hebdomadaire Marianne a abondé en ce sens : « Pour être très clair, sans Palantir, pas sûr que Cambridge Analytica aurait pu faire autant fructifier ces millions de données utilisées pour la campagne Trump ».

Une emprise stratégique sur les données sensibles

Palantir inquiète autant qu’elle fascine. Malgré les éléments pesant sur la société et sa réputation, celle-ci a pourtant su pérenniser son activité. Palantir a su mettre la main par le truchement de ses nombreux clients sur des volumes substantiels de données aussi sensibles que stratégiques. Elle collabore naturellement avec la CIA, mais également la NSA, le FBI, l’US Marines, l’US Air Force ou encore les services de polices de New York et de Los Angeles. Elle s’est cependant le plus illustrée dans l’obtention de contrats stratégiques à l’étranger, notamment auprès de Sanofi ou encore d’Airbus, dont elle a fait de l’ancien directeur général Fabrice Brégier le dirigeant de sa filiale française. La société a cependant le plus défrayé la chronique française en annonçant un contrat établi avec la Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI) en 2016. Dans le contexte post-attentats de 2015, la DGSI souhaite urgemment se doter de solutions puissantes d’analyse de données de masse, comme l’expliquait alors son directeur Patrick Calvar : « Nous ne manquons pas de données, ni de métadonnées, mais nous manquons de systèmes pour les analyser ».

Ce parti-pris des services de renseignement intérieur français résonne auprès des observateurs comme un véritable aveu de faiblesse. En effet, collaborer avec Palantir pour la DGSI met en lumière les lacunes du tissu numérico-industriel français en matière de gestion des données critiques. Un constat que partage là encore Patrick Calvar : « Les entreprises françaises qui développent des systèmes ne sont pas encore capables de répondre à nos besoins ». Ce partenariat soulève dès lors des interrogations et craintes légitimes à plusieurs titres, avec tout d’abord celle de la perte de souveraineté. En effet, le fait de confier des informations sensibles à un prestataire de services américains financé par la CIA engendre un risque considérable. Le manque d’informations quant à la réelle proximité entre les services de renseignement américains et Palantir inquiète à juste titre, faisant miroiter au minimum un accès à des données sensibles, et au maximum la possibilité de leur exploitation. Cela renvoie également à la crainte d’une potentielle existence de backdoors, ou « portes dérobées » soit des systèmes implémentés secrètement dans les logiciels à l’insu du client. La DGSI a en cela privilégié le risque minimum, en favorisant un prestataire américain dans un contexte marqué par l’urgence terroriste et l’inaptitude française en la matière. Il est compliqué de jeter la pierre.

La crainte du cheval de Troie américain 

Une véritable levée de boucliers s’est depuis opérée face à l’incertitude Palantir. Ces critiques se sont tout d’abord élevées depuis le sommet de l’État français, Emmanuel Macron ayant réagi à cet état de fait. Le Président de la République aurait en effet fait part d’un grand mécontentement dans le cadre du partenariat liant la société à la DGSI. Cet avis est largement partagé au sein du secteur de la cyberdéfense française, notamment par le directeur de l’ANSSI Guillaume Poupard. Celui-ci déclare en ce sens lors d’une audition parlementaire qu’ : « Il va de soi qu’il faut déconnecter les logiciels Palantir qui permettent d’effectuer des recherches de données ». Un constat partagé même par la DGSI puisque Laurent Nuñez, alors successeur de Patrick Calvar à la tête du service déclare dès son entrée en fonction la nécessité de préférer un acteur français ou européen du big data à très court terme.

Les pouvoirs publics ont de fait réfléchi à une alternative crédible avec pour leitmotiv la souveraineté. La DGSI est finalement parvenue à s’émanciper de Palantir, en supervisant dans le cadre du Groupement des industries de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres(GICAT) l’élaboration d’un champion français de l’analyse de données. C’est dans ce contexte qu’est né le Cluster Data Intelligence, initiative portée par de nombreux acteurs issus des domaines stratégiques français. Parmi les structures prenant part au projet figurent notamment Airbus, Atos, Engie, le champion français du big data Flaminem ou encore Thalès. La principale aspiration du cluster est de proposer une solution allant de d’analyse au traitement et à la restitution des données sensibles, et ce de bout en bout en tant qu’acteur 100% français. L’ambition de la récupération de la maîtrise nationale en la matière est clairement affichée.

Ce cluster, louable et judicieux sur le principe va toutefois se voir confronté très rapidement à un défi de taille : celui de pallier son retard sur l’avance technologique de Palantir. En effet, celui-ci suscite des interrogations quant à ses performances techniques, la viabilité de sa solution logicielle dans un contexte empreint de menaces d’ordres diverses ainsi que son mode de gouvernance eu égard aux intérêts parfois divergents des acteurs qui le composent. Les toutes prochaines années diront si oui ou non si la France a les moyens de ses ambitions, c’est-à-dire de revenir dans la course technologique internationale.

Pour aller plus loin au sujet de Palantir : 

BENOIT Fabien, « Peter Thiel, l’homme qui voulait achever la démocratie », Usbek & Rica, 17 juillet 2018

BOULESTIN Rénald, “Big Data : la DGSI s’émancipe de Palantir pour une solution 100% française”, Silicon, 18 avril 2018

CARPENTIER Thierry & COHEN-GRILLET Philippe, « Alex Karp : l’homme le mieux renseigné de la planète », Paris Match, 24 janvier 2017

COLLOMBAT Benoît, « Comment une start-up financée par la CIA s’est imposée au cœur des services de renseignement français », France Info, 22 septembre 2018

DRIF Anne, « In-Q-Tel, le fonds de la CIA qui fait rêver les militaires français », Les Echos, 16 décembre 2016

HUSSON Edouard, « Peter Thiel et la Silicon Valley : comme une méchante ombre sur les démocraties occidentales », Atlantico, 7 janvier 2018

KHARPAL Arjun, “Palantir worked with Cambridge Analytica on the Facebook data it acquired, whistleblower alleges”, CNBC, 27 mars 2018

LAMIGEON Vincent, « Faut-il avoir peur de Palantir, le géant du big data ? », Challenges, 21 mars 2019

LELOUP Damien, « Palantir, l’embarrassant poisson-pilote du big data », Le Monde, 9 octobre 2018

MONIN Jacques, « Palantir : l’œil américain du renseignement français », France Inter, 22 septembre 2018

PAQUETTE Emmanuel, « Palantir, quand la CIA scrute la France », L’Express, 19 mai 2017

SAVIANA Alexandra, « Le très inquiétant pouvoir de Palantir, la boîte mêlée au scandale Facebook, à la NSA… et à la DGSI », Marianne, 30 mars 2018