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ESCALADE OU DÉSESCALADE? PERSPECTIVES DE L’ACCORD IDLIB RUSSO-TURC

VIDÉO#FROMTHEFRONT#RUSSIA 13.03.2020 – 3,305 vues    4.2 ( 6 votes)

ESCALADE OU DÉSESCALADE? PERSPECTIVES DE L’ACCORD IDLIB RUSSO-TURC

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Escalation Or De-Escalation? Prospects Of Russian-Turkish Idlib Agreement

La semaine du 9 mars a démontré qu’en dépit de toutes les difficultés, l’accord de cessez-le-feu russo-turc sur le Grand Idlib fonctionne plutôt que non. La situation sur la ligne de contact entre l’armée syrienne et les groupes militants soutenus par la Turquie reste relativement calme. L’armée syrienne et les forces dirigées par la Turquie peuvent faire tourner et réapprovisionner leurs combattants, réparer le matériel et déployer de nouveaux renforts. Des affrontements occasionnels, qui ont éclaté dans le sud-est d’Idlib et l’ouest d’Alep, n’ont entraîné aucune escalade.

Dans une large mesure, la confrontation entre les groupes armés Idlib et la Turquie d’un côté et la Syrie, la Russie et l’Iran de l’autre côté est passée à la sphère médiatique. Hayat Tahrir al-Sham, le Front national de libération et d’autres groupes ont promis de ne pas reculer d’un pouce de leurs positions, indépendamment de ce qui avait été convenu par Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine à Moscou. Le Parti islamique du Turkestan (TIP) a déclaré qu’il écraserait les «envahisseurs russes» s’ils venaient. Les bases principales du groupe sont situées à Jisr al-Shughur et à proximité, juste à l’intérieur de la zone tampon prévue le long de l’autoroute M4. Si les patrouilles russo-turques couvrent vraiment la zone de Trumba à Ain al-Havr, comme l’a annoncé le ministre turc des Affaires étrangères, elles devront passer par le territoire contrôlé par le TIP. De plus, tous les grands groupes d’Idlib ont officiellement rejeté le retrait des combattants ou des armes lourdes de la zone de sécurité.

Au cours de la semaine, la police militaire russe effectuait des patrouilles régulières le long de l’autoroute M5 au nord et au sud de Saraqib. Le 15 mars, les troupes russes devraient rejoindre les forces turques dans la première patrouille conjointe dans la zone de sécurité établie. À bien des égards, le sort du nouvel accord de désescalade d’Idlib dépend du résultat de cet effort.

Il existe trois scénarios principaux.

1. Hayat Tahrir al-Sham, le Front national de libération et le TIP disparaissent miraculeusement de la zone le long et au sud de l’autoroute M4. La zone de sécurité sera créée avec succès et des patrouilles conjointes russo-turques seront lancées. À moyen terme, cela permettra de désamorcer la situation dans le nord de Lattaquié, ainsi qu’au sud et à l’est d’Idlib. Un cessez-le-feu permanent sera probablement établi dans la région. La Turquie aura une pause pour faire une autre tentative de traiter avec les groupes armés résistants qui ne veulent pas suivre sans équivoque les ordres d’Ankara. Théoriquement, si la Turquie a 2-3 ans, elle peut supprimer les groupes liés à Al-Qaïda et neutraliser les terroristes les plus dangereux.
Ankara s’efforcera d’éliminer la menace terroriste de la partie d’Idlib, tenue par des militants, afin de consolider sa propre influence dans la région. Ensuite, la Turquie l’utilisera comme monnaie d’échange lors des négociations sur un accord sur le règlement politique du conflit. Si aucun accord de ce type n’est conclu, la Turquie pourrait envisager d’annexer ces territoires.

2. Les forces des groupes militants radicaux resteront le long de l’autoroute M4 et la zone de sécurité ne sera créée que de nom. Des patrouilles conjointes russo-turques dans la région deviendront impossibles en raison de la menace constante d’attaques de militants. Si, malgré cela, des patrouilles sont lancées, elles finiront par faire des victimes parmi la police militaire russe. Moscou réagira probablement à un tel développement avec la reprise de la campagne de bombardement aérien à grande échelle contre les militants. Après cela, la Turquie aura probablement la dernière courte opportunité pour neutraliser par elle-même les groupes liés à Al-Qaïda. Si cela ne se produit pas, l’armée syrienne reprendra ses opérations à Idlib avec un soutien russe à grande échelle.

3. Les dirigeants russe et turc comprennent parfaitement les perspectives du scénario numéro 2. Par conséquent, si les radicaux ne se retirent pas, Ankara et Moscou retarderont les patrouilles conjointes. Ils s’efforceront de résoudre la situation en première ligne et de trouver une solution acceptable au problème. À court terme, cela permettra probablement de maintenir le cessez-le-feu en vie. À moyen terme, cette approche entraînera inévitablement une nouvelle escalade militaire. La vie pacifique et le règlement politique entre le gouvernement de Damas et la partie modérée des groupes d’Idlib sont impossibles tant que la région est en fait entre les mains de terroristes

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En prévision d’une intervention americano-turque plus musclée a Idlib: les forces aériennes syriennes sortent leurs Mig-29 mais ils ne seront pas seuls…

jeudi, mars 12, 2020

Strategika 51

 ΠΆΝΤΑ ῬΕΙ͂…

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En prévision d’une intervention americano-turque plus musclée a Idlib: les forces aériennes syriennes sortent leurs Mig-29 mais ils ne seront pas seuls…

Chasseurs Mig-29 de l’Armée de l’air syrienne sur la base aérienne de Shay’rat, mars 2020.

Les appels à l’aide d’Erdogan à ses alliés européens de l’Otan (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord) pour faire face aux systèmes de brouillage électromagnétiques russes à Idlib ont reçu une fin de non recevoir en Europe occidentale mais pas à Washington. Le Pentagone se prépare à prêter main forte aux turcs à Idlib et cela explique les revirements soudains du président turc et ses nouvelles menaces contre Damas.

La force de frappe turque à Idlib s’est axée sur la synergie du système Koral, de drones de guerre électronique et d’attaque Anka S et de meutes de drones d’attaque Bayraktar TB2 armés de redoutables missiles Air-Sol MAM-L. Des avions Elint supervisent la coordination du système d’attaque automatisé et cette configuration avait initialement surpris les forces syriennes dont les radars ne parvenaient pas à détecter les drones turcs du fait des mesures électroniques.Source: SANA

Cette avance initiale s’arrêta net lorsque les systèmes russes de brouillage électromagnétiques ont permis aux systèmes de la défense aérienne syrienne d’abattre les drones Anka S, les modules nodaux du système d’attaque turc (ce qui explique l’intervention des F-16 turcs dès qu’ un drone Anka S est abattu). Cette donne sur le champ de bataille força les turcs à négocier à Moscou un arrangement provisoire, le temps pour Erdogan de faire appel à des alliés. Les européens soumis au chantage migratoire et absorbés par leurs propres difficultés ont affirmé leur disponibilité à aider la Turquie sur le plan logistique dans sa confrontation contre la Syrie mais pas contre la Russie. Cela a énervé au plus haut point Erdogan jusqu’à ce qu’il trouve une oreille attentive à Washington où des ultras se sont déclarés prêts à une guerre limitée avec la Russie sur le théâtre des opérations en Syrie septentrionale. Des équipements US incluant des systèmes de défense ABM et SAM ont été dépêchés en urgence en Irak tandis que des systèmes de guerre électronique ont été livrés aux turcs. Ces derniers ont continué à livrer du matériel militaires aux rebelles syriens et envoyés des renforts militaires conséquents à Idlib.

Les syriens ont donc sorti leurs chasseurs Mig-29 dont un exemplaire s’était écrasé récemment dans un entraînement, la première perte d’un Fulcrum syrien depuis les années 80. Seul ce chasseur ne risque pas de changer la donne au-dessus du champ de bataille au Levant pour intercepter des bombardiers stratégiques US par exemple et dont la menace est réelle. Les Mig-29 syriens seront aux côtés de chasseurs de supériorité des forces aérospatiales russes Sukhoï Su-35 et Mig-29 SMT dont deux ont réussi à repousser une attaque de F-16C turcs visant un avion d’attaque au sol syrien Sukhoï Su-22 au-dessus d’Idlib. Ce sont également deux chasseurs russes qui ont décollé de la base aérienne de Hmeimim pour surveiller une formation de F-35I israéliens survolant l’ouest du Liban. Le message est clair. La bulle de défense aérienne au-dessus de la Syrie occidentale sera maintenue même en cas de décollage de bombardiers furtifs B1B ou B-2 de la base aérienne US de Diego García ou des Açores. Tout ceci reste dans le domaine de la dissuasion préventive. Ce qui est certain est que le Sultan turc n’a pas dit son dernier mot et passera à l’action dès qu’il aura le soutien de Washington car Erdogan n’oublie jamais une offense et est revenu ulcéré de Moscou où Poutine à fait de son mieux pour rappeler le passé des longues guerres entre la Russie tsariste et l’empire Ottoman. L’État profond US fait plus confiance à la combativité du soldat turc en laquelle il entrevoit une opportunité exceptionnelle pour verrouiller le jeu à Idlib (nord-ouest) et empêcher l’expulsion des forces US dans le nord-est de la Syrie, théâtre d’une anarchie indescriptible et donc suffisamment affaibli pour tomber entre les mains des loyalistes et leurs alliés.

Signe qui ne trompe pas, les forces turques ont déployés leurs systèmes de défense aérienne les plus avancés à la frontière avec la Syrie et ce ne sont pas les systèmes S-400 qui ne seront opérationnels qu’à la fin du mois d’avril et ne seront probablement jamais utilisés car leur acquisition par la Turquie répondait moins à l’impératif de sa défense qu’à l’art de la guerre dans le cadre du Grand jeu en cours pour le contrôle de l’Eurasie et du Levant.

https://strategika51.org/2020/03/11/en-prevision-dune-intervention-americano-turque-plus-musclee-a-idlib-les-forces-aeriennes-syriennes-sortent-leurs-mig-29-mais-ils-ne-seront-pas-seuls/

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Quelle cible après la Syrie ?

GÉOPOLITIQUE

Quelle cible après la Syrie ?

par Thierry Meyssan

Les événements qui se sont produits au « Moyen-Orient élargi » depuis 2001 suivent une logique implacable. La question actuelle est de savoir si le moment est arrivé d’une nouvelle guerre en Turquie ou en Arabie saoudite. La réponse dépend notamment de la relance des hostilités en Libye. C’est dans ce contexte que doit être interprété le Protocole additionnel négocié par les présidents Erdoğan et Poutine pour résoudre la crise d’Idleb.RÉSEAU VOLTAIRE | DAMAS (SYRIE) | 10 MARS 2020 عربيENGLISHESPAÑOLITALIANOROMÂNĂTÜRKÇEDEUTSCHРУССКИЙPORTUGUÊS

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JPEG - 27.4 koLa carte initiale du « remodelage du Moyen-Orient élargi », publiée par le colonel Ralph Peters.

19 ans de « guerre sans fin »

Le président George W. Bush décida de transformer radicalement les missions du Pentagone, ainsi que l’expliqua, le 13 septembre 2001, le colonel Ralph Peters dans la revue de l’Armée de Terre, Parameters. Le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, nomma l’amiral Arthur Cebrowski pour qu’il forme les futurs officiers. Celui-ci passa trois ans à faire le tour des universités militaires de sorte qu’aujourd’hui, la totalité des officiers généraux ont suivi ses cours. Sa pensée a été vulgarisée pour le grand public par son adjoint, Thomas Barnett.

Les zones touchées par la guerre US seront livrées au « chaos ». Ce concept doit être compris au sens du philosophe anglais Thomas Hobbes, c’est-à-dire comme l’absence de structures politiques capables de protéger les citoyens de leur propre violence (« L’homme est un loup pour l’homme »). Et non pas au sens biblique de faire table rase avant la création d’un ordre nouveau.

Cette guerre est une adaptation des Forces armées US à l’ère de la mondialisation, au passage du capitalisme productif au capitalisme financier. « La guerre est un racket » (War is a racket), disait avant la Seconde Guerre mondiale le général le plus décoré des États-Unis, Smedley Butler [1]. Désormais, les amis et les ennemis ne compteront plus, la guerre permettra une simple gestion des ressources naturelles.

Cette forme de guerre suppose de nombreux crimes contre l’humanité (notamment des nettoyages ethniques) que les Forces armées US ne peuvent pas commettre. Le secrétaire Donald Rumsfeld engagea donc des armées privées (dont Blackwater) et développa des organisations terroristes tout en prétendant les combattre.

Les administrations Bush et Obama ont suivi cette stratégie : détruire les structures étatiques de régions entières du monde. La guerre US n’a plus pour objectif de vaincre, mais de durer (la « guerre sans fin »). Le président Donald Trump et son premier conseiller de Sécurité nationale, le général Michael Flynn, ont remis en cause cette évolution sans parvenir à la changer. Aujourd’hui, les tenants de la pensée Rumsfeld/Cebrowski poursuivent ses objectifs non pas tant au travers du secrétariat à la Défense que de l’Otan.

Après que le président Bush a lancé la « guerre sans fin » en Afghanistan (2001) et en Iraq (2003), une forte contestation surgit au sein des élites politiques de Washington à propos des arguments qui avaient justifié l’invasion de l’Iraq et du désordre qui y régnait. Ce fut la Commission Baker-Hamilton (2006). Jamais, la guerre ne cessa ni en Afghanistan ni en Iraq, mais il fallu attendre cinq ans pour que le président Obama ouvre de nouveaux théâtres d’opération : la Libye (2011), la Syrie (2012) et le Yémen (2015).

Deux acteurs extérieurs ont interféré avec ce plan.
- En 2010-11, le Royaume-Uni a lancé le « Printemps arabe », une opération calquée sur la « Révolte arabe » de 1915 qui permit à Lawrence d’Arabie de placer les wahhabites au pouvoir dans la péninsule arabique. Il s’agissait cette fois de placer les Frères musulmans au pouvoir avec l’aide non pas du Pentagone, mais du département d’État US et de l’Otan.
- En 2014, la Russie est intervenue en Syrie, dont l’État ne s’était pas effondré et qu’elle a aidé à résister. Depuis lors, les Britanniques —qui y avaient tenté d’en changer le régime durant le « Printemps arabe » (2011-début 2012),— puis les États-Uniens —qui cherchaient à y renverser non pas le régime, mais l’État (mi-2012 à aujourd’hui)— ont dû s’en retirer. La Russie, qui poursuit le rêve de la Tsarine Catherine, se bat aujourd’hui contre le chaos, pour la stabilité —c’est-à-dire pour la défense des structures étatiques et le respect des frontières—.

Le colonel Ralph Peters, qui avait révélé en 2001 la nouvelle stratégie du Pentagone, publia en 2006 la carte des objectifs de l’amiral Cebrowski. Elle montrait que seuls Israël et la Jordanie ne seraient pas atteints. Tous les autres pays du « Moyen-Orient élargi » (c’est-à-dire du Maroc au Pakistan) seraient progressivement privés d’État et tous les grands pays (dont l’Arabie saoudite et la Turquie) disparaîtraient.

Constatant que son meilleur allié, les États-Unis, prévoyait de couper son territoire en deux afin de créer un « Kurdistan libre », la Turquie tenta vainement de se rapprocher de la Chine, puis adopta la théorie du professeur Ahmet Davutoğlu : « Zéro problème avec ses voisins ». Elle se distancia d’Israël et commença à négocier la paix avec Chypre, la Grèce, l’Arménie, l’Iraq, etc. Malgré le différend territorial sur le Hatay, elle créa un marché commun avec la Syrie. Cependant, en 2011, alors que la Libye était déjà isolée, la France convainquit la Turquie qu’elle pourrait échapper à la partition si elle se joignait aux ambitions de l’Otan. Le président Recep Tayyip Erdoğan, un islamiste politique de la Millî Görüş, adhéra à la Confrérie des Frères musulmans dont il ne faisait pas partie, en espérant récupérer à son profit les fruits du « Printemps arabe ». La Turquie se retourna contre l’un de ses principaux clients, la Libye, puis l’un de ses principaux partenaires, la Syrie.

En 2013, le Pentagone adapta la « guerre sans fin » aux réalités rencontrées sur le terrain. Robin Wright publia deux cartes rectificatives dans le New York Times. La première portait sur la division de la Libye, la seconde sur la création d’un « Kurdistan » ne touchant que la Syrie et l’Iraq et épargnant la moitié orientale de la Turquie et l’Iran. Elle annonçait aussi la création d’un « Sunnistan » à cheval sur l’Iraq et la Syrie, la partition de l’Arabie saoudite en cinq et du Yémen en deux. Cette dernière opération débuta en 2015.

Très heureux de ce rectificatif, l’état-major turc se prépara aux événements. Il conclut des accords avec le Qatar (2017), Koweït (2018) et le Soudan (2017) pour y installer des bases militaires et encercler le royaume saoudien. Lequel finança en 2019 une campagne de presse internationale contre le « Sultan » et un coup d’État au Soudan. Simultanément, la Turquie soutint le nouveau projet de « Kurdistan » épargnant son territoire et participa à la création du « Sunnistan » par Daesh sous le nom de « Califat ». Cependant, les interventions russe en Syrie et iranienne en Iraq firent échouer ce projet.

En 2017, le président régional Massoud Barzani organisa un référendum d’indépendance au Kurdistan iraquien. Immédiatement, l’Iraq, la Syrie, la Turquie et l’Iran comprirent que le Pentagone, revenant à son plan initial, s’apprêtait à créer un « Kurdistan libre » en charcutant leurs territoires respectifs. Ils se coalisèrent pour y faire échec. En 2019, le PKK/PYG annonça qu’il préparait l’indépendance du « Rojava » syrien. Sans attendre, l’Iraq, la Syrie, la Turquie et l’Iran se concertèrent à nouveau. La Turquie envahit le « Rojava », pourchassant le PKK/YPG, sans grande réaction des armées syrienne et russe.

En 2019, l’état-major turc acquit la conviction que le Pentagone, ayant renoncé provisoirement à détruire la Syrie, du fait de la présence russe, s’apprêtait désormais à détruire l’État turc. Pour repousser l’échéance, il tenta de réactiver la « guerre sans fin » en Libye, puis de menacer les membres de l’Otan des pires calamités : l’Union européenne de subversion migratoire et les États-Unis d’une guerre avec la Russie. Pour ce faire, il ouvrit aux migrants sa frontière avec la Grèce et attaqua les armées russe et syrienne à Idleb où elles bombardaient les jihadistes d’Al-Qaïda et de Daesh. qui s’y étaient réfugiés. C’est cet épisode que nous vivons aujourd’hui.JPEG - 49.3 koLa carte rectificative du projet de « remodelage du Moyen-Orient élargi », publiée par Robin Wright.

Le Protocole additionnel de Moscou

L’armée turque a occasionné des pertes russes et syriennes en février 2020, tandis que le président Erdoğan multipliait les coups de téléphone à son homologue russe, Poutine, pour faire baisser d’une main la tension qu’il provoquait de l’autre.

Le secrétaire d’État US, Mike Pompeo, s’est engagé à contenir les appétits du Pentagone si la Turquie aidait ce dernier à relancer la « guerre sans fin » en Libye. Ce pays est divisé en un millier de tribus qui s’affrontent autour de deux leaders principaux, agents patentés de la CIA, le président du Conseil présidentiel, Fayez el-Sarraj, et le commandant de l’Armée nationale, Khalifa Haftar.

La semaine dernière, l’envoyé spécial du secrétaire général de l’Onu pour la Libye, le professeur Ghassan Salamé, a été prié de démissionner pour « raison de santé ». Il a obtempéré, non sans avoir exprimé sa mauvaise humeur lors d’une conférence de presse. Un axe a été constitué pour soutenir al-Sarraj par la Confrérie des Frères musulmans autour du Qatar et de la Turquie. Une seconde coalition est née autour d’Haftar avec l’Égypte et les Émirats arabes unis, mais aussi l’Arabie saoudite et la Syrie.

C’est le grand retour de cette dernière sur la scène internationale. La Syrie est auréolée de ses neuf années de Résistance victorieuse à la Confrérie et aux États-Unis. Deux ambassades libyenne et syrienne ont été ouvertes en grande pompe, le 4 mars, à Damas et à Benghazi.

Par ailleurs, l’Union européenne, après avoir solennellement condamné le « chantage turc aux réfugiés », envoya la présidente de la Commission observer le flux de réfugiés à la frontière gréco-turque et le président du Conseil sonder le président Erdoğan à Ankara. Celui-ci confirma qu’un arrangement était possible si l’Union s’engageait à défendre l’« intégrité territoriale » de la Turquie.JPEG - 49.6 koAvec un malin plaisir, le Kremlin a mis en scène la reddition de la Turquie : la délégation turque se tient debout, contrairement à l’habitude où l’on fournit des chaises aux invités ; dans son dos, une statue de l’impératrice Catherine la Grande rappelle que la Russie était déjà présente en Syrie au XVIIIème siècle. Enfin, les présidents Erdoğan et Poutine sont assis devant une pendule commémorative de la victoire russe sur l’Empire ottoman.

C’est donc sur cette base que le président Vladimir Poutine a reçu au Kremlin, le président Recep Tayyip Erdoğan, le 5 mars. Une première réunion, restreinte, de trois heures a été consacrée aux relations avec les États-Unis. La Russie se serait engagée à protéger la Turquie d’une possible partition à la condition qu’elle signe et applique un Protocole additionnel sur la stabilisation de la situation dans la zone de désescalade d’Idleb [2]. Une seconde réunion, également de trois heures mais ouverte aux ministres et conseillers, a été consacrée à la rédaction de ce texte. Il prévoit la création d’un corridor de sécurité de 12 kilomètres de large autour de l’autoroute M4, surveillé conjointement par les deux parties. En clair : la Turquie recule au Nord de l’autoroute qui est rouverte et perd la ville de Jisr-el-Chogour, bastion des jihadistes. Surtout, elle doit appliquer enfin le mémorandum de Sotchi qui prévoit de ne soutenir que l’opposition armée syrienne, censée être démocratique et non pas islamiste, et de combattre les jihadistes. Or, cette « opposition armée démocratique » n’est qu’une chimère imaginée par la propagande britannique. De fait la Turquie devra soit tuer elle-même les jihadistes, soit poursuivre et terminer leur transfert d’Idleb (Syrie), vers Djerba (Tunisie), puis Tripoli (Libye) comme elle avait commencé de le faire en janvier.

En outre, le 7 mars, le président Poutine a contacté l’ancien président Nazerbayev pour étudier avec lui la possibilité de déployer sous les auspice de l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC) des « chapkas bleues » kazakhs en Syrie. Cette option avait déjà été envisagée en 2012. Les soldats kazakhs ont la particularité d’être musulmans et non pas orthodoxes.

L’option de s’en prendre désormais à l’Arabie saoudite plutôt qu’à la Turquie a été activée par le Pentagone, croit-on savoir à Riyad, bien que le président Trump lui impose de délirantes commandes d’armement en échange de sa protection. La dissection de l’Arabie saoudite avait été envisagée par le Pentagone dès 2002 [3].

Des missiles ont été tirés cette semaine contre le palais royal à Riyad. Le prince Mohamed ben Salmane (dit « MBS », 34 ans) a fait arrêter son oncle, le prince Ahmed (70 ans), et son ancien concurrent et ex-prince héritier, le prince Mohamed ben Nayef (60 ans), ainsi que divers autres princes et des généraux. La province chiite de Qatif, où plusieurs villes ont déjà été rasées, a été isolée. Le prix du baril de pétrole a chuté à 31 dollars, menaçant la viabilité de l’industrie du pétrole de schiste aux USA. Les explications officielles sur les querelles de succession et le coronavirus ne suffisent pas [4].Thierry Meyssan

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[1] « J’ai effectué 33 ans et 4 mois de service actif, et durant cette période, j’ai passé la plupart de mon temps en tant que gros bras pour le monde des affaires, pour Wall Street, et pour les banquiers. En bref, j’étais un racketteur, un gangster au service du capitalisme. J’ai aidé à sécuriser le Mexique, plus particulièrement la ville de Tampico, au profit des groupes pétroliers américains en 1914. J’ai aidé à faire de Haïti et de Cuba un endroit convenable pour que les hommes de la National City Bank puissent y faire des profits. J’ai aidé au viol d’une demi-douzaine de républiques d’Amérique centrale au bénéfice de Wall Street. J’ai aidé à purifier le Nicaragua au profit de la banque américaine Brown Brothers de 1902 à 1912. J’ai apporté la lumière en République dominicaine au profit des entreprises sucrières américaines en 1916. J’ai livré le Honduras aux entreprises fruitières américaines en 1903. En Chine, en 1927, j’ai aidé à ce que l’entreprise Standard Oil fasse ses affaires en paix. » in War Is a Racket, Smedley Butler, Feral House (1935)

[2] “Additional Protocol to the Memorandum on Stabilization of the Situation in the Idlib De-Escalation Area”, Voltaire Network, 5 March 2020.

[3] « Taking Saudi out of Arabia« , Powerpoint de Laurent Murawiec pour une réunion du Défense Policy Board (July 10, 2002).

[4] “Two Saudi Royal Princes Held, Accused of Plotting a Coup”, Bradley Hope, Wall Street Journal ; “Detaining Relatives, Saudi Prince Clamps Down”, David Kirkpatrick & Ben Hubbard, The New Yok Times, March 7, 2020.

https://www.voltairenet.org/article209434.html

ERDOGAN/MONDE ARABE : AVEC UN TEL AMI, PAS BESOIN D’ENNEMI !


ERDOGAN/MONDE ARABE : AVEC UN TEL AMI, PAS BESOIN D’ENNEMI !

La politique menée par Recep Tayyip Erdogan, qui préside aux destinées de la Turquie depuis 2002, rappelle étrangement les errements d’un lointain prédécesseur : Adnan Menderes. Comme l’actuel trublion, Menderes était arrivé au pouvoir démocratiquement – à travers les urnes – sur un programme de rupture totale avec le kémalisme. Se démarquant de la traditionnelle neutralité de la Turquie kémaliste sur le plan international, il engagea son pays dans la guerre froide contre l’Union soviétique, l’avait fait adhérer dès 1952 à l’OTAN, devenant un membre central du Pacte de Bagdad dirigé à l’époque contre l’Égypte nassérienne et la Syrie, qui adhéraient – elles – aux principes de la conférence de Bandoeng et du « neutralisme positif » face à Washington et Moscou. Il menace la Syrie voisine d’invasion, ce qui la poussa dans les bras de l’Union soviétique en 1957, puis de Nasser en 1958. Il se rapproche d’Israël et de la France coloniale dans sa guerre contre le peuple algérien. A l’ONU, la Turquie s’aligne systématiquement sur la position française. Elle vote contre l’inscription à l’ordre du jour de l’Assemblée générale de l’ONU de la question algérienne comme relevant de la décolonisation, estimant, contrairement à tous les autres pays musulmans, que c’est une affaire franco-française !

La politique anti-arabe de la Turquie menée par Menderes et, plus tard, par ses successeurs, ne s’est pas limitée à l’Algérie. Lors du conflit militaire entre la Tunisie indépendante sous Bourguiba – qui voulait récupérer la base de Bizerte encore sous occupation française en juillet 1961 – le régime turc s’est spontanément porté solidaire de la France coloniale.

DE MENDERES A ERDOGAN : UNE CERTAINE CONTINUITE

Menderes mène une politique ultra-libérale, caractérisée par la libération des échanges, de l’investissement et des crédits. La Turquie s’ouvre aux capitaux étrangers et privatise une partie des entreprises publiques. On promeut l’importation de marchandises étrangères (radios, télévisions, automobiles, textiles), le niveau de vie global des Turcs augmente, ainsi que la richesse du pays. Mais avec l’arrêt des prêts et dons américains, les déficits explosent, l’endettement s’envole, obligeant Menderes à changer radicalement de politique pour éviter une faillite de l’État. C’est l’austérité, le retour de l’autoritarisme, voire de l’absolutisme, la répression de toute voix discordante dans les médias, l’épuration de l’administration, de la justice, de l’armée et l’interdiction des meetings publics.

Il ne s’agit là que de quelques exemples des dérives, des comportements populistes et démagogiques qui avaient caractérisé la politique du grand écart menée alors par Menderes de 1950 jusqu’en 1960, année où il est destitué par l’armée turque qui le condamne à mort pour « violation de la constitution ». Un scénario auquel Erdogan a échappé de justesse – en 2016 – avec l’avortement du coup d’Etat militaire qui lui avait permis de mener des purges massives au sein de l’armée, de l’administration, de la justice et des médias. Pas moins de 50 000 arrestations de putschistes présumés, de 100 000 fonctionnaires licenciés ! Il en a profité aussi pour purger son parti, l’AKP, de tous ses adversaires supposés ou réels et instaurer un régime présidentiel concentrant entre ses mains tous les pouvoirs au prix d’un amendement constitutionnel à la limite de la légalité.

Cette dérive autoritaire s’accompagne d’une érosion grandissante de sa popularité. On l’a constaté – en avril 2019 – avec la perte d’Istanbul, la capitale économique de la Turquie, sa ville natale, celle qui lui a servi pendant un quart de siècle de tremplin pour s’emparer du pouvoir et s’y incruster. Le nouveau maire Ekrem Imamoglu à peine investi, avait promis « la fin des extravagances et de l’arrogance » ! Cette cinglante défaite doublée de la perte des principales villes du pays, dont Ankara et Izmir et d’une crise financière sans précédent, loin de ramener l’histrion islamo-nationaliste à plus de réalisme, n’a fait que le rendre plus hystérique et incontrôlable à la fois sur le plan intérieur et extérieur.

DE « zéro problème avec les voisins » à « zéro voisin sans problème » !

Si la politique de « zéro problème avec les voisins » – prônée dès 2001 par l’ancien mentor d’Erdogan – Ahmet Davutoglu, dans son livre Profondeur stratégique, avait, dans les premières années du règne de l’AKP (Parti de la justice et du développement), séduit quelques naïfs, force est de constater qu’elle prête aujourd’hui à sourire. Cette politique devait permettre à la Turquie d’accéder au rang de puissance globale en consolidant son rôle de pôle régional, notamment en établissant des relations étroites avec les pays arabes qui l’entourent. Près de deux décennies après, le bilan est, proprement désastreux !

Non seulement Erdogan est, aujourd’hui en conflit larvé avec son ancien théoricien Davutoglu, mais il fait aussi face à une montagne de conflits et de guerres avec tous ses voisins, proches ou moins proches. Le « zéro problème » s’est mué en « mille et un problèmes » avec presque tout le monde. Ou, comme l’écrivait ironiquement L’Express dans son numéro du 19 janvier 2016, la doctrine du « zéro problème avec les voisins » s’est transformée en « zéro voisin sans problème » !

Pour le spécialiste de la Turquie à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, Jean-Baptiste Le Moulec, Ahmet Davutoğlu cité à un moment comme possible dauphin d’Erdogan, a en fait, comme ce dernier, « une vision simpliste et binaire du monde divisé entre musulmans et non musulmans ».

Inutile de dresser un inventaire à la Prévert de tous ceux qui sont tombés dans le piège de cette arnaque géopolitique promue par Erdogan et ses acolytes. La Syrie, qui a eu le malheur, dans son souci de rééquilibrer son alliance avec l’Iran chi’ite, de recourir à un partenariat avec la Turquie, dite « sunnite », s’en mord les doigts. Elle a découvert, à ses dépens, que derrière la vision modernisatrice du régime turc – qui se présentait comme promoteur d’un islam réconcilié avec la modernité et la tolérance, et ouvert sur l’Europe – se cachait une stratégie de reconquête du monde arabo-islamique, se servant de la confrérie des Frères musulmans et des groupes terroristes qui en sont dérivés. Ainsi, après avoir échoué à convaincre le président syrien Bachar al-Assad d’intégrer des Frères musulmans au pouvoir, il a déclaré une guerre sans merci à ce pays n’hésitant pas à recruter, équiper et financer la myriade de groupes terroristes et islamistes qui y sèment la terreur.

La résilience de l’Etat et de la société syriennes face au plan islamiste turc, et l’entrée en action de l’allié russe – qui avait déjà sauvé la Syrie en 1957 de l’invasion annoncée par Adnan Menderes – ont calmé, provisoirement, les ardeurs bellicistes d’Erdogan. Car sur le terrain, le rapport de forces n’évolue pas en faveur de ses protégés et complices. L’armée loyaliste n’est plus aujourd’hui qu’à quelques kilomètres d’Idlib, la capitale de la province du même nom. Faisant semblant de courir à leur secours, pour désamorcer la pluie de critiques sur son double jeu et son prétendu lâchage des rebelles islamistes, Erdogan envoie son armée d’occupation barrer la route à l’avancée de l’armée syrienne et de ses alliés vers le verrou stratégique de Saraqib. L’accrochage meurtrier qui s’ensuivit, provoquant la mort de soldats turcs, ouvre la voie à une nouvelle redistribution des cartes, voire à un conflit direct avec la Russie.

Si impulsif soit-il, Erdogan aura-t-il la témérité de franchir ce pas, tant les intérêts mutuels de Moscou et d’Ankara sont désormais imbriqués et considérables ? Il ne lui reste que les gesticulations et les fanfaronnades pour calmer la colère de ses protégés terroristes dans leur réduit d’Idlib. Mais plutôt que de jouer le jeu du réalisme et de mettre en application ses engagements pris à Astana et à Sotchi, il y a plus de trois ans, de mettre hors d’état de nuire les groupes terroristes assiégés dans ce minuscule territoire, et d’œuvrer à une sortie de crise basée sur la réconciliation nationale, la lutte contre le terrorisme, et le retrait de tout le territoire syrien, il a eu l’outrecuidance d’invoquer le droit de poursuite prévu par l’accord d’Adana signé entre les deux pays en 1998 – que la Turquie n’a fait qu’ignorer depuis 2011.

La réaction officielle syrienne à ces divagations n’a pas tardé. Les mensonges d’Erdogan à propos de l’accord d’Adana, qu’il piétine tous les jours, déclare l’agence officielle syrienne Sana, montrent à quel point la Turquie viole ses propres engagements qu’elle avait pris en vertu de l’accord d’Adana qui consistait à assurerla sécurité des frontières entre les deux pays, et« qui vise en fait à lutter contre le terrorisme ». Cela démontre sans équivoque le peu de cas que le dirigeant turc fait, non seulement des accords internationaux passés et du droit international, mais aussi des engagements récents pris à Astana et à Sotchi.

ERDOGAN ET LA « SYRIANISATION » DE LA LIBYE

Son manque à la parole donnée et aux engagements pris s’étend, aussi étonnant que cela puisse être, à ses propres supplétifs et obligés terroristes à qui il avait promis la victoire en Syrie. Il leur fait miroiter désormais une autre « victoire », dans la Tripolitaine cette fois-ci. A en croire Ahmed Mesmari – le porte-parole de l’Armée nationale libyenne commandée par le maréchal Khalifa Haftar -, la Turquie poursuit, parallèlement à son occupation du territoire syrien dans l’Est, le Nord et dans le réduit d’Idlib, le transfert de mercenaires syriens vers la Libye. Ils seraient au nombre de 2 500, avec un objectif final de 6 000 combattants.

Inutile de dire que ces départs forcés – orchestrés par Erdogan – sont ressentis comme « une véritable trahison » par la population syrienne dans le nord de la Syrie. Certains l’accusent même de double trahison : d’abord en les laissant tomber à Idlib, et ensuite en les transformant en chair à canon en Libye, au service des Frères musulmans.

Isolé du monde arabe, dont il ambitionnait le leadership, ne comptant plus que sur les Frères musulmans et leur bienfaiteur qatari pour sauver ce qui peut encore être sauvé de son crédit évanescent, la Turquie islamiste se rabat sur le front libyen pour continuer à exister diplomatiquement. Cela étant, elle ne fait que multiplier le nombre de ses ennemis et adversaires. L’axe de ses ennemis s’élargit jour après jour. Hormis la Syrie – en guerre directe avec elle depuis 2011 – l’Égypte de Sissi, qui voit rouge et combat de toutes ses forces la constitution d’un sanctuaire « frèriste » à Misrata et Tripoli, la majorité des pays du Golfe – à l’exception notable du Qatar – l’Union européenne, notamment la Grèce et Chypre et les pays du Maghreb rejettent en bloc les ingérences turques en Libye. La Tunisie et l’Algérie ont réaffirmé leur refus catégorique d’un quelconque rôle turc dans le conflit libyen. Erdogan est considéré, en effet, comme juge et partie, voire un pompier pyromane.

IMPENITENT PÊCHEUR EN EAUX TROUBLES

Lors de sa rencontre avec le président algérien fraîchement élu – Abdelmadjid Tebboune – le président turc, faisant semblant d’ignorer la sensibilité des questions mémorielles entre l’Algérie et la France – a cherché à les instrumentaliser en jetant de l’huile sur le feu. Oubliant les divers génocides perpétrés par l’Empire ottoman et plus tard les Jeunes Turcs contre les Arméniens, les Assyriens, les Kurdes, les Arabes et les Grecs, Recep Tayyip Erdogan, a même déclaré avoir discuté avec son homologue du passé colonial et génocidaire français en Algérie, allant jusqu’à avancer un chiffre imaginaire de cinq millions d’Algériens assassinés par la France en 132 ans de colonisation !

Mal lui en a pris. Il a été sèchement rappelé à l’ordre. Le ministère algérien des Affaires étrangères a, immédiatement recadré le récidiviste turc dans un communiqué officiel exprimant sa surprise face à « une déclaration faite par le Président turc Erdogan… attribuée au président de la République Abdelmadjid Tebboune ». « Les déclarations d’Erdogan ne participaient pas aux efforts consentis par l’Algérie et la France pour régler les problèmes de mémoire ».Autrement dit : occupez-vous de vos affaires !

Cette prise d’armes n’est pas sans rappeler les précédents commentaires acerbes de l’ancien Premier ministre algérien, Ahmed Ouyahia (actuellement en prison dans le cadre de la chasse aux sorcières contre les anciens piliers du régime de Bouteflika) contre Erdogan sur le même sujet à l’occasion de la visite de ce dernier à Alger en janvier 2012. Voulant répliquer à l’adoption, en 2011, par le parlement français d’une loi reconnaissant le génocide arménien par l’Empire ottoman, Erdogan avait accusé à son tour la France d’avoir perpétré un génocide en Algérie. Pour rappel Emmanuel Macron a reconnu, lors de sa campagne présidentielle en 2017, que « la colonisation fait partie de l’histoire française et c’est un crime contre l’humanité », alors qu’Erdogan et tous ses prédécesseurs ont catégoriquement refusé de reconnaître les massacres qu’ils avaient commis contre leurs minorités.

La réplique de l’ancien Premier ministre de Bouteflika à Erdogan, alors simple Premier ministre, mérite d’être rappelée pour rafraîchir la mémoire de certains amnésiques. « Chacun est libre dans la défense de ses intérêts, mais personne n’a le droit de faire du sang des Algériens un fonds de commerce ». La Turquie, a-t-il rappelé, « avait voté à l’ONU contre la question algérienne de 1954 à 1962 » pendant la guerre d’indépendance contre la France. « La Turquie, qui était membre de l’OTAN pendant la guerre d’Algérie, et qui l’est encore, avait participé comme membre de cette Alliance à fournir des moyens militaires à la France dans sa guerre en Algérie », avait-il conclu.
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Peut-on encore faire confiance à un pays qui se présente comme « ami » du monde arabe et musulman, un « ami » qui a fait, et qui fait encore, tant de mal à ce monde ?

MAJED NEHME – Directeur d’Afrique-Asie.
 
 
Cet article est également publié en anglais dans l’hebdomadaire londonien The Arab Weekly le 10 février 2020.

La rédaction

https://prochetmoyen-orient.ch/erdogan-monde-arabe-avec-un-tel-ami-pas-besoin-dennemi/

Sous le regard de Catherine…


Sous le regard de Catherine…

5 Mars 2020

Ironie du sort ou pique du Kremlin à l’égard du sultan, c’est à l’ombre de la statue de Catherine II que s’est déroulée la rencontre entre Poutine et Erdogan. Quand on sait que la tsarine de toutes les Russies a, en son temps, mis une fessée à l’empire ottoman, la coïncidence est parlante…

Ainsi donc, Moscou et Ankara ont fini par signer un cessez-le-feu mettant fin (temporairement ?) aux hostilités à Idlib. Puisque les Russes ont décidé, il y a un mois, de ne pas s’opposer frontalement aux Turcs qui envahissaient le territoire syrien en envoyant convoi sur convoi, la cessation des hostilités était la conséquence logique de toute l’affaire.

Si le cessez-le-feu en soi peut être vu comme un revers pour Damas dans sa volonté de remettre la main sur toute la Syrie, ses clauses sont par contre une défaite cinglante pour le sultan. Les récentes conquêtes loyalistes sont entérinées et les demandes d’Ankara de revenir aux limites de Sochi sont balayées d’un revers de main, tout comme le fait d’établir une zone d’exclusion aérienne.

Plus intéressant encore, la M4 est neutralisée, des patrouilles russo-turques y sont prévues et une ceinture de 12 km (6 au nord, 6 au sud) est censée la protéger.

Or cette route passe en plein milieu de l’Idlibistan. Le sort de la zone barbue (1) au sud de la M4 est inconnu mais, si la voie est réellement sécurisée, les modérément modérés se trouveront coupés de leurs arrières. Dès lors, une évacuation n’est pas impossible, ce qui ferait gagner aux loyalistes une portion significative de territoire sans combattre.

Deuxième point intéressant, dont personne ne parle : quid de Jisr al-Chogour ? Cette place-forte djihadiste (2), perdue par le gouvernement en 2015, se trouve sur la M4 et est donc comprise dans le cordon de sécurité. Peut-on décemment imaginer que les milices qui la tiennent désarmeront ? Toujours est-il que, dans le cas où cet accord serait réellement mis en place, la vision de soldats russes patrouillant au milieu des regards acérés des djihadistes tchétchènes ou turkmènes vaudrait son pesant d’or.

Nous n’en sommes pas là, car le respect du cessez-le-feu est tout sauf sûr et Al Qaeda s’est déjà prononcé contre. Si la trêve est rompue, les Syro-Russes, dont la position est légitimée par l’accord, devraient être en position de force pour reprendre l’offensive. En voyant sortir le sultan, il paraît que la Grande Catherine n’a pu s’empêcher de sourire…

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On trouve des empreintes de la France partout chez les groupes terroristes d’Idlib

On trouve des empreintes de la France partout chez les groupes terroristes d’Idlib


Par Steven Sahiounie − Le 3 mars 2020 − Source Mint Press News

Wassim Nasr, un journaliste spécialiste des réseaux djihadistes à FRANCE 24, s’est récemment entretenu via Skype avec le chef du groupe djihadiste Furkat-al-Ghuraba, une filiale d’Al-Qaïda à Idlib, et recruteur de djihadistes français, Omar Omsen.

De nombreux terroristes français se trouvent aujourd’hui à Idlib, luttant pour établir un État islamique à partir d’une petite partie de la Syrie laïque. Leur rêve est une utopie sunnite à la frontière turque, où ils peuvent bénéficier du plein soutien du président turc Erdogan, qui est à la tête du parti AKP, un parti des Frères musulmans qui domine la Turquie depuis une vingtaine d’années.

Le fait d’être à la frontière turque leur offre le luxe d’être nourris et habillés par des agences d’aide internationales, comme le Programme alimentaire mondial des Nations unies, et d’autres groupes humanitaires qui distribuent des fournitures aux civils, ainsi qu’à leurs fils, frères, époux ou père qui sont à la solde d’al-Qaïda, financé par le Qatar et certaines monarchies du Golfe arabe. Les groupes humanitaires, y compris les Nations unies, travaillent comme des facilitateurs, prolongeant la souffrance des innocents en continuant les approvisionnements. Si les besoins quotidiens des familles des terroristes avaient été coupés, ces derniers auraient été contraints de fuir en Turquie, et éventuellement en Europe, pour bénéficier d’une plus grande partie des avantages gratuits offerts par la « Mère Merkel », en référence au chancelier allemand Angela Merkel.

Les terroristes français ont été recrutés directement en France, et non par internet. Le réseau Sevran, un réseau de recrutement de terroristes installé à Sevran, près de Paris, opérait à partir d’une salle de prière informelle, car il ciblait des jeunes hommes avec un mélange sophistiqué de tactiques psychologiques et, selon certains, de tactiques d’hypnose acquises par al-Qaïda au cours des décennies passées en Afghanistan, pays qui est connu pour ses compétences en hypnose perfectionnées qui existaient avant que les agents de terrain de la CIA ne débarquent mais qui ont été utilisées par la CIA dans son programme de djihad pour contrer la présence soviétique sur place.

Le recruteur djihadiste français, Omar Omsen, a simulé la mort en août 2015, pour réapparaître des mois plus tard dans une interview télévisée. On ignore combien de terroristes ont simulé leur mort pour effacer leur identité et se réinventer plus tard en Europe ou aux États-Unis.

Une photo non datée du recruteur français de État Islamique, Omar Omsen

Le gouvernement français a commencé à soutenir les terroristes en Syrie à partir de 2011, lorsque la CIA a ouvert son premier bureau à Adana, en Turquie, juste à la frontière d’Idlib. Les présidents français, de Sarkozy à Hollande, en passant par Macron, ont tous suivi le projet de « changement de régime » ordonné par les États-Unis en Syrie. En 2017, le président américain Trump a mis fin au programme de soutien de la CIA à al-Qaïda en Syrie. Cependant, al-Qaïda est pleinement opérationnel à Idlib et bénéficie d’un soutien très évident au plus haut niveau, sous forme d’armes, de munitions, de missiles anti-aériens, de drones et de salaires.

Les rebelles modérés syriens

En septembre 2015, le président syrien Assad a imputé la crise des réfugiés en Europe au soutien de l’Occident aux terroristes. En référence à la photo virale en ligne d’un enfant syrien échoué sur une plage turque, il a déclaré : « Comment pouvez-vous être triste de la mort d’un enfant en mer et ne pas avoir de sentiments pour les milliers d’enfants qui ont été tués par les terroristes en Syrie ? Et, aussi pour les personnes âgées, pour les femmes et les hommes ? Ces doubles standards européens ne sont plus acceptables ». Il a ajouté : « L’Occident soutient les terroristes depuis le début de cette crise, lorsque celui-ci a déclaré qu’il s’agissait d’un « soulèvement pacifique » – comme ils l’ont appelé. Ils ont dit plus tard que c’était une opposition modérée et maintenant ils disent que ce sont des terroristes genre al-Nusra et ISIS ». Jibhat al-Nusra est la filiale d’Al-Qaïda en Syrie et contrôle Idlib.

En juin 2015, le procès à Londres d’un Suédois, Bherlin Gildo, accusé de terrorisme en Syrie, s’est effondré après qu’il soit devenu clair que les services de renseignement britanniques avaient armé les mêmes groupes que ceux que l’accusé soutenait. L’accusation a abandonné l’affaire, apparemment pour éviter d’embarrasser les services de renseignements. Les agents des services de renseignement français travaillaient main dans la main avec les États-Unis et le Royaume-Uni en Syrie.

Un an après le début de la rébellion syrienne, les États-Unis et leurs alliés ne se sont pas contentés de soutenir et d’armer une opposition qu’ils savaient dominée par des groupes sectaires extrêmes ; ils étaient prêts à approuver la création d’une sorte d’ »État islamique« . L’habitude occidentale de jouer avec les groupes djihadistes, qui reviennent ensuite pour les mordre, remonte au moins à la guerre des années 1980 contre l’Union soviétique en Afghanistan, qui a favorisé la création d’al-Qaïda sous la tutelle de la CIA.

Sotchi 2018

L’accord exigeait que la Turquie évince les terroristes tels que Jibhat al-Nusra, en permettant à la Turquie de mettre en place 12 postes d’observation à Idlib pour séparer les terroristes des civils non armés. Cependant, près de deux ans après la conclusion de l’accord, la Turquie n’a pas respecté ses engagements et Moscou a ouvertement accusé la Turquie d’aider les terroristes. Cela a conduit à l’offensive de l’armée arabe syrienne à Idlib qui a commencé en décembre 2019 pour libérer les civils et éliminer tous les terroristes. Cette opération militaire est en cours et les Syriens, avec l’aide de la puissance aérienne russe, ont fait des progrès spectaculaires.

Les procès fantômes de la France

En janvier 2020, un tribunal parisien a jugé quelques terroristes français partis en Syrie, mais la majorité des accusés étaient déjà morts. Les médias français ont qualifié ce procès de « procès fantôme« .

Antoine Ory, l’un des avocats de la défense, a déclaré : « En France, en 2020, on refuse de rapatrier les vivants mais on juge les morts ». La France a pour politique de ne pas rapatrier ses terroristes, même s’ils sont des milliers en Syrie.

L’histoire de Hatay

La frontière entre la Syrie et la Turquie est une ligne relativement droite d’est en ouest jusqu’au fleuve Oronte, puis elle s’abaisse soudainement et se dirige vers le sud sur environ 80 miles. Ce morceau de terre manquant manifestement à la Syrie a été donné à la Turquie par la France en 1939 pour assurer que la Turquie se battrait pour la France contre l’Allemagne d’Hitler pendant la Seconde Guerre mondiale.

Emmanuel Navon עמנואל נבון✔@emmanuelnavon - 28 mars 2019

La Turquie a arraché la province d'Alexandretta à la Syrie française en 1939 après un référendum truqué.

Le Conseil de sécurité de l'ONU va-t-il condamner ce changement territorial unilatéral ? #GolanHeights

Appelée Liwa Iskanderoun par les Syriens, la province est maintenant appelée Hatay, on y trouve les villes d’Antakya et d’Iskenderun, qui étaient auparavant connues sous les noms d’Antioche et d’Alexandretta. Cette région se trouve du côté turc d’Idlib.

En 1939, la région était composée d’un mélange de nationalités, avec des Turcs, des Turkmènes, des Arabes sunnites, des Alaouites, des Arméniens et des Grecs. Leurs descendants parlent encore aujourd’hui l’arabe, contrairement au reste de la Turquie qui ne parle que le turc. Avant 2011, le président turc Erdogan et le président syrien Assad avaient une relation très étroite et un accord a été signé pour construire un barrage de l’amitié syro-turque de 28 millions de dollars sur le fleuve Oronte. Hatay a été transformé en un lieu de rassemblement pour les terroristes internationaux, y compris des Français, qui ont afflué en Syrie pour participer à l’attaque des États-Unis, de l’OTAN et de l’UE contre la Syrie en vue d’un « changement de régime », et aujourd’hui le monde assiste à une possible guerre ouverte.

Steven Sahouni est un analyste politique et écrivain syrien indépendant basé au Liban

Traduit par Wayan, relu par Hervé pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/on-trouve-des-empreintes-de-la-france-partout-chez-les-groupes-terroristes-didlib

La place du Moyen-Orient dans le grand partenariat eurasien de la Russie

La place du Moyen-Orient dans le grand partenariat eurasien de la Russie


Par Andrew Korybko − Le 11 Février 2020 − Source One World

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Le Grand Partenariat eurasiatique de la Russie envisage le rassemblement pacifique du supercontinent dans l’intérêt commun de la paix, de la stabilité et du développement, grâce à la stratégie d’« équilibre » de Moscou ces dernières années, pratiquée pour la première fois dans la région du Moyen-Orient, l’une des régions les plus importantes du monde pour le succès de cette construction hémisphérique.

The Mideast

Le grand Partenariat eurasiatique

La politique étrangère russe et, plus largement, la grande stratégie fait l’objet de vives discussions entre les experts du monde entier, mais tous les observateurs feraient bien d’accepter quelques faits objectifs sur la vision directrice de la Russie lorsqu’ils écrivent des analyses sur ce sujet. La grande puissance eurasienne poursuit officiellement ce qu’elle appelle son Grand Partenariat eurasiatique, que le président Poutine a décrit lors de son discours d’ouverture du deuxième Forum des Nouvelles Routes de la Soie pour la coopération internationale à Pékin en avril dernier comme « un projet conçu pour intégrer les cadres d’intégration, et donc pour promouvoir un alignement plus étroit des divers processus d’intégration bilatéraux et multilatéraux qui sont actuellement en cours en Eurasie ». Dans la pratique, il est prévu que la Russie profite de sa position centrale en Eurasie pour relier le reste du territoire continental par des solutions créatives qui tirent parti de sa diplomatie classique et militaire.

La stratégie syro-centrée de la Russie

Pour expliquer cela, la Russie met actuellement en œuvre une loi d’« équilibrage » en Eurasie par laquelle elle cherche à établir des relations tout aussi excellentes avec divers duos d’États rivaux, en particulier ceux qui sont ses partenaires non-traditionnels, afin que la paix, la stabilité et le développement puissent venir définir l’avenir du territoire continental. Dans le contexte du Moyen-Orient, cela concerne le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) et l’Iran, le CCG et la Turquie, la Turquie et la Syrie, la Turquie et « Israël »« Israël » et la Syrie, et « Israël » et l’Iran. Cet objectif ambitieux est rendu possible par les nombreuses opportunités stratégiques qui se sont ouvertes dans la région après l’intervention militaire de la Russie en Syrie en 2015. Au lieu d’adopter une approche partisane du conflit comme beaucoup s’y attendaient, les forces aérospatiales russes ont concentré leurs attaques sur les combattants armés anti-gouvernementaux que Moscou et Damas considéraient comme des terroristes, la Russie évitant généralement les attaques contre des groupes qui, selon elle, ne méritaient pas cette désignation, bien que la Syrie ait parfois une opinion différente à leur sujet.

Cette approche « équilibrée » a servi les intérêts de la Russie en matière de sécurité tout en lui permettant de gagner en crédibilité auprès de l’opposition anti-gouvernementale non terroriste, après quoi Moscou a mis à profit son leadership diplomatique sur le conflit pour tenter de rapprocher les deux parties en vue d’un éventuel compromis politique dans lequel elle a commencé à s’investir après le lancement du processus de paix d’Astana en janvier 2017. La participation de la Turquie dans ce cadre, aux côtés de l’Iran, est d’une importance cruciale, même si Moscou et Ankara soutiennent des parties différentes, ce qui est la preuve de l’intention « d’équilibre » de la Russie. Bien que les réunions d’Astana n’aient pas eu une grande signification politique tangible, elles ont néanmoins réussi à réduire considérablement le conflit armé dans le pays grâce à la création de zones dites de désescalade, dont la plus importante se trouve à Idlib. En outre, la Russie a également refusé d’affronter directement les forces américaines dans le nord-est de la Syrie, ce qui a prouvé ses intentions modérées.

La loi d’« équilibrage »

Les actions « équilibrées » de la Russie en Syrie ont montré au reste de la région qu’elle est sérieuse dans sa volonté d’être aussi neutre que possible même en étant la puissance régionale dominante, un rôle très important compte tenu de l’incertitude provoquée ces dernières années par la politique généralement imprévisible des États-Unis. La bonne volonté dont la Russie a fait preuve tout au long de ses interventions militaires et diplomatiques en Syrie est la principale raison pour laquelle elle est aujourd’hui en mesure de s’enorgueillir de relations tout aussi excellentes avec les deux rivaux régionaux susmentionnés. La preuve de cette politique en pratique réside dans les nombreuses interactions du président Poutine avec ses homologues turcs, iraniens et « israéliens », ainsi que dans ses visites officielles en Arabie Saoudite et aux EAU en octobre dernier, qui ont eu lieu deux ans après que le roi saoudien Salman ait marqué l’histoire en étant le premier monarque de son pays à se rendre à Moscou. Rien de tout cela n’aurait été possible si la Russie n’avait pas gagné sa réputation de médiateur honnête.

C’est d’autant plus étonnant s’agissant d’une réussite diplomatique alors que la Russie continue de vendre des armes à certains de ces mêmes duos d’États rivaux. Auparavant, la Russie ne vendait ses marchandises qu’à la Syrie et plus tard à l’Iran, mais elle s’est récemment mise à conclure des accords avec la Turquie, l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis également. Du point de vue de la stratégie globale russe, la vente d’armes aux deux parties d’une rivalité régionale n’a pas pour but de soutenir l’une contre l’autre, mais plutôt de maintenir l’équilibre des forces entre elles afin de faciliter les solutions politiques à leurs problèmes. Cela permet également à la Russie de faire des percées importantes avec ses nouveaux partenaires non traditionnels comme le CCG et la Turquie en montrant qu’elle ne laissera pas ses partenariats hérités avec l’Iran et de la Syrie entraver l’amélioration de leurs liens militaires bilatéraux. Une fois de plus, on ne saurait trop insister sur le fait que ce résultat global est le fruit de l’approche « équilibrée » de la Russie après son intervention militaire et diplomatique en Syrie.

Les catalyseurs de l’intégration économique

Dans le contexte gagnant de la diplomatie classique et militaire de la Russie au Moyen-Orient, il est tout à fait naturel qu’elle cherche à institutionnaliser ces relations dans un cadre économique avant de les intégrer globalement dans une vision commune. C’est là que réside l’importance des accords de libre-échange que la Russie veut conclure avec tous ses partenaires concernés sous l’égide de l’Union économique eurasienne. Elle a déjà conclu un accord intérimaire de cette nature avec l’Iran et en négocie actuellement un avec « Israël« , ce qui montre que ces deux ennemis ont au moins un intérêt commun à étendre leurs liens commerciaux avec la Russie. À l’avenir, il ne serait pas imprévisible de s’attendre à ce que la Russie ouvre des négociations similaires avec le CCG, la Syrie et la Turquie, dans le but d’élargir son influence régionale nouvellement acquise d’une manière mutuellement – et potentiellement même multilatéralement – bénéfique.

Le jeu final

Le Grand Partenariat eurasiatique est le cadre dans lequel ces initiatives à multiples facettes sont organisées, mais c’est bien plus qu’une simple vision du libre-échange à l’échelle du supercontinent dans le futur. C’est une composante intégrale de ce que la Russie poursuit, mais certainement pas la seule, car elle a également des projets militaires et politiques qui faciliteraient grandement cette éventualité si jamais ils entraient en pratique. En ce qui concerne le premier, la Russie a proposé l’année dernière un arrangement de sécurité global pour le Golfe, qui, s’il n’a été accueilli que tièdement, a néanmoins constitué un pas dans la direction de ce que Moscou souhaite réaliser, à savoir stabiliser cet espace stratégique afin d’encourager ses membres à se concentrer sur la résolution politique de leurs problèmes. En ce qui concerne ceux et celles de la région, comme l’antagonisme syro-turc, la Russie a offert ses services diplomatiques pour servir de médiateur entre toutes les parties concernées si jamais elles en font la demande.

La finalité est l’établissement de sa vision économique pour la Grande Eurasie, mais les chances que cela se produise sont grandement améliorées grâce au succès de ses efforts militaires et politiques, puisque ces deux derniers permettraient de maintenir le système de libre-échange qui, selon la Russie, créerait un système complexe d’interdépendance entre toutes les parties prenantes. Moscou admet que les désaccords entre certains pays persisteront probablement, mais elle croit que les intérêts communs de chaque partie en matière de paix, de stabilité et de développement font de son Grand Partenariat eurasiatique un objectif réaliste que chacun peut poursuivre. Après tout, le dénominateur politique commun entre tous ces pays est l’excellence de leurs relations avec la Russie, le seul pays, à l’exception peut-être de la Chine, qui peut se vanter d’entretenir des liens aussi privilégiés avec chaque partie. Toutefois, contrairement à la République Populaire de Chine, la Russie ne poursuit pas seulement des objectifs économiques, comme l’explique l’analyse de son Grand Partenariat eurasiatique présentée dans cet article.

Réflexions finales

Dans l’état actuel des choses, la Russie a raisonnablement suffisamment de chances de réaliser sa vision stratégique pour la région du Moyen-Orient. Il reste des obstacles impressionnants à surmonter, mais ils ne sont pas insurmontables. La Russie a déjà réussi à devenir un acteur indispensable dans les affaires régionales grâce à sa domination militaire et diplomatique sur le conflit syrien, qui a permis au pays d’expérimenter sa stratégie d’« équilibrage » qui a finalement donné des résultats très concrets dans les domaines politique, économique, militaire et stratégique jusqu’à présent. Il reste encore beaucoup de travail à faire et on ne sait pas très bien de quel calendrier on peut parler lorsqu’on discute de la mise en œuvre complète du Grand Partenariat eurasiatique, mais le fait est que le Moyen-Orient est l’une des régions les plus importantes du monde pour cette construction hémisphérique, et on peut donc prévoir que la Russie continuera à investir ses efforts dans la poursuite de ce grand objectif stratégique au cours des prochaines années.

Andrew Korybko est un analyste politique américain, établi à Moscou, spécialisé dans les relations entre la stratégie étasunienne en Afrique et en Eurasie, les nouvelles Routes de la soie chinoises, et la Guerre hybride.

Traduit par Michel, relu par Kira pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/la-place-du-moyen-orient-dans-le-grand-partenariat-eurasien-de-la-russie

Syrie – Une autre brève note sur les récents développements

Syrie – Une autre brève note sur les récents développements


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Par Moon of Alabama – Le 2 mars 2020

Après la confusion causée par le retrait soudain des forces russes et les attaques de drones turcs qui ont suivi, tout semble être revenu à la normale.

Les avions russes bombardent à nouveau les djihadistes et la Russie a dit à la Turquie qu’aucun de ses avions ou drones ne serait en sécurité dans le ciel syrien.

Le Pentagone a annoncé qu’il ne fournira pas de soutien aérien à la Turquie. Il n’enverra pas non plus de défense anti aérienne Patriot à la Syrie, mais le président Trump a promis qu’il demanderait aux autres pays de l’OTAN de le faire. Il est probable qu’ils refuseront. Il semble que le Pentagone ait gagné le combat contre le Département d’Etat qui soutenait la demande turque de protection.

Le président Erdogan a déclaré que la Turquie n’a pas de « problème particulier » avec les forces russes et iraniennes alignées à Idleb. Ceci en réponse à l’avertissement de l’Iran et du Hezbollah que les troupes turques dans leurs « postes d’observation », désormais encerclés, seraient des cibles faciles. Les unités turques qui ont envahi Idleb sont restées silencieuses aujourd’hui.


Source : Peto Lucem – Agrandir

L’armée syrienne a de nouveau repris les zones qui avaient été perdues la semaine dernière. La ville de Saraqib est à nouveau libérée. La Russie a fait savoir que sa police militaire s’occuperait de la sécurité de la ville. Cela signifie qu’elle est maintenant hors de portée du Jihad turc. L’autoroute M5 peut maintenant être réouverte et sera sécurisée.

Une autre grande opération d’approvisionnement en provenance de Russie est en cours. Au cours des trois derniers jours, deux navires de débarquement russes, qui transportent généralement des armes lourdes comme des chars, ont traversé le Bosphore en direction de la Syrie. Huit avions de transport stratégique Ilyushin Il-76 ont atterri à Hmeymim, Lattaquié, au cours des trois derniers jours. Ils transportaient probablement des systèmes de défense aérienne ou des avions de chasse supplémentaires.

Ce réapprovisionnement devrait faire taire ceux qui disent que la Russie a abandonné la Syrie.

Erdogan veut Idleb, mais ni la Syrie, ni l’Iran, ni la Russie ne le lui permettront.

Le président Poutine rencontrera Erdogan au cours des prochains jours pour s’assurer qu’il a bien compris cela.

Moon of Alabama

Traduit par Wayan, relu par Jj pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/syrie-une-autre-breve-note-sur-les-recents-developpements

Balançoire

Balançoire

2 Mars 2020

Lorsque le Maréchal de Saxe remporta de haute lutte la bataille de Fontenoy en 1745, il ne s’attendait pas à ce que, trois ans plus tard, Louis XV trahisse tous les sacrifices endurés en refusant le moindre avantage pour la France, pourtant vainqueur de la guerre. Souhaitant « faire la paix en roi, non en marchand », la nounouille de Versailles n’exigea rien et restitua toutes les conquêtes. A la demande de l’Angleterre, pourtant vaincue, il accepta même de raser les fortifications de Dunkerque !

Inutile de dire que l’opinion française fut très remontée contre le roi et c’est à cette occasion qu’apparurent certaines expressions proverbiales comme « Bête comme la paix » ou encore « Travailler pour le roi de Prusse ». Inutile de dire également que les autres puissances européennes ne s’embarrassaient pas de ce genre de scrupules quand elles remportaient la victoire : la France en saura quelque chose la décennie suivante lorsque, au terme de la désastreuse Guerre de Sept ans, elle perdra tout son empire américain.

Il ne s’agit bien sûr pas ici de comparer l’actuelle direction russe à la calamiteuse faillite du pouvoir dans la France du XVIIIème siècle, mais la gracieuseté parfois godiche de Poutine peut, à l’occasion, faire penser à la mollesse de Louis XV.PUBLICITÉ

Ainsi, ce serait la compassion après le nombre de soldats turcs morts dans le bombardement du 27 février qui aurait poussé Moscou à déclarer un cessez-le-feu unilatéral pour panser les plaies ottomanes. Piètre psychologue en l’occurrence, Vladimirovitch s’attendait peut-être à ce que l’adversaire apprécie le geste et ne se conduise pas « en marchand ». Mais le sultan est tout sauf un roi chevaleresque ; prosaïque comme l’Angleterre et la Prusse du XVIIIème siècle, il a évidemment profité de la fenêtre ouverte pour lancer ses drones et ses barbus contre les loyalistes, véritables maréchaux de Saxe dans l’affaire…

Il a fallu du temps (deux jours) pour que l’ours sorte de son irénisme naïf et se rappelle que protéger ses plus proches alliés était tout de même plus important que vouloir complaire à son ennemi. Si la réponse a été plus que tardive au vu de la situation, elle a également été sans équivoque. Des dizaines de bombardements se sont abattus sur les barbus désenchantés, qui avaient peut-être pu croire pendant deux jours qu’ils reprenaient la main, et peut-être même sur un autre convoi turc.

Saraqib a été reprise par l’armée syrienne avec l’aide du Hezbollah et des Sukhois. La police militaire russe a immédiatement investi la ville, montrant bien que cette fois, elle est définitivement rentrée dans le giron du camp loyaliste. Ne s’arrêtant pas en si bon chemin, tout ce joli monde pousse plus à l’ouest et Nayrab est déjà en vue :

Les bombardements russes ne cessent pas alors que l’OTAN et les Américains ont évidemment refusé la demande sultanesque d’aide aérienne. Les Turcs en sont tout ébaubis mais qu’espéraient-ils ? L’article 5 de l’OTAN stipule que la « solidarité atlantique » ne s’appliquera que si l’un de ses membres est attaqué sur son territoire, pas s’il envahit un voisin !

Moscou a également envoyé du ravitaillement très lourd en Syrie tandis que, dans le but d’irriter Erdogan, Sputnik a chanté une petite sérénade sur le fait que la province turque d’Hatay avait été « volée » par Ankara à la Syrie il y a quatre-vingts ans. Les Turcs ont horreur d’être pris à leur propre jeu (grignoter le voisin est amusant, se faire grignoter par le voisin est un outrage) et l’on se demande pourquoi Moscou a attendu si longtemps. Et encore, les Russes restent-ils très en deçà et n’ont pas, au grand dam de certains, livré de ManPads aux Kurdes du PKK pendant qu’Erdogan livrait les siens aux djihadistes idlibiens.

Malgré ces quelques retenues, le message de l’ours a changé. Est-ce un hasard si le sultan, toujours aussi pusillanime, déclare que la Turquie souhaite maintenant un cessez-le-feu à Idlib ? Tiens, les menaces de repousser l’armée syrienne jusqu’aux postes d’observation turcs ont soudain disparu…Tag(s) : #Russie#Moyen-Orient#Histoire

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http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2020/03/balancoire.html

Syrie – Une brève note sur les développements récents

Syrie – Une brève note sur les développements récents


La situation actuelle en Syrie est confuse


2015-05-21_11h17_05

Par Moon of Alabama − Le 1er mars 2020

L’aviation et la défense aérienne russes se sont tues après le bombardement du bataillon d’infanterie turc. Poutine veut vraisemblablement un accord sur Idleb, mais ni Damas ni Ankara ne sont prêts à accepter ce qu’il a proposé. Malheureusement, il n’y a eu aucun commentaire officiel sur la situation de la part de Moscou ou de Damas. Tous les «experts» ne font que supputer.

La Turquie a profité de la pause de la défense aérienne russe pour envoyer des drones armés derrière les lignes syriennes. Ceux-ci ont causé des dommages, bien que moins importants que ce que la Turquie a prétendu.

Des troupes du Hezbollah et de l’Iran ont été touchées et la Turquie a reçu des avertissements de l’Iran et du Liban que cela aurait des conséquences pour les soldats turcs à Idleb.

Aujourd’hui, la défense aérienne syrienne a de nouveau été activée et a abattu six drones turcs. Les djihadistes ont pensé que c’était un avion syrien et ont manifesté leur joie.

La Turquie a riposté en abattant un avion syrien au-dessus d’Idleb. Le missile a été tiré depuis la Turquie.

Un autre drone a été abattu près de la base aérienne russe de Lattaquié.

L’armée syrienne avance sur Saraqib.

Le ministre syrien des Affaires étrangères a rencontré son collègue libyen de l’Accord national libyen sous la direction du général Haftar. Ils ont critiqué « l’agression turque » contre les deux pays et signé certains accords.

Hier, Sputnik a publié un article sur Hatay [une province turque] intitulé:

La «province volée» : pourquoi la Turquie a obtenu un coin de la Syrie grâce à la France il y a 80 ans

Aujourd’hui, la Turquie a arrêté le chef du bureau Spoutnik à Istanbul [libéré depuis, NdT].

Moon of Alabama

Traduit par jj, relu par Wayan pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/syrie-une-breve-note-sur-les-developpements-recents