Archives pour la catégorie Turquie

Enjeux économiques et sécuritaires de la production de gaz naturel en Méditerranée orientale

Enjeux économiques et sécuritaires de la production de gaz naturel en Méditerranée orientale

Tribune
14 juin 2019

Depuis 2009, l’activité d’exploration d’hydrocarbures offshore en Méditerranée orientale a permis la découverte de plusieurs gisements de gaz naturel, et de nouvelles campagnes d’exploration sont en cours. La mise en production dépend en revanche de la rentabilité financière attendue, et notamment des possibilités de transporter le gaz vers des marchés de consommation attractifs.

Les relations entre les différents pays impliqués au niveau de la production et du transport (Égypte, Israël, potentiellement Chypre, Liban, Turquie et Grèce) posent des défis au parfait développement de cette filière.

Rappels historiques

Les premiers succès significatifs de l’exploration d’hydrocarbures offshore en Méditerranée orientale se sont produits entre 2009 et 2011, avec trois découvertes importantes : les champs Tamar et Leviathan, au large d’Israël, et Aphrodite, au large de la côte sud de Chypre, dans la zone économique exclusive (ZEE) de la République de Chypre (RC)[1].

Est venu ensuite, en 2015, Zohr, le champ gazier géant au large des côtes de l’Égypte, considéré comme le plus important jamais découvert en Méditerranée, avec des réserves estimées à 850 milliards de m3. Il a fait l’objet d’une mise en service très rapide, dès la fin de 2017. D’autres gisements ont été mis au jour, au large de l’Égypte, dans les zones dénommées West Nile Delta et Greater Nooros.

En 2018, de nouvelles explorations ont été couronnées de succès au large de la côte sud de Chypre, dans le Bloc 6 (Calypso-1) et dans le Bloc 10 (Glaucus-1), dont les réserves sont en cours d’évaluation.

2018 a également marqué l’entrée en jeu du Liban, avec la signature de deux accords d’exploration et de production entre Beyrouth et un consortium international. Un deuxième round d’attribution de licences d’exploration et de production d’hydrocarbures offshore est prévu en 2019.

Enjeux économiques

Les découvertes n’ont de sens que si les réserves sont ensuite converties en capacités de production, elles-mêmes dépendantes du prix du gaz, de la disponibilité d’options d’exportation et de moyens de transport, ainsi que de la stabilité de l’environnement réglementaire, fiscal et politique des pays. En prenant en compte ces divers aspects, les enjeux économiques pour les trois pays principaux (Égypte, Israël et Chypre) diffèrent significativement.

L’Égypte bénéficiait d’une situation d’indépendance énergétique jusqu’à la fin de la première décennie du XXIe siècle et pouvait même exporter du gaz grâce à deux usines de liquéfaction, situées à Idku et Damiette et aux gazoducs la reliant à Israël (gazoduc East Mediterranean Gas – EMG) et à la Jordanie (Arab Gas Pipeline). Par la suite, la réduction de la production et l’augmentation de la demande domestique l’ont rendue importatrice nette. La découverte de Zohr en 2015 a été donc accueillie très positivement et le lancement rapide du développement du champ a été rendu possible par l’existence d’une forte demande intérieure. La production de Zohr est l’un des facteurs principaux de la reprise économique du pays, avec une croissance du PIB réel pour l’année 2018 de 5,3 % selon les estimations de la Banque mondiale. Le Caire devrait recommencer à exporter du gaz de façon régulière en 2019, en utilisant l’infrastructure existante des terminaux de liquéfaction. Le pays aspire aussi à devenir un hub gazier, en centralisant des flux destinés à l’exportation en provenance d’Israël et de Chypre.

En Israël, le potentiel des différents champs dépasse la consommation locale. L’accès à des marchés étrangers est donc une condition nécessaire au plein développement de la production. Des accords ont été signés avec l’Autorité palestinienne et la Jordanie, mais ils rencontrent l’opposition des opinions publiques locales. La possibilité d’exporter du gaz d’Israël vers l’Égypte pour satisfaire la demande locale et/ou pour exporter le gaz vers les marchés internationaux à travers les terminaux GNL paraît plus prometteuse, en particulier depuis l’acquisition en 2018 d’une participation dans le capital du gazoduc EMG par l’entreprise Noble Energy, principale actionnaire du consortium qui gère le champ Leviathan.

Pour Chypre, du fait du faible potentiel de la demande domestique, l’existence de marchés d’exportation est une condition nécessaire pour la mise en production des découvertes gazières. Différentes hypothèses ont été étudiées :

    • la construction d’un gazoduc vers l’Égypte dans le but d’utiliser les usines de liquéfaction pour réexporter le gaz vers les marchés internationaux sous forme de GNL. Ce projet a fait l’objet de plusieurs déclarations politiques, mais il se heurte au développement de la production égyptienne, qui réduira la disponibilité d’utilisation des installations de GNL ;
    • la construction d’une usine de liquéfaction a également été envisagée. Soit sous la forme d’un terminal onshore construit sur la côte sud de Chypre, soit via une installation flottante (Floating LNG). Si transformer le gaz en GNL permet d’avoir accès au marché mondial, avec des cargaisons allant vers l’Europe, l’Asie ou l’Amérique du Sud, la faisabilité de cette option est actuellement rendue difficile par les coûts de construction élevés et par la surcapacité actuelle sur le marché du GNL ;
    • le projet Eastern Mediterranean Natural Gas Pipeline (Israël-Chypre-Grèce-Italie), qui prévoit quant à lui de relier Israël et Chypre aux marchés européens, a été approuvé par la Commission européenne comme un projet d’intérêt commun, ce qui le rend ouvert à un financement de l’Union. Cependant, un tel projet est coûteux, techniquement difficile et pourrait causer de sérieux problèmes politiques avec la Turquie en raison de différends sur la délimitation maritime.

Enjeux sécuritaires

L’exploitation et l’exportation des ressources gazières en Méditerranée orientale présentent de nombreux enjeux sécuritaires liés aux relations politiques instables entre les pays de la région et aux risques d’actions terroristes.

La localisation de certains champs pourrait réanimer des disputes préexistantes au sujet de la délimitation des frontières maritimes et des zones économiques exclusives (ZEE), notamment concernant la frontière maritime entre le Liban et Israël, qui n’a jamais été agréée officiellement. Des différends ne sont pas à exclure non plus au sujet de la délimitation des structures géologiques des gisements de gaz – notamment lorsqu’elles se situent près des limites des ZEE, puisqu’elles pourraient alors les chevaucher. Il est intéressant de noter que le champ Zohr se trouve dans la ZEE égyptienne, à seulement quelques milles de la ZEE de Chypre, et qu’Aphrodite est situé dans la ZEE de Chypre et se prolonge légèrement dans les eaux israéliennes. Dans le cas de réservoirs à cheval entre différentes ZEE, il faudrait envisager une exploitation conjointe du champ, mais des tensions entre les pays concernés sont aussi à attendre.

Un cas particulièrement complexe concerne la Turquie, la République de Chypre (RC) et la République turque de Chypre du Nord (RTCN). Outre la question des délimitations maritimes illustrée par l’épisode de février 2018 qui a vu le navire de forage Saipem 12000, affrété pour effectuer des travaux sur le Bloc 3, au sud-est de l’île, être bloqué par un navire militaire turc et finalement contraint de quitter la zone, Ankara s’oppose plus généralement, à toute activité de recherche et de production tant qu’aucun accord entre la RC et la RTCN n’est trouvé. La Turquie et la RTCN estiment que les éventuels revenus dérivant de la production d’hydrocarbures devraient être partagés entre toute la population de l’île de Chypre, ce qui implique une résolution du conflit entre la RC et la RTCN.

La situation d’Israël est aussi particulière. Les conflits persistants entre Israël et ses voisins – état de guerre formel avec le Liban, antagonisme avec le Hezbollah, tensions avec les Palestiniens, instabilité en Syrie – exposent les installations gazières à des risques d’attaques militaires ou terroristes. Ces mêmes risques d’attaques terroristes pèsent aussi sur les installations énergétiques en Égypte, pays qui connaît de façon régulière des actions menées par des groupes islamistes, présents notamment dans le Sinaï (région par laquelle transite le gazoduc EMG).

De manière générale, la prolifération de plates-formes d’extraction, de pipelines, de navires, voire de terminaux méthaniers implique une multiplication de cibles sensibles et des besoins de surveillance croissants. En Israël, par exemple, les champs de production sont situés dans des zones relativement proches des côtes. Ainsi, le champ Tamar est situé à 56 milles à l’ouest d’Haïfa et le champ Leviathan à 80 milles, près de la frontière avec le Liban. Le gaz de Tamar est transporté par pipeline jusqu’à Ashkelon, à quelques kilomètres de la frontière avec Gaza. Toutes ces installations industrielles sont donc exposées au risque d’attaques terroristes ou militaires de l’extérieur. Les risques de sabotage et de frappe militaire ou terroriste représentent ainsi de nouveaux défis pour les appareils de sécurité des différents pays, en particulier pour les forces navales.

*****

La découverte et l’exploitation d’hydrocarbures seront un élément important de l’avenir des pays de la Méditerranée orientale. Ils pourront agir comme facteurs de coopération régionale tout comme alimenter des affrontements et ajouter des frictions à une région déjà volatile.

Dans ce cadre, l’UE a tout intérêt à promouvoir toutes les formes possibles de coopération régionale et à défendre son intérêt d’un point de vue énergétique, économique, comme politique. En ce qui concerne l’énergie, le gaz de la Méditerranée orientale peut renforcer sa sécurité et la diversification de l’offre pour un certain nombre d’États membres, en particulier dans l’Europe du Sud-Est et l’Europe centrale – des régions qui dépendent aujourd’hui presque exclusivement du gaz russe. Économiquement, les compagnies européennes sont les plus actives dans l’exploration et la production dans la région (notamment l’italienne ENI, la française Total et l’anglo-néerlandaise Shell) et il serait légitime de défendre leurs intérêts en cas de nécessité. Enfin, du point de vue politique, la République de Chypre est membre de l’Union européenne et la mise en valeur de ses réserves gazières représenterait un puissant atout de développement.

————————————————————–

[1] Sauf indication contraire, le mot « Chypre » dans cet encadré fait référence au nom de l’île et à la République de Chypre (RC), non reconnue par la Turquie. La République turque de Chypre du Nord, qui est seulement reconnue par la Turquie, est mentionnée comme RTCN.

————————————————————–

Publicités

Les rebelles d’Idlib, utiles à Ankara ?

Les rebelles d’Idlib, utiles à Ankara ?

Alors que des accords entre parrains régionaux avaient permis l’arrêt des hostilités, les affrontements ont repris dans la province d’Idlib en Syrie. Les violences opposent membres des forces rebelles et troupes du régime syrien alliées aux milices chiites et aux forces russes depuis fin avril. Pour quelle raison la région est-elle sujette à des conflits ? Quel est le rôle d’Ankara dans ce dossier ?

Qui sont les rebelles ?

Composition des groupes rebelles de la poche d'Idlib Source : ISW News
Composition rebelle de la poche d’Idlib
Source : Islamic World News, “Military Map of Militant Groups in Northwest of Syria, 10 January 2019 ; Engagement Halt in Southwest of Idlib”, ISW News – https://twitter.com/A7_Mirza/status/1083454864204668930?s=19

Le mot « rebelle » regroupe une myriade de groupes de combattants qui se sont soulevés contre le régime de Bachar el-Assad à partir du début de la contestation en 2011. Ceux-ci se sont regroupés majoritairement au sein de l’Armée Syrienne Libre (ASL) ou alors ont rejoint le front Al-Nosra, filiale d’Al-Qaïda en Syrie. Il est cependant important de ne pas confondre Armée Syrienne Libre et Forces Démocratiques Syriennes (FDS). Alors que les rebelles de l’ASL ont pour objectif un changement de régime en Syrie, il n’en est pas forcément de même pour les FDS. Celles-ci regroupent les Kurdes du Kurdistan syrien ainsi que différents groupes arabes musulmans ou chrétiens assyriaques. Leur coalition a pour objectif premier de combattre l’organisation État Islamique au nord et nord-est du pays.

Les rebelles ont donc une portée nationale qui n’est pas forcément ambitionnée par les Forces Démocratiques Syriennes. Cela n’empêche en revanche pas les combattants de l’ASL ou les « rebelles » djihadistes de s’opposer militairement à Daesh.

Qui est présent au sein de la province d’Idlib ?

Actuellement, deux groupes majoritaires sont présents. Il y a d’abord une coalition salafiste djihadiste regroupant différents groupes mais majoritairement composée d’anciens combattants du Front Al-Nosra. Depuis 2017, une rupture avec Al-Qaïda a été décidée. Le but est de donner une image moins extrémiste de la coalition afin d’essayer de fédérer des rebelles autour de djihadistes nationalistes. Cette entente porte le nom d’Hayat Tarir al Sham.  L’ancien émir du Front Al-Nosra, Al-Joulani, la dirige. Tarir al Sham contrôle actuellement environ 60% de la province.

Le second groupe se compose de rebelles de l’Armée Syrienne Libre rassemblés autour de financements turcs, à tendance islamiste. Ses membres sont d’anciens militaires de l’armée syrienne, des nationalistes pro-turcs, ou des islamistes liés à l’idéologie des Frères Musulmans. Exsangues après des années de conflits, ils se sont regroupés autour du financement et du soutien d’Ankara. Ils sont membres d’une organisation : le Front de Libération Nationale (FLN).

Il y a également une présence de groupes rebelles, qu’ils soient djihadistes ou autre, non-membres de ces deux brigades de combat. C’est le cas de Jaysh al-Izza, groupe rebelle lié à l’Armée Syrienne Libre ou encore du front du Parti Islamique du Turkestan, groupe lié à Al-Qaïda.

Pourquoi la Turquie appelle-t-elle à l’arrêt des combats ?

Ankara a de multiples intérêts à ne pas voir cette province prise par les forces syriennes. Tout d’abord, la Turquie accueille environ 3,5 millions de réfugiés syriens et ne souhaite pas un nouvel afflux limitrophe de ses frontières. La province d’Idlib est en effet peuplée de 3 millions de personnes et les victimes civiles des combats sont nombreuses. Une deuxième raison est qu’en devenant incontournable sur le dossier, Ankara espère démontrer sa stature de puissance régionale. Le pays a ainsi un véritable atout géopolitique et peut donc prendre une place de choix dans le concert des nations. De plus, cette poche permet de stopper une avancée vers l’Ouest de l’influence des FDS. Le président Erdogan peut ainsi espérer stopper un élargissement du territoire pro-Kurde à ses frontières. Et si Bachar el-Assad souhaite une coopération de son homologue turc, il devra sans doute apporter des garanties sur l’autonomie kurde en Syrie.

Des accords semblaient geler la situation avant la reprise des combats

Deux sommets avaient en effet permis de stopper les combats. Le premier, celui d’Astana en 2017, permettait de créer des zones de désescalades de la violence sur le territoire syrien. Cela concerne la province d’Idlib. L’objectif était donc de créer des zones tampons occupées par les rebelles et coupées du reste du territoire par des postes de surveillance des trois parrains régionaux.

Le second, celui de Sotchi, était un accord entre Turcs et Russes. Il permettait  la création d’une zone démilitarisée pour les patrouilles russes ou turques le long de la zone de conflit. La Turquie se portait garante du désarmement des rebelles et était également en charge de réduire au silence la coalition HTS. L’augmentation de l’influence du groupe salafiste djihadiste et l’assaut conjoint HTS et FLN contre des positions du régime laissent penser que la Turquie manque de contrôle sur les milices.

Cette position politique fragilisée d’Ankara semble être en définitive une mauvaise nouvelle. Les combats ont repris et HTS est capable de guider les assauts rebelles. Pire, les forces d’Al-Joulani ont repris du terrain. La situation semble de nouveau bloquée et Bachar el-Assad ne peut prendre le risque d’engager trop ses troupes au risque de pertes trop importantes. De plus la région n’est pas stratégique d’un point de vue économique. Les champs de pétrole du Nord-Est syrien sont en effet beaucoup plus précieux. Ce dilemme forcera sans doute Damas et ses parrains à négocier à l’avantage d’Ankara. Idlib pacifiée ? Seulement aux conditions turques.

Sources :

-“Syrie : rebelles et jihadistes passent à l’offensive à Hama”, France 24, 7 juin 2019 (https://www.youtube.com/watch?v=5ipMAiNYp7U)

-“L’instrumentalisation du conflit syrien, une réalité qui perdure”, Institut des Relations Internationales et Stratégiques, 7 juin 2019, (https://www.iris-france.org/137937-linstrumentalisation-du-conflit-syrien-une-realite-qui-perdure/)

Islamic World News (http://www.english.iswnews.com)

About Harold MICHOUD

Harold Michoud est étudiant en Master II de Grenoble Ecole de Management. Il s’intéresse particulièrement aux questions de Défense et de gestion de crise dans les relations internationales.

Les Sous-Traitants Turcs Écartés Du Programme De L’avion De Combat Furtif US F-35

Les Sous-Traitants Turcs Écartés Du Programme De L’avion De Combat Furtif US F-35

Il n’y a pas que les pilotes des forces aériennes turques en stage d’instruction sur des F-35 sur la base aérienne US de Luke (Luke Air Force Base) en Arizona qui sont affectés par les pressions croissantes de Washington sur Ankara pour l’amener à annuler des négociations avancées sur un contrat d’acquisition de systèmes de missiles SAM S-400 russes: tous les sous-traitants turcs sont écartés l’un après l’autre du gigantesque programme de l’avion de combat furtif de cinquième génération Lockheed-Martin F-35 Lightning II.

La Turquie est à la fois l’un des plus importants alliés de Washington dans le monde et un membre important de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). La tension croissante entre les États-Unis et la Turquie autour de la décision d’Ankara d’acquérir des systèmes d’armes russes pour sa grille de défense aérienne met à mal l’interopérabilité et la coordination des forces armées au sein de l’OTAN mais pourrait en fait cacher d’autres enjeux.

Il est un peu trop prématuré de donner libre cours à des conjectures sur une probable sortie de la Turquie de l’OTAN.

Ankara nous a habitué à une politique un peu vague ces dix dernières années. Jouant sur tous les tableaux et changeant promptement de posture selon le contexte et la conjecture, la Turquie pourrait en effet jouer un nouveau rôle qui commença à prendre forme dès que l’échec de la guerre en Syrie divulgua au grand jour de profonds clivages entre les intérêts stratégiques de Washington et Ankara d’un côté et d’un autre scinda la coalition dans son segment arabe notamment avec la rivalité entre l’Arabie et les Émirats Arabes Unis avec le Qatar ou encore l’incompatibilité totales des objectifs géostratégiques de pays membres de l’OTAN tels que l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni avec les ambitions géopolitiques de la Turquie de Rayep Reçep Erdogan et qui plus est, dans ce que Ankara considère un peu plus que son pré-carré ou son arrière-cour au Nord de la Syrie.

A cela s’ajoute le tropisme néo-Ottoman de la Turquie, le retour en force d’un nationalisme pan-turquiste assez surprenant en coulisses et loin des médias et le peu d’estime que voue la classe politique turque actuelle pour la plupart des grands pays européens et plus particulièrement l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni, surtout après un Accord secret sur le contrôle des migrations clandestines en échange d’avantages économiques et financiers directs.

Cependant certains observateurs se montrent fort circonspects et soupçonnent la Turquie de duplicité dans le cadre d’une nouvelle stratégie US visant à obtenir un accès direct aux derniers systèmes de défense russes comme ce fut le cas pour le Mig-25 Foxbat (défection du pilote Viktor Ivanovich Belenko au Japon en 1976) ou par l’intermédiaire de pays comme l’Allemagne, l’Égypte, Israël, la Pologne ou la Libye (transferts directs de matériel acquis ou des prises de guerre).

Les Sous-traitants Turcs écartés du Programme de l’avion de combat furtif US F-35

Les Sous-traitants Turcs écartés du Programme de l’avion de combat furtif US F-35

La Turquie affirme sa puissance par la langue

La Turquie affirme sa puissance par la langue

Passerelle entre l’Orient et l’Occident, la Turquie est un pays stratégique pour plusieurs raisons géographiques. Véritable pont entre le Proche et le Moyen-Orient, son territoire relie également les anciens pays du bloc soviétiques et l’Iran via la mer Noire. Enfin, le pays est riverain avec des États européens, que ce soit dans l’espace méditerranéen ou par des frontières terrestres. 

Certaines populations turcophones sont éloignées de la Turquie, comme les Ouïghours chinois.
Les Ouïghours, population chinoise et turcophone du Xinjiang.

Sa situation géographique illustre bien l’importance de la Turquie au sein de la politique mondiale. Le pays est un carrefour du monde, et même de plusieurs mondes, qu’ils soient politiques, religieux, économiques, ou encore touristiques.

Un rayonnement linguistique turc

Cette situation de « hub » mondial permet également au pouvoir politique turc de rayonner au niveau international. Le pays bénéficie en effet d’une diaspora présente en Europe et dans le monde entier. Le poids de l’Histoire est également un véritable facteur d’influence car de nombreuses minorités d’Asie centrale et du Moyen-Orient sont turcophones. L’empire Ottoman a en effet permis d’unir différents peuples et ethnies autour d’une même langue. Celle-ci reste parlée dans de nombreux pays sous formes de dialectes. A l’instar de la politique française et de son investissement dans la francophonie, Ankara adopte une politique de rayonnement par la langue.

Actuellement, cinq pays indépendants sont turcophones : l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan. En revanche, il est notable de constater une perte de la pratique de ces langues turques en raison d’une « russophonisation » datant de l’époque soviétique. Les nouvelles générations parlent donc le russe ou les langues officielles de leur pays.

Un soutien aux turcophones du monde entier

Environ 200 millions de personnes parleraient une langue turcique à travers le monde. Ces langues ont les mêmes harmonies, les mêmes caractéristiques phonétiques ainsi que les mêmes étymologies. Majoritairement, leurs locuteurs sont issus des régions d’Asie centrale.

De nombreuses minorités vivent également dans des pays plus éloignés comme en Russie, en Sibérie notamment. C’est le cas des Dolganes, un peuple sibérien qui ne représente pas plus que quelques milliers de membres. La Chine est également un territoire qui comprend environ 12 millions de locuteurs turcophones : les Ouïhgours. Ce peuple musulman du Xinjiang est actuellement réprimé par le régime chinois. Le président Erdogan, qui s’affirme comme défenseur des peuples de langue turcique dénonce un traitement intolérable des Ouïhgours par Pékin.

Ankara défend également les intérêts de population d’origine turque ou turcophones. C’est le cas de la République Turque de Chypre du Nord qu’elle est la seule à reconnaître. Mais quels sont les intérêts réels incitant la Turquie à développer une politique de la langue depuis quelques années ?

Stratégie économique payante pour la Turquie

Cette stratégie permet de tisser des liens politiques et stratégiques forts avec des voisins historiques. Le conseil turcique est un véritable exemple de relations établies entre la Turquie et certains locuteurs turcophones (Ouzbékistan, Kirghizistan, Kazakhstan et Azerbaïdjan). Cette organisation, qui fut fondée en 2009, permet une coopération étendue sur certains domaines. Ankara a ainsi pu tisser des liens économiques, politiques et sportifs particuliers avec les pays précédemment nommés. Le président Erdogan a également encouragé, le 20 mai dernier, les pays membres à accueillir son protégé chypriote au sein du conseil.

Ankara adopte une approche électorale efficace

La coopération du monde turcophone participe également à des objectifs de politique intérieure poursuivis par Ankara. Cela suscite en effet une nostalgie d’un empire Ottoman qui unissait les peuples par-delà les frontières actuelles de la Turquie.  Cela permet, en conséquence, de susciter un attachement aux valeurs turques traditionnelles auprès d’une diaspora de près de trois millions de membres en Union Européenne. Le président Erdogan fut ainsi très largement conforté politiquement par les Turcs d’Union Européenne lors des élections présidentielles de 2018. Ce rayonnement est donc un moyen de renforcer une image favorable du mouvement politique du président actuel. Ce n’est donc absolument pas un hasard si le président Erdogan, alors candidat, est venu faire campagne en Europe.

La Turquie s’affirme comme puissance régionale

Le développement d’une politique des langues turciques permet enfin à Ankara de développer un réseau de rayonnement international et de se positionner ainsi comme une puissance régionale. Perçue comme un pont entre les différentes aires culturelles du monde, la Turquie entend ainsi passer de carrefour du monde à centre culturel, politique et économique majeur. Devenir un protecteur de minorité turcophones et mener une rapprochement politique turcique s’inscrit donc dans un objectif de rayonnement global et d’affirmation de puissance. La Turquie joue ici la carte de l’autonomie et de l’indépendance diplomatiqueet militaire dans une zone géographique complexe. Le pays se positionne ainsi comme un parrain régional à même de concurrencer l’influence arabe du Golfe Persique, de l’Iran et même de la Russie au Moyen-Orient et en Asie centrale. Ankara a de l’ambition et compte bien le montrer.

Sources :

-Site Web du conseil turcique : https://www.turkkon.org

-“La chambre de Commerce et d’Industrie turque est fondée sous le toit du Conseil turcique”,TRT, 17 mai 2019 (https://www.trt.net.tr/francais/turquie/2019/05/17/la-chambre-de-commerce-et-d-industrie-turque-est-fondee-sous-le-toit-du-conseil-turcique-1203161)

-“L’Asie centrale, une région turque ?”, Novastan, 29 mars 2017, (https://www.novastan.org/fr/kirghizstan/lasie-centrale-une-region-turque/)

About Harold MICHOUD

Harold Michoud est étudiant en Master II de Grenoble Ecole de Management. Il s’intéresse particulièrement aux questions de Défense et de gestion de crise dans les relations internationales

Vladimiroir ou l’aveuglement

Vladimiroir ou l’aveuglement

Publié le 26 Mai 2019 par Observatus geopoliticus in RussieMoyen-Orient

Il y a près de deux ans, nos Chroniques se sont attardées sur la surprenante poutinade consistant à vendre les S-400 à la Turquie d’Erdogan, ce qui provoqua une kyrielle de commentaires parfois indignés. Un petit rappel de ce billet polémique :

« Le ciel rabaisse toujours ce qui dépasse la mesure » disait Hérodote. Aucune homme, aucune femme ne peut prétendre à trop de chance, de beauté ou de gloire sans que les Dieux ne remettent l’audacieux pris d’hybris à sa place, avertissaient les Anciens. La sanction pouvait prendre différentes formes : foudroyage, désastre ou coup de folie.

C’est sans doute dans cette dernière catégorie qu’il faut placer la cagade du président russe. Constamment victorieux ces dernières années sur l’échiquier du Grand jeu eurasiatique, gazier ou moyen-oriental, assistant au déclin et aux fractures internes de l’empire, débauchant les uns après les autres les alliés/vassaux de celui-ci, avançant ses pions partout, participant de la dédollarisation et de la multipolarisation de la planète… Tout cela est sans doute trop et les Dieux ont placé un grain de déraison dans la cervelle de Vladimirovitch.

En avril, nous faisions part de notre…

(…) incompréhension devant une incongruité absolue. Ce blog a suffisamment démontré les talents stratégiques de Poutine pour ne pas relever l’énorme connerie – désolé, il n’y a pas d’autre mot – qu’il s’apprête à faire en autorisant semble-t-il la livraison de S-400 à la Turquie !

Certes la vente n’est pas encore faite, certes il y a des protocoles, certes la Syrie pourrait aussi en bénéficier, mais enfin… Comment avoir une seule seconde confiance en Erdogan ? Comment être sûr qu’il ne refilera pas certains secrets à l’OTAN ou n’utilisera pas les S-400 contre des alliés de Moscou ? Comme oser placer la Turquie du führerinho sur le même pied que des alliés stratégiques comme la Chine ou l’Inde, seuls pays avec l’Algérie à avoir reçu ces systèmes ? Ca nous dépasse.

Eh bien voilà, nous y sommes, c’est là que les Athéniens s’atteignirent… Selon un officiel turc – notons que Rosoboronexport, la société russe d’exportations militaires, garde le silence (de honte ?) – un accord préliminaire a été trouvé pour la livraison dès l’année prochaine de deux batteries S400 ainsi que la production de deux autres batteries sur le territoire turc, impliquant donc des transferts de technologie, ce dont même des alliés traditionnels comme la Chine ou l’Inde n’ont bénéficié. Le tout pour la ridicule somme de deux malheureux milliards et demi.

En lisant l’information, votre serviteur n’a pu s’empêcher ce cri du coeur : mais comment peut-on être aussi c.. ?!

Bien sûr, on nous dira que les protocoles seront stricts, qu’il y a plusieurs niveaux de transferts de technologie et qu’ils seront limités dans le cas turc, que rien n’est encore signé et que la finalisation définitive peut prendre une bonne année, que depuis le temps les Américains doivent maintenant de toute façon connaître les secrets du S400, que cela accélère le divorce entre Ankara et l’OTAN…

Il n’empêche, nos interrogations d’avril restent les mêmes. Comment décemment transférer ce fleurondans les mains du sultan, qui reste un membre de l’alliance atlantique et un adversaire en Syrie ? Pour protéger la Turquie de qui ? Et que dire aux alliés historiques rabaissés au niveau d’Ankara (Chine et Inde) ou en dessous (l’Iran n’a reçu que des S300) ?

Non décidément, les grands de ce monde, même les plus brillants comme le maître du Kremlin, sont parfois pris d’égarement et aveugles à ce que commande le bon sens le plus élémentaire…

25 mai 2019, Syrie. Au terme d’une contre-attaque éclair, les loyalistes, bien appuyés par l’aviation russe, reprennent Kafr Nabudah en bordure de l’Idlibistan. Il n’en fallait pas plus pour que le sultan ouvre à nouveau le robinet des livraisons d’armes à destination des barbus afin de contrer l’avance de l’armée syrienne.

Non seulement les Turcs, contrairement à ce qu’ils avaient promis il y a déjà bien longtemps, n’ont strictement rien fait contre HTS à Idlib, mais ils se permettent même maintenant de fournir des armes susceptibles de tuer les soldats russes présents sur le front !

On reste pantois devant l’aveuglement godiche de Moscou. Les titres ironiques ne manquent évidemment pas de fleurir (« Erdogan, le copain de Poutine, mène une guerre de proxy contre lui en Syrie« ), tandis qu’un bon observateur résume parfaitement la situation :

Errare poutinum est

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2019/05/vladimiroir-ou-l-aveuglement.html

Entre Turquie et OTAN, le torchon brûle

Entre Turquie et OTAN, le torchon brûle

La Turquie, deuxième puissance de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord cristallise de nombreux points de divergence avec ses alliés occidentaux. Entre réaffirmation de souveraineté et prise de distance avec le bloc occidental, la Turquie peut-elle se maintenir dans l’OTAN ?

La Turquie, un allié historique, membre de l’OTAN, en relation conflictuelle avec ses alliés

Le président Erdogan (Turquie) se rapproche de concurrents de l'OTAN et se repositionne dans la géopolitique mondiale
Le président Erdogan se rapproche de concurrents de l’OTAN et se repositionne dans la géopolitique mondiale

La Turquie est membre de l’OTAN depuis 1952. Son armée est la plus grande d’Europe avec près d’un demi-million de soldats actifs. Le pays a, de plus, participé aux missions en Corée, au Koweït ou encore en Afghanistan, respectant ainsi ses engagements. Les États-Unis possèdent également deux bases militaires à Izmir et Incirlik, ce qui démontre les liens militaires historiques entre Ankara et Washington.

Depuis près de soixante-cinq ans, le pays est donc considéré comme un allié stratégique du bloc occidental. Mais depuis quelques années, les désaccords politiques et stratégiques ne manquent pas.

Désaccord sur la zone économique exclusive chypriote

La découverte de gisement de gaz naturel au large de Chypre, en 2017, est un de ces points de conflit. Ankara songe à exploiter cet immense gisement qui déborderait sur la zone économique exclusive (ZEE) de l’île. Ce contentieux ravive des désaccords politiques entre l’Union Européenne et Ankara à propos de la partition de Chypre en 1974. Le président Erdogan a fait organiser de grandes manœuvres maritimes en mai 2019 afin d’envoyer un message clair aux compagnies occidentales : la Turquie lancera des activités de forage dans la zone, qu’elle ne reconnaît pas comme ZEE de la République de Chypre.

Ankara se positionne ainsi en défenseur des intérêts de la République turque de Chypre du Nord, zone Nord de l’île autoproclamée indépendante mais non reconnue par la communauté internationale. L’Union Européenne, regroupant de nombreux membres de l’OTAN, a fait part de sa préoccupation en réaction aux plus grandes manœuvres maritimes turques de l’Histoire. Ces manœuvres militaires, peu conventionnelles en termes de diplomatie entre alliés, démontrent bien les tensions politiques grandissantes entre membres du traité.

La question kurde, véritable point de blocage 

Il existe un second point de désaccord entre la Turquie et l’OTAN : la question Kurde et le conflit syrien. Ankara menace d’un assaut antikurde en Syrie depuis décembre dernier mais se heurte à la présence de forces spéciales de l’OTAN dans le Rojava, région majoritairement kurde de Syrie. Il en va, selon Ankara, de sa sécurité et de son intérêt national. A ce titre, l’accueil de représentants kurdes syriens à Paris par le président Macron en avril 2018 a suscité une réaction très vive de la part de la Turquie. En représailles, l’agence de presse turque Anadolu, soutien d’Ankaraa publié le positionnement confidentiel des forces spéciales françaises dans le Nord de la Syrie.

Les relations avec la Russie crispent l’OTAN

Le rapprochement géopolitique turco-russe représente également une ligne de divergence politique entre l’OTAN et son allié. Le théâtre syrien a en effet impulsé un dialogue de plus en plus fréquent et cordialentre Ankara et Moscou. Des coopérations dans les domaine gazier – avec le gazoduc Turkstream –, nucléaire et militaire ont été mises en place.

Le quatrième point de conflit concerne justement le rapprochement militaro-industriel turco-russe. Ce sujet très épineux entre l’OTAN et Ankara a pour cause l’achat de missiles antiaériens S-400 russes. Ainsi, le deuxième pourvoyeur d’hommes de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord achète du matériel militaire à son potentiel ennemi. De plus, les logiciels de l’OTAN ne sont pas toujours compatibles avec les matériels russes. Cette situation est inacceptable pour les États-Unis qui menacent de retirer Ankara du consortium visant à la production du nouvel avion furtif F-35. Si la Turquie souhaite des batteries antiaériennes russes, elle devra se passer de sa commande d’avions furtifs.

Cette menace de Washington à son allié a encore rafraîchi les relations entre les deux pays. Cela ne semble pas infléchir la position d’Ankara et de son gouvernement sur ce dossier. Il en va, selon le pays, de sa souveraineté. Le président Erdogan va même plus loin en annonçant dimanche 19 mai la co-construction des batteries S-500 avec la Russie.

Tous ces points de tensions représentent une menace pour le maintien d’Ankara au sein de l’OTAN. Si cela arrivait, le message politique d’une sortie du traité servirait les intérêts de concurrents internationaux. Le président Erdogan le sait et joue ainsi sur deux tableaux. Courtisé et menacé, il manœuvre habilement au grand dam de ces alliés d’hier, au risque que cela se retourne contre lui. Mais qui se passerait volontairement de la Turquie comme allié dans les prochaines années ?

Sources :

-“Turquie, un allié de Poutine dans l’OTAN ?”, Gatestone Institute, 24 mars 2019, (https://fr.gatestoneinstitute.org/13946/turquie-poutine-otan)

-“Il faut exclure la Turquie de l’OTAN”, Le Figaro, 13 mars 2018, (http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/03/13/31002-20180313ARTFIG00199-il-faut-exclure-la-turquie-de-l-otan.php)

-“Une rupture de la coopération militaire privilégiée entre la Turquie et les Etats-Unis d’Amérique ?”, Ovipot Hypothèses, 29 mars 2019, (https://ovipot.hypotheses.org/15330)

-“Les déterminants de la relation Russie-Turquie”, FMES, 21 novembre 2018, (http://fmes-france.org/les-determinants-de-la-relation-russie-turquie/)

About Harold MICHOUD

Harold Michoud est étudiant en Master II de Grenoble Ecole de Management. Il s’intéresse particulièrement aux questions de Défense et de gestion de crise dans les relations internationales.

Près de 200 000 Chypriotes ne pourront pas voter aux élections européennes

Près de 200 000 Chypriotes ne pourront pas voter aux élections européennes

  

+

La République de Chypre est membre de l’Union européenne depuis 2004. Cependant deux parties de l’île (dite « Zones britanniques ») sont occupées par le Royaume-Uni depuis l’indépendance en 1959 et une autre (dite « République turque de Chypre du Nord ») par l’armée turque depuis 1974.

L’Union européenne n’a que faire de ces occupations militaires. Elle n’entend pas libérer Chypre, mais attendre un règlement « pacifique » des deux problèmes qui ne vient pas.

Lors des élections pour le Parlement européen du 25 et 26 mai, toutes les personnes ayant été enregistrées avant l’invasion turque de 1974 (« Opération Attila »), ce qui comprend près de 50 000 retraités vivant actuellement sous le joug turc, sont appelées à voter.

La République de Chypre ouvrira une cinquantaine de bureaux de vote à ses citoyens du Nord sur le territoire qu’elle contrôle à proximité de la ligne de démarcation. Mais les Chypriotes nés après 1974 et vivant en zone occupée ne pourront pas voter car ils ne sont pas enregistrés par l’unique République souveraine.

Depuis l’adhésion de la République de Chypre à l’Union européenne, la Turquie a poursuivi son expansion territoriale. Elle occupe aujourd’hui une partie de l’Iraq et une autre de la Syrie. Le président Recep Tayyip Erdoğan s’est publiquement engagé à étendre l’occupation militaire turque au Nord-Est de la Grèce (la Thrace Occidentale et le Dodécanèse), à tout Chypre, au Nord de la Syrie (y compris Idleb, Alep et Hassakeh), et au Nord de l’Iraq (y compris Mossoul). Le 17 février 2018, il a déclaré préparer l’invasion de la Grèce.

De son côté, Bruxelles prétend garantir la paix à l’Ouest et au Centre du continent en poursuivant des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

https://www.voltairenet.org/article206518.html

Persica

 

Persica

Publié le 17 Mai 2019 par Observatus geopoliticus in Moyen-OrientHistoirePétroleEtats-Unis

Contre qui donc la guerre doit-elle être faite par les gens qui n’ont en vue que la justice ? N’est-ce pas contre des ennemis naturels et héréditaires qui possèdent beaucoup de biens et sont tout à fait incapables de les défendre ? Or les Perses répondent à toutes ces conditions.

Ces paroles ne sont pas de John Bolton. Elles ont été prononcées par Isocrate il y a 25 siècles. Platon Pompeo en rajoutait une couche : Ils ne se sont pas arrêtés sur la pente de la décadence (…) Leur régime gouvernemental est vicié par un excès de servitude chez le peuple et un excès de despotisme chez les maîtres. Quelques décennies plus tard, Alexandre – qui n’est jamais appelé le Grand en Iran – mettait ces menaces à exécution, envahissait l’empire achéménide et incendiait Persépolis.

Deux millénaires et demi plus tard, l’empire US nous rejoue la pièce bien peu originale de la grande croisade contre la bête noire perse/iranienne, devenue chiite entretemps. On sait que c’est pour casser l’arc du même nom que la guerre syrienne a été préparée :

La problématique centrale du conflit est l’arc chiite Iran-Irak-Syrie-Hezbollah.

Cet arc est, pour diverses raisons, la bête noire des Etats clients/alliés de l’empire américain au Moyen-Orient.

Pour les pétromonarchies du Golfe, Arabie saoudite et Qatar en tête, il empêche de faire passer leurs pipelines vers la Turquie et l’Europe. Cela se double, pour Riyad, d’une véritable obsession religieuse vis-à-vis de l' »hérésie » chiite.

Pour Israël, l’arc, qui se nomme lui-même axe de la Résistance et soutient la cause palestinienne (les sunnites ont depuis longtemps abandonné la lutte), est l’ennemi à abattre. Il est synonyme de continuum stratégique qui ravitaille le Hezbollah au Liban.

La Turquie a une position géographique exceptionnelle et prétend devenir l’interface énergétique par laquelle passeraient les gazoducs et oléoducs des pétromonarchies. De plus, Erdogan a engagé une ambitieuse politique néo-ottomane sunnite qui lorgne vers le Sud.

Pour les Américains, outre le fait de plaire à leurs protégés (c’est le rôle de tout empire) et de mettre des bâtons dans les roues de l’Iran, leur ennemi depuis 1979, cela permettrait de squizzer énergétiquement la Russie et de la remplacer, sur le marché européen, par les hydrocarbures du Golfe.

Ainsi, tout concourt à ce que « quelque chose se passe ». Dès 2007, dans un article prémonitoire intitulé The redirection, Seymour Hersh indiquait que la « guerre contre le terrorisme » avait laissé place à la guerre contre les chiites, pourtant ennemis mortels des terroristes sunnites qui mettaient l’Occident et le monde à feu et à sang. Rien d’étonnant à cela, les Américains avaient déjà profité de l’émotion du 11 septembre pour régler leurs petits comptes géopolitiques et attaquer Saddam, pourtant adversaire d’Al Qaïda…

Quelque chose se prépare donc, mais où ? Attaquer l’Iran de front est impossible après les fiascos irakien et afghan. Ré-attaquer l’Irak « libéré » quelques années auparavant est invendable auprès de l’opinion publique. Quant au Hezbollah libanais, il est par trop excentré et Israël s’y est d’ailleurs cassé les dents en 2006. Le maillon faible est la Syrie. C’est là que les efforts vont se porter.

Dès la fin des années 2000, le plan est prêt, comme l’expliquera Roland Dumas. La vague des « Printemps arabes » de 2011 est un prétexte idéal. Qu’une partie des Syriens se soulève réellement, sans arrière-pensées, contre Assad ne peut être nié. Que d’autres groupes aient été préparés et financés en amont, faisant partie d’une manœuvre élaborée dans des capitales étrangères pour faire tomber Assad, c’est une évidence.

L’arc chiite, en partie reconstitué après la victoire des syro-russo-iraniens en Syrie, (re)devient le cauchemar stratégique de Washington, Tel Aviv et Riyad. Les Iraniens s’établissent sur la Méditerranée tandis que la construction d’une autoroute Iran-Irak-Syrie a commencé (elle finira par relier Téhéran à Beyrouth) et qu’un projet de voies ferrées ressort du sable. Les futures routes de la Soie chinoises doivent passer par là…

Sur cette question, l’élection du Donald n’a guère changé la donne et l’a même, si c’était possible, empirée. Idolâtre des Israoudiens, travaillé au corps par le moustachu Bolton et l’imberbe Kushner, il ne pouvait que souscrire à l’iranophobie ambiante. En se retirant de l’accord nucléaire, il a ouvert la boîte de Pandore dans laquelle sont évidement tombées les euronouilles impuissantes. A la notable exception de la Suisse, les petits génies du Vieux continent vont sagement se coucher devant les diktats du suzerain. Comme le dit Pepe Escobar (bonne traduction ici) :

« Mises à part des platitudes sur leurs « regrets » au sujet des sanctions américaines, les trois de l’UE jouent de facto le jeu des États-Unis, d’Israël, de l’Arabie Saoudite et des Émirats, et travaillent par extension contre la Russie, la Chine et l’Iran. »

Là où l’ami Pepe prend peut-être ses désirs pour des réalités, c’est quand il affirme que l’Iran continuera de vendre sans problème son pétrole, notamment à la Chine. Certes, la délirante sanctionite impériale gêne à peu près tout le monde, y compris des alliés comme la Corée du Sud qui  « fera tout son possible pour obtenir un renouvellement de l’exemption ». Certes, ces menaces de sanctions contre le reste de la planète vont, à terme, précipiter le déclin de l’empire, dont la force repose normalement sur le consentement des autres. Il n’empêche, pour l’instant, cela semble fonctionner…

Si un mystérieux tanker a débarqué son précieux naphte perse en Chine, les principales compagnies pétrolières du dragon – CNPC et Sinopec – ont préféré éviter les sanctions américaines en stoppant leurs importations. A Pékin, Ankara ou New Delhi, ce ne sont que protestations et récriminations mais, pour l’instant, personne ne semble prêt à franchir le pas.

C’est dans ce contexte que survient le fameux « sabotage » du Golfe. Le 12 mai, quatre navires, dont deux pétroliers saoudiens, sont abîmés non loin du détroit d’Ormuz, peut-être par de mystérieuses charges explosives. Si Washington, selon les bonnes vieilles ficelles, en a évidemment profité pour pointer du doigt l’Iran sans l’accuser formellement, les autres sont curieusement restés muets. Voir les Saoudiens se garder d’incriminer Téhéran est aussi courant que de voir une minijupe dans les rues de Riyad…

Certains y voient un énième false flag, une sorte d’Incident du Tonkin version Golfe, visant à justifier une intervention militaire contre l’Iran. Il convient cependant de préciser que l’armée US n’est pas du tout chaude pour une nouvelle aventure. L’amirauté contredit ouvertement Bolton sur la signification de l’arrivée (« prévue depuis longtemps » en réalité) du porte-avion USS Abraham Lincoln dans la zone, ce qui n’empêche d’ailleurs pas l’Espagne de retirer ses billes et de dire adios à la flotille américaine. La rumeur de l’envoi de 120 000 soldats US au Moyen-Orient n’a aucun sens – trop pour une attaque aérienne, bien trop peu pour une invasion terrestre – et il se murmure que les militaires, et pas seulement eux, veulent le scalp de Bolton, dont les jours sont peut-être comptés. Parmi les ennemis du furieux moustachu, Pompeo est tout aussi iranophobe. Mais s’il est un chaud partisan de l’isolement de Téhéran, il ne veut pas entendre parler d’une guerre qui embraserait toute la région.

Car nous ne sommes plus au temps de la décadence perse si chère à Platon et dont a bénéficié Alexandre. L’Iran a maintenant du répondant. Prenant le contre-pied de ceux qui ironisent sur le « Tonkin du Golfe », un bon connaisseur du Moyen-Orient (Elijah Magnier pour ne pas le citer) semble accréditer la thèse d’un sabotage iranien :

« Le 11 janvier 2007, les forces US ont perquisitionné le bureau de liaison iranien à Erbil et capturé trois officiers du « Corps des gardiens de la révolution iranienne ». Neuf jours plus tard, un commando dirigé par un officier du Hezbollah et des membres de la résistance irakienne du groupe de Moqtada al-Sadr (Asaeb Ahl al-Haq) ont mené une attaque audacieuse en plein jour dans la province de Kerbala, à bord de voitures blindées appartenant à un ministre irakien. Ils ont alors capturé et tué cinq soldats et officiers américains. C’est le modus operandi de l’Iran pour transmettre des messages aux USA, des messages sans équivoque qui ne laissent aucune trace iranienne.

Dimanche matin à 4 heures, heure locale, une forte explosion s’est fait entendre au port d’al-Fujarah dans les Émirats arabes unis. Cette opération propre, peu coûteuse, rapide et efficace a donné un immense résultat : elle a mis fin non seulement à la perspective d’une guerre entre les USA et l’Iran cet été, mais aussi d’une guerre entre le Hezbollah et Israël. L’acte de sabotage a donné un avant-goût de ce qui pourrait arriver aux économies des pays du Moyen-Orient et aux importations de pétrole si l’Iran était acculé au mur et attaqué. Les USA et leurs alliés du Moyen-Orient ne peuvent pas s’imaginer ce que l’Iran est capable de faire, même si aucune preuve tangible du sabotage ne mène à l’Iran, en cas de guerre. Trump devra bien réfléchir à sa réélection en 2020 s’il se lance dans une guerre sans horizon ou résultat clair.

L’Iran a menacé de fermer le détroit d’Ormuz s’il ne peut vendre son pétrole. L’acte de sabotage d’al-Fujairah s’est produit non loin de la base navale américaine à Fujairah, transmettant ainsi un double message à qui de droit.

L’acte de sabotage, que les autorités émiraties ont d’abord nié dans les heures qui ont suivi, pour ensuite le confirmer plus tard en après-midi, s’est produit peu après l’annonce que les USA envoyaient un porte-avions et des bombardiers B-52 en direction du golfe Persique pour effrayer l’Iran et répondre à toute tentative de s’en prendre au trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Il est peu probable que les USA s’attendaient à ce genre de réaction immédiate et directe. »

Ne donnant pas leur part au chien, le Hezbollah et les milices chiites irakiennes entreront évidemment dans la danse si Téhéran est attaqué, tandis que les Houthis du Yémen commencent à cartonner les pipelinesd’Aramco en Arabie saoudite même. Le rayon d’action de leurs drones couvre la presque totalité du territoire saoudien et ils peuvent maintenant toucher n’importe quelle installation pétrolière. Les grassouillets cheikhs wahhabites semblent quelque peu paniqués de voir leur or noir pris entre l’enclume du détroit d’Ormuz et le marteau houthi.

Quant aux soldats américains en Irak, d’ailleurs lâchés par les alliés allemand et hollandais qui ont suspendu leur opération de soutien aux troupes de la coalition en raison de l’escalade, ils sont en première ligne. Même si les infos sont contradictoires, il se pourrait que leurs bases soient maintenant pointées par des missilesfournis par Téhéran à ses proxies, ce qui aurait poussé Washington à prendre l’étonnante décision d’évacuer tout le personnel diplomatique non essentiel en Irak.

Devant la formidable guerre asymétrique qui peut être déclenchée à tout moment par l’Iran, il n’est pas sûr que l’empire franchisse le Rubicon. Comme le dit un proverbe persan, n’ouvrez pas la porte que vous serez incapable de refermer

Déclin impérial, cas d’école

Déclin impérial, cas d’école

Publié le 10 Mai 2019 par Observatus geopoliticus in Etats-UnisMoyen-Orient

C’est un grand classique de l’Histoire auquel nous sommes en train d’assister. Le monde a beau entrer dans le troisième millénaire, la technologie être partout et les intellectuels spéculer sur le post-modernisme, certaines choses ne changeront jamais…

On sait que le propre de tout empire est de satisfaire les éléments qui le composent. Ce réflexe naturel s’accentue à mesure que la tête impériale décline, dans des proportions parfois telles qu’elles en accélèrent la chute. Washington vient encore de prouver cet axiome en envisageant de placer les Frères musulmans sur sa liste des organisations terroristes. A première vue, cela n’a rien d’illogique et montre le poids qu’ont, sur l’actuelle administration américaine, l’Arabie saoudite, Israël, les Emirats Arabes Unis ou encore l’Egypte, tous horrifiés par la confrérie créée par Hassan el-Banna au début du XXème siècle.

Ironie du sort, si les Etats-Unis franchissent le pas, ils rejoindront dans le club des pays qui ont mis les Frères musulmans sur liste noire, non seulement leurs chers alliés sus-cités, mais aussi la Syrie et la Russie ! Et là, ça risque d’être assez drôle. Comment, par exemple, continuer à financer et appuyer publiquement les White Helmets et autres barbus modérément modérés de l’Idlibistan s’ils sont formellement blacklistés ? Ces considérations n’ont certes jamais empêché la CIA de soutenir des groupes insoutenables (Al Qaïda), mais on parle ici d’opérations clandestines, pas de politique officielle. Cela risque de créer un véritable casse-tête dans les corridors impériaux tandis qu’on imagine déjà le fabuleux retournement de veste des bobos hollywoodiens, en adoration devant les Casques blancs il y a peu encore. L’état-major russe, lui, est mort de rire…

Mais la joie de l’ours va bien au-delà. En satisfaisant leurs alliés les plus proches, les Américains risquent de se couper du reste. En effet, le nombre de gouvernements influencés à des degrés divers par les Frères musulmans est considérable au Moyen-Orient et au-delà. Parmi eux, des pays-clé, théoriquement alliés, qui risquent de très mal prendre la décision américaine et de s’éloigner encore plus de l’orbite impériale sur laquelle ils ont déjà de plus en plus de mal à rester. Vous l’avez compris, on parle ici de la Turquie et du Qatar…

La crise du Conseil de Coopération du Golfe va bientôt entrer dans sa troisième année et ce que nous écrivions il y a 23 mois est toujours d’actualité :

Notre bon vieux Moyen-Orient ne changera donc jamais. Rebondissements, renversements, retournements de veste… une vraie telenovela brésilienne.

La grande affaire très commentée de ces derniers jours est la mise au ban du Qatar par l’Arabie saoudite et ses quelques affidés de circonstance. Si c’était dans les tuyaux depuis une bonne semaine, c’est un véritable séisme dans la région, les précédentes querelles n’ayant jamais conduit à une rupture des relations diplomatiques (…)

D’abord un coup d’oeil sur les pays qui viennent de rompre avec Doha : outre Riyad, l’on trouve principalement l’Egypte, Bahreïn et les Emirats Arabes Unis. Point commun : ces pays sont excédés du soutien qatari bien réel aux Frères musulmans, à la pointe rappelons-le des « printemps arabes » libyen, égyptien et syrien.

Pour le reste, c’est une auberge espagnole qui mêle allègrement farce et réalité. Oui, le Qatar a soutenu l’Etat Islamique et Al Qaeda en Syrak comme nous l’avons montré à plusieurs reprises sur ce blog ; mais voir les Saoudiens l’en accuser est à pleurer de rire étant donné qu’ils ont fait exactement la même chose.

Oui, le Qatar a paradoxalement de bonnes relations avec l’Iran, ce qui passe très mal à Ryad mais aussi à Bahreïn (en proie au printemps chiite passé sous silence dans la MSN occidentale). De même, le Qatar voit d’un mauvais oeil le front américano-israélo-saoudien qui se met en place. Mais est-ce suffisant pour expliquer la soudaine crise ? Sans doute pas, car c’est un véritable noeud gordien auquel nous avons affaire (…)

Cette crise tue dans l’oeuf le projet d’OTAN arabe évoqué par le Donald il y a quinze jours. Soit il aime se tirer des balles dans le pied (pas impossible), soit il n’est pas réellement derrière cette rupture.

Le Qatar accueille la principale base US au Moyen-Orient ; le Pentagone ainsi que le Département d’Etat sont loin d’être aussi ravis que leur commandant en chef. Par le biais de son porte-parole, le Pentagone a d’ailleurs remercié le Qatar et refusé de commenter les déclarations trumpiennes. Quant à Tillerson, il est bien embarrassé, qui appelle les membres du Conseil de Coopération du Golfe à « rester unis » (…)

Car le CCG est la pierre angulaire de l’empire américain dans la région – un peu comme l’UE en Europe – et il est aujourd’hui au bord du gouffre. Après le Brexit, le Qatarxit ? A Washington, les stratèges impériaux ne doivent pas être aux anges… Le Koweït et Oman ont en tout cas refusé de suivre leurs collègues et de rompre leurs relations avec Doha, ce qui fissure encore un peu plus le CCG (…)

Deux piliers du pétrodollar et soutiens du djihadisme en conflit, CCG en crise, Turquie ballotée, Etat profond US divisé… Il faut prendre la rupture saoudo-qatarie pour ce qu’elle est : une énième convulsion du « camp du Bien », un émiettement supplémentaire de l’empire (…)

Officiellement, le Kremlin ne prend pas position. Mais si un coin durable peut être enfoncé entre l’axe américano-saoudo-israélien et la paire turco-qatarie, c’est du pain béni pour Moscou ainsi que pour Téhéran.

On imagine aisément que le classement des Frères musulmans comme organisation terroriste n’arrangera rien. On se demande d’ailleurs dans ces conditions ce que deviendrait la base US au Qatar…

Quant à la Turquie, ses brouilles avec tonton Sam depuis le putschinho de juillet 2016 pourrait remplir une pleine encyclopédie : soutien US aux Kurdes syriens, achat des S-400 russes et même une querelle pastorale ! On imagine la réaction de l’AKP d’obédience frériste si Washington passe à l’acte.

L’empire se retrouve à la croisée des chemins, en pleine quadrature du cercle. Déclinant, il n’a d’autre ressource que de s’arc-bouter sur ses bases et de satisfaire son dernier carré d’alliés. Ce faisant, il s’isole, est en passe de perdre le reste de ses associés et… accélère son déclin.

 

GÉOPOLITIQUE DES GAZODUCS DE L’UE TOUJOURS PLUS COMPLEXE

GÉOPOLITIQUE DES GAZODUCS DE L’UE TOUJOURS PLUS COMPLEXE

Facebook VKBloggerLiveJournalTwittergoogle_plusEmailImprimerPartager       

04.05.2019

Israël envisage de construire le plus long gazoduc sous-marin au monde en collaboration avec Chypre et la Grèce pour acheminer le gaz de la Méditerranée orientale vers l’Italie et les États du sud de l’UE. Le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, vient d’approuver le projet. Il se heurtera à un gazoduc concurrent turco-turc, Turk Stream, à un éventuel pipeline Qatar-Iran-Syrie-Syrie, ainsi qu’à saper de facto la tentative de Washington de fournir davantage de gaz naturel liquéfié à l’UE pour réduire la dépendance de la Russie.

Le projet, en discussion depuis plusieurs années depuis qu’Israël a découvert d’importantes réserves de gaz dans le champ offshore de Leviathan, est connu sous le nom de projet de pipeline East Med. Le gaz naturel viendra de Leviathan via Chypre, la Crète et la Grèce pour atteindre son terminal à Otrante, au sud-est de l’Italie. Les projets prévoient un oléoduc de 2 100 kilomètres traversant trois kilomètres de profondeur sous la Méditerranée. Le coût est estimé à 7 milliards de dollars pour une période de construction de cinq ans  .

Nouvelles lignes de faille

L’East Med fait partie d’un complexe de nouvelles lignes de fracture géopolitiques à travers tout le Moyen-Orient. Le fait que l’Emirat du Golfe, les Emirats Arabes Unis, a déjà investi 100 millions de dollars dans un projet appelé le Jerusalem Post, « une pierre angulaire  secrète  sous-tendant le changement des relations entre certaines parties du monde arabe et l’État juif ». faire référence à la proposition des États-Unis de 2017 de créer une «OTAN arabe» avec l’Arabie saoudite et d’autres États arabes du Golfe, appuyée par les services de renseignement israéliens, afin de contrer l’influence de l’Iran dans la région. On parle peu aujourd’hui de l’OTAN arabe, mais les liens entre Israël de Netanyahou et les principaux pays arabes musulmans sunnites demeurent solides.

La Turquie d’Erdogan est un acteur régional qui n’est certainement pas satisfait du projet de pipeline dans la Méditerranée orientale. Quand Israël a proposé pour la première fois la Méditerranée orientale il y a deux ans, Erdogan s’est rapidement tourné vers la Russie pour signer un accord portant sur la construction du flux turc de Gazprom pour rivaliser avec Israël. L’East Med serait raccordée à des champs de gaz dans la partie grecque de l’UE appartenant à Chypre. Au cours des derniers mois, Erdogan a rapproché la Turquie de l’Iran et plus particulièrement du Qatar, siège des personnalités des Frères musulmans, alors que les tensions avec l’Arabie saoudite et Israël s’intensifient. Le conflit sunnite / chiite semble céder le pas au pouvoir géopolitique et au contrôle des pipelines.

En été 2017, il y avait une scission dramatique entre les pays arabes du Golfe, l’Arabie saoudite déclarant un embargo contre le Qatar pour son «soutien au terrorisme». En réalité, cette initiative visait à couper court aux pourparlers de plus en plus importants entre le Qatar et l’Iran, partagent le plus grand gisement de gaz naturel au monde dans le golfe Persique. La section du Qatar s’appelle North Field et on dit que son GNL est le moins cher à extraire au monde, faisant du Qatar au cours des dernières années le plus grand exportateur de GNL. La section iranienne voisine s’appelle South Pars.

Après avoir dépensé 3 milliards de dollars pour financer des groupes terroristes anti-Assad et anti-Iran en Syrie, dans le but vain de créer un gazoduc reliant la Syrie à la Turquie et sur le marché gigantesque du gaz de l’UE, il semble que les Qataris hésitants à un moment donné, après l’entrée décisive de la Russie dans la guerre en Syrie fin 2015, il a compris qu’elle pourrait gagner davantage en changeant de camp et en travaillant secrètement avec l’Iran, Assad et Erdogan pour amener le gaz qatari et le gaz iranien sur le marché. C’est la véritable raison de la rupture brutale entre le Qatar et les Saoudiens. Il est à noter que l’Iran et la Turquie sont venus en aide au Qatar lorsque les Saoudiens ont tenté de les mettre sous  embargo  .

Ruisseau Turc de Russie

En plus du cocktail géopolitique d’intérêts concurrents, les tronçons du gazoduc Russie-Turquie situés sur la mer Noire ont été achevés à la fin de 2018 et devraient commencer à fonctionner plus tard en 2019, offrant 31,5 milliards de mètres cubes de gaz par an, la moitié, quelque 16 milliards de m3 , disponible pour les marchés de l’UE. Turk Stream, tout comme North Stream, autorisent tous deux le gaz russe dans l’UE, indépendamment des routes de l’oléoduc en Ukraine, politiquement hostiles. Depuis le terminal de Kiyikoy en Turquie, le gaz russe peut être acheminé vers la Bulgarie ou la Grèce, membre de l’UE, ou les  deux.

La Serbie, qui n’est pas membre de l’UE, vient de commencer la construction de son tronçon du gazoduc TurkStream destiné à acheminer le gaz naturel russe en Europe. Le ministre serbe des Affaires étrangères, Ivica Dacic, a récemment déclaré à Moscou que les projets de la Serbie pour la construction du conduit de gaz ne dépendaient pas du travail de la Bulgarie. TurkStream acheminera du gaz russe via la Bulgarie, la Serbie et la Hongrie. Bruxelles n’est pas folle de joie.

Maintenant, Israël entre en jeu, dans une relation plus étroite avec l’Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis, soutenue par Washington, avec le financement également d’une société française, IGI Poseidon, une filiale d’Edison, offrant une autre option rivale au Qatar, à l’Iran et à la Turquie, ainsi qu’à en Russie. La Turquie menace de forer pour le pétrole et le gaz dans la partie turque de Chypre tandis que le Liban conteste les revendications offshore du pipeline israélien vers Chypre. Et ExxonMobil vient d’annoncer une découverte majeure de gaz dans les eaux au large de Chypre,  disputée  entre la Turquie et la Grèce ou Chypre.

Il n’est pas nécessaire d’avoir une boule de cristal pour constater que les futurs conflits énergétiques géopolitiques en Méditerranée orientale sont en cours de programmation. Surveillez cet endroit…

http://katehon.com/article/ever-more-complex-eu-gas-pipeline-geopolitics

http://katehon.com/article/ever-more-complex-eu-gas-pipeline-geopolitics